Le Monde
élections législatives, samedi 6 juillet 2024 1229 mots, p. 7
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5 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Contre LFI, l’autre barrage de certains macronistes

Des candidats ont proposé à leurs concurrents d’extrême droite de se désister afin de battre le NFP

Robin D’Angelo

Dimanche 30 juin, dans les heures qui suivent les résultats du premier tour. Le téléphone de Sébastien Meurant, candidat dans la 4e circonscription du Val-d’Oise, se met à vibrer. Au bout du fil, la députée sortante Naïma Moutchou. Les chiffres ne sont pas bons pour la candidate Horizons. Cette proche d’Edouard Philippe se classe deuxième, avec 27,9 %, loin derrière Karine Lacouture, la candidate « insoumise » du Nouveau Front populaire (NFP), qui obtient 34,6 % des voix. Sous étiquette Les Républicains-Rassemblement national (LR-RN), Sébastien Meurant et ses 26,2 % deviennent objet de convoitise. « A votre avis, pourquoi elle m’a appelé ?, s’amuse ce dernier. Elle m’a expliqué que si l’on se maintenait tous les deux au second tour, nous faisions élire La France insoumise. »

Il écoute son interlocutrice, dont il interprète l’appel comme une demande de désistement pour faire barrage au NFP. Les deux concurrents partagent peu ou prou la même analyse. Pour Mme Moutchou, la coalition des gauches « abîme notre cohésion nationale », écrit-elle dans un communiqué. Pour M. Meurant, elle est « l’attelage de l’islamo-gauchisme et du “wokisme” qui veut détruire notre nation. »Mardi, peu avant la date de fin du dépôt des candidatures, il annonce se désister « face au danger grave que représente la possible élection d’une candidate LFI »et appelle à voter Naïma Moutchou.

Sollicitée par Le Monde, cette dernière n’a pas donné suite. « Que ce soit clair, il n’y a jamais eu d’accord ou de compromission avec qui que ce soit », jure-t-elle, le même jour sur X. Car le désistement de M. Meurant, conjugué à son soutien, fait tache. Sénateur de 2017 à 2023, il est l’un des rares LR à rejoindre Eric Zemmour lors de la présidentielle de 2022. Relais au Sénat de la mouvance catholique conservatrice, il s’est opposé à la constitutionnalisation de l’IVG, en 2023, ainsi qu’à l’extension de la PMA aux couples de lesbiennes, en 2018.

« Vents contraires »

Combien sont-ils parmi les candidats de la majorité sortante à avoir sondé leurs concurrents d’extrême droite pour les inciter à se désister afin de « faire barrage »au NFP ? Peu après les résultats du premier tour, le député sortant Renaissance Robin Reda le reconnaît : il a composé le numéro de son collègue à l’Assemblée, le député RN sortant de la Somme, Jean-Philippe Tanguy. La configuration est critique dans sa circonscription de l’Essonne, où M. Reda compte plus de 10 points de retard sur sa concurrente insoumise du NFP, qui obtient 40,8 % des voix contre 30 % pour le candidat de la coalition présidentielle.

Les 25 % obtenus par la représentante du RN, Audrey Guibert, constituent sa seule réserve de voix, avec les abstentionnistes. Mais les consignes de Marine Le Pen sont claires, précise son interlocuteur : il n’y aura aucun désistement en faveur de candidats issus de la majorité sortante, renvoyés dos à dos avec ceux du NFP. Et qu’importe que MM. Reda et Tanguy aient développé une certaine complicité pendant la dernière mandature.

Pour le second tour, Robin Reda est donc « à fond sur le barrage à LFI »et s’adresse aux électeurs du RN, pour lesquels il n’a « pas de mépris, loin de là ». « Ils sont arrimés à un projet qui n’est pas le mien, mais ils peuvent s’opposer à un projet qui est encore plus loin du leur et éviter de faire élire une agente de Mélenchon dans la circonscription », plaide-t-il. Mais l’ancien plus jeune maire de France sous pavillon UMP à Juvisy-sur-Orge (Essonne), de 2014 à 2017, doit affronter « des vents contraires ». En l’occurrence les déclarations de Gabriel Attal, qui a appelé, mercredi sur France Inter, à faire barrage au RN, même avec un bulletin LFI. « Ça, c’est le discours de ceux qui n’ont pas à affronter les “insoumis”, déplore-t-il. Cela dessert mon positionnement et la cohérence de notre ligne, qui consiste à dire que LFI est autant un danger pour la République que le RN. »

Dans la 7e circonscription des Yvelines, l’ancienne ministre déléguée chargée de la ville et animatrice de l’autoproclamée « aile gauche » de Renaissance, Nadia Hai, le promet : elle n’était « pas du tout » au courant des démarches entreprises par Matignon pour sonder son adversaire LR-RN, Babette de Rozières. Dès dimanche soir, le conseiller spécial du premier ministre, Maxime Cordier, envoie un SMS à la ciotto-lepéniste pour lui demander ce qu’elle « compte faire sur sa circo », selon une information de L’Express. Elle avait déjà reçu un coup de fil de Thierry Solère, un des conseillers officieux d’Emmanuel Macron, qui lui aurait demandé ce qu’elle souhaitait contre son désistement. M. Solère dément la proposition, mais convient qu’il lui a expliqué qu’elle ne pourrait plus siéger au sein du « bloc central » à la région Ile-de-France, où elle est élue, si elle maintenait sa candidature.

« Rassemblons-nous »

Toujours dans les Yvelines, Laurent Mazaury (UDI) n’a pas eu besoin d’en passer par là. Il a constaté que la représentante fantôme du RN, sa seule réserve de voix dans la 11e circonscription, n’avait pas déposé sa candidature pour le second tour. « On est très heureux, car ça nous remet dans une position favorable, et l’on est très content d’accueillir les électeurs perdus du RN qui voudraient se réorienter vers nous », explique celui qui écrit, sur X, qu’ « aucune voix ne doit manquer pour faire barrage à l’extrémisme de LFI ».

Dans les Hauts-de-Seine, Maud Bregeon bat campagne sur le même mot d’ordre : « Rassemblons-nous pour faire barrage à l’extrême gauche, qui nuirait à nos intérêts et à l’avenir de nos communes. »Elle fait pourtant face à un candidat investi par le Parti socialiste, Brice Gaillard, peu suspect d’accointances radicales. Là aussi, les 14,7 % obtenus par le candidat d’extrême droite Patrick Yvars, ajoutés aux 5,5 % de LR, peuvent faciliter l’élection de Mme Bregeon, qui, avec ses 39,2 %, bénéficie d’une petite avance sur son adversaire (37,8 %).

Dans le Val-de-Marne, Sylvain Berrios, candidat LR soutenu par Edouard Philippe et par le député sortant Renaissance Frédéric Descrozaille, va plus loin. Dans son tract du second tour, il interpelle les électeurs du RN, qui pèsent pour 18,4 % des voix : « Nos choix sont différents. Pour autant, nous ne pouvons pas laisser notre circonscription et notre pays à La France insoumise, à ses relents antisémites, au chaos permanent et au laxisme assumé. »Avec 27,8 %, M. Berrios doit rattraper Lyes Louffok (33 %), défenseur des enfants placés dans un foyer.

Mais nul besoin d’affronter un candidat du NFP pour appeler au contre-barrage. A Paris, la députée sortante Astrid Panosyan-Bouvet a bénéficié du retrait de la candidate NFP dans son duel avec le maire LR du 17e arrondissement, Geoffroy Boulard. Ce qui ne l’empêche pas de prendre une « position légèrement différente du reste de la majorité » en s’opposant à la consigne de faire barrage au RN, quitte à voter pour un NFP-LFI. Pour sa dernière réunion publique de campagne, jeudi, Mme Panosyan-Bouvet recevait l’éditorialiste Raphaël Enthoven, qui, en juin 2021, avait déclaré qu’il préférait voter Marine Le Pen plutôt que Jean-Luc Mélenchon.

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élections législatives, samedi 6 juillet 2024 1218 mots, p. 5
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5 juillet 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde MSN (France) (site web réf.)

A Béziers, les Ménard fragilisés dans leur fief par le vote RN

Le candidat d’extrême droite, Julien Gabarron, a fini largement en têteau premier tour, devant Emmanuelle Ménard, députée depuis 2017

Robin Richardot

Béziers (Hérault) - envoyé spécial - Jacques et Christiane Barthès sont fiers d’avoir été mariés par Robert Ménard en personne, il y a sept ans. «Il ne fait pas souvent les mariages», glisse avec un sourire ce retraité de 79 ans, anciennement dans l’immobilier, en parlant du maire de Béziers (Hérault) depuis 2014. Alors forcément, Jacques a « voté Ménard » au premier tour des élections législatives, dimanche 30 juin. Pas Robert, mais Emmanuelle Ménard, sa femme, députée sortante de la 6e circonscription de l’Hérault (divers droite, selon la préfecture). « Et toi Bardella, t’as cédé » , taquine-t-il son épouse Christiane, 74 ans, ex-professeure de géographie touristique et d’histoire de l’art.

Plus précisément, Christiane Barthès a voté pour Julien Gabarron, le candidat du Rassemblement national (RN) dans la circonscription. « C’était purement stratégique,reconnaît-elle. Pour éviter la gauche, vaut mieux conforter l’extrême droite et leur donner la majorité. »

D’ailleurs, Christiane qualifie facilement Emmanuelle Ménard de « femme brillante » et elle votera pour elle au second tour, dimanche 7 juillet, « pour la soutenir », parce que «l’autre[Julien Gabarron] est sûr d’être élu de toute façon ». La retraitée ne comprend pas pourquoi la députée sortante ne s’est pas alliée avec le RN comme aux élections législatives de 2022. « Ils ont fait une connerie,déplore-t-elle , en parlant du couple Ménard. Là, elle partait d’emblée au fiasco. »

« Pas ces traîtres ! »

C’est un petit tremblement de terre qui a frappé Béziers, ce soir du 30 juin. Le candidat RN Julien Gabarron a terminé largement en tête avec 41,1 % des voix, devançant Emmanuelle Ménard (27,3 %) et la candidate du Nouveau Front populaire (La France insoumise) Magali Crozier (21 %). Pourtant, la députée sortante, à l’Assemblée nationale depuis 2017, avait été élue avec près de 70 % des voixau second tour en 2022avec le soutien du parti d’extrême droite qui n’avait présenté personne face à elle. Mais cette fois, la vague nationale RN était trop forte. Emmanuelle Ménard a été distancé dans les dix-sept communes de la circonscription, y compris dans le fief historique du couple à Béziers, où elle a été devancée d’environ 1 800 voix.

Au marché paysan de la place Jean-Jaurès, à deux pas de la permanence d’Emmanuelle Ménard, Elisabeth (qui a requis l’anonymat) tracte pour la candidate. A 66 ans, cette conseillère financière dans une banque de la ville, « toujours pas à la retraite », sait que le second tour sera délicat, même dans la cité biterroise. « C’est une bosseuse, mais elle ne reçoit pas d’ordre d’un parti. Ça peut jouer contre elle », analyse-t-elle.

Comme pour illustrer son propos, un homme rejette un papier tendu : « Non, pas ces traîtres ! »« Le couple Ménard a toujours fait croire qu’ils étaient proches des idées du RN. C’est comme ça qu’ils se sont fait élire. Et maintenant ils leur crachent à la gueule», développe cet ancien maraîcher, à l’écart du marché.

Emmanuelle Ménard est bien consciente de cette réalité. « J’ai payé le prix de ma liberté,reconnaît-elle . Ça a des inconvénients, ça demande beaucoup d’efforts, mais aussi un avantage : je suis libre de mes décisions.» La députée sortante paie tout autant les sorties de son mari, ses critiques envers Marine Le Pen et Jordan Bardella et son rapprochement avec le camp macroniste. Après tout, on se perd facilement au fil des discussions biterroises. On ne sait plus trop si le Ménard mentionné dans une phrase, par les uns ou les autres,correspond à Robert ou Emmanuelle. Et le bilan du maire, qui a transformé le centre-ville ces dernières années, est souvent loué et gage d’adhésion pour le vote aux législatives.

Sentiment de déclin

Assis à son bureau de l’hôtel de ville, Robert Ménard a d’ailleurs le « on » facile. « Je dis “on” parce qu’on a les mêmes positions », simplifie l’élu. Passé de la gauche socialiste à l’extrême droite (étiquette qu’il rejette, comme son épouse, et qui ne définit pas non plus, selon lui, la position du RN, malgré l’avis du Conseil d’Etat), l’édile, tout comme son épouse, ne regrette en rien « la liberté de refuser cette logique des clans ».

Selon le couple Ménard, ces législatives dans la circonscription ne sont qu’un « vote pour une étiquette ». « Dans les bureaux de vote, j’ai rencontré un certain nombre de gens dimanche[30 juin] qui me demandaient où était le “bulletin Bardella” », raconte Robert Ménard, critiquant au passage le candidat RN qu’il dit n’avoir « jamais croisé » en dix ans et qui « n’a rien à proposer à part “qu’il faut un député de plus pour nommer Bardella premier ministre” ».

De son côté, Julien Gabarron estime mener « une campagne active » et d’être « clairement identifié à Béziers » en tant qu’ancien gérant d’un bar de la ville pendant dix ans. Lui-même a été «agréablement surpris »par son score dans la cité biterroise. « On a longtemps valorisé la “marque” Ménard, mais les derniers résultats montrent que c’est nous qui les avons aidés à se faire élire,se défend le candidat en tête, comparant un vote Ménard à un vote pro-Macron. Au vu des scores aux européennes[40,5 % pour le RN à Béziers] ,on devait avoir une candidature pour représenter les électeurs du Rassemblement national. C’est un vote de clarification et d’adhésion à notre programme national. »

Comme dans le reste de la France, les idées du parti d’extrême droite trouvent de plus en plus d’écho dans la population locale. A Béziers, ce vote raconte une précarité, un sentiment de déclin, de mépris et d’insécurité, dans une ville où le taux de pauvreté s’élève à 36 % selon les derniers chiffres de l’Institut national de la statistique et des études économiques et celui du chômage à 21,8 %. « Il y a une impression de déclassement qui est énorme ici, analyse Laurent Galy, 55 ans, professeur d’histoire-géographie au lycée Jean-Moulin de la ville. Il y a une nostalgie de ce qu’était Béziers avant. » Lui a fait son mémoire de maîtrise sur les heures de gloire du club de rugby, l’Association sportive de Béziers Hérault, multiple champion de France dans les années 1970 et aujourd’hui stagnant en deuxième division sans avoir su prendre le virage du rugby moderne. Tout un symbole.

Face à l’émotionnel, tout discours rationnel devient inaudible, disent les Ménard. « J’essaye d’argumenter et de faire valoir mon bilan qui malheureusement n’a pas pesé au premier tour », déplore Emmanuelle. Aucun électeur du RN croisé ne critique d’ailleurs ce bilan – souvent mêlé à celui de son mari –, qui est plutôt salué dans la ville. «Forcément on est déçu et on se sent impuissant, déplore Robert. La politique est injuste, mais on le savait déjà.»

Le second tour n’a pas encore rendu son verdict que déjà les rumeurs se propagent pour évoquer les élections municipales de 2026. Interrogé par le quotidien régional Midi libre , Julien Gabarron n’a pas fermé la porte à une candidature du RN pour écarter définitivement le clan Ménard de Béziers.

Libération
samedi 6 juillet 2024 1101 mots, p. 10,11

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

De Ruffin à Hollande, six scrutins à suivre à gauche

DAMIEN DOLE; NOA JACQUET; SACHA NELKEN ; COPPÉLIA PICCOLO

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Plusieurs figures du Nouveau Front populaire sont en ballottage dimanche. Issus des différents partis qui composent le mouvement unitaire, ils livrent un combat difficile face à des candidats du Rassemblement national.

I ls sont près de 280 candidats aux couleurs du Nouveau Front populaire à concourir au second tour des élections législatives dimanche. Et si un certain nombre, du fait des désistements opérés notamment par des candidats Ensemble (majorité sortante), sont à peu près assurés d’être élus ou réélus, pour d’autres, le défi est autrement plus corsé. Il est aussi particulièrement crucial dans des situations où le RN est en position de conquérir une nouvelle circonscription, parfois au détriment de la gauche. En voici six exemples, avec un ancien président de la République, deux anciens ministres, ou encore un vétéran communiste de l’Assemblée.

François Ruffin, l’insoumis qui ne veut plus être insoumis Fin avril, François Ruffin se voyait après les européennes «comme un pont» entre les gauches en vue de la présidentielle de 2027. Après la dissolution et les législatives, le député de la Somme va-t-il tout perdre en trois semaines ? Il a commencé sa campagne en réagissant vivement contre la décision de LFI de ne pas réinvestir plusieurs députés sor- tants proches de lui, notamment Alexis Corbière, Raquel Garrido ou encore Danielle Simonnet. Et jeudi, il a même acté être «parti de LFI». Mais le fondateur de Fakir s’est également retrouvé en difficulté sur ses terres. Au premier tour, avec 33,9 % des voix, il est arrivé deuxième, sept points derrière la RN Nathalie Ribeiro-Billet. Mais l’espoir subsiste, notamment grâce au désistement sans circonvolution, dès dimanche soir, d’Albane Branlant, la candidate Renaissance. De quoi poursuivre sa route parlementaire en dehors de son ancienne famille politique ? François Hollande, un député normal à l’Assemblée ? François Hollande vat-il retrouver l’Assemblée nationale douze ans après ? En cas de victoire ce dimanche dans la 1re circonscription de Corrèze, le socialiste serait, après Valéry Giscard d’Estaing, le deuxième ancien chef de l’Etat de la Ve République à redevenir député après son mandat présidentiel – il a quitté l’Elysée en 2017. Mais ça, c’est à condition de gagner dans un territoire où l’extrême droite, encore marginale il y a peu, s’est implantée petit à petit.

Certes, Hollande est arrivé en tête du premier tour avec 37,63 % des voix dimanche dernier, mais il est pris dans une triangulaire avec le RN, arrivé deuxième avec 30,9 % des voix, et LR (28,6 %) dont le candidat s’est maintenu en prétendant incarner «la seule droite capable de battre François Hollande». Ce qui s’avérera peut-être la meilleure option pour le socialiste, car un désistement de LR aurait pu pousser ses électeurs directement dans les bras du RN.

André Chassaigne, «cheval de labour» du PCF L’une des figures parlementaires du PCF est en danger dans une terre rurale historiquement à gauche. A l’issue du premier tour, seules 542 voix séparaient André Chassaigne, cinq mandats à son actif depuis 2022, de sa poursuivante, la candidate RN Brigitte Carletto, les deux caracolant à 37 %. La 5e circonscription du Puy-de-Dôme a pourtant été à gauche pendant 57 des 62 dernières années. Mais si le Nouveau Front populaire est en ballotage favorable dans quatre circonscriptions sur cinq, le département a lui aussi subi la poussée de l’extrême droite. «Je ne suis pas un étalon, mais un cheval de labour, alors je laboure le terrain», a assuré Chassaigne à l’Huma mercredi, en pleine campagne de l’entre-deux tours. Histoire de ne pas subir le même sort que le chef du parti, Fabien Roussel, éliminé dans le Nord.

Caroline Fiat loin d’être hors de danger La victoire est loin d’être assurée pour Caroline Fiat, la première aide-soignante élue en 2022 au Palais- Bourbon. Dans la 6e circonscription de Meurthe-et-Moselle, qui comprend notamment Pont-à-Mousson et vote historiquement à gauche, la députée sortante, investie par le Nouveau Front populaire, fait face à un candidat RN fort de 44,5 % des suffrages exprimés au premier tour, quand elle approchait seulement les 27 %. Près de 10 000 voix d’écart, que la quatrième vice-présidente de l’Assemblée nationale va devoir combler dans une répétition du duel qu’avaient tranché les électeurs en 2022. De justesse : Caroline Fiat avait alors été élue avec 50,23 % des voix. Le soutien de Yaël Braun-Pivet lui sera-t-il profi- table ? «Au sein de LFI, je ne traite pas de la même façon Caroline Fiat et David Guiraud», expliquait cette semaine la présidente Renaissance de l’Assemblée nationale.

Aurélien Rousseau va-t-il marquer contre son ex-camp ? Ministre macroniste il y a encore sept mois, Aurélien Rousseau va-t-il devenir député d’un rassemblement de gauche dimanche soir ? Dans la 7e circonscription des Yvelines, l’ancien ministre de la Santé a récolté 34,7 % des voix au premier tour. Il affrontera dans une triangulaire les candidates Renaissance Nadia Hai et RN Babette de Rozières, qui ont obtenu respectivement 29,3 % et 25,8 %. Particulièrement visé selon lui par l’exécutif pendant la campagne, Aurélien Rousseau a dénoncé le fait qu’«ici, pour me faire battre, on a tenté un piteux et déshonorant arrangement avec la candidate RN. L’extrême droite n’était donc pas le seul adversaire ?» L’ancien directeur de cabinet d’Elisabeth Borne à Matignon, jadis encarté au Parti communiste mais devenu, en 2023, l’un des artisans de la réforme des retraites, avait de quoi crisper une partie du Nouveau Front populaire. Mais le PS et Place publique ont fait appel à lui. Pari gagnant ? Dominique Voynet, un retour après une longue absence ? Elle avait fait un passage éphémère par l’Assemblée nationale en 1997, avant d’intégrer le gouvernement de Lionel Jospin comme ministre de l’Ecologie. Dominique Voynet, en retrait de la vie politique ces dernières années, tente un come-back sous les couleurs du Nouveau Front populaire dans la 2e circonscription du Doubs, celle où elle fut jadis élue. Si elle n’est pas conquise dimanche soir par Voynet, forte de 34 % des voix au premier tour, cette circonscription, aux mains depuis sept ans d’un député écolo passé à la macronie, tombera dimanche soir dans l’escarcelle du RN, arrivé 2 points derrière. Toute la question est de savoir si les 27 % d’électeurs du candidat Renaissance, Benoît Vuillemin, qui s’est désisté «face au risque d’avoir une majorité absolue de députés d’extrême droite à l’Assemblée nationale», se reporteront bien majoritairement sur l’ancienne maire de Montreuil.

Le Monde
élections législatives, samedi 6 juillet 2024 1308 mots, p. 10
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5 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Dans l’Oise, la maison Dassault vacille face au RN

Le député sortant et dernier héritier de l’illustre famille pourrait perdre son siège de député Les Républicains

Laurent Telo

Beauvais - envoyé spécial - Dur, dur d’être un héritier, surtout si vous devez devenir, bien malgré vous, le fossoyeur d’une si riche succession. Victor Habert-Dassault est candidat Les Républicains (LR) à sa réélection dans la 1re circonscription de l’Oise, dans un duel de second tour désespéré face à Claire Marais-Beuil, conseillère régionale du Rassemblement national (RN), qui a obtenu 46,2 % des voix, dimanche 30 juin. Et comme il est l’arrière-petit-fils de Marcel Dassault, créateur du groupe d’aviation du même nom, vingt-huit ans député de la même circonscription (1958-1986), où lui a succédé son petit-fils, Olivier Dassault (1988-1997 puis 2002-2021, date de son décès), l’enjeu est dramatique.

Pour tenter de ne pas soustraire sa famille à un destin politique local devenu ordinaire, l’ultime bourgeon de l’illustre lignée, 31 ans, avocat inscrit au barreau de Paris, arpente Beauvais dans une frénésie de l’urgence. Il répète vite à tout le monde : « En face de moi, c’est un parti raciste. »

« Campagne de proximité »

Dimanche 7 juillet, il suffira de quatre points en plus à Claire Marais-Beuil pour devenir députée et balayer soixante-six ans d’histoire. Celle-ci cède illico à l’hommage : « Olivier Dassault était un monsieur. J’avais beaucoup d’admiration pour lui. Il était sur le terrain tout le temps. Mais le neveu… Il a déçu de ne pas être Olivier. » En 2021, après la mort d’Olivier Dassault, dans un accident d’hélicoptère, Victor Habert-Dassault, qui a bénéficié d’une désignation dynastique brutalement précoce, l’emporte avec 80,4 % des suffrages. Trois ans plus tard, avec 24,5 % au premier tour, il semble ployer sous le poids d’un passé dont il doit être à la hauteur et celui, quasi inéluctable, d’un présent qui peut finir par tout emporter.

Ce mercredi 3 juin, il déjeune avec son équipe à la brasserie des halles de Beauvais. Sa patronne, Béatrice Pernier, 60 ans, dans son tee-shirt « François Fillon 2017 », a mis un portrait d’Olivier Dassault derrière son bar . « J’ai grandi avec Marcel et Olivier. Des hommes de cœur, des bienfaiteurs. Tellement généreux… Ils avaient une relation fusionnelle avec les habitants. »Il y a le parc Marcel-Dassault, la patinoire Marcel-Dassault… « Marcel et Olivier achetaient des tracteurs aux communes environnantes[il y en a 153 dans la circonscription] . Ils faisaient retaper les églises. Olivier faisait des achats à gogo sur les brocantes qu’il redonnait pour faire plaisir. Marcel distribuait gratuitement des magazinesJours de France [lancé par Marcel Dassault] . Pour nous, c’était magique. Les gens ont tellement la mémoire courte, ils ne sont tellement pas reconnaissants. »

Tous les matins, ses copines de café se retrouvent pour refaire le monde, et surtout la France : « Ce front anti-RN nous hérisse. Il faut respecter le vote des Français,alerte Gisèle Duchenne, Beauvaisienne . La gauche a été éliminée. C’est pas plus mal. Enfin… j’en sais rien. On est paumés. »

Devant sa ficelle picarde, Victor Habert-Dassault dit s’échiner à une « campagne de proximité. Je laboure pour voir le plus de monde possible. »Mais il semble que les bonnes vieilles méthodes de la famille n’aient plus cours. « Quand on a une élection aussi décisive, on ne peut pas se reposer sur une simple campagne locale,intervient Roxane Lundy, la candidate Nouveau Front populaire, éliminée au premier tour, qui appelle à voter pour Victor Habert-Dassault . C’est ce que je lui ai dit : il faut se positionner clairement sur une vision de la France et sur le front républicain. »

Mais, depuis que LR a été éventré par le ralliement d’Eric Ciotti au RN, « c’est très complexe,souffle Victor Habert-Dassault . Eric Ciotti était un proche de la famille. Il m’a aidé pendant ma campagne. C’est une grosse déception. Je n’ai jamais pensé à faire alliance avec le RN, mais je ne veux pas insulter les électeurs qui peuvent suivre Ciotti ». Même les éditoriaux du Figaro, pourtant propriété de sa famille, semblent lui tourner le dos en appelant à une alliance avec l’extrême droite . « Je n’ai pas de commentaire à faire sur un journal indépendant dans lequel, en trois ans, j’ai peut-être été cité deux fois. »

A deux rues de là, Claire Marais-Beuil, la candidate RN, médecin dans le civil, boit son café. L’étiquette fait la force, mais elle ne fait preuve d’aucune arrogance : « Rien n’est joué, mais pour qu’Habert me passe devant, il faudra qu’il bénéficie de 100 % de report de voix. »Elle a une voix claire, rieuse et avenante. Elle prend soin de ne jamais dire Victor « Habert-Dassault » mais « Habert », elle n’évoque jamais spontanément la matrice de son parti, l’immigration. « Ce n’est pas mon obsession première. Mais il y a de l’insécurité, beaucoup de drogue. Je fais un petit lien quand même… »Il s’agit plutôt de se laisser glisser sur le toboggan de la contestation : « Il y a une telle envie de changement, un tel sentiment de déclassement. »

Il y a encore dix ans, elle était une « chiraquienne fervente ». Son grand-père, qui a perdu une jambe à Verdun, était socialiste. En 2001, elle rencontre Sébastien Chenu, qui n’est pas encore un cadre du RN, mais conseiller municipal de droite, comme elle . « Quand il a adhéré au RN, il cherchait des candidats pour les régionales de 2015. Rejoindre le parti pointé du doigt ? J’ai voulu parler avec Marine Le Pen pour savoir à qui j’avais affaire. Après, je n’ai plus hésité. »

Parole libérée

Non loin, à Tillé, siège de l’aéroport beauvaisien, le RN fait un malheur. Dominique Thierry, 67 ans, tracte en sifflotant : « Il y a quelques années, personne ne voulait s’afficher avec nous, maintenant on nous klaxonne dans la rue pour nous encourager ! »Ici, dans cette vaste zone pavillonnaire, les générosités de la famille Dassault semblent d’un autre temps . « Je n’ai jamais voté pour eux, mais c’étaient des grands bonhommes. Rien à dire. Mais là, c’est plus le cas »,clame M. Thierry. Il y a le vacarme des avions qui décollent toutes les cinq minutes, mais on entend distinctement le ras-le-bol général. Et la parole libérée par ce « parti raciste »que Victor Habert-Dassault tente de dénoncer.

Sur sa pelouse, Tony Breton, chauffeur routier retraité, a planté un drapeau français . « Jeune, au foot, j’avais des copains noirs, arabes qui ne parlaient jamais de religion. J’ai déjà voté à gauche… Je ne sais plus quand… C’est loin tout ça. Je ne suis surtout pas raciste, mais lucide : ma voisine n’a plus les moyens de se chauffer. C’est normal ? On va continuer de donner des sous à des gens qui arrivent alors que les gens d’ici n’ont plus rien à bouffer ? »Le voisinage a repris la question en chœur. Une rue plus loin : « Ben oui, je vais voter RN. Cinquante ans qu’on bosse et qu’on se fait bouffer. A Tillé, on est envahi par les Turcs. Et les tabacs, c’est les Chinois. »Quand on lui demande son nom, son murmure se fait plus hargneux que n’importe quel cri : « Ça va pas, non ? Pour que les Africains me tapent dessus ? »

Une casquette très rouge, siglée « Make America great again », le slogan de Donald Trump, est attablée en plein centre-ville. Son propriétaire ne veut pas donner son nom, car il dit qu’il a fait partie des services secrets français . « Je vote Front national depuis 1986. J’ai été élevé dans le culte anti-de Gaulle. Mon père est parti faire la guerre d’Algérie pour rien. »Vote-t-il RN ? Il roule des yeux : « Je préférais le vieux ! Marine, c’est tout mou. »

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élections législatives, samedi 6 juillet 2024 918 mots, p. 10
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En Eure-et-Loir, Olivier Marleix tente de sauver son siège

En ballottage défavorable, l’ex-président du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale mise sur le report des voix de gauche

Alexandre Pedro

Dreux, La Ferté-Vidame (Eure-et-Loir) - envoyé spécial - A l’entendre, Olivier Marleix affronte un adversaire qui n’aurait ni programme ni visage. « Regardez son affiche. Il y a la photo de[Jordan] Bardella et[Marine] Le Pen et son nom en petit en bas », dit-il du candidat du Rassemblement national (RN), Olivier Dubois, dans la deuxième circonscription d’Eure-et-Loir. Parfait novice en politique, cet entrepreneur francilien a pourtant devancé le député sortant Les Républicains (LR), lors du premier tour des législatives, le 30 juin (38,3 % contre 25,9 %). Une performance face à celui qui était en outre président du groupe de droite à l’Assemblée nationale.

Jeudi 4 juillet, au Café des sports de la Ferté-Vidame, les soutiens de M. Marleix cherchent encore la raison de ce résultat après une matinée à distribuer des tracts. « Le candidat RN, personne ne l’a vu avant le premier tour, il a commencé à faire les marchés depuis lundi », avance Christian Bichon, maire d’une petite commune voisine. Olivier Marleix ne cite jamais le nom de M. Dubois. En 2022, il avait battu Aleksandar Nikolic, jeune cadre du RN et habitué des plateaux télévisés. Un rival mieux formé et a priori plus redoutable sur le papier. « Dans le fond, on a des gens qui veulent voter Bardella. Alors, le nom du candidat local devient très secondaire » , déclare en soupirant celui qui est député depuis 2012.

Pour renverser la tendance, Olivier Marleix peut compter sur le retrait, et même le soutien, de la socialiste Nadia Faveris, arrivée en troisième position (25,6 %). « Ce n’est pas un cadeau qu’on fait à M. Marleix, c’est un cadeau que l’on fait à la République », a-t-elle expliqué sur Public Sénat. A Dreux, l’alliance entre la droite et l’extrême droite, en 1983, reste un traumatisme pour la gauche. Depuis, le barrage républicain fonctionne comme un réflexe pavlovien. A l’époque, le responsable du Front national (FN, ex-RN) au niveau local, Jean-Pierre Stirbois, s’était allié au RPR pour arracher la mairie aux socialistes. Six ans plus tard, son épouse Marie-France Stirbois, elle aussi engagée au FN, devenait députée de cette deuxième circonscription, à l’occasion d’une législative partielle.

Détestation profonde

Olivier Marleix connaît l’histoire politique locale et n’hésite pas à évoquer cette mémoire encore vivace. « Ici, on a su avant les autres ce qu’était vraiment l’extrême droite. Et, contrairement à ce qu’ils disent, ils n’ont pas changé. » Alors, le candidat répète ce message dès qu’il serre une main. Dans le centre du Secours populaire de Dreux, une habitante de la « Cité américaine » est désolée pour lui du bon résultat du RN dans son quartier. « Les gens me disent qu’ils les ont jamais essayés, mais moi je n’ai pas envie de faire le test », dit-elle. « J’essaie de dire à ces électeurs que ce n’est pas parce qu’on n’a jamais essayé de sauter du 25e étage qu’il faut le faire », relance Olivier Marleix.

Mais l’argument peine à convaincre. L’intéressé le sait, ses réserves de voix sont ailleurs. A gauche. Pour sauver son siège, le report doit être presque parfait au second tour. « Je ne cherche pas à me faire passer pour un socialiste en l’espace d’une semaine,explique ce LR plus étatiste que libéral. J’assume toujours ma ligne de fermeté contre une immigration incontrôlée qui ne permet plus l’intégration des populations récemment arrivées dans notre pays.Mais le racisme m’est totalement étranger, à la différence de l’extrême droite. On l’a vu avec la sortie de Jordan Bardella sur les binationaux. Moi, je ne classe pas les Français selon des catégories. Quand on est français, on est français. »Celui qui avait fustigé le Conseil constitutionnel après la censure de la loi « immigration » en janvier doit apparaître comme un barrage au RN pour renverser la tendance du premier tour.

Olivier Dubois, lui, ne change pas de stratégie. Le candidat RN renvoie son adversaire à ses états de service comme chef de file du groupe LR à l’Assemblée, en rappelant notamment son soutien à la réforme des retraites. Lors d’un récent débat entre eux sur France 3 Centre-Val-de-Loir, le candidat lepéniste a répété à son adversaire qu’il avait été « la béquille de la Macronie ». « Ce qui est quand même très cocasse quand on connaît toute l’estime que je porte au président de la République… », ironise le député sortant. Tout a été dit sur la détestation profonde et assumée d’Olivier Marleix pour Emmanuel Macron. Lui est fier qu’elle soit réciproque . « Je sais qu’il a pris son téléphone pour être sûr que je me retrouve face à un candidat Ensemble au premier tour », avance-t-il, sans preuves.

Qu’il soit réélu ou battu, M. Marleix avoue ressentir comme un vertige pour la suite. « C’est terrible, les Français ne savent pas du tout ce qu’il va se passer, dit-il. Mais peut-être que Macron va nous trouver une idée de génie encore. C’est lui qui nous a mis dans cette situation après tout. » Faut-il y voir un signe ? La flamme olympique sera ce dimanche, jour de second tour, à Dreux. La ville où une autre flamme avait brillé, il y a plus de quarante ans, pour la première fois : celle du Front national.

Le Figaro, no. 24842
Le Figaro, samedi 6 juillet 2024 1248 mots, p. 2

Politique

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5 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

La majorité de Macron en passe de devenir « minorité présidentielle »

Boichot, Loris, Hausalter, Louis, Quinault-Maupoil, Tristan

I l y a mille options sur la table, tout dépend des rapports de force. » Dans l'entourage d'Emmanuel Macron, on reste forcément flou sur les scénarios envisagés au lendemain du second tour des élections législatives. Une hypothèse tient cependant la corde depuis plusieurs jours : celle d'un maintien lundi de Gabriel Attal et son équipe, même démissionnaire, le temps de dégager une solution politique.

Quoi qu'il en soit, le président de la République devrait voir s'envoler dimanche soir l'essentiel de ses leviers de commande. « Macron n'a pas compris que le pouvoir ne sera plus à l'Élysée mais au Parlement, donc qu'il donnera aux députés les clés du pays » , glisse un soutien du premier ministre, alors que les relations sont plus délétères que jamais entre les deux têtes de l'exécutif.

De fait, une « option » est pour le coup d'ores et déjà exclue en macronie : celle de garder une majorité, même relative, à l'Assemblée nationale. Habitués à deux reprises à aborder les élections législatives en position de favoris, les macronistes se préparent pour la première fois à devenir la « minorité présidentielle ».

Un véritable basculement dans la jeune histoire du camp Macron, au terme d'une campagne en forme de supplice, marquée dans ses derniers jours par l'agression à Meudon-la-Forêt (Hauts-de-Seine) de militants proches de la porte-parole du gouvernement, Prisca Thevenot. « Il y a un anti-macronisme terrible » , a raconté le député sortant Jean-Pierre Pont, après sa défaite dès le premier tour dans son fief du Pas-de-Calais. « M. Macron m'a fait élire député, puis il m'a fait perdre la députation » , a-t-il résumé. À l'image de l'élu de 74 ans, beaucoup de soutiens du chef de l'État ne lui pardonnent pas sa dissolution surprise et solitaire.

Déjà absents d'une centaine de circonscriptions avant le premier tour pour favoriser d'éventuels partenaires, les représentants du camp présidentiel ont encore réduit leur espace dans l'entre-deux-tours, après leur échec dimanche (21 % des voix). Environ 80 candidats se sont désistés au nom du « barrage » contre le RN. La gauche aussi a largement joué le jeu, retirant ses candidats face des adversaires pourtant honnis comme Élisabeth Borne dans le Calvados ou Gérald Darmanin dans le Nord.

« Les désistements et l'implantation vont permettre à des élus de se sauver » , souffle-t-on rue du Rocher, à Paris, au quartier général de campagne. Mais quelques-uns redoutent un effet contre-productif, avec le spectre d'une entente contre-nature qui viendrait gonfler encore les voiles du RN. « Les Français ont voulu 300 triangulaires, mais dix mecs à Paris ont décidé qu'il y en aurait moins de 100, grince un familier de l'Élysée. La population doit se sentir cocue un peu partout. »

Reste un effacement douloureux : seuls 236 candidats du camp Macron et « divers centre » se maintiennent en lice, contre quelque 400 en 2022 et environ 500 en 2017. Gabriel Attal a fini par l'admettre : « Nos candidats ne sont pas en capacité de former seuls une majorité absolue à l'Assemblée. » Il en est fini de la coalition parlementaire composée de Renaissance, du Mouvement démocrate (MoDem) et d'Horizons, composantes de la majorité relative. Il n'est plus question de donner au chef de l'État le pouvoir de gouverner les mains libres, lui qui affirmait encore au Figaro Magazine, au lendemain de la dissolution : « J'y vais pour gagner! »

Les macronistes sont loin de leurs premiers pas à l'Assemblée, à l'été 2017, quand 350 élus d'une majorité pléthorique, pour beaucoup sélectionnés sur CV dans la « société civile » , arrivèrent dans l'Hémicycle la fleur au fusil. Volontiers qualifiés d'arrogants par leurs opposants, ils promettaient avec ferveur de mettre en place de nouvelles pratiques, certains ne jugeant pas nécessaire d'ouvrir une permanence parlementaire.

Sept ans plus tard, les plus implantés dans leur circonscription espèrent y être réélus dimanche. Sans certitude. Certains se lassaient déjà d'être députés d'une majorité relative et craignent de ne pas s'accoutumer à un nouveau statut d'opposant, dont ils ignorent tout. Sans compter ceux qui ne se font pas à l'idée de devoir éventuellement voter des motions de censure. « Pas d'opposition stérile, ça ne sert à rien. On verra texte par texte » , assure d'avance l'ex-ministre Philippe Vigier, candidat à sa réélection à Châteaudun (Eure-et-Loir).

« C'est la fin d'une époque » , admet auprès de ses proches François Bayrou, qui décèle toutefois dans ce bouleversement politique « une possibilité de régénération ». Comprendre : une très incertaine « coalition des modérés » , rassemblant les parlementaires à l'exclusion des Insoumis et des lepénistes, pour gouverner le pays. Un pis-aller auquel se raccroche le centriste, tout comme Yaël Braun-Pivet, Édouard Philippe et Gabriel Attal, qui laisse infuser l'idée d'un pouvoir donné à une « Assemblée plurielle ».

Le chef de la majorité sortante fait partie de ces poids lourds qui attendent d'être fixés sur leur sort. « J'irai toujours là où je me sentirai utile à mon pays. Quelles que soient les configurations » , prévient Gabriel Attal, qui, du cabinet de la socialiste Marisol Touraine en 2012 jusqu'à Matignon aujourd'hui, a toujours évolué au coeur du pouvoir.

Pour lui comme pour ses collègues au gouvernement, la dissolution a balayé les plans qui commençaient à s'esquisser pour 2027. Auréolés d'une forte longévité à leur poste, Bruno Le Maire à Bercy, Gérald Darmanin à l'Intérieur ou Éric Dupond-Moretti à la Justice vont devoir se réinventer en se retrouvant probablement dans l'opposition. Certains dans le chaudron du Parlement s'ils sont réélus dimanche, d'autres à l'extérieur en repartant d'une page blanche.

Pour la première fois depuis 2007, le ministre de l'Économie ne sera bientôt plus titulaire d'aucune charge ou mandat. Le garde des Sceaux, qui a pourtant pris goût à la politique, quittera le pouvoir sans avoir trouvé l'occasion de préparer une implantation locale. Sébastien Lecornu, ministre depuis sept ans, retrouvera le Sénat et son fief de l'Eure où le RN devient hégémonique.

Ceux qui avaient les yeux braqués vers les élections municipales reconsidèreront-ils leurs plans après la déroute électorale ? Les ministres Sabrina Agresti-Roubache à Marseille, Fadila Khattabi à Dijon et Patricia Mirallès à Montpellier, arrivées troisième dimanche et poussées à se retirer, se retrouvent sans mandat... De mauvais augure avant le scrutin de 2026.

Dans ce collectif qui se disloque, un risque se fait jour. Celui d'un camp présidentiel émancipé d'Emmanuel Macron, éclaté sous la pression de sa gauche et de sa droite. « Si le président avait créé un parti fort, on ne serait pas dans ce désastre » , estime un cadre de Renaissance. Les récentes divisions en interne sur le périmètre du « front républicain » - certains se contentant d'en exclure le RN quand d'autres rejettent aussi LFI - ont déjà réveillé le clivage droite-gauche en macronie.

Le congrès du parti présidentiel Renaissance, attendu à l'automne, pourrait mettre en lumière cet affrontement de lignes. À moins que certains prennent la poudre d'escampette d'ici-là. Gérald Darmanin regarde déjà vers Horizons, le parti d'Édouard Philippe, avec lequel il veut bâtir une force politique de droite. « On sera attractifs, on sera un réceptacle » , veut croire la députée (Horizons) sortante Naïma Moutchou, candidate dans le Val-d'Oise.

Pour se rassurer, certains s'imaginent le destin des députés de droite en 1997. Laminés par le chaos de la dissolution ratée, ils sont revenus en force à l'Assemblée nationale cinq ans plus tard, dans la foulée de l'élection présidentielle. « Les dynamiques peuvent s'inverser très vite » , garantit le député sortant (Renaissance) Marc Ferracci. Mais le RPR d'hier s'était mis dans la roue d'un candidat incontesté, Jacques Chirac, pour renaître dans l'Hémicycle. Alors qu'Emmanuel Macron, lui, est empêché par la Constitution de se représenter. L.B. ET L.H. ET T.Q.-M.

Le Figaro, no. 24842
Le Figaro, samedi 6 juillet 2024 1036 mots, p. 13

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5 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Keir Starmer offre une victoire historique aux travaillistes

Avec un succès d'une ampleur comparable à celui de Tony Blair en 1997, le Labour dispose d'une majorité sans appel à Westminster.

de La Grange, Arnaud

Cela ressemble plus à un renversement qu'à une simple alternance. Les travaillistes britanniques remportent une écrasante victoire, mettant fin à quatorze années de pouvoir conservateur. Un succès d'une ampleur comparable à celui de Tony Blair en 1997. «Nous l'avons fait» a lancé Keir Starmer, qui devient le septième premier ministre travailliste seulement de l'histoire du pays.

Après avoir été reçu à Buckingham Palace par le roi Charles III qui lui a demandé de former un gouvernement, Keir Starmer a prononcé sa première allocution devant le 10 Downing Street. Le chef travailliste a promis de «reconstruire» et «unifier» le Royaume-Uni. Prenant acte du divorce entre les citoyens et les politiques, il a estimé que «ce manque de confiance ne peut être comblé que par des actions, pas par des mots». «Notre travail est urgent, et nous le commençons aujourd'hui» a-t-il dit avant de franchir la porte de sa nouvelle résidence avec son épouse Victoria. En remportant quelque 412 sièges, selon des résultats presque complets, sur les 650 de la Chambre des communes, le Labour - qui n'avait pas gagné une élection depuis 2005 - se dote d'une majorité sans appel.

De leur côté, les conservateurs ne gagnent que 121 circonscriptions - contre 365 en 2019 -, soit le pire résultat de leur histoire. Dans son dernier discours aux Britanniques, le premier ministre sortant, Rishi Sunak, a tenu des propos humbles et dignes, se disant «désolé» auprès des Britanniques. «Vous avez envoyé le signal clair que le gouvernement du Royaume-Uni doit changer, et votre jugement est le seul qui compte» ,a-t-il ajouté. Auparavant, devant ses partisans, il avait dit «assumer la responsabilité de cette défaite». En succédant à l'éphémère Liz Truss et à Boris Johnson à la tête d'un parti usé et miné par les scandales, sa mission était presque impossible.

Non seulement les tories ont perdu plus de 244 sièges, mais de nombreux ténors du parti sont tombés. L'ex-première ministre, Liz Truss, qui n'avait passé que 49 jours à Downing Street avant de démissionner après avoir affolé les marchés financiers, a perdu son siège de députée au profit du Labour. Le ministre de la Défense, Grant Shapps, est lui aussi emporté par la débâcle. La ministre en charge des Relations avec le Parlement, Penny Mordaunt, qui avait concouru pour succéder à Boris Johnson en 2022, est aussi battue à Portsmouth. «Le Parti conservateur a été malmené parce qu'il n'a pas su honorer la confiance que les gens lui avaient accordée» , a-t-elle reconnu. La ministre de la Culture, Lucy Frazer, le ministre de la Justice, Alex Chalk, et l'ancien ministre de poids Jacob-Rees Mogg sont aussi victimes de ce «bain de sang». En revanche, d'autres personnalités du parti comme l'ex- ministre des Finances, Jeremy Hunt, l'ancienne ministre de l'Intérieur, Suella Braverman, ou Kemi Badenoch, possible candidate pour prendre la relève à la tête des tories, sauvent leur tête.

Les libéraux-démocrates centristes emportent 71 sièges, soit leur meilleure performance jamais réalisée. Le Reform UK de Nigel Farage entre au Parlement avec cinq sièges, son dirigeant réussissant enfin à être élu député, à sa huitième tentative. Même s'il ne sera pas en force, le parti « populiste » et anti-immigration a fait très mal aux conservateurs, les privant de voix vitales face au Labour ou aux lib-dems. L'ancien champion héraut du Brexit a salué le début d'une « révolte contre l'establishment ».

En Écosse, cette élection est aussi un séisme en sonnant la fin d'un long règne de quinze ans des indépendantistes. Le SNP (Scottish National Party) ne remporterait que neuf des 57 sièges écossais à Westminster, alors qu'il en détenait 48. Après avoir été presque effacé de la carte de l'Écosse après 2010, le Parti travailliste revient en force sur ces terres où il a longtemps régné. Le premier ministre et leader du SNP, John Swinney, a admis que son parti devrait affronter «une remise en question».

Petite ombre au tableau pour Starmer, la réélection de son prédécesseur Jeremy Corbyn à la tête du Labour dans sa circonscription londonienne. Se présentant en indépendant, ce chef de file de l'extrême gauche pourra mener la fronde à Westminster contre la politique centriste de Starmer. En revanche, George Galloway, le député de gauche propalestinien de Rochdale, qui avait défrayé la chronique, a perdu son siège au profit du Parti travailliste. Mais le Labour a perdu quatre sièges au profit de candidats indépendants propalestiniens, la position de Starmer sur la guerre entre Israël et le Hamas, critiquée par l'aile gauche du parti, ayant éloigné de nombreux électeurs musulmans.

Passé l'euphorie de la victoire, le nouveau gouvernement travailliste va être confronté aux dures réalités du moment. Keir Starmer a rappelé qu'il n'avait pas de «baguette magique». Il hérite d'une économie atone et son programme suscite des doutes sur son financement. Directeur de l'Institute for Fiscal Studies, Paul Johnson a parlé d'une «conspiration du silence» sur les dépenses. Le futur gouvernement devra faire « des choix difficiles » face à «l'ampleur du défi» a reconnu Rachel Reeves, nommée ministre des Finances et première Chancelière de l'Échiquier du pays. Autre figure du parti, Angela Rayner devient numéro deux du gouvernement, vice-première ministre ainsi que ministre du Logement et du Rééquilibrage territorial. David Lammy est nommé au Foreign Office tandis que John Healey devient ministre de la Défense, Darren Jones est nommé au Trésor et Yvette Cooper ministre de l'Intérieur.

Si la victoire est nette, le Financial Times rappelle que «le soutien de l'opinion publique au Parti travailliste est faible». Pas forcément convaincus par Starmer et le Labour, les électeurs ont surtout exprimé leur lassitude face aux déchirements et scandales à répétition des conservateurs, ainsi que leur colère contre la crise du coût de la vie et les services publics défaillants. Pour l'analyste politique et grand gourou des sondages John Curtice, «cela ressemble plus à une élection que les conservateurs ont perdue qu'à une élection que les travaillistes ont gagnée». A. D.

Le Monde
Idées, samedi 6 juillet 2024 3754 mots, p. 24,25
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5 juillet 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Comment les idées d’extrême droite ont gagné les esprits

La propagation continue des idéologies ultraconservatrices et néoréactionnaires dans l’espace public depuis une vingtaine d’années explique pourquoi une partie des intellectuels médiatiques inclinent vers le Rassemblement national et renoncent désormais au front républicain

Nicolas Truong

La période d’extrême tension politique accentue le sentiment de confusion idéologique. Vendredi 28 juin, à deux jours du premier tour des élections législatives, lors desquelles la France peut basculer à l’extrême droite pour la première fois depuis le régime de Vichy (1940-1944), l’essayiste Alain Finkielkraut devait donner une conférence au Cercle de Flore, l’espace de rencontres de l’Action française, à Paris.

« Faut-il être moderne ? », devait se demander l’écrivain « mécontemporain »devant un parterre de royalistes. Se représenter l’auteur du Juif imaginaire(Seuil, 1980) et de L’Avenir d’une négation (Seuil, 1982) discourant devant un mouvement fondé par l’écrivain monarchiste Charles Maurras (1868-1952), antidreyfusard et antisémite notoire, a quelque chose de vertigineux, même si les inclinations antimodernes de l’Académicien sont bien connues.

Celui dont les grands-parents et le père ont été déportés à Auschwitz, et dont la mère est une rescapée de la Shoah, devait donc dialoguer avec les héritiers du pamphlétaire du journal L’Action française(1908-1944). Charles Maurras disait du capitaine Dreyfus que « douze balles lui apprendr[aie] nt enfin l’art de ne plus trahir ». Le théoricien du « nationalisme intégral »qualifiait le socialiste Léon Blum (1872-1950), figure tutélaire du Front populaire, de « détritus humain », parlait de lui comme d’ « un homme à fusiller, mais dans le dos », espérant dans les années 1940 qu’ « avec Pétain nous sortions du tunnel de 1789 ».

Devant le tollé, Alain Finkielkraut a annulé sa participation. « J’ai répondu à l’invitation d’anciens étudiants, mais aussi parce que des intellectuels très recommandables, comme les philosophes Marcel Gauchet, Pierre Manent et Olivier Rey s’y sont rendus avant moi », se défend-il. Et l’Action française « a rompu avec l’antisémitisme », fait observer M. Finkielkraut.

« Levée générale des tabous »

« Le juif n’est plus un ennemi pour l’extrême droite, confirme l’historien Laurent Joly, spécialiste de la France de Vichy. L’ennemi qui ronge le pays de l’intérieur pour ce courant, c’est le musulman. »Mais, précise l’auteur de Naissance de l’Action française (Grasset, 2015), le mouvement monarchiste reste profondément « révisionniste », au sens où « il considère que le maréchal Pétain fut un “bouclier” qui sauva des juifs français, au mépris de la vérité historique ».

Alain Finkielkraut se défend de tout autre lien avec l’Action française comme de tout ralliement au parti de Marine Le Pen. « Le Rassemblement national[RN] n’est plus pétainiste, mais, entre l’Ukraine et la Russie, il a constamment choisi la Russie, et j’en tire toutes les conséquences », déclare-t-il. Toutefois, le rapprochement, et parfois même le basculement, d’une partie du monde intellectuel français vers les idées d’extrême droite est un long processus, qui s’est accéléré depuis une vingtaine d’années. Dans Le Rappel à l’ordre (Seuil, 2002), l’historien des idées Daniel Lindenberg (1940-2018) estimait que cette inflexion provenait de la « libido réactionnaire » et de la « levée générale des tabous » portées au tournant des années 1990-2000 par des intellectuels souvent venus de la gauche. Dans sa postface de 2016, il écrivait qu’elle s’était transformée en une véritable « révolution conservatrice ». Mais, dès 1981, l’écrivain Alain de Benoist, alors rédacteur en chef de  Nouvelle école, qualifiait la « guerre culturelle » occidentaliste qu’il voulait mener de « gramscisme de droite ».

Le concept, venu du fondateur du Parti communiste italien, Antonio Gramsci (1891-1937), désigne une hégémonie culturelle à conquérir sur le front non seulement politique mais aussi idéologique. Et celle-ci devait passer de gauche à droite. Issu d’une matrice néopaïenne, « le gramscisme de droite était trop ouvertement différentialiste et percutait trop frontalement la culture politique égalitaire française pour s’imposer », analyse le philosophe Serge Audier, auteur de La Pensée anti-68. Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle (La Découverte, 2008).

Les intellectuels d’extrême droite ont pris le temps de comprendre pourquoi la gauche était culturellement dominante depuis Mai 68 et les mouvements d’émancipation des années 1970. Ils ont veillé à ne plus se cantonner aux officines confidentielles, même si la revue Eléments, organe de la « nouvelle droite », recevait sondeurs, éditorialistes et intellectuels mainstream, invités à dénoncer le « gauchisme culturel », la « cancel culture » et le « camp du Bien », à la manière des poncifs trumpistes relayés par le conformisme antiprogressiste ambiant. Non sans complicités journalistiques, ils se sont engouffrés dans les émissions de commentaires où s’est répandue leur idéologie réactionnaire. Et les médias du milliardaire défenseur de l’Occident chrétien Vincent Bolloré sont arrivés, accentuant un mouvement qui avait déjà commencé.

« L’extrême droite ne gagne pas la bataille des idées, elle gagne la bataille des “écrans”, qu’ils soient télévisuels ou ceux des réseaux sociaux », d’autant que « le mode algorithmique privilégie la binarisation et la radicalisation », précise la philosophe Cynthia Fleury . « Comment voulez-vous que les gens qui pensent “s’informer” en regardant des chaînes focalisées sur le traitement des faits divers, des crimes, des catastrophes, etc., ne soient pas enclins à croire des partis dont le fonds de commerce consiste à les exploiter pour alimenter des discours sécuritaires qu’ils présentent comme des programmes politiques ? », se demande l’historien Gérard Noiriel. Cette « nouvelle logique communicationnelle », poursuit-il, conduit à « une manipulation des émotions au détriment de la raison et de la place accordée aux explications ». Pour la mouvance conservatrice, expliquer équivaut à vouloir excuser. Et les analyses venues des sciences sociales sont régulièrement affublées du terme disqualifiant d’« excusisme ».

Propagandistes du déclin

L’offensive médiatique a produit des effets. Certains journalistes sont devenus de véritables courroies de transmission, d’autres ont tout simplement rejoint le RN, comme Philippe Ballard, ancien animateur d’émissions de débats sur LCI, réélu député dans l’Oise. Des convergences idéologiques se sont opérées et une « extrême droite “de gauche” », comme le dit le philosophe Jacques Rancière dans Les Trente Inglorieuses(La Fabrique, 2022), s’est peu à peu installée. La bataille idéologique de l’extrême droite a en effet consisté à capter des grandes valeurs démocratiques et de gauche en les vidant de leur substance émancipatrice et universaliste.

Ainsi, « la République est devenue synonyme de l’ordre et de l’autorité ; l’Etat social est devenu l’Etat national réservé aux autochtones ; la laïcité a été lestée d’un contenu “civilisationnel” antimusulmans. En somme, l’identitarisme réactionnaire s’est niché au cœur du socle qui fait le “commun” de la République », relève Serge Audier.

« Toute une partie de la gauche a sous-estimé la constance de cette droite contre-révolutionnaire », insiste le politiste Laurent Jeanpierre, qui a notamment dirigé, avec Christophe Charle, La Vie intellectuelle en France. Tome 2 (Seuil, 2016). Par paresse ou dédain, nombre d’intellectuels progressistes n’ont pas été curieux du ressort idéologique de ces propagandistes du déclin. Des percées, comme celle de l’essayiste Hervé Juvin, devenu député européen du RN en 2019 après avoir publié cinq ouvrages aux éditions Gallimard, aurait pu pourtant avertir du glissement de terrain. L’historien des idées Daniel Lindenberg fut l’un des premiers à en repérer l’émergence, notamment chez des romanciers tel Michel Houellebecq.

Jacques Rancière a montré comment l’ancienne critique du communisme s’est muée en une critique de l’individualisme démocratique (La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005) ; les historiens des idées François Cusset et Serge Audier ont montré les ressorts d’un vaste « contre-Mai 68 » ; dans Récidive(PUF, 2018), le philosophe Michaël Fœssel a réfléchi aux échos contemporains de l’année 1938 ; et, dans Le Venin dans la plume(La Découverte, 2019), Gérard Noiriel a établi les correspondances entre le pamphlétaire antisémite et raciste Edouard Drumont (1844-1917) et Eric Zemmour, qui « légitime une forme de délinquance de la pensée ». Mais l’alerte ne fut jamais vraiment prise très au sérieux. Et, peu à peu, tous les étages de la fusée se sont agencés : des journalistes, des écrivains, des humoristes, des sportifs ou des cuisiniers ont rejoint les partis de la réaction française.

La droite extrême, par contre, a lu les auteurs de gauche. Président de l’institut de sondage PollingVox, directeur de la formation des cadres au RN et actuellement en campagne dans la première circonscription des Hautes-Alpes, Jérôme Sainte-Marie fut sans doute l’un des artisans les plus actifs de ce retournement. Le croisement des analyses critiques du « bloc bourgeois », notamment portées par les économistes néomarxistes Bruno Amable et Stefano Palombarini, avec celles de la fracture territoriale menées par le géographe Christophe Guilluy sur la « France périphérique » ont, selon Serge Audier – qui a consacré un article à ce sujet dans la revue Cités (n° 82, 2020) –, « permis à Jérôme Sainte-Marie et d’autres dedisposer d’une grille de lecture “bloc contre bloc” ».

Prisés par la presse dextriste, les oppositions binaires entre les élites des grandes villes – les « anywhere » (qui viennent de partout) – et le peuple périurbain et rural – les « somewhere » (« qui sont ancrés quelque part ») –, comme dit le journaliste britannique David Goodhart, ont « renforcé cette matrice idéologique ». D’un côté, un bloc qualifié d’élitaire, libéral, bobo et mondialiste ; de l’autre, un bloc populaire considéré comme périphérique, local et patriote national. Une vision de la France « d’autant plus puissante que le clivage entre ouverture et repli caractérisait aussi l’idéologie macroniste qui pensait ainsi disposer d’une rente électorale », poursuit Serge Audier. C’est ainsi que, sur le plan idéologique, le RN a su trouver sa colonne vertébrale. D’autant que, en ciblant au moins autant Jean-Luc Mélenchon que Marine Le Pen, toute une partie de l’intelligentsia a changé de diable.

Mais le RN « ne ressemble plus à la vieille extrême droite », rétorque Alain Finkielkraut, intarissable contre cette gauche qui ne peut se passer de son meilleur ennemi et qui semble s’exclamer, affirme-t-il : « Le fascisme ne trépassera pas ! » Dans un entretien accordé en janvier 2022 à La Revue des deux mondes, l’historien Marcel Gauchet est explicite : « Tout cela est mort et enterré ou ne subsiste plus qu’à l’état résiduel. »L’ancien rédacteur en chef de la revue Le Débat en est convaincu : « Est réputé d’extrême droite le discours politique hostile à une immigration hors de contrôle et aux effets du multiculturalisme. »Et de conclure : « L’étiquette d’extrême droite fonctionne en réalité comme le moyen de disqualifier un discours qui dérange par rattachement à un passé honni. »

Le RN est d’extrême droite, réplique Laurent Joly, notamment à cause de « sa focalisation sur l’identité et les immigrés », son aspect clanique qu’il s’attache à gommer – « il est difficile d’y faire une grande carrière sans être membre ou proche de la famille Le Pen »–, mais aussi en raison des propos sur les prétendus « comptes cachés de l’Etat ». Il l’est également en raison du projet de Jordan Bardella visant à interdire certaines hautes fonctions à des binationaux, « qui fait écho à la toute première loi adoptée par le régime pétainiste, le 12 juillet 1940 ». Cela dit, poursuit Gérard Noiriel, dans les années 1930, l’extrême droite antidémocratique « ne cherchait pas à prendre le pouvoir par les urnes ». Le caractère inédit de la situation dans laquelle nous sommes, indique l’auteur de Préférence nationale(Gallimard, collection « Tracts » no 55, 64 pages, 3,90 euros), c’est que, « pour la première fois dans l’histoire de la France, il est possible que l’extrême droite accède au pouvoir d’Etat par la voie électorale ».

« Trahison des clercs »

Certains intellectuels ont longtemps considéré que la majorité présidentielle était une digue politique face au RN. « Emmanuel Macron n’est pas un rempart au RN, mais une passerelle, déclare au contraire l’historien des idées François Dosse. Il a contribué à banaliser ses idées. » Le biographe de Cornelius Castoriadis et de Pierre Vidal-Naquet a été le professeur du futur président à Sciences Po. C’est grâce à lui qu’Emmanuel Macron a rencontré le philosophe Paul Ricœur, dont il fut assistant éditorial. Dans un entretien accordé à Valeurs actuelles sur la question migratoire, le 31 octobre 2019, le président de la République désigna les représentants des associations de défense des migrants comme des « droits-de-l’hommistes la main sur le cœur ». Emmanuel Macron juge désormais le programme du Nouveau Front populaire « totalement immigrationniste »,a-t-il déclaré lors des commémorations du 84e anniversaire de l’appel du 18 juin .Comme le fait remarquer François Dosse, « c’est le mot employé par Jean-Marie Le Pen et tous les idéologues de l’extrême droite consacrés parLe Figaro , d’Eric Zemmour à Ivan Rioufol ».

C’est aussi le terme du sociologue Paul Yonnet dans Voyage au centre du malaise français,publié en 1993 aux éditions Gallimard dans la collection « Le Débat », puis réédité en 2022 à L’Artilleur. Immigrationnisme : ce néologisme désigne « une valorisation de l’immigration justifiant l’opposition à toute mesure de contrôle ou de restriction de ses flux », explique Marcel Gauchet dans sa préface. Dans cette perspective, déclare-t-il, « la vocation »de la France n’est autre, en fin de compte, que de « disparaître en tant que patrie singulière, au nom des droits universels de ceux qui demandent à la rejoindre ».

Dans une tribune parue le 21 juin dans Libération, l’historien Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, estime qu’ « Emmanuel Macron est sorti de l’histoire ». Ou bien il y rentrera « pour y occuper la place la plus infâme qui soit en République, celle des dirigeants ayant trahi la confiance que le peuple leur a accordée en ouvrant la porte à l’extrême droite, d’abord en parlant comme elle ».Une partie de la Macronie n’a, en effet, pas cessé de manier le vocable de la rhétorique ultraconservatrice, à l’image de Frédérique Vidal, alors ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, annonçant, le 14 février 2021, diligenter une enquête sur l’ « islamo-gauchisme à l’université »,ou bien du ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer, assurant dans un colloque à la Sorbonne, en janvier 2022, que le « wokisme » était un « virus » auquel il fallait trouver le « vaccin ».

Des propos qui ont indigné de nombreux chercheurs, en particulier parce qu’il s’agit de termes utilisés en permanence par l’extrême droite, comme Marine Le Pen, qui déclare aujourd’hui que « le bloc islamo-gauchiste prône la disparition de l’ensemble de nos libertés »(Le Figaro, 16 juin), ou Eric Zemmour, expliquant à ses électeurs que « la propagande wokiste endoctrine[leurs] enfants à l’école ».

Si le RN parvient au pouvoir , « un certain nombre d’intellectuels de droite, mais aussi de gauche, porteront une grave responsabilité », prévient Serge Audier, notamment en raison de « la guerre culturelle quotidienne pour acculer l’ensemble de la gauche et des écologistes dans un statut de minorité clivante, bobo, islamo-gauchiste, woke, etc. ». Le fait que « certains des intellectuels les plus médiatisés à droite – Alain Finkielkraut, Luc Ferry, Pascal Bruckner, Michel Onfray, etc. – ciblent prioritairement le NFP[Nouveau Front populaire] , avec la caisse de résonance de puissants médias, est une nouvelle “trahison des clercs” qui risque de contribuer à l’effondrement démocratique en cours », dit-il.

Sentiment de déclassement

La gauche n’est pas non plus épargnée dans ses responsabilités. Historien de l’immigration, Gérard Noiriel trouve « symptomatique » que « le cri d’alarme » lancé il y a une vingtaine d’années par le philosophe américain Richard Rorty (1931-2007) ait été « complètement ignoré chez nous ». Celui-ci craignait que « le ressentiment qu’éprouvent les Américains peu instruits à l’idée de se voir dicter leurs manières par les diplômés universitaires »aboutisse à l’élection d’un « homme fort qui remettrait en cause les acquis dans la lutte contre les discriminations, le sexisme et le racisme », écrivait-il en 1998 .Un texte « prémonitoire », rédigé une vingtaine d’années avant l’élection de Donald Trump. Les législatives n’étant qu’un préalable à l’élection présidentielle de 2027, « voilà ce qui nous guette aujourd’hui en France », prévient Gérard Noiriel.

Une gauche représentée par des partis de diplômés se serait largement déconnectée de certaines réalités et prendrait cette révolte contre les élites de plein fouet. Elle s’est parfois « embourbée dans des débats pour trancher ce qui importait le plus entre la race, le genre ou la classe », analyse Laurent Jeanpierre. Le vote pour le RN témoigne de la rancœur de ceux « d’en bas » contre ceux « d’en haut » et comporte des « bases ressentimistes », estime Cynthia Fleury. La précarisation et le sentiment de déclassement des classes populaires sont des ferments puissants. « Bien entendu, les déserts médicaux, le manque de services publics jouent un rôle capital dans certains territoires, mais ils ne me paraissent pas suffire à expliquer l’importance cruciale de l’idéologie identitaire et xénophobe », poursuit Serge Audier. En résumé, une partie des Français ne votent pas à l’extrême droite simplement parce qu’ils sont éloignés d’un pôle de santé, mais aussi parce que certains d’entre eux sont animés par un puissant rejet de l’étranger.

L’un des points d’orgue de la confusion précipitée par la dissolution de l’Assemblée, c’est celui d’une partie des intellectuels français juifs prêts à voter pour le RN. Le retournement le plus saisissant est sans doute celui de Serge Klarsfeld. L’avocat et président des Fils et filles de déportés juifs de France a expliqué que, entre le NFP et le RN, il donnerait sa voix au second qui, dit-il, a fait sa « mue »,« soutient Israël » et serait devenu « pro-juif ». Le couple Klarsfeld a même reçu, dans son appartement, le 19 février 2024, la présidente du RN, fille de Jean-Marie Le Pen, l’ancien leader du Front national qui expliquait en 1987 que les chambres à gaz étaient « un point de détail » de l’histoire de la seconde guerre mondiale.

Signifiants chargés et puissants

« Ça fout un coup », remarque l’écrivain Régis Debray. Il faut dire que ce « gaulliste d’extrême gauche »,tel qu’il se définit lui-même en riant, connaît bien le célèbre chasseur de nazis. Compagnon de route du Che, Régis Debray a même préparé avec Serge Klarsfeld, depuis le Chili d’Allende, en 1972, l’enlèvement de Klaus Barbie, criminel nazi qui fit torturer Jean Moulin et ordonna la déportation de milliers de juifs, dont 44 enfants d’Izieu (Ain). L’opération a échoué, même si Barbie sera finalement extradé onze ans plus tard. Mais une amitié s’était nouée. Depuis  L’Exil à domicile(Gallimard, 2022), Régis Debray se tient le plus souvent à l’écart de la mêlée. Sollicité par  Le Monde afin d’analyser le chavirement politique historique en cours, l’ancien chargé de mission pour les relations internationales auprès de François Mitterrand, entre 1981 et 1985, ne cache pas son « trouble » devant « le passage de gauche à droite de nombre d’intellectuels juifs ».

Justifiant son choix, Serge Klarsfeld dit aujourd’hui que le RN est devenu « philosémite »et que « les musulmans ne manifestent pas leur attachement à la France ».Pourtant, remarque Régis Debray, « depuis l’affaire Dreyfus, les juifs sont ancrés à gauche. Et une partie de mes amis, que je considérais comme partisans de l’universel, semblent s’être repliés, face aux attaques, sur leur particularisme ». Si la recrudescence de l’antisémitisme est indéniable depuis l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre 2023 en Israël, « elle doit nous alerter mais pas nous faire oublier le massacre en cours à Gaza appuyé par l’extrême droite israélienne », explique Régis Debray .

Alain Finkielkraut considère Benyamin Nétanyahou comme « le pire premier ministre de l’histoire d’Israël »et estime qu’Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, respectivement ministres israéliens de la sécurité nationale et des finances, sont « d’authentiques fascistes ». Mais il ajoute : « Je suis un adversaire résolu du RN. Cependant, si je dois choisir entre Raphaël Arnault, candidat de La France insoumise dans le Vaucluse et qui a salué l’“offensive sans précédent” du 7 octobre et la députée sortante du RN[Catherine Jaouen] , je voterai la mort dans l’âme pour cette dernière. »Selon l’auteur de L’identité malheureuse (Stock, 2013), « appeler à faire barrage au RN sans condition, c’est considérer l’antisémitisme comme un point de détail ».

Alain Finkielkraut se souvient que son père disait, avant de prendre sa décision chaque veille d’élection : « Est-ce bon pour les juifs ? »Et déclare : « Moi, je ne me suis jamais posé cette question, mais pour la première fois aujourd’hui je vote aussi en tant que juif. » Alain Finkielkraut souligne qu’il a voté au premier tour pour un candidat Ensemble. Régis Debray considère que « substituer l’ethnique au politique a quelque chose d’attristant. Aujourd’hui, on vote en fonction de son identité familiale, non d’un projet collectif. Ce n’est pas ce qu’on appelait la gauche, non ? Essayons de la sauvegarder ».Il signale qu’il a voté de son côté NFP. « Les voix juives sont plurielles, irréductibles aux personnalités médiatiques que l’on présente comme des défenseurs d’Israël ou des juifs, alors qu’elles sont principalement des porte-parole d’une offensive idéologique dont la proximité avec l’extrême droite, tant en France qu’en Israël, ne cesse de se préciser », analyse, quant à lui, le philosophe Ivan Segré, auteur de Misère de l’antisionisme(Editions de l’éclat, 2020).

Rarement une campagne électorale aura mobilisé autant de signifiants aussi chargés et puissants. Et il n’est pas indifférent que la figure du maréchal Pétain soit revenue ces dernières années sur le devant de la scène, notamment par Eric Zemmour, qui a voulu imposer ses mots, ses thèmes et ses haines. Et qui a notamment popularisé la notion complotiste et xénophobe du « grand remplacement ». Sans doute ne faut-il pas minorer ce « transcendantal pétainiste de la France », analysé par le philosophe Alain Badiou, qui consiste à imputer une crise morale nationale à un événement émancipateur : 1789 pour les contre-révolutionnaires, le Front populaire pour Pétain, Mai 1968 pour la droite extrême d’aujourd’hui. Sans doute convient-il également de rappeler, avec l’historien israélien Zeev Sternhell (1935-2020), que le parti de la famille Le Pen incarne « le refus des valeurs intellectuelles et morales des Lumières françaises ». Contrairement à ce que disait Marx, l’histoire ne se répète pas toujours sous la forme d’une farce. Il est encore temps d’empêcher cette étrange défaite et, afin d’éviter une nouvelle trahison des clercs, toujours possible de sortir d’un « ni-ni » mortifère.

Libération
samedi 6 juillet 2024 3751 mots, p. 12,13,14

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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5 juillet 2024 - Libération (site web)

2017-2024 Macron en marchepied pour le RN

JEAN-BAPTISTE DAOULAS;LAURE EQUY

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Tout en érigeant le Rassemblement national en unique ennemi, le Président s’est approprié certaines thématiques populistes, anti-immigration, voire complotistes. Retour sur sept ans de jeux dangereux avec l’extrême droite.

C e jour-là, la République a les traits d’un dandy de 96 ans. Pantalon moutarde, veste en laine sable à carreaux rouges, pochette assortie, Daniel Cordier est horrifié par l’accession de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2017 et le ralliement du «gaulliste» autoproclamé Nicolas Dupont-Aignan. «Pour la première fois, je sens que la France risque de trahir ce que nous avons fait», tempête le secrétaire de Jean Moulin. Le voilà donc, en ce 2 mai, au siège de campagne d’Emmanuel Macron, arrivé par l’entremise de Jean-Pierre Elkabbach. «C’est l’homme dont je pense qu’il peut nous sauver d’un désastre qui serait infâme», proclame le résistant, adoubant le jeune candidat qui, dès 2016, accusait le Front national de «salir la République». Sacrée responsabilité. Sept ans plus tard, Cordier, mort en 2020, n’est plus là pour voir la France revenue au bord du «désastre». Pas plus que Léon Gautier, dernier membre du commando Kieffer, autre idole d’Emmanuel Macron disparue en 2023, lui aussi célébré par un hommage national grandiose. Ce Président qui a passé son mandat à «enterrer le XXe siècle», selon les mots de son conseiller mémoire Bruno Roger-Petit, est-il aussi celui qui éteindra la lumière en laissant les clés du pouvoir à l’extrême droite dimanche soir, au terme d’une dissolution ratée ? La menace, même si le front républicain parvenait in extremis à éviter une majorité absolue du RN au second tour des élections législatives, est en soi un tel échec pour celui qui se targuait devant la pyramide du Louvre, à peine élu, de tout faire pour que les Français «n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes». Sans empêcher le RN et Reconquête de cumuler 36 % des voix aux élections européennes du 9 juin dernier. «Il y a deux écoles, résume-t-on à l’Elysée. Une qui rend le Président responsable de tout : de la disparition du clivage gauchedroite, de la destruction du paysage politique traditionnel, de la montée du RN. Et une autre qui observe que la montée des nationalismes a lieu dans tous les pays occidentaux.» Sans surprise, l’entourage du chef de l’Etat privilégie cette seconde option : «Emmanuel Macron a été deux fois rempart à l’extrême droite, en 2017 et 2022, là où les nationalismes populistes sont arrivés au pouvoir ailleurs.» Comme si un RN fort n’avait pas constitué pendant longtemps la meilleure assurance vie du macronisme.

Seul, face à l’ennemi juré. Le mouvement En marche, «et de droite et de gauche», rouleau compresseur électoral créé en 2016 pour laminer le PS et fracturer LR, a la voie dégagée. Ne reste que l’extrême droite. Aux élections européennes de 2019, le Président caricature un clivage entre «nationalistes» et «progressistes». «Vous n’avez qu’un opposant sur le terrain : c’est le Front national», ordonne-t-il, la même année, devant les parlementaires de sa majorité. Rejouer le match, encore et toujours. Quitte à installer le parti d’extrême droite comme la seule alternative au macronisme. «A partir du moment où c’est notre adversaire, la frontière est mince entre le duel et le duo», admet un ancien député Renaissance. Qu’y peut-il, Emmanuel Macron, si les partis traditionnels, effondrés, ne sont pas en mesure de proposer une offre crédible ? Si Jean-Luc Mélenchon contribue, par ses outrances et par contraste, à donner aux troupes de Marine Le Pen, cravatées, la bride tenue serrée, une illusion de respectabilité ? Improvisée ou savamment calculée, la tactique consiste tout de même à diaboliser la gauche au premier tour des élections puis à affronter le RN au second… pour l’emporter en misant sur un front républicain, de plus en plus fragile.

«EMMANUEL, ON A UN GROS PROBLÈME» Ainsi, le camp macroniste combat «les extrêmes», gauche unie et RN, grossièrement mis dans le même sac. «Nous avons un programme keynésien, de gauche classique, social et écologiste, au fond ce que font Pedro Sánchez [Premier ministre espagnol, ndlr] et António Costa [exchef du gouvernement portugais]… Et on est taxés d’“extrême”, quand le mainstream a semblé devenir la préférence nationale et la haine de l’autre, se désole le sénateur écologiste Yannick Jadot. Ça participe au discours de banalisation.» Dans la campagne des législatives anticipées, le Président dénonce le projet «immigrationniste» du Nouveau Front populaire et ses mesures «complètement ubuesques comme aller changer de sexe en mairie». Et au lendemain du premier tour, le même, défendant les désistements, en cas de triangulaire, au profit des candidats de gauche mieux placés pour battre le RN, rappelle à ses ministres, au cours d’une réunion tendue, que sans le front républicain, «votre serviteur et vous ne serions pas là». Il faut suivre… A chaque fois, le vainqueur y perd des plumes mais bon an mal an, ça passe. Pour combien de temps ? En juillet 2022, après les élections législatives qui ne lui ont offert qu’une majorité relative à l’Assemblée, Jacqueline Maquet (Renaissance, Pasde-Calais), avertit le chef de l’Etat : «Emmanuel, si on ne fait rien, elle sera à l’Elysée en 2027.» «Tu as raison…» reconnaît-il. Durant le pré - cédent quinquennat, lorsque l’ancienne socialiste devenue marcheuse sonnait l’alerte, c’était dans le vide. De sa circonscription d’Arras, Maquet observe avec inquiétude l’inexorable montée du Front national depuis que Marine Le Pen a décidé de bâtir son fief dans le bassin minier. Début 2016, François Hollande, soucieux de trouver un point de chute électoral à son (trop) ambitieux ministre de l’Economie, qui vote au Touquet (Pas-de-Calais), demande à Jacqueline Maquet de le rencontrer. Dès leurs premiers échanges, au Palais-Bourbon, Maquet prévient : «Emmanuel, on a un gros problème avec le FN dans le département…» Inlassablement, la députée s’efforce d’extraire les états-majors parisiens de leur torpeur. A la demande du chef de l’Etat qui, en février, lui demande une note sur le sujet, Maquet gratte douze pages. Quelques jours après l’annonce de la dissolution, Macron la sollicite à nouveau par SMS : «J’ai lu ta note, donne-moi des billes pour les repousser.» A quinze jours du premier tour… A l’évidence, le Président sait pourtant le terreau sur lequel prospère l’extrême droite. Qui peut encore l’ignorer ? Le candidat de 2017 fait le pari que c’est sur le terrain économique que doit se mener la lutte. Une boîte maintenue à flot, une usine qui rouvre, ce serait autant de votes en moins pour le parti de Marine Le Pen, se convainc celui qui avait engagé un duel à distance avec son adversaire, entre les deux tours de la présidentielle, sur le parking de l’usine amiénoise de Whirlpool, menacée de délocalisation. «La gauche, la droite, le ping-pong continue, pendant ce temps, la misère s’installe», lui balance une salariée ce 26 avril 2017. Poussé à se rendre sur place, après la venue surprise de Le Pen, Macron rétorque : «Je ne suis pas la droite et je ne suis pas la gauche, je les combats !» Au pouvoir, le gouvernement mise sur les ordonnances travail, la réforme de l’apprentissage, sa politique de réindustrialisation, son programme de redynamisation des centres de villes moyennes. Promoteur de MaPrimeRénov, le ministre chargé du Logement, Julien Denormandie, un proche du chef de l’Etat, rend visite, fin 2019, à une habitante de Compiègne (Oise) ayant bénéficié de ce dispositif d’aide à la rénovation thermique. La sexagénaire lui montre une photo de sa maison avant les travaux. Sur le cliché, le ministre découvre que les murs étaient autrefois tapissés d’affiches de Marine Le Pen. Il fait remarquer à la dame que les portraits de la patronne du RN ne font plus partie de la déco. Réponse : «L’Etat m’a montré qu’il était présent, y a pas de raison.» Le ministre Roland Lescure a pris l’habitude de dire que l’industrie est une «arme anticolère, anti-RN», en mesure de «recréer de l’espoir». Son collègue chargé des Transports, Patrice Vergriete, ancien maire de Dunkerque (Nord), vitrine de la politique gouvernementale en faveur d’une industrie décarbonée, y voit un «antidote» au vote RN. Mais un «antidote lent», alors que «le RN est un poison qui est monté dans la société, et continue de monter». Au premier tour des législatives, les candidats lepénistes ont viré en tête dans le Dunkerquois. «Le problème est plus pro- fond. C’est celui d’une France coupée en deux, où une partie des gens ne se sent pas représentée par nous. Le Président le comprend intellectuellement mais il n’en est pas pleinement conscient», déplore un autre membre du gouvernement. «Promettre d’éradiquer le RN c’est comme le “zéro SDF” des socialistes. Au bout d’un moment, il y a le réel», soupire un ex du Château. Dès les européennes de mai 2019, en dépit du recul de près de deux points du taux de chômage, le RN est légèrement en tête. Le résultat sonne alors comme un avis de tempête pour des macronistes tétanisés par un «syndrome Jospin». Référence à l’élimination du Premier ministre socialiste en 2002 malgré un bon bilan économique. Pour ne pas être pris en flagrant délit de laxisme et subir le même sort en 2022, Macron engage à l’automne 2019 un «virage régalien», selon la formule d’un de ses anciens conseillers. «Immigration» : le mot était déjà inscrit dans la lettre du Président aux Français qui, en janvier 2019, lançait le grand débat national au sortir de la crise des gilets jaunes. Il devient l’obsession du chef de l’Etat, quitte à brusquer ses députés modérés. «Les classes populaires vivent avec», les secoue-t-il en septembre 2019, en opposition aux «bourgeois» qui ne verraient pas le problème. Du rouge qui tache.

Pensant lutter contre l’extrême droite, Emmanuel Macron court sur ses terres. Pire, il légitime tant ses concepts que sa rhétorique. En octobre, il embarque un journaliste de Valeurs actuelles à Mayotte pour convaincre le journal chéri de la droite extrême qu’il agit contre l’immigration illégale dans l’archipel. L’entretien devait avoir lieu à l’aller. Il est repoussé au vol retour. «Vous ajoutez la fatigue, le whisky, l’altitude et ça a donné ce truc affreux », en tremble encore un passager. Sur douze pages, le Président pilonne «les droits-de-l’hommistes la main sur le coeur», les étrangers qui «se mettent à l’AME» (aide médicale d’Etat) trois mois après leur entrée sur le territoire avec un visa de tourisme. Un festival populiste. «Il parlait aussi de Jaurès à des lecteurs de Valeurs actuelles, qui n’en avaient pas entendu parler depuis longtemps», minimise un proche.

Le poids des mots, le choc des lois. La fuite en avant aboutit au vote de la loi immigration en décembre 2023 avec l’appui du RN. «Une victoire idéologique», revendique Marine Le Pen, trop heureuse de voir les macronistes accepter, sous pression de la droite, ce qu’elle qualifie de «préférence nationale» dans l’accès à certaines prestations sociales. Qu’importe si le Conseil constitutionnel se charge de censurer ces dispositions quelques jours plus tard et si Emmanuel Macron veut y voir «une défaite du RN», le mal est fait. «La loi immigration est la rupture trumpiste du deuxième quinquennat Macron, accuse Yannick Jadot. Non pas que Macron soit devenu Trump, mais on est sortis d’un débat sur des vérités partagées quand il a repris un discours sur l’immigration incontrôlable qui va ruiner la France, l’appel d’air. On n’a plus un débat sur les solutions mais un débat sur les “coupables” et les boucs émissaires.» «DU AUDIARD VERSION PMU» Ah, les «bonnes âmes»… Combien de fois les conseillers du Président l’ont entendu moquer ces gens de gauche «qui ne veulent pas se salir les mains» ? Cette conviction vient de loin. Etudiant à l’ENA, stagiaire à Abuja au Nigeria lorsque Jean- Marie Le Pen accède au second tour de la présidentielle, le 21 avril 2002, il se démarquait déjà de ses camarades.

Eux, pour beaucoup socialistes, pointaient la division de la gauche dans l’élimination de Lionel Jospin. Lui, le chevènementiste qui a voté Chirac sans état d’âme au second tour, «estimait que la gauche avait fait preuve de naïveté sur la question de la sécurité», se souvient un de ses condisciples. En 2020, un de ses proches, issu de la gauche, lui reproche d’avoir piqué à Maurras l’opposition entre «pays réel» et «pays légal» dans un discours devant les députés macronistes. Ravi, le Président répond par un grand éclat de rire. Où est le problème, s’il braconne aussi à l’extrême gauche ? En 2022, il pique le slogan «nos vies valent plus que leurs profits» au Nouveau Parti anticapitaliste. La triangulation vire à la bouillie conceptuelle, maniée au mieux avec légèreté, au pire avec inconscience. «On peut parler d’immigration sans reprendre le terme “immigrationniste”, qui implique de manière subliminale l’idée à la fois d’une idéologie qui promeut l’immigration – entendre : l’invasion – et un complot, une volonté intentionnelle de faire venir des immigrés, décortique la sémiologue Cécile Alduy, professeure à Stanford. Cette pensée conspirationniste est très marquée idéologiquement.» Suite page 14 Suite de la page 13 Face aux critiques, les proches du Président renvoient aux panthéonisations de Missak Manouchian et de Joséphine Baker, «au nom de l’universalisme». Façon de soigner la «crise de l’imaginaire» dont souffriraient les Français en célébrant les destins exemplaires d’étrangers devenus Français «par le coeur et le sang versé». Un conseiller de l’Elysée n’en démord pas : «On n’a jamais donné à manger à l’extrême droite !» L’enfant de la bourgeoisie d’Amiens se rêve en personnage antisystème. «Il a toujours considéré, tout en faisant partie des élites, qu’il n’avait jamais été invité à la table de l’élite, de l’intelligentsia culturelle et intellectuelle», note l’ancien communicant de François Hollande, Gaspard Gantzer. Dans le podcast Génération Do It Yourself du 24 juin 2024, Emmanuel Macron accusait «les élites» de ne pas vouloir de la dissolution, les soupçonnant de préférer réformer «en dehors du peuple, sans le peuple». Encore à la limite du complotisme. «Parfois, on a l’impression qu’il s’énerve contre luimême, soupire un de ses anciens conseillers. Il peut passer une heure à dire qu’Ursula von der Leyen et la Commission c’est une horreur technocratique, et le lendemain aller à un sommet européen et te dire que Von der Leyen, ce n’est pas si mal.» Les compagnons de route de la conquête du pouvoir en 2017, ceux capables de l’engueuler, ont pris du champ. Certains en viennent à regretter «la beaufitude politique, du Audiard version PMU», dans laquelle se complaît le Président. «Il a toujours eu une fascination pour la droite canaille, la droite «Blier», déplore un ministre venu de la gauche. Les Thierry Solère, Pierre Charon, Bruno Roger-Petit, il adore.» C’est-à-dire la petite troupe avec laquelle le Président a fomenté la dissolution.

Le Président pense jouer avec les égéries de l’extrême droite sans se brûler. En 2019, il offre aux journalistes de Valeurs actuelles (aujourd’hui au JDD) un tête à tête en marge d’une cérémonie en l’honneur de Michel Houellebecq. En 2020, il renifle le polémiste Eric Zemmour en lui passant un coup de fil après son agression. Il entretient un temps une relation cordiale avec le sulfureux infectiologue Didier Raoult. «Le séducteur qu’il est doit penser qu’il peut les convaincre, les retourner, les anesthésier mais il crée ou il alimente aussi des monstres», s’agaçait à l’époque un député La République en marche.

JEU TROUBLE AVEC LE GROUPE BOLLORÉ Comme dans la fable, les scorpions finissent par piquer, c’est leur nature. En 2016, alors ministre de l’Economie, Emmanuel Macron surprend son cabinet en apparaissant chez Philippe de Villiers au Puy-du-Fou. «Pourquoi c’est étonnant ?» badine-t-il au côté de cet «entrepreneur culturel» caressé dans le sens du poil : «L’honnêteté m’oblige à vous dire que je ne suis pas socialiste.» Régulièrement invité à l’Elysée, De Villiers finira par écrire un brûlot décrivant une «scène de ménage» entre les époux Macron, démentie par l’entourage du couple. Dimanche dernier, le Vendéen était en une du JDD pour dénoncer un «coup de force» d’Emmanuel Macron à l’approche des élections législatives.

Persuadé de pouvoir ramener dans son camp les plus réactionnaires, le Président entretient ce même jeu trouble avec les médias du groupe Bolloré. A mesure que CNews, Europe 1 et le JDD tombaient dans l’escarcelle du magnat, promoteur notoire de «l’union des droites» (et de l’extrême droite), le Président aurait pu inciter son camp à boycotter leurs plateaux et les colonnes. Il s’y refuse, il les ménage. Lors d’un séminaire avec son gouvernement, peu après la grève historique de la rédaction du JDD contre l’arrivée à sa tête de Geoffroy Lejeune en 2023, il balaie les pudeurs des macronistes qui rechignent à répondre à l’hebdomadaire. «Il nous a dit : “On s’est encore pris les pieds dans le tapis. Il faut parler à tous les médias et le faire avec nos messages et nos valeurs”», rapporte un ministre de l’époque, se souvenant du sourire satisfait de Sabrina Agresti-Roubache (Ville et Citoyenneté), proche du couple Macron et première à avoir accordé une interview au journal entièrement remanié. Quelques semaines plus tôt, Pap Ndiaye, alors ministre de l’Education, était durement attaqué par les éditorialistes de CNews, chaîne qu’il avait taxée de «très clairement d’extrême droite». En Conseil des ministres, le Président l’avait défendu et rappelé «la liberté d’expression qui s’applique aussi pour les membres du gouvernement». Fragilisé depuis des mois, l’ancien universitaire est débarqué lors du remaniement estival. «Ne se priver d’aucun outil», «aller partout», le chef de l’Etat le répète, le soir de la dissolution quand le garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti, dit son intention de faire campagne et d’attaquer durement le RN mais sans se rendre dans les médias qui le promeuvent. Pourquoi cet acharnement à amadouer le groupe Bolloré, au risque d’accréditer l’idée qu’il s’agirait de médias comme les autres ? «Je suis persuadé qu’au fond, il ne se fait pas d’illusion, qu’il sait que ce groupe veut sa peau. Mais le Président a pensé qu’il était assez malin pour faire du judo avec, qu’il valait mieux composer pour que, cahin-caha, la presse Bolloré ne se déchaîne pas», analyse un ancien ministre. Un calcul très optimiste, déplore un autre : «Il pense être vainqueur de ce match mais il ne voit pas que Bolloré et Lejeune le détestent, ça ne les empêche pas de refaire l’éloge de Bardella la semaine suivante.» Plus personne n’ignore que dans l’aile Madame de l’Elysée, le conseiller mémoire, Bruno Roger-Petit, est assidûment branché sur CNews, à l’heure où sévissent Pascal Praud et ses chroniqueurs. S’il s’agace d’être caricaturé en «mec qui pense prendre le pouls du pays en regardant CNews» ou en «triangulateur en chef», l’ancien consultant de l’émission sportive de Praud sur i-Télé fait valoir les cartons d’audience de la chaîne, «près d’un million tous les soirs», thermomètre des idées réactionnaires qui montent. Le même peut successivement dîner à l’Elysée en octobre 2020 avec Praud – officiellement pour défendre la politique anti-Covid de l’exécutif –, l’informer régulièrement par SMS et s’inquiéter du redoutable récit que déroule CNews sur les faits divers comme le meurtre du jeune Thomas à Crépol en novembre 2023. Désormais sans illusion sur la possibilité de maîtriser l’hydre. «Ils sont tous sur commande. Tous», grogne-t-il en entendant Praud donner raison à Eric Ciotti (LR) pour son ralliement à Jordan Bardella.

«IL AURA CE TRUC AU FER ROUGE TOUTE SA VIE» Comment peut-on jouer à pile ou face l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir ? Plusieurs ministres sont estomaqués de la légèreté avec laquelle le Président jongle avec l’avenir du pays. «C’est le mec qui fait le Dakar sans GPS. Souvent, il arrive en premier, mais il t’a quand même bien foutu la gerbe en conduisant», grince un membre du gouvernement Borne. Un cofondateur d’En marche juge «impardonnable» la dissolution : «Il aura ce truc au fer rouge toute sa vie, même si nous arrivons à un gouvernement de coalition qui ne serait pas un mal absolu. Il a mis le pays dans un stress monumental, à l’opposé de notre promesse de rassembler et convaincre.» Le chef de l’Etat a alternativement imaginé deux scénarios. Si, chef d’une majorité absolue ce dimanche, Jordan Bardella entrait à Matignon, à coup sûr, il ferait montre d’une telle incompétence qu’il grillerait les chances de Marine Le Pen pour l’Elysée en 2027, comme l’a relaté le père d’Emmanuel Macron au Dauphiné libéré. Et si, échouant à conquérir 289 sièges à l’Assemblée nationale, Bardella refusait le poste de Premier ministre, ce refus d’obstacle, peu compréhensible pour l’opinion, coûterait cher au RN, escompte l’Elysée. Il aurait ainsi «tué» le RN, vend-il à ses interlocuteurs. «Le sujet sera de trouver des candidats à la présidentielle qui seront capables de battre Marine Le Pen et Jordan Bardella, mais démonstration aura été faite devant les électeurs qu’ils n’ont pas été capables de rassembler», se félicite un conseiller du Président, pointant l’effondrement de Jean- Marie Le Pen en 2007 après son rejet massif au second tour de l’élection présidentielle en 2002. Comme si Macron pouvait encore se croire gagnant, assis sur son champ de ruines.

«Il peut passer une heure à dire qu’Ursula von der Leyen et la Commission c’est une horreur technocratique, et le lendemain aller à un sommet européen et te dire que Von der Leyen, ce n’est pas si mal.» Un ancien conseiller d’Emmanuel Macron «[Macron], c’est le mec qui fait le Dakar sans GPS. Souvent, il arrive en premier, mais il t’a quand même bien foutu la gerbe en conduisant.» Un membre du gouvernement d’Elisabeth Borne

Le Monde
élections législatives, samedi 6 juillet 2024 1883 mots, p. 6
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5 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Tensions sur le front républicain entre l’Elysée et Matignon

L’attitude à tenir face à la montée de l’extrême droite a profondément divisé Emmanuel Macron et son premier ministre, Gabriel Attal. Leurs stratégies, parfois contraires, se sont parasitées avant le second tour du 7 juillet

Claire Gatinois, Nathalie Segaunes et Ivanne Trippenbach

Le buffet est installé sur la terrasse de l’Elysée. Ce dimanche 30 juin, la soirée est fraîche pour un été naissant. Un frisson parcourt la quinzaine de convives, tous des hommes, réunis autour d’Emmanuel Macron pour suivre les résultats du premier tour des élections législatives. La vague populiste qui a submergé le pays lors des européennes s’est transformée en tsunami. L’extrême droite a séduit plus de 10 millions d’électeurs. « Ce n’est pas un vote de colère, c’est un vote d’adhésion », analyse le chef de l’Etat. Le « peuple », à qui il voulait redonner la parole, amplifie le message envoyé le 9 juin. Voilà plusieurs jours déjà que le président de la République sait qu’il lui sera impossible de rafler une majorité solide, comme il l’imaginait. Cette dissolution qu’il présentait, le 24 juin, au micro du podcast « Génération Do It Yourself » comme un geste de « confiance »envers les Français, fustigeant « le système qui pense que les gens sont idiots », vire au naufrage du camp présidentiel. Le Rassemblement national (RN) peut remporter la majorité absolue. « Il faut se préparer », prévient le sénateur de Côte-d’Or, François Patriat, assis autour de la table. Le chef de l’Etat laisse entendre qu’il pourra « gérer ».

A 20 h 01, le bref communiqué de l’Elysée est diffusé auprès des rédactions. « L’heure est à un large rassemblement clairement démocrate et républicain pour le second tour », énonce le président, laissant planer une ambiguïté sur le soutien apporté au Nouveau Front populaire (NFP) pour battre le RN. Ira-t-il jusqu’à appeler à voter pour des candidats « insoumis » afin de faire barrage à l’extrême droite ? Mystère.

« Ça dégaze trop à Matignon »

Le jambon, les fromages et le vin rouge disparaissent peu à peu. Les résultats circonscription par circonscription s’égrainent au fil d’une nuit qui s’étire. Brigitte Macron passe une tête. « Celui-là, je l’aime bien », commente la première dame au nom d’un candidat, compatissant à l’annonce de l’échec d’un autre. Il est minuit tout juste quand, oubliant le pays sous le choc, on sort le champagne. C’est l’anniversaire de Richard Ferrand, 62 ans. François Patriat dépose un baiser sur le crâne de l’ancien président de l’Assemblée nationale. On rit. Ce dernier,froissé du sort réservé à son ami Gilles Le Gendre, que le parti macroniste a refusé d’investir à Paris, se déride. Le Breton pardonne même cette folle dissolution à Emmanuel Macron. Comme d’autres, il s’est fait une raison.

Depuis la rive gauche de la Seine, on refuse de baisser les armes. Gabriel Attal, aidé de ses communicants, tâche depuis le 9 juin de se sculpter une stature de valeureux combattant de l’extrême droite. Le chef de gouvernement, ancien socialiste, refuse l’idée d’une passation de pouvoir avec le leader lepéniste Jordan Bardella, qui entacherait son destin politique. Après avoir bataillé contre « les extrêmes », plaçant sur le même plan le RN et LFI, le trentenaire fait valoir que l’alliance de gauche n’a plus aucune chance de décrocher la majorité. La menace existentielle pesant sur la République se concentre désormais sur le parti fondé par Jean-Marie Le Pen. Peu avant 22 heures, le premier ministre porte le fer contre son ennemi numéro un. « Notre objectif est clair : empêcher le RN d’avoir une majorité absolue au second tour »,tonne Gabriel Attal depuis le perron de Matignon, appelant tous les candidats de son camp arrivés en troisième position à se désister pour déjouer la victoire de l’extrême droite.

Le coup est parti. Emmanuel Macron n’a pas regardé la déclaration de son premier ministre. Aucune télévision n’a été allumée près de lui. A quoi bon ? Les deux hommes sont en froid glacial depuis la dissolution. Gabriel Attal, convié à l’Elysée ce soir-là, n’y mettra pas les pieds. Depuis cette dissolution incomprise, les deux têtes de l’exécutif ne se parlent plus guère, sauf « nécessité de service ». Mais le chef de l’Etat connaît la position de son premier ministre qui, par le biais de son directeur de cabinet, Emmanuel Moulin, a prévenu le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler. « Attal a mis le président devant le fait accompli », veut croire l’aile droite du gouvernement, où Bruno Le Maire, Gérald Darmanin, Aurore Bergé défendent le « ni RN-ni LFI » au second tour. Une volte-face confirmée au sein du cercle masculin qui dînait à l’Elysée. Gabriel Attal martèle son « combat »contre l’extrême droite, rappelant le racisme, l’antisémitisme et l’homophobie consubstantiels au RN. « Ça dégaze trop à Matignon »,peste Emmanuel Macron, agacé de voir son premier ministre accaparer les médias.

Jusqu’au mardi 18 heures, heure limite de dépôt des candidatures pour le second tour, une course contre la montre s’enclenche. Depuis le QG de campagne, rue du Rocher, à Paris, les équipes « attalistes » appellent, un à un, les députés qualifiés dans des triangulaires risquées pour les prier, parfois fermement, de se désister. Certains acceptent sans broncher. D’autres refusent, se braquent ou fondent en larmes. « Le désistement, c’est un processus difficile quand on est engagé la tête dans le guidon et qu’on a accroché la qualification, c’est très douloureux », compatit la députée Renaissance sortante Olga Givernet, arrivée en tête dans sa circonscription de l’Ain.

Un tempo de retard

Peu importe la souffrance personnelle, rien ne serait pire que « le déshonneur »,fait-on valoir dans l’entourage de Gabriel Attal. Mais le trouble saisit les proches du premier ministre lorsqu’ils découvrent que certains candidats ont été contactés par les équipes de l’Elysée, et parfois par le chef de l’Etat lui-même, pour leur demander de se tenir à l’écart de ce front républicain naissant. « Il y a un chemin. Tu te maintiens ? », demande Emmanuel Macron à un député sortant, prêt à se désister. « Le RN est trop haut, il va gagner quoi qu’il en soit », répond celui-ci. « Toi, tu te maintiens ou pas », insiste Emmanuel Macron, comme s’il ignorait la réponse de l’élu.

Le président et ses proches s’interrogent : faut-il faire barrage au RN à tout prix ?Si front républicain il y a, « il faudra délimiter le périmètre », glisse Brigitte Macron. « Faites attention à ne pas créer l’effet inverse », dit-elle en imaginant mal des électeurs de droite voter pour un candidat de la gauche radicale face au RN. Depuis Marseille, l’époux de Sabrina Agresti-Roubache prévient l’Elysée : « “Sab” va se retirer. » Pas de réponse. Sans attendre, la ministre de la ville, qui a vu les bureaux de vote les plus bourgeois choisir massivement le RN, annonce son désistement devant les caméras. « Ma “Sab”, je suis dégoûté de te perdre… Tu as pris la bonne décision », lui glisse Gabriel Attal au téléphone. « That’s life. Il faut revenir à nos fondamentaux pour ne pas se perdre, je veux me regarder dans le miroir », répond-elle. Emmanuel Macron ne l’appellera que bien plus tard, après que cette proche du couple présidentiel a reçu les félicitations de trois ministres.

Valse-hésitation

Autour de la table de l’Elysée, les hommes du président s’efforcent de lire dans les pensées de ce chef qu’ils ont adulé. François Patriat, toujours indulgent, le trouve « moins tyrannisé de nommer Bardella à Matignon que de donner les clés à Le Pen en 2027 ».Peut-être parce qu’il pourrait, en cohabitation, « appuyer sur le bouton pour le mettre dehors et rester le maître des horloges ». Maîtriser le temps, une illusion tant cette campagne express s’est jouée avec un tempo de retard. Elle devait pourtant prendre tout le monde de court. Quand, le 9 juin au soir, Emmanuel Macron aborde avec des proches les dates de ces élections anticipées, il espère qu’une campagne de trois semaines lui donnera l’avantage. « Le 7 juillet, les blédards seront partis et ne voteront pas LFI », lâche Gérald Darmanin, en petit comité, l’esprit déjà tourné vers sa circonscription de Tourcoing.

« Il fallait dépressuriser », martèle-t-on dans l’entourage présidentiel, pour décrire l’état d’esprit d’Emmanuel Macron face au mécontentement populaire. Le fidèle de la première heure, Alexis Kohler, juge que la coupe est pleine. Et envisage bel et bien, cette fois, de quitter l’Elysée – interrogé, l’intéressé ne commente pas. Le haut fonctionnaire défend jusqu’au bout l’idée de cette dissolution périlleuse, y compris si le scrutin propulse le RN à Matignon. « Le président peut se sacrifier pour éviter la victoire de Marine Le Pen en 2027 », dit-il en substance autour de lui. « Cohabitation vaut mieux que succession », glisse aussi Richard Ferrand à un député de l’aile gauche, laissant entendre que donner au RN les clés du camion sans essence mènera les lepénistes dans le mur.

Passé la sidération, le scénario d’un gouvernement dominé par l’extrême droite n’effraie plus autant la garde rapprochée du président. « Ce n’est pas lui qui mettrait le RN au pouvoir, ce sont les Français. Lui, il a prévenu qu’il peut y avoir la guerre civile, ensuite les Français font ce qu’ils veulent ! », relaie François Patriat. « Si le RN montre en deux ans qu’il est parfaitement incapable de gouverner, on peut espérer qu’il n’ira pas plus loin », rapporte le père du chef de l’Etat, Jean-Michel Macron, dans un entretien au Dauphiné libéré,le 3 juillet, en ajoutant que c’est « un peu ce que [son] fils[lui] avait dit deux mois avant les élections européennes ».

Avant de se décider à dissoudre, Emmanuel Macron maugréait contre une Assemblée nationale qu’il jugeait « ingouvernable » depuis juin 2022. Récolter une Chambre plus instable encore, au risque de frôler la crise de régime le 7 juillet, signerait son échec. « Quoi qu’il arrive, il faudra une majorité à cette Chambre, nous verrons les proportions. Nommer Bardella aurait une logique institutionnelle », décrypte un conseiller de l’Elysée.

La valse-hésitation élyséenne ulcère une partie des troupes macronistes. « On va avoir le choix dimanche entre les héritiers de Vichy et la IVe République », tance, sur RTL le 3 juillet, Clément Beaune, ancien sherpa d’Emmanuel Macron, affirmant sa préférence nette pour la deuxième option. A l’approche du second tour, les partisans du front républicain reprennent espoir. Les désistements massifs, tant du côté du camp présidentiel qu’à gauche, pourraient faire effet.

D’heure en heure les sondages évoluent, éloignant la probabilité d’une majorité absolue offerte à l’extrême droite. L’équipe de campagne de Gabriel Attal n’ose y croire, tandis que le RN, lesté par les profils racistes, antisémites et parfois criminels de dizaines de ses candidats, lance ses dernières forces dans la bataille. Pendant ce temps, l’animateur star de la chaîne réactionnaire CNews Pascal Praud raille les « tripatouillages et magouillages »des partis adversaires au RN, en écho à Jordan Bardella et Marine Le Pen, et à l’extrême droite prompte à associer le front républicain à un « vol » de l’élection.

Libération
samedi 6 juillet 2024 512 mots, p. 6

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

En Meurthe-et-Moselle, on espère que «les fous du RN ne seront pas élus»

SAMUEL RAVIER-REGNAT

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

«D LUX.

imanche, c’est nous ou l’extrême droite ! Donc il faut aller voter pour nous !» Manteau bleu clair sur les épaules et écharpe autour du cou, parce qu’il caille sérieusement, pour un après-midi d’été Martine Etienne toque à toutes les portes mercredi, dans un quartier résidentiel de Longwy, en Meurthe-et-Mo- selle. Histoire de convaincre les der- niers indécis et de rappeler l’échéance électorale à ceux qui l’auraient oubliée. C’est que la candidate du Nou- veau Front populaire (NFP), députée La France insoumise (LFI) sortante de la circonscription, a du re- tard à rattraper. Au premier tour des élections législatives, le 30 juin, elle est arrivée en deuxième position avec 28,5 % des suffrages, loin derrière son adversaire Frédéric Weber. Le candidat Rassemblement national (RN), un ancien syndicaliste qui Longwy MEURTHEETMOSELL MEUSE Nancy 20 s’était battu pour le sauvetage des hauts fourneaux ArcelorMittal de Florange au début des années 2010, a rassemblé 43,5 % des voix.

ALLEMAGNE «Fanatiques». Sur le bord de la route, les militants de gauche en mission de tractage croisent une poignée de jeunes qui traînent là, fument un peu et s’amusent à faire pétara- der une moto. L’un d’eux les interpelle au passage : «Bon courage pour votre campagne ! En espérant que les fous ne soient pas élus. Ce sont des fanatiques, ils sont contre les musulmans, contre les juifs, contre les mosquées…» Martine Etienne s’amuse : «Lui, je vais l’embaucher pour ma campagne.» Mais le plus souvent, les portes des habi- tants restent closes. Trop tôt, peut-être : les gens sont encore au boulot. Quelques refus polis, quelques mots d’encouragement. D’autres qui n’ont pas voté au pre- mier tour et envisagent de faire aussi l’impasse sur le second tour. «On a encore des voix à aller chercher, veut quand même croire la députée, ancienne postière de 68 ans, en poste depuis 2022. On peut aller récupérer ceux qui ont voté pour la candidate de Macron [arrivée troisième mais éliminée, avec 18 % MOSELLE E km des voix, ndlr] ou pour Les Républicains mais qui ne veulent pas d’un parti d’extrême droite ici.» A Longwy, commune la plus peuplée de la cir- conscription avec quelque 15 000 habitants, le NFP l’a emporté de justesse. Il a perdu pres- que partout ailleurs. Pourtant, le territoire est historiquement ancré à gauche, fort de sa culture ouvrière et des luttes passées des gars de la sidérurgie.

«Même chose». La députée LFI se dit «confiante », assure que le NFP «va arriver» à ga- gner cette élection. Mais elle prévient : en cas de victoire, il ne faudra pas se rater. «Les gens nous disent que la gauche a gouverné, la droite aussi, que c’était toujours la même chose. Il va falloir qu’on applique notre programme. Je le dis aux gens : si on ne respecte pas nos promesses, j’arrête la politique !»

Le Monde
élections législatives, samedi 6 juillet 2024 1474 mots, p. 8
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5 juillet 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Reportage

En difficulté dans la Somme, Ruffin rompt avec LFI

Distancé par le RN au premier tour, le député sortant cherche à mobiliser les abstentionnistes

Luc Bronner

Abbeville, Flixecourt (Somme) - envoyé spécial - Avec sa mairie tenue par le Parti communiste depuis 1965, le petit village de Flixecourt, 3 200 habitants, dans la vallée de la Somme, entre Amiens et Abbeville, était aussi, pour François Ruffin, le député sortant, apparenté La France insoumise (LFI), un bout de son capital politique, patiemment labouré depuis sa première élection en 2017. C’est dans les petites rues de la commune, au milieu des maisons en brique rouge, que le député, un des premiers promoteurs du Nouveau Front populaire (NFP) au lendemain du choc de l’annonce de la dissolution, avait lancé sa campagne pour les élections législatives. Las, la gamelle a été douloureuse au soir du premier tour, le 30 juin : la candidate du Rassemblement national (RN), Nathalie Ribeiro-Billet, est arrivée en tête de la 1re circonscription de la Somme, avec 40,7 % des voix devant François Ruffin (33,9 %) et la candidate Ensemble, Albane Branlant (22,7 %), laquelle s’est désistée depuis lors en sa faveur.

A Flixecourt, symbole des gros villages du monde rural ouvrier, à la fausse indolence, le choc a été plus rude encore, et le maire communiste Patrick Gaillard s’en remet difficilement. « Ça fait mal », dit-il quatre jours plus tard. L’arithmétique électorale est cruelle. En juin 2022, au premier tour des élections législatives, François Ruffin avait obtenu 55,4 % des suffrages dans la commune, soit 513 voix, contre 24,8 % et 230 voix pour sa concurrente RN. Un bastion d’apparence solide. Le 30 juin, il n’a obtenu que 34,1 % des suffrages, soit 478 voix, contre 52,4 % et 734 voix pour la candidate d’extrême droite, qui a multiplié par trois ses suffrages, un tremblement de terre à cette échelle. Dans plusieurs dizaines de communes, Nathalie Ribeiro-Billet a dépassé 50 %, et même 67 % à Domqueur, un village de 300 habitants.

« Le jour du vote, j’ai vu et entendu des électeurs demander : “Il est où le bulletin Marine ?” », raconte le maire. Beaucoup de jeunes sont venus voter. Beaucoup de gens, aussi, dont les cartes électorales n’avaient jamais été tamponnées.

Les mêmes, probablement, votent communiste aux élections municipales – pour les deux derniers scrutins, en 2020 et 2014, ils n’avaient pas eu le choix dans la mesure où une seule liste s’était présentée. « Le discours sur les immigrés, on l’entend beaucoup, raconte Patrick Gaillard. C’est la peur de l’inconnu. La peur des étrangers que les télévisions présentent comme des méchants. Parce que pour les immigrés d’ici, ils me disent : oh, mais lui, c’est pas pareil. »

La commune a subi dans les années 1980, des fermetures d’usines avec l’effondrement du textile français. Une saignée sociale, économique et démographique dans une terre laborieuse, agricole et ouvrière, pauvre et moins diplômée. La peur de la chute sociale est restée gravée dans la mémoire collective, qui conduit ceux qui ont peu à perdre à craindre ceux qui sont trop pauvres pour avoir quelque chose à perdre – les immigrés. « J’ai vu des gens particulièrement aidés par la collectivité me dire qu’ils voulaient voter RN, témoigne encore le maire. Ils n’auraient jamais eu autant d’aide si le RN était au pouvoir et pourtant ils votent pour l’extrême droite. » Une respiration : « Ça fait mal. »

Mélenchon, un « boulet »

La reconquête sera difficile pour la gauche. « Le RN va finir par prendre le pouvoir, si ce n’est pas cette fois, ce sera la suivante », pense, amer, l’édile de Flixecourt. Elle le sera aussi pour François Ruffin à très court terme. Le député doit batailler avec l’image de celui qu’il a désigné, jeudi 4 juillet, comme un « boulet » dans la campagne – à savoir Jean-Luc Mélenchon.

Dans ces villages, le fondateur de LFI a profondément heurté la plupart des citoyens, révoltés par sa violence verbale et ses choix politiques. A deux jours du second tour, François Ruffin n’avait plus vraiment le choix et a dû avancer ce qu’il pensait annoncer au soir du second tour : sa rupture avec LFI. « J’ai des désaccords connus, importants et profonds avec Jean-Luc Mélenchon. Il y avait un divorce en cours, je souhaite que ce divorce se passe à l’amiable et sans bruit de vaisselle », a-t-il exposé, jeudi, alors qu’il venait soutenir des salariés en grève de la déchetterie d’Abbeville. Le soir même, sur TF1, Jean-Luc Mélenchon a riposté, l’invitant à ne pas « régler ses comptes » à l’aune de « législatives dangereuses ». Avant de lancer : « Il y a une règle de météo politique. Quand le vent souffle fort, il emporte aussi les girouettes. »

Aux militants qui le saluent devant le piquet de grève, pneus incendiés en arrière-plan, il répète : « Dites bien que c’est fini avec LFI. Dites-le à tout le monde ! » Jean-Luc Mélenchon est le meilleur ennemi de son propre camp, à écouter ceux qui veulent encore parler de politique dans les villages de la Somme. Charline Dellieux, retraitée de 66 ans, ancienne employée administrative, raconte comment, avec son frère, elle tient grâce au jardin familial pour se nourrir correctement malgré les 950 euros de pension mensuelle. Ses dernières vacances remontent au « siècle dernier », et il faut l’entendre au sens littéral. « On est parti en vacances deux fois, en 1991 et 1992. Sinon, on va dans la baie de Somme. » La dureté de sa vie lui donne le droit de formuler sa colère, insiste-t-elle. Encore plus vis-à-vis de son camp politique. « Mélenchon… Un homme politique ne doit pas parler comme ça. Un homme politique qui dénigre, qui ne respecte pas les autres, cela ne va pas. Surtout pour quelqu’un de gauche. »

Le second tour apparaît très incertain pour François Ruffin, qui doit combler un retard de 3 600 voix. L’ancien journaliste et réalisateur, auteur du documentaire Merci patron !, cherche à mobiliser les abstentionnistes, notamment dans les quartiers populaires d’Amiens. Au vu de l’abstention, des réserves de voix existent. Mais comment convaincre l’électorat plus centriste, celui que le RN et LFI effraient presque autant ?

Remise en cause définitive

Devant l’Intermarché, Antoine Vergote, technicien, 37 ans, explique avoir voté pour Emmanuel Macron lors des dernières élections. Mais c’est fini. Il ne votera plus. Pour personne. « En votant Le Pen, les gens espèrent mettre un coup de pied dans le système. Moi, je n’y crois plus. » Une voix perdue.

La radicalité de LFI interdit d’aller chercher des électeurs modérés. Ségolène D., par exemple. Pharmacienne de 44 ans, mère de famille, installée dans un village en périphérie de Flixecourt, elle a fait partie des électeurs de Macron en 2017 et 2022. Pour les européennes, par colère, elle avait voté pour le candidat Les Républicains, François-Xavier Bellamy, ulcérée par les promesses non tenues sur la santé, effrayée aussi par les faits divers impliquant des mineurs. « Je ne parle pas de Nahel mais de Matisse[un adolescent, victime de coups de couteau, à Châteauroux] , Thomas à Crépol ou de Philippe[tué par des adolescents à Grande-Synthe] ».

Elle s’interrompt : « Vous savez, on nous disait de faire attention aux adultes quand on était enfant. Aujourd’hui, il faut dire à nos enfants de faire attention aux autres enfants tellement la violence s’est répandue. » Les discours des « insoumis » sur l’islam, les hausses d’impôt ou l’accueil des immigrés ne passent pas à ses yeux. « Ce qui m’empêche de voter RN, ce sont les livres d’histoire et la connaissance de ce qui est arrivé dans le passé », dit-elle. Ruffin, elle l’apprécie, reconnaît son engagement, sa disponibilité. Mais avec Mélenchon, impossible. Elle s’abstiendra aussi dimanche 7 juillet.

La remise en cause de Jean-Luc Mélenchon par François Ruffin n’est pas seulement personnelle. Elle est stratégique, et probablement définitive. Le député de la Somme insiste, certes, sur la responsabilité d’Emmanuel Macron et les dégâts qu’il a causés à la démocratie française. Il en veut aussi aux gouvernements successifs qui n’ont pas su défendre la place des ouvriers et des employés, bousculés par la mondialisation.

Mais François Ruffin veut ouvrir un débat sur son propre camp politique. « Les gens ne se reconnaissent pas dans ce que peut raconter la gauche depuis deux ans,assure-t-il . Il faut parler des salaires, des horaires, des découverts bancaires, du frigidaire, il faut parler de la question sociale. Ce n’est pas la gauche qui crée la crise. Mais elle ne permet pas d’offrir un débouché pour que les gens se disent “c’est là que ça se passe, c’est là qu’il y a de l’espérance, c’est là qu’on rallume la lumière dans le tunnel.” » La fracture est béante à Flixecourt, elle l’est aussi à gauche.

Le Figaro, no. 24842
Le Figaro, samedi 6 juillet 2024 951 mots, p. 7

Politique

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4 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Ces figures qui pourraient perdre leur siège

De François Ruffin à Élisabeth Borne, tous s'apprêtent à disputer un scrutin à haut risque.

Bordas, Wally

Menacés de disparition. À la découverte des résultats du premier tour, dimanche dernier, ces poids lourds de l'Assemblée sont probablement passés par de nombreuses émotions, entre le soulagement de se voir qualifiés et l'inquiétude d'être balayés. Tour d'horizon de ces élus qui pourraient perdre leur siège dimanche soir.

Élisabeth Borne

L'ancienne première ministre n'a pas terminé en position très favorable à l'issue du premier tour. Loin de là. Distancée de 8 points par son adversaire du RN Nicolas Calbrix (36,26 %), elle est arrivée en deuxième position (28,93 %). Si elle bénéficie du désistement du candidat Insoumis Noé Gauchard (23,16 %), qui s'était également qualifié, rien ne dit que les électeurs qui avaient voté pour le candidat du Nouveau Front populaire se reporteront sur celle qui fut en première ligne pendant les débats sur la réforme des retraites, en 2023.

François Ruffin

Le député de la Somme, François Ruffin, est également menacé. L'ex-Insoumis, qui vient officiellement d'acter son divorce avec Jean-Luc Mélenchon, est en mauvaise posture. Au premier tour, le réalisateur de Merci patron ! a terminé à la seconde place (33,92 %), loin derrière la prétendante du Rassemblement national, Nathalie Ribeiro Billet (40,69 %). Il a toutefois pu bénéficier du retrait de la macroniste Albane Branlant, qui était également qualifiée (22,68 %). Un soutien qui pourrait lui permettre de récupérer quelques milliers de voix.

Olivier Marleix

Le patron des députés LR est aussi dans une position très défavorable. Dans sa circonscription d'Eure-et-Loir, Olivier Marleix (25,92 %) a terminé deuxième, dimanche dernier, près de 13 points derrière Olivier Dubois (38,33 %), le candidat du RN. Un trou de près de 6 000 voix qu'il devra combler au second tour s'il veut retrouver sa place au Palais Bourbon. Heureusement pour lui, la prétendante du Nouveau Front populaire Nadia Faveris (25,59 %) a décidé de ne pas se maintenir. Objectif ? Aider le député LR à battre la prétendante mariniste. Une réserve de 12 000 voix que l'élu de droite va devoir convaincre.

Valérie Rabault

La vice-présidente de l'Assemblée Valérie Rabault, elle aussi, accuse du retard. À l'issue du premier tour, la socialiste est en seconde position, avec 36,81 % des suffrages seulement, contre 43,93 % pour son adversaire Brigitte Barèges, prétendante sous la bannière LR-RN. La sortante, investie sous la bannière du NFP, a toutefois ses chances, si elle récupère une majorité des 9 791 voix de la candidate du camp présidentiel, arrivée en troisième position et non qualifiée pour le second tour. Son adversaire, elle, ne semble disposer que de très peu de « réserves » de voix.

Olivier Véran

L'ancien ministre de la Santé pourrait être l'un des grands battus de ce second tour des législatives. Qualifié en deuxième position à l'issue du premier (33,62 %), il est en position très précaire, entre le prétendant LFI Hugo Prevost (40,19 %) et le candidat LR-RN Alexandre Lacroix (18,34 %). Ses réserves de voix semblent très faibles. S'il veut gagner, il devra compter sur tous les électeurs ayant voté pour la candidate LR Nathalie Béranger au premier tour.

Naïma Moutchou

La situation semblait inextricable pour Naïma Moutchou (Horizons). Qualifiée pour le second tour en deuxième position (27,89 %), elle devait affronter, dans une triangulaire, ses adversaires de La France insoumise Karine Lacouture (34,65 %) et de LR-RN Sébastien Meurant (26,22 %). Finalement, ce dernier s'est retiré de la course « pour barrer la route à la politique du pire ». Ce désistement suffira-t-il à la vice-présidente de l'Assemblée pour sauver son siège ?

Charles de Courson

Le plus ancien député du Palais Bourbon va-t-il passer à la trappe ? Les risques sont grands. L'iconique Charles de Courson (Liot) est en danger dans sa circonscription de la Marne. Au premier tour, celui qui avait ardemment combattu la dernière réforme des retraites est arrivé deuxième (42,6 %) derrière son adversaire du RN, Thierry Besson (46,9 %). Pour l'emporter au second tour, il devra convaincre les électeurs qui ont voté pour le candidat socialiste lors du premier tour. Suffisant ?

Éric Woerth

L'indéboulonnable Éric Woerth va-t-il perdre son siège ? Rien n'est pour l'instant certain, mais le questeur de l'Assemblée est en difficulté. À l'issue du premier tour, le député Renaissance cumule un large retard (29,89 %) par rapport à son adversaire du Rassemblement national, Mathieu Grimpet (40,23 %). Il faudra donc, par un jeu d'équilibriste, tenter de convaincre certains des 17 % ayant voté au premier tour pour le candidat Insoumis ainsi que les 6,32 % ayant, eux, opté pour le prétendant LR.

Nicolas Dupont-Aignan

Il siège à l'Assemblée nationale depuis maintenant vingt-sept ans. Pourtant, dimanche, Nicolas Dupont-Aignan pourrait bien perdre sa place. La faute à une triangulaire complexe qui l'oppose à l'Insoumis Bérenger Cernon (34,37 %) et au président LR du département, François Durovray (27,38 %). Arrivé second, le député non inscrit et président de Debout la France (32,96 %) peut encore refaire son retard s'il parvient à convaincre les électeurs de son adversaire LR d'un « vote utile » en sa faveur.

Bertrand Pancher

La situation est également critique pour Bertrand Pancher. Le patron du groupe Liot à l'Assemblée n'est pas passé loin, au premier tour, de dire adieu à son siège. Son adversaire, le candidat RN Maxime Amblard, est arrivé en tête avec 47,95 % des suffrages. Loin derrière, le sortant n'a recueilli que 34,22 % des votes. Au second tour, il devra donc absolument compter sur les reports de voix de tous les prétendants éliminés, particulièrement les 7 000 ayant voté pour le candidat du Nouveau Front populaire. W B

Le Monde
élections législatives, samedi 6 juillet 2024 2068 mots, p. 2,3
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Récit

Comment le RN s’est retrouvé aux portes du pouvoir

Dédiabolisation, implantation locale, actualité porteuse et émergence de Jordan Bardella… Marine Le Pen surfe depuis deux ans sur une dynamique favorable

Clément Guillou

Le 24 avril 2022, au bout d’une soirée de second tour d’élection présidentielle où flottaient davantage la tristesse et l’étouffement que la satisfaction des 13 millions de voix qu’elle avait recueillies, Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national (RN), avait appelé le chef de l’Etat tout juste réélu, Emmanuel Macron, lui faisant cette promesse : « Si l’on prend 3 millions d’électeurs tous les cinq ans, la prochaine fois, ce sera nous. » Deux ans ont passé depuis cette déclaration bravache et l’extrême droite frappe à la porte de Matignon.

A l’époque, la phrase ressemble à une promesse prononcée sans trop y croire ; Marine Le Pen ne pense pas à 2027, pas pour elle. La finaliste de l’élection présidentielle s’est terrée chez elle, loin de la presse et de ses partisans, quand la gauche capte le récit des législatives à venir. Le parti d’extrême droite, où rien ne se passe quand la patronne se retire, l’accompagne dans ce sommeil prolongé jusqu’aux scrutins législatifs des 12 et 19 juin 2022.

Qu’envisage-t-elle alors pour elle-même ? Pas grand-chose. Présidente d’un groupe sans poids, marginal ? « J’étais en première ligne en permanence, je ne veux plus l’être », dit-elle à ses proches. La campagne a été rude, perturbée par le phénomène médiatique Eric Zemmour ; le soir du premier tour, aussi, elle a tremblé jusque tard, inquiète de la remontée du vote en faveur de l’« insoumis » Jean-Luc Mélenchon, finissant à 400 000 voix derrière elle. Deux hommes qui, de son propre avis, ont joué un rôle dans la situation si favorable du RN deux ans plus tard.

Le 19 juin 2022, la trajectoire lepéniste rebondit comme une balle sauteuse : le front républicain se grippe, l’extrême droite remporte la majorité de ses duels face à la gauche et à la Macronie. « Les Français m’ont rappelé à leur bon souvenir ! », lance Mme Le Pen à ceux qui l’entourent, prolongeant la soirée électorale très tard, dans le bureau du maire d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), Steeve Briois, où se succèdent les coups de fil des nouveaux députés du RN, certains inconnus d’elle. Ils sont 89, autant de porte-voix potentiels de son programme xénophobe, immuable sur l’immigration, si fluctuant sur le reste. Les finances du parti, qui vit d’expédients depuis des décennies, vont revenir dans le vert. Le groupe parlementaire du RN, qui eut toujours si peu à distribuer, devient le pôle d’attraction de la jeunesse diplômée de droite radicale.

Entrée dans la notabilité

Au perchoir, on voit parfois un député lepéniste mener à la baguette un Hémicycle qui ne sait comment s’y prendre, avec ces gens cordiaux, encravatés, discrets, pas ouvertement racistes et qui citent le programme de Marine Le Pen comme on croit à l’Evangile. « Nous ne sommes pas là pour faire une longue carrière parlementaire. Nous sommes là pour conquérir le pouvoir, leur a-t-elle intimé lors de leur première visioconférence. Nous fabriquons en même temps un programme et des équipes de gouvernement. » Deux ans plus tard, peu de ministres potentiels ont émergé et le parti n’a pas de député référent sur des sujets comme la santé ou l’environnement. On les entend peu en commission, où la technicité des débats semble dépasser la plupart.

Mais lorsqu’ils rentrent de circonscription, ils narrent, enchantés, leur entrée progressive dans la notabilité locale – l’une s’entend « très bien avec le consul d’Espagne », l’autre adore les audiences solennelles des tribunaux, un troisième a découvert le Rotary. Les pages Facebook rapportent les visites aux fêtes patronales, aux vide-greniers et aux vœux des maires. Les corporations amies – agriculteurs, pompiers, gendarmes – sont choyées, les associations des anciens ou des automobilistes invitées à l’Assemblée nationale, déjeuner chic à la questure en prime. Marine Le Pen touche du doigt ce en quoi son père n’a jamais cru et ce qu’elle n’a pas mis en place : une présence sur le terrain, traitant la banalité du quotidien des Français. L’accoutumance tranquille à l’extrême droite, à qui l’on ne demande qu’un sourire et une oreille attentive.

« Les 89 députés changent toute la donne en ce qu’ils institutionnalisent le RN, considère Pierre Gentillet, probable futur député de la 3e circonscription du Cher sous l’étiquette RN. L’électorat bourgeois et âgé ne vote pour vous que lorsque vous êtes en position de gagner. Avec six députés, jamais le RN n’aurait fait 32 %[31,4 %] aux élections européennes. »

De fait, pour comprendre le changement de statut du parti dans le paysage électoral français, il faut descendre aux lignes « + 70 ans » ou « CSP+ » des enquêtes d’opinion. Ces catégories qui votent le plus à chaque élection et compensaient, à la baisse, l’engouement des actifs et des catégories populaires pour l’extrême droite. Les élections européennes ont marqué une rupture. La « normalisation » du RN, c’est celle de sa structure de vote. Le second tour de l’élection présidentielle, moins bon que prévu pour MarineLe Pen, avait enclenché une dynamique positive dans des territoires orphelins de la droite filloniste. Cette droite bourgeoise, pour qui le vote Zemmour fut, en 2022, le sas de transit vers l’extrémisme. « Les gens n’aiment pas voter pour des forces qui sont à la ramasse, comme Les Républicains. La tentation d’aller au secours de la gagne est un puissant moteur de vote », constate Emmanuel Rivière, professeur à Sciences Po et spécialiste de l’opinion.

« Effet cliquet » et « ticket » gagnant

Les 13 millions de voix du second tour de la présidentielle, suivies de la surprise des législatives, font du mouvement d’extrême droite un choix naturel dans plusieurs régions du pays. Au parti, on aime dire qu’il y a, dans le vote RN, un « effet cliquet » : ceux qui ont franchi le pas reviennent rarement en arrière. La force du nombre produit l’autolégitimation, comme elle est décrite par le sociologue Félicien Faury, auteur du livre Des électeurs ordinaires(Seuil, 240 pages, 21,50 euros) : « Le nombre désamorce le stigmate pesant sur le vote RN. Si, autour de vous, ça vote Marine ou Jordan, le vote RN devient respectable et peut être revendiqué. Et cela compte dans les classes moyennes, où la question de la responsabilité sociale est importante. »

Depuis deux ans, Marine Le Pen dispose de dizaines de porte-parole ceints d’une écharpe tricolore. A Paris, elle s’est dotée d’une vitrine et d’un miroir inversé. Jordan Bardella ne s’appelle pas Le Pen, a moins de 30 ans, vient d’un milieu populaire. Il parle comme un libéral formé dans le moule macroniste – ce qu’il n’est pas – et comme un identitaire sous influence du courant de pensée racialiste de la Nouvelle Droite – ce qu’il est davantage.

Un député proche souffle à Marine Le Pen cette idée : pourquoi ne pas vendre un « ticket », elle future présidente, lui premier ministre ? Et ainsi associer son socle populaire au nouvel électorat de droite que drague son benjamin… tout en maintenant ce dernier à sa place. Le duo marche au-delà des espérances lepénistes. « C’est la première fois qu’une figure émerge avec succès à côté d’elle, relève Emmanuel Rivière. La capacité de Bardella à capter l’attention et à séduire est l’élément-clé des deux années écoulées. » Sur les marchés de leurs circonscriptions rurales, les élus du RN entendent beaucoup le nom de Jordan Bardella depuis six mois. Avant, on leur parlait surtout de La France insoumise (LFI). C’était demandé avec une pointe d’empathie : « Comment vous les supportez ? »

Après les législatives, la gauche rassemblée, plus nombreuse à l’Assemblée nationale que le RN, mieux outillée pour la joute parlementaire, apparaissait aux yeux des Français comme la première opposition à Emmanuel Macron. Mais, en trois mois seulement « de bruit et de fureur »dans l’Hémicycle, Marine Le Pen avait récupéré la couronne d’opposante, selon les sondages. Or, « quand le pouvoir s’érode, l’opposant en chef en bénéficie. La composante d’antimacronisme est très importante dans la dynamique du RN », juge le sondeur Jérôme Fourquet, de l’IFOP.

Le tournant du 7 octobre 2023

Dédiabolisée par Eric Zemmour durant la campagne présidentielle, Marine Le Pen l’a ensuite été par Jean-Luc Mélenchon, singulièrement depuis les attentats terroristes du Hamas en Israël, le 7 octobre 2023. « En politique comme dans toute compétition, vous n’êtes jugé qu’en comparaison à celui avec qui vous menez la course, juge la dirigeante d’extrême droite. On vous trouve plus ou moins sérieux. Avoir un Eric Zemmour très outrancier, d’un côté, et LFI très outrancière, de l’autre, cela ne fait pas de vous quelqu’un d’autre. Cela permet juste de casser la caricature. »

La réponse des « insoumis » au 7 octobre 2023 ne casse pas une caricature, elle gomme une vérité, l’antisémitisme de Jean-Marie Le Pen, celui d’une partie substantielle de l’électorat du RN, d’une partie encore de ses candidats. La présence et la relative acceptation, à la marche contre l’antisémitisme, en novembre 2023, d’une délégation du RN, ont contribué à lever l’un des derniers verrous du vote lepéniste.

Les suites du 7 octobre 2023 constituent un tournant, de l’avis des spécialistes de l’opinion. Mais la leader de l’extrême droite ne croit pas, pour autant, au scénario – longtemps privilégié dans son camp – d’une bascule soudaine, d’un événement déclencheur portant ses idées au pouvoir. « Ce sont des phénomènes qui s’accumulent et, au fur et à mesure du temps, assoient votre lucidité, votre crédibilité, et vous font apparaître comme une solution pour en sortir. »Sortir des « trois i », comme les appelle Jérôme Fourquet : « inflation, insécurité, immigration. »

« Le contexte sociétal, depuis 2022, est une accentuation des sujets investis de longue date par le Front national[l’ancêtre du RN] . Sans qu’il ait besoin d’en ajouter, le RN se nourrit de cela », dit l’auteur de La France d’après(Seuil, 2023). Durant ces législatives, au-delà de l’éternel « on n’a jamais essayé », les reportages de la presse soulignent toujours le décalage entre la tranquillité, voire la prospérité, de certaines zones, et la force du vote RN des résidents. Un décalage alimenté, selon les maires interrogés, par l’exposition aux chaînes de débat en continu, à commencer par CNews.

La violence vue à la télévision, mais vécue comme se rapprochant inexorablement de leur cocon, a connu un précipité durant les émeutes urbaines de l’été 2023, qui se sont propagées à des villes moyennes. Elles ont précédé l’extrême médiatisation – et la manipulation – de faits divers impliquant de jeunes victimes, comme Thomas à Crépol (Drôme), ou Matisse à Châteauroux. En deux ans, le paysage télévisuel a facilité l’expression des propos xénophobes, après l’élargissement de la « fenêtre d’Overton », qui définit le champ du dicible en société, que le RN doit aussi à Eric Zemmour.

L’extension de l’empire médiatique du milliardaire Vincent Bolloré, avec le rachat du Journal du dimanche, la politisation de l’antenne d’Europe 1 et des émissions de Cyril Hanouna, au sein du même groupe, l’évolution éditoriale du  Figaro, grand journal de la droite française, la reprise de ces thématiques par le gouvernement, ont aussi offert une caisse de résonance aux idées d’extrême droite. Pour la deuxième année de suite, après une longue période d’amélioration, l’indice de tolérance calculé par la Commission nationale consultative des droits de l’homme est en baisse.

Montée du racisme, crise sociale, délégitimation du pouvoir et normalisation de son parti : pour Marine Le Pen, les pièces du puzzle se sont mises en place de manière inespérée en deux ans seulement. Presque trop tôt, selon le calendrier de montée en compétence que s’était fixé le RN. Jordan Bardella, pour donner de la vigueur à ses troupes, répète sempiternellement cette phrase : « La question n’est pas de savoir si nous allons prendre le pouvoir, mais quand. » Au vu de la campagne législative, marquée par les cafouillages sur le programme et l’incompétence de nombreux candidats et des cadres les ayant désignés, il n’avait visiblement pas prévu que la réponse puisse être juillet 2024.

Le Monde
élections législatives, samedi 6 juillet 2024 1164 mots, p. 7
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5 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Analyse

La dissolution pourrait mettre encore plus le système sous pression

Certains, dans les états-majors politiques, redoutent que les accords de l’entre-deux-tours ne s’avèrent contre-productifs auprès des électeurs

Solenn de Royer

Dimanche 30 juin, à l’Elysée, l’état-major du président s’est attablé côté jardin, pour éplucher les résultats du premier tour des législatives. « Il faut trouver à “faire majorité” », se projette déjà Emmanuel Macron, qui souhaite bâtir une grande coalition, « des sociaux-démocrates aux gaullistes ». A 20 h 47, François Ruffin (Nouveau Front populaire, NFP) annonce qu’il est arrivé deuxième dans la Somme, avec 33,9 %, derrière la candidate du Rassemblement national (RN), à 40,7 %. Arrivée troisième (22,7 %), la candidate macroniste prévient l’un des stratèges du président qu’elle compte se retirer. « Oui, oui, c’est très bien, ça va créer le symbole » , valide ce dernier.

Plus tôt dans la journée, la secrétaire générale des Ecologistes, Marine Tondelier, a envoyé un SMS à Emmanuel Macron pour s’assurer de son intention d’en appeler à un front républicain. Dans la nuit, le conseiller officieux du président Thierry Solère met en garde la petite assemblée : « Attention aux désistements, ça pourrait faire élire le RN plus vite. » L’ancien député La République en marche (LRM) cite en exemple la 3e circonscription des Alpes-Maritimes, où le RN est arrivé en tête avec 41,5 %, devant le NFP (27,2 %) et le candidat Ensemble, distancé de quelques centaines de voix, avec 25,4 %. « Si, sur ces terres très très à droite, vous demandez à un candidat de droite[en l’occurrence Horizons] de se retirer, ça va libérer une énorme réserve de voix qui risque de se reporter sur le RN », prévient-il.

A l’issue de deux jours d’intenses tractations, cent trente candidats de gauche et plus de quatre vingts candidats macronistes se sont désistés pour tenter de faire barrage au RN, au prix de situations baroques : dans le Calvados, le candidat La France insoumise (LFI) s’est retiré au profit de l’ex-première ministre, Elisabeth Borne, qui a fait passer la réforme des retraites, quand, dans les Hauts-de-France, un « insoumis » a dû s’effacer au profit du ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, auteur de la loi sur l’immigration. Si les états-majors politiques se sont d’abord réjouis de voir arriver les premiers sondages, qui semblent écarter le risque d’une majorité absolue pour le RN, certains redoutent que ces accords troublent les électeurs et se révèlent contre-productifs.

« Confiscation démocratique »

C’est logiquement à droite, qui n’a pas donné de consigne de vote et reste obstinément accrochée au « ni-ni » (ni RN ni LFI), que les inquiétudes sont les plus vives. Dans une tribune au Figaro, la sénatrice LR Laurence Garnier dénonce ces « tractations politiques entre la majorité présidentielle et l’extrême gauche », qui, selon elle, « traduisent un mépris du vote du peuple français ». « Mieux vaut, nous dit-on, et quoi qu’en pensent les Français, une absence de majorité et un pays ingouvernable, qu’un gouvernement Rassemblement national. Bref, cachez ce peuple que je ne saurais voir », s’agace l’élue de Loire-Atlantique, qui y voit un « exercice, inédit par son ampleur, de confiscation démocratique ».

Ces inquiétudes sont également partagées au sein du camp présidentiel. L’ex-député LRM Jean-Baptiste Moreau, battu dimanche dans la Creuse, alerte sur « ces désistements décidés à Paris » qui déboussolent les électeurs. « S’allier avec un extrême, LFI, pour battre un autre extrême, RN, ça alimente le vote Bardella », avance le candidat défait, qui redoute que ces tractations créent de la frustration. Lui aurait jugé préférable que la « clarification » souhaitée par le président – il a voulu ce « retour au peuple », auquel il a dit faire « toute confiance »– aille « jusqu’au bout », quitte à assumer une « cohabitation de combat » avec le RN, et réduire les chances de Marine Le Pen d’accéder à l’Elysée dans trois ans.

L’ex-député macroniste Gilles Le Gendre, arrivé troisième à Paris, n’exclut pas que les Français ayant voté pour une véritable alternance considèrent dimanche soir que leur victoire leur a été « volée ». « On armerait alors la colère du pays de façon spectaculaire », s’inquiète-t-il. « Le pire de tout serait de contester au peuple français la légitimité de son expression », abonde le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, qui rappelle les dégâts qu’avait faits l’avalisation en 2007 du traité de Lisbonne, qui reprenait les grandes lignes du projet de Constitution européenne, alors que celui-ci avait été rejeté par les Français deux ans plus tôt.

Paradoxalement, cette dissolution, présentée comme une opération pour « dépressuriser » le système, pourrait contribuer au contraire à le mettre plus encore sous pression, s’inquiète-t-on dans le camp du président. Ces désistements en cascade et la perspective d’une grande coalition des « raisonnables » à l’Assemblée alimentent le discours antisystème de l’extrême droite, Marine Le Pen assimilant la mise en place d’un « front républicain »à un « parti unique » ayant pour seul objet de priver le RN d’une majorité, et l’empêcher d’arriver au pouvoir.

Le professeur de science politique Vincent Martigny rappelle qu’au premier tour deux tiers des Français n’ont pas voté pour le RN. Et cite en exemple la démocratie espagnole : à l’issue des législatives de juillet 2023, la droite, pourtant arrivée en tête, avait été contrainte de s’effacer devant le premier ministre sortant, le socialiste Pedro Sanchez, seul en mesure de bâtir un accord de gouvernement. Mais le politologue reconnaît qu’une coalition serait tout à fait inhabituelle sous la Ve République, a fortiori avec un scrutin majoritaire, où le parti arrivé en tête au premier tour l’emporte généralement au second, et obtient une majorité absolue.

Selon lui, cette crise politique inédite, et la délicate résolution au lendemain du 7 juillet, si le RN n’obtenait pas à lui seul la majorité, montre les limites des institutions de 1958, usées. « La Ve est arrivée en bout de course institutionnelle », veut croire le politiste, selon lequel, quel que soit le résultat du 7 juillet (à l’exception d’une improbable « remontada » des candidats Ensemble), Emmanuel Macron se verra contraint d’entrer dans une forme de cohabitation avec le gouvernement.

En 1993, François Mitterrand, lors du dernier conseil des ministres avant le second tour des législatives, qui allait voir sa majorité balayée au profit de la droite, confessait un seul regret : ne pas avoir imposé le rétablissement du scrutin proportionnel, qui aurait permis à son camp de limiter sa déroute. Trente ans après, à l’Elysée – où l’on relève que la tripartition de la vie politique, couplée à un « espace informationnel » de plus en plus polarisé, « challengent » brutalement les institutions de la Ve République –, on n’est pas loin de penser la même chose : « le sujet est institutionnel », répète un conseiller, qui croit que le président de la République sera amené à changer sa pratique du pouvoir. Les multiples incidences de ce scrutin inédit, ses effets et ses vices cachés, sont loin d’être analysés.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 6 juillet 2024 718 mots, p. AUJM9
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5 juillet 2024 - Le Parisien (site web)
6 juillet 2024 - Le Parisien

Fin de campagne éprouvante pour LR

Quelque 80 candidats sont en lice au second tour. Les derniers jours ont été rudes et beaucoup bataillent pour rattraper leur retard face à un RN dont la dynamique emporte tout ou presque.

Quentin Laurent

« C'est la première fois que je vis dans un tel stress. » Éric Pauget, député (LR) sortant dans les Alpes-Maritimes, avale pourtant les tisanes Nuit calme que lui prépare sa compagne mais, le soir venu, son sommeil reste agité. À l'image du pays et de son parti plongés dans l'incertitude en attendant le résultat du second tour des législatives. Pauget a beau être un élu local ancré, avoir un bilan parlementaire, il a comme nombre de ses collègues pris la vague RN en pleine face. Et depuis dimanche, il compte les voix qui lui manquent mais pas les heures nécessaires pour aller les chercher. « Le matin sur les marchés, l'après-midi sur des manifestations diverses, je me montre. Et tous les jours, un média local pour toucher le plus de gens possible », liste le député sortant.

Depuis le temps, à LR, on sait ce que c'est que faire campagne vent de face. Mais jamais il n'avait soufflé aussi fort. Ils sont quelque 80 candidats soutenus par LR au second tour, dont encore 58 députés sortants.

Quatre sortants dans les Hauts-de-France

« Marché, supermarchés et porte-à-porte dans un village » : ce sera le programme du dernier jour de Julien Dive, sortant dans l'Aisne, avec un paquet de voix à trouver pour espérer faire mentir l'avance confortable de son adversaire RN au 1 er tour. « On va voir ceux qui ne sont pas allés voter » et l'électorat de gauche aussi, poursuit Dive. Ils sont cinq sortants dans les Hauts-de-France. L'un n'a pas passé le premier tour, les quatre autres ne sont pas donnés favoris. « Ça va se jouer à 50 voix », veut croire Pierre-Henri Dumont, à pied d'oeuvre dans le Pas-de-Calais, département qui semble d'humeur à sacrifier tout ce qui ne porterait pas l'étiquette RN. « Je fais la même campagne qu'en 2022, sauf que je l'avais étalée sur six mois. Là, je dois tout faire en trois semaines », souffle un député LR, plus au sud, lui aussi face à une candidate du RN. « À chaque fois qu'elle ouvre la bouche, elle en dit une », se frotte-t-il les mains. Dans pas mal de circonscriptions, les sortants LR aimeraient pouvoir affronter leurs adversaires mais ne le peuvent pas toujours. « Ils refusent de débattre ! », s'étrangle Éric Pauget. Quand ils sont confrontés au RN, les LR ne manquent pas d'attention pour l'électorat de gauche, à coups de tracts ciblés. S'il s'agit de battre un macroniste, plus rare, alors ils tapent sur Emmanuel Macron qui « pactise avec la gauche » dans ce second tour marqué par les désistements réciproques.

Des ténors menacés

Les quelques figures du parti engagées dans la bataille ne connaissent pas tous les mêmes destins. Olivier Marleix, ancien patron du groupe des députés, va devoir batailler pour garder son siège en Eure-et-Loir, comme Michèle Tabarot, patronne de la commission d'investiture, qu'Éric Ciotti cherche à faire battre dans les Alpes-Maritimes. Annie Genevard, coprésidente du parti par intérim, a de l'avance dans le Doubs et devrait revoir le Palais-Bourbon, le médiatique élu du Lot Aurélien Pradié aussi. Quant à Laurent Wauquiez, il devrait aussi être élu sans peine.

Dans l'univers un peu parallèle de la vie du parti, Éric Ciotti, toujours président mais désavoué par la totalité de ses cadres, a écrit à Xavier Bertrand pour lui dire sa volonté de l'exclure de la formation politique en l'accusant de « se compromettre avec LFI ». Le peut-il ? Peu importe. « Vous semblez en particulier avoir appelé à voter en faveur de M. Jumel, membre du Parti communiste, parti qui s'est distingué par son soutien à l'URSS de sa création à 1991 », reproche ainsi Ciotti au patron des Hauts-de-France, activement en campagne pour soutenir les candidats LR non ciottistes.

« De quoi il se mêle ? Pourquoi il la ramène encore ? rétorque Xavier Bertrand. Il est en service commandé pour Marine Le Pen pour créer le trouble, mais ça ne crée aucun trouble. » Une semaine extraordinaire dans la vie des Républicains, dont l'incertain destin se jouera à nouveau ce dimanche dans les urnes.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 6 juillet 2024 1042 mots, p. AUJM8
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5 juillet 2024 - Le Parisien (site web)
6 juillet 2024 - Le Parisien

À gauche, derrière le barrage, les premières fissures

Nouveau Front populaire|Cette campagne de l'entre-deux-tours n'a pas manqué de sujets de discorde entre les quatre partenaires de l'alliance. En jeu : le rapport de forces.

Julien Duffé et Pierre Maurer

Lundi 1 er juillet, un peu avant 16 heures, 14 des 19 députés LFI élus dès le premier tour, la veille, prennent la pose le poing levé sur l'escalier de la cour d'honneur de l'Assemblée nationale, encadrés par deux statues colossales de marbre : « la Force » et « le Suffrage universel ». « Il manque Éric Coquerel ! », remarque la présidente du groupe LFI à l'Assemblée, Mathilde Panot, alors que l'ex-président de la commission des Finances s'est attardé pour répondre aux questions des journalistes. « Comme c'est lui qui va remplacer Bruno Le Maire à Bercy, il faut l'attendre ! », rétorque le député de Marseille Sébastien Delogu. La plaisanterie en dit long sur les ambitions intactes de la France insoumise, qui compte bien garder la main sur le Nouveau Front populaire (NFP), arrivé deuxième la veille au soir du premier tour des législatives, avec 28 % des voix.

Représentants de LFI, du PS, du PCF et des Écologistes élus dès dimanche font d'ailleurs leur entrée en ordre dispersé. Car, dans cet entre-deux-tours décisif, derrière le mot d'ordre commun du barrage au Rassemblement national, la bataille pour le leadership à gauche affleure en permanence. Chez les socialistes, personne n'a oublié que, dimanche soir, place de la République, après la prise de parole conjointe des responsables de parti du NFP, Jean-Luc Mélenchon s'est offert un mini-meeting sans prévenir ses partenaires.

« On s'était mis d'accord sur les quatre prises de parole des partis du NFP dans un ordre tiré au sort et avec Manuel Bompard au nom de LFI. Cette deuxième partie avec Mélenchon, ce n'était pas prévu, et ce n'était pas respectueux », soupire une cadre au Parti socialiste. À LFI, on fait valoir que c'est le mouvement qui a pris en charge et monté à la hâte la scène de République. « Ils viennent, ils se mettent à table et ensuite ils crachent dans la soupe ! », s'agace un responsable du mouvement. Ambiance.

La possible grande coalition sème la division

Mais en ce début de semaine, l'urgence est d'abord aux désistements dans les circonscriptions où le RN menace. Il y en aura 130 à gauche, mais le front républicain est moins franc côté majorité présidentielle. Succédant au micro à un Bruno Le Maire qui prône le « ni RN ni LFI », Marine Tondelier laisse éclater son émotion et sa colère lundi matin, à la matinale de France Inter, fustigeant « un comportement de lâche et de privilégié ». La secrétaire nationale des Écologistes, qui avait déjà servi de trait d'union lors des négociations de l'alliance de gauche, s'impose alors comme la porte-drapeau du Nouveau Front populaire de l'entre-deux tours, éclipsant pour un temps Jean-Luc Mélenchon.

« Certains disent que la séquence était préparée, mais moi, j'ai aimé, confie une cadre PS. On est dans un moment où il faut des paroles fortes et sincères. » Un de ses collègues plussoie. « Elle a été d'une telle vérité ! Moi, je n'avais qu'une envie : la voir débattre face à Bardella. » Mais le président du RN ne veut face à lui personne d'autre que Mélenchon, lequel décline. Mercredi, sur BFM, Attal, Tondelier et Bardella s'expriment donc à tour de rôle sans s'affronter.

Dans les jours qui suivent, on voit partout Marine Tondelier et son éternelle veste vert pomme. Mais alors que la perspective d'une majorité absolue du RN s'éloigne, celle d'une possible grande coalition gouvernementale au périmètre mouvant fait surface et sème la division à gauche. « On va forcément devoir innover » à partir du 8 juillet, prévient Tondelier dans « Libération ». Pourquoi pas mais avec des « lignes rouges incontournables », souligne le patron du PCF, Fabien Roussel. Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, refuse d'être le « supplétif d'une majorité en déroute ». Mais une de ses proches prévient : « Si le NFP n'est pas très loin de la majorité absolue et que des gens sont prêts à discuter, il faudra être à la hauteur des responsabilités. »

Une petite musique qui agace au plus haut point chez LFI où on se dit prêt à gouverner seulement pour appliquer « le programme, rien que le programme et tout le programme ». Et on ne veut surtout pas jouer le troisième tour avant l'heure. « Je veux rester dans l'hypothèse, mathématiquement possible, d'avoir une majorité absolue, martèle Manuel Bompard, coordinateur de LFI. Car il vaut mieux être dans une perspective de victoire que dans une perspective de moindre mal. Je vois bien que tous nos partenaires ne sont pas là-dessus. » Et le même de pointer la difficulté de « faire campagne avec des gens qui ne veulent pas gagner ».

Et François Ruffin fait sécession...

En fin de semaine, LFI a aussi maille à partir au sein de ses propres rangs. Deux semaines et demie après avoir dénoncé avec violence la « purge » de députés LFI frondeurs non investis par la direction, le député de la Somme François Ruffin, en difficulté dans sa circonscription, acte sa rupture totale avec Jean-Luc Mélenchon. Jeudi matin, il annonce qu'il ne siégerait pas avec LFI en cas de réélection, avant de présenter le triple candidat à la présidentielle comme « un boulet », un « obstacle au vote » sur ses terres populaires picardes. Sur un tract distribué par le même, le message est écrit en lettres capitales : « François Ruffin n'a rien à voir avec Jean-Luc Mélenchon ». Le soir, le tribun Insoumis lui répond au 20 heures de TF 1. « Une élection aussi dangereuse n'est pas le moment de régler des comptes personnels », met-il en garde. « Il y a une règle de météo politique : quand le vent souffle fort, il emporte aussi les girouettes », sermonne-t-il également.

Dans le même journal, l'Insoumis en chef évoque une possible démission du chef de l'État. « S'il n'y a pas de majorité, la solution pour sortir de l'impasse, c'est que lui s'en aille », argue-t-il. Chez les socialistes, qui espèrent un rééquilibrage des forces à leur profit dimanche soir, on y voit la preuve que le triple candidat à la présidentielle se prépare déjà à une quatrième campagne. « La seule chose qui intéresse Jean-Luc Mélenchon, c'est d'être président, assure un proche d'Olivier Faure. C'est pour ça que les Insoumis tentent de conserver un vague leadership sur le Nouveau Front populaire. »

Libération
samedi 6 juillet 2024 1814 mots, p. 16,17

MONDE

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Royaume-Uni Gauche save the King

JULIETTE DÉMAS

MONDE

A u Royaume-Uni, si la nuit électorale et le comptage des voix semblent interminables, la journée qui suit file à toute allure. D’un coup, et sans avoir dormi, il faut assurer les départs, préparer les arrivées, déménager quatre familles entières aux 10 et 11 Downing Street, enchaîner les discours, les coups de téléphone aux dirigeants internationaux, et surtout – monarchie oblige – effectuer l’incontournable détour par Buckingham Palace pour que tout soit en règle.

Jeremy Hunt, l’ex-chancelier de l’Echiquier (ministre des Finances), un des rares ministres à avoir conservé son siège de député, a été le premier à quitter son appartement de fonction. Il s’en est allé avec le sourire, réjoui par la «magie de la démocratie» qui permet une transition en douceur. Peu après, Rishi Sunak a prononcé son tout dernier discours en tant que Premier ministre. En quatre minutes chrono, il a présenté ses excuses, assurant «avoir entendu la colère» des Britanniques et reconnu le «signal clair» envoyé par les électeurs. L’air vaguement soulagé, son épouse plantée à l’arrière-plan, Sunak a annoncé qu’il démissionnait également de la tête du parti conservateur et a rappelé les quelques succès de son mandat : le rétablissement de l’exécutif en Irlande du Nord, la défense de technologies stratégiques ou encore le soutien apporté à l’Ukraine. Il a fini par louer «la bonté, la décence et la tolérance» du Royaume-Uni, trois thèmes pourtant absents de son mandat et de sa campagne, axée sur la peur de l’autre et de l’avenir.

Si sa voiture est partie sous les huées des manifestants massés à l’entrée de Downing Street, Sunak restera à certains égards une success story à l’anglaise : il aura été le tout premier homme politique d’origine indienne à former un gouvernement. Sa carrière éclair en politique s’est avérée aussi spectaculaire que sa chute. Multimillionnaire marié à une riche héritière, élu député en 2015, il est devenu ministre des Finances pendant la pandémie avant de précipiter la démission de Boris Johnson en 2022. Désavoué par les membres du parti conservateur, qui lui avaient préféré Liz Truss lors de la course à la succession, il avait été repêché à la suite du mandat catastrophiquement bref (45 jours) de celle-ci. Les Britanniques ne voyaient alors en lui qu’un Premier ministre de transition chargé de limiter les dégâts pour le parti.

PROMESSES NON TENUES Malgré ses efforts, le ratage est magistral. Sunak n’a pas seulement mené les conservateurs vers une défaite cuisante, elle est aussi la pire de l’histoire des tories. En 2019, les conservateurs s’étaient forgé une solide majorité avec 365 des 650 sièges en jeu. Ils n’en gardent que 121, et recueillent 24 % des voix, eux qui n’étaient jamais passés sous la barre des 30 %. C’est un «Waterloo», commente George Osborne, architecte pendant son mandat de chancelier de l’Echiquier entre 2010 et 2016 des sévères politiques d’austérité qui ont précipité le pays dans une décennie de croissance nulle et ont fait grimper la pauvreté à des niveaux plusieurs fois pointés comme «inacceptables» par les rapporteurs des Nations unies.

C’est la partie du bilan que Rishi Sunak a passée sous silence : les listes d’attente et le manque de lits dans le secteur de santé public, le coût de la vie qui a forcé 3 millions de Britanniques à pousser la porte d’une banque alimentaire l’année dernière, le Brexit et ses effets négatifs, les niveaux critiques de pollution des eaux, l’état préoccupant des services publics, le système punitif d’aide sociale… Pendant le confinement, le scandale des fêtes illégales organisées par l’équipe de Boris Johnson est venu porter un coup définitif à la confiance qu’avaient les Britanniques en leurs dirigeants. Une longue série de promesses non tenues a fait le reste.

La vengeance est donc passée par les urnes, et le désaveu est complet. Jamais autant de ministres n’ont perdu leur circonscription au cours d’une même élection, et nombre de ténors du parti tory ne retourneront pas au Parlement. Parmi eux, Penny Mordaunt, qui faisait partie des noms pressentis pour reprendre la tête du parti, Liz Truss qui disposait pourtant d’une majorité de plus de 26 000 voix, la secrétaire d’Etat à l’Education Gillian Keegan, qui perd un siège tenu par le parti depuis plus d’un siècle, les Brexiters Jacob Rees-Mogg et Steve Baker, figures phares de la vie politique depuis 2010… Les anciens fiefs de Margaret Thatcher, Teresa May, Boris Johnson et David Cameron sont passés aux mains du Labour et des libéraux-démocrates. Au pays de Galles, c’est l’éradication complète : les tories n’ont conservé aucun de leurs 12 sièges. C’est désormais sur les bancs de l’opposition que le parti conservateur devra se reconstruire et se trouver un nouveau chef, alors que la plupart des talents l’ont déjà déserté.

Le gouvernement travailliste qui se prépare en coulisses ne sera pas seulement chargé de réparer les dégâts ; il lui faudra aussi et surtout restaurer le lien entre gouvernants et gouvernés, réapprivoiser les déçus et les blasés. Les Britanniques n’ont pas tant voté pour le Labour que pour le changement, et Keir Starmer a l’air d’avoir reçu le message. Après une campagne prudente et sans grandes promesses, son parti sort grand vainqueur avec 412 sièges, quand il en faut 326 pour gouverner, mais n’a augmenté sa part du vote que de 2 % par rapport à 2019, alors que le taux de participation est un des plus bas jamais enregistrés dans le pays.

Un raz-de-marée certes, mais sans enthousiasme. Loin, très loin de l’enthousiasme débridé qui avait accueilli l’élection de Tony Blair, la dernière d’un Premier ministre travailliste, en 1997.

DAVANTAGE DE SÉRIEUX Fraîchement débarqué de sa rencontre avec Charles III et après un court bain de foule main dans la main avec son épouse, Keir Starmer s’est posté devant la porte la plus célèbre du pays, et a pris grand soin de reconnaître publiquement les maux et «blessures» des Britanniques. Sans vantardise, il a promis un «gouvernement de service dans une mission de renouveau national», «qui ne sera pas encombré par la doctrine» mais «guidé uniquement par la détermination de servir vos intérêts». Il assure qu’il se «concentrera sur les résultats» et veut être le Premier ministre de «la stabilité et de la modération». Le changement prendra du temps, a-t-il prévenu, mais il lui semble possible de «reconstruire les infrastructures pour offrir des opportunités». Si Sunak appartient à une élite internationale, dont certains des intérêts financiers et stratégiques se trouvent en dehors du Royaume- Uni, Keir Starmer est un produit de la classe ouvrière britannique. Il est le seul de sa famille à avoir été à l’université et est arrivé en politique sur le tard, élu pour la première fois à 52 ans. En 2020, lorsqu’il succédait à Jeremy Corbyn à la tête du parti, peu auraient parié sur lui : 20 points derrière dans les sondages, cet ancien avocat pour les droits humains, un temps radical, puis rangé pour devenir procureur général, semblait peu charismatique et trop ennuyeux. Deux défauts désormais perçus comme des atouts par un pays qui souhaite davantage de sérieux dans sa vie politique. En quatre ans, il a réformé son parti, l’a débarrassé des accusations d’antisémitisme, et l’a replacé plus au centre que son prédécesseur, mais toujours plus à gauche que le «New Labour» de Tony Blair. Pour ces élections, certaines des candidatures les plus à gauche ont été empêchées, et la communication a été verrouillée. Les lignes de fracture se devinent déjà derrière les chiffres. Jeremy Corbyn, qui s’est présenté en tant qu’indépendant dans la circonscription du Nord de Londres où il est toujours très populaire, a été réélu. D’autres candidats dissidents ont mené une campagne résolument pro-Palestine dans des circonscriptions à l’électorat mixte, où Keir Starmer s’était attiré de nombreuses critiques par son refus de demander un cessez-le-feu immédiat. En tout quatre sièges ont ainsi été perdus, et les Verts se sont emparés du bastion rouge de Bristol Central. Ils emmèneront pour la première fois quatre députés au Parlement, enregistrant la meilleure performance de leur histoire.

LA «PLAIE» FARAGE Le système de scrutin britannique, uninominal à un tour, permet au candidat qui reçoit le plus de votes d’être élu sans recevoir de majorité absolue, ce qui favorise les stratégies et déforme les résultats. C’est ainsi qu’avec 12 % des voix, les libéraux-démocrates gagnent 71 sièges et reprennent la place de troisième force politique, ayant concentré leurs efforts sur les sièges où ils pouvaient emporter l’adhésion des conservateurs échaudés par les quatorze dernières années. Ils devancent les nationalistes écossais du SNP, qui perdent pour leur part 38 sièges au profit principal du Labour, qui assure ainsi son grand retour en Ecosse. Le parti pro-indépendance s’est épuisé dans une crise de la gouvernance, un scandale lié à ses financements, et s’est divisé en interne.

Le vote de droite ne s’est pas éparpillé qu’en direction des libérauxdémocrates. Le parti d’extrême droite Reform UK a été choisi par 14 % d’électeurs, et remporte cinq sièges, dont celui brigué par son chef, Nigel Farage, mauvais génie du Brexit, qui avait par sept fois échoué à se faire élire à la Chambre des Communes. Dans de nombreuses circonscriptions, le Labour n’aurait pas été élu sans ce fractionnement de l’électorat et ce vote de protestation. Arrivés en seconde place dans un certain nombre de circonscriptions, les élus de Reform UK seront l’épine dans le pied des nouveaux députés. Farage a déjà promis d’être «une véritable plaie» au Parlement et entend bien tenir parole. Pour les Britanniques, c’est la fin d’une ère qui a vu la mise en place de certaines des politiques les plus cruelles de son histoire. C’est la fin des projets d’envoi des demandeurs d’asile au Rwanda, de l’euroscepticisme décomplexé, et de la démonisation des plus pauvres. «Un poids a été levé», s’est félicité Keir Starmer, qui a déjà commencé à former son gouvernement. Il a ainsi nommé Rachel Reeves, ancienne de la Banque d’Angleterre, qui devient la première femme chancelière de l’Echiquier. Angela Rayner est nommée vice-Première ministre. David Lamm prend le portefeuille des Affaires étrangères et Yvette Cooper celui de l’Intérieur. Tous des poids lourds du Labour, tous considérés comme des personnalités extrêmement compétentes.

Une page se tourne. Il s’agit désormais d’écrire la prochaine, de transformer le soulagement en espoir, et en actions concrètes. 

Jamais autant de ministres n’ont perdu leurs circonscriptions au cours d’une même élection et nombre de ténors du parti tory ne retourneront pas au Parlement.

Le Monde
élections législatives, samedi 6 juillet 2024 923 mots, p. 4
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La bataille culturelle de Némésis, collectif xénophobe et « féministe »

Ce groupuscule identitaire, dirigé par Alice Cordier, diffuse ses thèses racistes dans le cadre d’un discours sur les violences faites aux femmes

Charlotte Bozonnet

Elles sont quelques dizaines tout au plus, mais parviennent régulièrement à faire parler d’elles. Les militantes du collectif Némésis, du nom de la déesse de la vengeance, groupuscule de la sphère identitaire française, ont multiplié ces dernières années les actions coups de poing. Le 27 juin, certaines ont fait irruption dans un rassemblement contre l’extrême droite place de la République, à Paris. A Besançon, le 9 avril, une de leurs membres était placée en garde à vue pour incitation à la haine après avoir brandi une banderole « violeurs étrangers dehors »lors du carnaval.

En janvier 2023, une cinquantaine de militantes s’étaient réunies devant la basilique du Sacré-Cœur, à Paris, la moitié en robe blanche, et l’autre moitié en hidjab noir, derrière une bannière « Quelle civilisation voulez-vous ? ». A chaque fois, le message est le même : la principale menace qui guetterait les femmes françaises aujourd’hui serait l’homme d’origine étrangère, l’immigré. Un discours xénophobe auquel s’ajoute une revendication de féminisme.

Selon le chercheur Jean-Yves Camus, spécialiste de la sphère identitaire, c’est l’affaire des viols de Cologne, début 2016, qui a servi de « catalyseur ». Après la nuit du 31 décembre 2015 au 1er janvier 2016, plus de 600 plaintes avaient été déposées pour des agressions sexuelles commises dans la ville allemande. La majorité des suspects arrêtés était des jeunes hommes d’origine étrangère. « Chez ces militantes, ça a attesté l’idée selon laquelle l’immigré musulman serait la nouvelle figure de l’ennemi », dit le chercheur.

« Pros de la communication »

Le collectif fait parler de lui, pour la première fois, en novembre 2019, lors de la manifestation organisée par le collectif féministe #NousToutes pour dénoncer les violences faites aux femmes. Des militantes font irruption dans le cortège en brandissant des pancartes ciblant les étrangers et se filment. La vidéo de l’altercation est envoyée aux rédactions, notamment de médias d’extrême droite, par ces « pros de la communication politique »,comme les qualifie Magali Della Sudda, autrice de l’ouvrage Les Nouvelles Femmes de droite(Hors d’atteinte, 2022).

La porte-parole du groupe, Alice Cordier (un pseudo), 26 ans, s’est fait connaître en passant dans l’émission de Cyril Hanouna sur C8, « Touche pas à mon poste », et dans « Les Grandes Gueules » sur RMC. Depuis octobre 2023, elle tient une chronique sur Radio Courtoisie. Dans le café du 15e arrondissement de Paris où nous la rencontrons en mai, la jeune femme, grosses boucles d’oreilles dorées et blazer pied-de-poule, explique ne pas se reconnaître dans le féminisme actuel, « trop idéologisé par l’extrême gauche ».

Par naïveté, lâcheté ou calcul politique, les féministes entretiendraient un tabou autour des auteurs de violences sexuelles et du harcèlement de rue, refusant d’admettre leur origine étrangère. « Si les OQTF[obligations de quitter le territoire français] étaient appliquées, 46 femmes auraient été épargnéesl’an dernier », prétend-elle, passant sous silence le fait que, selon les chiffres du ministère de l’intérieur, dans 91 % des cas de violences sexuelles, les femmes connaissent les agresseurs.

Liens idéologiques

Ces militantes identitaires « sont révélatrices d’une acculturation à certains éléments de la culture féministe : elles sont nées dans les années 1990, dans un monde égalitaire, sont éduquées, ont la prétention d’avoir les mêmes niveaux de rémunération que les hommes », explique Magali Della Sudda. Pour le reste, pas grand-chose de féministe. Les militantes ne prennent jamais position sur la question des droits reproductifs. « D’autres le font », esquive Alice Cordier.

Son projet, Alice Cordier, originaire d’Orléans, diplômée d’un BTS dans le social, l’a mûri au sein de l’Institut de formation politique, à Paris, une structure fondée en 2004 avec l’objectif de rapprocher les jeunes gardes de droite et d’extrême droite. « Elle y a suivi plusieurs séminaires et “media training” »,confirme Léane Alestra, rédactrice en chef du média Mécréantes, qui a enquêté sur le groupe : « Némésis s’inscrit dans une constellation d’extrême droite où tout le monde se connaît. Il y a plusieurs tendances, mais peu importe : on n’a pas besoin d’être d’accord sur tout puisqu’on a le même ennemi, l’étranger. »

Leurs liens avec les partis politiques d’extrême droite ne sont pas structurels, mais idéologiques et personnels. Ainsi le député sortant Rassemblement national (RN) de l’Yonne Julien Odoul (réélu au premier tour le 30 juin) a-t-il pris la parole pour soutenir le collectif après l’épisode de Besançon. Autre exemple : en décembre 2023, le média StreetPress révélait que Clémence Le Saint, militante de Némésis, avait été recrutée comme assistante parlementaire par le député RN des Bouches-du-Rhône Romain Baubry. En février 2024, c’est le sénateur Reconquête ! – le parti d’Eric Zemmour – Stéphane Ravier qui remettait une médaille à l’une des militantes. « Némésis participe à l’entreprise de l’extrême droite de féminiser son électorat et son personnel politique », analyse Léane Alestra.

« Malgré leur faiblesse numérique, les militantes de Némésis arrivent à pousser leurs revendications dans l’espace public, souligne Magali Della Sudda. Elles tirent profit d’un contexte politique favorable à l’extrême droite et le nourrissent en même temps. »Alice Cordier dit vouloir développer l’association pour la rendre « crédible et pro ». Elle déclare avoir récolté 50 000 euros grâce à une cagnotte en ligne pour financer ses actions, notamment la diffusion de vidéos sur les réseaux sociaux.

Le Figaro, no. 24842
Le Figaro, samedi 6 juillet 2024 1410 mots, p. 4

Politique

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5 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Pour Le Pen et Bardella, le spectre d'un nouveau plafond de verre

Malgré la dynamique du premier tour, le Rassemblement national pourrait ne pas obtenir de majorité absolue à l'issue du second tour des législatives.

Laubacher, Paul

Ce mardi 2 juillet, Jordan Bardella est confiant. Assis à son bureau, au siège du parti, le président du Rassemblement national (RN) en est persuadé : la majorité absolue est à portée de main. Il ne fait pas grand cas des projections arithmétiques qui lui sont défavorables, comme celle de l'Ifop-Fiducial pour Le Figaro donnant, ce vendredi, entre 170 et 210 sièges au RN. «On est passé de 4millions de voix aux législatives de 2022 à plus de 10millions», rappelle-t-il. C'est donc, selon lui, la preuve de l'existence d'une «vague»nationaliste. En politique, estime-t-il, il y a «truc» de l'ordre du «charnel», de «l'irrationnel»qui le portera au pouvoir. Plus rationnellement, il pense à l'abstention différenciée qui touchera le front républicain qui s'est mis en place avec force en moins de 48 heures. «Il y a beaucoup d'électeurs qui ne comprennent pas ce qu'il se passe. Mélenchon dit que Borne c'est la dictature puis appelle à voter pour elle», veut-il croire. De l'autre côté du couloir, Marine Le Pen trépigne. Elle attend que son poulain termine son rendez-vous. Dans un souffle, elle se dit, presque pour elle-même : « Il y a deux ans, on était seulement six.» C'était le nombre de députés RN à l'Assemblée nationale, élus entre 2017 et 2022.

Dimanche, au soir du second tour des élections législatives, combien seront-ils à être élus députés ? Quel que soit le résultat, Marine Le Pen, Jordan Bardella, leurs lieutenants et leur parti vont entrer dans une nouvelle ère. S'ils obtiennent une majorité absolue de siège, soit 289 ou plus, ce sera pour le mouvement nationaliste et populiste une victoire historique et une secousse sismique aux conséquences imprévisibles. Ce sera la consécration de la stratégie de Marine Le Pen, depuis son élection à la présidence du Front national en 2011 jusqu'à aujourd'hui : la dédiabolisation, la normalisation puis l'institutionnalisation. Pour la première fois dans l'histoire de la Ve République, avec Jordan Bardella, âgé de seulement 28 ans, à Matignon, le RN gouvernera.

Si le parti nationaliste échoue, ce ne sera pas la fin. Le RN pourrait être le parti qui a fait élire le plus grand nombre de députés, par rapport à la gauche réunie sous les couleurs du Nouveau Front populaire et par rapport à la coalition présidentielle. Du jamais vu, là aussi. Philippe Olivier, député européen RN mais surtout conseiller spécial de Marine Le Pen (et aussi son beau-frère), se définit comme quelqu'un qui sait patienter. «Si nous n'avons pas la majorité absolue, on peut encore attendre encore trois ans», dit-il, le sourire aux lèvres. «La prochaine fois, on aura 450députés et la présidence de la République», confie-t-il, en pensant à Marine Le Pen et à la présidentielle de 2027. Tout ne serait que partie remise, face aux derniers soubresauts d'un «système» en déclin.

Ils sont peu nombreux, au RN, à croire que la majorité absolue pourrait leur échapper. Jean-Philippe Tanguy, le « M. Énergie et Budget » du RN, avait fait ses projections. Il a obtenu 310 sièges pour son parti, et son nouvel allié Éric Ciotti, président contesté des Républicains (LR). Renaud Labaye, le bras droit de Marine Le Pen à l'Assemblée nationale, affirme qu'il a toujours été optimiste. Depuis deux semaines, il planche sur ce qui pourrait être le gouvernement de Jordan Bardella. Il y a bien sûr les ministres, les secrétaires d'État. Le président du RN assure déjà avoir trouvé son ministre des Finances et son ministre de la Croissance.

Mais ce n'est presque pas le plus important : il faut avant tout former les cabinets des ministères. En attendant la victoire qu'ils espèrent, les stratèges marinistes épluchent les milliers de CV qu'ils disent avoir reçus, sans donner aucune preuve. «Je vous assure, si on est au pouvoir, on va surprendre par la compétence des gens qui viennent à nous et qui serons au gouvernement» ,plaide, sans rire cette fois, Philippe Olivier, qui assure : «En 2022, on n'était pas prêts. Maintenant, nous le sommes.» Tout cela serait la preuve que le RN s'est transformé : en «parti de gouvernement», en leader du bloc de droite depuis l'alliance avec Éric Ciotti, en incarnation de «l'alternance». Marine Le Pen ne jure que par sa nouvelle loi d'airain, qu'elle a théorisée en septembre 2022 : tout ce que le RN gagne est une avancée irrésistible vers le pouvoir. Il n'y aura pas de retour en arrière, croit-elle.

Il pourrait pourtant ne pas avoir de grand soir nationaliste le 7 juillet prochain. Qu'est-ce qui pourrait empêcher une victoire ? Il y a d'abord l'effet du front républicain, évidemment. Un condensé de «tambouilles», de «magouilles» selon les proches de Marine Le Pen. La candidate du RN à la prochaine présidentielle pensait pourtant en avoir terminé avec ce procédé, cette «alliance du déshonneur», qu'elle a longtemps déclaré comme «mort».

Mais si le RN échoue ce soir-là, ce sera à cause de ses propres failles. Il y a d'abord l'impréparation du parti à cette dissolution tant voulue et tant réclamée par Jordan Bardella sur les plateaux télévisés lors de la campagne des européennes. Marine Le Pen, elle-même, était persuadée qu'Emmanuel Macron serait obligé, par les circonstances, à dissoudre. Mais c'est l'élection qui est arrivée trop vite et trop tôt pour le mouvement nationaliste. Jordan Bardella n'a pu, pendant deux semaines, présenter un programme cohérent, précis et surtout chiffré. Que fera-t-il vraiment s'il devenait premier ministre ? Les proches de Marine Le Pen ont bien planché sur un déroulé des mesures en suivant le « temps de l'urgence» et le «temps des réformes», cela n'a pas suffi à lever les doutes sur la crédibilité du RN, malgré l'offensive des deux figures nationalistes contre le programme économique de la gauche. «Voter Nupes, c'est voter pour le FMI», avait déclaré Marine Le Pen au Figaro, persuadée d'avoir trouvé la bonne formule.

«Je suis venu pour rassurer», avait lancé Jordan Bardella, auditionné par le Medef, avec à ses côtés Éric Ciotti, pour mieux convaincre du «pragmatisme» du RN en matière d'économie. Depuis les législatives de 2022, les cadres et députés marinistes tentent dès qu'ils le peuvent de déjouer les critiques. Marine Le Pen, lors de ses innombrables petits-déjeuners avec des représentants des milieux économiques au très chic café Lapérouse, situé dans le même bâtiment que l'Hôtel de la Marine, a tant de fois essayé de démontrer que son programme n'était pas un danger. Mais qui peut oublier son discours anti-oligarchie, anti-élite, lors de l'entre-deux-tours de la présidentielle de 2022 ?

Le plus grand échec pourrait être celui du fameux «plan Matignon», imaginé par trois grands cadres du parti, Philippe Olivier, Sébastien Chenu et Edwige Diaz, et dévoilé succinctement par Jordan Bardella, tout juste élu président du RN, début 2023. Ce plan devait permettre au parti à la flamme de pouvoir investir très rapidement des centaines de candidats si jamais une dissolution était prononcée par le chef de l'État. Ces futurs investis avaient été sélectionnés et les candidatures prévalidées. «Un fichier Excel précieux», affirmait un cadre, alors que la dissolution et la campagne éclair des législatives avaient obligé la commission d'investiture du parti à siéger jour et nuit.

Las, la litanie de candidats RN aux propos polémiques, voir racistes ou même antisémites, et les déboires télévisés de certains ont largement contraint Marine Le Pen et Jordan Bardella à s'expliquer et à répondre de chaque cas présenté à eux. Marine Le Pen a dû condamner des «propos inadmissibles qui entraîneront des sanctions», quand d'autres ne sont que des «maladresses».Jordan Bardella a préféré parler de «brebis galeuses» , qui seraient si peu nombreuses selon lui. Ils n'ont d'ailleurs pas été les seuls : des députés RN sortants ont oublié la discipline qu'avait demandée Marine Le Pen à ses troupes à l'Assemblée nationale. Roger Chudeau, député RN du Loir-et-Cher, ex-filloniste, « M. Éducation » du RN, avait créé la polémique en s'attaquant à la double nationalité de l'ancienne ministre socialiste Najat Vallaud-Belkacem. Jordan Bardella, tout comme Marine Le Pen, l'avait vertement recadré. Ces multiples candidats - et députés - sont venus percuter la stratégie de normalisation du parti nationaliste. Ils ont rappelé à eux les démons de la diabolisation, cette ère que Marine Le Pen pensait enterrée. P. L.

Le Monde
International, samedi 6 juillet 2024 1252 mots, p. 13
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Vers un groupe Le Pen-Orban au Parlement européen

Les eurodéputés du RN pourraient rejoindre, lundi, les élus réunis par le premier ministre hongrois dans le groupe Les Patriotes pour l’Europe

Virginie Malingre

Bruxelles - bureau européen - Depuis les élections européennes du 9 juin, les extrêmes droites européennes sont à la manœuvre pour renforcer leur pouvoir au sein de l’hémicycle strasbourgeois. A l’approche de la première session du nouveau Parlement, du 16 au 19 juillet, Marine Le Pen pourrait annoncer, le 8 juillet, sa décision d’allier ses forces avec celles de Viktor Orban, le premier ministre hongrois.

Il n’y a pas eu de raz-de-marée des droites souverainistes et eurosceptiques le 9 juin, mais elles ont fortement progressé en France, aux Pays-Bas et en Allemagne et ont gagné une trentaine de sièges. Avec quelque 190 élus sur un total de 720 eurodéputés, elles représentent désormais un gros quart des effectifs.

Aujourd’hui, les droites nationalistes agissent au Parlement européen en ordre dispersé, ce qui limite leur sphère d’influence. Entre les inimitiés et des différences idéologiques parfois fondamentales, sur leur rapport à la Russie par exemple, elles ont le plus grand mal à s’unir. Conséquence, même si leurs idées ont diffusé, elles peinent encore à marquer leur empreinte sur la feuille de route législative communautaire.

Oublier certains différends

On retrouve les droites radicales dans plusieurs groupes politiques : chez les Conservateurs et réformistes européens (ECR), auxquels sont affiliés Fratelli d’Italia et le parti polonais Droit et justice (PiS), mais aussi chez Identité et démocratie (ID), qui accueille notamment le Rassemblement national (RN). A cela s’ajoutent des non-inscrits qui, parce qu’ils ne sont affiliés à aucun groupe, ont moins de moyens financiers, d’accès à la présidence de commissions et de temps de parole dans l’hémicycle. C’est dans cette catégorie qu’émargent le Fidesz, forcé de quitter le Parti populaire européen (PPE) des chrétiens-démocrates en 2021, et Alternative pour l’Allemagne (AfD), dont le RN a obtenu l’exclusion d’ID, après une déclaration complaisante envers les SS de son désormais ex-chef de file Maximilian Krah.

Les droites radicales savent que cet éparpillement leur est préjudiciable. Ces dernières semaines, leurs dirigeants ont multiplié les contacts afin de voir comment travailler ensemble, quitte à oublier certains de leurs différends. Trois d’entre eux, qui règnent sur de puissants partis, ont été les maîtres d’œuvre de la recomposition qui s’annonce à l’extrême droite du Parlement européen : Viktor Orban avec le Fidesz, la présidente du conseil italien, Giorgia Meloni, avec Fratelli d’Italia et Marine Le Pen avec le RN.

Le 30 juin, à Vienne, le premier ministre hongrois en a posé la première pierre. Avec l’ex-premier ministre tchèque Andrej Babis, chef du parti Action des citoyens mécontents (ANO), et l’Autrichien Herbert Kickl, à la tête du Parti de la liberté (FPÖ), il a annoncé leur volonté de créer un nouveau groupe à Strasbourg, Les Patriotes pour l’Europe, contre le soutien militaire à l’Ukraine, contre « l’immigration illégale » et pour « la famille traditionnelle ».

Le mouvement portugais Chega souhaite participer à l’aventure. La Ligue italienne de Matteo Salvini, aujourd’hui affiliée à ID, pourrait aussi sauter le pas. Plusieurs sources au RN s’attendent à ce que le parti français rejoigne lui aussi Les Patriotes. « Le RN et Les Patriotes sont sur la même ligne sur tous les sujets, à part l’élargissement aux Balkans » que défend Viktor Orban par « nostalgie de l’Empire austro-hongrois », affirme l’eurodéputé RN Thierry Mariani. Avant d’ajouter : « Les relations sont très bonnes entre Marine [Le Pen] et Orban, elles sont anciennes et de confiance. »

Il faudra attendre le 8 juillet, au lendemain des élections législatives françaises, pour en savoir plus : ce jour-là, le groupe ID, dont le RN est de loin la première délégation, se réunira pour décider de son avenir. Marine Le Pen, absorbée par la campagne hexagonale, a en effet renvoyé à cette date toute décision. Elle préfère aussi, pour l’instant, ne pas prendre le risque d’une association qui saperait son entreprise de dédiabolisation en France.

Si le RN rejoint Les Patriotes, d’autres, au sein d’ID, suivront et ce groupe sera vidé de sa substance. Certains pourraient ne pas s’y résoudre, comme l’unique élu du parti estonien Ekre, très anti-russe, qui a annoncé son départ pour ECR, mais ils seront minoritaires. De petits partis élus le 9 juin et aujourd’hui sans affiliation pourraient aussi rejoindre l’initiative d’Orban. Tout comme l’espagnol Vox, aujourd’hui chez ECR.

L’AfD, pour l’heure, reste isolée. Après avoir envisagé de former un groupe avec plusieurs formations d’extrême droite marginales – le Mouvement Notre patrie, un parti hongrois prorusse, le parti nationaliste S.O.S. Roumanie, le parti extrémiste slovaque Republika –, le parti allemand n’est, à ce stade, pas allé plus loin. Alors qu’il fait l’objet d’une enquête des renseignements intérieurs allemands sur ses liens avec des groupes néonazis et xénophobes, il a choisi la prudence : il risque en effet une mise sous surveillance.

Marine Le Pen comme Viktor Orban ont longtemps préconisé une grande alliance des extrêmes droites au Parlement européen mais Giorgia Meloni, dont le parti post-fasciste domine ECR, préfère, pour l’instant, faire bande à part. La présidente du conseil italien, qui s’est attachée depuis son élection à donner l’image d’une Européenne constructive à la table des chefs d’Etat et de gouvernement européens, ne veut pas s’embarrasser de partenaires politiquement radioactifs. Elle n’envisage sans doute pas non plus partager le pouvoir avec d’autres quand elle est maîtresse chez ECR.

Le premier ministre hongrois et la députée RN, qui discutaient depuis des années d’un rapprochement sans réussir à s’entendre, ont fini par faire affaire. « C’est comme en amour, il faut bien qu’il y en ait un qui fasse le premier pas », explique un eurodéputé du RN. En l’occurrence, c’est Marine Le Pen qui pourrait le faire, si ses troupes rejoignaient Les Patriotes. « C’est normal. Orban a été élu premier ministre quatre fois, la Hongrie occupe aujourd’hui la présidence du conseil de l’Union et elle est la tête de pont des Patriotes en Europe », poursuit cette source.

Combats communs

Mais, forte des 30 eurodéputés du RN, qui forment la plus importante délégation du Parlement européen devant la CDU-CSU allemande et ses 29 élus, Marine Le Pen saura faire valoir ses intérêts. Surtout si, lundi, en France, le RN devait former le gouvernement. Auquel cas, la question du maintien du cordon sanitaire qui bride aujourd’hui les partis d’ID ne manquerait pas d’être posée.

« Les historiens décideront dans quelques années de l’importance de cette journée : nous pensons que c’est le jour où la politique européenne commencera à changer », a déclaré Viktor Orban, le 30 juin, en annonçant la création des Patriotes. Si ID décidait d’intégrer ce nouveau groupe, le Parlement devrait compter avec deux blocs d’extrême droite bien fournis. ECR et ses 84 eurodéputés d’un côté, Les Patriotes avec un nombre d’élus comparable de l’autre, occuperaient les troisième et quatrième places dans l’hémicycle, derrière le PPE et les sociaux-démocrates mais devant les libéraux de Renew.

Dans cette configuration, l’extrême droite européenne aurait un pouvoir de blocage dangereux à Strasbourg. Car ECR comme Les Patriotes portent des combats communs contre tout ce qui peut donner plus de pouvoir à l’UE. p

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, samedi 6 juillet 2024 2948 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4,AUJM4,AUJM5
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6 juillet 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

À quoi ressemblera la France d'après ?

Les Français prennent la parole|Entre angoisse et doute, espoir et impatience, quatorze citoyens rencontrés par « le Parisien » - « Aujourd'hui en France » partagent leur état d'esprit à la veille d'un vote historique.

Propos recueillis parrobin Korda, Elsa Mari et Victor Tassel

Ils sont boulangers, éboueurs, infirmiers, étudiants ou banquiers. Quatorze Français prennent la parole, ce samedi, à la veille du second tour des élections législatives anticipées. Au- delà de leurs convictions, ces électeurs ont accepté de témoigner de leurs espoirs, de leurs doutes ou de leurs craintes à propos d'un scrutin que personne n'avait vu venir, susceptible de redéfinir considérablement le paysage politique. Christian, Sylvie et les autres se sont confiés au fil de reportages aux quatre coins de la France, depuis les communes désindustrialisées du Nord jusqu'aux terres d'Éric Ciotti, dans les Alpes-Maritimes. Ils ont de 20 à 78 ans. « J'ai très peur », avoue l'une. « Nous y sommes presque », se réjouit un autre. Ces horizons différents, ces visions plurielles dessinent un pays en plein émoi, conscient qu'il va sûrement vivre, dimanche à 20 heures, un moment historique. Tous se posent la même question : à quoi ressemblera la France d'après ?

BOULANGÈRE à Ustaritz (64)

Sylvie, 59 ans, a voté RN au 1 er tour : « Je suis impatiente de connaître les résultats »

« Je trouve la période excitante. Emmanuel Macron ne pouvait plus continuer comme ça. À l'Assemblée nationale, cela ne fonctionnait plus, il n'arrivait plus à rien. Surtout, cela fait des années qu'il ne nous écoute plus et nous méprise. Le passage en force de la réforme des retraites l'a bien montré. Je suis impatiente de connaître les résultats de dimanche soir, je considère que nous avons besoin d'un vrai changement. C'est le moment, à mes yeux, de mettre le RN au pouvoir et de réaliser un vrai virage dans la politique de la France. Il faut un retour de l'ordre. Maintenant, il faut que les sondages se confirment. Mais les désistements des candidats du Nouveau Front populaire et des candidats de Macron m'inquiètent. On va encore se retrouver avec un fameux barrage. Et puis, ces dernières années, certains venaient à douter dans l'isoloir au moment de voter pour le RN. Aujourd'hui, j'ose espérer que les gens ont compris et resteront déterminés. »

AGRICULTEUR à Cazères (31)

Christian, 54 ans, a voté NFP au 1 er tour : « Le pays était devenu ingouvernable »

« Je vois cette période de changement comme quelque chose de sain. Une sorte de piqûre de démocratie. C'est la preuve que nos institutions fonctionnent. Le pays était devenu ingouvernable. Il suffit de regarder les derniers votes à l'Assemblée... Je suis de gauche et je pense qu'on n'a pas encore perdu. Le premier tour, c'est une chose. Au second, les désistements aident à faire barrage à l'extrême droite. On peut imaginer une grande coalition de centre et de gauche modérée. Dans l'agriculture, j'ai vu beaucoup de gens glisser vers le RN ces dernières années. Les exploitations sont passées du modèle familial à l'industriel. Ils ont de très forts taux d'endettement, des tracteurs à plus de 100 000 €, aucune marge de sécurité... Tout tourne autour de l'argent. Ils oublient qu'avant l'Union européenne, c'était la misère. Dans ma région, les paysans crevaient de faim. Une bonne partie des exploitations actuelles se sont construites ou survivent grâce à la politique agricole commune. Le Frexit, ça signerait notre mort. »

POLICIER à Nice (06)

Hervé*, 46 ans, a voté LR-RN au 1 er tour : « Ces discours sont irresponsables »

« Comme de nombreux collègues, je suis inquiet. La France insoumise promeut des mesures contraires aux intérêts de la police, comme la dissolution de la BAC ou le retrait de nombreuses armes. Si le Nouveau Front populaire arrive en tête, avec quels moyens effectuerons-nous, demain, les descentes dans les cités où sévissent des gangs, parfois munis d'armes de guerre ? Pendant cette campagne, j'ai entendu Jean-Luc Mélenchon dire qu'on pouvait rigoler sur la mort de fonctionnaires. Je peux vous dire que ça n'a fait rire ni ma femme ni mes enfants. Ces discours sont irresponsables et irrespectueux. En vingt-trois ans de service, j'ai vu la violence exploser chez les jeunes. À l'époque, des ados s'adonnaient tout au plus au vol à l'arraché. Aujourd'hui, on en arrive à un point où des enfants de 13 ans violent une fille parce qu'elle est juive ! Il faut un changement de cap clair. Réformer la police, la justice et la pénitentiaire. Tout revoir, jusqu'à la responsabilité des parents, car aujourd'hui trop d'entre eux ont tendance à démissionner. »

CHÔMEUR à Denain (59)

Raymond, 55 ans, a voté RN au 1 er tour : « Nous y sommes presque »

« Il faut arrêter les frais avec Macron et tous les autres. Il veut encore durcir l'assurance chômage pour nous enfoncer encore plus alors qu'on est déjà dans la galère. Il veut conditionner le RSA à des semaines de travail, comme si c'était notre choix de vivre avec 600 € par mois. Moi, je n'ai plus de travail depuis sept ans. L'État nous a complètement abandonnés, toutes les entreprises sont parties. On est livrés à nous-mêmes, pendant que les immigrés touchent les aides sociales. On se plaint, mais on ne nous écoute pas. Il faut arrêter les frais et la France a besoin d'un grand bouleversement ce dimanche. C'est un moment important qui nous attend. Depuis trop longtemps j'attends que le RN gagne. Pour la première fois, j'ai l'impression que nous y sommes presque. La gauche et Macron n'arriveront pas à nous arrêter cette fois, il y en a vraiment marre. Je n'ai aucun doute sur la victoire de Jordan Bardella. Quand il sera au pouvoir il va, avec Marine Le Pen, nous redonner de belles perspectives. »

MÉDECIN à Fontenay- le-Fleury (78)

Daphnée, 41 ans, a voté LR au 1 er tour : « Je me déciderai dimanche dans l'isoloir »

« Ce qui me fait peur, à la lecture des différents programmes, c'est qu'aucun parti n'a pris conscience de l'état de notre système de santé. Personne ne s'y est attaqué. Au-delà de la peur de voir passer l'extrême droite, l'absence d'ambition pour sauver le système de santé m'inquiète profondément. Il est en crash absolu. On continue à mettre des rustines. Là où j'exerce, on n'est plus que 8 médecins pour 14 000 habitants ! Dans la 2 e circonscription des Yvelines, où j'habite, le candidat des Républicains, dont je partage plutôt les idées, a été éliminé. Il reste donc le parti de la majorité ou le Rassemblement national. Je n'ai pas envie de reconduire le gouvernement actuel et je ne suis fondamentalement pas d'extrême droite. Pour qui je vais voter ? Je n'en ai aucune idée. Je déciderai dimanche matin dans l'isoloir. Au dernier moment. »

RETRAITÉE à Nice (06)

Monique, 78 ans, a voté Renaissance au 1 er tour : « L'arrivée de Bardella à Matignon serait dramatique »

« Je ne veux surtout pas que les extrêmes gagnent les législatives. Mélenchon est odieux. Quant à Bardella, il cache la famille Le Pen. Même s'ils ont fait beaucoup d'efforts pour dissimuler qui ils étaient, on connaît leurs idées ! Son arrivée à Matignon serait dramatique. Beaucoup de Français votent pour le RN parce qu'ils ont peur de tout. Une copine m'a même dit : Je n'ose plus sortir de chez moi. Mais ce parti ne va pas régler tous nos problèmes ! Au contraire, les gens auront des vies plus dures. Sur le plan économique, c'est une catastrophe annoncée. Je ne comprends pas pourquoi Macron suscite tant de haine. Certes, la dette a explosé, mais on a eu les Gilets jaunes, le Covid, le terrorisme... Cette période m'inquiète tellement que je regarde toutes les chaînes d'infos. Je pense que le président peut passer. Durant cette campagne, Gabriel Attal a mouillé la chemise. Je ne dis pas que ce sera facile, mais j'ai bon espoir. Ce dimanche soir, je regarderai le résultat, seule devant ma télé. Je n'ai pas envie d'entendre d'autres idées que les miennes. »

ÉTUDIANTE à Rouen (76)

Pauline, 20 ans, en 3 e année de droit, a voté NFP au 1 er tour : « Tellement de gens de mon âge votent RN... »

« J'ai très peur de ce qui pourrait arriver si l'extrême droite accédait au pouvoir. Toutes les minorités seraient mises en danger : les personnes LGBT+, les étudiants étrangers, les personnes en situation de handicap, les femmes... À Rouen, un bar identitaire a récemment tenté d'organiser une soirée intitulée Les étrangers dehors. Ces discriminations peuvent exploser. Je pense aussi à la transition écologique : le RN ne fera jamais rien pour le climat... J'ai manifesté contre l'extrême droite après les élections européennes. Mais je reste pessimiste. Tellement de jeunes de mon âge votent Jordan Bardella... Récemment, j'ai même compris que c'était le cas parmi mes cousins. Je n'aurais jamais deviné qu'ils étaient dans la haine et dans la peur de l'autre. Avant, on arrivait à ne pas parler politique. Aujourd'hui, la situation est tellement grave qu'on ne peut plus se cacher les choses. »

Ouvrier à Quevillon (76)

Philippe, 51 ans, a voté RN au 1 er tour : « C'est une période angoissante »

« J'ai l'impression que c'est le chaos complet dans le pays. C'est le début de l'été, en temps normal la période est plutôt agréable, mais la période actuelle est angoissante. Il y a l'Euro de foot et le Tour de France, mais je n'ai même pas la tête à regarder. On vit déjà dans la galère, avec toutes les difficultés de pouvoir d'achat. On peine à faire nos courses, payer les factures d'électricité, remplir le réservoir d'essence, et voilà qu'Emmanuel Macron nous en rajoute une couche avec la dissolution... Il n'en fait qu'à sa tête. Il est temps qu'il s'en aille. Il a tout donné aux riches et aux patrons, mais n'a rien entrepris pour nous, les ouvriers. Nos salaires stagnent, on continue à se tuer à la tâche, et on ne voit rien venir. Emmanuel Macron ne s'est pas, non plus, occupé de l'immigration et de l'insécurité. C'est même de pire en pire ! Si au moins, dimanche, on peut avoir un changement, ce serait déjà ça de gagné. »

Chef d'entreprise à Noisy- le-Grand (93)

Elton, 36 ans, a voté Renaissance au 1 er tour : « Je suis écoeuré et très inquiet »

« Je suis écoeuré par ce qu'il se passe et très inquiet pour les prochaines semaines. Il n'y a plus aucun choix, à part les extrêmes. Le fameux bloc central d'Emmanuel Macron a l'air en mauvaise position. Je comprends la décision du président de la République, il a pris les devants plutôt que de subir la situation. Mais les résultats de dimanche me font peur. LFI a un programme économique irréel. Le smic à 1 600 € serait dévastateur pour les petites entreprises comme la mienne, qui ne pourront pas absorber la hausse des charges. Quant au RN, ils ne proposent rien et leurs idées sur l'immigration me révulsent. Les deux me paraissent très dangereux pour la France. Quel que soit le résultat dimanche, nous allons entrer dans une période d'instabilité. On va se retrouver avec trois blocs, ce sera ingouvernable et ce n'est pas bon pour l'activité économique. Les marchés vont paniquer, les taux d'emprunt vont augmenter... Mon entreprise a plusieurs crédits, souscrits pour réaliser des investissements, avec des taux variables... J'ai 700 salariés sous ma responsabilité, tout cela pourrait nous mettre à terre. »

Enseignante à Nanterre (92)

Agathe, 38 ans, a voté NFP au 1 er tour : « On est préoccupés pour nos élèves »

« Ma ville est celle où le jeune Nahel a été tué pour un refus d'obtempérer, l'an dernier. J'avais participé à la marche organisée en sa mémoire. Sous un gouvernement d'extrême droite, je crains que la police puisse se laisser aller à un comportement encore plus problématique à l'égard des jeunes. En salle des profs, on est préoccupés pour nos élèves. On s'inquiète aussi des moyens alloués à l'éducation prioritaire. Quand j'ai commencé, on avait des demi-groupes partout. On n'a plus que des classes entières. Cela devient difficile de travailler de manière précise la langue, la lecture, la compréhension... Ce qui me frappe, ce sont les fantasmes de l'extrême droite sur ce qu'est un quartier. Ici, il y a plein de vie, plein de projets, de solidarité. Pendant le Covid, de nombreux jeunes se sont mobilisés pour aider des personnes âgées, des voisins isolés. Cela n'a rien à voir avec ce qu'on voit à la télévision. J'ai du mal à comprendre comment on peut diaboliser toute une frange de la population. Quand j'entends et je lis certains propos sur les habitants d'ici, cela me donne envie de pleurer. »

Gestionnaire d'actifs à Boulogne-Billancourt (92)

François, 48 ans, a voté LR au 1 er tour : « Les extrêmes vont être renforcés »

« Je me demande où va la France, vraiment. La campagne est exécrable, elle se résume à un combat de coqs où personne ne parle de son programme et de sa vision. Les LR ont offert un spectacle désolant. La trahison de Ciotti est à vomir. Quant à Emmanuel Macron, il a peut-être essayé de compter sur la désorganisation de ses adversaires pour réussir à tirer son épingle du jeu. Mais le miracle n'aura pas lieu. Je voterai quand même pour son candidat, Stéphane Séjourné, pour empêcher la gauche de gagner. Le NFP ou le RN vont avoir des conséquences dramatiques. Déjà, au lendemain de la dissolution, la Bourse de Paris a commencé à chanceler. Je pense que ce sera pire lundi et les semaines à venir. Ce sera terrible pour nos affaires. J'ai encore du mal à saisir le coup de poker du président. Pourquoi prendre le risque de casser l'économie et de mettre tout un pays à l'arrêt ? Les extrêmes vont être renforcés et les voix modérées effacées, ou presque. Cela n'augure rien de bon pour la suite, notamment 2027. Je m'interroge sur mon avenir personnel ici. »

Éboueur à Nice (06)

Christophe, 52 ans, a voté RN au 1 er tour : « Je me demande s'il ne faut pas sortir de l'Europe »

« Ma députée RN est passée au 1 er tour. C'est une très bonne nouvelle. J'espère que le parti aura la majorité absolue. On a déjà voté pour la droite puis Macron, rien n'a bougé. Voyons si l'herbe n'est pas plus verte ailleurs. Ce n'est plus possible, rien ne va. Tôt le matin quand je balaye les rues de Nice, je vois de plus en plus de familles qui dorment dans leur voiture. Des gens comme vous et moi. Ils se cachent. Ça fait mal au coeur. Avec ma femme, on a aussi du mal à s'en sortir. On paye 96 € d'électricité chaque moi et je viens de recevoir une facture de régularisation de 502 € alors que mes habitudes n'ont pas changé. Le sirop que j'achète est passé de 2,50 € à 5 € ! Le pavé de dinde de 300 g, à - 25 %, coûte plus de 9 €. Où va-t-on ? Il faut arrêter de donner de l'argent aux immigrés qui ne travaillent pas. Je me demande s'il ne faut pas sortir de l'Europe. Ce qui m'inquiète, c'est que tous les désistements fonctionnent et que les Français changent d'avis. Moi, ce n'est pas mon cas. Je pourrai me regarder dans un miroir. »

Aide à domicile à Nice (06)

Stéphanie, 49 ans (photo ci-contre), a voté RN au 1 er tour : « J'ai beaucoup d'espoir »

« J'espère qu'il y aura du changement pour mes petits vieux qui ont des retraites misérables. Je n'en peux plus de les voir souffrir. Les pauvres, ils n'arrivent même plus à payer leurs médicaments. Une fois, l'un m'a dit qu'il se faisait prescrire des crèmes et des yaourts à base de compléments alimentaires pour continuer à se nourrir. Ça fait mal. Ils ont travaillé toute leur vie ! Je ne suis pas stressée pour le second tour, au contraire, j'ai beaucoup d'espoir. J'espère que Jordan Bardella gagnera et que l'on retrouvera du pouvoir d'achat et que l'on reviendra sur la retraite à 64 ans. Je ne me vois pas faire le ménage jusqu'à cet âge. Pour ceux qui sont dans les bureaux, peut-être que c'est plus facile. J'attends aussi plus de sécurité. Aujourd'hui, les enfants de 14 ans se battent avec des couteaux. En novembre, mon fils s'est fait harceler à l'école, il n'y est pas allé durant deux semaines. Il ne mangeait plus. À force de questions, il nous a confié que ses camarades l'insultaient. J'ai hâte que ces élections arrivent pour que la France change vite. »

Infirmière à Tourcoing (59)

Nadia, 49 ans, a voté NFP au 1 er tour : « Il faut à tout prix éviter le RN »

« Quand je pense à dimanche soir, je m'arrache les cheveux. J'ai tellement peur que le Rassemblement national prenne le pouvoir ! Maintenant que le Nouveau Front populaire n'a plus l'air en mesure de gagner, tout le monde doit se mobiliser pour faire barrage. Tout sauf le RN. Qu'est-ce que je vais devenir, moi, Franco-Tunisienne, et tous les autres binationaux ? Ils veulent nous empêcher d'exercer certains métiers, nous renvoyer chez nous alors que notre pays, c'est la France ! Je m'inquiète pour l'avenir de ma fille de 27 ans. Ces gens veulent retirer les aides sociales aux étrangers. Et demain, à l'hôpital, on devra aussi faire le tri et refuser de les soigner ? Cette idéologie n'est pas compatible avec notre pays. À mon avis, tout une partie de la population se soulèvera si Jordan Bardella devient Premier ministre. Même Macron parle de guerre civile, c'est effrayant. Je n'ai pas envie d'un pays à feu et à sang, en plus à quelques semaines des Jeux olympiques... Nous devons, à tout prix, éviter cela. »

Libération
samedi 6 juillet 2024 538 mots, p. 6

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

A Arcachon, «si la gauche gagne, je déménage»

EVA FONTENEAU

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

A CHARENTMARITIM Arcachon, dans le sud- ouest de la France, trouver un électeur du bassin en bord de plage, en période estivale, au milieu de la horde de touristes, relève de la mission. Pour rencon- trer les locaux, décision est prise de bifurquer vers la Ville d’Hiver, un quartier cossu de la cité balnéaire. Bingo ! Au milieu des somp- tueuses villas arcachon- naises, une brochette d’anciens lézarde au soleil face à un terrain de pétan- que, aux abords du parc Maures- que. C’est jour de tournoi. Jean-François est l’un des premiers à ac- cepter de parler politique. Dans ce scrutin, le pouvoir d’achat n’est «pas [sa] première préoccupation», affirme-t-il. Ce qui lui GIRONDE Océan Atlantique Arcachon LANDES 20 vient plutôt à l’esprit, c’est «le manque de discipline à l’école», «la hausse des incivilités» ou le port du voile dans la rue, «une provocation». Le retraité, ancien importa- teur de bois, a voté LR au premier tour. Pour le second, ça sera le Ras- semblement national. «Mon candidat s’est fait éliminer, c’est ça ou Renaissance. Le choix est vite fait», lâche l’octogénaire, concentré sur son lancer.

E E DORDOGNE «Racaille». Enfoncés dans leurs chaises en attendant leur tour, Jacob, 65 ans, et Robert, 78 ans, ont fait le choix du RN dès le premier tour. Dans la 8e circonscription de Gironde, où la population est décrite par l’Insee comme plutôt âgée, plutôt aisée et plutôt voiture que vélo, plus d’un électeur sur trois (36,86 %) a voté pour le candidat d’extrême droite Laurent Lamara. C’est 17 points de plus qu’en 2022. Dimanche, il Bordeaux LOTET GARONNE km affrontera la députée LREM sor- tante, Sophie Panonacle (31,71 %). En troisième position, la candidate LFI Marylène Faure (18,70 %) s’est désistée. «Quand j’ai vu les résultats, j’ai direct appelé Robert pour lui dire qu’il fallait sabrer le champagne», s’en- thousiasme Jacob, ancien cadre dans une entreprise de nettoyage, téléspectateur assidu de CNews et de BFM TV. L’ancien électeur de Chirac et Sarkozy explique la bascule «très simplement» : «Depuis que la racaille des cités bordelaises vient s’installer à Arcachon», il ditavoir perdu son «paradis d’avant».«Si le Nouveau Front populaire gagne, je déménage au Portugal», me- nace Robert.

Cauchemar. Ancien cadre dansun groupe pharmaceutique, Didier,72 ans, d’abord gêné, finit par sejoindre à la conversation. «J’ai toujours voté LR, mais il faut l’admettre, le parti est mort. C’est Ciotti qui avait raison, même s’il est allé trop vite», analyse l’Arcachonnais.

Ce qu’il attend du RN ? «Qu’il rétablisse l’ordre. Même si à Arcachon, on n’est pas trop concernés.» En ef- fet, la délinquance reste moindre dans cette paisible bourgade de la côte Atlantique, capitale, s’il en est, du pull sur les épaules. Mais Di- dier a une autre crainte, «que LFI arrive au pouvoir». Son pire cau- chemar : Philippe Poutou aux Finances et Louis Boyard, «chantre du chanvre», en ministre de l’Agriculture.

Libération
samedi 6 juillet 2024 867 mots, p. 11

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5 juillet 2024 - Libération (site web)

Que restera-t-il du Nouveau Front populaire ?

CHARLOTTE BELAÏCH

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Créée dans l’urgence, l’alliance de gauche risque d’être rattrapée par ses divisions internes, avec un Mélenchon devenu clivant jusque dans son propre parti.

L es négociateurs de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) ont longtemps aimé refaire le film de l’accord scellé en 2022. Comme les gens qui ont appris à raconter leur rencontre, à chacun sa part du récit, socialistes, insoumis, écolos et communistes narraient les premières impressions, les incompréhensions et la complicité naissante dans un mélange d’anecdotes, d’éclats de rire après les coups de colère aux soupçons de micros cachés dans la salle des négociations. Deux ans plus tard, après avoir appris à se connaître pour mieux se déchirer, les partenaires ont renoué en créant le Nouveau Front populaire. Mais cette fois, c’est l’enjeu dramatique du scrutin qui a imposé une alliance sans effusion de joie.

Outrances. La gauche sortait alors d’une cam - pagne européenne qui a tourné à l’affrontement. Cible d’attaques insoumises, Raphaël Glucksmann, la tête de liste du Parti socialiste et de Place publique, a fini par assumer une confrontation avec Jean- Luc Mélenchon, mis en cause pour ses outrances et son ambiguïté sur l’antisémitisme. Après l’annonce de la dissolution et l’appel à la constitution d’un «front populaire», lancé par François Ruffin, les discussions ont d’ailleurs commencé sans la direction insoumise. Etait-il possible de lancer une dynamique unitaire entre socialistes, écologistes, communistes et frondeurs insoumis, ouverte à tous ceux qui désireraient la rejoindre, en laissant de côté Mélenchon et ses lieutenants ? Fallait-il du moins commencer sans eux, pour les affaiblir ? Marine Tondelier a coupé court aux interrogations. Dans la nuit du dimanche au lundi, la secrétaire nationale des Ecologistes s’est rendue au siège des insoumis. Impossible, pour elle, de faire sans eux.

Ce sont donc des négociations embuées de ran - coeurs et d’amertume qui se sont déroulées jusqu’à l’accord. Mais à peine conclu, les insoumis publient leur liste d’investitures, qui écarte des figures critiques de la direction. La rupture qui grondait au sein de LFI est actée. Et avec elle, c’est toute la gauche qui se fissure un peu plus, les partenaires des insoumis y voyant une preuve de leur «sectarisme». Fidèle pendant trois décennies, Alexis Corbière, lui-même désinvesti en Seine-Saint-Denis, a dénoncé «une purge absurde, indécente, alors que l’extrême droite menace». «Nous avons marqué notre différence avec Mélenchon quand il a commencé à se quereller avec les partenaires, le mouvement syndical et féministe parce que nous avions à coeur de fabriquer du commun, a exposé Raquel Garrido, dans le même cas. Nous sommes d’accord sur le programme, mais pas avec les méthodes de Mélenchon.» Le député sortant François Ruffin a, de son côté, acté le «divorce», désignant le leader insoumis comme un «boulet», un «obstacle au vote». «Il faut quoi ? Que Mélenchon arrête de parler ? De faire campagne ? A qui d’autre on demande ça ?» s’insurge Manuel Bompard, coordinateur de LFI. Tout à son rôle de trait d’union, Tondelier a déjeuné la semaine dernière avec l’ex-candidat à la présidentielle, qui ne parle plus à ses homologues socialistes et communistes.

«J’ai fait 22 %, j’ai consacré 90 % de ma vie à la politique et vous voulez que je me taise ? s’indigne l’ex-socialiste à qui veut l’entendre. Et Hollande, on lui demande de se taire ?» Comment, dès lors, le NFP peut-il perdurer ? Alors que la perspective d’une majorité absolue pour l’extrême droite s’éloigne, l’hypothèse d’un gouvernement de coalition émerge. Certains imaginent une équipe allant «de Ruffin à Xavier Bertrand» avec des socialistes, des communistes et des écologistes. «Que les choses soient claires : je ne participerai pas à une coalition-cohabitation, un gloubi-boulga improvisé sous domination d’Emmanuel Macron», a prévenu Ruffin. Mais certains à gauche n’écartent pas l’hypothèse. Un tel scénario couperait le NFP en deux, les insoumis refusant en bloc toute participation à un gouvernement d’union.

Péril. Quoi qu’il arrive, une partie de la gauche pense la reconstruction sans la direction insoumise. «LFI substitue la grille de lecture identitaire à la grille sociale, c’est une erreur historique, se désole un cadre socialiste. La créolisation, oui, mais pour cela, il ne faut pas assigner les gens à des identités. La gauche doit se battre contre ça, et vite.» Du Nouveau Front populaire, il restera donc la preuve que, face au péril, la gauche sait mettre ses divergences de côté pour s’unir. Ces trois semaines de campagne auront aussi permis de consolider un programme commun, salué par des économistes, de resserrer des liens ou de faire émerger des figures, comme Marine Tondelier. Mais après le 7 juillet, la gauche reprendra probablement très vite le chemin qui se dessinait avant la dissolution. Soit une recomposition avec, d’un côté Mélenchon et ses lieutenants, de l’autre le reste de la gauche qui tentera de s’unir derrière une candidature commune à la prochaine présidentielle. CHARLOTTE BELAÏCH

«Nous sommes d’accord sur le programme, mais pas avec les méthodes.» Raquel Garrido à propos de Mélenchon

Le Figaro, no. 24842
Le Figaro et vous, samedi 6 juillet 2024 710 mots, p. 38

Télévision

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7 juillet 2024 - TV Mag (site web)

PLEIN ÉCRAN

TOUT ROBERT DOISNEAU EN UN REGARD OBLIQUESCOMMENT LA SÉRIE « PARLEMENT » DÉCRYPTE AVEC HUMOUR LES INSTITUTIONS EUROPÉENNES

JE ME PRESSE DE RIRE DE TOUT, DE PEUR D'ÊTRE OBLIGÉ D'EN PLEURERJE ME PRESSE DE RIRE DE TOUT, DE PEUR D'ÊTRE OBLIGÉ D'EN PLEURERJE ME PRESSE DE RIRE DE TOUT, DE PEUR D'ÊTRE OBLIGÉ D'EN PLEURERJE ME PRESSE DE RIRE DE TOUT, DE PEUR D'ÊTRE OBLIGÉ D'EN PLEURERJE ME PRESSE DE RIRE DE TOUT, DE PEUR D'ÊTRE OBLIGÉ D'EN PLEURER LA COMÉDIE POLITIQUE DE FRANCE TÉLÉVISIONS TOURNAIT CE PRINTEMPS SA DERNIÈRE SAISON, QUI PLONGE DANS L'OLYMPE D'UN CONSEIL EUROPÉEN. UNE SORTIE PAR LA GRANDE PORTE.

« Au Kirghizstan, les ONG nous alertent sur l'état des institutions démocratiques. Ce serait bien de se rendre sur place pour être emprisonnés à la place des activistes. Il faut qu'on sorte de notre petit confort de parlementaires et qu'on aille auprès des populations et se battre avec eux. » Fin mars, des rires et des envolées lyriques émanaient d'une des salles de commission du Parlement européen de Strasbourg. Non, les députés sortants ne cherchaient pas à terminer leur mandat sur un coup d'éclat. En revanche, les héros de la comédie politique Parlement, oui ! La série de France Télévisions, qui décrypte avec un humour absurde les arcanes de l'UE des Vingt-Sept, bouclait ce printemps le tournage de sa quatrième et dernière saison.

Lancée en 2020, la fiction suit les péripéties de Samy. Parachuté assistant parlementaire, il découvre sur le tas les règles des institutions. Le novice gaffeur mais tenace faisait son chemin, poussant un amendement interdisant le finning (le prélèvement d'ailerons sur des requins ensuite remis à la mer blessés). Puis, il intégrait la Commission européenne. Pour son dernier tour de piste, l'ancien candide, aux allures de premier de la classe rêveur grâce à son virevoltant interprète Xavier Lacaille, aborde les plus hautes sphères : celles du Conseil européen, qui réunit en huis clos les chefs d'État des pays membres.

« Il y a ce dont on semble être en train de discuter qui révèle les grandes fractures entre la France et l'Allemagne, entre le Sud et le Nord, entre l'Est et l'Ouest, comment à travers des sujets assez concrets, on se confronte aux grands enjeux de la géopolitique. Samy est débrouillard mais sait qu'il n'a pas le profil d'un technicien. La Commission a émoussé son enthousiasme. Mais dans la bagarre d'un Conseil européen où les masques tombent et où les égoïsmes nationaux priment, il va retrouver la flamme », décrypte le coscénariste Pierre Dorac. Cet ex-eurocrate connaît les rouages bruxellois et n'a plus aucun mal à trouver des sources.

Valérie Hayer en figurante

En dévoilant le travail des députés européens, si peu montré à l'écran, que ce soit dans les JT ou la fiction, il a gagné la reconnaissance de ceux qui travaillent dans les institutions. « Certains élus sont fiers d'avoir inspiré certains dialogues ou situations », explique-t-il. Pour écrire, il s'installe dans une des cafétérias ou une salle vide du Parlement pour « attraper les manières de parler». « On déjeune avec un assistant, un député, un administrateur pour saisir leur façon de regarder le monde. Que pensent les Luxembourgeois des Français ? Les Espagnols des Néerlandais ? » Pour cette saison axée sur le Conseil et donc la diplomatie, des ambassadeurs ont été sollicités. Éric Caravaca campe l'un d'eux.

Parlement suscite des vocations de figurants : Clément Beaune, la commissaire danoise Margrethe Vestager, Valérie Hayer (avant sa nomination comme tête de liste d'Ensemble aux élections européennes). Ce printemps, c'est l'agriculteur et élu écologiste Benoît Biteau qui se prête au jeu. Signe de la confiance entre créateurs et institutions européennes qui n'exercent aucun droit de regard sur le script, la série s'est vu ouvrir d'emblée les portes des hémicycles du Parlement, des bureaux de la Commission et a filmé les abords d'un Conseil (tapis rouge, foule des journalistes) pour en « capter l'énergie ».

« L'Europe, c'est compliqué.Parlement exploite cette difficulté pour en faire de la comédie, avec comme parti pris éviter tout prêchi-prêcha pour ou contre l'Europe. Le terrain est tellement inédit que nous pouvons nous permettre toutes les vannes,conclut Pierre Dorac . Ce ne serait pas le cas si nous imaginions un genre plus balisé comme le polar. »

Le Monde
International, samedi 6 juillet 2024 1906 mots, p. 12
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5 juillet 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Portrait

Keir Starmer, l’artisan du retour du Labour

Le futur premier ministre britannique a remodelé le Parti travailliste en marginalisant son aile gauche

Cécile Ducourtieux

Londres - correspondante - Il fait une chaleur étouffante sous la verrière du Lindley Hall, une bâtisse édouardienne près de la gare Victoria, au centre de Londres. Quelques centaines de militants du Parti travailliste s’y sont rassemblés, samedi 29 juin, pour un des derniers meetings de la gauche britannique avant les élections législatives du 4 juillet.

Dans les sondages, le parti a toujours 20 points d’avance sur les conservateurs au pouvoir, qui n’ont pas réussi à réduire l’écart durant les six semaines de campagne. Le comédien de stand-up Bill Bailey a égrainé quelques bons mots et une courte vidéo de la méga-star Elton John déclarant son soutien au Labour vient d’être diffusée. Les femmes portent des robes à fleurs, les hommes sont en bermuda, l’ambiance est gaie et estivale.

Pourtant, quand Keir Starmer, le chef de file travailliste, qui devait être nommé premier ministre britannique vendredi 5 juillet, son parti ayant remporté au moins 411 des 650 sièges de la Chambre des communes, prend la parole, chemise blanche sur pantalon sombre, il reste « buttoned up », comme disent les Britanniques : rigide, voire coincé. « Le changement n’arrivera que si vous votez pour lui. Rien n’est décidé, aucun vote n’a été gagné ou perdu, chaque vote est encore à conquérir », met en garde le dirigeant de 61 ans, le cheveu dru et les yeux perçants derrière de fines lunettes, enjoignant à ses soutiens de ne pas célébrer trop tôt la victoire.

Origines populaires

Après des semaines d’une campagne d’une grande prudence, calibrée pour rassurer les déçus des tories et du Brexit, c’est encore l’avocat qui parle, celui qui, pendant vingt ans, fit autorité en matière de droits humains, réputé pour sa méthode et son sens du détail. Il n’y a que durant le concert de Taylor Swift à Wembley, fin juin, que cet homme très protecteur de sa vie privée a semblé un peu lâcher prise. Sur une photo postée sur le réseau X, on l’y voit dans les gradins, radieux, enlaçant sa femme, Vic, la mère de ses deux adolescents.

Il a été abondamment reproché à Keir Starmer, depuis qu’il a pris la tête du Labour en avril 2020, de n’être pas assez inspirant. Il est vrai que le député de Holborn et St Pancras (dans le centre de Londres) n’a pas le charisme du chef de file du parti de droite populiste Reform UK, Nigel Farage, ni la brillance oratoire d’un Neil Kinnock, leader travailliste dans les années 1980, ou la jeunesse d’un Tony Blair, qui porta le mouvement au pouvoir à 44 ans, en 1997. Keir Starmer « n’aime pas la partie performative »du métier d’élu, « cela n’a rien de joyeux pour lui de passer à la télévision ou d’être face à la foule », explique son biographe Tom Baldwin, un ancien journaliste du Timesdevenu conseiller d’Ed Miliband, chef du Labour dans les années 2010.

L’auteur de Keir Starmer, the Biography (William Collins, non traduit) insiste : le dirigeant travailliste ne serait « pas un responsable politique classique », il ne voudrait pas devenir premier ministre pour jouir du pouvoir, mais pour changer le pays. « Il dit qu’il pourrait très bien travailler dans une librairie s’il échoue, il est mû par le sens du devoir », assure encore Tom Baldwin.

Ce côté ennuyeux aurait pu constituer un handicap en d’autres temps ; il est aujourd’hui un avantage pour accéder à Downing Street, estiment les analystes politiques. Les Britanniques sont fatigués des divisions engendrées par le Brexit, des mensonges de l’ancien premier ministre conservateur Boris Johnson, de l’incompétence de Liz Truss, qui lui a succédé à Downing Street, des chamailleries sans fin des tories. Ils auraient besoin de la « stabilité » que leur promet Keir Starmer.

Au-delà de la vague annonce d’un « changement », son slogan de campagne, ou de son authentique passion pour le football, auquel ce fan d’Arsenal joue encore régulièrement le week-end avec une bande d’amis de trente ans, le prochain premier ministre britannique reste difficile à cerner. Ses origines populaires sont indéniables et il n’hésite pas à les mettre en avant, pour mieux souligner le contraste avec ses prédécesseurs tory, issus de milieux privilégiés, passés par les écoles privées et les universités prestigieuses.

« Mon père était outilleur, ma mère était infirmière », répète celui qui fut anobli par la reine en 2014 pour services rendus à la justice, mais n’aime pas trop qu’on utilise son titre de « sir ». Il a grandi dans un modeste pavillon à Oxted, une ville du Surrey un peu morne, à la lisière du Grand Londres. La vie chez les Starmer est modeste, les fins de mois sont parfois difficiles à boucler. Le père consacre toute son attention à sa femme, atteinte d’une maladie rare et très douloureuse, la maladie de Still. Deuxième des quatre enfants du couple, Keir Starmer sera le premier de sa famille – et le seul – à aller à l’université. Il étudie le droit à Leeds, puis achève sa formation à Oxford.

Les Starmer votent Labour – Keir a été baptisé en référence à l’écossais Keir Hardie, père fondateur du parti à la fin du XIXe siècle. Il commence très à gauche son cheminement politique : à Oxford, il collabore à un journal trotskiste, Socialist Alternative. Jeune diplômé, il s’oriente vers la défense des droits humains et civiques. Il est recruté par le très progressiste cabinet d’avocats Doughty Street Chambers. Il s’y illustre dans la défense de militants environnementaux accusés de diffamation par le géant américain McDonald’s, prend la défense de condamnés à mort dans des pays du Commonwealth au nom de son rejet de la peine capitale.

Il aidera plus tard à concevoir les contours d’une nouvelle police nord-irlandaise, non communautaire, après la signature en 1998 du traité de paix ayant mis fin à la guerre civile entre protestants et catholiques. En 2008, il est nommé à la tête du Crown Prosecution Service (le ministère public britannique) en tant que directeur des poursuites pénales (DPP). A ce poste prestigieux et important, il donne le feu vert pour poursuivre deux hommes pour le meurtre raciste du jeune Stephen Lawrence commis en 1993, un drame qui choqua le Royaume-Uni. Il décide aussi du passage en justice accéléré des participants aux journées d’émeutes de Londres d’août 2011, consécutives à la mort d’un homme, tué par la police.

En 2013, Keir Starmer a 51 ans, il est propriétaire d’une maison à Kentish Town, un quartier plutôt chic du nord de Londres. Il aurait pu postuler à un deuxième mandat comme DPP mais il préfère s’engager dans une hasardeuse carrière politique. « Je voulais évoluer d’un rôle où j’interprétais et j’appliquais la loi à un rôle où je participais au Parlement et si possible au gouvernement, pour faire les lois », confie-t-il à Tom Baldwin.

Elu en 2015 dans la circonscription de Holborn et St Pancras, acquise à la gauche, il rêve de devenir attorney general (chef de l’action publique, qui a rang de ministre) d’un futur gouvernement travailliste. Mais l’avènement à la tête du Labour de Jeremy Corbyn, un militant de l’aile gauche dont il n’est pas proche, et le vote du Brexit, alors qu’il est un remainer(pour le maintien dans l’UE), contrarient ses ambitions.

Orthodoxie budgétaire

Jeremy Corbyn lui confie le portefeuille sensible du Brexit dans son cabinet fantôme, mais le divorce avec l’Union européenne consume l’essentiel du temps parlementaire et éloigne la perspective d’un retour au pouvoir du Labour. Keir Starmer doit aussi endurer les dérives antisémites au sein du parti, lui dont l’épouse vient d’une famille juive. Il ne démissionne cependant pas du cabinet fantôme – une loyauté qui lui sera reprochée par la suite.

Quand, lors des élections générales de décembre 2019, Boris Johnson triomphe avec son slogan « Get Brexit done »(« Réalisons le Brexit ») et que Jeremy Corbyn donne sa démission sur le pire échec que le Labour a encaissé depuis les années 1930, Keir Starmer, qui a cultivé méthodiquement ses réseaux au sein du parti, est aisément nommé à sa place, reprenant des pans entiers du programme de son prédécesseur : nationalisations tous azimuts, suppressions des frais universitaires…

En trois ans seulement, il va complètement transformer le Labour, le discipliner, abandonner une à une ses promesses sociales, marginaliser l’aile gauche du parti en écartant les membres soupçonnés d’antisémitisme ou de complaisance à son égard – même Jeremy Corbyn est exclu du groupe parlementaire. Les médias découvrent un dirigeant sans états d’âme. Keir Starmer l’assume et ne fait aucun mystère de son objectif : il veut que le Labour revienne au pouvoir le plus vite possible. Tout ce qui entrave cette stratégie de reconquête est écarté.

Durant la campagne, le Labour n’a promis aucun lendemain qui chante, déroulant un programme presque conservateur à bien des égards. Il prône la sécurité, l’orthodoxie budgétaire, conditionne les investissements dans les services publics au retour de la croissance, refuse des augmentations substantielles des prestations sociales, pourtant parmi les plus faibles d’Europe. En matière de politique étrangère, il exclut un retour du Royaume-Uni dans le marché intérieur européen.

Où est passé le remainer, l’avocat aux convictions socialistes ? Ses revirements brouillent les pistes sur ses convictions alors que ce qui reste de la gauche du Labour accuse Keir Starmer de trahison. « Je ne pense pas que Keir Starmer soit un menteur. Son instinct est à gauche, il n’est pas Tony Blair, pas même Gordon Brown. Mais c’est également un pragmatique, quelqu’un de profondément réaliste. Et cela l’amène souvent à tempérer ses vues initiales », estime dans les colonnes du Times le conservateurDaniel Finkelstein, un membre de la Chambre des lords qui fréquente Keir Starmer depuis longtemps.

Coudées franches

Le nouveau locataire de Downing Street l’a expliqué au Guardian il y a quelques jours : il n’a formulé que des propositions « crédibles et réalistes » –recruter 6 500 nouveaux enseignants, créer GB Energy, une structure publique investissant dans les énergies vertes, dégager 40 000 rendez-vous supplémentaires par semaine dans le système de santé public – pour éviter les déceptions faisant le lit du populisme. « Beaucoup de gens ont perdu espoir, on leur a promis plein de choses qui ne se sont pas réalisées et cela mène à la désillusion », ajoute Keir Starmer.

Ce pari d’une feuille de route modeste suffira-t-il à créer une amélioration tangible pour les Britanniques, dans un pays où les services publics ont été laminés par l’austérité consécutive à la crise financière de 2008, où les inégalités et la pauvreté infantile sont parmi les plus choquantes d’Europe ? La majorité historique gagnée le 4 juillet lui donne les coudées franches pour appliquer son programme, mais la performance du parti d’extrême droite Reform UK et la forte abstention annoncent déjà les difficultés à venir. « Un nouveau chapitre s’ouvre ce matin, nous pouvons commencer à reconstruire le pays », a déclaré Keir Starmer vendredi à l’aube, dans un discours tout en retenue, quelques instants après que Rishi Sunak a admis la défaite des tories. « Profitez du moment(…), ce ne sera pas facile », a-t-il prévenu ses troupes.p

Le Monde
élections législatives, samedi 6 juillet 2024 1356 mots, p. 3
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5 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Des largesses financières rejetées par le Parlement européen

L’institution a refusé, ces dernières années, le remboursement de plusieurs dépenses des différentes entités européennes du RN

Clément Guillou, Virginie Malingre (Bruxelles, bureau européen) et Laura Motet Virginie Malingre (Bruxelles, bureau européen) et Laura Motet

Convoqué devant la justice pour le procès des emplois fictifs au Parlement européen, qui se tiendra à l’automne, le Rassemblement national (RN) n’a pas renoncé, lors de la mandature écoulée, à profiter de la manne financière offerte par la machine bruxelloise qu’il dénonce. Selon les informations du Monde, les services du Parlement européen ont rejeté ces dernières années le remboursement de plusieurs dépenses des différentes entités européennes du parti d’extrême droite, au motif qu’elles ne correspondaient pas à un travail réel ou que le contrat avait été attribué hors des règles. Contactés, ses services indiquent qu’ils ne peuvent « commenter les cas individuels ».

Le plus important refus de remboursement concerne e-Politic et Unanime, deux sociétés de la « GUD connection », des amis de Marine Le Pen restés proches des cercles néofascistes, la première s’occupant de communication, et la seconde de préimpression de livrets et de revues. Selon nos informations, en 2021, plus de 300 000 euros de leurs prestations au parti européen Identité et démocratie (ID) ont été retoqués. Le motif ? L’appel d’offres qui les avait désignés n’était pas conforme, notamment du fait de signatures absentes et de délais non respectés. Contacté, le président du parti ID, le Belge Gerolf Annemans, n’a pas donné suite.

Ce n’est pas la première fois qu’une entité européenne du parti d’extrême droite rencontre des difficultés avec Bruxelles au sujet de ses appels d’offres. Dans son rapport transmis à la justice française en 2022, portant sur des faits commis entre 2004 et 2017, l’Office européen de lutte antifraude épinglait la « déclaration de services fictifs », l’ « exagération des services fournis » et un trucage des appels d’offres du groupe du RN et de ses alliés au Parlement européen, le groupe ID – distinct du parti du même nom. A l’époque, relate le « gendarme » financier de l’Europe, preuves à l’appui, le trésorier du groupe demandait aux prestataires désignés de lui envoyer de « fausses offres » de concurrents, plus chères et purement fictives.

Un fidèle méconnu

En 2023, la révélation par Le Mondede lasignature, trois ans plus tôt, d’un « contrat-cadre » entre le groupe ID et ces deux sociétés pour toute la durée de la mandature, avait suscité de nouvelles questions – notamment concernant Unanime. Jérôme Rivière, signataire du contrat pour le groupe ID, avait alors assuré de la légalité de cet appel d’offres – que rien ne remet en cause à ce jour.

« Il me semblait normal de solliciter les partenaires habituels du RN, compte tenu de la difficulté de trouver des gens qui veulent travailler avec nous », nous avait-il expliqué, sans avoir souvenir des deux candidats rivaux d’Unanime que le groupe avait sollicités. En interne, Unanime et e-Politic sont considérés comme des prestataires de prédilection, car de qualité, proches des idées du parti et fiables. Plusieurs sources lepénistes au Parlement européen interrogées par Le Mondedécrivent la façon dont l’attribution des marchés peut être facilement truquée, sans pouvoir affirmer que c’était le cas ici.

Ce marché est d’autant plus lucratif que le « contrat-cadre » ne prévoit aucun plafond. En trois ans, les deux sociétés ont encaissé par ce seul contrat plus de 2,2 millions d’euros, auxquels s’ajoutent près de 800 000 euros de refacturation par des sous-traitants et frais de postage, selon les dernières données publiques. Alors que le contrat doit arriver à terme au printemps, le suspense reste entier sur sa reconduction.

Depuis que la presse s’est fait l’écho des liens entre ces sociétés et le personnage principal de la « GUD connection », Frédéric Chatillon, celui-ci, qui n’a pas répondu à nos sollicitations, a pris une distance apparente avec ces entreprises. E-Politic a été revendue intégralement, mais à l’un de ses proches, Paul-Alexandre Martin. Unanime a, pour sa part, été cédé à Edda – une société italienne portant le prénom de la fille de Benito Mussolini –, contrôlée par lui-même depuis Rome. Contacté, Jean-Paul Garraud, chef sortant de la délégation RN au Parlement européen, n’a pas indiqué si le groupe renouvellerait ce contrat.

Les prestataires de la « GUD connection » ne sont pas les seuls à avoir vu leurs factures destinées au parti européen ID rejetées par les services du Parlement. Selon nos informations, c’est également le cas d’une discrète société belge, Fraconsor, créée en 2015 par Thibaut François. Méconnu du grand public, ce trentenaire, engagé auprès de Marine Le Pen depuis 2014,est la pièce maîtresse du dispositif du parti d’extrême droite à Bruxelles. Il a été secrétaire général du parti européen et gestionnaire de la fondation européenne afférente.

Au sein de cette dernière structure, Thibaut François n’occupe pas de poste officiel. Il en est simple consultant, depuis 2015, pour 4 300 euros mensuels hors taxes – qui s’ajoutent à sa rémunération au parti européen et des prestations dans le cadre de diverses campagnes, dont celle de Marine Le Pen à la présidentielle de 2017. Début 2018, l’arrivée d’un nouveau président de la fondation, l’eurodéputé Jean-Luc Schaffhauser, marque un tournant. A sa prise de poste, M. Schaffhauser demande à avoir accès aux comptes de la fondation et aux conventions la liant aux prestataires, mais il se voit opposer une fin de non-recevoir. M. Schaffhauser commande alors une « note juridique », révélée par Mediapart,et que Le Monde s’est procurée, alertant sur le comportement du prestataire, « assimilable à celui d’un dirigeant » et sa « rémunération excessive », susceptibles de constituer « un abus de confiance ». Trois mois après son arrivée, le président de la fondation démissionne et la gestion opaque du think tank est étalée dans la presse.

Accès aux comptes impossible

Thibaut François se replie au sein du parti européen, dont il conserve le secrétariat général. Il double ses factures mensuelles envoyées au mouvement européen, les faisant passer de plus de 10 000 euros, taxes incluses, à plus de 20 000 euros par mois. Sa justification – son départ de la fondation lui permettrait de doubler son temps de travail pour le parti – ne convainc pas les services du Parlement. Selon les informations du Monde, Thibaut François se voit retoquer pour plus de 100 000 euros de factures en 2019.Contacté, M. François a indiqué qu’il n’était « membre d’aucune des trois entités mentionnées »,et qu’il ne peut donc « pas[nous] répondre ».

Le trentenaire a passé les deux dernières années en France. En 2022, il est élu, à sa grande surprise, au Palais-Bourbon, dans la circonscription de Douai. La dissolution du 9 juin lui offre l’occasion de quitter une situation qui ne le satisfait pas et de revenir à Bruxelles. Selon des sources internes au groupe ID, ce proche de Marine Le Pen est désormais le collaborateur français le mieux payé du groupe, au grade AD 14, qui donnait droit, en 2021, à 149 075 euros net annuels. Il brigue désormais le poste de secrétaire général du futur groupe européen du RN – ce qui le ferait monter d’un grade supplémentaire, soit au minimum 18 433 euros brut mensuels.

A la fondation, son départ officiel n’a pas empêché de nouveaux couacs. Fin 2020, le député européen Thierry Mariani, devenu trésorier, demande, lui aussi, l’accès aux comptes au président de la fondation, son collègue Hervé Juvin. Il démissionnera dix mois plus tard, faute de les avoir obtenus, explique-t-il. Contacté, M. Juvin n’a pas répondu aux questions du Monde.

Deux nouvelles factures sont ensuite rejetées par les services du Parlement. En 2021, une facture de près de 40 000 euros pour l’édition et l’impression d’un livre est refusée, au motif que ce dernier est sans contenus originaux. En 2022, c’est une nouvelle facture d’édition et d’impression, dépassant 5 000 euros, d’un livre rédigé par le président de la fondation qui est refusée. Cette fois encore, c’est le caractère inédit du livret qui est mis en cause, tout comme la qualité de son auteur, également commanditaire.

Libération
samedi 6 juillet 2024 752 mots, p. 2

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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5 juillet 2024 - Libération (site web)

EXTRÊME DROITE Le barrage, une obligation morale

DOV ALFON

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

ÉDITORIAL est une catastrophe qui n’a rien de C’ naturelle, et elle risque de s’abattre sur la France ce dimanche, bouleversant notre système de gouvernance et détruisant notre équilibre social, ébranlant des équilibres politiques, effaçant tout repère moral et plantant solidement au centre du pouvoir un monstre que l’on croyait terrassé. La décision puérile et défaitiste d’Emmanuel Macron de dissoudre l’Assemblée nationale laisse un leader incontesté à la veille de ce second tour des élections législatives, le Rassemblement national. Tous nos reportages sur le terrain, tous les sondages publiés, toutes les enquêtes sociologiques le démontrent encore et encore, le parti mené par Jordan Bardella attire le plus grand nombre d’intentions de vote sur le territoire, et bénéficie de l’électorat le plus confiant et le plus déterminé à aller voter et à ne pas changer d’avis dans les quarantehuit heures. Pire, l’écrasant score attendu du RN lui donnerait un avantage certain dans la possibilité de gouverner par d’éventuelles défections de députés au sein de la droite classique, et pourrait même lui octroyer la majorité absolue. Libération a publié ces derniers jours une enquête en quatre volets sur les futurs députés de ce parti, avec des révélations sur des dizaines de candidats racistes, homophobes, antisémites ou sombres crétins.

Chacune de nos publications a été suivie par de vagues excuses de la part des responsables du RN ou, souvent, par des dénégations confuses, en particulier dans les débats télévisés. Même tancé sur les révélations de Libé par le Premier ministre Gabriel Attal, Jordan Bardella s’est bien gardé d’aborder le sujet de front, préférant nier l’évidence : même après des années de «dédiabolisation» déclarée, le RN est un mouvement où se développent loin des caméras xénophobie, haine de l’autre, nostalgie vichyssoise et horreurs en tout genre. Et comment pourrait-il en être autrement ? Depuis son premier reportage dans les fiefs du Front national, en avril 1974 («Après les Juifs, c’est le tour des Arabes», annonçait le titre, d’ailleurs toujours d’actualité), notre journal n’a cessé de documenter la progression des idées réactionnaires de l’extrême droite française, et en particulier son aptitude à convaincre qu’elle n’est pas si extrême. L’ardeur de cette négation a eu pour effet de retourner l’accusation : alors que plus de 80 candidats RN assument des positions considérées il n’y a pas si longtemps comme ignobles, aujourd’hui, c’est le qualificatif «extrême droite» qui en vient à être remis en cause. Cette fumisterie s’est mise en place avec la complicité de philosophes de plateau, de journalistes complaisants, de polémistes sur les réseaux sociaux et d’un président de la République qui jouera jusqu’au bout avec le feu, recadrant sa Première ministre – fille de rescapé de la Shoah – pour avoir utilisé des arguments «moraux» contre le RN : «On ne combat pas l’extrême droite avec les mots des années 90», lui a expliqué Emmanuel Macron, parsemant lui-même son discours présidentiel de termes immoraux empruntés à l’extrême droite : «immigrationniste», «décivilisation» ou encore «droit-de-l’hommisme». Dans ce climat politique où un funeste aveuglement se couple à un cynisme pitoyable, il est forcément difficile, pour un électeur à sensibilité de gauche, de voter pour un candidat de la majorité présidentielle pour contrer la possible élection d’un député RN.

Pourquoi le nier, «faire barrage» à chaque élection équivaut pour nombre de nos lecteurs à se réveiller chaque Noël sans jamais trouver de cadeau sous le sapin.

A cela s’ajoute une nonchalance de la dernière ligne droite, quand beaucoup cherchent à se rassurer sur la base de sondages prouvés maintes fois illusoires. De là à préférer rester chez soi ce dimanche, il y a un pas qu’il est pourtant interdit de franchir. Car quelles que soient les excuses que l’on se donne, quels que soient les arguments moraux que l’on se prête, l’extrême droite attend son heure de gloire dès dimanche soir, prête à réaliser un programme politique bâti presque exclusivement sur la chasse au bouc émissaire, sur la stigmatisation de catégories entières de la population et sur la restriction de nos libertés. En clair : le péril est bien là, clair et imminent. Il ne peut être relativisé. Il ne peut être accepté. Pour Libération, le barrage à ce déversement de haine est une obligation morale, n’en déplaise à Emmanuel Macron. Pour nous, le RN, c’est toujours non.

Le Figaro, no. 24842
Le Figaro Économie, samedi 6 juillet 2024 770 mots, p. 24

Économie

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5 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

La Grèce instaure la semaine de six jours de travail

Le gouvernement conservateur veut notamment pallier la pénurie de travailleurs qualifiés.

Kefalas, Alexia

Alors que la Grèce détient le record du temps de travail hebdomadaire de l'Union européenne, avec 41 heures, il est difficile d'imaginer faire plus. C'est pourtant le cas aujourd'hui. En instaurant la semaine de six jours, soit 48 heures - deux heures de plus par jour - pour certaines catégories d'entreprises, le pays va à contre-courant d'une Europe où certains États comme la Belgique et le Royaume-Uni expérimentent la semaine de quatre jours.

L'idée du gouvernement conservateur de Kyriakos Mitsotakis est de trouver la parade au recul inexorable de la population - la Grèce détient l'un des plus bas taux de natalité d'Europe - et de pallier la pénurie de travailleurs qualifiés qui touche le pays. En légalisant la possibilité de travailler un jour de plus, l'exécutif estime que « c'est ainsi que les heures supplémentaires non payées jusqu'à présent le seront et que le travail non déclaré diminuera, assène-t-on dans les couloirs du ministère des Finances d'Athènes. C'est du gagnant-gagnant. L'employeur verra le coût et la charge administrative des heures supplémentaires considérablement réduits.»

Pour beaucoup d'experts, le problème en Grèce vient surtout d'un manque de productivité, qui selon les données d'Eurostat est inférieure de 40 % à la moyenne européenne. L'une des raisons venant du déficit d'investissement, en particulier dans les nouvelles technologies et de l'excès de bureaucratie.

La mesure sera limitée aux industries et aux entreprises privées fonctionnant en continu et faisant face à une charge de travail accrue du lundi au samedi. Sachant que la décision du temps de travail sera à la discrétion de l'employeur. Reste que la disposition n'est pas sans provoquer des remous. « En fonction des besoins de production, le patron décidera si une partie de son personnel devra travailler le samedi. Mais où est le consentement de l'employé? Où est la démocratie? » , s'insurge Thanasis Pafilis, député du Parti communiste grec KKE. « Le gouvernement cherche le profit à tout prix sans tenir compte des conditions de travail qui ne sont pas aux normes européennes. Comment travailler 6jours par semaine avec une canicule récurrente? Et la santé des salariés, qui s'en préoccupe? Alors que l'Union européenne cherche la progression, nous sombrons dans la régression. C'est pire que le retour desTemps modernes de Charlie Chaplin, c'est le Moyen Âge!»

Outre les industries, la semaine de travail de 48 heures peut être utilisée par les entreprises fonctionnant du lundi au samedi, pendant 24 heures (avec 3 équipes quotidiennes de 8 heures chacune). Cela peut par exemple concerner une entreprise située dans une zone touristique qui fabrique et commercialise des produits locaux. De même pour les sociétés de chargement et de déchargement des ports qui fonctionnent 24 heures sur 24.

En revanche, les six jours de travail ne sont pas appliqués dans la fonction publique, ni dans la banque. Les entreprises touristiques et le secteur de la restauration sont également expressément exclus. Redoutant tout de même que cette mesure fasse tache d'huile, les syndicats ont manifesté jeudi à Athènes. « 7heures, 5jours, c'est ce que demande le salarié, cette circulaire restera sur papier» ,scandaient les manifestants devant le ministère du Travail. « Nombre d'employeurs prétextant le besoin de croissance s'engouffreront dans cette mesure et les employés n'auront pas d'autre choix que d'accepter, c'est révoltant » , s'inquiète Thanasis Pafilis.

Sur le plan pratique, les salariés pourront travailler deux heures de plus par jour ou une journée supplémentaire de huit heures. En contrepartie, ils bénéficieront d'une majoration salariale de 40 % le sixième jour travaillé. Si cette journée coïncide avec un dimanche ou un jour férié, la majoration atteindra 115 %, et sera encore plus importante en cas de travail de nuit (25 % supplémentaires).

Mais avec un salaire minimum grec qui ne dépasse toujours pas les 900 euros mensuels, malgré l'augmentation instaurée à trois reprises par le gouvernement Mitsotakis, les syndicats doutent que le dispositif séduise beaucoup les salariés.

Pendant les dix ans de sévère crise, entre 2008 et 2018, près de 800 000 cerveaux ont fui la Grèce, et le pays peine encore à se reconstruire, malgré l'embellie économique affichée ces dernières années. Le chef du gouvernement avait promis de tout faire pour que les cerveaux reviennent au pays. Mais le manque d'attractivité des salaires et des conditions de travail restent un frein majeur à cette opération.

Si le patronat ne recense pas encore de demande concrète de passer à six jours, la plupart des employeurs se disent soulagés de pouvoir utiliser une telle opportunité de produire plus, et assurent qu'ils respecteront les nouvelles règles imposées sur les majorations de salaires.

Le Monde
élections législatives, samedi 6 juillet 2024 758 mots, p. 8
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5 juillet 2024 - Le Monde (site web)

En Nouvelle-Calédonie, les Wallisiens en « faiseurs de rois »

Dimanche 7 juillet, le vote de la communauté wallisienne et futunienne peut faire basculer le résultat du second tour des législatives

Charlotte Mannevy

Nouméa - correspondant - Certains petits gestes d’attention ne trompent pas. Sur son tract de campagne, Omayra Naisseline, candidate indépendantiste aux élections législatives dans la 1re circonscription de Nouvelle-Calédonie, a fait reproduire un motif géométrique typiquement wallisien. On y lit « merci » en plusieurs langues : français, nengone, de Maré, son île natale, mais également wallisien.

Un signe envers une communauté courtisée, dont le rôle s’affirme sur la scène politique au travers de son petit parti, L’Eveil océanien. «Si l’on regarde le vote du premier tour à l’échelle du territoire, l’ensemble des candidats indépendantistes capte 43,5 % des voix, les non-indépendantistes, 47,5 %. Et entre les deux, il y a 9 % de “non-alignés”, qui ont voté pour L’Eveil océanien. L’expression “faiseur de rois” a rarement été aussi vraie », estime Pierre-Christophe Pantz, docteur en géopolitique. Fondé à l’occasion des élections provinciales de 2019 par Milakulo Tukumuli pour défendre les intérêts des quelque 22 000 Wallisiens et Futuniens installés dans l’archipel, L’Eveil océanien avait créé la surprise en remportant cinq sièges au congrès de la Nouvelle-Calédonie.

Pas de consigne de vote

Courtisé par les deux camps, le jeune parti avait rallié les indépendantistes, avec qui il forme depuis cinq ans une « majorité océanienne » qui a permis de faire tomber dans l’escarcelle indépendantiste la présidence des deux plus importantes institutions du territoire, le congrès et le gouvernement. « Ni-ni », ni indépendantiste ni loyaliste, L’Eveil océanien a récemment pris position pour un « partenariat externe programmé avec la France », aux allures d’indépendance-association. Un positionnement de compromis que la grave crise politique actuelle, nourrie par les radicaux des camps loyaliste et indépendantiste, a paru marginaliser. Mais qui espère répondre à l’aspiration d’une société fatiguée de l’affrontement des blocs.

Le parti n’a pas donné de consigne de vote pour le second tour, le 7 juillet, jugeant les candidats qualifiés « trop extrêmes ». Alors, dans un scrutin législatif où les scores ont rarement été aussi serrés, les états-majors se sont mis en ordre de bataille pour aller chercher les voix des Wallisiens et Futuniens.

Avec son score historique de 36,3 % dans la 1re circonscription (la capitale, Nouméa, l’île des Pins et les îles Loyauté), tenue pour acquise aux non-indépendantistes, Omayra Naisseline, l’indépendantiste, talonne le candidat loyaliste Nicolas Mezdorf (39,8 %), député sortant. Si ses chances de le battre semblent minces, la candidate lorgne tout de même sur les 4,9 % d’électeurs qui se sont portés sur L’Eveil océanien. Ajoutées à un renforcement attendu de la participation de son camp, galvanisé par son très bon score du premier tour, elles lui font espérer pouvoir souffler la victoire sur le fil.

Dès le début de sa campagne, Omayra Naisseline a configuré son équipe pour attirer le vote wallisien. Sa suppléante est la secrétaire générale du Rassemblement démocratique océanien, parti indépendantiste de la communauté. Et dans chacun de ses meetings, elle est accompagnée de Maria Isabella Saliga-Lutovika, élue sans étiquette et fille d’une figure loyaliste wallisienne. La mère de six enfants, en tenue traditionnelle, y explique inlassablement pourquoi elle a fini par prendre fait et cause pour l’indépendance. Les arguments en faveur d’une « cohésion océanienne » ont été affûtés. Place de la coutume, de la famille et de la religion, rapport au colonisateur, valeurs de solidarité et de partage : tout, selon les indépendantistes, concourt à rapprocher Wallisiens, Futuniens et Kanak.

Arrivé confortablement en tête dans la seconde circonscription (la Grande Terre, à l’exception de la capitale et l’île de Bélep) avec 44,1 % des voix, Emmanuel Tjibaou est de son côté en bonne position pour battre le loyaliste Alcide Ponga (36,2 %). Lui aussi espère capter les 12 % d’électeurs qui se sont portés sur L’Eveil océanien. Candidat de la « brousse », il devra aussi séduire les Wallisiens et Futuniens majoritairement urbains installés dans les communes périphériques de Nouméa. De Dumbéa à Païta en passant par le Mont-Dore, kahoa kakala (colliers de fleurs typiquement wallisiens) autour du cou, les deux hommes ont joué des coudes toute la semaine dans les quartiers où Wallisiens et Futuniens sont majoritaires.

Quel que soit le résultat du vote dimanche, L’Eveil océanien, certes malheureux au premier tour, sortira du scrutin conforté dans sa stratégie de troisième voie. Ses deux candidats ont totalisé 11 637 voix le 30 juin, le double du score réalisé en 2019.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 6 juillet 2024 976 mots, p. AUJM6
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5 juillet 2024 - Le Parisien (site web)
6 juillet 2024 - Le Parisien

Comment le macronisme a été dissous

Le président de la République a totalement chamboulé, en l'espace de trois semaines, les rapports de force politiques. Son camp, loin d'être épargné, est déjà promis à une difficile recomposition.

Olivier Beaumontet Ludwig Gallet

« Macron est à l'origine d'un véritable désastre. Pour son camp politique mais aussi pour le pays. » En macronie, inutile d'aller chercher bien loin pour prendre la mesure de la rancoeur toujours suscitée par le président de la République. Un ancien cadre de la majorité, qui a dû s'effacer avant le second tour des législatives, dénonce le « cynisme considérable du bonhomme », une « violence exceptionnelle, formidablement mise sous contrôle », ainsi que son « goût pour le sang et l'odeur de la poudre ».

Bon nombre de ses lieutenants, ou anciens lieutenants, estiment qu'une page est tournée. Quand Édouard Philippe accuse le 20 juin le président d'avoir « tué la majorité », il l'a évidemment fait sciemment. Manière « d'acter la rupture » et de s'offrir « une déclaration de liberté absolue », commente l'un de ses fidèles. Bon nombre de ses ministres partagent l'analyse. « Macron a cassé son jouet », lâche un ténor de l'exécutif. La métaphore enfantine revient régulièrement lorsqu'il s'agit d'évoquer le chef de l'État. Bruno Le Maire n'a-t-il pas déjà confié se sentir parfois comme « le seul adulte dans la pièce » ? « Il joue, il joue, il joue, poursuit un cadre de chez Horizons. Mais à force de trop jouer, on finit par tout perdre. »

Condamné à l'effacement ?

Le scrutin de ce dimanche permettra de prendre la mesure de la perte d'influence présidentielle. « La grande nouveauté, c'est qu'on a supplié le président pour qu'il se taise », explique un député sortant de chez Renaissance. Macron serait-il déjà condamné à l'effacement ? Les ambitions commencent à se faire sentir. « On assiste non pas à la dissolution du en même temps mais à celle du macronisme », souffle un fin connaisseur de l'Assemblée nationale, qui poursuit : « Plusieurs divergences stratégiques vont s'affronter. D'un côté, vous aurez les partisans de la transformation de la majorité, prônée par Édouard Philippe et Gérald Darmanin, afin d'ancrer le groupe un peu plus à droite. De l'autre, vous aurez les partisans de la continuation, menés par Gabriel Attal, qui cherche à s'emparer de Renaissance. Il reste, me semble-t-il, de la place pour que vienne se constituer un groupe incarnant une troisième voie. »

Cette « explosion » à venir de la majorité est dans toutes les têtes. « La macronie est en lambeaux. Il ne reste qu'un vague agrégat de gens qui, au fond, n'ont plus grand-chose en commun. Nos chemins sont en train de doucement se séparer », déplore un ministre de haut rang, pour qui « le risque, c'est de passer du statut de grand mouvement politique à un syndicat de copropriété ».

Cette dissolution de la majorité, pour beaucoup, vient de loin. D'un président qui a refusé de faire campagne lors de la dernière présidentielle, et qui ne s'est pas ouvert aux oppositions après la première alerte des législatives qui ont suivi. Mais surtout d'un chef de l'État qui n'a jamais cherché à solidifier sa majorité et à se pencher sur le travail de ses troupes. D'un homme qui a fini par se réfugier dans un exercice solitaire du pouvoir. L'Élysée, c'est bien connu, pousse à la solitude...

Au sein de la majorité sortante, beaucoup considèrent qu'Emmanuel Macron a sabordé tout ce qu'il a bâti, seul ou presque à l'origine. « Notre moment est passé. C'est cruel, mais c'est comme ça », se désole un membre éminent du gouvernement. « Il s'est tué lui-même en repolarisant l'Assemblée nationale, confesse un de ses anciens collègues. La dissolution a clairement fragilisé l'aile gauche de la majorité, qui va avoir plus de difficultés à se faire élire, mais elle renforce dans le même temps la gauche. Ensuite, il y a la droite, avec Philippe et Darmanin qui pourraient très bien s'allier pour faire bouger les lignes. » Certains accusent même Emmanuel Macron d'avoir profité de la séquence pour régler quelques comptes. Notamment avec des fidèles de la première heure, incarnation du « en même temps ».

Haines recuites

« Gilles Le Gendre s'est pris une balle entre les deux yeux », raconte un conseiller de la macronie. L'ancien président du groupe En Marche à l'Assemblée, réélu à Paris en 2022, n'a pas été réinvesti. « Imaginer qu'une telle décision a pu être prise sans le tampon du président, c'est se planter royalement », raconte un témoin. Ce dernier assure que c'est d'abord Stéphane Séjourné, le chef du parti qui cherchait un point de chute pour ces législatives, qui a appelé Le Gendre en lui disant que le président souhaitait le voir candidater à Paris et qu'il visait sa circonscription. Refus de l'intéressé, qui décide de se maintenir. Deux jours avant la fin des investitures, Gilles Le Gendre apprend que c'est finalement Jean Laussucq, un proche de Rachida Dati, qui a été investi sur ses terres.

Dans ce contexte de haines recuites envers le chef de l'État, et une libération de la parole post-défaite au second tour, « chacun va de plus en plus jouer sa partition », anticipe un confident d'Édouard Philippe. « La discipline générale autour de la fidélité aux valeurs du en même temps de Macron, c'est terminé pour les députés », poursuit notre interlocuteur. Seuls quelques-uns veulent encore voir un avenir dans le projet entrepris par Macron. « Une majorité de coalition découlerait en quelque sorte du en même temps défendu à l'origine par le président de la République », tente un ancien ministre.

Emmanuel Macron a parfaitement conscience d'avoir braqué la quasi-totalité de son camp. « J'ai souffert des parlementaires que j'ai envoyés au charbon », a-t-il récemment confié en petit comité. Mais il assume tout. Toujours. « Je suis là pour ça », explique-t-il. « Ça ne m'émeut pas », complète-t-il. De la souffrance, mais pas d'émotion. Voilà, peut-être, ce qu'il reste réellement du « en même temps ».

Le Monde
Idées, samedi 6 juillet 2024 1127 mots, p. 26
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5 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Entretien

Laurent Joly « La proposition du RN visant à interdire certaines hautes fonctions à des doubles nationaux rappelle Vichy »

Le chercheur revient sur l’histoire des extrêmes dans la vie politique française. Il rappelle aussi que l’extrême gauche a déjà pu participer dans le passé à de larges coalitions

Propos recueillis par Nicolas Truong

Directeur de recherche au CNRS, Laurent Joly a notamment publié La Falsification de l’histoire. Eric Zemmour, l’extrême droite, Vichy et les juifs (Grasset, 2022) et dirigé La France et la Shoah. Vichy, l’occupant, les victimes, l’opinion (Calmann-Lévy, 2023).

Pourquoi, selon vous, cette période de l’entre-deux-tours des législatives traduit-elle un effondrement républicain ?

Parce que l’extrême droite lepéniste est en mesure de prendre le pouvoir et qu’une partie de ceux qui pourraient empêcher cela tergiversent. L’effondrement auquel nous assistons n’a pas de précédent dans l’histoire. Jamais les nationalistes, en France, n’avaient été en mesure de remporter des élections générales. La seule fois où les idées et des hommes d’extrême droite ont été au pouvoir c’est sous Vichy. Le piège dans lequel nous a mis le président Macron n’est d’ailleurs pas sans rappeler juillet 1940. C’est alors un piège tendu par Pierre Laval avec le renfort de l’extrême droite. La gauche, rongée par ses divisions, par ses haines intestines, est incapable de s’unir pour voir clair et s’opposer au projet visant à instaurer un régime autoritaire. La droite pactise. Le centre droit s’effondre complètement. Finalement, seuls 80 parlementaires votent contre les pleins pouvoirs à Pétain. Presque tous sont de gauche, socialistes ou radicaux-socialistes. On a tendance à l’oublier : dans cet effondrement généralisé, ils ont sauvé l’honneur de la République et pris date pour l’avenir. On a la triste impression, en entendant les rares hommes politiques à la hauteur de la situation, qu’ils sont les Léon Blum ou les André Philip de juillet 2024.

Comment expliquez-vousque le discours qui renvoieles « extrêmes » dos-à-dos puisse à ce point fonctionner ?

C’est l’un des éléments du piège, le plus pernicieux, dans lequel est tombée notre vie politique. En France, la défense républicaine s’est toujours faite contre l’extrême droite. Après les émeutes antiparlementaires du 6 février 1934, le gouvernement d’union nationale de Gaston Doumergue [1863-1937] allait du centre gauche à la droite. En 1936, le Front populaire s’étendait de l’extrême gauche au centre. D’août 1944 à mai 1947, les communistes ont fait partie de gouvernements rassemblant des gaullistes, des socialistes, des démocrates-chrétiens. Dans notre histoire politique, on le voit, des coalitions engageant l’extrême gauche ont pu fonctionner et ont d’ailleurs constitué, en 1936 et après la guerre, de formidables périodes de progrès social.

Aujourd’hui, il ne s’agit pas de cela. Juste de constituer une coalition de front républicain. Raphaël Glucksmann l’a proposé peu après le premier tour en avançant le nom de Laurent Berger. Cela reste l’option la plus raisonnable : une personnalité consensuelle répondant aux attentes minimales de l’opinion, revenant par exemple sur la loi sur la réforme des retraites, et gérant l’invraisemblable situation d’une cohabitation avec un président ayant perdu tout crédit jusqu’aux élections de 2027. A défaut de ce scénario, ce sera l’aventure de l’extrême droite au pouvoir. Une autre version de ce dernier scénario serait une coalition, à l’italienne, entre le RN n’ayant qu’une majorité relative et LR. Ce serait tout autant un bouleversement qui signerait la fin de quarante années de « cordon sanitaire ».

Pourquoi la question de l’antisémitisme – en particulier celui de gauche – est-elle si prégnante dans la campagne ?

La République française a un rapport particulier avec les juifs. Elle s’est construite à la fin du XIXe siècle en s’appuyant sur des minorités, juives, protestantes, attachées à l’universel. L’affaire Dreyfus, Léon Blum (un juif socialiste, porté à la tête du pays en 1936 alors que nos principaux voisins sont des dictatures nationalistes), etc., tout cela a marqué notre histoire. Mais, depuis, la France a connu deux grands traumatismes : la politique criminelle de Vichy qui a livré aux nazis des dizaines de milliers de juifs et, depuis 2012 et l’horreur de Toulouse, plusieurs attentats islamistes et assassinats antisémites. Je ne suis pas sûr qu’on ait encore pris toute la mesure de ce que signifie, en France, en 2012, tuer à bout portant des enfants parce qu’ils sont juifs. C’est un traumatisme qui renforce, dans notre pays, le caractère absolument intolérable de l’antisémitisme.

A cet égard, en ne trouvant pas d’emblée les mots, même simplement empathiques, pour dénoncer l’attaque terroriste barbare du 7 octobre 2023, LFI a commis une faute morale et politique, qu’elle paye aujourd’hui. Reste que l’accusation d’antisémitisme portée contre l’ensemble du mouvement LFI relève d’une sorte de délire collectif, qui peut s’expliquer par les traumatismes dont je parlais et par l’aporie vertigineuse de la politique israélienne, mais aussi par l’exploitation partisane orchestrée par les médias d’extrême droite.

Quels sont les éléments quicaractérisent le Rassemblement national comme un parti d’extrême droite ?

Né à la fin du XIXe siècle, le nationalisme s’est défini comme un patriotisme tourné vers les « ennemis de l’intérieur », d’origine étrangère. Des disciples de Maurice Barrès, de Charles Maurras parlent très tôt de « nationalisme ethnique ». C’est l’ADN de l’extrême droite française et c’est à cela qu’on la reconnaît encore aujourd’hui. Il y a d’autres marqueurs, mais celui-là est le plus important. Il faut donc n’avoir aucun doute sur le sens de la proposition du RN visant à interdire certaines hautes fonctions à des doubles nationaux. Elle rappelle directement Vichy. En effet, la toute première loi adoptée par le gouvernement Pétain le 12 juillet 1940 s’annonçait, elle aussi, comme n’ayant qu’une portée limitée. Il s’agissait d’interdire l’accès aux « cabinets ministériels » à tout fonctionnaire né de parents nés à l’étranger. D’autres discriminations, bien pires, ont suivi. C’est toujours comme cela que cela se passe. Il suffit d’écouter les propos effarants du député RN Roger Chudeau qui, en s’en prenant comme il l’a fait à Najat Vallaud-Belkacem [il a déclaré que sa nomination au ministère de l’éducation était une « erreur » car elle était binationale]sur un ton rappelant la manière dont Vichy parlait de Jean Zay [1904-1944] , ministre de l’éducation nationale du Front populaire, a dit tout haut ce que son parti pense tout bas. On comprend que le RN, ce sera non seulement le racisme institutionnalisé, mais aussi la vindicte politique et la bêtise au pouvoir.

Libération
samedi 6 juillet 2024 1737 mots, p. 3,4

autre

13 raisons de voter contre le RN

A.Q; R.La; N.R; A.-S.L;J.Lu; J.De; M.Lx; D.Do; I.Ht. ; F.Lq.; V.D.; F.Du;. R.L;. S.O; A.F

autre

A u vu des intentions affichées par le Rassemblement national, un gouvernement dirigé par Jordan Bardella représenterait des dangers majeurs.

Ecole rhabillée à la mode réac Au-delà d’un intérêt certain pour les vêtements – poursuite des expérimentations sur le port de l’uniforme, interdiction de porter un voile pour les accompagnatrices de sorties scolaires –, le «big bang de l’autorité» du RN à l’école entend s’occuper à sa manière des enfants et ados dits «perturbateurs». Outre l’instauration de «peines planchers dans les conseils disciplinaires» et la suspension des allocations familiales et des bourses scolaires «en cas de perturbations graves et répétées», le RN veut envoyer dans des centres «spécialisés» les élèves déjà exclus deux fois durant leur scolarité. Le tout jusqu’à leurs 16 ans et «sans possibilité de retour vers un établissement normal», comme l’a dit – entre deux remarques xénophobes à la TV – le député sortant Roger Chudeau, censé être le «Monsieur Education» du RN. A.

Q.

Migrants plus soignés Tous les chemins mènent aux étrangers. Suivant son principe cardinal de «priorité nationale», le programme de Jordan Bardella promet, par exemple, de réserver les aides sociales aux Français, la fin du droit du sol et la suppression de toutes les mesures empêchant les expulsions de personnes étrangères en situation irrégulière. Il souhaite également remplacer l’aide médicale d’Etat (AME) par une aide d’urgence vitale. Empêcher les migrants de se soigner, c’est risquer des retards de diagnostic, une aggravation des pathologies et in fine une hospitalisation des malades plus coûteuse. Le RN fait aussi le tri entre les Français. Le postulant à Matignon a indiqué que son parti ferait en sorte que les personnes ayant la double nationalité ne puissent pas occuper de postes «stratégiques» dans des «secteurs sensibles». Cette mesure s’appliquerait seulement à «certains binationaux». Tiens, lesquels ? R.

La. et N.

R.

Baisse de TVA inutile En cas de victoire, le RN dit vouloir baisser dès l’automne la TVA sur les produits énergétiques : 5,5 % au lieu de 20 %. Sauf qu’il est impossible, sans plafonner les prix, de contraindre les entreprises à répercuter cette baisse aux consommateurs. Les restaurateurs ne l’avaient pas fait en 2009. Cette baisse de fiscalité, si elle était répercutée dans les factures, profiterait aux plus riches. Christian Gollier, directeur de l’école d’économie de Toulouse, qualifie la mesure de «politique non ciblée qui revient à jeter de l’argent public par les fenêtres», et qui «d’un point de vue environnemental, revient à inventer une taxe carbone négative», en «incitant les ménages à émettre davantage de CO2». A.-S.

L.

Modèle Orbán pour les femmes Si le parti a récemment nuancé sa position sur l’IVG, il reste, de manière générale, hostile au droit à l’avortement. Pour le reste, c’est le désert programmatique… Le RN préfère valoriser des politiques natalistes en proposant ainsi de constituer une part fiscale complète dès le deuxième enfant, ainsi que la création d’un prêt public à taux zéro transformé en subvention pour les couples qui ont un troisième enfant – calque d’un dispositif mis en place par le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán. Enfin, concernant les familles monoparentales, celles-ci seraient menacées par le conditionnement du versement de l’allocation de soutien familial à la nationalité française. J.

Lu.

Vieilles recettes pour la justice Pour «garantir la sécurité», Bardella compte mobiliser le système judiciaire. Dans sa ligne de mire : le rétablissement des peines planchers en matière de trafic de stupéfiants et d’atteintes aux personnes dépositaires d’une mission de service public. Et tant pis si de multiples études ont démontré l’inefficacité de ces peines minimales instaurées par Sarkozy entre 2007 et 2012. Les conséquences pourraient en revanche être désastreuses sur la surpopulation carcérale. Le RN compte aussi s’atteler à réformer la justice pénale des mineurs pour permettre la création de comparutions immédiates pour ces publics et abaisser la majorité pénale à 16 ans. Problème : l’alignement de la justice des mineurs avec celle des majeurs va à l’encontre du principe d’autonomie du droit pénal des mineurs, principe constitutionnel. J.

De.

Fini l’écologie Grand défenseur des «paysages» et de «la qualité de vie des Français», le RN préfère pourtant détricoter les normes visant à les protéger. Il est favorable aux pesticides et s’oppose au principe du «zéro artificialisation nette», sans parler de sa politique énergétique climaticide perfusée aux énergies fossiles étrangères, qui participerait à accélérer les feux de forêt, sécheresses et pertes de rendements agricoles. Et après de multiples retournements de veste, le mix électrique de rêve du RN est porté par le nucléaire. Aux oubliettes l’éolien, la sobriété et l’efficacité qui font pourtant partie des piliers que le gestionnaire d’énergie RTE estime indispensable pour tenir le choc de l’électrification. Le secteur vert et ses quelque Suite page 4 Suite de la page 3 170 000 emplois s’interrogent déjà sur leur avenir en cas de victoire du RN. M.

Lx et D.

Do.

Une police hors la loi Côté police, la mesure phare du RN est l’instauration d’une «présomption de légitime défense» pour les forces de l’ordre. Cette cause d’irresponsabilité pénale permettrait de réduire encore les très rares cas de poursuites pénales des policiers et gendarmes pour usage des armes à feu. En réalité, la plupart des mesures corporatistes et de soutien à l’institution et à ses agents qui figuraient dans le programme du RN ont déjà été votées et ap- pliquées ces dernières années. L’extrême droite pourra passer ses ordres et diriger cette administration, déjà perméable à ses idées, sans changer les lois. I.

Ht. et F.

Lq.

Soutien limité à l’Ukraine Jordan Bardella assure qu’il ne remettra pas en cause l’aide française à l’Ukraine. Sauf celle qui «créerait les conditions d’une cobelligérance de la France et les conditions d’une escalade» face à la Russie, «une puissance nucléaire», comme l’envoi de troupes sur le sol ukrainien. Le RN se prononce aussi d’une seule voix contre le fait de fournir à l’Ukraine des missiles à longue portée, tout en répétant qu’il faut lui donner les moyens de se défendre. Depuis le début de l’offensive russe, le RN a traîné des pieds dans tous les votes, mêmes symboliques, concernant le soutien à l’Ukraine ou la condamnation du régime du Kremlin. Les accords et contrats déjà signés devraient être honorés. La Direction générale de l’armement en a paraphé une dizaine, en urgence, pour les sécuriser avant le second tour des législatives. V.

D.

Pas de hausse du smic Avec l’abrogation des dernières réformes des retraites et de l’assurance chômage dans son programme, le RN offre au premier regard l’image d’un parti qui se range du côté des travailleurs. La réalité est toute autre. Certes, par exemple, le parti lepéniste a majoritairement voté à l’Assemblée contre la réforme du RSA. Mais le parti s’est aussi opposé, en France comme en Europe, aux propositions de hausse du salaire minimum, rejoignant l’argument selon lequel elle pénaliserait les employeurs. Marine Le Pen a par ailleurs déposé un amendement privant de chômage un salarié en CDD ayant refusé un CDI, et le parti en a soutenu un autre assimilant un abandon de poste à une démission. F.

Du.

Rien sur la corruption Le terme «corruption» ne figure tout simplement pas dans le programme du RN. Il y est seulement question de délinquance financière avec «la création d’un ministère chargé uniquement de cette question». Mais il ne s’agirait que des fraudes à la TVA ou aux prestations sociales, pas de la haute délinquance en col blanc. Interrogé par Libération, Transparency international pointe dans ce programme législatif une proposition dangereuse : nommer des magistrats au tour extérieur, autrement dit permettre un accès exceptionnel aux corps de la fonction publique en dehors des règles normales de recrutement par concours. «Cela permettrait de recruter des policiers ou avocats» proches des valeurs du RN. Fâcheux. R.

L.

Un «Frexit» de fait Le RN ne veut plus officiellement revenir au franc ni sortir de l’Union. Mais toutes ses propositions aboutissent à un «Frexit» en pièces détachées. Ainsi, sa volonté de diminuer la contribution française au budget européen expose la France à des sanctions de la part de la Commission et de la Cour de justice de l’UE. Certes, le gouvernement peut refuser de s’y plier, mais il verra les subventions que lui verse Bruxelles diminuer à due concurrence, ce qui annulera le bénéfice espéré. Si elle ne joue plus le jeu européen, elle sera exposée aux marchés financiers qui ne lui prêteront de l’argent que contre une forte prime de risque (c’est déjà le cas depuis la dissolution), ce qui grèvera rapidement le budget. J.

Q.

Pas de culture… Aucun volet culture dans le programme du RN, une omission plus éloquente que mille mots. A la place, l’idée fixe d’une revalorisation du patrimoine : un budget annuel triplé pour l’entretien et la restauration des monuments, un service national du patrimoine pour sensibiliser la jeunesse au charme de l’ancien, des faveurs fiscales envers tout ce qui permet d’exalter notre «histoire pétrifiée». Terrifiante expression, on ne peut plus révélatrice d’une idéologie de la seule conservation au service du «roman national», tournant le dos aux formes les plus actuelles et émergentes de la création : censure, coupes massives de subventions et mise au pas institutionnelle augurent une catastrophe décuplée par la promesse d’une destruction de l’audiovisuel public, financeur capital de la création. S.

O.

…et plus d’audiovisuel public Bientôt Pascal Praud sur France 2 ou Cyril Hanouna sur France Culture ? Si jamais le RN arrive au pouvoir, il privatisera en effet l’audiovisuel public. Objectif : récupérer le budget annuel de 4 milliards d’euros pour financer ses autres mesures. Même si l’affaire n’est pas forcément aussi claire, une chose est sûre, le parti veut s’en prendre à France 2 ou France Inter, des chaînes publiques considérées comme trop à gauche pour la droite et l’extrême droite. Se profilerait alors une vente à la découpe sur laquelle devraient se ruer les milliardaires fanas de médias. Un moyen, surtout, d’aider Vincent Bolloré à étendre son empire.

A.

F.

Le Monde
élections législatives, samedi 6 juillet 2024 914 mots, p. 3
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5 juillet 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Derrière les candidats sulfureux, les ratés du « plan Matignon » de Jordan Bardella

Des personnes investies par le RN se sont avérées racistes, antisémites, xénophobes ou homophobes, signe de l’impréparation du parti, de sa radicalité et de son implantation inégale

Corentin Lesueur

Quand Emmanuel Macron a prononcé la dissolution de l’Assemblée nationale, dimanche 9 juin, le Rassemblement national (RN) n’avait plus qu’à « appuyer sur le bouton » pour déclencher son « plan Matignon ». C’est du moins ce que prétendaient les dirigeants du parti d’extrême droite. Deux ans que le RN assure se préparer à un retour aux urnes, investissant à tour de bras ses futurs candidats et peaufinant leurs professions de foi. Deux ans que cette stratégie mobilise le temps et les esprits.

La mise à l’arrêt, en janvier, de Campus Héméra, l’école des cadres du mouvement ? « Il faut privilégier la formation des militants pour la dissolution », justifiait le président du RN, Jordan Bardella. Le maintien, en mai, de Saidali Boina Hamissi au poste de délégué départemental à Mayotte, malgré des propos racistes et complotistes ? « On verra plus tard la réorganisation du parti, l’heure est aux investitures pour les futures législatives » , balayait le même.

La dissolution a été annoncée et le « plan Matignon » déclenché, avec, dans son sillage, l’investiture de dizaines de candidats racistes, antisémites, xénophobes, homophobes, anciens membres d’organisations nationalistes violentes ou condamnés par la justice. De simples « brebis galeuses », selon les termes employés le 3 juillet par Jordan Bardella, qui maintient contre l’évidence que « dans 99,9 % des cas, il n’y a absolument aucune difficulté ». L’eurodéputé refuse d’admettre que, s’il fut parfois seul à parier sur une dissolution, sa supposée prescience n’a jamais permis à son parti de se « tenir prêt », comme il l’avait promis en novembre 2022 après son accession à la présidence de l’ex-Front national.

A quelques jours du second tour des législatives, le 7 juillet, l’état-major en est désormais à espérer qu’une bonne partie de ses représentants épinglés par la presse n’intègre pas le Palais-Bourbon. « La réussite de notre “plan Matigon” se mesurera à la qualité du groupe qui sortira des urnes », répète au  Monde Philippe Olivier, conseiller de Marine Le Pen.

Impéritie décisionnelle

Tout à sa volonté de « faire monter une nouvelle élite populaire, comme le Parti communiste à l’époque, des gens qui n’étaient pas prédestinés à la politique », le député européen appelle à la tolérance pour « ces choses qui font partie de la vie, faite de failles et d’aspérités ». Membre de la commission nationale d’investiture (CNI), chargée, selon lui, de valider chaque semaine cinq candidatures en vue de législatives anticipées qui n’étaient alors qu’hypothétiques, Philippe Olivier maintient que le RN a « laissé passer quelques individus entre les mailles du filet ». Mais ceux qui se sont depuis fait exclure conservent sa bienveillance. Il évoque de lui-même le cas de Ludivine Daoudi, qualifiée pour le second tour dans le Calvados puis désinvestie après la publication d’un cliché la montrant coiffée d’une casquette de sous-officier de la Luftwaffe, ornée d’une croix gammée. «[Elle] se fait photographier sur une brocante, présente le beau-frère de Marine Le Pen. Ça aurait pu être un chapeau chinois, c’était une casquette nazie. Ça n’en fait pas une nazie pour autant. » « Ne soyons pas dans le jugement moral » à l’égard d’une « fidèle militante »,ajoute-t-il. Le site Streetpressa révélé qu’elle était aussi membre du Parti de la France, un groupuscule pétainiste.

Malgré les justifications (« Nous avons dû investir 577 candidats en quelques heures », dixit Jordan Bardella ; en vérité 409), le cas de Ludivine Daoudi met au jour l’aveuglement et l’impéritie de l’ensemble de la chaîne décisionnelle du mouvement. « J’ai moi-même proposé nos candidats au parti. Ils ont été auditionnés il y a plusieurs mois par la CNI et validés bien avant la dissolution », rapporte Philippe Chapron, délégué départemental du Calvados. En lice dans la 5e circonscription du Calvados, lui-même n’a pas vu sa candidature entravée par son passé, assumé, dans les rangs néofascistes du Groupe union défense (GUD).

Le fiasco du « plan Matignon » signe l’échec de Jordan Bardella à structurer un parti qui souffre d’une implantation territoriale inégale. Soit la mission dévolue depuis 2022 à Gilles Pennelle, le directeur général du mouvement. « Les résultats nationaux donnent une illusion d’optique sur la professionnalisation du RN, analyse Safia Dahani, docteure en science politique et codirectrice de l’ouvrage  Sociologie politique du Rassemblement national (Presses universitaires du Septentrion, 2023). Le parti reste très centralisé, avec de nombreuses fédérations libres de se développer à leur guise, et d’autres laissées en jachère. »

Le prochain locataire de Matignon n’est pas encore connu que le RN se prépare déjà à sanctionner ceux qu’il jugera responsables des failles de son « plan ». « Le délégué départemental qui fait une proposition de candidat joue son crédit, prévient Philippe Olivier. On ne laissera pas ça en l’état, à tous les niveaux. »L’eurodéputé épargne pourtant déjà son ami Gilles Pennelle, le grand ordonnateur de la stratégie. « Il n’est pas le seul en cause, car ce n’est pas l’unique décisionnaire, distingue-t-il. Le plan a été établi par un organe collégial, la CNI. Une quinzaine de personnes l’ont approuvé. » Gilles Pennelle n’est pas plus responsable, donc, que les autres membres de la CNI. Et, parmi eux, Jordan Bardella et Marine Le Pen.

Le Figaro, no. 24842
Le Figaro, samedi 6 juillet 2024 1659 mots, p. 4

Politique

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5 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

La gauche, renforcée, craint déjà la bataille de l'après

Il n'est plus exclu que certains partis du Nouveau Front populaire se retrouvent dans une coalition de gouvernement au lendemain du 7 juillet.

Flurin, Richard, Lepelletier, Pierre

La gauche a poussé les murs de son Nouveau Front populaire. Bâti à la hâte au lendemain de la dissolution, ce cartel électoral s'est étendu dans l'entre-deux-tours au bloc macroniste. Poursuivant toujours le même objectif : battre le Rassemblement national, quoi qu'il en coûte. Et force est de constater que, malgré l'usure des années, le fameux « front républicain » s'est reformé sans difficulté ou presque. Les 306 triangulaires prévues à l'issue du premier tour - du fait de la forte participation - ont été réduites à seulement 89. La conséquence des quelque 217 retraits ou désistements consentis par presque tous les candidats arrivés en troisième position dans les circonscriptions où le RN s'était qualifié.

Les partis de gauche coalisés ont particulièrement participé à l'effort de guerre électorale. D'abord en contribuant à 128 de ces « désistements républicains » , soit plus de la moitié. Ceux-ci ont du reste été opérés de façon quasi automatique après que les appareils ont appelé, dès dimanche soir, au retrait de leurs candidats susceptibles de favoriser une victoire nationaliste. Même La France insoumise, parfois ambiguë lors des dernières présidentielles, a cette fois donné des consignes franches. «Nous avons fait preuve d'une discipline assez remarquable», s'autocongratulait cette semaine un socialiste de premier plan, regrettant que «la gauche ait malheureusement pris l'habitude de faire barrage à l'extrême droite ces dernières années».

Le mot d'ordre national a donné lieu à quelques extravagances locales. Comme cette écologiste radicale, Leslie Mortreux, proche du député apparenté LFI Aymeric Caron, qui a fini par se retirer dans la 10e circonscription du Nord dans l'espoir de voir gagner Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur particulièrement honni à gauche, plutôt que son adversaire RN. «Hiérarchiser les périls constitue à mon sens le devoir premier du politique», expliquait à ce sujet Raphaël Glucksmann dans Le Figaro cette semaine, précisant : «Moi qui suis un adversaire de Gérald Darmanin, je ne considère pas pour autant qu'il est comme l'extrême droite.» Un schéma similaire à celui du Calvados, où l'Insoumis Noé Gauchard s'est effacé pour tenter de faciliter la réélection de l'ex-première ministre Élisabeth Borne, accusée de «brutalité sociale»par la gauche radicale qui l'a renommée « Mme 49.3 » pendant la très contestée réforme des retraites.

En plus des manoeuvres internes, les partis ont exercé une pression maximale sur le bloc central, dès le soir du premier tour, pour qu'il suive l'exemple. Les dirigeants, surtout, s'y sont collés, adoptant des méthodes variées : c'était les larmes de l'écologiste Marine Tondelier, qui n'a pas eu de mots assez durs contre le ministre Bruno Le Maire refusant de choisir entre le RN et LFI ; c'était aussi le matraquage des Insoumis sur les réseaux sociaux et sur le terrain ; c'était enfin le choix de l'argumentaire bienveillant pour Raphaël Glucksmann. La gauche a aussi pu compter sur tout l'écosystème activiste hors des partis, qui a souvent davantage l'oreille des Français, notamment sur les réseaux sociaux. Par exemple, l'influenceuse écologiste Camille Étienne a appelé ses 500 000 abonnés sur Instagram à «interpeller» les candidats arrivés troisièmes refusant de se désister, en plus de ses nombreuses publications.

Tout cela a fini par payer. Au fouillis des consignes des cadres macronistes, chacun délivrant entre dimanche soir et lundi matin sa propre nuance de barrage républicain, a finalement succédé le retrait massif des troupes présidentielles arrivées en troisième position. À l'exception notable d'une grosse dizaine d'entre eux qui s'y sont refusés, s'attirant les foudres de la gauche. Certaines figures de la majorité sortante refusaient également d'appeler à voter pour une candidature LFI, même en cas de duel face au RN. Qu'importe, reste une inconnue, toujours la même : les électeurs, de moins en moins en prise avec les partis politiques, suivront-ils les consignes de vote des appareils ? Des électeurs qui se sont portés sur une candidature de gauche - tendance parfois radicale - au premier tour accepteront-ils de se reporter sur une candidature plus centrale au second, voire carrément plus à droite, comme avec Laurent Wauquiez en Haute-Loire ?

Les désistements à la chaîne pourraient certes empêcher le RN d'obtenir une majorité absolue, mais la situation serait loin d'être limpide pour autant. Si les troupes de Marine Le Pen n'obtiennent qu'une majorité relative dimanche, cela signifierait mécaniquement que le reste des groupes de l'Assemblée seraient, en s'additionnant, majoritaires. Alors que ce scénario devient de plus en plus crédible - à en croire la dernière vague du sondage Ifop-Fiducial pour Le Figaro - s'est posée ces derniers jours la question d'une coalition «anti-RN». Faisant aussitôt émerger l'idée d'un gouvernement d'union nationale, s'inspirant librement de l'alliance entre les gaullistes et les communistes au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

À gauche, quelques figures n'excluent pas totalement cette piste. «Il faudra sûrement faire des choses que personne n'a jamais faites auparavant dans ce pays», a estimé Marine Tondelier, lors d'un entretien au « 20 Heures » de TF1 mardi. La patronne des Écologistes a cependant prévenu d'emblée que «ce qui est sûr, c'est que ça doit se faire sur des bases politiques claires». «Il n'y aura pas de premier ministre macroniste, par exemple», a-t-elle jugé. François Ruffin, qui a rompu pendant l'entre-deux-tours avec LFI, a, lui, fixé trois critères stricts : le retour d'un impôt sur la fortune (ISF), l'instauration d'un référendum d'initiative citoyenne (RIC) et l'abrogation de la réforme des retraites.

De leur côté, les Insoumis refusent d'entrer dans un gouvernement qui n'appliquerait pas strictement le programme du Nouveau Front populaire. «Nous ne lâcherons rien. Nous n'irons dans un gouvernement que pour appliquer le programme», a encore répété Jean-Luc Mélenchon, sur TF1, jeudi soir. Le troisième de la dernière présidentielle, qui se reverrait bien partir une quatrième fois en campagne en 2027, estime que «la solution pour sortir de l'impasse» serait la démission pure et simple d'Emmanuel Macron. «Ce qui serait normal puisque c'est lui qui est responsable de la pagaille», a-t-il justifié.

L'Insoumis reprend pour exemple la démission forcée, en 1924, d'Alexandre Millerand, président de la IIIe République. À l'époque, le cartel des gauches, en majorité, faisait « tomber » chaque nouveau gouvernement tant que le chef de l'État ne démissionnait pas. C'était il y a cent ans, mais Jean-Luc Mélenchon pense que l'histoire peut se répéter.

Il faut dire que l'Insoumis a forgé son identité politique en dénonçant les trahisons de la gauche une fois aux responsabilités. Or, un gouvernement d'union nationale qui inclurait également les macronistes et une partie de la droite conduirait nécessairement à des compromis. «La clarté, c'est primordial, en politique», tenait à rappeler un de ses proches ces derniers jours. C'est la crainte de nombreuses personnalités à gauche : qu'un tel exécutif ne fasse que renforcer le ressentiment des Français, et n'apporte qu'un simple «sursis» avant l'inéluctable accession du RN au pouvoir.

Le reste de la gauche craint de son côté un scénario noir qui semble de plus en plus probable au vu des projections : que le groupe RN et le groupe LFI soient, à eux deux, majoritaires. S'il est à peu près certain que les mélenchonistes et les lepénistes ne s'allieront pas sur le plan politique, il n'en demeure pas moins qu'ils seraient en mesure de faire tomber ensemble n'importe quel gouvernement en mêlant leurs voix lors d'une motion de censure. Au risque d'une instabilité institutionnelle totale. «Le seul responsable de cette situation serait Emmanuel Macron», prévient d'ores et déjà Manuel Bompard, le coordinateur national de LFI. Bien conscient du risque, le reste du Nouveau Front populaire ne devrait, dans cette hypothèse, a priori pas s'engager dans un exécutif de coalition. «Il ne faudra surtout pas mettre le doigt dans l'engrenage», prévient Fabien Roussel, le secrétaire national du PCF.

Reste que l'entre-deux-tours a parfois pris des airs de veillée d'armes au sein du Nouveau Front populaire. «La guerre n'a pas cessé», confirmait même un cadre Insoumis pendant la campagne. Une large partie de la gauche n'a pas renoncé à son projet de consolider un nouveau rassemblement sans Jean-Luc Mélenchon et son noyau dur, jugés trop repoussoirs pour la conquête du pouvoir. François Ruffin a ainsi choisi la semaine d'entre-deux-tours pour acter un divorce qui couvait depuis longtemps avec le chef des Insoumis, le qualifiant de «boulet» qui fait «obstacle au vote». «François Ruffin n'a rien à voir avec Jean-Luc Mélenchon», pouvait-on même lire en grosses lettres sur ses tracts. Une manière, aussi - si ce n'est surtout -, de convaincre les électeurs plus modérés, alors qu'il doit remonter un retard conséquent face au RN dans sa circonscription (33,92 % contre 40,69 % au premier tour). Au risque, en cas de défaite, de voir son ascension politique, démarrée en 2017, s'interrompre brutalement.

Sur TF1, jeudi soir, Jean-Luc Mélenchon s'est contenté de répliquer que François Ruffin n'était qu'une «girouette» qui risque d'être emportée par le vent qui «souffle fort»en ce moment. Ces derniers jours, les Insoumis n'hésitaient pas à railler la deuxième place du Picard, en concluant que sa stratégie politique de se «soc-démiser» pour tenter d'agréger à lui le centre-gauche n'était pas concluante. «Dimanche soir, Jean-Luc Mélenchon dira que les députés réélus défendaient sa ligne et qu'il faut continuer. Il ne pense qu'au match de 2027», dénonce un communiste.

En parallèle, forte du bon score de Raphaël Glucksmann aux européennes, la social-démocratie veut croire dans la dynamique qui la porte. Les Écologistes et les socialistes n'hésitent d'ailleurs pas à rappeler la progression enregistrée par leurs troupes entre le premier tour des législatives de 2022 et celles de 2024, où leurs candidats ont davantage progressé que les Insoumis. Les trois forces de gauche non mélenchonistes - PS, Écologistes et PCF - pourraient donc être, à elles trois, en supériorité numérique sur le groupe LFI à l'Assemblée nationale la semaine prochaine. De quoi inverser le rapport de force à gauche. Et préparer la future bataille du leadership, en vue de la présidentielle de 2027. R.F. ET P.L.

Libération
vendredi 5 juillet 2024 1205 mots, p. 10

EXPRESSOS LÉGISLATIVES

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4 juillet 2024 - Libération (site web)

François Ruffin assume sa rupture avec le «boulet» Mélenchon

SACHA NELKEN

EXPRESSOS LÉGISLATIVES

Le journaliste, en rupture de ban avec le mouvement insoumis et en position délicate dans sa circonscription de la Somme, a acté son départ de la formation.

L'HISTOIRE DU JOUR C ette fois, ça y est. La rupture est bel et bien actée. Invité de la matinale de RTL jeudi, François Ruffin a confirmé que s’il est réélu dans la 1ère circonscription de la Somme dimanche, sa «place ne sera pas dans le groupe» parlementaire du mouvement mélenchoniste à l’Assemblée nationale. «A l’évidence j’en suis parti et j’ai refusé l’investiture de La France insoumise il y a quinze jours. Mes désaccords avec Jean-Luc Mélenchon sont connus, ils sont profonds sur la démocratie, sur le bruit et la fureur plutôt que la force tranquille», a-t-il justifié en duplex depuis une camionnette.

A quatre jours du second tour des législatives, cette prise de position n’a rien d’un hasard. «Il fait ça pour sauver sa peau, c’est la seule option pour lui, vu qu’il a besoin des voix macronistes», souffle une députée réélue au premier tour alors que le fondateur de Fakir a été distancé de sept points par le RN dimanche et que sa réélection reste incertaine. L’intervention de François Ruffin jeudi n’a, en tout cas, rien d’une grande surprise. Elle n’est que le point culminant d’une séquence extrêmement tendue entre le réalisateur césarisé de Merci Patron ! et le mouvement insoumis. Ces dernières semaines, l’électron libre, qui jusqu’ici refusait d’attaquer frontalement Mélenchon et les siens malgré les divergences, n’a pas retenu ses coups. Le soir de la purge de Danielle Simonnet, Hendrik Davi, Alexis Corbière et Raquel Garrido, le Picard sort de ses gonds et attaque pour la première fois LFI sur la place publique. «Je ne suis pas passé sous les fourches caudines de votre bêtise, votre sectarisme. Vous préférez un homme qui frappe sa femme, auteur de violences conjugales, à des camarades qui ont l’impudence d’avoir un désaccord avec le grand chef. Notre démocratie mérite mieux que vous», écrit-il sur X dans un tweet vu plus de 13 millions de fois en référence à l’investiture de l’insoumis Adrien Quatennens (candidature qu’il a finalement retirée avant le premier tour).

«Obstacle». Le virage est pris. L’ancien journaliste n’hésitera pas ensuite à égratigner le tribun insoumis expliquant à plusieurs reprises DU qu’il est «un obstacle» à la victoire. Jeudi, auprès de l’AFP, Ruffin persiste. Selon lui, Mélenchon est aujourd’hui un «boulet». D’ailleurs, dans un tract diffusé durant l’entredeux-tours, Ruffin promettait déjà de ne pas siéger avec LFI à l’Assemblée, considérant que la figure de «JLM» est un repoussoir pour une partie de l’électorat. Elu député de la Somme en 2017 avec le soutien de LFI, François Ruffin a commencé à tracer sa route après sa réélection en 2022. Lui, le parlementaire braillard habitué aux coups d’éclat qui n’hésitait pas à monter à la tribune vêtu d’un maillot de foot opère un changement de ton. «Je n’ai plus envie de hurler sur les bancs de l’Assemblée nationale», annonce-t-il un jour. La stratégie éculée pendant cinq ans est, à ses yeux, aujourd’hui un moteur pour le Rassemblement national. En une de l’Obs, il annonce vouloir se «soc-démiser». C’est-à-dire : devenir plus modéré sur la forme (mais pas sur le fond, insistet-il). Le noyau dur mélenchoniste voit d’un mauvais oeil cette prise de distance et les critiques contre le fonctionnement du mouvement. Au moment de réorganiser la direction de LFI, le Picard est écarté avec ses camarades «frondeurs» Clémentine Autain, Raquel Garrido et Alexis Corbière. «Un rétrécissement», grince JOUR le député. Pour ne rien arranger aux yeux du canal historique de LFI, François Ruffin a de l’ambition. Contrairement au noyau dur, le fondateur de Fakir estime que Jean-Luc Mélenchon n’est pas la bonne personne pour faire gagner la gauche. Lui se verrait bien à l’Elysée et s’y prépare. En mai 2023, il lance un appel aux dons «pour changer de division». Petit à petit, le député construit sa ligne politique. Pendant que les insoumis se concentrent sur la jeunesse et les quartiers populaires, l’ancien journaliste martèle qu’il faut parler à la France périphérique en mettant notamment l’accent sur le social plutôt que sur le sociétal ou en parlant aux «fâchés pas fachos». Sur chaque grand sujet d’actualité, il donne sa vision des choses pour se distinguer un peu plus de son groupe parlementaire. «Notre parole n’est pas à la hauteur de la gravité des événements», dit-il ainsi dans le Monde après le 7 Octobre.

«Hargne». Fatalement, le cheminement solitaire du Picard provoque un duel à distance avec Jean-Luc Mélenchon qui n’a pas renoncé à être candidat à la présidentielle. A gauche, tout le monde a bien compris que l’ancien socialiste ne se retirerait pas au profit de Ruffin. Et ce malgré un tweet énigmatique daté du 12 avril 2023 dans lequel le tribun se satisfaisait de voir son camarade sondé à plus de 20 % – comme lui – dans un potentiel premier tour de présidentielle. «François est prêt. En avant !» écrivait-il.

Mais dans les faits, l’appareil LFI n’aide en rien l’envol de l’ex-journaliste. Au contraire, on pointe plutôt son manque de collectif, son ingratitude envers un mouvement qui l’a soutenu dès son entrée en politique. «Il n’y a pas besoin de lui demander de quitter La France insoumise. […] Je crois qu’il en est parti tout seul […] Je ne sais pas ce qui me vaut une telle hargne», disait ainsi le triple candidat à la présidentielle sur LCI juste avant le premier tour des législatives. D’abord prononcées sous le sceau de l’anonymat, les critiques se font désormais dans l’espace public. «Si Mélenchon et LFI ne t’avaient pas investi, tu n’existerais pas. Et aujourd’hui, tirer contre lui est ton assurance vie. Si belle soit-elle, la Picardie n’est pas le pays. Rejoins le RN direct ! On gagnera du temps et de l’énergie», lui a lancé Adrien Quatennens la semaine dernière sur les réseaux sociaux.

Pour les lignards de LFI, l’affranchissement de Ruffin est d’autant plus difficile à digérer que le député sortant s’est rapproché d’autres forces politiques pour cornériser le mouvement mélenchoniste. Depuis des mois, le Picard et les autres frondeurs travaillent en coulisse avec les socialistes et les écologistes à la constitution d’une union de la gauche sans le canal historique insoumis. La séquence post-européenne aurait d’ailleurs dû être marquée par plusieurs initiatives unitaires, mais c’était sans compter sur la dissolution de l’Assemblée nationale qui a tout bousculé. Elle pourrait aussi couper court à la carrière politique de l’ancien journaliste et à ses envies prési - dentielles. Avant le premier tour, il expliquait à Libération : «Si je ne suis pas élu, je n’ai pas de raison de continuer, c’est de là que je tire ma légitimité.»

Le Monde
International, vendredi 5 juillet 2024 439 mots, p. 10
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4 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Satan et les « phénomènes infernaux » s’invitent au Parlement russe

M. Jé.

La Douma, la Chambre basse du Parlement russe, s’est penchée, lundi 1er juillet, sur un thème de société jugé brûlant : la lutte contre le « satanisme ». Députés, prêtres orthodoxes, propagandistes ont cherché à cerner les contours de ce mal, une forme d’extrémisme selon eux. Baptisée « table ronde », la réunion était conduite par le général Vladimir Chamanov, député d’Oulianovsk, ex-commandant des forces russes pendant les deux guerres de Tchétchénie (1994-1996 puis 1999-2009), connu pour sa brutalité envers les civils.

La séance a débuté par la projection d’une vidéo mettant en garde contre les accessoires dits « diaboliques » : pendentifs en forme de pentagramme, masques et costumes « démoniaques », épingles à cheveux en forme de « cornes du diable ». Il n’y a pas eu de débat, car tous étaient d’accord. « Nous avons besoin d’une position ferme, pas de discussions, mais une interdiction complète de toutes les organisations qui font la promotion des idéologies terroristes, extrémistes et destructrices » , a souligné la députée Olga Timofeeva.

Le diable sur le front ukrainien

Une liste a été dressée, qui comporte les personnes LGBT, les défenseurs du droit à l’avortement, les membres de l’unité Azov des forces armées ukrainiennes, Meta (la maison mère de Facebook et Instagram), la série de films d’animation Tchebourachka et d’autres encore. « L es phénomènes infernaux se multiplient et menacent directement la sécurité nationale », s’est alarmée Mme Timofeeva. D’ailleurs, « à huit reprises déjà, les forces occultes ont empêché la Douma d’adopter une loi contre ce mal », a-t-elle constaté. La Chambre basse serait-elle contaminée ? Car le diable se niche partout, notamment sur le front de l’Ukraine, où « le personnel militaire russe trouve des objets sataniques dans les tranchées ». Les propos de la députée ont été adoubés par le président de la commission patriarcale de l’Eglise orthodoxe russe pour la maternité et l’enfance, le prêtre Fiodor Loukianov.

Les participants se sont félicités de ce que les autorités ne restent pas inactives. Le contrôle a été renforcé dans le domaine de l’information, et des lois ont été adoptées sur les « fausses nouvelles » et sur le « discrédit » de l’armée, qui ont déjà permis d’envoyer des centaines d’opposants russes en prison. L’éducation patriotique doit être renforcée, ont estimé les participants, notamment à travers les cours dispensés dans les écoles et les collèges par des contractuels de retour du front. « Comme le dit notre président, aujourd’hui, ce sont les enseignants et non les chefs militaires qui gagnent les guerres » , a rappelé la députée Timofeeva à la fin de la séance.

Le Monde
élections législatives, vendredi 5 juillet 2024 991 mots, p. 5
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4 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Reportage

Des dissidents LFI en proie aux attaques de leur propre camp

Danielle Simonnet et Alexis Corbière font face, au second tour, aux candidats officiels du NFP et à l’opposition de leur parti

Sandrine Cassini

Place de la République, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), ce mercredi 3 juillet, c’est jour de marché. Entre les étals de légumes, deux équipes de militants « insoumis » distribuent des tracts du Nouveau Front populaire (NFP), à quatre jours du second tour des élections législatives. « C’est dommage qu’il y ait cette division. Ma candidate, c’est Sabrina[Ali Benali] , on veut des gens de la société civile » , revendique Edith (elle n’a pas souhaité donner son nom, comme toutes les personnes citées par leur prénom), céramiste montreuilloise, plantée devant un drapeau de La France insoumise (LFI). A quelques mètres de là, le député sortant, Alexis Corbière (LFI), est lui aussi en campagne.

Dimanche 7 juillet, les électeurs de cette circonscription de Seine-Saint-Denis devront choisir entre un ancien compagnon de route de Jean-Luc Mélenchon, tombé en disgrâce, que LFI n’a pas réinvesti mais qui a obtenu 40,2 % des voix au premier tour, et Sabrina Ali Benali, médecin, ancienne du Parti de gauche, et appartenant au premier cercle du triple candidat à la présidentielle.

« Pour moi, c’est Alexis Corbière. Le débat a été tranché par les électeurs. Pour ce second tour, il n’est plus question de continuer les mauvaises querelles, mais de se rassembler », a imploré, mercredi, dans une vidéo, le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure. Le chef de file du parti à la rose et son homologue du Parti communiste, Fabien Roussel, ont appelé, mercredi, comme l’exige la tradition, les candidats les moins bien placés à gauche à se désister. Pour Sabrina Ali Benali, il n’en est pas question. « La tradition, c’est de se mettre au service du collectif » et de ne pas « contester les investitures », rétorque-t-elle.

« Je n’appelle pas ça une purge »

Ce matin-là, Alexis Corbière multiplie embrassades et poignées de main. « C’est acquis, c’est bon », lui répond un passant, refusant son tract. Ce mercredi, les soupçons d’antisémitisme qui frappent le leader de LFI rejaillissent sur M. Corbière. « Moi, je suis juive. Je fais quoi ? », interpelle Sandra, qui vit à Montreuil. Sur son blog, M. Mélenchon avait, par exemple, dit que l’antisémitisme était « résiduel », provoquant un tollé. « Je ne suis pas soutenu par Mélenchon. Il n’y a pas d’antisémites parmi nous », tente de rassurer le candidat. Dimanche, la citoyenne votera pour « le moins pire », à savoir en faveur du quinquagénaire.

A contrario, Brigitte ne supporte pas les attaques contre l’ancien sénateur socialiste. « Je n’appelle pas ça une purge. Attention, Mélenchon, c’est un démocrate », martèle cette sympathisante de LFI. Chez les militants aussi, la direction du parti a fait le ménage. Animatrice du groupe d’action de militants de Montreuil, Capucine a été exclue de la plate-forme de coordination du mouvement, Action populaire.

Certaines affiches à l’effigie du candidat portent des graffitis douteux et témoignent de la violence de la campagne : « Gauche coloniale », « raciste », « soutenu par les médias sionistes ». Sabrina Ali Benali promet qu’elle n’y est pour rien. « Les gens des quartiers n’ont pas apprécié qu’il soit si timide sur le génocide palestinien, j’imagine qu’ils expriment leur mécontentement », suppose-t-elle, comme si M. Corbière n’avait pas, lui aussi, défendu le cessez-le-feu. Pour faire tomber l’impertinent, la direction de LFI a mis en place des moyens considérables, menant une campagne aux accents décoloniaux et dépêchant avant le premier tour une kyrielle de figures du mouvement, comme l’eurodéputée franco-palestinienne Rima Hassan ou les écrivains Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie. Ce mercredi, la députée LFI de Paris Danièle Obono ou la militante antiraciste Assa Traoré, déjà venue avant le premier tour, ont fait le déplacement.

« Petite soupe de logos »

A quelques stations de métro de là, dans une veste verte flamboyante, Danielle Simonnet est chez elle dans le 20e arrondissement de Paris. Au premier tour, la députée LFI sortante a obtenu 41,9 % des suffrages et dispose de 10 000 voix d’avance sur sa rivale investie par le NFP, Céline Verzeletti (22,9 %). « Quand j’ai vu qu’ils l’avaient mise dehors, ça m’a mise en rage », clame Hanafia, heureuse de croiser l’ex-élue dans la rue des Pyrénées. Sur la place Gambetta, Théodore Girinsky, cancérologue à la retraite, n’était pas au courant des conflits internes du mouvement. Mais il avait aperçu Danielle Simonnet intervenir dans un rassemblement sur Gaza, c’est tout ce qui l’intéresse. « Je fonce sur elle », dit-il, en promettant son vote.

Mme Verzeletti est, elle, lassée qu’on la prenne pour la dissidente du NFP. « Beaucoup de personnes me demandent de me retirer, ce n’est pas normal », peste-t-elle. Avant le premier tour, Sophia Chikirou, intime de M. Mélenchon, est venue haranguer les habitants. « C’est Anne Hidalgo qui lui apporte son soutien. Elle est prête à ces petits arrangements et à sa petite soupe de logos[Danielle Simonnet a utilisé le logo du NFP sur ses affiches électorales] pour se faire réélire », a-t-elle tancé, au grand dam de Mme Simonnet, qui dénonce une « fake news ». Et la proche de M. Mélenchon de se lancer dans une explication sur ces exclusions, qui ont visé « des gens quitrahissaient la confiance du groupe », qui « organisaient du sabotage contre le collectif ».

Après trois décennies de compagnonnage avec le leader « insoumis », Alexis Corbière et Danielle Simonnet savent la rupture consommée. Pour la suite, tous deux rêvent de siéger dans « un grand groupe Front populaire » à l’Assemblée nationale. Mais le mouvement n’a pas dit son dernier mot. « Un recours va être déposé auprès du Conseil constitutionnel, après le second tour, sur la confusion faite aux électeurs » , promet Sabrina Ali Benali. D’ultimes représailles à ceux qui ont osé contester la parole du leader de LFI.

Libération
vendredi 5 juillet 2024 2163 mots, p. 3,4,5

AUTRE

Parmi les investis, un florilègede propos problématiques

TRISTAN BERTELOOT;MAXIME MACÉ;ANAÏS MORAN;PIERRE PLOTTU

AUTRE

Suprémacistes, antisémites, racistes, climatosceptiques ou complotistes… Des dizaines de candidats du RN embarrassent le parti d’extrême droite par leurs prises de position. «Libé» en dresse l’inventaire.

I ls sont des dizaines. A traiter les gens de «bogmoules» sur Twitter (un ersatz de l’infâme insulte raciste «bougnoules»). A clamer que «toutes les civilisations ne se valent pas». A crier à «l’Afrique» dès qu’une photo montre un peu trop de gens de couleur à leur goût. A accuser de traîtrise les binationaux, surtout certains… Jordan Bardella a beau tenter de faire croire à un phénomène limité à «deux, trois» personnalités investies par le RN et prétendre ne pas avoir «la main qui tremble» quand il s’agit de les sanctionner, la réalité est que ces dernières semaines des dizaines de candidats du parti ont été épinglés par la presse. Nous en avions dénombré un total de 70 avant le premier tour. Plus d’une vingtaine d’autres ont été repérés depuis dimanche soir et de nouveaux semblent apparaître chaque jour. Une infime minorité a été sanctionnée.

LES RACISTES «Distinguer les races est un travail de bon sens» La «carte d’identité» d’un «Arabe» ne serait «qu’un vulgaire chiffon, un ticket universel de “rationnement” pour profiter du système qui le maintient sous perfusion» éructait par exemple Florence Joubert sur X (anciennement Twitter) en 2020. Cette quinquagénaire est candidate RN dans la 3e circonscription de la Dordogne mais aussi conseillère régionale de Nouvelle-Aquitaine et la patronne du parti dans le département. Elle n’a pas été sanctionnée. «Qu’il aille traire la chèvre» avec «sa tribu», réclamait Monique Griseti, candidate dans les Bouches-du-Rhône, sur Facebook en 2022 à propos du chanteur congolais Gims. Elle n’a pas été sanctionnée. Pas plus que Stéphanie Alarcon (3e circonscription de Haute-Garonne) qui criait, fin 2022, à la «guerre ethnique» qui viendrait, ajoutant encore : «Tout ça finira mal un jour ou l’autre. […] Leur Coran est un code civil contraire au nôtre, deux codes civils ne peuvent coexister ensemble, impossible.» Ou que Grégory Renard, suppléant de Katel Le Cuillier, dans le Morbihan, qui traite donc les gens de «bogmoules» en ligne comme l’a révélé Libé il y a bientôt trois semaines. Tous sont qualifiés pour le second tour.

Il faut aussi citer Christophe Bentz, député sortant de la 1re circonscription de Haute- Marne, largement qualifié pour le second tour avec 48,9 % des voix. En 2011, il avait écrit un livre intitulé Décrypter l’antiracisme en une heure, dans lequel on peut lire : «réhabilitons la race pour restaurer la liberté de penser» car «distinguer les races est un travail de bon sens accessible à tous et nécessaire à certains débats». L’ouvrage avait été édité chez Tatamis, maison dirigée par le complotiste d’extrême droite Jean Robin. Enfin, l’exemple de Joseph Martin qui comparaît, dans une interview à Ouest-France, l’immigration à l’invasion de la France par les troupes nazies en 1940. Ou qui, sur son compte X, assure : «Je préfère être ultracatho que ultracollabo, avec l’envahisseur actuel», à savoir les immigrés de confession musulmane. Son étrange sentence sur «le gaz [qui] a rendu justice aux victimes de la Shoah» lui a valu un procès en antisémitisme par certains de nos confrères, dont il s’est défendu. Alors après avoir menacé de le sanctionner, le RN l’a réhabilité, faisant fi de ses saillies islamophobes. Dont acte.

LES ANTISÉMITES Fans de «Rivarol» et d’écrivains conspirationnistes Le Rassemblement national a beau s’égosiller sur les fautes antisémites de La France insoumise, il oublie un peu trop vite que ses propres rangs sont bien fournis en candidats s’étant livrés à des propos haineux contre les juifs, sans être sanctionnés. Mercredi, Libération révélait ainsi que Gilles Rioux, suppléant de Nicolas Calbrix dans la 6e circonscription du Calvados, s’est livré sur son compte Facebook la semaine dernière à un décompte des personnalités politiques binationales en précisant que Yaël Braun-Pivet et Meyer Habib étaient «franco-israélites». Un terme daté et connoté qui renvoie non pas à une nationalité mais à une religion.

C’est aussi Sophie Dumont, candidate dans la 4e circonscription de Côte-d’Or et qualifiée pour le second tour avec plus de 42 % des voix, qui avançait sur son compte X que le parti Reconquête est financé par les juifs après une prise de parole en faveur de l’abattage rituel de Sarah Knafo, compagne de Zemmour et désormais députée européenne. Au RN, on relativise même les propos du patriarche Jean-Marie Le Pen qui avait estimé en 1987 que les chambres à gaz étaient «un point de détail» de la Seconde Guerre mondiale. Interrogé sur ce sujet mercredi sur BFM Alsace, Laurent Gnaedig, candidat dans la 1re circonscription du Haut-Rhin, a estimé que ces propos «n’étaient pas antisémites» avant de s’excuser le lendemain. On peut également citer Christian Perez, candidat dans la 8e circonscription du Finistère et lui aussi en lice dimanche, annonçant sur X en 2021 boycotter les supermarchés Carrefour au motif que ceux-ci refusaient désormais de vendre le journal antisémite Rivarol… Peutêtre aussi parce qu’il a un temps côtoyé son directeur, Jérôme Bourbon, multicondamné pour ses propos incitant à la haine des juifs et plume négationniste. Enfin, il y a Agnès Pageard et ses obsessions antisémites. La candidate dans la 10e circonscription de Paris – éliminée au 1er tour – qui, au fil des dernières années, a qualifié les juifs de «peuple de trop» sur X, invité ses followers à relire les écrivains antisémites Henry Coston et Emmanuel Ratier ou fait une utilisation compulsive de la question «Qui ?» abondamment utilisée par les antisémites pour questionner la mainmise des juifs derrière tous les maux du siècle. Contrairement à LFI, le RN n’a pas choisi de retirer son investiture à Agnès Pageard, «l’une des militantes les plus actives» à Paris selon un cadre RN interrogé par Libération.

LES POUTINISTES ET LES COMPLOTISTES L’Ukraine, «le plus grand fournisseur d’enfants pour les réseaux pédophiles» «Le RN est le parti des patriotes, mais lesquels ?» La blague circule en ligne, notamment depuis les révélations sur les très poutinophiles candidats du RN aux législatives. Une quinzaine de personnalités investies par le parti et qui ont, comme l’a notamment rappelé Mediapart, joué les «observateurs» lors de simulacres d’élections en Russie ou sont connues pour leur engagement au sein d’associations notoirement proches du Kremlin. Tous se sont qualifiés pour le second tour et deux d’entre eux, des sortants, ont même assuré leur siège dès dimanche. Bruno Bilde (12e circonscription du Pas- Suite page 4 Suite de la page 3 de-Calais), qui a «observé», sur place, la présidentielle russe de 2018, théâtre de fraudes massives. Julie Lechanteux (5e du Var), qui a été «observatrice électorale» en Russie en 2020. Un voyage financé par un «mystérieux bienfaiteur» selon le Monde. Nombre de frontistes relaient la propagande du Kremlin. Comme Rémy Berthonneau (12e de Gironde), qui a participé à une tribune dans le Figaro dénonçant le «scandale» des sanctions européennes qui ont suivi l’annexion de l’Ukraine. L’homme a été le dirigeant à Moscou de Cifal, société française visée par une enquête pour «corruption d’agent public étranger». Et s’est senti obligé d’assurer mi-juin à Sud Ouest qu’il n’a «plus de lien avec la Russie». C’est encore Sophie Dumont (4e de la Côte-d’Or) sur X qui, déjà citée pour ses obsessions antisémites, partage également des propos décrivant l’Ukraine comme «le plus grand fournisseur d’enfants pour les réseaux pédophiles». Car le complotisme n’est jamais loin au RN. Chez ceux qui voient en Emmanuel Macron un «agent de Rotschild» manipulé par «la haute maçonnerie» (Corine Fougeron, 2e d’Indre-et-Loire) ou ceux qui n’ont que la thèse conspirationniste du «grand remplacement» à la bouche (comme Pierre Gentillet, 3e du Cher, notoirement pro-Poutine).

LES SUPRÉMACISTES Casquette nazie et tee-shirt floqué de la croix celtique «Ça y est, Jean Moulin est de retour.» Jordan Bardella s’est bien moqué du premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, en débat sur France 2 avant le premier tour des législatives. La pique, digne d’un troll d’extrême droite sur les réseaux sociaux, a pris une autre allure après la publication, par Libération, d’une photo de Ludivine Daoudi, candidate RN posant tout sourire avec une casquette de la Luftwaffe allemande et ornée d’une croix gammée. Si celle-ci, en lice dans la 1re circonscription du Calvados et dont nous avons aussi révélé les liens avec les ultranationalistes du Parti de la France, a été désavouée par le RN, il ne s’agit pas, là non plus, d’une simple «brebis galeuse» comme elle est présentée par Jordan Bardella et Marine Le Pen.

Julie Apricena, suppléante de Pierre Gentillet dans la 3e circonscription du Cher, n’a, elle, jamais été sanctionnée malgré des photos sur lesquelles elle porte un tee-shirt frappé de la croix celtique des néofascistes et portant l’inscription «White Pride Worldwide» («fierté blanche partout dans le monde»). Pas plus que pour son appartenance au Bloc identitaire, héritier du mouvement Unité radicale, interdit après l’attentat raté contre Jacques Chirac perpétré en 2002 par un de ses militants.

Suppléant dans la 2e circonscription de l’Aube, Philippe Arbona partage également sur son compte Facebook ses accointances avec la marge la plus radicale. Par exemple en publiant un visuel d’hommage à Sébastien Deyzieu, militant de l’OEuvre française, mort en marge d’une manifestation interdite en 1994. Arbona accompagne la publication du slogan des néofascistes français qui commémorent chaque année l’événement : «Sébastien présent.» Sur Facebook toujours : Monique Becker, candidate qualifiée dans la 2e circonscription des Pyrénées-Atlantiques, partage sa passion pour l’OAS. En 2022, elle y diffuse un long texte louant «un sigle disparu dans l’honneur et la fierté du devoir accompli» et relativisant les crimes des membres de cette organisation terroriste d’extrême droite, affirmant qu’ils ont «exécuté des individus communistes et gauchistes qui étaient complices de ceux qui ensanglantaient l’Algérie». Cette «justice» expéditive de l’OAS a fait près de 3 000 victimes en métropole et en Algérie.

LES CLIMATOSCEPTIQUES «Rien ne prouve l’effet de serre du CO2» Certes, la ligne officielle du RN n’est pas climatosceptique. En revanche, moult déclarations individuelles le sont. Aujourd’hui encore, des candidats nient ouvertement le changement climatique et la responsabilité des activités humaines. La liste n’est pas exhaustive mais, par exemple, Ivanka Dimitrova, candidate en Seine-et-Marne, assure sur X qu’il ne faut pas avoir «peur» d’un «hypothétique réchauffement». Hervé de Lépinau, réélu dans le Vaucluse, est convaincu que «deux degrés de moins [de température planétaire] ne changera rien à l’affaire». Guillaume Bigot, candidat à Belfort, clame que «rien ne prouve l’effet de serre du CO2». Sans compter Grégoire de Fournas, en Gironde, qui multiplie depuis plusieurs années les commentaires goguenards (et ignorants). «Le réchauffement climatique… #neigeauprintemps», raille-t-il à propos d’une vidéo de vignes bordelaises sous la neige prise en mars 2020.

Nombreux sont aussi ceux qui disqualifient le travail des scientifiques. Prenant exemple sur Marine Le Pen qui estime que les rapports du Giec sont «alarmistes». Ces documents réalisés par des scientifiques sont pourtant une référence incontestable pour sa rigueur et sa méthodologie. Cela n’empêche pas Thomas Ménagé (4e du Loiret) d’affirmer que les experts du Giec «ont parfois tendance à exagérer». Ni Jean-Michel Cadenas (2e de Mayenne) de les accuser de «semer la panique partout». Ni René Lioret (5e de Côte-d’Or) d’arguer que «tous les scientifiques n’approuvent pas le Giec». En 2022, à l’occasion de la parution d’un livre de Christian Gerondeau, figure notoire des climatosceptiques, Florent de Kersauson (2e du Morbihan) avait écrit sur X : «A lire et relire, les 12 mensonges du Giec ou les 12 façons de nous asservir. Débarrassonsnous des écolos et de tous ceux qui promeuvent leurs mensonges.» LES HOMOPHOBES L’homosexualité comparée à une pathologie Que dire de Jérôme Carbriand ? Selon l’Humanité, ce candidat soutenu par le RN dans la 4e circonscription de l’Essonne a tenu entre 2012 à 2014 un blog dans lequel il comparait, entre autres, l’homosexualité à une pathologie : «Le sujet pédéraste avait raté un stade de la sexualité, avait en lui un manque, avait en soi subi une aversion du processus sexuel normal». Il énumérait ensuite des caractéristiques qui seraient, selon lui, propres aux homosexuels, «cherch[ant] souvent à imiter la femme». «La débauche et tant d’autres choses, leur féminisation venant du fait qu’ils s’identifient grandement à leur mère», écrivait-il. Contacté par l’Huma, Jérôme Carbriand s’est défendu en qualifiant ses écrits de «pamphlétaires». Mouais...

TRISTAN BERTELOOT, MAXIME MACÉ, ANAÏS MORAN et PIERRE PLOTTU

Gilles Rioux, suppléant dans le Calvados, s’est livré sur Facebook à un décompte des politiques binationaux en précisant que Yaël Braun-Pivet et Meyer Habib étaient «franco-israélites».

Le Figaro, no. 24841
Le Figaro, vendredi 5 juillet 2024 751 mots, p. 6

Politique

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4 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

L'écologiste Marine Tondelier, petite notoriété, grandes ambitions

Flurin, Richard

La vidéo tourne en boucle sur les réseaux sociaux. Une femme à la veste verte, des sanglots dans la voix, s'en prend vivement au ministre de l'Économie qui la précédait au micro de France Inter. Au lendemain du premier tour des législatives anticipées, lundi, Bruno Le Maire vient de déclarer qu'il n'étend pas le «barrage républicain» jusqu'à La France insoumise, en raison du «communautarisme» du mouvement, de son «antisémitisme», sa «violence», qui en fait un «danger pour la nation», affirme-t-il. «Cela fait dix ans que je vis dans une ville tenue par le RN, c'est un comportement de lâche et de privilégié, c'est hors sol, c'est lunaire, c'est pas à la hauteur de l'histoire» , lui rétorque cette opposante.

Combien d'internautes auront reconnu Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, peu connue du grand public ? Sa sortie aura en tout cas marqué les esprits dans une actualité politique bouillonnante, qui suscite un regain inédit d'intérêt de la part des Français. Les millions de vues sur TikTok, Instagram et X lui garantissent une petite notoriété au-delà des cercles militants habituels, au point qu'une pluie de portraits élogieux lui ont été consacrés dans la presse ces derniers jours.

La chef des Verts est élue locale à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), fief dont Marine Le Pen est redevenue députée dès le premier tour dimanche dernier. Dans ce territoire témoin de la poussée vertigineuse du Rassemblement national, Marine Tondelier - qui est cette fois suppléante - avait affronté la nationaliste aux législatives de 2012, 2017 et 2022. «Elle a une connaissance intime de l'extrême droite dans ce coin où elle a grandi, comme ses parents et ses grands-parents», raconte Alexis Braud, cadre écologiste, assurant que son émotion «n'est pas feinte». Un autre dit toute sa «fierté» de la voir en première ligne.

Le phénomène est savamment entretenu par l'intéressée, qui se démultiplie sans jamais quitter sa veste vert pomme pour être mieux identifiée, façon cravate rouge de Jean-Luc Mélenchon. «Quand je l'ai, les gens viennent me voir», confiait-elle mercredi dans Libération, dont elle a fait la une, entre un « 20 H » de TF1 mardi et un grand oral sur BFMTV mercredi, avant une matinale sur CNews jeudi. Cette hyperactivité médiatique la pousse parfois à la faute. Par exemple, lorsqu'elle a maladroitement justifié, sur BFMTV, les propos injurieux d'une musique anti-RN par «la culture du rap, qui est comme ça» et ses «codes» , qui sont «violents pour les femmes». De quoi rappeler une récente polémique qui a marqué au fer rouge le mandat de Marine Tondelier à la tête des Verts.

Pour ses premières universités d'été, au Havre en août dernier, elle avait choisi de maintenir l'invitation du rappeur Médine en dépit d'un tweet jugé antisémite. Une décision controversée qui avait poussé l'ancien premier ministre, Édouard Philippe, à annuler sa participation.

Aujourd'hui engagée dans sa campagne médiatique, Marine Tondelier se montre soucieuse, chaque fois, de s'imposer comme la force motrice des dynamiques d'union qui se mettent en place : d'abord à gauche, avant le premier tour, au sein du Nouveau Front populaire, puis au sein du front républicain pour le second tour. «Cette stratégie du trait d'union est savamment travaillée pour lui permettre de revenir dans le jeu», confie un Vert de premier plan. Et d'ajouter : «Elle a une chance d'enfer.» La dissolution et ses conséquences offrent en effet l'occasion à celle qui dirige Les Écologistes depuis un an et demi de faire oublier la contreperformance de son parti aux élections européennes (5,5 %, pire score depuis trente ans). Ce que beaucoup de cadres identifient comme des mauvaises décisions stratégiques de Marine Tondelier les encourageaient, à la fin de la campagne, à convoquer un congrès anticipé pour la mettre hors jeu.

Mais tout cela semble évaporé. En tout cas pour l'instant. «Elle est sur un petit nuage», raille un opposant interne. Cette source, présente lors d'un récent conseil national, confie qu'elle s'imagine même occuper les fonctions de premier ministre dans un gouvernement d'union nationale. C'est sans compter sur le ressentiment qu'a pu provoquer chez ses partenaires socialistes et communistes sa promptitude à transiger avec les Insoumis au soir de la dissolution. «Tout son groupe ne tient que parce que LFI lui file les meilleures circos de France» , fulmine un haut gradé communiste. À la tête de l'appareil, Marine Tondelier ne brigue pas, au reste, de mandat de député. Or c'est à l'Assemblée nationale que le débat politique sera propulsé dès lundi. La parenthèse enchantée pourrait être de courte durée. R.F.

L'Humanité
vendredi 5 juillet 2024 1321 mots, p. 12

« Si l'État veut recoloniser, il nous trouvera en face »

Entretien réalisé par Benjamin König

La Kanaky - Nouvelle-Calédonie vote également à l'occasion des législatives. Alors que la situation demeure très tendue, le second tour pourrait voir l'élection d'un indépendantiste, Emmanuel Tjibaou, une première depuis 1986.

C'est dans un contexte très particulier que la KNC vote pour ces législatives. Vous êtes candidat pour la première fois à une élection : qu'est-ce qui vous a décidé ? Il n'y a pas eu de député indépendantiste depuis 1986 : pourquoi est-ce possible cette fois-ci ? Vous portez un nom très connu, en métropole comme en KNC, ce symbole est-il important ? Cette stratégie ne visait-elle pas à diviser les indépendantistes et à affirmer le maintien de la KNC dans la France ? Depuis un mois et demi, le peuple kanak est engagé dans une lutte pour maintenir ce processus de décolonisation. Votre frère, Joël Tjibaou, est d'ailleurs emprisonné à Nouméa dans le cadre de cette lutte. Comment analysez-vous la période et la situation vis-à-vis de la France ? Les droites calédonienne et française sont proches. En France, l'extrême droite pourrait arriver au pouvoir, et on sait que Nicolas Metzdorf (député sortant de la droite radicale, en position d'être réélu dans la 1re circonscription) en est proche. Quelles seraient les conséquences pour vous ? L'ensemble de la droite et le RN se sont prononcés pour un maintien dans la France et pour le dégel du corps électoral, y compris Jordan Bardella il y a trois jours... Si vous êtes élu, il y aurait pour la première fois un sénateur, Robert Xowie, et un député kanak : quel message voudrez-vous porter respectivement au Sénat et à l'Assemblée ?

Homme de culture, le fils de Jean-Marie Tjibaou est le candidat du mouvement indépendantiste, le FLNKS, dans la 2de circonscription de l'archipel. Malgré un découpage défavorable, Emmanuel Tjibaou est arrivé en tête du 1er tour avec 44,06 % des voix, devant Alcide Ponga, le candidat de la droite anti-indépendantiste (36,18 %). Dans un contexte brûlant, son élection sonnerait comme un message et un symbole fort en métropole comme en Kanaky-Nouvelle-Calédonie (KNC).

C'est dans un contexte très particulier que la KNC vote pour ces législatives. Vous êtes candidat pour la première fois à une élection : qu'est-ce qui vous a décidé ?

Je me suis engagé pour la première fois sur un mandat électif car étant donné la situation du pays, l'Union calédonienne et le FLNKS ont considéré qu'il fallait un candidat pour porter la parole du peuple kanak au sein du Palais Bourbon, défendre la nécessité de reprendre un dialogue serein avec l'État. Je suis un militant de base dans la section de Tiendanite, je viens du domaine de la culture, pour la préservation de l'identité kanak, en collectant les traditions orales, en réalisant des films, pour marquer le chemin parcouru par nos communautés depuis l'engagement des indépendantistes. C'est dans cette perspective que l'on m'a proposé d'être candidat, sur la base des arguments que nous portions déjà en 2022 face à l'impasse institutionnelle.

Il n'y a pas eu de député indépendantiste depuis 1986 : pourquoi est-ce possible cette fois-ci ? Vous portez un nom très connu, en métropole comme en KNC, ce symbole est-il important ?

C'est vous qui voyez le symbole. Pour nous, l'important est le troisième référendum avorté de 2021, qui nous a laissé un sentiment de frustration. Quand on ouvre le droit à l'autodétermination pour le peuple kanak, qui accepte de cheminer avec les autres communautés vers cette perspective, on ne peut pas nous demander d'y renoncer. Nous devons dépasser les tensions internes - y compris au sein du FLNKS - nées de la stratégie engagée par l'État, qui reste floue...

Cette stratégie ne visait-elle pas à diviser les indépendantistes et à affirmer le maintien de la KNC dans la France ?

Oui, les engagements validés depuis Michel Rocard et confirmés en 1998 n'ont pas été respectés. L'État s'était engagé à rester impartial et à accompagner les partenaires dans le processus de décolonisation. Il doit reprendre ce rôle.

Depuis un mois et demi, le peuple kanak est engagé dans une lutte pour maintenir ce processus de décolonisation. Votre frère, Joël Tjibaou, est d'ailleurs emprisonné à Nouméa dans le cadre de cette lutte. Comment analysez-vous la période et la situation vis-à-vis de la France ?

C'est très simple, la lutte se fait par tous les moyens : politiques, économiques, et par la fondation d'un nouveau pacte social, comme cela a été le cas en 1988 et 1998. Remettre en cause les engagements en matière de corps électoral ou de ressource minière, en nous faisant miroiter l'obtention de crédits pour engager la relance économique, est une manière primaire de négocier une sortie de crise.

Les droites calédonienne et française sont proches. En France, l'extrême droite pourrait arriver au pouvoir, et on sait que Nicolas Metzdorf (député sortant de la droite radicale, en position d'être réélu dans la 1re circonscription) en est proche. Quelles seraient les conséquences pour vous ?

Le partenaire peut venir de Mars : si c'est le représentant de l'État français, nous discuterons avec. Nous restons sur les objectifs fixés validés par l'État français, qui à ma connaissance n'a pas renié les accords de Nouméa - les loyalistes non plus. Aujourd'hui, les partenaires doivent examiner la situation à l'issue des trois référendums, comme le stipulent les accords, point.

L'ensemble de la droite et le RN se sont prononcés pour un maintien dans la France et pour le dégel du corps électoral, y compris Jordan Bardella il y a trois jours...

Oui, je l'ai lu dans la presse. Mais nous ne changerons pas de position pour faire plaisir à Monsieur Bardella ou qui que ce soit. Nous sommes dans une situation coloniale et l'État s'est engagé dans la décolonisation, donc s'il indique clairement qu'il recolonise, il nous trouvera en face. Nous n'avons jamais renié nos engagements et la paix sociale depuis 1988. C'est aussi pour cela que je m'engage : pour rappeler à tous les députés que ces accords-là ont été validés par la représentation nationale française. La situation que nous pourrions avoir dimanche serait d'ailleurs la même qu'en 1987 avec la cohabitation, avec Chirac, Pons ou Pasqua, avec déjà un nationalisme qui ne disait pas son nom.

Si vous êtes élu, il y aurait pour la première fois un sénateur, Robert Xowie, et un député kanak : quel message voudrez-vous porter respectivement au Sénat et à l'Assemblée ?

Avec 60 % de participation au lieu des 30-35 % habituels, cela voudrait dire que le peuple calédonien se prononce pour des orientations qui sont claires, indépendantistes, à l'Assemblée comme au Sénat. Ce serait un message fort pour la représentation nationale et l'État, malgré le loupé du troisième référendum.

Le Monde
élections législatives, vendredi 5 juillet 2024 1110 mots, p. 6
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4 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Reportage

Calvados : « Entre deux dangers, on évite le pire »

Dans la 4e circonscription, le candidat communiste s’est retiré en faveur du député MoDem sortant

Franck Johannès

Dives-sur-Mer, Villers-sur-Mer (Calvados) - envoyé spécial - Pierre Mouraret n’a pas attendu les consignes nationales. Il en a parlé avec sa suppléante et, arrivé troisième dans la 4e circonscription du Calvados, a aussitôt décidé de se désister au profit du candidat du gouvernement. En serrant les dents. « Ce n’était pas de gaieté de cœur, c’était compliqué,admet le maire communiste de Dives-sur-Mer. Mais je ne peux pas admettre qu’il y ait un député d’extrême droite dans la circonscription, et un de plus à l’Assemblée nationale, alors que ça va déjà être très juste. »

Dives-sur-Mer, un peu plus de 5 000 habitants, à deux pas de Deauville, est un petit îlot communiste au milieu de l’océan conservateur de la Côte fleurie. « On est un point rouge sur la carte » , sourit Pierre Mouraret, le candidat du Nouveau Front populaire (NFP), dans une commune qui a longtemps eu une solide population ouvrière. Il a 74 ans, une fine moustache patiemment taillée, et c’est son troisième mandat. La municipalité est communiste depuis soixante-dix ans, et, quand on est maire de Dives, on y reste : il n’y a eu que trois maires depuis 1953.

Au premier tour des législatives, le Rassemblement national, avec sa candidate Chantal Henry, a obtenu 33,7 % des voix, à peine plus qu’aux européennes (32,4 %), mais avec près de 15 points de plus qu’en 2022. Elle est conseillère régionale depuis 2015, à peu près inconnue dans la circonscription, « ses propres amis ne la connaissent pas, assure Pierre Mouraret, mais peu importe, elle est portée par la vague ». Christophe Blanchet, le député MoDem sortant, est en deuxième position, à moins d’un point de la candidate du RN, avec 32,8 % des voix, mais il a gagné quelque 4 500 voix depuis le premier tour des législatives de 2022.

Arrive en troisième position, Pierre Mouraret, 19,8 % des suffrages, avec trois points de moins qu’en 2022 mais plus de 2 300 voix de plus : la participation a surtout profité au RN. Reste Sophie Gaugain, du parti Les Républicains, maire de Dozulé, dont le score s’est sérieusement tassé avec 10,9 % des voix, et qui ne pouvait prétendre à un second tour. Elle a indiqué que, à titre personnel, elle « ne saurait voter pour une candidate du Rassemblement national, parachutée, sans lien ni travail pour notre territoire ».

« Les gens se sentent méprisés »

Le député sortant, Christophe Blanchet, a ainsi toutes les chances d’être réélu, d’autant que le candidat n’a pas vraiment le couteau entre les dents. C’est à gauche que la pilule passe le plus mal. « Il y a des gens qui viennent me dire “bravo, et merci de vous être désisté”,explique le maire communiste de Dives, mais d’autres “comment on peut encore nous demander de voter pour le candidat de Macron ?” Alors on en parle, on dit que, quand il y a deux dangers, on évite le pire. » Le NFP, dans la circonscription, c’est surtout le Parti communiste français et le Parti socialiste, avec une petite frange La France insoumise dans la périphérie de Caen, et guère d’écologistes ; en somme, une union de la gauche à l’ancienne.

Pierre Mouraret en veut terriblement au chef de l’Etat. « Je suis dans une colère noire,dit le maire. Après la politique qu’il a mise en œuvre, les gens se sentent méprisés, relégués. Derrière le bling-bling de Deauville-Trouville, il y a beaucoup de souffrance, les salaires sont très bas, il devient presque impossible de se loger, avec la multiplication des Airbnb sur la côte. Et après le résultat catastrophique des européennes, c’était de la folie de dissoudre, les gens n’allaient pas se désavouer. Il fallait laisser le temps que la pâte retombe. » Il votera pour Christophe Blanchet, il le reconnaît, « un type sympa et très présent, qui se dit indépendant, comme tous les macronistes ». Et omet de signaler, par charité, qu’il a encore en travers de la gorge le parrainage de Christophe Blanchet à Marine Le Pen en 2022. Non pour la soutenir, avait dit le député, mais pour que « l’élection présidentielle puisse se dérouler dans des conditions pleinement démocratiques ».

Christophe Blanchet, lui, rayonne. C’est un grand gaillard de 51 ans, aussi bavard que souriant, qui ratisse la circonscription à bord d’un grand camion bleu sur lequel ne figure prudemment aucune mention du président de la République ou du gouvernement, ni même du MoDem. Il s’entend bien avec le maire de Dives. « On partage les mêmes valeurs fondamentalement républicaines,dit le candidat. Je lui ai dit au téléphone, après son désistement. Je tâcherai d’en être digne, son désistement m’engage. Nous portons aussi les valeurs sociales, au MoDem, nous aussi nous sommes pour la taxation des superprofits. »

« Permanence mobile »

Il fait du terrain, même s’il y a, pour l’heure, surtout des touristes sur la côte. Depuis sa première élection, en 2017, il parcourt tous les deux ans à vélo les 117 communes de la circonscription. Un vélo électrique, quand même, « le pays d’Auge n’est pas si plat ». Soit 780 km en douze jours, à la fin du mois de juillet. « Le costume-cravate, ça met une distance,convient le candidat. Quand on me voit arriver en short et en sueur, ça donne une autre image du député. » Il reste quarante-cinq minutes dans chaque commune, le maire du coin rassemble ceux que ça intéresse, et il fait une réunion publique avec un verre de cidre chaque jour dans le dernier bourg de la tournée, « où il n’y a jamais moins de cent personnes ».

Et puis il y a sa « permanence mobile », son fameux camion de campagne, dans lequel patientent son épouse et un chien minuscule. « Je me suis rendu compte en 2022 que les gens ne venaient pas à la permanence,raconte Christophe Blanchet. Parce que certains habitent à une heure de route, d’autres n’ont pas le permis, pour d’autres enfin c’est trop cher. Alors je me suis rendu accessible. Les gens appellent, je vais à eux. Même l’hiver. On est sur les marchés, les gens font la queue devant ma permanence mobile, on leur offre un café. Et ils disent, “pourtant, c’est pas les élections ?” » Il a encore créé un « conseil de circonscription » d’une centaine de personnes, qui débat hors de toute étiquette politique (il y a même une candidate de Reconquête !), des problèmes de société, du logement à la fin de vie.

Le Monde
Carnet, vendredi 5 juillet 2024 3117 mots, p. 20,21
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3 juillet 2024 - Le Monde (site web)
4 juillet 2024 - La Matinale du Monde

Roland Dumas

Ancien ministre et ex-président du Conseil constitutionnel

Bertrand Le Gendre et Raphaëlle Bacqué

Roland Dumas était un séducteur, aimant jusqu’à l’impudence les manœuvres, les femmes et l’argent. Il était aussi d’une intelligence subtile et d’un entregent irrésistible, habile à se tirer des mauvais pas où ses intrigues l’entraînaient.

Lorsqu’en 1995 François Mitterrand le nomma à la présidence du Conseil constitutionnel, deux mois avant de quitter l’Elysée, il fut accueilli dans cette haute institution avec des murmures de réprobation : « Il lui manque une case, celle de la morale… » , s’insurgeaient les gardiens de la Constitution. L’ancien ministre des affaires étrangères ne fit rien pour les démentir. Moins de cinq ans plus tard, il fut contraint à la démission, pris dans le scandale de l’affaire Elf au milieu d’affairistes de droite et de gauche et de courtisanes de haut vol.

Cet amateur de bel canto continua cependant de paraître dans les soirées de première à l’opéra, sa Légion d’honneur faisant une goutte sanglante sur le revers de son habit. Ces dernières années, avant que la mort le saisisse à l’âge de 101 ans, comme l’a appris Le Monde, confirmant une information du Figaro, mercredi 3 juillet, il se félicitait volontiers d’avoir traversé l’existence comme on glisse sur une montagne russe. Avec des très hauts et des très bas. « Le contraire d’une vie ordinaire », disait-il en recevant chez lui, au cœur de l’île Saint-Louis, à Paris, dans l’immeuble où avait vécu la sculptrice Camille Claudel et où il collectionnait tableaux, gravures et livres anciens, sa robe d’avocat pendue dans l’entrée.

Roland Dumas, né le 23 août 1922 à Limoges, devait sans doute cet esprit d’aventure à la tragédie qui avait marqué sa jeunesse. Son père, Georges Dumas, un fonctionnaire des finances entré tôt dans la Résistance, est fusillé en mars 1944 par les Allemands. Roland Dumas participe lui aussi à la Résistance. Pas aussi glorieusement qu’il l’affirmera, mais en prenant des risques. En mai 1942, projetant d’organiser avec des camarades étudiants le boycott d’un concert de l’orchestre philharmonique de Berlin, il est arrêté par la police française et interné au fort Barraux, près de Grenoble. Il parvient à s’en évader rapidement, et garde de ces années-là le goût des sensations fortes où la vie se joue sur un coup de dés.

Après la guerre, le voilà qui se lance dans des études de droit, puis à l’Institut des langues orientales et à la London School of Economics, grâce à une bourse de deux ans réservée aux enfants de résistants. Installé à Paris, il tâte d’abord du journalisme, à l’Agence économique et financière puis au service étranger de L’Information, ancêtre du Nouveau Journal et de La Tribune. Il opte finalement, en 1950, pour le barreau. Parce que, dira-t-il, cela « correspondait le mieux à ma formation, à mon caractère, à mes ambitions et à mes dons ».

Ses débuts comme avocat sont retentissants. Séduisant, beau parleur, il est aussi un défenseur engagé. Dès 1956, l’année où il installe son cabinet sur l’île Saint-Louis, il obtient ainsi l’acquittement de Georges Guingouin, l’ancien « préfet du maquis » de la Haute-Vienne, de la Corrèze et de la Creuse, que la justice française tient pour responsable de crimes commis par des résistants incontrôlés.

Il obtient pareillement l’acquittement de Jean Mons, secrétaire général de la défense nationale, dans l’affaire dite des « fuites » de secrets militaires dont aurait bénéficié le Parti communiste français en pleine guerre d’Indochine. C’est là un moment-clé de la vie de Roland Dumas, qui relie le passé au futur. Jean Mons était un ami de son père. Il a veillé sur le fils à sa mort et l’a aidé matériellement. Le dossier est d’abord politique, et il s’agit d’éclabousser à la fois Mons, Pierre Mendès France et François Mitterrand, respectivement président du Conseil et ministre de l’intérieur en 1954, qui doivent se défendre d’avoir couvert ces fameuses « fuites ». Jean Mons est acquitté en 1956. Et Dumas fait la connaissance de Mitterrand.

Désinvolture et roublardise

« Après ces deux affaires, j’étais lancé », reconnaîtra plus tard Roland Dumas. De fait, l’avocat plaide bien d’autres causes politiques : l’affaire du « réseau Jeanson », ces Français qui soutiennent le FLN algérien ; l’affaire Ben Barka, l’opposant marocain enlevé en plein Paris ; celle de la Garantie foncière, un scandale financier où sont impliqués des élus gaullistes ; l’affaire Markovitch, un assassinat sur fond de soirées échangistes auxquelles la rumeur parisienne mêle honteusement Claude Pompidou, l’épouse de l’ancien premier ministre ; l’affaire de l’assassinat du prince Jean de Broglie, ancien ministre de De Gaulle, proche de Valéry Giscard d’Estaing… Dans les prétoires et à la ville, l’avocat du Canard enchaîné qu’est devenu Roland Dumas ne rate pas une occasion de discréditer le pouvoir de droite.

Dumas ne s’en tient pas, cependant, à la seule politique. Ami des arts et des lettres, il contribue à régler les successions des peintres Giorgio de Chirico, Georges Braque et Juan Gris. Et aussi celle du psychanalyste Jacques Lacan, qu’il a défendu contre d’anciens disciples après la dissolution de l’Ecole freudienne de Paris. Il sera le dernier avocat de Picasso, presque un ami, et veillera sur les intérêts de Jacqueline Roque, la veuve de l’artiste, à la mort de celui-ci. Il y gagnera quelques toiles de maître et parfois une mauvaise réputation.

Exécuteur testamentaire d’Annette Giacometti, l’épouse du sculpteur, il sera ainsi condamné en 2007, aux côtés du commissaire-priseur Jacques Tajan, pour « complicité d’abus de confiance ». C’est à Roland Dumas aussi que fait appel l’écrivain Jean Genet peu de temps avant sa mort, survenue en 1986, confiant à l’avocat trois mallettes de manuscrits inédits que celui-ci a longtemps gardés pour lui. Il ne s’en séparera qu’en 2019, au profit de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine, l’IMEC.

Au milieu des années 1950, cependant, Roland Dumas est entré en politique, dans le sillage de François Mitterrand, comme député de la Haute-Vienne (1956), le département de Limoges, où une avenue porte le nom de Georges Dumas. Député par intermittence pendant trois décennies, Roland Dumas est aussi un député nomade, successivement élu de son département natal (1956-1958), de la Corrèze (1967-1968) et de la Dordogne (1981-1983 puis 1986-1988).

Il n’est pas encore un intime de François Mitterrand, mais, comme ce dernier, il a refusé l’investiture de De Gaulle en 1958. A l’instar de Mitterrand, Roland Dumas le paie d’une longue éclipse politique, avant de s’accommoder, pragmatique, des institutions de la Ve République, dont il sera plus tard un ministre. Franc-maçon, plus radical-socialiste que socialiste, le député n’est pas un idéologue. La gauche est sa famille naturelle, de naissance et de fidélité. Mais, élu de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste, ce petit parti créé sous l’impulsion de François Mitterrand, il prendra bien garde ensuite à toujours rester en marge des instances du PS, où sa désinvolture et sa roublardise le desservent.

Cela ne l’empêche pas, bien sûr, de participer à l’ascension de la gauche vers le pouvoir. Après que François Mitterrand a remporté la présidentielle, le 10 mai 1981, lorsque la gauche remonte à pied jusqu’au Panthéon, Roland Dumas figure au premier rang, seul à porter un costume crème et les cheveux dans le cou, bien visible parmi les fidèles. Ce grand amateur de chant lyrique – qu’il pratique régulièrement – a fait venir pour l’occasion le ténor Placido Domingo afin qu’il chante La Marseillaise, accompagné de l’Orchestre de Paris dirigé par Daniel Barenboim.

Interlocuteur de Kadhafi

Le nouveau président lui confie de discrètes missions. Essentiellement à l’étranger, auprès des pays arabes. Comme journaliste dans les années 1950, il a interviewé Mohammad Mossadegh, l’éphémère premier ministre nationaliste de l’Iran, et aussi le général Naguib, le chef de file des militaires qui, en Egypte, ont renversé le roi Farouk.

Dumas ne porte pas dans son cœur Israël, dont il a dénoncé, en 1974, « l’esprit théocratique des institutions ». Mélange de conviction et d’intérêt bien compris, son opinion sur l’Etat hébreu le sert dans le monde arabe, où il passe pour un intermédiaire efficace et discret, fin plaideur et polyglotte. Dès 1983, le président de la République l’envoie en émissaire auprès du colonel Kadhafi afin de dissuader la Libye d’envahir le Tchad, ce qui obligerait la France à intervenir. Dumas y conservera de si bonnes relations qu’il sera plus tard l’avocat de la Libye dans plusieurs affaires portant sur des chantiers de construction. Il devient aussi l’interlocuteur zélé de Yasser Arafat, avant que le chef de l’Organisation de libération de la Palestine soit considéré comme fréquentable.

Avec ses manières désinvoltes et son goût des intrigues, Roland Dumas se taille vite une réputation que François Mitterrand lui-même résume dans une formule qui fera florès : « J’ai deux avocats : Badinter pour le droit et Dumas pour le tordu. »Il n’empêche, le chef de l’Etat le nomme en décembre 1983 ministre des affaires européennes, fonction qu’il cumule avec celle de porte-parole du gouvernement en 1984.

En décembre, il est ministre des relations extérieures, et signe en 1986 l’Acte unique européen, qui ouvre la voie au marché unique.De Pékin à Téhéran, le ministre normalise les relations diplomatiques, sans états d’âme quant aux victimes que font chez eux les régimes avec lesquels il traite. « La vie, c’est la vie », répond-il un jour qu’on l’interroge, de retour de Téhéran, sur les violations des droits de l’homme en Iran.

Alors que la victoire de la droite aux législatives, en 1986, le renvoie dans l’opposition, son élection à la présidence de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale suscite un petit scandale politique : la gauche étant minoritaire, il doit sa victoire aux voix du Front national et à un député anonyme de la majorité RPR-UDF, et bat ainsi le centriste Bernard Stasi, farouche adversaire de l’extrême droite.

Après la réélection de François Mitterrand, en 1988, le nouveau premier ministre Michel Rocard tente de s’opposer à la volonté présidentielle de nommer à nouveau son ami au Quai d’Orsay : « Pensez-vous qu’il soit très nécessaire de prendre comme ministre des affaires étrangères un personnage certes talentueux mais aussi discuté que Roland Dumas ? », commence Rocard, bientôt interrompu par un impérieux : « Vous n’y songez pas ! Ce sera Dumas. »

Le ministre partage alors avec Mitterrand la même vision de l’Europe. Ils tiennent les divisions issues de la seconde guerre mondiale pour quasi immuables ou ne pouvant évoluer qu’en vertu d’un processus très lent et contrôlé. Quand le Mur s’ouvre, après des mois d’effervescence à l’Est, les deux hommes croient encore pouvoir freiner le cours des événements. C’est Roland Dumas qui organise, début décembre 1989, la rencontre à Kiev entre Mikhaïl Gorbatchev et François Mitterrand, ce dernier imaginant à tort trouver le président russe dans la même disposition d’esprit que lui. Le ministre n’empêche pas non plus que la visite effectuée quelques jours plus tard par Mitterrand à Berlin-Est prenne l’apparence calamiteuse d’un soutien de la France au régime moribond de la RDA.

Mais Dumas est plus souple, moins engoncé dans ses convictions, et il entretient de longue date avec son homologue allemand Hans-Dietrich Genscher une relation étroite. Quand, pendant quelques mois après la chute du Mur, le climat se dégrade entre le chancelier Helmut Kohl et François Mitterrand, les deux ministres évitent que les tensions ne dégénèrent de façon dommageable. Roland Dumas jouera ensuite, dans le règlement des aspects internationaux de la réunification, un rôle que les Allemands eux-mêmes qualifieront de déterminant. La crise est évitée. L’Allemagne réaffirme son engagement envers l’Europe communautaire ; le traité de Maastricht, tournant de la construction européenne, sera conclu en 1991.

La confiance de Mitterrand

La façon dont Roland Dumas colle à l’approche présidentielle est plus lourde de conséquences à propos de la Yougoslavie. Quand éclatent les conflits, il enfourche sans la moindre distance le préjugé pro-serbe, au nom de considérations anachroniques. C’est seulement in extremis, pour éviter à la France de se retrouver totalement seule en Europe, qu’il obtient de Mitterrand, en janvier 1992, la reconnaissance de l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie.

Mais le mal est fait, qu’une Europe plus unie aurait peut-être pu éviter. La ville croate de Vukovar est en ruine. La France mobilise l’ONU, dont les troupes n’auront pas pour mandat d’empêcher les massacres en Bosnie. Quand l’indignation des opinions est à son comble, c’est Roland Dumas qui invente l’idée d’un tribunal international pour poursuivre les criminels de guerre. « Puisque nous ne voulions pas intervenir militairement, je ne voulais pas que nous apparaissions comme les complices de crimes qui étaient encore en train d’être commis », confiera-t-il plus tard. Bel aveu d’hypocrisie. Bernard Kouchner, dont François Mitterrand a fait un secrétaire d’Etat aux affaires humanitaires en avril 1992, irrite le ministre. Roland Dumas n’est pas du genre à faire dans les bons sentiments ni dans les harangues indignées.

Amateur de plaisirs, cultivant les amitiés à droite et à gauche, goûtant le romanesque, Dumas aime à se comparer à son illustre prédécesseur Talleyrand, qui traversa tous les régimes, de la Révolution à la monarchie de Juillet. Il n’ignore pas qu’on lui en prête d’abord les vices. Le goût de la luxure, la légèreté des principes et le cynisme politique.

Profitant de la pleine confiance du chef de l’Etat, le ministre se coule sans difficulté dans la « Françafrique » version Mitterrand, qui s’articule, comme autrefois avec la droite, autour du président du Gabon Omar Bongo et de la compagnie pétrolière française Elf. Il multiplie pourtant les imprudences. En 1993, alors que prennent fin ses fonctions aux affaires étrangères, il noue des contacts étroits avec Nahed Ojjeh, la fille du ministre de la défense syrien. A la tête d’une fondation caritative, celle-ci se propose de fournir un scanner à la Dordogne, où Roland Dumas tente de se faire réélire député.

Cela n’empêche nullement François Mitterrand de le nommer à la tête du Conseil constitutionnel, juste avant de quitter le pouvoir. Il y est reçu froidement. En quelques jours, il séduit pourtant l’assemblée par sa culture et son entregent. Lorsqu’il plaide, quelques mois plus tard, la validation des comptes de campagne présidentielle de Jacques Chirac et Edouard Balladur, alors que leur dépassement est manifeste et injustifié, personne ne proteste.

Marginalisé en politique

En 1997, le voilà pourtant rattrapé par l’affaire Elf. La compagnie pétrolière a engagé comme chargée de missions délicates Christine Deviers-Joncour, la maîtresse de Dumas alors qu’il était ministre des affaires étrangères, espérant s’attirer les bonnes grâces de celui-ci. Chaque jour, les membres du Conseil constitutionnel et la France entière lisent le récit détaillé de ses amours avec celle qui se nomme elle-même « la putain de la République », découvrant le train de vie princier du couple.

Profitant de leur liaison, Christine Deviers-Joncour a acquis sur les deniers d’Elf un appartement rue de Lille, à Paris, dans le 7e arrondissement. Elle a aussi offert de nombreux cadeaux à Roland Dumas, payés avec la carte de crédit du groupe pétrolier : des restaurants étoilés, des chaussures Berluti sur mesure à 11 000 francs la paire (soit l’équivalent d’environ 2 500 euros aujourd’hui)…

En 2000, le scandale est si retentissant que cinq des huit autres membres du Conseil constitutionnel se décident à demander à leur président de démissionner. Condamné à de la prison ferme en première instance, Roland Dumas est relaxé en janvier 2003 par la cour d’appel Paris. Il en profite pour dénoncer l’acharnement de la presse, celui du Monde en particulier.

Marginalisé par le monde politique, il est aussi discrètement écarté par les gardiens de la mémoire mitterrandienne. On le voit souvent traverser l’île Saint-Louis au bras de la cantatrice américaine Renée Fleming, visitant les galeries d’art, fréquentant toujours l’opéra. Mais le Parti socialiste trouve qu’il sent le soufre.

En 2006, il a été l’un des premiers à soutenir l’humoriste Dieudonné après ses déclarations antisémites. Des photos sont publiées où il pose en souriant aux côtés de Bruno Gollnisch, Jany Le Pen et Alain Soral, alors membres du Front national. Le 16 décembre 2010, l’ancien ministre des affaires étrangères expose tranquillement, devant les caméras de France 3, ses doutes sur les attentats du 11 septembre 2001 contre les tours du World Trade Center, apportant sa voix aux thèses complotistes.

En janvier 2011, alors que Laurent Gbagbo conteste sa défaite à l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire, Roland Dumas débarque à Abidjan en compagnie de son confrère Me Jacques Vergès, afin de soutenir Gbagbo contre la communauté internationale. Les deux hommes se sont rencontrés en 1960 devant les tribunaux militaires, lors des procès de porteurs de valises se battant pour l’indépendance de l’Algérie. Ils se sont affrontés en 1987 dans le prétoire du procès de Klaus Barbie, Vergès défendant l’ancien chef de la Gestapo à Lyon quand Dumas figurait aux côtés des parties civiles. En 1991, lorsque Dumas avait plaidé en faveur de l’intervention française en Irak, lors de la première guerre du Golfe, Vergès avait écrit au ministre des affaires étrangères : « Roland, tu n’es qu’une merde ! » Dumas a fait simplement dire à son confrère : « Dites à Jacques qu’il exagère… »

Moyennant quoi, les deux octogénaires se retrouvent ensemble à défendre le président ivoirien déchu contre les Nations unies, l’Union africaine, l’Union européenne et la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest, qui ont toutes appelé Gbagbo à céder la place à son rival élu Alassane Ouattara. Ce sera son baroud d’honneur, si l’on peut dire.

Ces dernières années, on ne voyait plus Roland Dumas qu’à l’opéra ou aux enterrements des hommes de son époque. Il avait perdu, en mars 2016, son vieil ami, l’ancien avocat et ex-ministre des affaires étrangères allemand Hans-Dietrich Genscher. Il avait paru aux obsèques de Charles Pasqua mais aussi à celles de son vieil adversaire socialiste Michel Rocard. Claudiquant sur sa canne, il avait fini par ressembler, sinon par la dimension historique, au moins par la figure romanesque, à ce « diable boiteux » de Talleyrand.

Libération
vendredi 5 juillet 2024 664 mots, p. 11

AUTRE

Val-de-Marne : Boyard mobilise ses troupes autour d’un barbecue

SACHA NELKEN

AUTRE

L’odeur des merguez grillées commence à embaumer le city stade de la Pinède, à Boissy-Saint-Léger (Val-de- Marne). Il est 18 h 30 ce mercredi. Des dizaines de jeunes jouent au foot autour d’Ayoub, 18 ans, qui gère le barbecue. Sur les tables en plastique installées sur le gazon, tout est prêt. Le pain a été coupé, les bouteilles de soda et les sauces samouraï et algérienne mises à disposition. Le temps défile, le public se rapproche. Les plus petits sont en file indienne à proximité du garde-manger. Toutes les cinq minutes, les plus impatients s’approchent de Louise Brody, collaboratrice du député LFI sortant, Louis Boyard, pour demander quand la nourriture sera servie. «Bientôt, ils vont arriver», répond-elle.

«Ils», ce sont Louis Boyard donc, et son invité du jour, le député insoumis des Bouches-du-Rhône Sébastien Delogu, réélu dès dimanche. Dans la dernière ligne droite des législatives, l’ancien chroniqueur télé organise un «barbecue populaire», un format lancé pendant la campagne de juin 2022. «L’idée, c’est de créer des moments conviviaux où l’on peut parler de politique dans des endroits où les élus ne viennent jamais», explique l’ex-syndicaliste lycéen. Les deux insoumis surgissent, acclamés par la petite foule, pendant qu’une enceinte crache la Bandite du rappeur Jul. Les jeunes, téléphones à la main, s’agglutinent en quête de selfies. Un homme, dont le maillot de l’Olympique de Marseille est floqué Delogu, se fait particulièrement remarquer. Les plus petits, eux, ne bougent pas. Pas question de perdre leur place dans la file d’attente alors que les sandwiches merguez n’ont jamais semblé si proches. On fait monter les deux stars sur un banc. Le Marseillais venu en renfort fait le job pour convaincre les habitants de voter pour son acolyte. «Quand je suis arrivé à l’Assemblée nationale il y a deux ans, je me suis dit “il est vaillant ce petit”, il m’a beaucoup appris. Il faut qu’il redevienne député», scande-t-il.

Dimanche, Louis Boyard est arrivé en tête du premier tour des législatives dans la 3e circonscription du Val-de- Marne. Avec ses 42,17 %, il a devancé largement le can - didat du Rassemblement national, Arnaud Barbotin (27,31 %), et le macroniste Loïc Signor (23,77 %). Mais il se retrouvera dans une triangulaire au second tour. Arrivé troisième, l’ex-journaliste de CNews (qui a quitté la chaîne en 2022, en pleine extrême droitisation par Bolloré) devenu porte-parole de Renaissance a refusé de se retirer, afin de faire barrage au RN, dit-il. «Si je me désiste, j’offre 10 000 voix potentielles, plus les abstentionnistes, au candidat du Rassemblement national qui pourrait faire barrage à Louis Boyard qui suscite […] un rejet particulièrement notable dans la société et dans la circonscription», a-t-il justifié sur les réseaux sociaux. Pas suffisant pour convaincre le député sortant de la pertinence de son choix. «Je vois surtout un petit calcul politique élyséen, grince-t-il. S’il pense que ses voix iront vers l’extrême droite, ça veut dire qu’il a fait campagne pendant trois semaines pour défendre le RN ?» Chez LFI, on se montre en tout cas beaucoup moins agacé par ce maintien, conscient qu’il pourrait bien aider le jeune élu de 23 ans à garder son siège en figeant le rapport de force du premier tour.

Pour ce second tour, Louis Boyard avait deux possibilités : soit changer de stratégie pour tenter de parler à un public plus large, soit continuer de s’appuyer surtout sur la jeunesse et les quartiers populaires. Il a clairement fait le second choix. Rien de surprenant donc à voir le député LFI des Bouches-du-Rhône en renfort. Avec son camarade, devenu une véritable star dans les cercles insoumis et les cités après avoir brandi le drapeau de la Palestine dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, Boyard poursuit les fondamentaux développés pendant la campagne des européennes.

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L'Humanité
vendredi 5 juillet 2024 818 mots, p. 7

« Arpenter le territoire, la méthode Chassaigne »

Maël Galisson

En ballottage favorable dans la 5e circonscription du Puy-de-Dôme après le premier tour, mais suivi de près par la candidate RN, le député communiste, figure locale, ne ménage pas ses efforts pour assurer sa réélection et faire barrage à l'extrême droite.

Puy-de-Dôme, envoyé spécial.

André Chassaigne n'a pas une minute à perdre. À peine sorti des studios de France Bleu pays d'Auvergne, où il a débattu contre la candidate Rassemblement national (RN) Brigitte Carletto, le député sortant de la 5e circonscription du Puy-de-Dôme saute dans sa voiture et repart mener campagne. Arrivé en tête au premier tour des législatives avec 37,77 % des suffrages exprimés, « Dédé », comme on le surnomme dans la région, est préoccupé par la profondeur de la vague RN, à la fois dans le pays et en Auvergne.

Face à lui, le score du parti d'extrême droite est passé de 19,06 % aux législatives de 2022 à 37,02 % des voix le 30 juin, soit un gain hallucinant de 16 631 voix. Alors, l'ancien professeur d'histoire-géographie, élu à l'Assemblée nationale depuis 2002, redouble d'efforts et sillonne le Livradois-Forez au pas de course, des montagnes thiernoises jusqu'à son fief, Saint-Amant-Roche-Savine, afin de rassembler les voix derrière sa candidature et faire barrage. « Je ne suis pas un étalon, mais un cheval de labour, lâche-t-il avec un sourire malicieux, alors je laboure le terrain ». « Arpenter le territoire, c'est la méthode Chassaigne », complète son suppléant, Julien Brugerolles.

10 heures. Sur les marchés de La Monnerie-le-Montel et de Chabreloche, l'élu communiste, tracts de campagne à la main, s'arrête sur presque tous les stands, fait la bise et serre des mains, discute de la poli- tique agricole commune (PAC) avec un producteur-maraîcher et prend des nouvelles des proches d'un autre commerçant. À la mairie de Chabreloche, un échange s'engage avec l'édile, Jean-Pierre Dubost, encore stupéfait par le score du RN, arrivé en tête dans la commune dimanche soir avec 45,07 % des voix : « On se fait des noeuds au cerveau pour comprendre ce résultat, qu'est-ce qu'on a mal fait ? » André Chassaigne parle de l'influence « des médias comme CNews » et de « la stratégie du RN sur TikTok » pour toucher les jeunes.

12 heures. Postés au carrefour de la zone d'activité de Racine, à La Monnerie, André Chassaigne et Julien Brugerolles distribuent des tracts aux automobilistes qui passent, malgré la bruine qui commence à tomber. Certains conducteurs prennent le document sans rien dire puis poursuivent leur chemin, d'autres, reconnaissant « Dédé », s'arrêtent et commencent à discuter avec le député, figure reconnue pour son combat en faveur de la hausse des pensions agricoles et l'instauration de prix rémunérateurs pour les paysans. Quelques minutes plus tard, un automobiliste, chasuble orange sur les épaules, arrive à sa hauteur, refuse le tract en disant qu'il vote « Bardella », avant d'accélérer et de crier par la fenêtre du véhicule, le poing levé : « Vive le RN ! » « Ce genre de scène, ça n'arrivait pas par le passé », note le député, encore interloqué.

Le président du groupe de la Gauche démocrate et républicaine (GDR) à l'Assemblée n'a pas le temps de s'émouvoir, d'autres rendez-vous l'attendent, il reprend la route. Dans le véhicule qui l'emmène à la fromagerie artisanale de Ris pour rencontrer l'équipe de cette TPE/PME, André Chassaigne multiplie les coups de fil. « Si on peut grapiller 20 votes par-ci, 30 votes par-là, il faut le faire, chaque voix compte », estime le parlementaire, arrivé en tête au premier tour avec « seulement » 539 voix d'avance. Il lui faudra donc compter sur un bon report des voix du candidat macroniste (15,54 %) et du candidat LR (8,57 %) au second tour.

« Vous, je vous connais de vue, mais surtout de bulletin ! »

16 heures. Nouvelle séance de tractage, cette fois devant la sortie de l'usine O-I Glass, à Puy-Guillaume. Cette usine de verrerie, à l'origine propriété de la Compagnie fermière des eaux de Vichy, a compté jusqu'à plus de 800 ouvriers dans les années 1970. Rachetée à plusieurs reprises, « restructurée » et appartenant au groupe américain O-I depuis 2004, l'entreprise salarie désormais 311 personnes.

Les premiers employés à quitter les lieux prennent poliment le tract puis filent sans rien demander vers leur voiture. André Chassaigne se présente et tend un tract à un groupe de salariés qui s'avance vers lui, l'un d'eux s'exclame, sourire aux lèvres : « Vous, je vous connais de vue, mais surtout de bulletin ! » Éclats de rire entre le groupe et le député sortant. Un peu à l'écart, Yannick, électronicien, s'éloigne vers sa voiture. « Je ne voterai pas dimanche, indique-t-il, je ne vote plus, ça ne sert à rien, ça ne changera rien pour moi. » Un peu plus loin, Josep (1), lui, est sûr d'aller voter. « Le discours de haine que propage le RN ravive le souvenir de la guerre civile que ma famille a vécue, déclare ce petit-fils de réfugiés espagnols, et je ne veux pas que ça se reproduise ici. »

Le Monde
élections législatives, vendredi 5 juillet 2024 1139 mots, p. 5
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4 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Reportage

En Corrèze, le paradoxe d’une triangulaire favorable à Hollande

L’ex-chef de l’Etat est opposé à une candidate RN et au député sortant LR

Henri Seckel

Meymac, Tulle, Vigeois (Corrèze) - envoyé spécial - François Hollande déambule, mercredi 3 juillet, entre les stands du marché des producteurs de Meymac (Corrèze), sourit et serre des mains, répond « toi non plus ! » quand on lui lance « t’as pas changé ! », prend la pose aux côtés de dizaines de jeunes qui n’étaient pas nés lorsqu’il est devenu président de la République : « J’investis sur l’avenir ! »François Hollande écoute, interroge, mains dans le dos, ventre en avant, bonhomie et bons mots immuables. L’ancien président normal semblerait presque mener une campagne normale.

La 1re circonscription de Corrèze vit pourtant un scrutin hors norme. François Hollande, député local pendant vingt ans (1988-1993 puis 1997-2012), est en train de réussir, à 69 ans, son pari d’un retour en politique, sept ans après avoir quitté l’Elysée. Il est arrivé en tête du premier tour dimanche avec 37,6 % des voix, le voilà en ballottage favorable pour retrouver l’Assemblée nationale – une première pour un ex-président depuis Valéry Giscard d’Estaing, redevenu député en 1984.

« Candidate fantôme »

Le candidat du Nouveau Front populaire (NFP) devra écarter celle du Rassemblement national (RN), Maïtey Pouget, arrivée deuxième avec 30,9 % des suffrages. Un score inédit, vertigineux, sur ces terres historiquement communistes, puis gaullistes, puis socialistes, où le RN avait fait 9 % aux législatives en 2017 et 15 % à celles de 2022. « Quand Macron a annoncé la dissolution, alors que le RN venait de faire 30 % aux européennes, j’ai tout de suite pensé que la réplique serait identique, analyse François Hollande, pas surpris. C’est un vote réflexe. »

Ça n’est, à l’évidence, pas un vote d’adhésion personnelle à cette candidate de 69 ans, que personne ne semble avoir jamais vue dans la 1re circonscription – elle vit d’ailleurs dans la 2e, à Brive –, et dont certains électeurs ignoraient le nom deux jours avant d’aller voter pour elle. Pas besoin de faire campagne, l’étiquette RN a suffi. « J’ai vu des gens, au bureau de vote, qui cherchaient le bulletin Bardella… », soupire Dominique (les personnes citées par leur prénom ont requis l’anonymat), 71 ans, entre deux tracts du NFP distribués sur le marché de Tulle. Commentaire dépité de Pierre, 50 ans, croisé dans un troquet de Seilhac, un village voisin : « S’ils avaient mis une poule estampillée RN, elle aurait fait le même score. »

Maïtey Pouget n’a fait parler d’elle qu’une fois pendant la campagne, après avoir expliqué au micro de LCI qu’en Corrèze, « on commence à être envahi, dans les villes », par les immigrés. Au journaliste déconcerté qui lui faisait remarquer qu’il n’en voyait pas autour d’eux, elle a répondu : « Ils ne sont pas là parce qu’à cette heure-là[midi], ils dorment. »

Le député sortant Francis Dubois (LR, non-ciottiste), troisième avec 28,6 %, ne se remet pas de la gifle de dimanche. « Faire arriver Pouget devant moi, c’est un manque de respect et de considération pour l’élu que je suis », dit ce Chiraquien de 62 ans, enfant du pays, ancien maire et président d’intercommunalité dans le département, qui laboure sa circonscription (« 58 000 kilomètres en un an », selon le compteur de sa voiture).

« J’avais cru comprendre que les gens voulaient des élus proches d’eux, et, là, une candidate fantôme arrive devant moi. Sur ses 20 000 voix, il y a au moins 10 000 électeurs qui ont voté en contradiction avec ce qu’ils souhaitent », suppose-t-il. Son statut de sortant, son ancrage local et sa connaissance du terrain ont pesé moins lourd que les envies dégagistes des électeurs, à qui il en veut : « Ils mélangent tout. »

La 1re circonscription de Corrèze abritera dimanche 7 juillet l’une des 89 triangulaires du pays. Car Francis Dubois a choisi de se maintenir, en dépit d’appels au désistement arrivés de tous les côtés, qui témoignent de la complexité, de la confusion même, d’une situation où chacun pense pouvoir ramener à lui des électeurs déboussolés.

« Battre François Hollande »

Dans la foulée des résultats, François Hollande a ainsi lancé un appel « à tous les républicains, au-delà de la gauche, qui s’est déjà comportée comme il convenait », soulignant que dans la circonscription voisine, la candidate NFP s’était désistée à 20 h 01 dimanche, au profit du candidat LR arrivé second derrière le RN. « Mais ça n’a rien à voir !, s’agace Francis Duboi s. Moi, si je me désiste, les gens vont aller sur la candidate RN ! Et ça, c’est impossible pour le chiraquien que je suis. » « Si Francis Dubois n’est plus là, François Hollande se fait matraquer, prophétise Pascal Coste, président du conseil départemental de Corrèze et suppléant du candidat LR. Les centristes s’abstiendraient et les autres s’en donneraient à cœur joie. »

« Vaste fumisterie ! », réplique Bernard Combes, maire de Tulle et suppléant de François Hollande, lequel ferait, selon lui, « 60-40 » en cas de duel face à Maïtey Pouget. « Qu’on ne vienne pas nous parler d’un maintien pour faire barrage au RN. » En réalité, l’idée de Francis Dubois est moins de barrer le RN que de tenter de rapatrier les électeurs que celui-ci lui a siphonnés depuis 2022 : sur son affiche électorale, il affirme représenter « la seule droite capable de battre François Hollande ».

Mardi midi, c’était au tour… d’Eric Ciotti d’appeler le député sortant à se désister. L’intéressé, qui prenait alors l’apéritif avec des sympathisants dans la commune de Vigeois, a failli s’étouffer avec son kir en découvrant ce tweet : « Je demande à Francis Dubois de se retirer. Il faut appeler à voter pour[Maïtey Pouget] , la seule qui peut envoyer François Hollande à la retraite. » « On voit que tu ne connais pas la Corrèze », lui a répondu M. Dubois, inondé de messages depuis dimanche, de partisans pro-NFP ou pro-RN aux quatre coins de la France, et l’appelant – parfois vertement – au retrait.

Sur le terrain corrézien, les partisans de Hollande regardent tout ça d’un œil mi-amusé, mi-perplexe, et doivent bien admettre ce paradoxe, mais il ne faut pas le dire trop fort : ils sont soulagés de se retrouver dans une triangulaire. Sur le marché de Tulle, ceux qui distribuent les tracts confient, un peu gênés : « Il valait mieux que Dubois ne se désiste pas. Il n’aurait jamais appelé à voter Hollande. Que seraient devenues ses voix ? »

« Je crois qu’il aurait dû le faire, insiste pourtant François Hollande. Pas pour mon intérêt, mais par principe, comme un réflexe républicain, pour éduquer. »Au milieu de cette confusion, la route vers l’Assemblée, pour l’ex-président, passe désormais par une stratégie simple : « Faire revoter ceux qui sont venus voter. »

La Croix, no. 42962
Événement, vendredi 5 juillet 2024 604 mots, p. 2,3
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5 juillet 2024 - La Croix (site web)

« Un programme qui met en avant la préférence nationale, ce n’est pas entendable »

Recueilli par Juliette Vienot de Vaublanc

Colette Hamza

Religieuse xavière engagée dans le dialogue islamo-chrétien

L’ancienne directrice de l’Institut de sciences et théologie des religions de Marseille votera pour le député LFI sortant, pour contrer le RN.

« J’avoue que les résultats des législatives m’ont un peu anéantie, mais je garde une profonde espérance en l’être humain, surtout quand je vois autour de moi des personnes porteuses de belles initiatives. Dans la 5e circonscription de Marseille, où je vote, le candidat du Rassemblement national (RN) est arrivé en tête au premier tour, devant le député sortant de La France insoumise (LFI), qui n’a pas eu l’investiture de son parti cette fois-ci.

Je n’ai pas de doute sur mon vote, j’y ai bien réfléchi. Je me suis renseignée sur ce qu’avait fait le député sortant, j’en ai discuté autour de moi, et j’ai prié. Ma foi entre en jeu dans ce choix, puisqu’elle me pousse à accueillir le plus petit, qui peut être un migrant, un déclassé. Elle me donne aussi le souci du bien commun, qui est un élément clé de la doctrine sociale de l’Église. Cela me désole qu’en France, cette question n’ait pas sa place dans les débats politiques.

Après réflexion, j’ai finalement décidé de me prononcer en faveur du député sortant, parce qu’il y a des choses que je ne peux pas accepter. J’aurais peut-être eu plus de doutes si ça avait été le candidat investi par LFI qui s’était retrouvé au second tour, même si je ne mets pas tous les membres de ce parti dans le même panier. Je distingue ceux qui sont dans l’invective, et ne donnent pas une très belle image de l’Assemblée nationale, et les autres.

Ce qui est sûr, c’est que je n’aurais pas voté RN. J’estime qu’un programme qui met en avant la préférence nationale n’est pas entendable. Je ne comprends pas qu’on puisse vouloir faire le tri entre les Français, sans la moindre réflexion sur ce qu’a apporté l’immigration dans notre histoire.

J’entends que des gens désespérés votent pour le RN, dont les responsables leur font croire que les choses vont changer. Mais j’entends aussi beaucoup de violence dans les mots, dans les actes. La parole s’est libérée depuis longtemps. J’ai des amis musulmans. Aujourd’hui, ils vivent l’invective au quotidien, c’est difficile. Pour les juifs aussi. On ne peut pas accepter ces dérives.

L’autre n’est pas d’abord un immigré, un musulman, un juif. C’est un homme ou une femme, avec sa culture, sa religion et ses talents, qu’il apporte à la société. Je m’inspire de la manière dont Jésus accueille les gens. Quand il rencontre la Samaritaine, il ne lui demande pas si c’est une Samaritaine. Il lui demande à boire. Il ne l’enferme pas dans son identité apparente, avec laquelle nous avons tendance à catégoriser, et donc à exclure. Je m’inclus en disant cela : moi-même je dois le faire parfois, sans m’en rendre compte.

Je pense qu’on va vers des jours difficiles, quelle que soit l’issue du vote, mais je continue à puiser de la confiance dans l’Évangile, notamment grâce à cette parole, “ n’ayez pas peur”. Le Christ me donne de l’espérance. Pas celle d’attendre un homme providentiel, mais de construire ensemble, là où nous sommes, la société à laquelle nous aspirons. »

La Croix, no. 42962
Événement, vendredi 5 juillet 2024 596 mots, p. 2,3
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4 juillet 2024 - La Croix (site web)

« Il faut se rappeler que l’on vote pour des personnes »

Recueilli par Fanny Uski-Billieux

Gaultier Bès

Essayiste et cofondateur de la revue Limite

Gaultier Bès fait face à une triangulaire au sein de sa circonscription dans la Loire. Pourtant politiquement proche du Nouveau Front populaire, il votera pour le député LR sortant.

« Je suis militant de l’écologie intégrale. À l’échelle nationale, pour des questions de redistribution sociale et de transition écologique, le programme du Nouveau Front populaire me paraît plus juste. Mais au niveau local, j’ai fait le choix de soutenir le député LR sortant alors que ce n’est pas ma couleur politique habituelle.

Notre député sortant a beaucoup travaillé son ancrage, sa mission de porte-parole territorial. C’est un jeune élu, fils d’éleveur, qui sait que nos agriculteurs sont irremplaçables. Mais c’est aussi, à l’Assemblée, une personne qui bosse ses dossiers, fait un travail législatif sérieux, sans sectarisme. Et dans notre époque où la fracture s’aggrave entre une partie des dirigeants centrés à Paris et une bonne partie de nos concitoyens, il me semble judicieux d’avoir des élus compétents et enracinés. Par ailleurs, dans son parti, alors qu’à droite on sait qu’il y a beaucoup de déni face à l’urgence climatique, il est l’un de ceux qui essaient de porter les questions écologiques.

Si cela permet de résoudre d’éventuels dilemmes, il est important de se rappeler que l’on vote pour des personnes et non pas seulement pour des blocs. Le député est un représentant du territoire et un transmetteur entre l’exécutif et les Français. Donc, je ne vote pas d’abord pour un parti, mais pour quelqu’un de qualité, qui a le sens de l’intérêt général. En tant que chrétien, je suis dogmatique. En revanche, en politique, les choses ne se présentent pas de manière monolithique. Il faut des grands principes sur lesquels on ne transige pas mais c’est aussi de la négociation, de la conversation… Un des rôles des chrétiens, c’est de rappeler que César n’est pas Dieu : à tout pouvoir temporel, il faut des contre-pouvoirs.

J’essaie de voter à la lumière de ce que l’Évangile dit. J’essaie de me laisser inspirer par l’Esprit Saint pour mes choix politiques mais sans prétendre que ce choix-là est le seul possible. J’espère que mes frères et sœurs font également ce choix-là de discerner pour la dignité humaine, la répartition universelle des biens, mais aussi le respect de la vie de la conception à la naissance et pour ma part, l’urgence écologique qui est la mère des batailles qu’on doit placer comme priorité nationale.

J’entends que des chrétiens peuvent voter sur toutes les offres politiques, même si je ne mets pas tout sur le même plan. Mais, ce qui m’étonne moi, c’est quand les gens sont sûrs d’eux au point de dire : « Ça, c’est le seul vote possible. » La politique c’est l’art de l’incertain et soutenir un camp sans réserve, c’est effrayant. Car un chrétien doit être dans l’opposition, et le pouvoir a toujours des victimes innocentes.

Montesquieu écrivait : « Il ne faut toucher aux lois que d’une main tremblante. » Et à cette image, les personnes qui votent pour le Rassemblement national sans aucune hésitation m’effraient autant que ceux qui votent Jean-Luc Mélenchon sans trembler. Il faut se rappeler que, pour un chrétien, un bulletin de vote, c’est une confiance relative, ce n’est pas un acte de foi. »

L'Humanité
vendredi 5 juillet 2024 758 mots, p. 8

À Meaux, Amal Bentounsi mobilise les quartiers populaires

Eugénie Barbezat

Face à une députée sortante d'extrême droite, la candidate investie par le NFP mène une campagne de terrain. Nous l'avons suivie à la rencontre des Meldois, au pied des immeubles où elle a grandi.

L e marché Dunant, Amal Bentounsi le connaît bien. Elle a passé son enfance à quelques mètres de là, dans un immeuble du quartier que les habitants sont encore nombreux à appeler Collinet, du nom d'une cité en partie détruite. Et entre 2001 et 2011, celle qui est aujourd'hui candidate du Nouveau Front populaire dans la 6e circonscription de Seine-et-Marne y a tenu un stand de bijoux et d'accessoires de mode. La quadragénaire est aujourd'hui en passe de devenir avocate. C'est donc en terrain conquis qu'elle arpente les allées, distribuant des bises aux tatas, « des amies de ma mère qui m'ont connue bébé », aux camarades d'école et à leurs enfants. « Mon combat, c'est de mobiliser ceux qui pensent que cela ne sert à rien d'aller voter, assure-t-elle. Et on a déjà réussi car dans certains quartiers populaires, on est passé d'un taux d'abstention de 70 % à 50 %, notamment grâce à la participation des jeunes de 18 à 24 ans. »

« Ici ce sont les enfants qui demandent à leurs parents d'aller voter », confirme Gilles Saverez, élu d'opposition à Meaux. Cet agent de la RATP à la retraite a battu le rappel des militants FI, qui sont une bonne vingtaine à quadriller le marché ce jeudi matin. Près de la sortie du marché, Béatrice Roullaud, la candidate RN, est, là aussi, accompagnée de son chien, qu'elle transporte dans une poussette. Seule en lice, et en tête (elle a obtenu 40,81 % des voix au premier tour), contre Amal Bentounsi (30,22 %) au second tour de ces législatives puisque Régis Sarazin, le candidat divers droite soutenu par Jean-François Copé, s'est désisté. Dans cette circonscription où la majorité présidentielle n'avait pas présenté de candidat, elle est entourée d'une poignée de collaborateurs qu'elle n'autorise pas à répondre aux journalistes. Interrogée sur son bilan, la sexagénaire, catholique tendance « tradi », est convaincue que c'est Dieu qui l'a aidée à être élue députée en 2022, entre autres pour « sauver les bêtes », tout en affichant un « soutien total aux policiers » qui « protègent les femmes », notamment du viol et d'agressions commises par des personnes « qui n'ont rien à faire sur le territoire français »...

« Ils sont contre nous et ils viennent distribuer des tracts ici. Ils croient qu'on va voter pour eux ? » s'agace Youssef, Tunisien de 70 ans, ancien ouvrier en mécanique. « Je suis arrivé en France en 1970 et je n'ai jamais pensé à demander la nationalité française, aujourd'hui je regrette de ne pas pouvoir aller voter. » « Vous faites campagne sur la misère sociale et sur la peur des Français ! » lance un jeune homme à la candidate RN. Il est rejoint par des soutiens d'Amal Bentounsi scandant « L'extrême droite dégage... » Réponse surréaliste de la candidate RN : « Je suis d'accord car cela ne me concerne pas. Je ne suis pas d'extrême droite. »

« On a toujours été dans l'intersectionnalité des luttes »

Dans ce quartier comme dans de nombreux autres, la disparition des services publics, l'absence de transports en commun, la dématérialisation qui empêche de refaire ses papiers, l'absence de médecins empoisonnent la vie des habitants. « J'ai accepté de m'engager auprès de la FI pour porter un programme de justice sociale et redonner des moyens à l'éducation, à la santé, à la justice et à une police républicaine, afin que les gens d'ici ne se sentent plus abandonnés et qu'ils puissent construire leur vie », explique Amal Bentounsi.

Elle est aussi une figure des luttes contre les violences policières, ayant au terme d'années de combat judiciaire réussi à faire condamner l'agent qui a tué son frère d'une balle dans le dos. Mais elle a aussi milité pour les droits des femmes et des personnes LGBT, a pris position pour un cessez-le-feu à Gaza et la reconnaissance de la Palestine... « On a toujours été dans l'intersectionnalité des luttes, alors aujourd'hui, les soutiens viennent de partout », se félicite Samia El Khalfaoui, sa directrice de campagne.

Reste à savoir si cela sera suffisant pour battre l'extrême droite, car le désistement du troisième candidat a tout l'air d'un appel au vote RN : « On aurait pu parler de geste républicain si M. Sarazin ne m'avait pas personnellement diffamée et avait appelé à faire barrage à l'extrême droite. Ce n'est pas le choix qu'il a fait », regrette Amal Bentounsi. Et de repartir sur le terrain pour « aller chercher la voix de ceux qui ne parlent pas ».

Le Figaro, no. 24841
Le Figaro, vendredi 5 juillet 2024 824 mots, p. 4

Politique

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4 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Avant le verdict du second tour, Éric Ciotti joue son va-tout en bousculant la droite

Galiero, Emmanuel, Conruyt, Claire

Éric Ciotti aura joué son va-tout jusqu'au bout. Pour les uns, il aura déshonoré Les Républicains en osant une alliance avec le Rassemblement national. Pour les autres, il aura ouvert le chemin d'une « clarification » vers l'union des droites. En attendant le verdict du second tour dimanche, le président-candidat s'applique à poursuivre méthodiquement une stratégie bâtie sur trois axes : déstabiliser les LR lancés contre lui, user des prérogatives de sa présidence LR et cultiver son image d'élu prêt à tendre la main, même si certains LR ont promis de lui faire « rendre gorge ».

Quand il s'invite en Corrèze, dans la bataille de la 1re circonscription où l'ancien président socialiste François Hollande espère fêter son retour au Parlement, Éric Ciotti n'hésite pas à bousculer le député LR sortant, Francis Dubois. Le régional de l'étape s'est qualifié au second tour en 2022 avec 53,8 % des voix et s'estime le plus légitime aujourd'hui à droite pour briguer un nouveau mandat. Dimanche dernier, il est arrivé en troisième position au 1er tour, devancé par François Hollande de 8,99 points mais aussi par la candidate du RN, Maïtey Pouget, placée 2,25 points devant lui. « Faisons battre François Hollande en Corrèze! » , a immédiatement clamé Éric Ciotti sur les réseaux sociaux, en demandant à Francis Dubois de se retirer tout en appelant à voter pour « la candidate de la coalition nationale ». Personne ne sait comment l'appel sera reçu dimanche... mais l'opération a fait « pschitt » puisqu'une triangulaire est finalement annoncée.

Le candidat LR, proche d'Aurélien Pradié, a riposté aussitôt en reprochant à Ciotti de n'avoir « jamais mis les pieds en Corrèze » et de ne pas comprendre qu'il était le mieux implanté pour gagner. Une ligne de défense soutenue par François-Xavier Bellamy auprès du Figaro. « C'est un exemple très parlant: le candidat qui a le plus de chances de rassembler une majorité face à François Hollande au deuxième tour, c'est le candidat de la droite. La gauche a plus de chances de gagner face au RN que face à LR, et elle le sait bien. Je le maintiens: la réponse la plus efficace contre cette improbable coalition qui voit un ancien président socialiste faire cause commune avec un antifa fiché S, c'est d'assumer nos convictions, pas de déserter le terrain. » Un sénateur de droite prolonge la critique : « Opposer la base militante au sommet, comme Éric le fait, n'a rien d'évident. Il n'a pas derrière lui tous les militants. » « C'est une chose de s'allier, s'emporte un cadre LR, cela en est une autre de faire campagne contre les siens. Même si les démarches juridiques n'ont pas fonctionné, on fait acte de notre résistance pour lutter contre ce hold-up du parti. »

Exclusion de Xavier Bertrand

Une sénatrice LR ne partage pas ces critiques. Elle ne comprend pas pourquoi le cordon sanitaire à l'égard du RN résiste car pour elle, ce parti dont beaucoup se sont servis pour accéder au pouvoir, a été accepté dans la sphère démocratique ». « La démarche de Ciotti a le mérite de secouer le cocotier » , juge-t-elle, alors que certaines projections estiment qu'il sera en capacité de créer un groupe à l'Assemblée.

Lorsque Xavier Bertrand a déclaré son soutien au député sortant, Sébastien Jumel, candidat communiste engagé sous les couleurs de l'union de la gauche dans la 6e circonscription de Seine-Maritime, Éric Ciotti est monté au créneau aussitôt. Il a fait valoir son statut de président des Républicains armé d'un « pouvoir disciplinaire » , pour déclarer : « On ne peut pas se compromettre avec LFI. Mais c'est une honte! Une abomination! Je vais engager la procédure d'exclusion des Républicains de M. Bertrand. » L'intéressé lui a répondu en le renvoyant dans les cordes du RN. « De quoi il se mêle? Pourquoi il la ramène encore? » , a répliqué le président LR des Hauts-de-France.

Les déclarations du chef de la droite soulignent une rupture très nette avec l'unité qu'il tentait encore de maintenir, au moins dans les mots, durant la campagne des européennes. Cette fois, en évoquant l'exclusion de Bertrand, il pose sur la table des LR la question sensible de la cohérence des lignes politiques au sein du parti. Sans doute aussi dessine-t-il l'idée qu'il se fait de cette nouvelle droite qu'il aimerait voir émerger après les législatives.

Un ancien collaborateur du député des Alpes-Maritimes observe ce positionnement avec scepticisme : « Son pari est très périlleux. Il prend des risques pour son élection à la questure et se met de nouveaux LR à dos tout en prétendant vouloir une coalition. A-t-il encore une boussole? » Jeudi, sous le soleil des Alpes-Maritimes, Éric Ciotti a maintenu son cap, martelant son message avec insistance. « Nous sommes les seuls désormais à droite. Tout le monde a basculé à gauche, de MmePécresse à M. Bertrand... J'appelle tous les militants à s'opposer à ce scandale démocratique qui voudrait installer la gauche au pouvoir avec une alliance contre nature. » E.G. ET

Le Monde
Idées, vendredi 5 juillet 2024 1019 mots, p. 27
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4 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Zsuzsanna Szelényi En quelques années en Hongrie, le système d’équilibre des pouvoirs a disparu

L’ancienne députée hongroise rappelle comment Viktor Orban, après deux échecs électoraux, est arrivé à la conclusion que le véritable changement de régime ne pouvait se faire que par des moyens plus radicaux, en polarisant le discours public

Le parti de Viktor Orban, le Fidesz, a connu plusieurs changements importants au cours des décennies. Un moment précis qui l’a mis sur la voie de la radicalisation fut les élections de 2002, lorsque son parti a perdu les élections alors qu’il espérait les gagner. Orban a expliqué sa défaite par la domination des médias libéraux et la persistance de ce qu’il appelait les « structures figées » postcommunistes. Il est arrivé à la conclusion que le statu quo politique était injuste, que le véritable changement de régime ne pouvait se faire que par des moyens plus radicaux et que les conservateurs devaient prendre des mesures dont ils s’étaient jusqu’ici tenus à distance.

Après sa nouvelle défaite en 2006, Orban a lancé une attaque politique agressive contre ses rivaux. Il a polarisé le discours public, dépeignant la coalition gouvernementale gauche libérale comme « l’ennemie de la nation » et s’est efforcé de mobiliser constamment les mouvements de rues. La guerre froide politique qui a duré plusieurs années a culminé avec la crise économique de 2008, qui a ouvert la voie à la victoire électorale écrasante d’Orban en 2010.

Peu avant ces élections qui ont changé sa vie, Orban a prononcé un discours devant l’élite de son parti, en déclarant qu’ « il suffisait de gagner une seule fois, mais de manière décisive, c’était la voie à suivre ». Il leur a expliqué qu’un système de pouvoir politique dispose de trois ressources qu’il fallait entretenir pour conquérir et conserver le pouvoir : les votes, l’idéologie et l’argent. C’est à cela que les Français doivent se préparer en élisant au pouvoir une formation politique radicale et révolutionnaire. (…)

La supermajorité parlementaire a permis à Orban de placer ses amis fidèles dans chaque institution de l’Etat. Les amis personnels d’Orban ont été parachutés pour des mandats de neuf à douze ans à la Cour constitutionnelle, à l’autorité nationale des médias, à l’autorité de la concurrence, à la Cour des comptes et au bureau du procureur.

Assoiffé de vengeance

Cette prise de contrôle a permis de s’assurer qu’aucun comportement répréhensible du gouvernement n’aurait à répondre de ses actes, ce qui n’est pas surprenant puisque ce sont toujours les premières mesures que prennent les autocrates lorsqu’ils s’emparent du pouvoir. En l’espace de quelques années, le système d’équilibre des pouvoirs qui devait protéger l’intégrité du système démocratique a disparu. Par des choix réfléchis, le parti au pouvoir s’est emparé des institutions étatiques autrefois indépendantes, et qui sont progressivement devenues les piliers du régime à parti unique. (…)

Depuis que le Fidesz est passé à droite à la fin des années 1990, le parti a été suffisamment flexible pour adapter son profil idéologique à ses objectifs politiques. On peut remarquer la même gymnastique idéologique de la part de Marine Le Pen. Le parti Fidesz, à l’origine centriste et libéral, a réussi à se faire passer pour un parti de droite. Puis, après la défaite électorale de 2002, Orban a commencé à utiliser des récits populistes nationalistes, polarisant la société en fonction des intérêts d’un parti assoiffé de vengeance. En 2010, Orban a lancé une expérience historique : la construction d’un régime illibéral au sein de l’Union européenne, remettant ouvertement en question le statu quo démocratique libéral.

Après 2010, M. Orban a voulu renforcer le contrôle des médias pour diffuser les messages politiques du parti au pouvoir, en ciblant soigneusement des groupes de population bien précis. Son gouvernement a rapidement dominé les médias publics financés par l’Etat, en nommant des rédacteurs en chef fidèles au parti.

Les prêts généreux accordés par les banques d’Etat ont aidé les amis du parti à acquérir d’importants médias privés, tels que des journaux régionaux, des radios d’information, les plus grands portails en ligne et des chaînes de télévision privées. L’important bureau national de la communication, créé au sein du cabinet du premier ministre et dirigé par un ministre, a été chargé de guider ces médias privés et les médias publics par le biais de réunions d’information informelles hebdomadaires.

Rivaux politiques discrédités

Cette concentration de médias loyaux a permis au parti au pouvoir de mener des campagnes politiques très efficaces et d’influencer l’opinion publique par une bataille de communication sans fin, que le reste des médias ne pouvait pas contrebalancer. Les rivaux politiques d’Orban ont été efficacement discrédités par des campagnes de diffamation et diverses théories du complot. Les opérations pro-Fidesz ont montré aux citoyens qu’il n’y avait pas d’autres forces politiques pertinentes en Hongrie que le parti au pouvoir.

L’incroyable efficacité de cette machine de propagande a été démontrée lors de chaque campagne électorale. Le Fidesz a appris des spin doctorsaméricains la façon de construire une campagne sur les peurs existentielles des gens et comment lier ces peurs aux opposants libéraux. Les « libéraux mondialistes », les « migrants musulmans », les politiciens « pro-guerre » se sont avérés être de parfaits ennemis. (…)

Les partis politiques doivent éviter la panique, dès le « jour d’après ». Les politiciens et les partis politiques qui réussissent sont réputés pour leur capacité à se relever après une défaite. Il est absolument essentiel de comprendre les raisons des changements politiques massifs afin de commencer à réfléchir aux réformes et à générer de nouvelles idées. La politique est en train de changer profondément en Europe et les partis démocratiques devraient réfléchir à la manière de reconstruire la démocratie et de ne pas s’accrocher au statu quo qui fonctionne souvent mal. Il n’existe pas de formule parfaite magique pour la redémocratisation.

Le Figaro, no. 24841
Le Figaro, vendredi 5 juillet 2024 1084 mots, p. 6

Politique

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4 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

François Ruffin acte sa rupture avec Jean-Luc Mélenchon

En difficulté dans la Somme, le député sortant mise sur les voix macronistes pour espérer l'emporter face au RN.

Lepelletier, Pierre

C'est la fin d'une histoire entre deux hommes qui ne se sont jamais vraiment compris. Ou plutôt, qui n'ont jamais voulu s'entendre. En actant jeudi qu'il ne siégerait plus dans le groupe Insoumis à l'Assemblée en cas de réélection dimanche, François Ruffin a confirmé son divorce pour de bon avec Jean-Luc Mélenchon. «Mes désaccords avec lui sont connus. Ils sont profonds sur la démocratie, sur « le bruit et la fureur » plutôt que la force tranquille», a-t-il expliqué sur RTL. Le réalisateur du film césarisé Merci patron!- un documentaire anticapitaliste - a même comparé le troisième homme de la dernière présidentielle à «un boulet»qui a constitué un «obstacle au vote» pour le Nouveau Front populaire pendant cette courte campagne. Jamais il n'avait été aussi loin. Jamais ses critiques n'avaient été aussi fortes. Une charge à laquelle le leader insoumis a répondu jeudi soir sur TF1 : « Une élection n'est pas le moment pour régler des comptes personnels ».En s'éloignant comme il le fait de LFI, le député sortant de la Somme « se met en danger et a tort » , a encore grincé Jean-Luc Mélenchon.

François Ruffin aura attendu sept ans avant de descendre du train LFI. Au sein de l'organisation quasi militaire du mouvement mélenchoniste, où le moindre acte déloyal peut vite mener à la porte, le Picard était parvenu à y nager bon gré, mal gré comme un «électron libre». Quitte à s'attirer, à intervalle régulier, les foudres de la direction. Pour autant, François Ruffin a toujours échappé aux « purges » , contrairement à plusieurs de ses camarades qui n'ont pas eu cette chance, encore récemment. Une immunité liée à sa popularité au sein d'une partie du peuple de gauche, qui en aurait fait un martyr aussitôt remercié.

Si beaucoup de ses amis l'applaudissent, certains estiment néanmoins que sa rupture a été précipitée pour des raisons électorales. En ballottage défavorable pour le second tour dans sa circonscription (33,92 %, contre 40,69 % pour la candidate RN), François Ruffin doit convaincre les électeurs macronistes de se reporter sur lui s'il veut l'emporter. En capacité de se maintenir (22,68 % au premier tour), la candidate du camp présidentiel, Albane Branlant, s'est retirée en sa faveur face «au risque du Rassemblement national».

Le député sortant sait que le leader Insoumis fait office de repoussoir absolu au sein de tout un électorat plus modéré. La stratégie a donc été remodelée, assumée, et revendiquée. Un nouveau tract du candidat a par ailleurs été dévoilé jeudi, avec comme slogan : «François Ruffin n'a rien à voir avec Jean-Luc Mélenchon.»S'y trouvent au dos des citations de figures de tout bord louant sa personnalité et son travail de parlementaire. On y retrouve Lionel Jospin, Raphaël Glucksmann... et même le président du MoDem, François Bayrou, pourtant allié d'Emmanuel Macron. «Je n'ai aucun problème avec François Ruffin», avait déclaré ce dernier dès le soir du premier tour.

Hasard ou coïncidence, François Ruffin a claqué la porte de La France insoumise quelques heures seulement après qu'Emmanuel Macron a déclaré qu'il «ne gouvernera pas avec LFI». De quoi alimenter les rumeurs sur sa participation à une très hypothétique majorité de coalition « anti-RN ». Sur RTL jeudi matin, le Picard a néanmoins certifié qu'il ne rejoindrait pas un «gouvernement gloubi-boulga», «hétéroclite et improvisé». Mais en début de semaine, sur RMC, il n'hésitait pas à fixer trois conditions, certes strictes, à une alliance : le retour d'un impôt sur la fortune (ISF), l'instauration d'un référendum d'initiative citoyenne (RIC) et l'abrogation de la réforme des retraites.

« Trop excluant »

Sans surprise, la direction des Insoumis - qui refuse toute entrée au gouvernement - dénonce une lourde trahison. Ces derniers mois, nombreux avaient déjà dénoncé sa volonté de se «soc-demiser»(se « social-démocratiser » , NDLR) ,l'accusant de renoncer ce faisant à tout projet de rupture - ce que Ruffin a toujours démenti. Les mêmes ne lui ont jamais pardonné d'avoir participé aux travaux pour un nouveau rassemblement de la gauche, sans les mélenchonistes, qui devait être mis sur pied dès le lendemain des européennes. Certains le soupçonnaient même de vouloir faire cotiser un certain nombre de députés LFI à son micro-parti, « Picardie Debout » , pour préparer l'avenir. Trahison suprême pour le chef des Insoumis, et les siens. «Il était déjà parti», soupire un cadre.

Jusqu'alors, Jean-Luc Mélenchon avait toujours joué l'ambiguïté sur sa relation avec François Ruffin. Répétant qu'il n'y aurait jamais de «match», semblant parfois presque l'adouber - «François est prêt!», disait-il en avril 2023 au regard des bons sondages - l'Insoumis en chef a longtemps donné le sentiment de souffler le chaud et le froid. Sans que personne n'y croie réellement. D'autant qu'à la moindre «maladresse», le noyau dur de LFI n'hésitait pas à tomber sur leur collègue. «À la moindre occasion, François se fait canarder!», soupirait un de ses proches, avant la dissolution.

Pendant ces trois semaines de campagne des législatives, le même petit groupe a ouvert les vannes. Sur X (ex-Twitter), Adrien Quatennens a affiché un tact de François Ruffin du premier tour où il revendiquait encore le soutien de Jean-Luc Mélenchon. «Pour Ruffin, Mélenchon est « un boulet »... sauf sur ses tracts quand il faut faire des voix dans les quartiers!», a-t-il martelé. Après l'avoir déjà incité fin juin à «rejoindre le RN direct».

Au sein de la maison mélenchoniste, certains aimaient forcer le trait sur une éventuelle proximité idéologique entre François Ruffin et le Rassemblement national. Lors du meeting de Montreuil du Nouveau Front populaire, mi-juin, qui a exposé au grand jour les tensions au sein de LFI, des «Ruffin raciste!», ont même été entendus dans la foule. Il faut dire qu'en interne, ses plus grands détracteurs reprochaient à l'élu Picard d'être «trop excluant» dans ses luttes.

Dans le but de reconquérir un électorat aujourd'hui séduit par le RN, François Ruffin aurait minimisé, à leurs yeux, d'autres engagements, dont la cause palestinienne sur laquelle la direction de LFI s'est concentrée ces derniers mois. « Évidemment qu'il faut un cessez-le-feu immédiat à Gaza, mais le quotidien des gens, ce n'est pas cela» , jugeait-il lors de la campagne des européennes. Une stratégie à l'opposé de celle défendue par les troupes de Jean-Luc Mélenchon qui elles, théorisent, que les voix à conquérir se trouvent avant tout chez les abstentionnistes, et notamment au sein des quartiers populaires. P.L.

Libération
vendredi 5 juillet 2024 1286 mots, p. 5

AUTRE

«C’était de la violence pure, des coups»

SIMON FONTVIEILLE

AUTRE

«Libé» a rencontré une ex-compagne de Frédéric Boccaletti, député RN sortant. Elle raconte avoir subi des abus «cycliques». Lui dénonce des «déclarations mensongères».

«E ntrez. Cela fait vingt-cinq ans que j’attends ce moment.» Sur la table de sa salle à manger, dans une commune du Var, Sylvie (1) pose une pochette cartonnée beige remplie de documents soigneusement rangés. L’histoire que nous raconte Sylvie est celle de sa vie commune avec Frédéric Boccaletti dans les années 90. Ancien responsable de la fédération RN du Var, proche de Jean-Marie Le Pen, il a été élu député de la 7e circonscription du département en 2022. Candidat à sa réélection, le lepéniste a recueilli 48,3 % des voix le 30 juin. «Si je décide de vous parler, ce n’est pas dans une logique de vengeance, précise Sylvie, mais parce que des personnes comme Frédéric Boccaletti sont indignes d’être député et de représenter la nation française.» Etudiante en lettres, Sylvie rencontre Frédéric Boccaletti, à l’époque secrétaire départemental adjoint du Front national de la jeunesse, au milieu des années 90. En plus de son engagement, il tient une librairie d’extrême droite à Toulon. Sylvie cherche alors à se forger ses propres convictions sur les théories politiques. Après quelques années de relation, le couple se marie en 1998 à Toulon. «J’étais tombée amoureuse de Frédéric, il avait un côté abîmé qui m’attirait. Je pensais pouvoir le soigner, mais j’avais sous-estimé sa part d’ombre», raconte Sylvie.

«Par les cheveux». Très rapidement, l’idylle tourne court. «J’ai tout de suite senti son côté instable, et tout a basculé au bout de quelques mois. Tout et n’importe quoi provoquait chez lui des accès de violence, pendant lesquels il était comme déconnecté de la réalité et s’en prenait physiquement à moi de façon régulière, presque cyclique, confie Sylvie. C’était de la violence pure, des coups.» La gorge serrée et les larmes aux yeux, Sylvie nous détaille ce que Frédéric Boccaletti lui aurait fait subir. «Le plus souvent, il s’en prenait à moi par surprise ou lorsque que j’étais en position de vulnérabilité. Un jour, il m’a attrapée par les cheveux et m’a traînée dans tout l’appartement avant de me jeter sur le palier et de s’enfermer à clé. Un autre jour, alors que je faisais un gâteau dans la cuisine, il m’a bousculée alors que j’étais par terre.» Interrogé sur ces faits, Frédéric Boccaletti dénonce des «déclarations mensongères» et assure, au contraire, avoir été lui-même «victime de violences conjugales». «Parfois je me débattais, continue Sylvie, comme cette fois où je l’ai griffé sur la joue, mais le plus souvent j’étais par terre, en boule, en position de défense. [...] Lui n’a jamais été du genre à se confondre en excuses et moi je me disais que c’était ma faute, que j’avais dû dire ou faire quelque chose qui l’avait mis en colère.» Une peur décuplée par la possession par Frédéric Boccaletti d’une arme de poing – l’homme a été condamné au début des années 2000 à un an de prison dont six mois ferme pour «violence en réunion avec arme» après un collage d’affiches qui a mal tourné à Six-Foursles-Plages. «C’est vrai que Toulon c’était chaud à l’époque, mais là je trouvais que c’était exagéré, dit Sylvie. Il dormait même avec son arme sous son oreiller ! Il m’est alors arrivé de me demander si dans un de ses moments de “déconnexion”, Frédéric ne pouvait pas s’en prendre à moi avec son arme.» «Je démens formellement avoir détenu une arme de poing à notre domicile», répond Frédéric Boccaletti à Libération. D’après le récit de Sylvie, la peur et le mal-être ne font que croître au fil des mois. «Avec moi, Frédéric était possessif et jaloux», dit-elle.

Vient alors ce 1er août 1999. «Je venais de rentrer d’un mois de travail dans une librairie nationaliste parisienne, et je sentais que ça dérangeait Frédéric, comme s’il voyait ça comme de la concurrence, raconte Sylvie. L’ambiance était électrique. Je ne sais même plus quel a été l’élément déclencheur, mais il y a eu un déchaînement de violence de la part de Frédéric.» Dévastée, Sylvie trouve la force d’appeler un ami, qui lui dit de faire constater ses blessures par un médecin et de déposer plainte «pour laisser une trace». Le compte-rendu du médecin de l’hôpital d’instruction des armées Sainte-Anne qui a examiné Sylvie le 2 août 1999, que Libération a pu consulter, est éloquent. «J’ai constaté les lésions suivantes, liste le médecin. Un hématome de l’oreille droite, une ecchymose de l’épaule gauche, de multiples contusions du dos, un hématome du genou droit, une marque de morsure du bras gauche.» Avant de conclure à une ITT de 8 jours. «Ce qui m’a fait réaliser que l’on était entré dans quelque chose de bestial, c’est quand Frédéric m’a mordue», souffle Sylvie, qui se remémore également les douleurs aux tempes en évoquant les coups portés à ses oreilles.

«Pas une priorité». La version de Frédéric Boccaletti est différente. Il assure avoit été «agressé [par son ex-femme] avec un fer à repasser chaud» : «Si [elle] prétend avoir été blessé, il ne s’agissait que de défense, car il m’a fallu la repousser à plusieurs reprises pour qu’elle ne me brûle pas, et en aucun cas d’une agression de ma part.» Pour lui les «blessures à l’arrière des bras et des jambes» de Sylvie résultent du fait qu’«elle [se soit] cognée lorsqu’[il] la repoussai[t]». Dans la foulée, le même jour, une plainte est déposée au commissariat central de Toulon pour «violences conjugales» par Sylvie contre Frédéric Boccaletti. Lequel a déposé de son côté une main courante, «obtenu une attestation médicale constatant» des griffures sur le visage puis fait plusieurs mois plus tard un courrier au procureur de la République pour «dénonciation calomnieuse». Le 20 juin 2000, la plainte de son exfemme sera classée sans suite. «Je n’ai jamais été entendue par un magistrat ni confrontée à Frédéric Boccaletti, assure Sylvie. Mais à l’époque, les violences conjugales n’étaient pas une priorité pour la justice.» Divorcée du leader frontiste depuis décembre 2001, Sylvie a refait sa vie. «Je me suis reconstruite tant bien que mal, j’ai éduqué mes fils en leur disant de respecter les femmes et mes filles en leur apprenant à ne pas tout accepter, affirme-t-elle. Mais je suis comme traumatisée. Au fond de moi, quoi que je fasse, il y aura toujours cette blessure.» SIMON FONTVIEILLE (1) Le prénom a été modifié.

DES LIVRES ANTISÉMITES DANS SA LIBRAIRIE DANS LES ANNÉES 90 Frédéric Boccaletti a tenu à Toulon une librairie nationaliste à la fin des années 90. «J’affirme n’avoir jamais vendu (en rayon ou sous le manteau) d’ouvrages négationnistes et/ou antisémites», jure-t-il à Libération. Ce n’est pourtant pas ce qu’il affirmait dans un entretien accordé à la revue Résistance ! datée des mois de décembre 1997 et janvier 1998. Dans cette interview, que Libé a retrouvée, Boccaletti est interrogé sur les «best-sellers de [sa] librairie» : «Ceux qui sont le plus souvent demandés sont le Camp des saints de Jean Raspail, Histoire de la guerre d’Espagne de Maurice Bardèche [père du négation - nisme, ndlr] et Robert Brasillach», collaborationniste et fusillé à la Libération. Mais aussi Mystères et secrets du B’naï B’rith, de l’antisémite Emmanuel Ratier, enquête complotiste sur une association juive affiliée au Congrès juif mondial.

Le Monde
élections législatives, vendredi 5 juillet 2024 938 mots, p. 6
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4 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Reportage

Dans le Val-de-Marne, la bataille difficile de Louffok pour la gauche

L’extrême droite a progressé dans le département. La 1re circonscription est le théâtre d’une triangulaire entre LR, RN et LFI

Luc Bronner

Dans une vieille voiture brinquebalante prêtée par une militante de Champigny-sur-Marne, Lyes Louffok, 29 ans, parcourt la 1re cironscription du Val-de-Marne, perdue depuis longtemps par la gauche. Le jeune homme y représente La France insoumise (LFI) au second tour des élections législatives, dimanche 7 juillet. Sur les affiches et les bulletins de vote, en tout cas. Dans ses mots, ce sont les enfants placés que représente Lyes Louffok, une des figures de la société civile investies par le parti de Jean-Luc Mélenchon, « en mission » pour les droits des enfants, qu’il juge menacés par l’extrême droite.

Le militant assume d’être non pas le candidat d’une circonscription, mais celui d’une cause. « Le programme du RN[Rassemblement national] sur la protection de l’enfance est dangereux » , souligne l’éducateur spécialisé, auteur de plusieurs livres de témoignage, défenseur reconnu des enfants placés en foyer.

« La colonne vertébrale historique du RN, c’est la préférence nationale. Ils visent les mineurs non accompagnés, qu’ils veulent expulser. Ils visent les enfants étrangers malades avec la suppression de l’AME[aide médicale de l’Etat] . Ils veulent couper les allocations familiales des parents, ils veulent favoriser les exclusions définitives d’élèves difficiles, ils veulent mettre fin à l’excuse de minorité dans le code pénal. » Dans la rue, des passants l’interpellent pour le remercier de son engagement – ils l’ont vu, à la télévision ou sur les réseaux sociaux, défendre la cause des enfants. « C’est le candidat de la société civile », répète un de ses militants en distribuant des tracts.

Porte-à-porte

La circonscription attribuée au candidat, novice en politique, est difficile, parmi celles qui ont été découpées au scalpel par Charles Pasqua, en 1986, pour réduire le poids des quartiers populaires. Avec l’étiquette Nouveau Front populaire (NFP), Lyes Louffok est néanmoins arrivé en tête au premier tour (33 % des suffrages), devant Sylvain Berrios (28 %), maire (Les Républicains, LR) de Saint-Maur-des-Fossés, Frédéric Descrozaille, le député Renaissance sortant (18,6 %) et la candidate du RN, Anne-Gaëlle Sabourin (18,4 %), une infirmière de 35 ans, inconnue dans le secteur. Une quadrangulaire était possible, mais, dès dimanche 30 juin au soir, le député sortant, élu en 2017, réélu en 2022, Frédéric Descrozaille, s’est retiré au profit de son concurrent LR, soutenu par Horizons, Sylvain Berrios, désormais favori : « J’ai choisi de ne pas maintenir ma candidature afin de ne pas diviser les électeurs de sensibilités proches du centre et de ne pas faire courir le risque d’un basculement de la circonscription dans un extrémisme qui ne lui ressemble pas », a expliqué, amer, le candidat macroniste.

Des dizaines de militants de gauche se sont organisés pour venir tracter et faire du porte-à-porte dans les quatre communes de la circonscription, avec l’idée d’aller chercher les abstentionnistes, nettement plus nombreux dans les quartiers pauvres que dans les centres-villes favorisés. « On a eu 60 % de participation au premier tour. Avec tout ce qu’on a fait, on peut gagner 10 % de votants en plus », assure ainsi Denis Oztorun, le maire communiste de Bonneuil-sur-Marne, avant de prendre une photo avec la trentaine de militants réunis, mercredi 3 juillet dans après-midi, pour frapper aux portes de toutes les tours voisines.

De photo avec Jean-Luc Mélenchon il ne prendra pas. Le maire, en place depuis 2021, explique refuser d’aller écouter le fondateur de LFI, qui devrait venir clore, vendredi, la campagne de Lyes Louffok à Champigny, cette autre commune populaire de la circonscription. « Il est clivant », résume l’élu communiste à propos de son allié et concurrent LFI. Le mot est faible.

« La communauté juive a peur »

Dans la ville, plus bourgeoise, de Saint-Maur-des-Fossés, devant le marché couvert, le candidat LR Sylvain Berrios tape plus durement sur LFI que sur le RN, ses deux concurrents du second tour : « LFI ne veut pas gouverner, ils veulent le chaos. Le RN se nourrit de cette volonté de provocation. » Dans ses tracts, comme sur Radio J, mardi 2 juillet, le maire de Saint-Maur accuse LFI d’ « antisémitisme latent ». Un message entendu par les nombreux juifs habitant la circonscription, à Créteil et à Saint-Maur notamment, assure-t-il. « La communauté juive a peur, je comprends parfaitement qu’ils aient peur. »

Une scène a marqué les proches de Lyes Louffok. Sur un marché, pendant la campagne, une femme a suivi sa suppléante avec une pancarte sur laquelle était écrit, d’un côté, « Députés fichés S + soutien au terrorisme = NFP » et, de l’autre, « Non au chaos, non au néofascisme putride, non au NFP ». « Je me suis aussi fait traiter d’antisémite et de grosse merde », témoigne la suppléante, Céline Vercelloni, élue écologiste à Saint-Maur. « J’ai un sentiment de grande tristesse de voir des gens qui n’arrivent plus à se parler », se désole-t-elle.

Une autre scène a frappé un vieux militant écologiste, Denis Laurent, présent mercredi sur le marché, au même moment que la candidate d’extrême droite et ses soutiens. Un homme noir s’est vu reprocher par les militants du RN d’avoir déchiré puis jeté à terre leur tract, où figurent les visages de Jordan Bardella, de Marine Le Pen et, en petit, celui de la candidate dans la circonscription. Le ton est monté, l’homme a insulté les partisans du RN, le militant écologiste s’est interposé. Sur son visage, après l’altercation verbale, des larmes ont coulé : « Ce qui se passe avec le RN est tellement dur, les gens craquent. »

Le Monde
élections législatives, vendredi 5 juillet 2024 1125 mots, p. 3
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4 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Reportage

Pierre Gentillet, un russophile dans le Berry

L’avocat et chroniqueur régulier de CNews, candidat du RN dans le Cher, mène une campagne de proximité, faisant oublier son soutien à la Russie de Vladimir Poutine

Frédéric Potet

Saint-Amand-Montrond (Cher) - envoyé spécial - Commenter sur des plateaux de télévision l’actualité tous azimuts – de la crise due au Covid-19 à la guerre en Ukraine, de la question migratoire aux meurtres en série entre adolescents – n’est pas inutile pour qui veut se lancer un jour en politique. Chroniqueur régulier de CNews, Pierre Gentillet confirme cette évidence, mercredi 3 juillet à Saint-Amand-Montrond, dans le Cher, où le candidat du Rassemblement national (RN) dans la 3e circonscription du département tient la première réunion publique de sa campagne – de sa nouvelle carrière également, de fait. Sans note, à l’aise dans la façon de sauter d’un sujet à l’autre en sollicitant l’approbation de l’assistance, le néophyte de 33 ans détaille son programme, ce soir-là, devant une centaine de personnes acquises à sa cause.

Sans surprise, celles-ci vont l’entendre parler beaucoup d’immigration et de macronisme, deux fléaux qu’il est urgent, selon lui, d’abolir. Mais aussi, tout autant, de ruralité : des classes qui ferment, des médecins qui font défaut, des normes qui empoisonnent la vie des agriculteurs, des éoliennes qui défigurent le paysage, des gares désaffectées qu’il faut rouvrir…

Dans ce département où la densité dépasse tout juste 40 habitants au kilomètre carré, le candidat a mené une campagne de proximité auquel son métier, avocat à Paris spécialisé dans le conseil fiscal aux fonds de dotation, ne le destinait guère. S’il n’a pas atteint son objectif initial consistant à boire un verre dans « tous » les bistrots de la circonscription, Pierre Gentillet aura étrenné son complet veston bleu roi d’un marché à l’autre, d’exploitations agricoles en bourgs sans commerces, entouré d’une équipe de jeunes collaborateurs passés par la Cocarde étudiante, le syndicat identitaire qu’il a créé en 2015.

Son score de 43,2 % obtenu au premier tour le place dans une position très favorable pour ravir son fauteuil au député sortant, Loïc Kervran (Horizons), crédité de 31,2 % des suffrages. Ce dernier a notamment axé sa campagne sur le parachutage dans le Berry de ce rival autoproclamé « berrichon » alors qu’il n’y vit pas.

Né à Tours, Pierre Gentillet a en fait grandi jusqu’à ses 8 ans dans le département voisin de l’Indre – l’autre composante de l’ancienne province du Berry. Afin de donner des gages à son enracinement, ce proche de Jordan Bardella, le président du RN, qu’il a connu pendant ses études à la Sorbonne, s’est amusé, mercredi, à énumérer les lieux de naissance – tous dans l’Indre – de ses parents, grands-parents et arrière-grands-parents.

Accent sur la ruralité

« Dans le Cher, on ne veut pas de migrants venus de l’Indre ! », s’est gaussé Pierre Gentillet à destination de son adversaire – manière, également, de rappeler le combat qu’il mène, depuis un an et demi, contre l’installation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA), à Bélâbre (Indre). Fort de sa notoriété médiatique, Pierre Gentillet a largement contribué à la création d’une association anti-CADA dans ce village de 900 habitants, n’hésitant pas à jouer du mégaphone lors de manifestations organisées sur place.

Décliné à l’envi depuis deux semaines, cet accent porté sur la ruralité lui permet accessoirement de reléguer au second plan ses véritables sujets de prédilection. Si son opposition aux mesures sanitaires pendant la crise due au Covid-19 le fit connaître des téléspectateurs de CNews, son soutien à la Russie de Vladimir Poutine n’a pas été sans créer une certaine ambiguïté autour de lui. Pierre Gentillet a multiplié les tweets, ces dernières années, pour signaler les succès électoraux du chef du Kremlin ou l’avancée des forces russes en Ukraine, allant jusqu’à douter de la responsabilité de Moscou dans le massacre de Boutcha, cette série de crimes de guerre perpétrés par l’armée russe en 2022.

Proche de l’eurodéputé et ancien député prorusse Thierry Mariani (Les Républicains puis RN) dont il fut brièvement l’attaché parlementaire, il a fondé en 2015 le Cercle Pouchkine, « une plate-forme de discussion, de réflexion(…) autour du rapprochement franco-russe », d’après ses statuts – en vérité un think tank destiné à propager la parole de Moscou. A la même époque, Pierre Gentillet a accompagné à plusieurs reprises Thierry Mariani en Russie, notamment en Crimée, mais aussi en Syrie, « dans les valises », minimise-t-il, d’un groupe de parlementaires reçus par Bachar Al-Assad.

Ce tropisme russe, qui lui vaut le qualificatif de « poutinolâtre » (qu’il réfute), s’est brièvement invité dans la campagne des législatives par le biais un communiqué de la section départementale de la CFDT rappelant la présence, dans le Cher, de plusieurs sites militaires, comme le missilier MBDA ou la base aérienne 702 d’Avord : si Pierre Gentillet était nommé à la commission de la défense de l’Assemblée, avec accès au « secret-défense » et au « confidentiel industrie », le « risque de communiquer à des tiers des informations sensibles » serait réel, met en garde la cellule syndicale.

Dérapages sur Twitter

Au marché aux bœufs de Sancoins, comme devant le projet éolien de Saint-Germain-des-Bois ou l’école en sursis de Bruère-Allichamps, personne « ne[lui] parle de cela [la Russie] », assure-t-il. Pas plus, d’ailleurs, que d’anciens dérapages sur Twitter. Ainsi ce message de 2013 relatif à l’inscription de l’enseignement de la laïcité dans la loi par le ministre de l’éducation d’alors Vincent Peillon, dans lequel Pierre Gentillet jetait en pâture les prénoms juifs des quatre enfants de l’ancien ministre de l’éducation.

Ou cette pique aux relents homophobes de 2016 faisant allusion à une militante féministe, Eloïse Bouton, ayant uriné à l’intérieur de l’église de la Madeleine, à Paris : « Voir des Femen qui pissent sur le Christ = liberté d’expression ; par contre dans un journal : “Les PD faut les brûler”, là non. »

« Consterné » par ce candidat « qui coche toutes les cases de l’extrême droite dans ce qu’elle a de pire », son opposant Loïc Kervran n’a jamais trouvé de prise pour le déstabiliser au cœur d’une campagne centrée sur le sentiment d’abandon du monde rural. Des photos anciennes de sa suppléante, Julie Apricena, vêtue d’un tee-shirt reproduisant le logo des suprémacistes blancs aux côtés de skinheads néonazis alors qu’elle avait 16 ans, ont beau avoir refait surface ces derniers jours, l’affaire n’a pas eu de suite. « On peut tous faire des erreurs, surtout quand on est jeune » , l’a excusée Pierre Gentillet, sans préciser si la direction du RN était au courant des faits.

La Croix, no. 42962
Débats, vendredi 5 juillet 2024 181 mots, p. 6,7

[Je suis sociale-démocrate et européenne convaincue, avec...]

Anne-Sophie

Je suis sociale-démocrate et européenne convaincue, avec une allergie aux « ismes » marquée. J’ai la chance d’avoir dans ma circonscription une députée sortante EELV qui a fait du bon travail, pour laquelle je voterai à nouveau au second tour. Je lui avais fait part, au lendemain de la dissolution, de ma profonde défiance envers LFI et son chef (ses chefs ?), dont les méthodes et les pratiques n’ont rien à envier au RN. Si j’avais à voter pour un candidat LFI pour faire barrage au RN, je le ferais la mort dans l’âme, et dans l’espoir que suffisamment de députés plus modérés du NFP seraient élus pour peser sur les extrêmes. Ce que je redoute avant tout c’est, dans l’ordre, une victoire d’un RN incompétent (cf. sa gestion des mairies frontistes par le passé), aux mains de Poutine, raciste et antidémocratique, mais aussi une coalition de centre gauche, où LFI ne serait pas capable de compromis pour faire avancer le pays et continuerait à déraper vers un antisémitisme qui ne dit pas son nom.

Le Figaro, no. 24841
Le Figaro Économie, vendredi 5 juillet 2024 864 mots, p. 21

Économie

Aussi paru dans
4 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Indispensable il y a un mois, le plan d'économies d'urgence a du plomb dans l'aile

Alors que la situation des finances publiques s'enlise, la crise politique vient percuter la baisse des dépenses.

Ruiz Perez, Julie

À Bercy, le mois d'avril dernier apparaît aujourd'hui comme un lointain souvenir. À l'époque, le ministère était dans la tempête après l'annonce du déficit 2023, qui culminait à 5,5 % du PIB, bien au-delà des prévisions du gouvernement (4,9 %). Dans l'urgence, Bruno Le Maire avait annoncé un nouveau plan d'économies de 10 milliards sur le budget de cette année. Et ce, quelques semaines à peine après avoir déjà engagé un premier plan, demandant lui aussi 10 milliards d'euros d'effort, sur le budget 2024.

« C'est vrai que ce n'est pas le sujet en ce moment, souffle un proche de Bercy, mais quand ça va le redevenir, ça risque d'être brutal. » Concrètement, la France doit trancher dans les dépenses dès cette année, si elle veut atteindre l'objectif budgétaire sur lequel elle s'est engagée auprès de Bruxelles : ramener le déficit à 3 % du PIB d'ici à 2027. Mais dans le tourbillon politique déclenché par la dissolution, que vont devenir les promesses faites en début d'année par un Bruno Le Maire désormais sur le départ ? Le premier plan de 10 milliards est « sanctuarisé » par un décret paru en février. Même si, «le gouvernement n'a pas encore tout à fait le détail des dépenses dans lesquelles les ministères vont tailler pour y parvenir » , remarque une ancienne députée d'opposition. Reste que, comme l'explique le cabinet du ministre de l'Économie, « les crédits sont annulés, techniquement le prochain gouvernement quel qu'il soit ne pourra pas les dépenser ». En revanche, pour le second plan de 10 milliards d'économies, « ce n'est pas tout à fait bouclé » , admet-on. En effet, avec le premier plan de coupes budgétaires, Bercy est allé au maximum des crédits que le gouvernement pouvait annuler par décret, c'est-à-dire sans devoir repasser par l'Assemblée. Mais, le deuxième plan repose en grande partie sur un « pilotage fin » des dépenses des ministères que les équipes de Bruno Le Maire et de son ministre délégué au Budget, Thomas Cazenave, pensaient mettre en oeuvre tout au long de l'année.

« Il y a beaucoup d'inconnues »

Pour rappel, le plan de 10 milliards d'économies du mois d'avril se décomposait comme suit : environ 2 milliards pour les collectivités territoriales et l'Assurance-maladie, 2 à 3 milliards de recettes supplémentaires via des mesures d'impôt rétroactives qui devaient passer dans le prochain projet de loi de finances (PLF) et les 5 milliards d'euros de « ralentissement des dépenses des ministères » qui devait être piloté par Bercy. Pour les mesures fiscales qui devaient être inscrites dans le prochain budget (renforcement de la taxe sur les superprofits des énergéticiens et création d'une taxe sur les rachats d'actions), « les travaux techniques sont terminés, confirme le cabinet de Bruno Le Maire, il reste simplement à prendre les décisions politiques, à finaliser les curseurs ». Mais, évidemment, un nouveau gouvernement pourrait choisir de les modifier ou de ne pas les implémenter du tout dans le projet de loi de finances 2025.

Pour ce qui est du pilotage des dépenses, visant à dégager 5 milliards d'économies d'ici à la fin de l'année, là encore, les travaux ont avancé mais ne sont pas finalisés. « Les cibles de baisse de dépenses n'ont pas encore été notifiées aux ministères. Ils sont au courant des grandes lignes mais le déroulement du plan a été un soupçon perturbé par les événements électoraux » , euphémise un ponte de Bercy.

En attendant, les comptes continuent de se dégrader, selon la situation mensuelle budgétaire à fin mai, publiée mercredi par Bercy. D'un côté, les dépenses ont augmenté de 6,6 milliards - elles atteignent 197,6 milliards d'euros contre 191 milliards fin mai 2023 -, en raison d'une hausse des dépenses militaires, de versements des crédits du plan d'investissement France 2030 et de la revalorisation des salaires des enseignants. De l'autre, les recettes fiscales nettes baissent de 1,4 milliard - s'établissant à 120,5 milliards d'euros contre 121,9 milliards d'euros en mai 2023. Cette baisse « s'explique principalement par la diminution de l'impôt sur les sociétés (-1,3milliard), notamment en raison des remboursements d'excédents de solde » , précise Bercy. Certes, à ce moment de l'année, les équilibres budgétaires peuvent encore significativement changer, mais la situation est préoccupante. «Il y a beaucoup d'inconnues, décrypte un conseiller de Bercy, entre la croissance qui n'est pas très dynamique en ce moment, et l'impact des Jeux olympiques qui ne peut être prédit... Les politiques économiques qui seront appliquées après les élections sont également compliquées à anticiper, à plus forte raison dans le cas d'une coalition. »

Dans cet océan d'incertitudes, Bercy espère que la responsabilité surnagera tout de même après les législatives. « Si le prochain gouvernement choisit de ne pas réaliser l'économie de 5milliards et de ne pas mettre en place les mesures de recettes prévues, cela dégraderait mécaniquement le solde budgétaire par rapport à l'objectif de réduire le déficit à 5,1% sur lequel la France s'est engagée. » Selon les estimations du cabinet de Bruno Le Maire, ce dérapage pourrait potentiellement aller jusqu'à « 0,3 ou 0,4 point de PIB ». J. R. P.

Le Monde
élections législatives, vendredi 5 juillet 2024 453 mots, p. 9

Soupçon d’antisémitisme : huit « antifas » mis en examen

Des membres de la Jeune Garde s’en seraient pris à un individu qu’ils soupçonnaient d’appartenir à la Ligue de défense juive

Samuel Laurent

Comme l’a révélé Le Canard enchaînéle 3 juillet, huit membres présumés du groupe antifasciste la Jeune Garde, âgés de 20 à 30 ans, ont été mis en examen, le 27 juin, et placés sous contrôle judiciaire, pour « violences en réunion ayant entraîné une incapacité supérieure à huit jours dans un moyen de transport collectif de voyageurs en raison de la race, de l’ethnie, de la nation ou de la religion », confirme au Monde le parquet de Paris.

Selon les services du procureur, l’agression remonte au 27 mai, à Paris. Un garçon de 15 ans, passager du métro, aurait été abordé, dans la soirée, au niveau de la station Victor-Hugo, par un groupe l’interrogeant sur son rapport à la Palestine. D’après le Canard , il est soupçonné par ces militants d’appartenir à la Ligue de défense juive. Quelques heures plus tôt, des militants de ce groupe avaient tenté d’empêcher la tenue d’une réunion de la militante propalestinienne de La France insoumise Rima Hassan, depuis élue députée au Parlement européen, à l’université Paris-Dauphine.

« Brève altercation »

Toujours selon le récit de l’hebdomadaire, l’adolescent est frappé et forcé de scander « Vive la Palestine ! » devant les militants qui le filment et diffusent un enregistrement audio (effacé depuis) sur Instagram. Le parquet évoque les conclusions de l’examen du jeune homme par l’unité médico-judiciaire, qui a retenu « douze jours d’incapacité de travail en raison du retentissement psychologique » de cette agression.

Après la plainte de l’adolescent, le 28 mai, le parquet a saisi de l’enquête la sûreté régionale des transports. Dans un communiqué sur Instagram, la Jeune Garde ne nie pas une « brève altercation », mais assure qu’elle n’a donné lieu à « aucune violence physique ». L’organisation assure s’être « toujours engagée contre l’antisémitisme ».

Contacté, l’avocat des prévenus, Me Tristan Soulard, martèle qu’il n’y a eu « aucune violence physique » de ses clients. « Il y a eu une altercation entre pro et anti-Palestine, qui s’est poursuivie dans le métro », dit-il, « et au bout d’une station tout le monde est sorti ». Me Soulard assure qu’aucun des prévenus n’a d’antécédent judiciaire et rappelle que le juge n’a pas fait droit à la demande de placement en détention émise par le parquet.

Rima Hassan a quant à elle réagi sur le réseau social X, assurant qu’elle n’avait « pas été personnellement informée de la mobilisation de ce collectif », dont elle dit ne connaître aucun membre.

Le Figaro, no. 24841
Le Figaro et vous, vendredi 5 juillet 2024 179 mots, p. 38

Der ; Portrait

UN DERNIER MOT

Tendresse (tan-drè-s') n. f.

Penchant, exprimé quand le bateau gîte.

de Montety, Etienne

En pleine campagne, le député François Ruffin en appelle à la tendresse.

Le mot est d'origine aussi inconnue qu'il est incongru dans la situation politique actuelle.

Ruffin est jeune (quoiqu'il ne soit plus dans l'âge tendre). Saluons son initiative : apposer cet adjectif à la politique, c'est attendrissant, évidemment.

Car il n'est pas exagéré de dire que la tendresse n'est pas tendance ces jours-ci.

Ce serait plutôt tendu.

La carte électorale de la France, aussi attentivement qu'on la consulte, ne comporte pas ou guère d'éléments du Tendre.

Dans cette campagne, nul ne l'est, et aucun des élans électoraux actuels n'est marqué par la tendresse.

François Ruffin s'est beaucoup démené ces dernières années. Il fatigue, à quelques jours du second tour. La tendresse est en effet le repos de la passion, dit le moraliste.

Une tendinite expliquerait alors ce vocabulaire inattendu ?

Reste une autre question, au-delà de ce mot : le pays demande-t-il qu'on soit tendre ou que l'on consente à l'entendre ?

Par étienne de Montety

Libération
vendredi 5 juillet 2024 994 mots, p. 13

AUTRE

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5 juillet 2024 - Libération (site web)

«Il faut voter au second tour pour empêcher Jalili d’accéder au pouvoir»

DIVAN SHIRAZI

AUTRE

Alors qu’à peine 40 % des électeurs ont voté au premier tour, les Iraniens favorables au changement hésitent entre boycotter le scrutin et soutenir le candidat réformateur, dans l’espoir de faire barrage à un gouvernement encore plus conservateur.

P ar une nuit sombre au coeur des vastes plaines du centre de l’Iran, à côté des majestueuses ruines antiques de Persépolis, l’un des chanteurs les plus célèbres et les plus appréciés d’Iran donne un concert. Il choisit de conclure sa prestation par la chanson patriotique Ey Iran (Oh Iran) !. La foule pleure et chante à l’unisson. Des sourires s’échangent entre inconnus. Mais dès la fin du concert, les discussions s’entrechoquent : «Nous méritons mieux que la cruauté de ce régime et la misère» ; «Nous ne devrions pas boycotter les élections, qu’est-ce qui changera en ne votant pas ?» ; «Si voter changeait quelque chose, ils ne nous laisseraient pas voter. C’est une autre ruse pour nous faire peur et nous inciter à voter. Mais trop, c’est trop. Nous ne devons pas nous humilier davantage.» Les lumières qui éclairent les piliers de pierre de Persépolis s’éteignent une à une. Les gens montent dans leurs voitures et disparaissent dans l’obscurité des routes du désert.

«Confrontation» Vendredi dernier, lors du premier tour de l’élection présidentielle faisant suite à la mort d’Ebrahim Raïssi en mars dans un accident d’hélicoptère, aucun des quatre candidats n’a obtenu la majorité absolue dans un scrutin marqué par une participation de moins de 40 %. Un second tour oppose le réformateur Massoud Pezeshkian à l’ultraconservateur Saïd Jalili. Le profil de ce dernier pourrait pousser à une diminution de l’abstention, par crainte que son élection ne conduise à la formation du gouvernement le plus conservateur de l’histoire de la république Caspienne Mer AZ.

IRAK ARABIE SAOUDITE islamique. «Le boycott était nécessaire au premier tour. Il fallait que le régime comprenne l’ampleur de l’opposition publique, dit Fati (1), un directeur d’école à la retraite de 66 ans. Si l’on ajoute à cela ceux qui ont voté pour Pezeshkian, cela indique qu’officiellement, environ 80 % de la population iranienne n’est pas satisfaite de la situation actuelle. Mais il faut voter au second tour pour Pezeshkian, et em- E.

200 pêcher Jalili d’accéder au pouvoir. Il veut intensifier la confrontation avec les Etats-Unis et les pays occidentaux et renforcer les liens avec la Russie et la Chine. Il défend le port obligatoire du hijab et s’oppose à toute forme de liberté sociale, et ses associés ont été les principaux responsables de la répression pendant des années.» Amirali, un ingénieur de 41 ans, va plus loin que la simple opposition à Jalili, catalogué comme «un taliban iranien», et estime que Pezeshkian offre une fenêtre étroite pour obtenir des changements systémiques. «Il est connu pour son honnêteté, son intégrité et sa compassion. Il a condamné la répression des récentes manifestations et le hijab obligatoire. Son élection pourrait créer une occasion historique d’atténuer les tensions sociétales et de sortir le pays de la crise en formant un gouvernement réformateur et un cabinet d’experts engagés à dialoguer avec le peuple.» «Il fait partie du système» Si Pezeshkian offre un profil rassurant, il n’est pas non plus étranger au pouvoir. Pas tant parce qu’il a été ministre de la Santé dans le gouvernement de Mohammad Khatami (1997- 2005) mais parce qu’il est député de Tabriz depuis plus de quinze ans. «Il fait partie du système. Quelqu’un qui a siégé au Parlement aussi longtemps a sans aucun doute la confiance du régime. Cette semaine encore, j’ai vu une vieille vidéo dans laquelle il explique comment il a imposé le hijab au personnel hospitalier peu après le triomphe de la révolution islamique, explique Sohrab, un chef cuisinier de 32 ans. Mais il n’y a pas de scénario idéal.

Aucun candidat extérieur au système ne va subitement émerger et sauver l’Iran de la république islamique.» Ce type de discours ulcère Sima, une étudiante en sociologie de 27 ans qui ne votera pas. «N’ont-ils pas honte, ceux qui affirment qu’ils ne croient pas en ce système mais qu’ils vont voter Pezeshkian en sachant qu’il est critiquable ? Se rendent-ils compte qu’ils oublient le mal qui leur a été fait et qu’ils se remettent entre les mains des responsables de ce mal ?» Comme beaucoup d’Iraniens, elle rejette les réformistes, considérés comme des hypocrites et des agents du régime. Leur retour au pouvoir, selon elle, renforcera la république islamique alors qu’elle a vacillé lors des manifestations du mouvement «Femmes, vie, liberté». Ces fractures se retrouvent parfois au sein d’une même famille. Ehsan, un architecte de 48 ans, a toujours soutenu les réformistes et votera Pezeshkian vendredi. Mais il ne parvient pas à convaincre sa mère de 80 ans. «Elle est la personne la plus religieuse de notre famille. Mais elle méprise tellement la république islamique qu’elle a décidé de boycotter les élections. En dernier recours, je lui ai dit que notre marja al-taqlid [un guide religieux] soutenait Pezeshkian dans l’élection, mais elle m’a répondu qu’il racontait n’importe quoi.» Kamran, un commerçant de 35 ans du grand bazar de Téhéran, est encore plus perdu, incapable de se décider. «Je ne sais vraiment pas quoi faire. Si je vote, on considérera que je soutiens le système, et si je ne vote pas, que je soutiens son renversement. Mais je ne suis ni un partisan du régime, ni un partisan de son renversement. Il s’agit de choisir un dirigeant, il ne pourra peut-être pas arranger les choses mais il pourra certainement causer beaucoup de dégâts.» DIVAN SHIRAZI (1) Tous les noms ont été changés.

TURKM.

Téhéran AFGH.

Persépolis IRAN PAK.

U. OMAN km

Le Figaro, no. 24841
Le Figaro, vendredi 5 juillet 2024 965 mots, p. 3

International

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4 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

L'Allemagne s'inquiète de voir son partenaire « affaibli »

Pierre, Avril

Traditionnellement réticent à commenter les péripéties électorales de ses alliés, Olaf Scholz s'est finalement résolu, mercredi soir, à imiter les premiers ministres polonais et espagnols, Donald Tusk et Pedro Sanchez qui pour leur part, dès le lendemain du premier tour, avaient clairement exprimé leurs inquiétudes face à la forte percée du Rassemblement national. «En France, on votera dimanche, et cette nouvelle élection a de quoi inquiéter», a admis le chancelier devant les cadres du parti SPD lors d'un rassemblement estival.

En privé, ce dernier affirme même «croiser les doigts pour que les Français que j'aime... parviennent à empêcher un gouvernement dirigé par un parti populiste de droite», selon des témoignages recueillis par la presse allemande. Une situation «vraiment préoccupante» sur laquelle il échange quotidiennement par texto avec Emmanuel Macron, poursuivent les médias. Il y a encore quatre jours, son porte-parole, Steffen Hebestreit, s'était contenté de rappeler que «l'Allemagne travaille étroitement et en toute confiance avec la France» mais depuis, à Berlin, la prudence diplomatique n'est plus de mise. La priorité est, a minima , d'écarter le spectre d'un gouvernement RN.

Dès le 20 juin, une réunion confidentielle organisée par le ministère des Affaires étrangères, et dont la teneur avait été dévoilée par Le Figaro, témoignait de l'incompréhension de l'Allemagne face à la décision d'Emmanuel Macron de convoquer de nouvelles élections et de la forte inquiétude face à l'hypothèse d'un gouvernement Bardella. Et surtout de l'impréparation totale de la diplomatie rhénane à un tel scénario.

Les conséquences économiques - allant d'un tour de vis protectionniste à un grippage accéléré de la coopération bilatérale en passant par un dérapage des finances publiques hexagonales - avaient été abordées en particulier. Pour le reste, Berlin garde en tête l'énoncé en 2022, du programme diplomatique de Marine Le Pen, même si cette dernière a depuis nuancé ses propos : sortie du commandement intégré de l'Otan, rapprochement avec la Russie, et fin des programmes de coopération industrielle en matière de défense. Le RN s'oppose également à l'octroi à l'Allemagne d'un siège au Conseil de sécurité de l'ONU et accuse Emmanuel Macron de préparer le terrain à une telle opération.

Pour sa part, la CDU est restée groggy après la décision d'Éric Ciotti, le chef du parti des Républicains, alliés au Parlement européen, de rejoindre les rangs du RN. Un geste contraire à l'esprit et aux valeurs de la démocratie chrétienne, estime le parti de Konrad Adenauer et d'Angela Merkel. L'incompréhension et le choc sont d'autant plus grands que la formation conservatrice est susceptible d'arriver au pouvoir à l'automne 2025.

Elle exclut toute coopération avec LR au sein du groupe PPE à Strasbourg si, dans l'Hexagone, certains de ses membres devaient rejoindre le groupe des droites. Son président, Friedrich Merz, prend soin néanmoins de ne pas couper les ponts avec un nouveau pouvoir à Paris. «À partir du moment où les démocraties élisent des gouvernements et restent inchangées, ces derniers doivent travailler ensemble de manière raisonnable», explique le grand favori de la prochaine élection à la chancellerie. Ce dernier se dit soulagé du fait que le RN ait cessé toute coopération au sein du Parlement européen avec le parti d'extrême droite allemand AfD.

L'actuelle coalition, pour sa part, craint une répétition, sur son flanc ouest, de la situation qui prévalait en Pologne lorsque le parti ultra-conservateur et europhobe PiS, menait la vie dure à son voisin et bloquait le fonctionnement des institutions européennes. Le danger est d'autant plus grand s'agissant d'un pays fondateur de l'UE, moteur traditionnel de la construction européenne. «Encore plus qu'avec la Hongrie et son régime illibéral, et qu'avec l'Italie, nous devrons être vigilants avec la France du fait du poids de ses décisions de politique intérieure, qui auront une traduction européenne très forte, si par exemple les libertés publiques et la diversité des médias sont rognées ou l'État de droit est menacé...», s'inquiète Nils Schmidt, président de l'Assemblée parlementaire franco-allemande au sein du Bundestag (SPD).

Daniela Schwarzer, membre du directoire de la Fondation Berstellman, et spécialiste des questions européennes, estime que Berlin pourrait continuer à s'appuyer sur Emmanuel Macron dans l'espoir de faire contrepoids à une Assemblée nationale contrôlée par l'extrême droite. Mais l'étoile de «l'Européen visionnaire» incarné par le chef de l'Élysée, temporairement auréolée de sa récente visite d'État à Dresde et Berlin, a pâli. «Macron est affaibli et la concertation européenne franco-allemande deviendra plus difficile, voire improbable sur certains sujets» , contredit Nils Schmidt.

La nature ayant horreur du vide, certains, à Berlin ou Paris, imaginent que l'Italie de Giorgia Meloni ou surtout la Pologne de Donald Tusk - reçu cette semaine par Olaf Scholz - pourraient reprendre à Bruxelles une partie du leadership français. La question est controversée. «Le partenariat franco-allemand ne peut pas être remplacé par un autre partenariat. Si l'Allemagne et la France se séparent, l'Europe régressera ou s'arrêtera», dément le député CDU Andreas Jung, également membre de l'Assemblée parlementaire franco-allemande. Le patron de la CDU, Friedrich Merz se montre moins exclusif que son camarade de parti, par ailleurs vice-président de la fraction CDU au Bundestag.

Si le RN ne parvient pas à constituer une majorité claire à l'Assemblée nationale, les Allemands suivront avec intérêt les tentatives de former une large coalition alternative englobant «le cercle républicain», un exercice dont cette démocratie parlementaire est très familière. Mais Berlin que la démocratie présidentielle voisine réussira à bâtir un compromis de gouvernement solide.

L'aventure française rappelle surtout à Berlin que la démocratie allemande, avec à sa tête un chancelier très affaibli, n'est pas à l'abri d'une crise. En septembre prochain lors des élections régionales en Thuringe, dans l'ex-RDA, une majorité AfD pourrait émerger, inaugurant d'un saut dans l'inconnu. Signe des temps, à la faveur des élections hexagonales, une nouvelle matière pédagogique suscite la curiosité intellectuelle des Allemands : le droit constitutionnel français.

Le Monde
Télévisions, vendredi 5 juillet 2024 593 mots, p. 24

Sonique À la demande

L’éternel retour du Red Star

Un documentaire retrace l’histoire du mythique club de football de Saint-Ouen, à l’occasion de sa remontée en Ligue 2

Mouna El Mokhtari

Podcast - Le Red Star FC a-t-il conclu un pacte faustien ? L’un des plus vieux clubs de football français – il a été fondé à Saint-Ouen, aux portes de Paris, en 1897 par Jules Rimet (créateur de la Coupe du monde en 1930), seul celui du Havre est plus ancien – s’apprête à faire son retour en fanfare en Ligue 2.

Le club revient dans l’élite avec un stade Bauer flambant neuf et un nouveau centre de formation. De quoi satisfaire les fervents supporteurs ? Pas tout à fait. Il est quelque chose d’inestimable qu’ils pourraient perdre en route : l’âme du Red Star ouvrier et populaire dont les valeurs d’inclusion ont peu d’égales en France. Car, pour rénover son enceinte qui porte le nom de Jean-Claude Bauer, un médecin communiste et résistant, fusillé par les nazis au Mont-Valérien, en 1942, et s’offrir le nouveau centre de formation, le Red Star a changé de mains. Il a été vendu au fonds d’investissement américain 777 Partners, qui pratique la multipropriété, détenant aussi le Hertha Berlin, le club brésilien de Vasco de Gama, le Genoa CFC en Italie ou le Standard de Liège en Belgique.

« Une trahison »

Non seulement le nouveau propriétaire incarne la financiarisation du football, à l’extrême opposé des valeurs du club audonien et de ses très fidèles soutiens de l’ancienne « banlieue rouge » ; mais, en outre, sa solvabilité pose régulièrement question alors qu’une volée de procédures judiciaires pour fraudes déferle actuellement sur lui aux Etats-Unis. La faillite ne peut être exclue.

Cette vente est « une trahison », affirme, dans le podcast documentaire diffusé sur le studio Sonique, Vincent Mezence, porte-parole de la tribune Rino-Della-Negra, du nom d’un autre résistant, italien, joueur du club, également fusillé par les nazis, en 1944.

Comment rester un club populaire et progressiste en tombant dans l’escarcelle fragile d’un fonds d’investissement qui pratique le multi-club ownership ? Quelques pistes affleurent dans ce documentaire en quatre parties, narré par le musicien et rappeur audonien Tuco Gadamn, célèbre, sous le nom de Nathy Boss, pour le morceau Le Son qui tue. Du mythique stade Bauer, au cœur de la ville de Saint-Ouen, à la tribune Rino Della Negra, les documentaristes déroulent l’histoire ouvrière et antifasciste du club. Dans le troisième épisode, place au Red Star FC d’aujourd’hui, qui continue d’avoir un rôle notable dans la cohésion sociale avec son centre de formation mixte d’élite, mais aussi ses initiatives d’éducation populaire. Le dernier épisode pose la question de sa survie à moyen et long termes : Steve Marlet, ancien joueur et conseiller du président du club, Patrice Haddad, veut croire à une montée en Ligue 1 après la Ligue 2.

Eric Coquerel, député LFI de la première circonscription de Seine-Saint-Denis, espère pouvoir légiférer contre le fléau de la multipropriété des clubs. Comment continuer de proposer une tarification abordable, un stade vivant et des valeurs à rebours de la performance et de l’individualisme, fréquents dans le sport de haut niveau ? A Bauer, les supporteurs ont coutume de rugir lorsque leur équipe marque « et chantent encore plus fort quand elle encaisse » , explique l’historien Dimitri Manessis. Le Red Star FC n’a pas fini de rugir.

Le Monde
élections législatives, vendredi 5 juillet 2024 1030 mots, p. 2
Aussi paru dans
3 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Analyse

La victoire à retardement de la stratégie mégrétiste

Marine Le Pen a fait siens certains principes de Bruno Mégret, qui voulait transformer le Front national en parti de gouvernement

Abel Mestre

Ils ont entre un peu moins de 50 ans et un peu plus de 60 ans. Ils n’ont connu que le militantisme d’extrême droite. Ils s’appellent Philippe Olivier, Laure Lavalette, Gilles Pennelle, Bruno Bilde ou Steeve Briois. Ils ne sont pas tous dans les meilleurs termes, mais ils ont des responsabilités importantes dans l’écosystème de Marine Le Pen et au Rassemblement national (RN) depuis de nombreuses années. Ce qui les rassemble ? Ils sont entrés en politique très jeunes, n’ont pas connu la seconde guerre mondiale ni, pour la plupart, la guerre d’Algérie, ils se sont engagés au moment où la formation d’extrême droite quittait la logique groupusculaire, quand la gauche était aux commandes du pays.

Ce qu’ils veulent ? Conquérir et exercer le pouvoir, à rebours de leurs aînés revenus de toutes les défaites historiques qui, eux, se contentaient de rester dans l’opposition. Ils ont, enfin, un autre point commun : avoir été séduits un temps – souvent bref – par Bruno Mégret, ancien numéro deux du Front national (FN, l’ancêtre du RN). A la fin des années 1990, celui qui scissionnera, en 1999, pour fonder le Mouvement national républicain (MNR) défendait une stratégie que l’on peut résumer ainsi : dédiabolisation, implantation, professionnalisation. Soit exactement celle de Marine Le Pen, quelques années plus tard.

« Sortir de la marginalité »

La situation politique actuelle confirme leurs intuitions d’il y a trente ans. Le parti d’extrême droite doit, s’il veut gagner, donner une image présentable non seulement pour convaincre le plus d’électeurs possible, mais aussi pour conclure des alliances avec la droite traditionnelle, condition nécessaire pour avoir la majorité absolue. « On peut dire qu’il y a une certaine lenteur dans la maturation de ces idées », dit, aujourd’hui, en s’amusant, Jean-Yves Le Gallou, l’un des mégrétistes les plus en vue au moment de la scission.

Figure intellectuelle importante de l’extrême droite identitaire, il n’est pas revenu dans le giron lepéniste. Il a choisi Eric Zemmour en 2022 et regarde la situation actuelle avec une pointe de satisfaction. Il poursuit : « Pour nous, la logique a toujours été de dire que les alliances possibles sont à droite. » Exactement ce qui s’est passé avec le ralliement d’Eric Ciotti et de ses soutiens.

Un cadre mégrétiste des années 1990 qui travaille aujourd’hui avec Marine Le Pen – et qui a requis l’anonymat – confirme la continuité de la stratégie d’il y a trente ans : « Il fallait sortir le mouvement de la marginalité et l’élever. La scission, c’était pour accélérer le processus de modernisation et devenir un parti de gouvernement. Marine Le Pen a développé la même idée dès 2005. Elle se “délepénise” à partir de ce moment-là. »

Paradoxe : Mme Le Pen a été l’une des plus virulentes opposantes aux « félons » mégrétistes en 1998-1999, mais a très vite repris la ligne stratégique de l’ex-numéro deux, notamment sur la dédiabolisation. D’abord au sein de Générations Le Pen, structure réunissant ses premiers soutiens au début des années 2000, puis dans son livre A contre flots (Grancher, 2006). Cette autobiographie est en réalité le bréviaire de ce que sera le marinisme après son accession à la tête du FN, en 2011. Elle y prend clairement ses distances avec son père, Jean-Marie Le Pen, appelle son parti à « se débarrasser de sa tunique de Belzébuth » (comprendre : les accusations d’antisémitisme), fustige « les nostalgiques bottés et casqués, la matraque à la main ».

« Faire une vitrine sérieuse »

Pour autant, l’idée n’est pas de céder au « politiquement correct », expression estampillée d’extrême droite et qui vise les discours qualifiés d’ « angéliques » de la gauche : il ne faut rien lâcher sur l’essentiel, notamment la préférence nationale et le discours anti-immigration, mais délivrer ce message de manière polie et posée. C’est un changement de forme, pas de fond.

Marine Le Pen n’a pas tout pris du mégrétisme : pas question de laisser de la place au folklore radical de la tendance païenne du FN, qui avait suivi Bruno Mégret. Surtout, dans son ascension politique, Marine Le Pen s’entoure de beaucoup d’anciens du MNR, entre autres : son beau-frère, Philippe Olivier, Steeve Briois (qui deviendra le maire d’Hénin-Beaumont, dans le Pas-de-Calais, en 2014) et Bruno Bilde, futur député du Pas-de-Calais.

Ce sont d’ailleurs MM. Bilde et Briois qui ont fait venir Marine Le Pen, en 2007, à Hénin-Beaumont, pour qu’elle se construise un fief dans cette France populaire et ouvrière. C’est là le dernier apport du mégrétisme : l’implantation locale. Au contraire de Jean-Marie Le Pen, qui ne s’intéressait qu’à la présidentielle, Bruno Mégret avait fait de l’implantation locale un pilier de sa stratégie. Une intuition partagée par les Héninois : « Pour arriver au pouvoir il fallait contredire la diabolisation et les procès faits en incompétence. On voulait faire une vitrine sérieuse », confirme M. Bilde. Marine Le Pen suit leur conseil, s’implante à Hénin-Beaumont. La ville du bassin minier est plus qu’un fief pour elle, c’est un argument politique, celui qui justifie sa stratégie tournée vers les questions sociales.

A quelques jours du second tour, dimanche 7 juillet, il règne une drôle d’ambiance parmi ces militants. Eux qui ont tant attendu, rongé leur frein, touchent enfin du doigt leur objectif, celui de faire de la politique « en grand », au gouvernement. Leur longue histoire militante leur a appris la patience : si, à l’issue du scrutin, ils n’ont pas la majorité absolue, ils peuvent bien attendre encore trois ans, avant de se lancer dans les échéances de 2027. Pour eux, c’est, au pire, une victoire différée : « Voter RN est une barrière, il y a un effet cliquet : on ne revient pas en arrière » , assure ainsi Bruno Bilde. Souvent, il est fait référence aux législatives de 1978, où la gauche avait frôlé la victoire. Trois ans après, c’était la bascule de mai 1981, avec l’élection de François Mitterrand.

Libération
vendredi 5 juillet 2024 760 mots, p. 6

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Des invisibles au succès bien tangible

CLÉMENCE MARTIN; JACQUES PEZET; ENZO QUENESCOURT

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Ils refusent de participer aux débats, et pour certains ne sont présents ni sur les réseaux ni sur le terrain. Pourtant, ces candidats «fantômes» du RN ont souvent obtenu de très bons scores au premier tour.

Le plus sûr moyen de ne pas dire de bêtises, c’est encore de se taire. Alors que chaque jour, de nouveaux candidats RN sont épinglés pour des saillies racistes, antisémites ou complotistes, certains ont fait le choix de la discrétion. Voire de la disparition. Mardi, France Bleu s’étonne ainsi qu’«une vingtaine de candidats Rassemblement national, en lice au second tour des élections législatives anticipées, aient annulé leur présence aux débats proposés» par ses rédactions. Priorité au terrain, empêchement de dernière minute… les excuses pour ne pas participer sont diverses. Dans les Landes, Sylvie Franceschini a justifié son refus de débattre avec le député PS sortant Boris Vallaud par les mensonges que ce dernier propagerait, mais aussi en attaquant la presse. Elle dénonce ainsi la «désinformation» des médias locaux : «Je ne tomberais pas dans les pièges qui me sont tendus.» D’autres candidats se sont murés dans le silence, ne prenant même pas la peine de répondre aux invitations.

«Silence radio». Mais comme le notent les journalistes de France Bleu, le refus de débattre et de s’exposer à la contradiction s’accompagne parfois d’une absence totale de campagne. On a ici à faire à de véritables candidats fantômes, qui pour certains sont parvenus à se hisser au second tour sans faire campagne. C’est le cas d’Elodie Babin, en tête avec près de 33 % des suffrages exprimés dans la 2e circonscription du Loiret. Selon France Bleu Orléans, elle jamais donné suite aux sollicitations des journalistes : «C’est silence radio.» Seul signe de vie : une note vocale envoyée à la rédaction par son compagnon, dans laquelle il assure que la candidate est malade du Covid. Pas plus de chances de la trouver sur le terrain. Et pour cause : d’après France Bleu Orléans, elle «n’habite pas la 2e circonscription, et encore moins le Loiret», mais résiderait à Saint-Rémy-sur-Avre, dans l’Eure-et-Loir. Sur son compte X, @elodieRN28 partage les contenus de campagne de son parti et de son compagnon… sans mentionner qu’elle est elle-même candidate. Véronique Fossey, candidate du RN dans la 1re circonscription des Landes (Mont-de-Marsan), n’en démord pas : elle ne débattra pas avec sa concurrente, Geneviève Darrieussecq (Modem), qu’elle qualifie de «personne malveillante». Et de justifier ainsi son refus auprès de France Bleu : «Je ne veux pas avoir affaire à ces gens-là.» Une invitation similaire lui avait été proposée par nos confrères de Sud Ouest, sans plus de succès. «Elle nous a répondu au téléphone qu’elle n’avait pas de temps à perdre pour venir à Mont-de-Marsan», raconte à Libé le responsable de la locale de Sud Ouest. Le 30 juin, elle est pourtant arrivée largement en tête du scrutin.

Sans photo. Caroline Beout ? «On ne la connaît pas», répond à Check- News un grand quotidien de presse locale. Impossible d’en apprendre davantage sur la candidate RN dans la 9e circonscription de Haute-Garonne sur les réseaux sociaux. Caroline Beout n’en possède aucun, excepté un compte Facebook inactif.

Quant à l’invitation de France Bleu à débattre avec sa concurrente, Christine Arrighi (Nouveau Front Populaire), Caroline Beout s’y soustrait : «Un empêchement de dernière minute.» Le 30 juin, elle s’est placée deuxième avec 24,89 % des voix. Enfin, dans les Yvelines, le site Actu.fr a recensé deux candidates du RN dont le bon score au premier tour est proportionnel à leur discrétion : Victoria Doucet et Sophie Lelandais sont, d’après le site d’info, les candidates «les plus fantomatiques des Yvelines, les seules dont les numéros de téléphone ne sont pas communiqués par la fédération départementale du RN». Sans photo, sans réseaux sociaux, sans profession de foi en ligne, Victoria Doucet a réussi à se qualifier pour une triangulaire en réunissant 22 % des votes dans la 11e circonscription des Yvelines. Mais lorsqu’Actu.fr a voulu la contacter, cette femme de 19 ans a refusé de répondre, renvoyant vers le délégué départemental. Mardi, fait rare alors que le RN veut réunir une majorité à l’Assemblée nationale, elle s’est finalement désistée au profit du candidat UDI, Laurent Mazaury. Lui aussi ignore tout d’elle : «Je ne la connais pas. Personne ne la connaît d’ailleurs. C’est une candidate fantôme», a-t-il indiqué à Actu.fr.

CLÉMENCE MARTIN, JACQUES PEZET et ENZO QUENESCOURT

Libération
vendredi 5 juillet 2024 361 mots, p. 2

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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4 juillet 2024 - Libération (site web)

«Brebis»

PAUL QUINIO

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Il ne faut qu’une brebis galeuse pour gâter un troupeau. Si le proverbe dit vrai, plusieurs dizaines de moutons noirs gâtent assurément la stratégie de dédiabolisation mise en place par Marine Le Pen depuis qu’elle a évincé son père de la direction du parti d’extrême droite. Mercredi soir, Jordan Bardella a lui-même utilisé l’expression de «brebis galeuses» pour qualifier ces candidats RN épinglés par la presse, et notamment par Libération, pour leurs propos racistes, antisémites, homophobes, suprémacistes et autres horreurs qui peuvent tomber sous le coup de la loi. Sans oublier les complotistes et autres climatosceptiques de tous poils. Le patron du RN a bien tenté de minimiser les dégâts en estimant que ces candidats se comptent sur les doigts d’une main. Ils sont en réalité plusieurs dizaines, certains déjà réélus, d’autres qui pourraient l’être dimanche. Il n’est pas inutile de rappeler ici qu’un député élu devient un représentant de la nation tout entière, pas seulement de ses électeurs, de sa formation politique ou encore moins de lui-même… Une version charitable pourrait expliquer que la présence de ces candidats qui considèrent que la saillie de Jean-Marie Le Pen sur l’holocauste «point de détail» de l’histoire n’est pas antisémite, ou qui estiment que les Maghrébins «n’ont pas leur place dans les hauts lieux», ne seraient que le signe d’une professionnalisation inachevée de la formation d’extrême droite. Ils sont en réalité les futurs ambassadeurs, écharpe tricolore en bandoulière, d’une identité politique dont les racines xénophobes sont profondes. Si elles devaient s’étaler dans les travées de l’Assemblée nationale, le risque est évidemment immense – n’est-ce pas déjà le cas ces derniers jours – d’une libération dans la société tout entière de la parole et des actes racistes et antisémites. Derrière les faux-semblants du storytelling sur la dédiabolisation de la formation de Marine Le Pen et Jordan Bardella, ces dizaines et dizaines de brebis galeuses révèlent que le RN reste bien une menace pour les fondements de notre nation. Dont Jordan Bardella, s’il s’installait à Matignon, ne peut prétendre être le berger.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 5 juillet 2024 912 mots, p. AUJM4
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5 juillet 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Macron, le spectre d'une démission

Certains membres de la majorité sortante craignent que, face à une situation politique bloquée, le chef de l'État se sente acculé à quitter son poste. Une hypothèse balayée par ses proches.

Olivier Beaumont

En apprenant qu'Emmanuel Macron avait sablé le champagne à l'Élysée dans la nuit de dimanche à lundi, le soir du premier tour, pour l'anniversaire de son ami Richard Ferrand, un ministre de haut rang a manqué de s'étouffer : « A-t-il à ce point perdu pied avec la réalité ? Une partie de nos députés sont au même instant rayés de la carte des législatives. Et lui prend un moment pour trinquer avec des potes. Mais la prochaine étape, c'est quoi ? Il démissionne, Le Pen est élue présidente, et on organise un grand bal dans la salle des fêtes de l'Élysée pour fêter ça avant de partir ? »

« Instable », « imprévisible », « déconnecté », « dans le déni », que n'entend-on pas sur la psychologie du chef de l'État, depuis qu'il a appuyé sur le bouton nucléaire de la dissolution le 9 juin. Et qui sait à quel point ce dernier n'aura pas la tentation ultime d'abandonner son mandat présidentiel, si d'aventure Jordan Bardella arrivait à Matignon, ou si un gouvernement de coalition s'avérait impossible à constituer en cas de majorité relative ? Marine Le Pen en est pour sa part convaincue : « Il n'aura plus que la démission pour sortir de la crise politique », assure-t-elle, pour faire pression. C'est que tout est possible. Un renoncement du président de la République ne serait d'ailleurs pas une première. En 1969, le général de Gaulle ne l'avait-il pas déjà fait ?

Lui dit qu'il ne partira pas, « quel que soit le résultat »

Autour de lui, l'angoisse d'un Emmanuel Macron à ce point enfermé dans ses certitudes qu'il en viendrait à commettre le geste de trop est palpable et sème le doute. Comme les images dimanche dernier au Touquet, où on le voit habillé incognito, lunettes de soleil, blouson aviateur, casquette sur la tête, n'ont pas manqué d'alimenter cette petite musique d'un président en décalage avec la réalité du moment. Jusqu'à être comparé sur les réseaux sociaux avec un célèbre personnage de la série télévisée des années 1980, celui de Looping... le fou excentrique de « l'Agence tout risque ».

Pour balayer cette hypothèse de la démission qu'il pourrait décider à tout moment, lui-même a tenu à clarifier sa pensée au lendemain de la défaite des européennes, lors d'un entretien accordé au « Figaro Magazine ». Il ne partira pas, « quel que soit le résultat » qui sortira des urnes après les législatives, dit-il. Et d'ajouter, au passage, quand on lui demande s'il serait « devenu fou », comme l'avancent certains : « Non, pas du tout. Je vous le confirme. Je ne pense qu'à la France. » Ce qui n'a pas totalement rassuré ses troupes pour autant...

« En sept ans, j'ai eu l'occasion de passer des heures avec lui. Un jour, il peut vous faire une promesse les yeux dans les yeux, et le lendemain, faire complètement l'inverse. Alors quand il dit : Jamais je ne partirai, j'ai un doute... » lâche un membre du gouvernement, pourtant loyal envers le président. « Il nous avait juré qu'il ne tirerait aucun enseignement national du scrutin européen... et on a eu la dissolution. Il est capable de tout », embraye un autre. « Je ne sais pas ce qu'il a dans la tête. Il est devenu insaisissable », achève une homologue, pas convaincue quand elle relit cette phrase d'Emmanuel Macron, dans une lettre aux Français publiée il y a deux semaines dans la presse quotidienne régionale : « Vous pouvez me faire confiance pour agir jusqu'en mai 2027 comme votre président. »

Dans l'entourage du chef de l'État, on s'est habitués depuis longtemps à cette petite musique : « Quand il prend des décisions inattendues, certains font toujours un procès en irrationalité, a minima. Par exemple, au moment de rouvrir les écoles pendant le Covid, tout le monde disait déjà qu'il était dingue », remarque un conseiller du palais, faisant le lien avec « une époque où tout est émotionnel, où on est constamment dans la psychologisation des dirigeants alors que le mec est en fait hyper rationnel ».

« La fin de la déification du président »

D'autres sont encore plus catégoriques : « Jamais il ne démissionnera. Il est très lucide. D'abord, car il sait que s'il faisait cela, ça sonnerait la fin de la V e République. Alors qu'il est trop attaché aux institutions. Et surtout, vu la dynamique du moment au RN, une démission dans les semaines à venir conduirait inévitablement Marine Le Pen à l'Élysée », appuie un visiteur du palais. « Je suis persuadé qu'il n'y pense pas, ça ne correspond pas au genre du personnage. Dissoudre les autres, il n'en a rien à battre. Mais se dissoudre lui-même, ce n'est pas son truc », ironise un député Renaissance.

Même si tout peut arriver, une démission d'Emmanuel Macron ne provoquerait par ailleurs pas de nouvelles élections législatives. Et ne résoudrait potentiellement rien de l'instabilité du moment. L'article 12 de la Constitution est formel sur ce point-là : pas de nouvelle dissolution avant l'écoulement d'un délai d'un an. « Donc, même si Le Pen arrivait au pouvoir en cas de présidentielle anticipée, elle resterait en situation de majorité relative à l'Assemblée. La situation resterait politiquement ingérable », appuie-t-on à l'Élysée.

Reste un Emmanuel Macron seul, avec ses certitudes et sa part de mystère. « C'est la fin de la déification du président de la République, achève un parlementaire. Il n'est ni Dieu ni un malade mental. C'est juste le mec qui a fait une grosse connerie. »

Le Monde
Le Monde des Livres, vendredi 5 juillet 2024 173 mots, p. LIV7

Critiques Essais

Vibrant Jean Zay

Pierre Karila-Cohen Pierre Karila-Cohen

Les historiens Pierre Allorant et Olivier Loubes réunissent pour la première fois dans ce volume des textes écrits au long de sa vie par Jean Zay (1904-1944), le ministre de l’éducation nationale et des beaux-arts du Front populaire, assassiné par la Milice en juin 1944 après quatre ans de captivité sous le régime de Vichy. Les éditoriaux du député du Loiret dans La France du Centre entre 1933 et 1936, les discours de l’homme d’Etat, dont l’action fut marquante dans la démocratisation de l’accès à l’éducation et à la culture, les notes prises en conseil des ministres de 1938 à 1939 comme le très beau Souvenirs et solitude, écrit en captivité, sont d’un intérêt puissant. Ils résonnent d’un amour vibrant pour une République démocratique et sociale auprès de laquelle il est bon de se ressourcer.

Le Monde
Horizons, vendredi 5 juillet 2024 2036 mots, p. 18
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4 juillet 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

A Avallon , l’envie de la « France d’avant »

Douze ans après la présidentielle de 2012, Pascale Robert-Diard, grande reporter au « Monde », est retournée dans l’Yonne, afin de comprendre l’évolution du vote dans la région, passé de la gauche à l’extrême droite

Pascale Robert-Diard

Avallon (Yonne) - envoyée spéciale - On a croisé Prune, 18 ans, un beau visage rond et de grands yeux pétillants, dans une rue d’Avallon (Yonne). Elle sortait tout juste de l’épreuve de philo du baccalauréat et s’en allait d’un pas joyeux rejoindre son amoureux. Elle était emballée par le sujet proposé : « L’Etat nous doit-il quelque chose ? » « Un thème politique, c’était pile ce que j’espérais, j’ai cité Hobbes et Rousseau et j’avais plein de choses à dire. »Au lycée, elle a souvent bataillé avec ceux qui « ne s’intéressent à la politique que sur TikTok, répètent que la France va mal, que les délinquants sont toujours les mêmes, que le RN[Rassemblement national] est révolutionnaire, et qu’il va relancer le pouvoir d’achat. Entendre ça, ça me désole. J’ai lu la biographie de Simone Veil, et on a l’impression de revivre la même chose, le rejet de tout ce qui n’est pas français de souche ».

Pour les élections, Prune Baron-Baland s’est « vraiment informée », a lu « tous les programmes pour avoir des arguments ». Elle se sent « profondément de gauche », en veut à Jean-Luc Mélenchon de « tout gâcher »et vote socialiste. A la rentrée ,elle rejoindra la fac de droit de Dijon. « Procureure, c’est l’objectif. Ou alors le droit animalier, par rapport à l’environnement. »Et puis, tout à trac, Prune a ajouté : « Avec mon copain, on n’arrête pas de s’embrouiller. Il vote RN. »Devant notre air surpris, elle a souri. « C’est vrai que mon père et ma mère, ils n’auraient jamais pu être copains avec quelqu’un qui vote Le Pen. »

La discussion s’est poursuivie quelques jours plus tard, dans un café. Prune est arrivée main dans la main avec Kyllian. Il a 19 ans, des bras costauds moulés dans un tee-shirt blanc et suit en alternance un BTS de management à Dijon. Plus tard, il veut être directeur de magasin, « un Auchan par exemple. Le but, c’est vraiment d’aller au plus haut. Etre le boss, quoi ! ». On parle politique : « Moi, je suis à fond Bardella. » « Tu votes comme ton père, en fait », soupire Prune. « Oui, lui, il est RN depuis toujours, ou des fois Jean Lassalle, pour rigoler. »Le père de Kyllian Daniel est cariste chez Schiever, le plus gros pourvoyeur d’emplois dans l’Yonne, dont sept cents sur le bassin d’Avallon. Sa mère, « plutôt macroniste », travaille au service commercial de L’Yonne républicaine.

« Moi, je voterai jamais pour la gauche, elle n’a pas mes valeurs, dit-il. Mes valeurs, c’est la France. La France d’avant. Comment vous expliquer ? Avant, c’était mieux. Il y avait moins de meurtres, moins d’agressions…

– Tu n’en sais rien !, l’interrompt Prune.

– Si, si, il y avait moins de problèmes. Juste en bas de là où j’habite, à Dijon, il y a un point de deal. Et une épicerie arabe, à côté, qui est sous procédure judiciaire.

– Bon, et ça change quoi à ta vie ?

– Rien. Mais imagine s’il y a un règlement de comptes ! »

Ses cousins et ses « plus proches copains » votent comme lui. « J’en ai un qui vote Reconquête !. Il est beaucoup plus dur que moi. Il est clairement raciste. Moi, je me considère pas comme raciste. Je ne supporte pas qu’on insulte un Noir ou un Arabe, juste comme ça, et qu’on incite à la haine. A la salle[de sport], j’ai des amis noirs, je m’entends bien avec eux. Je respecte les gens qui travaillent. »Contrairement à Prune, qui a suivi toute sa scolarité dans le public, Kyllian avait rejoint le lycée catholique d’Avallon pour sa 1re et sa terminale. Ça l’a « remis droit », dit-il. « Je suis chrétien. Ce qu’on apprend à l’école, les rois, tout ça, c’est le christianisme. »Pratiquant ? « Non. Juste un peu pour les fêtes. »Prune s’absente pour aller à un rendez-vous. Ils s’embrassent. « Ce qui me plaît chez elle, c’est son côté franc. Elle est courageuse. Elle n’a peur de rien. » On évoque #metoo. Kyllian écarquille les yeux. « C’est quoi ? »Il a vraiment l’air de ne pas savoir, on résume. « Ah ! J’en ai pas entendu parler. Mais moi, je suis pour les femmes qui se battent. La justice est trop tolérante avec les violeurs. »

La France insoumise (LFI), en revanche, Kyllian connaît. « Dans leurs manifs, il n’y a que des drapeaux palestiniens ou LGBT. »Sur ce sujet aussi, il trouve que « c’est pas comme avant ». « Ça n’existait pas les transgenres, les drag-queens et tout. Maintenant, on voit que ça sur les réseaux sociaux. »Il en revient à la politique. « Dès que tu sors un drapeau français, ils disent que t’es un fasciste. C’est vraiment ça qui me choque. Le RN, il faut essayer. En Italie, ça roule. »Kyllian marque un temps, sourit : « Oh là là, heureusement que Prune n’est pas là. A chaque fois qu’on parle, elle me casse avec ses arguments. »Dimanche 30 juin, Prune randonnait avec des amis, mais elle avait pris soin de donner sa procuration. Kyllian a voté, 15 kilomètres plus loin, dans son village de Voutenay-sur-Cure (Yonne).

« dès qu’un jeune s’en sort, il part »

Dans le quartier de la Morlande, à Avallon, une jeune fille toute frêle, au teint pâle, le visage mangé par de larges lunettes, les cheveux tirés vers l’arrière et nattés, serrés dans des liens mauves assortis à sa robe à volants, a glissé son bulletin dans l’urne. Marion Lebas a 20 ans et elle aussi veut « retrouver la France d’avant ». Laquelle ? Celle, murmure-t-elle, où elle pourra « donner son opinion sans être agressée à chaque coin de rue ». C’est la troisième fois qu’elle vote pour le Rassemblement national, elle trouve Jordan Bardella « très intelligent ». « Il sait ce qu’il a à faire », ajoute-t-elle avant de disparaître, le bras collé contre son petit sac de dame. Longtemps, les deux bureaux de vote de la Morlande ont été des réservoirs de voix pour la gauche municipale. Le premier mêle les habitants des immeubles collectifs et des pavillons, dans le second sont rassemblés les occupants du bailleur social le moins cher de la ville.

A la Morlande, on a retrouvé Rachid Eddahbi. Quand on l’avait rencontré, il y a douze ans, il avait 24 ans, un master 2 d’ingénierie financière, et venait d’être embauché dans une banque d’affaires parisienne. Ses copains du quartier l’appelaient en rigolant leur « tradeur ». Depuis, il s’est marié, a eu trois enfants et a rejoint une filiale de La Poste. Il a été tenté de revenir dans la région, mais « même à Dijon, il n’y a pas de poste pour moi », dit-il. Ses cinq frères et sœurs vivent en région parisienne, où ils exercent des fonctions à responsabilité, les amis d’enfance se sont pour la plupart éparpillés. « Ici, dès qu’un jeune s’en sort, il part. »

Rachid s’est inscrit sur la liste électorale de la commune des Yvelines où il vit avec sa famille, mais son épouse, originaire comme lui de la Morlande, est restée fidèle à son bureau de vote. Elle a la double nationalité franco-turque. « Ce vote, dit-il, c’est compliqué. Moi, personnellement, je pense que je vais être épargné parce que je suis un homme, j’ai une position hiérarchique, je suis “bien placé” quelque part. J’ai plus d’inquiétude pour ma femme, ma mère et ma belle-mère. Ma mère est voilée, heureusement elle ne sort presque pas de chez elle. Ma belle-sœur aussi porte le voile, elle travaille à Avallon comme femme de ménage dans un laboratoire. »Rachid a tenté de convaincre cette dernière de nous parler, au moment où elle irait voter. Elle a beaucoup hésité, a dit oui, puis finalement non, par « peur des représailles ». Dans les deux bureaux de vote de la Morlande, la candidate investie par l’alliance LR/RN a atteint près de 40 % des voix.

« Comme une revanche »

Le village de Sauvigny-le-Bois (Yonne), quasi mitoyen d’Avallon, a lui aussi longtemps apporté ses voix à la gauche. Il avait 525 électeurs aux européennes. Deux sont morts avant le premier tour des législatives. Son maire, Didier Ides, est élu sans discontinuer depuis trente-cinq ans. Il venait de l’extrême gauche, s’était installé là en 1981, comme agriculteur bio, il est aujourd’hui responsable du plan de transition écologique à la communauté de communes et se bat pour maintenir les services dans son village. « On a une école moderne, récente, une cantine bio, un jardin pédagogique. J’ai entendu, au mieux, cinq à dix personnes dire que c’était bien. Les citoyens sont devenus des consommateurs. Ils prennent ce qu’on leur offre, mais ils vivent avec le sentiment qu’ils se font toujours avoir. Moi, avant, je causais politique avec tout le monde. Aujourd’hui, c’est : “Tous des nantis, des pourris, etc.” »

A la porte du bureau de vote, il y avait Mathys Pantaleon, 18 ans. Il vient de passer le bac et n’a, dit-il, « aucune chance de le réussir ». Il a voté RN aux législatives, comme aux européennes. « Bardella, il est très proche des jeunes comme nous. Sur les réseaux sociaux, il nous dit qu’on peut lui envoyer notre nom pour jouer aux jeux vidéo avec lui. Des hommes politiques qui viennent dans notre monde, ceux des jeunes de la campagne qui ne font pas de grandes études, il n’y en a pas d’autres. Pour moi, c’est comme une revanche. »En septembre, Mathys va entrer dans la gendarmerie, « pour servir le pays ».

Retour au centre d’Avallon. En quelques années, les agences immobilières se sont multipliées, les boutiques bio voisinent avec de nouveaux bars à vins, la librairie a déménagé pour investir une vieille mercerie longtemps abandonnée, le plus bel hôtel de la ville, l’Hostellerie de la Poste, construit en 1707, qui avait fermé ses portes en 2016 après une longue somnolence, a ressuscité. Julien Cohen, le brocanteur aux lunettes bleues rendu célèbre par l’émission « Affaire conclue », sur France 2, l’a racheté et entièrement rénové. Il a aussi rouvert le restaurant avec l’ambition de le hisser haut dans le guide Michelin. Pour commencer, le menu « Condé » est à 75 euros, le « 1815 » à 96 euros.

La construction d’un nouvel hôpital est programmée, la fibre est arrivée en décembre 2023 dans les 423 communes du département, « avec sept ans d’avance », les séjours en télétravail se sont allongés, la flamme olympique va bientôt arriver, énumère fièrement Sonia Patouret, cheffe d’entreprise, conseillère départementale (LR) et conseillère municipale d’Avallon. « Ce serait quand même bien d’arrêter avec le discours défaitiste », souffle-t-elle. Sa collègue socialiste, Isabelle Houé-Huberdeau, est du même avis : « Avallon, c’est le slogan de la Clio, elle a tout d’une grande ! Nous sommes une ville de villégiature parisienne et de tourisme. Ils font vivre nos artisans et notre patrimoine. » Elle ajoute : « Mais vous savez ce que j’entends souvent ? “Maintenant, on n’a plus de magasin de chaussures bon marché.” » Dans la rue principale, le dernier chausseur franchisé a fermé. Dans la belle salle aux grandes tables de bois clair qui l’a remplacé, on peut désormais acheter des fleurs fraîches, en buvant une variété de cafés torréfiés.

Sur l’ensemble de la circonscription, la candidate LR-RN Sophie Laurence Roy arrivait en tête avec 44,5 % des voix contre 29,3 % au député sortant André Villiers (Horizons Majorité présidentielle). Le soir même, Philippe Veyssière (NFP-LFI), arrivé en troisième position (19,5 %), annonçait son désistement. Philippe Halloy, le doux colosse qui a longtemps géré la Pizzeria de la Tour et organisé des festivals de musique, soupirait : « Bon, on va voter contre le RN. De toute façon, ça fait longtemps qu’on ne fait plus que ça. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_International, vendredi 5 juillet 2024 1217 mots, p. AUJM10
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4 juillet 2024 - Le Parisien (site web)
5 juillet 2024 - Le Parisien

Joe Biden, une candidature en sursis

États-Unis|Depuis le débat raté contre Donald Trump il y a une semaine, la petite musique du retrait fait son chemin. Première étape ce vendredi avec une interview sur ABC qui sera scrutée au scanner.

Marc Chalamet Correspondant À New York (états-Unis)

Le président Joe Biden sera-t-il le candidat démocrate le 5 novembre ? À quatre mois pile de la présidentielle américaine et une semaine après une prestation calamiteuse face à Donald Trump lors de la première confrontation télévisée, c'est la question que, désormais, tout le pays se pose. Tout le pays... sauf Trump. « Il abandonne la course, vous savez... » a-t-il anticipé dans une vidéo. Le candidat républicain est tellement sûr que Biden va être remplacé par la vice-présidente Kamala Harris qu'il lui a réservé ses habituelles méchancetés : « Elle est tellement pathétique et mauvaise. » Son parti a déjà préparé des spots publicitaires la prenant pour cible.

Ce vendredi, en plein week-end férié où les États-Unis célèbrent leur indépendance proclamée le 4 juillet 1776, le président de 81 ans accorde à la chaîne ABC un entretien jugé capital pour son avenir. Il l'a confié à des proches, il sait qu'il joue son va-tout dans les prochains jours. Mais l'interview, avec George Stephanopoulos, un journaliste qui lui est généralement favorable, ne sera pas diffusée en direct, ni dans son intégralité, même si la chaîne a promis de rendre publique la totalité de la transcription, pour dissiper les éventuels doutes sur l'aptitude du sortant à se représenter. Et bien que la porte-parole de Biden ait catégoriquement nié mercredi encore qu'il envisageait de jeter l'éponge, le bloc démocrate commence à montrer de sérieux signes de fissure.

« L'impression d'être pris pour des imbéciles »

À peine le débat terminé jeudi dernier contre le milliardaire républicain, le clan Biden, emmené par sa femme Jill, a tenté de dédramatiser sa performance catastrophique qui trahissait cruellement la fatigue de son âge. Les confusions ? Cet air figé, comme égaré ? « Circulez, il n'y a rien à voir », a martelé son entourage. Les poids lourds du parti, les ex-présidents Obama et Clinton en tête, ont immédiatement serré les rangs. « Les mauvaises soirées de débat, ça arrive, avait noté Obama sur le réseau X. Croyez-moi, je le sais. Mais cette élection reste un choix entre quelqu'un qui s'est battu toute sa vie pour les gens ordinaires et quelqu'un qui ne se préoccupe que de lui-même. » Depuis, en privé, Obama ne cache plus l'inquiétude que lui inspire la situation, croit savoir le « Washington Post »...

Au lendemain du débat, le président s'était rendu à un rassemblement de campagne en Caroline du Nord. L'octogénaire y était apparu inspiré, combatif, mordant même. Sauf qu'il ne faisait que lire ses téléprompteurs. Hormis des réunions avec des donateurs démocrates fortunés, Biden n'est apparu en public qu'à trois reprises : pour des remarques sur une décision de la Cour suprême, sur les conditions météorologiques extrêmes dans le pays et au Stonewall Monument à New York pour soutenir la cause LBGTQI+. Des interventions qui n'ont pas dépassé 22 minutes au total, toutes réalisées à l'aide de prompteurs.

Il lui a fallu cinq interminables jours - passés avec sa femme et sa garde rapprochée dans la résidence présidentielle de Camp David - pour prendre contact avec de hauts responsables du parti. Pas sûr que la « discussion saine » organisée mercredi soir avec des gouverneurs démocrates, pour « resserrer les rangs », soit suffisante au vu des dégâts causés. Il aura néanmoins l'occasion de prouver qu'il est encore dans le match avec deux visites la semaine prochaine, dans le Michigan et en Pennsylvanie. S'il donne la même impression que lors du débat, la messe pourrait être dite...

« Le plus frustrant, note Leah, une institutrice très active dans le parti à Long Island, c'est cette impression d'être pris pour des imbéciles. Comme tous les gens autour de moi, j'ai été choquée par le débat, et je suis furieuse contre l'équipe de campagne de Biden. » Pas question pour elle de voter pour Trump. Le « New York Times » fait le même raisonnement : face à Trump, il appellerait à voter Biden... mais a exhorté, il y a une semaine, le président à se désister.

« Les confidents et les collaborateurs qui l'ont encouragé à se représenter et qui l'ont protégé des apparitions publiques non mises en scène doivent reconnaître les dégâts causés à sa réputation et l'improbabilité qu'il puisse les réparer », a noté le quotidien new-yorkais. Hilary Rosen, une stratège démocrate, constate dans le « Washington Post » « que Biden et ses proches auraient mieux fait de s'en tenir à l'honnêteté. On ne peut pas dire aux gens qu'ils n'ont pas vu ce qu'ils ont vu », a-t-elle ajouté. Biden a d'ailleurs fini par jouer la carte de la transparence : « Je me suis planté. J'ai fait une erreur. C'est 90 minutes sur une scène. Regardez ce que j'ai fait durant trois ans et demi », a-t-il plaidé mercredi, assurant qu'il allait continuer et « gagner ».

Les prétendants ne manquent pas

L'effritement incontestable du soutien du Parti démocrate à Biden a commencé par un député peu connu du Texas, qui lui a demandé de se retirer de la course mercredi. Un autre représentant - tout aussi anonyme - de l'Arizona lui a emboîté le pas quelques heures plus tard. Mais c'est l'évolution de Nancy Pelosi, figure respectée du parti, qui a frappé ici. Juste après le débat, l'ancienne présidente de la Chambre des représentants avait défendu le président. « C'était une mauvaise soirée. Passons à autre chose. » Elle dit maintenant qu'il est « légitime de s'interroger sur l'état de santé » du président.

Les derniers sondages montrent que Trump a creusé l'écart, avec 6 points d'avance sur Biden au plan national et un peu moins dans cinq États clés, ceux où se jouera l'élection du 5 novembre. Pour les démocrates, les questions sont aussi simples que les solutions, compliquées. Est-il plus facile de battre Trump avec ou sans Biden en tête de liste ? Est-il plus risqué d'opter pour un nouveau candidat ou de s'en tenir à un président qui semble aller droit dans le mur ? Et enfin, qui serait candidat si Biden se décidait à jeter l'éponge ? La relève existe, et le parti ne manque pas de prétendants plus jeunes et ambitieux, comme Gretchen Whitmer, gouverneure du Michigan, un État clé, Josh Shapiro, gouverneur de Pennsylvanie, ou encore Gavin Newsom, gouverneur de Californie.

Mais dans cette course hypothétique, c'est Kamala Harris qui tient la corde. La vice-présidente s'est imposée, en public et en privé, comme l'une des plus ferventes défenseuses de Biden. C'est vrai, les Américains l'apprécient peu, à en croire les sondages, mais ils la connaissent mal... Et dans le dernier sondage, la colistière de Biden talonne Trump, 47 contre 45 %. Autrement dit, elle fait mieux que son chef ! « La candidate démocrate en 2024 doit être Kamala Harris », écrit Tim Ryan, un ancien candidat à la présidentielle, dans le magazine « Newsweek ».

En vertu des lois électorales du pays, il n'y a que Biden ou elle qui auraient accès aux quelque 200 millions de dollars engrangés par les démocrates pour la présidentielle. Pour les autres éventuels candidats, il faudrait partir quasiment de zéro. À seulement quatre mois du jour J.

Le Figaro, no. 24841
Le Figaro, vendredi 5 juillet 2024 932 mots, p. 9

Société

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4 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

L'ex-maire de Canteleu relaxée dans une affaire de trafic de drogue

L'ancienne élue de la région rouennaise, qui a renoncé à tous ses mandats, était apparue abandonnée par les pouvoirs publics face à une puissante famille de narcotrafiquants.

Durand-Souffland, Stéphane

C'est l'histoire d'une femme qui a dédié sa vie à la politique et dont la carrière s'est fracassée sur un dossier judiciaire dont elle sort relaxée. Le reflet, aussi, d'une réalité contemporaine : l'emprise du narcotrafic sur les instances locales, avec une montée de la violence et le risque toujours plus aigu de corruption.

Mélanie Boulanger, ancienne maire socialiste de Canteleu (Seine-Maritime) a été blanchie jeudi par le tribunal correctionnel de Bobigny. Elle comparaissait, parmi dix-sept autres prévenus, pour complicité de trafic de stupéfiants. L'enquête l'avait forcée à abandonner tous ses mandats électifs, aussi bien dans sa ville qu'au conseil régional.

Tout commence sur un parking de Seine-Saint-Denis, à l'automne 2019. Les policiers surprennent une transaction de cocaïne. L'un des deux protagonistes est au volant d'une fourgonnette dont l'immatriculation envoie les enquêteurs dans la banlieue de Rouen, à Canteleu. Le véhicule appartient en effet au restaurant Show Kebab, dont le patron, Hasbi Colak, est l'un des adjoints de Mme Boulanger, en charge du commerce.

Les parents de M. Colak, venus de Turquie, s'étaient établis là. Il est lui-même né dans un quartier populaire de la ville voici 41 ans. C'est d'ailleurs pour cela que l'équipe municipale lui avait proposé de la rejoindre. Il devait devenir le trait d'union entre l'hôtel de ville et les habitants des cités. «Il a été casté», préfère dire son avocat, Me Jérémy Kalfon.

Hasbi Colak, condamné à un an de prison avec sursis (moins que les réquisitions du parquet), s'est perdu entre un providentiel engagement en politique, synonyme d'ascension sociale accélérée, et un rôle trop difficile à tenir. L'audience a en effet montré qu'il n'a jamais su s'extirper des griffes d'une famille, présentée par l'accusation comme à la tête du trafic de stupéfiants de la région rouennaise.

Les Meziani sont décrits comme violents et riches. Officiellement sans emploi, ils roulent dans de coûteuses berlines - «on parle quand même de Mercedes à 100000 boules!», avait laissé échapper le président Jean-Baptiste Acchiardi, exaspéré par les dérobades de M. Colak. L'importation et la cession de stupéfiants auraient rapporté au clan au moins 15 millions d'euros en deux ans.

La mairie voyait en Hasbi Colak un pont vers les habitants les plus déshérités ; les Meziani n'ont jamais cessé de considérer qu'il était un levier de choix pour forcer les digues réglementaires et légales. Quand un comparse lui emprunte sa camionnette, officiellement pour effectuer un «déménagement», l'adjoint au commerce n'a pas le choix : il donne les clés. Sans quoi, pense-t-il, les Meziani mettront le feu à Show Kebab.

Mélanie Boulanger, 47 ans aujourd'hui, n'a pas ce type de lien avec les trafiquants qui menacent cependant de mettre le feu à sa ville. L'installation de caméras de vidéosurveillance dans leur fief, notamment, les indispose, de même que les contrôles de police inopinés. Le ministère public avait requis à son encontre un an de prison avec sursis, cinq années d'inéligibilité et 10 000 euros d'amende, peine démesurée au regard des leçons de l'audience.

Au cours des débats, l'ancienne élue était apparue comme désespérément abandonnée par les services de l'État. Un épisode résume bien la situation. Rachid Meziani (non poursuivi dans ce dossier) se présente en mairie pour demander un logement social. Mme Boulanger raconte : «Je réalise vite qu'il sort de prison et n'a pas de revenus déclarés. Je lui explique la procédure à suivre. Il me dit: « Vous n'avez pas compris, je viens chercher les clés d'un logement. Aujourd'hui on m'a demandé d'être gentil, la prochaine fois je le serai moins. Je sais où vous habitez et où votre fille va à l'école ».» L'élue téléphone à son prédécesseur devenu député, au commissariat, à la préfecture. Personne ne peut rien pour elle, personne ne lui offre une protection policière. Elle ne porte pas plainte. Peut-on en faire le reproche à la mère d'une fillette de 8 ans ?

«Le tribunal a constaté une présence quasi dynastique sur Canteleu, renforcée par les liens d'amitiés et de mariages, donnant au groupe délinquant un aspect clanique particulièrement difficile à infiltrer», expose le président Acchiardi en rendant le jugement. À la tête de cette «entreprise délinquante générant des rentrées de capitaux exceptionnelles», Aziz Meziani dit «le U», en fuite au Maroc, a été condamné en son absence à la peine maximale de 10 ans de prison, assortie de deux millions d'euros d'amende.

En ce qui concerne Mélanie Boulanger, dont la vie privée a été, elle aussi, mise à mal par les investigations - elle avait entretenu une liaison amoureuse avec Hasbi Colak - le tribunal note que si l'on peut lui reprocher un «affaiblissement des garde-fous déontologiques», elle n'a commis aucune faute pénale. Le parquet croyait discerner l'existence d'un «pacte de non-agression» entre elle et les malfaiteurs. Mais si des éléments matériels ont établi une proximité entre les Meziani et M. Colak, il n'en est pas de même avec l'ancienne maire.

D'autant que des recherches très poussées n'ont mis au jour aucun enrichissement personnel de Mme Boulanger - pas davantage de celui qui fut son adjoint. De surcroît, le scénario selon lequel les Meziani auraient assuré l'élue de sa réélection aux municipales en échange de ses bons offices ne convainc guère, dans la mesure où aucun autre candidat ne s'était présenté contre elle dans une mairie détenue par le PS depuis 1977. S. D.

Le Monde
vendredi 5 juillet 2024 30 mots, p. 1

Triangulaire

François Hollande fait la course en tête en Corrèze

Arrivé premier devantune candidate RNle 30 juin, l’ancienprésident est en positionfavorable grâce aumaintien du député LRchiraquien sortant

Le Monde
Idées, vendredi 5 juillet 2024 987 mots, p. 29
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4 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Analyse

De Bolsonaro à Bardella, les leçons de l’expérience brésilienne

Bruno Meyerfeld(Sao Paulo, correspondant) Bruno Meyerfeld(Sao Paulo, correspondant)

Jordan Bardella et Jair Bolsonaro ont un point commun, leurs initiales, « J. B. ». Mais ce n’est pas le seul. Le Français, âgé de 28 ans, et son aîné brésilien, 69 ans, partagent des origines italiennes (piémontaises pour le premier, vénètes pour le second), une haute taille, une ascension météorique vers le pouvoir et, surtout, une orientation politique assumée à l’extrême droite.

On pourra souligner tout ce qui distingue les histoires politiques et les institutions des deux pays, ainsi que les personnalités de ces deux fauves politiques. Mais alors que le Rassemblement national (RN) menace de l’emporter aux législatives en France, il apparaît utile d’avoir en mémoire les effets d’une arrivée de l’extrême droite au pouvoir dans d’autres pays. Le rapprochement a souvent été fait entre la situation française et celle de pays de l’Occident proche (l’Italie de Giorgia Meloni, la Hongrie de Viktor Orban) et plus lointain (les Etats-Unis de Donald Trump). Rarement avec le Sud global.

Sur bien des aspects, la France de 2024 ressemble au Brésil de 2018, année de la victoire écrasante à la présidentielle de Jair Bolsonaro avec 55,1 % des voix. Plusieurs phénomènes similaires sont à l’œuvre dans ces deux pays très éloignés, mais qui partagent 730 kilomètres de frontière en Guyane. Il y a d’abord ce « dégagisme » généralisé, nourri par un rejet du système. En 2018, le Brésil jetait un regard désabusé sur sa jeune démocratie, frappée par la crise économique, la corruption et l’insécurité. Le capitaine Bolsonaro eut alors beau jeu de se présenter en homme neuf, en justicier, en candidat antisystème, en dépit de ses sept mandats successifs comme député.

France et Brésil se cherchent des boucs émissaires, et les trouvent. Pour Bolsonaro, élu grâce au soutien du trio agronégoce-évangéliques-militaires, l’ennemi est intérieur, incarné par les « communistes », les sans-terre, les LGBT et les indigènes. Pour Bardella, héritier des Le Pen, obsédé par l’ « invasion »migratoire et la « menace islamiste », le péril vient de l’étranger. Les deux « J. B. » dominent la bataille des idées grâce à leur maîtrise des réseaux sociaux, WhatsApp pour le Brésilien, TikTok pour le Français.

D’un côté comme de l’autre de l’Atlantique, les digues sautent. De grands médias mais aussi de grands patrons, tels le milliardaire breton Vincent Bolloré à Paris ou le magnat de la grande distribution paulista Abilio Diniz, ont affiché leur soutien à l’extrême droite. Cette dernière attire de larges pans de l’électorat populaire, mais aussi et surtout de cette décisive classe moyenne basse, appauvrie et déclassée. En 2018, Jair Bolsonaro y aurait obtenu autour de 63 % des voix, selon l’institut Datafolha.

Le tout entraîne l’effondrement des formations qui structuraient la vie politique. Le Parti de la social-démocratie brésilienne, incarnation de la droite de gouvernement, s’est écroulé au premier tour en 2018 avec 4,8 % des voix, soit le score de Valérie Pécresse, candidate Les Républicains à la présidentielle française de 2022. La gauche du Parti des travailleurs, privée de son leader Luiz Inacio Lula da Silva, emprisonné pour corruption, s’est certes qualifiée pour le second tour, mais avec 29,3 % des voix. Si loin des 46 % obtenus alors par Bolsonaro…

Thèses victimaires et conspirationnistes

Au pouvoir de 2019 à 2023, le capitaine a entraîné le Brésil dans quatre années tragiques et ubuesques, entre désastre du Covid-19, saccage de l’Amazonie, explosion des armes à feu, vulgarité, machisme et homophobie exacerbée, ostracisme international… Un bilan si funeste que même Marine Le Pen finit par prendre ses distances. Après lui avoir chaleureusement souhaité « bonne chance »en 2018, la cheffe du RN s’est gardée d’apporter son soutien à son alter ego sud-américain au scrutin de 2022. La première leçon utile pour les Français à tirer de ce passage de l’extrême droite au pouvoir politique sous les tropiques est qu’une fois aux responsabilités, l’extrême droite ne se modère pas. Tout l’inverse : au Brésil, elle a appliqué point à point le programme. Au sein des élites, beaucoup avaient parié en 2018 sur une tempérance du fantasque et dangereux capitaine Bolsonaro une fois élu. Il n’en fut rien.

Pire : aux responsabilités, l’extrême droite se radicalise davantage encore, et radicalise la société avec elle. Dépassé par son incompétence, confronté à une réalité complexe et à la résistance des institutions, Jair Bolsonaro a joué sans vergogne le peuple contre le « système », endossant le rôle à contre-emploi de défenseur de la démocratie contre la « dictature » des juges ou de la gauche. Année après année, il a jeté dans la rue des centaines de milliers de partisans déchaînés, convaincus par ces thèses victimaires et conspirationnistes. Le duo Bardella-Le Pen pourrait utiliser les mêmes leviers.

Enfin, au pouvoir, l’extrême droite se maintient, s’enracine. Jair Bolsonaro a habilement construit une large coalition au Congrès. Il a nommé des fidèles au sommet de la justice, de l’armée, de la police, de la diplomatie. Au Brésil comme ailleurs, son départ s’est fait dans la fureur et les cris. Les enquêtes de police montrent désormais crûment la manière dont Jair Bolsonaro et les siens, défaits dans les urnes par Lula en 2022, complotèrent des semaines et au plus haut niveau durant afin d’organiser un coup d’Etat militaire. Tout cela aboutit au traumatisme du 8 janvier 2023 avec le saccage des institutions de Brasilia par des foules fanatisées.

L’expérience brésilienne montre que la victoire de l’extrême droite n’est jamais anodine et ne saurait être résumée au simple « test » d’une nouvelle offre politique, pas encore expérimentée. Son passage du pouvoir laisse des plaies qui mettent de longues années à se refermer, si elles se referment jamais. A l’image de Jair Bolsonaro, rien ne garantit que le RN rendra de bon gré les clés de l’Etat.

La Croix, no. 42962
Monde, vendredi 5 juillet 2024 702 mots, p. 10

Keir Starmer, l’artisan discret du retour des travaillistes

Agnès Rotivel

Avec la victoire annoncée du Labour, après quatorze ans de cure d’opposition, cet homme peu charismatique mais aux convictions solidement ancrées devrait être rapidement nommé premier ministre.

Oxted (Royaume-Uni)

De notre envoyée spéciale

Ses communicants ont dû le convaincre de publier une photo où on le voit enlacer sa femme, Victoria, à l’occasion du concert de Taylor Swift à Londres, le 21 juin. Un cliché un brin « surjoué », « télécommandé », ont dénoncé aussitôt les observateurs politiques britanniques tant Keir Starmer, leader du Parti travailliste, a toujours refusé d’exposer sa famille. Son épouse s’est tenue à l’écart de la campagne électorale, malgré les sollicitations. « Et nous continuerons ainsi», a tranché Keir Starmer dans une interview au Times de Londres.

De l’avis général, celui qui devrait être le prochain premier ministre au Royaume-Uni est une personnalité peu « flamboyante »,un peu trop « technocrate ». Mais c’est ce même homme qui permet au Labour de revenir au pouvoir à l’issue des élections législatives de ce 4 juillet. Une victoire au parfum historique, après quatorze années d’opposition.

Keir Starmer est né le 2 septembre 1962 et a grandi à Oxted, une petite ville nichée dans le comté du Surrey, à 35 km au sud de Londres, qu’il décrit comme « aussi anglaise que possible, qui respirel’air britannique de résilience tranquille ». Un joli bourg de 11 500 habitants et « une population très aisée », confirme Annette, la bibliothécaire. Des maisons anciennes en petites briques rouges à pans de bois sont lovées dans des écrins de verdure soignés et fleuris. Et pas une affiche des candidats à l’horizon. « Un fief conservateur, comme l’ensemble du comté du Surrey, et il y a peu de chance que cela change », souffle Giuseppina Valenza, employée à la mairie, même si les libéraux-démocrates pourraient capter quelques voix. La commune abrite aussi la propriété du milliardaire Mohamed Al-Fayed (mort en 2023), le père de Dodi, décédé dans un accident avec la princesse Diana, en 1997. Un monde très éloigné de celui de Keir Starmer. « Je ne suis pasissu de l’élite », aime-t-il répéter comme pour souligner la différence avec son concurrent, le multimillionnaire Rishi Sunak, ou les membres du Parti conservateur.

Sa mère est infirmière et son père tourneur. Une famille modeste de quatre enfants, fervents militants du Parti travailliste. Dès 16 ans, Keir Starmer s’inscrit chez les Jeunes Socialistes de l’est du Surrey. Il édite même le journal trotskiste radical Socialist Alternative. Il se passionne pour la musique, joue de la flûte, du piano et du violon. Doué à l’école, il est le premier de la famille à faire des études supérieures. Grâce à des bourses, le jeune homme part étudier le droit à l’université de Leeds, puis à Oxford.

Avocat, il se spécialise dans les droits humains et remporte de nombreux procès lorsqu’il croise le fer avec des grosses entreprises comme Shell ou McDonald’s. Puis il rejoint le parquet comme procureur en Angleterre et au pays de Galles. Une réputation qui lui vaut d’être fait chevalier en 2014 par Elisabeth II et lui confère le titre de sir.

En 2007, Keir Starmer épouse Victoria, juive d’origine polonaise, elle aussi avocate, reconvertie aujourd’hui dans le secteur de la santé (NHS). Le couple décide d’éduquer ses deux enfants dans le « respect du judaïsme », a confié le leader travailliste lors d’une interview avec le Times of Israël, en 2020.

Son entrée en politique est tardive. Il a 53 ans lorsqu’il est élu en 2015 député de la circonscription londonienne de Holborn et St Pancras, à la Chambre des communes. Il intègre le cabinet fantôme de l’opposition travailliste, dirigé par Jeremy Corbyn, en tant que ministre de l’immigration. Mais tout oppose les deux hommes au point que Keir Starmer démissionne un an plus tard pour mieux organiser, de l’intérieur du parti, la chute de son concurrent. Aujourd’hui, après une ascension ultra-rapide au sein du parti, le voilà sur le point de franchir les portes du 10 Downing Street.

Le Monde
élections législatives, vendredi 5 juillet 2024 1333 mots, p. 8
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4 juillet 2024 - Le Monde (site web)

A l’heure des intox, un débat politique serein est-il possible ?

Question de campagne Faits déformés, tronqués… L’à peu près s’impose dans le champ politique, source de confusions et de dérives complotistes

Samuel Laurent

L’arroseur arrosé. A la veille du premier tour, samedi 29 juin, le parti Renaissance a dû changer le nom d’un site lancé deux jours plus tôt, Maretraitenupes.fr. Ce simulateur, objet d’une communication du premier ministre, Gabriel Attal, était supposé montrer les effets concrets des propositions du Nouveau Front populaire (NFP) sur les retraites. Lancé sans mentions légales, avec un nom qui pouvait laisser penser à un site « officiel » du NFP, il se basait sur des hypothèses anachroniques pour maximiser les effets imputés au programme de l’alliance des gauches.

Il a été aussitôt l’objet d’une procédure en référé, pour « diffusion de fausses informations », un délit créé en 2018 par la loi contre la manipulation de l’information. « C’est ironique,relève le philosophe Mathias Girel, maître de conférences à l’Ecole normale supérieure de Paris, qui travaille sur la désinformation. Cette loi a été lancée par le gouvernement pour répondre à des opérations de déstabilisation venues de l’étranger. » Le site, rebaptisé Alertesretraites.fr, précise désormais qu’il s’appuie sur une proposition de loi de 2023, et non sur le programme du NFP.

Si l’exemple est emblématique, dans l’ensemble, la campagne des législatives, par sa brièveté, n’a pas « pas été une campagne d’intox, comme on pouvait le redouter », nuance Sylvain Delouvée, maître de conférences en psychologie sociale à l’université Rennes-II, qui fait le distinguo entre désinformation et « propagande politique, que tous les partis pratiquent ».

La nuance est parfois subtile : des élections européennes à cette campagne éclair des législatives, les débats sur le fond et les programmes ont été éclipsés par les querelles de personnes et de positionnement – essentiellement autour de la condamnation ou non, et selon quels termes, des massacres perpétrés par le Hamas en Israël. Une tendance, à cet égard, s’affirme depuis plusieurs années, regrette Mathias Girel : le débat ne se centre plus sur les faits, mais sur « les postures » ; selon lui, « l’attribution en bloc d’une opinion à un camp, même si les membres de ce camp ne disent pas tous cela ».Au point de finir par créer « une ambiance complotiste », dit-il, où les faits s’effacent au profit des attitudes réelles ou supposées.

Soudaineté du phénomène

Ainsi, dans les quelques jours précédant le premier tour, Julien Odoul, député Rassemblement national (RN) de l’Yonne, faisait circuler un tract présentant des propositions émanant, selon lui, du NFP. Parmi celles-ci, la « fermeture de CNews et[la] censure de tous les journalistes qui ne sont pas à gauche ». Une proposition qui ne figure pas dans le programme de l’alliance de gauche : celui-ci évoque uniquement le fait « d’exclure des aides publiques les médias condamnés pour incitation à la haine ». Interrogé sur ce point sur Franceinfo, le 26 juin, le cadre du RN n’a pourtant rien renié de ses affirmations, qui, selon lui, « correspondent soit à des propositions (…), soit à des déclarations et des intentions et comportements de membres du Nouveau Front populaire ».

Le « comportement » est ici placé au même plan qu’un élément de programme. Un point emblématique d’une « polarisation qui crée de la désinformation et des vérités alternatives », relève Sylvain Delouvée, qui note de nombreux parallèles avec l’Amérique trumpiste et ses « faits alternatifs », selon l’expression, passée à la postérité, de l’ancienne porte-parole de la Maison Blanche Kellyanne Conway pour défendre un mensonge de Donald Trump. Son élection, en 2016, avait fait émerger cette notion d’« ère de la post-vérité », où « le domaine des faits reflue, et où il ne reste que des camps qui n’ont plus la même réalité »,poursuit Sylvain Delouvée .La soudaineté du phénomène et son intensité ont percuté un monde politique déjà largement décrié, qui, faute de parvenir à endiguer le phénomène, tend à le chevaucher.

En France, la crise des « gilets jaunes », qui surgit brutalement en 2018, en est une édifiante illustration. Face à un mouvement spontané, protéiforme, inclassable politiquement, nourri de causes réelles comme d’intox, la majorité se trouve paralysée. A contrario, les oppositions ont tenté de récupérer le mouvement, au point que « La France insoumise et le RN débarquaient dans les mêmes manifestations », se souvient Sylvain Délouvée.

Cette crise a été suivie de la pandémie de Covid-19, où la politique sanitaire a été d’autant plus mal vécue par une partie de la population qu’elle a connu sa part d’hésitations, comme la contamination par aérosols, d’abord exclue par l’Organisation mondiale de la santé, avant que le consensus scientifique établisse qu’elle était bien au cœur de la dissémination du virus, rappelle Mathias Girel.

Face à ces phénomènes nouveaux, les oppositions ont souvent tenté de rallier ces communautés de mécontents – par exemple avec la question de la réintégration des soignants non vaccinés, portée autant par LFI que par le RN. La coalition présidentielle, elle, a choisi d’incarner une sorte de « camp de la raison », détenteur du monopole du bon sens face « aux extrêmes » de gauche et de droite, entre lesquels, de plus en plus, est alors tracé un signe égal. Une approche créatrice de « confusion et de relativisme », qui finit par faire croire que « la gauche vaut l’extrême droite »,juge Sylvain Delouvée.

« Gilets jaunes » comme opposants à la politique sanitaire ont fini par créer leurs propres espaces informationnels, souvent sur des réseaux parallèles, comme l’application Telegram. Ils sont une proie privilégiée pour un autre phénomène, qui percute aussi le champ politique : l’ingérence informationnelle étrangère, et principalement russe, dont les « narratifs » envahissent les réseaux sociaux comme les discours.La campagne des européennes n’y a pas échappé. Une étude publiée lundi 1er juillet par le Centre national de la recherche scientifique, sous la direction du mathématicien David Chavalarias, spécialiste des questions d’influence numérique, montre que, sur Twitter, des comptes anonymes, vraisemblablement russes, ont « créé un climat anxiogène autour du conflit israélo-palestinien », explique le scientifique.

« Actions sur le terrain “réel” »

Un compte en particulier, @FRN (supprimé depuis), qui épousait auparavant plutôt les thèses conspirationnistes prorusses classiques, s’est mis à partager massivement des images horribles de morts à Gaza, réussissant à se hisser dans les plus influents à gauche, avec plus de 250 000 abonnés. « La manipulation se diversifie, elle se décline en faux comptes, mais aussi en actions sur le terrain “réel”, comme ces tags d’étoiles de David ou de mains rouges », faits à Paris par des ressortissants moldaves soupçonnés d’être sous influence russe, rappelle David Chavalarias. Pour lui, ces séquences ont pour but de « créer des divisions et d’accentuer les dissensions » entre les camps pour, in fine, « empêcher la création d’un front républicain contre le RN », en rendant droites et gauches irréconciliables.

Dans cette ambiance électrisée, sans « espaces de conciliation », note encore Sylvain Délouvée, le rapport aux faits se distend au sein d’une classe politique hypnotisée par les incessantes polémiques morales et les algarades sur les réseaux sociaux, souvent aussitôt récupérées et amplifiées par des chaînes d’information en continu. « Etablir les faits et leur interprétation prend du temps, résume Mathias Girel. D’où la tentation de contourner ce processus en jouant de la polarisation, de simplifier les débats en un “c’est nous ou eux” ». « On fait l’économie de la discussion et du compromis », poursuit-il.

Ce phénomène de « bulles de filtres » (on tend à s’enfermer dans une communauté de personnes partageant le même avis, jusqu’à penser qu’il s’agit de l’avis général) est aggravé par l’émergence d’écosystèmes informationnels qui préfèrent prioriser, plutôt que « l’enquête, l’investigation » qui établissent les faits, une confrontation permanente « de croyances et d’opinion » au travers des débats sur les chaînes d’information. Pourtant, déplore le philosophe, « s’il n’y a plus de faits, il n’y a plus de monde commun ».

Le Monde
élections législatives, vendredi 5 juillet 2024 710 mots, p. 8
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5 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Dans les boucles complotistes, la haine universelle des politiques

Au sein d’un canal de discussion conspirationniste comptant 27 000 membres sur Telegram, les législatives sont jugées comme un fait mineur

Sa. L.

Grosse merde, Hollande crève ! », « Tu as mis Macron le banquier en piste, dégage ! », des émojis de vomi et même un gif animé figurant une cartouche insérée dans un fusil : les réactions à un message reprenant le discours de François Hollande au soir du premier tour des législatives, le 30 juin, illustrent la violente défiance envers la politique qu’éprouvent les membres du canal Telegram « L’Alliance humaine ».

Sur cet espace de discussion, né de la contestation de la politique sanitaire lors de la pandémie de Covid-19, plus de 27 000 membres échangent au quotidien réflexions et contenus, dans un melting-pot de théories conspirationnistes qui ont depuis longtemps dépassé la question des vaccins.

La politique française n’y occupe qu’une part très réduite. Les membres du canal, perfusés aux contenus issus de la mouvance américaine QAnon ou à la propagande russe, consacrent largement plus de temps à évoquer les procès de Donald Trump ou le conflit ukrainien que les législatives françaises. Mais au lendemain du premier tour, lundi 1er juillet, la perspective d’une victoire du Rassemblement national (RN) a, pour une fois, ramené le sujet au centre des discussions.

La grille de lecture des échanges reste dans les canons du genre : si les manifestants rassemblés place de la République, à Paris, pour s’opposer à l’extrême droite au pouvoir, sont qualifiés de « moutons exemplaires », le RN est réduit à une « opposition contrôlée ». « Le vote est une escroquerie, voter est élire vos dictateurs tous des escro[c] s », assène « YO ». « Ça pue la triche comme lors de la présidentielle », estime Dijdane. « Mettre un bulletin dans l’urne, c’est être un mort », renchérit Didier.

Allusion aux francs-maçons

D’autres appliquent à l’événement leur grille de lecture eschatologique. « Macron envoie des pilules rouges régulièrement depuis 2016, renchérit Florence. Il vise autre chose, il y a plusieurs possibilités. A suivre… » Dans leur univers, les « pilules rouges », référence au film Matrix(1999), sont des messages cachés dans des communications banales, mais qui signifient autre chose pour ceux qui savent les décoder.

« Psychopathe », mis au pouvoir par « les mondialistes », coupable à leurs yeux – de même que son épouse, objet elle aussi d’une haine obsessionnelle – de toutes sortes d’atrocités, le chef de l’Etat est, sans surprise, celui qui concentre toutes les colères : « Milliards détournés et envoyés à l’Ukraine, argent volé au peuple, cet usurpateur de fonction n’hésitant pas à envoyer des soldats français, des citoyens au front pour son jeu macabre, d’argent et de pouvoir », synthétise « Ghis » dans un long post réclamant sa destitution et appelant l’armée à agir.

S’il est le politicien le plus haï, Emmanuel Macron est loin d’être le seul. « Le RN et Macronie LFI[La France insoumise] . Et autres même combat tous des vermines à mettre aux déchets », résume « YO ». Les membres de la communauté affichent pourtant des préférences partisanes, ou plutôt certaines détestations plus fortes que d’autres. Certains mettent en avant les « porcs sionistes »,comme le député (Les Républicains) des Français de l’étranger Meyer Habib, candidat à sa réélection ; d’autres s’en prennent à Jordan Bardella, mis en scène dans un photomontage comme la poupée du marionnettiste Vincent Bolloré, ou accusé d’avoir cédé à « l’influence étrangère » d’Israël. A une vidéo reprenant l’appel, par Jean-Luc Mélenchon, à des désistements républicains en cas de triangulaire, « Freddy Papal » répond : « Des triangulaires n’est-ce pas ? Ça lui dit pas un compas et une équerre dans la jugulaire ? »Une allusion aux francs-maçons, l’une de leurs némésis.

Mais ces différences s’effacent face à une conviction commune : tout cela n’est qu’une comédie, qui cache des manipulations bien plus graves. « Leur but c’est la dépopulation sous couvert de démocratie », avertit « MHO 87 ». Ils « prévoient et organisent tout ce qu’ils peuvent contre les peuples à l’avance, et ce, depuis plus de mille ans en France », renchérit « Chon ». « ILS veulent vraiment nous imposer LEUR réalité !! Sauf que… Nous sommes trop nombreux aujourd’hui à être sortis de la caverne de Platon » , se félicite « Mumu ».

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_International, vendredi 5 juillet 2024 561 mots, p. AUJM11
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5 juillet 2024 - Le Parisien

L'abstention écrase la présidentielle

Les Iraniens élisent leur président ce vendredi. Le premier tour a été marqué par une abstention record, signe de leur désintérêt massif pour ce scrutin.

Ariane Riou

Adel* souffle : « À quoi bon ? » Ce vendredi, cet Iranien n'ira pas voter. Comme des millions d'Iraniens, il a déjà snobé le premier tour de l'élection présidentielle la semaine dernière. Le taux de participation ne dépasse pas 40 %, un record depuis la révolution islamique en 1979. « Ça ne sert à rien. Je n'y crois plus du tout », s'émeut cet habitant de Téhéran, dépité.

Le scrutin a été organisé à la hâte, après la mort de l'ancien président iranien, Ebrahim Raïssi, dans un accident d'hélicoptère le 19 mai. Deux candidats s'opposent pour ce 2 e tour : le député réformateur Massoud Pezeshkian, partisan d'une ouverture vers l'Occident, face l'ultraconservateur Saïd Jalili, ancien négociateur inflexible sur le nucléaire. Pezeshkian, chirurgien de profession, est arrivé en tête du premier tour avec 42,4 % des voix, contre 38,6 % pour son adversaire. Ce dernier pourrait bénéficier du report des voix du troisième candidat, lui aussi conservateur. « Mais l'événement le plus marquant de cette élection, c'est le taux d'abstention record : un camouflet pour le régime », note Jonathan Piron, historien spécialiste de l'Iran.

Elle signifie que « la rupture est consommée entre la société civile et ses dirigeants », appuie l'avocate franco-iranienne Chirinne Ardakani, spécialisée dans les droits humains. Depuis le retour des sanctions américaines en 2018, le pays étouffe sous le poids d'une inflation écrasante. Les produits de première nécessité sont rares et chers. Le marché noir gangrène l'économie. Le système de santé suffoque. Et le taux de chômage s'envole, surtout chez les jeunes, tentés par l'exil. « Et dans les débats entre les candidats, on parle de la chasteté des femmes, du conflit en Israël... Ils sont complètement déconnectés des revendications de la société civile », pointe la présidente de l'association Iran Justice.

« Pour nous, l'histoire est finie »

Les deux années de répression sanglante, après la mort de Mahsa Amini, en 2022, tuée sous les coups de la police des moeurs pour un voile mal ajusté, ont également « marqué » les Iraniens « au fer ». « Impensable pour eux de donner un blanc-seing à un gouvernement qui n'a pas désavoué cette répression », juge l'avocate. Même la présence d'un candidat, plus ouvert sur l'Occident, n'a pas motivé les indécis. « Il y a déjà eu des réformateurs par le passé et ils n'ont pas tenu leurs promesses, explique Thierry Coville, chercheur à l'institut des relations internationales et stratégiques. Aujourd'hui dans les manifestations, on entend le slogan : Réformateurs, conservateurs, pour nous, l'histoire est finie. » « Les Iraniens ne se font pas beaucoup d'illusions sur la capacité de transformation du pays. C'est le guide suprême, Ali Khamenei, qui concentre tous les pouvoirs », complète l'historien Jonathan Piron. Et derrière lui, les Gardiens de la Révolution.

Ce mercredi, l'ayatollah a appelé les électeurs à se rendre aux urnes pour le second tour, regrettant le faible taux de participation au premier. « Pour les dirigeants, c'est une preuve que le régime est légitime », détaille Thierry Coville. Chirinne Ardakani acquiesce : « L'Iran, c'est une dictature qui a l'apparence d'une démocratie. Le guide suprême est très attentif au fait d'apparaître comme tel parce qu'il en fait un élément de son rapport de force à l'Occident. »

Libération
vendredi 5 juillet 2024 687 mots, p. 6

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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4 juillet 2024 - Libération (site web)

A la recherche de Monique Griseti, «candidate fantôme» à Marseille

STÉPHANIE HAROUNYAN

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

La frontiste, qui a obtenu 45,5 % au premier tour, a brillé par son absence dans sa campagne. «Libé» a toutefois réussi à la croiser jeudi midi sur un marché marseillais.

Ce n’était pas gagné, tant la candidate RN de la partie est de Marseille, sortie en tête au premier tour avec 45,5 % des voix, ménage ses sorties et ses prises de parole. C’est sa deuxième tentative sur cette circonscription, la 1re des Bouches-du-Rhône, jadis fief gaudiniste : en 2022, l’élue municipale de 64 ans n’avait échoué que de 479 voix au second tour face à l’ex-ministre Renaissance Sabrina Agresti-Roubache. Sa revanche ou presque, deux ans après : la macroniste, troisième (23,6 %), s’est désistée, appelant à voter pour la représentante du Nouveau Front populaire, Pascaline Lécorché (26,9 %).

«La candidate RN ? Je l’ai croisée zéro fois sur le terrain !» assure cette proche de Raphaël Glucksmann. Son adversaire a refusé toutes les sollicitations des médias. «Monique Griseti existe-t-elle vraiment ?» ironisait encore Pascaline Lécorché, mardi, sur X (ex-Twitter), en publiant un reportage de TF1 sur la circonscription où c’est le délégué départemental du RN, Franck Allisio – le neveu de la candidate –, qui s’était auto mandaté pour répondre. C’est encore vers le député (réélu dès le premier tour dans la 12e circonscription) que renvoient les communicants du parti.

Répondeur. Monique Griseti n’est pas la seule à bouder le terrain comme les médias : comme ailleurs dans le département, c’est silence radio pour l’ensemble des candidats RN qualifiés au second tour. Les appels atterrissent systématiquement sur leur répondeur. «S’ils n’ont pas envie de décrocher, ils ne décrochent pas. Que voulez-vous que je vous dise ? évacue-t-on du côté de la fédération départementale du RN. Nos candidats s’appuient sur les orateurs nationaux et eux s’occupent du terrain. La stratégie a fonctionné au premier tour, donc autant continuer…» De fait : tous sont en tête pour le second tour.

Ce jeudi, c’est jour de marché à Saint-Barnabé, dans la 1re circonscription. «En campagne, c’est l’endroit où il faut être aujourd’hui», confirme Marianne, tracteuse du jour pour le NFP. Les militants RN ou leur candidate ? Jamais croisés, «par contre ils collent des affiches la nuit». Quelques commerçants se souviennent de l’omniprésente Sabrina Agresti-Roubache. Mais la candidate RN… La faute aux paperasses administratives qu’il a fallu faire en urgence, plaidait fin juin dans Challenges Franck Allisio. «Je suis invisible ? Pour vous, pas pour les habitants !» renchérissait Monique Griseti.

Gims. Sur ses réseaux sociaux aussi, la candidate fait le service minimum. Ses derniers messages perso remontent au 24 juin, sa participation à un rassemblement contre l’antisémitisme organisé par le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif). Le 22 juin, elle publiait des photos d’une «opération collage», une réunion associative, un tractage, un rendez-vous avec des militants… Son Facebook perso, lui, a été «nettoyé» après un article de la Provence rapportant ses posts antivax ou ses diatribes contre Gims.

Il est 11 heures, énième tentative sur le portable de Monique Griseti, énième basculement sur sa messagerie. Et voilà qu’à côté des pêches du Vaucluse surgit une dame, tract RN en main. «La candidate ? Elle est juste là, un peu plus loin.» En se retournant, Monique Griseti fait la moue. «Ça tombe mal, je pars, soutient la candidate. Et puis je ne parle pas aux journalistes… C’est pas contre vous, mais j’en ai marre qu’on déforme tout ce que je dis, ou qu’on me traite de fantôme ! Les gens nous connaissent, on n’est pas en train de nettoyer les fauteuils avec notre derrière – excusez-moi pour l’expression !» Monique Griseti s’échappe dans une rôtisserie. Elle en ressort avec deux poulets et prend le large. Contacté, Franck Allisio n’a pas donné suite. Sa messagerie vocale «ne peut plus recevoir de message, merci de bien vouloir rappeler».

STÉPHANIE HAROUNYAN Correspondante à Marseille Photo PATRICK GHERDOUSSI

Le Figaro, no. 24841
Le Figaro, vendredi 5 juillet 2024 92 mots, p. 1

Une

Soutenu par Macron, François Ruffin défie Mélenchon

En difficulté dans son fief de la Somme, où il pourrait être battu par son adversaire du RN malgré le désistement de la candidate Renaissance, le député sortant a décidé d'acter sa rupture avec Jean-Luc Mélenchon. Frondeur en chef des troupes Insoumises depuis des mois, le Picard jure qu'il ne travaillera pas avec le président s'il est réélu. Mais il a toutefois ouvert la voie à la constitution d'une coalition anti-Rassemblement national, pour former une majorité alternative à la droite nationaliste. PAGE 6

L'Humanité
vendredi 5 juillet 2024 602 mots, p. 10

À Méru, des néomilitants en renfort pour convaincre les derniers indécis

Isis Marvyle

Mercredi 3 juillet, près de cinquante personnes aux profils variés sont venues soutenir Amadou Ka, candidat NFP en lice pour le second tour des législatives dans la 3e circonscription de l'Oise. De tels « convois pour la victoire » ont été organisés sur tout le territoire.

Méru (Oise), envoyée spéciale.

«Votre mari, c'était mon prof de maths au lycée ! » lance Gautier à Dominique, 64 ans, lors d'une séance de porte-à-porte organisée mercredi 3 juillet à Méru (Oise). Si ces deux militants sont originaires de l'Oise, ce n'est pas le cas de toutes celles et tous ceux qui sont venus prêter main-forte à Amadou Ka, candidat Nouveau Front populaire (NFP) investi par la FI, en lice pour le second tour des législatives dans la 3e circonscription de l'Oise. Face à lui, le député sortant RN Alexandre Sabatou a récolté 43 % des voix au premier tour, soit 12 points de plus.

Depuis trois semaines, les collectifs Circos pivots et les Convois de la victoire s'organisent. D'un genre nouveau, ils envoient des renforts aux équipes locales, dans des circonscriptions où le NFP peut l'emporter au second tour. Partout en France, les inscrits partent en « vacances militantes », la logistique étant prise en charge via une cagnotte. L'initiative a séduit de nombreuses personnes aux profils variés qui se partagent le terrain avec les militants politiques locaux.

Parti à la mi-journée de Paris, Charles Merlin, 38 ans, influenceur, comptabilise 164 000 followers sur son compte Instagram Vivre moins con. « J'ai partagé l'info et cinquante personnes ont rejoint la boucle juste après », précise cet ex-mécanicien vélo. « Je viens d'un hameau près de Beauvais. J'ai grandi dans cette France rurale qui vote RN. »

Juliette participe à sa première session de tractage. « J'étais tellement énervée après le premier tour, je me suis dit : "Allez on y va !" », sourit la trentenaire qui travaille auprès de migrants et de personnes précaires. « Vu ce qui se passe, il va falloir continuer de militer les prochaines années. »

Elsa, étudiante en master à Sciences-Po, part pour son quatrième convoi de la semaine. Cette membre de SOS Homophobie et de la Fresque du climat ne cache pas son inquiétude : « Je suis en couple avec une femme trans, et le risque de ratonnade est réel, il y a une vraie impunité de l'extrême droite. » Devant la gare, Amadou Ka informe la cinquantaine de militants des enjeux du territoire : les déserts médicaux, le manque de moyens accordés à l'école, aux associations...

« Le RN se fout de ses électeurs ! »

Mehdi, 50 ans, emmène une équipe à Bornel, une commune près de chez lui, où 75 % des voix sont allées aux candidats RN et Renaissance. L'objectif : convaincre les macronistes et les abstentionnistes. L'autre partie du convoi se dirige vers les immeubles du quartier prioritaire de la Nacre, à Méru. Juliette n'a jamais milité. Alors que les premières portes s'ouvrent, elle observe les arguments de Sydney, l'un des jeunes à l'origine de Circos pivots. Après quelques étages, la Parisienne prend le pli.

Sur un palier, deux appartements se font face. À gauche, des soeurs de confession musulmane s'enthousiasment des mesures du NFP. « Les vrais problèmes, ce sont le chômage, l'électricité... Le RN se fout de ses électeurs ! » La seconde porte s'ouvre, et à la vue du tract qu'on lui tend, leur voisine s'exclame : « Ah non ! Moi, c'est Bardella ! Je veux que ce soit lui qui passe ! »

« Pendant les rassemblements à République, j'avais un sentiment d'impuissance », confie Gautier, 28 ans, doctorant, venu de Pantin avec un ami. À ses côtés, Dominique renchérit, catégorique : « Je ne pouvais pas rester dans mon canapé à me morfondre. »

Libération
vendredi 5 juillet 2024 131 mots, p. 11

AUTRE

«Il y a des “bonjour Monsieur”. Et il y aussi des “on va tuer ta femme”.»

MATHILDE FRÉNOIS

AUTRE

Dimanche, Graig Monetti est arrivé troisième avec 22,79 % des suffrages dans la première circonscription des Alpes-Maritimes. C’est ici qu’Eric Ciotti tente de conserver son siège de député dans une alliance avec le Rassemblement national, caracolant en tête au premier tour avec 41,04 % des voix, loin devant le candidat insoumis du Nouveau Front populaire, Olivier Salerno, à 26,62 %. Bon troisième, Monetti reste. Depuis que ce candidat Horizons a annoncé son maintien, des milliers de messages sont parvenus sur ses réseaux sociaux. Et ça continue. Une pétition a même été lancée pour son retrait.

A lire en intégralité sur Libé.fr

L'Humanité
vendredi 5 juillet 2024 456 mots, p. 10

Entre François Ruffin et la FI, c'est fini

Emilio Meslet

En cas de réélection, le candidat dans la Somme ne siégera pas dans le groupe de la France insoumise. Il invoque des « désaccords profonds », notamment sur « le bruit et la fureur » mélenchonistes.

La rupture paraissait inéluctable. Elle est désormais actée. François Ruffin et la France insoumise, c'est terminé. « À l'évidence, j'en suis parti et j'ai refusé l'investiture il y a quinze jours, a expliqué le candidat dans la 1re circonscription de la Somme sur RTL. Mes désaccords avec Jean-Luc Mélenchon sont connus. Ils sont profonds sur la démocratie, sur le bruit et la fureur plutôt que la force tranquille. » Il estime donc qu'en cas de réélection comme député dimanche, sa « place ne sera pas dans le groupe de la FI », dans lequel il a siégé de 2017 à aujourd'hui.

Depuis 2022 et son soutien tardif à Jean-Luc Mélenchon pour la présidentielle, les relations entre l'ex-journaliste et la formation insoumise n'ont cessé de se tendre, tant au moment de l'affaire Adrien Quatennens qu'en raison de différends stratégiques lors de la réforme des retraites. Mais c'est bien la décision de l'état-major FI, il y a trois semaines, de ne pas reconduire cinq députés frondeurs sortants, dont Alexis Corbière et Raquel Garrido, qui a précipité le schisme.

« une parole libre, sans laisse ni muselière »

« La direction de la France insoumise, loin de se mettre à la hauteur de ce moment, s'abaisse aux pires combines. L'extrême droite tape à la porte du pouvoir. Et que font-ils ? Ils divisent. Ils purgent des candidats sortants, sans autre motif qu'ils et elles ont une parole libre, sans laisse ni muselière », avait-il écrit sur X, avant d'affirmer que le triple candidat à la présidentielle était « un obstacle à la victoire du Front populaire ». « Je ne mérite pas sa vindicte blessante », a rétorqué Jean-Luc Mélenchon, aujourd'hui qualifié de « boulet » par François Ruffin.

Ce dernier est quant à lui régulièrement ciblé par le noyau dur insoumis en raison de son ambition d'être le candidat unique de la gauche en 2027. Selon nos informations, si la dissolution de l'Assemblée nationale n'avait pas été prononcée le 9 juin, François Ruffin devait, avec plusieurs autres députés, dont l'écologiste Marie-Charlotte Garin ou le communiste Sébastien Jumel, lancer un mouvement transpartisan nommé... Front populaire. Mais Emmanuel Macron en a décidé autrement.

Se pose désormais la question de la ré- élection du candidat « Picardie debout ! » soutenu par l'union de la gauche. Arrivé deuxième au premier tour, il accuse un retard de 3 500 voix sur son adversaire du RN, mais bénéficie du retrait de la candidate Renaissance, arrivée troisième. S'il l'emporte, François Ruffin pourrait soit créer un nouveau groupe parlementaire, soit siéger, avec les communistes, dans le groupe GDR ou dans celui des Écologistes.

Le Figaro, no. 24841
Le Figaro, vendredi 5 juillet 2024 1523 mots, p. 8

International

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4 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Keir Starmer, le chef tranquille qui a recentré la gauche anglaise

Après avoir pris la tête du Labour il y a quatre ans, l'ancien avocat de 61 ans devrait être le nouveau locataire de Downing Street.

de La Grange, Arnaud

Dimanche dernier, au soir du premier tour des législatives françaises, Keir Starmer était lui aussi devant sa télévision. Le Royaume-Uni a beau s'être détaché de l'Europe, ce qui se passe de l'autre côté de la Manche intéresse toujours. Et le chef du Parti travailliste a vu dans les résultats une confirmation de la justesse de sa stratégie. «La leçon à tirer, c'est qu'il faut répondre aux préoccupations quotidiennes des gens» , a commenté celui qui devrait devenir le prochain premier ministre britannique.

Apôtre du réalisme, pragmatique assumé, Keir Starmer veut rompre avec les idéologies hors-sol. «Nous devons défendre la cause progressiste, mais nous devons le faire en comprenant pourquoi les gens sont déçus de la politique et en remettant la politique à leur service» , a-t-il ajouté. Ces préoccupations, le patron du Labour estime les avoir entendues. En recentrant d'abord le parti, pour répondre aux attentes d'une majorité de Britanniques. Et en n'hésitant pas à briser certains tabous de la gauche, comme lorsqu'il s'est engagé récemment à faire baisser les chiffres de l'immigration.

Son chemin vers Downing Street, Keir Starmer l'a parcouru prudemment, en faisant attention où il posait ses pas. Ces derniers mois, il a pris soin de ne pas s'exposer, se contentant de rebondir sur les déboires et déchirements internes de ses adversaires tories. «Il y a deux façons de faire de la politique,nous disait récemment Denis MacShane, ancien ministre de l'Europe de Tony Blair. Soit s'agiter, tenter d'exister partout, de susciter l'enthousiasme. Soit faire profil bas, en offrant une image de compétence. C'est ce qu'a choisi Starmer. Pas d'expérimentation mais une force tranquille. Face à une droite agitée, il rassure.» Une posture efficace après les années turbulentes de l'ère Johnson et les révoltes à répétition chez les tories. Keir Starmer l'a dit lui-même : «Je suis en compétition pour devenir premier ministre, pas pour diriger un cirque.»

Starmer n'a assurément pas la flamboyance d'un Tony Blair et sa personne ne suscite pas l'adhésion que recueillait le créateur du « New Labour ». Certains, dans son camp, s'inquiétaient même d'un manque de charisme pouvant coûter cher au parti. De fait, l'ancien avocat se comporte plutôt en notaire, préférant les exposés sérieux aux discours galvanisants. Même son apparence physique semble lissée à l'extrême, visage carré et cheveux grisonnants toujours disciplinés par une raie impeccable. On lui reproche de manquer de fougue, de ne pas communiquer de passion. De ne pas avoir de vision, même. Il affiche pourtant sa détermination. «Je suis entré en politique pour changer des vies, pas pour être dans l'opposition.»

Aujourd'hui sur le seuil de Downing Street, le dirigeant travailliste de 61 ans est seulement entré en politique il y a moins de dix ans. Élevé au sein d'une famille de militants travaillistes dans la petite ville d'Oxted, dans le Surrey, au sud-est de Londres, il est le fils d'un tourneur-fraiseur et d'une infirmière atteinte d'une grave maladie auto-immune. Sa jeunesse marquée par la maladie et cette fréquentation des hôpitaux, comme le fait que son épouse Victoria travaille pour le NHS, a sans nul doute nourri son attention particulière pour le service public de santé. «Il y a eu des moments difficiles, a-t-il confié lors du discours de lancement de sa campagne. Je sais ce qu'est une inflation incontrôlée, comment l'augmentation du coût de la vie peut vous faire craindre le passage du facteur: « Va-t-il encore nous apporter une facture que nous ne pouvons pas payer? » ». Ajoutant : «Nous avions l'habitude de choisir la facture de téléphone parce que lorsqu'il était coupé, c'était toujours plus facile de s'en passer.»

Le jeune homme se tourne vers des études de droit, à Leeds puis Oxford. Devenu avocat, il se spécialise dans la défense des droits de l'homme. Starmer se fait connaître par des batailles judiciaires contre la peine de mort dans les Caraïbes ou en défendant des salariés de McDonald poursuivis pour avoir critiqué l'enseigne. Ses détracteurs lui reprochent toutefois d'avoir affaibli la politique antiterroriste de Tony Blair lors de la défense de djihadistes. De 2008 à 2013, il est à la tête du parquet d'Angleterre et du pays de Galles. Ce n'est qu'en 2015 que ce juriste sérieux et père de deux enfants devient député de la circonscription londonienne de Holborn et Saint-Pancras. Cinq ans plus tard, il est à la tête du Labour.

En avril 2020, Keir Starmer prend les rênes d'un parti traumatisé par une déroute historique aux législatives qui ont eu lieu quelques mois plus tôt, la pire claque en huit décennies. À la faveur du Brexit, les conservateurs de Boris Johnson ont fait voler en éclats le « mur rouge » du nord de l'Angleterre, ces terres ouvrières marginalisées par la désindustrialisation. Les travaillistes ont été balayés dans leurs fiefs traditionnels. Immédiatement, celui que l'on dit « mou » entreprend de solder l'héritage de son prédécesseur. Il ferraille contre les « rouges» du parti et nettoie les mauvais relents d'antisémitisme que Corbyn a laissé prospérer. La Commission nationale à l'égalité et aux droits de l'homme (EHRC) avait pointé les graves manquements du Labour dans sa gestion des plaintes persistantes d'antisémitisme. Et la crise avait entraîné la démission de députés travaillistes ainsi que celle de nombreux membres d'un parti jugé «institutionnellement antisémite».

Mais les débuts du nouveau leader travailliste sont poussifs. Alors que les malheurs des conservateurs lui ouvrent un boulevard, il peine à s'imposer face au bouillonnant Boris Johnson. En interne, il n'arrive pas à convaincre qu'il peut mener ardemment les troupes à la victoire en 2024. Les sondages montrent que celui qui donne une image de technocrate réservé « n'imprime » guère, notamment chez ces couches populaires à reconquérir. Certains estiment même que ses jours sont comptés. Pour corriger cette image froide, ses conseillers le persuadent de fendre l'armure lors d'une interview télévisée. Starmer se confie cette fois-ci sur sa vie personnelle, léger quand il raconte sa vie de jeune fêtard, plus grave quand il évoque la mort de sa mère et que les larmes lui viennent.

Paraissant étanche aux critiques, ce passionné de football tient sa ligne. «Le pays d'abord, le parti ensuite» aime-t-il dire. Le parti, il en continue patiemment le recentrage. Et celui que l'on dit faible réussit à imposer cette ligne modérée à la turbulente extrême gauche du parti. Après la tragédie du 7 octobre, Il se fait toutefois sérieusement chahuter sur Gaza. La direction du Labour condamne fermement les actes terroristes du Hamas - qualifié en son temps « d'ami » par Corbyn - et réaffirme le droit d'Israël de défendre son peuple. Au fil des jours, Starmer est de plus en plus violemment attaqué sur son aile gauche pour refuser d'appeler à un cessez-le-feu, privilégiant des «pauses humanitaires». Des membres du « cabinet fantôme » démissionnent.

Malgré ces turbulences internes et au prix de quelques concessions, Starmer garde le cap. À la fin de l'automne dernier, il donne un nouveau coup de barre vers le centre en faisant monter la mouvance libérale du parti dans son équipe. Le mouvement Momentum, qui regroupe les fidèles de Corbyn, conspue ce nouveau cabinet fantôme, «le plus blairiste depuis Tony Blair »... L'extrême gauche accuse Starmer de «purges». Pour nombre d'observateurs, le Labour a réussi ce que la gauche française n'a pas réussi à faire et va ainsi accéder au pouvoir. «Starmer est sur le point de former un gouvernement stable de gauche réformiste après avoir expulsé du parti toute trace de bêtise ultragauchiste à la Mélenchon, ligne rejetée par les électeurs» commente Denis MacShane.

Le recentrage effectué par Keir Starmer se lit sur bien des sujets, tant politiques qu'économiques. L'actuel chef du Labour est plus européen que son prédécesseur, même s'il n'entend pas revenir sur le Brexit. En revanche, il veut améliorer la relation avec l'UE. Starmer est aussi plus otanien et conscient de la nécessité d'un réel effort de défense, en ces temps d'insécurité internationale accrue. Enfin, quand Corbyn agitait encore les spectres de nationalisations lors du congrès du parti à Brighton en 2019, Starmer s'inscrit dans la ligne blairiste de respect du libre marché.

Il clame haut et fort que le Labour est «favorable aux entreprises et aux travailleurs» et «le parti de la création de richesse». Il parle discipline budgétaire et se défend de vouloir augmenter les impôts, comme les conservateurs l'en accusent. Il fait aussi les yeux doux à la City, promettant de soutenir le secteur de la finance. Les patrons applaudissent et deux titres influents de la presse financière britannique - le Financial Times (FT) et The Economist- viennent d'adouber le Labour. De manière plus étonnante, Starmer a aussi reçu le soutien de deux titres étiquetés à droite, le Sunday Times et le tabloïd The Sun.

Keir Starmer se voit bien faire deux mandats. Et montrer l'exemple, avec une rare victoire de la gauche en Europe. «Souvent, la gauche britannique a été inspirée par le continent,ajoute MacShane Là, c'est d'elle que l'on essaierait de tirer des leçons...» A. D.

Le Figaro, no. 24841
Le Figaro, vendredi 5 juillet 2024 749 mots, p. 3

International

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4 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Pour Viktor Orban, la percée du parti lepéniste a un goût de revanche

Kornél, Albert

Le destin de laHongrie, durant des siècles, a été celui, dangereux entre tous, d'une sentinelle de l'Occident chrétien face aux menaces, renouvelées d'âge en âge, d'un Orient musulman innombrable et conquérant. » Ces mots qui se cognent aux pierres du Parlement hongrois et résonnent sur toute la place Kossuth ne sont pas ceux de Viktor Orban, qui n'est alors qu'un simple député dans la trentaine. Nous sommes en 1996 et Jean-Marie Le Pen, président d'un Front national à la recherche de soutiens internationaux dans l'ex- « bloc de l'Est » , est venu célébrer à Budapest « l'esprit de résistance » du peuple hongrois. Cela à l'appel de son ami Istvan Csurka, un écrivain et un poète estimé, mais qui est aussi un politicien antisémite, à la tête du Parti de la justice et de la vie (Miép).

Près de trois décennies plus tard, Istvan Csurka est mort, Marine Le Pen a pris la place de son père, et Viktor Orban, passé du libéralisme au nationalisme, s'est solidement arrimé au pouvoir et croise les doigts pour sa victoire aux législatives en France dimanche. Depuis les élections européennes, le leader hongrois affiche son optimisme dans les médias hongrois. « Les gens veulent du changement. C'est pourquoi le premier ministre belge a perdu, c'est pourquoi le gouvernement français a perdu, et pourquoi il y a des secousses en Allemagne » , dit-il sur la chaîne M1.

Par le passé, Viktor Orban s'était toujours tenu à bonne distance de Marine Le Pen, malgré les appels du pied de cette dernière, restant loyal à ses alliés Les Républicains de Nicolas Sarkozy, avec qui il entretient une relation d'estime réciproque. Son départ du Parti populaire européen en 2021 a tout changé. La banque MKB de son ami d'enfance, Lorinc Mészaros, a fait un prêt de 10,7 millions d'euros à Marine Le Pen pour l'aider à financer sa campagne électorale en 2022. Peu avant la présidentielle française, il avait reçu à Budapest Éric Zemmour puis Marine Le Pen, avant de soutenir publiquement la seconde : « J'espère que les Français éliront quelqu'un qui est engagé pour la famille, pour les valeurs chrétiennes et qui est prêt à s'élever contre les migrations. Et Marine LePen est clairement ce type de dirigeante. »

Le Fidesz hongrois profite d'un système électoral à un tour qui donne une grosse prime au parti qui sort en tête. En d'autres termes, dans le système hongrois, le RN serait probablement majoritaire à l'Assemblée nationale. Le « Front républicain » à l'oeuvre en France lui apparaît donc comme un déni de démocratie. « Vu de Hongrie, la situation française est très simple, explique Akos Bence Gat, responsable des affaires européennes du think-tank pro-Fidesz MCC Brussels. Le peuple veut un changement, ce qui se traduit dans les scores du RN, mais l'élite politico-médiatique fait tout pour empêcher le parti le plus populaire d'accéder au pouvoir, au prix de coalitions absurdes. Cela pose une question démocratique, et je note qu'elle se pose de plus en plus, à écouter les éditorialistes en France... »

Les nationalistes d'Orban estiment avoir été traités en parias sur la scène internationale et ont la conviction d'être les précurseurs d'un vaste mouvement. Après la conversion de l'Italie au « mélonisme » , une victoire du RN en France serait pour eux une preuve supplémentaire que le vent se lève contre les élites libérales. Ils se délectent aujourd'hui de ce renversement, mais avec prudence. Le porte-parole à l'international du gouvernement, Zoltan Kovacs, ne se risque pas à commenter le scrutin français, mais considère toutefois que « ce qui se passe en France est bien la preuve que les gens en ont marre » de l'immigration illégale.

Viktor Orban joue ces jours-ci son va-tout pour sortir de son relatif isolement et compte sur le ralliement du RN au groupe européen Les Patriotes, qu'il a lancé le 1er juillet. Les dossiers qui les rapprochent sont nombreux : lutte contre l'immigration, contre le wokisme, contre la fédéralisation de l'UE et contre l'engagement militaire européen en Ukraine contre la Russie.

« Comme prévu, les citoyens européens ont commencé à reprendre l'Europe » , entrevoit le dirigeant magyar, dans une tribune publiée dans le Magyar Nemzet. (...) Si tout se passe comme prévu, et si Dieu le veut, d'ici la fin de l'année, les patriotes seront majoritaires dans tout le monde occidental. » Il aura besoin de leur soutien pour imposer sa ligne en Europe, réussir à débloquer la vingtaine de milliards d'euros de fonds européens destinés à la Hongrie et contrer une opposition grandissante à domicile. AK

Le Figaro, no. 24841
Le Figaro, vendredi 5 juillet 2024 989 mots, p. 16

Débats

« Le Nouveau Front populaire constitue la première menace pour les Français juifs »

Une centaine de personnalités, dont l'historien Georges Bensoussan, le philosophe Pierre-André Taguieff et l'universitaire Pascal Perrineau, appellent à faire « barrage » à l'union des gauches formée à l'occasion des élections législatives. LFI a fait de la haine antijuive une stratégie électorale, argumentent-ils.

Collective, Tribune

Écoeurés par la banalisation de l'antisémitisme, nous appelons à faire barrage au Nouveau Front populaire, coalition dont nous jugeons qu'elle constitue aujourd'hui la première menace pour les Français juifs et, plus largement, pour la France. Par où commencer ?

Rappelons, d'abord, qu'au sein du Nouveau Front populaire, c'est La France insoumise qui sera - et de loin - le parti le plus représenté à l'Assemblée nationale. La France insoumise, ce parti qui a fait de la haine antijuive une stratégie électorale. Ce parti dont un député (David Guiraud) reconnaît avoir été biberonné aux vidéos d'Alain Soral, nie à demi-mot les atrocités du 7 octobre, accuse Israël de placer des bébés palestiniens dans des fours, s'autorise des références antisémites aux « dragons célestes » qui tireraient les ficelles de la société. Dont un autre (Aymeric Caron) affirme que les soutiens d'Israël n'appartiennent pas « à la même espèce » que lui, et estime que l'on a trop médiatisé le viol d'une petite fille juive à Courbevoie. Dont une autre (Ersilia Soudais) accueille triomphalement à Roissy Salah Hammouri, terroriste du FPLP condamné pour avoir projeté d'assassiner Ovadia Yossef, l'ancien grand rabbin d'Israël. Dont une autre (Danièle Obono) qualifie le Hamas de «mouvement de résistance».Dont un autre (Thomas Portes) accuse Israël d'avoir volontairement laissé massacrer ses citoyens le 7 octobre pour «justifier un génocide des Palestiniens». Dont une autre (Clémence Guetté) reçoit en grande pompe l'intellectuel suédois Andreas Malm, qui raconte avoir vécu l'attaque du Hamas comme une «jubilation» et confie : «Je consomme ces vidéos(du pogrom, NDLR) comme une drogue. Je les injecte dans mes veines.» Dont une eurodéputée (Rima Hassan) accuse le Crif de dicter la politique étrangère de la France, qualifie Israël de «monstruosité» et écrit que l'État hébreu (qu'elle souhaite voir rayé de la carte, «de la rivière à la mer») fait non seulement violer les prisonniers palestiniens par des chiens, mais vole leurs organes. Fake news antisémites qui, d'ailleurs, n'ont été condamnées par aucun membre du Nouveau Front populaire.

La France insoumise, ce parti dont tous les membres cultivent une obsession nauséabonde pour la minuscule démocratie juive - plus petite que la Normandie - pourtant entourée de régimes autoritaires et islamistes. Ce parti, enfin, dont aucun membre n'a daigné se rendre à la grande marche contre l'antisémitisme du 12 novembre 2023 à Paris. Et dont le leader, Jean-Luc Mélenchon, insinue que l'attentat antisémite de Mohammed Merah pourrait être un complot Vous verrez que, dans la dernière semaine de la campagne présidentielle, nous aurons un grave incident ou un meurtre. Ça a été Merah en 2012»),qualifie la communauté juive de «communauté agressive qui fait la leçon au reste du pays», attribue la défaite de Jeremy Corbyn au Royaume-Uni aux accusations d'antisémitisme portées par «le grand rabbin d'Angleterre et les divers réseaux d'influence du Likoud» et déplore les «oukases arrogants des communautaristes du Crif.»

Le Nouveau Front populaire n'est pas La France insoumise, répondront certains. C'est tout à fait vrai. Au NFP, il y a aussi le Nouveau Parti anticapitaliste, qui le 7 octobre a félicité le Hamas, rappelant «son soutien aux Palestiniens/nes et aux moyens de lutte qu'ils et elles ont choisi pour résister» et concluant son communiqué par «Intifada!» (le NPA est actuellement poursuivi pour apologie du terrorisme). Son chef, Philippe Poutou, est qualifié au second tour des législatives, sous la bannière NFP. Au Nouveau Front populaire, il y a aussi la Jeune Garde, groupuscule violent mené notamment par le fiché S Raphaël Arnault, accusé d'agressions physiques sur des opposants politiques, qui le 7 octobre a témoigné de sa « solidarité » envers la « résistance palestinienne ». Lui aussi est qualifié au second tour des législatives, soutenu par le NFP (huit membres de la Jeune Garde sont même mis en examen pour l'agression violente d'un adolescent juif dans le métro parisien, le 27 mai dernier). Au Nouveau Front populaire, il y a aussi le Parti communiste, qui appelle sans relâche à la libération de Marwan Barghouti, terroriste palestinien purgeant une peine de prison à vie pour le meurtre de sang-froid de cinq Israéliens. Quant aux partis de la coalition supposés plus modérés, comme le Parti socialiste et les Verts, ils ont prouvé, par cette alliance, que l'antisémitisme est pour eux un point de détail.

Ajoutons, pour conclure, que la complaisance du NFP pour l'islamisme pose question. Le programme commun - sur lequel sont tombés d'accord l'ensemble des partis composant la coalition - prévoit notamment l'abrogation des lois d'Emmanuel Macron permettant de mieux lutter contre le séparatisme religieux, mais aussi la lutte contre l' « islamophobie » (l'emploi du mot entretenant sciemment une confusion entre la critique d'une doctrine et la haine des personnes) et l'accélération significative des flux migratoires, pari risqué à l'heure où la machine à assimiler s'est enrayée. Rappelons que 56 % des Français juifs jugent que l'islamisme représente la plus grande menace pour leur sécurité. L'islamisme, qui a pris la vie de 273 Français depuis 2012, et met en péril nos valeurs républicaines, n'est évidemment pas une menace que pour les Juifs.

Nous appelons donc à faire barrage au Nouveau Front populaire, coalition dont le succès électoral nous fait craindre le pire. Il n'y a aucun mérite à condamner l'antisémitisme du passé si l'on ne se montre pas implacable vis-à-vis de celui du présent, aucun mérite à constituer un front républicain avec des formations hostiles aux valeurs républicaines.

Les signataires:Georges Bensoussan, historien;Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue,chercheuse au CNRS;Rémi Brague, philosophe et historien;Samuel Fitoussi, essayiste;Bérénice Levet, philosophe;Pascal Perrineau, professeur des universités;Céline Pina, essayiste;Pierre-André Taguieff, philosophe, chercheur au CNRS;Pierre-Henri Tavoillot, philosophe;Michèle Tribalat, démographe;Retrouvez la liste complète des signataires sur lefigaro.fr.

Le Monde
élections législatives, vendredi 5 juillet 2024 728 mots, p. 3
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4 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Jordan Bardella veut couper Bercy en deux

S’il accède à Matignon, le dirigeant du RN souhaite un ministère chargé de redresser les comptes publics et un autre concentré sur la relance de la croissance et de l’industrie

Denis Cosnard

La « forteresse Bercy » est-elle sur le point d’éclater ? Tel est, en tous les cas, le projet de Jordan Bardella. S’il devient premier ministre à la suite du second tour des élections législatives, le 7 juillet, le président du Rassemblement national (RN) prévoit de répartir entre deux ministres les responsabilités aujourd’hui entre les mains de Bruno Le Maire. L’un serait chargé « des finances et des comptes publics », l’autre « spécifiquement de la croissance »,indique le dirigeant du parti d’extrême droite dans un entretien au Figaro paru le 2 juillet.

« J’ai déjà les noms en tête, et j’en ai parlé aux intéressés qui ont accepté », ajoute-t-il, sans en dire davantage. Jean-Philippe Tanguy, le député lepéniste le plus présent dans le débat économique, ne devrait finalement pas être membre de ce duo, contrairement à ce qu’il espérait. Les finances devraient plutôt revenir à un ancien de Bercy, « un homme qui connaît l’appareil d’Etat tout en sachant communiquer avec les marchés financiers », précise un proche conseiller de Marine Le Pen, en se gardant de citer de nom. Le ministère chargé de la croissance, lui, pourrait être confié à une personne venue du monde de l’entreprise, à l’image de François Durvye, numéro deux du milliardaire Pierre-Edouard Stérin au sein du fonds d’investissement Otium Capital, et proche du RN. A ces deux ministres en titre s’ajouteraient quelques ministres délégués – Bruno Le Maire compte aujourd’hui trois ministres délégués et une secrétaire d’Etat.

Le redécoupage envisagé de Bercy relève en partie d’un souci d’efficacité. « Bruno Le Maire a recentralisé autour de sa personne des responsabilités si nombreuses qu’elles l’ont submergé,juge Jean-Philippe Tanguy. Il faut renforcer le contrôle politique sur l’administration. » Entre deux ministres aux périmètres plus restreints, le risque est évidemment que le duo vire au duel, comme ce fut le cas entre Pierre Moscovici (économie et finances) et Arnaud Montebourg (redressement productif) entre 2012 et 2014.

L’organigramme esquissé est surtout un symbole des nouvelles priorités économiques affichées par le RN. Plus question de mesures trop dispendieuses ou qui pourraient apeurer les électeurs comme les marchés. La nationalisation des concessions autoroutières a disparu du programme officiel de Jordan Bardella. La suppression de l’impôt sur le revenu pour les moins de 30 ans n’interviendrait que dans une deuxième étape, de même, peut-être, que celle des droits de succession. Quant à la sortie de l’euro, le parti l’a abandonnée depuis 2017.

Audit par des experts

Désormais, l’essentiel de ce plan reformaté tient en deux points : « la production »et « le retour à la raison budgétaire ».Loin des discours sur les possibles bienfaits de la décroissance, le RN espère relancer l’économie, « libérer les énergies »,réindustrialiser la France. Le projet de l’extrême droite en la matière ne paraît pas très éloigné de celui d’Emmanuel Macron en faveur de la « start-up nation » et de l’attractivité du pays pour les entreprises étrangères. Dans le schéma de Jordan Bardella, le ministre de la croissance aurait pour mission de relancer la compétitivité, l’industrie et l’énergie, en investissant en particulier dans le nucléaire.

Son collègue chargé des finances, lui, devra mettre fin à « sept ans de dérives financières et budgétaires aggravées »,affirme le président du RN. Première étape prévue, la réalisation d’un audit par des experts de la Cour des comptes, de l’inspection générale des finances, des économistes, etc. Un classique en cas d’alternance. La commission ad hoc pourrait s’appuyer sur le rapport annuel que la Cour des comptes vient de boucler, mais qui n’a pas encore été divulgué.

Pour l’heure, la situation financière continue de se dégrader. Pour les cinq premiers mois de l’année, les recettes du budget général de l’Etat sont en très légère baisse, à 126,1 milliards d’euros, quand les dépenses, elles, sont en hausse de 2,9 %, à 197,6 milliards d’euros, selon les chiffres diffusés le 3 juillet par Bercy. Quels que soient les prochains locataires de Bercy, aucun état de grâce financier n’est au programme.

La Croix, no. 42962
Monde, vendredi 5 juillet 2024 641 mots, p. 15
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5 juillet 2024 - La Croix (site web)

L’espoir prudent du vote Massoud Pezeshkian en Iran

Tooba Moshiri

Les Iraniens sont appelés à départager le réformateur Massoud Pezeshkian et l’ultraconservateur Saïd Jalili, vendredi 5 juillet, au second tour de la présidentielle.

Sans répondre aux attentes de changement sur le plan sociétal, le premier rassure ceux qui redoutent un isolement international accru.

Téhéran (Iran)

De notre correspondant

Pour seulement la deuxième fois dans l’histoire de la République islamique, les Iraniens sont appelés, vendredi 5 juillet, à voter au second tour d’une élection présidentielle. Lors du premier, organisé vendredi 28 juin, après le décès accidentel du président Ebrahim Raïssi en mai, seuls 40 % des électeurs s’étaient déplacés. Une abstention inédite.

Depuis, les visages de deux hommes dominent les rues embouteillées de Téhéran. Massoud Pezeshkian, 69 ans, soutenu par le mouvement réformateur, est arrivé en tête avec 42,4 % des suffrages. Son rival ultraconservateur, Saïd Jalili, 58 ans, s’est qualifié avec 38,6 % des voix. Mais le vote conservateur atteint les 53 %, en additionnant les scores de deux autres candidats éliminés.

Ancien ministre de la santé (2001-2005) de Mohammad Khatami, Massoud Pezeshkian est connu depuis plusieurs années comme un député au discours réformiste. Mais grâce à sa discrétion sur ses affiliations politiques et à son langage direct sur certaines questions, il a gagné en popularité, y compris chez les conservateurs et ceux qui voient le vote comme un devoir religieux.

« Le fait de s’être tenu à l’écart des travers classiques et des promesses populistes lui a permis d’attirer l’attention », estime Hamed, étudiant, qui tracte pour lui dans le quartier de Pirouzi à Téhéran. Un peu plus loin, des bassidjis, ces miliciens nationalistes du régime, distribuent du sirop et des bonbons devant le local de campagne de Saïd Jalili.

La crainte de voir cet islamiste pur et dur accéder à la présidence a fortement joué en faveur du vote Pezeshkian. « J’ai peur d’un gouvernement qui cherche à rompre tous les liens avec l’Occident »,explique Kosar Shaghaghi. « La politique étrangère, par son impact direct sur les sanctions, l’économie, ne doit pas être sous-estimée. Avec Pezeshkian, l’Iran ne sera pas forcément confronté à un isolement international accru », espère ce commerçant, qui a prêté sa boutique aux équipes de campagne du candidat.

Mais le réformiste ne convainc pas tout le monde. Beaucoup ont l’impression de retrouver la stratégie des réformistes en 2009 et en 2013 : créer une opposition artificielle en instillant la peur du rival. « Vu la loyauté affichée par Pezeshkian envers le gouvernement, son bilan politique et ses origines religieuses traditionnelles, il n’y a pas de grande différence avec Jalili,affirme Arya Safabakhsh, un avocat retraité qui s’est abstenu. S’il est élu, il ne remettra pas en cause le système. »

Pour lui, le seul fait que sa candidature ait été acceptée par le Conseil des gardiens de la Constitution montre que Pezeshkian est un initié du régime qui s’inscrira dans ce cadre. « Pendant la campagne, Pezeshkian s’est présenté comme un défenseur des femmes et un opposant au hidjab obligatoire. Il a fait mine de s’opposer à la police des mœurs pour attirer l’opposition, mais il s’est finalement aligné sur le régime en rejetant la fin du hidjab obligatoire. Son approche diffère juste sur la manière de faire respecter la loi. »

Reste que les débats télévisés ont renforcé la popularité du réformiste. De nombreux internautes ont estimé qu’il les avait remportés. Depuis, Hasan Faraji a placardé son affiche électorale sur la vitre arrière de sa voiture : « Lors des échanges, Pezeshkian a tenu le cap, il a mieux résumé les problèmes,juge cet entraîneur sportif . Alors que les autres étaient nerveux et s’attaquaient les uns les autres, il est resté calme et souriant. Des signes qui montrent qu’il est le meilleur. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 5 juillet 2024 842 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4
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4 juillet 2024 - Le Parisien (site web)
5 juillet 2024 - Le Parisien

L'improbable coalition

De la gauche à la droite, les partisans d'un gouvernement rassemblant les forces anti-RN divergent fondamentalement sur le fond. Et sur la forme. Dans ces conditions, comment constituer une majorité alternative pour gouverner ?

Marcelo Wesfreid

Tous contre un, mais pour quoi faire ? Ces derniers jours, les adversaires du Rassemblement national ont conjugué leurs efforts pour empêcher Jordan Bardella de poser ses valises à Matignon. Pour ce faire, les partis ont opéré de nombreux désistements parmi leurs candidats. Objectif : éviter la dispersion des voix face au RN (130 désistements proviennent de la gauche, près de 80 du camp macroniste). Les manoeuvres ont été efficaces, puisqu'il y aura trois fois moins de triangulaires que prévu. Le RN se retrouve majoritairement dans des configurations de duels qui pourraient lui faire perdre une trentaine de sièges par rapport aux premières projections réalisées dimanche.

Pour le mouvement frontiste, qui pensait accéder enfin au pouvoir après son score historique du premier tour des législatives, c'est un coup dur. Devant la résurrection d'un « front républicain », qu'on croyait caduc, Marine Le Pen a dénoncé sur BFMTV la mise en place d'un « parti unique » de « ceux qui veulent conserver le pouvoir », estimant que les électeurs du RN « sont traités vraiment comme des parias ».

Si le RN, affaibli par le front républicain, n'a pas la majorité se pose alors une question majeure : qui gouvernera ? À l'issue du second tour, dimanche, aucun bloc ne devrait disposer, à lui seul, d'une majorité absolue à l'Assemblée permettant à un gouvernement de piloter le pays sans être immédiatement renversé par une motion de censure.

Chacun sa vision... et ses conditions

Conséquence : seule une coalition, issue de la coagulation des forces anti-Marine Le Pen, pourrait être en mesure d'exercer le pouvoir. Un cartel de la droite à la gauche en passant par les Marcheurs. Plus facile à dire qu'à faire, tant les divergences de fond et de forme sautent aux yeux, entre les différentes composantes de cet ensemble.

« Je crois profondément qu'il y a des forces politiques républicaines qui peuvent être de droite, du centre, de gauche qui peuvent se retrouver autour de l'intérêt des Français », assure Gabriel Attal, qui préfère parler d'« Assemblée plurielle » plutôt que de « coalition ». En guise de bonne volonté, le Premier ministre a lâché du lest, en abandonnant la réforme de l'assurance chômage qui hérissait la gauche. Mais sa main tendue est restée dans le vide...

« Il faudra sûrement faire des choses que personne n'a jamais faites auparavant dans ce pays », reconnaît la patronne des Écologistes Marine Tondelier. Sauf que l'écolo rejette d'emblée tout Premier ministre macroniste. Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, refuse lui aussi que Gabriel Attal reste à Matignon. Il ne veut pas que son parti soit « le supplétif d'une majorité en déroute ».

Chacun avance sa vision en posant des conditions restrictives. La France « doit être gouvernable dimanche soir », clame le secrétaire national du Parti communiste, Fabien Roussel, sous-entendant que sa formation pourrait participer à une coalition si celle-ci répond « aux attentes des Français », notamment sur l'abrogation de la réforme des retraites. Inacceptable pour les macronistes...

Tout comme paraît incompatible le programme fiscal du Nouveau Front populaire (rétablissement de l'ISF, taxation des superprofits, refonte du barème de l'impôt sur le revenu rapportant 5,5 milliards d'euros) avec l'idée d'une « règle d'or budgétaire » vantée par Gabriel Attal. Elle est résumée en un slogan : « pas de hausse d'impôt quoi qu'il arrive ». Dans ces conditions, on voit mal comment une équipe transpartisane pourrait présenter à la rentrée les grandes lignes de son budget pour une adoption en fin d'année. Or, le temps presse, sur fond de dégradation des comptes publics.

Un « gouvernement provisoire » ?

La France insoumise a pour sa part déjà décliné toute potentielle participation. « Les Insoumis ne gouverneront que pour appliquer leur programme », a affirmé le coordinateur de LFI, Manuel Bompard. Au sommet de l'État, pas question non plus de travailler avec les amis de Jean-Luc Mélenchon. Emmanuel Macron a lancé, lors du dernier Conseil des ministres, que son camp « ne gouvernera pas avec LFI, en cas de coalition ».

Le président LR de la région des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, milite, lui, pour un « un gouvernement provisoire », comme en 1944, rassemblant « les hommes et les femmes de bonne volonté qui sont capables de s'ouvrir sur un projet concret ». Sans le RN, ni LFI. Xavier Bertrand a par ailleurs apporté son soutien au communiste Sébastien Jumel, député sortant et candidat Nouveau Front populaire dans la 6 e circonscription de Seine-Maritime, face à un candidat RN.

Personne n'a la même boussole. Les tractations pourraient donc s'étaler dans la durée après le second tour pour tenter de trouver une solution. Sinon, c'est le scénario d'un pays bloqué et ingouvernable qui se profilera... Mardi, Matignon à prévenu les directeurs de cabinet des différents ministères qu'ils devaient se préparer à gérer les affaires courantes pour une période qui pourrait être bien plus longue que prévu.

Le Monde
Carnet, vendredi 5 juillet 2024 47 mots, p. 21

[23 août 1922...]

23 août 1922

Naissance à Limoges

1942

Arrêté pour fait de Résistance

1950

Avocat au barreau de Paris

1956

Premier mandat de député

1983

Ministre des affaires européennes

1984

Ministre des relations extérieures

1988

Ministre des affaires étrangères

1995

Président du Conseil constitutionnel

3 juillet 2024

Mort

Libération
vendredi 5 juillet 2024 846 mots, p. 2,3

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Aussi paru dans
4 juillet 2024 - Libération (site web)

RN Attention, un candidat peut en cacher plein d’autres

NICOLAS MASSOL

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Le parti d’extrême droite claironne qu’il peut gouverner le pays avec des personnalités irréprochables. La réalité est tout autre : chaque jour apporte son lot de dérapages.

E t pourtant ils étaient prêts, assuraient-ils, fiers comme des Artaban, le doigt sur le bouton de leur fameux «plan Matignon», rodé depuis des mois. Des mois ? Plutôt des années. A peine élu à la tête du RN, le 5 novembre 2022, Jordan Bardella tenait une conférence de presse destinée à présenter son parti, «organisé et performant», comme «l’outil le plus puissant pour conquérir le pouvoir». «Un plan que nous avons baptisé “plan Matignon” est prêt à être activé en cas d’annonce d’une dissolution, annonçait- il. Il s’agit de dispositions logistiques qui doivent permettre à notre mouvement d’entrer en campagne dans les plus brefs délais pour partir à la conquête d’un maximum de sièges au Parlement.» Bref, «en cinq semaines, 577 candidats pourront être investis avec à leur disposition une campagne nationale clé en main», fanfaronnait-il alors.

TROUPEAU GALEUX Depuis lors, notre Artaban en a rabattu. Voilà trois semaines que la litanie des dizaines et des dizaines de candidats RN auteurs de propos racistes, antisémites, complotistes, climatosceptiques, prorusses et, parfois, tout cela à la fois, scande et empoisonne la campagne frontiste. «La dissolution a été annoncée à 20 h 50. En quarante-huit heures, mon mouvement a investi près de 600 candidats», a tenté de se justifier, mercredi soir, Jordan Bardella sur BFM TV, reconnaissant ainsi l’impréparation de ses services. «Qu’il y ait une, deux, trois, quatre, cinq brebis galeuses dans une organisation humaine, ça peut arriver», a-t-il insisté. Sauf que le nombre est bien plus élevé. Libé en a révélé ou recensé plus de 70 avant le premier tour, et une grosse vingtaine au second. Chaque jour apporte son lot de passés sulfureux, de déclarations anciennes ou de récents dérapages. Face à ce troupeau galeux, Jordan Bardella plaide des «erreurs de casting» et annonce saisir à tour de bras la commission des conflits. «Tous ceux qui tiennent des propos qui ne sont pas conformes à mes convictions seront mis à la porte», a-t-il promis. «Ce qui est très important, c’est de voir comment un parti politique réagit», a renchéri Marine Le Pen, jeudi matin. Tout en assurant que des sanctions bibliques pleuvront sur les «moutons noirs», la future cheffe du groupe RN à l’Assemblée a fait diversion, en prenant l’exemple d’une candidate de Mayenne, moquée sur les réseaux pour une interview où elle se défend d’être raciste en citant son «ophtalmo juif» et son «dentiste musulman». «Ce sont des braves gens qui se présentent parce que l’Assemblée nationale, elle doit être à l’image de la France, pas à l’image de Sciences-Po, pas à l’image de l’ENA», a défendu Le Pen.

CRIS D’ORFRAIE A mieux y regarder, il est plus que délicat de ranger tous ces cas dans la catégorie erreur de casting. Parmi eux, on trouve au moins deux députés sortants, dont celui de l’Yonne, Daniel Grenon, qui a déclaré, à l’Yonne républicaine : «Des Maghrébins sont arrivés au pouvoir en 2016, ces gens-là n’ont pas leur place dans les hauts lieux.» Devant le tollé, la direction du groupe frontiste à l’Assemblée a tenté de maquiller ses dires en partageant à la presse une rectification de la citation présentée comme «erronée»… Raté : le quotidien avait enregistré ses propos. Un autre député chevronné, Roger Chudeau s’en est pris à l’ancienne ministre de l’Education de François Hollande. «Najat Vallaud-Belkacem, franco-marocaine, qu’a-t-elle fait ? Elle a détruit le collège public bien sûr et surtout elle a voulu instituer au CP des cours d’arabe», a accusé le monsieur éducation de Marine Le Pen. A chaque fois, cette dernière et son poulain poussent des cris d’orfraie : dehors.

Il faut parfois les croire sur parole, tant le fonctionnement du RN et de sa commission des conflits est occulte. Il arrive aussi, souvent, que l’intendance ne suive pas. Ainsi, le délégué départemental RN de Mayotte, exclu de la liste aux européennes après la révélation par Libé de sa manie de traiter les Comoriens de «cafards», s’est-il retrouvé sur la photo de la présentation d’une candidate mahoraise aux législatives, un gros mois plus tard… toujours à son poste de délégué du parti. Ou cette candidate parisienne, qualifiant, entre autres tombereaux antisémites, les juifs de «peuple de trop», déjà épinglée en 2022, réinvestie en 2024… et présentée après un nouvel article de Libé sur ses obsessions antijuives comme l’une des «quinze courageuses candidates qui à Paris représentent le RN» par le délégué départemental de la capitale, Thierry Mariani. Preuve de ces deux vérités frontistes : pas vu, pas pris. Et si vous êtes pris, faites le dos rond.

L'Humanité
jeudi 4 juillet 2024 1065 mots, p. 11

Seclin l'ouvrière et la bourgeoise Phalempin unies par un même vote

Christophe Deroubaix

Législatives D'un côté, l'ancienne commune rouge. De l'autre, le village aux multiples commerces. Les deux cités voisines du Nord ont placé l'extrême droite en tête, dimanche.

Phalempin et Seclin (Nord), envoyé spécial.

Journée grise mais sans vent : au sommet de l'église Saint-Christophe, la girouette reste immobile et pointe vers le nord-ouest. À quelques dizaines de mètres, en revanche, la direction a changé. Le maire divers droite a rejoint la ligne Ciotti et soutient, dans cette 6e circonscription du Nord, un binôme divers droite-RN face à Charlotte Parmentier-Lecocq, la députée sortante macroniste, qui l'avait bouté hors du Palais Bourbon en 2017. Thierry Lazaro a franchi le Rubicon après l'élection européenne du 9 juin, où l'extrême droite a recueilli 30 % des suffrages, loin devant la liste Bellamy (9 %).

Phalempin, à 15 kilomètres au sud de Lille, ne correspond en rien au territoire déshérité et abandonné dont on fait l'archétype du bastion RN. C'est un village de 5 000 habitants avec sa gare (la capitale des Flandres est à vingt minutes), ses multiples commerces de proximité et son supermarché, son centre médical, son bureau de poste, etc. La présence en lisière de la forêt domaniale ajoute à la qualité de vie. Le revenu médian y est supérieur à la moyenne nationale. Aucun fait divers n'a défrayé la chronique locale. Pourtant, ce bourg, traditionnellement de droite, place désormais le RN en tête. Et la tête politico-administrative de Phalempin suit le mouvement. Maire depuis vingt-quatre ans, Thierry Lazaro assure ne pas le faire par opportunisme - il ne compte pas se représenter -, mais par conviction.

« La droite est morte. J'en souffre, croyez-moi mais elle est morte », engage-t-il, en guise de début de réponse à la question de son virage sur l'aile. Sous-entendu : il faut bien que la droite se retrouve quelque part. « 80 % à 90 % des gens qui sont au RN ne sont pas d'extrême droite puisqu'ils viennent d'ailleurs, de la gauche comme de la droite. Je ne suis pas au RN et je ne le serai jamais », tente de justifier cet ancien RPR tendance Philippe Séguin, député de la circonscription pendant vingt-quatre ans, récalcitrant de la première heure à Emmanuel Macron. Quant au fond programmatique, il fait le pari que la realpolitik ramènera Jordan Bardella et les siens à une sorte de bon sens. « Sur les binationaux, ils commencent déjà à reculer. Sur le droit du sol, je ne suis pas opposé à ce qu'on ait le débat », ajoute-t-il. Sans outrance verbale, ni vocabulaire codé RN, ce notable local présente, à l'image de son village paisible et policé, une figure de transfuge tranquille... qui n'en perturbe pas moins sa famille politique. Sa première adjointe a aussitôt démissionné. Dans les urnes, l'électorat de droite - plutôt vieillissant et aux revenus supérieurs - s'est divisé dimanche dernier : la candidate RN est arrivée en tête à Phalempin, avec 35 %, un nouveau record pour le village, mais, avec 33 %, la députée sortante macroniste la talonne, laissant des miettes (8,6 %) au candidat LR, Jimi Erotico. « La droite est morte », répète Monsieur le maire avec, en arrière-fond de son bureau, des photos du général de Gaulle et de Georges Pompidou.

« On va certainement éviter de parler politique »

C'est une photo de Jean Moulin qui trônait dans le salon de Paul Lemaire, à Seclin. Depuis dimanche, sa soeur Marguerite ne cesse d'y penser. « Heureusement qu'il ne voit pas ça », souffle la presque nonagénaire, toujours bon pied, bon oeil. Son frère était le chef du réseau FTP local, puis adjoint communiste dans les années 1950. La ville de 10 000 habitants jouxte Phalempin, mais ici, c'est un tout autre univers - historiquement rouge et ouvrier -, pourtant tout aussi menacé par la montée en puissance de l'extrême droite. Il y a trois ans, la droite a remporté la mairie, dirigée par un communiste depuis 1945. Dimanche dernier, le RN a engrangé 40 % des suffrages exprimés, même si le NFP résiste avec 30 %. En ce mardi après-midi, elle reçoit chez elle, pour le café, Élise, sa fille de 55 ans, employée, et Yvette, sa nièce de 79 ans, la fille de Paul Lemaire, dont l'esprit est surchargé par une question qui tourne en boucle : « Qu'est-ce qu'on a raté ? » Trois générations « rouges » face à l'Histoire, qui chancelle.

Marguerite avait vu arriver cette vague brune. Un peu en faisant le marché central, place Stalingrad. Un peu en parlant dans l'association où elle est toujours active. Un peu lors des réunions de famille, où toute une branche a basculé du côté du RN et le partage sur les réseaux sociaux. C'est surtout de cela qu'elle a peine à se remettre. « Que des neveux et nièces d'un chef de la Résistance et leurs enfants votent pour l'extrême droite, je ne me l'explique pas, souffle-t-elle. Ils parlent de l'absence de services publics dans les villages isolés où ils ont choisi de vivre mais, dès qu'on gratte un peu, ils parlent de femmes voilées qu'ils voient à la TV. »

Sa fille, Élise, avait organisé de longue date une rencontre de toute la famille. Ce sera en août, dans le centre de la France. Mais la voilà saisie d'un doute : « On va certainement éviter de parler politique. Mais si Bardella est premier ministre, je ne me vois pas ne rien dire. Et même s'il ne l'est pas, vu le climat, ça va être tendu. » Sa nièce, Yvette, elle, n'ira pas. Trop loin. Et surtout trop difficile à gérer : « Ça me rendrait malade de passer un week-end avec de la famille qui a voté RN. Et comme je veux préserver les relations... » « Mon père y serait certainement allé pour régler son compte », ajoute-t-elle, provoquant le rire spontané de Marguerite et Élise, à l'évocation du caractère impétueux de l'ancien résistant, décédé en 1985.

En attendant, un premier cas de conscience se pose à toutes trois. Pour faire barrage au RN, comme en appelle le Nouveau Front populaire, il faut voter dans cette 5e circonscription du Nord pour l'ancien député de droite, Sébastien Huyghe, qui a participé à la lepénisation des esprits. « Si ça avait été Darmanin, c'était un non catégorique ! lance Élise. Là, il va quand même falloir que je réfléchisse. » « N'est-ce pas juste reculer une échéance qui arrivera de toute façon ? » s'interroge Yvette, provoquant un silence, tranché par la sentence de Marguerite : « J'ai toujours grandi dans l'idée de suivre la ligne du Parti. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 4 juillet 2024 507 mots, p. AUJM6
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4 juillet 2024 - Le Parisien

Second tour radical à Avignon

La députée RN sortante affronte le candidat polémique Raphaël Arnault, leader du mouvement antifa.

Alexandre Sulzer

En ce premier jour du Festival off d'Avignon, les rues résonnent de fanfares, d'animations d'artistes de rue. Mais en fin d'après-midi, c'est une autre mélodie qui se propage sur la place devant l'hôtel de ville. Quelques centaines de personnes se réunissent, à l'appel d'une intersyndicale, contre l'extrême droite. Un visage aux yeux clairs se démarque dans la foule : celui de Raphaël Arnault, le sulfureux candidat du Nouveau Front populaire (NFP). Lui et la députée RN sortante Catherine Jaouen sont les deux personnages de l'acte 2 des législatives dans la 1 e circonscription du Vaucluse.

Un couple de seniors approche le candidat. Électeurs de Renaissance au premier tour, ils veulent se laisser convaincre de voter pour lui mais semblent encore hésiter. Leur candidate, éliminée dès le premier tour, estimant que la circonscription « se retrouve en étau entre les extrêmes », n'a pas donné de consigne de vote. C'est que le Lyonnais Raphaël Arnault, leader de la Jeune Garde, est sulfureux.

« On est obligé de voter pour lui, c'est con »

Ce mouvement antifa, contesté pour ses méthodes musclées contre l'extrême droite, fait parler de lui ce mercredi après que « le Canard enchaîné » a indiqué que huit de ses membres ont été mis en examen le 27 juin, soupçonnés d'avoir agressé en mai un adolescent dans le métro parisien, le traitant de « sioniste » et le frappant à plusieurs reprises. Ce que le mouvement nie. De quoi faire de Raphaël Arnault, fiché S, le parfait repoussoir pour le RN. Et transformer la circonscription en un duel sans place pour la nuance. « On est obligé de voter pour lui, c'est con, mais on n'a pas le choix », soupire Nordine, un commerçant de 53 ans au marché du quartier populaire de la Rocade. Ce candidat de gauche « modéré », soutenu par la maire PS d'Avignon, a appelé les 18 % d'électeurs qui ont voté pour lui au premier tour à se reporter sur le candidat du NFP. Lequel est pour l'heure distancé de 10 points par la RN Catherine Jaouen (34 %).

À quelques kilomètres de là, Joris, un militant RN de la ville pavillonnaire de Morières-lès-Avignon, n'a pas le temps de mettre un tract dans la boîte aux lettres de Jack. « Pas la peine. Moi, je vote Jaouen ! C'est une honte ce qu'a fait la maire d'Avignon ! (elle a finalement appelé à voter Arnault au second tour). Elle s'est rapprochée de Darmanin pour obtenir des effectifs de sécurité et après, elle supporte un fiché S comme député ! », s'étrangle ce fringant retraité de 72 ans. Joris boit du petit-lait : « C'est un vrai levier pour nous ce profil, on ne l'a pas choisi... »

« On ne peut pas comparer la diabolisation dont je fais l'objet et le RN, se défend Raphaël Arnault. Je suis combatif, c'est vrai. Vindicatif, je ne vais pas m'en cacher. Mais la gauche ne remettra jamais en cause les libertés publiques, la liberté de la presse, l'indépendance de la justice... » Fin du spectacle dimanche.

L'Humanité
jeudi 4 juillet 2024 826 mots, p. 7

Quels scénarios après le 7 juillet ?

Anthony Cortes

Qui gouvernera le pays, au lendemain des législatives ? À gauche, le débat autour d'une éventuelle participation à une coalition dépassant le cadre du Nouveau Front populaire, mais avec un premier ministre issu de ses rangs, divise, pour faire face au RN.

Pile je gagne, face tu perds. En prononçant la dissolution de l'Assemblée nationale, Emmanuel Macron a joué l'avenir politique du pays d'un jet de pièce vers le ciel. Espérant un « moment de clarification », le chef de l'État n'a réussi à engendrer qu'une immense confusion que l'on retrouve inévitablement dans les projections post-législatives. Deux possibilités. D'abord, une majorité absolue se dégage (289 sièges sur 577), le 7 juillet au soir, et permet au camp vainqueur de former un gouvernement. Arrivé en tête dans 297 circonscriptions lors du premier tour, le Rassemblement national (RN) semble être la seule formation en capacité de l'atteindre.

Or, les 221 désistements observés dans l'entre-deux-tours (132 de la gauche, 83 du camp présidentiel) pour faire barrage à l'extrême droite pourraient bien troubler les plans du RN et le cantonner à la deuxième option possible : une majorité relative. Un scénario qui n'empêcherait pas le camp de Jordan Bardella et d'Éric Ciotti de former un gouvernement, mais qui le rendrait vulnérable face à d'éventuelles motions de censure. « Si, demain, je suis en capacité d'être nommé à Matignon et que je n'ai pas de majorité absolue, je refuserai d'être nommé », a d'ailleurs d'ores et déjà annoncé le président du RN, anticipant ce risque.

éviter l'immobilisme

Dans une situation sans véritable vainqueur, le pays, ingouvernable, serait face à la possibilité du blocage institutionnel. Au moins pendant un an : délai constitutionnel avant que le président de la République ne soit à nouveau autorisé à dissoudre l'Assemblée. Dans ce cas de figure, pour éviter ou sortir de l'immobilisme, les différentes forces en présence pourraient s'entendre dans le but de former des « coalitions » - ce que ne se privera pas de tenter le RN en frappant à la porte de certains LR qui n'en attendent pas moins.

Et la gauche, pourrait-elle être à l'initiative d'un tel mouvement pour contrer le RN ? « La France va très certainement connaître une situation institutionnelle inédite », prévoit Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, dans les colonnes de Libération, ce mercredi. « On va forcément devoir innover. » Jusqu'à travailler avec les macronistes dans une grande union ? « Travailler, ça veut tout et rien dire, évacue-t-elle. Il n'y aura pas de bonne solution. On trouvera la moins mauvaise et la meilleure pour la France. Mais, oui, on doit se montrer prêts à gouverner. »

Une petite musique qui monte peu à peu à gauche. Interrogé par RMC, ce mardi, sur la possibilité de voir une union de circonstance se créer, de la droite gaulliste aux communistes, François Ruffin, député sortant de la Somme, n'exclut pas cette possibilité. « Il y a eu des grands moments dans notre histoire qui se sont passés avec cette coalition, a-t-il répondu. Mais c'était autour d'un projet commun. Il s'agit donc d'avoir un projet commun. » Ce projet, le député sortant de la Somme le résume en trois points, au moins pour « commencer à éteindre l'incendie » : « Le retour de l'impôt sur la fortune, le référendum d'initiative citoyenne et l'abrogation de la réforme des retraites. » Une voie que Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, ne semble pas non plus écarter, mais sous conditions : « Je souhaite que les députés de gauche soient le plus nombreux possible et qu'ils puissent tendre la main à d'autres élus pour empêcher l'extrême droite d'accéder au pouvoir. Même s'il s'agit d'un gouvernement " technique", il faudra créer les conditions pour gouverner la France et répondre aux problèmes des Français. »

Le camp présidentiel serait-il sensible à cette possibilité ? Pour Gabriel Attal, tracer un « troisième chemin » est nécessaire, reste à déterminer lequel. Avec toutefois une ligne rouge : la formation de Jean-Luc Mélenchon. « Jamais je ne ferai alliance avec eux ! » a-t-il averti. Une limite partagée et communiquée par le président de la République à ses ministres, ce mercredi : « On ne gouvernera pas avec la France insoumise. Un désistement ne vaut pas coalition. » « Les insoumis ne gouverneront que pour appliquer leur programme, rien que le programme, a de toute façon promis Manuel Bompard, coordinateur de la FI. Je ne vais pas participer à quelque gouvernement que ce soit qui ne met pas en oeuvre une politique de répartition des richesses autre que celle de Gabriel Attal et Emmanuel Macron. »

Si cette union permet d'éviter l'inertie, voire d'imposer un premier ministre de gauche et d'arracher des mesures sociales au président, une telle coalition ne risquerait-elle pas, d'un autre côté, d'accroître le désarroi au sein de la population ?

C'est ce que pense Sandrine Rousseau, députée écologiste de Paris : « Ce qui se joue derrière le vote RN, c'est aussi une défiance vis-à-vis du monde politique. Dans son histoire, la gauche a trahi les promesses qu'elle a pu faire. Je souhaiterais que, cette fois-ci, nous soyons au rendez-vous. » Mais quel rendez-vous ? Difficile aujourd'hui de le prédire.

Le Monde
élections législatives, jeudi 4 juillet 2024 759 mots, p. 8
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2 juillet 2024 - Le Monde (site web)

En outre-mer, la poussée encore contenue, mais réussie, du Rassemblement national

Le parti compte onze candidats au-dessus du seuil de qualification pour le second tour

Nathalie Guibert (à Paris) et Jérôme Talpin

Saint-Denis (La Réunion) - correspondant - En outre-mer, le vote Rassemblement national (RN) a-t-il muté ? Il semblait jusqu’ici plutôt réservé aux scrutins présidentiel et européen, qui, depuis 2017 notamment, ont favorisé une expression de colère très forte. Dans des territoires marqués par un sentiment d’abandon du pouvoir central et, plus récemment, par un rejet épidermique d’Emmanuel Macron, le vote protestataire trouvait dans ce cadre sa pleine expression. Le parti de Marine Le Pen, identifié comme raciste, a toujours manqué d’ancrage local, particulièrement aux Antilles.

Mais, pour le premier tour des législatives, il a présenté des candidats dans vingt-cinq circonscriptions sur vingt-sept. Et le scrutin pourrait marquer un tournant vers une logique de choix plus local, avec l’émergence d’une génération de candidats. Cette année, onze d’entre eux se situent au-dessus du seuil de qualification pour le second tour, du jamais-vu. La gauche (aux Antilles, en Guyane et à La Réunion) continue de bénéficier d’une forte prime aux sortants. A l’issue du premier tour, le 30 juin, la poussée du RN demeure contenue. Elle n’en reste pas moins réussie.

Son score à La Réunion a créé la surprise : tous ses candidats se sont qualifiés au second tour, dans les sept circonscriptions de l’île. C’est une première dans un scrutin, avec des figures locales qui attirent en moyenne 25 % des voix, y compris les candidats inconnus. Aux législatives de 2022, le meilleur avait réalisé un score de 13 %.

Electeurs « fâchés »

La députée sortante Nathalie Bassire, dissidente du parti Les Républicains (LR), qui siégeait au groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires, n’a pas donné de consignes de vote pour le second tour, le 7 juillet. La seule élue réunionnaise de droite au Palais-Bourbon dit « maîtriser difficilement la colère des gens ». « Beaucoup d’électeurs sont fâchés. Ils disent que le gouvernement ne les écoute pas ou : “On a eu la gauche, on a eu la droite, il faut essayer autre chose” », rapporte-t-elle.

En février et en mars, deux personnalités de la droite locale, Jean-Jacques Morel, conseiller régional, et Jean-Luc Poudroux, ancien député LR et président du département, se sont ralliés au RN, à Saint-Denis et dans l’Ouest. Dans les hauts de l’île, où le parti d’extrême droite réalise ses scores les plus élevés, l’ancien délégué départemental Joseph Rivière, personnalité peu connue, peut gagner dans la troisième circonscription.

La particularité de cette circonscription est que l’ancien candidat RN, Didier Hoareau, qui n’a pas été investi par son parti, s’est présenté malgré tout sous l’étiquette « RN ! », pour « Réveillons-nous ! »

A Mayotte, la grave crise sociale et migratoire de 2023 a pesé. Sur ce territoire acquis à la droite, le RN qualifie pour la première fois une candidate dans la deuxième circonscription, Anchya Bamana, qui s’est placée en tête pour le deuxième tour avec 35,4 % des voix face au LR Mansour Kamardine (27,8 %). Celui-ci a reçu des soutiens de poids, le maire (LR) de Mamoudzou, Ambdilwahedou Soumaila, le sénateur Thani Mohamed Soilihi (Rassemblement des démocrates, progressistes et indépendants) ou le président du conseil départemental, Ben Issa Ousseni. Mais le candidat divers centre qui est arrivé en troisième position (15,90 %), Soula Saïd-Souffou, soutient Mme Bamana.

A la Guadeloupe, les quatre candidats RN de 2024 ont réalisé en moyenne 5 points de plus que leurs prédécesseurs, même si Rody Tolassy, tout juste élu avec succès député européen, peut juger ses 25,9 % décevants. A la Martinique, les scores de 2022, entre 2 % et 4 %, passent ou frôlent la barre des 10 % dans les quatre circonscriptions.

En Guyane, progression similaire dans la première circonscription : le candidat du RN, Jérôme Harbourg, avait atteint 5,4 % en 2022, Olivier Taoumi passe à 9,3 % avec son étiquette LR-RN. Enfin, à Saint-Pierre-et-Miquelon, la parachutée Patricia Chagnon dépasse 10 % d’emblée, là où le dernier candidat désigné, en 2017, avait réalisé 1 %.

« Nous avons réalisé un gros travail pour reconstruire les fédérations territoire par territoire et avons eu des ralliements de poids », analyse André Rougé, délégué à l’outre-mer du RN. Selon lui, la promesse martelée depuis 2017 par Marine Le Pen de créer un ministère d’Etat pour l’outre-mer et son domaine maritime, son discours sur l’immigration et la sécurité sont entendus. Et si le parti confirme son début d’implantation, « il sera en mesure de présenter des candidats locaux pour les prochaines échéances régionales, municipales et départementales ».

Libération
jeudi 4 juillet 2024 815 mots, p. 9

AUTRE

Aussi paru dans
3 juillet 2024 - Libération (site web)

A gauche, le flou du «troisième tour»

CHARLOTTE BELAÏCH

AUTRE

Bien qu’en retrait, Arnaud Montebourg, aujourd’hui associé à un homme d’affaires d’extrême droite, suit toujours attentivement la vie politique. «Son truc, en ce moment, c’est l’union nationale», racontait un proche de l’ancien ministre du Redressement productif, quelques jours avant le 9 juin. A l’époque, beaucoup de parlementaires s’attendaient à un bouleversement à l’automne, pronostiquant une motion de censure au moment du budget. «Montebourg pense qu’il faudra alors faire un gouvernement d’union nationale, des communistes aux Républicains, il en a parlé à Fabien Roussel», poursuivait le même interlocuteur. Les députés socialistes, eux, avaient abordé le sujet, très vite évacué, lors d’une réunion à huis clos. «On est d’accord sur rien avec la droite», rapportait alors un participant. «On n’allait pas jouer les supplétifs, raconte aujourd’hui un autre ex-député. Là, si la gauche a le plus gros groupe de cette coalition, c’est différent. Ce serait l’union derrière nous.» «Ressac». Après le choc du premier tour, les désistements ont redonné de l’espoir. Mardi, après le dépôt des candidatures pour le second tour, certains ont passé la nuit à faire des calculs. «Il peut y avoir un gros ressac», promet un conseiller de gauche, qui pronostique entre 190 et 210 sièges pour le RN, 180 pour le Nouveau Front populaire (lire page 7), et 130 pour la coalition présidentielle. Faute de majorité absolue, «l’usage veut que Macron appelle Bardella, qui a déjà dit qu’il refuserait de former un gouvernement, rappelle un élu socialiste. Ensuite, logiquement, il doit s’adresser à un représentant du NFP. Glucksmann, par exemple.» L’entourage de l’eurodéputé élude : «L’hypothèse est dans l’air, mais on peut se retrouver avec 300 députés RN. L’essentiel, c’est de se concentrer sur le référendum oui ou non au RN.» Comme à chaque moment d’interrogation, l’hypothèse Laurent Berger ressurgit aussi. Peu importe si Emmanuel Macron entretient des relations exécrables avec l’ancien secrétaire général de la CFDT. «Ça ne se jouera pas avec Macron mais presque contre lui, poursuit un ancien proche du chef de l’Etat. Il a maintenant des adversaires, y compris dans son camp. Attal peut être un appui. Berger, qui est un homme de compromis, est éligible.» «Il peut faire un gouvernement technicopolitique qui va de François Ruffin à Xavier Bertrand, rêve un autre observateur de la vie politique. Si un groupe Renaissance présidé par Attal s’engage à ne pas voter de motion de censure pendant un an et si le groupe LFI est dans une forme de soutien vigilant sans participation, ça peut tenir. Ce serait le retour du parlementarisme.» Avec un contrat de gouvernement resserré sur une dizaine de mesures et des majorités qui se redessinent selon les textes. Beaucoup, à gauche, ne veulent pas évoquer le sujet mais tout le monde se prépare à un «troisième tour» dès le 8 juillet. «On va devoir innover, prévient l’écolo Marine Tondelier. Sans majorité absolue, on va devoir créer une coalition qui se fera sur la base du projet du Nouveau Front populaire.» Le député socialiste sortant Philippe Brun plaide de son côté pour «un gouvernement d’union nationale dans le sillage du Conseil national de la résistance, allant des gaullistes à la gauche».

«Kérosène». Sans évoquer une quelconque participation à un gouvernement d’union, François Ruffin liste «trois mesures pour éteindre l’incendie» : impôt sur la fortune, référendum d’initiative citoyenne et abrogation de la réforme des retraites. Mercredi, les communistes se sont réunis pour discuter de cette hypothèse. «Nous ne soutiendrons jamais une majorité qui ne reviendrait pas sur la réforme des retraites, résume un participant. Rien ne serait pire qu’un gouvernement qui donnerait l’impression de ne pas tenir compte du résultat des urnes.» «Les gouvernements d’union, c’est du kérosène pour l’extrême droite», s’alarme-t-on de toute part, prédisant la rhétorique du RN sur le «système» qui se dresse contre «la volonté du peuple». Les socialistes assurent, eux, qu’ils ne se défileront pas, mais renvoient la balle en macronie : «Sur quoi est-on d’accord ?» interroge un proche d’Olivier Faure. «Je ne suis pas prête à changer notre programme», prévient de son côté la députée écolo Sandrine Rousseau, appelant la gauche à ne pas donner l’impression de la compromission. «On ne gouvernera que pour appliquer le programme : rien que le programme, mais tout le programme», insiste aussi Manuel Bompard, le coordinateur de LFI. Si le reste du NFP participe à un gouvernement de coalition, les insoumis se démarqueront pour incarner la seule véritable opposition. «Le gouvernement d’union, ça n’existe pas, c’est arithmétique, s’agace un socialiste. Le RN et LFI feraient tomber le gouvernement en quinze jours. Les gens s’emportent. Il faut garder la tête froide.»

L'Humanité
jeudi 4 juillet 2024 377 mots, p. 5

Les écologistes veulent gagner dans les villes et les champs

Jessica Stephan

Elle a fini par renoncer. Dans la 2e circonscription de Charente-Maritime, Anne-Laure Babault, la députée Modem sortante arrivée en 3e position au premier tour avec 25,33 % des suffrages, s'est désistée. Elle n'a pourtant pas donné de consigne de vote. Le candidat du NFP, l'écologiste Benoît Biteau (26,94 %), affrontera donc la candidate RN Karen Bertholom, arrivée en tête (34,41 %). Une bataille serrée, avec un report de voix incertain. Car la candidate Modem avait d'abord appelé le candidat du NFP à se désister, se targuant d'une réserve de voix LR. Elle a finalement décidé de renvoyer la « responsabilité des résultats » aux « Républicains ». Benoît Biteau a souligné, au micro de la radio Hélène FM, cette décision qui « l'honore, et qui m'honore et m'oblige ».

La candidate du parti d'extrême droite est de son côté absente du terrain, selon Benoît Biteau, et « refuse toutes les confrontations que proposent les médias ». Dans ce territoire rural, l'écologiste, lui-même agriculteur, ne manque pas d'arguments face à un parti qui tente de capter la colère agricole. Reste que, dans ce département, le RN est en tête dans quatre circonscriptions sur cinq. C'est dans celle de Benoît Biteau qu'il réalise son score le moins élevé, entrouvrant une fenêtre pour ce territoire qui n'a jamais élu de député écologiste. Ce n'est pas la seule circonscription dans laquelle une conquête est possible, selon EELV, qui affronte le RN dans 31 cas (18 duels et 13 triangulaires). Outre les députés sortants, les écologistes entrevoient de possibles victoires dans quelque 17 autres circonscriptions, notamment dans la 2e du Doubs, où Dominique Voynet est en tête (34,16 %) face au candidat RN (30,12 %). Pierre Larrouturou, ancien député européen qui affrontera un macroniste, est en tête dans la 5e circonscription de l'Essonne. Et Léa Balage El Mariky affronte à Paris le ministre de la Fonction publique Stanislas Guerini. A noter que Nicolas Cadène (28,77 %), ancien rapporteur général de l'Observatoire de la laïcité, entend bien conquérir la 6e circonscription du Gard, jusqu'ici macroniste. Il affronte au second tour un candidat RN (42,07%), mais peut l'emporter en cas de bon report des voix, lié au désistement républicain opéré mardi.

Cinq députés écologistes ont été réélus dès le premier tour.

L'Humanité
jeudi 4 juillet 2024 324 mots, p. 4

Le PCF aux premières loges face à l'extrême droite

Aurélien Soucheyre

La 2e circonscription du Cher est-elle l'une de celles qui donnent bien souvent la coloration politique du pays ? Elle a été à droite jusqu'en 1981, date à laquelle elle bascule au PS alors que la gauche arrive pour la première fois au pouvoir sous la Ve République. Puis elle devient communiste, dans un territoire qui compte deux municipalités bien souvent PCF : Bourges et Vierzon. En 1993, la circonscription passe à l'UDF, au moment de la cohabitation entre François Mitterrand et Édouard Balladur. Elle redevient communiste en 2002, avant de virer Modem en 2017, année triomphante pour le macronisme, puis d'être reconquise par Nicolas Sansu (PCF) en 2022. Où ira-t-elle cette année ? Ici aussi, la vague brune menace : le député sortant et ancien maire de Vierzon a obtenu 29,68 % des voix au premier tour des législatives en 2024, contre 40,56 % pour le candidat RN. Le candidat Modem (20,83 %) s'est désisté pour faire barrage. Les jeux sont donc ouverts pour dimanche prochain dans cette circonscription très indécise. C'est aussi le cas de la plupart des députés PCF qui se représentent, tous aux premières loges dans le combat face au RN. Pierre Dharréville dans les Bouches-du-Rhône, Yannick Monnet dans l'Allier, André Chassaigne dans le Puy-de-Dôme et Sébastien Jumel en Seine-Maritime ont tous vu les scores de l'extrême droite exploser. Dans ce même département normand, Édouard Bénard et Jean-Paul Lecoq affronteront eux aussi le RN, avec de bonnes chances de l'emporter. Du côté des conquêtes, Emmanuel Maurel, soutenu par le PCF, peut s'imposer dans le Val-d'Oise face à l'extrême droite, après le retrait de la députée macroniste sortante, arrivée troisième. La tâche s'annonce plus ardue pour Loïc Pen, dans l'Oise, toujours face au RN. Si le PCF peut espérer battre plusieurs macronistes, dimanche, il affronte surtout les lepénistes dans 16 circonscriptions (13 duels et 3 triangulaires). Ces scrutins s'annoncent musclés et déterminants pour l'avenir du pays.

Le Figaro, no. 24840
Le Figaro, jeudi 4 juillet 2024 822 mots, p. 9

Politique

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3 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

En Israël, le RN fait sauter les verrous dans l'électorat français

de Dieuleveult, Guillaume

La guerre qui menace au Nord et n'en finit pas à Gaza, les otages, l'inconnue politique, l'isolement international : confrontée à une crise existentielle, la société israélienne a du mal à s'extraire de sa bulle. L'actualité électorale française fait exception, probablement du fait de la place qu'a pris le conflit israélo-palestinien dans le positionnement politique des partis. Les déclarations de Jean-Luc Mélenchon et de ses proches font de LFI un épouvantail, qui pousse la communauté franco-israélienne vers le Rassemblement national.

Dans la 8e circonscription des Français de l'étranger, le second tour des législatives ne sera pas un duel RN-NFP. Le parti de Jordan Bardella n'y a pas envoyé de candidat. Aux européennes, il avait enregistré un score d'environ 10 %. Marion Maréchal, alors candidate Reconquête, avait dominé le score, talonnée par François-Xavier Bellamy. Dimanche, Meyer Habib, candidat LR, député depuis 2013, affrontera Caroline Yadan. Jusque-là, elle était députée Renaissance de Paris. Elle fait campagne en gommant son étiquette macroniste. Dans cette circonscription, qui englobe la Méditerranée orientale jusqu'à l'Italie, Meyer Habib a remporté 35,6 % des voix au premier tour ; Caroline Yadan, 24,2 %. Mais, en Israël, le candidat LR écrase le score, avec 64 % des voix à Tel-Aviv et Haïfa ; 72,8 % à Jérusalem.

L'homme sait pouvoir compter sur un solide enracinement. Originaire de Marseille, Marcel Chemla a fait son Alyah il y a quarante et un an. Ce chauffeur de taxi se décrit comme «bien à droite et contre toute forme de racisme». Il votera pour Habib, explique-t-il, car ce dernier a rendu visite à son fils, blessé à la guerre en 2014. «Il y a un attachement affectif envers Meyer Habib, reconnaît sa concurrente. Il est là depuis longtemps et ce qu'il dit à ses électeurs leur fait du bien.» Mais il n'est pas exempt de critiques. Sa proximité avec le Likoud est souvent dénoncée par ses opposants, qui voient en lui un cheval de Troie du parti de Benyamin Netanyahou au coeur de l'Assemblée nationale, ce qu'il nie catégoriquement, tout en admettant «une proximité idéologique avec (s)on ami Benyamin Netanyahou».

Stratégie de normalisation

Quant à Caroline Yadan, elle jouit d'une bonne image du fait de ses prises de position très fermes contre l'antisémitisme. «Elle a beaucoup oeuvré depuis le 7octobre » , reconnaît Stephan Blajman, un Franco-Israélien. Habitant de Tel-Aviv, il se reconnaît dans la gauche républicaine incarnée par Manuel Valls et se dit profondément perturbé par la tournure des événements en France.

Comme beaucoup en Israël, il a été choqué de voir, dimanche dernier, au soir du premier tour des législatives, Rima Hassan, keffieh sur les épaules, aux côtés de Jean-Luc Mélenchon ; puis par ces drapeaux palestiniens agités au-dessus de la foule, place de la République. «Autour de moi, les gens auraient tendance à ne vouloir ni de LFI ni du RN. Mais le danger immédiat, c'est LFI, pas seulement pour les Juifs, pour toute la France, affirme-t-il. Au second tour, avec beaucoup de mal, je voterais RN, alors que j'ai toujours voté à gauche.»

Les déclarations de Marine Le Pen contre la «banalisation de l'antisémitisme» par l'extrême gauche, ou celles de Jordan Bardella, opposé à la création d'un État palestinien, ont fait mouche, tout comme les positions du RN sur l'islamisme et l'immigration. De là à applaudir des deux mains la stratégie de dédiabolisation du parti fondé par Jean-Marie Le Pen, il y a un pas. La méfiance reste vive. «Est-ce que le RN a changé structurellement ou pas? » , s'interroge Emmanuel Navon, un Franco-Israélien, professeur de science politique à l'université de Tel-Aviv. Caroline Yadan dénonce «un changement de façade» d'un parti jouant «sur la peur au sein de la communauté juive face au retour d'un antisémitisme débridé.» Elle y voit «un piège.»

Sur ce plan, Meyer Habib tient lui aussi à garder ses distances. Il ne s'est pas joint à Éric Ciotti dans son ralliement au parti de Jordan Bardella, et assure qu'il ne siégera pas dans un gouvernement RN. «J'ai un problème avec l'ADN du RN» ,affirme-t-il, tout en nuançant aussitôt : «Certes Jean-Marie LePen est un antisémite notoire, mais le RN a été irréprochable depuis le 7octobre. J'estime qu'il est devenu plus fréquentable. Personne n'est parfait, mais on les regarde à la loupe alors qu'on laisse passer des énormités antisémites de la part de LFI.» S'il est réélu, il compte se battre «pour réunir tous les républicains dans un grand bloc», affirme-t-il.

Officiellement, le ministère israélien des Affaires étrangères israélien a toujours montré une certaine méfiance à l'égard du RN. Mais les choses pourraient changer. Amichai Chikli, le ministre de la Diaspora, en charge de la lutte contre l'antisémitisme, a déjà montré la voie en rencontrant Marine Le Pen et en exprimant, dimanche dernier, son soutien au Rassemblement national. En cas de victoire dimanche, une visite d'officiels du RN en Israël pourrait parachever la stratégie de normalisation du parti. G. D.

Le Figaro, no. 24840
Le Figaro, jeudi 4 juillet 2024 2315 mots, p. 20

Der ; Rencontre

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3 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Roland dumas Un aventurier de la politique

Avocat, ami des peintres et des écrivains, grand séducteur, le fidèle ministre des Relations extérieures de François Mitterrand s'est éteint à l'âge de 101 ans.

Service politique du Figaro, Service politique du Figaro

Mon fils, la nuit, me rejoignait dans mon lit de peur que je me suicide. » Roland Dumas, enfin délivré d'un poids obsédant, faisait cette confidence après que la cour d'appel de Paris l'eut blanchi, le 24 janvier 2003, des accusations formulées contre lui dans « l'affaire Elf ». Le tribunal correctionnel de Paris, le 30 mai 2001, l'avait condamné à six mois de prison ferme, dont deux avec sursis, et une amende de 1 million de francs. Avant ce verdict absolutoire, il se trouvait au bord du gouffre. Une situation d'autant plus tragique qu'auparavant il avait tout connu : la renommée, l'argent, le pouvoir, les femmes... Tout disparaissant dans un tourbillon judiciaire au fiel d'autant plus amer que la douceur du miel lui était devenue naturelle.

Ce miel lui sera resté comme un souvenir. Quoi qu'on en dise, on ne se remet pas d'une affaire pareille, pas davantage qu'on ne peut se remettre des agressions de l'âge, quand celui-ci vous laisse une blessure à la hanche et une canne pour vous soutenir. Même si l'on a l'élégance de continuer à se tenir debout. Jusqu'à la fin, avec la bienveillante Svetlana, il continuait à recevoir ses amis chez lui.

Achevée en tragédie, la carrière de Roland Dumas a commencé en tragédie. Au départ, il y a un père exemplaire et vénéré. Georges Dumas, employé municipal à Limoges, socialiste, franc-maçon et responsable local de la CGT, marié à Elisabeth Lecanuet, qui apparente sa descendance à Jean Lecanuet, futur député-maire de Rouen, s'engage dans la résistance à l'occupation allemande. En mars 1944, membre de l'état-major de l'armée secrète pour le département de Haute-Vienne, chargé du noyautage des administrations publiques, il est arrêté par la Gestapo puis fusillé à Brantôme. À Roland, son fils, alors âgé de 21 ans, incombe l'horrible mission d'aller reconnaître son corps après son exhumation. Un souvenir qui ne s'effacera jamais, et qui lui permettra, près de quarante ans plus tard, lors d'une de ses campagnes électorales, de se dire, paraphrasant la devise de la Légion étrangère: « Périgourdin non par le sang reçu mais par le sang versé... »

Roland Dumas lui-même participe alors à la Résistance. Son père l'a envoyé à Lyon pour y suivre des études de droit et de sciences politiques. En mai 1942, arrêté par la police française (la Gestapo n'est pas encore installée en zone libre), il est interné au fort de Barraux, près de Grenoble. Il s'en évade et rejoint les Mouvements unis de résistance (MUR) fédérés, sous la houlette de Jean Moulin. En Limousin, la Résistance s'incarne alors en Georges Guingouin, jeune instituteur communiste que son parti rejettera plus tard. Ce qui fera de Roland Dumas son défenseur devant les tribunaux quand une accusation pour crimes enverra Guingouin dans les prisons de la République.

Une voix de ténor

Installé à Paris sous la protection d'un ami de son père, Jean Mons - qui sera plus tard l'homme clé de « l'affaire des fuites » opérées au détriment de la défense nationale -, il tâte d'abord du journalisme au sein de l'Agence économique et financière (Agefi) et de L'Information des frères Bollack. Parallèlement, doté d'une belle voix de ténor et passionné d'opéra, il prend des cours de chant et trouve encore le temps de se préparer au métier d'avocat. Il intègre le barreau en 1950 tout en poursuivant des travaux journalistiques et en fréquentant l'Institut des langues orientales, où il apprend le russe et le chinois. Ainsi apparaît-il, à l'époque, comme un touche-à-tout remarquablement doué, esthète et faussement dilettante, car sa capacité de travail est réelle. Le barreau et la politique, telles sont les deux voies dans lesquelles il va s'engager désormais. L'avocat va asseoir rapidement sa réputation à travers deux affaires retentissantes, déjà citées : le procès Guingouin et « l'affaire des fuites ».

En décembre 1953, Georges Guingouin, organisateur de la Résistance communiste en Limousin, dont il s'était autoproclamé le préfet à la Libération, est incarcéré en raison de crimes commis par des maquisards de la région. Il proclame son innocence, mais on ne prête qu'aux riches, car la Résistance, en Limousin, s'est effectivement distinguée par ses méthodes expéditives visant non seulement les Allemands et les collaborateurs, mais également tous ceux qui auraient pu s'opposer à une révolution de type soviétique en France. Roland Dumas, pour défendre son client, choisit l'attaque. En substance : si Guingouin se trouve au banc des accusés, c'est en raison de l'hostilité que lui témoigne désormais le Parti communiste qui l'a exclu de ses rangs. Guingouin est acquitté. À la même époque, Jean Mons, l'ami du père de Roland Dumas, est accusé, en tant que secrétaire général de la Défense nationale, d'avoir divulgué des informations confidentielles concernant celle-ci. Cette fois, Roland Dumas s'appuie sur le dossier pour démontrer que si deux fonctionnaires placés sous l'autorité de Jean Mons sont effectivement coupables, son client, lui, est innocent. Le tribunal acquitte Jean Mons.

En 1948, Roland Dumas a fait la connaissance de François Mitterrand, alors député de la Nièvre et leader de l'Union démocratique et socialiste de la résistance (UDSR). Il adhère à ce petit parti et se lie avec son chef d'une amitié qui ne se démentira plus, notamment lorsque François Mitterrand croira sa carrière politique terminée avec l'affaire de l'Observatoire, dans laquelle le jeune avocat, aux convictions de gauche désormais affichées, l'assiste avec ardeur. Dès lors, les causes célèbres s'enchaînent pour lui. On trouve Roland Dumas parmi les défenseurs des « porteurs de valises » du FLN algérien, dans les affaires Ben Barka, Markovic, de Broglie dans laquelle il défend Guy Simoné, l'un des assassins du ministre de Valéry Giscard d'Estaing. Puis vient l'affaire des micros du Canard enchaîné dont il sera l'avocat officiel pendant douze années et officieux le reste du temps, et qu'il conseillera dans l'affaire des diamants de Bokassa... Tous ces dossiers sont utilisés comme des machines de guerre contre le pouvoir en place : de Gaulle, Pompidou ou Giscard. Mais Roland Dumas ne dédaigne pas des affaires moins politiques et plus mondaines, comme la succession Picasso. Il sera l'avocat de Giacometti, de Chagall, du chanteur d'opéra Placido Domingo, de vedettes du spectacle comme Roger Vadim, Bernadette Lafont ou l'actrice britannique Dawn Addams.

Ce parisianisme l'a-t-il desservi dans la France profonde ? Le fait est que sa réussite politique a été, au départ, moins éclatante que sa réussite professionnelle. En 1956, le souvenir de son père aidant, il est élu député UDSR de Haute-Vienne, mais perd son siège deux ans plus tard, victime de la vague gaulliste. Ayant suivi François Mitterrand à la Convention des institutions républicaines, il est élu en 1967 député de Corrèze avec l'investiture de la Fédération de la gauche socialiste et républicaine (FGDS) dans la circonscription du gaulliste Jean Charbonnel. Mais l'écrasante victoire de la droite, en juin 1968, l'écarte une fois de plus du Palais Bourbon. Aux élections municipales de mars 1977, il affronte, en vain, Jacques Chaban-Delmas dans son fief de Bordeaux. Il lui faudra attendre la « vague rose » de 1981 pour se faire élire député socialiste de Dordogne - la moindre des récompenses pour l'ami fidèle qui venait de remonter au bras de François Mitterrand, enfin porté à la présidence de la République, la rue Soufflot avant l'apothéose du Panthéon.

La fortune lui sourit

Pendant cette longue période d'incertitude politique, la fortune, au sens strict du terme, n'a cessé de lui sourire. À ses débuts dans les prétoires, il était fort démuni. Quelques années plus tard, avec un prêt de l'Assemblée nationale où il a fait momentanément son entrée, il acquiert un appartement dans l'île Saint-Louis, au rez-de-chaussée d'un hôtel du quai de Bourbon, où vécut Camille Claudel. Puis il installe son cabinet dans le 5e arrondissement, rue de Bièvre, là où réside son ami François Mitterrand. Il achète un appartement rue de Grenelle pour sa deuxième épouse, Anne-Marie, héritière des apéritifs Lillet dans le Bordelais, où il devient aussi propriétaire d'une maison près de La Brède, patrie de Montesquieu. Il achète aussi un appartement pour une maîtresse, Stéphanie Bordier, et encore une maison à la campagne... Il meuble ses résidences avec des objets d'art, dont beaucoup lui ont été offerts en remerciement de ses talents d'avocat. L'argent, les femmes, le succès : comme François Mitterrand, il les accumule, conjugués avec la célébrité. Cette complicité cimente leur amitié. Mais ses appétits finiront par le faire tomber.

Au début des années 1980, à l'époque du mitterrandisme enfin triomphant, on n'en est pas là. Pourtant, Roland Dumas n'entre pas au gouvernement. François Mitterrand, nonobstant leur amitié, le considère comme sulfureux. Confirmation : l'un de ses clients, douteux propriétaire d'un cercle de jeux, Marcel Francisci, est assassiné au début de 1982 en raison de ses liens avec les réseaux de la drogue. Or l'heure est au socialisme pur et dur qu'incarne à la tête du gouvernement un militant irréprochable, Pierre Mauroy. Roland Dumas - dont le cabinet est alors perquisitionné - attendra donc sa promotion ministérielle, jusqu'au moment où les remous judiciaires provoqués par cette affaire s'apaiseront.

Ils s'apaisent, en effet. En décembre 1983, dans le gouvernement Mauroy remanié, Roland Dumas reçoit le portefeuille des Affaires européennes abandonné par un vieux socialiste, André Chandernagor, nommé premier président de la Cour des comptes. En juin 1984, il devient porte-parole du gouvernement en remplacement de Max Gallo, élu au Parlement européen. Consécration, enfin : le voici, en décembre 1984, ministre des Relations extérieures. Il conservera ce poste jusqu'à la fin de l'ère mitterrandienne avec un intermède curieux pendant la première cohabitation au cours de laquelle, par le vote conjugué de la gauche et du Front national, le député de Dordogne qu'il est redevenu accède à la présidence de la commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale.

Installé au Quai d'Orsay, il n'y cache guère sa sympathie pour le monde arabe et la cause palestinienne. Il a été l'avocat d'Abou Daoud, accusé d'avoir organisé le massacre des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich, en 1972. Il a un temps pour maîtresse une jeune femme belle et brillante, Nahed, veuve du milliardaire saoudien Akram Ojjeh et fille du chef des services secrets syriens, Moustapha Tlass. Cela vaudra au ministre des Relations extérieures - qui sera sommé, un jour, de choisir entre son portefeuille et sa conquête - le surnom de « lion de la Tlass » , attribué par des humoristes. Il fut également très proche de Mouammar Kadhafi, jusqu'à la fin du président libyen, en 2011.

Ayant perdu son chemin de Damas, Roland Dumas va bientôt gravir son calvaire. Sa nouvelle maîtresse s'appelle Christine Deviers-Joncour. Comme lui, elle est née dans une famille modeste du Sud-Ouest, avec l'envie de réussir. En 1965, elle a épousé un jeune loup gaulliste, Jean-Jacques de Peretti, qu'elle abandonne pour se remarier en 1978 avec Claude Joncour, d'abord employé par Thomson puis par Rhône-Poulenc. Elle est fine, intelligente, racée. En 1989, la société Elf, où l'on connaît évidemment ses liens avec Roland Dumas, l'embauche avec des avantages somptueux, correspondant aux services qu'elle est censée pouvoir rendre en tant qu'agent d'influence. Elf n'est pas une simple entreprise pétrolière. Son opulente trésorerie lui permet de financer tous les « coups » possibles et imaginables, qu'il s'agisse de l'appui, sonnant et trébuchant, à tel ou tel chef d'État africain, de ventes d'armes ou de rémunérations occultes à certains de ses dirigeants et de leurs stipendiés. Or, un jour, une juge opiniâtre, Eva Joly, met son nez dans cette affaire. Le président d'Elf, Loïc le Floch-Prigent, nommé par François Mitterrand, va tomber dans ses filets, ainsi que son directeur, Alfred Sirven, après une longue traque menée jusqu'aux Philippines. Christine Deviers-Joncour est également rattrapée.

Que s'est-il exactement passé, qu'elle n'aurait su pardonner, entre elle, fascinée par les mirages parisiens, et le mirobolant ministre ? Le fait est que les amants - d'autant qu'elle va connaître pendant des mois l'amertume de la prison - vont devenir ennemis. Pour prouver que leurs relations n'avaient rien d'imaginaire, elle confie à Paris-Match des photos de plage prouvant leur intimité. Elle s'explique avec complaisance sur les chaussures Berlutti offertes à son ami Roland. Cela, entre autres gracieusetés. Dans la foulée, Nahed, à son tour, demande spontanément à être entendue par la justice. Elle affirme qu'elle avait proposé la bagatelle de 8,2 millions de francs pour équiper d'un scanner l'hôpital de Périgueux, dont Roland Dumas était alors le député.

Création de la Fondation Mitterrand

Accablé, celui-ci ne peut que faire front. Mis en examen, il a dû renoncer, en mars 1999, à la présidence du Conseil constitutionnel à laquelle François Mitterrand, proche de sa fin mais reconnaissant pour les nombreux services rendus, l'avait nommé quatre ans plus tôt. Le 30 mai 2001, la sanction tombe : 6 mois de prison ferme infligés par la 13e chambre correctionnelle de Paris, deux ans avec sursis, une amende de 1 million de francs. C'est alors, confiera-t-il au Figaro (nos éditions du 1er mars 2003),qu'il a « touché le fond de la dépression et du désespoir ». « J'étais victime d'une machination », dira-t-il encore, mettant directement en cause la juge Eva Joly, ainsi que certains médias.

Le jugement de la cour d'appel, le 24 janvier 2003, l'a évidemment soulagé. Pour autant, il ne pouvait ignorer que sa vie était désormais derrière lui, avec ses sommets et ses abîmes. « Je ne briguerai désormais plus de mandat » , affirmait-il, ce qui, à plus de 80 ans, aurait de toute façon ressemblé à une gageure. Il avait confié ses tourments à l'éditeur Michel Lafon, dans un livre en forme de testament : L'Épreuve, les preuves. Un témoignage pour l'histoire. Cette histoire à laquelle il aura contribué en créant la Fondation FrançoisMitterrand, destinée à perpétuer la mémoire et les oeuvres du quatrième président de la Ve République, cogérée avec Mazarine Pingeot, la fille naturelle de celui-ci, qui en avait partagé le secret, du temps de sa splendeur, avec son ami Dumas. -

L'Humanité
jeudi 4 juillet 2024 745 mots, p. 6

À Champigny, Sophie Binet apporte son soutien au NFP

Naïm Sakhi

La secrétaire générale de la CGT est venue soutenir Julien Léger dans la 5e circonscription du Val-de-Marne, où le communiste affrontera le macroniste Mathieu Lefèvre dans une triangulaire.

L es drapeaux rouges de la CGT sont de sortie devant l'Intermarché au coeur du quartier des Boullereaux, à Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne). Au micro, mercredi 3 juillet, Sophie Binet s'exprime : « Julien Léger est capable de travailler avec tout le monde sur la base de l'intérêt des salariés. Ce bulletin de vote peut changer nos salaires, nos retraites, nos vies. »

À quatre jours du second tour des législatives anticipées, la secrétaire générale de la CGT a apporté son soutien à un candidat dans la 5e circonscription du Val-de-Marne. « Indépendante mais pas neutre », la Confédération avait, dès le 18 juin, appelé à voter pour le programme du Nouveau Front populaire (NFP).

Sophie Binet et le candidat campinois sont des connaissances de longue date au sein de la CGT. « Je connais Julien depuis longtemps, notamment durant le conflit contre la loi travail. C'est un militant droit, intègre et courageux, mesure la cégétiste. À l'Assemblée, ce sera un député qui permettra d'inverser le rapport de force face au capital. Il défendra les droits des salariés, loin des jeux d'appareil. »

Avec 37,27 % des suffrages, Julien Léger talonne de peu le député sortant macroniste Mathieu Lefèvre (38,52 %), proche du ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin. La candidate RN, Isabelle Huguenin-Richard (20,4 %), complète le casting de cette triangulaire sans être en mesure de l'emporter. « Moins de 800 voix nous séparent du candidat soutenu par tous les barons locaux de la droite, les réserves de voix sont dans nos quartiers populaires, estime le communiste. Ce député sortant ne s'y est jamais déplacé pour réclamer des services publics, ni même a protesté contre la fermeture de La Poste au centre de Nogent-sur-Marne. »

Par la présence de Sophie Binet aux Boullereaux, les militants locaux ont voulu mettre en lumière le recul des services publics. Dans la gare SNCF, les agents ont été remplacés par des machines, sur fond de privatisation des transports en Île-de-France. Surtout, les communistes réclament depuis de nombreuses années la réouverture du second commissariat dans la commune, depuis transformé en un centre de santé. « Jamais Mathieu Lefèvre n'a appuyé ces revendications. Pire, depuis 2021, nous avons perdu 20 policiers dans notre secteur ! » fustige Julien Léger. « Nous ne pouvons plus continuer avec les logiques économiques et sociales d'Emmanuel Macron, insiste Sophie Binet. L'élection de Julien se joue à quelques voix. Nous avons besoin de députés de la société civile comme Julien Léger et Lyes Louffok, militants des droits de l'enfant. Les deux circonscriptions de Champigny peuvent faire basculer la future majorité. »

Mémoire des luttes

Les habitants du quartier ont aussi en mémoire la lutte des salariées de l'Intermarché, en septembre 2023. « Sur la quarantaine de salariés, 80 % ont tenu une grève de trois semaines, dont la plupart sont des femmes. Certains avaient vingt années d'ancienneté. Nous avons tout de suite reçu un fort soutien des habitants. La caisse de grève débordait. Les commerçants donnaient à manger aux grévistes », rappelle Laurence Viallefont, secrétaire de l'union locale CGT de Champigny-sur-Marne.

Pour Sophie Binet, « par leur mobilisation, ces salariées ont obtenu 100 euros d'augmentation pour tous, le respect des salariés par la direction, l'application des libertés syndicales, le paiement des heures supplémentaires et des jours " enfant malade". C'est une belle victoire qui montre qu'il est possible d'obtenir des avancées sociales ».

De son côté, Julien Léger veut retenir la méthode. « Ces femmes ont reçu le soutien des syndicats, des associations et des partis politiques. Les militants PCF ont été très actifs pour leur venir en aide. C'est cette union qui a permis de triompher sur le patron, comme un air de Front populaire avant l'heure. »

Selon le communiste, « le maire LR Laurent Jeanne et le député Mathieu Lefèvre n'ont pas trouvé une minute pour soutenir ces femmes. Nous ne devons plus laisser ce député, responsable de l'explosion des scores de l'extrême droite, en poste ». « L'extrême droite est le pire ennemi des travailleurs parce qu'elle divise avec son racisme. Quatre militants RN ont été condamnés à six mois de prison pour avoir passé à tabac un homosexuel. Que se passera-t-il demain avec un gouvernement Bardella ? » fustige la secrétaire générale de la CGT. À Champigny, les digues ont d'ailleurs cédé. L'adjoint au maire chargé de la sécurité, Grégory Goupil, est également secrétaire régional d'Alliance 93... un syndicat de police d'extrême droite.

Le Monde
élections législatives, jeudi 4 juillet 2024 864 mots, p. 8
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3 juillet 2024 - Le Monde (site web)

L’ancrage du RN aux Antilles se confirme

Le parti d’extrême droite accède au second tour dans trois des huit circonscriptions de Guadeloupe et de Martinique

Jean-Michel Hauteville

Fort-de-France - correspondant - C’est une situation inédite aux Antilles : le Rassemblement national (RN) sera présent au second tour des élections législatives dans trois des huit circonscriptions de Guadeloupe et de Martinique. Dans les trois cas de figure, les prétendants investis par le parti de Jordan Bardella, distancés au premier tour par les députés sortants, ne font certes pas figure de favoris, mais un tel résultat confirme l’ancrage progressif du RN dans le paysage politique antillais.

Le 29 juin – jour de vote anticipé dans les circonscriptions des Antilles –, le parti lepéniste a triplé son score de 2022 dans les quatre circonscriptions de Martinique, et frôlé la barre des 10 %. Ce résultat, bien en deçà de la moyenne nationale, mais inouï lors d’un scrutin local dans l’île, a permis à Grégory Roy-Larentry, un novice en politique de 32 ans, de se qualifier pour le scrutin du 6 juillet face à Jean-Philippe Nilor qui, sous la bannière du Nouveau Front populaire (NFP), brigue un quatrième mandat de député dans la 4e circonscription.

« Il s’agit d’une première historique », constate Justin Daniel, professeur de science politique à l’université des Antilles : jamais un candidat lepéniste ne s’était hissé à ce niveau dans cette île historiquement très ancrée à gauche. Longtemps indésirable en Martinique, le parti d’extrême droite a investi ses premiers candidats dans l’île lors des élections législatives de 2012. « Un palier a été franchi », juge le politologue martiniquais.

Dans la 3e circonscription de Guadeloupe, l’accession de Rody Tolassy au second tour ne laissait, certes, guère de doute. Et pour cause : déjà, lors du scrutin de 2022, le délégué départemental du RN avait mis en ballottage défavorable le député sortant, Max Mathiasin (membre du groupe Liberté, indépendants, outre-mer et territoires, LIOT).

Il s’était ensuite incliné de justesse au second tour, avec 47,9 % des voix, établissant au passage un record pour un candidat de sa formation aux Antilles. Les élections européennes des 8 et 9 juin avaient, du reste, confirmé la progression du parti d’extrême droite dans ce département : la liste de Jordan Bardella y a recueilli 30,1 % des suffrages exprimés, lors de ce scrutin qui a vu M. Tolassy remporter un siège de député européen.

Dès lors, « avec tous les signaux au vert, il aurait dû arriver en tête », commente la journaliste et documentariste Barbara Olivier-Zandronis. La mobilisation des élus de la circonscription pour barrer la route au tribun du RN a peut-être produit un effet : le député sortant distance son adversaire de 3 000 voix. « Avec les appels lancés par plusieurs maires, l’écart aurait dû être plus important », nuance la journaliste. Dans son fief de Sainte-Rose, Rody Tolassy est « populaire », poursuit Mme Olivier-Zandronis, qui évoque la capacité de ce candidat à « adapter les éléments de langage du RN à la psyché et à la sociologie guadeloupéennes ».

En revanche, dans la 2e circonscription, l’accession du candidat du RN au second tour a créé la surprise. Avec 17,3 % des suffrages exprimés le 29 juin, Laurent Petit est, certes, largement distancé par le député sortant, Christian Baptiste, soutenu par le NFP, mais ce candidat malheureux aux élections municipales de 2014 dans sa commune de Saint-François a creusé l’écart avec ses douze autres rivaux. « Il n’est connu que dans sa commune », s’étonne la journaliste. Ce résultat inattendu est une nouvelle preuve, à ses yeux, de cette tendance de fond.

« Pas irréversible »

« Il y a eu une confirmation de la progression du vote RN », abonde Didier Destouches, maître de conférences en histoire du droit à l’université des Antilles, qui évoque « une sorte de vote communautaire qui ne dit pas son nom » en Guadeloupe, notamment dans « les communes balnéaires » de cet archipel, où vivent de nombreux Français originaires de l’Hexagone et de nombreux Guadeloupéens d’ascendance indienne.

Toutefois, aux yeux de cet enseignant-chercheur, ce vote RN s’est démocratisé au sein de l’ensemble de l’électorat guadeloupéen grâce à la popularité de trois thèmes fréquemment abordés par le parti de Jordan Bardella et par ses relais locaux : le « localisme » – avec son corollaire, la souveraineté alimentaire –, l’immigration et l’insécurité. « Le vote RN se structure, en Guadeloupe, autour de ces trois éléments », analyse M. Destouches. Selon lui, ce vote a, en outre, été nourri par le rejet de la politique du président Emmanuel Macron. Mais « la contestation devient adhésion à moyen terme », tempère l’universitaire.

Dans l’île sœur également, « on ne peut plus se contenter de l’explication d’un vote protestataire », estime Justin Daniel. Outre les thématiques chères au RN qui trouvent un écho favorable, telles que le pouvoir d’achat, le parti « prospère sur l’affaiblissement des structures partisanes » en Martinique, sur la fragmentation du paysage politique, caractérisé par des « coalitions éphémères », analyse le politologue.

Toutefois, « la percée du RN en Martinique n’est pas irréversible », souligne M. Daniel, qui appelle notamment les acteurs de la vie publique à « être plus attentifs aux demandes de la population, notamment en matière de services publics ».

L'Humanité
jeudi 4 juillet 2024 321 mots, p. 4

Rhône, Sarthe... Des socialistes à l'assaut du RN

Anthony Cortes

Sur les cinq circonscriptions que compte la Sarthe, une seule a connu la joie de ne pas voir le RN arriver en tête au premier tour. Dans la 2e circonscription, la députée sortante du groupe socialiste, Marietta Karamanli, candidate du Nouveau Front populaire, a surpassé de 5 points le candidat RN-LR, François Fèvre, en recueillant 40 % des voix. En troisième position, et initialement qualifié pour le second tour avec 23,09 %, Samuel Chevallier (UDI) a retiré sa candidature et annoncé qu'il voterait pour la candidate de la gauche. « Force est de constater que son travail sur le terrain porte une voix plus républicaine », a-t-il fait savoir. Un électorat que Marietta Karamanli espère récupérer pour battre l'extrême droite dans cette circonscription où elle a frôlé, lors des européennes, la barre des 40 % en cumulant les scores de Jordan Bardella et Marion Maréchal.

Dans d'autres localités, le défi s'annonce toutefois plus corsé (mais possible à relever). Dans la 8e circonscription du Rhône, avec 22,75 % des voix, la socialiste Anne Reymbaut est arrivée en seconde position. Loin derrière le RN et son candidat, Jonathan Géry (33,46 %). Avec eux, à l'origine, deux autres qualifiés pour le second tour. Un candidat Ensemble et Modem, Dominique Despras (21,18 %), qui a finalement annoncé se désister pour faire barrage au RN, et une représente de LR, Nathalie Serre (20,66 %), députée sortante, qui pour sa part a fait le choix de se maintenir. L'électorat du camp présidentiel se portera-t-il vers le NFP pour permettre sa victoire et la défaite du RN ? « Il n'existe pas de forteresses imprenables, il n'y a que des citadelles mal attaquées », n'a cessé de répéter Anne Reymbaut durant sa campagne.

Au total, 84 socialistes entendent battre le RN. Avec, comme résultat espéré, celui de former un groupe parlementaire plus important qu'en 2022, qui comptait 31 membres. Voire de devenir le premier groupe de gauche ?

Le Monde
France, jeudi 4 juillet 2024 1252 mots, p. 15
Aussi paru dans
2 juillet 2024 - Le Monde (site web)
3 juillet 2024 - La Matinale du Monde

Affaire Ghosn : l’étau judiciaire se resserre sur Dati

La cour d’appel de Paris a rejeté la demande de la ministre de faire reconnaître la prescription des faits

Rémi Dupré

C’était l’une de ses dernières cartes pour tenter d’échapper à un procès. Rachida Dati a perdu une manche décisive, mardi 2 juillet, devant la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris. La juridiction a rejeté un recours déposé par les avocats de la ministre de la culture et maire du 7e arrondissement de Paris pour obtenir l’annulation des poursuites à son encontre dans l’affaire dite « Carlos Ghosn », du nom de l’ex-PDG de Renault-Nissan, visé par deux mandats d’arrêt internationaux de la justice française et en fuite au Liban. Dans le cadre de leur requête, les conseils de Mme Dati ont soutenu que la prescription serait acquise dans ce dossier depuis 2015. Or une source judiciaire observe que la chambre de l’instruction a rejeté cette requête et ainsi confirmé une première décision des juges d’instruction sur la prescription.

Par ailleurs, la chambre de l’instruction n’a pas transmis à la Cour de cassation une question prioritaire de constitutionnalité (QPC), soulevée par le camp Dati, sur la recevabilité de la requête en prescription, malgré l’expiration d’un délai de six mois après la mise en examen de Mme Dati, poursuivie depuis juillet 2021 pour « corruption passive », « trafic d’influence passif », « recel d’abus de pouvoir » et « recel d’abus de confiance ».

« A l’instar du Parquet national financier[PNF], des juges d’instruction, du parquet général, la chambre de l’instruction a considéré qu’aucun des éléments prétendument pertinents apportés par Mme Dati dans le débat n’était de nature à changer quoi que ce soit dans ce dossier », note une source proche du dossier.

Guère de traces des prestations

Les juges d’instruction se polarisent sur les honoraires (qui s’élèvent à 900 000 euros hors taxes pour prétendument 900 heures de travail) versés à Mme Dati en tant qu’avocate, de 2010 à 2012, par Renault-Nissan BV (RNBV), filiale néerlandaise de l’alliance Renault-Nissan. A cette époque, Mme Dati était députée européenne, membre suppléante de la commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie, et les activités de lobbying sont interdites au Parlement européen.

Sauf quelques notes générales, les juges n’ont guère trouvé de traces des prestations : absence de rapports annuels d’activité de Mme Dati, liée à M. Ghosn par une convention d’honoraires confidentielle signée en octobre 2009, portant sur « la politique d’expansion internationale du groupe, notamment dans les pays du Moyen-Orient et du Maghreb » ; absence de notes de frais pour d’éventuels déplacements ; rares rencontres entre Mme Dati et M. Ghosn ; « manque de documentation »susceptible de justifier les paiements, absence de « factures détaillées »de Mme Dati et de « résiliation écrite indiquant la fin de [s] a mission », selon un audit mené en 2019 sur la gestion de RNBV.

Comme l’ont relevé Libération, Radio France et Le Nouvel Obs, les magistrats instructeurs doutent ainsi de la réalité des travaux de la ministre. Des auditions de plusieurs cadres de Renault et de RNBV, dont Le Mondea pris connaissance, sont sans appel : « Je ne savais pas que Rachida Dati serait intervenue sur le Maroc » ;« Concrètement, je ne sais pas ce qu’elle a réalisé pour RNBV » ;« Je n’ai jamais entendu son nom ni vu de document la concernant passer entre mes mains » ;« Je n’ai pas eu connaissance de ce contrat. Je ne sais pas pour quelles missions Rachida Dati a été rémunérée par RNBV ».

« Elle avait insisté pour rapporter directement à M. Ghosn, comme c’était précisé dans son contrat », a déclaré aux juges un proche collaborateur de M. Ghosn, tout en décrivant Mme Dati comme « principalement la conseillère du président »et reconnaissant « avoir eu du mal à trouver des dossiers pouvant entrer dans le domaine de compétence[de l’avocate]. Moi, je ne savais pas exactement ce qu’elle faisait, je n’avais pas une vue d’ensemble ».

«[Le compte rendu annuel d’activités de Mme Dati] a peut-être été fait et envoyé mais certainement pas à moi, a dit M. Ghosn, en 2021, aux juges d’instruction venus l’interroger à Beyrouth. Je n’ai pas reçu de tel compte rendu car je ne le souhaitais pas. » « Mme Dati n’aurait pas été juriste, cela n’aurait rien changé pour moi », a-t-il souligné, mettant en avant ses qualités de négociatrice, son réseau politique et diplomatique. L’homme d’affaires a par ailleurs confirmé avoir donné des instructions orales à Mme Dati et ne pas lui avoir demandé de rendu de travaux écrits

Le fond, « pas du tout tranché »

Quant à l’ex-directeur juridique de Renault, aujourd’hui décédé, il a assuré à la justice que Mme Dati avait réalisé « une étude concernant le libre-échange entre la Corée du Sud, la Chine et l’Union européenne ». Or aucune trace d’une telle étude n’a été retrouvée par les commissaires aux comptes de Renault ou les auditeurs du cabinet Mazars. Alors que le PNF va prochainement rendre son réquisitoire définitif en vue d’un éventuel renvoi de Mme Dati devant le tribunal correctionnel, les avocats de la ministre, Olivier Pardo et Olivier Baratelli, font feu de tout bois pour obtenir l’abandon des poursuites. Pour eux, l’arrêt de la chambre de l’instruction « n’est qu’un acte de procédure. Le fond n’est pas du tout tranché ».

Ils assurent avoir formé deux pourvois en Cassation. Le premier porte sur la question de la prescription. « Nous estimons depuis longtemps que Renault[partie civile dans ce dossier] et RNBV avaient connaissance de l’activité d’avocat de Mme Dati et nous nous appuyons sur ses factures et des éléments factuels, estiment les avocats de la ministre. La victime, Renault, avait donc connaissance de la réalité de ce travail, et il n’y a pas eu de dissimulation. »

Mes Baratelli et Pardo balaient la « fable » selon laquelle Mme Dati aurait été « engagée » par Renault pour « faire du lobbying à Bruxelles » en sa qualité de députée européenne. « Elle a négocié, en tant qu’avocate, des contrats d’Etat, développent-ils. Le problème est que le temps est un outrage à la mémoire. Il est difficile d’appréhender une affaire quinze ans après les faits. Le directeur juridique qui pouvait témoigner de la prescription est mort. Et pourtant, il confirmait que Mme Dati a bien travaillé pour Renault. Tout comme M. Ghosn. »

Le camp Dati a par ailleurs formé un pourvoi en cassation concernant la QPC soulevée devant la chambre de l’instruction et déposé auprès des juges d’instruction une requête aux fins de non-lieu. Quant à M. Ghosn, il a aussi soulevé en mai une QPC en lien avec son statut de suspect visé par un mandat d’arrêt international. Son avocate, Jacqueline Laffont, n’a pas souhaité faire de commentaire à ce stade, « du fait que M. Ghosn et ses avocats n’ont actuellement pas accès au dossier ». Renault n’a pas voulu réagir.

Si l’information judiciaire est close depuis septembre 2023, ces recours de la défense pourraient allonger la procédure pénale. Chaque mois de gagné constitue un répit pour Mme Dati. Candidate à la Mairie de Paris, la ministre sait que la tenue d’un procès et une éventuelle condamnation à la clé, avant le scrutin prévu en 2026, pourraient ternir son image et foudroyer ses ambitions.

L'Humanité
jeudi 4 juillet 2024 1709 mots, p. 15

Carhaix : l'hôpital enjeu de toutes les luttes

Cécile Rousseau

Santé Alors que le RN a opéré une percée inédite dans le centre de la Bretagne les bons résultats de la députée sortante NFP vont de pair avec la nécessité de maintenir les services publics.

Carhaix-Plouguer (Finistère), Rostrenen (Côtes-d'Armor), envoyée spéciale.

La catapulte en bois, emblème de la résistance pour l'hôpital public, pourrait bien devenir celui de la lutte contre l'extrême droite. Alors que les urgences du centre hospitalier de Carhaix (Finistère) sont régulées 24 heures sur 24 heures via le 15 depuis plusieurs mois, par manque de médecins, l'engin, symbole de la bataille victorieuse pour la maternité en 2008, a repris du service dans les cortèges. Cette mobilisation pour exiger la réouverture totale du service a été percutée par le score du Rassemblement national (RN) aux européennes, 30,05 %, puis 32,12 % au premier tour des législatives, inédit dans cette ville ancrée à gauche. Arrivée en tête, dimanche, dans la 6e circonscription du Finistère, avec 37,88 % des voix, la députée sortante pour le Nouveau Front populaire (NFP), Mélanie Thomin, a recueilli pas moins de 41,92 % des suffrages à Carhaix. Si le candidat d'Ensemble s'est désisté à son profit, elle ne crie pas victoire trop vite. « Il y a eu un choc électoral. Ce qui m'inquiète, c'est que je fais face à Patrick Le Fur, un candidat RN sans visage, qui n'a pas fait campagne sur le terrain. Il y a une forme de tromperie pour l'électorat, qui ne verra pas ses intérêts défendus à l'Assemblée nationale. »

Depuis le 10 juin, la socialiste multiplie les apéros citoyens à la rencontre des habitants du centre ouest de la Bretagne avec ses soutiens communistes, régionalistes, écologistes, FI... « Ce qui a conduit les gens à voter RN, c'est un sentiment d'a bandon, notamment face à la casse des services publics, analyse-t-elle. Nous avons, certes, réussi à sauver plusieurs classes en école primaire. Mais un médecin généraliste est sur le départ à Carhaix. Nous aurions besoin de plus de gendarmerie de proximité. Il faut pouvoir vivre en ruralité et que les services de l'État arrêtent de prendre l'argument de la baisse démographique pour les supprimer. » Élue face à Richard Ferrand en 2022, poids lourd déchu de la Macronie, la quadragénaire qui ferraille pour la sauvegarde de l'hôpital, point névralgique des luttes dans la commune de 8 000 âmes et bien au-delà, note que cette revendication est devenue « incontournable sur les tracts de tous les partis politiques. Même s'il faut rappeler que, lors de l'examen du projet de loi transpartisan sur les déserts médicaux, le RN avait voté contre la régulation de l'installation des médecins »... Comme le souligne Ismaël Dupont, secrétaire de la section PCF du Finistère : « Seule une majorité NFP permettrait enfin de réinventer le financement de l'hôpital public. » Savourant un demi de bière en terrasse d'un café, Denis, 63 ans, ne partage pas cette vision. S'il est, « comme tout le monde », « préoccupé » par la difficulté d'accès aux soins, cela ne l'a pas empêché de glisser dans l'urne, « plutôt deux fois qu'une », un bulletin pour le parti de Marine Le Pen. Qu'importe si l'ex-FN a prévu de sabrer dans les dépenses, donc de réduire la présence des services publics ? « Ce n'est pas pareil, tranche-t-il. Je vote pour eux à cause de l'insécurité et de l'immigration, surtout des Roumains. Il y a eu des agressions du côté de la gare. Mais je ne suis pas raciste, j'aime bien manger au kebab », explique ce retraité de l'agroalimentaire qui penchait à gauche auparavant.

Si un protocole signé en octobre 2023, notamment par la direction du CHRU (centre hospitalier régional universitaire) Brest-Carhaix, s'engageait à rouvrir complètement les urgences, rien n'a bougé malgré les mobilisations des élus, des syndicats, des associations. Les histoires alarmistes se succèdent. « Un monsieur qui ne sentait plus sa main a appelé le 15, on lui a dit d'aller à Quimper (à une heure de voiture). Un collègue a pu l'amener. On a ensuite appris qu'il avait fait un AVC », raconte Annie Le Guen, coprésidente du comité de défense. Sa tente, installée face à l'accueil du CH, est devenue le réceptacle de toutes les inquiétudes. « On sait que des usagers ne se font plus soigner. De peur d'être ballottés, ils restent chez eux. Comme on paie des impôts, on aimerait bien avoir les mêmes droits que tout le monde ! » Pour les 80 000 habitants de cette zone rurale aux confins du Finistère, des Côtes-d'Armor et du Morbihan, répartis sur 78 communes, il n'y a pas d'autre alternative. Le moindre service d'urgences est à au moins une heure de route. Pouvoir se soigner est donc une question de survie. « Nous n'avons pas de médecins spécialistes ici, sauf quelques-uns à l'hôpital. Nous avons demandé aux candidats aux législatives s'ils comptaient respecter le protocole signé. Le candidat du RN nous a répondu à côté de la plaque en disant qu'il fallait avant tout développer l'attractivité du territoire pour les entreprises. Le retour le plus satisfaisant a été celui de Mélanie Thomin », constate-t-elle.

combattre est dans l'ADN armoricain

Dans le coeur de Carhaix, où sont disséminées des statues des Bretons illustres, comme Louison Bobet, trône encore un bureau de poste de plein exercice. « Mais nous n'avons pas réussi à empêcher le départ du Trésor public, il ne reste plus qu'un service de proximité sur place », pointe le médiatique maire régionaliste divers gauche, Christian Troadec, précisant que « 40 % de la population a plus de 65 ans ». Un panneau « Karaez Rezistañs » (Carhaix résistance en breton, en référence à l'hôpital - NDLR) est accroché à un balcon fleuri de la mairie. « Vu notre situation géographique, nous avons obligation d'être dans la défense de notre identité bretonne solidaire, pointe l'édile qui soutient la candidate NFP. Nous avons plus de 250 associations dans la ville. Pour moi, le niveau de vote RN est un bras d'honneur à la classe politique parisienne. Les gens souffrent que leurs problèmes soient niés. » Depuis le temps de la cité gallo-romaine, alors baptisée Vorgium, combattre est dans l'ADN armoricain. Dans cette contrée, le mouvement des gilets jaunes avait rencontré un certain écho et, avant lui, celui des bonnets rouges, mouvement protéiforme de révolte. En 2014, la fermeture de l'usine de saumon fumé, Marine Harvest (450 emplois) ou encore celle des abattoirs Gad (889 postes supprimés), quelques mois plus tôt, avec des travailleurs qualifiés « d'illettrés » par Emmanuel Macron alors ministre de l'Économie, avaient laissé de profondes cicatrices. Alors que les salaires sont parmi les plus bas de Bretagne, la précarité n'a cessé de grimper. « 1 000 personnes sont venues nous voir en 2023, c'est énorme ! souligne Claudine Laporte, responsable du Secours populaire français. Certaines ont en moyenne 1 euro par jour pour vivre. Contrairement à ce que je peux entendre, ce ne sont pas des étrangers. »

À vingt minutes en voiture, dans le département voisin des Côtes-d'Armor, l'édile de Rostrenen, Guillaume Robic, a l'impression de batailler en permanence pour garder les services publics dans sa commune de plus de 3 000 habitants. « Pourtant, 150 personnes s'installent chaque année... Nous avons réussi à faire venir trois généralistes, qui sont déjà débordés. Nous pâtissons du ralentissement de l'activité à l'hôpital de Carhaix, alors qu'on se réjouissait qu'ils aient augmenté, notamment, le nombre de fauteuils de dentistes. » Sur cette terre où la mobilisation contre la réforme des retraites avait été forte, la politique macroniste est jugée incompréhensible : « Comment peut-on être aussi nul ? La société était en rémission depuis le Covid. Les gens ont besoin de se sentir en sûreté. Là, ils ont peur de tomber malades, faute de soignants. On a vu certains concitoyens basculer, observe-t-il. En ce qui me concerne, j'ai l'impression de faire campagne toute l'année contre le RN. Répondre aux attentes, c'est ça qui nous permet de "décrocher" leurs électeurs. Nous devrions laisser aux territoires la capacité de décider pour ne pas entretenir ce sentiment de dépossession. »

des clous déposés devant l'union locale CGT

En mai-juin, la dizaine de gardes à vue qui s'est abattue sur les défenseurs de l'hôpital - blouses blanches, syndicalistes et associatifs -, pour séquestration et violence en réunion, a achevé de plomber le climat. Cette criminalisation de la lutte à la suite de l'occupation de l'ARS à Quimper, le 14 septembre 2023, a suscité l'émoi. « Je suis détruite psychologiquement, résume Stéphanie, aide-soignante mise en garde à vue le 14 mai. Ça fait vingt-cinq ans que je travaille dans cet établissement. Je veux le protéger. On passe notre vie à se sacrifier : pourquoi nous ? » À chaque convocation au commissariat se tiennent des manifestations de soutien. « Avant même cet épisode, j'ai failli tout arrêter, confie Françoise, aide-soignante et élue CGT. Mais je vais me battre. Car, tant que les urgences seront régulées, l'activité continuera de diminuer dangereusement dans tous les services. » Dans cette période tendue, d'autres lignes rouges ont été franchies. La semaine dernière, des clous ont été déposés devant l'union locale CGT. « Certains se sentent un peu trop libérés », euphémise Bernard Bloyet, animateur du syndicat, en faisant écouter un message sur le répondeur où un homme éructe : « On crache sur les communistes ! » ou encore « Bande de chiens ! ». « Ça fait deux ou trois ans qu'il y a une recrudescence de ce type d'actes, déplore-t-il. Face à l'extrême droite, il faut informer sans relâche la population. »

Dans la dernière ligne droite des législatives, les forces progressives quadrillent donc le terrain. « On voit que la gauche gagne quand elle est active et unie, comme c'est le cas autour du centre hospitalier. Il n'y a pas 30 % de fascistes ici. La colère est juste mal dirigée », assure Matthieu Guillemot, copropriétaire du restaurant les Bonnets rouges et porte-parole du comité de vigilance de l'hôpital, à fond dans la campagne. En mars 2023, 10 000 personnes avaient manifesté contre les menaces pesant sur la maternité. L'élan n'est jamais retombé. « Cela fait un an qu'on nous prend aussi pour des jambons concernant les urgences. C'est un combat intime qu'on mène avec nos tripes. L'importance de l'intérêt commun est trop forte », s'émeut celui qui vit dans sa cité d'irréductibles Gaulois depuis quarante-huit ans. Avant de rappeler : « Niveau immigration, il y a surtout des Anglais, qui nous permettent de remplir nos classes. Ici, c'est une terre d'accueil. Bolloré devrait être "débretonnisé" à cause de ses idées. On ne se laissera pas retourner comme des crêpes. »

Le Monde
élections législatives, jeudi 4 juillet 2024 891 mots, p. 7
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2 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Le RN dans l’embarras après les propos racistes d’un candidat

Daniel Grenon, qui se présente dans l’Yonne, juge que les Français d’origine maghrébine ne doivent pas accéder aux postes ministériels

Ivanne Trippenbach

Le Rassemblement national (RN) se passerait bien d’un nouvel écart sur les binationaux. Tandis que Jordan Bardella se dépeint en représentant d’un « vrai front républicain » dans Le Figaro, mardi 2 juillet, c’est une tout autre tonalité que les fidèles de L’Yonne républicaine ont découverte, à la lecture du compte rendu du débat ayant opposé, la veille au siège du journal à Auxerre, le candidat du RN Daniel Grenon, arrivé en tête lors du premier tour des législatives avec 40,4 % des voix, et l’écologiste Florence Loury, candidate du Nouveau Front populaire. Tous deux s’affronteront en duel dans la 1re circonscription de l’Yonne, lors du second tour, dimanche 7 juillet.

Selon le quotidien créé à la Libération, Daniel Grenon a défendu la promesse de Jordan Bardella d’exclure des postes stratégiques de l’Etat les Français binationaux. Avant d’ajouter : « Des Maghrébins sont arrivés au pouvoir en 2016, ces gens-là n’ont pas leur place dans les hauts lieux. »Une petite ligne ouvertement raciste et discriminatoire, qui a fait bondir l’ancien député (Les Républicains, LR) Guillaume Larrivé, battu par le RN sur ces terres de l’Yonne en 2022, et le ministre de la justice, Eric Dupond-Moretti, prompt à dénoncer le « racisme du Front national ». « Personne ne pourra dire qu’il ne savait pas », a-t-il alerté sur X.

« Choses dangereuses »

Cette entorse aux principes de la République intervient quelques jours après que le député (RN) sortant de Loir-et-Cher Roger Chudeau, a braqué les projecteurs sur la mesure que le parti de Marine Le Pen tâchait de faire oublier. Jeudi 27 juin, cet ancien inspecteur de l’éducation avait affirmé sur BFM-TV que les membres du gouvernement ne pouvaient être binationaux, en visant l’ex-ministre de l’éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem – elle est franco-marocaine. « Les postes ministériels doivent être détenus par des Franco-Français, point final », avait-il asséné, en supputant « un problème de double loyauté ».

La sortie avait suscité de vives condamnations, dont celle de la principale intéressée, laquelle dénonce des propos « absolument insupportables » envoyant « un message simple à tous nos compatriotes d’origine étrangère qui est qu’on ne peut pas leur faire confiance ».Et elle avait poussé Marine Le Pen à recadrer son « M. Education », jusqu’à laisser planer son renvoi devant la commission des conflits du parti d’extrême droite, avant qu’il n’arrive en tête dimanche dans sa circonscription (49,7 % des voix). Le soir même, à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), interrogée sur sa mesure visant les binationaux, elle maintenait toutefois auprès du Monde: « Il n’est pas question de retirer une promesse parce qu’elle fait polémique. »

A six jours du second tour, le député (RN) sortant de la Somme Jean-Philippe Tanguy a fait aussitôt parvenir à la presse un message au nom de Daniel Grenon, afin de rectifier une citation « erronée » et « déformée » : « Ce que j’ai réellement dit est :Des binationaux maghrébins comme Najat Vallaud-Belkacem sont arrivés au pouvoir et c’est très bien, mais ils n’ont parfois pas leur place dans certains postes en hauts lieux du fait de leur binationalité qui peut poser un problème d’allégeance.” Je reconnais et célèbre les contributions précieuses des binationaux à notre société. »Non sans condamner une « instrumentalisation de la gauche et de l’extrême gauche qui n’ont décidément rien d’autre à faire que de monter des polémiques ».

Contactée, la rédaction de L’Yonne républicaine confirme pourtant les propos tenus par Daniel Grenon. D’après la retranscription de la bande sonore, à laquelle Le Monde a eu accès, le candidat du RN ajoute même, à propos des « ministres » : « Le Maghrébin binational a sa place en France, mais dans les hauts lieux, je ne pense pas. On a besoin de protéger la France. »

« Dans le binational, il y a des choses dangereuses », affirme-t-il encore, en des termes qui renouent avec l’hostilité historique du parti de Jean-Marie Le Pen contre les Français dotés de deux passeports. « Je ne suis pas du tout un raciste, j’ai peut-être confondu un mot,se défend Daniel Grenon. C’est la gauche qui m’attaque, qui fout le bazar. »

Champ « caduc »

Mardi soir, Mani Cambefort, le chef de file des socialistes dans l’Yonne, a annoncé avoir saisi le procureur de la République après les propos de Daniel Grenon. « Ces propos sont clairement racistes, ils tombent sous le coup de la loi, a-t-il écrit sur son compte X. Nous ne laisserons rien passer. Jamais. La République ne reconnaît que des Français, tous égaux. »

Jusqu’en 2022, Marine Le Pen a toujours défendu l’abrogation de la binationalité, avant de l’abandonner après un déjeuner confidentiel avec l’essayiste Rachel Khan, à l’identité « afro-yiddish ». En janvier, le RN avait déposé une proposition de loi pour graver dans la Constitution la possibilité d’exclure les binationaux de toutes les administrations et entreprises publiques… jusqu’à l’actuelle campagne législative. Le 25 juin, Jean-Philippe Tanguy a décrété ce champ très large « caduc »sur France Inter, tout en assumant de traiter différemment les Français dotés de deux nationalités, au nom d’un soupçon de « double allégeance » , un marqueur puissant de l’extrême droite.

La Croix, no. 42961
Événement, jeudi 4 juillet 2024 1994 mots, p. 2,3

Dans la Somme, un deuxième tour entre espoir et malaise

Marine Lamoureux

Le 30 juin,

le Rassemblement national

a réalisé une poussée spectaculaire dans ce département : le parti

s’est qualifié partout pour

le scrutin du 7 juillet et une candidate a même été élue dès le premier tour.

Comme ailleurs,

la campagne du second tour se mène dans un pays déchiré, où les électeurs

des différents bords

ne se comprennent plus.

Amiens (Somme)

De notre envoyée spéciale

Mardi 2 juillet après-midi, à Camon, une petite ville à l’est d’Amiens (Somme). François Ruffin, jean et veste impeccable, arrive devant la mairie, où l’attendent une quinzaine de militants avec de gros cartons remplis de tracts. Les 4-pages viennent de sortir de l’imprimerie, il n’y a pas de temps à perdre. On se répartit les secteurs pour le porte-à-porte, et c’est parti. Ce jour-là, au total, 80 militants sont sur le pont dans la circonscription pour la campagne du député sortant (LFI-Nouveau Front populaire). Partout, d’Amiens-Nord à Flixecourt, d’Abbeville à Camon, il faut convaincre les abstentionnistes et les modérés de voter pour le candidat de gauche. Un plan « orsec » et méthodique, pour une campagne éclair de deuxième tour.

Car François Ruffin ne s’en cache pas : il a « le vent de face ». Son adversaire du Rassemblement national, Nathalie Ribeiro-Billet, est arrivée en tête au premier tour, à 40,69 %, soit 7 points devant lui. Il a beau répéter son mantra – « et à la fin, c’est nous qu’on va… gagner ! » –, il sait qu’il peut perdre. Même lui : un élu de terrain, très bien implanté en Picardie et une figure nationale. Dans la Somme, ça ne suffit plus. Le 30 juin, le RN a raflé la mise : des candidats d’extrême droite qualifiés partout, dont une candidate élue dès le premier tour.

Cet après-midi-là, à Camon, dans un quartier tranquille à tendance « centriste », quelques portes s’ouvrent. Une dame, un petit garçon entre ses jambes, engage la conversation. « Moi, je suis favorable à votre élection, monsieur Ruffin. Mais je ne veux pas de Mélenchon premier ministre. » L’intéressé n’est pas surpris par la remarque. C’est récurrent dans cette campagne. Il se justifie, comme à chaque fois, traînant le leader de La France insoumise comme un boulet au pied. « Avec Jean-Luc Mélenchon, nos désaccords sont connus, ils sont profonds. Il y aura une période où on clarifiera les choses ; mais ça ne peut pas se faire pendant le match. » La dame comprend, remercie. Cette voix-là est gagnée. Mais il faut les « gratter » une à une.

À l’autre bout d’Amiens, quasiment au même moment, autre candidat, autre ambiance. Le RN Damien Toumi, qualifié dans la « circo » voisine, la 2e, écume la ville avec moins de militants mais des vents bien plus favorables. Cet inconnu de 34 ans, parachuté ici il y a trois semaines, s’est qualifié pour le second tour, devant l’un des notables du territoire, le macroniste Hubert de Jenlis. Inespéré pour cet ancien collaborateur parlementaire.

Dans les rues de Renancourt, un quartier de pavillons de briques rouges, le novice a l’air de flotter sur un petit nuage. Derrière chaque porte ou presque, l’accueil est enthousiaste. « Ne vous inquiétez pas, on est derrière vous !, lui lance Jean-Marie, grande carrure dans l’entrebâillement. Il y a un candidat de gauche qui est passé nous voir, je l’ai envoyé paître !» Et, sans que le jeune RN ait besoin d’ouvrir la bouche, le monsieur déroule : « Tous ces gens qui demandent la nationalité française… Tu violes, tu tues, tu retournes chez toi ! Je ne suis pas contre l’immigration, si les gens bossent, se lèvent le matin, comme moi, OK. Mais si c’est pour venir toucher le RSA et la CAF, ben non, je suis désolé. » Damien Toumi boit du petit-lait. Pascale, l’épouse de Jean-Marie, apparaît à la porte. « On sera là dimanche, vous savez je suis abonnée au Facebook de Jordan. »« Abonnez-vous aussi au mien ! », lui suggère le candidat. Le trentenaire le confie en aparté : « Je travaille pour le long terme. » Un peu plus haut dans la rue, un jeune garçon lui lance un « bonne chance ! ».

Question long terme, Damien Toumi a été à la bonne école. Celle de Jean-Philippe Tanguy, l’un des piliers du Rassemblement national, député sortant de la 4e circonscription de la Somme, qui a manqué l’élection au premier tour d’un cheveu, à 49,62 %. Lui est sûr de l’emporter dimanche 7 juillet. En raison de la vague RN, bien sûr. Mais aussi d’un travail de longue haleine dans le territoire, depuis son arrivée à l’Assemblée en 2022. Chaque semaine, entre deux plateaux de télévision à Paris, cet ancien fidèle de Nicolas Dupont-Aignan regagne la Somme pour rencontrer des habitants, s’enquérir de leurs besoins et montrer qu’il « fait le job »(lire notre dossier dansLa Croix L’Hebdo du 25 avril). Dans ses permanences, dans les Ehpad, auprès des associations… Et ce travail paie. Pour en prendre la mesure, il suffit de rencontrer des habitants de sa circonscription qui l’ont sollicité. Comme Xavier Graux, un ancien cheminot, qui vit avec sa femme au Hamel, un village de la campagne picarde, 500 âmes.

Assis sur sa grande terrasse, face aux champs de colza, le retraité le confie sans détour. « Tanguy, quand on fait appel à lui, il est là. Il répond toujours, il cherche des solutions. Il m’a redonné confiance dans la politique. » Depuis quelques années, cet ancien socialiste vote RN avec conviction et le sentiment que le parti d’extrême droite va remettre le pays à l’endroit. « Moi, vous savez, je travaillais à Paris. La Gare du Nord, je l’ai vu changer au fil du temps. Dans les années 1990, c’était propre, on se sentait en sécurité, mais depuis… C’est des trafics, des dealeurs, qui vous alpaguent. On m’a déjà traité de “sale Blanc”. La Gare du Nord, ça devrait être la vitrine de la France, et regardez ce que c’est devenu. »Dans la foulée, Xavier Graux dénonce tout à la fois « l’islamisation », « la perte de nos valeurs », le « pas de vagues », la lâcheté des politiques… Et comme une sentence définitive : « On est en train de couler le navire France. »

Le RN ? « Il propose des choses de bon sens. » Le cheminot cite plusieurs promesses du parti lepéniste. La fermeté sur l’immigration et l’insécurité, une Europe des nations, « et pas de technocrates, qui n’ont aucun compte à rendre au peuple », un budget tenu… « Vous savez combien ça coûte l’opération d’assainissement de la Seine de Mme Hidalgo ? 1,4 milliard ! Et la Seine n’est même pas propre ! » Le retraité manque de s’étouffer (1). Mais cette fois, cette « gabegie financière », c’est fini, il en est certain. Il est plein d’espoir. « Le RN va remettre de l’ordre dans la maison France. »

Un espoir partagé aux confins de la Somme comme dans les grandes villes – plus largement que jamais. Aux européennes du 9 juin, le département a donné plus de 42 % des suffrages à Jordan Bardella, dix points au-dessus de son score national. On veut croire au « changement », on veut « essayer le RN, puisqu’on a tout essayé déjà, la droite, la gauche, le milieu », résume David, 53 ans, croisé dans une rue d’Amiens. Pour autant, l’enthousiasme, bien réel, n’est pas unanime. Des habitants sont même très inquiets. Dans la Somme, cette semaine d’entre-deux-tours n’est pas dénuée de tensions. Le risque de bascule massive vers l’extrême droite crée des remous, même dans des villages jusque-là sans histoire.

C’est le cas, par exemple, à Saint-Sauflieu, un petit bourg situé à 15 kilomètres de la préfecture de la Somme. Depuis dimanche, on y sent un vrai malaise. Et pour cause : le soir du premier tour, une cinquantaine de militants du Rassemblement national, venus d’ailleurs, s’étaient donné rendez-vous dans le village pour fêter ensemble les résultats autour d’une bière et de plateaux de charcuterie (lire notre article sur la-croix.com). Ce n’était pas du goût de tous, surtout dans un si petit bourg où tout se sait. Depuis, l’idée que le nom du village soit associé au RN passe très mal.

Notamment pour la maire sans étiquette Magali Contant. Devant sa petite mairie en brique, toute fleurie, elle explique qu’une telle association entre Saint-Sauflieu et le RN, vite effectuée sur les réseaux sociaux, « porte préjudice » à sa commune. « Ici, on est soucieux de l’harmonie du village, l’équipe municipale est apolitique, on y trouve toutes les sensibilités. » Pas question d’être associé au parti d’extrême droite. D’autant que ses valeurs « sont aux antipodes du programme du RN. Moi je suis pour le vivre-ensemble, la cohésion sociale, l’égalité des chances. Je suis convaincue que la différence est une force ».

Dans d’autres communes, un sentiment de malaise est également palpable, même s’il est plus feutré. Direction la périphérie d’Amiens, cette fois, à la rencontre d’une autre élue locale, Maria Trefcon (sans étiquette). Une femme d’une soixantaine d’années, élue depuis plusieurs années à la tête de Dreuil-lès-Amiens. Une force tranquille, chemise à fleurs et petit carré noir, elle aussi attentive au bien-être de sa ville de 1 600 habitants. « Ici, décrit-elle, on a les avantages de la métropole – les infrastructures, la vie culturelle – sans les inconvénients. » Et de fait, dans cette cité au bord de l’eau, près de laquelle coule la rivière Somme, il semble faire bon vivre.

Dès lors, l’élue a bien du mal à comprendre les scores en forte hausse du Rassemblement national. Dans sa commune, Damien Toumi, l’ancien collaborateur parlementaire, a recueilli 37 % des voix au premier tour, dix de plus que ses 27 % dans l’ensemble de la circonscription. « Vous vous rendez compte ? Un illustre inconnu, catapulté dans le territoire et qui fait mieux qu’un responsable politique connu comme Hubert de Jenlis, élu au département, à la métropole ? » La maire secoue la tête, les mains posées sur son bureau. Elle repense aux discussions avec ses administrés, dont beaucoup de retraités, propriétaires de leur logement. « Ce n’est pas la misère, ici. Les gens vivent plutôt correctement. Et l’insécurité, bon, il y a des dépôts sauvages de déchets, parfois, des incivilités… »,explique-t-elle. Mais de gros problèmes, non.

À mesure que s’approche le second tour, Maria Trefcon avoue avoir « la boule au ventre ». Elle qui est binationale, franco-portugaise, redoute qu’une large victoire du RN « ne réveille les rancœurs et les conflits. Le racisme, ça existe, il ne faut pas s’illusionner. Je ne souhaite pas ça pour mon pays ». D’autant qu’elle est convaincue que le programme du RN est « un leurre ». « Les gens disent : “On a peur en sortant de discothèque.” Mais vous croyez vraiment que Jordan Bardella pourra mettre un policier derrière chaque personne ? » Elle qui n’a pas l’habitude de parler à titre personnel se met à évoquer son enfance. « Mes parents sont arrivés du Portugal quand ils avaient 40 ans, pour fuir la dictature de Salazar. J’avais 9 ans. Ils ont toujours voué un culte à la France, ce pays qui les a accueillis, nourris. Dimanche prochain, c’est grave, très grave, ce qui peut se passer. »

(1) Ce chiffre recouvre les dépenses liées au plan « Qualité de l’eau et baignade », lire notre article« JO Paris 2024 :

Se baigner dans la Seine, entre promesses et réalités » (11 avril 2024).

Le Monde
élections législatives, jeudi 4 juillet 2024 663 mots, p. 10
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2 juillet 2024 - Le Monde (site web)
3 juillet 2024 - La Matinale du Monde

Attal, Bardella, Tondelier : histoire d’un débat avorté

Un désaccord profond sur le choix du représentant du NFP a empêché la tenue de l’émission, prévue mercredi sur BFM-TV

Sandrine Cassini

Ce débat ne se fera pas », a annoncé, mardi 2 juillet, le patron de BFM-TV, Marc-Olivier Fogiel. Le premier ministre, Gabriel Attal, le président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, et la cheffe de file des Ecologistes, Marine Tondelier, devaient s’affronter, mercredi 3 juillet, sur le plateau de la chaîne d’informations en continu.

Ceci constitue l’épilogue d’un psychodrame qui dure depuis le soir du 30 juin. Un débat d’entre-deux-tours était bien programmé avec Gabriel Attal et Jordan Bardella, mercredi. Mais l’identité du représentant du Nouveau Front populaire (NFP), alliance composée du Parti socialiste (PS), des Ecologistes, de La France insoumise (LFI) et du Parti communiste, n’était pas calée. Avant le premier tour, le duo s’est déjà retrouvé sur les plateaux de TF1 et de France 2, d’abord avec le coordinateur de LFI, Manuel Bompard, puis avec le premier secrétaire du PS, Olivier Faure. Au sein de l’alliance à gauche, on s’était mis d’accord pour que chaque force débatte à tour de rôle sur les plateaux. Pour cette troisième rencontre, c’était en théorie le tour de Mme Tondelier.

Or M. Bardella n’avait pas envie de se confronter avec celle qui est aussi conseillère municipale d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), et croise le fer depuis des années avec le maire (RN) de cette ville, Steeve Briois. L’eurodéputé d’extrême droite préférait être face à Jean-Luc Mélenchon.

Chiffon rouge

Peu importe que tous les cadres du NFP aient annoncé que le triple candidat à la présidentielle ne serait pas premier ministre, le président du RN n’en démord pas : il veut M. Mélenchon. Mais ce dernier décline et, pour le débat, suggère de proposer le rôle à l’un de ses proches : l’ancienne présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale, Mathilde Panot, le coordinateur du mouvement, Manuel Bompard, ou la députée du Val-de-Marne Clémence Guetté. A quatre jours du second tour, il était tentant pour M. Bardella de faire du leader un chiffon rouge à son profit.

Les Ecologistes fulminent et soupçonnent Marc-Olivier Fogiel d’avoir cédé aux desiderata de Jordan Bardella. Chez BFM-TV, la CGT et le SNJ de la chaîne nourrissent le même soupçon. « Messieurs Bardella et Attal n’ont pas à décider de la composition du plateau de BFM-TV »,écrivent-ils dans un communiqué publié mardi soir.

De son côté, Marc-Olivier Fogiel dément : « Il n’a jamais été envisagé d’inviter Marine Tondelier dans l’entre-deux-tours. » La chaîne a toujours voulu quelqu’un de « représentatif par rapport au résultat du scrutin », fait-il valoir. Or, selon BFM-TV, la première force au sein du NFP reste LFI. En témoignent les 20 élus au premier tour et la répartition des candidats en lice à la veille du second tour : 116 « insoumis », 101 socialistes et 47 Ecologistes, a-t-on calculé chez BFM-TV. Même si ces chiffres ne disent rien du résultat final.

L’argumentaire a fortement déplu aux Ecologistes, qui ont rétorqué qu’ils devraient être, à l’issue du second tour, le groupe le plus en progression. En vain. Car BFM-TV a cru comprendre que Manuel Bompard et Olivier Faure tenteraient de pousser la cheffe de file des Ecologistes à renoncer. « Je n’ai jamais demandé à Marine quoi que ce soit. Elle est parfaitement légitime pour nous représenter », confie M. Faure. « Marine Tondelier demandait à nous représenter, ce qui était légitime », enchaîne Manuel Bompard.

Pour remplacer le débat, la chaîne a prévu trois interviews successives de chacun des « représentants majeurs des trois blocs » , avec Gabriel Attal, Jordan Bardella et… Marine Tondelier, dans un ordre tiré au sort. Un casting visiblement modifié au tout dernier moment. Avant 18 heures, la chaîne avançait encore le nom de la députée « insoumise » Mathilde Panot, mais, selon nos informations, cette dernière a tenu la ligne de son parti.

La Croix, no. 42961
France, jeudi 4 juillet 2024 856 mots, p. 7
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3 juillet 2024 - La Croix (site web)

Roland Dumas, « double » sulfureux de François Mitterrand

Michel Waintrop

Ministre des affaires étrangères sous François Mitterrand et ancien président du Conseil constitutionnel, Roland Dumas est mort le 3 juillet, à l’âge de 101 ans.

En janvier 2006, peu avant le 10e anniversaire de la mort de François Mitterrand, Roland Dumas saluait la « réhabilitation »de l’ancien président qui « sortait du purgatoire » et « trouvait sa place dans l’histoire ».L’ancien ministre des affaires étrangères qui vient de disparaître le 3 juillet à l’âge de 101 ans aurait sans doute aimé que cette même phrase soit un jour prononcée à son égard, lui dont la carrière politique s’est achevée dans la tourmente de l’affaire Elf.

Celui qui avait hésité à devenir chanteur d’opéra était pourtant lui-même un ténor des barreaux. Avocat de Lacan ou Picasso, il a plaidé les dossiers les plus médiatiques de son époque : les « porteurs de valises » pro-FLN du réseau Jeanson, l’assassinat du prince de Broglie, les plombiers du Canard enchaîné, « l’affaire des diamants » de Valéry Giscard d’Estaing… Sans oublier la défense de François Mitterrand en 1959, après l’attentat de l’Observatoire, que ce dernier était accusé d’avoir organisé. La plupart de ceux qui les ont côtoyés ont toujours considéré Roland Dumas comme le « double » de Mitterrand, fidèle parmi les fidèles, jusqu’après sa mort depuis laquelle il était devenu le principal défenseur de sa mémoire. De fait, Roland Dumas eut une double vie. Celle avant François Mitterrand et celle avec lui.

L’avant commence à Limoges où il naît en 1922 et où une avenue porte le nom de son père, Georges Dumas, assassiné en 1944 par la Gestapo. Son fils est actif dans la Résistance, et même interné en 1942 au fort Barraux (Isère) d’où il réussit à s’évader. Après guerre, Roland Dumas se partage entre le journalisme et le barreau de Paris, où il s’inscrit comme avocat en 1950. Deux procès, impliquant des proches de son père, vont le lancer dans le monde des prétoires. En 1953, il fait acquitter Georges Guingouin, ancien préfet du maquis de Haute-Vienne, ancien maire de Limoges, accusé de crimes d’épuration. Puis, il lave l’honneur de Jean Mons, secrétaire général de la défense nationale, accusé dans une affaire de fuites de documents militaires au profit de l’URSS.

Élu député Union démocratique et sociale de la résistance (UDSR) de Haute-Vienne en 1956, Roland Dumas est l’un des rares élus de cette formation, avec François Mitterrand, à refuser l’investiture au général de Gaulle en 1958. Il suivra son mentor à la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) et reviendra à l’Assemblée nationale comme député de la Dordogne en 1967. Il aura avant œuvré au rapprochement entre le Parti communiste et François Mitterrand dans la perspective de la présidentielle de 1965. Peu à peu, Roland Dumas est devenu l’émissaire discret et « charmeur » du futur président. Le « meilleur pour les coups tordus »,ajoutaient ses détracteurs come ses admirateurs. Aux grandes heures de la Françafrique, il ne cessera de jouer ce rôle d’ambassadeur officieux, au Gabon, en Libye, au Tchad, dans les pays arabes… Lui qui se déclarait anti-allemand et anti-européen devient ministre des affaires européennes en 1983, puis entre en 1984 au Quai d’Orsay, où il reste jusqu’en 1986. Il y reviendra de 1988 à 1993. Il doit y gérer l’effondrement du bloc communiste mais aussi la crise des otages français au Liban. Les derniers mois sont difficiles, troublés par le scandale Habache, ce chef palestinien venu se faire soigner à Paris. Son retour à la vie parlementaire est manqué. Il est battu aux législatives de 1993 en Dordogne malgré sa promesse de fournir un scanner à un hôpital local. Scanner offert par la fondation Tlass, du nom d’un ministre syrien avec la fille duquel on lui prête une liaison… À défaut, François Mitterrand le nomme président du Conseil constitutionnel en 1995. Ce cadeau d’adieu aurait dû lui assurer une fin politique en douceur. Las, en 1997, une ex-compagne de Roland Dumas, Christine Deviers-Joncour, est mise en examen et placée en détention provisoire. On la soupçonne d’avoir indûment perçu des sommes du groupe pétrolier Elf. Quelques mois plus tard, l’ancien ministre est à son tour mis en examen pour « recel et complicité d’abus de bien sociaux ». S’ensuit un feuilleton judiciaire qui aboutira à sa relaxe en appel, en 2003. Durant toutes ces années, il ne cessa de crier au complot, affirmant qu’à travers lui c’était la mémoire de François Mitterrand qu’on voulait atteindre. Sa condamnation en 2007 pour complicité d’abus de confiance, dans le cadre de la succession du sculpteur Alberto Giacometti dont il était l’exécuteur testamentaire, fut en revanche définitive. Mises en cause judiciaires, propos complotistes sur les attentats du 11-Septembre, affichage avec des figures d’extrême droite : les polémiques auront rythmé la fin de sa vie. Elles ne semblaient pas atteindre celui qui se laissait volontiers comparer à Talleyrand.

Le Figaro, no. 24840
Le Figaro, jeudi 4 juillet 2024 616 mots, p. 5

Politique

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3 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Bellamy balaie la « rumeur » d'une participation à un gouvernement RN

Le député LR européen refuse de se laisser « instrumentaliser » par le parti nationaliste.

Conruyt, Claire, Galiero, Emmanuel

Je ne me laisserai pas instrumentaliser; je suis libre et je ne suis en rien candidat pour entrer dans un gouvernement.» François-Xavier Bellamy veut tordre le cou à la rumeur. Si le parti de Marine Le Pen parvenait à obtenir une majorité absolue dimanche, à l'issue du second tour des élections législatives, le député LR européen n'accepterait aucun portefeuille ministériel. « Je n'ai absolument pas été contacté, ni directement ni indirectement. En vérité, je ne suis pas dupe, je vois bien ce qui se joue dans ces rumeurs soigneusement organisées... Déjà, avant les élections européennes, Jordan Bardella laissait entendre que je serais sur sa liste. »

Les LR historiques, opposés à Éric Ciotti dans son alliance avec le Rassemblement national, refusent de choisir entre le parti de Bardella et le Nouveau Front populaire. Ils ne donnent aucune consigne de vote entre les deux tours de scrutin et s'en remettent à la libre « conscience » des électeurs. Bellamy maintient, lui, la ligne qu'il avait portée dans la campagne européenne. « Je ne crois pas qu'il faille céder à la panique, au contraire; dans ce moment de confusion, il est plus nécessaire que jamais de défendre notre ligne, notre identité et nos convictions, celles qui gagnent partout en Europe » , assure le suppléant d'Arnaud Poulain dans la 1re circonscription des Yvelines, partisan d'une droite autonome et indépendante.

Conscient des jeux d'alliances qui agitent l'entre-deux-tours et lucide sur le fait que plusieurs candidats de droite sauveront leur siège grâce aux retraits de la gauche, le parlementaire assure qu' « aucune transaction, aucune négociation, aucune manoeuvre d'appareil » n'ont été engagées côté LR. Ce cap lui semble d'autant plus pertinent aujourd'hui au moment de « l'incroyable revirement » de la macronie, prête à pactiser avec la gauche, y compris radicale. « Comment les Français peuvent-ils admettre que le camp macroniste soutienne désormais Louis Boyard, qui organisait le blocage des universités, Benoît Biteau qui justifiait la violence à Sainte-Soline, ou David Guiraud, qui assume sa proximité avec un antisémitisme décomplexé? Surtout quand c'est pour imposer l'injustifiable, comme le camp macroniste qui, en s'alignant avec La France insoumise, montre qu'il pratique un « front républicain » à géométrie variable... C'est révoltant. »

Parallèlement, il exprime de fortes réserves à l'égard du RN, « sans porter de jugement moral ». Pour lui, le parti de Marine Le Pen a toujours été le « meilleur instrument de la gauche ». « J'aimerais rappeler que dans le second tour qui confrontait François Hollande à Nicolas Sarkozy, Marine LePen avait prôné le vote blanc ». Aujourd'hui, la candidature de l'ancien président en Corrèze est au centre des problématiques de la droite. Éric Ciotti, toujours président des LR, demande au candidat LR de se retirer au profit d'une candidate RN arrivée en 2e position au premier tour. La demande est jugée inacceptable et le candidat socialiste a de grandes chances d'en profiter. « Je le maintiens: la réponse la plus efficace contre cette improbable coalition qui voit un ancien président socialiste faire cause commune avec un antifa fiché S, c'est d'assumer nos convictions, pas de déserter le terrain. » Il ne partage pas le pari d'Éric Ciotti. Refusant de pratiquer le « en même temps » qui a fait souffrir LR, il interroge cette «promesse de l'union des droites au moment où Marine LePen affirme que le RN n'est pas de droite ». Puis, à la veille d'une élection cruciale pour l'avenir du pays et de sa famille politique, François-Xavier Bellamy confie une dernière inquiétude : « Ma crainte est que la crise que nous traversons ne s'arrêtera pas le 8juillet. » ET E.G.

Le Figaro, no. 24840
Le Figaro, jeudi 4 juillet 2024 1111 mots, p. 2

Politique

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3 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Assemblée : en cas de majorité introuvable après les législatives, le pari incertain d'une coalition anti-Rassemble ment national

Une partie de la gauche, de la droite et de la majorité veut prolonger le « front républicain » .

Boichot, Loris, Lepelletier, Pierre

La première partie du plan a fonctionné. Avec près de 220 triangulaires transformées en duels sous l'effet des désistements, la gauche, le camp Macron et une partie de la droite espèrent empêcher le Rassemblement national (RN) d'obtenir une majorité absolue de députés, dimanche, à l'issue du second tour des élections législatives anticipées. Si cet objectif est atteint, évitant une cohabitation avec Jordan Bardella et ses alliés, ce « front républicain » se prolongera-t-il en grande coalition anti-RN à l'Assemblée nationale et au gouvernement ?

Certains responsables macronistes, du Nouveau Front populaire (NFP) et des Républicains (LR) se préparent de plus en plus à ce scénario encore incertain sur le plan arithmétique. Inédit en France depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il est courant en Italie et en Allemagne. Chacun a fait ses comptes : après les retraits au nom du « barrage anti-RN » , seuls 286 candidats de l'alliance de gauche restent en lice et 240 du camp présidentiel. Résultat, aucun de ces deux camps n'est capable, à lui seul, d'obtenir une majorité absolue de 289 sièges.

À l'inverse, le RN et ses alliés sont présents dans 439 circonscriptions. «Soit le pouvoir sera entre les mains d'un gouvernement d'extrême droite, soit le pouvoir sera au Parlement», a résumé mercredi sur France Inter le chef du gouvernement sortant, Gabriel Attal. Problème : « C'est absolument ingouvernable selon tous nos calculs » , rapporte un ministre, conscient de l'impossibilité, inscrite dans la Constitution, de dissoudre l'Assemblée nationale pendant un an.

Mercredi, Emmanuel Macron a évoqué l'hypothèse d'une coalition en Conseil des ministres. Pour en fixer les contours. «Se désister aujourd'hui pour des élus de gauche face au Rassemblement national ne signifie pas gouverner demain avec LFI», a résumé le chef de l'État. «Il n'en est pas question», a-t-il insisté. Dès sa conférence de presse du 12 juin, trois jours après sa dissolution surprise et solitaire de l'Assemblée nationale, il a défendu le scénario d'une «fédération de projets» élargie aux «sociaux-démocrates, aux écologistes et à la droite gaulliste», sur une base «progressiste, démocratique et républicaine».

La défaite de la majorité sortante, devancée par un RN arrivé pour la première fois en tête du premier tour des élections législatives, a relancé cette piste. La présidente sortante de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, souhaite s'allier jusqu'aux communistes. Le président LR des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, plaide pour «un gouvernement de sursaut national», afin de «sortir de l'impasse dans laquelle M.Macron l'a plongé», mais pas une «coalition d'arrière-boutique».

Aucun d'eux ne se hasarde toutefois à suggérer le nom d'un premier ministre qui pourrait diriger une si large équipe gouvernementale. «La seule condition pour que quelque chose se passe, pointe l'ex-député MoDem Jean-Louis Bourlanges, c'est une rupture du Front populaire. Mais on n'en est pas là, on a construit un monstre.»

Dès dimanche soir, Gabriel Attal asuspendu le durcissement prévu de l'assurance-chômage, une annonce lue comme un signal envoyé à la gauche. Prêt à «discuter» d'une «coalition» allant «de la droite conservatrice jusqu'aux sociaux-démocrates», Édouard Philippe a critiqué ces «initiatives individuelles» du premier ministre : «Je ne voudrais pas qu'on ait des marchandages avant», a-t-il mis en garde mercredi sur TF1.

Convaincus du risque de déboussoler les électeurs, plusieurs responsables politiques souhaitent faire campagne sur leur projet et renvoyer les négociations à l'après-7 juillet. Ils craignent qu'une stratégie « tout sauf RN » se transforme en accélérateur de vote pour les dirigeants lepénistes, prompts à se présenter comme la seule alternance face au «système». «C'est mortifère, c'est une machine à faire voter RN», met en garde un stratège de Renaissance.

D'autant que l'opération est paradoxale, selon Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol). «Le président de la République dissout le soir d'une élection, en donnant la parole aux Français. Et là, tous ses efforts, aujourd'hui, convergent vers une coalition qui empêche peut-être la victoire d'un parti que les Français ont choisi, a-t-il expliqué mardi sur LCI. Je pense qu'on est arrivé aux limites fondamentales.»

«Il ne faut pas donner le sentiment aux Français qu'il y a une bidouille» ,estime le sénateur socialiste Rachid Temal, qui préfère parler de «coalition républicaine» plutôt que d' « union nationale». «Mais nous pouvons trouver des points d'accord sur les valeurs à défendre, comme le général de Gaulle avait su le faire avec le Conseil national de la Résistance», veut-il croire.

Certains ont déjà commencé à poser leurs conditions. Selon la patronne des Écologistes, Marine Tondelier, l'orientation a été «tranchée» au premier tour, puisque la gauche est arrivée en deuxième position, avec 28 % des voix. «Il n'y aura pas de premier ministre macroniste par exemple», a-t-elle prévenu, ajoutant que c'est «à la droite et au centre» d'expliquer «comment ils souhaitent travailler» dans le sens de la gauche.

L'Insoumis François Ruffin a pour sa part fixé trois critères mardi, sur RMC : le retour d'un impôt sur la fortune (ISF), l'instauration d'un référendum d'initiative citoyenne (RIC) et l'abrogation de la réforme des retraites. Dans les discussions à gauche, ce dernier point s'impose comme un totem non négociable. «L'objectif, ce sont des pompiers qui commencent à éteindre l'incendie», a jugé le député de la Somme, en délicatesse avec la direction de LFI.

Les dirigeants Insoumis, eux, affirment qu'ils ne participeront à un gouvernement qu'à une condition : que soit appliqué «tout le programme, rien que le programme» du NFP. Une manière de fermer la porte à une coalition large avec la macronie et la droite, comme l'écologiste Sandrine Rousseau : «C'est d'une certaine manière trahir la parole des électeurs.»

Le scénario d'un gouvernement de coalition semble bancal à une partie de la classe politique, car Insoumis et lepénistes pourraient le renverser à coups de motions de censure s'ils décidaient d'additionner leurs voix. Même si les troupes de Jean-Luc Mélenchon se disent prêtes à voter certaines mesures, Manuel Bompard, coordinateur national de LFI, insiste : «Dans ce genre de scénario, le système ne gagnera qu'un sursis avant l'affrontement final.» À savoir, selon lui : un second tour entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen à la présidentielle de 2027.

Autre option en cas de blocage, en attendant qu'une nouvelle dissolution soit possible, l'option minimale du gouvernement technique. Une équipe constituée d'universitaires, d'experts et de hauts fonctionnaires détachés de toute appartenance politique, comme celle qu'a dirigée en Italie Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne, de 2021 à 2022. Ces ministres feraient voter le budget. Mais Emmanuel Macron devrait renoncer à son ambition réformatrice, lui qui espérait après la dissolution une «majorité pour gouverner». L.B. ET P.L.

Le Figaro, no. 24840
Le Figaro, jeudi 4 juillet 2024 902 mots, p. 7

Politique

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3 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

En Corse, les nationalistes en difficulté face au score inédit du RN

Giannini, Antoine

La vague du Rassemblement national a aussi touché la Corse, dans des proportions insoupçonnées : le mouvement à la flamme est parvenu à hisser trois candidats au second tour des élections législatives, dans les quatre circonscriptions de l'île. Il est loin le temps où Jean-Marie Le Pen, en février 2002, était empêché par les nationalistes d'atterrir à Bastia puis interdit de meeting à Ajaccio. Vingt-deux ans plus tard, l'extrême droite fait jeu égal avec les nationalistes, qui comptent pourtant trois députés sortants.

Jusque-là, la Corse faisait figure d'ovni dans le paysage politique français. Jamais un candidat du RN n'était parvenu à atteindre le second tour des élections législatives dans l'île, malgré des percées significatives à la présidentielle ou aux européennes : «C'est un coup de tonnerre que nous allons avoir du mal à encaisser», confie un cadre du mouvement Femu a Corsica, à la tête de la région depuis 2015. Dans les colonnes de Corse-Matin, Gilles Simeoni, président autonomiste de la collectivité de Corse, analyse amèrement cette première défaite politique depuis 2014 : « Trois candidats que personne ne connaît et qui ne connaissent rien de la Corse sont tout de même parvenus à faire d'énormes scores. Cela veut dire que le corps électoral et la Corse ont changé. Il faut tirer des conséquences sur notre façon d'expliquer notre projet politique, notre rapport aux Corses et à la société corse.»

C'est l'autre réalité de ces élections. Sur les quatre candidats du RN, trois n'ont quasiment aucun ancrage dans l'île. Ce qui n'a pas empêché le parti de Marine Le Pen d'engranger environ 46 000 voix sur 248 000 inscrits pour 154 000 votants, soit un fort taux de participation. De l'autre côté, la majorité territoriale récolte environ 40 000 voix au soir du premier tour, alors que les indépendantistes de Core in Fronte atteignent près de 7600 voix. De quoi rebattre complètement les cartes électorales, dans un territoire où les électeurs avaient l'habitude de voter pour un nom plutôt qu'un parti.

En Corse-du-Sud, Ariane Quarena-Natali (31,2 %), inconnue en politique, devance d'une courte tête le président des députés Horizons, Laurent Marcangeli (30,7 %), sur ses terres ajacciennes. De son côté, le délégué territorial du RN, François Filoni (35,1 %) laisse loin derrière lui le député nationaliste sortant, Paul-André Colombani (26,4 %). En Haute-Corse, l'autonomiste Michel Castellani (31,7 %) est talonné par Jean-Michel Marchal (28,8 %), dans une circonscription où la ville de Bastia est tenue depuis 2014 par les nationalistes. Le RN y a plus que doublé son score.

Dans la deuxième circonscription, l'autonomiste Jean-Félix Acquaviva est en grande difficulté. Avec 28,6 % des voix, le député sortant, qui appartient au premier cercle de Gilles Simeoni, est battu par le divers droite François-Xavier Ceccoli (34,1 %). La candidate RN Sylvie Jouart (25,4 %, soit 11 points de plus qu'en 2022) s'est désistée «devant l'appel du Nouveau Front populaire et du président de l'exécutif de Corse à faire barrage aux candidats du RN présents au second tour de l'élection législative» , précise un communiqué du RN François Filoni. Dans le viseur, les attaques de Gilles Simeoni qualifiant, en meeting à Bastia, le parti de Jordan Bardella d' «ennemi du peuple corse».

Une première secousse avait eu lieu en 2022, lors de la présidentielle. Marine Le Pen avait recueilli 58 % des voix au second tour, soit son meilleur score en France. Trois de ses candidats avaient terminé la course en troisième position, aux portes du second tour, lors des législatives la même année. Aux dernières élections européennes, Jordan Bardella avait fait carton plein sur l'île, avec 40,8 % des voix, soit 9 points de plus que la moyenne nationale.

Dans une forme de déni, les nationalistes parlent d'un vote « continental ». Mais la réalité du terrain est plus complexe : «J'ai voté Simeoni à toutes les élections, mais là je ne crois plus dans sa politique,analyse un militant nationaliste qui dit avoir voté RN. J'ai confiance en leur capacité de répondre aux problématiques de pouvoir d'achat, d'insécurité, d'accession à la propriété ou d'immigration.»

Une critique de l'action des autonomistes, en difficulté au moment de faire le bilan de près de dix années de mandature à la tête de la région. Une forme d'usure du pouvoir aussi, alors que Gilles Simeoni a tout misé sur le processus d'autonomie engagé par le gouvernement, quitte à se rapprocher d'Emmanuel Macron dans le cadre des discussions. De quoi susciter les critiques, jusque dans son propre camp.

Certains n'hésitent plus à parler d'un « processus enterré vivant » par les scores du RN au niveau national, le parti étant fortement opposé à l'autonomie de la Corse. Jordan Bardella redoutait même que cette réforme constitutionnelle constitue le «marchepied de l'indépendance».

Gérald Darmanin, le ministre de l'Intérieur, s'était engagé en mars 2022 à discuter de l'avenir de l'île, jusqu'à une potentielle autonomie, quatre mois après l'agression mortelle en prison du militant indépendantiste corse Yvan Colonna, condamné à perpétuité pour l'assassinat du préfet Claude Erignac. Des violentes manifestations avaient alors éclaté sur l'île. Emmanuel Macron avait aussi acté cette réforme constitutionnelle, en septembre 2023, devant l'Assemblée de Corse.

Ces discussions semblent presque oubliées, à l'approche d'un second tour sous tension. «Dimanche, un choix de société s'offre à nous. Voter pour ou contre la Corse» , lance Paul-André Colombani. En toile de fond pour les nationalistes, empêcher le RN de s'enraciner sur l'échiquier politique insulaire. A.G.

L'Humanité
jeudi 4 juillet 2024 342 mots, p. 5

La Macronie fait elle aussi bouclier

Gaël De Santis

renaissance et alliés

Dans la 8e circonscription des Bouches-du-Rhône, le candidat macroniste Jean-Marc Zulesi servira de bouclier contre l'extrême droite. Comme dans 13 des 15 circonscriptions du département, le candidat du RN, ici Romain Tonussi, avec 44,63 % des voix, est arrivé en tête du premier tour. Son score est en progression de 19 points par rapport aux législatives de 2022. Le député sortant, élu du territoire de Salons-de-Provence et Berre-l'Étang depuis 2017, Jean-Marc Zulesi, a obtenu 26,73 % des suffrages. Si la candidate LR Stéphanie Volpini est en perte de vitesse (4,5 %), elle ne s'enferme pas moins dans le « ni, ni » et n'a pas donné d'indication de vote pour le second tour. L'écart à rattraper est donc énorme, mais tout n'est pas perdu, grâce à l'attitude responsable de l'insoumis Alexandre Beddock, qui a obtenu 20 % des voix. Après deux années passées à s'opposer à Jean-Marc Zulesi, il a appelé à faire barrage au RN : « L'arrivée de l'extrême droite au pouvoir constituerait un danger majeur pour notre démocratie. » « Permettez-moi de saluer la décision du candidat du Nouveau Front populaire. Il a décidé de se désister dans le cadre de la triangulaire qui vous a été proposée. Cette décision m'honore. Elle m'oblige aussi pour répondre aux attentes de l'électorat de gauche », a réagi le député sortant. Pour faire mouche, Jean-Marc Zulesi s'en prend au faible ancrage du RN, dont le candidat, dit-il dans le journal la Provence, « ne vit pas dans la circonscription, ne connaît même pas les communes la composant ». Alors qu'il s'agit de battre le RN, dimanche, partout où cela est possible, la Macronie s'est, elle aussi, désistée dans 82 circonscriptions au profit du NFP et des LR, et joue, dans bien des cas, le jeu du barrage. Dans 149 circonscriptions, c'est à Ensemble, la coalition macroniste, qu'échoie la responsabilité de gagner les duels contre le RN. Elle est également qualifiée dans 71 triangulaires, où elle affrontera à la fois le Nouveau Front populaire et le Rassemblement national.

renaissance et alliés

Libération
jeudi 4 juillet 2024 3299 mots, p. 16,17,18

FRANCE

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3 juillet 2024 - Libération (site web)

ROLAND DUMAS Honneurs et scandales du mitterrandisme

PASCALE NIVELLE

FRANCE

Avocat flamboyant et tortueux, homme des basses oeuvres de Mitterrand avant d’être ministre des Affaires étrangères, l’ancien résistant aura fini sa carrière politique dans l’affaire Elf, incarnation des sommets et dérives des années 1980. Il est mort mercredi à 101 ans.

«C e qui est droit, c’est emmerdant», chantonnait Roland Dumas à la fin de sa vie. Une vie comme on en lit dans la Comédie humaine, remplie de gloire et d’opprobre, d’argent et de pouvoir, de femmes et d’intrigues.

A voir l’oeil qui frisait de ce centenaire, dernier prince mitterrandien cloué sur son fauteuil, l’aventure avait sûrement été palpitante. Dans son rez-de-chaussée sombre de l’île Saint-Louis, entouré de ses chers tableaux signés Chagall, Picasso ou Giacometti, il recevait ses visiteurs comme un noble florentin, tendant une main blanche que les hommes redoutaient de briser. «Embrassez-moi», lançait-il aux femmes, toujours charmeur avec son col roulé de cachemire noir et sa chevelure argentée. Puis Roland Dumas remontait le cours de son existence plus sinueuse que la Vienne, rivière de son enfance où il pêchait la truite. Sa mémoire était restée puissante, il en connaissait chaque méandre, pilotait entre les succès et les scandales, la lumière et la pénombre.

Pour le situer au temps de sa splendeur, sachons que son ami Picasso le surnommait Alexandre en hommage aux autres Dumas. Qu’il portait des bottines Berluti à 11 000 francs payées par Elf-Aquitaine. Et que François Mitterrand sonnait «l’ami Roland» à toute heure, même quand il était son ministre des Affaires étrangères. «J’ai un petit service à vous demander.» C’était leur code pour les missions secrètes, raisons d’Etat ou combines déraisonnables.

Face aux chars allemands Très longtemps auparavant, le 23 août 1922. Mitterrand n’a que 6 ans et vit dans la Charente toute proche quand naît à Limoges Roland Dumas, fils de Georges Dumas, limougeaud et fils de paysans, et Elisabeth Lecanuet, normande et fille de paysans. Il est petit foncleur tionnaire, elle mère au foyer de trois enfants. Dans la petite maison de ville, pas de tableaux de maîtres mais le portrait de Léon Blum dans une assiette de porcelaine accrochée au mur de la cuisine. La vie est simple, réglée comme un formulaire de l’octroi, où travaille Georges Dumas, syndicaliste CGT et francmaçon. Lever à 5 heures pour réviser les cours, lecture du Populaire du Centre, tableaux d’honneur, vacances à la ferme grand-maternelle dans le Cotentin.

Chaque mois, rituel immuable, Georges remet sa maigre paye à ses enfants qui l’offrent à leur mère. Fin 1937, le Front populaire bat de l’aile mais Dumas père y croit encore. «Souviens-toi de cet homme», dit-il à son fils de 14 ans, qu’il a entraîné à un meeting de Léon Blum à Limoges. La même année, la famille monte à Paris pour l’Exposition universelle.

Au pavillon de l’Espagne, Roland reste en arrêt devant une toile de huit mètres sur quatre, Guernica de Picasso. En 1981, dans presqu’un demi-siècle, il sera l’exécuteur testamentaire du peintre, chargé de l’envoi du tableau à Madrid, capitale délivrée du franquisme. Pour l’heure, la guerre d’Espagne et les Brigades internationales, promesses d’aventures, le fascinent. A voir les oriflammes à croix gammées sur le pavillon allemand, il pressent que le temps des cerises n’est pas fait pour durer.

En 1942, envoyé par son père étudier le droit et les sciences politiques, il est à Lyon. La Résistance s’y est implantée en même temps que la riposte allemande incarnée par Klaus Barbie, chef de la Gestapo. Georges, gaulliste de la première heure, a mis son fils en contact avec le père Sage, ancien copain de régiment de la guerre de 14. L’abbé fournit des certificats de baptêmes aux Juifs qui veulent passer en Suisse, Roland et ses amis étudiants font franchir la frontière. En mai 1942, bien que déjà mélomane, il participe à des manifestations contre la venue de la Philharmonie de Berlin à Lyon. Cela lui vaut d’être arrêté et transféré au centre d’internement du fort Barraux dans l’Isère. Il en sort après quelques semaines, grâce à l’abbé Sage, pour rejoindre les Chantiers de jeunesse de Pétain dans l’Allier.

Blouson de cuir, béret et pantalon vert, les copains partent en chantant pour le STO en Allemagne. Grâce à son père, qui deviendra bientôt chef de l’Armée secrète en Limousin, Roland Dumas s’exfiltre et entame une double vie à Limoges, employé au Commissariat général de la main-d’oeuvre et petite main de la Résistance. Quelques mois plus tard, il se retranche à Paris, devenu Robert Faure, né à Bourges et inscrit à la faculté de droit. C’est là que tombe la pire des nouvelles. Le 26 mars 1944, Georges, son père adoré a été arrêté et fusillé par la Gestapo à Brantôme (Dordogne). L’été suivant, Roland Dumas est sur les barricades du boulevard Raspail, face aux chars allemands. Après la Libération, chargé de famille, il n’aura plus qu’une idée en tête, vivre et réussir.

Jeune Don Juan En 1950, c’est la vie de bohème. Avocat sans le sou, séparé d’une première épouse grecque, Théodora, et remis en ménage avec une diva d’opérette, Maria Murano, Roland Dumas est fou de bel canto. En 1994, il sera président d’honneur d’Operalia, et sa maîtresse Christine Deviers-Joncour la trésorière. Cette association dévolue à la promotion des jeunes talents lyriques attirera l’oeil des juges Eva Joly et Laurence Vichnievsky, parties à la recherche du trésor d’Elf disparu… Mais on en est encore à l’âge d’or, l’ascension d’un jeune Don Juan dans les années 50. Entre deux répétitions de sa belle à l’Opéra-Co- mique, Roland Dumas pige pour une petite agence de presse économique en rêvant de devenir un ténor du barreau. La Résistance et un vieil ami de son père, Georges Guingouin, vont se rappeler à lui. Stagiaire chez un avocat parisien peu connu, il reçoit le dossier de ce résistant communiste, maire de Limoges, compagnon de la Libération en 1945. De héros, Guinguoin est devenu un chef criminel, traîné en justice et dans les hôpitaux psychia- triques, accusé d’avoir liquidé des camarades dans le maquis et fait disparaître les témoins. Hormis de rares Parisiens, François Mauriac ou Claude Bourdet, de France Observateur, personne n’a pris sa défense. Le dossier, plombé par les règlements de comptes de l’épuration, est trop lourd pour le petit cabinet d’avocats de Roland Dumas, qui fait appel à une pointure du barreau, Henry Torrès. Celui-ci délègue l’affaire à un jeune stagiaire prometteur de son cabinet, Robert Badinter. En 1953, Robert et Roland se retrouvent dans un train pour Limoges. Aucun des deux n’a encore jamais plaidé, ils vont reprendre l’enquête, retrouver des témoins et Roland Dumas finira par arracher un non-lieu en 1959.

L’affaire est le début d’un long compagnonnage, qui les fera se retrouver au Conseil des ministres, l’un garde des Sceaux, l’autre ministre des Affaires Etrangères. Les deux avocats de la mitterrandie ont beaucoup en commun. Mondains, ambitieux, beaux garçons, respectivement épris d’une cantatrice (Maria Murano) et d’une actrice (Anne Vernon), ils épouseront des héritières, Anne-Marie Lillet, fortune bordelaise, et Elisabeth Bleustein-Blanchet, qui succédera à son père au conseil de surveillance de Publicis. De milieu modeste, ils ont chacun perdu leur père pendant la guerre et ont une revanche à prendre sur la vie. Dans les prétoires, ces deux avocats se disputeront bientôt les dossiers de célébrités et les héritages prestigieux. Dans les salons, ils feront la cour à Carmen Tessier, la chroniqueuse des «Potins de la commère» de France-Soir, qui les introduit à Villennes chez les Lazarreff et les Bleustein-Blanchet, où se croisent les puissants autour des tables de ping-pong et des courts de tennis.

Dans les cercles mitterrandiens, ils se disputeront les faveurs du prince. Mitterrand, cachottier notoire, saura les mettre en concurrence et utiliser chacun pour ses qualités. Ils s’épiaient de loin : «Tu vois le patron ?» demandaient-ils innocemment quand ils se croisaient. A la fin du siècle, un bon mot de Roger-Patrice Pelat, l’industriel ami du Président, fera le tour du PS, où Roland Dumas n’est pas en odeur de sainteté : «Mitterrand a deux avocats, Badinter pour le droit et Dumas pour le tordu.» A cette époque, à mesure que la cote de Badinter s’élève, celle de Dumas sombre. Leur dernier moment d’intimité aura lieu dans un petit avion militaire en route pour Jarnac en janvier 1996. Côte à côte devant le cercueil de François Mitterrand, l’ancien président du Conseil constitutionnel Robert Badinter, auréolé à jamais de son combat contre la peine de mort, et Roland Dumas, qui lui a succédé l’année précédente à l’assemblée des «sages». Ils ne s’adressent pas la parole pendant le vol : Badinter discute avec Anne Pingeot, Dumas avec Danielle Mitterrand, chacun dans le rôle attribué par Mitterrand. A Roland, les visites à Latché, dans la famille légitime. A Robert, les réveillons dans les palaces en Egypte avec la famille morganatique. «L’ambiance était lugubre dans cet avion, nous a raconté Roland Dumas, Robert était très distant avec moi, nous étions en rivalité.» «Choquer le bourgeois» Sous la IVe République, Roland Dumas a encore une bonne longueur d’avance dans l’estime de François Mitterrand. Aux législatives de 1956, il a réussi à monter en quelques jours une liste attrape-tout à Limoges, qui mélange des socialistes, des communistes, des francs-maçons, des dissidents de tous bords. Même Pierre Poujade, héraut populiste, a appelé à voter pour lui. Bluffé, Mitterrand, garde des Sceaux du gouvernement Guy Mollet, l’a appelé le soir de son élection pour le féliciter et lui demander de devenir son avocat. Ils vont se revoir souvent, partageront le goût pour les femmes, la peinture, les livres, le pouvoir. Sans jamais évoquer ce qui les oppose, l’Algérie encore française. Numéro 3 du gouvernement pendant le conflit, Mitterrand fait tomber les têtes de militants FLN et s’oppose mollement à la torture.

A l’Assemblée, le député de la Haute-Vienne, anticolonialiste et toujours hanté par la Gestapo, exhorte les appelés du contingent à déserter. Cela n’empêche pas la complicité dans le cercle privé. En 2018, effeuillant Suite page 18 Suite de la page 17 sa mémoire, Roland Dumas nous a confié un épisode qui résume sa relation avec le Président. Au milieu des années 90, un manuscrit de l’écrivain Jean-Edern Hallier, l’Honneur perdu de François Mitterrand, qui révélait sa double vie et l’existence de sa fille Mazarine, circulait chez les éditeurs parisiens. La veille de la publication, Roland Dumas s’est procuré un exemplaire et a foncé à l’Elysée le montrer à Mitterrand. «Il tournait les pages en disant : “Salopard, salopard.” Puis il a levé les yeux et m’a dit : “Roland, je vais te demander un dernier service. Va voir Danielle et montre-lui le livre.” J’y suis allé, très embarrassé, mais elle m’a arrêté tout de suite : “C’est inutile, je sais tout depuis le début.” Ils n’en avaient jamais parlé !» En octobre 1959, Roland Dumas soutient François Mitterrand pendant sa traversée du désert. L’ancien ministre, qui n’est plus que sénateur-maire socialiste de Château- Chinon depuis le retour du général de Gaulle, s’est entouré d’une petite dizaine de fidèles, qui se serrent les coudes. Lors de la lamentable affaire du faux attentat des jardins de l’Observatoire, qui menace de couler définitivement son mentor, Dumas vient plaider sa cause au Sénat. «Un choix judiciaire autant que politique, expliquera-t-il en 2011 dans un livre de souvenirs (1). Je lui suis resté fidèle, tout le monde ne peut pas en dire autant.» En 1965, François Mitterrand se présente à la présidentielle et Roland Dumas est à la manoeuvre. Il fédère les antigaullistes, négocie le soutien des communistes et même, au deuxième tour, celui du candidat d’extrême droite, l’avocat Jean-Louis Tixier-Vignancour. Le scénario se répétera en 1988 quand François Mitterrand sollicitera un second mandat. Roland Dumas dînera avec un ex-collabo membre du bureau politique du FN, Roland Gaucher, pour s’assurer que Jean-Marie Le Pen combattra Chirac et non son ami François.

«Du côté du Diable» Pendant la longue marche de Mitterrand, Dumas construit son nid et son carnet d’adresses. Il vit à deux pas des Mitterand rue de Bièvre et a établi son cabinet sur l’île Saint-Louis, dans l’ancien atelier de Camille Claudel. Sa carrière d’avocat décolle. Associé un temps avec Jean- Marc Varaut, royaliste aux sympathies très à droite, il est aussi l’ami de Jacques Vergès, avocat de l’extrême gauche et du FLN. En pleine guerre d’Algérie, tous deux jouent la provocation au procès des porteurs de valises. Vergès défend le FLN, Dumas, Francis Jeanson, le chef du réseau, ils sèchent les audiences et n’hésitent pas à produire des faux, comme cette lettre de Jean-Paul Sartre, écrite au bistrot : «Si le FLN me demande de transporter des armes, je le ferai.» Dandy toujours, il se défendra en souriant : «J’aime choquer le bourgeois.» Et les socialistes, pourrait-on ajouter.

Trop mondain, trop libertin, trop individualiste, l’amateur de bel canto n’est pas en odeur de sainteté chez les militants en velours côtelé. On lui reproche ses amitiés éclectiques, sa proximité avec le groupe des 21, une association d’hommes politiques à laquelle appartient aussi Charles Pasqua, le grognard gaulliste. Il ignore les critiques, invoque les liens troubles et indéfectibles de la Résistance : «Des Croix de feu, des types d’extrême droite, nous avaient rejoints. Au même moment, avec mon père, nous étions allés voir un député SFIO pour le convaincre de prendre la tête d’un maquis. Il avait refusé, disant qu’il fallait faire confiance au Maréchal. Tout est plus complexe qu’on veut le croire.» A chaque élection, François Mitterrand, qui n’est pas en reste en termes d’amitiés tortueuses, intervient pour lui trouver des circons - criptions en or. Brive-La-Gaillarde en 1967, Périgueux en 1981.

Dans les années 60, Dumas fait son nid et sa pelote. Ami de Chagall, de Giacometti et du marchand art Daniel- Henry Kahnweiler, il défend leurs intérêts devant la justice, liquide les successions et se paie parfois en nature. A 40 ans, au faîte de son charme, il est marié avec Anne- Marie Lillet, héritière du Bordelais avec laquelle il aura trois enfants, dont l’un, Damien, a pour parrain François Mitterrand. Roland Dumas est riche, il aime l’argent et ne s’en cache pas : «J’en ai manqué dans ma jeunesse… Il faut en avoir pour être libre», dit-il au Monde. Dans les années 80, à l’occasion d’un cambriolage dans sa maison de Saint-Selve (Gironde), les policiers découvriront avec ébahissement sa collection d’art. Franc-maçon, socialiste, diva du barreau, Dumas a monté les marches du pouvoir quatre à quatre. En vingt ans, son palmarès d’avocat couvre l’histoire de France. Souvent «du côté du Diable», aimet-il dire, il enchaîne les affaires : Ben Barka (1965), Markovitch (1968), Abou Daoud, cerveau de la prise d’otages de Munich (1972), l’assassinat du prince de Broglie (1976). Diamants de Bokassa, plombiers du Canard enchaîné, affaire Foccart, Dumas bétonne sa carrière tout en minant celle de Giscard, que François Mitterrand battra de justesse en 1981. Entre les deux tours de la présidentielle sort opportunément l’affaire Papon, dont certains estiment qu’elle a été décisive dans la victoire de Mitterrand. Le dossier d’accusation, qui cible le ministre du Budget de Raymond Barre, a été apporté par un ancien résistant communiste du Sud-Ouest, vieille connaissance de Georges Guinguoin, le premier client de Roland Dumas… «Naufrage» Le 21 mai 1981, rose à la main, François Mitterrand remonte la rue Soufflot jusqu’au Panthéon. Roland Dumas est au premier rang, dans un éclatant costume crème. Son ami Plácido Domingo fait s’envoler la Marseillaise dans les aigus. L’avocat est certain, à cet instant, d’entrer au Conseil des ministres. Mais il reste sur la touche. L’avocat Dumas vient d’obtenir la réouverture d’un cercle de jeux contrôlé par la pègre, l’heure n’est pas au mélange des genres dans l’euphorie qui rappelle celle du Front populaire. Blessé, il assiste à la nomination éclatante de Robert Badinter à la Justice, («toute ma vie j’y avais songé», confiera-t-il). Mais il continue de servir. Mitterrand, méfiant à l’égard des diplomates, lui confie des missions officieuses auprès de dictateurs que le Quai d’Orsay tient à distance.

Roland Dumas ne s’embarrasse pas d’états d’âme. Il rencontre Hafez al- Assad, console son ancien client Omar Bongo de l’arrivée des socialistes en France, se rapproche de Kadhafi. Bientôt, il a ses entrées dans la Françafrique. En 1983, la vague rose retombée, il entre enfin mais par la petite porte au Quai d’Orsay, ministre des Affaires européennes. Un an plus tard, il devient le patron controversé de la diplomatie française. Adepte de la realpolitik, il ne rend de comptes qu’à son ami François Mitterrand. A ce poste, dira-t-il, «on ne rencontre pas que des curés ou des papes… ou alors on démissionne». Ministre des Affaires étrangères jusqu’en 1986, année où il se fait réélire et nommer président de la commission des affaires étrangères à l’Assemblée grâce aux voix du FN. Reconduit en 1988 au Quai d’Orsay, il y reste jusqu’en 1993, année du traité de Maastricht. Puis il succède à Robert Badinter au Conseil constitutionnel, dont il démissionnera en 2000 sous les sifflets de l’affaire Elf. La mort de Mitterrand, en 1996, a signé la fin de partie pour Roland Dumas, le laissant sans filet. Sans personne désormais pour le défendre ou le mettre en garde, il continue de prendre des risques. Mais c’est du banc des accusés qu’il suit les procès. L’affaire Elf, concentré de corruption et de marivaudage, le montre en train de valser avec des millions en compagnie de sa maîtresse Christine Deviers-Joncour. Il sera condamné en première instance à six mois ferme et relaxé en appel en 2003. La succession Giacometti (douze mois avec sursis et 150 000 euros d’amende) lève le voile sur sa collection d’art.

Roland Dumas semble définitivement passé de l’autre côté du prétoire, mis au banc de l’histoire. Mais cette séquence judiciaire terminée, il reprend du service au barreau, pour ses anciennes connaissances africaines, Laurent Gbagbo notamment. A 80 ans passés, lâché par tous, l’ancien ministre continue de sillonner la planète, appuyé sur la canne de son père. Mais ce n’est plus pour le bien des socialistes. Le fils de Georges Dumas, le maquisard dont une rue porte le nom à Limoge, flirte avec la droite extrême. Il s’affiche avec Dieudonné, Bruno Gollnisch, Jany Le Pen… Les vieux compagnons de route de Mitterrand n’ont plus qu’un mot à la bouche, «naufrage». Dans ses dernières années, incapable de se lever de son grand fauteuil de ministre, entouré de photos de lui avec Gorbatchev et Reagan dans son repaire du quai Bourbon, le vieux séducteur à la mèche blanche continuait de sourire. L’air de dire : «On s’est tant amusé.» (1) Coups et Blessures, le Cherche Midi, 2011.

«Mitterrand a deux avocats, Badinter pour le droit et Dumas pour le tordu.» Roger-Patrice Pelat industriel proche de François Mitterrand, dans les années 90 En 1981, il est certain d’entrer au gouvernement mais il reste sur la touche et assiste, blessé, à la nomination éclatante de Robert Badinter.

Libération
jeudi 4 juillet 2024 2082 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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3 juillet 2024 - Libération (site web)

RN Dans l’électorat féminin, la duperie a payé

ANNE-SOPHIE LECHEVALLIER; JOHANNA LUYSSEN

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Comment expliquer le vote grandissant des femmes pour un parti qui a toujours joué contre leurs intérêts ? Dans le bassin minier du Pas-de-Calais, où le RN a fait jusqu’à 70 % au premier tour des législatives, les électrices voient dans l’extrême droite un remède aux fins de mois difficiles, sans se préoccuper de son projet sociétal.

«T raditionnelle distribution de roses offertes par la municipalité ce matin sur le marché de Bruayla-Buissière pour la fête des mères ! Un bonheur de voir vos sourires. Bonne fête à toutes les mamans !» Sur la page Facebook de Ludovic Pajot, le post est enthousiaste, les commentaires laudateurs. Le 26 mai, le maire RN de cette petite ville minière du Pas-de-Calais, 22 000 habitants, distribuait quantité de fleurs aux mères de famille. A l’hôtel de ville depuis 2020, Ludovic Pajot «fait des choses qui se voient», comme le formule Véronique Laurent, coordinatrice de la Maison des échanges. Claudine, 70 ans, une habituée de cette association solidaire locale, a reçu deux roses le 26 mai. L’initiative l’enchante, comme tout ce que fait monsieur le maire. A trois jours du premier tour des législatives, la retraitée hésite avant de dévoiler son vote RN. Les mains posées sur la toile cirée, après une collation café-gaufres typique du Nord, elle évoque son suffrage avec des accents féministes : «On nous a donné le droit de vote : je le prends.» Clame son indépendance : «On n’écoute pas les maris.» Puis cette fille de mineur polonais plante son regard bleu roi dans le nôtre et lâche : «On voudrait du changement.» Elle n’est pas la seule à plébisciter le RN. Bruay-la-Buissière a voté à 66,91 % pour leur candidat, Thierry Frappé, élu dès le premier tour. Comme aux élections européennes, Bruay et les communes alentour ont enregistré des scores RN de 60 % à 70 %, parmi les plus élevés de France.

«RIEN DANS LE CHARIOT» Ce mercredi de juin, sous un soleil de plomb, les familles sont nombreuses à faire la queue devant la piscine art déco Roger-Salengro. Sophie, infirmière de 39 ans, est petite-fille de mineurs, femme de policier. Après avoir longtemps voté à droite, elle apporte sa voix au RN depuis quinze ans «parce qu’on n’a pas encore essayé cette voie-là». Elle en espère, comme Claudine, «un grand changement». Elle est favorable à la «suppression de l’aide médicale d’Etat parce que les étrangers ont droit à tout», puis tient à ajouter : «Je ne suis pas raciste, simplement faut que ça bouge.» Les droits des femmes, elle n’en parle pas. On lui lit les propos du député RN Jocelyn Dessigny, tenus à l’Assemblée nationale en septembre : «Nous, nous partons du principe qu’une mère au foyer, elle est peutêtre mieux à la maison à s’occuper des enfants.» Elle écarquille les yeux. «Je ne savais pas qu’ils disaient cela. Non, je ne suis pas favorable à ce que les femmes restent au foyer.» Et enchaîne sur le Covid et les primes qu’elle n’a pas touchées.

A la Maison des échanges, Thérèse-Marie, 60 ans, reste elle aussi bouche bée face à la citation de Dessigny : «Ah ben non, je suis pas sûre, là.» Au chômage après des boulots d’hôtesse de caisse ou d’auxiliaire de vie, fatiguée par le travail de nuit, elle vote RN parce qu’elle en a «marre de la vie trop chère». Rencontrées sur le parking d’Action, dans la vaste zone commerciale de la Porte Nord, Laëtitia et Mélanie, 46 et 30 ans, toutes deux électrices RN, ne disent pas autre chose : «On n’a rien dans le chariot, ça pique. On espère qu’ils seront les meilleurs pour ça.» Dans une ville où le taux de chômage avoisine les 24 % et le taux de pauvreté atteint 29 % selon l’Insee, la question sociale recouvre les autres. Chez les plus jeunes aussi. «La précarité économique fait partie de leurs urgences, analyse la sociologue Yaëlle Amsellem-Mainguy, autrice des Filles du coin : vivre et grandir en milieu rural (Presses de Sciences-Po, 2021). Le coût de l’essence et de l’énergie, la nécessité de s’insérer dans la vie active et de s’en sortir passent devant tout le reste. Ce qui ne les empêche pas d’avoir des aspirations féministes, elles veulent accéder à l’emploi, être autonomes de leur famille et de leur conjoint, leurs discours sont marqués par une inacceptation des violences conjugales comme les autres femmes de leur génération. Mais elles ne vont pas forcément coder tout cela dans le féminisme, elles mettent rarement les sujets dans des cases politiques.» A dix minutes de là en voiture, près d’une heure en bus, Marles-les-Mi- Suite page 4 Suite de la page 3 Mer du Calais PASDE CALAIS Manche Bruay-la-Buissière SOMME 20 nes, 5 000 habitants. La mairie reste socialiste et le RN a recueilli les deux tiers des suffrages aux deux dernières élections. Les commerçants appellent leurs clients par leurs prénoms, mais, à la boulangerie, au tabac presse, au salon de coiffure, à l’agence d’assurances, tous ont choisi de ne pas parler politique. «Je préfère dire que je n’ai pas d’opinion, sinon je ferais fuir les clients», confesse l’un d’eux. Une restauratrice, qui garde son vote pour elle, explique la flambée RN par «le ras-le-bol social», «les impôts et l’inflation». Ce qu’il propose pour les femmes ? «C’est très accentué par les médias. Personne ne parle de cela ici. Ils n’en ont rien à secouer de l’avortement. C’est secondaire par rapport au portefeuille.» A Bruay comme ailleurs, le vote RN n’est plus si genré. Ce que les scientifiques appellent le «radical right gender gap» – la différence entre hommes et femmes dans le vote en faveur de l’extrême droite – s’estompe depuis quelques années (lire ci-contre). Dans un passage de son livre publié en mai, Des électeurs ordinaires (Seuil), le sociologue Félicien Faury décèle dans ce «basculement d’un nombre croissant de femmes vers l’extrême droite» un possible «effet insoupçonné du néolibéralisme et du démantèlement de l’Etat-providence». Janine Mossuz-Lavau, directrice de recherche émérite au Cevipof de Sciences-Po et au CNRS, cite «l’effet Marine Le Pen». «Elle s’est présentée comme une femme comme les autres, divorcée, élevant seule ses enfants.» Loin d’un Jean-Marie Le Pen volontiers misogyne, elle a contribué à rendre le parti «moins dissuasif» auprès d’un électorat féminin.

Chercheuse postdoctorale au CNRS et au laboratoire Printemps de l’université Paris-Saclay, Anja Durovic observe que le RN a ajusté son discours : «Alors que chez les électeurs masculins du parti on observe un conservatisme social sur les questions d’égalité femmes-hommes et LGBT +, à l’inverse, chez ses électrices, la tolérance face à ces sujets est plus importante.» Cela conduit le RN à «jouer sur les deux tableaux». Car, de fait, ce qui est proposé aux femmes n’a guère changé (lire ci-contre). «C’est un parti qui fait reculer l’égalité, les droits de femmes et remet en cause leur liberté de disposer de leurs corps, résume Karima Delli, eurodéputée aet conseillère régionale des Hautsde-France. Ils voient les femmes comme des mères de famille avant tout.» «JOURNAL DE PROPAGANDE» A Bruay, dans ce qui reste de l’opposition politique après quatre ans de pouvoir de l’extrême droite, la distribution de fleurs ne passe toujours pas. «Les gens ont oublié ce qu’était le RN, ils donnent des roses sur le marché pour la fête des mères, distribuent des pizzas, se désole Samuel Courtin, 20 ans, étudiant infirmier et militant de gauche. Ma meilleure amie vote RN. Les droits des femmes, ce n’est pas ce qu’elle voit. Le travail de dédiabolisation a fonctionné.» Ce jour-là, plusieurs membres du collectif Ensemble pour Bruay se retrouvent dans le salon de Marlène Rotar-Zingiro, élue d’opposition écologiste, pour préparer le conseil municipal du lendemain autour de verres de bissap.

Ils racontent, comme d’autres, comment le RN étend son pouvoir. Cela se joue sur la page Facebook de la ville, qui compte plus d’abonnés (35 000) que d’habitants. Sous les (très) nombreuses publications quotidiennes, les opposants ont vu leurs commentaires disparaître, quand leurs comptes ne sont pas bloqués. Cela se passe aussi dans le bulletin municipal, où les oppositions ont renoncé à publier le moindre texte. «Ils ne nous laissent Nord BEL.

que quelques lignes pour écrire, témoigne l’élue. Ce bulletin est devenu un journal de propagande. Une fois au pouvoir, ils ne laissent plus la place aux autres.» Cette fille de mineur a grandi dans un coron, au sein d’une famille venue de Slovénie et de Pologne. Un père communiste qui était de toutes les grèves et une mère cuisinière qui l’a encouragée «à faire des études pour ne pas dépendre des hommes». La lecture de René Dumont la décide à s’engager en politique ; un séjour en Ecosse lui fait rencontrer le mouvement féministe des années 70. L’ancienne enseignante a fait partie de l’opposition de gauche quand socialistes et communistes NORD Arras km étaient au pouvoir à Bruay, elle se souvient de les avoir avertis après l’élection de Pajot comme député en 2017 : «Il faut repartir à zéro, vous n’avez pas été assez présents. Le futur maire, lui, était partout.» La gauche divisée a fini par se rassembler au second tour. Trop tard, Ludovic Pajot a été élu le 28 juin 2020. Depuis, tout est différent.

Cette ancienne du Mouvement pour la liberté de l’avortement et la contraception a été prise pour cible pendant un conseil municipal d’octobre 2022. «Ils m’ont coupé le micro.

J’ai continué à parler. Le maire m’a traitée d’hystérique.» Un air de déjà-vu : dans Libération, mercredi, la secrétaire générale des écolo gistes, Marine Tondelier, elle aussi élue d’opposition dans une autre ville RN du Pas-de-Calais, Hénin-Beaumont, racontait «les humiliations, les insultes, le mépris, les micros coupés à chaque conseil municipal, les mensonges dans le journal local». Contacté, Ludovic Pajot n’a pas répondu à nos sollicitations.

BITUME ET BACS À FLEURS Aujourd’hui, à Bruay, les habitants se réjouissent du bitume tout neuf, des bacs à fleurs et des multiples attentions. La ville est équipée de 100 caméras de vidéosurveillance et compte en avoir le double l’année prochaine, un nombre proche des standards de la Côte d’Azur. La ville organise des élections de Miss, comme à Hénin-Beaumont, et souhaite faire passer le cinéma d’art et essai, les Etoiles, sous contrôle communal, ce qui lui donnerait, craignent les opposants, plus de pouvoir sur la programmation. Le centre social a été liquidé depuis que la ville a décidé de reprendre sous sa tutelle le service jeunesse et de réduire le financement de PartAges, qui en avait la délégation.

Cette association d’éducation populaire, qui faisait notamment de la prévention et de l’éducation à la sexualité, travaillait avec le Planning familial, accueillait parents et enfants, ados compris, de toutes orientations sexuelles. «Quand on est passés RN, on est devenus une cible politique, raconte Nicolas, éducateur. A un moment, j’ai eu le sentiment d’être traité par la mairie comme un salarié d’un parti politique d’opposition, plus comme celui d’une association.» Ancien ouvrier qui a vu tant de ses collègues basculer à l’extrême droite, Nicolas fait partie des licenciés. Il ne sait pas de quoi demain sera fait.

Maggie Deleglise, militante féministe de 42 ans, ne sait pas non plus de quoi demain sera fait. Cette petite-fille de mineur polonais fermera en septembre son café solidaire, le Bookkafé, ouvert en 2016, décoré avec des autocollants de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT et du Mouvement de libération des femmes. Les clients ont déserté. «J’ai mis beaucoup de choses dans ce lieu. Je voulais changer le monde, recréer du lien.» Le soir de l’élection du maire, ses clients ont pleuré. «Au début, on se dit qu’on ne va pas se laisser faire, et puis ça retombe. Cette peur que je ressens, elle est inexplicable. Ils n’interdisent rien, il n’y a rien de visible.» Rien de visible, jusqu’au lendemain des élections européennes. Pour la première fois, la façade du Bookkafé a été taguée. Une croix celtique, symbole des suprémacistes. Un gros coeur orange l’a recouverte.

Le Monde
Idées, jeudi 4 juillet 2024 1142 mots, p. 30
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3 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen Le front républicain à la merci des abstentionnistes

Les deux politistes soulignent qu’après une forte participation au premier tour l’abstention pourrait faire son retour au second. Certains électeurs indiquent en effet qu’ils bouderont les urnes si leur candidat n’est plus en lice le 7 juillet

Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen

Le Rassemblement national (RN) est aux portes du pouvoir, après un scrutin marqué par une remobilisation massive des électeurs. On n’avait jamais autant voté pour des législatives depuis 1997 : 32,9 millions de citoyens se sont rendus aux urnes, soit 66,7 % des inscrits quand, depuis vingt ans, moins d’un citoyen sur deux prenait part au choix de son député.

Le regain de participation a eu pour premier effet l’élection, dès le premier tour, de 76 députés, contre seulement 5 en 2022 et 4 en 2017. Symboliques des dynamiques portées par une campagne éclair, ces victoires immédiates donnent à voir la force des espoirs soudainement placés en l’imminence d’une alternance politique par des électeurs dont les projets de société sont aux antipodes. Elles consacrent ainsi 38 députés RN et 32 députés du Nouveau Front populaire (NFP), élus dès le 30 juin dans des territoires dont certains enregistrent pourtant régulièrement des records d’abstention. Massive, la mobilisation a donc aussi été moins marquée que d’ordinaire par les inégalités sociodémographiques de participation électorale.

Pour être significative de la recomposition du paysage politique en train de se produire, la capacité du RN et du NFP à faire bastion ne doit cependant pas créer de trompe-l’œil quant à l’issue du scrutin. Dans 307 circonscriptions, la forte participation a profité aux trois camps politiques, permettant à chacun de maintenir son candidat au second tour. Sans désistement destiné à faire barrage, ces territoires où le second tour aurait toutes les chances de ressembler au premier en termes de rapports de force verraient, dans la plupart des cas, le RN l’emporter. Il bénéficierait en moyenne de plus de 4 points d’avance sur la gauche et bien plus encore sur les candidats d’Ensemble. Le mode de scrutin y aurait donc pour effet qu’à l’Assemblée la majorité d’électeurs de gauche et du centre serait désormais représentée par un député d’extrême droite.

Si, malgré cela, l’issue du scrutin reste à ce jour très incertaine, c’est d’une part parce que le nombre de triangulaires a drastiquement baissé du fait des désistements. C’est d’autre part parce que le comportement des électeurs dont le candidat a été éliminé à l’issue du premier tour ou se sera désisté reste très hésitant. Dans tous les cas cependant, ce sont les reports de voix du NFP vers Ensemble et d’Ensemble vers le NFP qui feront, ou non, le basculement du Parlement.

Interrogés la veille du 30 juin par l’institut Cluster 17 sur ce que pourrait être leur comportement au deuxième tour dans l’hypothèse où leur candidat ne serait plus présent, environ 6 électeurs de la majorité présidentielle sur 10 envisageaient de s’abstenir, 3 de voter en faveur du NFP et 1 en faveur du RN. De manière assez symétrique, plus de 5 électeurs du NFP sur 10 envisageaient de ne pas choisir entre un candidat RN et un candidat Ensemble dans un second tour sans candidat issu de leur camp, contre 4 qui se déclaraient disposés à activer la logique du barrage républicain. Il faut bien se rendre compte du nombre d’électeurs concernés : les abstentionnistes faisant pour l’instant défaut au front républicain représentent près d’un quart des électeurs.

Réalisée juste avant le premier tour, donc sans prendre en compte ni l’effet de l’annonce des résultats ni celui des appels à désistement ou à ralliement émanant des candidats, cette enquête a le mérite de montrer que, en l’absence de tout dispositif d’incitation ou de correction des résultats du 30 juin, la logique de l’abstention politique au deuxième tour conduirait inévitablement à une majorité absolue pour le RN associé aux ciottistes. Mais si ces électeurs qui imaginaient jusqu’à dimanche soir s’abstenir décidaient finalement de voter en faveur du candidat républicain resté en lice, alors le rapport de force politique pourrait encore totalement s’inverser.

Complexité des messages

Dans un contexte où les frontières des organisations sont brouillées et où les repères fournis aux citoyens pour se prononcer font défaut, rien ne garantit que les appels au désistement puis au vote républicain émanant des états-majors politiques seront suivis d’effets : les premiers par les candidats de chaque camp dans les circonscriptions, les seconds par leurs électeurs du premier tour.

A gauche, si les principaux leaders du NFP ont annoncé le désistement systématique des candidats arrivés en troisième position, l’étape supplémentaire de l’appel au vote en faveur du candidat républicain qui fait face au RN reste difficile à franchir, quand bien même elle est indispensable pour faire barrage. Echaudés par la pratique du front républicain dans les urnes en 2017 et en 2022, les électeurs de gauche ont nourri un fort rejet à l’égard du président de la République et de son évolution qu’ils perçoivent comme droitière, ce qui accroît sans doute, pour nombre d’entre eux, le coût à payer en 2024 pour empêcher le RN d’accéder au pouvoir.

Au sein de l’espace centriste, la présence persistante de Jean-Luc Mélenchon sur le devant de la scène nuit au report de l’électorat modéré sur les candidats du NFP. Le RN l’a d’ailleurs bien compris, qui cherche à imposer comme narratif de second tour l’idée d’un duel qui l’opposerait à Jean-Luc Mélenchon et à « l’extrême gauche ».

La complexité des messages adressés par plusieurs figures de la majorité présidentielle au soir du premier tour est sans doute aussi insuffisante à contrebalancer le narratif d’équivalence construit au cours des trois semaines de campagne entre l’union de la gauche et l’extrême droite ; ce narratif étant bien évidemment porteur d’abstention au moment où les électeurs modérés sont amenés à choisir entre un candidat du RN et un candidat du NFP.

Reste donc à savoir si les messages adressés au cours de la semaine à venir seront suffisamment clairs et efficaces pour convaincre une partie de ces nombreux électeurs déboussolés et encore très hésitants de donner vie dans les urnes à un front progressiste et démocrate seul à même d’empêcher le RN d’accéder au pouvoir. Tous ces hésitants vont-ils rester abstentionnistes ou se décideront-ils à voter dans une logique de moindre mal ? Là est la question.

Libération
jeudi 4 juillet 2024 1136 mots, p. 8,9

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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3 juillet 2024 - Libération (site web)

Pour la macronie, les complications d’une coalition

JEAN-BAPTISTE DAOULAS ; LAURE EQUY

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Sur le perron de l’Elysée, les trois premiers à s’échapper du Conseil des ministres mercredi à 11 h 30 connaissent des sorts différents. Marie Lebec (Relations avec le Parlement) est bien partie pour être réélue députée dans les Yvelines, Stanislas Guérini (Fonction publique) est en difficulté à Paris et Patricia Mirallès (Anciens Combattants) s’est désistée dans l’Hérault pour faire barrage au RN. Etait-ce le dernier Conseil du gouvernement de Gabriel Attal ? Les ministres pourraient être convoqués une ultime fois dans la foulée du second tour. «Mais pas sûr que ce soit maintenu», jauge un conseiller de l’exécutif. «La consigne, c’est de ne pas parler de l’après-7 juillet !» renchérit un autre.

MARGES RÉDUITES A mesure que les 216 désistements entre les candidats du Nouveau Front populaire et du bloc central s’égrenaient lundi et mardi, limitant le risque d’une majorité absolue RN, les ministres et leurs collaborateurs ont évolué dans leurs tourments. La crainte d’organiser des passations de pouvoir avec Jordan Bardella et ses ministres les tenaille un peu moins, mais ils cogitent sur les scénarios alternatifs. Emmanuel Macron mettra-t-il quand même Bardella au défi de constituer un gouvernement si le RN et ses alliés obtiennent moins de 270 députés, barre sous laquelle Marine Le Pen a averti que son parti refuserait Matignon ? «Ils feraient une erreur historique en déclinant, pointe un proche du Président. Un refus d’obstacle terrible.» L’idée émerge d’une coalition alternative, faite de carpes NFP et de lapins centristes, complétée de mouches du coche Les Républicains. Un «gouvernement provisoire» aux marges réduites pour sauver l’essentiel, allant des communistes aux gaullistes, selon la référence très «1944» convoquée par le président LR de la région Hauts-de- France, Xavier Bertrand. «Soit le pouvoir sera entre les mains d’un gouvernement d’extrême droite, soit le pouvoir sera au Parlement», a exposé Attal sur France Inter mercredi. «Une alliance du déshonneur dans un sens comme dans l’autre», répète Bardella, trop heureux d’accuser les vieux partis de se liguer contre les électeurs RN.

Marine Le Pen a déjà joué sur la fibre complotiste mardi et accusé Emmanuel Macron de «coup d’Etat administratif» en prévoyant de nommer des fonctionnaires à des postes clés dans la police, la gendarmerie et la préfectorale pour empêcher d’agir un hypothétique gouvernement Bardella. Le train de nominations prévu mercredi, présenté comme un «coup de force» en une du JDD, a donc été prudemment débranché par l’exécutif. La porte-parole du gouvernement, Prisca Thevenot, n’a annoncé qu’une dizaine de nominations «à la veille de la période estivale pour préparer la rentrée», notamment le nouveau préfet de Charente et la nouvelle patronne de l’Imprimerie nationale. Un peu léger pour un «coup d’Etat». Pour tuer dans l’oeuf l’image délétère d’un clan qui s’accrocherait au pouvoir en s’acoquinant avec ses adversaires d’hier, Emmanuel Ma- cron et Gabriel Attal ont tous deux, mercredi, tenté une rectification. «Se désister aujourd’hui pour des élus de gauche face au Rassemblement national ne signifie pas gouverner demain avec LFI, prévient le chef de l’Etat devant ses ministres. Il n’en est pas question.» Dans la foulée, le Premier ministre promet sur le réseau X qu’«il n’y a pas et [qu’]il n’y aura jamais d’alliance avec la France insoumise». Si le camp du Président s’est déchiré sur l’opportunité de retirer des candidats au profit d’un mélenchoniste, tous se retrouvent sur ce refus. Ouvert à l’idée d’une «majorité parlementaire de la droite conservatrice aux socio-démocrates », Edouard Philippe exclut toute «discussion avec LFI». Ce n’est pas Manuel Bompard qui les contredira, le coordinateur des Insoumis étant résolu à «appliquer [leur] programme, rien que le programme».

IMAGE DÉPLORABLE Dès lors, la piste d’une coalition en passe de dégager une majorité alternative semble bien mal partie, «pour une raison strictement arithmétique», explique Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à l’université Paris-II Panthéon-Assas : «Je ne vois aucun scénario dans lequel le total des sièges du RN et de LFI serait inférieur à 289, seuil de la majorité absolue à l’Assemblée. Une motion de censure que voteraient LFI et le RN ferait tomber le gouvernement. Il faudrait un accord tacite, avec au moins l’un de ces deux groupes, de laisser vivre ce gouvernement.» Sur le terrain, les candidats Ensemble ont beau relayer l’élément de langage selon lequel «désistement ne vaut pas ralliement», les électeurs sont perdus. «Ce matin, l’un d’eux m’a demandée : “Vous allez gouverner avec LFI ? Si c’est le cas, je préfère voter RN”, rapporte une ministre. Je leur réponds qu’on combat les extrêmes avec la même force, mais pas de la même manière. Les insoumis sont à 10 000 kilomètres de nos convictions, ils font flipper les Français, on ne gouvernera jamais ensemble.» Une autre candidate a été interpellée par un électeur du RN sur un marché. «Il m’a dit : “Depuis lundi, vous faites toutes les manoeuvres pour barrer la route au RN, sans vous intéresser aux raisons pour lesquelles on a voté pour eux.” Je trouve l’image globale déplorable, tout ceci installera le RN dans la durée.» En attendant le verdict des urnes, les cabinets ministériels, sans aucune illusion sur la défaite, ne savent pas bien s’ils doivent préparer leurs cartons. Dans l’un d’eux, une petite réunion s’est tenue sur l’après-7 juillet. «En cas de majorité relative, le gouvernement actuel pourrait démissionner mais gérer les affaires courantes», prévoit un conseiller, si l’installation de la nouvelle Assemblée nationale, le 18 juillet, n’avait rien décanté. «Cette hypothèse me paraît la plus probable jusqu’en septembre, complète un autre. On ne nous en parle pas mais ça va s’imposer. Avec le risque de devoir gérer de grosses crises cet été…» Y verra-t-on plus clair à la rentrée ? Reste l’option d’un gouvernement composée d’experts, le plus technique et neutre possible, chargé de suppléer les politiques et d’éviter une vacance de l’Etat… et prié d’éviter toute décision risquant de s’exposer au vote de la censure par une partie de l’hémicycle. «Un gouvernement gérant les affaires courantes cet été, puis un gouvernement technique le temps de passer le budget, peut-être une autre forme de coalition ensuite ? Tout est possible. On peut expérimenter tous ces scénarios successivement, imagine Benjamin Morel. Ça va être… créatif.»

«Je ne vois aucun scénario dans lequel le total des sièges du RN et de LFI serait inférieur à 289. Il faudrait un accord tacite avec au moins l’un de ces groupes.» Benjamin Morel maître de conférences à Paris-II Panthéon-Assas

L'Humanité
jeudi 4 juillet 2024 309 mots, p. 5

La FI face aux lepénistes dans 110 circonscriptions

Diego Chauvet

« Ç a va être serré, mais on peut l'emporter. » Dans la 4e circonscription de Seine-Maritime, la France insoumise a dépêché d'importants moyens militants pour soutenir la députée sortante, Alma Dufour, qui fait face au RN. « C'est une vraie bataille, et nous y concentrons toutes nos forces », confirme Paul Vannier, un des dirigeants nationaux de la FI. Sur ce territoire populaire, marqué par le mouvement des gilets jaunes, l'élue sortante était une figure du mouvement pour le climat avant d'être élue en 2022. Mais, au premier tour de 2024, Alma Dufour est arrivée deuxième, avec 32,65 % des suffrages. C'est le RN qui est en tête, avec 39,08 %. Le candidat Horizons (majorité présidentielle) Laurent Bonnaterre (24,71 %) a cependant jeté l'éponge pour faire barrage au RN. « Si, comme disent les jeunes, l'annonce de mon retrait a mis le "seum " au candidat RN, et bien tant mieux ! » s'est-il justifié. « Son électorat reste populaire, et assez peu macroniste », explique Alma Dufour, qui voit dans cette sociologie la possibilité d'un bon report de voix sur sa candidature. Tout en étant consciente du défi à relever, alors que son mouvement est la cible d'accusations « diffamatoires » sur le plan national. « Les gens me recrachent ce qu'ils ont entendu chez Pascal Praud », dénonce-t-elle, ragaillardie par la boucle de près de « 400 militants et sympathisants » créée dans la semaine pour renforcer sa campagne.

Ce n'est pas la seule circonscription dans laquelle la FI sera en première ligne face au RN. Au total, le mouvement affronte l'extrême droite dans 56 duels et 54 triangulaires. Il a des espoirs de conquête, notamment à Avignon. Paul Vannier signale également des duels face à Renaissance et Horizons qui pourraient permettre de remporter de nouveaux sièges pour la FI. C'est par exemple le cas dans le Val-d'Oise, dans les 4e et 6e circonscriptions.

La Croix, no. 42961
Monde, jeudi 4 juillet 2024 1106 mots, p. 8,9,9,9

Le Labour aux portes du pouvoir

Agnès Rotivel

Ce jeudi 4 juillet, les électeurs britanniques choisissent leurs députés lors d’un scrutin anticipé.

Après une refonte parfois autoritaire sous la houlette de Keir Starmer, le Parti travailliste est largement favori.

Quand le premier ministre Rishi Sunak a annoncé, le 22 mai, sous une pluie battante, la tenue des élections législatives le 4 juillet, Keir Starmer a réagi immédiatement : le soir même, le patron du Labour se rendait dans le Surrey, dans le sud du Grand Londres, pour démarrer sa campagne… Un fief des conservateurs. L’homme est pressé. Et la victoire est à portée de main. Depuis des mois, le Parti travailliste caracole devant des conservateurs aux abois, avec plus de 20 points d’avance. Après les mandats de Boris Johnson, le populiste fantasque, puis de la très éphémère Liz Truss (restée quarante-quatre jours au 10 Downing Street), Rishi Sunak n’est pas parvenu à inverser les vents contraires.

Le moment est favorable pour Starmer, même si l’homme ne fait pas rêver. Tous les sondages montrent une carte du Royaume-Uni qui vire au rouge, la couleur des travaillistes, au détriment du bleu des conservateurs. « Keir Starmer a le potentiel d’une victoire, mais le sol est glissant », tempère Catherine Heyrendt (1), maîtresse de conférences en civilisation britannique à l’université de Reims. « Il n’est pas populaire, mais ce qui joue en sa faveur, c’est que les autres(les conservateurs, NDLR) le sont encore moins. »

Selon toute vraisemblance, le scrutin de ce jeudi 4 juillet va ouvrir grand les portes du 10 Downing Street, la résidence du premier ministre britannique, au Labour, après quatorze années de domination sans partage des Tories. S’il l’emporte, il le devra dans une grande mesure à Keir Starmer. Le leader travailliste l’a façonné pour gagner. « Nous avons renoncé à être un parti de protestation il y a cinq ans, déclarait-il récemment sous les acclamations des militants. Nous voulons être un parti au pouvoir. »

Depuis son arrivée à la tête du Labour, en 2020, le nouveau capitaine du vaisseau travailliste a fait place nette en débarquant le trublion « gauchiste » Jeremy Corbyn (leader du parti de 2015 à 2020), très critiqué pour avoir laissé se développer l’antisémitisme dans le parti. « Et pour avoir provoqué en 2019 la pire défaite qu’ait connue son parti depuis 1935», rappelle Catherine Heyrendt. Exclu du parti, Jeremy Corbyn se présente sans étiquette dans sa circonscription londonienne d’Islington North. « Quand Starmer est arrivé, il a recentré le parti, explique Thibaud Harrois, maître de conférences en civilisation britannique à l’université Sorbonne Nouvelle. lI a voulu montrer qu’il n’était ni Tony Blair, ni Corbyn, mais la voie médiane. Il a intégré des personnes appartenant plutôt au courant blairiste pour emmener le Labour vers le centre. »

Depuis son arrivée à la tête du parti, pas moins de cinq remaniements ont eu lieu au sein du Labour, provoquant de vifs débats, notamment lors du congrès du parti en 2021, souligne Marc Lenormand, de l’université Paul-Valéry-Montpellier III. « L’aile gauche a disparu progressivement avec l’exclusion de ses députés ».Diane Abbott, icône du parti à 70 ans, première députée noire du Royaume-Uni en 1987, a été suspendue l’an dernier en réaction au contenu d’une tribune publiée dans le journal The Observer,où elle relativisait le racisme subi par les juifs, « qui ne dure pas toute leur vie », contrairement aux discriminations subies par les personnes « racisées ». Elle a finalement été réintégrée depuis.

« Le cabinet s’est resserré autour des loyalistes de l’aile modérée. Une transformation autoritaire et radicale accomplie à trois niveaux », poursuit Marc Lenormand. Les syndicats, très influents au Royaume-Uni, ont été mis à distance. Keir Starmer n’a pas soutenu les nombreuses grèves qui, selon lui, ont un effet négatif sur la vie des Britanniques. Il a, par ailleurs, supprimé le statut de « sympathisant » du parti qui permettait, contre 25 livres par an, d’en choisir le leader sans en être membre. Enfin, au Parlement, c’est désormais le président du parti qui nomme les députés au sein du Shadow Cabinet, le « gouvernement bis », qui réunit les députés les plus influents de la principale formation d’opposition. Les militants grognent, mais Keir Starmer avance.

Si le programme de 136 pages du leader du Labour s’intitule « changement », le leader travailliste reconnaît volontiers qu’il ne dispose pas de « baguette magique » pour résoudre les nombreux problèmes du pays, insistant sur l’élaboration d’ « un plan crédible à long terme ». Starmer et son parti se sont construit une image rassurante de défenseurs de « l’ordre établi », selon Marc Lenormand. Le Labour défend l’armée, la monarchie et colle à la politique étrangère de Rishi Sunak avec un soutien affiché à l’Ukraine et à Israël. Plus significatif encore, le nouveau Parti travailliste se présente comme le « parti naturel des entreprises ». Il a reçu le soutien de 120 personnalités du monde des affaires dans le Times fin mai, rassurées par ses déclarations sur l’Union européenne. Partisan du Remain (le maintien au sein de l’UE, NDLR), le dirigeant travailliste a exprimé sa volonté de rapprochement avec Bruxelles.

Même s’ils ont renoncé à de nombreuses promesses, les travaillistes de retour au pouvoir devraient augmenter le budget de l’éducation et renflouer celui de la santé, le NHS, le système de santé totalement sous-financé. Sur l’immigration, il a promis qu’il n’enverrait pas de migrants au Rwanda, tout en assurant vouloir tout faire pour réduire les traversées de la Manche.

Les Britanniques ne sont pas naïfs. Les travaillistes ne feront pas de miracle, les finances britanniques n’étant pas au beau fixe. Le premier ministre conservateur Rishi Sunak s’est battu pour tenter de convaincre les électeurs de ne pas donner la clé du pays au Labour, synonyme de hausse des impôts, selon lui. Mais, le bateau conservateur sombre. Dimanche 30 juin, à quatre jours du scrutin, le quotidien de Rupert Murdoch, le Sunday Times lui a donné l’estocade : lui qui depuis 2005 avait toujours soutenu les conservateurs a appelé à soutenir le Labour, estimant que le pays avait besoin d’un « changement radical ». L’influent tabloïd britannique The Sun, idéologiquement plutôt proche des conservateurs, a apporté mercredi, à la veille des législatives, son soutien aux travaillistes, donnés largement en tête par les sondages.

(1) Auteur de The United Kingdom today. Comprendre le Royaume-Uni aujourd’hui, Éllipses, 256 p., 24,50 €.

Libération
jeudi 4 juillet 2024 237 mots, p. 9

AUTRE

LES «CANDIDATS FANTÔMES» DU RN

AUTRE

Pas un son, pas une déclaration, pas une photo : si certains candidats du Rassemblement national multiplient les sorties racistes, anti-IVG ou antisémites, d’autres se terrent on ne sait trop où. Josseline Liban, candidate dans la 2e circonscription du Calvados, n’a ainsi pas dévoilé un bout de visage, ni fait une déclaration. Nos confrères de la rédaction de Liberté Caen ont dû retrouver les posts des législatives de juin 2022 pour savoir à quoi elle ressemble, le siège du parti n’ayant donné «ni mail, ni numéro de téléphone, ni même ses priorités si elle est élue députée». De son côté, la candidate de la 2e circonscription du Loiret, Elodie Babin, n’a pas non plus fait campagne au premier tour. Elle n’a tenu aucune réunion publique, n’a pas tracté et n’a pas d’affiches ou de tracts avec son visage, comme le rapporte France Bleu Orléans. Une stratégie gagnante, puisqu’elle est arrivée première avec 33 % des voix. Après avoir révélé que la conseillère régionale d’extrême droite ne vit pas dans la circonscription où elle se présente, la radio a cherché à joindre l’intéressée. Répondeur. La direction locale du RN a justifié son absence par «des contraintes personnelles et professionnelles», et son compagnon par la maladie : «Elle souffrait du Covid.» Joli mot d’excuse pour un carnet de correspondance. Moins pour une campagne électorale.

La Croix, no. 42961
Événement, jeudi 4 juillet 2024 545 mots, p. 4
Aussi paru dans
3 juillet 2024 - La Croix (site web)

Un second tour sous les couleurs du front républicain

Laurent de Boissieu

Si le Rassemblement national aura un candidat dans la grande majorité des circonscriptions en lice au second tour, la gauche et le centre ont souvent retiré leur candidat en cas de risque de victoire de l’extrême droite.

Jamais un entre-deux-tours des élections législatives n’aura été aussi important pour le second. Les nombreux retraits de candidats changent en effet radicalement l’offre électorale dans de nombreuses circonscriptions, et donc potentiellement la physionomie de la future Assemblée nationale. C’est d’ailleurs l’effet recherché : éviter, à travers des désistements de « front républicain », que le Rassemblement national et ses alliés n’obtiennent une majorité de sièges à l’Assemblée nationale. Au soir du premier tour, il y avait potentiellement 190 duels, 306 triangulaires et cinq quadrangulaires. Dimanche prochain, ce sera finalement 408 duels, 91 triangulaires et une seule quadrangulaire. Cette dernière se déroulera dans la 4e circonscription de Vendée, où la députée sortante Véronique Besse (divers droite soutenue par LR) est en ballottage favorable face à l’extrême droite, le centre et la gauche.

Il faut remonter aux législatives de 1997 pour trouver presque autant de triangulaires : 79. Cette année-là également, le nombre avait baissé entre les deux tours. Essentiellement pour des raisons internes à la droite et à la gauche. Marginalement dans le cadre d’un « front républicain » contre l’extrême droite : un retrait à gauche (à Dreux) et un retrait à droite (à Sète).

Dès le premier tour, le RN et ses alliés ont d’emblée fait élire ou réélire 39 députés. Dimanche prochain, ils seront 445 en lice pour porter « Jordan Bardella à Matignon », c’est-à-dire dans une grande majorité des 501 circonscriptions non pourvues au premier tour. Les chances de victoire se sont toutefois réduites après les retraits de candidats de gauche et du centre, dont de nombreux sortants et cinq ministres (Fadila Khattabi, Dominique Faure, Marie Guévenoux, Sabrina Agresti-Roubache, Patricia Mirallès).

Si Les Républicains n’entendent pas participer à ce « front républicain », la présence de leur candidat ne signifie pas forcément favoriser l’extrême droite. « Le maintien de la droite républicaine peut permettre de fixer ses électeurs et d’éviter leur bascule vers le vote RN au second tour », analyse ainsi Jean-Philippe Moinet, le directeur de La Revue civique.

Dans 405 circonscriptions, les électeurs auront donc le choix entre deux candidats, dans des configurations très variables. La majorité présidentielle a finalement accepté de retirer ses candidats en cas de risque de victoire du RN, y compris au bénéfice d’Insoumis. La campagne du premier tour semble déjà loin, lorsque les macronistes renvoyaient dos à dos « les extrêmes », RN d’un côté, LFI voire carrément Nouveau Front populaire de l’autre. « Il y a un bloc en situation d’avoir une majorité absolue à l’Assemblée nationale, c’est l’extrême droite », a argumenté le premier ministre Gabriel Attal, mercredi 3 juillet, sur France Inter.

Au total, selon des chiffres provisoires dans l’attente du fichier de candidatures du ministère de l’intérieur, la gauche serait présente dans 305 circonscriptions, le centre dans 248 et la droite dans 88 seulement. Que feront les électeurs en l’absence d’un candidat de leur famille politique ? C’est tout l’enjeu du second tour.

Le Monde
élections législatives, jeudi 4 juillet 2024 1052 mots, p. 2
Aussi paru dans
3 juillet 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Un front républicain d’ampleur contre le RN

Depuis dimanche, 221 candidats se sont retirés du second tour, afin de réduire le nombre de triangulaires

Robin D’Angelo et Mariama Darame

Un mouvement d’ampleur aux retombées incertaines. En moins de quarante-huit heures, les 221 désistements de candidats comptabilisés par Le Mondepour le second tour des élections législatives, dimanche 7 juillet, ont bouleversé la nature de la confrontation électorale entre le Rassemblement national (RN) et les autres formations politiques.

Le 30 juin, à l’issue du premier tour, 306 triangulaires étaient recensées par le ministère de l’intérieur, pour 5 quadrangulaires et 190 duels. Mercredi 3 juillet au matin, on ne dénombrait plus que 94 triangulaires, une quadrangulaire et 405 duels, selon un décompte provisoire des décodeurs du  Monde , basé sur les annonces des candidats, susceptible d’évoluer. Cent cinquante-neuf opposent le RN au Nouveau Front populaire (NFP), 133 voient des candidats de la majorité sortante affronter ceux de l’extrême droite.

La domination électorale du parti de Marine Le Pen et de son allié Eric Ciotti a précipité l’alliance de la gauche et la coalition présidentielle à dicter un mot d’ordre commun pour la dernière ligne droite de la campagne : faire barrage à l’extrême droite.

Avec toutefois des nuances. Si le NFP indique qu’il retire l’ensemble de ses candidats arrivés en troisième position, le premier ministre, Gabriel Attal, a précisé que les désistements au sein de son camp devaient avoir lieu uniquement pour des candidats ayant « choisi les valeurs républicaines ». Et là « où existe un risque de victoire de l’extrême droite », laissant une possible liberté d’interprétation aux concernés, alors que la Macronie se divise sur la définition du front républicain.

Une ambiguïté que l’alliance de gauche rejette face au péril de l’arrivée au pouvoir du RN. Mardi soir, l’ex-président de la République François Hollande, candidat en Corrèze, a estimé que « le front républicain s’est reformé dans la douleur notamment pour la majorité, mais dans la clarté pour la gauche ».

Dans le détail, le NFP a renoncé à présenter 129 de ses candidats sur les 415 qualifiés pour le second tour. Les consignes de désistement édictées dès dimanche soir par l’ensemble des leaders de l’alliance de gauche ont été appliquées. Le NFP s’est désisté 90 fois quand un candidat RN est arrivé en tête et à 33 reprises dans le cas où l’extrême droite se place à la deuxième position. Dans la 10e circonscription du Nord, Leslie Mortreux, candidate (LFI) pour le NFP, s’est par exemple désistée pour permettre à Gérald Darmanin, le ministre de l’intérieur, de battre le RN. Quelques exceptions cependant. Dans la 5e circonscription de la Loire, le candidat (LFI-NFP), Ismaël Stevenson, se maintient après être pourtant arrivé derrière ceux du parti Les Républicains (LR) et du RN.

Des crispations

Dans l’ensemble, la consigne du front républicain a été également suivie au sein de la coalition présidentielle puisque 81 candidats se sont retirés, dont 59 lorsque le RN est en tête et 21 quand il est deuxième. Mais le mot d’ordre est moins respecté qu’au sein du bloc des gauches puisque 14 candidats se maintiennent, bien qu’en troisième position, là où seulement 6 NFP ne se sont pas désistés dans des triangulaires avec l’extrême droite.

Les cas des Renaissance Anne-Laurence Petel (14e des Bouches-du-Rhône) et Emilie Chandler (1re du Val-d’Oise) suscitent le plus de crispations : dans leurs circonscriptions, le RN est arrivé premier, avec une faible avance sur le NFP, ce qui rend leur désistement décisif pour faire barrage. A Nice, Graig Monetti (Horizons), troisième, qui se maintient aussi, pourrait faciliter la victoire d’Eric Ciotti, largement en tête au premier tour.

A cela s’ajoutent six configurations où le RN est deuxième mais avec un écart de moins de 5 points face au NFP, en tête. La situation de la candidate du MoDem Aude Luquet (1re circonscription de Seine-et-Marne) est la plus explosive. La députée sortante est arrivée près de 4 points derrière le RN et le NFP, qui se tiennent dans un mouchoir de poche avec 0,4 point d’écart, mais elle ne veut pas se retirer. « Il n’y a ni de bons, ni de mauvais LFI, mais seulement des LFI qui incitent à la haine, fracturent la société et vont dans des manifestations avec le drapeau palestinien », se justifie-t-elle.

« ni-ni » chez LR

Dans sept autres circonscriptions, le candidat de la majorité sortante s’est maintenu en troisième position, mais l’écart entre le RN, second, et le NFP, premier, est suffisamment grand pour éloigner le risque d’une victoire de l’extrême droite. Leur maintien permettrait même de faire barrage au RN, selon le candidat (Renaissance) Loïc Signor (23,8 %) arrivé derrière celui d’extrême droite, Arnaud Barbotin (27,3 %), et l’« insoumis » Louis Boyard (42,2 %) dans la 3e du Val-de-Marne. « Je ne me suis pas désisté, pour éviter qu’il y ait un report massif des voix des gens qui ont voté pour moi vers le RN »,se justifie-t-il.

Les LR, qui ont opté pour un « ni-ni » (ni consigne de vote, ni désistement), profitent de ces retraits sans aucune réciprocité vis-à-vis de leurs adversaires de gauche. Seulement trois d’entre eux se sont retirés, contre six qui se maintiennent bien qu’en troisième position. Ils prennent ainsi le risque de favoriser une victoire RN. A l’inverse, vingt-sept de leurs candidats ont bénéficié des désistements du NFP pour affronter l’extrême droite en duel. Au-delà des récriminations de la droite et de l’extrême droite, le front républicain acté par la coalition présidentielle et la gauche est aussi menacé par ses propres électeurs. Feront-ils eux aussi table rase de trois semaines d’une campagne particulièrement brutale entre les différents blocs ? Leur mobilisation pour le scrutin du 7 juillet et le report de leurs voix vers les candidats en position de force pour battre le RN demeure un enjeu crucial.

Compte tenu des résultats du premier tour, il est certain que ni la gauche ni le camp macroniste ne peuvent obtenir la majorité absolue. Reste à savoir si les deux blocs peuvent endiguer la vague RN et empêcher l’extrême droite et ses alliés d’avoir une majorité absolue à l’Assemblée nationale pour gouverner.

L'Humanité
jeudi 4 juillet 2024 1092 mots, p. 22

Roland Dumas, bien dans ses scandales

Cyprien Caddeo

Décès Le sulfureux juriste, ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand et président du Conseil constitutionnel, s'est éteint ce mercredi à l'âge de 101 ans.

Ce n'est pas tous les jours que l'on enterre un sauveur de la République. Ou quelqu'un qui se prétendit comme tel. En 2015, l'ouverture des archives du Conseil constitutionnel confirme que, sous la présidence de Roland Dumas, les « sages » ont bel et bien maquillé les comptes de campagne invalides de Jacques Chirac et d'Édouard Balladur, en 1995. La raison d'État l'avait emporté, dira Dumas : il fallait sauver la présidence Chirac, alors que Jean-Marie Le Pen, déjà, tambourinait aux portes du second tour.

Le « pragmatisme » revendiqué avant la morale - une bonne épitaphe pour Roland Dumas, cocktail sur pattes d'affairisme, de compromission et de gouaille. L'avocat s'est éteint ce mercredi à l'âge de 101 ans, dans son appartement parisien de l'île Saint-Louis, où il habitait depuis 1956, entouré des tableaux signés par quelques-uns des illustres clients qui ont marqué sa carrière, comme André Masson ou Pablo Picasso (qui lui avait laissé le soin d'organiser le rapatriement de Guernica en Espagne quand la dictature franquiste aurait pris fin). Là, il a tenu des décennies durant son cabinet, recevant, jusque dans ses dernières années, des requêtes de clients bien moins recommandables, dont la Fédération de Russie et l'une des épouses du roi d'Arabie saoudite... 

Roland Dumas était un homme du XXe siècle, collectionneur d'art, coureur de femmes, empileur de casquettes : politique, diplomate, avocat hors normes. Presque un personnage de cinéma, façon Audiard. Né en août 1922 à Limoges, Roland a 20 ans quand il est arrêté, en 1942, par la police de Vichy et interné au fort Barraux, en Isère. Les autorités le savent responsable du boycott de la venue de l'orchestre philharmonique de Berlin à Lyon, mais pas qu'il participe au transport d'armes vers le maquis grenoblois. Il s'évade avec ses camarades la veille de sa libération. Deux ans plus tard, son père, Georges, membre de la SFIO et fonctionnaire des impôts, est arrêté par la Gestapo pour ses actes de résistance et fusillé. À Limoges, une avenue porte son nom, tandis que son fils reçoit à la Libération la croix de guerre.

du barreau au Quai d'Orsay

Il en faut moins pour faire d'un homme un héros, mais cette statue du commandeur, Roland Dumas passera sa vie à l'esquinter. À dilapider le capital moral que ses faits d'armes lui confèrent. Jusqu'à le voir, lui l'ancien résistant, lui l'avocat des enfants déportés d'Izieu lors du procès Klaus Barbie, prendre la pose, en 2006, aux côtés d'Alain Soral, Bruno Gollnish et Jany Le Pen, épouse de Jean-Marie, après un spectacle de l'antisémite Dieudonné. 

Roland Dumas s'en fichait, l'image du défenseur de salauds (le colonel Khadafi, par exemple), qu'il partageait avec son rival devenu ami Jacques Vergès, lui allait très bien. Il refusa peu de dossiers, à l'exception du négationniste Robert Faurisson. Celui qui, adolescent, se voyait chanteur lyrique devint ténor du barreau. En 1950, il se fait un nom en défendant aux côtés de Robert Badinter un résistant communiste dissident faussement accusé de meurtre, Georges Guingouin. « J'avais quoi ? Deux ans de barreau ! Et là je m'impose, et je prends le dossier, et je fais acquitter Guingouin... C'est comme ça que les choses se sont agglutinées autour de moi », racontera-t-il bien plus tard. 

Le dossier le propulse dans les prétoires, où il plaide pour le FLN, le Canard enchaîné... et en politique. Le « réseau Guingouin » lui permet, selon ses propres dires, d'être élu député socialiste de la Haute-Vienne en 1956, à 33 ans. Il entre dans l'Hémicycle en même temps qu'un certain Jean-Marie Le Pen : « Avant de se croiser à l'Assemblée, on s'était battus à la corpo de droit ». Puis est élu à quatre autres reprises : une fois en Corrèze, trois fois en Dordogne. Au PS, peu de gens apprécient cet électron libre, mais il bénéficie de la seule amitié qui vaille : celle de François Mitterrand. Il ne fait toutefois pas partie des premiers gouvernements du nouveau président. Ce n'est qu'après le « tournant » de 1983 que Dumas entre au Quai d'Orsay, d'abord comme ministre délégué à l'Europe, puis aux Affaires étrangères. Laurent Fabius, premier ministre, le déteste mais fait avec. En 1988, Michel Rocard tente à son tour de s'en débarrasser, mais Mitterrand le nomme à nouveau.

un « sage » peu scrupuleux

Au Quai d'Orsay, Roland Dumas assiste au grand basculement du monde et doit mener la diplomatie française alors que le mur de Berlin s'effondre, bientôt l'URSS avec, et qu'éclate la première guerre du Golfe. Il se voit comparer à Talleyrand pour son absence de scrupules. Le président apprécie son côté « realpolitik ». Il est européiste mais farouchement opposé à la réintégration de la France dans l'Otan, soutient les droits des Palestiniens dans le cadre de la politique arabe de Paris tout en étant, sur le continent noir, l'homme de la Françafrique mitterrandienne. Dans le Monde, en 2011, citant le cas de la Côte d'Ivoire, il dira : « C'est le joyau de la colonisation française. L'eau est à Bouygues, le pétrole à Total, le port à Bolloré. » L'homme travaille ses réseaux, entretient de solides amitiés avec les autocrates africains et les dirigeants de la société pétrolière publique Elf - un entregent qui bientôt le rattrapera.

Nommé en 1995 à la présidence du Conseil constitutionnel par Mitterrand, il s'illustre donc par le maquillage des comptes de campagne de Jacques Chirac et d'Édouard Balladur. Puis vient la tentaculaire affaire Elf, où il est question de détournement de fonds réalisés par une de ses amantes et de rétrocommissions touchées sur des ventes de frégates à Taïwan, qui le contraint à démissionner en 2000. L'ex-ministre est relaxé en appel dans ce dossier, mais condamné dans un autre, en 2007 : l'affaire de la succession du sculpteur Giacometti, pour complicité d'abus de confiance.

Si l'épisode Elf a mis un terme à sa vie politique, Roland Dumas en deviendra un commentateur, signant des chroniques dans France Soir et acceptant avec plaisir de renfiler sa casquette d'ancien ministre pour dispenser ses analyses à qui lui tend un micro. L'occasion de régler quelques comptes - Lionel Jospin, renvoyé à sa « logorrhée plate » quelques mois avant la présidentielle 2002... - et d'empiler de nouvelles polémiques. En 2010, il choque en épousant le discours conspirationniste sur les attentats du 11-Septembre. En 2015, il affirme que Manuel Valls est « sous influence juive ». Heureux de faire scandale jusqu'au bout. Et fidèle à Mitterrand au point de terminer sa carrière là où son maître avait commencé la sienne : dans l'antisémitisme.

L'Humanité
jeudi 4 juillet 2024 888 mots, p. 17

« Je voudrais voir un changement radical dans mon pays »

Entretien réalisé par Pierre Barbancey

Royaume-Uni L'ancien leader travailliste Jeremy Corbyn, aujourd'hui candidat indépendant, tente toujours de faire vivre les idées progressistes. Son successeur à la tête du parti, Keir Starmer, cherche à éliminer toute expression vraiment de gauche.

Qu'est-ce qui est en jeu dans ces élections alors que tout le monde a dit que le Parti travailliste gagnerait ? Comment la vraie gauche, à l'intérieur ou à l'extérieur du Parti travailliste, peut-elle s'organiser ? Cela signifie-t-il qu'il n'y a pas d'avenir au sein du Parti travailliste ? Pensez-vous qu'il y ait une menace d'extrême droite en Grande-Bretagne ?

Londres (Angleterre), envoyé spécial.

D éputé d'Islington North (circonscription de Londres) depuis 1983, ancien numéro un du Parti travailliste, Jeremy Corbyn est aujourd'hui un candidat indépendant. Son parti non seulement lui a refusé l'investiture mais l'a expulsé. L'aile gauche des travaillistes est la cible de Keir Starmer, futur premier ministre (lire page 18), qui avait lancé la campagne contre Corbyn, notamment en l'accusant d'antisémitisme, charge dont il a été blanchi.

Qu'est-ce qui est en jeu dans ces élections alors que tout le monde a dit que le Parti travailliste gagnerait ?

Le Parti conservateur est définitivement en train de perdre ces élections et je pense que nous envisageons un nouveau gouvernement travailliste. Et, évidemment, la fin du gouvernement conservateur est quelque chose dont je suis très heureux. Mais je voudrais voir un changement radical dans notre pays. Les niveaux de pauvreté et d'inégalité sont aujourd'hui totalement inacceptables. Des millions d'enfants vivent dans la pauvreté, des milliers de personnes ont besoin de banques alimentaires pour survivre. Et dans cette circonscription dont je suis le député sortant, Islington North, je me présente en tant qu'indépendant parce que le Parti travailliste m'a refusé l'investiture. Dans ma campagne, nous mettons en avant le contrôle des loyers, la création de logements sociaux, la fin de la pauvreté des enfants et la fin de toutes les privatisations dans le pays. Je me présente aussi pour la défense et le développement de notre service national de santé dont l'avenir est dans le public.

Comment la vraie gauche, à l'intérieur ou à l'extérieur du Parti travailliste, peut-elle s'organiser ?

Je fais partie de la tradition socialiste du Royaume-Uni. J'ai été un militant politique de gauche toute ma vie, un militant pour la paix et pour bien d'autres choses encore. Il y a beaucoup de gens qui font des choses différentes dans le pays, principalement en tant qu'indépendants. Je pense qu'après les élections nous allons voir se développer des luttes et des campagnes basées sur des rassemblements au niveau des communautés elles-mêmes, comme dans les quartiers. Et j'ai promis que, si je suis élu, je tiendrai une assemblée populaire mensuelle où j'informerai la population de ma circonscription de ce que j'ai réalisé. Les gens pourront m'interpeller et proposer des initiatives. Ce sera une forme différente de politique. C'est quelque chose qui m'enthousiasme beaucoup.

Cela signifie-t-il qu'il n'y a pas d'avenir au sein du Parti travailliste ?

Nous verrons ce qui se passe. Mais, pour le moment, je ne suis pas membre du Parti travailliste. J'en ai été exclu. Je fais campagne en tant qu'indépendant, mais c'est toujours le même Jeremy Corbyn, avec les mêmes valeurs, les mêmes principes qu'auparavant. Et je travaillerai avec toujours autant d'acharnement pour représenter le peuple.

J'ai de nombreux amis et camarades au sein du Parti travailliste et j'ai hâte de travailler avec eux pour agir sur des questions, au niveau international, telles que la bande de Gaza et faire pression pour un cessez-le-feu, et, au niveau local, pour abolir le plafond des prestations versées pour deux enfants ou pour le contrôle des loyers. L'avenir de la gauche est à la fois au Parlement et à l'extérieur : dans les groupes d'entraide, dans les rues et dans les syndicats. C'est là que je vais exprimer et défendre les principes que j'ai eu toute ma vie : l'égalité, la démocratie et la paix.

Pensez-vous qu'il y ait une menace d'extrême droite en Grande-Bretagne ?

Oui. L'extrême droite est une menace dans toute l'Europe mais dans notre pays aussi. Nigel Farage et son nouveau parti Reform UK, même s'ils ne sont crédités que de deux sièges, sont un danger pour l'avenir. Comme en France, comme en Allemagne, aux Pays-Bas, en Italie, en Espagne, en Autriche. Ils utilisent tous les réfugiés et les migrants comme boucs émissaires. J'ai été à Calais. J'ai parlé aux gens là-bas. Ils viennent d'Afghanistan, d'Irak, d'Iran, de Syrie, de Libye. Le lien entre ces pays est la guerre, qu'elle ait eu lieu ou se déroule toujours, et le fait que les armes utilisées dans ces conflits sont fournies par l'Europe.

Nous blâmons les réfugiés d'être des réfugiés alors que, collectivement, les pays européens sont souvent la cause première de leurs problèmes. Je suis aux côtés des réfugiés en tant qu'êtres humains essayant de survivre dans un monde compliqué. La gauche doit redécouvrir son humanité et s'opposer à ce que les plus pauvres et les plus vulnérables soient désignés comme des boucs émissaires.

La Croix, no. 42961
France, jeudi 4 juillet 2024 148 mots, p. 7

repères

Sa vie en dates

23 août 1922. Naissance à Limoges (Haute-Vienne).18 mai 1942. Engagé dans la Résistance, il est arrêté et interné « pour motif politique »au fort Barraux entre le 19 et le 31 mai 1942.

1950. Inscription comme avocat au barreau de Paris.

19 janvier 1956. Élu député de la Haute-Vienne. Il sera réélu, en Corrèze puis en Dordogne, plusieurs fois jusqu’en 1988. 18 décembre 1983. Entre au gouvernement de Pierre Mauroy comme ministre délégué aux affaires européennes.

1984-1986 et 1988-1993. Ministre des affaires étrangères.

22 février 1995. Nommé président du Conseil constitutionnel par François Mitterrand, deux mois avant la fin de son mandat.

29 février 2000.Démission du Conseil constitutionnel en raison de sa mise en examen dans l’affaire Elf. Relaxé en janvier 2003.

2007. Condamnation pour complicité d’abus de confiance, dans le cadre de la succession du sculpteur Alberto Giacometti.

La Croix, no. 42961
Monde, jeudi 4 juillet 2024 676 mots, p. 8,9,9
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4 juillet 2024 - La Croix (site web)

Des conservateurs aux abois dans le Suffolk

Tristan de Bourbon

Chasse gardée des conservateurs depuis 1910, la circonscription du West Suffolk pourrait passer aux mains du Parti travailliste.

Haverville (Angleterre)

De notre envoyé spécial

Costume gris foncé et cravate bleu marine, la couleur du Parti conservateur, Nick Timothy se lève de son siège. « Le pays élira le Parti travailliste le 4 juillet », annonce-t-il, alors que s’achève, fin juin, la séance publique de questions aux candidats à l’élection du député du West Suffolk, dans l’est de l’Angleterre. « Si je suis battu même dans cette circonscription, cela signifie que les travaillistes vont faire un raz-de-marée au niveau national. Or, le pays a besoin d’une opposition forte. » Après avoir été interrompu par des militants du Labour, excédés par ses propos, il réclame aux électeurs de l’aider « à reconstruire le Parti conservateur ». Le premier ministre sortant, Rishi Sunak, a appelé à tout faire pour éviter une « super majorité » offerte au Labour.

La défaite du Parti conservateur au niveau national est déjà écrite. Même ici, dans le West Suffolk. La circonscription faisait pourtant partie des sièges tories les plus sûrs du pays. Le parti la dirige sans discontinuer depuis 1910. Il l’a encore emporté en 2019 avec 65,8 % des voix. Pourtant, Nick Timothy a de quoi être inquiet. Et il n’est pas le seul. Le Parti conservateur est devancé de 20 points par le Labour selon les derniers sondages. Des analyses publiées ces derniers jours accordent entre 60 et 120 sièges (selon les instituts de sondages) aux Tories, contre 365 en 2019. La punition s’annonce sans précédent.

À Haverhill, dans le West Suffolk, une ville de près de 27 000 habitants située en pleine campagne, la session de questions ouverte au public organisée dans l’église anglicane St Mary et le porte-à-porte entrepris un peu plus tôt dans un hameau voisin, prennent des allures de règlement de comptes avec les Tories, au pouvoir depuis quatorze ans.

Principale source de mécontentement : la désagrégation des infrastructures et des services publics. Éloignés des grandes villes, les habitants de Haverhill disent souffrir du manque de médecins et de dentistes. Le sous-équipement en matière de transports en commun figure aussi parmi les plus fortes récriminations. Les résidents ne disposent que « de quelques bus pour aller dans les deux villes les plus proches, et d’aucun train », se plaint une retraitée. Haverhill est la seule ville moyenne du Suffolk à ne pas posséder de gare. Parmi les autres doléances, les fermetures en cascade des magasins dans le centre-ville, déjà monopolisé par des organisations caritatives, des prêteurs sur gages et des chaînes discount.

Peu abordée pendant les débats, la question de l’immigration est pourtant en tête du « contrat » offert par Nick Timothy aux habitants du West Suffolk : « Sous les gouvernements successifs, l’immigration de masse a été la plus importante des promesses non tenues. »Plus que l’arrivée d’étrangers sans visa valable par petits bateaux depuis la France (29 437 arrivées en 2023) et l’explosion de l’immigration nette légale (685 000 personnes en 2023), c’est surtout cette hausse de l’immigration légale qui reste en travers de la gorge des électeurs. Ces derniers avaient majoritairement voté pour le Brexit en 2016 pour donner au gouvernement la possibilité de la juguler.

Les habitants de Haverhill se plaignent aussi du recul de leur niveau de vie. Et ce n’est pas qu’un ressenti. Vendredi 27 juin, le bureau national des statistiques a indiqué que le revenu disponible avait reculé de 0,6 % depuis 2019 au Royaume-Uni. « N’oublions pas que pour la première fois de l’histoire, les jeunes générations actuelles vivront moins bien que leurs parents », rappelle le candidat écologiste Mark Ereira lors de la séance de questions dans l’église. « Le meilleur moyen de changer cela et de mettre fin aux banques alimentaires, dont l’utilisation a explosé depuis quatorze ans, est de mettre les Tories dehors », lance-t-il en se tournant ostensiblement vers Nick Timothy. Cette fois, visiblement affecté, le candidat conservateur ne dit mot.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 4 juillet 2024 880 mots, p. AUJM8
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3 juillet 2024 - Le Parisien (site web)
4 juillet 2024 - Le Parisien

L'ancien ministre Roland Dumas est mort

Au terme d'une vie romanesque, de la Résistance à la présidence du Conseil constitutionnel, ce compagnon de route de François Mitterrand est décédé ce mercredi à l'âge de 101 ans.

Pierre Maurer avec Geoffroy Tomasovitch

Roland Dumas n'avait aucune filiation avec l'illustre auteur dont il partage le patronyme, mais cet amateur d'intrigues aurait pu remplir les pages d'un roman d'aventures. Au moment où la France connaît l'une des périodes politiques les plus tumultueuses de l'histoire de la V e République, l'ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand s'est éteint ce mercredi, à 101 ans, au terme d'une vie aux multiples rebondissements.

« C'était un personnage de roman avec une vie personnelle et intime mouvementée. Mais je retiens le vieux compagnon de route de François Mitterrand, présent à ses côtés depuis la IV e République », souligne au « Parisien » - « Aujourd'hui en France » Jean Glavany, le président de l'Institut François-Mitterrand. Grand séducteur, fin négociateur polyglotte, esthète amateur de peinture comme de chant lyrique, Roland Dumas a traversé la seconde partie du XX e siècle sans laisser indifférent. « Il a marqué de son empreinte l'histoire de la V e République », salue sur X le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti. Il était « une part de notre histoire collective, l'histoire des socialistes bien sûr, mais aussi l'histoire de France », a réagi Olivier Faure, le premier secrétaire du PS.

« Roland Dumas était une personnalité du XVIII e siècle, un grand seigneur libertin, brillant de culture, très au-dessus des conventions », nous confie l'ancien ministre Hubert Védrine, dont l'oncle avait présenté Dumas à Mitterrand. La vie de Roland Dumas, né à Limoges le 23 août 1922, a basculé en mars 1944 lorsque son père a été fusillé par les Allemands. Ce qui lui forgera la conviction, à écouter Hubert Védrine comme Jacques Attali, « qu'il fallait une relation extrêmement solide pour le couple franco-allemand » dans l'Europe alors en construction.

Il défend Chagall, Picasso, Lacan, Jean Genet

Lui-même résistant, Dumas rencontre Mitterrand après la guerre et démarre son compagnonnage avec le futur président socialiste, partageant avec lui le goût des arts et des femmes. Avant les ors de la République, il arpentera les prétoires, où sa flamboyance le mènera à défendre comme avocat des clients médiatiques tels que Chagall, Picasso, le psychanalyste Jacques Lacan, Jean Genet mais aussi l'organisateur des réseaux du financement du Front de libération nationale (FLN) algérien ou encore les parties civiles dans le procès de Klaus Barbie. « Il a été un immense avocat, avec une élocution donjuanesque admirable, en phase avec l'homme de séduction qu'il était », appuie M e Gilles-Jean Portejoie, pénaliste réputé qui a évolué au coeur de la mitterrandie.

En politique, Roland Dumas commence sa carrière par la députation, en 1956, en Haute-Vienne. À l'Assemblée nationale, il marque les esprits par son style, arrivant à moto, avec son casque. « Il était dans l'altérité, et c'était un très bon débatteur », se souvient François Patriat, alors jeune député. Puis Dumas gravit les échelons dans le sillage de l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République passant du porte-parolat aux maroquins des Relations extérieures et enfin, aux Affaires étrangères.

« Je ne veux voir en lui que la lumière »

Admirateur de Talleyrand, cet anticolonialiste devient tout naturellement diplomate et contribue à plusieurs succès européens, après avoir joué l'émissaire secret du chef de l'État auprès de Kadhafi ou de Bongo. « Comme ministre, il n'avait pas d'intérêt pour la technique. Mais il avait la pleine confiance de Mitterrand et était brillantissime pour trouver des solutions dans des situations inextricables. Il débarquait dans une pièce, connaissait à peine le dossier, mais en trois minutes, il pliait l'affaire par son intelligence », se souvient Hubert Védrine, qui le comparait à Leopoldo Fregoli, cet artiste transformiste italien capable d'interpréter cent rôles costumés dans le même spectacle.

En 1995, François Mitterrand finit par le nommer à la présidence du Conseil constitutionnel. Froidement accueilli par les Sages, il parvient bientôt à les séduire. Trois ans plus tard, l'affaire Elf éclate. Soupçonné d'avoir favorisé l'embauche d'une de ses nombreuses maîtresses, Christine Deviers-Joncour, dans des sociétés du groupe pétrolier pour des salaires de complaisance. « Roland Dumas a été un grand ministre des Affaires étrangères, brillant et talentueux. Il osait s'afficher, tout comme ses positions pro-iraniennes, prorusses, propalestiniennes. Il m'a souvent dit qu'on lui ferait payer très cher ses positions, ce qui a été le cas », retient cette dernière auprès de nous. Celle qui partagea sa vie pendant dix ans ajoute d'une voix dans laquelle on devine tristesse et nostalgie : « Je ne veux voir en lui que la lumière. Paix à son âme. »

Mis en examen, Roland Dumas démissionne de la présidence du Conseil constitutionnel en mars 2000 et sera condamné puis relaxé. À la fin de sa vie, après avoir été malade, il multiplie les sorties politiquement incorrectes, défendant l'humoriste Dieudonné après ses déclarations antisémites et flirtant avec l'extrême droite. « Mais il était resté facétieux, souriant, relate Védrine, qui avait dîné avec lui il y a un an et demi. Même dans les moments les plus compliqués, il avait un regard ironique sur les choses. C'était un genre d'homme qui a complètement disparu de la classe politique. »

Libération
jeudi 4 juillet 2024 878 mots, p. 7

AUTRE

A Amiens, l’affront républicain du camp macroniste

ALAIN AUFFRAY

AUTRE

Arrivé troisième avec seulement 2 000 voix de moins que la gauche, le candidat Renaissance de la 2e circonscription a refusé de se retirer, estimant avoir plus de chances de l’emporter face au Rassemblement national.

J PDEC Manche SOMME our de marché au pied du beffroi d’Amiens, dans la Somme. Les militants sont venus pour la candidate du Nou- veau Front populaire Zahia Hamdane, une in- soumise arrivée en tête au premier tour avec 30 % des suffrages. Dans le départe- ment de la Somme, la 2e circons- cription est la seule où l’ex- trême droite n’est pas en tête. Mais le candidat Rassem - blement national n’est pas loin. Damien Toumi est deuxième avec mille petites voix de retard. Un autre mil- lier sépare Toumi du troi- sième, le candidat de la majo- rité sortante, Hubert de Jenlis (25 %). Convaincu qu’il peut encore gagner dans ce fief centriste, circonscription de l’ex-ministre macroniste Barbara Pompili, il a décidé de se maintenir dans une triangu- laire qui s’annonce serrée.

M S A E I R N I T E I M E OI 10 «Bordel». Sur ce marché de centre-ville, l’accueil n’est pas franchement chaleureux pour les militants de gauche. Ils prennent la mesure de l’extrême confusion qui règne. Il y a ce retraité embrouillé qui leur lance qu’il a voté RN au premier tour mais qu’il votera «Mélenchon» au second, «pour que ce soit bien le bordel !» Il y a cette dame, bien énervée elle aussi, qui refuse le tract d’un geste brusque : «Votre Mélenchon, il va faire perdre la gauche. Ma voix n’ira jamais à LFI !» Elle ajoute qu’elle trouve que François Ruffin, candidat dans LAIS N O R D AISNE la circonscription voisine (la 1re), lui, a été «intelligent». Les militants tentent de la rattra- per en lui faisant remarquer, au verso du tract de Zahia Hamdane, les photos de Ruffin et de Mélenchon : «Ils défendent le même programme.» Rien à faire, la dame a tourné les talons. L’insoumis amiénois Edouard Brunel confie son exaspération : «Avec la presse bollorisée, nos adversaires ont réussi à nous caricaturer en premier parti antisémite de France. C’est lunaire.» Il donne ren- dez-vous dans l’après-midi à Etouvie, quartier popu- laire dont la majorité des habitants vit sous le seuil de pauvreté : «Là-bas, vous verrez que le nom de Mélenchon ouvre les portes.» Mais pour l’essentiel, cette circonscription englobe les quartiers bourgeois d’Amiens, à l’image d’Henriville, où Emma- nuel Macron a passé son enfance. La plupart des quartiers populaires de la capitale picarde se trouvent dans la circonscription de Ruffin, où la menace de l’extrême droite est bien plus forte. La candidate RN, Nathalie Ribeiro Billet, y est largement en tête, avec 41 % des suffrages, 7 points devant le fondateur du mouvement Picardie debout. Mais à la diffé- rence de Zahia Hamdane, Ruffin a pu comp- ter sur le désistement de la candidate Ensem- ble, Albane Branlant.

Amiens km Les militants du Nouveau Front populaire n’ont pas de mots assez durs pour dénon- cer le maintien «irresponsable» d’Hubert de Jenlis, selon eux indigne de se prétendre l’héritier de l’ancien député-maire centriste d’Amiens Gilles de Robien. Ardent partisan du front républicain, ce dernier avait fait sensation en 1998 quand il avait déchiré en direct devant les caméras de France 3 sa carte d’adhérent à Démocratie libérale, le parti d’Alain Madelin qui venait de cautionner l’élection de Jacques Blanc à tête du conseil régional de Languedoc-Roussillon avec les voix du Front national.

Bénédiction. Quand il évoque le défer - lement de messages qu’il reçoit depuis di- manche soir, Jenlis ne retient pas ses larmes : «Facho, collabo, tu préfères Hitler au Front populaire, etc. Lundi, j’avais quasiment une alerte par seconde sur mon téléphone.» Le candidat macroniste se dit «certain» que sa candidature ne peut en aucun cas favoriser le RN. Il explique qu’il aurait dû «norma - lement» sortir largement en tête si «le bloc central» n’était pas parti en ordre dispersé au premier tour, avec trois candidats étique- tés «divers centre» et une candidate LR non ciottiste. L’addition de leurs voix lui donne- rait effectivement un avantage significatif : «Je suis le seul à avoir des réserves», procla- me-t-il. Fort du soutien du président LR de la région Hauts-de-France, Xavier Bertrand, il a bon espoir d’obtenir la bénédiction de Gabriel Attal. Le Premier ministre n’a-t-il pas reconnu, mercredi sur France Inter, que certains candidats pouvaient considérer que «leur maintien limit[ait] le risque d’une victoire de l’extrême droite» ? Dans le camp de la candidate insoumise, on maintient que Jenlis fait au contraire augmenter ce risque. Mais on peine à en faire la démonstration. Peu importe pour Antoine, ex-militant PS venu prêter main-forte aux insoumis au pied du beffroi. Même s’il sort victorieux dimanche, Jenlis a créé selon lui «un dangereux précédent». S’ils devaient à l’avenir être de nouveau priés de faire front républicain, il est à craindre «que les électeurs de gauche finissent par en avoir marre». ALAIN AUFFRAY Correspondance à Amiens

Le Figaro, no. 24840
Le Figaro, jeudi 4 juillet 2024 233 mots, p. 20

Der ; Rencontre

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3 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

« Je ne voulais pas être ministre de l'Europe »

Thréard, Yves

Roland Dumas, c'était « 50 ans de secrets partagés avec François Mitterrand » , sous-titre de Coups et Blessures, livre d'entretien paru en 2011. Il racontait volontiers, avec gourmandise, leurs mille et une histoires communes, certaines très privées, d'autres moins. L'une d'elles - sérieuse - était la construction européenne, « la grande aventure de notre génération » , insistait l'ancien président auprès de lui. Mais, lorsqu'en 1983, Mitterrand veut le nommer ministre des Affaires européennes pour succéder à André Chandernagor, il lui oppose d'abord un refus catégorique. Roland Dumas s'était juré de ne jamais aller en Allemagne - dont il parlait pourtant la langue - après la mort de son père résistant, fusillé par les nazis en 1944.

Jeune député de la Haute-Vienne, il ne votera aucun projet européen, y compris le traité de Rome de 1957. Finalement, Roland Dumas cédera à son fidèle ami - qu'il a toujours voussoyé -, mais la veille de sa nomination ne dormira pas de la nuit. Il se disait : « Tu ne peuxpas trahir ton père. » « Puis, j'ai évolué,confiait-il en 2015. La grande affaire de mon mandat sera même le renforcement des relations franco-allemandes. Hans-Dietrich Genscher, ministre des Affaires étrangères allemand, deviendra un ami très proche. Notre amitié dure encore. On se dit tout. » Avocat de profession comme lui, membre du Parti libéral-démocrate, Genscher est mort le 31 mars 2016.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 4 juillet 2024 683 mots, p. AUJM7
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4 juillet 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

La gauche, reine des villes, loin des champs

Le NFP a réalisé ses scores les plus élevés dans les centres-villes mais peine à s'ancrer dans les territoires ruraux. De quoi relancer le débat sur la stratégie de LFI en direction des quartiers populaires.

Julien Duffé et Pierre Maurer

« À gauche, ce sont les métropoles contre le reste du monde », résumait dimanche soir, fataliste, un cadre socialiste au vu des premières remontées. De fait, le premier tour des législatives a confirmé une nette polarisation des résultats de la gauche : tutoyant les sommets dans les villes et les quartiers populaires des banlieues, au ras des pâquerettes dans beaucoup de campagnes et de petites villes où la vague RN a souvent relégué ses candidats.

Ainsi, le Nouveau Front populaire (NFP) progresse nettement dans 22 des 23 métropoles françaises par rapport aux législatives de 2022. Sur les 31 députés de gauche élus dès le premier tour, 21 l'ont été à Paris et dans sa petite couronne, et la majorité des autres à Nantes, Rennes, Montpellier, Lyon, Marseille ou dans leurs communes limitrophes. À l'inverse, le RN a envoyé dès dimanche 38 députés à l'Assemblée dont beaucoup sont implantés dans le Grand-Est et les Hauts-de-France, sur d'anciens territoires industriels longtemps acquis à la gauche.

« L'impasse de la stratégie Mélenchon »

Prise symbolique : le RN a raflé le dernier bastion communiste du Nord, mettant au tapis le député sortant, et patron du PCF, Fabien Roussel. Dans le même temps, dans la 2 e circonscription de Seine-Saint-Denis, le communiste Stéphane Peu se faisait réélire avec le score canon de... 71,8 %. Côté PS, les députés Valérie Rabault, dans le Tarn-et-Garonne, et Philippe Brun, dans l'Eure, se sont retrouvés distancés par le RN au premier tour alors qu'ils avaient viré en tête il y a deux ans.

De quoi relancer le débat sur la stratégie de la gauche en direction des habitants de la France dite « périphérique ». « La gauche est au rendez-vous des attentes des urbains mais elle peine à s'adresser aux périurbains et aux ruraux », déplore Rémi Branco, élu socialiste du Lot, auteur de l'ouvrage « Loin des villes, loin du coeur » (Éd. de l'Aube), qui constate que d'anciens électeurs socialistes se tournent désormais vers le RN. « Il n'est pas normal que la gauche ne soit pas aux avant-postes sur les sujets de la baisse du coût de l'essence et de l'énergie, des déserts médicaux, du déficit de services publics, qui sont des facteurs d'inégalités territoriales et sociales, poursuit-il. Il faut aussi un discours global sur le fait que le travail doit payer et qu'on puisse en vivre dignement. »

Une cadre de la direction du PS met en cause la focalisation des Insoumis sur l'électorat urbain et celui des quartiers populaires. « La gauche ne regagnera que quand elle aura conquis la France des tours et la France des bourgs. C'est l'une des impasses de la stratégie de Mélenchon », critique-t-elle. Une revendication portée depuis des mois par François Ruffin au sein de LFI. Dans sa circonscription de la Somme, où il doit batailler pour refaire son retard sur son opposante RN, celui-ci n'a eu de cesse que de se distancier de Jean-Luc Mélenchon, expliquant que, pour ses électeurs, il faisait figure de repoussoir. De quoi s'attirer un message rageur d'Adrien Quatennens sur X. « Tirer contre [Mélenchon] est ton assurance vie. Si belle soit-elle, la Picardie n'est pas le pays. Rejoins le RN direct ! On gagnera du temps », a-t-il ainsi pianoté, vachard.

Manuel Bompard se défend néanmoins de faire une croix sur les électeurs des campagnes. « Je ne fuis pas le débat. Depuis que LFI est arrivée en 2016, on a repris la main sur les catégories populaires des centres-villes et des agglomérations. Dans les catégories populaires de la ruralité, on n'a pas progressé mais on n'a rien perdu par rapport aux dernières législatives. La gauche n'est pas revenue à la situation pré-François Hollande mais pourquoi nous en faire porter la responsabilité ? Nous essayons d'y travailler. »

Le Figaro, no. 24840
Le Figaro, jeudi 4 juillet 2024 734 mots, p. 3

Politique

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3 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Jordan Bardella et Marine Le Pen veulent tirer profit du « front républicain »

Laubacher, Paul

Après le front républicain, voici le gouvernement de coalition. Depuis mardi soir, 18 heures, le feuilleton des désistements, provoqué par la volonté de faire barrage à l'arrivée du Rassemblement national (RN) au pouvoir, a pris fin. Une nouvelle saison vient de s'ouvrir : celle de l'alternative que pourrait offrir une coalition en lieu et place d'un gouvernement mené par Jordan Bardella, président du RN, si le parti nationaliste n'arrivait pas à obtenir une majorité absolue à l'Assemblée nationale, dimanche 7 juillet au soir.

«Voici le logo qui pourrait être celui de la « grande coalition » Macron-Mélenchon», a réagi sur X (ex-Twitter) Jordan Bardella, en publiant une image reprenant la lettre grecque phi, qui représente le logo de LFI, suivi de «Renaissance insoumise». «Une alliance des contraires déshonorante, une union farfelue pour se répartir les places que les électeurs français ne soutiendront pas» , veut croire celui qui prétend au poste de premier ministre au lendemain du second tour.

Un proche de Marine Le Pen fait le calcul. Un gouvernement de coalition ? «Depuis qu'Emmanuel Macron a dit qu'il n'y aurait pas LaFrance insoumise dans cette coalition, je ne vois pas comment ce gouvernement pourrait avoir une majorité!», s'exclame-t-il, avant de prophétiser : «C'est impossible que le total de députés du Rassemblement national et de LaFrance insoumise ne fasse pas plus de 289. Dès lors, ils ne pourront pas avoir de majorité!»Un grand cadre frontiste enchaîne : «Ils prétendent pouvoir réaliser en une semaine, ce qu'ils n'ont pas réussi à faire depuis 2022, alors qu'ils étaient en majorité relative. Ils vivent dans un monde parallèle.»

Marine Le Pen et Jordan Bardella voulaient aborder l'entre-deux-tours des élections législatives avec deux messages à faire passer. «Pour faire voter mon projet de redressement national, j'ai besoin d'une majorité absolue», a affirmé le président du RN dans un long entretien au Figaro. Le second message est en réalité une large offensive contre l' « alliance Macron-Mélenchon ». Celle-ci aurait débuté dès dimanche, soir du premier tour, quand Emmanuel Macron a appelé au front républicain pour contrer l'élection de députés RN. «Je trouve regrettable de voir un président de la République, qui mettait en accusation l'antisémitisme et le communautarisme de LFI, se jeter dans les bras de Jean-Luc Mélenchon», a déclaré dans notre journal Jordan Bardella.

« Le système est fébrile »

L'idée d'une «coalition» ,lancée par quelques figures macronistes et de gauche, est donc vue comme une aubaine par les cadres marinistes, qui se rappellent, pour les plus vétérans d'entre eux, les attaques au lance-flamme de Marine Le Pen contre l' « UMPS » , cet acronyme censé démontrer que l'UMP, avant de devenir Les Républicains (LR), et le Parti socialiste (PS) étaient les deux faces d'une même pièce, le «système». «Je vois que le système est fébrile à l'approche de notre arrivée au pouvoir», s'esclaffe un stratège du parti nationaliste.

Plus pragmatiques, d'autres cadres du RN tentent de savoir si ce front républicain couplé à une très hypothétique coalition gouvernementale peut avoir une incidence sur les résultats du second tour. Un proche de Marine Le Pen rappelle qu'aux législatives de 2022 plus de 80 députés RN avaient été élus dans des duels. «Ce ne sont pas les désistements qui vont nous empêcher d'obtenir une majorité à l'Assemblée nationale» , veut-il croire. «Le scrutin uninominal majoritaire à deux tours est un système qui amplifie les vagues, qui amplifie l'effet majoritaire», analyse un autre, qui assure que la «vague», aujourd'hui, est celle du Rassemblement national.

«Le problème qu'ils ont, c'est que le choix de ce second tour c'est: y aura-t-il un gouvernement Bardella ou rien?», appuie un député européen RN. «Que propose comme projet cette coalition? Rien, fait valoir un cadre mariniste. Ce n'est pas comme si la majorité sortante avait dit: « Nous allons lancer une plateforme pour savoir ce qui nous rassemble. » Ou encore, s'ils avaient déclaré qu'ils allaient organiser une grande convention pour évoquer un programme commun».

Si cette idée venait à se réaliser, un cacique nationaliste imagine un «gouvernement qui gère les affaires courantes». «Tous les problèmes structurels se trouveraient aggravés. Et, la prochaine fois, on fera 450députés», clame-t-il. La coalition, comme le front républicain, est analysée comme un moteur électoral puissant en faveur du RN. Un élu nationaliste résume : «Toute cette tambouille, ces magouilles, les électeurs n'en peuvent plus. Comment comprendre que Jean-Luc Mélenchon appelle à voter Élisabeth Borne?» P. L.

Le Figaro, no. 24840
Le Figaro, jeudi 4 juillet 2024 650 mots, p. 3

Politique

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2 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Édouard Philippe votera pour les communistes au Havre, tout en les excluant d'un accord

Boichot, Loris

La règle d'Édouard Philippe, ni Rassemblement national (RN) ni La France insoumise (LFI), épargne les communistes. Dimanche, pour le second tour des élections législatives, le maire du Havre votera pour son opposant local Jean-Paul Lecoq, député PCF sortant, arrivé en tête au premier tour (42,82 % des voix) face à la candidate du RN, Isabelle Le Coz (31,32 %), dans la 8e circonscription de Seine-Maritime.

«Je voterai pour un communiste dimanche prochain. Sans hésiter, car je préfère un élu avec lequel j'ai des désaccords, mais avec qui je peux travailler, qu'un candidat avec qui j'ai des désaccords de nature», a-t-il expliqué mardi à Paris devant Le Figaro , en marge d'un déplacement en soutien à la ministre candidate Olivia Grégoire (Entreprises).

L'ex-premier ministre assume de longue date ce vote d'un scrutin à l'autre, dès qu'un second tour oppose le Parti communiste français au RN. Tout comme d'ailleurs le numéro trois du gouvernement sortant Gérald Darmanin, et le président LR des Hauts-de-France Xavier Bertrand. Édouard Philippe avait déjà réaffirmé cette position en septembre dernier, à la Fête de l'Humanité, lors d'un débat avec le dirigeant communiste Fabien Roussel. Mercredi, la double finaliste de la présidentielle Marine Le Pen, a fustigé cette attitude : «La classe politique donne d'elle-même une image de plus en plus grotesque», a-t-elle écrit sur X.

Pour Édouard Philippe, en plus de la droite libérale et conservatrice anti-RN, une partie de la gauche doit aussi bénéficier d'un signal d'ouverture envoyé par le «bloc central». Mais pas les Insoumis, ce qui le distingue de la ligne exprimée par Gabriel Attal et Emmanuel Macron. Dès dimanche soir, le premier ministre a jugé prioritaire de lutter contre le projet «funeste du RN», afin de l' «empêcher» d'obtenir une majorité à l'Assemblée nationale. Au point d'encourager au retrait d'Albane Branlant dans la Somme, où elle s'est désistée pour permettre l'élection de François Ruffin ; et de pousser au maintien de Loïc Signor dans le Val-de-Marne, où sa présence doit garantir l'élection de Louis Boyard en privant le RN d'un report de voix potentiel.

« Espace politique central »

«J'ai du mal à dire qu'on peut faire un front républicain (...) avec un parti présidé par M. Mélenchon, qui me paraît très en dehors d'un certain nombre de règles démocratiques et qui accepte en son sein (...) des gens qui jouent avec tous les codes de l'antisémitisme, qui proposent de tout conflictualiser en dehors du débat démocratique», a insisté mardi Édouard Philippe. Conscient que sa position «peut irriter certains» à gauche et dans l'aile sociale-démocrate du camp Macron, qui l'accusent de mettre sur le même plan LFI et le parti nationaliste, il prévient qu'il «ne renoncera pas à (ses) idées parce qu'elles ne plaisent pas à tous».

Après l'affaissement du camp présidentiel au premier tour des élections législatives dimanche dernier, le président du parti Horizons veut toujours tendre la main à sa gauche et à sa droite. Qui plus est au moment où revient le scénario d'une grande coalition, dans le cas où l'Assemblée ne disposerait pas d'une majorité claire à l'issue du second tour. Mais, en dépit de son vote personnel, Édouard Philippe estime que les communistes seraient, tout comme les Insoumis, exclus d'un éventuel accord parlementaire, qu'il imagine aller «de la droite conservatrice aux socio-démocrates». Pas au-delà.

«Il y a un espace politique central de gens qui refusent la mainmise du Rassemblement national ou de La France insoumise, mais il n'est pas structuré de façon à travailler ensemble. Il y a besoin de structuration, de travail d'écoute», déclare-t-il au Figaro. Reste enfin la question de l'organisation de son camp, alors que la dissolution surprise décidée par Emmanuel Macron a «tué la majorité présidentielle» selon lui. Dans une courte allocution, dimanche soir, il a prévenu : «Tout est à reconstruire du côté de la droite et du centre. J'y suis prêt.» L. B.

Le Monde
élections législatives, jeudi 4 juillet 2024 1490 mots, p. 10
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3 juillet 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Un possible pouvoir RN trouble les groupes publics

SNCF, RATP, EDF, La Poste… Face à l’éventualité d’une victoire de l’extrême droite, l’ébullition sociale monte

Marc Angrand, Sophie Fay et Adrien Pécout

Tout le monde retient son souffle. « Il y a encore un second tour », rappelle Vincent Gautheron, secrétaire de l’union syndicale CGT-RATP, refusant de brûler les étapes avant la fin des élections législatives, dimanche 7 juillet : « La CGT se mobilise pour limiter le risque d’avoir une majorité RN[Rassemblement national] à l’Assemblée. »

Les tracts et le discours sont clairs : ils rappellent à tous les agents que le parti d’extrême droite n’a jamais été favorable aux entreprises publiques et menace de les privatiser, qu’il veut mettre les fonctionnaires au pas, qu’il a toujours milité pour un encadrement dur, voire une interdiction, du droit de grève… et pour l’ouverture à la concurrence des bus ou des métros. « C’est un parti plus proche des patrons de PME que de la finance, mais capitaliste tout de même » , martèle le représentant des salariés avec beaucoup d’énergie, rappelant au passage la xénophobie du RN.

Pour l’instant, M. Gautheron ne lance pas d’appel à la grève générale si Jordan Bardella devait être nommé premier ministre à l’issue des législatives. Même prudence de Thierry Nier, secrétaire général de la CGT-Cheminots. « La question se posera après le second tour », avance Fabien Villedieu, délégué syndical SUD-Rail à la SNCF. Avant, pas question d’agiter le chiffon rouge du désordre, ni de brusquer les agents qui auraient glissé dans l’urne un bulletin RN.

« Désarroi » des salariés

« Il y a des petits salaires chez nous aussi, qui croient que ça ira mieux avec ce parti, même si c’est une supercherie », affirme M. Gautheron. « Les agents des transports sont notamment très sensibles aux faits divers qui tournent en boucle sur les chaînes d’information : ils sont les premiers touchés par les problèmes d’incivilité », poursuit-il. La CGT-Cheminots essaie aussi de les convaincre que l’arrivée du RN au pouvoir ne réglera rien.

A La Poste, le constat n’est pas très éloigné. « Beaucoup de postières et de postiers ont d’abord des attentes fortes sur leur situation personnelle. Même s’ils bénéficient de la sécurité de l’emploi, un bon nombre d’entre eux ont de très, très bas salaires, au niveau du smic ou juste au-dessus, et donc des difficultés à boucler leurs fins de mois », explique Patrick Lasserre, secrétaire fédéral de la CGT-FAPT, ajoutant que la mobilisation vaine contre la réforme des retraites de 2023, encore présente dans les mémoires, alimente le « malaise démocratique » et crée du « désarroi » chez les salariés. D’autres syndicats évoquent une situation « compliquée en interne »et peu propice à la mobilisation dans l’immédiat, a fortiori à quatre mois des premières élections des membres du comité social et économique (CSE) du groupe.

L’unité syndicale et la mobilisation générale ne sont pas non plus acquises à EDF « Certains de nos tracts confédéraux pour le programme du Nouveau Front populaire ont été arrachés de nos panneaux d’affichage syndical », déplore Anthony Lavrador, secrétaire général de la CGT de la centrale nucléaire de Saint-Laurent (Loir-et-Cher). Vendredi 28 juin, le syndicat local a porté plainte contre X pour altération ou enlèvement d’affiche. La veille, sur l’un des panneaux cégétistes, un inconnu avait placardé une feuille, avec une graphie reprenant celle du drapeau nazi, pour désigner La France insoumise comme le « premier parti fasciste et antisémite de France ».

La fédération mines-énergie de la CGT a clairement appelé à voter, au premier tour, pour les candidats du NFP, et ce, même si la gauche reste divisée sur le sort de l’atome. « Le monde du travail doit comprendre que la Macronie et maintenant le couple patronat-RN s’organisent pour pousser encore plus loin et plus vite notre pays dans l’ultralibéralisme », soulignait son tract du 24 juin.

Des entreprises fragiles

Quid du nouveau programme nucléaire annoncé par Emmanuel Macron, notamment de son financement ? La question est toujours en suspens. Pour l’heure, la programmation pluriannuelle de l’énergie en vigueur (depuis 2020) prévoit encore de… supprimer des réacteurs plutôt que d’en construire. « Le secteur de l’énergie a besoin d’une planification sur le long terme », souligne Virginie Neumayer, coordinatrice CGT à EDF.

Le temps que chaque syndicat dans chaque entreprise consulte ses troupes sera-t-il celui d’une trêve olympique, que la présidente (Les Républicains) de la région Ile-de-France, Valérie Pécresse, appelle de ses vœux ? Jean-Pierre Farandou, PDG de la SNCF, a du mal à y croire : « Je suis inquiet sur le déroulement des Jeux[olympiques de Paris, à partir du 26 juillet] , confie-t-il en privé. Les syndicats étaient calmes. La dissolution va, je le crains, relancer leur activisme. Il est possible qu’ils préparent des blocages et même une ou deux journées de grève générale après le 7 juillet. Certains sont même repartis sur un mode offensif. Un militant syndical m’a demandé si je comptais démissionner au cas où le RN serait en mesure de gouverner après les législatives et il a ajouté :“Si vous ne démissionnez pas, vous serez un collabo.” »

De son côté, Thierry Nier, le secrétaire général de la Fédération CGT-Cheminots, demande, depuis dix jours, une rencontre avec la direction et les autres organisations syndicales. Mais « elle n’a pas pu se faire », regrette-t-il. Il ajoute que la CGT a dit clairement, « depuis le début », qu’elle « ne ferait pas des JO un hochet syndical ».

Expert des transports, longtemps élu socialiste, Gilles Savary, qui a dirigé le mouvement Territoires de progrès avec Jean-Yves Le Drian et Olivier Dussopt, confirme, lui, les inquiétudes du PDG de la SNCF : « Tous les groupes de transport public craignent une déstabilisation sociale chronique en cas de victoire du RN. » Or, ces entreprises sont fragiles, plusieurs de leurs dirigeants étant en cours de remplacement. Emmanuel Macron a fait savoir qu’il ne souhaitait pas prolonger les mandats du patron de Groupe ADP, Augustin de Romanet (63 ans) ou de Jean-Pierre Farandou (SNCF, 66 ans), mais qu’il leur demandait d’assurer un intérim pendant les JO. Leurs successeurs ne sont ni nommés ni même pressentis.

Jean Castex, qui aurait dû être un élément de stabilité à la RATP, reste aussi, sur un siège éjectable. Nommé à l’automne 2022 pour remplacer Catherine Guillouard, dont le mandat se terminait le 23 juillet 2024, il devait être renouvelé à cette date. L’Elysée avait lancé le processus, mais ce dernier a été interrompu par la dissolution. Les commissions du développement durable des deux chambres parlementaires n’ont pu l’auditionner. M. Castex a été nommé PDG par intérim, mercredi 3 juillet, le temps que le processus normal devienne possible. FO a lancé un appel au maintien de l’actuel PDG une fois la nouvelle Assemblée nationale installée, mais l’ancien premier ministre aura-t-il envie d’être le premier patron adoubé par une majorité RN ?

A La Poste, un enjeu très lourd

Directeur général de la Caisse des dépôts et consignations, Eric Lombard, renouvelé en 2023 jusqu’en 2026, l’année de ses 68 ans, n’a pas ce problème. En revanche, la question du successeur du PDG de La Poste, Philippe Wahl, se pose, son mandat s’achevant le 30 juin 2025. Avec un enjeu très lourd : le contrat d’opérateur du service universel postal attribué à l’entreprise par l’Etat s’achève au même moment. Il faut donc commencer très vite à renégocier le maintien et le financement de ses quatre missions de service public : le service universel postal – il inclut la distribution six jours sur sept sur tout le territoire –, le maintien d’un réseau de 17 000 « points de contact », la distribution de la presse et l’accessibilité bancaire – la possibilité pour toute personne qui en fait la demande d’ouvrir un Livret A et d’effectuer des opérations bancaires élémentaires.

Le RN « ne peut pas ignorer que, tous les mois, 1,5 million de personnes viennent aux guichets de La Poste, qui représentent, pour beaucoup d’entre elles, la seule bouée financière », dit Nicolas Galepides, responsable fédéral de SUD-PTT. Pourtant, le financement des missions de service public de La Poste et de La Banque postale fait partie des pistes d’économies budgétaires du parti d’extrême droite.

Le député (RN) Jean-Philippe Tanguy, en ballottage favorable dans sa circonscription de la Somme, a déclaré que la contribution de l’Etat au service public postal, qu’il chiffre à 300 millions d’euros, pourrait faire l’objet d’un « arrangement en reportant cela sur Amazon ou autre »(dans L’Opiniondu 13 juin) et que le financement des 287 millions d’euros octroyés à La Banque postale au titre de l’accessibilité bancaire « ne devrait pas être assumé par l’Etat mais par les autres banques »(sur le site du média en ligne Contexte). Des déclarations que la direction de La Poste ne commente pas.

Libération
jeudi 4 juillet 2024 280 mots, p. 7

AUTRE

279 CANDIDATS NFP POUR FAIRE BARRAGE

AUTRE

Une chose semble acquise après le dépôt des candidatures mardi soir : le Nouveau Front populaire n’est pas en position d’obtenir la majorité absolue (289 sièges) à l’Assemblée dimanche, les têtes pensantes de la gauche s’attendant plutôt à naviguer autour des 180 sièges. Il ne lui reste plus, en effet, que 279 candidats en lice après application de la consigne des désistements qui imposait aux candidats arrivés troisièmes de se retirer si le RN menaçait de garder ou de gagner la circonscription. Dans le détail, selon l’AFP, 47 insoumis, 31 socialistes, 22 écologistes, 16 communistes et 5 de leurs alliés (Place publique, Génération·s et autres) se sont ainsi retirés, contribuant pour près de 60 % à la fonte du nombre de triangulaires (passées de 306 à 90, selon le ministère de l’Intérieur) et du bond concomitant des duels (de 190 à 408).

Parmi ceux qui restent, certains ne sont pas du tout assurés de retrouver leur siège. Côté insoumis, c’est le cas, parmi les plus médiatisés, de François Ruffin, mais aussi, dans la 1re circonscription de la Haute-Vienne, de Damien Maudet, pris dans une triangulaire avec le RN et la candidate Ensemble, Isabelle Négrier, qui s’est maintenue. Chez les communistes, duel très serré pour André Chassaigne, député du Puy-de- Dôme depuis 2002, qui était quasiment à égalité avec le RN au premier tour. L’ancienne ministre Dominique Voynet, qui avait fait un passage éclair à l’Assemblée nationale en 1997, n’est pas non plus assurée d’y retourner à l’issue de son face-à-face avec le RN Eric Fusis dans la 2e circonscription du Doubs.

Libération
jeudi 4 juillet 2024 1588 mots, p. 20,21

IDÉES

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2 juillet 2024 - Libération (site web)

RN au pouvoir : le risque d’un climatoscepticismed’Etat

CAMILLE ÉTIENNE; ANTOINE DUBIAU

IDÉES

L’amplification des catastrophes climatiques et la montée du fascisme se conjuguent. Qu’elle se revendique ou non écologiste, l’extrême droite porte un projet politique réactionnaire et violent pour les plus vulnérables. S’y opposer doit rester le cap de l’engagement progressiste, affirment la militante écologiste et le géographe.

L a France est assommée par deux réalités qui ne font que s’amplifier : les catastrophes écologiques et la possible accession au pouvoir de l’extrême droite. Toutes deux semblent s’entretenir : les résultats du premier tour des élections législatives reflètent cette dynamique mortifère. Comment désastre écologique et montée du fascisme se conjuguent-ils ? Le Front national assumait hier son climatoscepticisme. En 2010, la première conférence tenue par le parti sur le sujet s’intitulait : «Changement climatique : mythe ou réalité ?». Spoiler, Jean-Marie Le Pen y parlait de catastrophisme visant à faire accepter une nouvelle vague migratoire. Cette vision des choses n’a pas disparu : en 2023, le député Thomas Ménagé accusait sur France Inter le Giec d’«exagérer», et appelait à tempérer les données de ses rapports.

INVISIBILISATION Plus inquiétant encore, il semble que le vote d’extrême droite ne diminue pas avec l’aggravation des conséquences du réchauffement climatique global, même lors d’épisodes extrêmes. Ce serait même plutôt l’inverse : en Suède, à la suite des canicules de l’été 2018, le parti nationaliste les Démocrates de Suède a obtenu ses meilleurs résultats – notamment dans les régions les plus touchées par les mégafeux nés de ces vagues de chaleur – en appuyant son programme sur la suppression d’une taxe sur l’énergie fossile. De nombreux travaux sociologiques indiquent que les sympathisants des partis d’extrême droite semblent peu préoccupés par la dégradation de l’environnement. Cela peut s’expliquer par le fait que les effets des ravages écolo - giques sont, pour le moment, racialement discriminants. Les principales victimes sont des populations non blanches vivant au sein de pays non occidentaux. L’invisibilisation est double, tant du côté des responsabilités du ravage en cours que de celui des effets sur les populations : canicule en cours en Inde qui a fait des milliers de morts, sécheresses au Soudan, déplacement d’un million de personnes aux Philippines à cause d’un cyclone, malnutrition au Tchad après l’assèchement du lac homonyme… Les responsabilités occidentales passent aussi sous les radars : exportation de nombreux déchets toxiques occidentaux vers certains pays africains, invisibilisation des effets environnementaux de la dépendance occidentale en matières premières extraites dans les Sud, etc.

L’extrême droite contemporaine, en particulier dans ses formes électorales, apparaît donc comme répulsive à toute poli - tique concrète sur le plan écologique.

Chaque fois qu’elle est au pouvoir, son action conduit à un massacre environnemental. Dans le Brésil de Jair Bolsonaro, le nombre de kilomètres carrés de la forêt amazonienne détruit chaque année y a pratiquement doublé (par rapport à 2018). En Norvège, le parti d’extrême droite Fremskrittspartiet intégré au gouvernement de coalition conservateur s’est vu offrir le ministère du Pétrole et de l’Energie de 2013 à 2019. La production de pétrole, qui diminuait pourtant depuis 2004, s’est envolée. Le RN n’est pas différent. A toutes les échelles, ses élus votent systématiquement contre les textes ambitieux sur le plan clima - tique et environnemental, au niveau national comme international : contre la loi européenne de restauration de la nature, contre le Green Deal européen, contre l’accélération de la production d’énergies renouvelables en France, contre une résolution invitant le gouvernement à suspendre l’exploitation minière des fonds marins, abstention sur la loi visant à interdire les polluants éternels, contre la mise en place d’un fonds social pour le climat pour permettre aux plus pré caires de rénover leurs bâtiments ou d’acquérir une voiture élec trique, contre la réduction des déchets d’emballages et la destruction des invendus vestimentaires, etc. Le programme du RN aux européennes de 2024 fut sans surprise pointé du doigt pour sa grande insuffisance écologique.

«CARBOFASCISME» Parler de climatoscepticisme pour qualifier le RN aujourd’hui est insuffisant : l’extrême droite n’est pas toujours «indifférente» aux questions écologiques, elle compose aussi avec les questions écologiques pour faire avancer son programme raciste et réactionnaire. Sur le plan climatique, elle incarne ce que l’on pourrait appeler un «carbofascisme» (1). Le mot désigne une convergence d’intérêts dans la défense des énergies fossiles entre l’industrie des hydrocarbures, qui cherche à préserver ses intérêts écono - miques directs peu importe la réalité climatique, et l’extrême droite, qui défend des modes de vie impériaux qui reposent particulièrement sur l’exploitation des ressources (notamment en hydrocarbures) et des populations non occidentales. Toutes deux s’accordent ainsi sur la perpétuation de l’exploitation des hydrocarbures. Le climatoscep - ticisme n’est ainsi qu’une façade d’un projet politique plus profond.

Ce carbofascisme est le produit d’une longue histoire de la dépendance du fascisme à l’égard des énergies fossiles, avant même l’émergence d’une conscience climatique. Après l’invention d’un procédé de transformation du lignite en pétrole par des chimistes allemands, le IIIe Reich fit reposer une partie de sa puissance industrielle sur l’exploitation des hydrocarbures. Le contrôle militaire de l’exploitation du charbon constituait l’une des forces du régime nazi, qui ne s’arrêta pas là puisque sa stratégie d’expansion vers l’Est consistait à s’emparer de ressources pétrolières – en Roumanie dès 1940, puis lors de l’opération Barbarossa contre l’Union soviétique. Le recours massif aux hydrocarbures était l’outil de la domination nazie, mais aussi la justification de son projet raciste : c’est précisément la capacité supérieure à dominer la nature qui légitimait la supériorité aryenne.

ENRACINEMENT Si les partis d’extrême droite s’ancrent indiscutablement dans le carbofascisme, certains idéo - logues et groupuscules fascistes ont, eux, choisi une autre voie en développant une conception politique de l’écologie empreinte de préoccupations identitaires, organisée autour de la protection du territoire – de sa population comme de son environnement –, le coeur de leur projet politique. Cet «écofascisme» (2) repose sur l’actualisation écologique d’une notion historique de l’extrême droite européenne, celle de l’enracinement. Les communautés humaines seraient liées à leur territoire d’origine, avec lequel elles seraient en harmonie naturelle – aussi bien écologique que métaphysique. Le rejet de toute forme d’immigration repose sur des arguments présentés comme écologiques pour légitimer la défense de communautés autarciques, patriarcales et racialement homogènes. Cette justification écologique de la fermeture des frontières semble se dessiner dans les discours de l’extrême droite contemporaine, en mettant en avant le fait que le territoire national ne peut accueillir une population trop grande par rapport aux ressources dont il dispose.

Nombre de politiques environnementales déjà mises en oeuvre à travers le monde sont déjà teintées de racisme. Dans plusieurs pays d’Afrique sous domination néocoloniale, la protection de la nature pilotée par des organisations conservationnistes occidentales repose sur l’expulsion et la répression violente des populations locales (3). Dans les pays occidentaux, un puissant «racisme environnemental» s’exerce contre certaines populations non blanches : les activités polluantes sont souvent situées à proximité des quartiers où elles sont reléguées (4). En France, les aires d’accueil où sont assignés les «gens du voyage» sont extrêmement polluées et dangereuses pour la santé (5).

Si elle arrivait au pouvoir, l’extrême droite s’accommoderait de ces politiques environnementales déjà empreintes de racisme, voire les radicaliserait. Elle dispose, en effet, d’un profond réservoir idéologique et de poli - tiques environnementales déjà mises en oeuvre pour écologiser son discours, comme lorsque Jordan Bardella déclarait que «le meilleur allié de l’écologie, c’est la frontière» en 2019.

VISION RÉACTIONNAIRE On peut facilement imaginer comment pourrait être décliné cet argument : protéger les espèces en danger sur le territoire national, tout en faisant mourir les migrant·es en mer en refusant de les accueillir. Ni Reconquête ni le Rassemblement national ne deviendront écofascistes à court terme, mais une vision réactionnaire de l’écologie pourrait prendre de l’importance dans leurs analyses et leurs projets. Carbofascisme et écofascisme ne s’opposent pas strictement : tous deux ont des périmètres d’expression assez différents. Le premier peut s’incarner à l’échelle étatique tandis que le second est localiste. Le carbofascisme concerne essentiellement le problème climatique (global) et l’énergie, tandis que l’écofascisme s’intéresse aux autres pollutions et à la destruction (locale) de la biodiversité. Mais cela ne doit pas masquer les continuités entre les deux – un projet politique fondamentalement raciste – ni leurs complémentarités. Qu’elle se revendique ou non écologiste, l’extrême droite défend un projet politique réactionnaire et violent pour les plus vulnérables. Combattre cette perspective doit rester le cap de l’engagement progressiste. Pour autant, surveiller attentivement l’évolution des discours et projets de l’extrême droite sur la question écologique permet de mieux s’y opposer. Dans l’immédiat, faire barrage à l’extrême droite dans les urnes est un impératif écologique. Une nécessité absolue. (1) Fascisme fossile. L’extrême droite, l’énergie, le climat, Zetkin Collective (la Fabrique).

(2) Ecofascismes, d’Antoine Dubiau (Grevis).

(3) L’invention du colonialisme vert, de Guillaume Blanc (Flammarion). (4) La nature est un champ de bataille, de Razmig Keucheyan («Zones», la Découverte).

(5) Où sont les «gens du voyage» ? de William Acker (Editions du commun).

Il semble que le vote d’extrême droite ne diminue pas avec l’aggravation des conséquences du réchauffement climatique global.

Le Figaro, no. 24840
Le Figaro, jeudi 4 juillet 2024 837 mots, p. 2

Politique

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3 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Contre le RN, la campagne tous azimuts de Gabriel Attal

Quinault-Maupoil, Tristan

Quelle que soit l'issue de ces élections législatives anticipées, Gabriel Attal considère qu'il aura au moins marqué les esprits des Français en prenant la tête de cette campagne inattendue et subie. En multipliant les déplacements - près de 20 étapes - et en se démarquant d'Emmanuel Macron, il a cherché à devenir le point de repère d'une macronie déboussolée par les décisions de son chef. Dernier épisode en date, le barrage républicain systématique qu'il a imposé au soir du premier tour lui permet d'apparaître comme le fer de lance du combat contre le lepénisme. Rejoignant ainsi les appels venus de la gauche. «La leçon pour moi avec ces désistements c'est que l'on peut éviter une majorité absolue pour l'extrême droite. C'est possible et moi je crois que beaucoup de Français se mobiliseront pour cela» , a-t-il remarqué mercredi matin sur France Inter au lendemain de la clôture du dépôt des candidatures.

Davantage que ce que prévoyaient certains stratèges, la consigne a été grandement respectée tant du côté des candidats du Nouveau Front populaire que de la macronie. À tel point que certains considèrent maintenant que le RN n'est plus aisément en mesure de décrocher une majorité absolue dimanche. Une étude Toluna Harris Interactive dévoilée mercredi par RTL-M6-Challenges, ne donne d'ailleurs plus que 190 à 220 sièges au RN et ses alliés. Il en faudrait au moins 289.

«Je me bats de toutes mes forces pour éviter» une passation de pouvoirs avec Jordan Bardella, «je vois bien que certains le font moins. C'est leur droit, c'est leur choix», a lâché Gabriel Attal, sans nommer ceux qui ont adopté une ligne moins ferme dans la majorité. D'Édouard Philippe à François Bayrou en passant par Bruno Le Maire, le désistement automatique y compris au bénéfice de LFI n'allait pas de soi. Mais le premier ministre sortant assume : «Aujourd'hui, il y a un bloc en situation d'avoir une majorité absolue à l'Assemblée nationale, c'est l'extrême droite. Ni LFI, ni le NFP, ni nos candidats ne sont en capacité de former une majorité absolue à l'Assemblée nationale.» De ce fait, il hiérarchise les risques en donnant le change à la gauche quand les autres cadres de la majorité venus de la droite préfèrent ne pas bousculer leurs sympathisants profondément heurtés par Jean-Luc Mélenchon.

Grands principes

Le chef du gouvernement, ancien militant socialiste, ne se prive pas de se démarquer d'eux. «Il y a des personnes qui s'expriment différemment. En leur faisant de la pub, ça n'aide pas ensuite (...) sur le terrain», a-t-il répondu à un jeune homme qui venait de l'alpaguer, mardi, lors d'un déplacement dans le 15e arrondissement de Paris en citant les recommandations moins explicites de Bruno Le Maire. Dans le même temps, Gabriel Attal a veillé à gommer la réforme de l'assurance-chômage, qui devait prendre la forme d'un décret publié lundi dernier. Malgré la colère du ministre de l'Économie, il a jugé essentiel d'abattre cet « irritant » qui aurait pu empêcher les électeurs LFI de se reporter sur la macronie pour contrer l'extrême droite.

Le positionnement fonctionne puisque notre sondage Ifop-Fiducial indique que 48 % des Français considèrent qu'il ferait un bon premier ministre après les législatives. C'est mieux que n'importe quel autre nom testé sur l'ensemble du spectre politique. 41 % des électeurs du NFP au premier tour sont aussi de cet avis, comme 71 % des électeurs LR et DVD. Une synthèse suffisante pour espérer se maintenir à Matignon ? Ses proches refusent pour l'heure d'indiquer s'il remettra sa démission dès dimanche soir, comme c'est l'usage. Et Gabriel Attal se garde bien de se projeter personnellement quand il préconise un gouvernement issu d'une «assemblée plurielle» comme alternative à un «pouvoir entre les mains de l'extrême droite».

Toutefois, pour ne pas brouiller sa ligne politique construite ces dernières années en envoyant des gages à la droite, et alors que le RN tance déjà ses inflexions stratégiques, il a ensuite prévenu que LFI n'aurait pas sa place dans une telle coalition. « Se désister ne veut pas dire se rallier. Il n'y a pas et il n'y aura jamais d'alliance avec La France insoumise» ,a-t-il insisté sur les réseaux sociaux. D'autant que le chef du gouvernement sortant a listé les grands principes que devront défendre les prochains députés de son camp : «protéger les Français d'une hausse d'impôts, défendre les valeurs de la République, le réinvestissement dans des politiques publiques prioritaires comme la sécurité et la justice».

Cet activisme n'allait pas de soi pour Gabriel Attal, qui a hésité à s'effacer dès l'annonce de la dissolution. Après une journée d'abattement et de réflexion, il a compris l'intérêt qu'il pouvait tirer de cette curieuse campagne. Même si elle se soldera très probablement par son départ de Matignon, moins de six mois après sa nomination. A priori réélu dimanche député des Hauts-de-Seine, il retrouvera a minima l'Assemblée nationale et pourra alors briguer le rôle de premier opposant au RN. Fort de l'héritage de cette campagne, pour préparer la prochaine grande bataille de 2027. T.Q.-M.

Le Monde
élections législatives, jeudi 4 juillet 2024 969 mots, p. 4
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3 juillet 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Courtisée par le RN, la droite au défi de son autonomie

Le parti d’extrême droite espère séduire les députés LR pour former une majorité absolue, mais ceux-ci affirment vouloir rester indépendants

Alexandre Pedro

Le Rassemblement national (RN) connaît bien le concept de « béquille » parlementaire. Pendant deux ans, le parti d’extrême droite a moqué le groupe Les Républicains (LR) comme « la béquille de la Macronie » à l’Assemblée nationale. Il l’a observé parfois se dérober, comme lors de la réforme des retraites, en 2023. Si dans un entretien au Figaro du mercredi 3 juillet, Jordan Bardella invite les futurs députés LR non ralliés à leur président contesté, Eric Ciotti, à prendre leurs « responsabilités » dans l’intérêt du pays, le chef du RN ne s’avance plus sur la dizaine d’élus de droite susceptibles de constituer une force d’appoint s’il n’obtient qu’une majorité relative au soir du second tour, dimanche 7 juillet.

Sur France Inter, Marine Le Pen a évoqué, mardi 2 juillet, les « quelques LR qui ont exprimé par le passé une proximité avec nos options »si le RN venait à manquer de quelques députés pour atteindre la majorité absolue. Mais un proche de la triple candidate à l’élection présidentielle préfère renvoyer ces discussions « de boutique » au lendemain du second tour. Avant, le message doit être simple : le RN demande aux électeurs de lui octroyer au moins 289 députés (avec l’aide des élus proches de M. Ciotti).

Jusque dans les dernières minutes, mardi 2 juillet, avant le dépôt des candidatures en préfecture pour le second tour, Eric Ciotti a espéré attirer à lui quelques autres élus LR dans sa coalition avec le RN. En vain. Au-delà du fait d’avoir brisé le tabou de l’union des droites, le Niçois paye encore auprès des députés sortants son mensonge assumé devant eux lors de la réunion du 10 juin, au lendemain de la dissolution de l’Assemblée nationale, lorsqu’il avait nié un rapprochement avec le RN pourtant déjà scellé.

Mais, pour l’instant, les candidats LR n’ont pas la tête à penser à cette France du 8 juillet, qui sera peut-être dirigée par une extrême droite alliée à un président de parti qu’ils cherchent en vain à exclure. « J’attendrai patiemment les équilibres de dimanche et l’ampleur de la relativité de la majorité, de plus en plus certaine avec tous les désistements », résume le député (LR) sortant de la Manche Philippe Gosselin.

Cure d’amaigrissement

Certains ont une position de principe plus affirmée. « Je ne me confondrai pas dans le RN », assure Raphaël Schellenberger, en ballottage défavorable pour sa réélection dans le Haut-Rhin. Un autre sortant, bien parti pour retrouver le chemin du Palais-Bourbon, signifie son refus de siéger dans un groupe supplétif du RN : « Que l’on vote des textes mineurs, c’est la vie du Parlement, mais je ne vais pas aller me compromettre sur des textes majeurs qui seront censurés par le Conseil constitutionnel. »

« Les Républicains, quel numéro de téléphone ? », s’interrogent sans doute les stratèges RN. Voisine de banc des députés LR, Marine Le Pen a remarqué le goût pour l’autonomie d’un groupe présenté comme un potentiel allié aussi exigeant que défaillant par la précédente majorité. « Le Pen a compris en tout cas que notre groupe ne lui garantira aucune stabilité, observe un cadre LR. Et une partie est bien capable de voter la première motion de censure déposée par la gauche. »Bien parti pour sauver son siège dans le Lot, Aurélien Pradié a le profil pour incarner cette droite à l’offensive face à la probable majorité (relative ou absolue) constituée par le RN.

Depuis deux ans, la droite semble condamnée à ce rôle de parti croupion, plus proche de la IVe République que de la Ve. Un déclassement cruel pour une formation d’essence gaulliste. « Nous serons le groupe pivot sans lequel rien ne pourra se faire », préfère croire Brice Hortefeux. Les chiffres, eux, sont moins optimistes que l’ancien ministre de l’intérieur.

De 61 députés dans la précédente législature (moins les deux RN-compatibles, Eric Ciotti et Christelle d’Intorni), le groupe LR risque de subir une nouvelle cure d’amaigrissement. Cinquante-sept sortants affrontent un candidat RN, qui, dans 26 de ces duels, a dépassé les 40 % au premier tour. Sur les 33 députés LR en ballottage défavorable, 13 profitent d’un désistement d’un candidat de gauche.

C’est le cas d’Olivier Marleix dans l’Eure-et-Loir. Avec Xavier Bertrand, l’ex-président de groupe à l’Assemblée nationale est le seul « baron » à ne pas avoir signé le communiqué publié dimanche 1er juillet soir pour renvoyer dos à dos « les outrances d’une extrême gauche dominée par La France insoumise »et le « programme démagogique »du RN. A droite, chacun voit midi et sa réélection à sa porte. Déjà observé en 2022, le syndrome du survivant risque d’être encore plus développé chez la possible quarantaine d’élus LR le 7 juillet. « Nous sommes d’abord des députés de terrain, connus de nos électeurs », rappelle Frédérique Meunier, en ballottage en Corrèze.

Au pays du jacobinisme, la droite n’a jamais été aussi décentralisée et sans chef, dans l’attente d’une reprise en main possible par Laurent Wauquiez, en ballottage favorable en Haute-Loire. Toujours absent du débat national, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes espère emmener à Paris 14 des 18 députés sortants de sa région. De quoi faire de lui l’interlocuteur privilégié pour le RN. Mais, avant même de discuter, son entourage réaffirme la ligne d’autonomie de la droite « aussi bien avec le RN qu’avec la Macronie ». Quand on rêve d’être le recours pour barrer la route de l’Elysée à Marine Le Pen en 2027, pas question de devenir sa canne ou sa béquille.

Le Monde
Economie & Entreprise, jeudi 4 juillet 2024 1123 mots, p. 18

Au « Figaro », la ligne Brézet divise les journalistes

Le directeur de la rédaction, Alexis Brézet, a écrit, dans un éditorial, préférer le RN au Nouveau Front populaire

Raphaëlle Bacqué et Aude Dassonville

Alexis Brézet a-t-il poussé trop loin le flirt du Figaro avec l’extrême droite ? Une partie de la rédaction du quotidien conservateur en a eu la conviction, en découvrant « avec étonnement et inquiétude »son éditorial, au lendemain du premier tour des élections législatives, lundi 1er juillet.

Le 13 juin, déjà, sur Europe 1, leur directeur avait déjà donné le sentiment d’accorder ses faveurs au Rassemblement national (RN). Mais, cette fois, c’est en une de « leur » journal que M. Brézet a encouragé au vote pour l’extrême droite, dimanche 7 juillet, provoquant une onde de choc qui ne cesse de se propager depuis.

Dès lundi après-midi, plusieurs journalistes se sont attelés à la rédaction d’un texte afin d’obtenir une réponse claire de M. Brézet à la question qui les taraude : « Le Figaro se définit-il encore comme un journal libéral, conservateur, pro-européen et opposé à l’extrême droite ? » Mardi, en fin d’après-midi, quatre-vingt-dix personnes y avaient déjà apposé leur signature. « Je n’ai jamais vu une telle mobilisation en quinze ans de maison », siffle, admiratif, un journaliste qui préfère rester anonyme, comme tous ceux que nous avons contactés.

« Décrédibilisation du journal »

Dans son éditorial, Alexis Brézet écrivait : « Entre Bardella et Mélenchon, qui, en conscience, voudra mettre un signe d’égalité ? Le programme du RN est certes, à bien des égards, inquiétant, mais en face : antisémitisme, islamo-gauchisme, haine de classe, hystérie fiscale.[…] Le Nouveau Front populaire est, de fait, le vecteur d’une idéologie qui consommerait le déshonneur et la ruine du pays. » Pour les journalistes protestataires, cette formulation ressemble à « un soutien au RN sans précédent dans l’histoire du journal et contraire à l’engagement pris, il y a deux semaines, par Alexis Brézet, devant la société des journalistes[SDJ] ». Le directeur des rédactions du quotidien avait alors assuré que le journal ne donnerait aucune consigne en faveur de l’une ou de l’autre des forces politiques à ses lecteurs.

« Nous voudrions savoir si cet appel au vote témoigne d’un changement de ligne éditoriale », insiste le collectif, prenant le relais d’une SDJ divisée et hésitante sur la conduite à tenir. « Tout le monde ne pense pas pareil à la rédaction », reconnaît un journaliste. L’éditorialiste Eugénie Bastié a ainsi fait savoir, mardi soir dans un courriel, qu’elle n’avait été pour sa part « nullement choquée »par le texte de M. Brézet, dans lequel elle n’a « lu aucune consigne de vote ».Quelques instants plus tard, son collègue de FigaroVox Alexandre Devecchio approuvait, estimant que « les polémiques inutiles[les] desservent actuellement ». Pourtant, « plusieurs parmi nous estiment que cet éditorial ne représente pas notre travail et participe de la décrédibilisation du journal à l’extérieur, où on nous traîne dans la boue », reprenait le journaliste cité plus haut.

Le « grand remplacement »

Le billet figure sous une manchette qui, elle aussi, a été beaucoup critiquée, avec son titre « La bataille s’engage entre Bardella et Mélenchon ». En reprenant à son compte la mise en scène d’un duel fictif, que l’extrême droite a intérêt à pousser tant la personne de M. Mélenchon suscite le rejet, Le Figaro « a fait preuve d’une certaine malhonnêteté », blâme un journaliste. « On s’efforce de représenter au mieux l’éventail des droites, et là, on les réduit à une seule », se désole un autre.

Au moment où ces choix éditoriaux étaient tranchés, dimanche soir, Alexis Brézet (qui n’a pas fait suite à nos sollicitations) accueillait dans son bureau le conseiller du groupe Dassault pour les activités de presse et de communication, Rudi Roussillon. Comme à chaque scrutin depuis vingt ans, ce dernier était venu avec un magnum de Château Dassault. Conformément à ce qu’il défendait déjà il y a deux semaines, le communicant déclare qu ’« il n’a pas la moindre observation ni la moindre critique à faire sur la ligne rédactionnelle du journal ».

Quant à savoir si les actionnaires Laurent Dassault et Thierry Dassault, dont Le Canard enchaîné avait rapporté, le 18 juin, les points de vue différents – le premier affichant une conviction anti-RN ferme, au contraire de son frère –, adhèrent aux coups de plume de leur directeur, M. Roussillon explique : « Chacun s’exprime avec son vocabulaire et ses idées. Mais en matière de gouvernance, il n’y a ni problème ni différences au sein de la famille Dassault ».

Historiquement, la famille Dassault est longtemps restée proche du mouvement gaulliste. Le grand-père, Marcel Dassault, né Marcel Bloch en 1892, n’oubliait pas qu’il avait été déporté en 1944 à Buchenwald parce que juif. Sauvé de la mort dans les camps, il avait changé de nom en 1949 pour prendre celui de Dassault. Quand son fils Serge a racheté Le Figaro, en 2004, il a souhaité que toutes les tendances de la droite y soient représentées, Front national (FN) compris.

C’est après la défaite de Nicolas Sarkozy, lors de la présidentielle de 2012 et l’arrivée au pouvoir du président socialiste François Hollande, que Serge Dassault donne une impulsion qui aura des effets tangibles sur la rédaction du quotidien. Il remplace Etienne Mougeotte, qu’il avait fait venir en 2007 par le directeur du Figaro Magazine, Alexis Brézet.

Il n’ignore alors rien des engagements passés du journaliste, ancien conseiller et « plume », à la fin des années 1980, du député européen (FN) Jean-Marie Le Chevallier avant de prendre la tête de Valeurs actuelles. M. Brézet sera l’un de ceux qui feront entrer, par la suite, via le site Web du Figaro et par son espace de débats et de tribunes FigaroVox, toute une série de jeunes journalistes bien plus à droite.

En 2017, cependant, lorsque Olivier Dassault, l’aîné des héritiers de la famille, prend la plume deux jours avant le second tour de la présidentielle opposant Emmanuel Macron à Marine Le Pen, il est on ne peut plus clair. « Entre le Front national et nous, il y a la croix de Lorraine et bien plus encore… ». Depuis sa mort, en 2021, depuis surtout la réélection, en 2022, d’un Emmanuel Macron, dont c’est le dernier mandat, les choses ont changé. Son frère, Thierry Dassault, comme le patron du groupe, Charles Edelstenne, sont moins rétifs à cette union des droites qui pourrait l’emporter et que la direction de la rédaction paraît soutenir.

Alexis Brézet a commencé, mardi, un tour des services pour s’expliquer en petit comité. Ila défendu son texte, assurant qu’ « il ne s’était pas engagé tant que ça », rapporte un témoin . « Il a réaffirmé que le journal ne deviendrait pas d’extrême droite ».

Le Monde
élections législatives, mercredi 3 juillet 2024 1520 mots, p. 2

Front républicain : une construction dans la douleur

Les tractations ont filé bon train, lundi, entre l’alliance des gauches et la coalition présidentielle. Les désistements se sont multipliés, mais certains font de la résistance

Sandrine Cassini et Robin D’Angelo Sandrine Cassini et Robin D’Angelo

Vingt-deux ans après le séisme du 21 avril 2002, le front républicain est un combat qui n’a plus rien d’évident. En témoignent les tergiversations et les pressions qu’il a fallu pour convaincre nombre de prétendants à la députation arrivés dimanche 30 juin en troisième position au premier tour de l’élection législative de se désister, et de faire barrage au Rassemblement national (RN). Mardi matin 2 juillet, il ne restait moins de la moitié des 306 triangulaires et 3 des 5 quadrangulaires comptabilisées, après le premier tour. La gauche s’était retirée dans 122 circonscriptions, et la coalition présidentielle dans 67 territoires, selon les calculs du Monde mardi matin.

Seul le Nouveau Front populaire (NFP) a clairement annoncé qu’en cas de triangulaire, il retirerait ses candidats. La coalition présidentielle, elle, est restée floue. Invité du « 20 heures » de TF1 lundi soir, le premier ministre, Gabriel Attal, n’a pas levé les ambiguïtés, indiquant vouloir « éviter que le Rassemblement national ait une majorité absolue »mais conditionnant les désistements. « Face à un candidat qui a choisi les valeurs républicaines, on se retire », proclame-t-il, alors que l’exécutif n’a eu de cesse d’exclure La France insoumise (LFI) de « l’arc républicain ».

Le marathon entre les oppositions et la coalition présidentielle a débuté dimanche 30 juin au soir. Les socialistes passent la nuit à identifier les territoires. Ils dénombrent 190 circonscriptions où le RN est un danger : dans 115, c’est à la gauche de se désister, et dans 75, au camp d’Emmanuel Macron, analyse le secrétaire national du parti, Sébastien Vincini. L’enjeu est crucial : la performance des socialistes (ils espèrent passer de 30 à 70 sièges environ) dépend de l’attitude de Renaissance, d’Horizons et du MoDem.

L’eurodéputé Pierre Jouvet prend les devants, et tâte le terrain auprès du ministre des affaires étrangères, Stéphane Séjourné, et de l’ancien ministre macroniste Julien Denormandie. Le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), Olivier Faure, se charge de contacter le patron du MoDem, François Bayrou. Sur le terrain, l’inquiétude monte. Lundi 1er juillet au matin, dans la 5e circonscription des Pyrénées-Atlantiques, sur les terres du Béarnais, la députée sortante, Florence Lasserre, s’acharne. Elle insiste pour se maintenir alors qu’elle est arrivée en troisième position, derrière la candidate Colette Capdevielle – une socialiste. Au PS, c’est la stupéfaction. On soupçonne François Bayrou de vouloir protéger son pré carré. La candidate finira par battre en retraite.

Analyse de la carte électorale

Dans la majorité, la journée du lundi 1er juillet est ponctuée de réunions afin de tenter de ressouder les rangs autour d’une ligne de conduite commune. A midi, Emmanuel Macron réunit l’ensemble du gouvernement à l’Elysée. « S’il n’y avait pas eu de voix pour dire “barrage au RN” nous ne serions pas là aujourd’hui », ose le chef de l’Etat, en référence à son élection avec les voix de gauche en 2017 et en 2022. Très émue, la ministre déléguée chargée des personnes handicapées, Fadila Khattabi, annonce finalement qu’elle se désiste, après être arrivée en troisième position dans sa circonscription en Côte-d’Or. Ses tergiversations avaient fait sortir du bois l’ancien député PS Patrick Mennucci, qui a décroché son téléphone pour que le sénateur Renaissance du département, François Patriat, incite Mme Khattabi à se retirer. « Tu le connais bien et tu sais que c’est un vrai républicain », plaide-t-il, en référence à Pierre Pribetich, le candidat socialiste arrivé en tête.

A 14 h 30, les chefs des partis de la coalition présidentielle se réunissent à leur tour à l’Elysée, autour du premier ministre, Gabriel Attal. L’heure est à l’analyse de la carte électorale. Stéphane Séjourné, le secrétaire général de Renaissance, indique que les discussions avancent avec le PS, les Verts et le Parti communiste français. Le fondateur du MoDem, François Bayrou, bataille à propos de deux ou trois circonscriptions où il estime que le NFP aurait dû retirer ses candidats. Les dirigeants de l’Union des démocrates et indépendants et du Parti radical, Hervé Marseille et Laurent Hénart, sont aussi présents. Un invité manque à l’appel : le président d’Horizons, Edouard Philippe, qui a snobé la réunion pour lui préférer un conseil municipal au Havre, dont il est maire. Les autres s’accordent sur un objectif : publier une liste des désistements avant la fin de la journée dans un souci de clarté. Le communiqué de presse ne verra finalement jamais le jour, en raison d’une situation toujours aussi floue.

A 15 h 30, le premier ministre enchaîne sur une visioconférence avec les candidats de la coalition Ensemble pour leur rappeler l’objectif du second tour des législatives : « Empêcher l’extrême droite d’obtenir les pleins pouvoirs. » Le locataire de Matignon est en partie entendu. Au total, 45 candidats se retirent, selon le décompte maison, parmi lesquels les ministres Sabrina Agresti-Roubache et Marie Guévenoux, les députés sortants Quentin Bataillon, Fabienne Colboc ou Cécile Rilhac, ou encore la candidate Sylvie Casenave-Péré dans la circonscription de la Sarthe où Marie-Caroline Le Pen, la sœur de la leader du RN, a été parachutée.

Même des candidats Horizons s’effacent, laissant des « insoumis » affronter en duel des candidats d’extrême droite et maximiser les chances de faire barrage. « Je vivrai mal qu’un député RN occupe le siège de Laurent Fabius », s’explique Laurent Bonnaterre qui s’est retiré au profit d’Alma Dufour (en Seine-Maritime), une « insoumise » fidèle à la ligne de Jean-Luc Mélenchon, tout comme Jean-François Eliaou pour Sébastien Rome (dans l’Hérault). Edouard Philippe avait pourtant promis la veille : « Aucune voix ne doit se porter sur les candidats de La France insoumise. »Dans l’Hérault, le député sortant Renaissance Patrick Vignal se désiste devant une LFI. « J’ai reçu de nombreux appels, y compris du président de la République, pour me demander de ne pas abdiquer »,précise-t-il à Midi libre, mettant en doute l’objectif du chef de l’Etat de tout faire pour empêcher la majorité absolue du RN.

La manière forte

Car le concept de front républicain est à géométrie variable. Arrivée en troisième position dans les Bouches-du-Rhône, talonnant le PS Jean-David Ciot, derrière les 31,7 % du candidat du RN Gérault Verny, Anne-Laurence Petel s’est maintenue, avec le soutien de Renaissance. « Ce n’est pas parce que le NFP a mis des candidats modérés avec un programme d’extrême gauche que l’on doit se tromper », attaque celle qui estime bénéficier d’une réserve de voix chez le candidat LR éliminé. « Il y a les mots et il y a les actes », s’emporte Olivier Faure, qui rappelle que, « partout, le Front populaire fait le sacrifice de ses candidats ».

La situation est identique en Charente-Maritime, où la députée sortante du MoDem Anne-Laure Babault se cramponne, avec le soutien de son parti. Raison invoquée : l’écologiste Benoît Biteau, arrivé en deuxième position, n’aurait pas de réserve de voix. « Depuis quand un barrage républicain, c’est le deuxième qui se retire ? La réserve de voix, c’est elle, puisqu’elle est troisième », fulmine l’intéressé. Alors, pour convaincre, les écologistes tentent la manière forte en mettant dans la balance certains désistements, et notamment celui de Maïté Carrive-Bédouani, arrivée en deuxième position dans la 2e circonscription des Yvelines, derrière le ministre délégué chargé de l’Europe, Jean-Noël Barrot.

Inversement, chez Renaissance, on se plaint aussi du comportement de LFI, qui a du mal, semble-t-il, à respecter la parole donnée : le mouvement maintenait lundi 1er juillet au soir, selon le parti du chef de l’Etat, trois candidatures arrivées en troisième position, dans les Bouches-du-Rhône, en Charente et dans le Morbihan. Depuis, la candidate « insoumise » de la 3e circonscription du Morbihan, Marie-Madeleine Doré-Lucas , a annoncé se désister dans la nuit de lundi à mardi.

Il y a les consignes nationales et les réalités locales, avec des élus qui ne se résolvent pas à abandonner la vie politique. En Haute-Garonne, la ministre déléguée aux collectivités territoriales, Dominique Faure, reste aussi, fustigeant « les deux extrêmes », alors que le représentant du NFP arrivé en tête, Jacques Oberti, est un socialiste pur jus. « Ça n’a aucun sens, c’est le déshonneur. Elle se maintient à l’encontre de tout ce qui est dit par les chefs des partis », s’étrangle Sébastien Vincini.

Dans le Val-d’Oise, le député Renaissance sortant Guillaume Vuilletet s’agrippe face à la socialiste Ayda Hadizadeh. « Il a toute une carrière politique derrière lui, c’est sûrement difficile de se dire qu’il faut laisser sa place » , soupire le suppléant PS et maire de Cergy, Jean-Paul Jeandon. Les dépôts de candidature sont prévus mardi à 18 heures, et les qualifiés pour le second tour ont jusqu’au dernier moment pour abandonner. De la solidité du front républicain dépendra la capacité du RN à obtenir une majorité absolue au Palais-Bourbon. De quoi, peut-être, lever les dernières hésitations.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mercredi 3 juillet 2024 1926 mots, p. AUJM2
Aussi paru dans
3 juillet 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

« Eux, on ne les a jamais essayés »

Nous avons sillonné la France pour comprendre la percée du Rassemblement national. Ses électeurs, en colère et inquiets, réclament du « changement ».

De Nos Envoyés Spéciaux Robin Korda (marne), Elsa mari (alpes-Maritimes)et Victor Tassel (nord)

Sur un banc de la Grand-Place de Saint-Amand-les-Eaux (Nord), Roland se réjouit au téléphone. « T'as vu ? Hop, dehors direct ! » Fabien Roussel, le patron du PCF, vient de perdre son siège de député. Sa circonscription était aux mains des communistes depuis 1958. Le candidat RN, Guillaume Florquin, a remporté plus de la moitié des voix (50,3 %), élu au premier tour. Ce retournement spectaculaire est symptomatique. Des terres ouvrières du Nord à la frontière italienne, un « dégagisme » généralisé parcourt la France du bulletin RN. « Faut que ça change ! J'en ai marre, c'est tout le temps les mêmes et rien ne bouge pour nous », s'emporte l'aide-soignant à la retraite, ancien électeur de gauche.

Derrière, Anita, 76 ans, sort de chez le primeur, le cabas rempli de légumes. Elle aussi a « passé le pont », comme elle dit, en votant RN pour la première fois dimanche. Le programme, porté par Jordan Bardella, elle ne le « connaît pas ». Pas grave. « Je veux envoyer un coup de boulet dans le tas. On a été tellement déçus par la gauche et la droite... justifie cette ancienne communiste. Eux, on ne les a jamais essayés. » Cet argument, nourri par des années de déceptions politiques, constitue le principal moteur des 10,6 millions d'électeurs du RN ce week-end. Deux fois plus qu'il y a deux ans. Trente-neuf députés d'extrême droite ont été élus dès dimanche soir. Avec ses alliés ciottistes, le parti de Marine Le Pen se maintient au 2 d tour dans 443 circonscriptions, contre 208 en 2022.

D'après une récente enquête Ipsos, tous les profils participent à cette vague bleu Marine : jeunes, retraités, ouvriers, cadres... Le bulletin Bardella devient le symbole de leur ras-le-bol. Au point qu'aux quatre coins du pays, ils l'expriment avec les mêmes mots. Ce qui les attire : l'espoir d'un lendemain meilleur. Ce qui les rassemble : le constat d'une France en déclin, qu'ils ne reconnaissent plus.

Dans le Sud-Est, « on ne veut plus des migrants »

À Menton (Alpes-Maritimes), un baigneur n'y comprend rien : « Pourquoi les gens votent RN ? Y a même pas d'immigrés ! » s'exclame-t-il en montrant les badauds alanguis sur la plage de galets. « Parce qu'on est près de la frontière », pourrait lui rétorquer Monique, 65 ans. La retraitée raconte l'angoisse des habitants face à « la vague de migrants » en provenance de l'Italie, à 11 km de là. Elle soupire : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Surtout les gens d'ici ! »

Ce mardi matin, dans la cité du citron aux façades pastel et à l'architecture Belle Époque, le vote RN s'explique en un mot, « l'immigration », que l'on répète des ruelles pavées aux terrasses des cafés. « C'est facile à comprendre, non ? », s'irrite un passant. La ville approuve la formule d'Alexandra Masson : « Menton n'a pas vocation à devenir le nouveau Calais. » La députée RN vient d'être réélue à plus de 56 % dans cette 4 e circonscription des Alpes-Maritimes.

Certes, les contrôles ont été renforcés à Vintimille. Mais Karine, 51 ans, fromagère au marché, s'agace : « Certains migrants arrivent quand même à passer, maugrée cette habitante du quartier de Garavan, en dessous de la colline. Ils ont peur de la police : résultat, ils traversent mon jardin en courant ! » La frousse se transforme en préjugés. « J'ai peur que notre pays devienne islamique. » Et parfois en racisme décomplexé.

Au café en face de la halle, la violence des mots contraste avec le roucoulement des tourterelles. « Tous ces melons (une insulte raciste désignant les Arabes), on n'en peut plus ! » grimace de dégoût Michelle, 70 ans, en évoquant les migrants. Il n'y en a pourtant aucun dans les rues. « Si, si, je les vois passer tranquillement. Des femmes ont même des voiles sur la tête », rebondit son copain Yves, ancien boucher. « Ils n'ont rien à faire chez nous, ils violent les filles », accuse sans preuve Édouard, 70 ans. Il nous prévient : « Ça vous arrivera à vous aussi. » Michelle acquiesce. Contraste saisissant, lorsqu'on lui demande si elle se sent en insécurité à Menton, elle répond : « Ah non ! Ici, c'est tranquille. »

« Plus personne ne respecte rien »

Plus loin des frontières, les propos s'adoucissent. Mais les électeurs RN réclament toujours davantage de sécurité. À Nice, ville pourtant réputée sûre, les habitants se disent sidérés par la montée de la violence. Mika, 46 ans, électricien, refuse d'intervenir dans certaines « cités de non-droit ». Il y a quelques années, des jeunes l'ont menacé dans un hall : « Ils m'ont dit : On va t'égorger avec ta scie. Ils ont soi-disant cru que j'étais policier, alors que j'avais du plâtre sur tout le pantalon. » Dans sa ville, La Trinité, autrefois grand village paisible au-dessus de Nice, il ne compte plus le nombre de « gens irrespectueux ». Les voitures garées devant la boulangerie l'empêchent de rentrer chez lui. Ses coups de klaxon déplaisent. « On m'a craché dessus. Ma voisine s'est pris une tarte. C'est plus possible. »

Aux européennes, il a voté pour la première fois RN. Comme Viviane, brushing impeccable, qui regarde les infos le ventre noué. Cette ancienne secrétaire comptable connaît les derniers faits divers par coeur : « J'ai l'impression que les gens se baladent avec une lame dans la poche. » Dernier exemple vu à la télé : le vigile d'une école juive, blessé à l'arcade par une bouteille pour avoir défendu des enfants victimes d'injures antisémites. La retraitée s'inquiète : « Quand on entend tout ce qui se passe, on finit par être convaincu. » Et par voter Bardella.

À l'autre bout de la France, à Denain (Nord), Floriane se grille une cigarette devant son institut de beauté. Un mot explicite est scotché derrière elle : « Merci de laisser ma vitrine propre ». « J'arrive le matin, je retrouve des crachats, des mégots, des canettes, énumère Floriane, exaspérée. Plus personne ne respecte rien. » Ici, Sébastien Chenu, député du RN, a été réélu dès le premier tour. La commerçante de 40 ans, électrice de Marine Le Pen depuis deux décennies, se désole de la « dégradation » du cadre de vie et de « l'explosion » des incivilités dues, à ses yeux, à « la population immigrée », installée à Denain. « Il faut un retour de l'autorité en France », prêche-t-elle. Marine Le Pen a « la poigne pour mettre de l'ordre dans les rues ».

Celles de Denain sont maussades. La commune, autrefois faste et attractive, est considérée comme l'une des plus pauvres de l'Hexagone. Les commerces baissent le store les uns après les autres. « Avant vous aviez de tout, des fromagers, des petites échoppes... Là, il ne reste que des kebabs », décrit Floriane. Le taux de chômage y est quatre fois plus élevé que la moyenne nationale (32 %, contre 7,5 %). « Il n'y a plus rien ici, toutes les usines ont fermé », se désole Raymond, dans sa chemise hawaïenne verte qui tranche avec la grisaille du jour. Au RSA, il éprouve un « sentiment d'abandon ». « Personne ne se préoccupe de nous. Macron passe son temps à faire plaisir aux riches. Le RN, lui, s'intéresse aux petites gens. »

« On subit continuellement »

À entendre ses électeurs, le parti de Marine Le Pen parlerait mieux que quiconque, aux précaires, aux oubliés, à ceux qui survivent depuis trop longtemps. Chez Carrefour, à l'entrée de Denain, Jacqueline, 64 ans, pousse un chariot presque vide. « Je n'ai que des articles premiers prix, je prends ce que je peux... » Cette ancienne femme de ménage peine à joindre les deux bouts, avec ses 900 € de retraite. « On nous laisse dans notre galère après une vie de travail, pendant que des étrangers gagnent presque autant que les Français grâce aux allocs... rumine-t-elle. Aidez-nous avant tout ! »

Campagnes et villes moyennes se fatiguent aussi de ne jamais être entendues. Depuis la Marne, à seulement quarante-cinq minutes de TGV de la capitale, Paris paraît déjà bien loin. Dimanche, les cinq circonscriptions du département ont porté des candidats d'extrême droite en tête du premier tour. Maxime, 31 ans, conduit son tracteur au milieu de vignes. En Champagne, les vallons de Blancs-Coteaux donnent naissance à certaines des plus fines bulles de France. Loin de cette image de marque, près d'un suffrage sur deux a plébiscité le parti d'extrême droite.

« On a l'impression d'une république où le peuple n'est pas pris en compte, s'agace le responsable de cuverie. On subit continuellement. » Jordan Bardella, voilà quelqu'un qui « redonne confiance en la politique », veut-il croire. Symbole d'un glissement national, le second tour menace de faire tomber le plus ancien député de France. Charles de Courson (LR) siège à l'Hémicycle depuis 1993. Il a récolté 42,7 % des voix, derrière Thierry Besson (RN), avec 47 %. Maxime hausse les épaules. Il y a eu tous « les 49.3"des derniers gouvernements ». Il éteint son moteur. « C'est inacceptable. » Lui-même n'était « pas spécialement opposé » à la réforme des retraites. « Mais pourquoi faire comme ça ? »

Dès 2018, le mouvement des Gilets jaunes réclame davantage d'écoute. Slogans et pancartes appellent au référendum d'initiative citoyenne, le fameux RIC. Rien ne se passe. « Ils nous endorment tous ! » rouspète un homme en marcel bleu avant de s'engouffrer dans son utilitaire. Marine Le Pen, elle, tend l'oreille. La patronne du RN promet une « révolution référendaire » qui irait jusqu'à modifier la Constitution. En janvier, un grand mouvement de colère des agriculteurs est passé par là. Le gouvernement cède. Des mesures fortes sont annoncées. Six mois plus tard, Anthony, 39 ans, semble déjà les avoir oubliées. « On les laisse toujours mourir de faim... » maintient-il. Sans parler, auparavant, des confinements et du vaccin obligatoire liés à la crise du Covid-19. « On nous a pris de haut avec des experts en tout et en rien... et surtout des bons à rien ! » grince-t-il, sécateur à la main.

« Peut-être qu'ils ne feront pas mieux, au final »

Les campagnes se méfient, aussi, de l'Europe et de ses normes. Près de Fère-Champenoise, Christophe, 57 ans, cultive son raisin « en bio ». Depuis la veille, il ratisse au tracteur sa parcelle de deux hectares. Le « phyto », des produits herbicides puissants, lui aurait permis de tout boucler en une heure. Alors l'écologie « punitive », critique-t-il, ça va bien pour lui. José, retraité charpentier de 62 ans, pointe « l'Europe de l'assistanat », « tout cet argent envoyé en Ukraine », partout « sauf chez nous », où « les plus riches ne sont jamais taxés ». Stéphane, 42 ans, lui rétorque, exaspéré : « L'ouverture sur l'Europe, c'est tellement important pour nous... » Ce propriétaire viticole décrit des électeurs « qui pensent toujours que c'est mieux ailleurs, qu'il suffit de claquer des doigts pour tout changer ».

C'est le vote des colères accumulées, des petites frustrations du quotidien. Claude, 86 ans, plébiscite le RN « pour tout ce qui ne va pas ». La femme de cet ancien militaire a « le dos fracassé » par une scoliose. Il a fallu attendre un mois et demi une réponse des services sociaux. Annick, elle, dit voter pour sa petite-fille de 16 ans. Sa grand-mère voudrait que l'adolescente puisse connaître la France de son enfance.

À Denain (Nord), les revirements successifs de Jordan Bardella sur le programme du Rassemblement national instillent le doute chez Floriane. Et si la promesse du grand bouleversement, tant espéré par les électeurs, n'était pas tenue ? « Peut-être qu'ils ne feront pas mieux, les autres, au final. » Elle marque une pause. « Si c'est ça, il ne nous restera vraiment plus rien. »

Le Monde
élections législatives, mercredi 3 juillet 2024 1303 mots, p. 5

L’extrême droite rejette tout désistement

Le RN dénonce les accords entre la Macronie et le NFP et assure croire que la majorité absolue reste atteignable

Clément Guillou et Corentin Lesueur

Ah ça y est, ça commence, ils ont pris le melon ! » Lundi 1er juillet, dans la cour de l’Assemblée nationale, un photographe s’agace de ce que Sébastien Chenu daigne à peine offrir aux objectifs son sourire de député réélu. M. Chenu, dans le Nord, est l’un des trente-neuf députés d’extrême droite élus au premier tour des élections législatives dimanche. Mais, contrairement aux trente-et-un élus de gauche, aucun autre député d’extrême droite ne s’est présenté au Palais-Bourbon pour récupérer son écharpe tricolore et prendre (reprendre, dans la quasi-totalité des cas) les mesures pour son bureau. En 2022, cela aurait offert une photo de groupe à accrocher aux murs du parti, mais aujourd’hui ? Le Rassemblement national (RN) espère revenir à trois cents et forcer les photographes à sortir le grand-angle, lundi 8 juillet.

Discrétion, donc, pour l’heure, et grands chefs calfeutrés tout l’après-midi au siège du parti, dans le 16e arrondissement de Paris, pour un bureau exécutif censé trancher la ligne de l’entre-deux-tours. La veille au soir, Marine Le Pen et son conseiller Renaud Labaye n’écartaient pas l’hypothèse de désistements au cas par cas. A condition de permettre l’élection de candidats Les Républicains (LR) s’engageant à voter le budget d’un gouvernement RN, ou de faire battre un candidat « néfaste », c’est-à-dire un « insoumis » particulièrement radical. Le RN a tranché. « La décision a été prise de ne pratiquer aucun désistement, déclare Marine Le Pen au MondeQuand on analyse les situations où nous sommes troisièmes, il y a très peu de cas où un LR compatible avec nous a fini premier.Et puis, nos électeurs sont assez sérieux pour faire le bon choix. »Un désistement est toutefois à signaler du côté du RN, celui de la candidate arrivée troisième dans la 1re circonscription du Calvados, Ludivine Daoudi, après la diffusion d’un cliché d’elle arborant une casquette nazie.

Les lepénistes affirment avoir reçu, via Sébastien Chenu et le député sortant Jean-Philippe Tanguy, des demandes de désistement de la part d’ex-députés de la majorité sortante en situation d’être battus par la gauche. Accusations invérifiables, les intéressés ne souhaitant pas donner le nom de leurs potentiels collègues inquiets. « Ce sont des gens qui voudraient que l’on s’efface pour eux et seraient capables de dire dans la minute qu’ils ne veulent pas des voix du RN, s’agace M. Tanguy, passé à quelques centaines de voix d’une réélection dès le premier tourdans la Somme. On n’a aucune sympathie pour ce que font la gauche et la Macronie, on ne va pas faire pareil dans l’autre sens parce qu’ils sont sympas à la buvette. On n’a aucune confiance en eux. »

L’extrême droite a surtout défini sa stratégie médiatique d’entre-deux-tours. Or, elle vise à dénoncer les accords de désistement mutuels entre la majorité sortante et le Nouveau Front populaire (NFP). Le RN maîtrise l’art de la contradiction, mais il eût été difficile de se désister au profit de LR, même dans deux ou trois cas, et de le dénoncer pour ses adversaires. « On ne veut pas participer au summum du mépris pratiqué par la Nupes[ancien nom de la coalition de la gauche en 2022] ou la Macronie, qui font des choix contre nature au seul nom de logiques d’appareil », dénonce Marine Le Pen.

Lundi, Jordan Bardella a relayé sur ses réseaux sociaux un montage circulant depuis le matin et montrant Jean-Luc Mélenchon serrant la main d’Emmanuel Macron, sous la bannière « NFP ». Il a moqué, lors du journal de 20 heures de TF1, cette « alliance contre nature ». Au vrai, le RN se prépare à une campagne d’entre-deux-tours plus simple que celle, laborieuse, précédant le premier tour, qui avait plongé dans le détail de son programme et de ses candidats, épinglés pour leur racisme et leur antisémitisme.

La dénonciation d’un « système » s’entendant pour l’écarter du pouvoir et contrecarrer la volonté populaire est depuis toujours dans la rhétorique du Front national. Pour la première fois, son parti vient de forcer à grande échelle une entente entre partis opposés pour tenter d’empêcher sa victoire, avec plus de 180 désistements recensés lundi soir.

Chiffon rouge

Jean-Philippe Tanguy, persuadé que la majorité absolue est à portée de main, dit avoir « jubilé » devant la situation offerte dans les circonscriptions de François Ruffin, dans la Somme, et Elisabeth Borne, dans le Calvados. Dans les deux cas, un candidat du bord opposé s’est désisté pour permettre aux deux personnalités de la gauche et de la coalition présidentielle d’espérer une victoire le 7 juillet. « Quand j’ai vu Eric Coquerel[La France insoumise] appeler à voter Borne, et Ruffin demander l’aide de Gabriel Attal, je me suis dit : “Ils sont fous !” Je ne crois pas du tout à l’impact de ces désistements, les gens trouvent cela écœurant. »

Le RN a toutefois perdu dimanche soir l’épouvantail qui avait nourri son succès, relatif, dans les duels d’entre-deux tours de 2022 : Jean-Luc Mélenchon, définitivement hors jeu pour le poste de premier ministre. Jordan Bardella a bien tenté de continuer à agiter le chiffon rouge, lundi, en proposant un débat au chef « insoumis », qui l’a immédiatement renvoyé vers ses seconds, Manuel Bompard et Mathilde Panot. Il pourrait désormais agiter une autre menace : celle d’une Assemblée bloquée par une alliance aux intérêts contradictoires. « Il faut parler à tous les gens qui ne veulent pas un Macron bis, en pire, avec une majorité relative de centristes, d’écolos et de socialistes, un truc bringuebalant où personne ne sait où il veut aller et qui passe les budgets au 49.3 », soutient Alexandra Masson, réélue députée des Alpes-Maritimes.

Passer les budgets au 49.3, Jordan Bardella n’y tient pas davantage. Il a répété, lundi sur TF1, que seule la majorité absolue lui permettrait d’accepter le poste de premier ministre proposé par le président de la République. Concédant simplement pouvoir aller chercher « deux ou trois fauteuils »supplémentaires. Marine Le Pen élargit, de son côté, à « cinq ou sept sièges ». Un chiffre que le RN pourrait atteindre compte tenu des relations tissées en ce début de mandature entre l’état-major du RN et des députés LR, ainsi qu’avec plusieurs élus ultramarins.

Au lendemain de leur score historique, les lepénistes assurent toutefois croire que la majorité absolue reste atteignable, malgré les désistements en cours. Pour donner corps à leur thèse, ils citent leur succès – relatif – dans les duels face à l’alliance de gauche en 2022, et la figure honnie d’Emmanuel Macron qui découragerait l’électorat de gauche de se mobiliser dans les nombreux duels RN-Ensemble.

« Le front républicain, qui était mort en 2022, va sans doute se réactiver face à la perspective évidente d’une victoire, nuance le sondeur Jérôme Fourquet, de l’institut Ifop. Une sortie comme celle de Roger Chudeau sur les binationaux, cela ne fait pas perdre de plumes au premier tour, mais des macronistes ou des électeurs de gauche dont le candidat ne sera pas là au second peuvent se mobiliser au second face à ce projet de société. » A trois jours du premier tour, le député venu de la droite avait affirmé que la Franco-Marocaine Najat Vallaud-Belkacem n’aurait pas dû être ministre car binationale… semblant ainsi révéler l’esprit dans lequel le RN avait rédigé sa proposition de loi constitutionnelle, déposée en janvier. Dimanche, M. Chudeau est passé à 150 voix d’être réélu au premier tour, en Loir-et-Cher. Le 8 juillet, Marine Le Pen ne le mettra pas nécessairement au premier rang sur la photo de groupe.

Libération
mercredi 3 juillet 2024 665 mots, p. 7

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2 juillet 2024 - Libération (site web)

A Aix, Petel joue le maintien jusqu’au-boutiste

STÉPHANIE HAROUNYAN

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En dépit de la pression de la gauche et de son propre camp, la députée sortante macroniste, arrivée troisième au premier tour, a provoqué une triangulaire en refusant de se désister malgré le risque de faire élire le RN.

CVAUGARD Aix-en- BOUCHESDURHÔNE omme prévu, Anne-Laurence Petel a déposé sa candidature ce mardi en préfecture des Bouches-du-Rhône. Ce n’était pas tout à fait gagné, au vu de l’émoi provoqué par le maintien de sa candidature dans la 14e circonscription du département. Dimanche, dans ce territoire qui couvre une partie du Pays d’Aix, la députée sortante Renaissance est arrivée troisième avec 28,9 % des suffrages. Juste derrière Jean-David Ciot (29,5 %), socialiste du Nouveau Front populaire (NFP) et député du territoire jusqu’en 2017, date à laquelle Anne-Laurence Petel lui avait soufflé la circonscription. Devant eux, le candidat du RN-LR (canal Ciotti), Gérault Verny, a récolté 31,6 % des voix.

Mer 10 «Evidence». Les résultats étaient encore chauds dimanche soir quand la candidate a annoncé à ses militants sa décision de rester en course.

«Avec l’accord de Gabriel Attal et de mon parti», insiste depuis Anne- Laurence Petel, contredisant la ligne générale inverse pourtant martelée par le Premier ministre. «J’ai échangé d’abord [dimanche soir] avec Stéphane Séjourné [le secrétaire général de Renaissance, ndlr]. J’ai eu par mail le cabinet de Gabriel Attal. Sejourné m’envoie “oui, vas-y”. Et le cabinet d’Attal : “Fonce, tu vas LUSE ALPES DEHAUTE PROVENCE VAR Marseille Méditerranée gagner”», racontait-elle lundi à Libé. Question d’arithmétique, justifie-telle : en additionnant ses voix à celles de son concurrent LR (5,46 %) et au regard du faible écart de voix avec ses adversaires, elle serait «la seule à pouvoir réunir les électeurs démocrates et républicains» : «J’ai fait un choix que j’estime courageux. Le risque existe, c’est une évidence, je l’assume, mais il existait aussi en duel. Et je prends ma chance, celle de dire que je vais rassembler plus largement que lui.» «Elle est en voie de macronisation : elle pense qu’elle est la seule alternative, raille Jean-David Ciot, qui espère toujours un désistement «responsable» : «C’est difficile, mais nous l’avons fait en 2015, aux régionales. Lorsque j’étais secrétaire de la fédération locale du Parti socialiste, c’est à ma demande et celle de François Hollande que Christophe Castaner [alors tête de liste de la gauche en Paca] avait accepté de retirer sa can- km didature en toute intelligence. La question, c’est : veut-elle faire le lit du Rassemblement national dans notre territoire ?» «Sacrifice». Lancée lundi, une pétition en ligne appelant au retrait de la candidate macroniste a réuni près de 7 500 signataires. Sur les réseaux sociaux aussi, les appels se multiplient. Un «véritable harcèlement, des méthodes inacceptables qui me donnent encore plus envie de rester candidat», dénonçait Anne- Laurence Petel mardi soir, assurant même avoir reçu «des centaines et des centaines de messages de militants de La France insoumise». Ils sont pourtant nombreux, hors sphère LFI, à l’avoir interpellée. Cécile Duflot : «Je suis une dirigeante associative. Je soutiens cette mobilisation. Notre interpellation n’est pas du harcèlement mais de l’attachement à la République et à ses valeurs.» Olivier Faure : «Ilya les mots etil ya les actes. Partout le Front populaire fait le sacrifice de ses candidats. Renaissance ?» Benoît Payan, le maire de Marseille : «Si vous choisissez de vous maintenir, vous ajouteriez le déshonneur à la défaite.» «Aura-t-elle le soutien de Renaissance jusqu’au bout ? C’est toute la question. Au national, il y a des pressions», croyait savoir le socialiste Jean-David Ciot qui rappelle que dans le département les autres candidats Renaissance dans le même cas de figure se sont désistés. La députée sortante, elle, a finalement répondu à ces interrogations mardi soir sur Facebook avec un message de Gabriel Attal : «Anne-Laurence est la mieux placée. Elle peut compter sur mon total soutien !»

Le Figaro, no. 24839
Le Figaro, mercredi 3 juillet 2024 754 mots, p. 5

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2 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

En Occitanie, le Rassemblement national marque un peu plus son territoire

Mollaret, Guillaume

Trois députés RN réélus dès le premier tour... et un ballottage favorable dans de nombreuses de circonscriptions. Le parti de Jordan Bardella marque davantage à chaque élection son ancrage en Occitanie. Dans les 49 circonscriptions que compte ce territoire grand comme la République d'Irlande, il arrive en tête dans 33 d'entre elles... en faisant donc réélire sans attendre le second tour de dimanche prochain trois parlementaires dans le Gard, l'Hérault et les Pyrénées-Orientales. Une performance inédite à mettre en regard de celle réalisée par le Nouveau Front populaire (NFP) qui place 13 candidats en tête dans cette région, tout en réussissant le tour de force de faire réélire, sans nécessité de second tour, deux députées tendance LFI en Ariège et dans l'Hérault. Seuls les sortants, Aurélien Pradié (ex-LR) dans le Lot, Stéphane Mazars (Renaissance), en Aveyron, et David Taupiac (DVG) dans une circonscription du Gers sans NFP, viennent nuancer un tableau d'honneur trusté par les extrêmes.

Cependant, si le Rassemblement national gagne du terrain dans l'ensemble de la région, y compris sur des terres d'ex-Midi-Pyrénées traditionnellement à gauche, c'est en ex-Languedoc-Roussillon, dans le sud-est de l'Occitanie que cette percée est la plus forte, avec près de 200 000 voix supplémentaires par rapport au scrutin de 2022. Après avoir notamment remporté 14 circonscriptions sur 23 il y a deux ans, le RN peut espérer en décrocher encore davantage dans les départements de l'Aude, du Gard, de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales. Et peut-être même en Lozère, territoire à circonscription unique. Dans cinq des circonscriptions seulement, il rassemble moins de 40 % des voix. Partout, le parti à la flamme progresse. Dans la deuxième circonscription de l'Hérault, découpage électoral où le RN est le plus faible, le candidat nationaliste a rassemblé 17 % des suffrages. Soit un score deux fois plus élevé tout de même par rapport à il y a deux ans lors du précédent scrutin législatif.

Dans la 6e circonscription de l'Hérault, où est élue Emmanuelle Ménard depuis 2017, le RN a cette année décidé de placer un candidat concurrent face à cette députée sortante jusqu'ici «apparentée». Lassé des critiques acerbes de Robert Ménard, maire de Béziers et époux de la parlementaire, à l'encontre de la stratégie de Marine Le Pen, le pari a été fait que l'étiquette serait plus forte que l'ancrage local... Bien vu. Qualifiée pour le second tour dans une triangulaire où se présentera également une candidate d'union de la gauche, Emmanuelle Ménard accuse un retard de près de 14 points (8 600 voix) sur le candidat officiel du RN, Julien Gabarron, par ailleurs délégué départemental du parti.

« Une dynamique incroyable! »

«Nous sommes dans une dynamique incroyable!», s'enthousiasme Nicolas Meizonnet, réélu dès le premier tour dans la deuxième circonscription du Gard ; un territoire marqué par un fort ancrage de traditions locales, notamment liées aux fêtes votives et à la tauromachie camarguaise. «On enregistre encore une progression par rapport aux européennes», constate le député gardois dont la circonscription bat pavillon à la flamme depuis 2012 et l'élection de Gilbert Collard dont il fut l'attaché parlementaire. Dans cette circonscription, le député Meizonnet a gagné 17 points en deux ans et, sur 96 000 inscrits, rassemblé 10 000 voix de plus que Jordan Bardella aux élections européennes.

Un plébiscite qui invite le Camarguais à se projeter vers la possibilité d'une majorité absolue au Parlement. «Ce qui paraissait impossible avant le 9juin(date des élections européennes, NDLR) l'est devenu. Je pense que la perspective d'un gouvernement d'union nationale, qui compterait des personnalités de la société civile réputées pour leurs compétences; celle de tourner la page Macron ensuite; et la présence d'ancrages territoriaux assez nombreux, nous ont permis de progresser encore», analyse-t-il.

De fait, il s'en est parfois fallu de peu pour que davantage de candidats RN ne fassent la différence dès dimanche dernier. Seules 400 voix ont manqué au député de l'Aude sortant Christophe Barthès pour se débarrasser de Philippe Poutou, représentant du Nouveau Parti anticapitaliste et catapulté aux couleurs du Nouveau Front populaire dans le département. Dans ce contexte, les 800 bulletins de vote glissés en faveur du candidat Reconquête ont pesé sur le scrutin. «Il est regrettable que Reconquête ait placé des candidats face à nous dans plusieurs circonscriptions. Éric Zemmour aurait pu s'en passer. Cela donne l'image d'une personne aigrie», appuie Nicolas Meizonnet, qui, «en bon militant», promet dès ce mardi de se mettre au service des candidats RN «qui ne sont pas encore élus» dans son département. G. M.

Libération
mercredi 3 juillet 2024 888 mots, p. 7

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3 juillet 2024 - Libération (site web)

Auprès des candidats LR, le RN cherche ses voix

VICTOR BOITEAU ; NICOLAS MASSOL

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La droite, fracturée par l’alliance entre Ciotti et Le Pen, se retrouve variable d’ajustement de l’extrême droite au second tour, pour lui permettre si possible d’obtenir une majorité absolue.

Personne ne bouge, chacun retient son souffle. Et attend le 8 juillet pour sortir du bois. Depuis que le RN n’est plus assuré d’avoir la majorité absolue des sièges à l’Assemblée, une petite musique se fait entendre dans les déclarations des cadres du parti d’extrême droite. Bardella et Le Pen l’annoncent certes depuis des semaines : en l’absence des 289 députés nécessaires, ils ne s’installeront pas à Matignon. «Sans majorité claire il se trouvera toujours quelques féodalités anciennes, des inerties programmées, et de basses manoeuvres pour faire échec à la vraie alternance dont le pays a urgemment besoin», a prévenu la cheffe de file du RN, dimanche. Avant de moduler son propos, un jour et demi plus tard. «Si nous sommes à quelques députés de la majorité nous tenterons d’aller les chercher», a précisé la même, mardi matin sur France Inter. «A partir du moment où nous avons par exemple 270 députés, il nous en faut 19 de plus. On va aller voir les autres, on va leur dire : “Est-ce que vous êtes prêts à participer avec nous d’une nouvelle majorité pour une nouvelle politique oui ou non ? Est-ce que vous êtes prêts à voter la confiance ? Est-ce que vous êtes prêts à voter le budget ?”» a poursuivi Marine Le Pen qui a d’ores et déjà annoncé son intention de prendre la tête du futur groupe majoritaire. Fidèle à sa manie de ne s’adresser qu’à la droite, la députée du Pas-de- Calais a beau proclamer son intention de piocher dans les rangs du centre, de la gauche et des non-inscrits, tous les regards se tournent vers les futurs députés Les Républicains, qui n’ont pas franchi le Rubicon avec Eric Ciotti mais pourraient se laisser tenter.

Marmite. Aussi isolé chez ses anciens compagnons ayant refusé son alliance avec le RN que pressé d’entrer dans un hypothétique gouvernement Bardella, Ciotti veut croire en de futurs ralliements. «On ne négocie pas mais j’appelle au grand rassemblement, a-t-il exposé lundi soir, à France 2. La balle est dans leur camp.» Qui espère-t-il sérieusement rameuter ? Les trois seuls députés LR ayant voté la motion de censure RN contre la réforme des retraites 2023 ? Maxime Minot, dans l’Oise, engagé dans une incertaine triangulaire, a 9 000 voix à rattraper sur sa rivale lepéniste ; dans les Ardennes, Pierre Cordier doit recoller 10 points ; Fabien Di Filippo, en Moselle, est distancé de plus de 3 600 voix. S’ils en reviennent, rien ne dit qu’ils se baigneront dans les mêmes eaux parlementaires que l’extrême droite, contre laquelle ils auront été réélus. «Les mecs ont fait preuve de convictions extrêmes, poussées, fidèles et sans aucune alliance, argue un conseiller LR. Ils n’iront pas au RN.» Leurs collègues, dont une grosse trentaine (sur 59 sortants) sont en ballottage défavorable, la plupart contre un candidat frontiste, tiennent à la ligne «d’indépendance» fixée par le parti. La marmite LR, pourtant, déborde de non-dits et d’opinions contradictoires. Le communiqué arrêtant la ligne du «ni-ni» (ni bloc de gauche, ni RN), envoyé dimanche soir, n’a été signé ni par l’ex-chef de file des députés LR, Olivier Marleix, ni par Xavier Bertrand, patron des Hauts-de-France. Dans les Yvelines, le président (LR) du Sénat, Gérard Larcher, soutient, lui, l’ex-ministre macroniste Aurore Bergé face à un candidat RN. Et l’un des viceprésidents du parti, l’ancien député Julien Aubert, qui a refusé une place proposée par Ciotti, plaide pour s’acoquiner avec Le Pen, après un débat interne. «A partir du moment où le RN présenterait un programme de droite, la droite, si elle est d’accord avec un certain nombre d’axes programmatiques, devrait assumer», a-t-il défendu lundi sur BFM TV.

A l’échelon local, les tiraillements sont les mêmes. Quand des fédérations LR se cramponnent à la consigne nationale, des fissures surgissent. Dans l’Hérault, Charles Alloncle, exsarkozyste et parti à la bataille sous la bannière ciottiste, a reçu le soutien pour le second tour d’Anthony Belin, candidat «Nouvelle énergie», le micro-parti du maire de Cannes, David Lisnard. Idem dans le Var, où le maire de Saint-Raphaël, Frédéric Masquelier, a mis en garde contre une «extrême gauche» présentée comme «le plus grand des dangers». Dans l’Aude, c’est le suppléant d’un candidat LR, qui a apporté son soutien au sortant RN, Julien Rancoule. En Moselle, le maire de Florange, Rémy Dick, a carrément annoncé qu’il votera pour le député sortant, Laurent Jacobelli (RN), opposé à une candidate LFI. Du menu fretin.

«Hérisson». Si des noms commencent à circuler, l’heure est à l’attentisme. «Je suis surpris qu’il n’y ait pas plus de LR qui passent la ligne, reconnaît un député RN en campagne. A mon avis, il y a un côté syndrome du hérisson : on se met en boule, on ne bouge pas en attendant de voir ce qui se passe.» Il n’est écrit nulle part qu’il faille être courageux pour rallier un gouvernement d’extrême droite.

Le Figaro, no. 24839
Le Figaro, mercredi 3 juillet 2024 937 mots, p. 5

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2 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Les « frondeurs » de LFI font de la résistance

Pas réinvestis par leur mouvement, les quatre députés LFI dissidents sont parvenus à se qualifier pour le second tour. Trois d'entre eux ont de bonnes chances de l'emporter dimanche prochain.

Lepelletier, Pierre

Les Insoumis qui osent critiquer Jean-Luc Mélenchon survivront-ils à ses foudres ? L'impensable hier semble doucement en train de se produire. À l'issue du premier tour des législatives anticipées, les quatre députés LFI « frondeurs » , et « purgés » lors de la distribution des circonscriptions, sont malgré tout parvenus à se qualifier au second tour. Lancés en dissidence, ils se retrouvaient pourtant sur la grille de départ avec un concurrent LFI « officiel » , sous la bannière « Nouveau Front populaire » - même si le reste de la coalition les soutenait. Dans la 15e circonscription de Paris et dans la 7e de la Seine-Saint-Denis, Danielle Simonnet et Alexis Corbière sont même arrivés en tête (41,87 % et 41,33 %), malgré une campagne violente où tous les coups semblaient permis.

Ironie de l'histoire : les deux vieux compagnons de route de Jean-Luc Mélenchon se retrouvent au second tour... face aux candidats LFI « officiels ». «Il y a une tradition politique: dans un second tour entre deux candidats de gauche, le deuxième s'incline pour ne pas permettre à ceux qui ne sont pas de notre famille de trancher», a rappelé Alexis Corbière lors d'une conférence de presse organisée par les « frondeurs » , lundi. Dans les deux circonscriptions, les deux Insoumises respectives, Céline Verzeletti et Sabrina Ali Benali, ont finalement maintenu leur candidature. «Il n'y a aucun risque pour cette circonscription de Paris: elle ne basculera ni à droite ni à l'extrême droite», s'est justifiée la première.

Un « camouflet » à la direction

Raquel Garrido a pourtant voulu donner l'exemple, lundi. La très médiatique députée sortante LFI a perdu son pari dans la 5e circonscription de la Seine-Saint-Denis, se plaçant à la troisième position (23,65 %), derrière la candidate de droite, Aude Lagarde (24,56 %), et surtout derrière l'Insoumis officiellement investi, Aly Diouara (33,10 %). Ce dernier a pourtant suscité de vives polémiques à gauche, notamment pour avoir qualifié Raphaël Glucksmann de «candidat sioniste» lors de la campagne européenne. Sans être débranché.

Si elle était en capacité de se maintenir au second tour dans le cadre d'une triangulaire, Raquel Garrido a annoncé se désister. «Moi, je n'ai pas de principes à géométrie variable», explique-t-elle. En cas de retrait des rivales de Danielle Simonnet et d'Alexis Corbière, elle proposait pourtant «une photo des désistées» pour acter la réconciliation. En vain. «Maintenir leur candidature est pathétique, ridicule. C'est une déperdition d'énergie colossale», a fulminé Clémentine Autain. Également sur une ligne critique, la députée a, elle, été réinvestie car son parti satellitaire Ensemble reste dans la coalition de LFI. «Le but, c'est de faire élire des députés ou d'en faire battre? Que tout ça s'arrête et qu'on aide vraiment à lutter contre l'extrême droite!», a réclamé Alexis Corbière.

Le scénario est différent à Marseille, dans la 5e circonscription des Bouches-du-Rhône. Également non réinvesti, le député LFI sortant Hendrik Davi s'est hissé à la deuxième position (24,44 %). Derrière le candidat du RN, Franck Liquori (25,77 %), il a néanmoins devancé le prétendant officiellement investi par le mouvement, Allan Popelard (23,32 %). Ce dernier a indiqué qu'il ne participerait pas à une triangulaire pour éviter de «donner la moindre chance au RN d'emporter un siège». Tout en jugeant que son rival, par son aventure dissidente, avait «l'entière responsabilité d'avoir placé l'extrême droite en tête de cette circonscription». Son retrait devrait néanmoins faciliter la victoire, et donc la reconduction, d'Hendrik Davi face au RN dimanche.

Pour les « frondeurs » , ces résultats infligent un «camouflet» à la direction. «Nous aurions dû être balayés. Notre score signifie que les électeurs de gauche sont d'accord avec le programme mais pas avec les méthodes de Jean-Luc Mélenchon», estime Raquel Garrido. Depuis des mois, ces députés tentaient de «démocratiser » La France insoumise, quitte à s'exposer au feu des critiques et aux attaques du noyau dur de LFI autour de Jean-Luc Mélenchon.

« Désaccords cruciaux »

« Je savais qu'en posant ces débats nous nous exposerions à une réponse autoritaire de sa part. La sauvegarde de mon siège ne méritait pas que je me taise sur ces désaccords cruciaux», a assumé Raquel Garrido. D'autres s'y étaient risqués avant eux, avant d'être remerciés. La plus célèbre reste Charlotte Girard, longtemps dans le cercle rapproché de Jean-Luc Mélenchon, qui avait fini par jeter l'éponge en 2019. À l'époque, elle considérait déjà qu'il n'y avait «pas de moyen de ne pas être d'accord» au sein de LFI. Rien n'a changé depuis.

Cinq ans plus tard, la direction Insoumise continue de revendiquer sa stratégie de refuser différents courants. «Dans l'histoire, ceux qui ont théorisé qu'il ne fallait pas de démocratie dans les partis de gauche ont généralement mal fini», tient à rappeler un grand élu PS, jugeant cette dernière purge «violente» et «piteuse». Au sein de LFI, on dénonce avant tout la «déloyauté» de ces députés sortants qui étaient, selon eux, en train d'organiser en sous-marin un rassemblement de la gauche sans les plus fervents mélenchonistes avant la dissolution. «Ils ont essayé de nous couper la gorge et ils veulent qu'on les réinvestisse? Aucune formation n'aurait accepté ça. En réalité, nous les avions déjà perdus» , dénonce un proche de Jean-Luc Mélenchon. P.L.

Le Figaro, no. 24839
Le Figaro, mercredi 3 juillet 2024 767 mots, p. 3

Politique

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2 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Les LR vent debout contre « l'axe Ma cron-Mélenchon »

Galiero, Emmanuel, Conruyt, Claire

Le changement de ton du président de la République et du premier ministre à l'égard du Nouveau Front populaire désole la droite. « C'est l'extrême droite qui est en passe d'accéder aux plus hautes fonctions, personne d'autre » , a jugé Emmanuel Macron au cours d'une réunion avec ses ministres, prévenant que «pas une voix» ne devait aller «à l'extrême droite», quand Gabriel Attal invite à mener un «combat».

Chez Les Républicains, partisans d'une position «autonome et indépendante», distincte de celle adoptée par Éric Ciotti allié au RN, on reconnaît que cette alliance tactique en vue du second tour est «perturbante» pour tous les électeurs de droite effrayés par «l'épouvantail» Mélenchon. «Comment un chef d'entreprise peut-il accepter ça? C'est la prophétie de Sarko qui se réalise. Il avait bien dit que ça allait mal finir», déplore-t-on chez LR. Le sujet anime les débats chez les parlementaires et le nouvel axe «Macron-Mélenchon» ne fait que «renforcer» les interrogations des élus sur la nécessité (ou pas) de se détacher. «On voit évidemment le danger mais l'antidote, c'est l'enracinement. Il ne faut surtout pas céder à l'excitation du moment et garder le calme des vieilles troupes» , prévient un député de l'Est.

Chez les LR historiques rassemblés autour de Laurent Wauquiez, on dénonce une «incohérence totale» chez Macron mais on maintient la ligne : aucune consigne de vote en vue du second tour, chaque électeur est libre de faire son choix en «conscience». Un proche du président de la région Auvergne-Rhône-Alpes ajoute : «Il faut être lucide et réaliste: Mélenchon ne va pas gouverner ce pays. Il suffit de regarder les circonscriptions pour s'en convaincre. Mais il ne faut pas se compromettre avec des projets nocifs pour la France.» C'est-à-dire garder ses distances avec le Nouveau Front populaire et le Rassemblement national.

« Hallucinant et révélateur »

Sur le terrain des législatives, dans le feu de la dernière ligne droite, les députés sortants sont plusieurs à refuser de commenter l'alliance de circonstance entre le camp présidentiel et les candidats du NFP. «Je crois que je préfère me concentrer sur ma campagne», coupe, gêné, l'un d'entre eux. «Je ne vais pas m'exprimer sur ce sujet alors que j'ai besoin d'un report de voix de gauche», balaie un autre, alors que nombre de circonstances locales semblent expliquer cette prudence. Selon François Kraus, directeur du pôle politique et actualités de l'Ifop, la moitié des parlementaires LR, Divers droite et Divers centre de l'Assemblée seront élus dans des circonscriptions où la majorité présidentielle l'aura laissé concourir sans concurrence.

Pourtant, on comprend en coulisses que le virage de Macron est très difficile à digérer. Certains LR ont du mal à se remettre de ce qui se passe, par exemple, dans la 8e circonscription du Nord où le candidat de la majorité présidentielle, Tarik Mekki, appelle à voter pour David Guiraud au second tour, candidat pourtant cité dans «le festival des pires, des affreux de La France insoumise, des fous furieux», par Violette Spillebout, députée Renaissance de la 9e circonscription.

«Derrière le prétexte du bloc central, on couvre en réalité la pire des transgressions. Je trouve ça hallucinant et révélateur du fait que le front républicain est manifestement à géométrie variable», s'indigne le député européen François-Xavier Bellamy. «Où se trouvent aujourd'hui les candidats qui assument clairement une forme d'antisémitisme, qui légitiment la violence, ceux qui, avec le NPA, se sont réjouis du terrorisme? Le NFP, c'est ça», accuse le suppléant d'Arnaud Poulain à Versailles.

«La vérité, c'est qu'il y a une vraie différence entre un candidat socialiste démocrate, un écolo républicain, et un type de chez LFI qui joue avec le communautarisme et la laïcité, qui parle de la « police qui tue nos enfants » et qui n'a pas condamné le 7octobre», clame un proche de Vincent Jeanbrun, candidat dans le Val-de-Marne. «Il n'empêche, ce genre de manoeuvre, c'est le carburant électoral du RN». «Moralement insoutenable. Démocratiquement abject», condamne à son tour le sénateur Stéphane Le Rudulier, avant d'accuser le macronisme de vouloir «bloquer l'Assemblée nationale et s'accrocher au pouvoir coûte que coûte».

Pour sa collègue Sylvie Goy-Chavent au Sénat, ce mariage de «la carpe et du lapin» n'est pas une réelle surprise. «Il ne faut pas oublier que ceux qui forment la macronie sont essentiellement venus de la gauche et que Macron fut ministre sous Hollande». Face au «diktat moral très parisien», un cadre se désole enfin et lâche une sorte de regret avec amertume : «On comprend pourquoi il n'a jamais été possible d'avoir des accords avec la macronie. La droite a été d'une naïveté confondante.» E.G. ET

L'Humanité
mercredi 3 juillet 2024 943 mots, p. 13

Ces mauvais joueurs qui mettent en danger la République

Gaël De Santis

Barrage La plupart des candidats macronistes arrivés troisièmes ont annoncé appliquer la règle du désistement républicain. Mais des récalcitrants pourraient permettre l'élection de représentants du RN.

La pression compte. Face à l'extrême droite, les appels de partis et d'associations pour le désistement républicain portent leurs fruits. De plus en plus de candidats macronistes ont ainsi déclaré, mardi, se désister au profit de ceux du Nouveau Front populaire (NFP). La plupart des représentants de gauche avaient déjà fait de même dès le lendemain du premier tour des législatives dans toutes les circonscriptions où le RN était arrivé en tête et menace de l'emporter dimanche 7 juillet.

Lors d'une réunion à l'Élysée lundi, après une demi-journée de réflexion, Emmanuel Macron a finalement déclaré qu'il « ne faut pas se tromper. C'est l'extrême droite qui est en passe d'accéder aux plus hautes fonctions, personne d'autre ». Le président de la République aurait précisé : « Pas une voix ne doit aller à l'extrême droite. Il faut se souvenir qu'en 2017 et 2022, en face, à gauche, tout le monde a porté ce message. Sans cela votre serviteur et vous ne serions pas là. » Un message de responsabilité, enfin, afin d'empêcher Jordan Bardella d'accéder à Matignon.

L'appel unanime de la gauche à faire barrage a ainsi déjà des conséquences. Au sortir du premier tour, dimanche 30 juin, grâce à une forte participation qui s'est établie à 67 %, 30 triangulaires étaient prévues. Au gré des désistements de candidats du NFP, mais aussi de macronistes, il ne devait en rester mardi après-midi plus que 99, la plupart dans des territoires où l'extrême droite ne se positionne pas en première ou seconde place. Au total, la gauche s'est désistée dans 129 circonscriptions (sur les 131 où elle était arrivée troisième), et les partis présidentiels dans 82 (sur 96). Plusieurs personnalités ont longtemps menacé de se maintenir au risque de faire triompher les lepénistes, avant d'annoncer leur désistement. Dominique Faure, ministre déléguée aux collectivités, arrivée troisième, s'est elle aussi finalement désistée, précisant que « dans le cadre du contexte national, le président de la République et le premier ministre m'ont demandé de retirer ma candidature au second tour ».

Des comportements irresponsables à quelques jours du scrutin

Mais une poignée de macronistes s'entêtent à ne pas se désister dans des territoires où l'extrême droite est en première position, ce qui pourrait être lourd de conséquences. Ainsi, à l'heure où nous écrivions ces lignes, dans les Alpes-Maritimes, Graig Monetti ignorait une pétition signée par 4 000 personnes l'invitant à abandonné pour éviter l'élection du candidat LR-RN Éric Ciotti. Il invite au contraire le candidat FI Olivier Salerno, pourtant deuxième, à se retirer, estimant que lui-même a plus de chances pour battre le RN, arrivé en tête. Même argument pour Anne-Laurence Petel à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), dont le score est inférieur de 0,5 point à celui du socialiste Jean-David Ciot. Et dans la 1re circonscription du Val-d'Oise, la candidate macroniste Émilie Chandler se maintient, alors qu'Anne Sicard (RN) se positionne en tête avec 33,65 % des suffrages et pourrait bénéficier d'une partie de l'électorat LR (6 %). De quoi distancer le candidat de gauche Maximilien Jules-Arthur (30,8 %). Des comportements irresponsables alors que l'issue du scrutin se jouera à quelques voix. Dans la 1re circonscription de Seine-et-Marne, Aude Luquet, députée Modem sortante arrivée troisième (29,04 %), a décidé de se maintenir, alors que le candidat FI Arnaud Saint-Martin (33,31 %) n'a que 159 suffrages d'avance sur Théo Michel (LR-RN, 29,04 %). Dans la 2e circonscription de la Somme, une pétition est adressée au candidat macroniste Hubert de Jenlis, arrivé troisième, car il joue avec le feu. L'écart entre Zahia Hamdane (FI) et Damien Toumi (RN) est faible, l'un ayant obtenu 29,54 % des voix, l'autre 27,46 %. Dans ce territoire, plusieurs candidats de droite ou centristes totalisent 10 % des suffrages et pourraient voter RN. Se disant «harcelé», il menace de porter plainte. Dans la 1re circonscription de la Vienne, Séverine Saint-Pé se maintient alors que la gauche n'est que trois points au-dessus du RN. En Haute-Vienne, Isabelle Négrier était, mardi, repartie en campagne, quand bien même moins de trois points séparent le député FI sortant, Damien Maudet, du candidat RN.

Ce type d'attitude est plus que dangereux pour le second tour. D'autant plus qu'avec 9 377 297 voix au niveau national dimanche dernier, le RN dispose d'un réservoir de voix, puisque au second tour de l'élection présidentielle de 2022, 13 288 686 électeurs avaient mis un bulletin Marine Le Pen dans l'urne.

À gauche, les électeurs font des sacrifices

Quelques autres candidats macronistes ont maintenu leur candidature, sans que celle-ci ne puisse normalement conduire à l'élection d'un représentant du RN. Il s'agit d'Éric Le Jaouen dans la Loire, de Violette Salanon face à Ugo Bernalicis à Roubaix, d'Hervé Prononce (Horizons) dans la 1re circonscription du Puy-de-Dôme.

Mais leur décision met à mal la logique du désistement républicain : les électeurs de chaque camp font des sacrifices. C'est parce que des candidats de gauche se retirent ailleurs que des membres du gouvernement, tels Élisabeth Borne, Gérald Darmanin ou Guillaume Kasbarian, pourront être réélus, malgré un bilan combattu. La responsabilité invite à ne pas troubler le message.

À ce titre, l'attitude du gouvernement, ces dernières semaines, n'aide pas. Devant l'hôtel de Matignon, dimanche, le premier ministre Gabriel Attal a invité au désistement pour les seuls candidats républicains, laissant entendre que certains insoumis ne le seraient pas. On connaît meilleure manière de mobiliser son propre électorat à voter en faveur de l'autre camp que de distiller le doute. Dimanche, chaque voix sera précieuse en vue d'empêcher au Rassemblement national de mettre la main sur l'Hémicycle.

Le Figaro, no. 24839
Le Figaro, mercredi 3 juillet 2024 1035 mots, p. 3

Politique

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2 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Législatives : après la vague de désistements, le front républicain à l'épreuve des urnes

Pour contrer la poussée du RN, les deux autres blocs se sont désistés dans les triangulaires. Ils doivent maintenant convaincre leurs électeurs de se mobiliser.

Beker, Thomas, Gentilhomme, Célestine

La mécanique s'est brutalement accélérée depuis dimanche soir. En deux jours seulement, au moins 216 candidats arrivés en troisième position au premier tour ont choisi de se désister pour faire « barrage » au Rassemblement national et à ses alliés (33,15 % des voix). Une façon de concentrer les reports de voix sur une seule force politique et d'empêcher le parti nationaliste de décrocher la majorité absolue - fixée à 289 députés - à l'Assemblée nationale. Résultat, mardi soir, il restait moins d'un tiers des 306 triangulaires et 2 des 5 quadrangulaires comptabilisées le 30 juin. La vague de retrait s'est très vite déclenchée au Nouveau Front populaire (27,99 %), dont les principaux dirigeants ont appelé dès dimanche leurs camarades à battre en retraite. Ils étaient au moins 130 à avoir jeté l'éponge - plus d'une trentaine d'Insoumis, une vingtaine de socialistes et écologistes et une quinzaine de communistes - avant la fin du dépôt des candidatures ce mardi à 18 heures.

Dans le camp présidentiel, sonné par son affaissement au premier tour (20,76 %), la stratégie du retrait a divisé jusque dans les rangs du gouvernement. Plusieurs ministres issus de la droite, dont Bruno Le Maire (Économie), Catherine Vautrin (Travail) ou Aurore Bergé (Égalité femmes-hommes) continuent de prôner la ligne du « ni-ni » entre le RN et La France insoumise, reprise par les alliés François Bayrou (MoDem) et Édouard Philippe (Horizons). Quitte à s'opposer à la consigne d'Emmanuel Macron et de Gabriel Attal, qui veulent surtout maximiser les chances de battre le parti à la flamme. Parmi la petite centaine de macronistes en mauvaise posture dans un match à trois, l'immense majorité d'entre eux (82) ont préféré se désister pour le second tour. Les téléphones ont chauffé jusqu'à la dernière heure pour tenter de débrancher les ultimes réfractaires. Après avoir annoncé son maintien en Haute-Garonne, la secrétaire d'État à la Ruralité, Dominique Faure, a finalement fait machine arrière à la demande du chef de l'État et du premier ministre.

Derrière les tractations d'appareils, une inconnue hante désormais tous les états-majors : leurs électeurs suivront-ils les consignes dans les urnes le 7 juillet ? «Les consignes de vote donnent des repères, mais leurs effets sont très faibles. C'est davantage symbolique que proactif», tranche Pierre-Hadrien Bartoli, directeur d'études chez Harris Interactive. Le doute s'installe jusque dans les troupes macronistes : «Je me demande si les consignes de vote ne valent pas plus pour ceux qui les émettent que pour ceux qui les reçoivent», s'interroge Olivia Grégoire, ministre candidate à Paris. Dans un sondage Odoxa-Backbone pour Le Figaro, réalisé quelques jours avant le premier tour, plus de la moitié des Français (51 %) prévoyaient en effet de ne pas tenir compte des recommandations des forces politiques pour le second tour.

Calendrier express

Le camp présidentiel comme la gauche misent pourtant sur la réactivation d'un « front républicain » pour barrer la route du pouvoir au bloc nationaliste. «Pour cela, il faut une menace identifiée. Sauf que l'idée selon laquelle le RN constitue un risque pour la République et la démocratie est en train de disparaître», analyse Stewart Chau, directeur d'études chez Verian. Le dilemme traverse surtout les électeurs centristes suspendus à un duel entre le RN et LFI dans de nombreuses circonscriptions. «Certains responsables ont tellement diabolisé l'extrême gauche que, dans la hiérarchie des périls, il est compliqué de demander aux électeurs de voter pour les moins pires, c'est-à-dire à leurs yeux le NFP», poursuit le politologue. Il n'empêche, selon une enquête Ifop parue ce mardi, les deux tiers (66 %) des électeurs qui ont voté pour la majorité sortante au premier tour souhaiteraient une victoire d'un candidat Insoumis face à la formation nationaliste.

Le sort pourrait néanmoins se retourner contre le bloc central, dont l'avenir de ses poids lourds repose sur les voix de la gauche. À l'image de l'ex-première ministre, Élisabeth Borne, très critiquée pendant la réforme des retraites, qui bénéficie du désistement de son rival mélenchoniste, Noé Gauchard, dans le Calvados. À Tourcoing (Nord), le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, bête noire de la gauche, profite lui aussi du retrait de son adversaire Insoumise, Leslie Mortreux. Pourtant, l'incertitude semble se dissiper à l'échelle nationale, puisque plus de huit électeurs du NFP (84 %) sur dix disent préférer la victoire d'un macroniste face au RN, selon l'Ifop.

Le calendrier express ne laisse toutefois que peu de temps aux candidats pour convaincre les orphelins du premier tour. D'autant que dans la plupart des triangulaires transformées en duel, le RN et ses alliés font la course en tête. Sur le terrain, certains jouent donc l'ouverture pendant ces cinq petits jours de campagne. Pour séduire les électeurs de la candidate écologiste qui s'est désistée, le député sortant de la Marne, Xavier Albertini (Horizons), promet par exemple de se pencher sur les sujets environnementaux. «Personne n'est propriétaire des voix», tempère le candidat du bloc central. Devancé à l'issue du premier tour par le « ciottiste » , Adrien Mexis, le parlementaire reste tout de même convaincu que certains électeurs sont tellement opposés au RN qu'ils voteraient pour leur opposant, «même en se bouchant le nez».

En Charente-Maritime, l'écologiste, Benoît Biteau, croit lui aussi au sursaut des « modérés » face à sa concurrente mariniste, Karen Bertholom, sortie en tête dimanche dernier. Mais à l'inverse du RN et de ses partenaires, les deux autres blocs ne peuvent promettre à leurs sympathisants d'obtenir une majorité absolue. Au risque de démotiver ceux qui ne voient aucune perspective de victoire. «Je pense qu'il y a une inquiétude partagée de filer les clés du camion au RN», réplique Benoît Biteau, après avoir enfin obtenu le retrait de la députée sortante MoDem. D'autres sont persuadés que Marine Le Pen et les siens ont déjà atteint leur plafond de verre au premier tour : «Ils sont en dynamique, mais ils ont déjà fait le plein de voix» , veut croire un candidat macroniste. T.B. ET C.G.

Le Monde
International, mercredi 3 juillet 2024 999 mots, p. 11
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2 juillet 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Royaume-Uni : la stratégie décoiffante du LibDem

Le chef de file des libéraux-démocrates, Ed Davey, imprime sa marque grâce à une campagne décalée

Cécile Ducourtieux

Londres - correspondante - Adeux jours des élections législatives britanniques du 4 juillet, il est déjà possible de décerner la palme de la campagne la plus décalée. Elle revient sans conteste au Parti libéral-démocrate, quatrième force politique du Royaume-Uni, crédité d’environ 11 % des votes, avec une mention spéciale pour son chef de file, Ed Davey, qui a porté la campagne à bout de bras, de raquettes ou de rames pendant six longues semaines.

Ce député de 58 ans, élu presque en continu depuis 1997 dans la circonscription de Kingston et Surbiton (dans le sud-ouest de Londres), aurait pu multiplier les interviews en costume cintré pour défendre une longue liste de propositions et tenter d’exister entre les deux mastodontes de la politique britannique, les conservateurs, au pouvoirdepuis quatorze ans et presque assurés de perdre, ou les travaillistes, largement en tête dans les sondages.

Au lieu de mimer les propos robotiques de Rishi Sunak, le chef de file des tories, ou ceux, ultra-sérieux et technos de Keir Starmer, celui du Labour, Ed Davey, a opté pour un pari risqué mais remarqué : il a préféré multiplier les tours de manège, les séances de minigolf ou les cours de yoga paddle.

Commentaires acides

En matière de pure communication politique, ses « photo-op » – séances organisées pour les reporters photographes – furent un succès, lui permettant de se distinguer dans une campagne surtout notable pour son manque d’entrain.

Nombre d’électeurs ont au moins en tête le premier « splash » d’Ed Davey dans les eaux douteuses du lac Windermere, au cœur de la région touristique du Lake District, quand il a perdu l’équilibre sur son paddle. Ils auront peut-être souri à son autre bain forcé dans la Tamise, fin juin. D’autres auront admiré le flegme tout britannique du journaliste de Sky News qui l’a interviewé en caleçon de bain sur la pente très glissante d’un toboggan géant dans un parc aquatique du Sommerset. Ou le professionnalisme de sa collègue de la radio LBC, qui l’a interrogé sur l’Europe ou le système de santé britannique sans perdre son sérieux, dans un manège en forme de service à thé géant. Lundi 1er juillet, trois jours avant le scrutin, Ed Davey essayait même le saut à l’élastique, hurlant dans sa chute : « Tentez quelque chose que vous n’avez jamais osé avant, votez libéral-démocrate ! »

Ces cabrioles ont suscité quelques commentaires acides sur la politique spectacle et des comparaisons peu flatteuses avec l’ex-premier ministre Boris Johnson, critiqué pour ses pitreries. Mais Ed Davey l’a assuré à la BBC mi-juin : il prend « les électeurs et leurs préoccupations très au sérieux »; ses tranches de rire véhiculent de vrais messages politiques.

Ses tours de grand huit ou sa séance de percussions dans une maison de retraite visaient à souligner l’importance de la santé mentale. Sa participation à une démonstration de réanimation cardio-pulmonaire sur l’air de Stay’in Alivelui a permis d’insister sur l’importance de l’assistance aux personnes, un secteur négligé par les tories et le Labour. Les plongeons dans la Tamise ou le lac Windermere servaient à illustrer le scandale des eaux polluées, les infrastructures nationales de retraitement des eaux ayant été négligées pendant des décennies.

Le parcours de cet économiste de formation, diplômé d’Oxford, rend sa démarche sincère. Il l’a raconté dans un clip de campagne qui a battu des records d’audience – six millions de vues sur le réseau social X au 26 juin.

Ed Davey a perdu ses parents très jeune (tous deux sont morts du cancer), il est le père d’un adolescent lourdement handicapé et explique avec des accents très touchants comment lui et sa femme s’en occupent au quotidien. « Ed Davey parvient de manière très efficace à injecter de la compassion dans sa campagne, à parler aux personnes vulnérables, malades. Il occupe un créneau que le Labour a laissé vacant », estime Ros Taylor, ex-rédactrice en chef du quotidien TheGuardian, sur le podcast « Media Confidential ».

Keir Starmer défend, en effet, un programme assez proche de celui des conservateurs, promettant la discipline budgétaire et refusant de s’engager à augmenter substantiellement les prestations sociales. A contrario, le programme des libéraux-démocrates se concentre sur une réforme nécessaire de la prise en charge des personnes âgées et sur un accès facilité au NHS, le système de santé public – sans trop entrer dans les détails du financement de ces réformes. Le sujet des eaux sales est également très haut dans l’agenda libéral-démocrate, les électeurs du sud de l’Angleterre, où le parti fait des scores traditionnellement élevés, y étant particulièrement sensibles.

Discrétion sur le Brexit

Les libéraux-démocrates évoquent en revanche peu le Brexit, tout comme les tories et le Labour, le sujet étant jugé encore trop toxique dans l’opinion publique. Ed Davey plaide certes pour que le Royaume-Uni rejoigne le marché unique, mais il ne veut pas réitérer l’expérience malheureuse de Jo Swinson, la précédente cheffe de file du parti, qui avait mené campagne pour stopper le Brexit lors des élections de 2019 et essuyé un échec sévère – elle-même n’avait pas été réélue députée.

Cette campagne centrée sur sa personne sera-t-elle payante ? Elle permet en tout cas à Ed Davey d’escamoter les interrogations sur son propre bilan : quand il était ministre des affaires sociales du gouvernement Cameron, entre 2010 et 2012, il n’a pas alerté sur le scandale en cours au Post Office (la poste britannique), alors que des centaines de gérants de bureaux de poste étaient accusés, à tort, d’avoir trafiqué leurs comptes.

A en croire certains sondages, les libéraux-démocrates, qui ne comptent que onze élus, pourraient faire entrer jusqu’à une quarantaine de députés supplémentaires à la Chambre des communes au lendemain du 4 juillet. Ils pèseraient alors presque autant que les conservateurs, si ceux-ci subissent la déroute que les sondages leur prédisent.p

La Croix, no. 42960
Événement, mercredi 3 juillet 2024 815 mots, p. 6
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3 juillet 2024 - La Croix (site web)

Dans le Loiret, les centristes face « aux extrêmes »

Esther Serrajordia

Dans la 2e circonscription du Loiret, la députée sortante issue du camp présidentiel, Caroline Janvier, arrivée en troisième position dimanche 30 juin, s’est désistée au profit du candidat du Nouveau Front populaire pour faire face au Rassemblement national.

Pour les électeurs centristes, il faudra choisir entre « les deux extrêmes ».

Orléans, La Chapelle-Saint-Mesmin

et Ingré (Loiret)

De notre envoyée spéciale

Comme chaque matin, Josiane vient lire son journal au bar-tabac près de chez elle, dans le quartier Châteaudun Bannier, en bordure du centre-ville d’Orléans. Lundi 1er juillet, au lendemain du premier tour des élections législatives, son café a un goût amer. « C’est désolant », soupire la retraitée de 69 ans en feuilletant La République du Centre, qui titre « Le RN aux portes du pouvoir ». Le parti est en tête sur cinq des six circonscriptions du Loiret.

La deuxième ne fait pas exception. Trois candidats se sont qualifiés pour le second tour, Élodie Babin (Rassemblement national) avec 32,91 %, Emmanuel Duplessy (Nouveau Front populaire, 28,03 %) et la députée sortante Ensemble Caroline Janvier (23,03 %). Des résultats comparables aux résultats nationaux (33,15 % pour le RN et ses alliés, 28 % pour le NFP), à l’exception d’Ensemble (20 % en France) qui fait de meilleurs scores dans le Loiret, historiquement de droite.

Face à cette triangulaire, dimanche soir, la députée sortante Caroline Janvier a fait partie des premiers députés sortants du camp présidentiel à annoncer son désistement. « Je me retire et apporte mon soutien à Emmanuel Duplessy face à la candidate RN et son funeste projet de division des Français. Ça a été pour moi un honneur d’être la députée de cette circo pendant sept ans, merci à ceux qui m’ont renouvelé leur confiance », a-t-elle écrit dans un tweet.

Josiane fait partie de ceux qui ont voté pour elle. Le 7 juillet, elle devra choisir entre « les deux extrêmes », comme elle les appelle. En polaire violette (météo oblige), assortie à ses lunettes, et son caniche sur les genoux (« ça me réchauffe ! »), l’ancienne vendeuse explique avoir du mal avec « l’antisémitisme de La France insoumise ». Et, même si Emmanuel Duplessy est issu du mouvement Génération-s, elle l’y associe. Son choix se portera quand même sur lui. « J’irai voter, car c’est toujours moins pire que l’autre, mais en me bouchant le nez. »

Assis à une table voisine, Sacha, 52 ans, raconte avoir été longtemps un fidèle d’Emmanuel Macron et avoir voté pour la députée sortante plusieurs fois. « Mais, comme beaucoup, j’ai été très déçu, il n’a eu que des belles paroles sans aucun acte », lâche l’entrepreneur. Au second tour, pas de cas de conscience donc : il votera NFP. « Parce que le RN, c’est vraiment pas possible. »

Les électeurs centristes sont nombreux, ce lundi, à réfléchir à leur vote de dimanche prochain. À la sortie du Aldi de La Chapelle-Saint-Mesmin, à l’ouest d’Orléans, Corinne n’aurait pas imaginé devoir choisir un jour entre la gauche et l’extrême droite. « J’ai toujours voté au centre ! Ou à droite, quand je devais le faire. Je ne sais toujours pas quoi faire. Ce ne serait pas bien de ne pas y aller, parce que si tout le monde fait comme moi, le RN passera. Mais en même temps, voter pour le Nouveau Front populaire… J’ai l’impression d’être au pied du mur », dit la septuagénaire en reposant son chariot. « C’est la peste ou le choléra ! », réagit une passante à l’écoute de la discussion – elle ira voter blanc.

Dans la commune voisine d’Ingré, Gérard se rassure en se disant que le candidat NFP est « un écolo ». « Ça apaise un peu la peine, avoue-t-il. C’est vrai que, jusqu’à maintenant, le vote barrage allait toujours dans mon sens. Là je fais moins le malin. J’irai voter sans joie, mais par devoir. »

Malgré les consignes de vote données par Caroline Janvier, les 200 militants du candidat NFP savent qu’il faut réussir à convaincre les électeurs du centre. Ce lundi, ils se retrouvent en fin de journée pour du porte-à-porte dans plusieurs communes de la circonscription. Le discours est rodé. « Bonjour, c’est pour les élections législatives. Nous, c’est la gauche, le seul candidat face au Rassemblement national puisque Caroline Janvier s’est désistée. »

À la Madeleine, quartier à l’est d’Orléans, l’accueil est bref. Certains sont déjà convaincus, d’autres, électeurs RN, refusent de prendre le tract, certains demandent des précisions sur le parti du candidat « pour vérifier qu’il n’est pas de La France insoumise ». Au pied d’une résidence, un couple passe. Le mari refuse de prendre le tract, la femme se ravise et récupère le papier. « Merci, glisse-t-elle. Nous n’avons jamais voté à gauche, mais là c’est exceptionnel, je vais tenter de le convaincre. »

Le Figaro, no. 24839
Le Figaro, mercredi 3 juillet 2024 739 mots, p. 3

Politique

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2 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Ces macronistes qui refusent de se retirer

Bordas, Wally, Boichot, Loris

Une vague inédite de désistements déferle depuis quelques jours sur le pays. Depuis le résultat des élections législatives anticipées, plaçant le Rassemblement national (RN) en tête du scrutin au niveau national, plus de 210 candidats qualifiés au deuxième tour dans des triangulaires ou quadrangulaires ont finalement renoncé à maintenir leur candidature. La raison ? Des consignes nationales venant du Nouveau Front populaire comme du camp macroniste pour se «désister» en faveur des candidats du camp «républicain» mieux placés pour battre le RN.

Une stratégie mise en place par les deux camps, aux positions idéologiques pourtant opposées, afin d'éviter que le parti de Marine Le Pen ne réussisse à obtenir une majorité absolue au Palais Bourbon, installant ainsi Jordan Bardella et les marinistes au gouvernement. Largement suivie, par quelque 80 candidats de la coalition Macron, cette consigne n'a pas été respectée par une dizaine de candidats macronistes, dont huit de Renaissance. Arrivés en troisième position, ceux-ci ont décidé de se maintenir mardi soir à 18 heures, au terme du dépôt des candidatures. Et sont parfois accusés par la gauche de faire le jeu du RN.

C'est le cas de la députée sortante des Bouches-du-Rhône, Anne-Laurence Petel. L'élue Renaissance, qui a terminé 3e derrière le candidat LR-RN et celui de l'alliance de gauche, ne souhaite pas retirer sa candidature. Depuis, elle subit une «pression» sans précédent d'une «armée de militants Insoumis». «Ils sont en mode fatwa numérique, ils viennent manifester devant ma permanence. Ils tentent tout pour me faire craquer, ils sont effrayants de violence», dénonce-t-elle auprès du Figaro.

Peu importe, Anne-Laurence Petel compte bien aller jusqu'au bout. Et l'emporter. Elle assure avoir le soutien du premier ministre, Gabriel Attal. Et elle est persuadée de pouvoir renverser la vapeur au second tour. «Je n'ai aucun doute. Si mes électeurs me refont confiance et si les LR choisissent en partie de se reporter sur ma personne, je serai en tête», argue-t-elle. «Je n'ai pas été une députée fantôme, j'ai été très présente en circonscription, j'appelle les électeurs à faire le choix du travail», ajoute-t-elle.

Messages d'intimidation

Le schéma est similaire dans le Val-d'Oise et dans le Lot, où deux députées macronistes sortantes, Émilie Chandler et Huguette Tiegna, comptent bien aller jusqu'au bout. Sans que Matignon ni l'Élysée ne leur aient demandé de se retirer. Au premier tour, elles ont terminé troisième, loin derrière le RN et le candidat LFI. Leur désistement, en raison de reports de voix, risquerait de faire élire le RN, a jugé Renaissance.

Émilie Chandler pense par ailleurs que les électeurs ayant voté pour Les Républicains lors du scrutin de dimanche dernier peuvent lui être favorables. « J'ai une grosse réserve de voix » , veut-elle croire, refusant de céder aux « menaces » reçues ces derniers jours de la part de ses opposants de gauche. « Je suis face à une adversaire proche du Gud et un adversaire LFI dont la suppléante est « Leïla de Tolbiac » , qui avait menti en annonçant un blessé grave sur le campus parisien en 2018. Je ne peux pas me retirer », assure-t-elle. Elle raconte ainsi avoir reçu de nombreux appels et messages d'intimidation de militants Insoumis. « Des choses ultraviolentes. L'un d'entre eux m'a dit que si je ne me désistais pas, je serais maudite sur dix générations » , dit-elle, assurant qu'elle aurait renoncé au profit d'un écologiste ou d'un socialiste.

Dans les Alpes-Maritimes, le candidat investi par Horizons, Graig Monetti, a également maintenu sa candidature, contre le président des Républicains et allié de Marine Le Pen, Éric Ciotti, arrivé en tête, et une socialiste. «Nous sommes les seuls en capacité de le battre en rassemblant. Nous voulons apporter une proposition autre que les extrêmes», a explicité à plusieurs reprises Graig Monetti. Une manière de respecter la règle « ni-LFI, ni RN » fixée à Horizons.

D'autres prétendants de la majorité ne se sont pas démis, comme Aude Luquet (Seine-et-Marne) et Florian Delrieu (Haute-Garonne). Troisièmes derrière un RN très proche de la gauche, Hubert de Jenlis (Somme), Isabelle Negrier (Haute-Vienne) et Séverine Saint-Pé (Vienne) auraient pu favoriser le RN par leur retrait et le report des voix. Quant à Loïc Signor (Val-de-Marne) et Violette Salanon (Nord), l'état-major de Renaissance a jugé que leurs concurrents Insoumis Louis Boyard et Ugo Bernalicis, arrivés en tête, sont « en dehors des valeurs de la République ». Au total, 110 triangulaires et quadrangulaires sont prévues dimanche. Moins nombreuses que prévu, mais plus abondantes qu'en 2022. W B

Le Monde
élections législatives, mercredi 3 juillet 2024 802 mots, p. 7

Dans le Gard, le Rassemblement national s’enracine et vise le grand chelem

L’extrême droite est en tête dans les six circonscriptions, toujours avec plus de 40 % des voix

Agathe Beaudouin

Nîmes - correspondante - Longtemps qualifié de « laboratoire du Front national », le Gard semble être devenu un solide bastion du parti d’extrême droite. Avec, déjà, un score historique (40,4 %) lors des européennes du 9 juin, le Rassemblement national (RN) a confirmé son enracinement lors du premier tour des élections législatives anticipées, dimanche 30 juin. La formation lepéniste arrive, pour la première fois, en tête dans les six circonscriptions. Et, avec 52,2 % des voix, le député sortant Nicolas Meizonnet est réélu dès le premier tour dans la 2e circonscription. Ce n’est pas une surprise sur ces terres où le RN dépasse souvent 45 % des suffrages exprimés depuis près de dix ans.

Partout ailleurs dans le département, les candidats du parti présidé par Jordan Bardella arrivent en tête avec plus de 40 % des voix. Ils entament une dernière semaine de campagne en position de force. De la Camargue aux Cévennes gardoises, en passant par le Gard rhodanien, avec 100 000 voix glanées en deux ans, le RN connaît une ascension fulgurante depuis 2022, à l’image du député Pierre Meurin, qui a frôlé sa réélection dès le premier tour dans la 4e circonscription. Inconnu sur le territoire en 2020, ce dernier enregistre 21 points d’avance sur son adversaire du Nouveau Front populaire (NFP), avec 48,7 % contre 27,4 %.

Après la surprise des législatives de 2022, lors desquelles le RN avait gagné quatre circonscriptions sur six, ce scrutin de 2024 apparaît, aux yeux de Yoann Gillet, comme une confirmation. « Il y a une vague nationale dont nous bénéficions certainement, une adhésion à Jordan Bardella, admet le patron du RN dans le Gard et candidat sur la 1re circonscription. Mais je pense aussi que les électeurs viennent récompenser notre implantation locale et le travail de terrain que nous menons ici. » Avec Julien Sanchez, qui fut maire de Beaucaire de 2014 à 2024, il a lancé l’entreprise de dédiabolisation du parti, sur une terre déjà fertile. En 1989, la ville de Saint-Gilles avait élu un maire du Front national et, en 2012, Gilbert Collard devenait un médiatique député lepéniste.

Dimanche 7 juillet, le Gard pourrait donc devenir un département entièrement conquis par le RN. Un scénario jugé réaliste par ses adversaires. Ce serait « un cauchemar », estime l’élu communiste Patrick Malavieille, vice-président du conseil départemental du Gard, maire de La Grand-Combe, commune où la gauche résiste : « Je crois que nous sommes passés d’un vote de colère à un vote d’adhésion. Sur la cinquième “circo”, le score du RN[41 %] avec un candidat que personne n’a vu lors de la campagne, c’est inédit ! On a beaucoup de travail à faire. »

Positions inadmissibles

Dès le 30 juin au soir, les candidats macronistes qualifiés pour des triangulaires dans les 3e et 6e circonscriptions ont annoncé leur retrait, entraînant un duel RN-NFP. La décision paraît plus compliquée à prendre pour la candidate Ensemble de la 1re circonscription, où Yoann Gillet (RN) et Charles Menard (NFP) sont déjà qualifiés. Valérie Rouverand (Ensemble) n’avait pas clairement affirmé sa position mardi matin, laissant planer le doute sur son maintien.

La suite de cette campagne s’annonce complexe pour les candidats du NFP, qui partent avec beaucoup de retard, et ne reçoivent pas de soutien clair de la part des élus républicains. A Nîmes, ville gérée par la droite depuis plus de deux décennies, le premier adjoint, Julien Plantier, déclare : « Pour moi, il n’y a aucune ambiguïté possible : ni RN ni LFI. » Le maire, Jean-Paul Fournier, a écrit dans un communiqué : « Pour le second tour, je ne donnerai aucune consigne de vote à Nîmes. Aux électeurs de faire un choix éclairé. »

A Alès, sous-préfecture qui s’étale sur les 4e et 5e circonscriptions, le gaulliste Christophe Rivenq, président de la communauté de communes, regarde de loin ces résultats : « Je suis persuadé que, s’il s’agissait d’une élection municipale, la situation serait totalement différente. » Rappelant qu’il n’a jamais « voté pour les extrêmes », il refuse de donner une consigne de vote. Autant de positions inadmissibles pour le chef de file de l’opposition nîmoise et secrétaire départemental du Parti communiste, Vincent Bouget. Plutôt que de « mettre au même niveau le RN et le NFP, c’est un front républicain qu’il faut défendre pour faire un barrage clair au Rassemblement national », insiste-t-il.

Pendant ce temps, du côté du RN, la campagne a déjà repris son rythme. Pour la 1re circonscription, les sympathisants s’apprêtent à distribuer 60 000 tracts en quatre jours. Depuis les élections européennes, le RN gardois a reçu 600 nouvelles adhésions, et compte désormais 2 500 adhérents à jour de cotisation.

Le Monde
élections législatives, mercredi 3 juillet 2024 1075 mots, p. 6
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2 juillet 2024 - Le Monde (site web)

La gauche en force dans les villes, dominée ailleurs

Certains élus redoutent le repli sur des bastions urbains, face au rouleau compresseur du RN

Julie Carriat

Sur le papier, la gauche a progressé. Qualifiée pour le second tour des élections législatives dans 414 circonscriptions, contre 386 en 2022, elle engrange 9 millions de voix, contre 5,8 millions il y a deux ans. Derrière ce progrès de façade, deux dynamiques sont à l’œuvre : dans les métropoles, des centres-villes jusqu’aux banlieues, la gauche se renforce. Dans les bourgs et les campagnes, elle subit, en revanche, la déferlante d’un vote Rassemblement national (RN) qui n’est pas loin de tout emporter sur son passage.

Lundi 1er juillet, l’arrivée à l’Assemblée nationale d’une quinzaine de députés La France insoumise (LFI) élus dès le premier tour se lisait de deux façons. Les uns se félicitent de ces victoires, avec des scores parfois plébiscitaires en Ile-de-France. Les autres les regardent avec amertume : depuis des années, la gauche voyait dans l’abstention son principal ennemi et imaginait qu’un regain de participation la porterait mécaniquement vers la victoire.

La journée de dimanche a montré que quand les abstentionnistes sortent de chez eux, c’est d’abord pour voter pour l’extrême droite. Sauf dans les villes, où ce regain de mobilisation a fait élire des candidats du Nouveau Front populaire (NFP) dès le premier tour. Mais, soulignent les esprits chagrins, cet apport de voix est allé à des endroits où les gauches, déjà loin devant, n’en avaient pas vraiment besoin…

Risque de l’« archipélisation »

Ce phénomène menacerait presque d’effacer le Parti communiste français (PCF), un temps symbole de ce communisme municipal enraciné dans les cités industrieuses comme dans les ruralités. Les sortants de l’ancienne « ceinture rouge » parisienne du PCF ont fait, dimanche, de très bons scores, mais, dans le Nord, les piliers du mouvement, dont le secrétaire national, Fabien Roussel, ont été balayés, tandis que l’espoir perdure dans les anciens bastions du Massif central, notamment pour André Chassaigne, dans le Puy-de-Dôme. « Le PCF va sortir très affaibli de la séquence, on nous promet souvent la mort à tort, mais, là…, redoute le sénateur (PCF) des Hauts-de-Seine Pierre Ouzoulias, pour qui dans les campagnes, en pourcentage, la gauche est complètement submergée par la marée brune, même si elle progresse en nombre de voix. »

Pour l’historien du PCF Roger Martelli, en se repliant sur des bastions urbains, le NFP – et LFI en particulier – risque l’ « archipélisation », un phénomène qui a un inconvénient : « Ça peut déboucher sur la culture de l’îlot qui isole dans une zone de confort où l’on est bien chez soi. »

Bien chez eux dans les villes, les « insoumis » connaissent des difficultés en dehors. Certains départements ruraux brandis par Jean-Luc Mélenchon comme des preuves de l’équilibre territorial de LFI en 2022 s’affaissent. Les députées LFI sortantes de la Creuse et de la Dordogne, deux terres historiquement de gauche, sont en danger dans des triangulaires derrière le RN. Dans l’Est, en Moselle, la sortante Charlotte Leduc s’est d’ores et déjà désistée, tandis que Caroline Fiat, en Meurthe-et-Moselle, se trouve en position délicate face à un candidat RN qui l’a devancée avec 44,5 % des suffrages.

Député de Haute-Garonne réélu dès le premier tour à Toulouse, avec des scores faramineux dans certains bureaux de vote du quartier du Mirail, François Piquemal (LFI) mesure ce décalage : « J’observe un vote de plus en plus affirmé à gauche dans la ville, qui va à l’inverse de la tendance dans le reste du pays », dit-il.

Certains redoutent que le parti ne s’enferme dans une logique urbaine, délaissant les campagnes et les périphéries d’autant plus que le RN y atteint désormais des sommets. Stratégiquement, ce sont les députés aux sensibilités « François Ruffin-compatibles », aux circonscriptions semblables à celle du député picard, qui sont le plus en danger. Dans les métropoles, à l’inverse, la garde rapprochée de Jean-Luc Mélenchon fait carton plein.

« Logique du bastion »

Conseiller régional des Hauts-de-France, Julien Poix, démissionnaire de LFI, invite à « mettre en sourdine l’autocélébration sur les réélections dans les centres-villes ». « Que ces députés aient la modestie de voir où est leur poste de combat ! Arrêtons le triomphalisme sur un champ de ruines ». Dans le Nord, il redoute une carte entièrement brune, avec Lille pour seul refuge de la gauche.

Conseiller municipal (LFI) à Vierzon (Cher), Thibault Lhonneur étudie depuis plusieurs années le destin politique de plus de 200 sous-préfectures. En regardant son échantillon, il mesure : « La gauche ne s’effondre pas, elle résiste, progresse même, mais le RN explose tout dans les sous-préfectures, c’est sans commune mesure. » Malgré leur ancrage, malgré des progrès, pour les candidats de gauche, souvent, « ce n’est clairement pas assez, et ce quelle que soit l’origine politique, qu’ils soient LFI, PS[Parti socialiste] et EELV[Europe Ecologie-Les Verts] , c’est la même sanction pour tout le monde », note-t-il.

Du côté du PS, l’on fondait et l’on fonde toujours de grands espoirs sur la centaine de circonscriptions supplémentaires obtenues dans l’accord par rapport à la Nupes de 2022. De quoi, peut-être, faire jeu égal avec LFI en matière de députés élus. Mais le récit sur les candidats mieux implantés, plus à même de gagner que LFI, se trouve bousculé par la montée du RN. Preuve en est, même des sortants socialistes incontestés, comme Valérie Rabault, à Montauban, dans le Tarn-et-Garonne, se trouvent menacés par l’extrême droite. Ce tableau, sombre, souffre quelques exceptions : par exemple, dans la 3e circonscription de la Drôme, un territoire rural ravi à la droite en 2022, l’écologiste Marie Pochon est désormais en tête.

Se pose donc la question de l’avenir d’une gauche d’abord urbaine. Au PCF, Adrien Tiberti, secrétaire de la fédération de Paris, met en garde : « La logique de bastion, on la connaît, on l’a pratiquée pour les municipales depuis des années. C’est une logique défensive qui ne permet pas de gagner, mais seulement de limiter les pertes… »

Dans les Hauts-de-France, Julien Poix, quant à lui, veut y croire : « Tout n’est pas balayé, ces 30 % concentrés sur une douzaine de métropoles, ça reste un bloc d’espoir. » Pour l’élargir et se projeter au-delà, dit ce partisan de François Ruffin, reste à trouver une « clé de voûte humaine pour faire tenir l’assemblage » des bourgs et des tours.

Le Monde
élections législatives, mercredi 3 juillet 2024 989 mots, p. 7

A Paris, la gauche au plus haut, la coalition présidentielle s’effondre

Le premier tour du scrutin entérine la permanence d’un vote parisien réfractaire au RN, à l’opposé de la photographie électorale nationale

Laurent Telo

Lors du premier tour des élections législatives, dimanche 30 juin, la population parisienne a de nouveau montré son allergie à l’égard de l’extrême droite. La menace du Rassemblement national (RN) et de ses alliés, qui réalisent un score historique en France (33,2 %), est toujours aussi faible dans la capitale. Malgré une légère poussée globale constatée lors du scrutin européen du 9 juin (8,5 % contre 7,2 % en 2019), le parti lepéniste n’y qualifie qu’un seul candidat pour le second tour des législatives, dimanche 7 juillet. Il s’agit de Louis Piquet, qui a obtenu 17,6 % dans la 14e circonscription (16e arrondissement).

Ce résultat n’est certainement pas une surprise, mais persiste à imprimer un négatif parfait de la photographie électorale nationale. En revanche, l’ampleur des bons résultats du Nouveau Front populaire (NFP) indique un bouleversement radical du rapport de force politique parisien, deux ans après les 1,7 % d’Anne Hidalgo, maire socialiste (PS) de Paris, à l’élection présidentielle.

Neuf candidats de la gauche unie sont élus ou réélus à Paris dès le premier tour. Parmi eux, cinq sont issus de La France insoumise (LFI) : Sophia Chikirou (58,2 %), Rodrigo Arenas (50,7 %), Sarah Legrain (62,5 %), Danièle Obono (64,2 %) et Aymeric Caron (50,4 %). Trois d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV) : Pouria Amirshahi (54,2 %), Eva Sas (50,7 %), Sandrine Rousseau (52,1 %). Et un du Parti socialiste (PS), avec Emmanuel Grégoire (50,9 %).

De surcroît, le NFP place quatre autres candidats en tête parmi les dix-huit circonscriptions parisiennes. Même si Anne Hidalgo se démène au minimum dans cette campagne pour soutenir les candidats du NFP, ces résultats peuvent la conforter dans son éventuelle volonté de briguer un troisième mandat municipal en 2026.

Comment expliquer que la gauche parisienne reprenne autant de couleurs ? « Ces deux années supplémentaires d’Emmanuel Macron au pouvoir ont fait décrocher des gens, même à Paris qui avait beaucoup voté pour la coalition présidentielle », estime la candidate EELV Léa Balage El Mariky, qui cite « la brutalisation du débat public, la loi “immigration”, le mépris de classe, la dissolution… »

En face, « la gauche a fait preuve de sa capacité à se rassembler »,veut croire celle qui a obtenu 46,2 % lors du premier tour, dans la 3e circonscription (parties du 17e et du 18e arrondissement), ce qui lui permet de distancer Stanislas Guerini, ministre de la transformation et de la fonction publiques (34 %). Lors des dernières législatives de 2022, ce dernier avait battu Léa Balage El Mariky de 770 voix. « Cette fois, je fais davantage que le cumul des scores de gauche des élections législatives de 2022 », rappelle la candidate.

Même si elle arrive en tête dans cinq circonscriptions, la coalition présidentielle perd du terrain partout, notamment dans l’Ouest ou l’hypercentre parisien, réputés favorisés socialement. Dans la 1re circonscription (1er, 2e, 8e et une partie du 9e arrondissement), Sylvain Maillard, député sortant et ex-président du groupe Renaissance à l’Assemblée nationale, ne réalise que 44,7 % face à Raphaël Kempf (LFI-NFP, 32,1 %). Dans la 12e circonscription (parties des 7e et 15e arrondissements), Olivia Grégoire, ministre déléguée chargée des entreprises, du tourisme et de la consommation (39,4 %), est talonnée par Céline Malaisé (Parti communiste français - NFP, 29 %).

Fractures ouvertes

Dans la 2e circonscription (5e et parties des 6e et 7e arrondissements), traditionnellement ancrée à droite, Gilles Le Gendre, ancien pilier du camp Macron, mais non investi par la coalition présidentielle, perd 16 points par rapport au premier tour des législatives de 2022 (19,6 %). Il arrive troisième derrière Marine Rosset (PS-NFP, 33,4 %) et le candidat Renaissance officiel, Jean Laussucq (23,6 %), soutenu par Rachida Dati, ex-Les Républicains (LR) ralliée à la coalition présidentielle pour devenir ministre de la culture. Dans la 7e circonscription (4e et parties des 11e et 12e arrondissements), Clément Beaune, ancien ministre des transports (32,8 %), est éliminé dès le premier tour par Emmanuel Grégoire, ancien premier adjoint d’Anne Hidalgo, élu député pour la première fois.

« On est en train d’assister à la mort du macronisme, autant pour des raisons éthiques et morales que politiques », déplore Gilles Le Gendre, qui a rompu avec le président de la République. La déconfiture de la Macronie risque de créer des fractures ouvertes à Paris, à mesure que Sylvain Maillard, son chef de file, reste désespérément muet depuis la dissolution, laissant Rachida Dati placer ses pions dans l’optique de son objectif ultime : devenir maire de la capitale en 2026.

La droite, justement, perd des plumes, encore. Aucun de ses représentants n’est en tête au premier tour. Seuls deux candidats sont qualifiés. Même dans la 4e circonscription (parties des 16e et 17e arrondissements), Geoffroy Boulard, le maire du 17e arrondissement (26,6 %) cède la première place à Astrid Panosyan-Bouvet (Renaissance, 37,2 %).

« Le contexte politique national a joué à plein avec une hyperpolarisation dans laquelle la droite parisienne municipale n’avait pas sa place,regrette David Alphand, vice-président du groupe LR au Conseil de Paris . La coalition de gauche a été une machine de guerre qui a broyé les candidats de droite éparpillés. »Effectivement, il y avait des candidats soutenus par David Lisnard, maire de Cannes (Alpes-Maritimes) à la tête du microparti Nouvelle Energie, d’autres « sponsorisés » par le centriste Hervé Morin, d’autres, enfin, par Eric Ciotti, le président de LR allié avec le RN. Malgré ces revers, David Alphand n’est pas inquiet, au moins sur un point, celui de l’avenir municipal de Rachida Dati ; cette dernière serait « préservée », selon lui, par ces élections auxquelles la maire du 7e arrondissement n’était pas candidate : « Même si LR connaît des revers, même si Renaissance connaît des revers, la marque Dati reste forte. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mercredi 3 juillet 2024 474 mots, p. AUJM6
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2 juillet 2024 - Le Parisien (site web)
3 juillet 2024 - Le Parisien

Vaccins, climat... L'inquiétude des scientifiques

Le Collège de France, comme plusieurs prix Nobel, craignent une remise en cause du consensus.

Nicolas Berrod

À 86 ans, Albert Fert continue d'écumer des congrès scientifiques à l'étranger. Le Prix Nobel de physique 2007 était en Italie ce mardi, lorsque nous l'avons contacté. « Les collègues sur place me parlent beaucoup du contexte politique et ils se font du souci pour nous », témoigne-t-il. « Dans les domaines scientifiques, technologiques et environnementaux, le monde entier est inquiet de la façon dont la France pourrait tenir sa place sur ces enjeux », abonde Cédric Villani, Médaille Fields 2010 de mathématiques et ancien député.

Le contexte en question : une éventuelle arrivée du Rassemblement national au pouvoir à l'issue du second tour des législatives, dimanche. Habituellement discret sur le plan politique, le monde scientifique français se mobilise par des prises de position très fermes. Le RN n'est pas toujours cité, mais c'est lui et l'extrême droite qui sont visés.

« Le Collège de France continuera de lutter contre le racisme, l'antisémitisme et toute forme de discrimination » et il « refusera toute instrumentalisation des sciences », a indiqué la prestigieuse institution lundi sur X. Quelques jours plus tôt, plusieurs Prix Nobel (dont Albert Fert) avaient appelé dans « le Monde » à faire barrage au RN. Leur première crainte ? Que la France se ferme au reste du monde.

Inquiet et en colère

Le 27 juin, le Comité de veille et d'anticipation des risques sanitaires a jugé « indispensable de rester ouvert aux collaborations internationales et au libre-échange des étudiants, des chercheurs et des connaissances ». « La science progresse grâce aux savoirs des uns et des autres. Tout repli de la France sur elle-même lui serait néfaste », développe Albert Fert.

L'autre alerte des scientifiques concerne d'éventuelles atteintes au consensus scientifique. Vaccination, changement climatique... « L'extrême droite a maintes fois démontré qu'elle manipule ou ignore les faits de science pour servir son agenda politique », écrivent dans leur tribune les Prix Nobel, en faisant notamment référence au Covid. Plusieurs candidats RN ont partagé ces dernières années des positions antivax sur les réseaux sociaux, par exemple.

Élu député sous l'étiquette macroniste avant de rejoindre les écologistes, Cédric Villani a côtoyé des parlementaires RN entre 2017 et 2022. À ses yeux, ce parti a « toujours minimisé les grands enjeux et les alertes des scientifiques sur le changement climatique ainsi que sur les questions environnementales ».

Le programme du RN pour ces législatives ne fait aucune mention de la recherche ni du climat, mais il veut lutter contre « l'écologie punitive ». Le terme « science » apparaît une seule fois, pour proposer de « recentrer les enseignements sur les savoirs fondamentaux (sciences, français, histoire) ». « Quand on écoute les dirigeants du RN aujourd'hui, il semblerait qu'ils aient un peu adouci leurs positions », avance Albert Fert. Mais le physicien, « inquiet » et « en colère », craint que « ce parti ne revienne à sa nature profonde ».

L'Humanité
mercredi 3 juillet 2024 596 mots, p. 12

Des candidats fidèles à l'esprit de Bousquet et de Maurras

Benjamin König

Propos nazis, homophobes, racistes : à chaque élection, des dizaines de membres du RN s'illustrent par leurs saillies. Tout sauf un hasard, tant ce parti est historiquement représentatif de ce que l'extrême droite française a de plus rance, et ce malgré la dédiabolisation.

Quel est le point commun entre Pierre Bousquet, fondateur du Front national en 1972 et ancien Waffen SS, et Ludivine Daoudi, candidate dans le Calvados du même parti d'extrême droite, rebaptisé Rassemblement national (RN), en 2024 ? Un goût prononcé pour les nazis. Ce 2 juillet, celle qui s'était qualifiée pour le second tour a été débranchée par le RN pour une photo issue de son compte Facebook où on la voit, sourire béat, affublée d'une casquette d'officier de la Luftwaffe arborant une croix gammée.

Anecdotique ? Pas vraiment. À plusieurs décennies d'écart, la continuité est totale à l'extrême droite malgré l'entreprise de ripolinage de Marine Le Pen depuis 2011. Car Pierre Bousquet est l'homme qui a déposé les statuts en préfecture du Front national aux côtés de Jean-Marie Le Pen. Le sujet est largement documenté : le RN est l'héritier direct du regroupement, en 1972, de toutes les chapelles de l'extrême droite française, de celle de Maurras à celle de la collaboration pétainiste en passant par celle de l'Algérie française.

L'Algérie, « France d'ailleurs »

Cette dernière structure encore le parti avec la référence à l'Organisation de l'armée secrète (OAS), organisation terroriste opposée à la décolonisation dont se réclament encore nombre de membres du RN. À commencer par le député sortant - quasiment réélu - de la 10e circonscription des Bouches-du-Rhône, José Gonzalez, membre du Front National depuis 1978, qui avait choqué lors de son discours d'ouverture de la mandature en 2022 en sa qualité de doyen des députés. Il avait parlé de l'Algérie comme de la « France d'ailleurs », avant de nier les crimes de la colonisation sitôt son discours terminé.

À chaque élection, les révélations se succèdent sur le florilège de candidats RN aux sympathies pétainistes ou nazies, aux propos antisémites, racistes et homophobes. Lors de cette élection, une petite centaine de candidats ou suppléants sont concernés. À Paris, c'est la candidate dans la 10e circonscription, Agnès Pageard, qui exhorte : « Relisez Coston et Ratier ! », essayistes antisémites, en référence à des personnalités françaises juives. En Meurthe-et-Moselle, c'est le candidat Louis-Joseph Pécher, investi sous l'étiquette LR/RN, qui s'est distingué sur un compte Twitter anonyme dont il a reconnu être l'instigateur. « Juif qui parle, bouche qui ment », a-t-il publié en réponse à un message de Julien Dray.

Précision : son vrai nom n'est autre que Louis-Joseph Gannat, fils d'un très proche de la famille Le Pen. « Les engagements politiques de mon père et de mes frères me handicapaient », a-t-il osé déclarer pour justifier son changement de nom sur ses affiches électorales où il figure toujours aux côtés de Jordan Bardella et Éric Ciotti.

une « apologie de la race »

Quant au député sortant de Haute-Marne Christophe Bentz, il fait « l'apologie de la race » - comprendre blanche - et exhorte à « réhabiliter (la race) pour restaurer la liberté de penser ». Précision : toutes ces personnes sont toujours membres du RN.

Sur le fond, il est frappant de constater les analogies entre le programme actuel du RN et celui de 1972, résumé dans une « déclaration d'intention ». On y retrouve les mêmes valeurs, quasiment au mot près : « la décadence de la France » qui « détruit la famille, affaiblit la nation et ronge les principes ». Avec de tels fondateurs et de tels représentants en 2024, impossible d'affirmer que le RN, on ne sait pas où il mène.

Le Monde
élections législatives, mercredi 3 juillet 2024 963 mots, p. 4

Le retrait de la réforme de l’assurance-chômage divise l’exécutif

Le changement de cap de Gabriel Attal sur ce dossier controversé a été salué par les syndicats, la gauche et l’extrême droite

Bertrand Bissuel

Est-ce un renoncement qui ne dit pas son nom ou un marchandage de la dernière chance ? En annonçant, dans la soirée de dimanche 30 juin, la suspension de la réforme de l’assurance-chômage, l’entourage du premier ministre, Gabriel Attal, a, à la fois, surpris et accentué le flou qui prévaut depuis plusieurs jours sur ce dossier controversé.

Alors que le chef du gouvernement s’était engagé, il y a deux semaines et demi, à publier « d’ici au 1er juillet » le décret nécessaire à la mise en application de son projet, il a finalement changé de cap. Une décision synonyme de victoire pour les syndicats, la gauche et l’extrême droite, hostiles aux mesures prévues, car celles-ci se traduiraient par un durcissement des règles d’indemnisation des demandeurs d’emploi.

L’information a été livrée, dimanche, peu après 22 h 30, au moment où les résultats du premier tour des élections législatives continuaient de tomber, montrant le lourd revers subi par le camp présidentiel. Matignon a justifié le fait de placer entre parenthèses la réforme au nom du désir de procéder à des « aménagements » et d’ouvrir des « discussions entre forces républicaines ».

« Il s’agit du premier acte de Gabriel Attal dans l’esprit des futures majorités de projets et d’idées qu’il a évoquées ce soir », ont précisé les services du premier ministre. Une allusion à la déclaration faite quelques minutes plus tôt par le chef du gouvernement, dans laquelle il formait le vœu de nouer des alliances afin « de priver l’extrême droite d’une majorité absolue ».

Geste d’apaisement

Invité de TF1 lundi soir, M. Attal est revenu sur son choix de tendre la main : « Je ne peux pas, d’un côté, dire “je souhaite que dans cette nouvelle Assemblée, il y ait des forces politiques différentes qui puissent travailler ensemble, échanger au service des Français”, et, [de l’autre], prendre là un décret, au lendemain du premier tour qui(…) aurait, je pense, été vu comme une forme de passage en force », a-t-il affirmé. Selon lui, « suspendre la réforme (…) est un gage qui montre qu’on a entendu le message des Français, le message des urnes ». « Il faut gouverner différemment, il faut sortir de notre zone de confort», a-t-il ajouté.

Ce geste d’apaisement cherche aussi, sans doute, à aider les candidats macronistes en quête de suffrages pour le second tour. « Avant de lancer une réforme aussi profonde, qui n’a peut-être pas été assez bien expliquée, il est nécessaire de privilégier, autant que possible, le consensus », confie Charlotte Parmentier-Lecocq, qui était présidente de la commission des affaires sociales à l’Assemblée nationale sous la précédente législature et qui est toujours en lice, dans une circonscription du Nord, pour un nouveau mandat de députée.

L’initiative du locataire de Matignon ne convainc pas tout le monde au sein de l’exécutif. Lundi matin, sur France Inter, Bruno Le Maire s’est dit « très circonspect sur les gages que l’on peut donner, sur les positions de circonstance, sur les accommodements, sur les calculs ». « Je considère qu’il faut une réforme de l’assurance-chômage », a martelé le ministre de l’économie, qui, depuis des mois, plaide pour un tour de vis, notamment en alignant – à la baisse – la durée d’indemnisation des chômeurs seniors sur celle des tranches d’âge plus jeunes.

Adepte, jusqu’à une date très récente, d’un langage musclé sur le sujet, M. Attal arrondit donc les angles, tout comme Emmanuel Macron, lors de la conférence de presse que celui-ci avait donnée le 12 juin. Faisant référence « au temps électoral » – c’est-à-dire au scrutin législatif –, le président de la République avait indiqué, à propos de la réforme de l’assurance-chômage : « Je pense qu’on ne peut pas dire que c’est un “intangible”. Sinon, on ne peut pas dire qu’on va négocier des choses. Et on doit ouvrir. »

« Un soulagement »

La suspension du projet est, bien évidemment, accueillie avec le sourire par les syndicats. « C’est un soulagement pour les demandeurs d’emploi », a estimé, mardi matin sur Franceinfo, Marylise Léon, la secrétaire générale de la CFDT. Son homologue de la CGT, Sophie Binet, y voit « la preuve que les exigences des travailleurs peuvent être entendues», dans un entretien au quotidien Les Echosde mardi. Force ouvrière se « satisfait de ce coup d’arrêt ». « Je pense que la réforme va être enterrée, pronostique Cyril Chabanier, le président de la CFTC. Mais ce qui me gêne sur le plan des principes, c’est d’en faire un enjeu de tractations. Le sort des chômeurs n’a pas à être l’objet d’undeal politique. »

Le patronat parle, lui aussi, au passé de ce projet. « Il était nécessaire pour continuer à réformer le marché du travail, considère Hubert Mongon, chargé du dossier pour le Medef. Quoi qu’il arrive et d’une manière ou d’une autre, il faudra y revenir. Nous avons besoin d’augmenter le taux d’emploi pour retrouver de la compétitivité. Cette réforme y contribuait. »

Quant à la Confédération des petites et moyennes entreprises, elle fait valoir, par la voix de son vice-président, Eric Chevée, que la décision de Matignon offre une « opportunité aux partenaires sociaux pour reprendre en main la question de l’assurance-chômage », après cinq années durant lesquelles l’exécutif a dicté sa loi, alors que le régime est censé être piloté par les organisations d’employeurs et de salariés. D’ici à la fin juillet, complète-t-il, « il est possible de se mettre d’accord au moins sur un calendrier et sur une méthode ».

Libération
mercredi 3 juillet 2024 862 mots, p. 6

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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2 juillet 2024 - Libération (site web) Blogs - Politics / Politique (blog ref.)

Plus de 210 désistements au termede deux jours de revirements

JULIEN LECOT; AFP; ALICE CLAIR

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Sur les 306 triangulaires possibles pour le second tour dimanche, il en reste à peine une centaine après la date limite donnée aux candidats pour maintenir ou non leur candidature.

D epuis dimanche soir et les résultats du premier tour des élections législatives, c’était la grande question qui travaillait les Français opposés à l’extrême droite : combien, parmi les centaines de candidats qualifiés pour des triangulaires, allaient retirer leur candidature entre les deux tours pour évi- ter une majorité du Rassemblement national le 7 juillet ? Alors que les qualifiés au second tour avaient jusqu’à 18 heures mardi pour confirmer leurs candidatures, 214 auraient finalement décidé de jeter l’éponge, selon un décompte de l’AFP, en attendant les chiffres définitifs du ministère de l’Intérieur.

Sur le sujet, la gauche a été très claire : dans toutes les circonscriptions où le RN est arrivé en tête, et qu’un candidat du Nouveau Front populaire est troisième (ou quatrième), elle avait promis de se désister. Il doit en être de même pour celles où un candidat RN est arrivé en deuxième position mais qu’un maintien du candidat du NFP pourrait conduire à son élection.

Flou. Du côté du camp présidentiel, c’était beaucoup plus flou : quand certains appelaient à un retrait systématique dans les circonscriptions où un candidat de l’alliance de la gauche est en position favorable pour barrer la route du RN, d’autres parlaient plutôt de choix au cas par cas, excluant nombre de circonscriptions où le candidat en question a été investi par LFI. Chez LR, dont le parti n’a aujourd’hui de «républicain» que le nom, c’était pire encore : aucune consigne de vote ou de retrait n’a été donnée, certains cadres, comme François-Xavier Bellamy, s’inquiétant plus de la prise de pouvoir de la gauche que de celle de l’extrême droite. Au soir des résultats, sur les 501 seconds tours, il y avait en France 306 triangulaires possibles et cinq quadrangulaire. Il resterait à peine une centaine de triangulaires et deux quadrangulaires. Dans le détail, 127 candidats investis par le Nouveau Front populaire ou la gauche se sont désistés dans des circonscriptions où le RN aurait été en mesure de s’imposer face à plusieurs adversaires, selon l’AFP.

Ces retraits se font au profit de can - didats d’Ensemble dans les trois quarts des cas, et de LR dans une vingtaine de circonscriptions. Dans le sens inverse, 81 candidats d’Ensemble se sont également retirés, tout comme trois candidats de LR. Il resterait une quinzaine de candidats de la majorité, une grosse dizaine de LR et divers droite, et une poignée de candidats de la gauche qui auraient pu retirer leurs candidatures lors de triangulaires.

Gros noms. Le retrait systématique a coûté leur poste à plusieurs membres du gouvernement. Ministre déléguée aux Outre-mer et élue dans la 9e circonscription de l’Essonne, Marie Guévenoux s’est désistée au profit de la candidate du NFP arrivée en tête. Dominique Faure, la ministre déléguée chargée des Collectivités et de la Ruralité, Fadila Khattabi, déléguée, elle, aux Personnes âgées et aux Personnes handicapées, et Sabrina Agresti-Roubache, secrétaire d’Etat chargée de la Ville et de la Citoyenneté, ont dû faire de même. La secrétaire d’Etat auprès du ministre des Armées et députée sortante de la majorité Patricia Mirallès, arrivée en troisième position (22,54 %) dans la 1re circonscription de l’Hérault, s’est retirée de la course mardi en fin d’après-midi. A l’inverse, d’autres gros noms de la macronie vont bénéficier de ces désistements. C’est le cas de l’ex-Première ministre Elisabeth Borne, qui pourrait être réélue dans le Calvados grâce au retrait de Noé Gauchard, ou de Gérald Darmanin, qui bénéficiera du désistement d’une candidate investie par la France insoumise. Ironie de l’histoire, ce même Darmanin renvoyait encore il y a quelques jours sur le même plan LFI et RN.

Tous les désistements n’avaient pas que vocation à bloquer l’extrême droite. Purgée de LFI mais candidate quand même en Seine-Saint- Denis, Raquel Garrido a décidé de se retirer au profit du candidat investi par le NFP, Aly Diouara, et ce pour éviter que l’UDI Aude Lagarde, la femme de Jean-Christophe Lagarde, ne bénéficie de cette division à gauche. Plus surprenant, Gilles Le Gendre, dissident Renaissance, a annoncé se retirer dans une triangulaire où il affrontait un autre candidat du camp présidentiel et une candidate du Parti socialiste… tout en appelant à soutenir la socialiste. Enfin, l’alliance entre le RN et la droite ciottiste a aussi retiré deux candidats. Parmi eux, Ludivine Daoudi, candidate dans la 1re circonscription du Calvados, dont une photo est récemment ressortie où elle posait avec une casquette militaire nazie. A noter que le maire de Cholet soutenu par le RN, Gilles Bourdouleix, arrivé deuxième dans la 5e circonscription du Maine-et-Loire, a décidé de se maintenir à la dernière minute, vingtquatre heures après avoir annoncé qu’il se retirait, à la surprise générale, entraînant une triangulaire avec le candidat de la majorité présidentielle et une NFP.

Le Figaro, no. 24839
Le Figaro, mercredi 3 juillet 2024 648 mots, p. 3

Politique

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2 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

Dans la circonscription d'Élisabeth Borne, le front républicain ne fait pas l'unanimité

Geisler, Rodolphe

Faut-il y voir un trait de caractère ? Dans cette circonscription du sud du Calvados, «qui allie les problématiques des petites villes périphériques et de la ruralité», comme nous la décrivait elle-même Élisabeth Borne il y a quelques mois, on hésite à parler trop ouvertement de politique. À l'image de ce groupe de retraités qui, en ce mardi matin, à cinq jours du second tour des élections législatives, se retrouve Au Central pour boire le café et partager des nouvelles des uns et des autres. «Au fait, as-tu bien voté dimanche?» , demande l'un des hommes à un autre. Sourire entendu du questionné. Petit silence, la conversation a déjà glissé sur une autre équipe de France, celle du foot, qui semble également laisser nos amis tout aussi perplexes. Mais un peu plus bavards.

Installés une table plus loin, deux autres clients, aux tempes également grisonnantes, abordent les élections un peu plus franco. Il faut reconnaître qu'il y a matière à commentaires. La veille, Noé Gauchard, le jeune candidat LFI investi par le Nouveau Front populaire, qui s'était qualifié dimanche en troisième position avec 23,16 % des suffrages derrière Nicolas Calbrix pour le RN (36,26 %) et Élisabeth Borne pour l'ex-majorité présidentielle (28,93 %), a en effet annoncé se retirer «pour faire barrage à l'extrême droite». Exit la triangulaire, place désormais à un duel, donc, entre l'ex-première ministre et députée sortante et un candidat RN placé très haut. «Le front républicain? Moi, je ne marche plus dans la combine, c'est terminé...», attaque le premier homme. «Avant, on savait s'y reconnaître! Là, les candidats ne se présentent même plus sous les vrais noms de leurs partis, ils prennent tous des noms d'emprunts, comme s'ils avaient tous honte de leurs propres partis», s'agace le second.

« Alliances de circonstance »

«C'est vrai, on ne sait même plus qui est où!», s'invite dans la conversation une femme de leur connaissance assise plus loin. Laquelle dénonce encore des «alliances de circonstance». Chacun hoche du chef. «Au fait, la nouvelle réforme du chômage, c'est fait ou pas?», reprend l'un des hommes. «Non, je crois qu'ils l'ont retirée... Enfin, je ne suis pas sûr», déclare sans conviction son voisin. Bien sûr, un micro-trottoir ou une oreille tendue au comptoir du bar-tabac-PMU-brasserie du coin, n'a pas la valeur d'un sondage dans les règles. Mais ce matin-là, à cinq jours du scrutin, pas une fois en une heure les noms de l'ancienne hôte de Matignon ou du candidat du Rassemblement national n'ont été cités. Entre deux sourires en coin et sous-entendus, chacun semble avoir déjà fait son opinion. Comme si les jeux étaient faits. Même en ville, il faut chercher pour trouver des affiches électorales...

Le désistement de Noé Gauchard, du NFP, permettra-t-il à Élisabeth Borne de sauver son retard sur Nicolas Calbrix et donc son siège, voire son avenir politique ? Dans cet autre établissement vieillissant, où le café est à 1 euros et le ballon de vin rouge à moins de 2 euros, une cliente en doute. «Son gouvernement a quand même fait beaucoup de casse lorsqu'elle était première ministre. Une amie, qui vote habituellement à gauche, m'a dit qu'elle ne votera jamais pour « Mme49.3 »», glisse-t-elle. «Ici, vous êtes à Vire, c'est la grande ville, mais si vous poussez dans les petits villages vous verrez que le RN dépasse souvent les 40%», précise son ami. Un autre Virois pousse l'analyse sur les déclarations de Noé Gauchard dans la presse locale : «Il a dit « pas une voix au RN » , ça ne veut pas dire non plus qu'il va lui-même voter ou appeler à voter Borne...» Pour le premier tour, le parti de Jordan Bardella est arrivé en tête dans quatre des six circonscriptions du Calvados. «Ça fait quand même réfléchir à ce fameux front républicain...» , reconnaît du bout des lèvres notre homme. R. G.

Libération
mercredi 3 juillet 2024 1227 mots, p. 28

AUTRE

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2 juillet 2024 - Libération (site web)

Essai transformé

LAURE BRETTON

AUTRE

LE PORTRAIT C’ était avant. En janvier, quand la greffe olympique n’avait même pas fait mine de prendre et que la macronie se piquait de réformer le mode de scrutin pour Paris plutôt que de dissoudre l’Assemblée. Criant au hold-up électoral, l’équipe Hidalgo organise un point presse à la va-vite. Parmi les porte-parole, les journalistes maîtrisent le visage et le CV de l’ancienne députée Lamia El Aaraje et du maire du XVIIIe Eric Lejoindre. Mais quand Pierre Rabadan prend la parole, une voix s’élève : «Excusez-moi mais vous pouvez nous dire qui vous êtes s’il vous plaît ?» Après dix-sept années sous les couleurs du Stade français, cinq titres de champion de France de rugby et neuf ans à traîner sa grande carcasse longiligne (1,92 m) dans les couloirs de l’hôtel de ville de Paris dont quatre comme monsieur JO, l’interrogation avait de quoi froisser. Ou de quoi faire sourire, tant l’ancien troisième ligne, 44 ans ce mercredi, a appris à donner le change, se sachant plus scruté que la moyenne depuis qu’il est passé du sport à la politique. A un mois près, son arrivée à la mairie aurait coïncidé avec les attentats du 13 novembre 2015. Difficile de faire plus intenses comme premiers pas. Quatre mois plus tard, c’est la naissance d’Anna-Rose, qu’il a eue avec la journaliste sportive Laurie Delhostal. L’athlète de haut niveau se souvient d’un «état physique assez difficile», beaucoup de pression, très peu de sommeil, «mais je n’ai voulu rater aucune étape avec ma fille, je sais qu’on ne les rattrape jamais». L’ancien étudiant en journalisme, en sciences politique et en «conduite du changement en entreprise» a aussi mis les bouchées doubles pour apprendre «à lire» l’administration et ses «acronymes imbitables». Faciès de boxeur (300 points de suture rien que sur le visage), chemises blanches au col déboutonné et costumes sombres bien taillés, Rabadan maîtrise aujourd’hui tous les tics du parler politique. Qu’il dégomme «les personnes en responsabilité» (Emmanuel Macron depuis le saut dans le vide des législatives anticipées) ou qu’il vante une maire de Paris «en capacité» (de beaucoup de choses, l’homme fait partie du carré des fidèles). Rendez-vous et coups de fil sont ponctués de «vous le savez bien mieux que moi» sans que l’on tranche entre pirouette de com pour flatter ses interlocuteurs ou manifestation inconsciente d’un complexe d’illégitimité. Politique ou sportive, à quoi tient une carrière ? A un voleur de vélo pour Pierre Rabadan, qui s’est essayé au judo et au foot avant d’atteindre les championnats de France en BMX. Mais son vélo disparaît lors d’un week-end entre potes et comme un bolide de compétition vaut plus de 2 000 euros qu’il n’a pas, il se laisse convaincre par son cousin de faire du rugby. Débuts à 14 ans, équipe de France des moins de 18, et première offre du Stade français en 1998, qu’il décline. Sa mère vient de divorcer, son grand-père vient de mourir et il vient de rencontrer quelqu’un. Deux mois, un bac ES, un job d’été dans un tabac d’Aix-en-Provence, dont il a conservé l’accent chantant, plus tard, Rabadan le jeune accepte de «monter» à Paris.

Revenu de deuxième division, le Stade français (époque Bernard Laporte et Vincent Moscato) vient de décrocher un nouveau titre de champion de France. Appart tout seul, cours à la fac et entraînements. Pas fastoche mais la greffe prend. Rabadan y jouera l’intégralité de sa carrière, ce qui ouvre un vortex infini de blagues sur sa constance à jouer en maillot rose, de celui du Stade français à celui du socialisme. Son engagement à gauche n’a surpris personne dans le milieu : il a été membre du bureau du syndicat des joueurs pendant treize ans et émarge dans une demi-douzaine d’organisations caritatives. A l’époque de la gloire, il participait incognito aux distributions alimentaires des Restos du coeur : «Ça remet les choses en place, tous les jeudis soir vous voyez ce qu’est la vraie vie.» Aujourd’hui, celui que ses coéquipiers surnommaient «Museau» en raison de sa propension à se faire escagasser le nez sur le terrain se définit comme un «social-démocrate tranquille», qui a mis avec enthousiasme un bulletin Glucksmann dans l’urne lors des européennes. En matière environnementale, s’il reconnaît avoir pris conscience «sur le tard» des enjeux écologiques, il est plus faiseux que parleux, en croisade contre les gobelets en plastique (il a créé et dirigé pendant quelques années une entreprise d’écocups) et les mégots jetés à terre : «Vous savez mieux que moi les dégâts que cela cause dans les mers.» En neuf ans à la mairie, son titre n’a cessé de s’allonger. De conseiller sport au cabinet de la maire à adjoint chargé des sports après son élection dans le XIVe arrondissement où il habite. Puis adjoint aux sports et aux JOP – il reprend tous ceux qui oublieraient les paralympiques en prononçant «jihopé» – et enfin sports, JO et Seine. Rabadan a déjà piqué une tête dans le fleuve l’été dernier pour montrer l’exemple et disserte aujourd’hui à la virgule près sur la pollution, la hauteur et le débit de la Seine. Trois facteurs qui alimentent un doute sur deux moments olympiques clés de Paris 2024, la cérémonie d’ouverture et les épreuves de nage libre. Depuis que la France a décroché les Jeux, l’homme politique en construction a surtout développé des mécanismes de défense automatique face aux antis, sur le coût, budgétaire ou écologique de ce qu’il appelle «le plus grand événement du monde». «On peut être contre les JO mais il faut que ça génère un débat, pas un pugilat, un silence accusateur ou des fake news. On veut la gratuité des épreuves ou augmenter les impôts ? Les Jeux ont une empreinte environnementale indéniable mais on essaie de la limiter au maximum. Et puis nous les démocraties, on doit cranter un niveau d’exigence sociale, inclusive et écologique pour ce genre d’événements. Comme ça, si les prochains n’en font pas autant, on saura que c’est un manque de volonté politique.» Depuis la dissolution, la voix éraillée a perdu un peu de sa jovialité. Impossible de faire retomber sa «grosse colère politique». En 2002, le joueur courtisé par des clubs à l’étranger se promettait de quitter la France en cas de victoire de l’extrême droite. Vingt-deux ans plus tard, il se mobilise pour qu’on ne confie pas le pouvoir au «Front national» : «Ils n’ont pas changé et ils ne rassemblent pas donc je continue à dire “Front”.» Dans cette dernière ligne droite avant les JO, «on avait tout prévu sauf Macron», grince-t-il. Pour l’ouverture, le 26 juillet, «le sujet, ce n’est pas Bardella dans les tribunes, analyse l’ancien meneur de jeu. Cela voudrait dire qu’on a un gouvernement alors que je pense que ce sera bien plus compliqué que ça. Le sujet, c’est ce qui se passe ensuite». On en est tous là.

3 juillet 1980 Naissance à Aix-en-Provence. 1998-2015 Stade français. Octobre 2015 Entrée à la mairie de Paris. Depuis juillet 2020 Adjoint aux Sports, aux JOP et à la Seine.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mercredi 3 juillet 2024 1102 mots, p. AUJM10
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2 juillet 2024 - Le Parisien (site web)
3 juillet 2024 - Le Parisien

Erwan Benezet Instauration de nouvelles tranches, rétablissement

Erwan Benezet

Instauration de nouvelles tranches, rétablissement de l'ISF, héritage, niches fiscales ou encore exonération d'impôt pour les moins de 30 ans, les propositions fiscales ne manquent pas dans les programmes du Nouveau Front populaire (NFP), d'Ensemble pour la République et du Rassemblement national (RN). Et pour cause : impôts et taxes touchent directement au pouvoir d'achat des citoyens, qui demeure la première préoccupation des Français. Mais ils contribuent aussi au budget de l'État, et donc in fine au bon fonctionnement des services publics. Attention néanmoins : en matière de fiscalité comme ailleurs, le diable se cache souvent dans les détails.

Le RN

ratisse large

Comme pour le reste de son programme, le parti d'extrême droite cultive le flou, renvoyant systématiquement à un « audit national » à venir pour plus de précisions. Trois mesures sont néanmoins à retenir. La première, très emblématique : une baisse de la TVA sur l'énergie (gaz, électricité, carburants) de 20 % à 5,5 %. Son coût ? « 12 milliards d'euros », a réaffirmé le président du RN Jordan Bardella sur France 2. Quand Bercy l'évalue, lui, à 17 milliards. « C'est une mesure qui coûtera donc de toute façon très cher, tout en ratant sa cible puisqu'elle bénéficiera d'abord à ceux qui consomment le plus, à savoir les ménages les plus aisés, analyse Frédéric Subra, avocat associé spécialiste de la fiscalité chez Delsol Avocats. Ce sont pourtant les plus modestes qui souffrent en premier lieu de la flambée des prix, notamment ceux de l'énergie. » Là aussi, il faudra bien tôt ou tard rendre des comptes à Bruxelles.

Autre mesure dans les tuyaux : le rétablissement de l'ISF (impôt sur la fortune), mais sous la forme d'un IFF (impôt sur la fortune financière). « Attention, dans ce projet, l'immobilier continue d'être taxé, précise encore Frédéric Subra. À l'exception toutefois de la résidence principale. Ce qui n'est pas neutre car c'est souvent le principal actif des Français, notamment pour les classes moyennes. C'est donc à elles que s'adresse d'abord cette mesure. » Le 26 juin sur Europe 1, Jordan Bardella a par ailleurs précisé qu'il pourrait y avoir « des exonérations possibles si cette fortune financière est investie dans les entreprises et dans l'économie française ».

Une troisième mesure faisait déjà partie du programme de Marine Le Pen à la présidentielle de 2022 : l'exonération d'impôt sur le revenu pour les moins de 30 ans. Une proposition jugée « dispendieuse », « inégalitaire » et sans doute « anticonstitutionnelle » par de nombreux experts. Toujours sur TF 1, Gabriel Attal l'a qualifié, lui, de « totalement hors sol » : « Pourquoi un ouvrier de 31 ans payerait des impôts, et pas un consultant ou un trader ? » a-t-il demandé à Jordan Bardella, soulignant non sans ironie que Kylian Mbappé ferait partie des bénéficiaires de ce dispositif. De quoi conduire Sébastien Chenu, le porte-parole du parti, à assurer dès le lendemain du débat que cette mesure ferait forcément l'objet d'ajustements.

Enfin, à l'instar de la majorité présidentielle, le RN souhaite également adoucir la fiscalité sur la transmission de patrimoine. L'impôt sur les successions en ligne directe serait supprimé « pour les familles modestes et les classes moyennes ». Les donations bénéficieraient, elles, d'exonérations de droits jusqu'à 100 000 € tous les dix ans (contre quinze ans actuellement) pour les enfants mais aussi pour les petits-enfants (le plafond est aujourd'hui de 31 865 €). Le RN prévoit également qu'à partir du deuxième enfant, celui-ci compterait pour une part fiscale complète, contre une demi-part aujourd'hui. Les veuves et veufs se verraient réattribuer une demi-part fiscale.

Le NFP

assume un « choc fiscal »

L'alliance de la gauche (LFI, PS, PCF, les Écologistes) est le seul des trois blocs à avoir chiffré son programme : « 150 milliards d'euros », selon le sénateur (PS) de l'Oise Alexandre Ouizille, qui a participé à son élaboration. Un montant qui pose question, alors que la France est pointée du doigt par Bruxelles pour déficit excessif. Pour contrebalancer, 50 milliards d'euros « seulement » de hausse d'impôts sont au menu « dès cet été ». Et encore : ils serviront d'abord à « financer l'agenda social ». Pour le reste, l'objectif est de revenir sur les baisses d'impôt massives de ces dernières années. « Autant de gestes qui ont été faits aux plus riches, au détriment des finances publiques », estimait Éric Coquerel, député LFI nouvellement réélu, dès la présentation du programme le 14 juin.

Premier chantier : l'impôt sur le revenu (IR), dont les modalités seraient modifiées en profondeur, avec désormais 14 tranches au lieu des 5 aujourd'hui. Une première tranche taxerait à 1 % dès le premier euro gagné. Tandis qu'à l'autre extrémité, au-delà de 410 000 € de revenus annuels, une 14 e serait, elle, taxée à... 90 %. « 92 % des Français ne paieront pas plus d'impôts, a assuré l'Insoumis Manuel Bompard lors du débat sur TF 1. Cette réforme concernera uniquement les 8 % qui gagnent plus de 4 000 €. » La CSG (contribution sociale généralisée), actuellement à taux proportionnel, deviendrait quant à elle progressive. « On peut parler de choc fiscal, estime Frédéric Subra, avec des mesures destinées à protéger les catégories les plus modestes, et financées par les catégories les plus aisées. »

Côté « héritage », le Nouveau Front populaire prévoit de réformer l'impôt le concernant afin de le rendre lui aussi plus progressif, en instaurant un plafond de transmission maximal de 12 millions d'euros. L'ISF, abrogé en 2018, signerait également son retour « renforcé avec un volet climatique », en lieu et place de l'actuel impôt sur la fortune immobilière (IFI). La flat tax (une taxe forfaitaire de 30 % sur les revenus financiers), serait supprimée, ainsi que les niches fiscales les plus « inefficaces, injustes ou polluantes ».

Ensemble

prône la sobriété

« À l'inverse, la majorité fait plutôt preuve de sobriété en matière de propositions fiscales, estime Frédéric Subra. Avec des mesures qui visent plutôt les classes moyennes et supérieures. » Gabriel Attal l'a d'ailleurs répété sur TF 1 et France 2 : « Il n'y aura pas d'augmentation d'impôts pour les Français si l'on forme une majorité. » Et d'ajouter qu'il y aurait même « une nouvelle baisse de la fiscalité », grâce à l'exonération des frais de notaire pour un premier achat immobilier, pouvant aller jusqu'à 250 000 €. Autre promesse : l'exonération de droits de donation (du vivant) ou de succession (en cas de décès) pour un montant maximum passant de 100 000 € à 150 000 € tous les quinze ans par enfant, et de 31 865 € à 100 000 € par petit-enfant.

« Comme souvent en campagne, les propositions des coalitions gagneraient à être plus précises, résume Pierre Boyer, directeur adjoint de l'Institut des politiques publiques et auteur de Peut-on être heureux de payer des impôts ? (PUF). Par exemple en précisant les classes sociales à qui elles s'adressent, ou l'efficacité économique attendue. La question de la bonne utilisation de l'argent public demeure trop peu discutée. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mercredi 3 juillet 2024 274 mots, p. AUJM2
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3 juillet 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Sphère d'influence Dimanche, 10 628 338 voix se sont prononcées

Sphère d'influence

Dimanche, 10 628 338 voix se sont prononcées pour les candidats du Rassemblement national. Un record pour le parti de Jordan Bardella. En 2022, au premier tour de la présidentielle, Marine Le Pen en avait réuni 2,5 millions de moins. Les différents sondeurs qui, au cours de cette campagne express, ont suivi les pulsations du corps électoral ont été frappés par la détermination des électeurs qui s'apprêtaient à voter RN. Les pétitions et autres condamnations contre le parti d'extrême droite, héritier du FN de Jean-Marie Le Pen, n'ont pas ébranlé leur foi, peut-être l'ont-elles au contraire raffermie.

Pour comprendre cette évolution, « le Parisien » - « Aujourd'hui en France », fidèle à sa tradition, a choisi de se rendre sur le terrain dans trois circonscriptions sociologiquement très différentes. À Nice et Menton, hantés par l'insécurité et l'immigration, les badauds évoquent les migrants qui viennent d'Italie mais aussi Crépol où le jeune Thomas a été tué au sortir d'un bal. Chez les Chtis, à Saint-Amand-les-Eaux, sur les terres de Fabien Roussel, le leader du PCF défait dès le premier tour, des anciens communistes veulent du changement.

Dans la Marne, le monde viticole a donné l'avantage à un ancien cadre du FN, devant Charles de Courson, député depuis trente-deux ans et farouche opposant de la réforme des retraites. Ici on veut plus de considération, la fin des normes et faire reculer les technocrates de Bruxelles. Si le RN est toujours aussi clivant, il a indéniablement élargi sa sphère d'influence. Le parti n'est plus uniquement perçu comme le déversoir de la colère, mais comme porteur de solutions.

Le Monde
élections législatives, mercredi 3 juillet 2024 1211 mots, p. 3

Ambiguïté, cacophonie… le camp Macron fragilisé

Le chef de l’Etat, qui a fustigé la « désunion », n’a pas tranché les désaccords au sein de sa coalition

Nathalie Segaunes

Au lendemain de l’échec de son camp au premier tour des élections législatives, Emmanuel Macron a convié le gouvernement de Gabriel Attal au palais de l’Elysée, lundi 1er juillet, à la mi-journée. Dans le salon Murat, le président de la République « ne paraît pas atteint », selon un participant, alors que le Rassemblement national (RN) est aux portes du pouvoir. Chez certains ministres candidats, en revanche, notamment ceux qui ont dû se désister au soir du premier tour pour faire barrage au RN, l’émotion est palpable et les sanglots étouffés. « On a connu des réunions plus joyeuses » , soupire une ministre.

La déclaration lapidaire du chef de l’Etat, dimanche soir, dans laquelle il appelait à « un large rassemblement clairement démocrate et républicain pour le second tour » face au parti lepéniste, n’a pas empêché les dissonances au sein de la coalition présidentielle sur la conduite à tenir d’ici au 7 juillet. L’ancien premier ministre Edouard Philippe, président du parti Horizons, a demandé qu’ « aucune voix » ne « se porte sur les candidats du Rassemblement national, ni sur ceux » de La France insoumise (LFI). François Bayrou, patron du MoDem, et Yaël Braun-Pivet, présidente (Renaissance) sortante de l’Assemblée nationale, ont plaidé pour un examen au cas par cas. Tandis que le premier ministre, Gabriel Attal, a annoncé le « désistement »au profit d’un candidat « qui défend comme nous les valeurs de la République »quand un maintien risquerait de faire élire un député RN .

Autour de la table, ce lundi, les membres du gouvernement Bruno Le Maire (économie), Christophe Béchu (transition écologique), Catherine Vautrin (travail) ou Olivia Grégoire (entreprises et tourisme), venus de la droite, défendent devant Emmanuel Macron le « ni RN, ni LFI »prôné par Edouard Philippe. « Le RN est un danger pour la République, LFI est un danger pour la nation », dénonce le premier. Tandis que son collègue de la transition écologique invite le camp présidentiel à être « très clair vis-à-vis de LFI », « qui apparaît aux yeux des Français plus dangereux pour la France que le RN ». L’ambivalence, dans de telles circonstances, « peut nous revenir en boomerang », met en garde celui qui est également secrétaire général d’Horizons.

D’autres ministres, Hervé Berville (mer), Patrice Vergriete (transports) ou Fadila Khattabi (personnes handicapées), venus de la gauche, plaident au contraire pour un « désistement inconditionnel » au second tour en cas de danger RN. Il existe plusieurs sensibilités chez les « insoumis », soulignent-ils, invitant à distinguer, parmi les candidats LFI en lice, le bon grain de l’ivraie.

« Il ne faut pas se tromper »

Pour les uns comme pour les autres, la position exprimée dimanche soir par le chef de l’Etat est trop floue. Le même, qui leur expliquait, le soir de la dissolution, qu’il valait mieux donner les clés du pouvoir au RN aujourd’hui qu’en 2027, leur demande désormais de tout faire pour empêcher le parti de Marine Le Pen d’accéder à Matignon. Sans trancher pour autant sur la conduite à adopter vis-à-vis de LFI.

Mais on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment, disait le cardinal de Retz. Emmanuel Macron continue donc de la cultiver. « Il ne faut pas se tromper : c’est l’extrême droite qui est en passe d’accéder aux plus hautes fonctions, personne d’autre », dit le chef de l’Etat à ses ministres, quelques jours après avoir renvoyé dos à dos « les extrêmes », et agité le spectre d’une « guerre civile ». « Pas une voix ne doit aller à l’extrême droite »,martèle-t-il. « Il faut se souvenir qu’en 2017 et 2022, en face, à gauche, tout le monde a porté ce message. Sans cela, votre serviteur et vous ne serions pas là. »

Alors que Marine Le Pen évoque déjà la démission du chef de l’Etat en cas de blocage des institutions, celui-ci assure qu’il « sera toujours là pour guider le pays ».Et déplore les dissensions qui commencent à s’exprimer au sein de son camp. « Ceux qui pensent à 2027 aujourd’hui sont assurés de ne jouer aucun rôle en 2027 », blâme-t-il. A quelques jours des élections, « toute forme de désunion est une garantie de perdre »,s’exaspère Emmanuel Macron, pourtant déjà chef d’une « majorité en lambeaux », l’a griffé, dimanche, son prédécesseur François Hollande.

Au cours de cette réunion d’une heure et demie, le chef de l’Etat n’a pas donné de consigne claire de désistement. Le front républicain qu’Emmanuel Macron appelle de ses vœux, s’il empêchait le RN d’obtenir la majorité absolue, peut-il se transformer, au lendemain du 7 juillet, en grande coalition susceptible de déboucher sur un gouvernement ?

Edouard Philippe, prenant acte que la majorité présidentielle, « dissoute par le président de la République », « n’existe plus », veut construire « une majorité parlementaire, plus stable, plus ouverte », de « la droite conservatrice à la gauche sociale-démocrate ».Yaël Braun-Pivet a évoqué, lundi, une « grande coalition, allant des Républicains[LR] aux écologistes et aux communistes ».

A son tour, Emmanuel Macron « pense qu’il y a un chemin possible pour créer une coalition républicaine et démocrate »dans la prochaine Assemblée. Les désistements des candidats macronistes au bénéfice du NFP sont censés faciliter la construction de cette « majorité de projets » des « forces républicaines », à laquelle a appelé dimanche Gabriel Attal. Pour tendre la main à la gauche, le premier ministre décide, seul, sans en avertir le président de la République, de suspendre sa réforme de l’assurance chômage. Emmanuel Macron l’apprend dimanche par une dépêche AFP. « Il y avait eu des échanges préalables », nuance-t-on à l’Elysée, reconnaissant que le « premier ministre a décidé de concrétiser cela dans sa déclaration ».

Le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, a refusé, lundi, d’être « le supplétif d’une majorité en déroute ». Tandis qu’à droite, le président (LR) des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, préconise, plutôt qu’une « coalition d’arrière-boutique », « un gouvernement de sursaut national », qu’il a baptisé « gouvernement provisoire de la République », pour « sortir le pays de l’impasse dans laquelle M. Macron l’a plongé ». Un proche d’Edouard Philippe juge une telle coalition « assez peu probable », au vu de la dynamique électorale, favorable au RN. « C’est l’arithmétique parlementaire qui décidera de la politique », convient-on à l’Elysée. Discret depuis la défaite de dimanche, Emmanuel Macron « est dans l’anticipation et l’évaluation de tous les possibles », énonce un conseiller.

Mais s’il entretient l’illusion du pouvoir en convoquant les ministres à l’Elysée pour une réunion non conclusive, le chef de l’Etat est désormais « inaudible », juge un ancien conseiller. Les images qui circulent sur les réseaux sociaux, le montrant en train de déambuler dans les rues du Touquet (Pas-de-Calais), ce week-end, en blouson et lunettes aviateur, ont été jugées « déplacées » jusque parmi les siens. Interrogé par l’émission « Quotidien », sur sa décision de dissoudre l’Assemblée, Emmanuel Macron a assuré ne pas la regretter : « Je ne fais pas les choses à l’emporte-pièce, contrairement à ce que certains pensent. Les décisions que je prends, je les réfléchis. » Condamné à justifier son geste jusqu’au dernier jour du quinquennat.

Le Figaro, no. 24839
Le Figaro et vous, mercredi 3 juillet 2024 1127 mots, p. 34

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3 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

ALEXANDRE DUVAL-STALLA, DES LIVRES DERRIÈRE LES BARREAUX

PRÉSIDENT DE L'ASSOCIATION LIRE POUR EN SORTIR, QUI OEUVRE À LA RÉINSERTION DES PRISONNIERS PAR LA LECTURE DEPUIS DIX ANS, L'AVOCAT REVENDIQUE UN HÉRITAGE GAULLISTE ET MALRUCIEN. PROFONDÉMENT ENGAGÉ.

Grelier, Dorian

Je me suis engagé dans un combat pour, disons, la justice sociale. Peut-être, plus exactement : pour donner aux hommes leur chance... », précise d'emblée André Malraux au général de Gaulle lors de leur première rencontre, en 1945. Près de quarante ans plus tard, c'est celle d'un jeune homme avec les mots du premier ministre des Affaires culturelles français qu'il faut imaginer. Alexandre Duval-Stalla est en classe de seconde quand il découvre La Condition humaine et lit pour la première fois : « Je n'aime pas l'humanité qui est faite de la contemplation de la souffrance. » Devine-t-il alors l'influence que cette phrase aura sur lui ?

Quand nous le rencontrons dans son bureau, rue de Castiglione, à Paris, où l'étage élevé d'un immeuble néoclassique abrite son cabinet d'avocats et son association, nous nous étonnons de le voir entouré d'une montagne de livres, plus haute encore que sa pile de dossiers. Au mur, trônent les portraits de Gary, Roth, Vargas Llosa, ou encore Morrison, dont il a étudié l'oeuvre à l'occasion d'un cours donné à Sciences Po sur la condition noire dans la littérature américaine. Avons-nous rendez-vous avec l'avocat, l'écrivain ou le professeur ? Alexandre Duval-Stalla multiplie les casquettes. C'est celle de président de Lire pour en sortir qui nous amène aujourd'hui. Voici dix ans qu'il a fondé cette association visant à faire de la lecture un ressort de la réinsertion des personnes détenues. « Je n'aurais jamais pensé en démarrant cette action qu'elle réunirait bientôt 400 bénévoles et qu'elle s'implanterait dans près de cinquante établissements en si peu de temps », se félicite-t-il.

Lire pour en sortir permet à quelque 1 800 détenus, sur les 77 000 que renferment les prisons françaises, de bénéficier d'un aménagement, voire d'une réduction de peine, pour avoir suivi un programme d'accompagnement personnalisé avec un bénévole. Chaque semaine, ce dernier sélectionne avec le détenu un livre qui lui est offert, l'aide à réaliser une fiche de lecture, puis la commente. «Cela transforme manifestement les conditions de détention, constate Alexandre Duval-Stalla. On observe des détenus plus apaisés car plus disposés au dialogue. Ils renouent avec l'autre, découvrent la possibilité d'avoir une autre vie que la leur et envisagent donc autre chose que la récidive ou la délinquance. » Autant de bénéfices qui semblent se confirmer à travers les autres actions mises en place que sont la lecture en famille, les ateliers de lecture à voix haute, les concours d'écriture, ainsi que les rencontres trimestrielles avec des écrivains. Au total, 20 000 prisonniers de métropole et d'outre-mer, issus de centres de détention, de maisons d'arrêt ou de centrales, ont profité des programmes de l'association.

« Dans la plupart des cas, des raisons économiques et sociales sont à l'origine des infractions commises - 70 % sont des délits occasionnant des peines de moins de trois ans, souligne son président. On note cependant l'importance du facteur culturel : beaucoup de violences proviennent d'une absence de mots de vocabulaire, malheureusement remplacés par les poings.» Des mots qu'Alexandre Duval-Stalla chérit plus que tout. Né à Paris en 1974 d'une mère au foyer et d'un père chef d'entreprise en informatique, il doit son goût des lettres à ses parents. Dès le plus jeune âge, ceux-ci lui accordent d'obtenir tous les livres qu'il souhaite, ceux qui « offrent tellement en matière d'évasion, de plaisir et de leçon ». Le Club des cinq, Langelot... Dans les « Bibliothèque rose » et « verte » , il trouve ses héros. Mais à son arrivée au collège, un professeur lui souffle que le plus grand d'entre eux n'est autre que de Gaulle. Alors, le garçon entame un sérieux travail de documentation et voit naître une passion le poussant à rejoindre la Fondation Charles de Gaulle, qui entretient la mémoire du libérateur de la France, dès l'âge de 16 ans. Faut-il s'en étonner, le sachant petit-neveu des frères Pierre et Louis Poutrain, respectivement résistant fusillé et prêtre rescapé du convoi des tatoués, transféré à Auschwitz en 1944 ? « J'ai hérité d'un catholicisme social très fort, qui suppose le don de soi, l'esprit de service. »

Après un double cursus à Assas et Sciences Po, l'homme de conviction devient avocat. Il prête serment en janvier 1999 et travaille le jour pour un cabinet spécialisé dans les fusions-acquisitions. La nuit, il est commis d'office. Effaré par les nombreux échecs du système pénitentiaire, qui recense un taux de récidive des détenus de 70 %, il est un jour interloqué par une émission de radio qui présente une expérience brésilienne des plus surprenantes : quatre jours de remise de peine pour un livre lu. Il veut agir. En 2014, son ami le député Hervé Gaymard contribue à modifier le code de procédure pénale en ce sens. Lire pour en sortir naît, soutenu par le Secours catholique et la Fondation Groupe ADP notamment. Augustin de Romanet, PDG dudit groupe, se souvient : « Ma rencontre avec Alexandre Duval-Stalla a été provoquée par l'addition des causes qui nous tiennent à coeur : l'illettrisme, autour duquel notre fondation d'entreprise concentre son action, et la vie en prison. Deux causes essentielles et totalement négligées que l'association entendait défendre dans la durée. » La direction de l'administration pénitentiaire, convaincue, signe en 2015 un partenariat permettant à Lire pour en sortir de s'implanter progressivement dans les prisons et de gérer les bibliothèques pénitentiaires, toutes fournies en livres neufs achetés à des libraires indépendants ou issus de dons.

Leïla Slimani, marraine de l'association depuis 2019, témoigne au Figaro : « Je venais d'évoquer publiquement l'expérience de détention de mon père au Maroc -innocenté à titre posthume, NDLR - quand on m'a proposé ce titre. J'ai accepté car l'abandon dont les prisonniers font l'objet m'affecte. On essaye de ne pas y penser, de ne pas regarder... L'univers carcéral est comparable à celui des morts pour les vivants. Or il leur faut recréer du lien.» Elle ajoute : « Ce qui m'a séduit chez Alexandre est que c'est quelqu'un de passionné, d'opiniâtre, de très pragmatique, mais aussi un grand rêveur. » Un idéaliste, dirons-nous même. En attendions-nous moins d'un auteur de biographies croisées de grands destins comme ceux de Claude Monet-Georges Clemenceau (Gallimard, 2013) ou François-René de Chateaubriand-Napoléon Bonaparte (Gallimard, 2015) ?

Président du prix André-Malraux, qui récompense un récit engagé, membre du conseil d'administration de la Fondation Clemenceau, artisan des « prisons de la culture »... On se demande comment ce père de trois enfants âgés de 16 à 19 ans a pu nous octroyer un peu de temps. Alexandre Duval-Stalla et ses équipes travaillent d'arrache-pied au développement d'une mission de réinsertion professionnelle des détenus dans les métiers du livre et espèrent, à l'avenir, incuber d'autres initiatives culturelles déployées en France. Une indomptable volonté que l'on ne peut que saluer.

Le Monde
International, mercredi 3 juillet 2024 858 mots, p. 12

En Israël, polémique après la libération du directeur de l’hôpital Al-Shifa

De retour à Gaza, Muhammad Abu Salmiya dit avoir été « torturé ». Benyamin Nétanyahou qualifie sa libération de « grave erreur »

Ghazal Golshiri

Sur les vidéos publiées lundi 1er juillet sur les réseaux sociaux, le directeur de l’hôpital Al-Shifa de Gaza, Muhammad AbuSalmiya, libéré par Israël après plus de sept mois de détention, paraît aminci et affaibli. Ce médecin palestinien dit avoir subi de «graves tortures » lors de son emprisonnement en Israël. Il avait été arrêté fin novembre 2023, et l’armée israélienne avait affirmé que, sous sa direction, l’hôpital avait été le « théâtre de nombreuses activités terroristes du Hamas », ce qu’il a toujours nié. Il n’a été ni jugé ni condamné.

Selon le quotidien Haaretz , la décision de libérer le directeur de l’hôpital Al-Shifa, contre lequel un ordre de détention permanent avait été délivré, a été prise sur les recommandations du service chargé du renseignement intérieur – le Shin Beth – et des services de renseignement de l’armée, à la suite d’une réévaluation des informations le concernant.

Le Shin Beth a confirmé que Muhammad Abu Salmiya avait passé avec succès une évaluation des risques « par rapport aux autres détenus » et qu’il remplissait les critères de libération. Deux sources de sécurité ont par ailleurs expliqué que cette libération, intervenant en même temps que celle de dizaines d’autres prisonniers palestiniens, avait pour objectif de réduire le nombre de détenus dans le camp de détention de Sde Teiman, dans le désert du Néguev.

Cette base militaire est le principal lieu de détention des Palestiniens arrêtés par l’armée à Gaza. De nombreux témoignages y font état de tortures et de mauvais traitements. L’Etat hébreu s’était engagé auprès de la Haute Cour à fermer cette prison et à transférer tous les prisonniers ailleurs à la fin du mois de juin. Or, selon un rapport présenté par l’Etat au tribunal, le 30 juin, 94 Palestiniens y étaient toujours détenus.

La libération de Muhammad AbuSalmiya a provoqué la colère de nombreux responsables politiques israéliens. Elle a eu lieu sans en informer l’ « échelon politique », a dénoncé le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, qui l’a qualifiée de « grave erreur ». « La place de cet homme, sous la responsabilité duquel nos otages ont été tués et retenus, est en prison », a-t-il déclaré.

L’armée, l’administration pénitentiaire et le Shin Beth se rejettent la responsabilité de cette décision. Muhammad Abu Salmiya et les autres prisonniers libérés ont été transférés vers des centres médicaux de Gaza, comme à Khan Younès, dans le sud.

« Anarchie » du gouvernement

« Israël arrête tout le monde, y compris les équipes médicales, a déclaré le docteur Salmiya, à l’occasion d’une conférence de presse à Gaza, peu après sa libération. Il y a des prisonniers qui sont morts de torture, des médecins et des membres du personnel médical qui sont toujours détenus et qui ont besoin de soins. De nombreux prisonniers sont morts dans les centres d’interrogatoire, privés de nourriture et de médicaments. »

Le ministre de la sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, a déclaré que ces libérations constituaient une « négligence en matière de sécurité », en imputant la responsabilité au ministère de la défense. Selon le Haaretz, M. Ben Gvir cherche à faire destituer le chef du Shin Beth, Ronen Bar, et le ministre de la défense, Yoav Gallant. Le chef de file de l’opposition, Yaïr Lapid, a qualifié la libération du docteur Salmiya d’ « autre signe de l’anarchie et du dysfonctionnement » du gouvernement. Le ministre chargé des relations avec la diaspora juive, Amichai Chikli, a de son côté exigé une « explication sur la raison pour laquelle cet homme a été libéré », affirmant que l’hôpital Al-Shifa a été le « siège du Hamas et l’endroit où [leurs] otages ont été assassinés ».

L’hôpital Al-Shifa, le plus grand de la bande de Gaza, avait été visé dès novembre 2023 par l’armée israélienne et a été détruit au cours de violents combats l’ayant opposé au Hamas, lors du siège entre le 18 mars et le 1er avril. Durant cette période, plusieurs dizaines de personnes y ont trouvé la mort, dont 21 patients, selon l’Organisation mondiale de la santé.

Sur le réseau social X, l’ancien ministre de la défense Benny Gantz, aujourd’hui député d’opposition, a appelé au « licenciement » de « celui qui a pris cette décision ». « Un gouvernement qui libère ceux qui sont impliqués dans les meurtres commis à Al-Shifa en octobre[2023] et ayant aidé à cacher nos otages a commis une erreur opérationnelle et morale. Ce gouvernement ne peut pas conduire cette guerre existentielle », a-t-il ajouté.

M. Gallant, quant à lui, a rejeté toute implication dans la libération des prisonniers, pointant la responsabilité de l’administration pénitentiaire et du Shin Beth.

Le service pénitentiaire a réfuté cette déclaration, ajoutant que la décision avait été prise par le Shin Beth et l’armée. En dépit de l’évaluation de Muhammad Abu Salmiya menée par ses services, qui a permis sa libération, le Shin Bet a annoncé son intention de mener une enquête plus approfondie sur cette affaire.p

Libération
mercredi 3 juillet 2024 1216 mots, p. 4,5

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

La gauche des villes sourit quand la gauche des champs pleure

CHARLOTTE BELAÏCH

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Le premier tour confirme les forces du Nouveau Front populaire : les métropoles et leur proche banlieue. Et prouve les failles dans l’électorat illustrées par la défaite de Fabien Roussel dans le Nord et les difficultés de François Ruffin dans la Somme.

Trente-deux députés du Nouveau Front populaire, élus au premier tour, ont fait leur entrée à l’Assemblée nationale lundi. Huit d’entre eux sont élus à Paris, treize dans la petite couronne et le reste, principalement dans des grandes villes ou des quartiers populaires, à Marseille, Lyon ou Montpellier. Jamais le concept de «gauche Terra Nova» ne s’est autant vérifié. L’expression, héritée d’un rapport rédigé dans la perspective de la présidentielle de 2012, désigne la stratégie évoquée par ce think tank proche du PS, qui suggérait à la gauche de s’appuyer sur une nouvelle coalition électorale alliant diplômés, jeunes, femmes, minorités et quartiers populaires. «La classe ouvrière n’est plus le coeur du vote de gauche, elle n’est plus en phase avec l’ensemble de ses valeurs», écrivaient les auteurs. Douze ans plus tard, alors que le Nouveau Front populaire (NFP) atteint jusqu’à 60 % dans certaines circonscriptions, la gauche s’écroule dans la «France périphérique», qui plébiscite le RN. Fabien Roussel est balayé par l’extrême droite dès le premier tour dans la 20e circonscription du Nord, que la gauche tenait depuis… 1958. Dans la même région, François Ruffin, lui aussi élu deux fois, se retrouve en difficulté derrière la représentante du RN, en tête. Partout, hors des grandes villes et de leur périphérie, des candidats de gauche sont menacés par la percée de l’extrême droite. En 2022, le socialiste Philippe Brun avait résisté à la vague RN dans le département de l’Eure. Dimanche soir, il est arrivé en deuxième position, tout comme sa collègue Valérie Rabault, en ballottage défavorable dans le Tarn-et-Garonne, nettement derrière la candidate LR-RN Brigitte Barèges.

«La France des bourgs» Tous devraient bénéficier de reports de voix des candidats du bloc central au second tour mais beaucoup à gauche redoutent que Jean-Luc Mélenchon ne les mette plus en difficulté. Les représentants du NFP se sont agacés de voir le leader insoumis faire irruption sur les écrans à 20 h 15, dimanche, se plaçant encore une fois au centre du jeu. Beaucoup ont ainsi commenté la présence de l’eurodéputée Rima Hassan, figure polémique, keffieh autour du cou, debout juste à côté de lui. «C’est une provocation, s’étrangle une insoumise en rupture. Alors que l’extrême droite veut mettre l’identité au coeur du débat, il nous met dans la nasse. Il ne comprend pas le pays.» La figure de Mélenchon résume aujourd’hui la situation de la gauche : icône à Sciences-Po, levier de mobilisation dans les quartiers populaires, il est devenu «un repoussoir» presque partout ailleurs. L’ex-candidat à la présidentielle revendique cette stratégie. Depuis l’élection de 2017, il ne croit plus aux «fâchés pas fachos», qu’il espérait jusqu’alors convaincre. La victoire, répètent aujourd’hui les lieutenants insoumis, reposera sur la mobilisation des abstentionnistes dans les quartiers populaires. Au lendemain des européennes, alors que l’extrême droite était en tête dans 93 % des communes, Mélenchon se félicitait d’avoir gagné un million de voix par rapport à 2019, en surmobilisant dans la jeunesse et les quartiers en faisant campagne sur Gaza. La hausse de la participation aux législatives, à près de 67 %, n’a pas bousculé les rapports de force au profit de la gauche mais les insoumis persistent : «Il reste des marges de progression, un tiers des électeurs n’ont pas voté.» Des insoumis voient même dans la déroute de Roussel et les difficultés de Ruffin la validation de leur stratégie, puisque les deux hommes incarnent une ligne alternative. «Ma gauche parle à tous les Français et place la question du travail au coeur», répète souvent le communiste, qui regrette que la gauche ne s’enferre dans une voie qu’il juge majoritaire, sur la police qui «tue» par exemple. Au lendemain de la présidentielle de 2022, Ruffin déplorait déjà l’échec de la gauche dans la France périphérique et ses classes populaires, délaissée au profit des centres-villes et des quartiers, plus faciles à conquérir. Depuis, il appelle la gauche à montrer le commun entre «la France des bourgs et la France des tours». Maintenant que la rupture est actée entre la direction insoumise et le réalisateur de Merci patron ! certains militants se félicitent ouvertement de le voir risquer la défaite.

«Campagnes en décalage» François Ruffin savait que ce serait dur. En 2022, il était parvenu à inverser la tendance en se faisant élire alors que Marine Le Pen était en tête à la présidentielle. Cette fois, aux européennes, Jordan Bardella a atteint 46 %. «Si ce n’était pas ma pomme, ce serait déjà RN ici», nous disait-il avant le premier tour. S’il perd, le Picard assure qu’il arrêtera la politique. «Si je ne suis pas élu, je n’ai pas de raison de continuer, c’est de là que je tire ma légitimité», racontait-il en campagne chez lui.

En difficulté, le candidat parvient toutefois à inverser la tendance. Par rapport aux européennes, il améliore de dix points le score de la gauche en cumulé. Il recueille par ailleurs plus de voix qu’en 2022, comme Roussel et Philippe Brun chez eux. Le journaliste ne se résout pas à abandonner des pans entiers de la France. «On se renforce où on est forts et on s’affaiblit où on est faibles, regrette-t-il. C’est vrai que dans les quartiers populaires, le nom de Mélenchon est une force, mais ils votaient déjà à gauche.» Dans la Somme aujourd’hui, ils choisissent encore Ruffin. En récupérant des voix chez les «fâchés pas fachos», le député sortant ne s’affaiblit donc pas ailleurs. «Ce que François est en train de réaliser tient du miracle. Il montre qu’on peut réussir à la fois dans les villes et dans les campagnes», salue Raquel Garrido, qui déplore une gauche devenue francilienne. «Les lieutenants de Mélenchon font la leçon alors qu’ils sont élus dans des circos imperdables», s’étrangle un autre insoumis en désaccord avec la direction. Si l’ancien socialiste peut revendiquer des victoires écrasantes par endroits, et même s’il peut espérer passer le premier tour d’une présidentielle en poursuivant cette stratégie, il condamne en même temps la gauche à la défaite au second tour en contribuant à façonner une France fracturée. «On décroche dans toute la France périphérique, chez des gens qu’on est censés défendre, se lamente un élu PS. Il ne peut pas y avoir des Français auxquels on ne s’adresse pas. Aujourd’hui, la gauche mène des campagnes en décalage avec ce que vivent les gens. Or, une gauche qui ne s’adresse qu’à elle-même est vouée à disparaître.» «On ne peut pas prétendre gagner sans les campagnes, abonde Raquel Garrido. Soit on est dans une dérive sectaire et gauchiste qui condamne la gauche à être dans l’opposition, soit on aspire à gouverner.»

«C’est vrai que dans les quartiers populaires, le nom de Mélenchon est une force, mais ils votaient déjà à gauche.» François Ruffin

Le Monde
Economie & Entreprise Campus, mercredi 3 juillet 2024 1640 mots, p. 17

Au Collège d’Europe, la crainte des futures élites

La dernière promotion s’interroge sur son futur dans une Europe marquée par la percée de l’extrême droite

Margherita Nasi

Quand le présent est rude, on rêve à des jours meilleurs en écoutant A Change Is Gonna Come. Ecrite par le chanteur soul américain Sam Cooke, peu avant son assassinat, en 1964, dans une Amérique en proie à la ségrégation raciale, la chanson est devenue un hymne de la lutte pour les droits civiques. Le 21 juin, elle résonnait dans le Concertgebouw de Bruges (Belgique). Le centre international de musique et des arts scéniques accueillait la cérémonie de clôture de l’année universitaire au Collège d’Europe. Cette « ENA européenne » forme, depuis 1949, les futurs cadres de l’Union européenne.

En 2024, les festivités de fin de parcours, intervenues quelques jours après des élections européennes marquées par la poussée de l’extrême droite, avaient une saveur particulière. Anton Sauder, 25 ans, allemand, et Zelda Rosental, franco-italienne, 23 ans, étudiants du Collège, interprètent le morceau de Sam Cooke comme un hommage à la lutte contre les discriminations et l’exclusion . « Nous sommes dans une position unique pour changer les choses, œuvrer pour une Europe solidaire, et non une forteresse retranchée dans la haine », explique sur scène Anton Sauder . Il représente les étudiants de la promotion sortante.

Une génération qui s’apprête à rejoindre la fonction publique dans une période historiquement difficile, marquée par la guerre de la Russie contre l’Ukraine, le conflit Israël-Hamas, et la percée du populisme. « Chaque génération ressent l’appel de l’histoire. Chaque génération est confrontée à des défis qui la définissent. Mais, lorsqu’on jette un regard rapide sur le monde qui nous entoure, il est juste de dire qu’on demande davantage à votre génération qu’à nombre de générations avant elle », a souligné le président de la République fédérale d’Allemagne, Frank-Walter Steinmeier, invité pour la cérémonie. L’établissement a pour tradition de convier des hommes d’Etat pour partager leur vision de l’Europe.

Image élitiste

Situé dans le cœur géographique du Vieux Continent, le Collège vit au rythme de l’actualité européenne. Les soirs d’Eurovision, de championnat d’Europe de football ou d’élections, les rues de Bruges, généralement animées par les dialogues en plusieurs langues des jeunes du Collège, sont silencieuses. Les 339 étudiants sont rassemblés dans les résidences étudiantes, devant la télévision.

La dissolution de l’Assemblée, après les élections européennes du 9 juin, a été très commentée. « On suit la crise chez Les Républicains comme si c’était un feuilleton, on se fait chambrer par les autres nationalités. On s’interroge sur l’évolution de la position française au sein de l’UE : la France va-t-elle bloquer les initiatives communes ? L’UE sera-t-elle affaiblie dans son soutien à l’Ukraine ? », raconte Aurélien Boronat, 23 ans, en master d’études juridiques européennesau Collège d’Europe.

Dans le plus ancien institut d’études européennes de troisième cycle, 75 % des étudiants sont originaires de l’UE, mais on y trouve également des jeunes issus de pays voisins – Turquie, Royaume-Uni, Afrique du Nord – des Américains, ou encore des Asiatiques. On appelle la promotion 2023-2024 les « albrighters », pour Madeline Albright, fille de réfugiés tchèques d’origine juive persécutés par le nazisme et le communisme, et première femme à avoir dirigé la diplomatie américaine.La prochaine sera composée de « mandelorians », en hommage à Jacques Delors, ancien président de la Commission, et au peuple des Mandaloriens de Star Wars.

Pour en faire partie, il faut pouvoir justifier d’un master, ou d’un diplôme universitaire avec au moins 240 crédits ECTS. « On est assez éclectiques dans la sélection des candidats. On a des ingénieurs, des militaires, moi-même j’étais avocat fiscaliste. Le seul dénominateur commun, c’est l’intérêt pour les affaires européennes », martèle Pierre Bachelier, 31 ans, directeur de la vie étudiante et des admissions, et alumni du Collège, qu’il a intégré après être passé par l’université d’Orléans, celle de Birmingham (Royaume-Uni), les universités parisiennes Dauphine et Assas. Ils sont nombreux, comme lui, à avoir multiplié les diplômes et les pays, avant de se retrouver à Bruges.

Longtemps, le Collège d’Europe s’est traîné une image élitiste. « Celle d’une institution qui n’accueillerait que des fils d’ambassadeur. Or, la population étudiante a évolué, on a multiplié les bourses pour accueillir des jeunes issus de familles modestes, dont les parents n’ont parfois pas fait d’études supérieures », insiste Federica Mogherini, rectrice de l’établissement et ancienne responsable de la diplomatie européenne. Les frais de scolarité y sont très importants – 29 000 euros l’année, logement et repas inclus –, mais « 70 % des étudiants bénéficient de bourses, totales ou partielles, accordées par leur gouvernement ou par une institution publique ou privée », poursuit Pierre Bachelier. Une grande majorité des diplômés du Collège font carrière dans les institutions de l’UE, des organisations internationales, des gouvernements, des cabinets de conseil, des cabinets d’avocats, ou des ONG. « Plus de 50 % de mes anciens camarades sont à Bruxelles. Je travaille pour le Collège parce que je sais que les gens qui sont ici plancheront sur des dossiers qui auront des conséquences sur 450 millions de personnes », affirme Pierre Bachelier.

Et ils sont nombreux à se sentir investis d’une mission. En 2012, Thomas Pellerin-Carlin rejoint l’établissement pour servir son pays : « J’ai hésité entre l’Europe et l’armée. Finalement, j’ai refusé Saint-Cyr, et je suis parti au Collège d’Europe. »A Bruges, il aiguise son regard critique : « Quand je suis arrivé, j’avais appris le prêchi-prêcha des institutions européennes, l’histoire féerique des présidents fondateurs qui ont bâti la paix. J’ai pris de la distance par rapport à cette version, la construction européenne a surtout été faite par des Etats pour se sauver eux-mêmes, dans une époque de faillite morale, économique et sécuritaire », explique l’ancien officier de réserve, qui se passionne pour les questions énergétiques. Il adhère à Place publique et vient d’être élu, à 34 ans, député européen pour le groupe des sociaux-démocrates.

Le Collège dénombre plusieurs associations politiques représentant un large spectre politique, à l’exception de l’extrême droite, précise Pierre Bachelier : « A ma connaissance, on n’a pas d’étudiants RN ou Reconquête !. Mais on peut avoir quelques eurosceptiques, qui veulent comprendre comment fonctionne le système. » Cette variété de profils se traduit dans les débats animant la communauté, qui reflètent les clivages au Parlement européen.

« Nerds de l’Europe »

Réunis pour un dernier verrela veille de la cérémonie, une poignée d’étudiants revient sur les temps forts de l’année. La soirée à Blankenberge, sur la côte belge ; le « paninigate » déclenché par des étudiants qui ont dérogé aux règles du Collège en faisant concurrence à la cantine avec un appareil à sandwich, rapidement confisqué ; les grandes déclarations d’amitié proférées alors que l’année scolaire touche à son terme.

« Ici, on peut discuter du rôle de l’Etat-nation ou du nouvel arrêté de la Cour de justice au petit déjeuner. C’est unique, parfois même un peu oppressant », s’amuse Alexandre Alecse, 24 ans, étudiant en master « affaires transatlantiques » et président de l’association Renew Europe (le groupe des eurodéputés macronistes) au sein du Collège. Mère roumaine fonctionnaire européenne, père français professeur de droit européen, Alexandre Alecse a été scolarisé dans une école européenne au Luxembourg : « J’étais sensibilisé à la question européenne dès le primaire. Mais tous au collège ne sont pas des “bébés Europe” comme moi, ni partagent mes convictions politiques. »

Antoine Meillier, Franco-Italien de 23 ans, représente le Parti populaire européen au Collège, et est issu d’un autre milieu : « Mon père travaille dans les transports, il ne connaissait pas le Collège. Les profils des étudiants sont variés, certains ont des triples nationalités, d’autres en sont à leur première expérience à l’étranger. En revanche, on est tous des nerds de l’Europe. » En témoignent leurs préoccupations. Antoine Dewitt, étudiant belge de 23 ans, pointe le caractère abstrait de la citoyenneté européenne : « Tant qu’elle se définit uniquement par la négative, à savoir on n’est pas l’Amérique, on n’est pas l’Afrique, on n’aura pas de vrai espace public européen. »

Katerine Juba, étudiante grecque et albanaise, se demande s’il faut basculer vers une vraie défense européenne : « On n’a pas subi de choc militaire et industriel aussi fort depuis la seconde guerre mondiale. » Elise Torché, s’inquiète, elle, d’une jeunesse qui méconnaît l’Europe. « Quand je questionne sur l’Europe mes amis en médecine, en pharmacie ou en droit, je suis frappée par leur silence. Il y a pourtant des négociations en cours au sein de l’UE qui devraient nous concerner, que ce soit la fin des stages non rémunérés, les textes proposant des aides aux jeunes agriculteurs… », évoque l’étudiante de 22 ans. Avec Alexandre Alecse, elle a planché sur Adeno. Cette application, nommée en référence à l’un des pères de la construction européenne, Konrad Adenauer, permet de se situer par rapport aux sept groupes parlementaires européens qui siégeront pendant les cinq prochaines années.

« Les extrêmes font campagne sur la peur. Faire de la vulgarisation, c’est combattre l’ignorance, terreau de la méfiance. Et éviter qu’aux prochaines élections les extrémistes récupèrent plus de sièges encore », espère Elise Torché, qui se dit inquiète par la percée de l’extrême droite. En août, elle s’envole vers les Etats-Unis, pour intégrer la Fletcher School of Law and Diplomacy de Boston : « Je resterai peut-être là-bas. Le contexte électoral me donne moyennement envie de revenir travailler pour un cabinet ministériel en France. » Antoine Dewitt se verrait bien assistant parlementaire : « Je ne m’affole pas. L’Europe s’est construite sur des crises. Et on n’est pas au bout de nos surprises. »

Le Monde
Idées, mercredi 3 juillet 2024 986 mots, p. 27

Analyse

L’audiovisuel public, déjà affaibli, menacé de privatisation par le RN

Aude Dassonville

Depuis la dissolution, les salariés de sept antennes de radio publiques (France Inter, Franceinfo, France Bleu, France Culture, France Musique, FIP, Mouv’) et de six chaînes de télévision (France 2, France 3, France 4, Culturebox, France 5, FranceTVinfo) savent que des heures sombres les attendent si l’extrême droite accède au pouvoir le 7 juillet.

La privatisation de France Télévisions et de Radio France (France Médias Monde et Arte seraient épargnées, tandis que l’Institut national de l’audiovisuel rejoindrait les Archives nationales) figurait déjà dans le programme de Marine Le Pen pour la présidentielle de 2022. A l’époque, la candidate du Rassemblement national (RN) promettait de « privatiser l’audiovisuel public pour supprimer 138 euros de redevance » , la somme alors réglée chaque année par les foyers français détenteurs d’un téléviseur – les plus modestes en étant exemptés. Emmanuel Macron avait lui aussi fait de cette suppression une promesse de campagne.

Elle fut tenue dès le 23 juillet suivant, lorsque le texte actant sa disparition fut adopté en première lecture à l’Assemblée nationale. Quoique bref, le débat fut vif, et les 170 votes favorables (contre 57, sur 577 députés) furent acquis lorsque les groupes Renaissance, MoDem, Horizons et Les Républicains eurent mis en place un autre système de financement indépendant du budget de l’Etat, hélas provisoire : l’affectation d’une fraction de la TVA. Le RN aurait pu se faire prier, lui qui souhaitait aller plus loin. Mais il apporta, lui aussi, son vote. Une première étape vers l’affaiblissement de l’audiovisuel public était franchie.

Quand Rachida Dati a entrepris, dès son arrivée au ministère de la culture, en janvier, de « rassembler les forces » de l’audiovisuel public pour les centraliser au sein d’une entreprise unique, le RN a une nouvelle fois approuvé. « La holding et la fusion vont dans la bonne direction », se félicitait Philippe Ballard, député de l’Oise, répondant au Mondele 17 mai.

Mastodonte à la découpe

La « bonne direction » vers une privatisation ? Certainement pas. Même en faisant sauter toutes les digues anticoncurrentielles existantes, françaises et européennes, une fusion déboucherait sur un mastodonte de plus de 13 000 salariés, à qui il ne serait pas si facile de trouver un acquéreur – à moins que ce dernier ne se contrefiche de rentabilité. D’ailleurs, ni les contours, ni les objectifs, ni la faisabilité juridique, technique et même constitutionnelle d’une privatisation ne semblent avoir fait l’objet d’une réflexion approfondie au RN, comme l’ont démontré les déclarations contradictoires de ses élus. Pas plus que l’obligation faite par l’Union européenne à ses Etats membres de défendre leurs audiovisuels publics depuis l’entrée en vigueur, le 7 mai, de l’European Media Freedom Act, le règlement sur la liberté des médias qui vise à protéger l’indépendance, la liberté et le pluralisme des médias.

Le fait même que Jordan Bardella, qui n’a pas évoqué ce projet de privatisation lors de la présentation du programme du RN le 25 juin, reconnaisse en privé ne pas en faire une priorité donne à penser que le parti d’extrême droite sait que celui-ci relève d’une chimère.

Ne privatiser qu’un seul canal serait plus probable. Fin mai, en effet, M. Ballard a déposé une proposition de loi destinée à lever deux obstacles majeurs à l’achat de nouvelles chaînes par les acteurs du secteur. Le premier article de ce texte visait à réduire à un an (au lieu de cinq) la durée pendant laquelle le titulaire d’une autorisation de diffusion récemment accordée par le régulateur n’a pas le droit de la revendre. Une disposition taillée sur mesure pour M6, dont l’autorisation a été reconduite en 2023 alors que son propriétaire, le groupe Bertelsmann, souhaite s’en débarrasser. Le deuxième article ambitionnait de supprimer la limite de sept chaînes qu’un seul groupe est autorisé à posséder. De quoi permettre au groupe Canal+, propriété de Vincent Bolloré par le biais de Vivendi, mais aussi à TF1 et à M6 d’élargir encore leurs gammes de médias en leur adjoignant France 2, par exemple. Mais passer par l’étape de la fusion n’est pas le plus court chemin pour la vente de cette chaîne, qu’il faudrait alors, non sans mal, isoler du reste de France Télévisions.

Si les intentions du gouvernement sortant pour l’audiovisuel public convenaient au RN, c’est qu’ils avaient un objectif commun : en réduire la puissance.En 2022, lorsqu’il a liquidé la redevance, Emmanuel Macron comptait ne la remplacer par rien. Aucun financement pérenne et affecté. La budgétisation pure et simple, qui aurait placé les médias publics dans la main de l’Etat, susceptible de rogner ses moyens à chaque révision du budget, lui paraissait alors un horizon concevable. C’est seulement en raison du risque de censure par le Conseil constitutionnel, et sur les recommandations de l’administration, que les députés ont mis en place le financement par fractions de la TVA,prévu pour s’arrêter fin décembre. Une proposition de loi pour lui substituer un autre mécanisme, le prélèvement sur recettes, devait être examinée mi-juin.

En prononçant la dissolution, Emmanuel Macron a interrompu ce processus qui devait assurer la pérennité du service public de l’information, indépendant des puissances de l’argent et du pouvoir, dont la France peut encore s’enorgueillir. Quoi qu’il arrive le 7 juillet, le président de la République portera, par la suppression de la redevance, la responsabilité d’avoir ouvert le chemin qui mène à l’asservissement et à l’amoindrissement du bien si précieux, si nécessaire au bon fonctionnement démocratique, qu’est ce « patrimoine de ceux qui n’en ont pas » , selon l’expression employée, le 16 juin, par le journaliste Jordan Guéant sur l’antenne de France 3 Alpes, face à un candidat RN évoquant sa privatisation.

Le Monde
élections législatives, mercredi 3 juillet 2024 950 mots, p. 7
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1 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Dans les Hauts-de-Seine, une « France d’avant » sans RN au second tour

Le département est le seul de métropoleoù l’extrême droite sera absente le 7 juillet. Le fruit d’une sociologie particulière, et d’un accord passé entre la droite et les macronistes

Denis Cosnard

La nuit a été courte. Couché à 2 h 30, après la soirée électorale du premier tour des législatives, Jean-Didier Berger distribuait ses tracts dès 7 h 30, lundi 1er juillet au matin, à la gare de Clamart (Hauts-de-Seine), la ville dont il est maire, pour convaincre les passants de voter pour lui lors du second tour, dimanche 7 juillet. Pas une minute à perdre dans cette campagne éclair. « Je suis arrivé en tête dimanche soir, avec 39 % des voix,se félicite le candidat du parti Les Républicains (LR). C’est une bonne surprise. Mais je n’ai qu’un point d’avance sur mon concurrent de gauche. Alors chaque voix compte. » Un duel droite-gauche ultraclassique, entre un LR et un socialiste, Lounes Adjroud.

Dans les Hauts-de-Seine, la 12e circonscription ne constitue pas un cas à part. Quand tout le reste de la France est bousculé par un Rassemblement national (RN) triomphant, ce département de l’Ouest parisien demeure, lui, fidèle aux clivages anciens. Il forme une sorte d’isolat, une petite « France d’avant » à l’écart des vents nouveaux. Qu’on en juge. De tous les départements métropolitains, celui des Hauts-de-Seine est le seul où aucun candidat RN ne sera pas présent au second tour. Dans chacune des neuf circonscriptions encore en jeu, des représentants de la gauche se retrouveront face à des candidats de droite ou du centre droit, à l’ancienne. C’est aussi le seul département où un député LR, Philippe Juvin, a été réélu dès le premier tour. Le parti d’origine gaulliste peut espérer y conquérir un ou deux sièges, à contre-courant total de son naufrage national.

La coalition présidentielle, en déroute ailleurs dans le pays, affiche ici une solide résistance. Elle a obtenu d’emblée un élu, Pierre Cazeneuve, et les trois membres du gouvernement en lice ont réalisé de bons scores. Le premier ministre, Gabriel Attal, fait la course en tête dans sa circonscription avec 43,9 % des voix, de même que le ministre des affaires étrangères, Stéphane Séjourné (46,1 %), et la porte-parole du gouvernement, Prisca Thévenot (39,9 %).

A quoi tient ce particularisme ? A la sociologie très spécifique de ce département qui englobe notamment la Défense, Neuilly-sur-Seine et Marnes-la-Coquette, évidemment. Avec Paris, c’est celui où le niveau de vie se révèle le plus élevé de France, selon l’Insee. En moyenne, la population y est à la fois aisée, fortunée et diplômée, avec 42 % de cadres parmi les 25-54 ans. Les Hauts-de-Seine comportent aussi des zones plus pauvres comme Gennevilliers, Bagneux et Nanterre, qui votent à gauche. Deux députés du Nouveau Front populaire ont été réélus dès le premier tour – la communiste Elsa Faucillon et l’« insoumis » Aurélien Saintoul.

Globalement, le département penche de longue date à droite : après avoir été séduits par Charles Pasqua puis Nicolas Sarkozy, les électeurs ont accordé leurs faveurs à Emmanuel Macron, et n’ont pas abandonné ses représentants. « La population y est bien intégrée au monde,note Aurélien Bellanger, auteur du roman Le Grand Paris(Gallimard, 2017). Dans ces milieux, le RN est considéré comme un vote de déclassement. »

En réalité, l’extrême droite a bien réalisé une percée. De 6,5 % aux législatives de 2022, le poids du RN est monté dimanche à 15,1 %. « Sur le terrain, on entend une colère qui se lit dans ce résultat », constate Isabelle de Crécy, adjointe au maire de Suresnes et responsable départementale d’Horizons. Mais ce score reste deux fois moindre que la moyenne nationale. La pression de l’extrême droite est contenue par l’union de la droite classique et des macronistes, réalisée avant le premier tour. Un cas exceptionnel, là encore. A l’écart de l’appareil de LR, les barons locaux de la droite ont conclu un accord avec la coalition présidentielle pour n’avoir qu’un candidat dans chaque circonscription.

« Pacte de non-agression »

« Les Hauts-de-Seine ne comptent que trente-six communes, mais avec beaucoup d’habitants, donc leurs maires pèsent plus lourd qu’ailleurs, explique Philippe Juvin, ex-édile de La Garenne-Colombes et artisan de ce rapprochement avec Georges Siffredi, le président (LR) du conseil départemental. Comme nous considérons que la bonne gestion du territoire se fait avec des modérés, nous avons passé un accord, comme on le faisait habituellement du temps de Nicolas Sarkozy ou de Patrick Devedjian. »Objectif : éviter que le RN ou la gauche ne raflent des sièges aujourd’hui à l’Assemblée nationale, et des mairies en 2026.

En pratique, cet accord local n’a pas été totalement validé par l’état-major de LR. Si bien que Gabriel Attal, par exemple, a eu deux candidats LR face à lui : un du parti « canal historique » et un pro-Ciotti, soutenu par le RN. Dans nombre d’autres cas, la droite et les macronistes se sont arrangés pour ne présenter qu’un visage, comme celui de Jean-Didier Berger dans la 12e circonscription.

« Ce pacte de non-agression est une continuation du système mis en place dans les années 1980 par la droite et le centre droit des Hauts-de-Seine dans le but de s’assurer le contrôle politique de ce territoire stratégique du Grand Paris et la maîtrise de la manne financière de la Défense », analyse le géographe Tangui Pennec, auteur d’une thèse sur le département. Ce système géopolitique de la « banlieue bleue » « constitue le double inversé de la banlieue rouge » , poursuit-il. Mais autant la banlieue rouge a vécu, autant son pendant bleu du « 92 » a prospéré.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mercredi 3 juillet 2024 866 mots, p. AUJM4,AUJM5,AUJM5,AUJM6
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2 juillet 2024 - Le Parisien (site web)
3 juillet 2024 - Le Parisien

Marine Le Pen face à la perspective du pouvoir

Le Rassemblement national comptait bien profiter des trois années à venir pour se préparer à gouverner mais l'échéance pourrait arriver plus tôt que prévu. Trop tôt ?

Alexandre Sulzer

Depuis vingt-sept ans, Marine Le Pen porte autour du cou en pendentif une pièce portugaise retrouvée dans un galion coulé au large de la Floride. Chez les Le Pen, on aime l'immuabilité des choses. Parmi celles-ci, le proverbial calme des vieilles troupes que la patronne du RN affecte, voire surjoue, alors que, pour la première fois de sa vie politique, elle touche du doigt le pouvoir, le vrai, celui de l'État central, plus uniquement d'une collectivité locale, seul niveau de responsabilités auquel le RN a pu jusqu'alors accéder. Encore faudra-t-il pour cela surmonter la haie de la majorité absolue, rendue de plus en plus compliquée après la vague des désistements (lire ci-contre).

Pas question de reconnaître le moindre « vertige », comme a pu concéder Jordan Bardella le 18 juin à la journaliste Caroline Roux sur France 2. Elle attribue à son mouvement et à ses dirigeants des qualités d'adaptation, des « nerfs d'acier » qui, mêlées à la « gravité » de la situation, éloigneraient tout risque de fébrilité, veut-elle croire. Pourtant, le RN n'a pas vu venir la dissolution. Marine Le Pen comptait bien profiter des trois années à venir pour peaufiner son duo avec Jordan Bardella, préciser son programme notamment économique, faire venir à elle des compétences encore insuffisantes pour gouverner...

Une « accélération incroyable de l'histoire »

Une échéance qui arrive trop tôt à son goût ? « Ça arrive, ça arrive. On y va », répond-elle, concédant une « accélération incroyable de l'histoire » et citant ses propres classiques... En l'occurrence Jean-Claude Martinez, l'ex-député de l'Hérault et figure du FN époque Jean-Marie Le Pen, qui prédisait : « Le pouvoir arrivera sur nous comme une météorite. » « On gagne trois ans. La situation aurait été pire en 2027 », fait-elle contre mauvaise fortune bon coeur.

Dans ses Mémoires, son père, Jean-Marie Le Pen, reconnaît avoir appréhendé l'exercice du pouvoir après le 21 avril 2002. « Ma victoire provoquerait des difficultés presque insurmontables. Nous n'avions aucun des relais nécessaires à prendre le pouvoir, vers les médias, la finance, la police, l'administration, nous n'avions pas d'alliés », écrivait-il. Vingt-deux ans plus tard, sa fille veut croire que la situation est bien différente. « Quand on aura gagné, il y aura un aspect institutionnel qui fait que les gens raisonnables seront d'accord pour bosser pour nous », théorise-t-elle au sujet des fonctionnaires.

Les risques de grève minimisés

Quant aux risques de grève, par exemple dans l'Éducation nationale, Marine Le Pen ne les nie pas mais les minimise : « Ils vont se retrouver face à des administrés pas contents que la démocratie ne soit pas respectée. La posture va être compliquée à tenir. » L'interview du juriste Serge Slama, qui appelle dans « le Monde » à la « désobéissance » si le caractère républicain des lois passées par le RN était violé, l'a « terrifiée », assure-t-elle, jugeant que dans ce cas la volonté des électeurs ne serait pas respectée.

« Ça va se jouer sur la méthode : notre comportement avec les corps intermédiaires, les opposants politiques... » assure encore Marine Le Pen, en opposition à la verticalité d'Emmanuel Macron qu'elle dénonce. Raison pour laquelle Jordan Bardella ne cesse de surenchérir ces derniers jours sur cette thématique du « Premier ministre de tous les Français ». Mais justement, n'a-t-elle pas songé à se positionner pour Matignon plutôt que son jeune et populaire poulain ? « Ça fait des mois que l'on travaille en se projetant dans une fonction. Moi, dans celle de présidente de la République, lui dans celle de Premier ministre », répond-elle, expliquant qu'en période de cohabitation, le « Premier ministre tire sa légitimité du groupe parlementaire »... qu'elle présidera.

« Jouer la reine d'Angleterre, très peu pour moi »

La présidence de l'Assemblée nationale ? « Jouer la reine d'Angleterre, très peu pour moi. Je n'ai pas fait quarante ans de vie politique pour des postes honorifiques », balance-t-elle, y voyant bien davantage Sébastien Chenu. Mais l'enfer de Matignon et l'usure du pouvoir ne risqueraient-ils pas de barrer l'autoroute du RN vers l'Élysée ? C'est ce qui est arrivé à Jacques Chirac, Édouard Balladur, Lionel Jospin... « Le modèle d'avant ne marche pas car leurs politiques n'étaient pas assez différentes les unes des autres », veut-elle croire. Elle promet à la fois de la continuité, rassurante, et un « changement d'orientation ». Un « en même temps » version RN pas si simple à mettre en oeuvre. Déjà, les reports de promesses se multiplient au nom d'un réalisme juridique et financier dont le parti populiste ne s'embarrassait pas jusqu'alors.

Exercer le pouvoir, « ça va être compliqué, mais nous ne sommes pas les perdreaux de l'année », reconnaît celle qui n'a connu jusque-là que le costume d'opposante et qui se projette déjà au-delà du second tour des législatives. « L'extrême gauche dingue (sic) est profondément antidémocratique. Ils vont faire l'assaut du Capitole », anticipe-t-elle, sans nier les risques de violences dès dimanche soir en cas de majorité RN. Et de s'interroger, à voix haute, en tirant sur sa vapoteuse : « Aurait-on pu arriver autrement que sur un champ de ruines ? »

Le Figaro, no. 24839
Le Figaro Économie, mercredi 3 juillet 2024 1634 mots, p. 22

Entreprises

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2 juillet 2024 - Le Figaro (site web)

EDF, SNCF, RATP, ADP... Le spectre de la cohabitation plonge les entreprises publiques dans l'inconnu

Renouvellement de Jean Castex à la RATP, successions à la tête d'ADP, de la SNCF et de La Poste, stratégie d'EDF... À quoi ressemblera l'après-7 juillet pour ces entreprises ?

Bayart, Bertille

Tous les dirigeants d'entreprises françaises ont vécu l'annonce de la dissolution de l'Assemblée nationale, le 9 juin, comme un choc. Mais certains plus encore que d'autres. La possibilité d'une alternance radicale, qui verrait le Rassemblement national obtenir la majorité absolue et Jordan Bardella s'installer à Matignon, plonge les entreprises publiques dans un abîme d'incertitudes.

À quoi cette alternance-ci ressemblera-t-elle pour ces entreprises, en particulier pour celles détenues à 100 % par la puissance publique comme la SNCF, EDF, La Poste, France Télévisions ou la RATP ? Aucune direction ne se risque à avancer ses hypothèses. «Pas de commentaires» , répond-on partout. Le réflexe du gros dos s'impose. Silence à tous les étages.

Dans les années 1980 et 1990, les grandes alternances et les cohabitations annonçaient chaque fois un grand ménage. Gauche et droite plaçaient leur cheptel respectif de dirigeants et hauts fonctionnaires à la tête des entreprises d'État, pour assumer leur nationalisation ou pour préparer leur privatisation. Un système de dépouilles (« spoil system » , disent les Américains) à l'époque assumé, quand bien même il pouvait être violent, voire tourner au règlement de comptes.

Depuis, la pratique a évolué. Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron ont, le plus souvent, respecté le rythme de la gouvernance des entreprises, attendant le terme de leur mandat pour changer, ou confirmer, les patrons.

Bras de fer

Les textes aussi ont évolué. Depuis la réforme constitutionnelle de 2008, les dirigeants des grandes entreprises publiques sont nommés sur proposition du président de la République en Conseil des ministres, après avis des commissions compétentes de l'Assemblée nationale et du Sénat, qui peuvent rejeter le choix présidentiel en votant contre aux trois cinquièmes de leurs votes additionnés, et après vote du conseil d'administration de l'entreprise.

Ce cadre posé dans l'article 13 de la Constitution implique donc principalement le chef de l'État, mais aussi les parlementaires, et le premier ministre, qui contresigne les décrets de nomination. Un cadre idéal pour créer du bras de fer en cas de cohabitation - ce qui n'a jamais eu lieu depuis 2008 -, en particulier en cas de cohabitation de combat, comme celle que se promettent déjà l'Élysée et le RN en cas de victoire de ce dernier. Les déclarations récentes de Marine Le Pen, affirmant qu'Emmanuel Macron serait cantonné à un «rôle honorifique»dans le domaine des armées, ou de Jordan Bardella, qui entend désigner le candidat français au poste de commissaire européen, en attestent : «Ce sera une cohabitation dure», en conclut un bon connaisseur de l'État et des entreprises publiques. Cette conflictualité pourrait être accentuée selon les personnalités qui seront choisies pour occuper les ministères de tutelle, au premier chef celui de l'Économie, et les grandes directions, à commencer par l'Agence des participations de l'État, dirigée depuis l'automne 2022 par Alexis Zajdenweber, conseiller économique d'Emmanuel Macron pendant le premier quinquennat.

Les intéressés, à l'Élysée et à Matignon, auront rapidement l'occasion de donner un aperçu de leur attitude. Le premier cas à traiter est celui, hautement symbolique, de Jean Castex. L'Élysée a proposé le 3 juin le renouvellement de l'ancien premier ministre d'Emmanuel Macron à la tête de la RATP. Mais, le 9 juin, il n'y avait plus de députés pour donner leur avis sur cette décision. Son sort est donc en suspens. Un gouvernement et une majorité RN laisseraient-ils la procédure suivre son cours ?

« Coup d'État administratif »

Il faudra ensuite désigner les prochains patrons de la SNCF et d'Aéroports de Paris. Jean-Pierre Farandou et Augustin de Romanet, qui auraient été atteints par la limite d'âge en cours de mandat, n'ont pas été renouvelés dans leurs fonctions. Ils les occupent par intérim jusqu'en septembre, afin d'assurer le bon déroulement des Jeux olympiques qui mettent leurs entreprises en première ligne. Dans la perspective d'une cohabitation brutale, il reste à Emmanuel Macron la possibilité d'anticiper les événements, et de proposer dès maintenant lors des ultimes Conseils des ministres avant la désignation d'un nouveau gouvernement, ses propres choix. Un peu comme pour les nominations de préfets ou autres hauts fonctionnaires et officiers militaires, qui se décident en urgence ces jours-ci et que Marine Le Pen dénonce déjà comme un «coup d'État administratif». Mais ce ne serait pour l'Élysée qu'une démonstration de force, la confirmation parlementaire ne pouvant être donnée sans députés nouvellement élus.

Le 30 juin 2025, c'est le mandat de Philippe Wahl à la tête de La Poste qui arrive à son terme. Autre nomination à faire, autre occasion pour Emmanuel Macron et, peut-être, Jordan Bardella de marquer leurs territoires respectifs et de défendre leurs lectures respectives de la Constitution...

D'autres postes de dirigeants sont loin de l'échéance des mandats mais peuvent devenir un enjeu de la bataille politique et institutionnelle qu'une cohabitation annoncerait. Soit parce qu'on voudrait les débarquer, soit parce qu'eux-mêmes refuseraient de mettre en oeuvre un projet différent, voire très différent, de celui qu'ils ont engagé.

Les plus directement exposées sont Delphine Ernotte, la patronne de France Télévisions, dont le mandat s'achève en 2025, et Sibyle Veil, chez Radio France (renouvelée jusqu'en 2027), dont les entreprises font l'objet dans le programme du RN d'un projet de privatisation.

Parmi ces postes automatiquement exposés, il y a celui de directeur général de la Caisse des dépôts. Il est occupé par Éric Lombard, dont le mandat vient à échéance en 2028 mais qui atteindra la limite d'âge en 2026. Dans « Caisse des dépôts » , il y a le mot « caisse » , autrement dit une source de financement que toute majorité espère mettre au service de ses priorités politiques, en particulier dans les circonstances d'un État désargenté. La pression sur l'institution publique, et sur sa filiale à 50 % (avec l'État) Bpifrance, dont le patron, Nicolas Dufourcq, est en poste jusqu'en 2028, sera d'autant plus intense qu'elle est formellement placée sous la « protection » du Parlement, avec une forte représentation des députés et des sénateurs. Le 9 juin, la Caisse a perdu le président de sa commission de surveillance, le député Renaissance Alexandre Holroyd, qui ne s'est pas représenté. Le plan stratégique de l'institution publique, qui définit les orientations stratégiques d'allocation des actifs à horizon 2029, sera pourtant examiné en commission de surveillance cette semaine.

Pomme de discorde

Autre entreprise publique en première ligne : EDF. Le PDG Luc Rémont a été nommé fin 2022 et a du temps devant lui. Mais s'il est bien un domaine dans lequel le Rassemblement national entend investir du capital politique s'il parvient au pouvoir, c'est celui de l'énergie en général et de l'électricité en particulier. Le 25 juin, en lever de rideau du débat à trois sur TF1 face à Gabriel Attal et Manuel Bompard, Jordan Bardella avait choisi comme image emblématique une facture d'électricité au logo EDF. S'il ne s'agit que de baisse de la TVA, cela ne change pas grand-chose pour le groupe public. Mais il s'agit de plus que cela, de cette ambition affichée par le parti populiste de « refaire de la France un paradis énergétique » , ce qui implique, aux yeux du RN, une réduction des investissements dans les renouvelables, une sortie du marché européen de fixation des prix de l'électricité, un réinvestissement dans le nucléaire, etc. Le projet, pour ce qu'on en connaît, invoque les mânes de la fondation d'EDF par le Conseil national de la Résistance en 1946 et fantasme le retour au monopole national, la disparition des fournisseurs alternatifs et la fixation de tarifs administrés proches des coûts de production. Il est en ce sens peu compatible avec celui du PDG Luc Rémont, qui a présenté son projet d'entreprise aux cadres du groupe le 16 juin dernier. Le patron d'EDF reste un ardent défenseur d'une nouvelle politique commerciale, plus proche d'une conception d'entreprise que de monopole d'État, qui passe par la contractualisation à la sauce économie de marché plus qu'économie administrée... Entre le RN et une entreprise comme EDF, les investissements à l'étranger pourraient aussi constituer une pomme de discorde. « EDF est une entreprise publique. Son réflexe est légitimiste. Mais, en interne, on sait qu'on sera touché» , explique un cadre.

À l'inverse, ironie de l'histoire, le projet du RN concernant l'électricité n'est pas très éloigné des revendications... de la CGT, qui, au niveau de la centrale nationale, appelle résolument à lui faire barrage et à voter Nouveau Front populaire. «Avoir sa carte CGT et voter RN est assez banal», constate un bon connaisseur du secteur. Cette ambiguïté peut contribuer chez EDF à ne pas allumer la mèche de l'incendie qui couve dans toutes les entreprises publiques à l'approche du 7 juillet : le risque du mouvement social. «La règle, c'est: pas de politique dans l'entreprise», dit une source dans l'une des entreprises concernées. Mais une autre constate qu'il y a un monde entre les positions des dirigeants et la réalité de corps sociaux qui, comme toute la France, ont massivement voté RN. «On ne parle pas trop politique à la cantine», sourit un cadre.

Chez EDF, la renégociation des grilles d'évolution a été renvoyée à 2025. Ce n'est pas le moment de mettre de l'huile sur le feu. Mais que se passera-t-il ailleurs, dans des entreprises où l'on est spécialiste de la grève par procuration ? À trois semaines des Jeux olympiques, c'est une hypothèse redoutée en particulier à la SNCF. A priori, la promesse récente d'Éric Ciotti, quand il n'était « que » patron des Républicains, de privatiser la SNCF ne prospérera pas dans un gouvernement RN. Mais les troubles ne sont pas exclus. «Quel que soit le résultat des élections, les Jeux olympiques auront lieu, a souligné Jean-Pierre Farandou, vendredi dernier. Et notre mission est claire, il y a 15000 trains à faire rouler tous les jours.» B. B.

Aujourd'hui en France
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_Le Fait du jour, mercredi 3 juillet 2024 717 mots, p. AUJM6
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Face à Hollande, la candidate RN inconnue croit en sa chance

Corrèze|Dans la 1re circonscription, Maïtey Pouget met sous pression l'ancien chef de l'État.

Robin Korda Envoyé Spécial À Tulle (corrèze)

Dimanche, Cathy n'a pas voté au premier tour des élections législatives. Personne n'était disponible pour l'amener. À 60 ans, elle n'a pas de voiture et les poumons qui sifflent. Alors, le gros kilomètre de côte qui la sépare du bureau de poste d'Uzerche, en Corrèze, a paru trop éprouvant pour cette femme en situation d'obésité. Ses épaisses mains se posent sur un muret le long d'un trottoir. Ce lundi, elle s'est décidée à sortir mais c'était une urgence. Elle grimace : « Je n'avais plus de clopes... » Les cigarettes, ça aussi, remarque-t-elle, « ça ne fait qu'augmenter ».

Dans cette jolie ville perchée dans des collines verdoyantes, quelques touristes viennent admirer les châteaux, les murs de pierre et les jardins en terrasse. Et puis, à mesure que le vieux bourg s'éloigne, le paysage change. Les vitrines se vident. La rouille consume les portes de garage. Là-bas, tout en haut, quelques pins cachent l'air triste des bâtiments HLM dans lesquels vit l'ancienne femme de ménage.

« On est quand même une terre de résistance »

Ce week-end, sa belle-fille viendra la chercher. Cathy sait déjà pour qui voter : le Rassemblement national. Dans la 1 re circonscription du département, Maïtey Pouget, la candidate du parti d'extrême droite, a récolté 31 % des voix au premier tour. Elle talonne François Hollande, l'ancien président de la République, arrivé en tête (38 %), et devance le député de droite sortant, Francis Dubois (29 %). Celui-ci se maintient au second tour : « Je suis le seul candidat sérieux en capacité de battre François Hollande », se justifie-t-il dans « le Point ».

Une triangulaire se profile. L'ex-chef de l'État semble favori. Le territoire longtemps chiraquien, de tradition modérée, s'interroge malgré tout. Gérard (son prénom a été changé), 62 ans, dont dix-sept « dans le bâtiment », a toujours voté à gauche. « On est quand même une terre de résistance, avec un passé... » rappelle-t-il en plein centre de Tulle. Les pendaisons commises par des soldats du III e Reich, il y a quatre-vingts ans, ont marqué l'histoire de la préfecture.

Attablée en terrasse, ce lundi, la candidate RN sirote un verre de rosé. « On a toutes nos chances. La gauche n'a plus de réserves de voix. » Son équipe, elle, estime pouvoir compter sur un report d'électeurs de droite soucieux de soutenir la candidate la plus à même de gagner. « Personne ici ne veut d'une alliance avec Jean-Luc Mélenchon », tranche-t-elle.

L'incertitude grandit. L'annonce de son score, dimanche soir, a créé la stupéfaction à gauche. Qui avait vu venir cette femme de presque 70 ans, qui roule en voiturette, semble si souvent ailleurs et détient sa carte au RN depuis à peine trois ans ? Candidate aux dernières élections départementales, aux régionales et aux législatives de 2022, Maïtey Pouget n'avait jamais montré d'envergure jusque-là.

Absente du seul débat de la campagne

Ses détracteurs décrivent une dilettante à la campagne fantomatique. Des électeurs assurent ne pas savoir la reconnaître. « J'ai mon affiche partout », rétorque-t-elle. Sa cigarette électronique s'allume. « On n'a pas été gâtés avec le temps... Sous la pluie, les gens n'ont pas envie de discuter avec vous. » Il n'empêche. La candidate a snobé l'unique débat local organisé en trois semaines.

Seule une ultime séquence a finalement fait parler d'elle : deux jours avant le vote, sur LCI, elle déclare que les caméras ne trouvent pas de migrants dans sa ville « parce qu'à cette heure-là (midi), ils dorment ». Cette ancienne sarkozyste assume. Elle vient d'une famille d'ouvriers et de commerçants : « Les gens ont besoin de représentants comme moi, qui ne viennent pas de l'élite mais savent faire preuve de bon sens. »

Dans les rues d'Uzerche, Lucas, 20 ans, craint que ces arguments portent. Ses voisins, ses amis, sa famille, « tous sont de plus en plus tentés par le RN ». L'étudiant en commerce entend la colère des fermiers face à une écologie « radicale » venue des villes. Et pointe, aussi, l'impact des faits divers « de plus en plus choquants » à la télévision. « L'extrême droite ici, ce serait très grave », prévient-il. Le 7 juin, il ira voter François Hollande pour « faire barrage ».

Libération
mardi 2 juillet 2024 1685 mots, p. 2,3,4,5

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Crucifiée, la macronie doit aussi se sacrifier

JEAN-BAPTISTE DAOULAS; LAURE EQUY

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Ils sont à l’heure, il est en retard.

Dans une semaine, ils perdront leur job, lui aura toujours le sien. Arrivés lundi à 12 heures tapantes à l’Elysée, au lendemain d’un premier tour désastreux pour l’ex-majorité présidentielle, les ministres sont «crevés, tristes», décrit l’un d’eux : «Il y avait beaucoup d’amertume et de colère contre le Président, qui donnait l’impression d’être ailleurs et qui nous fait subir une décision qu’on n’a pas choisie.» Dans l’assistance, Sabrina Agresti-Roubache (Ville et citoyenneté), Marie Guévenoux (Outre-Mer) et Fadila Khattabi (Personnes handicapées) viennent de se désister en faveur du Nouveau Front populaire (NFP) pour faire barrage au Rassemblement national. Khattabi laisse échapper quelques larmes en évoquant les attaques de l’extrême droite contre les binationaux. Auteur d’une dissolution ratée, le Président a quelques mots aimables pour ses ministres partis «au combat» et passe vite à sa stratégie de barrage au RN pour le second tour : «Il ne faut pas se tromper. C’est l’extrême droite qui est en passe d’accéder aux plus hautes fonctions, personne d’autre.» Mieux, le promoteur de la retraite à 64 ans et de la loi immigration retrouve la mémoire, après une campagne législative passée à enchaîner les outrances sur l’union de la gauche : «Pas une voix ne doit aller à l’extrême droite. Il faut se souvenir qu’en 2017 et 2022, en face, à gauche, tout le monde a porté ce message, ajoute le Président. Sans cela votre serviteur et vous ne seriez pas là.» Un de ses ministres s’étrangle : «Le mec, il dissout, il sait très bien qu’on aura un RN haut post-européennes… et derrière il te fait un laïus sur ce qu’il doit à la gauche. Il te fout dedans, et après, il regarde : “Ah, on est bien dedans !” Ouais, on y est.»

UN PEU DE POMMADE

Qualifiés en triangulaires dans plus de 300 circonscriptions et même dans cinq quadrangulaires dimanche soir, les prétendants à un siège de député ont jusqu’à ce mardi 18 heures pour confirmer leur candidature. A vingt-quatre heures de la date butoir, une centaine de candidats sous les couleurs du NFP et une cinquantaine de membres du bloc macroniste s’étaient déjà retirés pour empêcher l’entrée de Jordan Bardella à Matignon. Au sein de l’aile droite de la majorité, cette stratégie passe mal. Les transfuges de LR, comme Bruno Le Maire, auteur d’une diatribe anti-LFI sur France Inter lundi matin, Christophe Béchu, Catherine Vautrin ou Aurore Bergé, contestent les désistements en faveur de La France insoumise devant le Président, au cours d’une réunion tendue de quarantecinq minutes. Gérald Darmanin (Intérieur) et Rachida Dati (Culture) ne disent rien mais, glisse une collègue, «ils n’en pensent pas moins». Suite logique d’une soirée de dimanche confuse où les chefs de l’ex-majorité se sont contredits pour définir le «large rassemblement clairement démocrate et républicain pour le second tour» souhaité par Emmanuel Macron. «Aucune voix ne doit se porter sur les candidats du RN, mais aussi ceux de LFI», a divergé l’ex- Premier ministre, Edouard Philippe, dont le parti Horizons avait adopté cette ligne dès samedi. «Cela fait partie des zig zag de la ligne Macron, rouspète un cadre philippiste. On oriente la barre à droite, maintenant c’est à gauche… Attal, faisant ça, se coupe d’une droite modérée qui aurait pu le suivre.»

En visio depuis le QG parisien de Renaissance, ce sont les candidats, battus, encore en lice, ou sur le point de se désister, que Gabriel Attal tente, lundi après-midi, d’évangéliser. Exit l’ambition de se faufiler entre les «deux extrêmes» pour faire gagner le camp de la raison. «On va tout faire pour empêcher l’extrême droite d’obtenir les pleins pouvoirs», fixe le Premier ministre qui ne sera pas, comme il en formulait le voeu, «choisi» par les électeurs pour prolonger son bail à Matignon.

Puisque «ni le NFP ni la LFI ne peuvent avoir de majorité absolue», un seul ennemi demeure, prévient Attal, général d’une armée largement décimé : «Seul le RN peut avoir une majorité absolue à l’Assemblée nationale.» Un peu de pommade pour faire accepter la stratégie douloureuse du désistement républicain : le chef du gouvernement fait aux députés éliminés dès le premier tour «le serment que l’aventure politique ne s’arrête pas là» et promet aux autres que le bloc central, donné pour «mort», n’a «pas disparu». Derrière l’écran, les candidats connectés, 70, pas plus, ne bronchent pas. La consigne passe-telle mieux quand elle ne vient pas de celui qui les a envoyés au cassepipe ? «Cette dissolution, personne ne l’a choisie mais je refuse qu’on la subisse», coache Attal. Invité du JT de 20 heures sur TF1, il défendait lundi soir «un troisième chemin, une Assemblée plurielle au sein de laquelle nos candidats seront présents pour protéger les Français des hausses d’impôt et des divisions». «Désistement ne vaut pas ralliement», assure le Premier ministre.

«LE MATCH N’EST PAS FINI»

Même si c’est dur, même si ça râle, le parti Renaissance engrange les renoncements des candidats en triangulaire au profit d’un adversaire mieux placé pour battre l’extrême droite. Dans la Somme, Albane Branlant (Renaissance), troisième dimanche (22,68 %), se retire face au NFP François Ruffin (33,92 %), luimême distancé par le RN (40,69 %). «Je fais la différence entre les adversaires politiques et les ennemis de la République», justifie-t-elle. Députée (Renaissance) sortante du Rhône, Sarah Tanzilli (24,21 % au premier tour), fait de même, laissant LFI (26,23 %) et RN (36,35 %) s’affronter en duel. «J’ai toujours combattu les idées d’extrême droite, elles me font vomir. Notre territoire mérite mieux que le Rassemblement national», confie-t-elle au Progrès. Les ex-élus macronistes obtempèrent avec plus ou moins d’enthousiasme. En annonçant qu’ils jettent l’éponge, nombre d’entre eux en profitent pour dire tout le mal qu’ils pensent de cette dissolution qui les a sacrifiés. «Des décisions nationales ont été prises, je ne m’y oppose pas», dit Lionel Royer-Perreaut. A Marseille, l’ex-député Renaissance (qui a recueilli 25,13 % des voix) consent à s’incliner au profit de son adversaire EE-LV (28,22 %) pour tenter de faire échec à un candidat LR-RN (38,27 %). Son collègue de Gironde, Pascal Lavergne fait de même, «faute de réserve de voix», laissant un insoumis face au RN. «Ce n’est pas un désistement, c’est un retrait», lâche le sortant macroniste. Depuis le siège de Renaissance, les équipes veillent au grain. Les candi- dats arrivés troisièmes sont appelés pour s’assurer du respect de la consigne. Plusieurs dizaines ne s’étaient toujours pas retirés lundi soir. Aux récalcitrants, les caciques du parti ne peuvent guère promettre de contrepartie ni agiter des menaces. Une ex-députée, très opposée à la consigne du retrait face à un adversaire insoumis, prédit «une véritable cacophonie» : «Quel moyen de pression il leur reste sur nous ? Ne pas nous nommer au gouvernement ? Qu’est-ce que j’en ai encore à foutre que Macron m’engueule ?» Dans la Somme, Hubert de Jenlis, troisième (25,23 %), comptait se maintenir face au RN en deuxième position (27,46 %) et à l’insoumise Zahia Hamdane (29,54 %) qu’il accuse de «défendre le désordre, dans les comptes publics comme dans la rue». La ministre chargée des Collectivités, Dominique Faure, n’entend pas jeter l’éponge dans sa circonscription de Haute-Garonne où le NFP est en tête (36,24 %) devant le RN (30,37 %). «Je me dois d’aller jusqu’au bout […] le match n’est pas fini», prévient l’ancienne députée du Parti radical. Bon courage aux électeurs pour démêler les mots d’ordre. En Seine- Maritime, Laurent Bonnaterre (Horizons) est allé à l’encontre de la ligne de conduite fixée par Edouard Philippe en se désistant pour la sortante LFI, Alma Dufour. Même balayés par les électeurs, les macronistes savent encore compter et voient leur intérêt dans le front républicain. «Un électeur de gauche, s’il n’a plus de bulletin de gauche, se reporte très fort vers nous, escompte un conseiller ministériel. Alors qu’à l’inverse, l’électeur de droite ou du centre sera partagé entre le RN et LFI. Je ne pense pas qu’il y aura beaucoup plus de députés de gauche qui seront réélus parce qu’on se retire.»

«PAS FORCÉMENT DES CHOSES POSITIVES»

Face aux francs retraits du NFP, l’exmajorité se trouve de bonnes raisons de rester en lice. Estimant être «la seule à avoir des réserves de voix», Anne-Laure Babault (Modem), arrivée troisième (25,33 %), demande même à son concurrent écologiste arrivé deuxième (26,94 %) de se retirer à son profit en Charente-Maritime. En troisième position, juste derrière le socialiste Jean-David Ciot (34,24 %), Anne-Laurence Petel (28,91 %) se prévaut du soutien de Gabriel Attal et du patron de Renaissance pour concourir au second tour dans les Bouches-du-Rhône. «Je suis la seule à pouvoir réunir les électeurs démocrates et républicains au regard des résultats extrêmement serrés, des reports possibles et des réserves de voix», argue-t-elle, pointant les 5,46 % de son concurrent LR éliminé. «Il faut regarder très finement. Quelquefois des désistements ne sont pas forcément des choses positives. Vous retirez quelqu’un, vous libérez un électorat de centre droit, est-ce qu’ils vont voter LFI ?» pointe le président de l’UDI, Hervé Marseille. Un argument utilisé pour justifier le maintien du porte-parole de Renaissance, Loïc Signor (23,77 %), dans le Val-de-Marne, pour que des voix ne se reportent pas sur le RN face à Louis Boyard (42,17 %), un député LFI au profil jugé clivant. «Mélenchon est l’idiot utile de tous ceux qui ne veulent pas se désister», a mis en garde, lundi, l’ancien patron de la CFDT, Laurent Berger, qui s’est élevé contre tout «accroc dans le désistement républicain».

«On oriente la barre à droite, à gauche… Attal se coupe d’une droite modérée qui aurait pu le suivre.» Un cadre philippiste

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 571 mots, p. SPA6,SPA7

Grand-Est 08 || Ardennes 3 sièges 51 || Marne 5 sièges 52 || Haute-Marne 2 sièges 54 || Meurthe-et-Moselle 6 sièges 55 || Meuse 2 sièges 57 || Moselle 9 sièges 67 || Bas-Rhin 9 sièges 68 || Haut-Rhin 6 sièges 88 || Vosges 4 sièges

10 || Aube 3 sièges

Sortants Jordan Guitton (RN) ; Valérie Bazin-Malgras (LR) ; Angélique Ranc (RN).

Le RN, qui détenait déjà deux sièges de député dans l’Aube, pourrait bien en ajouter un troisième le 7 juillet et conquérir ainsi l’ensemble du département. Dans la 1re circonscription, Jordan Guitton, député sortant RN, est réélu au premier tour. Avec 53,84 %, il laisse loin derrière lui le candidat de la majorité présidentielle Philippe Beury (18,79 %). Dans la 2e, la députée sortante LR, Véronique Bazin-Malgras (27,93 %), est largement devancée par le candidat RN Albéric Ferrand (44,83 %). Dans la 3e, la députée sortante RN Angélique Ranc caracole en tête (43,33 %), loin devant Olivier Girardin (PS-NFP) (24,39 %). Le maire de La Chapelle-Saint-Luc peut se consoler en ayant devancé dans sa ville la candidate d’extrême droite.

Troyes I, II (1re)

Jordan Guitton (RN) Réélu

I : 63 972 - V : 43 494 - A : 32,01 % E : 42 044 - B : 835 - N : 615

Jordan Guitton

, RN, 22 636 (53,84 %) ; Philippe Beury, Ren.-Ensemble, 7 898 (18,79 %) ; Alice Barry, PS-NFP, 6 019 (14,32 %) ; Chris Manieri-Bigorgne, LR, 4 523 (10,76 %) ; Lionel Paillard, LO, 968 (2,30 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 64 531 - V : 32 087 - A : 50,28 % - E : 31 415 - B. : 502 -

Guitton

, 11 406 (36,31 %) ;

Besson-Moreau

, 7 615 (24,24 %) ;

Fraenkel

, 5 093 (16,21 %) ;

Spagnesi

, 4 558 (14,51 %) ;

Giacomoni

, 1 106 (3,52 %) ;

Canaud

, 884 (2,81 %) ;

Paillard

, 429 (1,37 %) ;

Pieplu

, 324 (1,03 %).

Troyes V, VI, VII (2e)

Ballottage

I : 73 976 - V : 50 939 - A : 31,14 % E : 49 779 - B : 709 - N : 451

Albéric Ferrand

, RN, 22 127 (44,45 %) ;

Valérie Bazin-Malgras

, LR, 13 071 (26,26 %) ; Samira Sebbari, div. g.-NFP, 6 672 (13,40 %) ; Salomé Fontaine-Garcia, MoDem-Ensemble, 5 962 (11,98 %) ; Romain Vallée, LO, 1 947 (3,91 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 75 264 - V : 37 175 - A : 50,61 % - E : 36 489 - B. : 507 -

Bazin-Malgras

, 10 426 (28,57 %) ;

Henry

, 9 990 (27,38 %) ;

Fraincart

, 6 165 (16,90 %) ;

Fontaine-Garcia

, 6 130 (16,80 %) ;

Ignatovitch

, 1 695 (4,65 %) ;

Riglet

, 546 (1,50 %) ;

Puff

, 524 (1,44 %) ;

Beaufumé

, 520 (1,43 %) ;

Vallée

, 493 (1,35 %).

Troyes III, IV (3e)

I : 65 463 - V : 42 571 - A : 34,97 % E : 41 731 - B : 531 - N : 309

Angélique Ranc

, RN, 16 406 (39,31 %) ;

Olivier Girardin

, PS-NFP, 7 915 (18,97 %) ; Luc Scherrer, Ren.-Ensemble, 5 762 (13,81 %) ; Didier Leprince, LR, 5 332 (12,78 %) ; Nelly Collot-Touzé, écol., 3 119 (7,47 %) ; Pascal Andrieux, LO, 1 695 (4,06 %) ; Olivier Richard, div. d., 1 502 (3,60 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 66 547 - V : 30 995 - A : 53,42 % - E : 30 343 - B. : 468 -

Ranc

, 8 958 (29,52 %) ;

Beury

, 6 546 (21,57 %) ;

Seffals

, 6 430 (21,19 %) ;

Gatouillat

, 4 507 (14,85 %) ;

Lopes Vaz

, 1 318 (4,34 %) ;

Collot-Touzé

, 942 (3,10 %) ;

Fernandez

, 504 (1,66 %) ;

Andrieux

, 455 (1,50 %) ;

Menissier

, 425 (1,40 %) ;

Freville

, 244 (0,80 %) ;

Helick

, 14 (0,05 %).

Libération
mardi 2 juillet 2024 587 mots, p. 4,5

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Aussi paru dans
1 juillet 2024 - Libération (site web)

A Bayonne, «c’est là qu’on voit les limites du centre»

CAROLE SUHAS

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Journée de flou, lundi, pour les électeurs de la 5e circonscription des Pyrénées- Atlantiques, où la députée Modem sortante, arrivée troisième derrière le NFP puis le RN, a laissé planer la possibilité de son maintien, avant de finalement se désister.

Passé les commentaires sur les résultats du rugby du week-end et l’analyse des choix tactiques, le premier café en terrasse, lundi, au lendemain du premier tour des élections législatives, a vite viré politique. A Bayonne, sur la place centrale des halles, en bord de Nive, la conversation entre amis «pas toujours d’accord» se concentre sur le cas local : dans la 5e circonscription des Pyrénées-Atlantiques, qui comprend les villes de Bayonne et d’Anglet, le scénario d’une triangulaire entre le Nouveau Front populaire, le Rassemblement national et Ensemble était encore sur la table à cette heure-ci. Florence Lasserre, députée Modem sortante, finira par se désister en fin d’après-midi.

«Risque». Dimanche, c’est sa concurrente de l’union des gauches, la socialiste Colette Capdevielle, députée de 2012 à 2017, qui est arrivée en tête avec 32 % des voix. A ses trousses avec 27 %, le candidat RN Serge Rosso. A la troisième place, avec 26 %, Florence Lasserre, laisse planer longtemps le doute sur un possible maintien au second tour. Une telle décision serait à rebours de la consigne, formulée par le Premier ministre, de désistement des candidats du parti «dont le maintien en troisième position ESPAGNE 10 ferait élire un député du Rassemblement national face à un autre candidat qui défend, comme nous, les valeurs de la République». Devant son café lundi matin, Pierre, polo noir au col rose, tempêtait : «Ce serait PYRÉNÉES ATLANTIQUES une mauvaise décision, elle doit s’aligner, elle n’a aucune chance, c’est prendre un risque inutile.» Pour ce consultant en entreprise de 60 ans qui a voté pour le NFP, «il n’y a pas de dilemme, la candidate du PS est sociale-démocrate». «C’est de l’ego mal placé, embrayait Jean-Louis, 61 ans et ancien infirmier à la retraite, qui a aussi voté à gauche. C’est là qu’on voit les limites du centre, quand il s’agit de défendre les copains, ce n’est pas pour eux !» Une «honte» pour Anne et Jacques, attablés non loin et électeurs de gauche.

HAUTES PYRÉNÉES Jean-Jacques Lasserre, figure locale du Modem, actuel président du conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques et père de Florence Lasserre, enfonçait le clou, cité par le journal Sud Ouest : il expliquait ne pas «voir pourquoi» ses candidats se désisteraient, face à une alliance de gauche «contre-nature», dans «l’impossibilité de gouverner» et ce, malgré «la très forte poussée du Rassemblement national dans les villes comme dans les campagnes».

«S’acoquiner». Maurice lisait son journal en attendant son plat du jour. Ce commercial de 58 ans, électeur convaincu de la députée sortante, «comme toute sa famille», l’encourageait à se maintenir : «Je préférerais cela parce qu’au moins, je pourrais voter pour elle au second tour, sinon je voterais blanc.» Pour lui, pas question de «s’acoquiner» avec les deux autres candidats, même s’il concède à la socialiste d’être «quelqu’un de bien, pas extrémiste». Aurait-il réfléchi autrement avec un RN en tête ? «Dans notre circonscription, ce n’est pas risqué de se maintenir, ça ne changerait pas la donne.» Il ne savait pas encore que sa candidate allait finalement se désiter, appelant ses électeurs «à voter en conscience et en responsabilité».

Le Monde
élections législatives, mardi 2 juillet 2024 1015 mots, p. 10

Soixante-seize députés élus dès le premier tour

Plus de la moitié provient des rangs du Rassemblement national, témoignant de son enracinement local

Luc Bronner

Soixante-seize députés ont été élus au premier tour des élections législatives, dimanche 30 juin, un chiffre nettement plus élevé qu’en 2022 (5 élus), en 2017 (4) ou en 2012 (36), mais inférieur à celui enregistré en 2007 (110). La conjonction d’une forte participation à l’échelle nationale (66,7 %) et de la concentration de plus de 82 % des suffrages sur trois blocs de candidats a favorisé l’élection directe de ces parlementaires. Parmi ces élus du 30 juin, une grande majorité était des députés sortants. Des résultats qui soulignent un des paradoxes de cette élection avec un nombre historique de triangulairespossibles, en tout cas avant les désistements réalisables jusqu’à mardi prochain, mais également un chiffre élevé d’élections d’ores et déjà terminées avec une portion significative de l’hémicycle remplie. Ils soulignent et confirment aussi les zones de force des deux principaux blocs – l’Ile-de-France pour la gauche, les Hauts-de-France et le Sud-Est pour l’extrême droite – là où leur puissance électorale est la plus forte.

Le Rassemblement national (RN) n’est pas seulement vainqueur du premier tour en nombre de voix, il l’est aussi en nombre d’élus. La plupart d’entre eux figuraient déjà parmi les députés d’extrême droite en place depuis 2022. Ces résultats témoignent de l’ampleur de la vague électorale en nombre de voix (plus de 10,6 millions), mais aussi de l’ancrage local des députés sortants, désormais élus avec des scores ressemblant à ceux de notables installés depuis longtemps. « Je remercie les électeurs de ma circonscription qui me renouvellent leur confiance en me réélisant dès le premier tour avec 58 % des voix », a souligné Marine Le Pen en direct d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais).

Les pourcentages les plus élevés du RN ont été obtenus par Thierry Frappé (Pas-de-Calais, 60,6 %), Bruno Bilde (Pas-de-Calais, 59,2 %), Sébastien Chenu (Nord, 58,3 %), Marine Le Pen (Pas-de-Calais, 58 %), Laurence Robert-Dehault (Haute-Marne, 56,8 %) et Alexandra Masson (Alpes-Maritimes, 56,3 %). Une poignée de députés RN sortants ont aussi frôlé l’élection au premier tour, comme Christophe Barthès (Aude), Stéphanie Galzy (Hérault) ou Antoine Villedieu (Haute-Saône). Autre cas particulier : Christelle D’Intorni, une des ralliées des Républicains avec Eric Ciotti, a été réélue dans les Alpes-Maritimes avec 50,3 % des voix, sur un siège qu’elle occupe depuis 2022 – c’est l’étiquette qui a changé.

Plusieurs candidats RN ont réussi à obtenir une élection au premier tour sans figurer parmi les sortants, une performance rare. Guillaume Florquin, collaborateur du groupe RN au conseil régional des Hauts-de-France, l’a emporté face à une figure de la gauche, Fabien Roussel, ancien candidat à l’élection présidentielle, secrétaire national du Parti communiste (PCF), nettement distancé dans une circonscription du Nord acquise au PCF depuis 1967. « Battus, pas abattus. Ici dans l’Amandinois comme partout en France, nous continuerons de nous battre pour nos enfants, pour l’avenir de notre pays. Nous continuerons de nous battre contre le projet de division et de régression sociale de l’extrême droite », a réagi l’ex-député, crédité de 31,2 % des voix.

31 députés NFP élus

Alexandre Dufosset, 25 ans, conseiller régional RN et chef de cabinet du député RN Sébastien Chenu au Palais-Bourbon, a été élu dans la 18e circonscription du Nord, où le sortant Guy Bricout (UDI) ne se représentait pas. Bruno Clavet, 35 ans, l’a emporté dans la troisième circonscription du Pas-de-Calais. Ancien mannequin, passé par la téléréalité, il avait frôlé l’élection, au second tour, en 2022, en perdant de seulement quelques voix face au candidat communiste, Jean-Marc Tellier. Eddy Casterman, 27 ans, proche de Marion Maréchal, a été élu dans la 3e circonscription de l’Aisne, avec le soutien du Rassemblement national, dans un département où il avait été parachuté en provenance du Nord. Conseillère régionale des Hauts-de-France, Sandra Delannoy, 50 ans, a été élue députée de la 3e circonscription du Nord, malgré un front républicain mis en place dès le premier tour pour tenter d’éviter son élection.

Le Nouveau Front populaire est parvenu à faire élire 31 députés dès le premier tour, dont 20 La France insoumise (LFI), 5 Parti socialiste, 4 écologistes, 2 communistes. L’alliance peut se targuer d’avoir obtenu les scores les plus élevés en métropole, dépassant 60 % dans neuf circonscriptions : Stéphane Peu (PCF, Seine-Saint-Denis, 71,8 %), Bastien Lachaud (LFI, Seine-Saint-Denis, 71,7 %), Manuel Bompard (LFI, Bouches-du-Rhône, 67,5 %), Eric Coquerel (LFI, Seine-Saint-Denis, 65,3 %), Elsa Faucillon (PCF, Hauts-de-Seine, 64,8 %), Danièle Obono (LFI, Paris, 64,2 %), Aurélie Trouvé (LFI, Seine-Saint-Denis, 63,2 %), Clémentine Autain (LFI, Seine-Saint-Denis, 62,7 %), Sarah Legrain (LFI, Paris, 62,5 %).

Des personnalités politiques de gauche ont été élues dimanche, dont Sandrine Rousseau (Europe Ecologie-Les Verts, Paris), Mathilde Panot (LFI, Val-de-Marne), Sophia Chikirou (LFI, Paris) ou Olivier Faure (Parti socialiste, Seine-et-Marne). Ces scores supérieurs à 50 % des suffrages se concentrent sur Paris et la petite couronne, signe de la particularité électorale de ces territoires. Des figures font aussi leur apparition à l’Assemblée, comme le socialiste Emmanuel Grégoire, premier adjoint de la maire de Paris, Anne Hidalgo, depuis 2018, vainqueur avec 50,9 % des voix face au député macroniste sortant Clément Beaune, ancien ministre qui avait perdu sa place au gouvernement après s’être opposé à la loi sur l’immigration. Pouria Amirshahi, élu député en 2012 sous les couleurs du Parti socialiste, « frondeur » pendant le quinquennat Hollande, opposant direct à Manuel Valls lorsque celui-ci était premier ministre, en rupture avec le Parti socialiste, effectue son retour dans l’Hémicycle avec l’étiquette écologiste.

Les autres partis se partagent une poignée de sièges au premier tour. A droite, Philippe Juvin (Les Républicains) a été élu dans les Hauts-de-Seine. Les soutiens de Gabriel Attal et Emmanuel Macron l’ont emporté dès le premier tour dans deux circonscriptions : Pierre Cazeneuve (Hauts-de-Seine) et Mikaele Seo (Wallis-et-Futuna). Deux centristes ont aussi sauvé leur siège dès le premier tour, dont Estelle Youssouffa (Mayotte) avec le score exceptionnel de 79,5 % des suffrages.

L'Humanité
mardi 2 juillet 2024 761 mots, p. 9

« La bagarre avec le RN va être dure »

Jessica Stephan

Qualifiée pour le second tour, dans la 4e circonscription d'Ille-et-Vilaine, la députée FI Mathilde Hignet affronte un candidat d'extrême droite qui la devance sans même avoir eu besoin de faire campagne au premier tour.

Ille-et-Vilaine, envoyée spéciale.

La 4e circonscription d'Ille-et-Vilaine est la seule de ce département où le RN est arrivé en tête au premier tour des législatives. Dimanche soir, le candidat lepéniste Jacques François a obtenu 32,3 % des suffrages, soit seulement 136 voix de plus que la députée sortante, l'insoumise Mathilde Hignet (32,1 %). Celle qui porte les couleurs du Nouveau Front populaire (NFP) ne ménage pas ses efforts et sillonne la circonscription : marchés, porte-à-porte, réunions publiques... contrairement à son concurrent qui a jusqu'à présent laissé la campagne se dérouler au niveau national. « Il a expliqué que les délais restreints ne permettaient pas de faire campagne localement » pour le premier tour, pointe la députée sortante. Voilà donc un candidat qui sans bouger le petit doigt se retrouve au second tour. « La bagarre avec le RN va être dure. Désormais, ils vont mettre le paquet », pointe Christian Peltais, militant communiste. Mais les troupes du NFP sont prêtes : dans la foulée de la dissolution, un besoin de se mobiliser a émergé : 250 bénévoles participent à la campagne, soit bien plus que les 50 militants présents en 2022. Une dynamique de réaction face à la progression historique de l'extrême droite aux européennes, confirmée à l'issue du premier tour des législatives.

Et ce n'est pas la seule chose qui a changé depuis 2022, explique la candidate : « Les gens en ont marre. » La population est partagée entre inquiétude et dégoût de la politique, à force de mépris de la part du gouvernement, de coups de force et de promesses non tenues. Dans cette situation, le matraquage politique et médiatique des thématiques de l'extrême droite a gagné du terrain. Tony, 37 ans, qui a déjà voté pour la FI, souligne d'ailleurs un « vrai problème : on n'entend jamais la gauche parler d'immigration. Le RN, lui, ne parle que de ça, et à côté ce n'est que du vide ». Dans ce territoire qui compte plus de 50 % d'employés et d'ouvriers, les sujets de préoccupation des citoyens rencontrés par Mathilde Hignet, ce sont surtout « la reconnaissance du travail et le pouvoir d'achat. Les gens ont une petite retraite, un salaire pas énorme ». « Il y a une demande de considération sociale. Le travail contre le RN, c'est aussi le dialogue au plus près des gens », mesure Jean-René Marsac, député PS de la circonscription de 2007 à 2017, lors d'un « apéro populaire » de campagne.

Ce soir-là, à Guipry-Messac, commune de 7 200 habitants, la Confédération paysanne a également fait le déplacement en soutien à Mathilde Hignet. « Une décision exceptionnelle », souligne Sébastien Vétil, porte-parole local du syndicat agricole. L'insoumise de 31 ans est d'ailleurs elle-même ouvrière agricole. Fille d'agriculteurs locaux, elle a travaillé dans l'exploitation familiale après le lycée agricole. Un atout dans cette circonscription, souligne son suppléant, l'écologiste Jean-Marie Le Gall : « On a une personne sur le territoire qui nous représente. » Une qualité soulignée lors de l'apéro. Mais pas forcément lors des porte-à-porte, durant lesquels plusieurs personnes sous-entendent qu'elles votent RN.

Un scrutin arbitré en partie par les électeurs macronistes

À leurs yeux, dans le programme du NFP, « il n'y a rien qui va ». « La droite me convient beaucoup mieux que la gauche. Je suis pour une sortie de l'Union européenne. Une bonne partie des fachos sont dans les partis de gauche maintenant », souffle un habitant. Un autre critique « la mentalité des politiques  » assénant : « On va repartir avec du neuf. J'espère. »

Rien à attendre pourtant du RN, qui ne propose rien d'autre que de taper sur les immigrés. Alors quand Mathilde Hignet annonce pendant « l'apéro populaire » que le NFP veut augmenter les salaires, bloquer les prix et taxer les plus fortunés pour financer les services publics, plusieurs prêtent une oreille attentive. Reste que le second tour sera en partie arbitré par l'attitude des macronistes. La candidate Renaissance Anne Patault, elle aussi qualifiée pour le second tour des législatives, avec 24,06 % des voix, s'est d'abord déclarée « en réflexion » quant à son maintien ou non. Elle devait finalement annoncer lundi après-midi son désistement. Le candidat LR, Jérémy Gilbert, qui a obtenu 8,85 % des voix, n'a pas donné de son côté de consigne de vote. « J'ose espérer que chez LR il y a encore des voix républicaines », insiste Mathilde Hignet, qui reste déterminée : « Triangulaire ou non, nous allons continuer avec des porte-à-porte et des rassemblements républicains pour faire barrage à l'extrême droite. »

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 452 mots, p. SPA15

Nouvelle-Aquitaine 16 || Charente 3 sièges 17 || Charente-Maritime 5 sièges 23 || Creuse 1 siège 24 || Dordogne 4 sièges 33 || Gironde 12 sièges 40 || Landes 3 sièges 47 || Lot-et-Garonne 3 sièges 64 || Pyrénées-Atlantiques 6 sièges 79 || Deux-Sèvres 3 sièges 86 || vienne 4 sièges 87 || haute-vienne 3 sièges

19 || Corrèze 2 sièges

Sortants Francis Dubois (LR) ; Frédérique Meunier (LR).

Retour réussi pour François Hollande, qui arrive largement en tête dans la 1re circonscription de la Corrèze, dont il fut le député durant quatre mandats. Pour retourner au Palais-Bourbon, il devra toutefois maintenir la mobilisation de son camp dans le cadre d’une triangulaire avec la candidate FN et le député LR sortant, Francis Dubois, arrivé en 3e position. L’ancien député LRM-MoDem (2017-2022) Christophe Jerretie lui a apporté son soutien. Dans la circonscription de Brive, le RN Valéry Elophe arrive en tête, double son score de 2022 et dépasse d’un point celui de la députée LR sortante, Frédérique Meunier. Cette dernière bénéficiera toutefois, pour le second tour, du désistement sans détour de la candidate du Nouveau Front populaire, Amandine Dewaele, conseillère régionale écologiste, arrivée troisième.

Tulle (1re)

Ballottage

I : 91 732 - V : 68 505 - A : 25,32 % E : 65 699 - B : 1 563 - N : 1 243

François Hollande

, PS-NFP, 24 720 (37,63 %) ;

Maïtey Pouget

, RN, 20 297 (30,89 %) ;

Francis Dubois

, LR, 18 816 (28,64 %) ; Marie-Thérèse Coinaud, LO, 1 303 (1,98 %) ; Gilles Oguinena, Rec., 563 (0,86 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 92 420 - V : 53 915 - A : 41,66 % - E : 52 245 - B. : 1 044 -

Deveaud

, 13 271 (25,40 %) ;

Dubois

, 10 772 (20,62 %) ;

Jerretie

, 10 095 (19,32 %) ;

Pouget

, 7 905 (15,13 %) ;

Taysse

, 5 201 (9,96 %) ;

Rebiere

, 1 661 (3,18 %) ;

Oguinena

, 1 603 (3,07 %) ;

Dhersin

, 995 (1,90 %) ;

Coinaud

, 559 (1,07 %) ;

Amiard

, 183 (0,35 %).

Brive (2e)

I : 93 265 - V : 66 771 - A : 28,41 % E : 64 078 - B : 1 488 - N : 1 205

Valéry Elophe

, RN, 23 250 (36,28 %) ;

Frédérique Meunier

, LR, 22 456 (35,04 %) ;

Amandine Dewaele

, EELV-NFP, 17 063 (26,63 %) ; Sylvie Sicard, LO, 1 309 (2,04 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 93 149 - V : 50 163 - A : 46,15 % - E : 48 380 - B. : 1 116 -

Meunier

, 11 262 (23,28 %) ;

Herzhaft

, 10 239 (21,16 %) ;

Brousse

, 9 947 (20,56 %) ;

Elophe

, 8 490 (17,55 %) ;

Le Billan

, 2 477 (5,12 %) ;

Dos Santos De Oliveira

, 1 603 (3,31 %) ;

Quillot

, 1 063 (2,20 %) ;

Sauviniat

, 681 (1,41 %) ;

Ayrault

, 643 (1,33 %) ;

Bonnie

, 615 (1,27 %) ;

Dumas

, 465 (0,96 %) ;

Cojan

, 462 (0,95 %) ;

Sicard

, 433 (0,89 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 727 mots, p. SPA14

Normandie 14 || calvados 6 sièges 61 || Orne 3 sièges 76 || Seine-Maritime 10 sièges 27 || Eure 5 sièges

50 || Manche 4 sièges

Sortants Philippe Gosselin (LR) ; Bertrand Sorre (LRM-Ensemble) ; Stéphane Travert (LRM-Ensemble) ; Anna Pic (PS-Nupes).

Les quatre députés sortants sont en ballottage face aux candidats du RN qui doublent, au minimum, leurs voix par rapport aux élections législatives de 2022, où le RN était absent au second tour. Dans la 1re circonscription (Saint-Lô), Philippe Gosselin, député sortant LR, arrive premier (38,30 %) devant Franck Simon (RN), à 32,89 %, le candidat de gauche étant éliminé (18,36 %). Dans la 4e (Cherbourg), Anna Pic, députée socialiste sortante (PS-NFP), est en tête (34,22 %), et s’opposera au candidat LR-RN Nicolas Conquer (30 %). Dans la 3e, l’ancien ministre de l’agriculture Stéphane Travert, député sortant Renaissance-Ensemble, est derrière le candidat LR-RN, Pierre Giry ; la candidate communiste Gaëlle Vérove (NFP), arrivée troisième (20,01 %), se désiste au second tour. Dans la 2e, le député sortant, Bertrand Sorre (Renaissance-Ensemble), est en ballottage favorable face au RN.

Saint-Lô (1re)

Ballottage

I : 86 727 - V : 60 035 - A : 30,78 % E : 58 771 - B : 928 - N : 336

Philippe Gosselin

, LR, 22 513 (38,31 %) ;

Franck Simon

, RN, 19 328 (32,89 %) ; Guillaume Hedouin, EELV-NFP, 10 791 (18,36 %) ; Michaël Masson, div. c.-Ensemble, 4 722 (8,03 %) ; Olivia Lewi, LO, 578 (0,98 %) ; Laurent Besagny, Rec., 418 (0,71 %) ; Baptiste Rajaut, écol., 250 (0,43 %) ; Jacques Poisson, div., 171 (0,29 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 87 531 - V : 43 271 - A : 50,56 % - E : 42 515 - B. : 548 -

Gosselin

, 16 786 (39,48 %) ;

Hédouin

, 8 265 (19,44 %) ;

Pien

, 7 421 (17,46 %) ;

Simon

, 7 045 (16,57 %) ;

Jan de Lagillardaie

, 850 (2,00 %) ;

Poisson

, 739 (1,74 %) ;

Louiche

, 540 (1,27 %) ;

Lewi

, 449 (1,06 %) ;

Pasquier

, 420 (0,99 %).

Avranches (2e)

I : 96 780 - V : 68 259 - A : 29,47 % E : 66 540 - B : 1 190 - N : 529

Bertrand Sorre

, Ren.-Ensemble, 26 555 (39,91 %) ;

Marie-Françoise Kurdziel

, RN, 21 185 (31,84 %) ; Patrick Grimbert, LFI-NFP, 11 529 (17,33 %) ; Julie Barenton Guillas, div. d., 5 739 (8,62 %) ; Mai Tran, LO, 811 (1,22 %) ; Hervé Retailleau, Rec., 721 (1,08 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 96 968 - V : 49 689 - A : 48,76 % - E : 48 378 - B. : 932 -

Sorre

, 20 620 (42,62 %) ;

Grimbert

, 8 949 (18,50 %) ;

Kurdziel

, 8 700 (17,98 %) ;

Toullec Dufour

, 3 860 (7,98 %) ;

Féret

, 1 648 (3,41 %) ;

Filuzeau

, 1 466 (3,03 %) ;

Lair

, 1 155 (2,39 %) ;

Gouzien

, 521 (1,08 %) ;

Bazincourt

, 514 (1,06 %) ;

Journel

, 489 (1,01 %) ;

Tran

, 456 (0,94 %).

Valognes (3e)

I : 111 242 - V : 77 863 - A : 30,01 % E : 75 903 - B : 1 454 - N : 506

Pierre Giry

, LR-RN, 25 725 (33,89 %) ;

Stéphane Travert

, Ren.-Ensemble, 25 232 (33,24 %) ;

Gaëlle Verove

, PCF-NFP, 15 190 (20,01 %) ; Stéphanie Maubé, div., 6 951 (9,16 %) ; Yohann Quesnel, div., 945 (1,25 %) ; Christian Guyot, Rec., 842 (1,11 %) ; Mansour Ayouti, LO, 629 (0,83 %) ; Aurélien Verleyen, div., 389 (0,51 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 110 854 - V : 56 564 - A : 48,97 % - E : 55 307 - B. : 959 -

Travert

, 18 678 (33,77 %) ;

Verove

, 13 088 (23,66 %) ;

Masson

, 10 274 (18,58 %) ;

Binet

, 7 992 (14,45 %) ;

Daniel

, 1 677 (3,03 %) ;

Lavalley

, 1 303 (2,36 %) ;

Caillaux

, 877 (1,59 %) ;

Ryst

, 767 (1,39 %) ;

Derrey

, 651 (1,18 %).

Cherbourg (4e)

I : 88 663 - V : 59 740 - A : 32,62 % E : 58 258 - B : 1 082 - N : 400

Anna Pic

, PS-NFP, 19 934 (34,22 %) ;

Nicolas Conquer

, LR-RN, 17 480 (30,00 %) ; Yann Lepetit, Hor.-Ensemble, 10 417 (17,88 %) ; Camille Margueritte, div. c., 8 637 (14,83 %) ; Abdelkader Benramdane, LO, 906 (1,56 %) ; Yann Da Cruz-Legeleux, Rec., 884 (1,52 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 89 408 - V : 42 918 - A : 52,00 % - E : 42 014 - B. : 670 -

Pic

, 13 280 (31,61 %) ;

Krimi

, 12 664 (30,14 %) ;

Fouace

, 7 120 (16,95 %) ;

Margueritte

, 4 720 (11,23 %) ;

Da Cruz-Legeleux

, 1 279 (3,04 %) ;

Calluaud

, 923 (2,20 %) ;

Jean

, 883 (2,10 %) ;

Dauge

, 633 (1,51 %) ;

Benramdane

, 512 (1,22 %).

Le Figaro, no. 24838
Le Figaro, mardi 2 juillet 2024 800 mots, p. 6

Politique

Après la bonne performance de ses troupes, Éric Ciotti veut transformer l'essai dimanche

Galiero, Emmanuel, Conruyt, Claire, Hélin, Lucas

Le pari réussi d'Éric Ciotti est une donnée indéniable de ce premier tour des élections législatives. Dès dimanche soir, le président contesté des Républicains - arrivé en tête dans son fief des Alpes-Maritimes - restait très vigilant face aux rumeurs de désistements envisagées par la gauche et les macronistes pour tenter de le faire battre. Mais, en attendant d'en savoir plus sur l'impact d'accords rivaux éventuels, le député sortant peut déjà se réjouir des performances enregistrées par son « alliance avec le Rassemblement national ». Les chiffres sont éloquents : l'élu de Nice est parvenu à engranger plus de 1 million de voix en investissant une petite soixantaine de candidats seulement, quand Les Républicains historiques ont récolté à peine 2,1 millions de suffrages avec pourtant 400 candidats investis.

Au-delà des conséquences financières positives pour son microparti, « Les amis d'Éric Ciotti » , cette percée de ses troupes révèle l'adhésion d'une partie du peuple de droite à sa stratégie. À l'échelon local, bien sûr, mais aussi à l'échelle nationale, comme en témoigne la performance de Guilhem Carayon, arrivé en tête dans le Tarn, avec 43,5 % des suffrages. «Nous sommes 15points devant le député macroniste. Notre dynamique est forte. La politique du castor(celle des barrages, NDLR), c'est l'ancien monde et ça fonctionne encore moins avec les Insoumis. Nous sommes très confiants!» , confie le président contesté des Jeunes LR au Figaro.

Comme à son habitude, Éric Ciotti a passé sa soirée électorale de dimanche dans sa permanence dans le port de Nice (Alpes-Maritimes). C'est sur sa mezzanine, devant une télé et avec ses plus proches, qu'il a observé les premières tendances. Dans la 1re circonscription, où il est ancré depuis 2007, le député sortant a vite vu se dessiner une avance confortable, mais pas considérable. «La victoire est en vue!», est-il venu clamer vers 21 heures depuis une estrade aménagée sur le quai. Avec 41,01 % des voix en sa faveur (10 points de plus depuis 2022), le choix de son « alliance » est en passe d'être validé dans son bastion, même si ce n'est pas exactement le raz-de-marée espéré. Son siège aurait pu être menacé sans accord avec le RN, mais le résultat confirme qu'il devrait le préserver.

Coup de tonnerre

Derrière, le candidat Insoumis a surpris avec 26,62 %, ce qui a relégué le philippiste Graig Monetti (22,79 %) en troisième position. Quant à Virgil Vanier, candidat LR dissident inconnu jusqu'alors, il a réussi à récolter 5,8 %. L'espace d'un court instant, l'optique d'un duel avec le candidat Horizons - proche de Christian Estrosi - a pu inquiéter, mais, une fois cette menace écartée, Éric Ciotti est revenu s'exprimer tout sourire vers 22 h 30 devant une quarantaine de militants scandant son nom avec des petits drapeaux tricolores, distribués à la hâte. De nouveau, il a alerté sur «la menace trop grave que représente l'extrême gauche». Citant sa propre situation en exemple.

Dans les deux autres circonscriptions niçoises, le choix de « l'union des droites » a aussi permis des surperformances de fidèles à la ligne « ciottiste ». Dans la 5e circonscription maralpine, qui comprend le haut et moyen pays niçois, la sortante Christelle D'Intorni a même réussi à s'épargner un second tour (50,35 %), balayant le candidat « estrosiste » au profil très droitier, Gaël Nofri (14,31 %). L'opération a aussi parfaitement fonctionné dans la vaste 3e circonscription, où la bataille avait fait rage il y a deux ans entre quatre candidats de droite. Bernard Chaix (41,47 %) devance la représentante socialiste (27,24 %), ce qui a contraint le sortant Horizons Philippe Pradal à se retirer lundi matin. Un désaveu cinglant pour ce très proche de Christian Estrosi, qui lui a temporairement cédé le fauteuil de maire entre 2016 et 2017.

Dans les Alpes-Maritimes, épicentre du séisme de la droite ces dernières semaines, certains fiefs LR « canal historique » vont aussi se retrouver menacés. De quoi secrètement réjouir Éric Ciotti, qui tient sa revanche face à d'anciens amis qui veulent désormais sa peau au niveau local et national. Au Cannet, Michèle Tabarot devra par exemple en passer par un duel face à un Rassemblement national, comme d'ailleurs Éric Pauget, le cadet de Jean Leonetti à Antibes. Les deux accusent près de 10 points de retard dans des territoires où ils sont pourtant très bien implantés. Un coup de tonnerre est également tombé à Cannes, chez David Lisnard. Le maire LR et président de Nouvelle Énergie fut certes réélu au premier tour des municipales de 2020, avec 88,08 % des suffrages, mais Alexandra Martin, la députée sortante dont il est suppléant, compte 14 points de retard. Alors même qu'Éric Ciotti n'avait même pas apporté son soutien à la candidate du RN. E.G. ET ET L. H.

Libération
mardi 2 juillet 2024 1175 mots, p. 9

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1 juillet 2024 - Libération (site web)

Le RN se focalise sur Mélenchonet courtise LR

NICOLAS MASSOL

autre

Il lui parle du salaire parental pour les femmes au foyer, du déremboursement de l’interruption volontaire de grossesse ou encore de la suppression de l’aide médicale d’Etat pour les étrangers. Ostensiblement, elle le snobe, trie ses fiches et finit par étaler la Voix du Nord sur la grande table en verre de l’émission Des Paroles et des Actes. Ce soir de février 2012, sur le plateau de France 2, Jean-Luc Mélenchon débat contre Marine Le Pen. Enfin, essaie. Le chef de file du Front de gauche a beau attaquer le programme de l’extrême droite, la nouvelle présidente du Front national refuse de lui répon- dre. «Je ne peux pas débattre avec la voiturebalai de monsieur Hollande. […] Vous n’êtes pas un vrai candidat. […] Vous n’êtes pas du tout au même niveau électoral que moi», lui décoche-t-elle, entre autres amabilités. Annoncée troisième de l’élection, la candidate tente alors de se hisser à la table des mastodontes Hollande et Sarkozy, et voit d’un mauvais oeil cette petite finale face à un Mélenchon qui a d’ores et déjà annoncé voter pour le socialiste au second tour.

Joute. Douze ans plus tard, c’est au tour de l’extrême droite de courir après le tribun de la gauche radicale, pour exiger un débat. «J’appelle le Nouveau Front populaire à sortir de l’ambiguïté : Jean-Luc Mélenchon s’est déclaré candidat au poste de Premier ministre, une majorité de candidats NFP qui sont qualifiés au second tour le sont sous la bannière de LFI, et moi je souhaite débattre projet contre projet avec une alliance qui représente un péril existentiel pour la nation», a provoqué, lundi matin, le président du RN, Jordan Bardella. Désormais, seul l’insoumis compte aux yeux des lepénistes, qui résument toute l’union de la gauche à cette seule figure. Quitte à enjamber la joute prévue avec la patronne des écolos, Marine Tondelier (lire page 7).

La nouvelle donne en dit, certes, long sur le leadership conquis par Mélenchon sur la gauche. Elle révèle aussi la faculté du RN à changer d’adversaire privilégié, en fonction de ses intérêts. Ennemie préférée des macronistes, Marine Le Pen a longtemps défendu le clivage entre «patriotes» et «mondialistes», comme le nouvel axe redessinant le paysage politique hexagonal. Cet affrontement avait l’avantage d’asphyxier la gauche et la droite traditionnelles en installant un duel entre deux contraires, aux sociologies et géographies caricaturalement opposées. Face aux catégories sociales supérieures des grandes métropoles, Le Pen avait même tourné une vidéo, en 2017, pour appeler les électeurs insoumis à «faire barrage à Emmanuel Macron». Sitôt les résultats connus, dimanche soir, le RN a vite troqué son adversaire favori. Exit le «camp présidentiel encore largement désavoué», qui «n’est plus en mesure de l’emporter». «Désormais le choix est clair et deux chemins s’offrent à la France, a martelé Bardella dans son allocution. D’un côté l’alliance du pire, celle du Nouveau Front populaire rassemblée derrière Jean-Luc Mélenchon, qui conduirait le pays au désordre, à l’insurrection et à la ruine de notre économie. De l’autre, l’union nationale que j’ai l’honneur de conduire aux côtés de Marine Le Pen, Eric Ciotti et de nos alliés.» A grand renfort d’exagérations, voire de fausses informations, le NFP est paré de tous les vices, accusé de vouloir «ouvrir grand les vannes de l’immigration et libérer 20 % des détenus». Il signifierait «une régression inédite de l’ordre public, un recul sans précédent de nos libertés, […] des augmentations massives de taxes et d’impôts frappant la France du travail», met en garde l’aspirant Premier ministre dans une Lettre ouverte aux Français publiée lundi matin. En plus de vouloir remettre en cause les deux lois macronistes, soutenues et portées par la droite, contre les squats – et donc de «piétiner le droit à la propriété privée» –, et contre le «séparatisme islamiste», la gauche est accusée d’antisémitisme.

Le jeune homme va même jusqu’à qualifier ses adversaires d’«incendiaires», comme au temps de la Commune de Paris. «J’avoue que je suis assez surpris de voir un président de la République venir au secours d’une extrême gauche violente qui appelle à l’insurrection», a -t-il appuyé lundi soir sur TF1. Quoi de plus naturel, chez un Bardella qui tente depuis deux ans de redessiner un clivage droite-gauche encore mal vu dans sa famille politique. «Le grand affrontement qui vient, c’est ordre contre désordre», confiait l’apprenti-Badinguet (le surnom de Napoléon III) au Parisien en juillet 2022, préfigurant que «le clivage [allait] réémerger sous cette forme», et annonçant la fin du macronisme. La suite ne lui a pas donné tort, même si la reconfiguration a pris du temps. La campagne des européennes l’a vu tenter une nouvelle théorie un peu boiteuse mettant aux prises les partisans de la puissance et ceux du renoncement, en reprenant à son compte le manichéisme macroniste. «Je suis le candidat de la raison face aux extrêmes», prétend alors Bardella qui dit aussi combattre «toute forme d’excès».

Poisson pilote. Marine Le Pen a beau assurer ne pas croire, encore mi-juin dans le Figaro, à «un retour du clivage gauche-droite», elle laisse la première ligne à son poulain qui fait des ravages à droite. La députée du Pas-de-Calais laisse aussi un ancien de l’UMP, Sébastien Chenu, annoncer son intention d’aller braconner chez les LR, en cas de majorité relative du RN dimanche soir. «Il peut y avoir des députés qui, aujourd’hui, sans être dans notre alliance avec Eric Ciotti, pourraient quand même vouloir que l’Assemblée ne soit pas bloquée», s’est avancé le député du Nord, réélu dès le premier tour. Ce proche de Le Pen, fin connaisseur des rouages de l’Assemblée et surtout de ses élus dont il apprend consciencieusement les noms par coeur, joue le poisson pilote de sa patronne, moins madrée que lui, chuchote aux journalistes qu’il déjeune avec des députés de l’ex-majorité, ou que tel membre du groupe LR pourrait incessamment rejoindre ses bancs.

Une stratégie qui n’a pour l’heure pas porté ses fruits puisqu’Eric Ciotti n’a amené dans ses valises qu’une de ses proches, députée elle aussi des Alpes-Maritimes. Même si, sur le terrain, la réalité des relations entre les LR qui n’ont pas suivi le Niçois et l’extrême droite est loin de tout cordon sanitaire. Preuve en est, la réaction de Frédéric Masquelier maire de Saint-Raphaël, commune du Var collée à Fréjus, la ville de David Rachline, qui déclare dans Var Matin que l’extrême gauche serait «le plus grand des dangers». Proche du Cannois David Lisnard, Masquelier n’en cogère pas moins depuis des années son agglomération avec le vice-président du RN. De quoi faciliter les alliances, après le 7 juillet.

Le score du RN au premier tour des législatives Part des surages exprimés en faveur du Rassemblement national par circonscription comparée à la moyenne nationale

Le Monde
élections législatives, mardi 2 juillet 2024 1207 mots, p. 8

Le Rassemblement national aux portes du pouvoir

Le parti d’extrême droite a obtenu des scores record, mais doit encore progresser pour accéder à Matignon

Clément Guillou (à Paris) et Corentin Lesueur

Hénin-Beaumont(Pas-de-Calais) - envoyé spécial - L’extrême droite est aux portes du pouvoir. Le monde politique se déchire sur la position à tenir face à un risque devenu très tangible. L’entourage de Marine Le Pen succombe même à l’euphorie. Alors elle savoure, ce dimanche 30 juin, surjouant le calme des vieilles troupes, sa cigarette électronique au coin des lèvres. Perchée au-dessus de la salle de l’Abbaye, à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), où elle a tenu sa soirée électorale, la triple candidate du Rassemblement national (RN) à l’élection présidentielle s’amuse de l’excitation qui saisit les siens. La députée RN de Gironde Edwige Diaz l’appelle en pleurant. Le député du Nord Sébastien Chenu la prend dans ses bras, extatique : « Dans quoi nous as-tu embarqués, Marine ? » Bruno Bilde, élu du Pas-de-Calais, passe une tête pour annoncer, rempli de joie, la défaite du communiste Fabien Roussel. Et tous trinquent à leur propre réélection dès le premier tour.

Gonflée à chaque scrutin par des résultats record, et précipitée par la dissolution prononcée le 9 juin par Emmanuel Macron, la vague frontiste a déferlé sur l’Assemblée nationale dès le premier tour des législatives anticipées, dimanche 30 juin. Le RN, allié pour l’occasion à Eric Ciotti, président contesté du parti Les Républicains (LR), a cumulé 33,2 % des voix, loin devant le Nouveau Front populaire (NFP) de gauche(28 %)et la majorité présidentielle(20 %) selon les derniers résultats du ministère de l’intérieur. Plus de 10,7 millions de personnes ont glissé un bulletin de l’ancien Front national (FN) et ses alliés. Soit le deuxième plus gros total de l’histoire du parti – derrière les 13,3 millions de voix en faveur de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle 2022.

Des chiffres vertigineux aux conséquences immédiates. Sur les 76 candidats élus dès dimanche, 39 l’ont été sous la bannière de l’extrême droite. La quasi-totalité de cette première vague brune était composée de sortants. Déjà hégémonique dans quatre départements lors de la précédente législature, le RN est en mesure de réaliser des grands chelems dans le Pas-de-Calais, l’Aisne, l’Yonne, l’Aube, l’Ain, le Var, la Meuse, le Lot-et-Garonne et le Vaucluse. Une dynamique historique, mais insuffisante, en l’état, pour que les héritiers du Front national (FN) s’installent à Matignon et dans les ministères : Jordan Bardella, le président du parti, a répété tout au long de la campagne qu’il n’accepterait d’être nommé premier ministre qu’en cas de majorité absolue (soit 289 sièges). Cependant, dès lundi matin, Sébastien Chenu a annoncé sur France 2 que le RN gouvernera s’il obtient une majorité relative, mais qu’il trouve assez de soutiens.

« Vraie alternance »

Passé l’ivresse du premier tour, les deux têtes d’affiche du RN ont rapidement pris la parole pour mobiliser bien au-delà de leurs rangs. « Sans majorité claire, il se trouvera toujours quelques féodalités anciennes, des inerties programmées et de basses manœuvres pour faire échec à la vraie alternance dont le pays a urgemment besoin », a prévenu Marine Le Pen. « Aucun Français, je dis bien aucun Français ne perdra de droits », a-t-elle assuré. Aucun Français… sauf les binationaux, que le RN veut priver de certains emplois dans la fonction publique. « Il n’est pas question de retirer une promesse parce qu’elle fait polémique », a confirmé au Monde, dimanche, Marine Le Pen.

Considérant le macronisme « fini », les dirigeants du RN ont patiemment pilonné le NFP, à gauche. « Une extrême gauche à tendance violente, antisémite et antirépublicaine, dont les éléments les plus activistes de la LFI[La France insoumise] , du NPA [Nouveau Parti anticapitaliste] , des groupuscules violents ou communautaristes imposeront Jean-Luc Mélenchon comme premier ministre », selon Marine Le Pen. « L’alliance du pire,(…) qui conduira le pays au désordre, à l’insurrection et à la ruine de notre économie », selon Jordan Bardella. « Désormais sans limite morale, injurieux à l’égard des institutions et de tous ceux qui pensent différemment d’eux, M. Mélenchon et ses amis font courir à notre nation un péril existentiel », a osé l’eurodéputé, dans une courte intervention mâtinée de préventions apocalyptiques.

Si les deux brefs discours s’adressaient prioritairement aux électeurs de droite, Marine Le Pen a rapidement fait comprendre qu’elle consacrerait une bonne partie de la semaine d’entre-deux-tours à viser les classes populaires qui lui échappent encore. Quand Jordan Bardella l’a appelée, à la tombée des résultats, elle lui a dicté son raisonnement pour les séduire : en envisageant des désistements pour éviter l’accession au pouvoir de l’extrême droite, « la Macronie nous offre sur un plateau une alliance avec la Nupes[Nouvelle Union populaire écologique et sociale, l’alliance de la gauche aux législatives de 2022] », « alliance »qui fera des déçus à convaincre pendant cette semaine.

« Tous ces jeux d’appareil vont être une douche froide pour des électeurs de gauche qui ont fait depuis sept ans de Macron leur épouvantail », développe Marine Le Pen. Pour rallier à sa cause, la fille de Jean-Marie Le Pen compte « parler des retraites, de l’assurance-chômage et du système de protection sociale ». En privilégiant la « vision » à la précision des chiffres et du calendrier. « Le premier tour a souffert d’une hypertechnicité des enjeux, juge-t-elle. On avait l’impression de voir débattre des directeurs adjoints d’administration. »

La députée du Pas-de-Calais s’est montrée bien moins diserte sur la stratégie de son parti avant les 305 triangulaires (et 5 quadrangulaires) annoncées, dont le nombre ajoute à l’incertitude du scrutin. Et sur sa capacité à dégager une majorité claire et absolue. Refusant de « marcher sur le bureau exécutif » du RN qui, lundi, tranchera la stratégie, Marine Le Pen a déjà fait savoir qu’elle privilégie l’analyse des circonscriptions « au cas par cas », n’envisageant de retrait qu’en présence de « cas particulier, pour une personne particulière ». Soit un concurrent de droite compatible avec la ligne du parti et bien mieux placé que le RN pour remporter un siège.

Une semaine avant l’issue des élections, ces législatives anticipées ont confirmé des rapports de force territoriaux apparus lors des précédents scrutins. Ce premier tour a renforcé le remplacement de la droite par l’extrême droite dans plusieurs zonesde l’ouest et du centre de la France, ou en Alsace. La manifestation la plus spectaculaire du poids de l’étiquette RN, dimanche, consiste sans doute dans les scores très élevés obtenus par des candidats parachutés dans des circonscriptions où ils affrontaient des députés bien implantés.

Ainsi des candidats étiquetés LR-RN, désignés par Eric Ciotti, qui améliorent parfois de 20 points les marques de l’extrême droite par rapport à 2022. Les scores de ce premier tour sont d’autant plus impressionnants que le RN n’avait plus, ce dimanche soir, la concurrence du parti Reconquête !. Très affaibli par une crise interne et le départ de Marion Maréchal, passée dans l’orbite du RN dès le lendemain des élections européennes du 9 juin, le mouvement d’Eric Zemmour, présent dans 330 circonscriptions, n’a rassemblé que 0,8 % des suffrages exprimés, selon les dernières estimations du ministère.

Le Monde
élections législatives, mardi 2 juillet 2024 1448 mots, p. 9

A gauche, un score « encourageant » mais insuffisant

Le Nouveau Front populaire a annoncé très tôt qu’il retirait ses candidats arrivés en troisième position là où le RN est en tête

Julie Carriat et Sandrine Cassini

Ce dimanche 30 juin au soir, la place de la République, à Paris, se remplit petit à petit. Brandissant des drapeaux aux couleurs de La France insoumise (LFI), des écologistes ou des socialistes, déployant des banderoles aux slogans antifascistes sur l’immense statue de bronze en forme d’allégorie de la République, des centaines de jeunes sont venus de nouveau se rassembler contre l’extrême droite.

Cette fois, c’est à l’invitation du Nouveau Front populaire (NFP), l’alliance de gauche pour laquelle ils ont voté au premier tour de ces élections législatives anticipées, qu’ils se sont déplacés. L’heure n’est pas aux cris de joie. Plutôt à la colère face au résultat triomphal qui se dessine pour le Rassemblement national (RN). « La jeunesse emmerde le Front national » , scande la foule.

Tous savent que le score de 28 % dont est crédité le NFP, selon les derniers résultats du ministère de l’intérieur, semble insuffisant pour empêcher la victoire du parti lepéniste. « C’est encourageant, mais pas assez », se désole Lucie Frappat, une kinésithérapeute de 26 ans. Joëlle Caron, elle, confie sa « tristesse ». « J’ai le sentiment qu’on rouvre une page de l’histoire », ajoute-t-elle. Le nom du leader de LFI, Jean-Luc Mélenchon, revient dans les conversations. « Ce serait bien qu’il s’écarte pour une figure plus propre, plus neuve. On serait plus tranquille pour la suite », dit Romain (il n’a pas souhaité donner son nom), comédien et professeur de théâtre, pourtant fan du triple candidat à la présidentielle.

« C’est eux ou nous »

Il est 23 heures quand, enfin, les cadres du NFP s’affichent ensemble. « Il faut le dire, Matignon, Macron, c’est fini », clame la secrétaire nationale des Ecologistes, Marine Tondelier. Le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), Olivier Faure, réélu au premier tour en Seine-et-Marne, lance une ode à cette France « métissée », qui accepte « toutes les origines, toutes les couleurs de peau ». Quand il prend la parole, Jean-Luc Mélenchon proclame, sous les applaudissements : « Il n’y a plus dans ce pays d’échappatoire. C’est eux ou nous, il n’y a rien au milieu. »

Las, derrière le volontarisme, la gauche cache son dépit face à un score qui n’est pas aussi élevé qu’il aurait pu être. La très forte participation à ces élections législatives anticipées (environ 20 points de plus qu’en 2022, avec plus de 66,7 % de votants), du jamais-vu depuis 1997, ne semble pas avoir réellement profité au NFP. L’alliance dépasse de quelques points le score obtenu il y a deux ans par la Nouvelle Union populaire écologique et sociale, quand, selon le décompte effectué par Le Monde à partir des données du ministère de l’intérieur, elle avait rassemblé au premier tour 26,2 % des voix, devant la coalition présidentielle (25,8 %).

Comme l’observe le socialiste Sébastien Vincini, ce premier tour consacre les zones de forces de la gauche, les villes notamment. Ces dernières permettent à vingt députés sortants de LFI et à cinq socialistes d’être élus dès le premier tour. Paris est emblématique de cette tendance. Emmanuel Grégoire, premier adjoint d’Anne Hidalgo, a éliminé le macroniste Clément Beaune ; Pouria Amirshahi a pris facilement la place de l’ex-secrétaire national des Ecologistes, Julien Bayou, qui n’avait pas été réinvesti par les écologistes dans la 5e circonscription (3e et 10e arrondissements), tandis que des fidèles de Jean-Luc Mélenchon, comme Sophia Chikirou, Sarah Legrain ou Danièle Obono, et l’écoféministe Sandrine Rousseau se passeront aussi d’un second tour.

Pour espérer progresser encore dimanche 7 juillet, la gauche est suspendue à un barrage républicain qui n’existe plus que dans ses rangs, ou presque. Si souvent divisée, elle a su être claire dimanche soir. Tout commence dans l’après-midi, quand les chefs de parti de l’alliance se réunissent en visioconférence, dès réception des premières tendances, décevantes. Très vite, ils s’accordent sur un mot d’ordre : désistement dans toutes les circonscriptions où le candidat de gauche arrive troisième, pour faire échec à une victoire du RN. Olivier Faure l’affirme en plateau sur TF1.

Jean-Luc Mélenchon, flanqué du coordinateur national de LFI, Manuel Bompard (réélu à Marseille), et de la députée européenne Rima Hassan, keffieh autour du cou, prend la parole quelques minutes après 20 heures, et le martèle depuis La Faïencerie, la salle du 10e arrondissement qui sert de QG de campagne parisien à son mouvement : « Nulle part nous ne permettrons au RN de l’emporter, et c’est pourquoi, dans l’hypothèse où il serait arrivé en tête, tandis que nous ne serions qu’en troisième position, nous retirerons notre candidature », déclare-t-il. La numéro un des Verts, Marine Tondelier, abonde plus tard depuis le siège du parti : « Une nouvelle élection commence ce soir. La surprise des jours suivant la dissolution a été l’avènement du NFP, la surprise des vingt-quatre prochaines heures doit être la construction d’un nouveau front républicain. »

La gauche a livré ses consignes. Elle scrute désormais la coalition présidentielle et la droite non alliée avec le RN, en attente d’une illusoire réciprocité. Celle-ci tarde à venir. Sur TF1, Olivier Faure interpelle François-Xavier Bellamy (Les Républicains, LR) qui refuse le renvoi d’ascenseur, en mettant en garde contre « le danger de l’extrême gauche ». « Comptez-vous intégrer demain un gouvernement du RN ? », interpelle le socialiste. La question restera sans réponse. Ce n’est pas beaucoup mieux du côté de la majorité sortante, qui continue à trier entre les candidats et à refuser de se désister pour certains candidats LFI.

Reculs dans les zones rurales

Au total, la gauche pourrait arriver troisième dans davantage de triangulaires que la coalition présidentielle. En passe de multiplier les désistements, elle aborde le second tour en deuxième position mais avec le vent de face. Le NFP misait sur une défaite totale de la majorité présidentielle. C’est en tout cas la musique que LFI a fait entendre toute la soirée, tentant d’installer un duel à venir entre la gauche et l’extrême droite. « Le pays devra choisir, ou bien le RN ou bien le NFP. Le NFP sera en duel dans la plupart des cas », voulait croire M. Mélenchon, lors de sa première prise de parole de la soirée, aux alentours de 20 h 15.

A l’arrivée, une autre perspective se dessine. Faute de consigne claire, la majorité, même affaiblie, reste gênante pour la gauche. L’ancien premier ministre et maire du Havre, Edouard Philippe, a maintenu le « ni-ni », estimant qu’ « aucune voix » ne devait « se porter sur les candidats du Rassemblement national, ni sur ceux de la France insoumise ». Le mot d’ordre présidentiel, appelant à un « rassemblement clairement démocrate et républicain », n’encourage pas les candidats macronistes à se retirer automatiquement. C’est vrai face à LFI, mais également pour d’éventuels candidats socialistes.

« Je vois beaucoup de candidats du MoDem ou d’Ensemble qui ne se désistent pas, alors que nous sommes en train de retirer tout le monde », peste l’ex-député socialiste des Bouches-du-Rhône Patrick Mennucci, qui cite la 5e circonscription des Pyrénées-Atlantiques, où la députée sortante, Florence Lasserre, est arrivée en troisième position, derrière la socialiste Colette Capdevielle et le RN. « Pour l’instant, elle dit qu’elle reste », regrette-t-il.

Même attitude du côté de la droite dans la 1re circonscription de Corrèze, où François Hollande est arrivé en tête, avec 37,6 % des voix. En troisième position derrière le RN, le sortant LR, Francis Dubois, justifie son maintien, fustigeant l’absence de réserves de voix de l’ancien président de la République.

L’autre leçon de ce scrutin, qui devrait susciter beaucoup d’exégèses à gauche, concerne les zones rurales, où l’extrême droite progresse. Le combat s’y durcit et les reculs sont nombreux. Emblématique, la défaite dès le premier tour du chef de file des communistes, Fabien Roussel, dans le Nord, face au candidat d’extrême droite, illustre cette perte de terrain face à la dynamique RN.

A 130 kilomètres de là, dans la Somme, François Ruffin, qui avait obtenu 40,1 % des voix au premier tour il y a deux ans, devant la candidate RN Nathalie Ribeiro-Billet, à 22,7 %, recule lui aussi. Le voilà désormais deuxième, à 33,9 % des voix, dans une triangulaire où il aura pour seul atout le retrait de la candidate macroniste. Face à la vague du RN, tant de sièges et de figures à gauche ne tiennent plus qu’à un fil… et à un front républicain devenu si fragile.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 988 mots, p. SPA6

Centre-Val de Loire 18 || Cher 3 sièges 28 || Eure-et-Loir 4 sièges 41 || Loir-et-Cher 3 sièges 36 || Indre 2 sièges 37 || Indre-et-Loire 5 sièges

45 || Loiret 6 sièges

Sortants Stéphanie Rist (LRM-Ensemble) ; CarolineJanvier (LRM-Ensemble) ; Mathilde Paris (RN) ; Thomas Ménagé (RN) ; Anthony Brosse (LRM-Ensemble) ; Richard Ramos (MoDem-Ensemble).

Le RN arrive en tête dans cinq des six circonscriptions. Les candidats de la majorité présidentielle sont en difficulté partout, excepté dans la 1re (Orléans), où Stéphanie Rist, la députée sortante Renaissance-Ensemble, arrive première de quelques voix. Dans la 2e, la députée sortante Renaissance-Ensemble, Caroline Janvier, se retire au profit d’Emmanuel Duplessy (Génération.s-NFP), conseiller municipal à Orléans. Dans la rurale 3e circonscription, où la sortante RN Mathilde Paris maintient une avance confortable, la divers droite Constance de Pélichy, maire de la Ferté-Saint-Aubin, tentera d’attirer les voix du candidat LFI-NFP, qui se désiste. Dans la 6e, une triangulaire départagera le RN, le député sortant MoDem-Ensemble et le PS-NFP.

Orléans - Sud (1re)

Ballottage

I : 78 309 - V : 54 164 - A : 30,83 % E : 53 079 - B : 802 - N : 283

Stéphanie Rist

, Ren.-Ensemble, 16 775 (31,60 %) ;

Ghislaine Kounowski

, PS-NFP, 16 706 (31,47 %) ;

Tiffanie Rabault

, RN, 14 880 (28,03 %) ; Guillaume Chassang, div. c., 3 620 (6,82 %) ; Nicole Maurice, Rec., 659 (1,24 %) ; Claude Trepka, LO, 439 (0,83 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 77 605 - V : 39 079 - A : 49,64 % - E : 38 330 - B. : 554 -

Rist

, 13 988 (36,49 %) ;

Kounowski

, 10 989 (28,67 %) ;

Helie

, 5 842 (15,24 %) ;

Cousin

, 4 621 (12,06 %) ;

Lequen

, 1 689 (4,41 %) ;

Khider

, 496 (1,29 %) ;

Trepka

, 470 (1,23 %) ;

Khuwaylid

, 235 (0,61 %).

Orléans - Ouest (2e)

I : 88 621 - V : 58 836 - A : 33,61 % E : 57 602 - B : 832 - N : 402

Elodie Babin

, RN, 18 957 (32,91 %) ;

Emmanuel Duplessy

, Gen.-NFP, 16 148 (28,03 %) ;

Caroline Janvier

, Ren.-Ensemble, 13 263 (23,03 %) ; Cyril Colas, LR, 4 527 (7,86 %) ; Yann Chaillou, div. g., 1 951 (3,39 %) ; Bruno Carrani, div., 1 474 (2,56 %) ; Marie-Odile Duvillard, Rec., 716 (1,24 %) ; Farida Megdoud, LO, 388 (0,67 %) ; Ahmed Aachboun, div., 178 (0,31 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 87 297 - V : 41 997 - A : 51,89 % - E : 41 159 - B. : 585 -

Janvier

, 11 978 (29,10 %) ;

Duplessy

, 10 338 (25,12 %) ;

Babin

, 7 911 (19,22 %) ;

Houssard

, 4 811 (11,69 %) ;

Mallet

, 2 043 (4,96 %) ;

Chaillou

, 1 720 (4,18 %) ;

Bertran

, 868 (2,11 %) ;

Boyer

, 737 (1,79 %) ;

Megdoud

, 496 (1,21 %) ;

Achboune

, 257 (0,62 %).

Briare (3e)

I : 70 445 - V : 48 330 - A : 31,39 % E : 46 943 - B : 1 005 - N : 382

Mathilde Paris

, RN, 21 373 (45,53 %) ;

Constance De Pélichy

, div. d., 15 041 (32,04 %) ;

Clément Verde

, LFI-NFP, 9 089 (19,36 %) ; Thomas Maurice, Rec., 792 (1,69 %) ; Michel Naulin, LO, 648 (1,38 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 70 874 - V : 36 257 - A : 48,84 % - E : 35 465 - B. : 570 -

Paris

, 10 931 (30,82 %) ;

Barbier

, 7 420 (20,92 %) ;

Merlot

, 6 814 (19,21 %) ;

de Ganay

, 4 502 (12,69 %) ;

Riglet

, 3 289 (9,27 %) ;

Lamarque

, 1 235 (3,48 %) ;

Gourret-Guénin

, 582 (1,64 %) ;

Naulin

, 465 (1,31 %) ;

Cessac

, 227 (0,64 %).

Montargis (4e)

I : 74 106 - V : 48 045 - A : 35,17 % E : 46 785 - B : 951 - N : 309

Thomas Ménagé

, RN, 23 231 (49,65 %) ;

Bruno Nottin

, PCF-NFP, 9 889 (21,14 %) ; Mélusine Harlé, Ren.-Ensemble, 7 029 (15,02 %) ; Ariel Lévy, LR, 5 537 (11,83 %) ; Dominique Clergue, LO, 551 (1,18 %) ; Georges Loubert, Rec., 535 (1,14 %) ; Françoise Roche, div., 13 (0,03 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 74 814 - V : 35 753 - A : 52,21 % - E : 34 934 - B. : 591 -

Ménagé

, 10 986 (31,45 %) ;

Nottin

, 6 789 (19,43 %) ;

Blanquer

, 6 600 (18,89 %) ;

Lévy

, 5 008 (14,34 %) ;

Moreau

, 1 707 (4,89 %) ;

Rohaut

, 1 178 (3,37 %) ;

Cuignache

, 1 166 (3,34 %) ;

d'isoard de Chenerilles

, 652 (1,87 %) ;

Lechevalier

, 427 (1,22 %) ;

Clergue

, 421 (1,21 %).

Fleury-les-Aubrais (5e)

I : 73 581 - V : 49 335 - A : 32,95 % E : 48 177 - B : 792 - N : 366

Jean-Lin Lacapelle

, RN, 20 893 (43,37 %) ;

Anthony Brosse

, Ren.-Ensemble, 10 604 (22,01 %) ;

Anne-Laure Boutet

, LFI-NFP, 9 524 (19,77 %) ; Benjamin Quelin, LR, 4 817 (10,00 %) ; Christine Biardeau, div., 1 259 (2,61 %) ; Martine Robert, Rec., 651 (1,35 %) ; Céline Sottejeau, LO, 429 (0,89 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 73 664 - V : 35 744 - A : 51,48 % - E : 34 947 - B. : 585 -

Manent

, 9 741 (27,87 %) ;

Brosse

, 7 597 (21,74 %) ;

Chabirand

, 6 594 (18,87 %) ;

Buizard

, 6 520 (18,66 %) ;

Barjonet

, 1 745 (4,99 %) ;

de Nas de Tourris

, 1 330 (3,81 %) ;

Molliere

, 654 (1,87 %) ;

Sottejeau

, 436 (1,25 %) ;

Thebaut

, 330 (0,94 %).

Orléans Est (6e)

I : 76 084 - V : 52 297 - A : 31,26 % E : 51 090 - B : 869 - N : 338

Anthony Zeller

, RN, 16 253 (31,81 %) ;

Richard Ramos

, MoDem-Ensemble, 15 635 (30,60 %) ;

Christophe Lavialle

, PS-NFP, 15 176 (29,70 %) ; Jean-Luc Poisson, LR, 2 239 (4,38 %) ; Isabelle Lamarque, Rec., 664 (1,30 %) ; Annie Berthault-Korzhyk, div., 595 (1,16 %) ; David Choquel, LO, 528 (1,03 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 75 166 - V : 37 425 - A : 50,21 % - E : 36 595 - B. : 597 -

Ramos

, 11 851 (32,38 %) ;

Hicter

, 9 339 (25,52 %) ;

Boubekeur

, 7 152 (19,54 %) ;

de Filippi

, 3 542 (9,68 %) ;

Khelil

, 1 283 (3,51 %) ;

Baumgartner

, 1 260 (3,44 %) ;

Legros

, 579 (1,58 %) ;

Bibet

, 570 (1,56 %) ;

Choquel

, 349 (0,95 %) ;

Delaguette

, 299 (0,82 %) ;

Toulougoussou

, 293 (0,80 %) ;

Silvestre

, 78 (0,21 %).

Le Figaro, no. 24838
Le Figaro, mardi 2 juillet 2024 799 mots, p. 5

Politique

À Marseille, Macron rayé de la carte de sa « ville de coeur »

Ceilles, Mathilde

L

es Marseillais sont ingrats.» Sandra Blanchard est amère. La directrice de campagne de Sabrina Agresti-Roubache a encore la gueule de bois, au lendemain de la défaite de sa championne aux législatives. Candidate à sa réélection dans la 1re circonscription des Bouches-du-Rhône, Sabrina Agresti-Roubache comptait sur son ancrage local et sa casquette de secrétaire d'État à la Ville, chargée du plan Marseille en grand, pour se faire réélire. En vain. «Sabrina Agresti-Roubache a passé ses week-ends aux pieds des immeubles de la cité d'Air Bel, à écouter les gens et essayer de trouver des solutions,s'agace Sandra Blanchard . Et elle est au même niveau que le RN.»

Dans une nuit crépusculaire, dimanche, la désormais ex-élue des quartiers nord a fini en troisième position (23,61 %), loin derrière le RN (45,54 %) mais sur les talons du Nouveau Front populaire (26,90 %). Si elle n'a pas tardé à se désister, tout comme son homologue Lionel Royer-Perreaut, leur collègue Claire Pitollat, troisième députée macroniste sortante de Marseille, a d'abord rechigné avant de finalement se retirer lundi après-midi.

En s'effaçant ainsi du second tour, les intéressés actent la disparition totale d'Emmanuel Macron dans sa « ville de coeur ». Un échec pour le président de la République, qui voulait pourtant faire de la deuxième ville de France son laboratoire et son fief, au point d'y avoir effectué une quinzaine de déplacements publics en sept ans. Une relation « amoureuse » , ainsi qu'il en parle, qui l'a un temps poussé à envisager de s'y présenter pour les prochaines municipales de 2026. Et qui l'a conduit à y placer plusieurs proches à des postes stratégiques, comme Christophe Castaner, envoyé diriger le Grand Port maritime, ou Pierre-Olivier Costa, nommé à la tête du Mucem.

Terre d'espoir d'un macronisme conquérant hier, la Cité phocéenne en est subitement devenue le tombeau lors des législatives. Car après avoir décroché quatre députés sur sept circonscriptions en 2017, puis trois en 2022, le camp Macron sera le grand absent du second tour du scrutin, le 7 juillet prochain. «À la place d'Emmanuel Macron, je rendrais mon écharpe de l'OM pour devenir supporteur du PSG», souffle le responsable marseillais du parti philippiste Horizons, Bruno Gilles. «Sur le terrain, dès qu'on parlait de lui à Marseille, on était très mal accueilli,témoigne Djihane Dib, référente des Jeunes avec Macron dans les Bouches-du-Rhône. On l'insultait ou on nous disait qu'on ne voulait plus de ce menteur.» «Nos candidats ont pâti de cette volonté de rejet du président de la République», abonde le délégué départemental Renaissance Bertrand Mas-Fraissinet.

Manque de relais

Ce, en dépit de la colossale enveloppe de 5 milliards d'euros débloquée par l'État dans le cadre du plan Marseille en grand déclenché en 2021 par le président de la République. «Le tsunami RN est plus fort que toutes les promesses, que tous les moyens engagés, que toutes les implantations», soupire-t-on dans l'entourage de Renaud Muselier, président macroniste de la région Sud Provence-Alpes-Côte d'Azur. «Effectivement, le président a donné des preuves d'amour à Marseille, mais ça ne fait pas tout», tance la candidate EELV Christine Juste, qui a pris le meilleur sur Lionel Royer-Perreaut dans sa circonscription.

Il faut dire que, localement, le parti macroniste souffre aussi d'un cruel manque de relais, avec très peu d'élus au sein du conseil municipal ou métropolitain. Souvent qualifiée de « ministre de Marseille » , seule Sabrina Agresti-Roubache faisait figure de tête de proue en matière d'incarnation. «On n'a pas vraiment de bons vendeurs sur le terrain pour vendre ce que fait le gouvernement,regrette Bruno Gilles . On ne peut pas dire par exemple que la députée sortante Claire Pitollat a brillé par sa présence sur le terrain... Et Sabrina ne pouvait pas être la VRP du plan Marseille en grand, comme elle était dedans.»

N'y aurait-il pas en fait surtout une sorte d'amour à sens unique entre Emmanuel Macron et Marseille ? «Macron aime un Marseille fantasmé, une ville monde, le Marseille des bobos tel qu'il l'a vue en vacances ou dans ses voyages en saut de puce», accuse le député RN Franck Allisio, réélu dès le premier tour. «La sociologie de Marseille n'est pas macroniste, confirme Bruno Gilles. Je ne veux pas être méchant, mais Marseille n'a jamais été passionnée par Macron. Il s'est amouraché d'une ville qui ne correspond pas à ce qu'il représente.»Alors qu'un quart des électeurs vit sous le seuil de pauvreté, les propositions lepénistes et, surtout, mélenchonistes, ont tendance à faire mouche sur la Canebière. En cela, les européennes de 2024 ont d'ailleurs confirmé la tendance déjà observée dès le premier tour de la présidentielle de 2017. Quant aux législatives, elles ne disent pas autre chose : les Insoumis Manuel Bompard et Sébastien Delogu sont les seuls candidats marseillais élus dès le premier tour. M.C.

Le Monde
élections législatives, mardi 2 juillet 2024 554 mots, p. 10
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1 juillet 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Les dissidents de LFI se qualifient pour le second tour

Alexis Corbière et Danielle Simonnet sont en tête, Raquel Garrido troisième. A Marseille, Hendrik Davi est deuxième, derrière le Rassemblement national

Julie Carriat

Exclus des investitures officielles par leur propre parti, les quatre députés sortants dissidents de La France insoumise (LFI) qui se présentaient aux élections législatives, lors du premier tour, dimanche 30 juin, se sont tous qualifiés pour le second, le 7 juillet. Dans ces ballottages, diversement favorables, on peut discerner la preuve qu’à gauche, l’aval des partis et même de Jean-Luc Mélenchon ne faisait pas tout dans cette élection. Et l’ancrage des sortants ne comptait pas pour rien.

Malgré les vidéos du fondateur de LFI appelant à ne surtout pas choisir un « faux bulletin du NFP[Nouveau Front populaire] » , le sortant Alexis Corbière, à Montreuil et à Bagnolet (7e circonscription de Seine-Saint-Denis), arrive ainsi premier, avec 40,2 % des voix, devant Sabrina Ali Benali (36,4 %), investie par LFI, et face à laquelle il se retrouve donc en ballottage.

« Le sens des responsabilités »

Raquel Garrido, dans la 5e circonscription de Seine-Saint-Denis, se retrouve dans une posture moins favorable. Elle arrive troisième, avec 23,7 % des voix, derrière le candidat investi par LFI, Aly Diouara (33,1 %), et celle de l’Union des démocrates et indépendants (UDI), Aude Lagarde (24,6 %). La campagne du second tour de Mme Garrido s’annonce ardue et dépendra des éventuels reports de vote des électeurs du Rassemblement national (RN), dont le candidat a été éliminé après avoir obtenu 17,4 % des voix. Elle n’excluait pas de se désister lundi matin, sur TF1 : « Je demande vraiment à ce que tout le monde ait le sens des responsabilités. Je suis prête à me désister. »

A Paris, dans la 15e circonscription, la députée sortante, Danielle Simonnet, une autre dissidente « insoumise », crie victoire, avec 41,9 % des voix, devant la candidate officielle de LFI, Céline Verzeletti, qui compte 22,9 % des suffrages exprimés. Malgré l’écart important entre les deux, la semaine qui vient augure de la poursuite de cette bataille fratricide dans le 20e arrondissement de la capitale. Mme Verzeletti, engagée à la CGT, promet d’aller au « second tour pour un NFP sans ambiguïté, sans tromperie ! »« Honte à vous ! Je suis en tête, avec 42 %, et 20 points (…) nous séparent. Vous êtes irresponsable face aux enjeux historiques », a répliqué Danielle Simonnet sur X.

A Marseille, les choses se corsent, car le risque du RN est une réalité, contrairement au paysage électoral parisien. Dans la 5e circonscription des Bouches-du-Rhône, son candidat Franck Liquori arrive en tête, avec 25,8 % des voix, suivi du député sortant LFI mais non investi, Hendrik Davi (24,4 %). Ce dernier est talonné par le candidat investi par LFI, Allan Popelard (23,3 %).

L’écart entre les deux « insoumis » est faible. Mais c’est pour le moment M. Davi, proche de Clémentine Autain, députée réélue dans la 11e circonscription de Seine-Saint-Denis, qui peut revendiquer une deuxième place et justifier un maintien. A moins que la direction de LFI ne préfère risquer une triangulaire face à l’extrême droite. La semaine qui s’ouvre dira si le mouvement de Jean-Luc Mélenchon continue de consacrer son énergie contre des sortants de son propre camp ou si la poussée du RN l’amène à revoir sa stratégie.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1937 mots, p. SPA15

Nouvelle-Aquitaine 16 || Charente 3 sièges 17 || Charente-Maritime 5 sièges 19 || Corrèze 2 sièges 23 || Creuse 1 siège 24 || Dordogne 4 sièges 40 || Landes 3 sièges 47 || Lot-et-Garonne 3 sièges 64 || Pyrénées-Atlantiques 6 sièges 79 || Deux-Sèvres 3 sièges 86 || vienne 4 sièges 87 || haute-vienne 3 sièges

33 || Gironde 12 sièges

Sortants Alexandra Martin (LRM-Ensemble) ; Nicolas Thierry (EELV-Nupes) ; Loïc Prud'homme (LFI-Nupes) ; Alain David (PS-Nupes) ; Grégoire de Fournas (RN) ; Eric Poulliat (LRM-Ensemble) ; Bérangère Couillard (LRM-Ensemble) ; Sophie Panonacle (LRM-Ensemble) ; Sophie Mette (MoDem-Ensemble) ; Florent Boudié (LRM-Ensemble) ; Edwige Diaz (RN) ; Pascal Lavergne (LRM-Ensemble).

Le résultat du premier tour de ces législatives en Gironde aurait pu conduire à des triangulaires dans neuf des douze circonscriptions, mais la majorité des candidats Ensemble ou du Nouveau Front populaire (NFP) arrivés en troisième position ont annoncé céder leur place au second tour. Le RN arrive en tête dans six circonscriptions. Edwige Diaz, la députée sortante du RN est le seul candidat à remporter l’élection dès le premier tour dans le département. A Bordeaux, l’ancien ministre Thomas Cazenave (Renaissance-Ensemble), député sortant de la 1re circonscription, arrive en tête, et affrontera Céline Papin (EELV-NFP) au second tour, ainsi que le RN, avec la percée de Bruno Paluteau. L’écologiste et député sortant de la 2e circonscription, Nicolas Thierry (NFP), arrive largement en tête (49,45 %) face à une candidate de la coalition présidentielle, Véronique Juramy (29,08 %).

Bordeaux I, II, VIII (1re)

Ballottage

I : 105 863 - V : 75 943 - A : 28,26 % E : 74 553 - B : 1 002 - N : 388

Thomas Cazenave

, Ren.-Ensemble, 28 564 (38,31 %) ;

Céline Papin

, EELV-NFP, 25 517 (34,23 %) ;

Bruno Paluteau

, RN, 15 654 (21,00 %) ; Béatrice Pomarel, div. c., 3 143 (4,22 %) ; Virginie Tournay, Rec., 1 164 (1,56 %) ; Fanny Quandalle, LO, 511 (0,69 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 104 109 - V : 52 060 - A : 49,99 % - E : 51 281 - B. : 576 -

Cazenave

, 19 604 (38,23 %) ;

Cestari

, 14 006 (27,31 %) ;

Paluteau

, 4 929 (9,61 %) ;

Njikam

, 4 116 (8,03 %) ;

Grattepanche

, 2 866 (5,59 %) ;

Thomas

, 1 794 (3,50 %) ;

Loustaunau

, 1 226 (2,39 %) ;

Blanchard

, 853 (1,66 %) ;

Dufaure

, 483 (0,94 %) ;

Saboulard

, 462 (0,90 %) ;

Roche

, 398 (0,78 %) ;

Quandalle

, 250 (0,49 %) ;

Larroquet

, 165 (0,32 %) ;

Chartier Grimaud

, 118 (0,23 %) ;

Visage

, 11 (0,02 %).

Bordeaux III, IV, V, VII (2e)

I : 74 146 - V : 54 412 - A : 26,62 % E : 53 686 - B : 529 - N : 197

Nicolas Thierry

, EELV-NFP, 26 547 (49,45 %) ;

Véronique Juramy

, Ren.-Ensemble, 15 610 (29,08 %) ; Flavie Fournier, RN, 7 510 (13,99 %) ; Christine Errera, LR, 3 692 (6,88 %) ; Guy Dupont, LO, 307 (0,57 %) ; Yanis Iva, ext. d., 20 (0,04 %) ; David Pijoan, NPA, (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 72 287 - V : 38 301 - A : 47,02 % - E : 37 794 - B. : 393 -

Thierry

, 17 054 (45,12 %) ;

Fabre

, 12 407 (32,83 %) ;

Cuny

, 2 799 (7,41 %) ;

Le Camus

, 1 970 (5,21 %) ;

Tournay

, 1 879 (4,97 %) ;

Lambert

, 630 (1,67 %) ;

Dupont

, 331 (0,88 %) ;

Magne

, 319 (0,84 %) ;

Laurent

, 296 (0,78 %) ;

Belmondo

, 108 (0,29 %) ;

Millac

, 1 (0,00 %).

Bordeaux VI, Talence (3e)

I : 91 635 - V : 63 178 - A : 31,05 % E : 61 539 - B : 1 176 - N : 463

Loïc Prud'Homme

, LFI-NFP, 30 664 (49,83 %) ;

Ariane Ary

, MoDem-Ensemble, 17 080 (27,75 %) ;

Maryvonne Basteres

, RN, 12 037 (19,56 %) ; Cyrille Doumenge, Rec., 679 (1,10 %) ; Jacques Guldner, LO, 572 (0,93 %) ; Flora Savino, div., 305 (0,50 %) ; Nathan Minvielle-Larrousse, div., 196 (0,32 %) ; Johan Giraud-Girard, div., 4 (0,01 %) ; Yacine Touzani, div., 2 (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 89 487 - V : 44 805 - A : 49,93 % - E : 43 947 - B. : 638 -

Prud'homme

, 19 730 (44,89 %) ;

Robert

, 12 947 (29,46 %) ;

Basteres

, 4 748 (10,80 %) ;

Boutot

, 2 273 (5,17 %) ;

Dayan

, 1 335 (3,04 %) ;

Doumenge

, 1 248 (2,84 %) ;

Vay

, 758 (1,72 %) ;

Marhadour

, 314 (0,71 %) ;

Daurel

, 260 (0,59 %) ;

Marc

, 215 (0,49 %) ;

Savino

, 113 (0,26 %) ;

Matho

, 6 (0,01 %).

Cenon (4e)

I : 99 767 - V : 65 573 - A : 34,27 % E : 63 960 - B : 1 081 - N : 532

Alain David

, PS-NFP, 27 092 (42,36 %) ;

Julie Rechagneux

, RN, 20 702 (32,37 %) ; Fabrice Moretti, MoDem-Ensemble, 11 045 (17,27 %) ; Jérôme Lambert, LR, 4 387 (6,86 %) ; Anne-Isabelle Brivary, LO, 734 (1,15 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 98 440 - V : 44 315 - A : 54,98 % - E : 43 468 - B. : 619 -

David

, 17 628 (40,55 %) ;

Karaca

, 10 431 (24,00 %) ;

Rechagneux

, 9 191 (21,14 %) ;

Garnier

, 1 679 (3,86 %) ;

Fillang

, 1 561 (3,59 %) ;

Gaillard

, 842 (1,94 %) ;

Destandau

, 733 (1,69 %) ;

Bernaud

, 543 (1,25 %) ;

Brivary

, 429 (0,99 %) ;

Casanova

, 335 (0,77 %) ;

Mathieu

, 96 (0,22 %).

Blanquefort (5e)

I : 123 063 - V : 86 041 - A : 30,08 % E : 83 781 - B : 1 641 - N : 619

Grégoire De Fournas

, RN, 35 457 (42,32 %) ;

Pascale Got

, PS-NFP, 26 631 (31,79 %) ;

Stéphane Sence

, Hor.-Ensemble, 15 576 (18,59 %) ; Benoït Simian, div., 3 041 (3,63 %) ; Laurent Toussaint, LR, 2 218 (2,65 %) ; Thierry Fagegaltier, LO, 858 (1,02 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 120 985 - V : 59 956 - A : 50,44 % - E : 58 397 - B. : 1 110 -

de Fournas

, 16 672 (28,55 %) ;

Maneiro

, 15 134 (25,92 %) ;

Nouette Gaulain

, 14 876 (25,47 %) ;

Chaine-Ribeiro

, 2 485 (4,26 %) ;

Sence

, 2 472 (4,23 %) ;

Maury

, 2 257 (3,86 %) ;

Simian

, 2 150 (3,68 %) ;

Bastien

, 946 (1,62 %) ;

Fagegaltier

, 756 (1,29 %) ;

Ghibaudo

, 648 (1,11 %) ;

Opifex

, 1 (0,00 %).

Mérignac (6e)

I : 109 009 - V : 80 126 - A : 26,50 % E : 78 210 - B : 1 398 - N : 518

Marie Recalde

, PS-NFP, 27 564 (35,24 %) ;

Eric Poulliat

, Ren.-Ensemble, 25 636 (32,78 %) ;

Jimmy Bourlieux

, RN, 21 174 (27,07 %) ; Joanthan Florit, div. d., 1 387 (1,77 %) ; Nicole Destouesse, Rec., 929 (1,19 %) ; Franck Bonhomme, Rés., 847 (1,08 %) ; Guillaume Perchet, LO, 673 (0,86 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 108 026 - V : 56 411 - A : 47,78 % - E : 55 298 - B. : 854 -

Poulliat

, 19 258 (34,83 %) ;

Fergeau-Renaux

, 18 765 (33,93 %) ;

Bourlieux

, 8 222 (14,87 %) ;

Dovichi

, 2 815 (5,09 %) ;

Paris

, 2 174 (3,93 %) ;

Plouvier

, 981 (1,77 %) ;

Mvondo

, 845 (1,53 %) ;

Bonhomme

, 639 (1,16 %) ;

Alves

, 574 (1,04 %) ;

Perchet

, 467 (0,84 %) ;

Morisset

, 340 (0,61 %) ;

Florit

, 179 (0,32 %) ;

de Pina

, 37 (0,07 %) ;

Canovas

, 2 (0,00 %).

Pessac (7e)

I : 80 692 - V : 58 129 - A : 27,96 % E : 56 921 - B : 832 - N : 376

Sébastien Saint-Pasteur

, PS-NFP, 21 913 (38,50 %) ;

Bérangère Couillard

, Ren.-Ensemble, 18 854 (33,12 %) ;

Clémence Naveys--Dumas

, RN, 12 766 (22,43 %) ; Ousmane Thiam, EAC, 1 597 (2,81 %) ; Christelle Cotton, div., 760 (1,34 %) ; Dominique De Witte, Rec., 589 (1,03 %) ; Monique Oratto, LO, 442 (0,78 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 79 767 - V : 42 910 - A : 46,21 % - E : 42 057 - B. : 633 -

Couillard

, 15 252 (36,27 %) ;

Ferran

, 14 513 (34,51 %) ;

Erb

, 4 914 (11,68 %) ;

Rautureau

, 2 864 (6,81 %) ;

Bonnet

, 1 455 (3,46 %) ;

Legendre

, 1 329 (3,16 %) ;

Fournier

, 491 (1,17 %) ;

Mingam

, 458 (1,09 %) ;

Oratto

, 432 (1,03 %) ;

Franchiset

, 345 (0,82 %) ;

Bonnet

, 4 (0,01 %).

Arcachon (8e)

I : 121 558 - V : 87 068 - A : 28,37 % E : 84 941 - B : 1 465 - N : 662

Laurent Lamara

, RN, 31 284 (36,83 %) ;

Sophie Panonacle

, Ren.-Ensemble, 26 972 (31,75 %) ;

Marylène Faure

, PCF-NFP, 15 856 (18,67 %) ; Marc Morin, LR, 8 712 (10,26 %) ; Marie-Christine Caries, Rec., 1 086 (1,28 %) ; Rémy Coste, LO, 899 (1,06 %) ; Céline Blut, div., 132 (0,16 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 119 801 - V : 60 874 - A : 49,19 % - E : 59 808 - B. : 781 -

Panonacle

, 20 943 (35,02 %) ;

Lamara

, 11 798 (19,73 %) ;

Faure

, 11 269 (18,84 %) ;

Morin

, 5 964 (9,97 %) ;

Isnard

, 3 420 (5,72 %) ;

Chauteau

, 2 211 (3,70 %) ;

Brustlé Santini

, 852 (1,42 %) ;

Richon

, 831 (1,39 %) ;

Rivault

, 789 (1,32 %) ;

Portelas Lepelletier

, 753 (1,26 %) ;

Rocchi

, 590 (0,99 %) ;

Coste

, 388 (0,65 %).

Langon (9e)

I : 103 847 - V : 74 962 - A : 27,81 % E : 72 301 - B : 1 885 - N : 776

François-Xavier Marques

, RN, 27 868 (38,54 %) ;

Sophie Mette

, MoDem-Ensemble, 21 714 (30,03 %) ;

Corinne Martinez

, PS-NFP, 20 163 (27,89 %) ; Jean-Philippe Delcamp, LO, 1 368 (1,89 %) ; Sylvie Mantel, Rec., 1 188 (1,64 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 102 166 - V : 52 738 - A : 48,38 % - E : 51 236 - B. : 1 102 -

Mette

, 14 732 (28,75 %) ;

André

, 12 415 (24,23 %) ;

Obrador

, 12 008 (23,44 %) ;

Detrieux

, 3 074 (6,00 %) ;

Cardoit

, 2 802 (5,47 %) ;

Mantel

, 2 136 (4,17 %) ;

Cruse

, 1 123 (2,19 %) ;

Viltet

, 883 (1,72 %) ;

Delcamp

, 801 (1,56 %) ;

Gellé

, 703 (1,37 %) ;

Laloubère

, 445 (0,87 %) ;

Bogo

, 104 (0,20 %) ;

Besset

, 10 (0,02 %).

Libourne (10e)

I : 83 589 - V : 59 039 - A : 29,37 % E : 57 167 - B : 1 267 - N : 605

Sandrine Chadourne

, RN, 25 037 (43,80 %) ;

Florent Boudié

, Ren.-Ensemble, 17 128 (29,96 %) ;

Pascal Bourgois

, EELV-NFP, 13 885 (24,29 %) ; Hélène Halbin, LO, 1 117 (1,95 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 83 277 - V : 42 610 - A : 48,83 % - E : 41 482 - B. : 781 -

Boudié

, 13 565 (32,70 %) ;

Chadourne

, 11 628 (28,03 %) ;

Bourgois

, 9 705 (23,40 %) ;

Malherbe

, 2 582 (6,22 %) ;

Planton

, 2 034 (4,90 %) ;

Guilbert

, 606 (1,46 %) ;

Fleury

, 593 (1,43 %) ;

Halbin

, 507 (1,22 %) ;

Dejong-Pauss

, 262 (0,63 %) ;

Bernard

, (0,00 %).

Blaye (11e)

Edwige Diaz (RN) Réélue

I : 99 996 - V : 67 437 - A : 32,56 % E : 64 855 - B : 1 778 - N : 804

Edwige Diaz

, RN, 34 590 (53,33 %) ; Véronique Hammerer, Ren.-Ensemble, 14 619 (22,54 %) ; Célia Fonseca, LFI-NFP, 14 287 (22,03 %) ; Zina Ahmimou, LO, 1 359 (2,10 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 98 734 - V : 48 530 - A : 50,85 % - E : 47 338 - B. : 823 -

Diaz

, 18 662 (39,42 %) ;

Hammerer

, 11 230 (23,72 %) ;

Caillaud

, 10 768 (22,75 %) ;

Goguet

, 1 318 (2,78 %) ;

Chalopin

, 1 127 (2,38 %) ;

Noury

, 1 096 (2,32 %) ;

Picard

, 940 (1,99 %) ;

Puyjalon

, 632 (1,34 %) ;

Grangé

, 534 (1,13 %) ;

Blatter

, 399 (0,84 %) ;

Ahmimou

, 331 (0,70 %) ;

Reny

, 301 (0,64 %).

La Réole (12e)

I : 89 011 - V : 64 522 - A : 27,51 % E : 62 529 - B : 1 413 - N : 580

Rémy Berthonneau

, RN, 24 016 (38,41 %) ;

Mathilde Feld

, LFI-NFP, 18 042 (28,85 %) ;

Pascal Lavergne

, Ren.-Ensemble, 17 270 (27,62 %) ; Gabriel Landete, div., 2 180 (3,49 %) ; Richard Lavin, LO, 1 021 (1,63 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 88 115 - V : 47 181 - A : 46,46 % - E : 46 238 - B. : 660 -

Feld

, 12 455 (26,94 %) ;

Lavergne

, 11 366 (24,58 %) ;

Jacquemin

, 9 375 (20,28 %) ;

Marty

, 4 494 (9,72 %) ;

D'Amecourt

, 2 831 (6,12 %) ;

Mercier

, 2 101 (4,54 %) ;

Marques

, 1 908 (4,13 %) ;

Silverio

, 736 (1,59 %) ;

Jacquelin

, 558 (1,21 %) ;

Lavin

, 414 (0,90 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 627 mots, p. SPA17

Occitanie 09 || ariège 2 sièges 11 || aude 3 sièges 12 || Aveyron 3 sièges 30 || gard 6 sièges 31 || haute-garonne 10 sièges 65 || hautes-pyrénées 2 sièges 66 || pyrénées-orientales 4 sièges 48 || Lozère 1 siège 32 || gers 2 sièges 34 || hérault 9 sièges 46 || lot 2 sièges 82 || Tarn-et-Garonne 2 sièges

81 || tarn 3 sièges

Sortants Frédéric Cabrolier (RN) ; Karen Erodi (LFI-Nupes) ; Jean Terlier (LRM-Ensemble).

Dans la 1re circonscription, Frédéric Cabrolier, député sortant RN, élu avec 53,09 % des voix au second tour en 2022, confirme son ancrage (39,53 %). Il s’opposera à Philippe Bonnecarrère (divers centre-Ensemble, 29,52 %), sénateur et ancien maire d’Albi, qui devance de peu la candidate (PS-NFP) Margot Lapeyre (28,37 %). Dans la 2e circonscription, le candidat du RN, Julien Bacou (37,94 %) devance Karen Erodi, la députée sortante LFI-NFP (31,63 %), et Pierre Verdier, du camp présidentiel (21,70 %). Guilhem Carayon remporte le premier tour dans la 3e circonscription, avec 43,51 % des voix. Le patron des Jeunes Républicains, allié au RN, affrontera le député sortant Renaissance Jean Terlier (28,6 %), arrivé devant le candidat LFI-NFP Julien Lassalle (25,39 %).

Albi Centre, Est, Sud (1re)

Ballottage

I : 85 544 - V : 60 773 - A : 28,96 % E : 58 776 - B : 1 314 - N : 683

Frédéric Cabrolier

, RN, 23 237 (39,53 %) ;

Philippe Bonnecarrère

, div. c.-Ensemble, 17 352 (29,52 %) ;

Margot Lapeyre

, PS-NFP, 16 673 (28,37 %) ; Denis Rouquette, Rec., 769 (1,31 %) ; Eric Chavegrand, LO, 567 (0,96 %) ; Orphée Pauthier, div., 178 (0,30 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 85 123 - V : 45 780 - A : 46,22 % - E : 44 593 - B. : 748 -

Poujade

, 9 529 (21,37 %) ;

Cabrolier

, 8 999 (20,18 %) ;

Roques-Etienne

, 8 600 (19,29 %) ;

Capo Ortega

, 4 277 (9,59 %) ;

Moulin

, 4 186 (9,39 %) ;

Gilles

, 2 391 (5,36 %) ;

Pirès

, 1 856 (4,16 %) ;

Bardy

, 1 489 (3,34 %) ;

Ricci

, 1 186 (2,66 %) ;

Andrieu

, 1 075 (2,41 %) ;

Lapeyre

, 637 (1,43 %) ;

Chavegrand

, 368 (0,83 %).

Albi Nord, Carmaux (2e)

I : 110 352 - V : 79 089 - A : 28,33 % E : 76 040 - B : 2 034 - N : 1 015

Julien Bacou

, RN, 28 850 (37,94 %) ;

Karen Erodi

, LFI-NFP, 24 048 (31,63 %) ;

Pierre Verdier

, Ren.-Ensemble, 16 501 (21,70 %) ; Thierno Bah, LR, 4 082 (5,37 %) ; Joël Encontre, PO, 1 058 (1,39 %) ; Frederic Lamouche, Rec., 989 (1,30 %) ; Boris Gimenez Sastre, LO, 512 (0,67 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 109 859 - V : 60 123 - A : 45,27 % - E : 58 182 - B. : 1 288 -

Erodi

, 17 400 (29,91 %) ;

Verdier-Jouclas

, 16 487 (28,34 %) ;

Bacou

, 13 775 (23,68 %) ;

Darmani

, 2 399 (4,12 %) ;

Boyer

, 2 342 (4,03 %) ;

Madesclair

, 2 155 (3,70 %) ;

Lada

, 1 182 (2,03 %) ;

Ponnelle

, 858 (1,47 %) ;

Voizard

, 628 (1,08 %) ;

Gimenez Sastre

, 543 (0,93 %) ;

Encontre

, 413 (0,71 %) ;

Cuny

, (0,00 %).

Castres, Mazamet (3e)

I : 104 780 - V : 75 723 - A : 27,73 % E : 72 970 - B : 1 794 - N : 959

Guilhem Carayon

, LR-RN, 31 748 (43,51 %) ;

Jean Terlier

, Ren.-Ensemble, 20 870 (28,60 %) ;

Julien Lassalle

, LFI-NFP, 18 525 (25,39 %) ; Claire Daugé, div., 965 (1,32 %) ; Chantal Tressens, LO, 767 (1,05 %) ; Alban Azais, div., 95 (0,13 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 104 170 - V : 56 653 - A : 45,61 % - E : 55 264 - B. : 897 -

Lassalle

, 12 308 (22,27 %) ;

Terlier

, 12 281 (22,22 %) ;

Callejon

, 12 267 (22,20 %) ;

Carayon

, 8 996 (16,28 %) ;

Cabanis

, 4 436 (8,03 %) ;

Ponce

, 2 252 (4,07 %) ;

Dauge

, 1 205 (2,18 %) ;

Balestan

, 542 (0,98 %) ;

Laporte

, 537 (0,97 %) ;

Tressens

, 429 (0,78 %) ;

Rey

, 11 (0,02 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 439 mots, p. SPA7

Grand-Est 08 || Ardennes 3 sièges 10 || Aube 3 sièges 51 || Marne 5 sièges 52 || Haute-Marne 2 sièges 54 || Meurthe-et-Moselle 6 sièges 57 || Moselle 9 sièges 67 || Bas-Rhin 9 sièges 68 || Haut-Rhin 6 sièges 88 || Vosges 4 sièges

55 || Meuse 2 sièges

Sortants Bertrand Pancher (PRV) ; Florence Goulet (RN).

Dans la 1re circonscription (Bar-le-Duc), Maxime Amblard, le candidat du RN, recueille 47,95 % des suffrages, loin devant le député sortant, Bertrand Pancher (divers droite), à 34,22 %. L’ancien maire de Bar-le-Duc aura du mal à l’emporter au second tour, même en comptant sur certains reports de voix des électeurs du socialiste Olivier Gluckert, candidat du NFP qui a obtenu 14,31 % des voix.La marge de manœuvre est très juste et la Meuse pourrait bien compter un deuxième député RN. Dans la 2e circonscription (Verdun), la députée sortante (RN) Florence Goulet est réélue dès le premier tour avec 50,63 %. Les 31,9 % de Jérôme Dumont, président du conseil départemental divers droite, n’ont pas suffi à le qualifier.

Bar-le-Duc (1re)

Ballottage

I : 74 972 - V : 50 947 - A : 32,05 % E : 49 387 - B : 908 - N : 652

Maxime Amblard

, RN, 23 683 (47,95 %) ;

Bertrand Pancher

, div. d., 16 901 (34,22 %) ; Olivier Guckert, PS-NFP, 7 066 (14,31 %) ; Sylvie Mariage, DLF, 708 (1,43 %) ; Grégoire Moutaux, div., 548 (1,11 %) ; Blaise Tymen, LO, 481 (0,97 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 75 640 - V : 36 706 - A : 51,47 % - E : 35 864 - B. : 601 -

Gaudineau

, 10 914 (30,43 %) ;

Pancher

, 10 826 (30,19 %) ;

Guckert

, 6 272 (17,49 %) ;

Raffner Kiefer

, 4 797 (13,38 %) ;

Chapon

, 1 277 (3,56 %) ;

Thiébaut-Lamy

, 626 (1,75 %) ;

Tymen

, 454 (1,27 %) ;

Mariage

, 439 (1,22 %) ;

Caille

, 187 (0,52 %) ;

Bensaid

, 72 (0,20 %).

Verdun (2e)

Florence Goulet (RN) Réélue

I : 59 230 - V : 38 599 - A : 34,83 % E : 37 550 - B : 684 - N : 365

Florence Goulet

, RN, 19 010 (50,63 %) ; Jérôme Dumont, div. d., 11 977 (31,90 %) ; Johan Laflotte, PS-NFP, 5 391 (14,36 %) ; Valentine Lafue, écol., 741 (1,97 %) ; Pierre Nordemann, LO, 431 (1,15 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 59 520 - V : 27 214 - A : 54,28 % - E : 26 605 - B. : 453 -

Goulet

, 8 695 (32,68 %) ;

Bois

, 5 101 (19,17 %) ;

Laflotte

, 4 318 (16,23 %) ;

Addenet

, 3 588 (13,49 %) ;

Haros

, 1 822 (6,85 %) ;

Dhyvert

, 778 (2,92 %) ;

Menneson

, 676 (2,54 %) ;

Gallic

, 658 (2,47 %) ;

Testi

, 368 (1,38 %) ;

Bedel

, 353 (1,33 %) ;

Nordemann

, 247 (0,93 %) ;

Duret

, 1 (0,00 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1599 mots, p. SPA14

Normandie 14 || calvados 6 sièges 61 || Orne 3 sièges 27 || Eure 5 sièges 50 || Manche 4 sièges

76 || Seine-Maritime 10 sièges

Sortants Damien Adam (LRM-Ensemble) ; Annie Vidal (LRM-Ensemble) ; Edouard Bénard (PCF-Nupes) ; Alma Dufour (LFI-Nupes) ; Gérard Leseul (PS-Nupes) ; Sébastien Jumel (PCF-Nupes) ; Agnès Firmin Le Bodo (Hor.-Ensemble) ; Jean-Paul Lecoq (PCF-Nupes) ; Marie-Agnès Poussier-Winsback (Hor.-Ensemble) ; Xavier Batut (LRM-Ensemble).

En 2022, la Nupes arrivait en tête dans cinq des dix circonscriptions de Seine-Maritime. Cette fois, c’est le RN qui est en première place dans six d’entre elles. Celui-ci s’illustre dans la 4e, où la députée sortante, Alma Dufour (LFI-NFP, 32,65 %), est en ballotage défavorable face à Guillaume Pennelle (39,08 %). Dans la 6e, le député sortant, Sébastien Jumel (PCF-NFP), est distancé de plus de 10 points par le candidat RN, Patrice Martin. La coalition de gauche arrive en tête dans trois circonscriptions, dont la 1re. La socialiste Florence Hérouin Léautey (44,44 %) y devance le député sortant, Damien Adam (Renaissance-Ensemble !) et Grégoire Houdan (RN). Dans la 7e, Agnès-Firmin Le Bodo (Horizons-Ensemble !), proche de l’ex-premier ministre Edouard Philippe, est en ballotage favorable face au RN et au NFP.

Rouen I, II, III, IV, V, VII (1re)

Ballottage

I : 66 601 - V : 45 888 - A : 31,10 % E : 45 092 - B : 580 - N : 216

Florence Herouin-Léautey

, PS-NFP, 20 040 (44,44 %) ;

Damien Adam

, Ren.-Ensemble, 12 455 (27,62 %) ;

Grégoire Houdan

, RN, 8 565 (18,99 %) ; Patrick Chabert, LR, 2 606 (5,78 %) ; Christian Savey, Rec., 465 (1,03 %) ; Valérie Foissey, LO, 454 (1,01 %) ; Marie-Hélène Duverger, ext. g., 271 (0,60 %) ; Jody Horcholle, EAC, 122 (0,27 %) ; Richard Vacquer, div. g., 111 (0,25 %) ; Mikhail Stachkov, div., 3 (0,01 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 66 671 - V : 33 824 - A : 49,27 % - E : 33 423 - B. : 285 -

Da Silva

, 11 045 (33,05 %) ;

Adam

, 9 424 (28,20 %) ;

de Cintré

, 3 718 (11,12 %) ;

Crosnier

, 3 094 (9,26 %) ;

Roux

, 2 886 (8,63 %) ;

Cleland

, 1 372 (4,10 %) ;

Besson

, 864 (2,59 %) ;

Guesdon

, 523 (1,56 %) ;

Foissey

, 235 (0,70 %) ;

Vitard

, 144 (0,43 %) ;

Vacquer

, 118 (0,35 %).

Gournay-en-Bray (2e)

I : 95 776 - V : 70 152 - A : 26,75 % E : 68 499 - B : 1 266 - N : 387

Vanessa Lancelot

, RN, 23 135 (33,77 %) ;

Annie Vidal

, Ren.-Ensemble, 18 996 (27,73 %) ;

Vincent Decorde

, PS-NFP, 16 753 (24,46 %) ; Jonas Haddad, LR, 7 429 (10,85 %) ; Jean-Claude Garault, LO, 877 (1,28 %) ; Marie-Françoise Accard, div., 666 (0,97 %) ; Frédéric Mazier, Rec., 643 (0,94 %) ; Soren Petiot, div., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 95 300 - V : 51 262 - A : 46,21 % - E : 50 206 - B. : 840 -

Vidal

, 16 332 (32,53 %) ;

Duval

, 11 113 (22,13 %) ;

Holingue

, 9 733 (19,39 %) ;

Haddad

, 6 591 (13,13 %) ;

Briquet

, 2 016 (4,02 %) ;

Depitre

, 1 992 (3,97 %) ;

Le Bay

, 962 (1,92 %) ;

Letort

, 735 (1,46 %) ;

Garault

, 511 (1,02 %) ;

Horcholle

, 221 (0,44 %).

Rouen VI, Sotteville-lès-Rouen (3e)

I : 70 623 - V : 44 253 - A : 37,34 % E : 43 171 - B : 768 - N : 314

Edouard Bénard

, PCF-NFP, 21 000 (48,64 %) ;

Pauline Daniel

, RN, 12 192 (28,24 %) ; Letycia Ossibi, Hor.-Ensemble, 5 951 (13,78 %) ; Alexis Coppein, LR, 2 757 (6,39 %) ; Pascal Le Manach, LO, 705 (1,63 %) ; Anthony Vanhese, Rec., 566 (1,31 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 70 115 - V : 31 215 - A : 55,48 % - E : 30 633 - B. : 376 -

Wulfranc

, 13 544 (44,21 %) ;

Tessier

, 5 251 (17,14 %) ;

Ossibi

, 5 026 (16,41 %) ;

Chekhemani

, 3 374 (11,01 %) ;

Chabert

, 1 115 (3,64 %) ;

Bourdet

, 840 (2,74 %) ;

Gerday

, 627 (2,05 %) ;

Vasseur

, 301 (0,98 %) ;

Le Manach

, 276 (0,90 %) ;

El Atrassi

, 216 (0,71 %) ;

Huet De Barros

, 63 (0,21 %).

Elbeuf (4e)

I : 86 287 - V : 54 656 - A : 36,66 % E : 53 086 - B : 1 146 - N : 424

Guillaume Pennelle

, RN, 20 744 (39,08 %) ;

Alma Dufour

, LFI-NFP, 17 335 (32,65 %) ;

Laurent Bonnaterre

, Hor.-Ensemble, 13 120 (24,71 %) ; Frédéric Podguszer, LO, 1 151 (2,17 %) ; Ingrid Losfeld, Rec., 736 (1,39 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 87 114 - V : 39 998 - A : 54,09 % - E : 38 926 - B. : 827 -

Pennelle

, 10 105 (25,96 %) ;

Dufour

, 9 303 (23,90 %) ;

Merabet

, 9 136 (23,47 %) ;

Sylla

, 7 004 (17,99 %) ;

Froger

, 1 615 (4,15 %) ;

Jezequel

, 1 017 (2,61 %) ;

Podguszer

, 604 (1,55 %) ;

Poret

, 140 (0,36 %) ;

Roussel

, 2 (0,01 %).

Lillebonne (5e)

I : 94 874 - V : 65 312 - A : 31,16 % E : 63 784 - B : 1 141 - N : 387

Jean-Cyril Montier

, RN, 26 403 (41,39 %) ;

Gérard Leseul

, PS-NFP, 21 281 (33,36 %) ;

Jean Delalandre

, Hor.-Ensemble, 14 258 (22,35 %) ; Simon Sulkowski, LO, 962 (1,51 %) ; Jean-Marc Bled, Rec., 880 (1,38 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 95 163 - V : 46 792 - A : 50,83 % - E : 45 851 - B. : 724 -

Leseul

, 15 440 (33,67 %) ;

Montier

, 12 867 (28,06 %) ;

Delalandre

, 11 835 (25,81 %) ;

Lefaux

, 2 266 (4,94 %) ;

Mazier

, 1 468 (3,20 %) ;

Guillotte

, 1 098 (2,39 %) ;

Sulkowski

, 877 (1,91 %).

Dieppe (6e)

I : 109 260 - V : 73 722 - A : 32,53 % E : 71 780 - B : 1 446 - N : 496

Patrice Martin

, RN, 32 232 (44,90 %) ;

Sébastien Jumel

, PCF-NFP, 24 763 (34,50 %) ; Stéphane Accard, LR, 12 915 (17,99 %) ; Olivier Cleland, Rec., 1 009 (1,41 %) ; Éric Moisan, LO, 861 (1,20 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 109 820 - V : 56 315 - A : 48,72 % - E : 55 225 - B. : 805 -

Jumel

, 20 800 (37,66 %) ;

Martin

, 15 325 (27,75 %) ;

Broutté

, 11 010 (19,94 %) ;

Devogelaere

, 3 395 (6,15 %) ;

Coppin

, 1 590 (2,88 %) ;

Arthus

, 1 185 (2,15 %) ;

Spriet

, 921 (1,67 %) ;

Petiteville

, 458 (0,83 %) ;

Leduc

, 277 (0,50 %) ;

Théron

, 264 (0,48 %).

Le Havre I, V, VI, VII (7e)

I : 85 533 - V : 58 189 - A : 31,97 % E : 56 651 - B : 1 420 - N : 118

Agnès Firmin Le Bodo

, Hor.-Ensemble, 19 734 (34,83 %) ;

Anaïs Thomas

, RN, 16 221 (28,63 %) ;

Florence Martin Péréon

, PS-NFP, 16 211 (28,62 %) ; Jacques Forestier, LR, 1 489 (2,63 %) ; Catherine Omont, div., 1 292 (2,28 %) ; Jean-Paul Macé, LO, 610 (1,08 %) ; Isabelle Ducoeurjoly, Rec., 553 (0,98 %) ; Véronique De La Brosse, div., 541 (0,95 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 86 787 - V : 40 844 - A : 52,94 % - E : 39 627 - B. : 1 137 -

Firmin Le Bodo

, 15 505 (39,13 %) ;

Duboc

, 10 304 (26,00 %) ;

Delestre

, 6 064 (15,30 %) ;

Forestier

, 1 648 (4,16 %) ;

Deck

, 1 450 (3,66 %) ;

Groussard

, 1 351 (3,41 %) ;

Lelièvre

, 786 (1,98 %) ;

Canel-Depitre

, 724 (1,83 %) ;

Coufourier

, 721 (1,82 %) ;

Larue

, 481 (1,21 %) ;

Denis

, 375 (0,95 %) ;

Mouhanna

, 167 (0,42 %) ;

Prunier

, 51 (0,13 %).

Le Havre II, III, IV, VIII, IX (8e)

I : 64 476 - V : 38 845 - A : 39,75 % E : 37 848 - B : 959 - N : 38

Jean-Paul Lecoq

, PCF-NFP, 16 205 (42,82 %) ;

Isabelle Le Coz

, LR-RN, 11 855 (31,32 %) ; Régis Debons, Hor.-Ensemble, 8 039 (21,24 %) ; Benoit Naous, LR, 1 245 (3,29 %) ; Magali Cauchois, LO, 504 (1,33 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 65 773 - V : 25 879 - A : 60,65 % - E : 25 081 - B. : 774 -

Lecoq

, 12 227 (48,75 %) ;

Echchenna

, 6 120 (24,40 %) ;

Le Coz

, 4 636 (18,48 %) ;

Ducoeurjoly

, 854 (3,40 %) ;

Legendre

, 553 (2,20 %) ;

Leprêtre

, 372 (1,48 %) ;

Cauchois

, 319 (1,27 %).

Fécamp (9e)

I : 95 433 - V : 65 960 - A : 30,88 % E : 63 993 - B : 1 545 - N : 422

Douglas Potier

, RN, 28 525 (44,58 %) ;

Marie-Agnès Poussier-Winsback

, Hor.-Ensemble, 20 527 (32,08 %) ; Christiane Rouxel, LFI-NFP, 11 844 (18,51 %) ; René Pinato, LO, 1 122 (1,75 %) ; Patrick Bucourt, DLF, 967 (1,51 %) ; Christophe Ros, Rec., 615 (0,96 %) ; Aude De Castet, div., 392 (0,61 %) ; Solène Morel, div. g., 1 (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 95 656 - V : 47 624 - A : 50,21 % - E : 46 471 - B. : 895 -

Goury

, 13 591 (29,25 %) ;

Poussier-Winsback

, 13 184 (28,37 %) ;

Fouani

, 9 449 (20,33 %) ;

Balier

, 2 176 (4,68 %) ;

Baron

, 1 725 (3,71 %) ;

Kerbarh

, 1 555 (3,35 %) ;

Bled

, 1 181 (2,54 %) ;

Fournier

, 1 133 (2,44 %) ;

Servais

, 852 (1,83 %) ;

Macé

, 722 (1,55 %) ;

Bucourt

, 707 (1,52 %) ;

Betemps Folain

, 196 (0,42 %).

Yvetot (10e)

I : 110 885 - V : 78 319 - A : 29,37 % E : 76 011 - B : 1 657 - N : 651

Robert Le Bourgeois

, RN, 34 425 (45,29 %) ;

Xavier Batut

, Hor.-Ensemble, 19 420 (25,55 %) ; Handy Barré, PCF-NFP, 13 254 (17,44 %) ; Jean Nicolas Rousseau, div., 6 088 (8,01 %) ; Alain Rivière, LO, 1 033 (1,36 %) ; Nicolas Dumas, Rec., 901 (1,19 %) ; Rémy Lecuyer, DLF, 890 (1,17 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 110 309 - V : 57 261 - A : 48,09 % - E : 55 738 - B. : 1 206 -

Batut

, 17 046 (30,58 %) ;

Thomas

, 16 399 (29,42 %) ;

Bérégovoy

, 11 710 (21,01 %) ;

Kéradec-Dujardin

, 3 981 (7,14 %) ;

Dumas

, 1 987 (3,56 %) ;

Huvey

, 1 516 (2,72 %) ;

Lercier

, 1 226 (2,20 %) ;

Crambes

, 1 033 (1,85 %) ;

Baudet

, 840 (1,51 %).

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mardi 2 juillet 2024 866 mots, p. AUJM6

À gauche, on joue déjà l'après

Désistements, débat télévisé, candidat à Matignon... Avant même le second tour, les responsables du NFP s'affrontent pour l'hégémonie dans la recomposition politique à venir.

Pierre Maureret Julien Duffé

Sur la scène installée place de la République à Paris (III e, X e, XI e), dimanche soir, entouré exclusivement des siens, Jean-Luc Mélenchon se penche sur le pupitre et murmure au micro : « Tatakae... » Un terme japonais, popularisé par les mangas, qui signifie « combattre ». Le mot fait mouche dans la foule acquise au « Vieux », surnom affectueux, autrefois celui de Léon Trotski, que lui donnent ses admirateurs. Face à une majorité de jeunes gens, électorat cible des Insoumis depuis 2022, le tribun s'offre alors un mini-meeting improvisé, succédant à une prise de parole des chefs de partis du Nouveau Front populaire, à qui il chipe la lumière.

« On m'a demandé au nom de qui je parlais, s'offusque-t-il en introduction. Au nom de tous ceux qui me font confiance. » Dans un discours lyrique, l'ancien socialiste dessine ensuite sa « nouvelle France », républicaine et « créolisée ». Et martèle sa maxime : « C'est eux (l'extrême droite) ou nous, il n'y a rien au milieu. » À ses côtés toute la soirée, l'eurodéputée Rima Hassan applaudit, un keffieh sur les épaules.

« Tout est prétexte à de petites perversités »

Imprévu, ce seul-en-scène des Insoumis fait grimacer ceux, au sein de l'alliance des gauches, qui le soupçonnent de privilégier sa mainmise sur la gauche, en se faisant le porte-voix des quartiers populaires, plutôt que l'union à tout prix. « C'est comme ça avec Mélenchon, on peut lui faire confiance sur rien, grince un proche d'Olivier Faure, le patron du PS. Dans notre dos, il est remonté sur scène avec ses troupes pour faire un discours de vingt minutes. Même dans un soir comme ça, tout est prétexte à de petites perversités, à de petits calculs. Et puis, Rima Hassan, que fait-elle là, à côté de lui ? Il est dans la provocation jusqu'au bout ! »

Signe que le rapport de force pour l'hégémonie à gauche se poursuit ce lundi, Jean-Luc Mélenchon a écarté la proposition de Jordan Bardella de participer à un débat à ses côtés, mais il a estimé que c'était à un Insoumis d'y participer. « Le candidat du Nouveau Front populaire pour la primature n'a pas été désigné, a-t-il rappelé. Il (Jordan Bardella) doit donc s'adresser aux Insoumis, premier mouvement en nombre d'élus au premier tour du Nouveau Front populaire. Pour cela, il doit solliciter Manuel Bompard, son coordinateur, Mathilde Panot, présidente du groupe, ou Clémence Guetté, coordinatrice du programme. » Une manière de mettre une fois de plus en avant ces trois fidèles, après les avoir jugés « meilleurs » que Léon Blum en son temps.

Pas de candidat consensuel

Les chefs du NFP s'étaient pourtant accordés entre eux, la semaine dernière, pour que le troisième débat de la campagne revienne à la cheffe des écologistes, Marine Tondelier. Qui n'a pas manqué de le souligner. « Après Manuel Bompard et Olivier Faure, c'est à mon tour de représenter notre coalition au troisième débat. Dois-je comprendre que vous n'osez pas débattre avec moi ? » a-t-elle interpellé Jordan Bardella sur X, sans entrer en confrontation directe avec le tribun. « Il a voulu préempter le débat pour placer ses affidés, s'agace un cadre socialiste. C'est la stratégie qui consiste à nous pourrir le second tour ! »

Les Insoumis, eux, renvoient la balle sur leurs partenaires, qui ne cessent de remettre en cause le rôle de Mélenchon. « Quoi qu'en disent Faure, Tondelier et Roussel, Jean-Luc Mélenchon a une légitimité très forte, cette capacité à affronter les difficultés et de l'expérience. Olivier Faure, lui, reste enfermé dans le Parti socialiste avant de penser au pays, tacle un lieutenant du tribun. Cette limite-là le pousse à être dans la compétition à gauche. » Un bras de fer alimenté depuis bientôt plus de deux semaines par l'absence de candidat consensuel du NFP pour Matignon. Interrogée en fin de journée lundi, la députée Insoumise Sophia Chikirou a remis une pièce dans la machine à débat en assurant que « ce sera soit Mélenchon à Matignon, soit un autre Insoumis », si le groupe LFI est majoritaire. « Car le NFP nous doit beaucoup », a-t-elle ajouté.

L'appel au barrage du RN respecté

Les socialistes reconnaissent néanmoins au triple candidat à la présidentielle d'avoir repris, peu après l'annonce des résultats dimanche, le mot d'ordre commun consistant au retrait du candidat NFP lorsque celui-ci est en troisième position et que le RN est arrivé en tête. « Il a fait ce qu'il fallait », salue l'un d'eux.

Ce lundi, de fait, plus de cinquante candidats LFI se sont effacés dans les circonscriptions où une triangulaire faisait courir le risque d'une victoire du RN, imitant 75 de leurs homologues PS, PCF ou écologistes. « On est tous alignés là-dessus », souffle un député LFI. Un cadre PS, qui a sorti sa calculette, précise tout de même qu'au soir du 7 juillet « il n'est pas impossible qu'il y ait plus de députés PS que de députés Insoumis ». La bataille pour le leadership n'est jamais loin...

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 432 mots, p. SPA4

Bourgogne- Franche-Comté 21 || Côte-d’Or 5 sièges 25 || Doubs 5 sièges 39 || Jura 3 sièges 70 || Haute-Saône 2 sièges 71 || Saône-et-Loire 5 sièges 89 || Yonne 3 sièges 90 || Territoire de Belfort 2 sièges

58 || Nièvre 2 sièges

Sortants Perrine Goulet (MoDem-Ensemble) ; Patrice Perrot (LRM-Ensemble).

Dans le département, deux triangulaires étaient possibles, mais il est probable que l’on s’oriente vers deux duels. Dans la 1re circonscription de la Nièvre, qui inclut Nevers, le jeune « Frexiteur » Charles-Henri Gallois (Rassemblement national, RN) arrive en tête (40,81 %), devançant largement la candidate MoDem-Ensemble ! et députée sortante Perrine Goulet (29,40 %), tandis que l’« insoumis » (Nouveau Front populaire, NFP) Brice Larèpe, qui avait obtenu sa qualification pour un éventuel second tour (21,32 %), a vite annoncé son retrait. Dans la vaste 2e circonscription (Château-Chinon et Decize), le RN Julien Guibert fait mieux encore (44,82 %), loin devant l’ancien député PS Christian Paul (NFP, 26,32 %), et Sandra Germain (Renaissance-Ensemble !, 20,44 %), qui a annoncé vouloir « discuter avec ses équipes » de la suite.

Nevers (1re)

Ballottage

I : 73 850 - V : 47 887 - A : 35,16 % E : 46 238 - B : 1 213 - N : 436

Charles-Henri Gallois

, RN, 18 870 (40,81 %) ;

Perrine Goulet

, MoDem-Ensemble, 13 593 (29,40 %) ;

Brice Larèpe

, LFI-NFP, 9 856 (21,32 %) ; Baptiste Dubost, LR, 2 482 (5,37 %) ; Geneviève Lemoine, LO, 809 (1,75 %) ; Chantal Varela, DLF, 628 (1,36 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 74 654 - V : 35 631 - A : 52,27 % - E : 34 505 - B. : 886 -

Goulet

, 11 287 (32,71 %) ;

Vigneron

, 9 205 (26,68 %) ;

Coutellec

, 8 863 (25,69 %) ;

Le Metayer

, 1 770 (5,13 %) ;

Verdez

, 1 071 (3,10 %) ;

Gallois

, 805 (2,33 %) ;

Lemoine

, 731 (2,12 %) ;

Impenge

, 601 (1,74 %) ;

Peters

, 172 (0,50 %).

Clamecy, Decize (2e)

I : 78 775 - V : 54 254 - A : 31,13 % E : 52 382 - B : 1 046 - N : 826

Julien Guibert

, RN, 23 480 (44,82 %) ;

Christian Paul

, PS, 13 788 (26,32 %) ;

Sandra Germain

, Ren.-Ensemble, 10 708 (20,44 %) ; Marc Alexandre Vincent, LR, 2 757 (5,26 %) ; Dominique Dupuis, LO, 839 (1,60 %) ; Aurore Munoz, div., 801 (1,53 %) ; Justine Guyot, div. g., 9 (0,02 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 79 766 - V : 42 278 - A : 47,00 % - E : 41 038 - B. : 794 -

Guibert

, 11 438 (27,87 %) ;

Perrot

, 11 010 (26,83 %) ;

Guillemain

, 10 004 (24,38 %) ;

Deniaux

, 4 450 (10,84 %) ;

Guillaume

, 1 659 (4,04 %) ;

Dupuis

, 972 (2,37 %) ;

Lepetit

, 880 (2,14 %) ;

Megy

, 625 (1,52 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 482 mots, p. SPA17

Occitanie 09 || ariège 2 sièges 11 || aude 3 sièges 12 || Aveyron 3 sièges 30 || gard 6 sièges 31 || haute-garonne 10 sièges 66 || pyrénées-orientales 4 sièges 81 || tarn 3 sièges 48 || Lozère 1 siège 32 || gers 2 sièges 34 || hérault 9 sièges 46 || lot 2 sièges 82 || Tarn-et-Garonne 2 sièges

65 || hautes-pyrénées 2 sièges

Sortants Sylvie Ferrer (LFI-Nupes) ; Benoit Mournet (LRM-Ensemble).

Les deux candidats du RN arrivent en tête dans ce département, confirmant les 31,99 % réalisés lors des élections européennes du 9 juin par la liste de Jordan Bardella. Marie-Christine Sorin (34,09 %), dans la 1re circonscription, tout comme Olivier Monteil (36,96 %) dans la 2e devancent les candidatures du NFP, dont la députée sortante LFI Sylvie Ferrer (29,49 %) dans la 1re. En troisième position avec 24,84 % des voix, l’ancien maire de Bagnères-de-Bigorre Jean-Bernard Sempastous (Renaissance-Ensemble) échoue à reprendre son siège perdu en 2022. Dans la 2e circonscription, le député sortant Benoît Mournet (Renaissance-Ensemble) arrive lui aussi en troisième position (24,91 %), distancé par le socialiste Denis Fégné (28,09 %).

Tarbes I, III, IV, Bagnères-de-Bigorre (1re)

Ballottage

I : 87 328 - V : 61 493 - A : 29,58 % E : 59 471 - B : 1 386 - N : 636

Marie-Christine Sorin

, RN, 20 271 (34,09 %) ;

Sylvie Ferrer

, LFI-NFP, 17 540 (29,49 %) ;

Jean-Bernard Sempastous

, Ren.-Ensemble, 14 774 (24,84 %) ; Philippe Evon, LR, 3 039 (5,11 %) ; Pierre Claret, Rés., 2 657 (4,47 %) ; Catherine Bonnecarrere, Rec., 657 (1,10 %) ; Maria Saez, LO, 533 (0,90 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 88 017 - V : 47 792 - A : 45,70 % - E : 46 744 - B. : 734 -

Ferrer

, 11 540 (24,69 %) ;

Sempastous

, 11 029 (23,59 %) ;

Beyrié

, 9 317 (19,93 %) ;

Sorin

, 7 396 (15,82 %) ;

Giral

, 2 328 (4,98 %) ;

Claret

, 1 768 (3,78 %) ;

Bonnecarrère

, 1 684 (3,60 %) ;

Guénichot

, 1 048 (2,24 %) ;

Saez

, 339 (0,73 %) ;

Villanueva

, 295 (0,63 %).

Tarbes II, V, Lourdes (2e)

I : 88 496 - V : 62 793 - A : 29,04 % E : 60 708 - B : 1 422 - N : 663

Olivier Monteil

, RN, 22 436 (36,96 %) ;

Denis Fégné

, PS-NFP, 17 055 (28,09 %) ;

Benoit Mournet

, Ren.-Ensemble, 15 121 (24,91 %) ; Jacques Béhague, LR, 3 184 (5,24 %) ; Jean-Marc Dabat, Rés., 1 486 (2,45 %) ; Claude Alves Da Cunha, Rec., 734 (1,21 %) ; François Meunier, LO, 692 (1,14 %) ; Ali El Marsni, div., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 89 775 - V : 47 033 - A : 47,61 % - E : 45 767 - B. : 895 -

Mournet

, 10 870 (23,75 %) ;

Korn

, 10 504 (22,95 %) ;

Dumanoir

, 8 483 (18,54 %) ;

Crampe

, 6 555 (14,32 %) ;

Dutrey

, 2 770 (6,05 %) ;

Dabat

, 1 974 (4,31 %) ;

Alves Da Cunha

, 1 667 (3,64 %) ;

Castéra

, 896 (1,96 %) ;

Rigollet

, 598 (1,31 %) ;

Barbe

, 547 (1,20 %) ;

Beaudry

, 465 (1,02 %) ;

Meunier

, 438 (0,96 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 914 mots, p. SPA20

04 || Alpes-de-haute- Provence 2 sièges Provence-Alpes-Côte d’Azur 13 || Bouches-du-Rhône 16 sièges 06 || Alpes-Maritimes 9 sièges 05 || Hautes-Alpes 2 sièges 83 || Var 8 sièges

84 || Vaucluse 5 sièges

Sortants Catherine Jaouen (RN) ; Bénédicte Auzanot (RN) ; Hervé de Lépinau (RN) ; Marie-France Lorho (RN) ; Jean-François Lovisolo (LRM-Ensemble).

Le Rassemblement national (RN) peut viser le grand chelem qui lui avait échappé en 2022. Ses quatre députés sortants améliorent partout leurs scores. Dans la 3e circonscription (Carpentras Sud), Hervé de Lépinau est même réélu dès le premier tour avec 53,51 % des suffrages, passant de 13 430 voix en 2022 à 28 000. A Orange (4e), Marie-France Lorho frôle elle aussi la réélection, avec 49,89 % des votes. Dans la 5e circonscription, la seule détenue par la majorité présidentielle, le député sortant Adrien Morenas (Renaissance-Ensemble) arrive troisième (20,29 %), derrière le candidat Génération.s-Nouveau Front populaire (27,16 %) et loin du RN (45,03 %). A Avignon (1re), la députée RN sortante Catherine Jaouen (34,62 %) affrontera le candidat d’union de la gauche Raphaël Arnault en duel, avec 10 points d’avance.

Avignon (1re)

Ballottage

I : 74 019 - V : 46 147 - A : 37,66 % E : 45 047 - B : 771 - N : 329

Catherine Jaouen

, RN, 15 595 (34,62 %) ;

Raphaël Arnault

, LFI-NFP, 11 155 (24,76 %) ; Philippe Pascal, LFI dis., 8 229 (18,27 %) ; Malika Di Fraja, Ren.-Ensemble, 7 264 (16,13 %) ; Johan Courtois, LR, 1 459 (3,24 %) ; Philippe Toutain, Rec., 594 (1,32 %) ; Christine Chatenay, rég., 391 (0,87 %) ; Eddine Ghouali, LO, 360 (0,80 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 73 765 - V : 31 269 - A : 57,61 % - E : 30 567 - B. : 517 -

Faryssy

, 9 338 (30,55 %) ;

Hebrard

, 9 160 (29,97 %) ;

Zitouni

, 6 985 (22,85 %) ;

Nau

, 1 428 (4,67 %) ;

Brogi

, 1 359 (4,45 %) ;

Seddik

, 752 (2,46 %) ;

Schmid

, 579 (1,89 %) ;

Chatenay

, 277 (0,91 %) ;

Lemaire

, 253 (0,83 %) ;

Geslin

, 249 (0,81 %) ;

Rizza

, 187 (0,61 %) ;

Pascal

, (0,00 %).

Cavaillon (2e)

I : 86 479 - V : 59 590 - A : 31,09 % E : 58 027 - B : 1 081 - N : 482

Bénédicte Auzanot

, RN, 26 665 (45,95 %) ;

Patrick Blanes

, PS-NFP, 14 421 (24,85 %) ;

Sylvie Viala

, MoDem-Ensemble, 11 260 (19,40 %) ; Dominique Brogi, LR, 4 008 (6,91 %) ; Julien Langard, Rec., 999 (1,72 %) ; Gérard Mangiavillano, LO, 590 (1,02 %) ; José-Angel Sanchez, div., 84 (0,14 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 85 827 - V : 41 677 - A : 51,44 % - E : 40 888 - B. : 550 -

Auzanot

, 10 662 (26,08 %) ;

Viala

, 9 432 (23,07 %) ;

Sandoz

, 8 804 (21,53 %) ;

Rigault

, 4 308 (10,54 %) ;

Amoros

, 4 097 (10,02 %) ;

Leon

, 1 058 (2,59 %) ;

Piller

, 566 (1,38 %) ;

Guillaumin

, 566 (1,38 %) ;

Duchemin

, 557 (1,36 %) ;

Albert

, 445 (1,09 %) ;

Mangiavillano

, 334 (0,82 %) ;

Gaiffe

, 59 (0,14 %).

Carpentras Sud (3e)

Hervé De Lépinau (RN) Réélu

I : 79 308 - V : 54 244 - A : 31,60 % E : 52 612 - B : 1 112 - N : 520

Hervé De Lépinau

, RN, 28 153 (53,51 %) ; Muriel Duenas, PCF-NFP, 10 895 (20,71 %) ; Souad Zitouni, Ren.-Ensemble, 8 947 (17,01 %) ; Christophe Tonnaire, LR, 3 284 (6,24 %) ; Bertrand Helleu, LO, 671 (1,28 %) ; Louis Roussel, Rec., 662 (1,26 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 78 866 - V : 36 993 - A : 53,09 % - E : 36 267 - B. : 517 -

de Lépinau

, 13 430 (37,03 %) ;

Morenas

, 7 985 (22,02 %) ;

Duenas

, 6 947 (19,16 %) ;

Tonnaire

, 2 418 (6,67 %) ;

Montagard

, 2 364 (6,52 %) ;

Maunier

, 825 (2,27 %) ;

Rougeau

, 519 (1,43 %) ;

Rogier

, 418 (1,15 %) ;

Charbonnel

, 415 (1,14 %) ;

Gontard

, 347 (0,96 %) ;

Helleu

, 271 (0,75 %) ;

Vivier

, 174 (0,48 %) ;

Bonello

, 154 (0,42 %).

Orange (4e)

I : 90 640 - V : 62 437 - A : 31,12 % E : 60 516 - B : 1 411 - N : 510

Marie-France Lorho

, RN, 30 192 (49,89 %) ;

Monia Galvez

, LFI-NFP, 11 887 (19,64 %) ; Lise Anne Sophie Chauvot, Ren.-Ensemble, 10 449 (17,27 %) ; David Marseille, LR, 2 685 (4,44 %) ; Marie-Claude Bompard, Rec., 2 125 (3,51 %) ; Bruno Coulon, UDI, 1 893 (3,13 %) ; Anne Marie Hautant, div., 729 (1,20 %) ; Nicolas Petillot, LO, 556 (0,92 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 90 403 - V : 42 197 - A : 53,32 % - E : 41 083 - B. : 905 -

Lorho

, 16 850 (41,01 %) ;

Richard

, 10 381 (25,27 %) ;

Galvez

, 7 453 (18,14 %) ;

Rossin

, 3 152 (7,67 %) ;

Carvou

, 1 062 (2,59 %) ;

Hautant

, 611 (1,49 %) ;

Governatori

, 601 (1,46 %) ;

Petillot

, 483 (1,18 %) ;

Rigord

, 446 (1,09 %) ;

Wailly

, 44 (0,11 %).

Carpentras Nord (5e)

I : 84 946 - V : 58 290 - A : 31,38 % E : 56 444 - B : 1 163 - N : 683

Catherine Rimbert

, RN, 25 415 (45,03 %) ;

Céline Celce

, Gen.-NFP, 15 329 (27,16 %) ;

Adrien Morenas

, Ren.-Ensemble, 11 454 (20,29 %) ; Martin Lefevre, LR, 3 512 (6,22 %) ; Alexandre Deshaies, Rec., 734 (1,30 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 84 400 - V : 41 748 - A : 50,54 % - E : 41 029 - B. : 497 -

Lovisolo

, 10 244 (24,97 %) ;

Thomas de Maleville

, 9 635 (23,48 %) ;

Celce

, 9 134 (22,26 %) ;

Aubert

, 7 044 (17,17 %) ;

Chavrier

, 1 932 (4,71 %) ;

Vincetti

, 1 301 (3,17 %) ;

Trichaud

, 565 (1,38 %) ;

Bourdier

, 452 (1,10 %) ;

Pinon

, 384 (0,94 %) ;

Rodinson

, 216 (0,53 %) ;

Chalençon

, 122 (0,30 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 743 mots, p. SPA16

Nouvelle-Aquitaine 16 || Charente 3 sièges 17 || Charente-Maritime 5 sièges 19 || Corrèze 2 sièges 23 || Creuse 1 siège 24 || Dordogne 4 sièges 33 || Gironde 12 sièges 40 || Landes 3 sièges 47 || Lot-et-Garonne 3 sièges 64 || Pyrénées-Atlantiques 6 sièges 79 || Deux-Sèvres 3 sièges 87 || haute-vienne 3 sièges

86 || vienne 4 sièges

Sortants Lisa Belluco (EELV-Nupes) ; Sacha Houlié (LRM-Ensemble) ; Pascal Lecamp (MoDem-Ensemble) ; Nicolas Turquois (MoDem-Ensemble).

Dans la 2e circonscription de la Vienne, Sacha Houlié, président de la commission des lois de l’Assemblée nationale, devance Valérie Soumaille (LFI-NFP, 28,63 %). Face au RN arrivé troisième (24,42 %), la candidate LFI a décidé de se maintenir. Dans cette triangulaire, le député de la majorité présidentielle peut compter sur le soutien du dissident socialiste Aurélien Bourdier (10,08 %). Dans la 1re circonscription, où se profile une autre triangulaire avec le RN, la députée sortante, Lisa Belluco (EELV-NFP, 33,14 %), attend de voir si la candidate divers droite-Ensemble se retire. Dans les 3e et 4e circonscriptions, la gauche s’est désistée en faveur des députés sortants MoDem-Ensemble, Pascal Lecamp (30,18 %) et Nicolas Turquois (32,11 %), pour « faire barrage » au RN, qui a récolté plus de 40 % des voix dans les deux cas.

Poitiers I, II, VII (1re)

Ballottage

I : 81 052 - V : 56 645 - A : 30,11 % E : 55 023 - B : 1 046 - N : 576

Lisa Belluco

, EELV-NFP, 18 232 (33,14 %) ;

Emmanuelle Darles

, RN, 15 918 (28,93 %) ;

Séverine Saint-Pé

, div. d.-Ensemble, 15 875 (28,85 %) ; Aurélien Tricot, div. g., 4 399 (7,99 %) ; Ludovic Gaillard, LO, 599 (1,09 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 80 577 - V : 40 888 - A : 49,26 % - E : 39 844 - B. : 728 -

Belluco

, 12 972 (32,56 %) ;

Ballet-Blu

, 11 226 (28,17 %) ;

Courtois

, 6 254 (15,70 %) ;

Neveux

, 5 324 (13,36 %) ;

de Mascureau

, 1 181 (2,96 %) ;

Giraudet

, 1 147 (2,88 %) ;

Gaillard

, 645 (1,62 %) ;

Jarry

, 588 (1,48 %) ;

Farine

, 436 (1,09 %) ;

Assoumani

, 70 (0,18 %) ;

Laadnani

, 1 (0,00 %).

Poitiers III, IV, V, VI (2e)

I : 80 207 - V : 58 179 - A : 27,46 % E : 56 767 - B : 888 - N : 524

Sacha Houlié

, Ren.-Ensemble, 18 855 (33,21 %) ;

Valérie Soumaille

, LFI-NFP, 16 254 (28,63 %) ;

Estelle Chevallier

, RN, 13 864 (24,42 %) ; Aurélien Bourdier, div. g., 5 723 (10,08 %) ; Xavier Augay, div. d., 1 658 (2,92 %) ; Agnès Chauvin, LO, 413 (0,73 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 79 489 - V : 42 931 - A : 45,99 % - E : 41 853 - B. : 780 -

Houlié

, 15 416 (36,83 %) ;

Soumaille

, 14 394 (34,39 %) ;

Philippe

, 5 641 (13,48 %) ;

Bouchareb

, 1 881 (4,49 %) ;

Prost

, 1 766 (4,22 %) ;

Dessaux

, 1 184 (2,83 %) ;

Du Chambon

, 536 (1,28 %) ;

Chauvin

, 490 (1,17 %) ;

Mayenga

, 485 (1,16 %) ;

Ousseni

, 58 (0,14 %) ;

Ferreira

, 2 (0,00 %).

Montmorillon (3e)

I : 72 419 - V : 50 665 - A : 30,04 % E : 48 716 - B : 1 157 - N : 792

Eric Soulat

, RN, 19 887 (40,82 %) ;

Pascal Lecamp

, MoDem-Ensemble, 14 704 (30,18 %) ;

Gisèle Jean

, div. g.-NFP, 13 020 (26,73 %) ; Soizic Jouan, LO, 688 (1,41 %) ; Tatiana Gouverneur, écol., 417 (0,86 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 72 977 - V : 37 873 - A : 48,10 % - E : 36 799 - B. : 741 -

Soulat

, 7 697 (20,92 %) ;

Lecamp

, 7 637 (20,75 %) ;

Valente

, 7 585 (20,61 %) ;

Clément

, 4 407 (11,98 %) ;

Bock

, 3 195 (8,68 %) ;

Zerbib

, 2 362 (6,42 %) ;

Lepercq

, 1 510 (4,10 %) ;

Barbot

, 834 (2,27 %) ;

Minot

, 651 (1,77 %) ;

Bortolotti

, 520 (1,41 %) ;

Jouan

, 379 (1,03 %) ;

Boutayeb

, 22 (0,06 %).

Châtellerault (4e)

I : 73 674 - V : 48 536 - A : 34,12 % E : 46 949 - B : 879 - N : 708

Hager Jacquemin

, RN, 19 268 (41,04 %) ;

Nicolas Turquois

, MoDem-Ensemble, 15 076 (32,11 %) ;

Yves Trousselle

, div. g.-NFP, 9 901 (21,09 %) ; Patrick Minot, div. c., 1 263 (2,69 %) ; Sabine Bortolotti, DLF, 750 (1,60 %) ; Patrice Villeret, LO, 691 (1,47 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 73 869 - V : 35 490 - A : 51,96 % - E : 34 341 - B. : 790 -

Turquois

, 12 919 (37,62 %) ;

Latus

, 9 739 (28,36 %) ;

Cartier

, 7 937 (23,11 %) ;

Verdin

, 1 434 (4,18 %) ;

Villeret

, 891 (2,59 %) ;

Guichard

, 678 (1,97 %) ;

Pimot

, 620 (1,81 %) ;

Auger

, 118 (0,34 %) ;

Lieutet

, 5 (0,01 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1693 mots, p. SPA7

Grand-Est 08 || Ardennes 3 sièges 10 || Aube 3 sièges 51 || Marne 5 sièges 52 || Haute-Marne 2 sièges 54 || Meurthe-et-Moselle 6 sièges 55 || Meuse 2 sièges 57 || Moselle 9 sièges 68 || Haut-Rhin 6 sièges 88 || Vosges 4 sièges

67 || Bas-Rhin 9 sièges

Sortants Sandra Regol (EELV-Nupes) ; Emmanuel Fernandes (LFI-Nupes) ; Bruno Studer (LRM-Ensemble) ; Françoise Buffet (LRM-Ensemble) ; Charles Sitzenstuhl (Agir-Ensemble) ; Louise Morel (MoDem-Ensemble) ; Patrick Hetzel (LR) ; Stéphanie Kochert (Hor.-Ensemble) ; Vincent Thiébaut (Hor.-Ensemble).

Le RN, qui ne comptait pas de députés dans le Bas-Rhin à l’issue des élections législatives de 2022, aborde le second tour en tête dans six circonscriptions sur neuf. La seule députée sortante à vraiment tirer son épingle du jeu est Sandra Regol (EELV-NFP), qui arrive en première position, avec 47,6 % des voix dans la 1re circonscription. Le RN s’invite dans deux triangulaires strasbourgeoises où les candidats NFP Emmanuel Fernandes (LFI), député sortant, et Thierry Sother (PS) sont devant, suivis par des candidats Renaissance ou MoDem-Ensemble et RN (2e et 3e). Dans la 4e, une troisième triangulaire place RN et Renaissance-Ensemble au coude-à-coude, suivi par le NFP, douze points derrière. Ailleurs dans le Bas-Rhin, les députés sortants de la coalition présidentielle sont tous assez largement devancés par les candidats d’extrême droite.

Strasbourg I, II, IV, VI, IX (1re)

Ballottage

I : 48 054 - V : 34 512 - A : 28,18 % E : 34 170 - B : 235 - N : 107

Sandra Regol

, EELV-NFP, 16 048 (46,97 %) ;

Etienne Loos

, Ren.-Ensemble, 8 763 (25,65 %) ; Hombeline Du Parc, RN, 4 641 (13,58 %) ; Irène Weiss, LR, 2 233 (6,53 %) ; Serge Oehler, div. g., 612 (1,79 %) ; Luc Menard, Rec., 336 (0,98 %) ; Patrick Arbogast, écol., 327 (0,96 %) ; Jamal Rouchdi, écol., 310 (0,91 %) ; Odette Holtzer, Unser, 303 (0,89 %) ; Albéric Barret, écol., 256 (0,75 %) ; Louise Fève, LO, 108 (0,32 %) ; Frédéric Seigle-Murandi, div. g., 88 (0,26 %) ; Thomas Brant, div., 63 (0,18 %) ; Dan Benhamou, écol., 48 (0,14 %) ; Thomas Schlund, écol., 34 (0,10 %) ; Etienne Genieux, écol., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 62 677 - V : 31 813 - A : 49,24 % - E : 31 459 - B. : 262 -

Regol

, 11 976 (38,07 %) ;

Fontanel

, 9 085 (28,88 %) ;

Elkouby

, 3 062 (9,73 %) ;

Volokhova

, 2 061 (6,55 %) ;

Rozenhaft

, 1 479 (4,70 %) ;

Christmann

, 1 111 (3,53 %) ;

Rouchdi

, 482 (1,53 %) ;

Hafed

, 397 (1,26 %) ;

Barret

, 376 (1,20 %) ;

Govi

, 310 (0,99 %) ;

Sauner

, 270 (0,86 %) ;

Karmann

, 236 (0,75 %) ;

Grosjean

, 198 (0,63 %) ;

Seigle-Murandi

, 178 (0,57 %) ;

Fève

, 140 (0,45 %) ;

Blache

, 68 (0,22 %) ;

Courcoux

, 30 (0,10 %).

Strasbourg III, VII, VIII, X (2e)

I : 60 344 - V : 40 811 - A : 32,37 % E : 40 219 - B : 414 - N : 178

Emmanuel Fernandes

, LFI-NFP, 17 378 (43,21 %) ;

Rebecca Breitman

, MoDem-Ensemble, 9 067 (22,54 %) ;

Virginie Joron

, RN, 8 731 (21,71 %) ; Alexandre Wolf Samaloussi, LR, 2 768 (6,88 %) ; Cendrine Diemunsch, Unser, 684 (1,70 %) ; Jean Marc Governatori, écol., 566 (1,41 %) ; Fabienne Schnitzler, div., 387 (0,96 %) ; Elisa Clolot, div., 289 (0,72 %) ; Alain Richard, LO, 219 (0,54 %) ; Clément Soubise, NPA, 130 (0,32 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 73 361 - V : 35 121 - A : 52,13 % - E : 34 659 - B. : 331 -

Fernandes

, 12 785 (36,89 %) ;

Waserman

, 10 506 (30,31 %) ;

du Parc

, 3 977 (11,47 %) ;

Wolf Samaloussi

, 2 211 (6,38 %) ;

Caminade

, 916 (2,64 %) ;

Vinci

, 857 (2,47 %) ;

Diemunsch

, 813 (2,35 %) ;

Schnitzler

, 768 (2,22 %) ;

Leonhart-Gruber

, 622 (1,79 %) ;

Goulet

, 448 (1,29 %) ;

Boussif

, 234 (0,68 %) ;

Richard

, 229 (0,66 %) ;

Grandjean

, 177 (0,51 %) ;

Bennes

, 116 (0,33 %).

Strasbourg V, VI, Schiltigheim (3e)

I : 70 945 - V : 46 468 - A : 34,50 % E : 45 744 - B : 467 - N : 257

Thierry Sother

, PS-NFP, 17 355 (37,94 %) ;

Bruno Studer

, Ren.-Ensemble, 13 260 (28,99 %) ;

Stéphanie Dô

, RN, 10 567 (23,10 %) ; Dera Ratsiajetsinimaro, LR, 1 760 (3,85 %) ; Gautier Perrin, Unser, 813 (1,78 %) ; Thierry Parat, écol., 782 (1,71 %) ; Alexandre Zyzeck, Rec., 420 (0,92 %) ; Mohamed Sylla, div., 294 (0,64 %) ; Denise Grandmougin, LO, 252 (0,55 %) ; Félix Kleimann, div. g., 129 (0,28 %) ; Hicham Hamza, div. g., 112 (0,24 %) ; Camille Robert, div., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 70 914 - V : 32 423 - A : 54,28 % - E : 32 008 - B. : 320 -

Studer

, 11 123 (34,75 %) ;

Mas

, 9 864 (30,82 %) ;

, 4 309 (13,46 %) ;

Sfaxi

, 1 758 (5,49 %) ;

Cutajar

, 1 433 (4,48 %) ;

Gautheron

, 1 044 (3,26 %) ;

Gaubert

, 864 (2,70 %) ;

Noel

, 453 (1,42 %) ;

Bernhardt

, 401 (1,25 %) ;

Wetzel

, 327 (1,02 %) ;

Grandmougin

, 197 (0,62 %) ;

Plichon

, 184 (0,57 %) ;

Hamza

, 51 (0,16 %).

Geispolsheim (4e)

I : 99 049 - V : 69 587 - A : 29,74 % E : 68 325 - B : 902 - N : 360

Delphine Daubenberger

, RN, 22 625 (33,11 %) ;

Françoise Buffet

, Ren.-Ensemble, 22 107 (32,36 %) ;

Raphaële Krattinger

, LFI-NFP, 14 297 (20,92 %) ; Nelly Aeschelmann, LR, 3 936 (5,76 %) ; Catherine Berthol, div., 2 389 (3,50 %) ; Bénédicte Matz, Unser, 1 982 (2,90 %) ; Jean-Louis Bigot, Rec., 645 (0,94 %) ; Mehdi Benhlal, LO, 344 (0,50 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 97 910 - V : 47 119 - A : 51,88 % - E : 46 374 - B. : 550 -

Buffet

, 14 554 (31,38 %) ;

Lahmeur

, 7 952 (17,15 %) ;

Joron

, 7 931 (17,10 %) ;

Amiet

, 6 838 (14,75 %) ;

Wonner

, 2 494 (5,38 %) ;

Matz

, 1 920 (4,14 %) ;

Beck

, 1 858 (4,01 %) ;

Behr

, 1 607 (3,47 %) ;

North

, 388 (0,84 %) ;

Chirollet

, 329 (0,71 %) ;

Lafay

, 277 (0,60 %) ;

Benhlal

, 226 (0,49 %).

Sélestat (5e)

I : 107 594 - V : 72 630 - A : 32,50 % E : 71 159 - B : 1 007 - N : 464

Thomas Esteve

, RN, 27 897 (39,20 %) ;

Charles Sitzenstuhl

, Ren.-Ensemble, 22 993 (32,31 %) ; Marc Ruhlmann, PS-NFP, 12 043 (16,92 %) ; Leo Coutaud, LR, 3 529 (4,96 %) ; Sarah Weiss Moessmer, Unser, 2 681 (3,77 %) ; Christian Dantz, écol., 803 (1,13 %) ; Bastien Macia, DLF, 767 (1,08 %) ; Patrick Dutter, LO, 446 (0,63 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 106 170 - V : 48 576 - A : 54,25 % - E : 47 670 - B. : 640 -

Sitzenstuhl

, 15 550 (32,62 %) ;

Wolff

, 10 052 (21,09 %) ;

Toulza

, 7 653 (16,05 %) ;

Sohler

, 4 553 (9,55 %) ;

Weiss Moessmer

, 4 021 (8,44 %) ;

Weber

, 1 341 (2,81 %) ;

Errera-Muller

, 1 028 (2,16 %) ;

Abassi

, 1 007 (2,11 %) ;

Pluskota

, 819 (1,72 %) ;

Tetart

, 712 (1,49 %) ;

Dutter

, 473 (0,99 %) ;

Mertz

, 461 (0,97 %).

Molsheim (6e)

I : 98 222 - V : 66 935 - A : 31,85 % E : 65 657 - B : 923 - N : 355

Vincent Coussediere

, RN, 25 275 (38,50 %) ;

Louise Morel

, MoDem-Ensemble, 18 228 (27,76 %) ; Didier Andres, EELV-NFP, 10 076 (15,35 %) ; Jean Biehler, LR, 8 739 (13,31 %) ; Carine Hamm, Unser, 1 770 (2,70 %) ; Patricia Marle, DLF, 634 (0,97 %) ; Sabrina Ritter, Rec., 494 (0,75 %) ; René Camus, LO, 362 (0,55 %) ; Ryan Geyer, div., 79 (0,12 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 97 605 - V : 45 135 - A : 53,76 % - E : 44 438 - B. : 516 -

Morel

, 11 267 (25,35 %) ;

Steinbach

, 10 065 (22,65 %) ;

Meyer

, 9 069 (20,41 %) ;

Marchal-Minazzi

, 7 380 (16,61 %) ;

Hamm

, 2 488 (5,60 %) ;

Ritter

, 1 300 (2,93 %) ;

Grussi

, 1 272 (2,86 %) ;

Macia

, 744 (1,67 %) ;

Debriffe

, 561 (1,26 %) ;

Camus

, 292 (0,66 %).

Saverne (7e)

I : 86 142 - V : 56 807 - A : 34,05 % E : 55 633 - B : 800 - N : 374

Denis Kieffer

, RN, 23 071 (41,47 %) ;

Patrick Hetzel

, LR, 17 974 (32,31 %) ; Serge Bloch, LFI-NFP, 6 912 (12,42 %) ; Eric Wolff, MoDem-Ensemble, 4 734 (8,51 %) ; Anastasie Leipp, Unser, 1 821 (3,27 %) ; Arthur Wolff, Rec., 707 (1,27 %) ; Jean Meyer, LO, 414 (0,74 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 85 738 - V : 39 155 - A : 54,33 % - E : 38 402 - B. : 491 -

Hetzel

, 13 445 (35,01 %) ;

Eschenmann

, 8 183 (21,31 %) ;

Depyl

, 5 206 (13,56 %) ;

Toussaint

, 4 852 (12,63 %) ;

Lorber

, 2 110 (5,49 %) ;

Hecker

, 1 367 (3,56 %) ;

Margarito

, 935 (2,43 %) ;

Morard

, 677 (1,76 %) ;

Wojtkowiak

, 475 (1,24 %) ;

Stab

, 421 (1,10 %) ;

Hoenicke

, 348 (0,91 %) ;

Meyer

, 220 (0,57 %) ;

Sohm

, 163 (0,42 %).

Wissembourg (8e)

I : 94 678 - V : 60 868 - A : 35,71 % E : 59 584 - B : 920 - N : 364

Théo Bernhardt

, RN, 26 313 (44,16 %) ;

Stéphanie Kochert

, Hor.-Ensemble, 14 006 (23,51 %) ; Victor Vogt, LR, 6 818 (11,44 %) ; Myriam Zekagh, LFI-NFP, 5 432 (9,12 %) ; Christian Klipfel, div., 4 731 (7,94 %) ; Claire Grosheitsch, écol., 739 (1,24 %) ; Nathan Hackenschmidt, Rec., 663 (1,11 %) ; Stella Batisse, DLF, 576 (0,97 %) ; Catherine Gsell, LO, 306 (0,51 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 94 515 - V : 40 829 - A : 56,80 % - E : 40 058 - B. : 550 -

Knoepffler

, 10 527 (26,28 %) ;

Kochert

, 9 849 (24,59 %) ;

Sander

, 8 808 (21,99 %) ;

Ahmed-Yahia

, 3 951 (9,86 %) ;

Jacky

, 3 533 (8,82 %) ;

Grosheitsch

, 1 328 (3,32 %) ;

Kriloff

, 1 200 (3,00 %) ;

Pissard

, 634 (1,58 %) ;

Gsell

, 228 (0,57 %).

Haguenau (9e)

I : 96 216 - V : 63 428 - A : 34,08 % E : 62 264 - B : 804 - N : 360

Marc Wolff

, RN, 25 199 (40,47 %) ;

Vincent Thiebaut

, Hor.-Ensemble, 18 206 (29,24 %) ; Olivier Terrien, PS-NFP, 9 680 (15,55 %) ; Philippe Pfrimmer, div., 5 512 (8,85 %) ; Maurice Gluck, Unser, 2 583 (4,15 %) ; Robin Gerolt, Rec., 678 (1,09 %) ; Yann Lucas, LO, 406 (0,65 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 95 481 - V : 41 846 - A : 56,17 % - E : 41 185 - B. : 462 -

Thiebaut

, 11 748 (28,52 %) ;

Gnaedig

, 9 043 (21,96 %) ;

Riedinger

, 8 695 (21,11 %) ;

Witzmann

, 6 030 (14,64 %) ;

Gluck

, 2 720 (6,60 %) ;

Altherr

, 1 673 (4,06 %) ;

Steinmetz

, 512 (1,24 %) ;

Deschamps

, 445 (1,08 %) ;

Lucas

, 319 (0,77 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1073 mots, p. SPA5

Bretagne 22 || Côtes-d’Armor 5 sièges 29 || Finistère 8 sièges

56 || Morbihan 6 sièges

Sortants Anne Le Hénanff (Hor.-Ensemble) ; Jimmy Pahun (MoDem-Ensemble) ; Nicole Le Peih (LRM-Ensemble) ; Paul Molac (rég.) ; Lysiane Métayer (LRM-Ensemble) ; Jean-Michel Jacques (LRM-Ensemble).

Coup de tonnerre dans les deux circonscriptions rurales du département. Nathalie Guihot-Vieira et Antoine Oliviero, candidats du Rassemblement national (RN), virent en tête, avec plus d’un tiers des suffrages. Du jamais-vu en Bretagne, région la plus rétive aux idées d’extrême droite. Dans cette Bretagne rurale, le très implanté régionaliste et député sortant Paul Molac convainc davantage qu’en 2022, avec près de 29 000 voix, et semble promis à une réélection. C’est aussi le cas de l’élue sortante (Horizons-Ensemble) Anne Le Hénanff, dans le pays de Vannes (42,13 %). A Auray, Jimmy Pahun (MoDem-Ensemble) devra ferrailler avec le conseiller régional RN Florent de Kersauson. A Lorient, l’écologiste Damien Girard termine en tête (35,56 %) et domine de peu la députée sortante (Renaissance-Ensemble) Lysiane Métayer (34,60 %). La candidate du RN (27,90 %) réussit à se qualifier pour le second tour.

Vannes (1re)

Ballottage

I : 115 573 - V : 86 228 - A : 25,39 % E : 84 561 - B : 1 258 - N : 409

Anne Le Hénanff

, Hor.-Ensemble, 35 627 (42,13 %) ;

Anne Gallo

, div. g.-NFP, 23 884 (28,24 %) ;

Joseph Martin

, RN, 21 454 (25,37 %) ; Yann Le Baraillec, div. g., 1 898 (2,24 %) ; Ronan Le Sant, rég., 1 084 (1,28 %) ; Marc Peschanski, LO, 432 (0,51 %) ; Alice Vasseur, div., 182 (0,22 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 114 850 - V : 62 734 - A : 45,38 % - E : 61 692 - B. : 788 -

Le Hénanff

, 21 004 (34,05 %) ;

Foucault

, 15 432 (25,01 %) ;

Le Barz

, 7 145 (11,58 %) ;

Ars

, 5 009 (8,12 %) ;

Mousset

, 3 914 (6,34 %) ;

Chevrel

, 2 954 (4,79 %) ;

Le Baraillec

, 2 050 (3,32 %) ;

Page

, 860 (1,39 %) ;

Cabas

, 779 (1,26 %) ;

Croci

, 751 (1,22 %) ;

Ramel

, 655 (1,06 %) ;

Deléon

, 436 (0,71 %) ;

Robel

, 396 (0,64 %) ;

Peschanski

, 307 (0,50 %).

Auray (2e)

I : 113 726 - V : 84 942 - A : 25,31 % E : 82 978 - B : 1 387 - N : 577

Jimmy Pahun

, MoDem-Ensemble, 26 667 (32,14 %) ;

Florent De Kersauson

, RN, 24 920 (30,03 %) ;

Jade Beniguel

, écol.-NFP, 21 405 (25,80 %) ; Pierre Clavreuil, div. d., 7 472 (9,00 %) ; Maëlig Trédan, rég., 1 615 (1,95 %) ; Yves Cheère, LO, 899 (1,08 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 112 403 - V : 60 208 - A : 46,44 % - E : 58 980 - B. : 880 -

Pahun

, 19 426 (32,94 %) ;

Kirchner

, 14 667 (24,87 %) ;

Martin

, 9 054 (15,35 %) ;

Vallein

, 3 936 (6,67 %) ;

Lemoulinier

, 3 009 (5,10 %) ;

Luneau

, 2 692 (4,56 %) ;

Kappeler

, 2 390 (4,05 %) ;

Cordaillat-Dallara

, 1 058 (1,79 %) ;

Vellutini

, 902 (1,53 %) ;

Brière

, 722 (1,22 %) ;

Malardé

, 565 (0,96 %) ;

Cheère

, 558 (0,95 %) ;

Le Bihan

, 1 (0,00 %).

Pontivy (3e)

I : 98 154 - V : 70 510 - A : 28,16 % E : 68 573 - B : 1 343 - N : 594

Antoine Oliviero

, RN, 24 584 (35,85 %) ;

Nicole Le Peih

, Ren.-Ensemble, 18 222 (26,57 %) ;

Marie Madeleine Doré-Lucas

, LFI-NFP, 13 999 (20,41 %) ; Soizic Perrault, LR, 8 340 (12,16 %) ; Jocelyne Devriendt, rég., 1 078 (1,57 %) ; Lionel Épaillard, écol., 943 (1,38 %) ; Julie Cuciniello, DLF, 719 (1,05 %) ; Julie Lepert, LO, 688 (1,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 96 628 - V : 48 945 - A : 49,35 % - E : 47 722 - B. : 832 -

Le Peih

, 13 902 (29,13 %) ;

Dore-Lucas

, 10 744 (22,51 %) ;

Gohin

, 8 938 (18,73 %) ;

Quéro

, 8 113 (17,00 %) ;

Le Gall

, 1 414 (2,96 %) ;

Epaillard

, 1 281 (2,68 %) ;

Massard

, 914 (1,92 %) ;

Cuciniello

, 828 (1,74 %) ;

Lepert

, 548 (1,15 %) ;

Lugué

, 482 (1,01 %) ;

Coudé

, 478 (1,00 %) ;

Lopez

, 80 (0,17 %).

Malestroit, Ploërmel (4e)

I : 113 628 - V : 82 009 - A : 27,83 % E : 80 659 - B : 1 013 - N : 337

Paul Molac

, rég., 28 912 (35,84 %) ;

Katel Le Cuillier

, RN, 25 414 (31,51 %) ; Rozenn Guegan, Ren.-Ensemble, 12 487 (15,48 %) ; Lhea Le Flecher, PCF-NFP, 11 809 (14,64 %) ; Bernard Huet, div. d., 920 (1,14 %) ; Khaled Mamar, écol., 602 (0,75 %) ; Patrice Crunil, LO, 515 (0,64 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 111 731 - V : 59 011 - A : 47,18 % - E : 58 167 - B. : 581 -

Molac

, 21 900 (37,65 %) ;

Guegan

, 10 624 (18,26 %) ;

Le Flecher

, 10 589 (18,20 %) ;

de Kersauson

, 9 377 (16,12 %) ;

Regnier

, 1 767 (3,04 %) ;

Louro

, 1 293 (2,22 %) ;

Mamar

, 680 (1,17 %) ;

Decuypere

, 671 (1,15 %) ;

Marin

, 424 (0,73 %) ;

Clodic

, 339 (0,58 %) ;

Crunil

, 321 (0,55 %) ;

Laigre

, 182 (0,31 %) ;

Tonye

, (0,00 %).

Lorient (5e)

I : 80 820 - V : 56 584 - A : 29,99 % E : 55 145 - B : 1 125 - N : 314

Damien Girard

, EELV-NFP, 19 612 (35,56 %) ;

Lysiane Métayer

, Ren.-Ensemble, 19 081 (34,60 %) ;

Aurélie Le Goff

, RN, 15 386 (27,90 %) ; Blandine Pierron, LO, 1 066 (1,93 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 81 829 - V : 41 788 - A : 48,93 % - E : 41 041 - B. : 585 -

Girard

, 12 916 (31,47 %) ;

Métayer

, 9 423 (22,96 %) ;

Loas

, 8 785 (21,41 %) ;

Megel

, 5 307 (12,93 %) ;

Perrin

, 1 890 (4,61 %) ;

Briand

, 1 360 (3,31 %) ;

Pierron

, 563 (1,37 %) ;

Paoli

, 547 (1,33 %) ;

Questiaux

, 250 (0,61 %).

Hennebont (6e)

I : 93 830 - V : 67 504 - A : 28,06 % E : 65 525 - B : 1 404 - N : 575

Nathalie Guihot-Vieira

, RN, 22 728 (34,69 %) ;

Jean-Michel Jacques

, Ren.-Ensemble, 21 675 (33,08 %) ;

Jean-Michel Baudry

, LFI-NFP, 15 561 (23,75 %) ; Daniel Barach, LR, 3 513 (5,36 %) ; Kelig Lagree, LO, 1 213 (1,85 %) ; Valère Charlery, DLF, 835 (1,27 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 93 727 - V : 48 602 - A : 48,15 % - E : 47 292 - B. : 922 -

Jacques

, 16 452 (34,79 %) ;

Baudry

, 12 335 (26,08 %) ;

Le Goff

, 10 213 (21,60 %) ;

Siret

, 1 980 (4,19 %) ;

Kiefer

, 1 724 (3,65 %) ;

Bernard

, 1 252 (2,65 %) ;

Charlery

, 781 (1,65 %) ;

Naït-Kaci

, 759 (1,60 %) ;

Lagree

, 682 (1,44 %) ;

Parrat

, 582 (1,23 %) ;

Rosconval

, 532 (1,12 %) ;

Huguet

, (0,00 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1002 mots, p. SPA14

Normandie 61 || Orne 3 sièges 76 || Seine-Maritime 10 sièges 27 || Eure 5 sièges 50 || Manche 4 sièges

14 || calvados 6 sièges

Sortants Fabrice Le Vigoureux (LRM-Ensemble) ; Arthur Delaporte (PS-Nupes) ; Jérémie Patrier-Leitus(Hor.-Ensemble) ; Christophe Blanchet (MoDem-Ensemble) ; Bertrand Bouyx (LRM-Ensemble) ; Elisabeth Borne (LRM-Ensemble).

Dans la 6e circonscription, l’ancienne première ministre Elisabeth Borne (28,93 %), députée sortante Renaissance-Ensemble !, est devancée nettement par le candidat RN Nicolas Calbrix (36,26 %), mais devrait bénéficier du retrait du candidat « insoumis » (23,16 %). Dans la 3e et la 4e, les deux députés sortants, Jérémie Patrier-Leitus et Christophe Blanchet, arrivent en deuxième position, derrière le RN. Même scénario dans la 5e, le candidat Horizons-Ensemble !, Bertrand Bouyx, passant de justesse (24,59 %), devant le candidat Génération.s-NFP (24,46 %), qui a choisi de se désister pour le second tour. Dans la 1re, Joël Bruneau, maire de Caen, arrivé largement en tête, sera opposé à une candidate LFI-NFP, deuxième, et à une candidate RN. Dans la 2e, Arthur Delaporte, député sortant PS est en ballottage favorable face au RN.

Caen I, II, III, VIII, IX (1re)

Ballottage

I : 73 296 - V : 53 478 - A : 27,04 % E : 52 414 - B : 667 - N : 397

Joël Bruneau

, div. d., 22 596 (43,11 %) ;

Emma Fourreau

, LFI-NFP, 18 249 (34,82 %) ;

Ludivine Daoudi

, RN, 10 455 (19,95 %) ; Matéo Leloup, Rec., 604 (1,15 %) ; Pierre Casevitz, LO, 510 (0,97 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 72 797 - V : 38 832 - A : 46,66 % - E : 38 041 - B. : 588 -

Fourreau

, 13 622 (35,81 %) ;

Le Vigoureux

, 11 507 (30,25 %) ;

Simonnet

, 5 275 (13,87 %) ;

Liban

, 4 048 (10,64 %) ;

Chahine

, 1 105 (2,90 %) ;

Thomas

, 688 (1,81 %) ;

Blouin

, 559 (1,47 %) ;

Casevitz

, 510 (1,34 %) ;

Gallois

, 391 (1,03 %) ;

Corbery

, 336 (0,88 %).

Caen IV, V, VI, VII, X (2e)

I : 69 012 - V : 47 438 - A : 31,26 % E : 46 436 - B : 626 - N : 376

Arthur Delaporte

, PS-NFP, 19 662 (42,34 %) ;

Josseline Liban

, RN, 11 999 (25,84 %) ; Camille Brou, LR, 7 159 (15,42 %) ; Gregory Berkovicz, Ren.-Ensemble, 6 503 (14,00 %) ; Cédric Bazincourt, DLF, 566 (1,22 %) ; Christophe Garcia, LO, 547 (1,18 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 68 611 - V : 34 079 - A : 50,33 % - E : 33 420 - B. : 450 -

Delaporte

, 14 040 (42,01 %) ;

Dumont Prieux

, 8 138 (24,35 %) ;

Deslandes

, 5 091 (15,23 %) ;

Brou

, 2 449 (7,33 %) ;

Caillemer

, 886 (2,65 %) ;

Cronier

, 813 (2,43 %) ;

Lerendu

, 628 (1,88 %) ;

Garcia

, 497 (1,49 %) ;

Ambourg

, 356 (1,07 %) ;

Sénétaire

, 268 (0,80 %) ;

Francoise

, 254 (0,76 %).

Falaise, Lisieux (3e)

I : 79 965 - V : 53 903 - A : 32,59 % E : 52 500 - B : 939 - N : 464

Edouard Fauvage

, RN, 21 574 (41,09 %) ;

Jérémie Patrier-Leitus

, Hor.-Ensemble, 19 143 (36,46 %) ; Olivier Truffaut, PS-NFP, 9 959 (18,97 %) ; Steven Mafiodo, DLF, 1 080 (2,06 %) ; Michel Langevin, LO, 732 (1,39 %) ; Thierry Paul Valette, div., 12 (0,02 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 79 776 - V : 38 957 - A : 51,17 % - E : 38 051 - B. : 603 -

Vilmet

, 9 229 (24,25 %) ;

Patrier-Leitus

, 8 531 (22,42 %) ;

Porte

, 8 311 (21,84 %) ;

Canu

, 8 160 (21,44 %) ;

Fauvage

, 1 355 (3,56 %) ;

Langevin

, 706 (1,86 %) ;

Mafiodo

, 636 (1,67 %) ;

Guzman Velez

, 616 (1,62 %) ;

Leconte

, 505 (1,33 %) ;

Sénécal

, 2 (0,01 %).

Trouville-sur-Mer (4e)

I : 104 874 - V : 73 505 - A : 29,91 % E : 72 012 - B : 1 000 - N : 493

Chantal Henry

, RN, 24 230 (33,65 %) ;

Christophe Blanchet

, MoDem-Ensemble, 23 622 (32,80 %) ;

Pierre Mouraret

, PCF-NFP, 14 246 (19,78 %) ; Sophie Gaugain, div. d., 7 847 (10,90 %) ; Pascale Deutsch, Rec., 878 (1,22 %) ; François Buisson, DLF, 747 (1,04 %) ; Patrick Poirot-Bourdain, LO, 442 (0,61 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 104 659 - V : 53 425 - A : 48,95 % - E : 52 417 - B. : 722 -

Blanchet

, 19 101 (36,44 %) ;

Mouraret

, 11 865 (22,64 %) ;

Beloncle

, 9 849 (18,79 %) ;

Gaugain

, 6 583 (12,56 %) ;

Cothier

, 2 221 (4,24 %) ;

Lorimier

, 1 124 (2,14 %) ;

Perrin

, 788 (1,50 %) ;

Poirot-Bourdain

, 605 (1,15 %) ;

Lagarde

, 281 (0,54 %).

Bayeux (5e)

I : 92 987 - V : 67 318 - A : 27,60 % E : 65 913 - B : 952 - N : 453

Philippe Chapron

, RN, 21 001 (31,86 %) ;

Bertrand Bouyx

, Hor.-Ensemble, 16 208 (24,59 %) ;

Thomas Dupont-Federici

, Gen.-NFP, 16 124 (24,46 %) ; Cédric Nouvelot, LR, 10 655 (16,17 %) ; Jean-Alexis Géreux, DLF, 775 (1,18 %) ; Tony Desclos, Rec., 662 (1,00 %) ; Isabelle Peltre, LO, 488 (0,74 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 92 550 - V : 49 346 - A : 46,68 % - E : 48 535 - B. : 593 -

Bouyx

, 13 515 (27,85 %) ;

Harel

, 11 256 (23,19 %) ;

Chapron

, 9 241 (19,04 %) ;

Nouvelot

, 8 733 (17,99 %) ;

Brunschvicg

, 2 160 (4,45 %) ;

Mesguich

, 1 572 (3,24 %) ;

Boissel

, 888 (1,83 %) ;

Friquet

, 743 (1,53 %) ;

Peltre

, 426 (0,88 %) ;

Muller

, 1 (0,00 %).

Vire (6e)

I : 96 333 - V : 68 699 - A : 28,69 % E : 66 401 - B : 1 590 - N : 708

Nicolas Calbrix

, RN, 24 076 (36,26 %) ;

Elisabeth Borne

, Ren.-Ensemble, 19 213 (28,93 %) ;

Noé Gauchard

, LFI-NFP, 15 376 (23,16 %) ; Lynda Lahalle, div. d., 5 080 (7,65 %) ; Philippe Ambourg, DLF, 1 128 (1,70 %) ; Esteline Caillemer, Rec., 650 (0,98 %) ; Pascale Georget, LO, 616 (0,93 %) ; Bérengère Lareynie, div. g., 262 (0,39 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 96 452 - V : 49 341 - A : 48,84 % - E : 48 051 - B. : 827 -

Borne

, 16 491 (34,32 %) ;

Gauchard

, 11 786 (24,53 %) ;

Roy

, 10 447 (21,74 %) ;

Lahalle

, 3 473 (7,23 %) ;

Dupont

, 1 342 (2,79 %) ;

Guettier

, 1 195 (2,49 %) ;

Mbelo

, 889 (1,85 %) ;

Ormain

, 723 (1,50 %) ;

Battail

, 672 (1,40 %) ;

Georget

, 547 (1,14 %) ;

Saad

, 486 (1,01 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 625 mots, p. SPA15

Nouvelle-Aquitaine 16 || Charente 3 sièges 17 || Charente-Maritime 5 sièges 19 || Corrèze 2 sièges 23 || Creuse 1 siège 24 || Dordogne 4 sièges 33 || Gironde 12 sièges 47 || Lot-et-Garonne 3 sièges 64 || Pyrénées-Atlantiques 6 sièges 79 || Deux-Sèvres 3 sièges 86 || vienne 4 sièges 87 || haute-vienne 3 sièges

40 || Landes 3 sièges

Sortants Geneviève Darrieussecq (MoDem-Ensemble) ; Lionel Causse (LRM-Ensemble) ; Boris Vallaud (PS-Nupes).

Dans les Landes, la députée sortante et ancienne ministre déléguée chargée des personnes handicapées Geneviève Darrieussecq, arrivée en tête au premier tour en 2022 dans la 1re circonscription (Mont-de-Marsan), est cette fois devancée par la candidate du RN, Véronique Fossey. Marie-Laure Lafargue (NFP), qui faisait partie de cette triangulaire, a annoncé son désistement au second tour. Dans la 2e circonscription de Dax, une triangulaire aura également lieu, opposant Ludovic Biesbrouck (RN) à Lionel Causse, pour la majorité présidentielle, et Jean-Marc Lespade, pour le NFP. Dans la 3e circonscription, le député socialiste sortant Boris Vallaud affrontera Sylvie Franceschini (RN) qui, contrairement à 2022, se qualifie, et empêche ainsi le candidat Ensemble, Tom Gillet Duffrechou, de parvenir au second tour.

Mont-de-Marsan (1re)

Ballottage

I : 109 676 - V : 78 015 - A : 28,87 % E : 75 576 - B : 1 674 - N : 765

Veronique Fossey

, RN, 28 138 (37,23 %) ;

Geneviève Darrieussecq

, MoDem-Ensemble, 21 353 (28,25 %) ;

Marie-Laure Lafargue

, PS-NFP, 20 466 (27,08 %) ; Fabienne Chrit, LR, 3 343 (4,42 %) ; Jean Claude Bon, LO, 852 (1,13 %) ; Dominique Jarreau, LC, 720 (0,95 %) ; Isabelle Henaff, Rec., 700 (0,93 %) ; Degny Hermann Amessan, div., 4 (0,01 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 108 518 - V : 57 501 - A : 47,01 % - E : 55 796 - B. : 1 298 -

Darrieussecq

, 18 633 (33,39 %) ;

de Barbeyrac

, 12 805 (22,95 %) ;

Dufay

, 11 241 (20,15 %) ;

Harambat

, 3 516 (6,30 %) ;

Cazaubon

, 3 062 (5,49 %) ;

Large

, 2 281 (4,09 %) ;

David

, 2 196 (3,94 %) ;

Dobat

, 623 (1,12 %) ;

Martin

, 489 (0,88 %) ;

Bon

, 481 (0,86 %) ;

Dubreuil

, 469 (0,84 %).

Dax (2e)

I : 124 617 - V : 89 485 - A : 28,19 % E : 86 700 - B : 1 886 - N : 899

Ludovic Biesbrouck

, RN, 28 264 (32,60 %) ;

Lionel Causse

, Ren.-Ensemble, 26 051 (30,05 %) ;

Jean-Marc Lespade

, PCF-NFP, 24 645 (28,43 %) ; Marc Vernier, LR, 4 625 (5,33 %) ; Dominique Lecuona, PO, 1 358 (1,57 %) ; Stéphane David, Rec., 918 (1,06 %) ; Pascal Demangeot, LO, 839 (0,97 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 123 039 - V : 64 506 - A : 47,57 % - E : 62 781 - B. : 1 301 -

Causse

, 21 175 (33,73 %) ;

Lespade

, 19 015 (30,29 %) ;

Rivoire

, 10 116 (16,11 %) ;

Vernier

, 3 008 (4,79 %) ;

de Brosses

, 2 736 (4,36 %) ;

Loubet

, 2 584 (4,12 %) ;

Laffont

, 1 237 (1,97 %) ;

Hareng

, 944 (1,50 %) ;

Etchoimborde

, 903 (1,44 %) ;

Lecuona

, 574 (0,91 %) ;

Demangeot

, 489 (0,78 %).

Saint-Sever (3e)

I : 100 020 - V : 73 166 - A : 26,85 % E : 70 706 - B : 1 542 - N : 918

Boris Vallaud

, PS-NFP, 26 235 (37,10 %) ;

Sylvie Franceschini

, RN, 25 165 (35,59 %) ; Tom Gillet Duffrechou, MoDem-Ensemble, 11 310 (16,00 %) ; Brice Saint-Cricq, LR, 5 078 (7,18 %) ; Christelle Lassort, Rés., 1 141 (1,61 %) ; Christian Delfosse, Rec., 813 (1,15 %) ; Carole Voutaz, LO, 513 (0,73 %) ; Matèu Richard, PO, 451 (0,64 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 99 462 - V : 56 532 - A : 43,16 % - E : 54 925 - B. : 1 122 -

Vallaud

, 22 057 (40,16 %) ;

Broquères

, 13 656 (24,86 %) ;

Franceschini

, 10 317 (18,78 %) ;

Berginiat

, 2 849 (5,19 %) ;

Lassort

, 2 675 (4,87 %) ;

du Breuil-Hélion de La Guéronnière

, 1 780 (3,24 %) ;

Richard

, 649 (1,18 %) ;

Voutaz

, 504 (0,92 %) ;

Huriez

, 438 (0,80 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 454 mots, p. SPA17

Occitanie 09 || ariège 2 sièges 11 || aude 3 sièges 12 || Aveyron 3 sièges 30 || gard 6 sièges 31 || haute-garonne 10 sièges 65 || hautes-pyrénées 2 sièges 66 || pyrénées-orientales 4 sièges 81 || tarn 3 sièges 48 || Lozère 1 siège 32 || gers 2 sièges 34 || hérault 9 sièges 82 || Tarn-et-Garonne 2 sièges

46 || lot 2 sièges

Sortants Aurélien Pradié (LR) ; Huguette Tiegna (LRM-Ensemble).

Dans la 1re circonscription du Lot (Cahors), le député sortant, Aurélien Pradié, qui, en rupture avec son parti, LR, concourait sous la bannière de son microparti Du courage, recueille 42,25 % des voix devant Elsa Bougeard (LFI-NFP). Avec 24,33 % des suffrages, l’écart est minime avec la candidate du RN, Slavka Mihaylova, qui obtient 23,06 % des voix. Dans la 2e circonscription (Figeac), Christophe Proenca (PS), investi par le NFP, est en tête (38,22 %). Maire de Gintrac et dissident de la Nupes en 2022,il affrontera au second tour le candidat RN Gérard Blanchet (30,38 %). Huguette Tiegna, députée sortante du camp présidentiel (Renaissance), atteint la troisième place, avec un score de 26,96 %.

Cahors (1re)

Ballottage

I : 73 047 - V : 53 676 - A : 26,52 % E : 52 503 - B : 598 - N : 575

Aurélien Pradié

, div. d., 22 180 (42,25 %) ;

Elsa Bougeard

, LFI-NFP, 12 775 (24,33 %) ;

Slavka Mihaylova

, RN, 12 108 (23,06 %) ; Frédéric Decremps, Ren.-Ensemble, 4 689 (8,93 %) ; François Tesson, Rec., 398 (0,76 %) ; Ghislain Domenech, LO, 353 (0,67 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 72 849 - V : 43 293 - A : 40,57 % - E : 42 568 - B. : 441 -

Pradié

, 19 352 (45,46 %) ;

Bougeard

, 9 474 (22,26 %) ;

Branco

, 7 118 (16,72 %) ;

Couturier

, 3 844 (9,03 %) ;

Goussu

, 1 105 (2,60 %) ;

Maury

, 692 (1,63 %) ;

Sallinen

, 342 (0,80 %) ;

Gérard

, 335 (0,79 %) ;

Domenech

, 189 (0,44 %) ;

Stumm

, 117 (0,27 %).

Figeac (2e)

I : 66 320 - V : 49 297 - A : 25,67 % E : 47 303 - B : 1 114 - N : 880

Christophe Proença

, PS-NFP, 18 079 (38,22 %) ;

Gérard Raymond Blanchet

, RN, 14 369 (30,38 %) ;

Huguette Tiegna

, Ren.-Ensemble, 12 752 (26,96 %) ; Daniel Paget, div., 1 237 (2,62 %) ; Marie-Michèle Viau, LO, 607 (1,28 %) ; Rabah Bouguerra, div. g., 259 (0,55 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 66 679 - V : 39 573 - A : 40,65 % - E : 38 413 - B. : 756 -

Grossemy

, 9 116 (23,73 %) ;

Tiegna

, 9 103 (23,70 %) ;

Proença

, 8 896 (23,16 %) ;

Le Gloannec

, 4 735 (12,33 %) ;

Bontemps

, 3 119 (8,12 %) ;

Salauze

, 1 224 (3,19 %) ;

Barbier Damiette

, 622 (1,62 %) ;

Forestié

, 551 (1,43 %) ;

Lucas

, 416 (1,08 %) ;

Viau

, 250 (0,65 %) ;

Astoul

, 228 (0,59 %) ;

Millard

, 153 (0,40 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 870 mots, p. SPA14

Normandie 14 || calvados 6 sièges 61 || Orne 3 sièges 76 || Seine-Maritime 10 sièges 50 || Manche 4 sièges

27 || Eure 5 sièges

Sortants Christine Loir (RN) ; Katiana Levavasseur (RN) ; Kévin Mauvieux (RN) ; Philippe Brun (PS-Nupes) ; Timothée Houssin (RN).

C’est un raz-de-marée pour le RN, encore largement amplifié par rapport à 2022. Dans ce département rural, fief du ministre des armées, Sébastien Lecornu, le parti d’extrême droite caracole en tête dans les cinq circonscriptions, dont quatre battent déjà pavillon RN depuis deux ans. Il manque même de peu une élection dès le premier tour dans la 3e, où Kévin Mauvieux totalise 48,88 % des voix. Dans la 1re, la députée sortante Christine Loir, avec 46,53 %, distance facilement Julien Canin (Renaissance-Ensemble), deuxième avec 28,51 %, et Christine Le Bonté, candidate PS-NFP, qui obtient 21,58 %. Dans la 4e, le député sortant Philippe Brun (PS-NFP) termine deuxième, avec 34,27 %, et sera en ballottage défavorable face à Patrice Pauper (RN), qui totalise 41,64 % des voix.

Évreux Est, Sud (1re)

Ballottage

I : 87 391 - V : 57 249 - A : 34,49 % E : 55 555 - B : 1 188 - N : 506

Christine Loir

, RN, 25 852 (46,53 %) ;

Julien Canin

, Ren.-Ensemble, 15 837 (28,51 %) ;

Christine Le Bonté

, PS-NFP, 11 991 (21,58 %) ; Anne Ducamp, LO, 1 009 (1,82 %) ; Jacques Thalmann, Rec., 866 (1,56 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 86 794 - V : 40 480 - A : 53,36 % - E : 39 580 - B. : 668 -

Loir

, 11 830 (29,89 %) ;

Gipson

, 10 583 (26,74 %) ;

Ancelin

, 7 609 (19,22 %) ;

Alory

, 3 219 (8,13 %) ;

Poirson

, 1 736 (4,39 %) ;

Allo

, 1 479 (3,74 %) ;

Mansouret

, 826 (2,09 %) ;

Hélayel

, 650 (1,64 %) ;

Monnier

, 601 (1,52 %) ;

Miguet

, 524 (1,32 %) ;

Ducamp

, 523 (1,32 %).

Évreux Nord, Ouest (2e)

I : 79 221 - V : 54 069 - A : 31,75 % E : 52 633 - B : 1 088 - N : 348

Katiana Levavasseur

, RN, 22 951 (43,61 %) ;

Timour Veyri

, PS-NFP, 11 184 (21,25 %) ; Isabelle Collin, Hor.-Ensemble, 9 225 (17,53 %) ; Stéphanie Auger, div. d., 6 202 (11,78 %) ; Edouard Baude, Hor. dis., 1 658 (3,15 %) ; Mélanie Peyraud, LO, 614 (1,17 %) ; Laurence Brély, Rec., 558 (1,06 %) ; Laure Anne Godard, div. c., 241 (0,46 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 79 041 - V : 39 791 - A : 49,66 % - E : 38 869 - B. : 721 -

Levavasseur

, 11 508 (29,61 %) ;

Gouttefarde

, 9 994 (25,71 %) ;

Samson

, 8 171 (21,02 %) ;

Maragliano

, 3 945 (10,15 %) ;

Camoin

, 1 394 (3,59 %) ;

Fouques

, 1 295 (3,33 %) ;

Darroussat

, 721 (1,85 %) ;

Fauveau

, 594 (1,53 %) ;

Bertois

, 560 (1,44 %) ;

Peyraud

, 416 (1,07 %) ;

Criquet

, 271 (0,70 %).

Bernay (3e)

I : 85 635 - V : 58 863 - A : 31,26 % E : 57 308 - B : 1 136 - N : 419

Kévin Mauvieux

, RN, 28 011 (48,88 %) ;

Marie Tamarelle Verhaeghe

, Ren.-Ensemble, 12 238 (21,35 %) ; Jean-Christophe Turpin, LFI-NFP, 9 146 (15,96 %) ; Thomas Elexhauser, div. d., 6 259 (10,92 %) ; Marie-Noëlle Huard, LO, 963 (1,68 %) ; Didier Daric, Rec., 691 (1,21 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 85 737 - V : 43 467 - A : 49,30 % - E : 42 481 - B. : 757 -

Mauvieux

, 13 474 (31,72 %) ;

Tamarelle-Verhaeghe

, 9 849 (23,18 %) ;

Le Pêcheur

, 8 124 (19,12 %) ;

Elexhauser

, 6 937 (16,33 %) ;

Rouvier

, 1 410 (3,32 %) ;

Costey

, 781 (1,84 %) ;

Huard

, 697 (1,64 %) ;

Wayolle

, 674 (1,59 %) ;

Delangle

, 535 (1,26 %).

Louviers (4e)

I : 93 502 - V : 63 112 - A : 32,50 % E : 61 695 - B : 1 034 - N : 383

Patrice Pauper

, RN, 25 688 (41,64 %) ;

Philippe Brun

, PS-NFP, 21 144 (34,27 %) ; Anne Terlez, MoDem-Ensemble, 10 774 (17,46 %) ; Olivier Istin, div. d., 2 861 (4,64 %) ; Christophe Solal, LO, 693 (1,12 %) ; Stacy Blondel, Rec., 535 (0,87 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 92 582 - V : 44 684 - A : 51,74 % - E : 43 481 - B. : 814 -

Saulière

, 12 598 (28,97 %) ;

Brun

, 12 078 (27,78 %) ;

Questel

, 10 727 (24,67 %) ;

Perchet

, 3 104 (7,14 %) ;

Bertrand

, 1 533 (3,53 %) ;

Djemel

, 924 (2,13 %) ;

Thomas

, 869 (2,00 %) ;

Taconet

, 712 (1,64 %) ;

Solal

, 565 (1,30 %) ;

Debache

, 340 (0,78 %) ;

Guilmin

, 31 (0,07 %).

Vernon (5e)

I : 89 812 - V : 60 193 - A : 32,98 % E : 58 772 - B : 1 041 - N : 380

Timothée Houssin

, RN, 26 600 (45,26 %) ;

Frédéric Duché

, Hor.-Ensemble, 14 332 (24,39 %) ;

Pierre-Yves Jourdain

, EELV-NFP, 12 506 (21,28 %) ; David Daverton, LR, 3 233 (5,50 %) ; Christian Mazure, div., 911 (1,55 %) ; Delphine Blitman, LO, 671 (1,14 %) ; Ludovic Beaujouan, div., 517 (0,88 %) ; Colin Prévoteau Du Clary, souv., 2 (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 89 556 - V : 43 840 - A : 51,05 % - E : 42 957 - B. : 674 -

Houssin

, 12 555 (29,23 %) ;

Ouzilleau

, 11 912 (27,73 %) ;

Jourdain

, 8 959 (20,86 %) ;

Daverton

, 3 497 (8,14 %) ;

Bonnet

, 2 292 (5,34 %) ;

Fontaine

, 1 389 (3,23 %) ;

Rabier

, 814 (1,89 %) ;

Toquard

, 675 (1,57 %) ;

Blitman

, 534 (1,24 %) ;

Niakate

, 330 (0,77 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 457 mots, p. SPA21

975 || Saint-Pierre- et-Miquelon 1 siège 974 || La Réunion 7 sièges 973 || Guyane 2 sièges 972 || Martinique 4 sièges 971 || guadeloupe 4 sièges Outre-mer 988 || Nouvelle-Calédonie 2 sièges 987 || Polynésie Française 3 sièges 986 || Wallis-et-futuna 1 siège 977 || Saint-Barthélemy 978 || Saint-Martin 1 siège

976 || MAyotte 2 sièges

Sortants Estelle Youssouffa (div. d.) ; Mansour Kamardine (LR).

Le RN qualifie pour la première fois à Mayotte une candidate au second tour, Anchya Bamana (35,42 %) dans la 2e circonscription, après que le parti a obtenu le plus haut score dans un département français aux européennes (52,42 %). Le député sortant Mansour Kamardine (LR) (27,80 %) devra compter sur le soutien de Soula Saïd-Souffou (divers centre) et de Madi-Boinamani Madi Mari (divers centre-Ensemble) arrivés derrière lui avec 15,49 % des voix. Dans la 1re circonscription (nord de l’île), la députée sortante (divers centre) Estelle Youssouffa est plébiscitée avec 79,48 % des suffrages. Elle a demandé à ses électeurs de pouvoir « continuer la mission de défendre Mayotte » face au gouvernement.

Mamoudzou I, II (1re)

Estelle Youssouffa (div. c.) Réélue

I : 45 660 - V : 18 122 - A : 60,31 % E : 17 162 - B : 417 - N : 543

Estelle Youssouffa

, div. c., 13 640 (79,48 %) ; Kambi Said Said, div. d., 2 513 (14,64 %) ; Mikhaël Saify, LO, 684 (3,99 %) ; Aurélia Maillard, Rec., 325 (1,89 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 42 834 - V : 17 627 - A : 58,85 % - E : 16 496 - B. : 493 -

Youssouffa

, 3 471 (21,04 %) ;

Narayanin

, 2 920 (17,70 %) ;

Boura

, 2 596 (15,74 %) ;

Abdillah

, 2 398 (14,54 %) ;

Aouny

, 1 409 (8,54 %) ;

Moindjie

, 1 194 (7,24 %) ;

Ali

, 1 194 (7,24 %) ;

Chakrina

, 1 178 (7,14 %) ;

Djaza

, 124 (0,75 %) ;

Autran

, 12 (0,07 %).

Mamoudzou III (2e)

Ballottage

I : 52 449 - V : 24 130 - A : 53,99 % E : 22 396 - B : 713 - N : 1 021

Anchya Bamana

, RN, 7 933 (35,42 %) ;

Mansour Kamardine

, LR, 6 226 (27,80 %) ; Soula Saïd-Souffou, div. c., 3 560 (15,90 %) ; Madi-Boinamani Madi Mari, div. c.-Ensemble, 3 470 (15,49 %) ; Kira Bacar Adacolo, div. g.-NFP, 552 (2,46 %) ; Daniel Martial Henry, div. c., 369 (1,65 %) ; Manon Moreno, Rec., 164 (0,73 %) ; Ahumad Salime, div. d., 122 (0,54 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 49 775 - V : 23 388 - A : 53,01 % - E : 21 514 - B. : 763 -

Kamardine

, 6 959 (32,35 %) ;

Issa Abdou

, 4 219 (19,61 %) ;

Madi Mari

, 4 098 (19,05 %) ;

Said-Souffou

, 3 011 (14,00 %) ;

Djaroudi

, 1 062 (4,94 %) ;

Mchami

, 624 (2,90 %) ;

Hamissi

, 567 (2,64 %) ;

Abdou

, 422 (1,96 %) ;

Madi Ngazi

, 281 (1,31 %) ;

Maurice

, 190 (0,88 %) ;

Salime

, 81 (0,38 %).

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mardi 2 juillet 2024 397 mots, p. AUJM8

L'incertain pari d'Éric Ciotti

Il peut espérer obtenir un groupe à l'Assemblée.

Quentin Laurent

Éric Ciotti et ses amis entreront-ils en nombre à l'Assemblée après leur accord avec le RN ? Le doute est permis. Sur les 68 candidats revendiquant la double investiture LR-RN que nous avons identifiés (aucune liste officielle n'ayant été fournie) une seule a été élue dès le premier tour : Christelle d'Intorni (Alpes-Maritimes), l'unique députée sortante LR à avoir suivi le toujours président du parti, désormais conspué par ses pairs.

Éric Ciotti, lui, est en ballottage très favorable à Nice (41 %). Et selon nos calculs, une bonne dizaine d'autres LR-RN sont eux aussi bien partis pour être élus comme Matthieu Bloch (Doubs).

Une petite vingtaine d'entre eux sont en position incertaine : ils sont en tête, leur avance est souvent significative, mais les reports de voix pourraient davantage bénéficier à leurs concurrents. C'est le cas de Guilhem Carayon dans le Tarn (43 %), face à un candidat macroniste après le retrait de celui du Nouveau Front populaire (NFP). Ou de Gaëtan Inard, 28 ans (Haute-Garonne), qui a obtenu plus de 40 % des suffrages dimanche, mais qui affrontera le député sortant (NFP) Christophe Bex, la candidate macroniste s'étant désistée.

De 26 à 36 sièges pour les ciottistes

Enfin, une petite trentaine de candidats ciottistes peuvent être considérés en position défavorable quand ils sont en tête avec une avance infime, ou seconds, ou troisièmes. C'est le cas du maire de Maisons-Laffitte Jacques Myard (Yvelines), qualifié mais distancé par Yaël Braun-Pivet, l'ex-présidente de l'Assemblée. Une poignée de candidats n'a, elle, pas passé le premier tour.

Éric Ciotti peut toutefois aujourd'hui espérer passer la barre fatidique des 15 élus nécessaires pour former un groupe à l'Assemblée nationale et revendiquer son « indépendance » vis-à-vis du RN, avec lequel il a fait alliance.

Largement ou pas ? Le sondeur Ipsos estime le nombre de sièges des ciottistes entre 26 et 36. Mais rien n'est acquis, et les projections en termes de sièges de députés lui sont aujourd'hui bien moins favorables que pour les LR canal non-ciottistes, qui espèrent pouvoir sauver une quarantaine de sièges sur leur soixantaine de sortants. Alors que rien ne promet au RN d'avoir une majorité absolue dimanche soir prochain, et pour ses alliés d'espérer entrer dans un gouvernement, le pari de Ciotti est encore loin d'être réussi.

Le Figaro, no. 24838
Le Figaro, mardi 2 juillet 2024 1114 mots, p. 4

Politique

Les Républicains poursuivent leur stratégie d'indépendance

Entre « fermeté » et « responsabilité » , la droite tente de faire campagne en ciblant à la fois le RN et LFI.

Conruyt, Claire, Galiero, Emmanuel

Au lendemain du premier tour des élections législatives, Les Républicains maintiennent officiellement le cap d'une droite «de fermeté, de liberté et de responsabilité».Motivés par l'ambition de construire une alternative, ils rejettent les deux options du RN et de l'extrême gauche, refusent de donner la moindre consigne de vote en vue du second tour et misent sur la libre «conscience»des électeurs pour apprécier la situation.

«On a bien résisté» ,lâche Annie Genevard, la numéro deux des Républicains. Après le premier round, ce soupir de soulagement cache une réalité plus délicate. Car parmi les députés sortants, seuls quinze issus du canal historique de la droite sont en tête. Quand une écrasante majorité de ceux qui se sont qualifiés au second tour se retrouvent en opposition frontale avec un candidat du Rassemblement national. «La vague en plein visage» , commente, inquiet, un élu. La droite accuse le coup sans être totalement sonnée par l'onde de choc du parti lepéniste qui, allié à Éric Ciotti, sécurise entre 240 et 270 sièges.

« Séisme électoral »

Numériquement, cependant, la victoire revient à celui qui est encore président des Républicains. Son alliance avec le Rassemblement national a affaibli son ancienne famille politique, dans des territoires historiquement marqués à droite. Dans les Alpes-Maritimes, par exemple, la députée sortante Christelle D'Intorni a été élue dès le premier tour dans la 5e circonscription. Dans le Tarn, Guilhem Carayon, président des Jeunes LR, s'est qualifié avec 43,5 % des voix et se dit «très confiant»pour la suite. Chez les ciottistes, on compte sur les discussions d'entre-deux-tours jusqu'à la dernière minute (mardi, 18 heures) pour attirer des élus LR vers la «coalition»avec le RN. «Les choses vont bouger. On va élargir. Les discussions qui étaient en pause depuis la décision d'Éric Ciotti ont repris. Beaucoup s'interrogent et réfléchissent. Nous les appelons au bon sens s'ils veulent combattre l'extrême gauche» ,confie un partenaire du président des LR.

Dans ce camp-là de la droite, on estime que les ténors LR ne sont pas en excellente posture. On les juge «soit sur fil du rasoir, soit en situation d'être battus».Et, par ailleurs, on ne croit pas à l'impact des consignes de vote venues de la gauche. «La politique du castor(qui construit un barrage, NDLR) , ça ne marche plus. Les électeurs sont libres et ne sont pas dupes» ,juge-t-on dans l'entourage d'Éric Ciotti, où l'on veut croire à la possibilité de construire une majorité absolue avec le RN et tous ceux qui «refuseront de plonger la France dans une période d'instabilité».

La droite LR poursuit néanmoins sa stratégie d'indépendance, refusant de donner des consignes de vote. Dans un communiqué, le parti se félicite de s'être «courageusement battu» ,et ce, «sans faire d'alliance contre-nature, pour proposer une alternative»portée par une «droite républicaine et indépendante».Le mouvement cible «les outrances d'une extrême gauche dominée par LFI»tout comme le Rassemblement national, qui «n'est pas non plus une solution pour la France car son programme démagogique entraînera le chaos et l'appauvrissement de notre pays».

En Île-de-France, Valérie Pécresse qualifie ce premier tour de «séisme électoral». «La dissolution insensée du président Macron restera dans les annales de l'aveuglement politique et de l'impuissance à répondre efficacement aux urgences du pays» ,accuse-t-elle, avant de lancer un appel au ni RN-ni LFI en vue du second tour : «J'exhorte les Français à rejeter les extrêmes. Le projet du Rassemblement national entraînerait désordre et faillite. Celui du Nouveau Front populaire, soumis à La France insoumise provoquerait la décomposition de la République. Pour cela, tous les électeurs qui ont la République chevillée au coeur doivent se mobiliser» ,prévient l'ex-candidate à la présidentielle. Partout où les candidats de la «droite républicaine»ne sont pas en mesure de se maintenir, ou ont choisi de se retirer, elle soutiendra ceux qui «se battent contre la montée du RN et de LFI».

Une ligne de crête difficile à tenir et qui, sur le plan local, risque d'être «inopérante» ,de l'aveu même d'un cadre. Dans la 1re circonscription du Haut-Rhin, par exemple, le député sortant Raphaël Schellenberger est en ballottage et n'a qu' «un adversaire»au second tour : une candidate du RN. Cet autre élu s'interroge sur l' «efficacité»du «ni-ni»officiellement adopté par le parti. «Mais quelle est l'autre solution? C'est une élection où les gens choisissent qui va composer un gouvernement, et nous, on n'a pas d'incarnation nationale. On est trop faibles.»Pierre-Henri Dumont, qualifié au second tour avec 33,75 % des voix contre un candidat du RN, en tête avec 47,86 % des voix, s'interroge. «Chacun gère les consignes de vote, qu'on laisse chacun se débrouiller» ,lance l'élu LR. Sur la question du parti lepéniste, «j'ai toujours été très ferme sur mon opposition»: «La droite républicaine, par rapport à son histoire, ne peut pas s'allier. C'est, de façon générale, une erreur d'analyse et irrationnel que de penser que le RN peut apporter quelque chose au pays.»

« Un parti sans idéologie »

En adoptant le « ni-ni » , LR refuse de fait la notion d' «arc républicain»avancé par la gauche - et notamment par François Hollande, arrivé en tête dans sa circonscription corrézienne. «C'est la dérive d'un parti sans idéologie, sans chef, et qui n'a pas su renouveler ses idées et ses cadres» ,fustige un élu de droite. Il n'empêche, nombreux sont les sortants LR à avoir une chance d'être élus grâce aux désistements des candidats du Nouveau Front populaire. La droite pourrait donc, en quelque sorte, et dans certains territoires, être sauvée par cette gauche qu'elle dénonce tant depuis le début de la campagne des législatives...

Le cas de Laurent Wauquiez est, en ce sens, éloquent : la candidate écologiste s'est désistée en Haute-Loire pour faire barrage au RN. «En républicaine et en application des directives nationales d'EELV, je me désiste du second tour, mais jamais je n'appellerai à voter pour Laurent Wauquiez,a déclaré Celline Gacon. J'appelle M.Wauquiez à se distinguer à l'Assemblée nationale par rapport aux positions de l'extrême droite.» Annie Genevard, prise dans une triangulaire où s'affrontent le RN et le Nouveau Front populaire, pourrait largement bénéficier du retrait de la gauche. «On en appelle aux électeurs,balaie-t-elle. Les appareils sont libres de faire les opérations qu'ils veulent. » Reste à savoir ce qu'en pensent les Français sur le terrain. ET E.G.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 2326 mots, p. SPA3

Auvergne- Rhône-Alpes 01 || Ain 5 sièges 03 || Allier 3 sièges 07 || Ardèche 3 sièges 15 || Cantal 2 sièges 26 || Drôme 4 sièges 38 || Isère 10 sièges 42 || Loire 6 sièges 43 || Haute-Loire 2 sièges 63 || Puy-de-Dôme 5 sièges 73 || Savoie 4 sièges 74 || Haute-Savoie 6 sièges

69 || Rhône 14 sièges

Sortants Thomas Rudigoz (LRM-Ensemble) ; HubertJulien-Laferrière (GE-Nupes) ; Marie-Charlotte Garin (EELV-Nupes) ; Anne Brugnera (LRM-Ensemble) ; Blandine Brocard (MoDem-Ensemble) ; Gabriel Amard (LFI-Nupes) ; Alexandre Vincendet (LR) ; Nathalie Serre (LR) ; Alexandre Portier (LR) ; Thomas Gassilloud (Agir-Ensemble) ; Jean-Luc Fugit (LRM-Ensemble) ; Cyrille Isaac-Sibille (MoDem-Ensemble) ; Sarah Tanzilli (LRM-Ensemble) ; Idir Boumertit (LFI-Nupes).

Dans le Rhône, terre de la Macronie, la vague de mécontentement contre le chef de l’Etat met en grande difficulté cinq des sept députés sortants de la majorité présidentielle, ce qui profite plutôt à la gauche. Dans la 1re, Thomas Rudigoz est supplanté par Anaïs Belouassa-Cherifi (LFI-NFP). Les candidats investis par LFI ont renforcé leurs positions dans la région lyonnaise, comme Abdelkader Lahmar (46 %), qui devance le député sortant (Horizons-Ensemble !) Alexandre Vincendet de près de 20 points, ou Idir Boumertit (LFI, NFP) avec 48,78 %. Dans les quartiers est et sud-est de Lyon, l’écologiste Marie-Charlotte Garin est élue, tandis que la socialiste Sandrine Runel arrive en tête, dans la 4e, devant la députée sortante Anne Brugnera (Renaissance-Ensemble !) et le candidat RN, Yannick Chaumont, pour une triangulaire serrée.

Lyon V et parties de Lyon I, IV, X et XII (1re)

Ballottage

I : 71 917 - V : 53 304 - A : 25,88 % E : 52 592 - B : 510 - N : 202

Anaïs Belouassa-Cherifi

, LFI-NFP, 22 300 (42,40 %) ;

Thomas Rudigoz

, Ren.-Ensemble, 15 631 (29,72 %) ;

Laurent Mouton

, RN, 9 521 (18,10 %) ; Grégory Sansoz, LR, 3 070 (5,84 %) ; Anne Thiriat, écol., 1 176 (2,24 %) ; Brandon Alves, Rec., 424 (0,81 %) ; Jim Bugni, LO, 358 (0,68 %) ; Guillaume Eymeric, div., 110 (0,21 %) ; Ivanka Lopouchansky, div., 2 (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 72 729 - V : 39 281 - A : 45,99 % - E : 38 816 - B. : 368 -

Gries

, 14 654 (37,75 %) ;

Rudigoz

, 12 792 (32,96 %) ;

Gagarine

, 3 617 (9,32 %) ;

Prost

, 3 377 (8,70 %) ;

Bonfils

, 1 529 (3,94 %) ;

Dayme

, 1 460 (3,76 %) ;

Vuarin-Appa Plaza

, 478 (1,23 %) ;

Charron

, 470 (1,21 %) ;

Bugni

, 320 (0,82 %) ;

Colombier

, 119 (0,31 %).

Lyon II, III et parties de Lyon I et IV (2e)

I : 74 596 - V : 58 150 - A : 22,05 % E : 57 534 - B : 427 - N : 189

Boris Tavernier

, EELV-NFP, 28 567 (49,65 %) ;

Loïc Terrenes

, Ren.-Ensemble, 14 455 (25,12 %) ; Anaëlle Bisleau, RN, 8 228 (14,30 %) ; Maryll Guilloteau, LR, 4 456 (7,74 %) ; Karim Mahmoud-Vintam, div., 731 (1,27 %) ; Vanessa Etenne, Rec., 456 (0,79 %) ; Delphine Briday, LO, 297 (0,52 %) ; Pascal Coulan, div., 148 (0,26 %) ; Michaël Jouteux, div., 133 (0,23 %) ; Nizar Touihri, div., 63 (0,11 %) ; Anthony Bruno, div., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 74 034 - V : 44 213 - A : 40,28 % - E : 43 739 - B. : 345 -

Julien-Laferrière

, 15 232 (34,82 %) ;

Terrenes

, 12 562 (28,72 %) ;

Fogel-Jedidi

, 4 077 (9,32 %) ;

Arnault

, 2 980 (6,81 %) ;

Simon

, 2 438 (5,57 %) ;

Sintès

, 2 392 (5,47 %) ;

Prieto

, 1 309 (2,99 %) ;

Drioli

, 1 058 (2,42 %) ;

Aissou

, 606 (1,39 %) ;

Vélicitat

, 456 (1,04 %) ;

Briday

, 275 (0,63 %) ;

Ali

, 132 (0,30 %) ;

Coulan

, 97 (0,22 %) ;

Rannou

, 86 (0,20 %) ;

Böhnke

, 39 (0,09 %).

Lyon VIII, IX et parties de Lyon X, XII et XIV (3e)

Marie-Charlotte Garin (EELV-NFP) Réélue

I : 70 822 - V : 54 440 - A : 23,13 % E : 53 842 - B : 426 - N : 172

Marie-Charlotte Garin

, EELV-NFP, 27 736 (51,51 %) ; Clara Eynaud-Lassalle, Ren.-Ensemble, 11 557 (21,46 %) ; Clotilde Morin, RN, 7 938 (14,74 %) ; Béatrice De Montille, LR, 4 464 (8,29 %) ; Éric Lafond, écol., 688 (1,28 %) ; Leo Bourret, UDI, 501 (0,93 %) ; Marie Rilly, Rec., 486 (0,90 %) ; Jean-Noël Dudukdjian, LO, 260 (0,48 %) ; Anaïs Barrallon, NPA, 141 (0,26 %) ; Marc Chinal, div., 71 (0,13 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 72 442 - V : 41 366 - A : 42,90 % - E : 40 976 - B. : 296 -

Garin

, 17 767 (43,36 %) ;

Peillon

, 11 681 (28,51 %) ;

De Montille

, 3 403 (8,30 %) ;

Vollory

, 2 983 (7,28 %) ;

Delucenay

, 1 841 (4,49 %) ;

Auzal

, 969 (2,36 %) ;

Ramos

, 719 (1,75 %) ;

Todorovic

, 584 (1,43 %) ;

Guillaumont

, 380 (0,93 %) ;

Dudukdjian

, 261 (0,64 %) ;

Geffrault

, 153 (0,37 %) ;

Barrallon

, 148 (0,36 %) ;

Chinal

, 87 (0,21 %).

Lyon VI, VII, XI, XIII et partie de Lyon XIV (4e)

I : 78 898 - V : 61 086 - A : 22,58 % E : 60 411 - B : 517 - N : 158

Sandrine Runel

, PS-NFP, 22 959 (38,00 %) ;

Anne Brugnera

, Ren.-Ensemble, 18 744 (31,03 %) ;

Yannick Chaumont

, RN, 10 818 (17,91 %) ; Romain Billard, LR, 6 267 (10,37 %) ; Armande Torrent, Rec., 655 (1,08 %) ; Julien Quevy, écol., 496 (0,82 %) ; Coralie Laurent, LO, 329 (0,54 %) ; Juliette Vel, div., 143 (0,24 %) ; Tristan Jego, div., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 78 266 - V : 46 221 - A : 40,94 % - E : 45 652 - B. : 402 -

Brugnera

, 15 566 (34,10 %) ;

Badouard

, 14 479 (31,72 %) ;

Blache

, 7 530 (16,49 %) ;

Coulais

, 3 300 (7,23 %) ;

Darbon

, 2 989 (6,55 %) ;

Kebir

, 970 (2,12 %) ;

Laurent

, 367 (0,80 %) ;

Benramdane

, 300 (0,66 %) ;

Vel

, 151 (0,33 %).

Caluire-et-Cuire (5e)

I : 90 607 - V : 68 230 - A : 24,70 % E : 67 326 - B : 689 - N : 215

Blandine Brocard

, MoDem-Ensemble, 21 701 (32,23 %) ;

Fabrice Matteucci

, PS-NFP, 17 831 (26,48 %) ;

Sasha Bitoum

, RN, 16 941 (25,16 %) ; Bastien Joint, LR, 9 431 (14,01 %) ; Mathieu Bazin, Rec., 990 (1,47 %) ; Hélène Riviere, LO, 432 (0,64 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 90 167 - V : 48 976 - A : 45,68 % - E : 48 478 - B. : 382 -

Brocard

, 17 508 (36,12 %) ;

Matteucci

, 11 063 (22,82 %) ;

Joint

, 8 449 (17,43 %) ;

Duigou

, 5 865 (12,10 %) ;

Le Bel

, 3 058 (6,31 %) ;

Bouard

, 1 442 (2,97 %) ;

Kabil

, 542 (1,12 %) ;

Rivière

, 339 (0,70 %) ;

Slimani

, 212 (0,44 %).

Villeurbanne (6e)

I : 92 008 - V : 59 971 - A : 34,82 % E : 58 963 - B : 768 - N : 240

Gabriel Amard

, LFI-NFP, 27 294 (46,29 %) ;

Jean-Paul Bret

, PS dis., 11 755 (19,94 %) ; Délia Agus, RN, 11 167 (18,94 %) ; Marc Fraysse, LR, 7 247 (12,29 %) ; Joseph Basilien, div., 723 (1,23 %) ; Nadia Bouhami, LO, 466 (0,79 %) ; Raphaëlle Mizony, NPA, 184 (0,31 %) ; Teyi Kekeli Lawson Doute, div., 127 (0,22 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 89 563 - V : 40 662 - A : 54,60 % - E : 40 065 - B. : 461 -

Amard

, 16 545 (41,30 %) ;

Haziza

, 10 777 (26,90 %) ;

Morel

, 4 328 (10,80 %) ;

Buisson

, 2 632 (6,57 %) ;

Porta

, 1 774 (4,43 %) ;

Meziani

, 720 (1,80 %) ;

Charlieu

, 700 (1,75 %) ;

Vieira

, 684 (1,71 %) ;

Sende

, 526 (1,31 %) ;

Roche

, 490 (1,22 %) ;

Bouhami

, 347 (0,87 %) ;

Boutayeb

, 224 (0,56 %) ;

Winkelmuller

, 183 (0,46 %) ;

Privolt

, 107 (0,27 %) ;

Ryckaert

, 28 (0,07 %).

Vaulx-en-Velin (7e)

I : 72 607 - V : 44 390 - A : 38,86 % E : 43 614 - B : 527 - N : 249

Abdelkader Lahmar

, LFI-NFP, 20 062 (46,00 %) ;

Alexandre Vincendet

, Hor.-Ensemble, 11 799 (27,05 %) ;

Cédric Pignal

, RN, 9 280 (21,28 %) ; Myriam Fontaine, LR, 1 536 (3,52 %) ; Thomas Spreux, LO, 526 (1,21 %) ; Régine Benon, Rec., 411 (0,94 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 70 953 - V : 27 729 - A : 60,92 % - E : 27 350 - B. : 248 -

Lahmar

, 8 476 (30,99 %) ;

Vincendet

, 6 526 (23,86 %) ;

Khedher

, 4 728 (17,29 %) ;

Joncour

, 3 108 (11,36 %) ;

Gomez

, 1 462 (5,35 %) ;

Lucchesi

, 1 045 (3,82 %) ;

Gasmi

, 539 (1,97 %) ;

Lounes

, 356 (1,30 %) ;

Bouhila

, 264 (0,97 %) ;

Bouguerra

, 221 (0,81 %) ;

Spreux

, 214 (0,78 %) ;

Doganel

, 194 (0,71 %) ;

Vachon

, 186 (0,68 %) ;

Papa

, 31 (0,11 %).

L'Arbresle (8e)

I : 106 007 - V : 78 613 - A : 25,84 % E : 77 141 - B : 1 101 - N : 371

Jonathan Gery

, RN, 25 808 (33,46 %) ;

Anne Reymbaut

, PS-NFP, 17 548 (22,75 %) ;

Dominique Despras

, MoDem-Ensemble, 16 338 (21,18 %) ;

Nathalie Serre

, LR, 15 941 (20,66 %) ; Xavier Fourboul, Rec., 876 (1,14 %) ; Tristan Teyssier, LO, 630 (0,82 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 105 083 - V : 55 240 - A : 47,43 % - E : 54 467 - B. : 572 -

Despras

, 15 714 (28,85 %) ;

Serre

, 11 965 (21,97 %) ;

Bulin

, 10 483 (19,25 %) ;

Dubois

, 8 713 (16,00 %) ;

de Penfentenyo de Kervéréguin

, 3 031 (5,56 %) ;

Braud

, 1 141 (2,09 %) ;

Gaude

, 988 (1,81 %) ;

Lawo

, 892 (1,64 %) ;

Nove Josserand

, 752 (1,38 %) ;

Pelerins

, 466 (0,86 %) ;

Teyssier

, 322 (0,59 %).

Villefranche-sur-Saône (9e)

I : 98 123 - V : 70 339 - A : 28,32 % E : 69 096 - B : 958 - N : 285

Patrick Louis

, LR-RN, 24 464 (35,41 %) ;

Alexandre Portier

, LR, 17 554 (25,41 %) ;

Jean-Henri Soumireu-Lartigue

, PS-NFP, 16 066 (23,25 %) ; Antoine Laurent, Ren.-Ensemble, 9 935 (14,38 %) ; Damien D'Autryve, rég., 613 (0,89 %) ; Chantal Helly, LO, 464 (0,67 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 96 646 - V : 47 338 - A : 51,02 % - E : 46 614 - B. : 560 -

Portier

, 12 885 (27,64 %) ;

Méjean

, 10 284 (22,06 %) ;

Dune

, 9 437 (20,24 %) ;

Berthoux

, 8 500 (18,23 %) ;

de Guernon

, 2 473 (5,31 %) ;

Perrichon

, 1 344 (2,88 %) ;

Chavanne

, 729 (1,56 %) ;

Girerd

, 506 (1,09 %) ;

Helly

, 308 (0,66 %) ;

Baïda

, 148 (0,32 %).

Saint-Genis-Laval (10e)

I : 99 044 - V : 74 928 - A : 24,35 % E : 73 640 - B : 979 - N : 309

Thomas Gassilloud

, Ren.-Ensemble, 23 963 (32,54 %) ;

Cecile Patout

, RN, 22 941 (31,15 %) ;

Florence Janine Jacqueline Perrin

, PS-NFP, 17 412 (23,64 %) ; Sophie Cruz, LR, 6 689 (9,08 %) ; David Hornus, div. d., 1 296 (1,76 %) ; Irène Berenyi Geley, Rec., 788 (1,07 %) ; Gilles Bompard, LO, 551 (0,75 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 99 394 - V : 52 397 - A : 47,28 % - E : 51 602 - B. : 633 -

Gassilloud

, 18 630 (36,10 %) ;

Edery

, 11 640 (22,56 %) ;

Cruz

, 8 295 (16,07 %) ;

Marion

, 5 834 (11,31 %) ;

Rambaud

, 4 063 (7,87 %) ;

Ulubas

, 1 597 (3,09 %) ;

Chanelet

, 598 (1,16 %) ;

Ruiz

, 497 (0,96 %) ;

Bompard

, 448 (0,87 %).

Givors (11e)

I : 98 020 - V : 70 434 - A : 28,14 % E : 68 931 - B : 1 100 - N : 403

Alexandre Humbert Dupalais

, LR-RN, 25 371 (36,81 %) ;

Jean-Luc Fugit

, Ren.-Ensemble, 18 564 (26,93 %) ;

Abdel Yousfi

, PCF-NFP, 15 765 (22,87 %) ; Cindy Ferro, LR, 6 707 (9,73 %) ; Sophie Spennato, EAC, 1 974 (2,86 %) ; Isabelle Browning, LO, 550 (0,80 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 96 576 - V : 46 971 - A : 51,36 % - E : 46 192 - B. : 607 -

Fugit

, 14 112 (30,55 %) ;

Yousfi

, 9 979 (21,60 %) ;

Dulac

, 9 271 (20,07 %) ;

Vidal

, 6 993 (15,14 %) ;

Ascarino

, 2 148 (4,65 %) ;

Spennato

, 1 552 (3,36 %) ;

Communal

, 596 (1,29 %) ;

Martinon

, 413 (0,89 %) ;

Chirat

, 404 (0,87 %) ;

Browning

, 395 (0,86 %) ;

Allali

, 246 (0,53 %) ;

Rossolini

, 83 (0,18 %).

Oullins (12e)

I : 82 747 - V : 60 948 - A : 26,34 % E : 60 105 - B : 614 - N : 229

Lucie Gaillot Durand

, EELV-NFP, 18 044 (30,02 %) ;

Cyrille Isaac-Sibille

, MoDem-Ensemble, 17 411 (28,97 %) ;

Clémence Luisier

, RN, 15 003 (24,96 %) ; Pascal Charmot, LR, 8 345 (13,88 %) ; Noémie Gallice, Rec., 737 (1,23 %) ; Cécile Faurite, LO, 565 (0,94 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 82 187 - V : 44 167 - A : 46,26 % - E : 43 689 - B. : 351 -

Isaac-Sibille

, 13 413 (30,70 %) ;

Baudin

, 10 063 (23,03 %) ;

Moroge

, 9 647 (22,08 %) ;

Annani

, 4 611 (10,55 %) ;

Pirra

, 2 704 (6,19 %) ;

Chambon

, 1 341 (3,07 %) ;

Spennato

, 703 (1,61 %) ;

Beuzit

, 475 (1,09 %) ;

Faurite

, 333 (0,76 %) ;

Carron

, 259 (0,59 %) ;

Heurtel

, 128 (0,29 %) ;

Amsellem

, 12 (0,03 %).

Meyzieu, Saint-Priest (13e)

I : 89 801 - V : 62 702 - A : 30,18 % E : 61 671 - B : 747 - N : 284

Tiffany Joncour

, RN, 22 417 (36,35 %) ;

Victor Prandt

, LFI-NFP, 16 178 (26,23 %) ;

Sarah Tanzilli

, Ren.-Ensemble, 14 933 (24,21 %) ; Philippe Meunier, LR, 6 106 (9,90 %) ; Didier Barthès, div., 799 (1,30 %) ; Océane Gigarel, Rec., 610 (0,99 %) ; Michel Piot, LO, 523 (0,85 %) ; Patrick Biaut, div., 105 (0,17 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 88 572 - V : 41 066 - A : 53,64 % - E : 40 473 - B. : 444 -

Tanzilli

, 11 511 (28,44 %) ;

Prandt

, 8 771 (21,67 %) ;

Pechereau

, 8 766 (21,66 %) ;

Gascon

, 6 273 (15,50 %) ;

Gigarel

, 2 228 (5,50 %) ;

Perreira

, 831 (2,05 %) ;

Barthès

, 810 (2,00 %) ;

Chomette

, 484 (1,20 %) ;

Briza

, 429 (1,06 %) ;

Piot

, 370 (0,91 %).

Vénissieux (14e)

I : 76 572 - V : 45 791 - A : 40,20 % E : 44 798 - B : 654 - N : 339

Idir Boumertit

, LFI-NFP, 21 854 (48,78 %) ;

Cédric Mermet

, RN, 12 637 (28,21 %) ; Ludovic Almeras, Ren.-Ensemble, 6 996 (15,62 %) ; David Mazzone, LR, 2 059 (4,60 %) ; Olivier Minoux, LO, 815 (1,82 %) ; Blandine Riha, Rec., 437 (0,98 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 75 861 - V : 27 563 - A : 63,67 % - E : 26 922 - B. : 441 -

Boumertit

, 9 626 (35,76 %) ;

Blein

, 6 857 (25,47 %) ;

Monchau

, 5 846 (21,71 %) ;

Attal

, 1 449 (5,38 %) ;

Salmi

, 697 (2,59 %) ;

Minoux

, 484 (1,80 %) ;

Egron

, 455 (1,69 %) ;

Kessi

, 448 (1,66 %) ;

Omeir

, 397 (1,47 %) ;

Ayvali

, 343 (1,27 %) ;

Palluy

, 320 (1,19 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1108 mots, p. SPA18

85 || Vendée 5 sièges 72 || Sarthe 5 sièges 44 || loire-atlantique 10 sièges Pays de la Loire

49 || Maine-et-Loire 7 sièges

Sortants François Gernigon (Hor.-Ensemble) ; Stella Dupont (LRM-Ensemble) ; Anne-Laure Blin (LR) ; Laetitia Saint-Paul (LRM-Ensemble) ; Denis Masséglia (LRM-Ensemble) ; Nicole Dubré-Chirat (LRM-Ensemble) ; Philippe Bolo (MoDem-Ensemble).

Les candidats du Rassemblement national n’avaient jamais été qualifiés pour un second tour en Anjou. Cette année, ils le sont tous les sept. Deux sont même arrivés en tête : Edouard Bourgeault (37,84 %) devance ainsi très nettement la députée LR sortante, Anne-Laure Blin (23,87 %), sur la 3e circonscription, quand Aurore Lahondès dépasse Laetitia Saint-Paul (Renaissance-Ensemble) de 13 voix sur la 4e. En revanche, dans la 5e, Gilles Bourdouleix (LR-RN, 30,54 %) arrive derrière le député sortant Denis Masséglia (Renaissance-Ensemble, 33,70 %). Si la gauche était elle aussi qualifiée dans toutes les circonscriptions, elle ne devrait être présente au second tour que dans trois d’entre elles, s’effaçant là où elle est arrivée troisième.

Angers - Centre, Est, Nord-Est (1re)

Ballottage

I : 88 675 - V : 62 074 - A : 30,00 % E : 60 540 - B : 1 016 - N : 518

François Gernigon

, Hor.-Ensemble, 21 087 (34,83 %) ;

Elsa Richard

, EELV-NFP, 20 475 (33,82 %) ;

Hugo Louvigne

, RN, 13 995 (23,12 %) ; Séverine Lécuyer, LR, 3 736 (6,17 %) ; Marie Louise Dupas, LO, 642 (1,06 %) ; Roselyne Pruniere, Rec., 432 (0,71 %) ; Anthony Gouas, NPA, 173 (0,29 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 88 006 - V : 45 009 - A : 48,86 % - E : 44 072 - B. : 709 -

Gernigon

, 15 381 (34,90 %) ;

Saeidi

, 13 163 (29,87 %) ;

de Chabot

, 5 484 (12,44 %) ;

Brancour

, 4 508 (10,23 %) ;

Cayla

, 2 748 (6,24 %) ;

Bovier-Lapierre

, 1 631 (3,70 %) ;

Benoit

, 613 (1,39 %) ;

Dupas

, 544 (1,23 %).

Angers - Sud, Trélazé (2e)

I : 95 537 - V : 67 613 - A : 29,23 % E : 65 744 - B : 1 325 - N : 544

Stella Dupont

, Ren.-Ensemble, 21 761 (33,10 %) ;

Léo Metayer

, LFI-NFP, 18 621 (28,32 %) ;

Thomas Brisseau

, RN, 15 945 (24,25 %) ; Benoît Triot, LR, 5 864 (8,92 %) ; Bertrand Salquain, div. c., 2 719 (4,14 %) ; Philippe Lebrun, LO, 834 (1,27 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 94 016 - V : 47 748 - A : 49,21 % - E : 46 666 - B. : 812 -

Dupont

, 18 538 (39,72 %) ;

Bessat

, 13 659 (29,27 %) ;

Lemenach

, 5 735 (12,29 %) ;

Henno

, 2 833 (6,07 %) ;

Baudoin

, 1 723 (3,69 %) ;

Grenier

, 1 647 (3,53 %) ;

Lys

, 627 (1,34 %) ;

Granier

, 583 (1,25 %) ;

Lebrun

, 569 (1,22 %) ;

Le Sourd

, 543 (1,16 %) ;

Moulin

, 209 (0,45 %).

Longué-Jumelles (3e)

I : 72 748 - V : 49 870 - A : 31,45 % E : 48 481 - B : 919 - N : 470

Edouard Bourgeault

, RN, 18 344 (37,84 %) ;

Anne-Laure Blin

, LR, 11 572 (23,87 %) ;

Patrick Alexandre

, LFI-NFP, 9 656 (19,92 %) ; Simon Holley, Ren.-Ensemble, 8 168 (16,85 %) ; Patricia Peillon, LO, 741 (1,53 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 72 564 - V : 34 596 - A : 52,32 % - E : 33 669 - B. : 676 -

Blin

, 8 328 (24,73 %) ;

Roudévitch

, 7 803 (23,18 %) ;

Lahondès

, 7 411 (22,01 %) ;

Holley

, 7 290 (21,65 %) ;

Babinet

, 983 (2,92 %) ;

Robert

, 954 (2,83 %) ;

Baveret

, 483 (1,43 %) ;

Peillon

, 417 (1,24 %).

Saumur - Sud, Thouarcé (4e)

I : 76 126 - V : 53 292 - A : 30,00 % E : 51 621 - B : 1 085 - N : 586

Aurore Lahondès

, RN, 18 014 (34,90 %) ;

Laëtitia Saint-Paul

, Ren.-Ensemble, 18 001 (34,87 %) ;

Charlyne Bouvet

, PCF-NFP, 10 629 (20,59 %) ; Frédéric Mortier, LR, 3 455 (6,69 %) ; Delphine Hamon, DLF, 769 (1,49 %) ; Sylvie Geret, LO, 750 (1,45 %) ; Nicolas Vitasse, div., 3 (0,01 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 76 227 - V : 37 985 - A : 50,17 % - E : 37 011 - B. : 721 -

Saint-Paul

, 14 298 (38,63 %) ;

Rabault

, 8 544 (23,09 %) ;

Morineau

, 7 308 (19,75 %) ;

Catin

, 2 598 (7,02 %) ;

Jamin

, 1 887 (5,10 %) ;

Herve

, 830 (2,24 %) ;

Deveaux

, 551 (1,49 %) ;

Geret

, 508 (1,37 %) ;

Lequet

, 487 (1,32 %).

Cholet (5e)

I : 80 097 - V : 54 341 - A : 32,16 % E : 52 604 - B : 1 208 - N : 529

Denis Masseglia

, Ren.-Ensemble, 17 730 (33,70 %) ;

Gilles Bourdouleix

, LR-RN, 16 066 (30,54 %) ;

France Moreau

, LFI-NFP, 11 220 (21,33 %) ; Jacquelin Ligot, LR, 5 362 (10,19 %) ; Frédéric Guyard, DLF, 822 (1,56 %) ; Didier Testu, LO, 821 (1,56 %) ; Véronique Estang, Rec., 583 (1,11 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 79 420 - V : 36 008 - A : 54,66 % - E : 35 013 - B. : 722 -

Masseglia

, 11 073 (31,63 %) ;

Airaud

, 8 039 (22,96 %) ;

Ligot

, 6 472 (18,48 %) ;

de Campeau

, 4 588 (13,10 %) ;

Debarre

, 2 150 (6,14 %) ;

Gorioux

, 1 025 (2,93 %) ;

Guyard

, 719 (2,05 %) ;

Testu

, 524 (1,50 %) ;

Fusil

, 423 (1,21 %).

Angers - Ouest (6e)

I : 99 656 - V : 69 773 - A : 29,99 % E : 67 389 - B : 1 618 - N : 766

Nicole Dubre Chirat

, Ren.-Ensemble, 23 776 (35,28 %) ;

Tim Pavageau

, RN, 19 422 (28,82 %) ;

Sylvie Gabin

, LFI-NFP, 16 707 (24,79 %) ; Anaëlle Chaussivert, LR, 5 142 (7,63 %) ; Eric Mercier, DLF, 1 243 (1,84 %) ; Yann Le Diagon, LO, 1 099 (1,63 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 98 372 - V : 47 007 - A : 52,22 % - E : 45 347 - B. : 1 197 -

Dubre-Chirat

, 14 074 (31,04 %) ;

Amghar

, 12 596 (27,78 %) ;

Lecluse

, 7 229 (15,94 %) ;

Humeau

, 5 550 (12,24 %) ;

Gaillard

, 1 894 (4,18 %) ;

Durand

, 1 335 (2,94 %) ;

Ciofi

, 1 108 (2,44 %) ;

Crevenna

, 936 (2,06 %) ;

Le Diagon

, 625 (1,38 %).

Angers - Nord, Segré (7e)

I : 84 491 - V : 59 565 - A : 29,50 % E : 57 716 - B : 1 305 - N : 544

Philippe Bolo

, MoDem-Ensemble, 19 541 (33,86 %) ;

Guillaume Jouanneau

, PS-NFP, 16 778 (29,07 %) ;

Clémence Lascaud

, RN, 15 802 (27,38 %) ; Sandrine Boullais Challier, LR, 3 320 (5,75 %) ; Céline L'Huillier, LO, 810 (1,40 %) ; Régis Crespin, DLF, 750 (1,30 %) ; Valérie Gorioux, Rec., 715 (1,24 %) ; Raphaël De La Salmoniere, div. d., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 82 870 - V : 41 182 - A : 50,31 % - E : 40 022 - B. : 860 -

Bolo

, 16 333 (40,81 %) ;

Jouanneau

, 12 136 (30,32 %) ;

Lahondès

, 6 039 (15,09 %) ;

Mazières

, 1 654 (4,13 %) ;

Guerbaa

, 1 375 (3,44 %) ;

Trottier

, 976 (2,44 %) ;

Crespin

, 875 (2,19 %) ;

L'Huillier

, 634 (1,58 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 830 mots, p. SPA4

Bourgogne- Franche-Comté 21 || Côte-d’Or 5 sièges 25 || Doubs 5 sièges 39 || Jura 3 sièges 58 || Nièvre 2 sièges 70 || Haute-Saône 2 sièges 89 || Yonne 3 sièges 90 || Territoire de Belfort 2 sièges

71 || Saône-et-Loire 5 sièges

Sortants Benjamin Dirx (LRM-Ensemble) ; Josiane Corneloup (LR) ; Rémy Rebeyrotte (LRM-Ensemble) ; Cécile Untermaier (PS-Nupes) ; Louis Margueritte (LRM-Ensemble).

Le RN, qui ne compte pas de députés en Saône-et-Loire, est arrivé en tête dans les cinq circonscriptions. Dans la 1re, le sortant Benjamin Dirx (Renaissance-Ensemble, 30,6 %) aura face à lui Rachel Drevet (34,65 %) au second tour ; dans la 2e, la sortante Josiane Corneloup (LR, 33,58 %) devra affronter Olivier Damien (37,85 %) ; dans la 3e, le sortant Rémy Rebeyrotte (Renaissance-Ensemble, 25,1 %) aura fort à faire contre Aurélien Dutremble (42,67 %) ; dans la 4e, la députée socialiste Cécile Untermaier (29,96 %), investie par le NFP, est, elle aussi, en position défavorable face au LR-RN Eric Michoux (44,34 %). Enfin, dans la 5e, le député Louis Margueritte (Renaissance-Ensemble, 20,75 %), arrivé troisième, devra décider s’il se maintient face à Arnaud Sanvert (35,12 %) ou s’il se désiste au profit de la candidate du NFP, Fatima Kouriche (LFI, 23,28 %).

Mâcon (1re)

Ballottage

I : 75 260 - V : 52 176 - A : 30,67 % E : 50 798 - B : 933 - N : 445

Rachel Drevet

, RN, 17 602 (34,65 %) ;

Benjamin Dirx

, Ren.-Ensemble, 15 546 (30,60 %) ;

Jean-Luc Delpeuch

, EELV-NFP, 14 017 (27,59 %) ; Jean-Philippe Belville, LR, 2 368 (4,66 %) ; Jean-Armand Roy, DLF, 836 (1,65 %) ; Christophe Springaux, LO, 429 (0,84 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 74 569 - V : 36 944 - A : 50,46 % - E : 36 150 - B. : 572 -

Dirx

, 13 041 (36,07 %) ;

Monin

, 9 965 (27,57 %) ;

Dutremble

, 6 909 (19,11 %) ;

Juvanon

, 2 615 (7,23 %) ;

Bize

, 1 694 (4,69 %) ;

Roy

, 747 (2,07 %) ;

Launoy

, 623 (1,72 %) ;

Koller

, 415 (1,15 %) ;

Vaucher

, 141 (0,39 %).

Paray-le-Monial (2e)

I : 76 621 - V : 53 570 - A : 30,08 % E : 52 144 - B : 894 - N : 532

Olivier Damien

, RN, 19 738 (37,85 %) ;

Josiane Corneloup

, LR, 17 511 (33,58 %) ; Sébastien Gautheron, PCF-NFP, 9 124 (17,50 %) ; Raymond Zekpa, Ren.-Ensemble, 5 094 (9,77 %) ; Patrick Berthelot, LO, 677 (1,30 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 77 216 - V : 38 973 - A : 49,53 % - E : 38 113 - B. : 596 -

Corneloup

, 14 031 (36,81 %) ;

Vinauger

, 7 627 (20,01 %) ;

Damien

, 7 179 (18,84 %) ;

Gauthier

, 6 188 (16,24 %) ;

Albert

, 1 373 (3,60 %) ;

Dussauge

, 683 (1,79 %) ;

Varéla

, 539 (1,41 %) ;

Sicard

, 493 (1,29 %).

Autun, Le Creusot (3e)

I : 80 901 - V : 56 166 - A : 30,57 % E : 54 201 - B : 1 227 - N : 738

Aurélien Dutremble

, RN, 23 130 (42,67 %) ;

Rémy Rebeyrotte

, Ren.-Ensemble, 13 606 (25,10 %) ;

Richard Beninger

, LFI-NFP, 10 375 (19,14 %) ; Charles Landre, div. d., 5 384 (9,93 %) ; France Robert, DLF, 783 (1,44 %) ; Julie Lucotte, LO, 730 (1,35 %) ; José Antonio Granado, div., 193 (0,36 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 81 163 - V : 40 554 - A : 50,03 % - E : 39 383 - B. : 823 -

Rebeyrotte

, 12 500 (31,74 %) ;

Baroin

, 10 077 (25,59 %) ;

Beninger

, 8 346 (21,19 %) ;

Landre

, 4 119 (10,46 %) ;

Bigot

, 1 614 (4,10 %) ;

Berthelier

, 1 499 (3,81 %) ;

Lucotte

, 638 (1,62 %) ;

Robert

, 590 (1,50 %).

Cuiseaux, Louhans (4e)

I : 82 625 - V : 56 630 - A : 31,46 % E : 54 743 - B : 1 322 - N : 565

Eric Michoux

, LR-RN, 24 275 (44,34 %) ;

Cécile Untermaier

, PS-NFP, 16 403 (29,96 %) ;

Anthony Vadot

, LR, 12 222 (22,33 %) ; Claude Couratier, LO, 1 115 (2,04 %) ; Véronique Bellest, DLF, 728 (1,33 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 83 048 - V : 39 733 - A : 52,16 % - E : 38 697 - B. : 756 -

Untermaier

, 13 144 (33,97 %) ;

Deloge

, 9 733 (25,15 %) ;

Roblot

, 7 893 (20,40 %) ;

Michoux

, 4 952 (12,80 %) ;

Raffa

, 1 500 (3,88 %) ;

Couratier

, 809 (2,09 %) ;

Szych

, 666 (1,72 %).

Chalon-sur-Saône, Montceau-les-Mines (5e)

I : 85 943 - V : 57 910 - A : 32,62 % E : 56 392 - B : 945 - N : 573

Arnaud Sanvert

, RN, 19 807 (35,12 %) ;

Fatima Kouriche

, LFI-NFP, 13 130 (23,28 %) ;

Louis Margueritte

, Ren.-Ensemble, 11 699 (20,75 %) ;

Gilles Platret

, div. d., 10 746 (19,06 %) ; Pascal Dufraigne, LO, 885 (1,57 %) ; Alain Cadiot, div. d., 125 (0,22 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 88 039 - V : 41 391 - A : 52,99 % - E : 40 395 - B. : 650 -

Margueritte

, 9 578 (23,71 %) ;

Riboulet

, 9 534 (23,60 %) ;

Platret

, 8 516 (21,08 %) ;

Sanvert

, 7 682 (19,02 %) ;

Bathiard

, 2 061 (5,10 %) ;

Goubeault

, 1 139 (2,82 %) ;

Pelletier

, 611 (1,51 %) ;

Dufraigne

, 410 (1,01 %) ;

Le Theix

, 394 (0,98 %) ;

Lartaut

, 371 (0,92 %) ;

Calli

, 99 (0,25 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 738 mots, p. SPA2

Auvergne- Rhône-Alpes 01 || Ain 5 sièges 03 || Allier 3 sièges 07 || Ardèche 3 sièges 15 || Cantal 2 sièges 38 || Isère 10 sièges 42 || Loire 6 sièges 43 || Haute-Loire 2 sièges 63 || Puy-de-Dôme 5 sièges 69 || Rhône 14 sièges 73 || Savoie 4 sièges 74 || Haute-Savoie 6 sièges

26 || Drôme 4 sièges

Sortants Mireille Clapot (LRM-Ensemble) ; Lisette Pollet (RN) ; Marie Pochon (EELV-Nupes) ; Emmanuelle Anthoine (LR).

Arrivée en troisième position dans la 4e circonscription (Romans-sur-Isère), la députée sortante (Les Républicains) Emmanuelle Anthoine décide de se maintenir au second tour, au risque de faire élire un candidat RN, arrivé en tête (38,38 %), devant Isabelle Pagani (Parti socialiste-Nouveau Front populaire, 26,27 %). La députée sortante Marie Pochon (Les Ecologistes-NFP) vire en tête dans la 3e circonscription (Nyons), pour une triangulaire dans laquelle les candidats de droite ne donnent pas de consigne de vote. Dans la 1re, comprenant le bassin de Valence, le candidat PS-NFP Paul Christophle arrive en tête, avec moins de 700 voix d’avance sur son concurrent d’extrême droite, Jean-Paul Vallon, alors que dans la 2e (Montélimar), la députée RN sortante, Lisette Pollet, est première (42,84 %), avec une triangulaire en vue.

Valence (1re)

Ballottage

I : 77 635 - V : 53 048 - A : 31,67 % E : 51 947 - B : 751 - N : 350

Paul Christophle

, PS-NFP, 16 835 (32,41 %) ;

Jean-Paul Vallon

, RN, 16 144 (31,08 %) ; Véronique Pugeat, LR, 9 292 (17,89 %) ; Mireille Clapot, Ren.-Ensemble, 8 635 (16,62 %) ; Thierry Aoustet, Rec., 551 (1,06 %) ; Adèle Kopff, LO, 490 (0,94 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 77 959 - V : 36 606 - A : 53,04 % - E : 35 948 - B. : 466 -

Chkeri

, 10 058 (27,98 %) ;

Clapot

, 7 353 (20,45 %) ;

Pugeat

, 6 996 (19,46 %) ;

Tosello-Pace

, 5 638 (15,68 %) ;

Casari

, 1 700 (4,73 %) ;

Vincent

, 1 644 (4,57 %) ;

Piga

, 1 007 (2,80 %) ;

Brébant

, 507 (1,41 %) ;

Rose

, 471 (1,31 %) ;

Kopff

, 335 (0,93 %) ;

Pehlivan

, 227 (0,63 %) ;

Barjonet

, 12 (0,03 %).

Montélimar (2e)

I : 97 115 - V : 66 049 - A : 31,99 % E : 64 191 - B : 1 192 - N : 666

Lisette Pollet

, RN, 27 497 (42,84 %) ;

Karim Chkeri

, LFI-NFP, 14 643 (22,81 %) ;

Nicolas Michel

, Ren.-Ensemble, 12 158 (18,94 %) ; Damien Lagier, LR, 6 684 (10,41 %) ; Karim Oumeddour, div. d., 1 795 (2,80 %) ; Jean-Marc Gaillard, Rec., 710 (1,11 %) ; Guy Rat, LO, 704 (1,10 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 95 908 - V : 44 542 - A : 53,56 % - E : 43 495 - B. : 729 -

Pollet

, 11 585 (26,64 %) ;

Reynaud

, 10 398 (23,91 %) ;

Maclin

, 8 731 (20,07 %) ;

Arnavon

, 5 561 (12,79 %) ;

Battesti

, 2 409 (5,54 %) ;

Bouziane

, 1 994 (4,58 %) ;

Aissou

, 949 (2,18 %) ;

Alzat-Laly

, 698 (1,60 %) ;

Dubois

, 633 (1,46 %) ;

Rat

, 537 (1,23 %).

Nyons (3e)

I : 110 847 - V : 83 018 - A : 25,11 % E : 80 649 - B : 1 562 - N : 807

Marie Pochon

, EELV-NFP, 30 618 (37,96 %) ;

Adhémar Autrand

, LR-RN, 26 019 (32,26 %) ;

Lander Marchionni

, Ren.-Ensemble, 15 396 (19,09 %) ; Patricia Picard, LR, 6 855 (8,50 %) ; Charly Champmartin, LO, 908 (1,13 %) ; Frédérique Simoncini, Rec., 853 (1,06 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 110 901 - V : 64 034 - A : 42,26 % - E : 62 905 - B. : 835 -

Pochon

, 22 323 (35,49 %) ;

de Lavergne

, 14 784 (23,50 %) ;

Dos Reis

, 10 002 (15,90 %) ;

Berard

, 9 986 (15,87 %) ;

Raynal

, 2 147 (3,41 %) ;

Maurice

, 2 093 (3,33 %) ;

Martin

, 925 (1,47 %) ;

Champmartin

, 643 (1,02 %) ;

Blanchard

, 2 (0,00 %).

Romans-sur-Isère (4e)

I : 100 702 - V : 70 932 - A : 29,56 % E : 69 369 - B : 1 023 - N : 540

Thibaut Monnier

, RN, 26 621 (38,38 %) ;

Isabelle Pagani

, PS-NFP, 18 222 (26,27 %) ;

Emmanuelle Anthoine

, LR, 16 635 (23,98 %) ; Olivier Gafa, MoDem-Ensemble, 5 762 (8,31 %) ; Guy Bermond, DLF, 798 (1,15 %) ; Evelyne Reybert, Rec., 697 (1,00 %) ; Monique Bernard, LO, 634 (0,91 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 99 168 - V : 49 559 - A : 50,03 % - E : 48 717 - B. : 595 -

Jouvet

, 14 858 (30,50 %) ;

Anthoine

, 12 579 (25,82 %) ;

Stin

, 9 801 (20,12 %) ;

Gafa

, 7 791 (15,99 %) ;

Verny

, 1 864 (3,83 %) ;

Nicolas

, 792 (1,63 %) ;

Bernard

, 599 (1,23 %) ;

Julien

, 277 (0,57 %) ;

Tanriverdi

, 156 (0,32 %).

Le Monde
International, mardi 2 juillet 2024 1272 mots, p. 12
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30 juin 2024 - Le Monde (site web)

Reportage

Au Royaume-Uni, Nigel Farage prospère sur la peur des étrangers

Le candidat d’extrême droite brigue un siège de député dans une circonscription déshéritée de l’Essex, lors des législatives du 4 juillet

Cécile Ducourtieux

Clacton-on-Sea (Essex) - envoyée spéciale - Avec sa grande roue, sa jetée aux planches un peu branlantes et son centre-ville envahi par les magasins de seconde main, Clacton-on-Sea, dans l’Essex, est l’une de ces villes côtières typiquement britanniques, à l’atmosphère désuète et un peu déprimante. Elle fut une destination touristique populaire jusque dans les années 1970 et l’apparition des voyages à bas coût en Méditerranée. Depuis, son attrait s’est évanoui.

Le taux de chômage dans cette ville de 53 000 habitants est l’un des plus élevés du Royaume-Uni (46,8 % des plus de 16 ans). La localité est classée parmi le 1 % le plus pauvre d’Angleterre. Il n’est que voir le nombre de personnes se déplaçant en déambulateur ou en scooter pour handicapés pour mesurer l’état physique inquiétant des habitants.

C’est sur cette circonscription, à environ 100 kilomètres au nord de Londres, que Nigel Farage, 60 ans, le chef de file du parti de droite populiste Reform UK, a jeté son dévolu, dans la perspective des élections parlementaires du 4 juillet, pour tenter, pour la huitième fois, d’être élu député. Cet as de la communication – c’est sa campagne contre Bruxelles qui a mené au référendum sur le Brexit de 2016 – compte exploiter le désamour des Britanniques pour les conservateurs qui, après quatorze ans au pouvoir, sont promis à une lourde défaite.

« Le Labour a déjà gagné les élections, mais c’est Reform UK qui sera sa vraie opposition », clame M. Farage, qui a commencé sa carrière comme courtier à la City avant d’être élu député européen et de passer vingt ans, à ce poste, à dénigrer Bruxelles. Il a fait du discours antimigrants son fonds de commerce : il plaide pour taxer les entreprises employant des non-Britanniques et pour le renvoi en France des personnes traversant la Manche en small boats (embarcations de fortune) – sans expliquer comment il ferait. M. Farage trouve à Clacton-on-Sea, jusqu’à présent représentée par un élu conservateur, un terrain plutôt favorable.

« J’ai toujours voté conservateur, mais cette fois je vais voter Reform UK, car Nigel Farage a dit qu’il va arrêter les small boats », affirme Pam Cook, 73 ans, une avenante grand-mère se reposant sur son déambulateur, en attendant sa fille qui a rendez-vous au bureau pour l’emploi local, vendredi 28 juin. « Je ne suis pas raciste, je connais des familles du Bangladesh très travailleuses qui respectent nos règles, mais je suis contre les gens qui viennent dans le pays de manière illégale et reçoivent plus que moi pour ma retraite », ajoute cette dame, qui vient juste de déménager à Clacton, après avoir vécu près de cinquante ans à Basildon, à l’est de Londres.

Elle pense que la politique de renvoi des demandeurs d’asile au Rwanda, défendue par le premier ministre tory, Rishi Sunak, aurait marché « si on ne l’avait pas empêché ».La Cour suprême britannique a déclaré la mesure illégale, obligeant le gouvernement à revoir sa copie. Le Labour a promis de l’abroger en cas de victoire.

Les données du recensement de 2021 décrivent Clacton-on-Sea comme une agglomération pourtant très uniforme (95,3 % des habitants s’identifient à une ethnie blanche). Pour autant, les images de small boats arrivant par centaines sur les côtes du Kent, un peu plus au sud, font peur.

Dérapages racistes

Brian, 66 ans (il n’a pas souhaité donner son nom de famille), en tee-shirt, bermuda et tatouages sur les bras, assure lui aussi qu’il « n’est pas raciste », mais il partage la même appréhension pour ces « migrants » arrivant au Royaume-Uni de « manière illégale », que les autorités logent dans des hôtels qui, selon lui , « nous coûtent 6 millions de livres [7,8 millions d’euros] par jour ».

Selon un sondage réalisé par l’institut Survation mi-juin, Nigel Farage l’emporterait à Clacton, avec 42 % des voix, contre 27 % pour le député sortant, le tory Giles Watling. Le peu d’ambition du Labour dans la circonscription pourrait lui faciliter la tâche. Le Guardianrapporte que le candidat travailliste, Jovan Owusu-Nepaul, a cessé d’y faire campagne et a été expédié par l’appareil du parti dans les Midlands pour y soutenir d’autres candidats.

A moins que les écarts de conduite des soutiens de M. Farage ne fassent dérailler la campagne de leur chef ? Dans une vidéo diffusée le 27 juin sur la chaîne de télévision Channel 4, un des membres de Reform UK à Clacton-on-Sea, Andrew Parker, est pris en flagrant délit d’injure raciste envers le premier ministre, Rishi Sunak. « Cela fait mal, cela me met en colère », a réagi M. Sunak, dont les parents sont d’origine indienne. Nigel Farage s’est d’abord dit « consterné » par les propos du militant, avant, vendredi, d’évoquer une vidéo « mise en scène » au motif que M. Parker serait comédien de profession. Channel 4 maintient son authenticité.

Cette polémique n’est pas la première du genre impliquant des candidats de Reform UK, mais elle tombe mal, à quelques jours du scrutin. Elle explique peut-être l’accueil peu amène de l’équipe de campagne de Nigel Farage, installée au-dessus d’une salle de jeux d’argent, près de la jetée. Dans une vaste pièce nue, une quinzaine de volontaires (surtout des hommes âgés) sont venus prêter main-forte pour d’ultimes séances de tractage, vendredi. Certains sont déçus de ne pas voir Nigel Farage en personne, trop occupé à déminer la polémique dans les médias nationaux.

« On est tous racistes ici, c’est ça la vérité ! », lance avec aplomb Martin (lui non plus n’a pas voulu donner son nom de famille). Lunettes colorées, chemise hawaïenne, il tient un commerce de jeux de plage près de la jetée et assure que les propos de M. Parker ne le choquent pas. « On ne veut pas des migrants, les gens ne vous le diront pas comme moi, mais c’est ce qu’ils pensent. S’ils sont si nombreux à être venus de l’est de Londres pour s’installer ici, c’est pour échapper à ces gens », ajoute cet homme de 70 ans. Il soutient Nigel Farage et pense qu’il remportera « facilement » la circonscription, mais lui-même ne votera pas : « Ça ne sert à rien, car même s’il est élu, il ne pourra rien faire seul dans un Parlement de 650 élus. »

Recomposer la droite

Le mode électoral « first- past-the-post » (uninominal majoritaire à un tour, le candidat avec le plus de voix l’emporte) des législatives britanniques désavantage les petits partis, comme Reform UK (fondé en 2018, d’abord sous le nom Brexit Party), qui ne gagnera probablement qu’une poignée de députés, bien que depuis mi-juin, les intentions de vote en sa faveur soient à environ 16 %.

L’ambition de M. Farage n’est cependant pas tant de peser à la Chambre des communes que d’être l’architecte de la recomposition de la droite britannique après l’élection – et l’échec annoncé des tories. Celui qui revendique l’amitié de Donald Trump pourrait s’inspirer de l’ex-président américain, qui a cannibalisé le Parti républicain en le faisant dériver à droite toute. Ou tenter un remake du Reform Party of Canada, qui a éclipsé le parti conservateur canadien il y a trente ans – avant de se dissoudre en 2000. L’influence de ce parti populiste sur sa campagne est « énorme » , a récemment confié Nigel Farage à la chaîne de télévision canadienne CBC. p

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 456 mots, p. SPA17

Occitanie 09 || ariège 2 sièges 11 || aude 3 sièges 12 || Aveyron 3 sièges 30 || gard 6 sièges 31 || haute-garonne 10 sièges 65 || hautes-pyrénées 2 sièges 66 || pyrénées-orientales 4 sièges 81 || tarn 3 sièges 48 || Lozère 1 siège 32 || gers 2 sièges 34 || hérault 9 sièges 46 || lot 2 sièges

82 || Tarn-et-Garonne 2 sièges

Sortants Valérie Rabault (PS-Nupes) ; Marine Hamelet (RN).

Avec 43,93 %, Brigitte Barèges (LR-RN), maire de Montauban, devance largement Valérie Rabault (PS-NFP), députée sortante élue depuis 2012. Mme Barèges bénéficie de l’alliance avec le parti d’extrême droite, qui lui permet de reléguer à plus de 4 500 voix l’une des figures nationales de la gauche dans cette 1re circonscription où la candidate Ensemble, Catherine Simonin-Bénazet, arbitrera le second tour, avec ses 15,49 %. Dans la 2e circonscription, la députée sortante RN, Marine Hamelet, rate d’un coche l’élection dès le premier tour (49,17 %). Elle profite de l’éparpillement de la gauche entre la candidate « insoumise » investie par le NFP, Claudie Chretien (18,54 %), et la candidate soutenue par Carole Delga, présidente socialiste de la région, Anne Ius (15,02 %).

Montauban (1re)

Ballottage

I : 93 424 - V : 66 118 - A : 29,23 % E : 63 220 - B : 1 991 - N : 907

Brigitte Barèges

, LR-RN, 27 772 (43,93 %) ;

Valérie Rabault

, PS-NFP, 23 271 (36,81 %) ; Catherine Simonin-Benazet, Ren.-Ensemble, 9 791 (15,49 %) ; Richard Blanco, LO, 1 178 (1,86 %) ; Jean-François Grilhault Des Fontaines, div., 769 (1,22 %) ; Alain Bru, div., 439 (0,69 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 93 013 - V : 48 448 - A : 47,91 % - E : 47 287 - B. : 798 -

Rabault

, 15 763 (33,33 %) ;

Poma

, 10 610 (22,44 %) ;

Simonin

, 8 196 (17,33 %) ;

Vigouroux

, 4 378 (9,26 %) ;

Descazeaux

, 3 774 (7,98 %) ;

Francez-Charlot

, 2 195 (4,64 %) ;

Perrinaud

, 872 (1,84 %) ;

Benchekroun

, 564 (1,19 %) ;

Blanco

, 555 (1,17 %) ;

Lafond

, 277 (0,59 %) ;

Grilhault des Fontaines

, 103 (0,22 %).

Castelsarrasin (2e)

I : 97 194 - V : 68 608 - A : 29,41 % E : 66 252 - B : 1 538 - N : 818

Marine Hamelet

, RN, 32 578 (49,17 %) ;

Claudie Chretien

, LFI-NFP, 12 286 (18,54 %) ; Jules Duffaut, Hor.-Ensemble, 10 335 (15,60 %) ; Anne Ius, PRG, 9 952 (15,02 %) ; Françoise Ratsimba, LO, 791 (1,19 %) ; Claire Aymes, div., 310 (0,47 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 96 323 - V : 50 337 - A : 47,74 % - E : 48 990 - B. : 897 -

Hamelet

, 15 187 (31,00 %) ;

Astruc

, 10 083 (20,58 %) ;

Pinel

, 9 892 (20,19 %) ;

Manchado

, 9 272 (18,93 %) ;

Cases

, 2 463 (5,03 %) ;

Jouglar

, 968 (1,98 %) ;

Ratsimba

, 452 (0,92 %) ;

Levieux

, 424 (0,87 %) ;

Aymes

, 249 (0,51 %).

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mardi 2 juillet 2024 624 mots, p. AUJM6

Alpes-maritimesiLe ras-le-bol des pro-RN face aux consignes de désistement

L'alliance LR-RN a séduit plus de 60 % des électeurs de Saint-Martin-Vésubie, village des Alpes-Maritimes. Mais les appels à faire barrage à Jordan Bardella exaspèrent ses sympathisants qui se sentent stigmatisés.

Elsa Marienvoyée Spécialeà Saint-Martin-Vésubie (alpes-Maritimes)

Un petit jaune à la main, Bernard consulte la gazette locale en terrasse. Le retraité tombe enfin sur ce qu'il cherchait : la date du prochain concours de boules. Il n'y a pas que la pétanque qui en fait un gars du coin. Comme 62,3 % des 1 400 habitants de Saint-Martin-Vésubie (Alpes-Maritimes), village montagneux du haut pays niçois, l'ancien chauffeur routier a adoubé Christelle D'Intorni, candidate LR-RN au premier tour des législatives. Une victoire confirmée à l'échelle de la 5 e circonscription : avec plus de 50 % des voix, la voilà de nouveau députée.

Ici, on rêve de Jordan Bardella Premier ministre, mais l'appel à faire barrage au RN, illico après les résultats, gâche l'humeur de Bernard. « La gauche a fait alliance avec LFI et maintenant les macronistes s'y mettent, s'agace-t-il. On est les refoulés de la France. » Son copain Richard envoie sa main derrière l'épaule : « Ils pensent qu'on est cinquante ans en arrière », sous-entendu à l'époque de Jean-Marie Le Pen. Les deux refusent qu'on les prenne en photo. « Déjà qu'on nous attend au tournant... »

Ce lundi matin, dans les ruelles aux façades colorées, où le chef des Républicains Éric Ciotti a grandi, il n'y a guère que les centaines de moineaux dans les marronniers qui piaffent de joie. Marre, répète-t-on, d'être considérés comme les parias, les mauvais votants. « LFI fait bien plus de mal, non ? » décoche Alain, 75 ans, attablé à la Brasserie des Alpes. Cet ancien gauchiste votera RN au second tour. D'une voix forte, il le fait comprendre : « Et je n'ai pas honte ! »

À l'Embuscade, le rosé de Christophe passe mal. « On nous prend pour des racistes, on nous traite comme de la m... alors qu'on veut juste changer de politique » s'énerve le gérant de 51 ans du bar-restaurant qui crie à « l'irrespect ». Seul Bardella, assure-t-il, peut remettre de l'ordre dans le pays.

« On n'est pas des pétainistes ! »

Peut-être même, veut croire Charlette, qu'il pourra accélérer les travaux sans fin dans Saint-Martin-Vésubie, défigurée par la tempête Alex en 2020. « Il y a quatre ans, Macron a promis qu'il reviendrait. On ne l'a jamais revu. » En réalité, le chef de l'État s'est rendu le 10 janvier 2022, non loin, dans la commune de Tende pour échanger avec des élus et des habitants.

Maintenant que cette ex-PS est dans le camp du RN, elle se sent stigmatisée : « Faut arrêter, c'est un parti comme les autres. On n'est pas des pétainistes ! LFI avec leur candidat fiché S et Rima Hassan, keffieh autour du cou, vous croyez que c'est mieux ? » Dimanche soir, les images de la députée européenne, avec ce symbole palestinien, derrière Jean-Luc Mélenchon, ont choqué certains. Sur la place du Général-de-Gaulle, Michel, 80 ans, revient de la boulangerie, remonté comme un coucou. « Un foulard palestinien en pleine législative française, c'est pas de la provocation ? Moi, j'aime Bardella qui porte le drapeau de notre pays ! »

Et si l'appel au barrage fonctionnait ? Le retraité, croix en bandoulière, n'imagine pas ce scénario. « Si c'est le cas, je vends ma maison et j'irai vivre à Vintimille ! » En Italie, dirigée par Giorgia Meloni, Première ministre d'extrême droite. « Ne dites pas extrême », grince Michel. La plupart des sympathisants, eux, accepteront le vote. « Contrairement à la gauche, on ne casse pas tout », tacle Bernard que l'on a croisé en terrasse. L'absence de majorité absolue serait, dit-il, dur à encaisser. D'un petit sourire, il ajoute : « Dans ce cas, on fera mieux à la présidentielle. »

L'Humanité
mardi 2 juillet 2024 735 mots, p. 4

L'alliance de gauche s'affirme en premier rempart contre le RN

Emilio Meslet

Avec ses 9 millions de suffrages, le camp progressiste veut faire le match avec l'extrême droite, pour la priver d'une majorité absolue. Pour réussir, il compte sur le barrage républicain.

Jordan Bardella tremble. Probablement guidé par la fébrilité, le premier ministrable du Rassemblement national (RN) en est à quémander un débat d'entre-deux-tours à Jean-Luc Mélenchon plutôt que d'accepter de ferrailler avec Marine Tondelier. Après ses deux homologues Manuel Bompard (FI) et Olivier Faure (PS) lors des deux précédentes joutes, c'est la secrétaire nationale des Écologistes qui a été désignée par le Nouveau Front populaire (NFP) pour l'exercice. « Une figure qui peut rassurer », selon la députée écologiste Sandrine Rousseau, là où le président du RN entend miser sur l'ancien candidat insoumis à la présidentielle, personnalité clivante et symbole de la délirante diabolisation de la France insoumise.

Il ne reste plus que quatre petits jours au Nouveau Front populaire pour faire entendre qu'il est l'unique rempart face à la montée du Rassemblement national. Et espérer sortir renforcé de ces législatives anticipées. Ce qui n'est pas gagné pour toutes les forces politiques, notamment pour les communistes qui voient l'existence du groupe GDR menacée avec l'élimination au premier tour de Fabien Roussel (Nord) et Jean-Marc Tellier (Pas-de-Calais), ainsi que les ballottages peu favorables de certains autres candidats.

Mais Jordan Bardella a tout de même raison d'avoir peur : Matignon peut lui échapper. Avec près de 9 millions de voix et une présence dans plus de 300 seconds tours, la gauche est loin d'être enterrée. Si le songe d'une majorité absolue du Nouveau Front populaire s'est évaporé, l'hypothèse d'une majorité relative de la gauche n'est pas totalement à exclure. D'autant moins si le camp présidentiel renonce à l'infâme « ni RN ni FI » comme il semble en prendre le chemin d'après une information RTL : « Pas une voix à l'extrême droite. Il faut se souvenir qu'en 2017 et 2022, en face, à gauche, tout le monde a porté ce message. Sans cela votre serviteur et nous ne serions pas là », aurait dit Emmanuel Macron à ses ministres.

25 % des électeurs Renaissance souhaitent faire barrage au NFP

« C'est dommage qu'il ne s'en aperçoive que maintenant après avoir passé trois semaines à nous pilonner », relève Ian Brossat, sénateur et porte-parole du PCF. Car, si le président de la République semble penser qu'il dispose d'un tableau magique, sa campagne de diabolisation de la gauche produit toujours des effets dans son électorat : d'après un sondage Elabe d'avant premier tour, 25 % des électeurs Renaissance souhaitaient faire barrage au NFP et 31 % au RN. Arrivée en troisième position dans 105 circonscriptions (contre 78 pour Renaissance), c'est bien la gauche qui paiera le plus lourd tribut pour faire barrage lorsque l'extrême droite est placée en tête d'une circonscription. « Notre score national n'est pas dérisoire mais il est concentré dans les grandes métropoles. En dehors de ces zones, nous ne sommes pas assez forts et nous arrivons trop souvent à la troisième place. Nos faiblesses de 2022 se sont accentuées », regrette Ian Brossat.

Dans les centres urbains et les quartiers populaires, le NFP arrive largement en tête. C'est même dans ces territoires qu'ont déjà été élus, au premier tour, la plupart des 31 candidats du NFP comme les insoumis Mathilde Panot (Val-de-Marne), Manuel Bompard (Bouches-du-Rhône) ou Sarah Legrain (Paris), les socialistes Olivier Faure (Seine-et-Marne) ou Emmanuel Grégoire (Paris), les écologistes Marie-Charlotte Garin (Rhône) ou Sophie Taillé-Polian (Val-de-Marne) et les communistes Stéphane Peu (Seine-Saint-Denis) et Elsa Faucillon (Hauts-de-Seine). Ailleurs, la gauche peine à percer. Et, au vu des longs mois de dénigrements, il pourra être encore plus difficile de faire voter des électeurs macronistes pour des gens que le pouvoir n'a cessé de traiter d'« antisémites ».

« Il faut convaincre les progressistes, les humanistes que nous sommes les défenseurs de la République, des principes fondateurs qui font que la France est une grande nation, avance la députée insoumise Clémentine Autain. Nous sommes le camp des solutions et de l'apaisement quand le RN est le camp de la fracture et de la haine de l'autre. » « Leurs premières mesures seront des mesures de discrimination, en remettant en cause le droit du sol et en distinguant les binationaux. Ce serait une rupture avec tout ce que nous avons constitué depuis la Révolution française. Un apartheid. », assure Olivier Faure. Et Ian Brossat de marteler que « le seul enjeu, c'est éviter d'avoir une majorité absolue pour l'extrême droite ».

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 545 mots, p. SPA5

Centre-Val de Loire 28 || Eure-et-Loir 4 sièges 41 || Loir-et-Cher 3 sièges 45 || Loiret 6 sièges 36 || Indre 2 sièges 37 || Indre-et-Loire 5 sièges

18 || Cher 3 sièges

Sortants François Cormier-Bouligeon (LRM-Ensemble) ; Nicolas Sansu (PCF-Nupes) ; Loïc Kervran (Hor.-Ensemble).

Le Rassemblement national (RN) est arrivé en tête dans les trois circonscriptions du département. Dans la 1re, Ugo Iannuzzi est talonné par le député sortant de la coalition présidentielle François Cormier-Bouligeon, élu depuis 2017 et connu pour son combat contre l’engrillagement de la forêt solognote. Ce dernier devrait profiter du désistement au second tour du candidat PS-NFP, qui a obtenu 25,22 %. Dans la 2e, le député communiste et ancien maire de Vierzon Nicolas Sansu (NFP, 29,68 %) espère profiter du retrait du candidat MoDem-Ensemble. Dans la 3e circonscription, l’avocat et chroniqueur de CNews Pierre Gentillet affrontera le député sortant de la majorité Loïc Kervran, élu depuis 2017. En 2022, ce dernier avait battu le RN avec 54,93 % des suffrages.

Bourges II, IV, V (1re)

Ballottage

I : 70 399 - V : 46 954 - A : 33,30 % E : 45 322 - B : 1 308 - N : 324

Ugo Iannuzzi

, RN, 18 100 (39,94 %) ;

François Cormier-Bouligeon

, Ren.-Ensemble, 14 961 (33,01 %) ;

Hugo Lefelle

, PS-NFP, 11 432 (25,22 %) ; Sylvie Cerveau, LO, 680 (1,50 %) ; Sandrine Bellon, div., 149 (0,33 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 71 167 - V : 35 529 - A : 50,08 % - E : 34 581 - B. : 765 -

Cormier Bouligeon

, 11 113 (32,14 %) ;

Charpentier

, 8 370 (24,20 %) ;

Apricena

, 7 591 (21,95 %) ;

Dallois

, 4 669 (13,50 %) ;

Bernelle

, 1 660 (4,80 %) ;

Cerveau

, 607 (1,76 %) ;

Béringer

, 571 (1,65 %).

Bourges I, Vierzon (2e)

I : 68 476 - V : 43 996 - A : 35,75 % E : 42 517 - B : 939 - N : 540

Bastian Duenas

, RN, 17 246 (40,56 %) ;

Nicolas Sansu

, PCF-NFP, 12 621 (29,68 %) ;

Gabriel Behaghel

, MoDem-Ensemble, 8 857 (20,83 %) ; Philippe Bulteau, div. d., 2 705 (6,36 %) ; Régis Robin, LO, 580 (1,36 %) ; Ludovic Jaulin, Rec., 508 (1,19 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 68 867 - V : 32 623 - A : 52,63 % - E : 31 832 - B. : 572 -

Sansu

, 10 300 (32,36 %) ;

Poly

, 7 317 (22,99 %) ;

Essayan

, 7 193 (22,60 %) ;

Baert

, 3 912 (12,29 %) ;

Patte-Suchetet

, 1 088 (3,42 %) ;

Debeugny

, 596 (1,87 %) ;

Merlin

, 584 (1,83 %) ;

Robin

, 459 (1,44 %) ;

Florent

, 383 (1,20 %).

Bourges III, Saint-Amand-Montrond (3e)

I : 83 745 - V : 56 126 - A : 32,98 % E : 54 461 - B : 1 213 - N : 452

Pierre Gentillet

, RN, 23 501 (43,15 %) ;

Loïc Kervran

, Hor.-Ensemble, 16 991 (31,20 %) ; Emma Moreira, LFI-NFP, 9 334 (17,14 %) ; Bénédicte De Choulot, LR, 3 178 (5,84 %) ; Eric Lougnon, Rec., 599 (1,10 %) ; Eric Bellet, LO, 568 (1,04 %) ; Christa Chartier, DLF, 290 (0,53 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 84 519 - V : 42 096 - A : 50,19 % - E : 40 789 - B. : 968 -

Kervran

, 13 299 (32,60 %) ;

de La Tocnaye

, 11 226 (27,52 %) ;

Garcia-Bosch-de Morales

, 8 901 (21,82 %) ;

de Choulot

, 3 171 (7,77 %) ;

Marteel

, 1 717 (4,21 %) ;

Dumay

, 924 (2,27 %) ;

Tissier

, 792 (1,94 %) ;

Bellet

, 759 (1,86 %).

Le Monde
élections législatives, mardi 2 juillet 2024 868 mots, p. 5
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1 juillet 2024 - Le Monde (site web)

Chez les ministres candidats, aucun élu mais plusieurs ballottages favorables

Le premier ministre, Gabriel Attal, part favori au second tour, comme Gérald Darmanin,ou Stéphane Séjourné. Marie Guévenoux et Sabrina Agresti-Roubache se sont retirées

Nathalie Segaunes

Aucun des vingt-quatre ministres d’Emmanuel Macron n’a réussi à franchir la barre des 50 % des voix dès le premier tour des élections législatives, dimanche 30 juin. Pas même le populaire Gabriel Attal, implanté depuis 2014 à Vanves, dans les Hauts-de-Seine, dont la sociologie est favorable aux macronistes. Le premier ministre a réuni 43,9 % des suffrages dans son fief, contre 48,1 % au premier tour en 2022. Il se retrouvera au second tour face à la candidate socialiste du Nouveau Front populaire (NFP), Cécile Soubelet (35,5 %).

Dans la circonscription voisine de Boulogne-Billancourt, où il a été parachuté à la faveur d’un accord avec la fédération Les Républicains (LR) du département, Stéphane Séjourné, délégué général du parti présidentiel et ministre des affaires étrangères, fait mieux que le premier ministre, avec 46,1 % des voix. Ce qui devrait lui permettre de l’emporter aisément au second tour face à la candidate écologiste Pauline Rapilly-Ferniot (21,4 %).

De la même façon, dans les circonscriptions aisées des Hauts-de-Seine et des Yvelines, la porte-parole du gouvernement, Prisca Thevenot (39,9 %), et la ministre chargée des relations avec le Parlement, Marie Lebec (41,2 %), devraient retrouver sans difficulté leur siège de députée.

« On a fait face à un tsunami »

Dans son fief du Nord, l’ancien maire de Tourcoing et ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, solidement implanté, a réuni 36 % des suffrages et affrontera un candidat du Rassemblement national (RN), le 7 juillet. Tout comme le ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, sur ses terres du Loir-et-Cher arrivé, avec 34,6 % des suffrages, juste derrière le candidat du parti d’extrême droite. Fragilisé par la forte progression du RN depuis 2022, ce proche de François Bayrou a bénéficié d’un coup de théâtre, trois jours avant le vote : La France insoumise (LFI) a retiré l’investiture à Reda Belkadi, en raison de tweets antisémites. La réélection du ministre est désormais entre les mains des électeurs de gauche.

Sa collègue à l’agriculture, Agnès Pannier-Runacher, en quête d’un mandat électif, est devancée de près de 16 points par le parti lepéniste dans le Pas-de-Calais. Il lui faudra un très bon report des voix de gauche pour conquérir un siège de députée. Elle bénéficiera au second tour de la décision de LFI de retirer ses candidats arrivés en troisième position en cas de danger d’une victoire de l’extrême droite. Tout comme les ministres délégués Aurore Bergé (Yvelines), Guillaume Kasbarian (Eure-et-Loir), Frédéric Valletoux (Seine-et-Marne), Franck Riester (Seine-et-Marne), ou les secrétaires d’Etat Marina Ferrari (Savoie) et Hervé Berville (Côtes-d’Armor), qui ne peuvent espérer être élus au second tour que grâce à ces désistements.

Dans d’autres cas, en revanche, les ministres sont arrivés troisièmes, dimanche, et devront se retirer pour empêcher une victoire du RN. C’est le cas de Patricia Mirallès dans l’Hérault, Dominique Faure en Haute-Garonne, de Fadila Khattabi en Côte-d’Or, de Marie Guévenoux dans l’Essonne, ou de Sabrina Agresti-Roubache dans les Bouches-du-Rhône. « Le risque que représente une victoire du Rassemblement national, a fortiori avec une majorité absolue, est grand », a écrit, dimanche soir sur le réseau social X, Marie Guévenoux. La ministre déléguée chargée des outre-mer a annoncé le retrait de sa candidature, jugeant qu’il faut « tout faire pour faire gagner les candidats issus de l’arc républicain en mesure de l’emporter dimanche prochain ». Sa collègue Sabrina Agresti-Roubache (23,6 % % des voix) s’est elle aussi désistée dès dimanche soir, observant qu’avec 45,5 % pour le RN dans la première circonscription de Marseille « on a fait face à un tsunami ».

Certains ministres devraient retrouver leur siège sans trop de mal. C’est le cas de Jean-Noël Barrot dans les Yvelines ou de Thomas Cazenave en Gironde, qui arrivent en tête au premier tour et seront en triangulaire au second.

Dans la capitale, la ministre déléguée chargée des entreprises, du tourisme et de la consommation, Olivia Grégoire, est en ballottage favorable, tandis que le ministre de la fonction publique, Stanislas Guerini, est en difficulté. En Amérique du Nord, Roland Lescure distance de seulement 2 points son rival de gauche.

Les anciens membres du gouvernement connaissent également des destins divers. Dans l’Isère, l’ex-ministre de la santé Olivier Véran arrive en tête dans son ancienne circonscription, où il a été élu pour la première fois en 2012, et sera en triangulaire au second tour. Son successeur à la santé Aurélien Rousseau, qui se présente sous la bannière du NFP après avoir été directeur de cabinet, puis ministre du gouvernement Borne, est lui aussi en tête dans l’ancienne circonscription de Michel Rocard dans les Yvelines, et également impliqué dans une triangulaire.

Dans le Calvados, en revanche, l’ancienne première ministre Elisabeth Borne (28,9 %) est en difficulté face au RN (36,3 %). A Paris, enfin, le socialiste Emmanuel Grégoire, premier adjoint à la maire de Paris, a infligé une cinglante défaite à l’ex-ministre Clément Beaune, en remportant la 7e circonscription avec 50,9 % des voix.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 840 mots, p. SPA6

Centre-Val de Loire 18 || Cher 3 sièges 28 || Eure-et-Loir 4 sièges 41 || Loir-et-Cher 3 sièges 45 || Loiret 6 sièges 36 || Indre 2 sièges

37 || Indre-et-Loire 5 sièges

Sortants Charles Fournier (EELV-Nupes) ; Daniel Labaronne (LRM-Ensemble) ; Henri Alfandari (Hor.-Ensemble) ; Fabienne Colboc (LRM-Ensemble) ; Sabine Thillaye (MoDem-Ensemble).

La 1re circonscription d’Indre-et-Loire (Tours), plutôt urbaine, a plébiscité le député écologiste sortant Charles Fournier (45,21 %), investi par le NFP. Il retrouvera Benoist Pierre (Horizons-Ensemble) au second tour. Dans la 2e circonscription (Amboise), la candidate RN Corine Fougeron, conseillère municipale à Nazelle-Négron, devance de peu le député sortant Renaissance-Ensemble Daniel Labaronne. Il profitera, pour le second tour, du désistement de la candidate LFI-NFP. Dans la 3e circonscription, le député sortant Horizons-Ensemble Henri Alfandari domine de peu le candidat de l’alliance LR-RN, et jouira lui aussi d’un retrait du candidat LFI-NFP. Dans la 4e, une triangulaire RN, PS-NFP et Renaissance-Ensemble est annoncée. Dans la 5e, un face-à-face entre le RN et MoDem-Ensemble est prévu, à la faveur là encore du désistement d’une candidate PC-NFP.

Tours (1re)

Ballottage

I : 71 964 - V : 47 891 - A : 33,45 % E : 47 074 - B : 564 - N : 253

Charles Fournier

, EELV-NFP, 21 284 (45,21 %) ;

Benoist Pierre

, Hor.-Ensemble, 11 453 (24,33 %) ; Lisa Garbay, RN, 8 861 (18,82 %) ; Lucas Janer, LR, 2 805 (5,96 %) ; Alain Dayan, div. g., 1 696 (3,60 %) ; Arnaud Ossart, Rec., 504 (1,07 %) ; Thomas Jouhannaud, LO, 471 (1,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 71 139 - V : 35 332 - A : 50,33 % - E : 34 856 - B. : 330 -

Fournier

, 13 803 (39,60 %) ;

Chalumeau

, 9 545 (27,38 %) ;

Lebreton

, 4 129 (11,85 %) ;

Ducamp

, 3 251 (9,33 %) ;

de Lanouvelle

, 1 525 (4,38 %) ;

Laurent

, 1 112 (3,19 %) ;

Rouzier

, 577 (1,66 %) ;

Moreau

, 500 (1,43 %) ;

Jouhannaud

, 414 (1,19 %).

Amboise (2e)

I : 93 120 - V : 65 669 - A : 29,48 % E : 63 837 - B : 1 302 - N : 530

Corine Fougeron

, RN, 22 396 (35,08 %) ;

Daniel Labaronne

, Ren.-Ensemble, 20 801 (32,58 %) ;

Christelle Gobert

, LFI-NFP, 14 891 (23,33 %) ; Maxime Maintier, LR, 4 123 (6,46 %) ; Anne Brunet, LO, 938 (1,47 %) ; Philippe Saintignan, Rec., 688 (1,08 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 92 211 - V : 47 908 - A : 48,05 % - E : 46 862 - B. : 751 -

Labaronne

, 15 175 (32,38 %) ;

Gobert

, 12 128 (25,88 %) ;

Guestault

, 10 262 (21,90 %) ;

Nicolaeff

, 3 639 (7,77 %) ;

Daillet

, 2 039 (4,35 %) ;

Lannoy

, 1 669 (3,56 %) ;

Delahaye

, 1 307 (2,79 %) ;

Brunet

, 643 (1,37 %).

Montbazon (3e)

I : 99 411 - V : 69 813 - A : 29,77 % E : 67 454 - B : 1 626 - N : 733

Henri Alfandari

, Hor.-Ensemble, 22 174 (32,87 %) ;

Jules Robin

, LR-RN, 21 725 (32,21 %) ;

Sandra Barbier

, LFI-NFP, 17 240 (25,56 %) ; Emmanuel François, div. d., 3 248 (4,82 %) ; Christophe Legendre, LO, 1 060 (1,57 %) ; Amin Brimou, div. c., 1 004 (1,49 %) ; Xavier Bourin, Rec., 1 003 (1,49 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 99 409 - V : 51 377 - A : 48,32 % - E : 50 213 - B. : 854 -

Alfandari

, 12 686 (25,26 %) ;

Sirven

, 12 127 (24,15 %) ;

Métadier

, 10 448 (20,81 %) ;

Protin

, 9 836 (19,59 %) ;

Loire

, 1 810 (3,60 %) ;

Patte

, 1 392 (2,77 %) ;

Schultz

, 626 (1,25 %) ;

Legendre

, 572 (1,14 %) ;

Delore

, 477 (0,95 %) ;

Lechevalier

, 239 (0,48 %).

Joué-lès-Tours (4e)

I : 92 734 - V : 63 487 - A : 31,54 % E : 61 814 - B : 1 144 - N : 529

Jean-François Bellanger

, RN, 20 329 (32,89 %) ;

Laurent Baumel

, PS-NFP, 18 375 (29,73 %) ;

Fabienne Colboc

, Ren.-Ensemble, 17 092 (27,65 %) ; Sophie Lagrée, LR, 5 287 (8,55 %) ; Kévin Gardeau, LO, 731 (1,18 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 92 304 - V : 46 584 - A : 49,53 % - E : 45 561 - B. : 707 -

Colboc

, 13 666 (29,99 %) ;

Baumel

, 13 461 (29,55 %) ;

Bellanger

, 9 044 (19,85 %) ;

Lagrée

, 4 349 (9,55 %) ;

de La Ferté

, 1 907 (4,19 %) ;

Deforge

, 1 848 (4,06 %) ;

Gardeau

, 570 (1,25 %) ;

Masset

, 498 (1,09 %) ;

Ben Lahcen

, 153 (0,34 %) ;

Chambers

, 65 (0,14 %).

Saint-Cyr-sur-Loire (5e)

I : 87 677 - V : 61 566 - A : 29,78 % E : 59 917 - B : 1 149 - N : 500

François Ducamp

, RN, 21 120 (35,25 %) ;

Sabine Thillaye

, MoDem-Ensemble, 16 026 (26,75 %) ;

Marina Coccia

, PCF-NFP, 14 457 (24,13 %) ; Constance Bales, LR, 6 805 (11,36 %) ; David Billon, Rec., 809 (1,35 %) ; Christine Delarue, LO, 700 (1,17 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 87 110 - V : 43 947 - A : 49,55 % - E : 43 032 - B. : 639 -

Thillaye

, 12 543 (29,15 %) ;

Louisin

, 9 069 (21,08 %) ;

Desmares Langlade

, 8 339 (19,38 %) ;

Boigard

, 5 788 (13,45 %) ;

Girardin

, 2 771 (6,44 %) ;

Julien

, 2 191 (5,09 %) ;

Martinez

, 941 (2,19 %) ;

Delarue

, 771 (1,79 %) ;

Cousin Hamelal

, 619 (1,44 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 603 mots, p. SPA14

Nouvelle-Aquitaine 17 || Charente-Maritime 5 sièges 19 || Corrèze 2 sièges 23 || Creuse 1 siège 24 || Dordogne 4 sièges 33 || Gironde 12 sièges 40 || Landes 3 sièges 47 || Lot-et-Garonne 3 sièges 64 || Pyrénées-Atlantiques 6 sièges 79 || Deux-Sèvres 3 sièges 86 || vienne 4 sièges 87 || haute-vienne 3 sièges

16 || Charente 3 sièges

Sortants René Pilato (LFI-Nupes) ; Sandra Marsaud (LRM-Ensemble) ; Caroline Colombier (RN).

En Charente, les trois circonscriptions ont vu trois candidats se qualifier pour le second tour. A Angoulême, l’« insoumis » René Pilato, candidat pour la Nupes en 2022, cette fois pour le Nouveau Front populaire, arrive en tête, devant Thomas Mesnier (Horizons-Ensemble) et Marion Latus (RN). Dans la 2e circonscription (Cognac), l’union entre LR et RN portée par Barthélémy Martin obtient 6 000 voix d’avance sur la députée sortante, Sandra Marsaud, pour la majorité présidentielle. Les deux candidats se qualifient au second tour, tout comme Carole Ballu (LFI-NFP). La députée sortante (RN) Caroline Colombier arrive largement en tête de la 3e circonscription et sera face à Virginie Lebraud (PS-NFP), Gwenhaël François (Renaissance-Ensemble) ayant annoncé son désistement.

Angoulême (1re)

Ballottage

I : 84 158 - V : 56 976 - A : 32,30 % E : 55 388 - B : 1 084 - N : 504

René Pilato

, LFI-NFP, 18 166 (32,80 %) ;

Thomas Mesnier

, Hor.-Ensemble, 16 784 (30,30 %) ;

Marion Latus

, RN, 16 761 (30,26 %) ; Alain Boivin, LR, 2 226 (4,02 %) ; Olivier Nicolas, LO, 818 (1,48 %) ; Doraline Bernard, Rec., 633 (1,14 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 83 777 - V : 41 311 - A : 50,69 % - E : 40 509 - B. : 522 -

Mesnier

, 12 336 (30,45 %) ;

Pilato

, 11 152 (27,53 %) ;

Martinese

, 6 503 (16,05 %) ;

Dauré

, 5 065 (12,50 %) ;

Clergeau

, 2 122 (5,24 %) ;

de Lorgeril

, 1 731 (4,27 %) ;

Berthelot

, 1 237 (3,05 %) ;

Nicolas

, 363 (0,90 %).

Cognac (2e)

I : 83 360 - V : 57 196 - A : 31,39 % E : 55 103 - B : 1 306 - N : 785

Barthélemy Martin

, LR-RN, 21 440 (38,91 %) ;

Sandra Marsaud

, Ren.-Ensemble, 15 091 (27,39 %) ;

Carole Ballu

, LFI-NFP, 11 208 (20,34 %) ; Didier Jobit, LR, 4 829 (8,76 %) ; Françoise Bessas, LO, 832 (1,51 %) ; Alain Gérard Janot, Rec., 737 (1,34 %) ; Aurore De Clisson, ext. d., 509 (0,92 %) ; Corentin Vinsonneau, div. g., 457 (0,83 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 83 697 - V : 41 312 - A : 50,64 % - E : 40 209 - B. : 773 -

Marsaud

, 11 568 (28,77 %) ;

Rappasse

, 9 245 (22,99 %) ;

Chevalier

, 8 244 (20,50 %) ;

Lelièvre

, 4 920 (12,24 %) ;

Desbrosse

, 1 915 (4,76 %) ;

Goriaux

, 1 521 (3,78 %) ;

Bataille

, 1 077 (2,68 %) ;

Sauton

, 772 (1,92 %) ;

Caulliez

, 477 (1,19 %) ;

Bessas

, 470 (1,17 %).

Confolens (3e)

I : 90 666 - V : 63 059 - A : 30,45 % E : 60 484 - B : 1 456 - N : 1 119

Caroline Colombier

, RN, 25 976 (42,95 %) ;

Virginie Lebraud

, PS-NFP, 15 653 (25,88 %) ;

Gwenhaël François

, Ren.-Ensemble, 14 829 (24,52 %) ; Dominique Souchaud, EAC, 2 293 (3,79 %) ; Adrien Touzé, Rec., 889 (1,47 %) ; Patrick Curgali, LO, 844 (1,40 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 90 900 - V : 47 090 - A : 48,20 % - E : 45 446 - B. : 1 046 -

Colombier

, 10 475 (23,05 %) ;

Mocoeur

, 9 286 (20,43 %) ;

Noël

, 8 851 (19,48 %) ;

Lambert

, 8 142 (17,92 %) ;

Fouillet

, 2 603 (5,73 %) ;

Guignard

, 1 914 (4,21 %) ;

de Clisson

, 1 284 (2,83 %) ;

Lalanne

, 963 (2,12 %) ;

Alloncle

, 553 (1,22 %) ;

Curgali

, 522 (1,15 %) ;

Baruch

, 320 (0,70 %) ;

Tomsin

, 281 (0,62 %) ;

Raguet

, 252 (0,55 %).

L'Humanité
mardi 2 juillet 2024 550 mots, p. 7

Quand la droite se prend une droite

Jessica Stephan

Avec 6,57 % des voix au niveau national lors du premier tour, le parti de Laurent Wauquiez, Xavier Bertrand et Valérie Pécresse confirme son déclin et expose ses fractures.

«Les Républicains » non-RN ne remportent finalement que 6,57 % des voix au national pour ce premier tour des législatives - en deçà des 10 % que prévoyaient les premières estimations au soir du vote. En 2022, ils cumulaient encore 10,42 % des suffrages : la hausse de la participation n'aura pas joué en leur faveur. Une déconvenue supplémentaire, pour un parti fracturé et en déclin.

Un seul député LR a été élu dès le premier tour : le sortant Philippe Juvin, dans la 3e circonscription des Hauts-de-Seine. Aurélien Pradié, député sortant lui aussi mais qui a quitté le parti le 26 juin, arrive largement en tête avec 42,25 % des voix dans la 1re circonscription du Lot, devant la candidate du NFP Elsa Bougeard (24,33 %) et la candidate RN Slavka Mihaylova (23,06 %). Mais pour une large partie des forces, y compris des poids lourds de la formation de droite, la partie est loin d'être gagnée.

La secrétaire générale du parti, Annie Genevard, se place en tête dans la 5e circonscription du Doubs, avec 35,20 % des voix, mais est talonnée par la candidate du RN Florianne Jeandenand, qui obtient 33,73 % des suffrages. LR se retrouve également en difficulté dans des terres historiquement acquises à la droite, comme en Moselle où le secrétaire général adjoint des « Républicains », Fabien Di Filippo, arrive, avec 35,73 % des voix, derrière Océane Simon (RN) qui totalise 42,68 %. Dans le Haut-Rhin, Raphaël Schellenberger n'obtient que 29,15 % des voix, contre 41,87 % pour Marion Wilhelm, du RN. Dans l'Aisne, où quatre circonscriptions sur cinq sont tombées aux mains du RN dès le premier tour, Julien Dive totalise 35,66 % des voix, distancié par Philippe Torre (RN), à 47,06 %.

« le danger, c'est l'extrême gauche »

L'écrasante majorité des élus LR nationaux n'ont pas cautionné l'alliance de leur président, Éric Ciotti, avec le RN. Pour autant, la tendance semble pencher vers l'extrême droite. Pour l'eurodéputé François-Xavier Bellamy, qui s'exprimait dimanche soir sur le plateau de TF1, « le danger qui guette notre pays aujourd'hui, c'est l'extrême gauche ». La formation de droite, renvoyant dos à dos le RN et la FI, n'a pas donné de consigne de vote, mais certains de ses membres affichent néanmoins un choix clair. Au sein des LR, il reste manifestement encore des divisions à exploiter.

« Les Républicains » bénéficieront pourtant d'un report partiel des voix du NFP et de ce barrage contre l'extrême droite qu'une part d'entre eux rejette. Ainsi Laurent Wauquiez, de retour dans sa circonscription de Haute-Loire et en tête avec 36,8 % des voix, profitera sans doute aussi du désistement de la candidate du NFP, l'écologiste Celline Gacon, même si elle n'a pas appelé à voter pour lui. Idem pour le président du groupe LR à l'Assemblée nationale, Olivier Marleix, député depuis 2012, en ballottage défavorable dans sa circonscription d'Eure-et-Loir avec 25,92 % des voix, contre 38,33 % pour le RN Olivier Dubois. La candidate PS du NFP, Nadia Faveris, qui le talonnait avec 25,59 %, a annoncé son désistement. Le barrage ne fonctionne que dans un sens. C'est à se demander qui reste encore « républicain ». 

La Croix, no. 42959
Événement, mardi 2 juillet 2024 1212 mots, p. 2,3

Des barrages anti-RN mais pas de front républicain

Bernard Gorce

Après la poussée du Rassemblement national, la mobilisation s’organise pour éviter qu’il n’obtienne la majorité le 7 juillet.

Les partis divergent sur les consignes de vote.

C’est un nombre historiquement élevé de plus de 300 triangulaires qui s’annonçaient, dimanche 30 juin, pour le deuxième tour des législatives. Mais combien en restera-t-il réellement mardi 2 juillet à 18 heures, heure limite pour les candidats qualifiés d’officialiser leur candidature ? Durant deux jours, la grande mobilisation pour empêcher le Rassemblement national d’avoir la majorité occupe les états-majors. Il s’agit de se positionner sur le maintien ou non de candidats arrivés troisièmes et de lancer, si ce n’est des consignes, du moins des appels à l’intention des électeurs.

À gauche, le plan de bataille est relativement clair. Quelques minutes après la révélation de la très forte poussée de l’extrême droite au premier tour, Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France insoumise, précisait le mode opératoire pour le Nouveau Front populaire (NFP). « Nulle part nous ne permettrons au RN de l’emporter, et c’est pourquoi, dans l’hypothèse où il serait arrivé en tête, tandis que nous ne serions qu’en troisième position, nous retirerons notre candidature », a déclaré le leader Insoumis. « Notre consigne est simple, directe et claire. Pas une voix, pas un siège de plus pour le RN », a martelé Jean-Luc Mélenchon.

Depuis dimanche, les désistements tombent les uns à la suite des autres. Exemple, dans la 2e circonscription de Seine-et-Marne, où l’Insoumise Nour Benaïssa-Watbot (23,70 % au premier tour) a annoncé lundi matin sur X qu’elle s’effaçait pour donner une chance au candidat de la majorité Frédéric Valletoux (33,73 %) de battre la candidate RN Ivanka Dimitrova (35,06 %).

Le geste est d’autant plus symbolique que Frédéric Valletoux est un proche d’Édouard Philippe, qui a exclu dès dimanche soir tout désistement d’un candidat de son parti Horizons au profit d’un Insoumis. Également fair-play, la candidate LFI dans la 5e circonscription du Nord, Ophélie Delneste, se retire et appelle à voter pour le candidat Ensemble ! Sébastien Huyghe pour battre un RN. Le député UMP puis LR de 2002 à 2022 était arrivé quatrième en 2022 mais avait alors refusé d’appeler à voter pour Ophélie Delneste au nom du ni-LFI, ni-RN.

Cette discipline anti-RN a toutefois une limite. La règle ne vaut pas dans les circonscriptions où le candidat d’extrême droite est arrivé deuxième, quand bien même il aurait une chance de gagner. C’est le cas sur les terres de Gérald Darmanin, dans le Nord. LFI a fait savoir qu’il ne retirerait pas son candidat, qui a réalisé 24,82 %, alors que le ministre de l’intérieur, à 36,03 %, n’a qu’une petite avance de moins de deux points sur son adversaire d’extrême droite, Bastien Verbrugghe.

À droite, la ligne est claire aussi, mais bien différente. Dimanche soir, dans un communiqué, le parti Les Républicains, qui demeure traumatisé par le ralliement surprise de son ex-chef Éric Ciotti au RN, exclut de participer à un front républicain anti-RN, même si son « programme démagogique entraînera le chaos ». Le parti renvoie dos à dos les extrêmes et se montre plus sévère encore pour LFI, qui veut « déconstruire notre civilisation »et « représente un danger absolu pour notre pays ». Au-delà du cas des Insoumis, les élus de droite n’entendent pas se désister en faveur d’autres élus de gauche. Ainsi dans l’Aisne, le député LR sortant Maxime Minot (21,52 %) devancé par le communiste Loïc Pen (27,18 %) se maintient face au RN David Magnier (40,43 %). Les Républicains refusent de donner une consigne de vote. « Là où nous ne sommes pas présents au second tour, poursuit le communiqué, nous laissons les Français s’exprimer en conscience ». Une règle qui vaut donc y compris en cas de duel entre le RN et un candidat de gauche autre que LFI.

Au sein de la majorité en revanche, le traitement de la question est beaucoup plus complexe. Dimanche soir, le président de la République a transmis à la presse un très bref communiqué. « Face au Rassemblement national, l’heure est à un large rassemblement clairement démocrate et républicain pour le second tour. »

Le chef de l’État ayant maintes fois rangé LFI dans le camp des extrêmes, son énoncé sibyllin semble écarter une règle générale de désistement en faveur d’un candidat de cette formation ou de la gauche radicale. Le premier ministre fit ensuite une mise au point en fixant deux principes. D’abord un appel clair à tous les électeurs : « Pas une voix ne doit aller au Rassemblement national », a déclaré Gabriel Attal dimanche soir. Ensuite, en cas de triangulaire, il fixe le principe d’un désistement des candidats arrivés troisièmes dont le maintien risquerait de faire élire un RN « face à un autre candidat qui défend comme nous les valeurs de la République ». Là aussi, la formule indique qu’il n’y a pas de principe systématique.

Les chefs des formations de la majorité, Édouard Philippe (Horizons), François Bayrou (MoDem), Laurent Hénart (Parti radical), qui s’étaient réunis autour du chef de l’État dimanche en fin d’après-midi, ne sont pas tous sur la même longueur d’onde. Les formulations d’Emmanuel Macron puis de Gabriel Attal leur laissent donc une certaine marge d’appréciation. Elles traduisent aussi l’intention de la majorité d’avancer au cas par cas. À une pure logique de front républicain – qui se traduit par un « tout sauf le RN » –, la majorité s’en tient à celle de l’arc républicain, qui exclut à la fois l’extrême droite et certains partis de gauche ou des personnalités de ces partis.

Désistement ou maintien de candidature ? Les arbitrages vont bon train. Lundi matin, l’ex-ministre chargée des outre-mer Marie Guévenoux (27,11 % au premier tour) annonçait son retrait. Dans la 9e circonscription de l’Essonne, le candidat RN n’était pourtant pas sorti en tête mais seulement deuxième avec 30,12 % derrière l’écologiste Julie Ozenne (37,60 %). Elle va en ce sens plus loin que la règle du front républicain de la gauche. « Il faut tout faire pour faire gagner les candidats issus de l’arc républicain en mesure de l’emporter », a annoncé Marie Guévenoux. Dans les Bouches-du-Rhône, l’ancienne ministre chargée de la citoyenneté, Sabrina Agresti-Roubache, s’est elle aussi désistée en faveur de Pascaline Lécorché, candidate de Place publique (la formation de Raphaël Glucksmann).

Dans la première circonscription de la Somme, la candidate Renaissance Albane Branlant s’est retirée pour favoriser la victoire du député François Ruffin (NFP), distancé de quatre points par la RN Nathalie Ribeiro (40,69 %). Le candidat sortant, pourfendeur du « macronisme », a récemment annoncé sa rupture avec Jean-Luc Mélenchon. Si l’on sait à quoi ressemble le front républicain de la gauche, on saura mardi soir quelle configuration prend l’arc tendu par la majorité. Et au bout du compte, les perspectives que cela laisse au RN d’obtenir une majorité à l’Assemblée nationale, relative peut-être, absolue probablement pas.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 432 mots, p. SPA4

Bourgogne- Franche-Comté 21 || Côte-d’Or 5 sièges 25 || Doubs 5 sièges 39 || Jura 3 sièges 58 || Nièvre 2 sièges 71 || Saône-et-Loire 5 sièges 89 || Yonne 3 sièges 90 || Territoire de Belfort 2 sièges

70 || Haute-Saône 2 sièges

Sortants Antoine Villedieu (RN) ; Emeric Salmon (RN).

En 2022, Emeric Salmon, militant RN venu de Bretagne, ne connaissait rien à la Haute-Saône, ce qui ne l’avait pas empêché d’être élu au second tour député de la 2e circonscription, éliminant le député LRM sortant de l’époque. La greffe semble avoir pris dans ce département où l’extrême droite ne fait que progresser : deux ans plus tard, M. Salmon est réélu dès le premier tour, avec 50,11 % des suffrages exprimés, devançant largement le maire socialiste de Lure et vice-président du conseil régional, Eric Houlley. Autre député RN sortant, Antoine Villedieu a manqué de peu la victoire au premier tour ; avec 48,82 % des voix dans la 1re circonscription, il est en ballottage très favorable face au maire de Vesoul, Alain Chrétien (Horizons-Ensemble), à 29,99 %.

Vesoul (1re)

Ballottage

I : 88 355 - V : 62 510 - A : 29,25 % E : 60 334 - B : 1 228 - N : 948

Antoine Villedieu

, RN, 29 457 (48,82 %) ;

Alain Chrétien

, Hor.-Ensemble, 18 092 (29,99 %) ; Sébastien Poyard, LFI-NFP, 10 362 (17,17 %) ; Mohamed-Salah Zelfa, div., 906 (1,50 %) ; Cédric Fischer, LO, 816 (1,35 %) ; Philippe Ghiles, Rec., 701 (1,16 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 88 333 - V : 46 634 - A : 47,21 % - E : 45 275 - B. : 795 -

Villedieu

, 13 441 (29,69 %) ;

Bessot Ballot

, 10 155 (22,43 %) ;

Doussot

, 8 946 (19,76 %) ;

Girardot

, 8 531 (18,84 %) ;

Ghiles

, 1 798 (3,97 %) ;

Kemps Houver

, 897 (1,98 %) ;

Fischer

, 848 (1,87 %) ;

Erard

, 659 (1,46 %).

Lure, Luxeuil-les-Bains (2e)

Emeric Salmon (RN) Réélu

I : 89 378 - V : 62 781 - A : 29,76 % E : 60 499 - B : 1 201 - N : 1 081

Emeric Salmon

, RN, 30 316 (50,11 %) ; Eric Houlley, PS-NFP, 13 632 (22,53 %) ; Fabrice Barassi-Zamochnikoff, Ren.-Ensemble, 8 354 (13,81 %) ; Loic Laborie, LR, 6 600 (10,91 %) ; Isabelle Apro, LO, 1 018 (1,68 %) ; Christophe Devillers, Rec., 579 (0,96 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 89 814 - V : 45 630 - A : 49,20 % - E : 44 186 - B. : 895 -

Salmon

, 14 574 (32,98 %) ;

Lejeune

, 11 353 (25,69 %) ;

Guerain

, 9 188 (20,79 %) ;

Coudereau

, 4 338 (9,82 %) ;

Monnier

, 2 053 (4,65 %) ;

Buri

, 1 110 (2,51 %) ;

Apro

, 904 (2,05 %) ;

Rochon

, 666 (1,51 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 326 mots, p. SPA15

Nouvelle-Aquitaine 16 || Charente 3 sièges 17 || Charente-Maritime 5 sièges 19 || Corrèze 2 sièges 24 || Dordogne 4 sièges 33 || Gironde 12 sièges 40 || Landes 3 sièges 47 || Lot-et-Garonne 3 sièges 64 || Pyrénées-Atlantiques 6 sièges 79 || Deux-Sèvres 3 sièges 86 || vienne 4 sièges 87 || haute-vienne 3 sièges

23 || Creuse 1 siège

Sortants Catherine Couturier (LFI-Nupes).

Dans l’unique circonscription de la Creuse, c’est l’alliance LR-RN, menée par Bartolomé Lenoir, président de la fédération des Républicains de la Creuse et conseiller d’Eric Ciotti, qui est arrivée en tête au premier tour (33,35 %), avec 10 points d’avance sur ses principales rivales. Catherine Couturier, députe sortante LFI-NFP, est en deuxième position (23,47 %). Elle devance de peu Valérie Simonet, présidente du conseil départemental et candidate divers droite (22,12 %). Dans cette triangulaire, l’ancien député macroniste Jean-Baptiste Moreau, arrivé quatrième (17,4 %) aura un rôle à jouer. Battu en 2022, il a de nouveau échoué à se qualifier pour le second tour mais a incité ses électeurs, dimanche soir, à voter pour « tout, sauf les extrêmes ».

Circonscription unique (1re)

Ballottage

I : 89 982 - V : 63 556 - A : 29,37 % E : 61 179 - B : 1 401 - N : 976

Bartolomé Lenoir

, LR-RN, 20 403 (33,35 %) ;

Catherine Couturier

, LFI-NFP, 14 359 (23,47 %) ;

Valérie Simonet

, div. d., 13 533 (22,12 %) ; Jean-Baptiste Moreau, Ren.-Ensemble, 10 670 (17,44 %) ; Catherine Dumon, LO, 958 (1,57 %) ; Florence Verheyen Valade, div. c., 763 (1,25 %) ; Ana Pinson, Rec., 493 (0,81 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 91 035 - V : 49 527 - A : 45,60 % - E : 47 581 - B. : 1 332 -

Couturier

, 12 545 (26,37 %) ;

Moreau

, 12 368 (25,99 %) ;

Auclair

, 8 383 (17,62 %) ;

Bilde

, 8 118 (17,06 %) ;

Defemme

, 2 429 (5,10 %) ;

Giroix

, 1 115 (2,34 %) ;

Miran

, 1 061 (2,23 %) ;

Dumon

, 630 (1,32 %) ;

Durengue

, 630 (1,32 %) ;

Josset

, 223 (0,47 %) ;

Kennedy

, 79 (0,17 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 879 mots, p. SPA15

Nouvelle-Aquitaine 16 || Charente 3 sièges 19 || Corrèze 2 sièges 23 || Creuse 1 siège 24 || Dordogne 4 sièges 33 || Gironde 12 sièges 40 || Landes 3 sièges 47 || Lot-et-Garonne 3 sièges 64 || Pyrénées-Atlantiques 6 sièges 79 || Deux-Sèvres 3 sièges 86 || vienne 4 sièges 87 || haute-vienne 3 sièges

17 || Charente-Maritime 5 sièges

Sortants Olivier Falorni (PRG) ; Anne-Laure Babault (MoDem-Ensemble) ; Jean-Philippe Ardouin (LRM-Ensemble) ; Raphaël Gérard (LRM-Ensemble) ; Christophe Plassard (Hor.-Ensemble).

Le RN est en tête dans quatre circonscriptions sur cinq (toutes sauf La Rochelle), une première dans ce département. L’extrême droite pèse désormais 37 % de l’électorat, loin devant l’union de la gauche (24,89 %) et la coalition Ensemble (14,87 %). Comme en 2022, le député sortant Raphäel Gérard (Renaissance-Ensemble) affrontera Pascal Markowsky (RN) au second tour à Royan-Est. A Royan-Ouest, Christophe Plassard (Horizons-Ensemble), en seconde position, sera opposé à Aymeric Mongelous (RN). A Saintes, le sortant Jean-Philippe Ardouin (Renaissance-Ensemble) est devancé par Stéphane Morin (RN) et Fabrice Barusseau (PS-NFP), et à Rochefort, la sortante Anne-Laure Babault (MoDem-Ensemble) arrive également troisième, derrière Karen Bertholom (RN) et l’ex-député européen Benoît Biteau (EELV-NFP). Olivier Falorni est largement en tête à La Rochelle-Ré, mais devra encore s’imposer face à Jean-Marc Soubeste (EELV-NFP) et Emma Chauveau (RN).

La Rochelle (1re)

Ballottage

I : 111 882 - V : 77 735 - A : 30,52 % E : 76 297 - B : 1 054 - N : 384

Olivier Falorni

, Ren.-Ensemble, 34 824 (45,64 %) ;

Jean-Marc Soubeste

, EELV-NFP, 22 618 (29,64 %) ;

Emma Chauveau

, RN, 17 278 (22,65 %) ; Nicolas Francois, Rec., 975 (1,28 %) ; Antoine Colin, LO, 430 (0,56 %) ; Philippe Pere, div., 170 (0,22 %) ; Yasmina Samri, div., 2 (0,00 %) ; Françoise Ramel, div., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 110 467 - V : 55 588 - A : 49,68 % - E : 55 052 - B. : 370 -

Falorni

, 15 976 (29,02 %) ;

Soubeste

, 12 875 (23,39 %) ;

Madelaine

, 12 656 (22,99 %) ;

Chauveau

, 5 253 (9,54 %) ;

Nédellec

, 4 061 (7,38 %) ;

François

, 2 114 (3,84 %) ;

Richez-Lerouge

, 1 009 (1,83 %) ;

Chair

, 629 (1,14 %) ;

Colin

, 319 (0,58 %) ;

Tanguy

, 128 (0,23 %) ;

Pere

, 32 (0,06 %).

Rochefort (2e)

I : 113 630 - V : 80 018 - A : 29,58 % E : 78 062 - B : 1 374 - N : 582

Karen Bertholom

, RN, 26 862 (34,41 %) ;

Benoît Biteau

, EELV-NFP, 21 027 (26,94 %) ;

Anne-Laure Babault

, MoDem-Ensemble, 19 773 (25,33 %) ; Hervé Blanché, LR, 9 651 (12,36 %) ; Frédéric Castello, LO, 749 (0,96 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 112 182 - V : 55 344 - A : 50,67 % - E : 54 278 - B. : 784 -

Babault

, 15 246 (28,09 %) ;

Raymond

, 14 928 (27,50 %) ;

Guerit

, 11 049 (20,36 %) ;

Labiche

, 6 680 (12,31 %) ;

Serrurier

, 2 162 (3,98 %) ;

Giraud

, 1 837 (3,38 %) ;

Larcher

, 772 (1,42 %) ;

Iseli

, 637 (1,17 %) ;

Castello

, 500 (0,92 %) ;

Auger

, 467 (0,86 %) ;

Fornili

, (0,00 %).

Saintes (3e)

I : 83 726 - V : 57 709 - A : 31,07 % E : 55 715 - B : 1 262 - N : 732

Stéphane Morin

, RN, 22 759 (40,85 %) ;

Fabrice Barusseau

, PS-NFP, 15 637 (28,07 %) ;

Jean-Philippe Ardouin

, Ren.-Ensemble, 15 536 (27,88 %) ; Anne-Catherine Godde, LO, 1 196 (2,15 %) ; Gérald Dahan-Berthelot, div., 587 (1,05 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 84 182 - V : 42 205 - A : 49,86 % - E : 41 216 - B. : 706 -

Ardouin

, 10 111 (24,53 %) ;

Collard

, 9 192 (22,30 %) ;

Dahan

, 8 686 (21,07 %) ;

Barusseau

, 4 061 (9,85 %) ;

Giraud

, 2 826 (6,86 %) ;

Dietz

, 1 922 (4,66 %) ;

Pineau

, 1 680 (4,08 %) ;

Raïssac-Jarrard

, 793 (1,92 %) ;

Elmayan

, 609 (1,48 %) ;

Bourhis

, 507 (1,23 %) ;

Wong

, 500 (1,21 %) ;

Rahmani

, 239 (0,58 %) ;

Riché

, 90 (0,22 %).

Royan - Est (4e)

I : 94 544 - V : 65 045 - A : 31,20 % E : 63 065 - B : 1 323 - N : 657

Pascal Markowsky

, RN, 28 510 (45,21 %) ;

Raphaël Gerard

, Ren.-Ensemble, 17 625 (27,95 %) ; Danièle Desselles, LFI-NFP, 10 972 (17,40 %) ; Céline Drouillard, LR, 5 251 (8,33 %) ; Olivier Tripelon, LO, 707 (1,12 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 94 405 - V : 47 517 - A : 49,67 % - E : 46 182 - B. : 897 -

Gérard

, 12 743 (27,59 %) ;

Markowsky

, 11 900 (25,77 %) ;

Desselles

, 9 114 (19,73 %) ;

de Roffignac

, 6 828 (14,78 %) ;

Robin

, 1 935 (4,19 %) ;

Loth

, 935 (2,02 %) ;

Lerat

, 815 (1,76 %) ;

Barraud

, 733 (1,59 %) ;

Crochet

, 626 (1,36 %) ;

Mars

, 552 (1,20 %) ;

Chassain

, 1 (0,00 %).

Royan - Ouest (5e)

I : 120 296 - V : 85 099 - A : 29,26 % E : 82 814 - B : 1 597 - N : 688

Aymeric Mongelous

, RN, 36 296 (43,83 %) ;

Christophe Plassard

, Hor.-Ensemble, 27 124 (32,75 %) ;

Anne Brachet

, PS-NFP, 18 344 (22,15 %) ; Danièle Cassette, LO, 1 050 (1,27 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 119 708 - V : 60 777 - A : 49,23 % - E : 59 787 - B. : 679 -

Werbrouck

, 15 404 (25,76 %) ;

Plassard

, 14 245 (23,83 %) ;

Sola

, 11 886 (19,88 %) ;

Quentin

, 10 519 (17,59 %) ;

Courtois

, 2 474 (4,14 %) ;

Dequatre

, 1 525 (2,55 %) ;

Groch

, 1 506 (2,52 %) ;

Marichal

, 826 (1,38 %) ;

Dathy

, 782 (1,31 %) ;

Cassette

, 620 (1,04 %).

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mardi 2 juillet 2024 1118 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4

Cacophonie en macronie

Au lendemain de la terrible gifle reçue au premier tour de ces élections, la majorité sortante se divise sur la stratégie à adopter pour le second tour.

Olivier Beaumont et Ludwig Gallet

Il est presque 4 heures du matin, dans la nuit de dimanche à lundi, lorsque les lumières du palais de l'Élysée finissent par s'éteindre. La fin d'une interminable soirée électorale, qui a vu le président de la République entouré en terrasse de Richard Ferrand, Gérald Darmanin, Sébastien Lecornu, Thierry Solère ou encore Julien Denormandie, tenter de faire le point sur les nouveaux rapports de force politiques.

En dépit de la gifle reçue au soir du premier tour des élections législatives, qui promet déjà au groupe de la majorité sortante de fondre comme neige au soleil au soir du 7 juillet, certains proches d'Emmanuel Macron parviennent encore à se dire que tout n'est pas perdu. « Une claque sans être une claque, tente l'un d'entre eux. La participation à 67 %, c'est la preuve qu'il y avait un besoin de respiration démocratique dans le pays. La participation a validé la dissolution. »

Ce lundi midi, le chef de l'État a réuni la quasi-totalité du gouvernement au salon Murat. Format « Conseil des ministres ». Certaines tensions se font sentir. Notamment lorsque Franck Riester décide de taper fort sur ceux qui multiplient les sorties sur les consignes de vote depuis dimanche. « Quand les consignes sont données, il faut attendre pour faire des commentaires ou livrer ses états d'âme. Surtout quand on n'a pas été candidat », balance sèchement le ministre délégué chargé du Commerce extérieur, selon des propos rapportés. Bruno Le Maire a pu se sentir visé.

Depuis dimanche, 20 heures, la ligne à tenir vire au flou artistique. « Chacun est rattrapé par sa culture politique d'origine, c'est pas plus compliqué que ça », tente de déminer un proche du président. Certes. Édouard Philippe, Bruno Le Maire, mais aussi Aurore Bergé, Olivia Grégoire, Christophe Béchu, Marie Guévenoux, Sarah El Haïry ou encore Catherine Vautrin défendent l'idée du « Ni RN ni LFI ».

François Bayrou et Yaël Braun-Pivet, eux, préfèrent une évaluation aux cas par cas, en fonction des profils Insoumis. Sans oublier Christelle Morançais, présidente (Horizons) de la région Pays de la Loire qui a carrément appelé à voter blanc en cas de duels RN - NFP, quelle que soit la couleur politique du candidat de gauche. « Il va falloir que chacun arrête de penser à son écurie pour 2027, tacle le député MoDem Richard Ramos. On voit bien qu'Édouard mise sur un vrai positionnement de droite. Il se trompe. Il y a urgence. »

Les bons et les mauvais Insoumis

Face aux membres du gouvernement, Emmanuel Macron, décrit par un participant comme « stoïque et épuisé », précise sa pensée. Elle semble plus ouverte à la gauche. « C'est délicat de faire le tri entre les bons Insoumis et les mauvais », fait valoir Olivia Grégoire. « Il ne faut pas se tromper de combat, intime de son côté le chef de l'État. L'extrême droite peut accéder aux plus hautes fonctions, et personne d'autre. »

Trois semaines durant, la majorité a dit combattre « les extrêmes ». Emmanuel Macron semble désormais n'identifier qu'un seul ennemi pour le second tour : le Rassemblement national. Sans pour autant donner de consignes claires. Un de ses collègues voit tout de même dans les mots présidentiels un changement de pied à 180 o en à peine trois jours. « Je ne vous demande pas d'avoir des états d'âme mais des états de service », poursuit le président de la République. La remarque ulcère un membre du gouvernement. « Non, mais c'est de sa faute ! Tout ça, c'est à cause de lui ! Mais il ne veut pas l'entendre ! »

Quelques heures plus tard, depuis le QG de Renaissance, le Premier ministre Gabriel Attal organise une réunion en visioconférence avec les députés Renaissance sortants. Instant câlinothérapie et délivrance de la bonne parole. Beaucoup de députés ont séché la réunion. « Je la suivrai pas. Je m'en fous, je veux battre le RN chez moi », prévient en amont un influent membre du parti présidentiel.

Face caméra, Gabriel Attal commence par saluer la décision prise par tous ceux qui ont choisi de se désister. De nombreuses questions, « précises sur le positionnement à tenir dans les circonscriptions », lui sont posées selon un cadre de la majorité. Attal, comme Emmanuel Macron, fait du Rassemblement national la seule force capable de s'emparer du pouvoir, contrairement à la gauche. Et appelle à tout faire pour éviter cela. Sans non plus s'exprimer clairement sur la conduite à tenir face à LFI.

Sur le terrain, les députés semblent nombreux à ne plus vraiment écouter ce qui se dit dans les QG ou à l'Élysée. « On est livrés à nous-mêmes. C'est le bordel d'une circo à une autre », déplore une sortante toujours en lice. Elle estime que « toute compromission avec LFI installerait durablement le RN. C'est ignorer le sentiment profond des Français qui ont plus peur de Mélenchon que de Bardella ». Avis partagé par une ministre : « C'est une erreur tactique. Ça va faire voter le RN. Soutenir David Guiraud, un authentique antisémite, c'est dingue (le candidat Renaissance a en réalité été éliminé dès le premier tour, mais il a effectivement appelé à voter pour David Guiraud au second tour). J'ai l'impression que tout le monde a perdu la boussole. »

« Moins le président parle, mieux on se porte »

Un conseiller de l'exécutif confirme l'atmosphère ambiante. « Plus personne n'en a rien à foutre. Chacun fait en fonction de ses valeurs », dézingue-t-il. « Ça fait deux ans qu'on leur dit qu'avec leurs conneries, on va faire monter le RN, poursuit Xavier Battut, candidat Horizons en Seine-Maritime. Moins le président parle, mieux on se porte. Dans mon département (par ailleurs le fief d'Édouard Philippe), mais pas dans ma circonscription, des discussions sont lancées, y compris avec des Insoumis. Nous prendrons nos responsabilités et ferons tout ce qu'il faudra pour faire barrage au RN. »

En l'espace de trois semaines, et deux scrutins, une majorité sortante a littéralement implosé. Les sortants n'ont plus confiance qu'en eux-mêmes pour sauver leur peau. « Plus rien ne tient, plus de chef, plus de doctrine », achève un conseiller de l'exécutif. L'heure est grave en macronie où certains tentent de rester optimistes. « Je suis déjà en campagne pour la prochaine législative », annonce très sérieusement Philippe Pradal. Largement distancé par le RN, et devancé par une candidate socialiste, le député sortant de la 3 e circonscription des Alpes-Maritimes a préféré se désister...

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 764 mots, p. SPA8

Hauts-de-France 59 || Nord 21 sièges 60 || Oise 7 sièges 62 || Pas-de-Calais 12 sièges 80 || somme 5 sièges

02 || Aisne 5 sièges

Sortants Nicolas Dragon (RN) ; Julien Dive (LR) ; Jean-Louis Bricout (PS-Nupes) ; José Beaurain (RN) ; Jocelyn Dessigny (RN).

Grand chelem en vue pour le RN dans l’Aisne. Quatre circonscriptions sur cinq basculent dès le premier tour à l’extrême droite. Trois députés (1e, 4e et 5e) sont réélus. La 3e circonscription est remportée par un inconnu sur le territoire, Eddy Casterman (élu d’Englos dans le Nord) l’enlève au député sortant PS, Jean-Louis Bricout. Dans la 2e circonscription, le député sortant LR, Julien Dive, proche de Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France, est en ballottage très défavorable. Même un report des voix discipliné ne semble pas suffisant pour qu’il conserve son siège. Sur les cinq circonscriptions du département, le RN fait plus que doubler ses voix par rapport au premier tour des législatives de 2022.

Laon (1re)

Nicolas Dragon (RN) Réélu

I : 72 055 - V : 47 087 - A : 34,65 % E : 45 469 - B : 1 167 - N : 451

Nicolas Dragon

, RN, 24 774 (54,49 %) ; Damien Delavenne, Ren.-Ensemble, 10 380 (22,83 %) ; Charles Culioli, PS-NFP, 8 654 (19,03 %) ; Jean-Loup Pernelle, LO, 701 (1,54 %) ; Philippe Tréguier, Rec., 644 (1,42 %) ; Matthieu Léon Boufflet, div., 316 (0,69 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 72 479 - V : 34 707 - A : 52,11 % - E : 33 934 - B. : 546 -

Dragon

, 11 245 (33,14 %) ;

Bono-Vandorme

, 7 939 (23,40 %) ;

Fenioux

, 6 463 (19,05 %) ;

Mougenot

, 3 853 (11,35 %) ;

Ribeiro

, 2 052 (6,05 %) ;

Cauchy

, 1 312 (3,87 %) ;

Degouy

, 570 (1,68 %) ;

Pernelle

, 500 (1,47 %).

Saint-Quentin (2e)

Ballottage

I : 73 165 - V : 46 694 - A : 36,18 % E : 45 675 - B : 717 - N : 302

Philippe Torre

, LR-RN, 21 496 (47,06 %) ;

Julien Dive

, LR, 16 288 (35,66 %) ; Anne-Sophie Dujancourt, LFI-NFP, 6 511 (14,26 %) ; Didier Kaczmarek, Rec., 561 (1,23 %) ; Corinne Bécourt, PCF dis., 497 (1,09 %) ; Anne Zanditénas, LO, 322 (0,70 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 73 176 - V : 33 253 - A : 54,56 % - E : 32 593 - B. : 473 -

Dive

, 11 704 (35,91 %) ;

Puissant

, 9 331 (28,63 %) ;

Ransquin

, 5 757 (17,66 %) ;

El Ouasdi

, 3 755 (11,52 %) ;

Amewoui

, 938 (2,88 %) ;

Bécourt

, 505 (1,55 %) ;

Zanditénas

, 315 (0,97 %) ;

Lepeuple

, 288 (0,88 %).

Hirson (3e)

Eddy Casterman (RN) Élu

I : 65 988 - V : 42 340 - A : 35,84 % E : 40 901 - B : 942 - N : 497

Eddy Casterman

, RN, 23 577 (57,64 %) ; Jean-Louis Bricout, div. g., 15 385 (37,62 %) ; Damien Créon, DLF, 1 165 (2,85 %) ; Laetitia Voisin, LO, 763 (1,87 %) ; Anne-Marie Fournier, Rec., 11 (0,03 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 66 709 - V : 30 335 - A : 54,53 % - E : 29 461 - B. : 626 -

Bricout

, 13 518 (45,88 %) ;

Hansen-Catta

, 9 518 (32,31 %) ;

Moineuse

, 3 584 (12,17 %) ;

Bernardeau

, 1 617 (5,49 %) ;

Voisin

, 762 (2,59 %) ;

Chotin

, 462 (1,57 %).

Soissons (4e)

José Beaurain (RN) Réélu

I : 78 936 - V : 48 472 - A : 38,59 % E : 47 081 - B : 972 - N : 419

José Beaurain

, RN, 25 913 (55,04 %) ; Benjamin Maurice, Ren.-Ensemble, 10 448 (22,19 %) ; Lola Prié, PS-NFP, 9 335 (19,83 %) ; Flora Bouillaguet, LO, 832 (1,77 %) ; Philippe Goujard, div. c., 553 (1,17 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 78 792 - V : 34 266 - A : 56,51 % - E : 33 517 - B. : 548 -

Beaurain

, 11 973 (35,72 %) ;

Delatte

, 7 632 (22,77 %) ;

Gall

, 7 461 (22,26 %) ;

Bobin

, 4 300 (12,83 %) ;

Vicente

, 810 (2,42 %) ;

Créon

, 689 (2,06 %) ;

Bouillaguet

, 652 (1,95 %).

Château-Thierry (5e)

Jocelyn Dessigny (RN) Réélu

I : 82 511 - V : 53 911 - A : 34,66 % E : 52 139 - B : 1 012 - N : 760

Jocelyn Dessigny

, RN, 27 670 (53,07 %) ; Jeanne Roussel, Ren.-Ensemble, 10 811 (20,73 %) ; Karim Belaïd, PS-NFP, 10 272 (19,70 %) ; Jade Gilquin, LR, 2 665 (5,11 %) ; Yona Merbouche, LO, 721 (1,38 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 83 141 - V : 39 317 - A : 52,71 % - E : 38 538 - B. : 588 -

Dessigny

, 13 572 (35,22 %) ;

Frere

, 7 265 (18,85 %) ;

Roussel

, 6 214 (16,12 %) ;

Eugène

, 6 093 (15,81 %) ;

Gilquin

, 1 873 (4,86 %) ;

Triboulet

, 1 400 (3,63 %) ;

Vacca

, 892 (2,31 %) ;

Bollée

, 714 (1,85 %) ;

Garcia

, 515 (1,34 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1006 mots, p. SPA7

Grand-Est 08 || Ardennes 3 sièges 10 || Aube 3 sièges 51 || Marne 5 sièges 52 || Haute-Marne 2 sièges 55 || Meuse 2 sièges 57 || Moselle 9 sièges 67 || Bas-Rhin 9 sièges 68 || Haut-Rhin 6 sièges 88 || Vosges 4 sièges

54 || Meurthe-et-Moselle 6 sièges

Sortants Carole Grandjean (LRM-Ensemble) ; Emmanuel Lacresse (MoDem-Ensemble) ; Martine Etienne (LFI-Nupes) ; Thibault Bazin (LR) ; Dominique Potier (div. g.) ; Caroline Fiat (LFI-Nupes).

Le département compte trois triangulaires sur six circonscriptions, dont deux avec des candidats de la coalition de gauche en tête : les socialistes Estelle Mercier dans la 1re (37,73 %) et Stéphane Hablot (39,91 %) dans la 2e. Dans la 4e, la RN Dominique Bilde (43,70 %) arrive devant le député sortant LR Thibault Bazin (33,21 %), une candidate EELV-NFP est en troisième position (20,59 %). Frédéric Weber (RN), ancien syndicaliste à Hayange, obtient 43,46 % des voix dans la 3e circonscription. Le député sortant Dominique Potier (divers gauche) devance Louis-Joseph Pecher, dont l’investiture avait été retirée par Eric Ciotti pour antisémitisme (5e). Dans la 6e, le match de 2022 se rejouera entre la sortante Caroline Fiat (LFI-NFP) et Anthony Boulogne (RN), qui la devance cette fois-ci de près de 20 points.

Nancy Est, Nord, Sud (1re)

Ballottage

I : 83 269 - V : 55 877 - A : 32,90 % E : 54 722 - B : 797 - N : 358

Estelle Mercier

, PS-NFP, 20 645 (37,73 %) ;

Patricia Melet

, RN, 14 719 (26,90 %) ;

Philippe Guillemard

, Ren.-Ensemble, 14 435 (26,38 %) ; Aurélien Arnould, LR, 3 518 (6,43 %) ; Christiane Nimsgern, LO, 741 (1,35 %) ; Massimo Nespolo, DLF, 664 (1,21 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 82 436 - V : 39 780 - A : 51,74 % - E : 39 058 - B. : 524 -

Grandjean

, 13 159 (33,69 %) ;

Jouira

, 12 822 (32,83 %) ;

Melet

, 5 669 (14,51 %) ;

Brin

, 2 995 (7,67 %) ;

Hennequin

, 1 744 (4,47 %) ;

Tollénaère

, 579 (1,48 %) ;

Buchy

, 530 (1,36 %) ;

L'Huillier

, 520 (1,33 %) ;

Norton

, 391 (1,00 %) ;

Nimsgern

, 375 (0,96 %) ;

Potier

, 179 (0,46 %) ;

Lombardia

, 95 (0,24 %).

Vandœuvre-lès-Nancy (2e)

I : 67 917 - V : 45 885 - A : 32,44 % E : 45 120 - B : 548 - N : 217

Stéphane Hablot

, PS-NFP, 18 008 (39,91 %) ;

Emmanuel Lacresse

, Ren.-Ensemble, 13 869 (30,74 %) ;

Geneviève Maillot

, RN, 10 131 (22,45 %) ; Sloane Fromont, LR, 2 325 (5,15 %) ; Lucy Georges, Rec., 422 (0,94 %) ; Odile Destombes, LO, 365 (0,81 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 67 490 - V : 33 643 - A : 50,15 % - E : 33 068 - B. : 423 -

Hablot

, 12 101 (36,59 %) ;

Lacresse

, 10 448 (31,60 %) ;

Maillot

, 4 427 (13,39 %) ;

Manfredi

, 2 753 (8,33 %) ;

Boussuge

, 1 457 (4,41 %) ;

Pezzetta

, 599 (1,81 %) ;

Damamme

, 504 (1,52 %) ;

Lacreuse

, 389 (1,18 %) ;

Ajdir

, 241 (0,73 %) ;

Flaus

, 149 (0,45 %).

Longwy (3e)

I : 80 373 - V : 47 135 - A : 41,35 % E : 45 875 - B : 891 - N : 369

Frédéric Weber

, RN, 19 938 (43,46 %) ;

Martine Etienne

, LFI-NFP, 13 068 (28,49 %) ; Valérie Maurice, Ren.-Ensemble, 8 248 (17,98 %) ; Mathieu Servagi, LR, 3 599 (7,85 %) ; Xavier Boury, LO, 1 022 (2,23 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 80 739 - V : 30 138 - A : 62,67 % - E : 29 522 - B. : 441 -

Paluszkiewicz

, 7 429 (25,16 %) ;

Etienne

, 7 345 (24,88 %) ;

Di Rezze

, 7 061 (23,92 %) ;

Herbays

, 2 690 (9,11 %) ;

Servagi

, 1 814 (6,14 %) ;

Rosskopf

, 1 255 (4,25 %) ;

Foltz

, 807 (2,73 %) ;

Reinert

, 322 (1,09 %) ;

Boury

, 301 (1,02 %) ;

Kral

, 284 (0,96 %) ;

Germini

, 188 (0,64 %) ;

Beaudouin

, 20 (0,07 %) ;

Grasse

, 6 (0,02 %).

Lunéville (4e)

I : 96 430 - V : 64 806 - A : 32,79 % E : 63 194 - B : 1 111 - N : 501

Dominique Bilde

, RN, 27 618 (43,70 %) ;

Thibault Bazin

LR, 20 984 (33,21 %) ;

Barbara Bertozzi-Biévelot

, EELV-NFP, 13 009 (20,59 %) ; Geneviève Heilliette, LO, 864 (1,37 %) ; Valérie Cantiget, Rec., 719 (1,14 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 97 548 - V : 46 319 - A : 52,52 % - E : 45 507 - B. : 569 -

Bazin

, 14 239 (31,29 %) ;

Bilde

, 11 825 (25,99 %) ;

Bertozzi Bievelot

, 8 727 (19,18 %) ;

Thomas

, 7 170 (15,76 %) ;

Georges

, 1 329 (2,92 %) ;

Maillot

, 646 (1,42 %) ;

Ravailler

, 603 (1,33 %) ;

Heilliette

, 451 (0,99 %) ;

Bihaki

, 401 (0,88 %) ;

Bouguerra

, 115 (0,25 %) ;

Thiriet

, 1 (0,00 %).

Toul (5e)

I : 78 674 - V : 53 180 - A : 32,40 % E : 51 565 - B : 1 153 - N : 462

Dominique Potier

, div. g., 22 415 (43,47 %) ;

Louis-Joseph Pecher

, LR-RN, 15 704 (30,45 %) ; Quentin Vinot, LR, 7 220 (14,00 %) ; Pierre-Nicolas Nups, ext. d., 5 190 (10,06 %) ; Miriam Aubert, LO, 792 (1,54 %) ; Edouard Mathieu, div., 244 (0,47 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 78 445 - V : 37 953 - A : 51,62 % - E : 37 284 - B. : 501 -

Potier

, 16 393 (43,97 %) ;

Morenvillier

, 10 216 (27,40 %) ;

Bret

, 5 268 (14,13 %) ;

François

, 1 735 (4,65 %) ;

Ricard

, 1 345 (3,61 %) ;

Schilder

, 902 (2,42 %) ;

Aubert

, 812 (2,18 %) ;

Paine

, 519 (1,39 %) ;

Fayad

, 94 (0,25 %).

Pont-à-Mousson (6e)

I : 87 568 - V : 55 712 - A : 36,38 % E : 54 168 - B : 1 079 - N : 465

Anthony Boulogne

, RN, 24 121 (44,53 %) ;

Caroline Fiat

, LFI-NFP, 14 479 (26,73 %) ; Ergün Toparslan, Ren.-Ensemble, 8 353 (15,42 %) ; Jordan Simon, LR, 4 700 (8,68 %) ; Richard Nowak, EAC, 1 133 (2,09 %) ; Dominique Barbin, LO, 718 (1,33 %) ; Sonia Thirion, DLF, 664 (1,23 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 87 286 - V : 37 639 - A : 56,88 % - E : 36 867 - B. : 591 -

Fiat

, 11 048 (29,97 %) ;

Boulogne

, 10 501 (28,48 %) ;

Toparslan

, 6 705 (18,19 %) ;

Richier

, 3 570 (9,68 %) ;

Hedin

, 1 736 (4,71 %) ;

Amann

, 1 149 (3,12 %) ;

Coupaye

, 741 (2,01 %) ;

Richermoz

, 568 (1,54 %) ;

Barbin

, 501 (1,36 %) ;

Gehbauer

, 348 (0,94 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 647 mots, p. SPA2

Auvergne- Rhône-Alpes 01 || Ain 5 sièges 03 || Allier 3 sièges 15 || Cantal 2 sièges 26 || Drôme 4 sièges 38 || Isère 10 sièges 42 || Loire 6 sièges 43 || Haute-Loire 2 sièges 63 || Puy-de-Dôme 5 sièges 69 || Rhône 14 sièges 73 || Savoie 4 sièges 74 || Haute-Savoie 6 sièges

07 || Ardèche 3 sièges

Sortants Hervé Saulignac (PS-Nupes) ; Olivier Dussopt (LRM-Ensemble) ; Fabrice Brun (LR).

Le RN est en tête dans les trois circonscriptions du département. Dans la 2e (Tournon-Annonay), celle de l’ex-ministre du travail Olivier Dussopt, le parti présidentiel ne passe pas le premier tour. La candidate d’Ensemble n’obtient que 17,43 %, des voix, en dessous du seuil de 12,5 % des inscrits. Ce qui conduit à un duel entre l’extrême droite, arrivée en tête avec 35,76 %, et Michèle Victory (PS-NFP). Dans la 1re circonscription (Privas), le RN atteint près de 40 %, devant le député sortant Hervé Saulignac (PS-NFP). Dans la 3e (Aubenas), le RN double son score du premier tour de 2022, à 31,95 %, devant la candidate NFP (28,31 %). Ce qui provoque une triangulaire au second tour. Arrivé en troisième position, le député sortant Fabrice Brun (LR) a annoncé qu’il ne se désistait pas.

Privas (1re)

Ballottage

I : 79 596 - V : 55 991 - A : 29,66 % E : 54 409 - B : 1 039 - N : 543

Céline Porquet

, RN, 21 733 (39,94 %) ;

Hervé Saulignac

, PS-NFP, 20 809 (38,25 %) ; Séverine Gineys, MoDem-Ensemble, 6 651 (12,22 %) ; Marie-Pierre Chaix, LR, 3 067 (5,64 %) ; Thierry Dorne, DLF, 651 (1,20 %) ; Muriel Vander Donckt, LO, 518 (0,95 %) ; Maryse Leclerc, Rec., 506 (0,93 %) ; Pascal Chambonnet, POID, 474 (0,87 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 79 305 - V : 40 492 - A : 48,94 % - E : 39 465 - B. : 702 -

Saulignac

, 15 107 (38,28 %) ;

Porquet

, 9 202 (23,32 %) ;

Gineys

, 6 757 (17,12 %) ;

Valla

, 4 081 (10,34 %) ;

Flach

, 1 494 (3,79 %) ;

Vander Donckt

, 702 (1,78 %) ;

Tzaprenko

, 631 (1,60 %) ;

Le Loher

, 604 (1,53 %) ;

Chambonnet

, 446 (1,13 %) ;

Madeira

, 441 (1,12 %).

Tournon-Annonay (2e)

I : 97 138 - V : 70 404 - A : 27,52 % E : 68 286 - B : 1 416 - N : 702

Vincent Trebuchet

, LR-RN, 24 416 (35,76 %) ;

Michèle Victory

, PS-NFP, 17 049 (24,97 %) ; Laurence Heydel Grillere, Ren.-Ensemble, 11 903 (17,43 %) ; Jean-Paul Vallon, div. d., 10 509 (15,39 %) ; Rémy Nodin, div., 2 197 (3,22 %) ; Gérard Montreynaud, Rec., 777 (1,14 %) ; Jacky Ritz, DLF, 613 (0,90 %) ; Michèle Gaillard, LO, 609 (0,89 %) ; Gérard Julien, div., 213 (0,31 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 96 561 - V : 51 043 - A : 47,14 % - E : 49 979 - B. : 802 -

Dussopt

, 15 014 (30,04 %) ;

Goulouzelle

, 11 785 (23,58 %) ;

Grangier

, 9 512 (19,03 %) ;

Quenette

, 8 941 (17,89 %) ;

Bory

, 1 767 (3,54 %) ;

Chaize

, 902 (1,80 %) ;

Guilmin

, 777 (1,55 %) ;

Gladieux

, 641 (1,28 %) ;

Gaillard

, 640 (1,28 %).

Aubenas (3e)

I : 81 022 - V : 58 686 - A : 27,57 % E : 57 370 - B : 825 - N : 491

Cyrille Grangier

, RN, 18 327 (31,95 %) ;

Florence Pallot

, LFI-NFP, 16 239 (28,31 %) ;

Fabrice Brun

, div. d., 15 194 (26,48 %) ; Quentin Bonnetain, Ren.-Ensemble, 5 984 (10,43 %) ; Christophe Marchisio, LO, 482 (0,84 %) ; Jacques Marcesse, Rec., 479 (0,83 %) ; Laurent Touzet, Rés., 331 (0,58 %) ; Alexandre Faure, ext. g., 327 (0,57 %) ; Félix Zaguedoun-Reynaud, div., 7 (0,01 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 80 823 - V : 45 585 - A : 43,60 % - E : 44 936 - B. : 469 -

Pallot

, 11 989 (26,68 %) ;

Brun

, 11 217 (24,96 %) ;

Verheij

, 6 964 (15,50 %) ;

Ughetto

, 5 934 (13,21 %) ;

Cauquil

, 5 913 (13,16 %) ;

Gandon

, 1 268 (2,82 %) ;

Silva

, 572 (1,27 %) ;

Teillet

, 446 (0,99 %) ;

Alirol

, 330 (0,73 %) ;

Marchisio

, 303 (0,67 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 484 mots, p. SPA21

975 || Saint-Pierre- et-Miquelon 1 siège 974 || La Réunion 7 sièges 973 || Guyane 2 sièges 972 || Martinique 4 sièges 971 || guadeloupe 4 sièges Outre-mer 976 || MAyotte 2 sièges 987 || Polynésie Française 3 sièges 986 || Wallis-et-futuna 1 siège 977 || Saint-Barthélemy 978 || Saint-Martin 1 siège

988 || Nouvelle-Calédonie 2 sièges

Sortants Philippe Dunoyer (UL-Ensemble) ; Nicolas Metzdorf (UL-Ensemble).

Avec 60 % de participation, le double de 2022, les électeurs se sont mobilisés pour choisir les lignes dures, dans une Nouvelle-Calédonie en crise. Le modéré Philippe Dunoyer, député sortant (Horizons) de la 1re circonscription est balayé. Le loyaliste Nicolas Metzdorf (39,81 %), député sortant de la 2e circonscription, a fait le choix de concourir dans la 1re, celle du Grand Nouméa et des Iles. Il affrontera au second tour l’indépendantiste Omayra Lisa Meun Naisseline, qui obtient 36,34 %, dans une logique de blocs. Dans la 2e circonscription, le candidat indépendantiste Emmanuel Tjibaou, fils du chef des indépendantistes assassiné en 1989 Jean-Marie Tjibaou, sort en tête (44,06 %) devant Alcide Ponga (36,18 %), candidat de la même alliance loyaliste que M. Metzdorf.

Nouméa, îles Loyauté (1re)

Ballottage

I : 97 163 - V : 56 916 - A : 41,42 % E : 56 050 - B : 472 - N : 394

Nicolas Metzdorf

, div. d., 22 316 (39,81 %) ;

Omayra Lisa Meun Naisseline

, rég., 20 370 (36,34 %) ; Philippe Dunoyer, div. c., 5 791 (10,33 %) ; Veylma Falaeo, div. c., 2 731 (4,87 %) ; Simon Loueckhote, RN, 2 562 (4,57 %) ; Muneiko Haocas, rég., 1 229 (2,19 %) ; Juanita Ciane Angexetine Ép Railati, rég., 344 (0,61 %) ; Cédric Devaud, div., 235 (0,42 %) ; Pierre-Henri Cuenot, div., 173 (0,31 %) ; Thomas Nasri, Rec., 158 (0,28 %) ; Germaine Toléta Nemia Ép Bishop, rég., 78 (0,14 %) ; Manuel Millar, div., 63 (0,11 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 96 919 - V : 30 060 - A : 68,98 % - E : 29 348 - B. : 541 -

Dunoyer

, 11 982 (40,83 %) ;

Wahetra

, 6 360 (21,67 %) ;

Ruffenach

, 4 102 (13,98 %) ;

Lafleur

, 2 171 (7,40 %) ;

Cuenot

, 1 941 (6,61 %) ;

Kasarherou

, 1 461 (4,98 %) ;

Simon

, 686 (2,34 %) ;

Gil

, 645 (2,20 %).

Grande Terre (2e)

I : 124 951 - V : 76 389 - A : 38,86 % E : 74 738 - B : 1 046 - N : 605

Emmanuel Tjibaou

, div. g., 32 926 (44,06 %) ;

Alcide Ponga

, div. d., 27 038 (36,18 %) ; Milakulo Tukumuli, div. c., 8 906 (11,92 %) ; Gérard Poadja, div. c., 3 946 (5,28 %) ; Luther Voudjo, rég., 1 114 (1,49 %) ; Ronald Frere, div., 808 (1,08 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 122 243 - V : 41 190 - A : 66,30 % - E : 40 202 - B. : 660 -

Metzdorf

, 13 552 (33,71 %) ;

Reignier

, 13 175 (32,77 %) ;

Santa

, 8 758 (21,78 %) ;

Descombels

, 1 600 (3,98 %) ;

Haocas

, 1 362 (3,39 %) ;

Homboe

, 1 014 (2,52 %) ;

Pagand

, 428 (1,06 %) ;

Ititiaty

, 193 (0,48 %) ;

Millar

, 120 (0,30 %).

Le Figaro, no. 24838
Le Figaro, mardi 2 juillet 2024 548 mots, p. 3

Politique

CHRONIQUE CONTRE-POINT

Une stratégie d'entre-deux-tours sans cohérence

Tabard, Guillaume

Il va finir comme Kennedy.» Cette allusion glaçante au président américain assassiné, avait été rapportée à quelques mètres de l'Élysée par un député LFI, venu exiger, lors de la crise des « gilets jaunes » , la démission d'un Emmanuel Macron accusé d'entretenir la « machine à haine » dans le pays. Ce député s'appelait François Ruffin. Il est aujourd'hui l'exemple de ces sortants ou candidats de gauche que le chef de l'État et son parti veulent « sauver » au nom de la priorité du barrage contre le RN. Histoire ancienne ? Il y a moins d'un mois, au soir de la dissolution, le même Ruffin qualifiait Macron de «taré à la tête de l'État». Le « front républicain » a le dos large.

La réforme des retraites n'est pas si ancienne. A-t-on oublié le niveau de violence de la part de la gauche en général et des Insoumis en particulier durant le débat mené avec détermination et abnégation par Élisabeth Borne ? À l'Assemblée ou dans les cortèges syndicaux, la première ministre subissait une haine et des insultes de la part de personnes promptement réintégrées par la magie d'une claque électorale dans un « champ républicain » où l'on ne se soucie plus de mauvaise herbe. Au nom du barrage au RN, voici la gauche sommant ses électeurs de faire élire une Élisabeth Borne érigée il y a peu en ennemi du peuple (les retraites, l'assurance-chômage) et en ennemi de la démocratie (le recours au 49.3).

Voici Gabriel Attal, qui, après Borne, a répété aux questions d'actualité que les Insoumis n'avaient plus de comportement républicain. Et qui, il y a quelques jours encore dénonçait les «alliances de la honte» conclues avec tous ceux qui, à gauche, signaient l'accord pour un Nouveau Front populaire. Indignation à la veille du premier tour, acceptation dès le lendemain. Avec, dans la corbeille de ces fiançailles bancales avec la gauche mélenchonisée, l'abandon de la réforme de l'assurance-chômage, qu'Attal érigeait en symbole de courage réformateur. Le premier ministre qui a fait interdire l'abaya et s'est fait le héraut de l'autorité républicaine peut-il oublier tout ce qui l'a opposé à toute une partie de la gauche ?

Le problème de toute stratégie politique est que sa crédibilité dépend de sa clarté, de sa cohérence, de sa constance et de sa solidité. Or, dans ce sauve-qui-peut d'une majorité sacrifiée par son chef, il n'y a rien de tout ça. Il y a ceux qui, d'Édouard Philippe à Bruno Le Maire, en passant par François Bayrou pensent que le refus du RN a pour corollaire un refus de LFI. Et ceux qui, à l'instar d'Emmanuel Macron et Gabriel Attal s'abritent derrière un flou s'autorisant à ne pas faire le tri à gauche. Ce qui est encore plus étonnant pour le premier ministre pour qui les sociaux-démocrates s'étaient disqualifiés en rejoignant le NFP. L'absence de ligne claire vient de ce que personne n'a d'autorité reconnue sur ce que l'on appelait encore le camp macroniste.

De plus, les revirements tardifs et trop appuyés ne passent plus auprès des électeurs. Macron rappelle aujourd'hui avoir été élu et réélu grâce aux électeurs de gauche alors que, dès le lendemain de chaque scrutin, les dirigeants de cette gauche lui reprochent de l'avoir oublié. Là encore, la précipitation empêche une clarification sérieuse. G. T.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 461 mots, p. SPA6

Corse 2A || Corse-du-Sud 2 sièges

2B || Haute-Corse 2 sièges

Sortants Michel Castellani (Femu-RPS) ; Jean-Félix Acquaviva (Femu-RPS).

Dans la 1re circonscription (Bastia), le député sortant, le nationaliste Michel Castellani, est en ballottage (31,74 %) face à Jean-Michel Marchal, le candidat du Rassemblement national (RN) (28,80 %) qui bouscule ce bastion siméoniste. L’opposant municipal bastiais Julien Morganti (divers centre) rate son pari (14,42 %) et le Nouveau Front populaire (NFP), avec Sacha Bastelica, ne décolle pas dans cette circonscription anciennement à gauche (8,89 %). Dans la 2e (Corte, Calvi), le député sortant Jean-Félix Acquaviva (28,63 %) est doublement secoué : il arrive derrière son challenger, le candidat de la droite François-Xavier Ceccoli (34,05 %), et Sylvie Jouart, sous la bannière RN, qui s’invite dans cette triangulaire (25,42 %), pourra peser dans l’issue du scrutin. Hélène Sanchez, la candidate du NFP, obtient seulement 6,02 % des voix.

Bastia (1re)

Ballottage

I : 62 114 - V : 38 553 - A : 37,93 % E : 37 690 - B : 497 - N : 366

Michel Castellani

, Femu, 11 962 (31,74 %) ;

Jean-Michel Marchal

, RN, 10 855 (28,80 %) ; Julien Morganti, div. c., 5 436 (14,42 %) ; Sacha Bastelica, LFI-NFP, 3 352 (8,89 %) ; Jean-François Paoli, PRV, 2 045 (5,43 %) ; Nicolas Battini, ext. d., 1 603 (4,25 %) ; Jean-Baptiste Lucciardi, rég., 1 471 (3,90 %) ; Alexis Fernandez, ext. d., 393 (1,04 %) ; Jean-Michel Lamberti, Rec., 370 (0,98 %) ; Olivier Josué, LO, 203 (0,54 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 61 515 - V : 25 181 - A : 59,07 % - E : 24 624 - B. : 340 -

Castellani

, 8 316 (33,77 %) ;

Morganti

, 3 352 (13,61 %) ;

Fernandez

, 2 996 (12,17 %) ;

Paoli

, 2 944 (11,96 %) ;

Tomasi

, 1 818 (7,38 %) ;

Mauny

, 1 533 (6,23 %) ;

Stefani

, 1 416 (5,75 %) ;

Lamberti

, 1 179 (4,79 %) ;

Staelens

, 646 (2,62 %) ;

Cettour-Leoni

, 275 (1,12 %) ;

Josué

, 112 (0,45 %) ;

Maquet

, 37 (0,15 %).

Corte, Calvi (2e)

I : 67 933 - V : 45 181 - A : 33,49 % E : 44 348 - B : 437 - N : 396

François-Xavier Ceccoli

, div. d., 15 100 (34,05 %) ;

Jean-Félix Acquaviva

, Femu, 12 698 (28,63 %) ;

Sylvie Jouart

, RN, 11 275 (25,42 %) ; Hélène Sanchez, EELV-NFP, 2 668 (6,02 %) ; Antò Carli, rég., 2 277 (5,13 %) ; Viviane Rongione, LO, 280 (0,63 %) ; - Baronne Marie-Louise Mariani, rég., 50 (0,11 %) ; Jean-Antoine Giacomi, ext. d., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 67 934 - V : 32 741 - A : 51,80 % - E : 31 891 - B. : 589 -

Acquaviva

, 10 670 (33,46 %) ;

Ceccoli

, 9 267 (29,06 %) ;

Mortini

, 5 736 (17,99 %) ;

Cardi

, 3 658 (11,47 %) ;

Raffaelli - Franceschi

, 1 879 (5,89 %) ;

Salducci

, 391 (1,23 %) ;

Rongione

, 215 (0,67 %) ;

Baronne Ml Mariani

, 75 (0,24 %).

Le Figaro, no. 24838
Le Figaro, mardi 2 juillet 2024 1579 mots, p. 17

Enquête

Majorités relatives, coalitions : ce que la IVe République peut nous apprendre

Une coalition sera peut-être nécessaire si aucun parti n'a la majorité absolue. Or, c'était la règle sous la IVe République. Comment la France était-elle gouvernée ? Et ces gouvernements de coalition étaient-ils aussi impuissants qu'on l'a affirmé ? Premier volet de notre grand récit en deux parties.

Perrault, Guillaume

Une coalition improbable pourrait être inéluctable au lendemain des législatives. Or, c'était l'usage sous la IVe République (1946-1958) et, contrairement à une opinion répandue, les gouvernements de l'époque ont eu, en matière d'ordre public en métropole et de redressement économique, un bilan remarquable.

La IVe République est née au milieu des pires difficultés. Pendant le deuxième conflit mondial, 600 000 Français ont été tués. Plus de deux millions d'autres (déportés, prisonniers de guerre, requis du STO) rentrent d'Allemagne. Dans les villes de Normandie dévastées par les bombardements alliés, la population vit dans des baraquements. Les carences alimentaires ont eu des conséquences pour la jeunesse : en moyenne, au même âge, un adolescent mesure plusieurs centimètres de moins en 1945 qu'en 1938. La mortalité infantile augmente. Les prix de détail ont quintuplé. L'affaiblissement de l'appareil productif et du réseau des transports est tel que, en 1947, les Français ont encore moins à manger que sous l'Occupation. La France n'évite la disette que grâce aux 400 000 tonnes de blé livrées par les États-Unis dès 1946.

Au plan politique, de Gaulle, président du gouvernement provisoire, démissionne le 20 janvier 1946. L'homme du 18 Juin n'accepte pas le projet de Constitution conçu par l'Assemblée élue en octobre 1945 et où communistes et socialistes disposent de la majorité absolue. Mais ce projet, soumis à la nation par référendum en mai 1946, est rejeté (53 % de « non » avec une participation de 79 %). Les Français élisent donc une nouvelle Constituante chargée d'élaborer un autre projet institutionnel tirant les leçons de l'échec du premier. Lors de ces législatives de juin 1946, alors que la guerre froide se dessine, le corps électoral atténue le brutal coup de barre à gauche constaté aux législatives d'octobre 1945 : les démocrates-chrétiens atteignent 28 % des voix et devancent cette fois-ci le PCF (26 %), qui perd son titre de premier parti de France. Lors des débats à l'Assemblée sur le projet de Constitution, la gauche admet quelques concessions. Le chef de l'État retrouve les mêmes prérogatives que sous la IIIe République. Une Chambre haute réapparaît, mais aux pouvoirs très amoindris par rapport à l'avant-guerre. Par ailleurs, l'empire colonial (Afrique occidentale française, Afrique équatoriale française, Madagascar, comptoirs des Indes, Indochine, Polynésie et Nouvelle-Calédonie) est transformé en une association de peuples égaux : l'Union française, formée de la France et des territoires et États associés. Ses habitants obtiennent le droit d'élire des députés à l'Assemblée nationale à Paris (aux législatives de janvier 1956, tous les Africains vivant dans un territoire de l'Union française désigneront ainsi un député au Palais Bourbon). Sous la IIIe République, ce droit était réservé aux « vieilles » colonies (Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion, communes libres du Sénégal). En octobre 1946, les Français approuvent par référendum cette Constitution (plus de 53 % de « oui »), mais l'abstention est élevée (32 %), signe du scepticisme d'une fraction du pays. Pour la troisième fois en treize mois, des législatives sont ensuite organisées (novembre 1946) et confirment un certain rééquilibrage (plus de 53 % des électeurs votent pour un autre parti que le PCF et la SFIO). Le 16 janvier 1947, le Parlement, réuni en Congrès à Versailles, élit le socialiste Vincent Auriol président de la République dès le premier tour. Toutes les institutions de la IVe République sont enfin en place.

Grèves insurrectionnelles

Or, le nouveau régime se heurte à l'hostilité d'une partie importante de la nation. En mai 1947, alors que le monde bascule dans la guerre froide, le président du Conseil, le socialiste Paul Ramadier, révoque les ministres communistes (qui siégeaient au gouvernement depuis la Libération), après que les députés PCF eurent refusé la confiance au gouvernement. Le parti de Maurice Thorez et la CGT basculent dans une opposition frontale et virulente. Des grèves insurrectionnelles éclatent. Au même moment, de Gaulle fonde le Rassemblement du peuple français (RPF) et réclame une révision complète des institutions. Lors des municipales d'octobre 1947, dans un contexte de peur d'une troisième guerre mondiale, le PCF, qui affiche sa solidarité avec l'URSS de Staline, et le RPF obtiennent respectivement 25 % et 40 % des voix. Deux votants sur trois ont apporté leurs suffrages à l'une des deux formations politiques qui contestent le régime ou ses choix fondamentaux.

Confrontés à cette double opposition sur leur gauche et sur leur droite, les autres partis sont condamnés à former des gouvernements de coalition. On trouve là, soit tous ensemble soit dans des combinaisons aux contours variables, les socialistes de la SFIO, l'Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR), où coexistent des députés du centre gauche (François Mitterrand) et du centre droit (René Pleven), les radicaux-socialistes, très affaiblis à la Libération car identifiés à la IIIe République désormais honnie mais qui reconstituent leur électorat, les démocrates-chrétiens du MRP et la droite traditionnelle représentée par les modérés ainsi que les Indépendants et Paysans. Tous ces partis qui soutiennent la IVe République composent des gouvernements qu'on appelle aussitôt « la troisième force » , car ils s'opposent à la fois aux communistes et aux gaullistes. Ce sont eux qui vont diriger la France de 1947 à 1958.

Querelle scolaire et guerre d'Indochine

Or, les partis de « la troisième force » sont incapables de s'entendre sur de nombreux sujets et leurs atermoiements aggravent des problèmes connus de tous. De la querelle scolaire à la guerre d'Indochine, le président du Conseil ne peut assumer une position claire sans risquer d'être abandonné par un des partenaires de la coalition et renversé par l'Assemblée. Les ministres siègent au gouvernement en tant que délégués de leurs partis respectifs. Et ils exagèrent souvent leurs différends pour mobiliser leurs électorats respectifs. La menace d'être renvoyé du gouvernement n'a pas de force dissuasive : sous la IVe République, les députés appelés au gouvernement conservent leur siège au Palais Bourbon. À l'époque, il n'existe pas d'incompatibilité entre un mandat parlementaire et la charge de ministre. Un député qui quitte le gouvernement, soit de sa propre initiative, soit parce que l'exécutif est renversé, n'a pas à affronter une législative partielle parfois risquée pour récupérer son siège. Une telle sécurité encourage la course au portefeuille ministériel et les manquements à la solidarité gouvernementale.

Sous la IVe République, les gouvernements sont ainsi renversés en moyenne tous les sept mois. Antoine Pinay (Indépendants et Paysans), président du Conseil en 1952, tombe au bout de dix mois. Pierre Mendès France (radical-socialiste) doit faire ses valises en février 1955 après avoir passé huit mois à Matignon. Il suffit à Guy Mollet (SFIO) d'avoir tenu un an et trois mois, de février 1956 à mai 1957, pour détenir le record de longévité à Matignon sous ce régime. Les présidents du Conseil ont peu d'armes de procédure à leur disposition pour affirmer leur autorité. En décembre 1955, Edgar Faure, renversé, réagit en obtenant du président de la République, René Coty, la dissolution de l'Assemblée et des législatives anticipées. La Constitution de l'époque lui en donne le droit, et sa décision est conforme à l'esprit d'un régime parlementaire qui suppose une égalité des armes entre législatif et exécutif (l'Assemblée peut renverser le gouvernement, mais ce dernier a la faculté de dissoudre l'Assemblée). Or, Edgar Faure, aux législatives de janvier 1956 qu'il a provoquées, est désavoué par le suffrage universel. Une des causes parmi d'autres de son échec est que l'opinion semble avoir jugé cette dissolution, qui était la première depuis 79 ans, non conforme à la tradition républicaine qu'avait inaugurée un conflit politique célèbre entre Gambetta et le président Mac-Mahon en 1877 (nos éditions du 26 juin dernier).

La IVe République demeure donc un régime d'Assemblée, c'est-à-dire un régime parlementaire déséquilibré : le Palais Bourbon est omnipotent, se mêle de tout, prétend non seulement légiférer et contrôler, mais gouverner et harcèle les hôtes successifs de Matignon. Lorsque René Coty accueille à l'Élysée un nouveau président du Conseil, il lui dit : « J'ai vu, dans le fauteuil où vous êtes, Laniel complètement écrasé, sans parole. Edgar Faure réduit à rien, et Mendès dans un état de nerfs qui explique ses gaffes de la fin. Cette usure d'hommes énergiques m'épouvante » (Georgette Elgey, Histoire de la IVe République, Fayard). Des changements de cap politiques notables interviennent au cours d'une même législature au gré des majorités fluctuantes dans l'Hémicycle. Et les Français d'alors assistent en spectateurs à ces crises ministérielles périodiques, qui font le bonheur des chansonniers. Un essai subtil sur la vie parlementaire d'alors, dû à un Américain, Nathan Leites, s'intitule ainsi La Maison sans fenêtres. C'est une référence à une bizarrerie de l'architecture de l'Assemblée nationale : côté Seine, face au pont de la Concorde, le bâtiment n'a pas de fenêtre. L'auteur voit là, malicieusement, le symbole d'un Parlement fermé sur lui-même et paralysé.

Se contenter de dépeindre ces faiblesses de la IVe République donnerait cependant une image incomplète et injuste du régime d'alors. De nombreuses réalités contrebalançaient en partie les failles qu'on vient de décrire.

Découvrez demain la seconde partie de ce récit.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 444 mots, p. SPA18,SPA19

Provence-Alpes-Côte d’Azur 13 || Bouches-du-Rhône 16 sièges 06 || Alpes-Maritimes 9 sièges 05 || Hautes-Alpes 2 sièges 83 || Var 8 sièges 84 || Vaucluse 5 sièges

04 || Alpes-de-haute- Provence 2 sièges

Sortants Christian Girard (RN) ; Léo Walter (LFI-Nupes).

Le vote RN poursuit sa progression dans les Alpes-de-Haute-Provence. Sortant dans la 1re circonscription, le député Christian Girard (44,3 %) multiplie son nombre de voix par deux par rapport à 2022. Son adversaire, Félix Blanc (NFP), résiste néanmoins à Digne-les-Bains (31,71 %, contre 37,62 % pour le RN). Relégué plus de 17 points derrière dans la circonscription, ilpeut tout de même espérer profiter du désistement du candidat Renaissance-Ensemble, Benoît Gauvan, arrivé troisième (19,35 %). Dans la 2e circonscription, le député sortant « insoumis » Léo Walter (NFP) est distancé de près de huit points par la candidate du RN, ancienne Les Républicains, Sophie Vaginay-Ricourt (40,89 %). La candidate de la coalition présidentielle, Dominique Blanc, est loin derrière (22,69 %).

Digne (1re)

Ballottage

I : 61 473 - V : 43 279 - A : 29,60 % E : 42 026 - B : 871 - N : 382

Christian Girard

, RN, 18 616 (44,30 %) ;

Félix Blanc

, EELV-NFP, 11 457 (27,26 %) ;

Benoît Gauvan

, Ren.-Ensemble, 8 132 (19,35 %) ; Sandra Raponi, LR, 2 956 (7,03 %) ; Patricia Campart, Rec., 468 (1,11 %) ; Annabel Ros, LO, 396 (0,94 %) ; Nadia Lakhlef Tsalamlal, UDI, 1 (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 61 962 - V : 32 155 - A : 48,11 % - E : 31 245 - B. : 682 -

Girard

, 8 912 (28,52 %) ;

Bagarry

, 8 744 (27,99 %) ;

Audan

, 7 008 (22,43 %) ;

Miffred

, 1 728 (5,53 %) ;

Lyons

, 1 249 (4,00 %) ;

Van Heesbeke

, 772 (2,47 %) ;

Giacomino

, 749 (2,40 %) ;

Potie

, 619 (1,98 %) ;

Blanc

, 544 (1,74 %) ;

Rolland

, 423 (1,35 %) ;

Ros

, 302 (0,97 %) ;

Recotillet

, 195 (0,62 %).

Manosque (2e)

I : 66 671 - V : 46 560 - A : 30,16 % E : 44 784 - B : 1 295 - N : 481

Sophie Vaginay-Ricourt

, RN, 18 314 (40,89 %) ;

Léo Walter

, LFI-NFP, 14 774 (32,99 %) ;

Dominique Blanc

, Ren.-Ensemble, 10 162 (22,69 %) ; Myriam Cadenel, Rec., 584 (1,30 %) ; Loan Reynaud, div. d., 512 (1,14 %) ; Henri Cyvoct, LO, 438 (0,98 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 66 661 - V : 34 807 - A : 47,79 % - E : 33 924 - B. : 610 -

Castaner

, 10 232 (30,16 %) ;

Walter

, 9 940 (29,30 %) ;

Abeille

, 7 906 (23,31 %) ;

Cadenel

, 1 435 (4,23 %) ;

Ferreira

, 1 288 (3,80 %) ;

Razeau

, 781 (2,30 %) ;

Daux

, 559 (1,65 %) ;

Hue-Courtin

, 557 (1,64 %) ;

Begnis

, 343 (1,01 %) ;

Guerrera

, 299 (0,88 %) ;

Kechra

, 250 (0,74 %) ;

Vicente

, 174 (0,51 %) ;

Soler

, 160 (0,47 %).

L'Humanité
mardi 2 juillet 2024 743 mots, p. 12

La lutte de 1936 gagne les campagnes

David Noël

Grèves et occupations d'usine ont étroitement associé Front populaire et mouvement ouvrier mais les campagnes ne sont pas restées à l'écart. Face à la montée du fascisme et contre l'exploitation par les propriétaires fonciers, les paysans se sont aussi mobilisés.

«Les paysans travailleurs ne veulent pas du fascisme. Ils ne l'éviteront que si, immédiatement, ils manifestent avec la plus grande énergie leur volonté antifasciste, s'ils apportent leur soutien aux travailleurs des villes qui livrent combat contre le fascisme, s'ils engagent l'action pour défendre leur liberté et leur droit à la vie. » À peine quatre jours après les événements parisiens du 6 février 1934, la Voix paysanne, l'organe hebdomadaire de la Confédération générale des paysans-travailleurs (CGPT), dénonce le gouvernement d'union nationale formé par Gaston Doumergue. Elle y voit un gouvernement autoritaire au service des capitalistes et des propriétaires fonciers qui rejettera « tout le poids de la crise sur les travailleurs de la ville et des champs, en enlevant à ceux-ci leurs possibilités de défense et de manifestation ».

En cette année 1934, la crise frappe durement le monde agricole. De fait, entre 1931 et 1935, la baisse des cours du blé et de la viande fait chuter le revenu agricole moyen des paysans de 25 %. Dans une France qui compte encore 50 % de ruraux, de nombreux métayers ne parviennent plus à payer les loyers agricoles, qui s'élèvent à la moitié de leur récolte. La situation est tout aussi difficile pour les fermiers qui paient un loyer fixe à leur propriétaire.

Dans ce contexte, les partis et mouvements agrariens comme le Parti agraire et paysan français (PAPF), fondé par Fleurant Agricola en 1928, et le mouvement des « chemises vertes », dirigé par Henri Dorgères, un ancien journaliste royaliste devenu admirateur de Mussolini, déploient une grande activité dans les campagnes.

Agrariens et chemises vertes se mobilisent contre les saisies des terres des paysans en faillite. Le 14 janvier 1933, trois mille paysans manifestent à Chartres et envahissent la préfecture. La mobilisation des agrariens culmine avec la journée nationale du 26 novembre 1933. À deux jours de l'événement, l'Humanité dénonce « la mobilisation fasciste du parti agraire », mais appelle les paysans communistes à participer aux rassemblements sur les mots d'ordre de la CGPT pour ne pas laisser le monopole de l'agitation à des mouvements jugés réactionnaires et fascistes.

résistance collective contre les saisies des terres des paysans

Fondée en mars 1929 au congrès de Montluçon, la CGPT succède au Conseil paysan français (CPF). Elle est toujours dirigée par Renaud Jean, député du Lot-et-Garonne de 1920 à 1928 puis de 1932 à 1940. Membre du comité directeur puis du comité central du Parti communiste, membre du bureau politique du PC depuis 1926, le directeur de la Voix paysanne n'hésite pas à exprimer ses désaccords avec l'Internationale communiste et avec la direction du PCF, qui applique la ligne « classe contre classe » à partir de 1928.

Renaud Jean et la CGPT organisent la résistance collective contre les saisies des terres des paysans en faillite, notamment dans le Sud-Ouest, où la CGPT compte plus d'un millier d'adhérents dans le Lot-et-Garonne et 600 en Dordogne. La CGPT revendique de ne plus verser qu'un tiers de la récolte au bailleur, au lieu de la moitié, et, pour les petits propriétaires, avance le mot d'ordre de paiement des impôts en nature. Renaud Jean et les militants de la CGPT s'opposent également aux saisies-ventes en s'interposant physiquement face aux huissiers et aux gendarmes ou en jouant de l'obstruction en faisant monter les enchères lors des ventes publiques avant de se déclarer insolvable afin de provoquer l'annulation de la vente. Pour le PCF, il s'agit, dans l'action, de démontrer l'efficacité et l'exemplarité des communistes et d'attirer de nouveaux électeurs dans un processus de politisation par les luttes.

Les graines semées lors de la campagne contre les saisies portent leurs fruits. Le PCF gagne en influence dans plusieurs départements ruraux comme l'Hérault ou le Lot-et-Garonne sous l'impulsion de Renaud Jean et François Mioch, le secrétaire général de la CGPT. Les élections législatives d'avril et mai 1936 voient plusieurs figures du communisme l'emporter dans des territoires ruraux, à l'image de Gustave Saussot, condamné à un mois de prison pour s'être opposé à la saisie d'un métayer et élu député de la Dordogne. Au total, une trentaine des soixante-douze députés communistes élus en 1936 viennent de départements ruraux : le vote communiste n'est plus seulement un vote urbain et ouvrier, il s'est nationalisé. 

Docteur en histoire

Libération
mardi 2 juillet 2024 940 mots, p. 7

AUTRE

Aussi paru dans
1 juillet 2024 - Libération (site web)

Mélenchon ramène la tensionsur ses cas personnels

CHARLOTTE BELAÏCH

AUTRE

L’activisme du chef des insoumis, «épouvantail» dans l’opinion, est ressenti durement sur le terrain par de nombreux candidats du NFP.

Jean-Luc Mélenchon est omniprésent.

Plus ses partenaires de gauche le pressent de se mettre en retrait, plus il se met en avant. Après avoir pris ses alliés du Nouveau Front populaire de court dimanche soir, en prenant la parole avant tout le monde, le leader insoumis continue d’embarrasser son camp. Alors que Marine Tondelier s’était proposé de représenter la gauche lors du débat d’entre-deux tours face à Gabriel Attal et Jordan Bardella, l’ancien candidat à la présidentielle a affirmé qu’il fallait plutôt un insoumis. «Monsieur Bardella a raison, il y a besoin d’un débat entre les deux projets, a-t-il écrit sur X en réponse au président du RN et aspirant Premier ministre, qui s’est dit prêt à débattre avec lui. Le candidat du Nouveau Front populaire pour la primature n’a pas été désigné. Il doit donc s’adresser aux insoumis, premier mouvement en nombre d’élus au premier tour du Nouveau Front populaire.» «Ce sera soit Mélenchon à Matignon, soit un autre insoumis», a ensuite affirmé Sophia Chikirou en faisant son entrée à l’Assemblée avec les candidats élus au premier tour.

«S’il est appelé à débattre par Attal et Bardella, c’est parce qu’il est celui qui leur permet de gagner », s’agaçait déjà un cadre socialiste avant le premier tour. Au sein du Nouveau Front populaire, des dizaines de candidats racontent à quel point Mélenchon est devenu «un repoussoir».

Energie A gauche, beaucoup s’étranglent aussi de voir les forces insoumises se concentrer sur des circonscriptions acquises alors que partout, des candidats doivent se battre contre l’extrême droite. Depuis que la direction de LFI a désinvesti les députés sortants Raquel Garrido, Alexis Corbière, Danielle Simonnet et Hendrik Davi, beaucoup d’énergie militante est consacrée aux candidats choisis à leur place. Après l’annonce des résultats dimanche soir, Sophia Chikirou a averti sur une boucle à destination des militants : «On va se mobiliser désormais à Paris pour Céline Verzeletti.» La syndicaliste de la CGT est pourtant arrivée loin derrière la sortante Danielle Simonnet, en tête dans le XXe arrondissement de Paris.

Lundi, Simonnet, Garrido, Autain et Corbière ont donc organisé une conférence de presse pour appeler au désistement des candidats de gauche arrivés en deuxième position. «Quel est le sens d’un deuxième tour entre deux candidates qui défendent le même programme ? Quelle perte de temps ! Quelle irresponsabilité déplorable face à l’enjeu historique devant nous», a amorcé Danielle Simonnet, qui dénonce «une violence en totale opposition avec le projet d’émancipation que la gauche doit porter», avec des militants insoumis purgés en silence par dizaines pour leur soutien aux dissidents. «On a l’impression que le but n’est pas de faire élire des députés mais d’en faire perdre certains», a ensuite dénoncé Alexis Corbière.

Le député sortant, lieutenant de Mélenchon pendant trente ans, a dénoncé «la calomnie, les vilenies». «Plus de 200 militants sont venus dans ma circonscription, près de huit députés, des grands intellectuels parisiens, venus expliquer que je n’étais pas de gauche», s’est-il ému en référence à Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, venus soutenir la candidate concurrente. Corbière est pourtant arrivé en tête de cette «primaire de la gauche», comme l’avait qualifiée François Ruffin.

Echec de sa ligne «A Montreuil, c’était un référendum pour ou contre Mélenchon, a résumé Raquel Garrido. La requête de ces bulletins, c’est de passer à l’après-Mélenchon.» Arrivée derrière le candidat investi par LFI, cette figure historique du mouvement a de son côté dû rappeler qu’elle n’était pas née en France, puisque certains insoumis ont dépeint les sortants comme des blancs, privilégiés, qui ne voulaient pas laisser leur place à des représentants de la diversité : «Je suis devenue française à 25 ans. Nous mettre en opposition les racisés, les immigrés, c’est très malsain et insincère.» La candidate, qui a rappelé que le seul tort des purgés est d’avoir interrogé la stratégie de Mélenchon, promet son désistement si les «candidats officiels» arrivés derrière ses camarades évincés en font de même.

A Marseille, le géographe Allan Popelard, investi face à Hendrik Davi, a tenté jusqu’au bout de faire céder le sortant, pourtant arrivé légèrement devant lui, mais derrière le RN qui pouvait emporter la circonscription. «Vu la faiblesse de l’écart en voix, la question de ton retrait se pose», lui a dit le camp Popelard dans la matinée, en menaçant : «Si ce n’était pas le cas, il y aurait de toute façon une procédure qui pourrait déboucher sur une élection partielle et une amende pour toi et un risque d’inéligibilité.» Le candidat LFI a finalement accepté de se désister… tout en annonçant un recours dès le 8 juillet.

Pendant ce temps, des candidats du NFP bataillent contre l’extrême droite dans leur circonscription. C’est le cas de François Ruffin, arrivé en deuxième position derrière la candidate du RN. Certains insoumis se réjouissent de le voir en difficulté, y voyant l’échec de sa ligne politique : aller chercher les classes populaires partout, dans la «France des bourgs et la France des tours», quand Mélenchon considère aujourd’hui que les voix sont dans les centres urbains et les quartiers populaires, et les électeurs RN, irrécupérables. Dans la Somme, le député sortant parvient pourtant à faire reculer l’extrême droite par rapport aux européennes. Ces victoires locales seront déterminantes pour empêcher Jordan Bardella d’obtenir une majorité absolue.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 569 mots, p. SPA6

Centre-Val de Loire 18 || Cher 3 sièges 28 || Eure-et-Loir 4 sièges 45 || Loiret 6 sièges 36 || Indre 2 sièges 37 || Indre-et-Loire 5 sièges

41 || Loir-et-Cher 3 sièges

Sortants Mathilde Desjonquères (MoDem-Ensemble) ; Roger Chudeau (RN) ; Christophe Marion (LRM-Ensemble).

Dans la 1re circonscription, celle de Blois, Marine Bardet (RN, 35,22 %) fait quasi jeu égal avec le ministre de l’agriculture, Marc Fesneau (MoDem-Ensemble, 34,56 %), déjà élu en 2017 et en 2020. Le désormais divers gauche Reda Belkadi – après le retrait de son investiture par LFI à la suite de la mise au jour de tweets antisémites – échoue à se qualifier au second tour. Dans la 2e circonscription, en Sologne, le député RN sortant Roger Chudeau a failli être élu au premier tour (49,72 %). Au deuxième, iI fera face au divers droite Nils Aucante. Une triangulaire est prévue pour le second tour de la 3e circonscription, entre le RN, le député sortant de la majorité présidentielle et un écologiste (EELV-NFP).

Blois (1re)

Ballottage

I : 82 706 - V : 55 852 - A : 32,47 % E : 54 148 - B : 1 221 - N : 483

Marine Bardet

, RN, 19 069 (35,22 %) ;

Marc Fesneau

, MoDem-Ensemble, 18 711 (34,56 %) ; Reda Belkadi, div. g., 8 311 (15,35 %) ; Pierre Gilles Parra, LR, 3 220 (5,95 %) ; Gildas Vieira, div., 2 867 (5,29 %) ; Alain Lombard, LO, 1 828 (3,38 %) ; François Dassonneville, div., 138 (0,25 %) ; Jean-Marc Tran, div., 4 (0,01 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 82 775 - V : 41 552 - A : 49,80 % - E : 40 621 - B. : 649 -

Fesneau

, 12 986 (31,97 %) ;

Belkadi

, 9 873 (24,31 %) ;

Chassier

, 9 073 (22,34 %) ;

Benakcha

, 3 015 (7,42 %) ;

Martin

, 1 828 (4,50 %) ;

Vieira

, 1 488 (3,66 %) ;

Mesnager

, 1 299 (3,20 %) ;

Pomi

, 569 (1,40 %) ;

Lombard

, 490 (1,21 %).

Romorantin-Lanthenay (2e)

I : 80 280 - V : 54 095 - A : 32,62 % E : 51 512 - B : 1 903 - N : 680

Roger Chudeau

, RN, 25 611 (49,72 %) ;

Nils Aucante

, div., 10 340 (20,07 %) ; Sylvie Mayer, PCF-NFP, 10 027 (19,47 %) ; Alexandre Guillemaud, UDI, 2 803 (5,44 %) ; Hervé Lancelot, Rec., 1 719 (3,34 %) ; Caroline Maidon, LO, 966 (1,88 %) ; Bénédicte De Saint Pierre, div., 46 (0,09 %) ; Eric Fouque, div., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 80 246 - V : 40 502 - A : 49,53 % - E : 39 491 - B. : 714 -

Chudeau

, 9 493 (24,04 %) ;

Chaplault

, 8 009 (20,28 %) ;

Bioulac

, 6 824 (17,28 %) ;

Demaline

, 6 703 (16,97 %) ;

Peltier

, 5 523 (13,99 %) ;

Druesne

, 860 (2,18 %) ;

Pinson

, 800 (2,03 %) ;

Chereau

, 767 (1,94 %) ;

Maidon

, 512 (1,30 %).

Vendôme (3e)

I : 81 054 - V : 56 972 - A : 29,71 % E : 55 217 - B : 1 190 - N : 565

Virginia De Oliveira

, RN, 22 674 (41,06 %) ;

Christophe Marion

, Ren.-Ensemble, 20 014 (36,25 %) ;

Noé Petit

, EELV-NFP, 10 795 (19,55 %) ; Claude Lamy, LO, 986 (1,79 %) ; Alexandre Bonnassieux, Rec., 748 (1,35 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 81 926 - V : 43 296 - A : 47,15 % - E : 42 197 - B. : 781 -

Marion

, 10 357 (24,54 %) ;

Bardet

, 10 141 (24,03 %) ;

Brindeau

, 9 161 (21,71 %) ;

Petit

, 8 144 (19,30 %) ;

Huet

, 1 508 (3,57 %) ;

Kermad

, 918 (2,18 %) ;

Doumas

, 780 (1,85 %) ;

Lamy

, 649 (1,54 %) ;

Rabrault

, 539 (1,28 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 453 mots, p. SPA3

Auvergne- Rhône-Alpes 01 || Ain 5 sièges 03 || Allier 3 sièges 07 || Ardèche 3 sièges 15 || Cantal 2 sièges 26 || Drôme 4 sièges 38 || Isère 10 sièges 42 || Loire 6 sièges 63 || Puy-de-Dôme 5 sièges 69 || Rhône 14 sièges 73 || Savoie 4 sièges 74 || Haute-Savoie 6 sièges

43 || Haute-Loire 2 sièges

Sortants Isabelle Valentin (LR) ; Jean-Pierre Vigier (LR).

Le RN confirme la percée qu’il avait réalisée dans le département lors des élections européennes, avec 37,77 % des suffrages. Dans la 1re circonscription, le candidat d’extrême droite Alexandre Heuzey talonne Laurent Wauquiez (LR), qui vire en tête. Député de 2004 à 2007 et de 2012 à 2017, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes s’est présenté sans la sortante Isabelle Valentin (LR), qui avait obtenu 45,26 % au premier tour en 2022. L’écologiste Celline Gacon, arrivée en troisième position (18,66 %), réserve sa décision quant à sa participation au second tour. Dans la 2e circonscription, le député sortant Jean-Pierre Vigier se classe premier avec 38,69 %, suivi par la candidate RN Suzanne Fourets (32,07 %) et par André Chapaveire (PS-NFP,) qui recueille 19,55 % et a choisi de se retirer.

Le Puy - Est (1re)

Ballottage

I : 102 718 - V : 74 866 - A : 27,12 % E : 73 396 - B : 1 012 - N : 458

Laurent Wauquiez

, LR, 27 013 (36,80 %) ;

Alexandre Heuzey

, RN, 25 090 (34,18 %) ;

Celline Gacon

, EELV-NFP, 13 694 (18,66 %) ; Cécile Marcelle Gallien, MoDem-Ensemble, 6 932 (9,44 %) ; Electre Dracos, LO, 667 (0,91 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 101 606 - V : 53 289 - A : 47,55 % - E : 52 395 - B. : 649 -

Valentin

, 23 714 (45,26 %) ;

Gacon

, 9 933 (18,96 %) ;

Gallien

, 7 459 (14,24 %) ;

Fourets

, 7 458 (14,23 %) ;

Poumeau de Lafforest

, 1 368 (2,61 %) ;

Samard

, 1 283 (2,45 %) ;

Leger-Portal

, 663 (1,27 %) ;

Dracos

, 517 (0,99 %).

Le Puy - Ouest (2e)

I : 79 398 - V : 57 073 - A : 28,12 % E : 55 757 - B : 813 - N : 503

Jean-Pierre Vigier

, LR, 21 573 (38,69 %) ;

Suzanne Maryse Denise Fourets

, RN, 17 884 (32,07 %) ;

Andre Antoine Célestin Chapaveire

, PS-NFP, 10 898 (19,55 %) ; Patricia Pierrette Gire-Joubert, Ren.-Ensemble, 4 607 (8,26 %) ; Antoine Brebion, LO, 795 (1,43 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 79 494 - V : 42 317 - A : 46,77 % - E : 41 266 - B. : 717 -

Vigier

, 18 850 (45,68 %) ;

Sigaux

, 8 166 (19,79 %) ;

Perez

, 5 618 (13,61 %) ;

Allegre

, 4 764 (11,54 %) ;

D'Aubignan

, 1 041 (2,52 %) ;

Clement

, 856 (2,07 %) ;

Cochet

, 578 (1,40 %) ;

Barbier

, 495 (1,20 %) ;

Brebion

, 375 (0,91 %) ;

Lafont

, 367 (0,89 %) ;

Cloez

, 156 (0,38 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 161 mots, p. SPA5

Centre-Val de Loire 18 || Cher 3 sièges 41 || Loir-et-Cher 3 sièges 45 || Loiret 6 sièges 36 || Indre 2 sièges 37 || Indre-et-Loire 5 sièges

28 || Eure-et-Loir 4 sièges

Sortants Véronique de Montchalin (LRM-Ensemble) ; Olivier Marleix (LR) ; Luc Lamirault (Hor.-Ensemble) ; Philippe Vigier (MoDem-Ensemble).

Les quatre circonscriptions ont placé des candidats d’extrême droite en tête pour ce premier tour. Aux mains de Guillaume Kasbarian (Renaissance-Ensemble) depuis 2017, mais laissée à sa suppléante depuis sa nomination au ministère du logement, la 1re circonscription (Chartres) ne devrait pas lui échapper au second tour, avec le retrait annoncé du candidat EELV-NFP. Dans la 2e (Dreux), le député sortant LR, Olivier Marleix, ne devance sa rivale PS-NFP que d’une poignée de voix et craint les conséquences d’une triangulaire. Dans la 4e (Châteaudun), l’union LR-RN débouche sur un duel avec le député sortant MoDem-Ensemble Philippe Vigier, à l’Assemblée nationale depuis 2007 et ministre délégué chargé des outre-mer entre juillet 2023 et janvier 2024.

Le Figaro, no. 24838
Le Figaro, mardi 2 juillet 2024 1115 mots, p. 3

Politique

Après son échec, le camp Macron se tourne vers sa gauche et se déchire sur son attitude face au RN

Le chef de l'État et le premier ministre tentent d'activer le traditionnel « front républicain » , qui ne fait pas l'unanimité en interne.

Hausalter, Louis

Même au gouvernement, le « dépassement » , c'est terminé. Une réunion des ministres autour d'Emmanuel Macron, lundi à la mi-journée à l'Élysée, a donné lieu à des échanges tendus sur l'attitude à tenir avant le second tour des élections législatives anticipées, prévu dimanche. Et, au lendemain d'un scrutin marqué par l'affaissement du camp présidentiel (20,76 % des voix), l'on a vu se reformer au sein de l'exécutif ce clivage gauche-droite dont le chef de l'État avait tenté d'avoir la peau.

Lorsqu'il prend la parole au cours de cette longue réunion, Emmanuel Macron tente pourtant de cadrer la ligne, dans un clin d'oeil adressé au Nouveau Front populaire (NFP, 27,99 % des voix). « C'est l'extrême droite qui est en passe d'accéder aux plus hautes fonctions, personne d'autre » , lance-t-il, dans la continuité de sa déclaration écrite de dimanche soir, dans laquelle il appelait « à un large rassemblement clairement démocrate et républicain pour le second tour» face au Rassemblement national (RN) et à ses alliés, arrivés largement en tête, avec 33,15 % des suffrages.

Gabriel Attal défend lui aussi une ligne dans la veine du « front républicain » , traditionnellement défendu par la gauche. Et plaide, de nouveau, pour le désistement des candidats dont le maintien favoriserait l'élection d'un député RN. « Le premier ministre veut rester sur la ligne du barrage anti-RN parce qu'il pense que ça aidera aux désistements » de la gauche, raconte un participant.

Il faut dire que les retraits de la gauche sont en passe de sauver nombre de candidats macronistes, à commencer par Élisabeth Borne dans le Calvados. Mais plusieurs ministres issus de la droite, dont Bruno Le Maire (Économie), Catherine Vautrin (Travail), Christophe Béchu (Transition écologique) ou Aurore Bergé (Égalité femmes-hommes) s'élèvent contre cette ligne, en défendant un « ni-ni » entre le RN et La France insoumise (LFI). S'attirant une contre-offensive de plusieurs autres présents, dont Stanislas Guerini (Fonction publique), Franck Riester (Commerce extérieur), Patrice Vergriete (Transports) ou Fadila Khattabi (Personnes handicapées).

Le secrétaire d'État à la Mer, Hervé Berville, va dans le sens de ces derniers. « Il faut hiérarchiser les périls. Entre le RN et le Nouveau Front populaire, ce ne sera pas la même chose pour un homme ou une femme de couleur » , insiste-t-il devant le chef de l'État et ses collègues, en rappelant avoir reçu pendant la campagne nombre de messages racistes ciblant sa couleur de peau noire. « C'est intolérable » , le soutient Bruno Le Maire, tout en ajoutant que « les Français de confession juive aussi ont peur ». « On ne peut pas considérer l'antisémitisme comme un sujet accessoire, abonde Aurore Bergé. Nos compatriotes juifs considèrent qu'on leur marche dessus en appelant à se désister. »

Résultat de ces débats animés : «Il n'y a pas de ligne claire» , a constaté un participant en sortant de la réunion. D'autant que les alliés François Bayrou (MoDem) et Édouard Philippe (Horizons) sont, eux aussi, très réticents à l'idée d'offrir des voix à LFI. Une « cacophonie » , a pointé lundi sur RTL l'Insoumis Manuel Bompard, en regrettant que la majorité sortante n'applique pas unanimement une règle largement respectée à gauche. Dans l'entourage d'Emmanuel Macron, on juge seulement infréquentable une poignée de candidats Insoumis soupçonnés de compromissions avec « l'antisémitisme, le communautarisme et l'antiparlementarisme » , sans préciser lesquels.

Sur le terrain, la consigne a tout de même été assez bien suivie lundi, avec une cinquantaine de désistements parmi les quelque 300 macronistes qualifiés pour le second tour. Plusieurs ministres ont donné l'exemple : Marie Guévenoux dans les Yvelines, Fadila Khattabi en Côte-d'Or et Sabrina Agresti-Roubache à Marseille. Mais une poignée de candidats refusent d'obtempérer, comme Hubert de Jenlis (Somme), Anne-Laurence Petel (Bouches-du-Rhône), Aude Luquet (Seine-et-Marne) et Anne-Laure Babault (Charente-Maritime).

Dans une autre situation, la ministre déléguée aux Collectivités territoriales, Dominique Faure, a décidé de se maintenir en Haute-Garonne, alors qu'elle est arrivée troisième derrière un socialiste, arrivé en tête, et un lepéniste. « Laisser face à face les deux extrêmes serait trop risqué » , a-t-elle fait valoir, à l'image d'autres candidats.

Le suspense durera jusqu'à mardi 18 heures, heure limite pour déposer les candidatures au second tour. Le camp présidentiel pourra ensuite évaluer ses chances de sauver les meubles en fonction des configurations. « Emmanuel Macron et l'équipe de campagne espèrent 150élus » , glisse un cadre de Renaissance, qui n'est pas si optimiste.

L'échec de dimanche a de quoi freiner des ardeurs. Une fois consigné l'ensemble des résultats définitifs, l'examen à froid de la carte de France du premier tour permet de prendre la mesure de l'ampleur de la déroute macroniste. Arrivé en tête dans seulement 65 circonscriptions - dans l'Ouest parisien et suivant une ligne allant de la Loire-Atlantique jusqu'à la Manche -, le camp Macron a été balayé d'office dans un quart des 577 circonscriptions.

Seuls deux candidats, Pierre Cazeneuve, dans les Hauts-de-Seine, et Mikaele Seo, à Wallis-et-Futuna, sont parvenus à se faire élire dès le premier tour, alors qu'ils sont 39 au RN et 32 du côté du NFP. En visioconférence avec les candidats de la majorité, lundi après-midi, Gabriel Attal a trouvé un bien maigre lot de consolation en se félicitant d' « une progression de 7points par rapport aux européennes ».

Les esprits sont encore concentrés sur les derniers jours de campagne. Mais plane le spectre d'un grand règlement de comptes après le scrutin, alors que le premier tour a conforté les critiques unanimes de cette « dissolution malheureuse » , comme l'a qualifiée lundi le maire de Dijon et allié d'Emmanuel Macron, François Rebsamen.

« D'un point de vue tactique, cette dissolution est un échec, tranche auprès du FigaroMarc Ferracci, député Renaissance des Français de Suisse et du Liechtenstein. L'idée que le vote peut s'inverser en trois semaines, alors que le RN a une dynamique extrêmement forte aux européennes, avait peu de chances de se réaliser. C'est une erreur qui a affaibli la majorité et dont on verra dimanche si elle se traduit par le pire, avec une extrême droite au pouvoir, alors que ses membres ne sont absolument pas aptes à gouverner. »

Au gouvernement, on compte désormais les jours avant une sortie par la petite porte jugée inévitable. Et les fidèles d'autrefois prennent sans cesse plus d'autonomie. Dimanche soir, c'est par une dépêche de l'AFP qu'Emmanuel Macron a appris que Gabriel Attal suspendait la réforme de l'assurance-chômage. Comme un avant-goût de cohabitation. L.H.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 676 mots, p. SPA8

Grand-Est 08 || Ardennes 3 sièges 10 || Aube 3 sièges 51 || Marne 5 sièges 52 || Haute-Marne 2 sièges 54 || Meurthe-et-Moselle 6 sièges 55 || Meuse 2 sièges 57 || Moselle 9 sièges 67 || Bas-Rhin 9 sièges 68 || Haut-Rhin 6 sièges

88 || Vosges 4 sièges

Sortants Stéphane Viry (LR) ; David Valence (PRV-Nupes) ; Christophe Naegelen (UDI) ; Jean-Jacques Gaultier (LR).

Comme en 2022, les candidats RN des quatre circonscriptions vosgiennes se qualifient pour le second tour. Deux d’entre eux font même la course en tête. Gaëtan Dussausaye n’est pas loin d’avoir été élu dès le premier tour dans la 2e circonscription (Saint-Dié), avec 48,16 % des voix, face au député sortant, David Valence (Renaissance-Ensemble), qui a recueilli 30,84 % des suffrages. Dans la 4e (Neufchâteau), le RN Sébastien Humbert obtient 47,98 % des voix. Dans la 1re circonscription (Epinal), Stéphane Viry (LR) améliore son score du premier tour de 2022 et devance Pierre François (RN). Avec 48,33 %, Christophe Naegelen (UDI), député sortant de la 3e circonscription (Remiremont), devance Pauline Fraisse du RN (33,43 %).

Épinal (1re)

Ballottage

I : 75 984 - V : 50 747 - A : 33,21 % E : 49 478 - B : 760 - N : 509

Stéphane Viry

, LR, 21 200 (42,85 %) ;

Pierre François

, RN, 18 886 (38,17 %) ; Dominique Perrin, LFI-NFP, 8 655 (17,49 %) ; Evelyne Abbot, LO, 737 (1,49 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 76 767 - V : 36 464 - A : 52,50 % - E : 35 679 - B. : 572 -

Viry

, 13 275 (37,21 %) ;

Moons

, 7 316 (20,51 %) ;

Fetet

, 6 643 (18,62 %) ;

Monange

, 5 439 (15,24 %) ;

Perry

, 1 205 (3,38 %) ;

Ait Ahmed

, 686 (1,92 %) ;

Duparcq

, 432 (1,21 %) ;

Abbot

, 293 (0,82 %) ;

Nicolazzi

, 209 (0,59 %) ;

Rossato

, 109 (0,31 %) ;

Ajdir

, 72 (0,20 %).

Saint-Dié (2e)

I : 71 896 - V : 48 623 - A : 32,37 % E : 47 315 - B : 851 - N : 457

Gaëtan Dussausaye

, RN, 22 788 (48,16 %) ;

David Valence

, Ren.-Ensemble, 14 592 (30,84 %) ; Julie Xicola, LFI-NFP, 7 312 (15,45 %) ; Emma Gateau, LR, 1 202 (2,54 %) ; Emmanuel Thiebaut, écol., 925 (1,95 %) ; Jeanne-Françoise Langlade, LO, 486 (1,03 %) ; Lionel Chambrot, écol., 10 (0,02 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 72 545 - V : 34 868 - A : 51,94 % - E : 33 978 - B. : 646 -

Valence

, 10 233 (30,12 %) ;

Dussausaye

, 9 762 (28,73 %) ;

Moreau

, 6 061 (17,84 %) ;

Privat Mattioni

, 4 024 (11,84 %) ;

Robinot

, 1 573 (4,63 %) ;

Thiebaut

, 745 (2,19 %) ;

Jugowal

, 374 (1,10 %) ;

Langlade

, 353 (1,04 %) ;

Schaffhauser

, 351 (1,03 %) ;

Canadas

, 330 (0,97 %) ;

Chambrot

, 171 (0,50 %) ;

Moré

, 1 (0,00 %).

Remiremont (3e)

I : 63 350 - V : 43 543 - A : 31,27 % E : 42 733 - B : 541 - N : 269

Christophe Naegelen

, UDI, 20 652 (48,33 %) ;

Pauline Fresse

, RN, 14 287 (33,43 %) ; Etienne Bachelart, PS-NFP, 7 283 (17,04 %) ; Stéphanie Bailly, LO, 511 (1,20 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 63 940 - V : 32 590 - A : 49,03 % - E : 32 063 - B. : 381 -

Naegelen

, 15 135 (47,20 %) ;

François

, 5 805 (18,10 %) ;

Pierrat

, 5 669 (17,68 %) ;

Villemin

, 3 758 (11,72 %) ;

Erb

, 721 (2,25 %) ;

Collin Duparcq

, 447 (1,39 %) ;

Bailly

, 278 (0,87 %) ;

Zirgel

, 250 (0,78 %).

Neufchâteau (4e)

I : 64 123 - V : 44 245 - A : 31,00 % E : 42 755 - B : 984 - N : 506

Sébastien Humbert

, RN, 20 513 (47,98 %) ;

Jean-Jacques Gaultier

, LR, 13 644 (31,91 %) ; François-Xavier Wein, LFI-NFP, 6 851 (16,02 %) ; Camille Bailly, LO, 672 (1,57 %) ; Caroline Hubert, Rec., 556 (1,30 %) ; Marie Beni, UDI, 519 (1,21 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 65 296 - V : 33 484 - A : 48,72 % - E : 32 685 - B. : 545 -

Humbert

, 8 530 (26,10 %) ;

Gaultier

, 7 028 (21,50 %) ;

Wein

, 5 220 (15,97 %) ;

Laurent

, 4 490 (13,74 %) ;

Franqueville

, 4 049 (12,39 %) ;

Huriot

, 1 905 (5,83 %) ;

Jabrin

, 769 (2,35 %) ;

Morales

, 389 (1,19 %) ;

Bailly

, 305 (0,93 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1861 mots, p. SPA9

Hauts-de-France 02 || Aisne 5 sièges 59 || Nord 21 sièges 60 || Oise 7 sièges 80 || somme 5 sièges

62 || Pas-de-Calais 12 sièges

Sortants Emmanuel Blairy (RN) ; Jacqueline Maquet (LRM-Ensemble) ; Jean-Marc Tellier (PCF-Nupes) ; Philippe Fait (LRM-Ensemble) ; Jean-Pierre Pont (LRM-Ensemble) ; Christine Engrand (RN) ; Pierre-Henri Dumont (LR) ; Bertrand Petit (PS dis.) ; Caroline Parmentier (RN) ; Thierry Frappé (RN) ; Marine Le Pen (RN) ; Bruno Bilde (RN).

En recueillant 50 % des voix dans le département, le RN marque son territoire. Six candidats y sont élus ou réélus dès le premier tour (1e, 3e, 6e, 10e, 11e, 12e), avec des scores flirtant avec les 60 %. C’est le cas de Marine Le Pen, Bruno Bilde et Thierry Frappé. Dans les six autres circonscriptions, le parti d’extrême droite arrive en tête. Trois triangulaires d’abord, dont la 2e circonscription, où la ministre Agnès Pannier-Runacher pourrait l’emporter à la faveur d’un désistement du candidat EELV-NFP et d’un bon report de voix, puis la 5e, où Olivier Barbarin, le candidat de l’union de la gauche, arrivé deuxième, peut espérer passer devant le RN si le député sortant, Jean-Pierre Pont (Renaissance-Ensemble) se retire. Trois duels enfin, dont l’un opposera le député sortant Pierre-Henri Dumont (LR) au candidat RN, arrivé loin devant, à Calais (7e).

Saint-Pol-sur-Ternoise (1re)

Emmanuel Blairy (RN) Réélu

I : 105 247 - V : 73 678 - A : 30,00 % E : 71 667 - B : 1 295 - N : 716

Emmanuel Blairy

, RN, 38 754 (54,08 %) ; Philippe Bolet, Ren.-Ensemble, 9 613 (13,41 %) ; Marie Bernard, LR, 9 026 (12,59 %) ; Jean-Michel Sauvage, LFI-NFP, 6 957 (9,71 %) ; Jean-Jacques Cottel, div. g., 6 637 (9,26 %) ; Marie Berthoud, LO, 680 (0,95 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 104 993 - V : 52 371 - A : 50,12 % - E : 50 975 - B. : 914 -

Blairy

, 18 153 (35,61 %) ;

Duvergé

, 12 396 (24,32 %) ;

Cagnache

, 7 579 (14,87 %) ;

Bernard

, 6 446 (12,65 %) ;

Flahaut

, 2 029 (3,98 %) ;

Fournier

, 1 888 (3,70 %) ;

Wielgosz

, 889 (1,74 %) ;

Berthoud

, 817 (1,60 %) ;

Itey

, 778 (1,53 %).

Arras (2e)

Ballottage

I : 88 596 - V : 61 068 - A : 31,07 % E : 59 603 - B : 981 - N : 484

Alban Heusèle

, RN, 22 239 (37,31 %) ;

Agnès Pannier-Runacher

, Ren.-Ensemble, 12 838 (21,54 %) ;

Alexandre Cousin

, EELV-NFP, 11 991 (20,12 %) ; Nicolas Desfachelle, div. c., 8 303 (13,93 %) ; Mabrouka Dhifallah, LR, 2 180 (3,66 %) ; Bruno Ladsous, écol., 946 (1,59 %) ; Nathalie Leblanc, Rec., 697 (1,17 %) ; Béatrice Bouffart, LO, 409 (0,69 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 87 615 - V : 44 157 - A : 49,60 % - E : 42 974 - B. : 731 -

Maquet

, 12 234 (28,47 %) ;

Heusèle

, 10 604 (24,68 %) ;

Rengard

, 9 660 (22,48 %) ;

Lapouille

, 4 004 (9,32 %) ;

Georget

, 1 365 (3,18 %) ;

Ladsous

, 1 197 (2,79 %) ;

Zayonnet

, 1 053 (2,45 %) ;

La Grange

, 932 (2,17 %) ;

Nayet

, 749 (1,74 %) ;

Loir

, 570 (1,33 %) ;

Bouffart

, 476 (1,11 %) ;

Kosbur

, 118 (0,27 %) ;

Peugnet

, 12 (0,03 %).

Lens (3e)

Bruno Clavet (RN) Élu

I : 83 041 - V : 49 340 - A : 40,58 % E : 48 089 - B : 824 - N : 427

Bruno Clavet

, RN, 25 200 (52,40 %) ; Jean-Marc Tellier, PCF-NFP, 15 530 (32,29 %) ; François Queste, Ren.-Ensemble, 4 427 (9,21 %) ; Jacques Duquenne, UDI, 1 586 (3,30 %) ; Michel Darras, LO, 800 (1,66 %) ; Michèle Lejeune, Rec., 546 (1,14 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 83 196 - V : 34 769 - A : 58,21 % - E : 34 026 - B. : 465 -

Clavet

, 13 050 (38,35 %) ;

Tellier

, 12 101 (35,56 %) ;

Bays

, 4 379 (12,87 %) ;

Damay

, 861 (2,53 %) ;

Fievet

, 860 (2,53 %) ;

Kaznowski

, 826 (2,43 %) ;

Desmaretz

, 685 (2,01 %) ;

Lambre

, 568 (1,67 %) ;

Darras

, 458 (1,35 %) ;

Caflers

, 238 (0,70 %).

Berck, Étaples (4e)

I : 89 983 - V : 61 308 - A : 31,87 % E : 59 717 - B : 1 089 - N : 502

Benoît Dolle

, RN, 25 286 (42,34 %) ;

Philippe Fait

, Ren.-Ensemble, 18 309 (30,66 %) ; Blandine Drain, PS-NFP, 8 794 (14,73 %) ; Clémence Lambert, LR, 5 501 (9,21 %) ; Jérémy Durand, div., 934 (1,56 %) ; Fanny Judek, Rec., 445 (0,75 %) ; Dominique Hericourt, LO, 442 (0,74 %) ; Jean-Marc Sergent, div., 6 (0,01 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 89 982 - V : 45 601 - A : 49,32 % - E : 44 321 - B. : 862 -

Fait

, 13 168 (29,71 %) ;

Vanpeene

, 10 378 (23,42 %) ;

Bonvoisin

, 8 782 (19,81 %) ;

Drain

, 7 683 (17,33 %) ;

Sergent

, 1 491 (3,36 %) ;

Ameye

, 905 (2,04 %) ;

Hericourt

, 845 (1,91 %) ;

Hoff

, 477 (1,08 %) ;

Andreau

, 476 (1,07 %) ;

Delattre

, 116 (0,26 %).

Boulogne-sur-Mer (5e)

I : 90 735 - V : 56 784 - A : 37,42 % E : 55 564 - B : 869 - N : 351

Antoine Golliot

, RN, 23 974 (43,15 %) ;

Olivier Barbarin

, PS-NFP, 16 095 (28,97 %) ;

Jean-Pierre Pont

, Ren.-Ensemble, 11 601 (20,88 %) ; Jean-Luc Viudes, LR, 2 596 (4,67 %) ; Pierre Langlet, LO, 1 298 (2,34 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 90 592 - V : 40 619 - A : 55,16 % - E : 39 810 - B. : 535 -

Golliot

, 10 691 (26,86 %) ;

Pont

, 9 923 (24,93 %) ;

Hingrez-Cereda

, 7 295 (18,32 %) ;

Bélart

, 7 179 (18,03 %) ;

Delbart

, 1 461 (3,67 %) ;

Blanckaert

, 1 426 (3,58 %) ;

Lucien

, 1 172 (2,94 %) ;

Carraud

, 663 (1,67 %).

Lumbres, Marquise (6e)

Christine Engrand (RN) Réélue

I : 94 643 - V : 66 014 - A : 30,25 % E : 64 202 - B : 1 163 - N : 649

Christine Engrand

, RN, 32 553 (50,70 %) ; Brigitte Bourguignon, Ren.-Ensemble, 17 051 (26,56 %) ; Aurore Pageaud, PS-NFP, 9 065 (14,12 %) ; Eric Houdayer, LR, 4 495 (7,00 %) ; Laure Bourel, LO, 703 (1,09 %) ; Giovanni Anthony Frattini, div., 335 (0,52 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 93 771 - V : 47 033 - A : 49,84 % - E : 45 687 - B. : 904 -

Bourguignon

, 14 667 (32,10 %) ;

Engrand

, 13 857 (30,33 %) ;

Lebecq

, 7 302 (15,98 %) ;

Maliar

, 4 500 (9,85 %) ;

Judek

, 1 484 (3,25 %) ;

Duvieubourg

, 1 438 (3,15 %) ;

Erckelboudt

, 669 (1,46 %) ;

Bourel

, 614 (1,34 %) ;

Blauwart

, 518 (1,13 %) ;

Bourel

, 464 (1,02 %) ;

Loire-Rénier

, 174 (0,38 %).

Calais (7e)

I : 94 659 - V : 57 610 - A : 39,14 % E : 56 408 - B : 779 - N : 423

Marc De Fleurian

, RN, 26 995 (47,86 %) ;

Pierre-Henri Dumont

, LR, 19 036 (33,75 %) ; Jean-Pierre Moussally, EELV-NFP, 9 184 (16,28 %) ; Olivier Carraud, LO, 701 (1,24 %) ; Jérôme Judek, Rec., 492 (0,87 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 94 066 - V : 39 476 - A : 58,03 % - E : 38 731 - B. : 473 -

de Fleurian

, 11 313 (29,21 %) ;

Dumont

, 10 570 (27,29 %) ;

Moussally

, 7 468 (19,28 %) ;

Waroczyk

, 6 063 (15,65 %) ;

Berteloot

, 871 (2,25 %) ;

Niszczota

, 546 (1,41 %) ;

Millot

, 518 (1,34 %) ;

Descamps

, 471 (1,22 %) ;

Vasseur

, 422 (1,09 %) ;

Fatoux

, 289 (0,75 %) ;

Lepretre

, 200 (0,52 %).

Saint-Omer (8e)

I : 92 388 - V : 60 046 - A : 35,01 % E : 58 484 - B : 934 - N : 628

Auguste Evrard

, RN, 27 164 (46,45 %) ;

Bertrand Petit

, PS dis., 18 697 (31,97 %) ; Benoît Potterie, Hor.-Ensemble, 9 823 (16,80 %) ; Hervé Ruffin, LO, 1 199 (2,05 %) ; Alain Atassi, div., 984 (1,68 %) ; Jérémie Weber, Rec., 617 (1,05 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 92 192 - V : 45 167 - A : 51,01 % - E : 44 202 - B. : 598 -

Evrard

, 12 140 (27,46 %) ;

Petit

, 9 961 (22,54 %) ;

Potterie

, 9 440 (21,36 %) ;

Roussel

, 6 961 (15,75 %) ;

Caron

, 2 235 (5,06 %) ;

Mayaud

, 1 037 (2,35 %) ;

Vandomme

, 804 (1,82 %) ;

Zannis

, 563 (1,27 %) ;

Bayard

, 556 (1,26 %) ;

Sachot

, 505 (1,14 %).

Béthune (9e)

I : 80 762 - V : 54 081 - A : 33,04 % E : 52 558 - B : 1 009 - N : 514

Caroline Parmentier

, RN, 23 510 (44,73 %) ;

Hadrien Coisne

, Ren.-Ensemble, 10 922 (20,78 %) ; Hakim Elazouzi, UDI, 9 112 (17,34 %) ; Estelle Harremoes, PS-NFP, 6 817 (12,97 %) ; Anne-Marie Deflandre, LO, 2 076 (3,95 %) ; Julien Guaquier, div., 121 (0,23 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 80 121 - V : 38 646 - A : 51,77 % - E : 37 669 - B. : 652 -

Parmentier

, 11 596 (30,78 %) ;

Deprez-Audebert

, 8 626 (22,90 %) ;

Bonifacio

, 6 021 (15,98 %) ;

Elazouzi

, 3 622 (9,62 %) ;

Saint-André

, 2 913 (7,73 %) ;

Judek

, 1 032 (2,74 %) ;

Baïk

, 776 (2,06 %) ;

Pinchon

, 684 (1,82 %) ;

Matton

, 649 (1,72 %) ;

Martin

, 648 (1,72 %) ;

Delaire

, 381 (1,01 %) ;

Deflandre

, 312 (0,83 %) ;

Guaquier

, 192 (0,51 %) ;

Brasseur

, 169 (0,45 %) ;

Fellaha

, 48 (0,13 %).

Bruay-la-Buissière (10e)

Thierry Frappé (RN) Réélu

I : 89 095 - V : 55 377 - A : 37,84 % E : 53 672 - B : 1 136 - N : 569

Thierry Frappé

, RN, 32 530 (60,61 %) ; Emmanuelle Leveugle, PS-NFP, 10 085 (18,79 %) ; Thomas Buttin, UDI, 5 635 (10,50 %) ; Léo Luniewski, Ren.-Ensemble, 4 571 (8,52 %) ; Éric Robaszkiewicz, LO, 851 (1,59 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 88 835 - V : 39 297 - A : 55,76 % - E : 38 195 - B. : 735 -

Frappé

, 18 230 (47,73 %) ;

Dagbert

, 6 945 (18,18 %) ;

Coquerie

, 6 587 (17,25 %) ;

Carincotte

, 1 627 (4,26 %) ;

Rus

, 1 434 (3,75 %) ;

Vantouroux

, 903 (2,36 %) ;

Houplain

, 898 (2,35 %) ;

Laloux

, 558 (1,46 %) ;

Cappe

, 429 (1,12 %) ;

Leu

, 347 (0,91 %) ;

Majorczyk

, 237 (0,62 %).

Hénin-Beaumont (11e)

Marine Le Pen (RN) Réélue

I : 94 166 - V : 58 134 - A : 38,26 % E : 56 308 - B : 1 225 - N : 601

Marine Le Pen

, RN, 32 681 (58,04 %) ; Samira Laal, PS-NFP, 14 666 (26,05 %) ; Dorian Lamy, UDI-Ensemble, 4 269 (7,58 %) ; Michel Lanoy, LR, 2 676 (4,75 %) ; Geoffrey Fournier, Rec., 813 (1,44 %) ; Dominique Gai, LO, 786 (1,40 %) ; Gautier Weinmann, div. g., 417 (0,74 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 94 162 - V : 40 114 - A : 57,40 % - E : 39 324 - B. : 482 -

Le Pen

, 21 219 (53,96 %) ;

Tondelier

, 9 214 (23,43 %) ;

Pintus

, 4 846 (12,32 %) ;

Taszarek

, 1 382 (3,51 %) ;

Caron

, 700 (1,78 %) ;

Gai

, 592 (1,51 %) ;

Raïss

, 555 (1,41 %) ;

Legrand

, 542 (1,38 %) ;

Weinmann

, 274 (0,70 %).

Liévin (12e)

Bruno Bilde (RN) Réélu

I : 96 789 - V : 59 439 - A : 38,59 % E : 57 302 - B : 1 476 - N : 661

Bruno Bilde

, RN, 33 944 (59,24 %) ; Alain Bavay, PS-NFP, 12 059 (21,04 %) ; Steve Bossart, div. g., 10 178 (17,76 %) ; Régis Scheenaerts, LO, 1 121 (1,96 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 96 495 - V : 41 008 - A : 57,50 % - E : 39 715 - B. : 869 -

Bilde

, 16 609 (41,82 %) ;

Darras

, 11 703 (29,47 %) ;

Debruyne

, 5 927 (14,92 %) ;

de Carrion

, 1 774 (4,47 %) ;

Danjou

, 1 076 (2,71 %) ;

Belot

, 766 (1,93 %) ;

Scheenaerts

, 650 (1,64 %) ;

Petit

, 524 (1,32 %) ;

Van Lierde

, 477 (1,20 %) ;

Ait Moussa

, 209 (0,53 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 139 mots, p. SPA6

Corse 2B || Haute-Corse 2 sièges

2A || Corse-du-Sud 2 sièges

Sortants Laurent Marcangeli (Hor.-Ensemble) ; Paul-André Colombani (PNC-RPS).

Coup de tonnerre dans les deux circonscriptions avec des candidats RN qualifiés dans des duels pour le second tour. Dans la 1re (Ajaccio), où la participation a atteint 64,47 %, le député sortant, Laurent Marcangeli (Horizons-Ensemble), arrive en deuxième position (30,70 %) derrière une inconnue du RN, Ariane Quarena (31,20 %). L’autonomiste Romain Colonna, adoubé par Gilles Simeoni, termine troisième, loin derrière, avec 16,84 %, tandis que Marc-Antoine Leroy (9,40 %) est à la peine pour le Nouveau Front populaire. Dans la 2e circonscription (Sartène), le député sortant, le nationaliste Paul-André Colombani, réalise un score de 26,45 %, loin derrière l’outsider RN François Filoni (35,10 %). Candidate de la droite, Valérie Bozzi (16,85 %) échoue à participer au second tour.

Le Figaro, no. 24838
Le Figaro, mardi 2 juillet 2024 864 mots, p. 7

Politique

Discrétion du Rassemblement national, divergences de vues à gauche : l'arrivée des députés élus au premier tour à l'Assemblée

Bordas, Wally

Wouh, wouh, wouh!» Un large sourire sur le visage, Danièle Obono rejoint le petit groupe d'Insoumis qui patiente depuis quelques minutes devant le Café Bourbon, à deux pas de l'Assemblée nationale. Les mines sont heureuses. On se prend dans les bras, se félicite, s'embrasse. Les principaux cadres Insoumis sont là. Mathilde Panot, la présidente du groupe LFI à l'Assemblée, Sophia Chikirou, Éric Coquerel, Bastien Lachaud, Aymeric Caron, Clémence Guetté, Aurélie Trouvé ou encore Sébastien Delogu. Dans leurs circonscriptions respectives, tous ont été réélus dès le premier tour, dimanche, lors des législatives partielles provoquées par la dissolution de l'Assemblée nationale.

Aujourd'hui, ils retrouvent donc leur terrain de jeu préféré. Celui dans lequel ils ont réussi à faire tant parler d'eux depuis juin 2022, à coups d'invectives pendant la réforme des retraites ou de drapeau palestinien brandi dans l'Hémicycle pendant le conflit entre Israël et le Hamas. Ce lundi, ils sont venus remplir quelques formalités administratives pour leur retour au Palais Bourbon. Surtout, l'objectif est d'afficher le visage d'une gauche combative au lendemain du premier tour, où le RN a terminé en tête des suffrages, à quelques petites longueurs du Nouveau Front populaire. L'ambiance est donc bon enfant. «Au nombre de voix, je t'ai battu», chambre par exemple Éric Coquerel, en retrouvant son camarade Bastien Lachaud, qui n'en croit pas un mot. «Ah si, j'ai regardé, je suis très attentif aux classements» , insiste celui qui était encore il y a trois semaines le président de la commission des finances.

Derrière cette bonne ambiance de façade, une tension latente semble bien présente. Tout le monde n'est pas là. La presse avait été conviée à une arrivée groupée du Nouveau Front populaire, à 15 heures. Certains ont fait bande à part, en arrivant bien plus tôt. «On n'est pas beaucoup», glisse d'ailleurs Danièle Obono à son collègue Bastien Lachaud, place du Palais-Bourbon. «Oui, les autres sont rentrés avant...», lui répond ce dernier. «OK, je sens que... hum, je ne vais pas faire de commentaire, il y a les caméras», se reprend l'Insoumise, sans cacher son agacement.

Une demi-heure plus tôt, c'est effectivement en groupe, mais sans les Insoumis - sauf Clémentine Autain, qui n'a pas caché ses divergences avec l'état-major de son mouvement ces dernières semaines -, que « les autres » membres du Nouveau Front populaire font leur apparition devant les grilles du Palais Bourbon. Olivier Faure, le patron du PS, son collègue Emmanuel Grégoire, les communistes Elsa Faucillon et Stéphane Peu, les écologistes Sandrine Rousseau, Marie-Charlotte Garin et Pouria Amir-shahi, le visage grave, avancent. «Nous allons tout faire pour éviter que l'extrême droite dirige ce pays», annonce Clémentine Autain pendant qu'Olivier Faure fustige les macronistes, leur reprochant de ne pas «adresser un message clair pour le second tour». Leur mine défaite contraste avec celle, presque euphorique, des Insoumis. Comme si les uns, conscients des enjeux politiques d'une défaite, se projetaient dans l'après-deuxième tour pendant que les autres, satisfaits d'être réélus, se contentaient de leur rôle de premier opposant fauteur de troubles.

À l'intérieur du bâtiment, au-delà des clivages, certains sont contents de se retrouver. L'Insoumis Aurélien Saintoul accueille chaleureusement la poignée de main du député LR Philippe Juvin. «Bravo à toi!», le félicite-t-il. Ce dernier, seul élu de droite pour l'instant rescapé, se sent bien seul, parmi «les modérés». Mais son sourire en dit long sur l'enthousiasme qui est le sien. «On va faire de la politique», prévoit-il. Avant d'ajouter : «Si le RN a la majorité absolue, alors il faudra en tirer les conséquences. Si les Français décident qu'ils doivent nous gouverner, alors il faut l'accepter et nous reconstruire.»

Au fil de l'après-midi, les nombreux journalistes présents s'interrogent. Où sont les 39 députés RN élus dès le premier tour ? Les gagnants ne sont pas des moindres : Marine Le Pen, la double finaliste de l'élection présidentielle et patronne du groupe à l'Assemblée, en fait partie. Place du Palais-Bourbon, pendant que les Insoumis mettent en scène leur bonne humeur devant les caméras, une discrète silhouette s'enfonce furtivement dans le bâtiment. Sébastien Chenu passe les contrôles de sécurité et s'engouffre dans le Palais Bourbon en refusant de répondre à la presse, mais en saluant un à un tous les fonctionnaires de l'Assemblée. Le député du Nord, vice-président de l'institution dans la législature précédente, est pressenti pour être le futur occupant du perchoir en cas de majorité RN. «Il vient juste pour visiter l'Hôtel de Lassay», plaisante un journaliste. «Je viens rapidement régler quelques formalités», confie Sébastien Chenu.

Les autres députés RN, eux, ne sont pas venus. Contrairement aux parlementaires de gauche, beaucoup sont dans des circonscriptions très éloignées de Paris. La stratégie est également de faire profil bas dans un entre-deux-tours à suspense. «L'objectif n'est pas de fanfaronner. Attendons le deuxième tour», glisse un cadre du mouvement. Dans une semaine, peut-être reviendront-ils avec la majorité absolue. En attendant, les macronistes, grands perdants du premier tour, tentent de sauver les meubles. Les traits tirés, l'un des deux seuls élus au premier tour, Pierre Cazeneuve, son écharpe bleu-blanc-rouge sur les épaules, tente de relativiser : «Je suis le premier des rescapés.» W B

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 431 mots, p. SPA4,SPA5

Bourgogne- Franche-Comté 21 || Côte-d’Or 5 sièges 25 || Doubs 5 sièges 39 || Jura 3 sièges 58 || Nièvre 2 sièges 70 || Haute-Saône 2 sièges 71 || Saône-et-Loire 5 sièges 89 || Yonne 3 sièges

90 || Territoire de Belfort 2 sièges

Sortants Ian Boucard (LR) ; Florian Chauche (LFI-Nupes).

Le député LR sortant de la 1re circonscription du Territoire de Belfort, Ian Boucard, pourtant bien implanté, n’a pu empêcher la candidate RN, Carine Manck, d’arriver largement en tête, avec 15 points d’avance et 39,73 % des suffrages. Ce résultat connu, la candidate (PS) Marie-Eve Belorgey, arrivée troisième, avec 22,59 % des voix, a immédiatement fait savoir qu’elle se désistait, tandis que la candidate MoDem, Maggy Grosdidier (11,27 %), n’était pas en situation de se maintenir. Politologue et chroniqueur télé parachuté par le RN dans la 2e circonscription, l’ancien chevènementiste Guillaume Bigot a réuni 37,86 % des suffrages sur son nom et affrontera au second tour le député LFI-NFP sortant Florian Chauche, qui en a engrangé 28,02 %.

Belfort Centre, Est (1re)

Ballottage

I : 47 553 - V : 32 769 - A : 31,09 % E : 32 014 - B : 479 - N : 276

Carine Manck

, RN, 12 718 (39,73 %) ;

Ian Boucard

, LR, 7 679 (23,99 %) ;

Marie-Eve Belorgey

, PS-NFP, 7 233 (22,59 %) ; Maggy Grosdidier, MoDem-Ensemble, 3 608 (11,27 %) ; Christiane Petitot, LO, 426 (1,33 %) ; Marion Kemps Houver, DLF, 350 (1,09 %) ; Séverine Merlini, div., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 47 752 - V : 23 316 - A : 51,17 % - E : 22 730 - B. : 422 -

Boucard

, 6 196 (27,26 %) ;

Soustelle

, 4 868 (21,42 %) ;

Loridat

, 4 828 (21,24 %) ;

Grudler

, 4 671 (20,55 %) ;

Franquet

, 782 (3,44 %) ;

Cordonnier

, 472 (2,08 %) ;

Fillon

, 398 (1,75 %) ;

Petitot

, 318 (1,40 %) ;

Baratay

, 197 (0,87 %).

Belfort Nord, Ouest, Sud (2e)

I : 46 507 - V : 32 261 - A : 30,63 % E : 31 400 - B : 533 - N : 328

Guillaume Bigot

, RN, 11 888 (37,86 %) ;

Florian Chauche

, LFI-NFP, 8 799 (28,02 %) ; Didier Vallverdu, LR, 5 422 (17,27 %) ; Josée Martinez, MoDem-Ensemble, 4 794 (15,27 %) ; Simon Pheulpin, LO, 497 (1,58 %) ; Célia Keck, div., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 46 494 - V : 23 217 - A : 50,06 % - E : 22 495 - B. : 427 -

Chauche

, 5 943 (26,42 %) ;

Carnicer

, 4 307 (19,15 %) ;

Petitjean

, 4 134 (18,38 %) ;

Zumkeller

, 3 669 (16,31 %) ;

Vallverdu

, 2 502 (11,12 %) ;

Felemez

, 1 158 (5,15 %) ;

Pheulpin

, 432 (1,92 %) ;

Hanna

, 259 (1,15 %) ;

Archambault

, 91 (0,40 %).

Le Monde
élections législatives, mardi 2 juillet 2024 888 mots, p. 8

A droite, Les Républicains rejettent le barrage pour le second tour

Crédité de 10 %, LR espère sauver un groupe d’une cinquantaine de députés, comptant localement sur les désistements annoncés à gauche

Alexandre Pedro

François-Xavier Bellamy le revendique, il est d’une nature très optimiste. Dimanche soir, le vice-président exécutif du parti Les Républicains (LR) a donc vanté la résilience de sa famille politique à l’annonce des

estimations

du premier tour de ces élections législatives. « La droite n’a pas disparu, il y a 10 % de Français [selon les estimations en début de soirée] qui ont voté pour le camp des Républicains »,a avancé la tête de liste LR aux dernières européennes sur le plateau de TF1.

Fragilisée par l’alliance surprise entre son toujours président, Eric Ciotti, avec le Rassemblement national (RN), la droite respire peut-être toujours, mais elle a le souffle court avec un résultat de 6,6 % selon les dernières données du ministère de l’intérieur. Les premières projections lui donnent entre 30 et 50 sièges au soir du second tour, le 7 juillet, contre 61 dans la précédente législature.

Mais rien n’est gravé dans le marbre. En 2022, les candidats LR, qualifiés dans 75 circonscriptions, avaient remporté 85 % de leurs duels. Cette fois, la marche s’annonce beaucoup plus haute face à la poussée de l’extrême droite. Certaines figures du parti sont en ballottage défavorable comme Olivier Marleix, dans sa circonscription d’Eure-et-Loir où il est devancé de plus de 12 points par le candidat RN et quasi inconnu, Olivier Dubois (25,9 % contre 38,3 %). Pour son siège de député, le chef du groupe LR va devoir compter sur l’étanchéité du barrage républicain local avec le désistement probable de la candidate du Nouveau Front populaire, la socialiste Nadia Faveris, arrivée troisième un souffle derrière lui (25,6 %).

« Pas de consigne nationale »

Voilà tout le paradoxe LR. Comme en 2022, le parti refuse de participer à un front républicain… qui localement va sans doute lui être profitable. Dès 20 h 11, Les Républicains (opposés à M. Ciotti) ont annoncé la couleur. « Là où nous ne sommes pas présents au second tour, considérant que les électeurs sont libres de leur choix, nous ne donnons pas de consigne nationale et laissons les Français s’exprimer en conscience », écrivaient-ils dans un communiqué signé par quelques ténors comme François-Xavier Bellamy, Gérard Larcher, Jean-François Copé ou encore Annie Genevard et Laurent Wauquiez.

En ballottage favorable dans le Doubs et la Haute-Loire, ces deux derniers devraient pourtant bénéficier du retrait des candidats de gauche arrivés en troisième position pour résister à la progression du RN dans leur fief. Dans ce même communiqué, ils disent pourtant vouloir « combattre les outrances d’une extrême gauche dominée par La France insoumise… qui représente un danger absolu pour notre pays »et renvoyer le Nouveau Front populaire dos à dos avec un RN qui « n’est pas non plus la solution pour la France, car son programme démagogique entraînera le chaos et l’appauvrissement de notre pays ».

Certains y verront une remise au goût du jour du « ni-ni » (ni Front national, ni Parti socialiste) instauré du temps de l’UMP (ancien nom de LR) lors d’élections cantonales en 2011, d’autres une liberté laissée aux électeurs de droite. Mais il suffit d’écouter François-Xavier Bellamy pour entendre un « ni » bien plus tonitruant que l’autre. « Le danger qui guette notre pays aujourd’hui, c’est l’extrême gauche », déclare-t-il auprès de l’Agence France-Presse. Le député européen avait déjà énervé certains cadres – comme Gérard Larcher ou Xavier Bertrand – pour avoir donné en début de campagne sa préférence « personnelle »pour le RN en cas d’un duel avec l’extrême gauche au second tour.

« Danger d’extrême gauche »

De Nice, un certain Eric Ciotti (bien parti pour être réélu avec 41 % au premier tour) agite aussi le chiffon rouge de l’extrême gauche pour inciter d’autres LR, comme M. Bellamy, à imiter son exemple et accepter la main tendue du RN. « Ce soir, il n’est plus possible de refuser de faire un choix entre notre union responsable, patriote et républicaine et ce terrifiant danger d’extrême gauche, déclare le toujours président de LR malgré trois tentatives d’exclusion. J’appelle l’ensemble des Républicains à suivre le chemin de l’unité que j’ai ouvert. »

Le Niçois est persuadé que d’autres futurs députés LR vont le rejoindre bientôt et imiter l’exemple de sa voisine des Alpes-Maritimes, Christelle d’Intorni, élue dès le premier tour, ou encore de Guilhem Carayon (président des Jeunes LR) en ballottage très favorable dans le Tarn (43,5 %). Chez ses opposants, on s’accroche au contraire à l’idée d’une droite autonome prête à renaître sur les ruines d’un macronisme donné pour « mort »dans le communiqué.

C’est tout le pari de Laurent Wauquiez, candidat surprise en Haute-Loire, et convaincu que la dissolution doit accélérer ce mouvement inéluctable. Dans une allocution de trois minutes, ce dernier a surtout évoqué sa Haute-Loire et dénoncé un « candidat du RN totalement parachuté ».A l’image des députés LR sortants, l’essentiel pour «[leur] candidat naturel pour 2027 » (comme l’appelait Eric Ciotti avant son ralliement au RN) est d’abord de ne pas être emporté le 7 juillet. Une opération survie de plus pour Les Républicains.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1355 mots, p. SPA5

Bretagne 22 || Côtes-d’Armor 5 sièges 56 || Morbihan 6 sièges

29 || Finistère 8 sièges

Sortants Annaïg Le Meur (LRM-Ensemble) ; Jean-Charles Larsonneur (LRM dis.) ; Didier Le Gac (LRM-Ensemble) ; Sandrine Le Feur (LRM-Ensemble) ; Graziella Melchior (LRM-Ensemble) ; Mélanie Thomin (PS-Nupes) ; Liliana Tanguy (LRM-Ensemble) ; Erwan Balanant (MoDem-Ensemble).

Dans ce département où la participation est parmi les plus élevées de France, les candidats du RN se qualifient tous au second tour, mais leurs chances semblent faibles. Seul Christian Pérez, arrivé en tête dans la 8e circonscription, peut profiter d’une quadrangulaire impliquant le député sortant (MoDem) Erwan Balanant et deux candidats de gauche. Les parlementaires Didier Le Gac (Renaissance) et Mélanie Thomin (PS-NFP) sont, eux, en bonne posture. L’issue est plus incertaine pour les quatre députées Renaissance au coude-à-coude avec leurs rivaux du Nouveau Front populaire. A Brest, l’insoumis Pierre-Yves Cadalen devance le candidat RN et le député sortant, le centriste Jean-Charles Larsonneur. En cumulant ses voix à celles du représentant du camp présidentiel, le parlementaire peut toujours croire en ses chances.

Quimper (1re)

Ballottage

I : 92 336 - V : 69 589 - A : 24,64 % E : 67 938 - B : 1 156 - N : 495

Annaïg Le Meur

, Ren.-Ensemble, 22 422 (33,00 %) ;

Grégory Lebert

, EELV-NFP, 22 303 (32,83 %) ;

Christel Hénaff

, RN, 16 083 (23,67 %) ; Alain Le Grand, LR, 5 652 (8,32 %) ; Serge Hardy, LO, 858 (1,26 %) ; France Herman, Rec., 620 (0,91 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 92 327 - V : 50 273 - A : 45,55 % - E : 49 122 - B. : 806 -

Le Meur

, 17 432 (35,49 %) ;

Lebert

, 15 760 (32,08 %) ;

Hénaff

, 5 339 (10,87 %) ;

Ménard

, 3 615 (7,36 %) ;

Fontaine

, 2 266 (4,61 %) ;

Herman

, 1 782 (3,63 %) ;

Le Rest

, 1 213 (2,47 %) ;

Billard

, 630 (1,28 %) ;

Guégan

, 590 (1,20 %) ;

Piro

, 495 (1,01 %).

Brest - Centre (2e)

I : 78 166 - V : 54 557 - A : 30,20 % E : 53 426 - B : 1 075 - N : 56

Pierre-Yves Cadalen

, LFI-NFP, 18 850 (35,28 %) ;

Denis Kervella

, RN, 12 065 (22,58 %) ;

Jean-Charles Larsonneur

, Ren. dis., 9 874 (18,48 %) ; Tristan Bréhier, Ren.-Ensemble, 9 105 (17,04 %) ; Françoise Houard, LR, 1 444 (2,70 %) ; Geneviève Henry, écol., 1 131 (2,12 %) ; Alain Rousseau, Rec., 373 (0,70 %) ; Rémy Collard, LO, 357 (0,67 %) ; Melvyn Hita, ext. g., 172 (0,32 %) ; Martial Koffi, ext. d., 55 (0,10 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 79 064 - V : 39 003 - A : 50,67 % - E : 38 030 - B. : 935 -

Cadalen

, 12 135 (31,91 %) ;

Larsonneur

, 5 936 (15,61 %) ;

Coatanea

, 5 159 (13,57 %) ;

Poullaouec

, 3 815 (10,03 %) ;

Salami

, 3 782 (9,94 %) ;

Louvel

, 1 484 (3,90 %) ;

Cabon

, 1 451 (3,82 %) ;

Gélébart

, 1 356 (3,57 %) ;

Migerel

, 766 (2,01 %) ;

Pellicano

, 510 (1,34 %) ;

Le Corre

, 484 (1,27 %) ;

Vasseur

, 321 (0,84 %) ;

Hebert

, 271 (0,71 %) ;

Madec

, 211 (0,55 %) ;

Collard

, 206 (0,54 %) ;

Hita

, 143 (0,38 %).

Brest - Ouest (3e)

I : 93 853 - V : 69 023 - A : 26,46 % E : 67 160 - B : 1 505 - N : 358

Didier Le Gac

, Ren.-Ensemble, 26 139 (38,92 %) ;

Martine Donval

, RN, 18 627 (27,74 %) ;

Pierre Smolarz

, LFI-NFP, 18 074 (26,91 %) ; Hélène Fave, div., 1 808 (2,69 %) ; Marie-Louise Thomas, DLF, 1 050 (1,56 %) ; Matthieu Muller, LO, 742 (1,10 %) ; Ronan Perrot, Rec., 427 (0,64 %) ; Annie Colinet, div., 293 (0,44 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 93 142 - V : 48 076 - A : 48,38 % - E : 46 991 - B. : 918 -

Le Gac

, 19 442 (41,37 %) ;

Smolarz

, 13 712 (29,18 %) ;

Abasq

, 5 989 (12,74 %) ;

Le Bian

, 2 997 (6,38 %) ;

Le Moign

, 1 507 (3,21 %) ;

Governatori

, 1 240 (2,64 %) ;

Gueguen

, 775 (1,65 %) ;

Duprat

, 742 (1,58 %) ;

Muller

, 587 (1,25 %).

Morlaix (4e)

I : 84 364 - V : 62 008 - A : 26,50 % E : 60 680 - B : 963 - N : 365

Sylvaine Vulpiani

, Gen.-NFP, 18 765 (30,92 %) ;

Sandrine Le Feur

, Ren.-Ensemble, 18 586 (30,63 %) ;

Tony Bihouee

, RN, 15 690 (25,86 %) ; Agnès Le Brun, div. d., 6 697 (11,04 %) ; Patricia Blosse, LO, 942 (1,55 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 84 015 - V : 44 885 - A : 46,58 % - E : 43 974 - B. : 682 -

Le Feur

, 15 295 (34,78 %) ;

Vulpiani

, 13 625 (30,98 %) ;

Bihouee

, 5 181 (11,78 %) ;

Hénaff

, 5 078 (11,55 %) ;

Bergami

, 1 054 (2,40 %) ;

Beaupré

, 971 (2,21 %) ;

Payraud

, 908 (2,06 %) ;

Leménicier

, 732 (1,66 %) ;

Blosse

, 623 (1,42 %) ;

Renou

, 474 (1,08 %) ;

Enfroy

, 33 (0,08 %).

Landerneau (5e)

I : 98 751 - V : 72 724 - A : 26,36 % E : 71 168 - B : 1 119 - N : 437

Graziella Melchior

, Ren.-Ensemble, 21 567 (30,30 %) ;

Gladys Grelaud

, PCF-NFP, 19 371 (27,22 %) ;

Renée Thomaïdis

, RN, 18 884 (26,53 %) ; Félix Briant, LR, 7 943 (11,16 %) ; Marcel Berrou, rég., 1 807 (2,54 %) ; Alexandre Martin, DLF, 641 (0,90 %) ; Christian Cajean, LO, 553 (0,78 %) ; Dominique Lerestif, div., 402 (0,56 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 97 851 - V : 50 624 - A : 48,26 % - E : 49 755 - B. : 653 -

Melchior

, 15 555 (31,26 %) ;

Sarrabezolles

, 14 444 (29,03 %) ;

Briant

, 8 484 (17,05 %) ;

Thomaïdis

, 6 591 (13,25 %) ;

de Cecco

, 1 657 (3,33 %) ;

Lolliérou

, 1 329 (2,67 %) ;

Muriot

, 713 (1,43 %) ;

Cajean

, 611 (1,23 %) ;

Le Ny

, 371 (0,75 %).

Châteaulin (6e)

I : 91 582 - V : 66 931 - A : 26,92 % E : 65 116 - B : 1 294 - N : 521

Mélanie Thomin

, PS-NFP, 23 227 (35,67 %) ;

Patrick Le Fur

, RN, 17 986 (27,62 %) ;

Erwan Crouan

, div. c.-Ensemble, 15 331 (23,54 %) ; Evelyne Carayon, Rec., 3 759 (5,77 %) ; Philippe Cordier, LO, 3 645 (5,60 %) ; Tugdal Perennec, div., 808 (1,24 %) ; Kenny Delferriere, NPA, 360 (0,55 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 91 259 - V : 50 258 - A : 44,93 % - E : 49 245 - B. : 716 -

Ferrand

, 16 526 (33,56 %) ;

Thomin

, 15 345 (31,16 %) ;

Le Fur

, 7 146 (14,51 %) ;

Nicolas

, 5 218 (10,60 %) ;

Plouzané

, 1 500 (3,05 %) ;

Broustaut

, 1 387 (2,82 %) ;

Beaulieu

, 917 (1,86 %) ;

Cordier

, 478 (0,97 %) ;

Pasquet

, 426 (0,87 %) ;

Perennec

, 169 (0,34 %) ;

Pflieger

, 107 (0,22 %) ;

Fehringer

, 22 (0,04 %) ;

Fabre

, 4 (0,01 %).

Douarnenez (7e)

I : 83 701 - V : 62 579 - A : 25,24 % E : 61 026 - B : 1 032 - N : 521

Jugdeep Harvinder

, LFI-NFP, 18 952 (31,06 %) ;

Liliana Tanguy

, Ren.-Ensemble, 18 709 (30,66 %) ;

Annick Alanou

, RN, 15 927 (26,10 %) ; Marc Raher, LR, 4 470 (7,32 %) ; Aela Malet, rég., 1 135 (1,86 %) ; Régis Debliqui, LO, 972 (1,59 %) ; Jacques Tanguy, souv., 861 (1,41 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 83 306 - V : 45 839 - A : 44,98 % - E : 44 828 - B. : 685 -

Tanguy

, 14 001 (31,23 %) ;

Bouin

, 13 443 (29,99 %) ;

Nicolas

, 5 589 (12,47 %) ;

Le Guen

, 5 416 (12,08 %) ;

Touzé

, 2 133 (4,76 %) ;

Leriche

, 1 292 (2,88 %) ;

Tanguy

, 1 031 (2,30 %) ;

Djobo

, 813 (1,81 %) ;

Debliqui

, 635 (1,42 %) ;

Malet

, 348 (0,78 %) ;

Criquet

, 66 (0,15 %) ;

Perez

, 61 (0,14 %).

Concarneau (8e)

I : 91 739 - V : 66 623 - A : 27,38 % E : 64 942 - B : 1 139 - N : 542

Christian Perez

, RN, 20 003 (30,80 %) ;

Erwan Balanant

, Ren.-Ensemble, 18 031 (27,76 %) ;

Sébastien Miossec

, PS dis., 14 399 (22,17 %) ;

Thomas Le Bon

, LFI-NFP, 11 768 (18,12 %) ; Anne Morel, LO, 741 (1,14 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 91 066 - V : 48 188 - A : 47,08 % - E : 46 664 - B. : 970 -

Balanant

, 16 270 (34,87 %) ;

Le Flao

, 14 772 (31,66 %) ;

Perez

, 7 522 (16,12 %) ;

Gourlaouen

, 3 104 (6,65 %) ;

Couëdelo

, 1 678 (3,60 %) ;

Dran

, 940 (2,01 %) ;

Morel

, 880 (1,89 %) ;

Paingault

, 843 (1,81 %) ;

Cuciniello

, 655 (1,40 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 843 mots, p. SPA18

49 || Maine-et-Loire 7 sièges 72 || Sarthe 5 sièges 44 || loire-atlantique 10 sièges Pays de la Loire

85 || Vendée 5 sièges

Sortants Philippe Latombe (MoDem-Ensemble) ;Béatrice Bellamy (Hor.-Ensemble) ; Stéphane Buchou(LRM-Ensemble) ; Véronique Besse (div. d.) ; Pierre Henriet (LRM-Ensemble).

Lutte ouvrière a bien failli sabler le champagne à La Roche-sur-Yon. De 336 voix, leur candidate de la 2e circonscription est soudainement, et temporairement, passée à 6 226 voix – la faute d’un bug informatique. Après recomptage, Béatrice Bellamy, députée sortante de la majorité présidentielle, bascule en tête, avec 38,74 % des suffrages. Le Rassemblement national est, lui, arrivé premier dans trois circonscriptions, avec 32,17 % dans la 1re, 35,59 % dans la 3e, et 37,87 % dans la 5e. Véronique Besse (divers droite, 39,31 %) arrive en tête de la 4e circonscription, comme en 2022. Les candidats du Nouveau Front populaire qualifiés pour le second tour des triangulaires devraient se retirer « pour faire barrage au RN en Vendée ».

La Roche-sur-Yon - Nord (1re)

Ballottage

I : 120 711 - V : 83 977 - A : 30,43 % E : 81 151 - B : 1 879 - N : 947

Simon-Pierre Paulin

, LR-RN, 24 674 (30,41 %) ;

Philippe Latombe

, MoDem-Ensemble, 24 333 (29,98 %) ;

Lucie Etonno

, EELV-NFP, 17 079 (21,05 %) ; Laurent Caillaud, LC, 12 690 (15,64 %) ; Jean-Marc Barial, DLF, 1 433 (1,77 %) ; Gilles Robin, LO, 942 (1,16 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 118 646 - V : 55 950 - A : 52,84 % - E : 54 236 - B. : 1 123 -

Latombe

, 16 624 (30,65 %) ;

Etonno

, 13 106 (24,16 %) ;

Caillaud

, 9 191 (16,95 %) ;

N'Dong

, 8 791 (16,21 %) ;

Mauvoisin-Delavaud

, 1 971 (3,63 %) ;

Bouyer

, 1 210 (2,23 %) ;

Pilet

, 990 (1,83 %) ;

Hee

, 796 (1,47 %) ;

Robin

, 627 (1,16 %) ;

Dubois

, 455 (0,84 %) ;

Salama

, 256 (0,47 %) ;

Dreyfus

, 219 (0,40 %).

La Roche-sur-Yon - Sud (2e)

I : 114 084 - V : 80 610 - A : 29,34 % E : 78 115 - B : 1 703 - N : 792

Marie-Christine Ebran

, RN, 28 538 (36,53 %) ;

Béatrice Bellamy

, Hor.-Ensemble, 25 232 (32,30 %) ;

Nicolas Helary

, LFI-NFP, 18 119 (23,20 %) ; Sophie Barillot, LO, 6 226 (7,97 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 112 160 - V : 56 641 - A : 49,50 % - E : 55 200 - B. : 1 017 -

Bellamy

, 14 334 (25,97 %) ;

Helary

, 12 053 (21,84 %) ;

Laloue

, 9 665 (17,51 %) ;

de Rugy

, 9 572 (17,34 %) ;

Gréau

, 2 568 (4,65 %) ;

Loiseau

, 2 195 (3,98 %) ;

Neveux

, 2 157 (3,91 %) ;

Orizet-Vieillefond

, 701 (1,27 %) ;

Carpentier

, 687 (1,24 %) ;

Barillot

, 456 (0,83 %) ;

Marchand

, 433 (0,78 %) ;

Jamonneau

, 306 (0,55 %) ;

Ghouali

, 73 (0,13 %).

Les Sables-d'Olonne (3e)

I : 136 893 - V : 97 098 - A : 29,07 % E : 94 261 - B : 1 882 - N : 955

Pascal Dubin

, LR-RN, 33 545 (35,59 %) ;

Stéphane Buchou

, Ren.-Ensemble, 32 889 (34,89 %) ; Pascale Marchand, LFI-NFP, 15 466 (16,41 %) ; Noël Faucher, LR, 8 221 (8,72 %) ; Eric Mauvoisin-Delavaud, ext. d., 1 895 (2,01 %) ; Armelle Marie Geneviève Guénolé, DLF, 1 428 (1,51 %) ; Philippe Festien, LO, 817 (0,87 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 135 251 - V : 67 532 - A : 50,07 % - E : 66 173 - B. : 928 -

Buchou

, 23 870 (36,07 %) ;

Fillet

, 14 154 (21,39 %) ;

Mauger

, 11 546 (17,45 %) ;

Blanchard

, 10 475 (15,83 %) ;

Andre

, 2 884 (4,36 %) ;

Guénolé

, 1 355 (2,05 %) ;

Moreau

, 1 140 (1,72 %) ;

Festien

, 749 (1,13 %).

Mortagne-sur-Sèvre (4e)

I : 104 801 - V : 73 428 - A : 29,94 % E : 71 453 - B : 1 442 - N : 533

Véronique Besse

, div. d., 28 086 (39,31 %) ;

Jacques Proux

, RN, 16 345 (22,88 %) ;

Ilias Nagnonhou

, Ren.-Ensemble, 13 192 (18,46 %) ;

Julie Mariel-Godard

, PCF-NFP, 13 164 (18,42 %) ; Claude Bour, LO, 666 (0,93 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 102 676 - V : 49 535 - A : 51,76 % - E : 48 343 - B. : 853 -

Besse

, 16 904 (34,97 %) ;

Leguille-Balloy

, 10 531 (21,78 %) ;

Sauvêtre

, 8 498 (17,58 %) ;

Dalcantara

, 5 218 (10,79 %) ;

Babarit

, 2 797 (5,79 %) ;

Le Bars

, 2 300 (4,76 %) ;

Marolleau

, 665 (1,38 %) ;

Umlil

, 630 (1,30 %) ;

Fouquet

, 438 (0,91 %) ;

Bour

, 362 (0,75 %).

Fontenay-le-Comte (5e)

I : 84 008 - V : 57 982 - A : 30,98 % E : 56 270 - B : 1 061 - N : 651

Stéphane Buffetaut

, RN, 21 309 (37,87 %) ;

Pierre Henriet

, Hor.-Ensemble, 19 606 (34,84 %) ;

Pierre-Hugues Fourage

, div. g.-NFP, 11 321 (20,12 %) ; Marius Galand, LR, 2 633 (4,68 %) ; Sonia Le Theix, DLF, 742 (1,32 %) ; Béatrice Ruault, LO, 659 (1,17 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 84 108 - V : 42 195 - A : 49,83 % - E : 41 058 - B. : 770 -

Henriet

, 15 353 (37,39 %) ;

Magnin

, 8 618 (20,99 %) ;

Thibaud-Lalere

, 8 261 (20,12 %) ;

Thibaud

, 4 385 (10,68 %) ;

Delatre

, 1 720 (4,19 %) ;

Perroy

, 853 (2,08 %) ;

Ruault

, 744 (1,81 %) ;

Legentilhomme

, 710 (1,73 %) ;

Debout

, 414 (1,01 %) ;

Jimenez

, (0,00 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 553 mots, p. SPA15

Nouvelle-Aquitaine 16 || Charente 3 sièges 17 || Charente-Maritime 5 sièges 19 || Corrèze 2 sièges 23 || Creuse 1 siège 24 || Dordogne 4 sièges 33 || Gironde 12 sièges 40 || Landes 3 sièges 64 || Pyrénées-Atlantiques 6 sièges 79 || Deux-Sèvres 3 sièges 86 || vienne 4 sièges 87 || haute-vienne 3 sièges

47 || Lot-et-Garonne 3 sièges

Sortants Michel Lauzzana (LRM-Ensemble) ; Hélène Laporte (RN) ; Annick Cousin (RN).

Dans le Lot-et-Garonne, le Rassemblement national, qui avait remporté deux des trois circonscriptions en 2022, est désormais en tête sur l’ensemble du territoire. Dans la 1re circonscription (Agen), la majorité présidentielle, en tête en 2022, est cette fois devancée par le RN de 8 879 voix. Dans la 2e circonscription (Marmande), la députée Hélène Laporte est en tête du scrutin avec plus de 11 000 voix d’avance sur le candidat du Nouveau Front populaire, qui avait perdu l’élection de 2022. L’ancien ministre Jérôme Cahuzac, candidat dans la 3e circonscription, rassemble 14,56 % des suffrages, et arrive en quatrième position derrière le RN (41,08 %), le candidat divers droite (24,99 %) et le NFP (18,36 %).

Agen (1re)

Ballottage

I : 88 558 - V : 62 686 - A : 29,21 % E : 60 389 - B : 1 456 - N : 841

Sébastien Delbosq

, RN, 26 034 (43,11 %) ;

Michel Lauzzana

, Ren.-Ensemble, 17 155 (28,41 %) ;

Paul Vo Van

, EELV-NFP, 15 479 (25,63 %) ; Patrice Cuquel, div., 1 021 (1,69 %) ; Mohamed El Marbati, LO, 700 (1,16 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 88 680 - V : 46 439 - A : 47,63 % - E : 44 907 - B. : 1 073 -

Lauzzana

, 13 309 (29,64 %) ;

Delbosq

, 12 514 (27,87 %) ;

Combres

, 11 772 (26,21 %) ;

Girardi

, 2 542 (5,66 %) ;

Bruyères

, 2 220 (4,94 %) ;

Aurices

, 1 051 (2,34 %) ;

Rambourg

, 899 (2,00 %) ;

El Marbati

, 600 (1,34 %).

Marmande (2e)

I : 76 944 - V : 53 343 - A : 30,67 % E : 51 269 - B : 1 196 - N : 878

Hélène Laporte

, RN, 25 281 (49,31 %) ;

Christophe Courregelongue

, PS-NFP, 13 787 (26,89 %) ;

Jean-Marie Lenzi

, Ren.-Ensemble, 11 272 (21,99 %) ; Nathalie Lambolez, LO, 929 (1,81 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 77 436 - V : 41 158 - A : 46,85 % - E : 40 038 - B. : 741 -

Laporte

, 12 233 (30,55 %) ;

Courregelongue

, 10 423 (26,03 %) ;

Freschi

, 10 259 (25,62 %) ;

Calzavara

, 2 339 (5,84 %) ;

Hénaff

, 2 018 (5,04 %) ;

Maurin

, 1 604 (4,01 %) ;

Vendège

, 646 (1,61 %) ;

Redoulez

, 516 (1,29 %).

Villeneuve-sur-Lot (3e)

I : 75 786 - V : 53 004 - A : 30,06 % E : 51 526 - B : 900 - N : 578

Annick Cousin

, RN, 21 168 (41,08 %) ;

Guillaume Lepers

, LR, 12 876 (24,99 %) ; Xavier Czapla, LFI-NFP, 9 460 (18,36 %) ; Jérôme Cahuzac, div. g., 7 501 (14,56 %) ; Bernadette Gasc, LO, 521 (1,01 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 75 995 - V : 39 903 - A : 47,49 % - E : 38 725 - B. : 792 -

Cousin

, 9 664 (24,96 %) ;

Czapla

, 8 871 (22,91 %) ;

Damaisin

, 7 802 (20,15 %) ;

Costes

, 5 361 (13,84 %) ;

Gary

, 2 267 (5,85 %) ;

Merly

, 1 435 (3,71 %) ;

Soubiran

, 908 (2,34 %) ;

Vialettes

, 866 (2,24 %) ;

Bouffies

, 469 (1,21 %) ;

de Boissezon

, 321 (0,83 %) ;

Fanchtein

, 277 (0,72 %) ;

Gasc

, 276 (0,71 %) ;

Sider

, 208 (0,54 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 890 mots, p. SPA5

Bretagne 29 || Finistère 8 sièges 56 || Morbihan 6 sièges

22 || Côtes-d’Armor 5 sièges

Sortants Mickaël Cosson (MoDem-Ensemble) ; Chantal Bouloux (LRM-Ensemble) ; Marc Le Fur (LR) ; Murielle Lepvraud (LFI-Nupes) ; Eric Bothorel (LRM-Ensemble).

Dans ce département rural à l’héritage démocrate-chrétien, la percée du RN se confirme et chamboule les équilibres politiques. Dans les cinq circonscriptions, les candidats d’extrême droite se qualifient au second tour et imposent des triangulaires. Dans le pays de Guingamp, le représentant du RN, Noël Lude, termine même en tête avec 34,30 % des voix, devant la députée sortante, Murielle Lepvraud, investie par le NFP, et le candidat du camp présidentiel, Cyril Jobic. Les députés sortants (Renaissance) Eric Bothorel, Mickaël Cosson et Hervé Berville dominent le jeu, chacun dans sa circonscription, avec un tiers des suffrages. Dans la 3e circonscription, Marc Le Fur (LR) ne se représentait pas mais avait investi son fils, Corentin. Ce trentenaire termine en tête (31,96 %) devant le RN (28,57 %) et la gauche (22,92 %).

Saint-Brieuc (1re)

Ballottage

I : 90 639 - V : 67 257 - A : 25,80 % E : 65 580 - B : 1 142 - N : 535

Mickaël Cosson

, MoDem-Ensemble, 21 614 (32,96 %) ;

Marion Gorgiard

, LFI-NFP, 19 926 (30,38 %) ;

Françoise Billaud

, RN, 16 888 (25,75 %) ; Bernard Croguennec, LR, 3 635 (5,54 %) ; Aourell Danjou, écol., 1 806 (2,75 %) ; Alain Le Fol, LO, 671 (1,02 %) ; Virginie Mattasoglio, rég., 552 (0,84 %) ; Hervé Denis, ext. g., 488 (0,74 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 91 910 - V : 48 759 - A : 46,95 % - E : 47 631 - B. : 795 -

Gorgiard

, 13 092 (27,49 %) ;

Cosson

, 11 817 (24,81 %) ;

Billaud

, 5 904 (12,40 %) ;

Raoult

, 4 689 (9,84 %) ;

Simeliere

, 3 502 (7,35 %) ;

Briend

, 3 047 (6,40 %) ;

Thomas

, 1 215 (2,55 %) ;

Faligot

, 1 197 (2,51 %) ;

Darras

, 786 (1,65 %) ;

Sergenton

, 684 (1,44 %) ;

Le Fol

, 504 (1,06 %) ;

Lamy

, 468 (0,98 %) ;

Pouillart

, 363 (0,76 %) ;

Martin

, 363 (0,76 %).

Dinan (2e)

I : 104 517 - V : 78 197 - A : 25,18 % E : 76 563 - B : 958 - N : 676

Hervé Berville

, Ren.-Ensemble, 25 730 (33,61 %) ;

Antoine Kieffer

, RN, 23 707 (30,96 %) ;

Jérémy Dauphin

, EELV-NFP, 19 685 (25,71 %) ; Michel Desbois, LR, 5 946 (7,77 %) ; Logan Maheu, rég., 859 (1,12 %) ; Lucie Herblin, LO, 636 (0,83 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 103 405 - V : 57 912 - A : 43,99 % - E : 56 745 - B. : 777 -

Berville

, 20 946 (36,91 %) ;

Ricard

, 14 659 (25,83 %) ;

Kieffer

, 9 340 (16,46 %) ;

Desbois

, 5 807 (10,23 %) ;

Crokaert

, 1 928 (3,40 %) ;

Monrocq

, 904 (1,59 %) ;

Hubert

, 684 (1,21 %) ;

Drouillet

, 582 (1,03 %) ;

Marie

, 531 (0,94 %) ;

Bonvoisin

, 521 (0,92 %) ;

Herblin

, 500 (0,88 %) ;

Sicre

, 343 (0,60 %).

Lamballe (3e)

I : 89 421 - V : 65 587 - A : 26,65 % E : 64 211 - B : 795 - N : 581

Corentin Le Fur

, LR, 20 520 (31,96 %) ;

Odile De Mellon

, RN, 18 345 (28,57 %) ;

Antoine Ravard

, PS-NFP, 14 717 (22,92 %) ; Lucas Clement, Ren.-Ensemble, 9 127 (14,21 %) ; Jean-Pierre Lamour, LO, 451 (0,70 %) ; Bryan Tyli, rég., 447 (0,70 %) ; Gabrielle Gatien, div., 426 (0,66 %) ; Emmanuel Rouxel, rég., 178 (0,28 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 88 969 - V : 49 279 - A : 44,61 % - E : 48 465 - B. : 494 -

Le Fur

, 20 203 (41,69 %) ;

Ravard

, 10 980 (22,66 %) ;

Allain

, 9 049 (18,67 %) ;

de Mellon

, 5 693 (11,75 %) ;

Lecat

, 788 (1,63 %) ;

Lamour

, 489 (1,01 %) ;

Tyli

, 447 (0,92 %) ;

Lefeuvre

, 435 (0,90 %) ;

Nivet

, 381 (0,79 %).

Guingamp (4e)

I : 81 566 - V : 59 638 - A : 26,88 % E : 57 440 - B : 1 441 - N : 757

Noël Lude

, RN, 19 700 (34,30 %) ;

Murielle Lepvraud

, LFI-NFP, 17 826 (31,03 %) ;

Cyril Jobic

, Ren.-Ensemble, 17 555 (30,56 %) ; Sylvie Lironcourt, LO, 1 505 (2,62 %) ; Danielle Le Men, Rec., 854 (1,49 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 81 079 - V : 44 718 - A : 44,85 % - E : 43 562 - B. : 766 -

Lepvraud

, 11 852 (27,21 %) ;

Kerlogot

, 11 296 (25,93 %) ;

Lude

, 7 027 (16,13 %) ;

Guéguen

, 5 552 (12,75 %) ;

Prigent

, 2 964 (6,80 %) ;

Toudic

, 1 391 (3,19 %) ;

Vinceleux

, 1 189 (2,73 %) ;

Le Scour

, 647 (1,49 %) ;

Lironcourt

, 519 (1,19 %) ;

Touzé

, 467 (1,07 %) ;

Drissi

, 372 (0,85 %) ;

Rolland

, 286 (0,66 %).

Lannion (5e)

I : 107 761 - V : 80 713 - A : 25,10 % E : 77 958 - B : 1 784 - N : 971

Eric Bothorel

, Ren.-Ensemble, 29 479 (37,81 %) ;

Marielle Lemaitre

, LFI-NFP, 23 858 (30,60 %) ;

Jean-Yves Le Boulanger

, RN, 22 668 (29,08 %) ; Yann Guéguen, LO, 1 953 (2,51 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 107 754 - V : 61 060 - A : 43,33 % - E : 59 942 - B. : 798 -

Bothorel

, 18 543 (30,93 %) ;

Troadec

, 15 851 (26,44 %) ;

Castek

, 7 999 (13,34 %) ;

Le Meaux

, 6 144 (10,25 %) ;

Jezequel

, 4 038 (6,74 %) ;

Germain

, 1 965 (3,28 %) ;

Gioux

, 1 900 (3,17 %) ;

Kerrain

, 1 277 (2,13 %) ;

Vicet

, 549 (0,92 %) ;

Leclerc

, 540 (0,90 %) ;

Guéguen

, 485 (0,81 %) ;

Poder

, 362 (0,60 %) ;

Weber

, 289 (0,48 %) ;

Piepers

, (0,00 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 176 mots, p. SPA3

Auvergne- Rhône-Alpes 01 || Ain 5 sièges 03 || Allier 3 sièges 07 || Ardèche 3 sièges 15 || Cantal 2 sièges 26 || Drôme 4 sièges 38 || Isère 10 sièges 42 || Loire 6 sièges 43 || Haute-Loire 2 sièges 63 || Puy-de-Dôme 5 sièges 69 || Rhône 14 sièges 73 || Savoie 4 sièges

74 || Haute-Savoie 6 sièges

Sortants Véronique Riotton (LRM-Ensemble) ; Antoine Armand (LRM-Ensemble) ; Christelle Petex (LR) ; Virginie Duby-Muller (LR) ; Anne-Cécile Violland (Hor.-Ensemble) ; Xavier Roseren (LRM-Ensemble).

Dans chacune des six circonscriptions du département, trois candidats sont potentiellement qualifiés pour le second tour, dans une configuration où le candidat du NFP arrive toujours en troisième position. Les désistements vont donc jouer un grand rôle. Dans la 4e circonscription (Annemasse), la députée sortante Virginie Duby-Muller (LR) est en ballottage favorable. Les candidats de la majorité présidentielle résistent plutôt bien, en restant en tête dans les 1re (Annecy Nord-Ouest, Annecy-le-Vieux) et 2e (Annecy Centre, Nord-Est), alors qu’ils sont devancés par l’extrême droite dans les 5e (Thonon-les-Bains) et 6e (Chamonix). Celle-ci recueille son meilleur score dans la 3e (Bonneville), avec 39,68 % des voix.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 780 mots, p. SPA17

Occitanie 09 || ariège 2 sièges 11 || aude 3 sièges 12 || Aveyron 3 sièges 30 || gard 6 sièges 31 || haute-garonne 10 sièges 65 || hautes-pyrénées 2 sièges 81 || tarn 3 sièges 48 || Lozère 1 siège 32 || gers 2 sièges 34 || hérault 9 sièges 46 || lot 2 sièges 82 || Tarn-et-Garonne 2 sièges

66 || pyrénées-orientales 4 sièges

Sortants Sophie Blanc (RN) ; Anaïs Sabatini (RN) ; Sandrine Dogor-Such (RN) ; Michèle Martinez (RN).

Confirmant le grand chelem réalisé en 2022 avec quatre circonscriptions remportées, le Rassemblement national accentue ses excellents scores, dans le sillage du maire de Perpignan, Louis Aliot. Dans la 2e, Anaïs Sabatini, conseillère municipale à la mairie de Perpignan, est élue dès le premier tour (54,98 %, avec 34,5 points d’avance sur le centriste Marc Medina). Sophie Blanc, dans la 1re, la députée sortante Sandrine Dogor-Such, dans la 3e, et Michèle Martinez, dans la 4e, sur la Côte vermeille et les communes du littoral, dépassent toutes 45 %. Dans ces trois circonscriptions, les candidats du Nouveau Front populaire remportent respectivement 25,48 %, 28,03 % et 25,95 % des suffrages et ceux de Renaissance-Ensemble !, 16,14 %, 20,42 % et 16,54 %.

Perpignan III, IV, V, VII, IX (1re)

Ballottage

I : 74 058 - V : 49 093 - A : 33,71 % E : 47 821 - B : 768 - N : 504

Sophie Blanc

, RN, 21 633 (45,24 %) ;

Francis Daspe

, LFI-NFP, 12 184 (25,48 %) ; Christophe Euzet, Ren.-Ensemble, 7 720 (16,14 %) ; Annabelle Brunet, LC, 2 328 (4,87 %) ; Loïc Moszkowiez, LR, 2 092 (4,37 %) ; Delphine Danat, rég., 790 (1,65 %) ; Jacques Cataldo, Rec., 700 (1,46 %) ; Pascale Advenard, LO, 374 (0,78 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 72 771 - V : 33 195 - A : 54,38 % - E : 32 406 - B. : 532 -

Blanc

, 10 162 (31,36 %) ;

Grau

, 7 952 (24,54 %) ;

Daspe

, 7 659 (23,63 %) ;

Chambaud

, 1 811 (5,59 %) ;

Gavalda Moulenat

, 1 799 (5,55 %) ;

Peix

, 667 (2,06 %) ;

Bolo

, 616 (1,90 %) ;

Poch

, 471 (1,45 %) ;

Schmitt

, 459 (1,42 %) ;

Advenard

, 341 (1,05 %) ;

Chiffre

, 250 (0,77 %) ;

Fourcade

, 219 (0,68 %) ;

Barbarin

, (0,00 %).

Perpignan I, Canet-en-Roussillon (2e)

Anaïs Sabatini (RN) Réélue

I : 106 157 - V : 71 847 - A : 32,32 % E : 69 703 - B : 1 393 - N : 751

Anaïs Sabatini

, RN, 38 323 (54,98 %) ; Marc Medina, div., 14 257 (20,45 %) ; David Berrué, EELV-NFP, 13 910 (19,96 %) ; Mercedes Garcia, rég., 1 337 (1,92 %) ; Brigitte Laurens, Rec., 1 258 (1,80 %) ; Philippe Goiset, LO, 618 (0,89 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 103 653 - V : 48 465 - A : 53,24 % - E : 47 344 - B. : 824 -

Sabatini

, 17 811 (37,62 %) ;

Lis

, 9 699 (20,49 %) ;

Berrué

, 9 601 (20,28 %) ;

Bret

, 4 182 (8,83 %) ;

Raspaud

, 2 717 (5,74 %) ;

Diago

, 1 322 (2,79 %) ;

Gabarda

, 769 (1,62 %) ;

Goiset

, 626 (1,32 %) ;

Blanc

, 617 (1,30 %).

Perpignan II, VI, VII, Prades (3e)

I : 85 650 - V : 57 794 - A : 32,52 % E : 55 660 - B : 1 417 - N : 717

Sandrine Dogor-Such

, RN, 25 363 (45,57 %) ;

Nathalie Cullell

, LFI-NFP, 15 603 (28,03 %) ;

Laurence Gayte

, Ren.-Ensemble, 11 367 (20,42 %) ; Lucila Grau, rég., 1 780 (3,20 %) ; Alexandre Michaut, Rec., 935 (1,68 %) ; Anna-Maria Urroz, LO, 612 (1,10 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 84 996 - V : 41 848 - A : 50,76 % - E : 40 643 - B. : 848 -

Dogor-Such

, 11 247 (27,67 %) ;

Cullell

, 11 091 (27,29 %) ;

Bataille

, 9 902 (24,36 %) ;

Martin

, 2 359 (5,80 %) ;

Mandar

, 1 963 (4,83 %) ;

Guitart

, 1 527 (3,76 %) ;

Le Floch

, 1 044 (2,57 %) ;

Perault

, 586 (1,44 %) ;

Urroz

, 460 (1,13 %) ;

Sgard

, 456 (1,12 %) ;

Madeline

, 8 (0,02 %).

Céret, Thuir (4e)

I : 102 742 - V : 71 342 - A : 30,56 % E : 69 231 - B : 1 301 - N : 810

Michèle Martinez

, RN, 33 159 (47,90 %) ;

Julien Baraillé

, PS-NFP, 17 963 (25,95 %) ; Patricia Nadal, Ren.-Ensemble, 11 454 (16,54 %) ; Philippe Romain, LR, 3 183 (4,60 %) ; Celine Davesa, rég., 1 937 (2,80 %) ; Odile Maisonneuve, Rec., 960 (1,39 %) ; Caroline Poupard, LO, 575 (0,83 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 101 918 - V : 50 599 - A : 50,35 % - E : 49 523 - B. : 758 -

Martinez

, 15 056 (30,40 %) ;

Cazenove

, 10 799 (21,81 %) ;

Pous

, 10 294 (20,79 %) ;

Reynal

, 4 727 (9,55 %) ;

Truchet

, 2 730 (5,51 %) ;

Galan

, 2 396 (4,84 %) ;

Vera

, 1 271 (2,57 %) ;

Bailly

, 754 (1,52 %) ;

Fabra

, 612 (1,24 %) ;

Poupard

, 440 (0,89 %) ;

Malortigue

, 398 (0,80 %) ;

Vincent de Bourbon Pahlavi

, 46 (0,09 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1042 mots, p. SPA4

Auvergne- Rhône-Alpes 01 || Ain 5 sièges 03 || Allier 3 sièges 07 || Ardèche 3 sièges 15 || Cantal 2 sièges 26 || Drôme 4 sièges 38 || Isère 10 sièges 42 || Loire 6 sièges 43 || Haute-Loire 2 sièges 63 || Puy-de-Dôme 5 sièges 69 || Rhône 14 sièges 73 || Savoie 4 sièges 74 || Haute-Savoie 6 sièges

Dans chacune des six circonscriptions du département, trois candidats sont potentiellement qualifiés pour le second tour, dans une configuration où le candidat du NFP arrive toujours en troisième position. Les désistements vont donc jouer un grand rôle. Dans la 4e circonscription (Annemasse), la députée sortante Virginie Duby-Muller (LR) est en ballottage favorable. Les candidats de la majorité présidentielle résistent plutôt bien, en restant en tête dans les 1re (Annecy Nord-Ouest, Annecy-le-Vieux) et 2e (Annecy Centre, Nord-Est), alors qu’ils sont devancés par l’extrême droite dans les 5e (Thonon-les-Bains) et 6e (Chamonix). Celle-ci recueille son meilleur score dans la 3e (Bonneville), avec 39,68 % des voix.

Annecy Nord-Ouest, Annecy-le-Vieux (1re)

Ballottage

I : 110 684 - V : 80 895 - A : 26,91 % E : 78 796 - B : 1 552 - N : 547

Véronique Riotton

, Ren.-Ensemble, 28 079 (35,64 %) ;

Guilaume Roit-Levêque

, RN, 24 500 (31,09 %) ;

Anne-Valérie Duval

, LFI-NFP, 17 980 (22,82 %) ; Florian Thabuis, div., 6 527 (8,28 %) ; Claudine Molin, Rec., 937 (1,19 %) ; Jacques Mattei, LO, 675 (0,86 %) ; Stéphane Espic, div., 98 (0,12 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 109 071 - V : 53 254 - A : 51,17 % - E : 52 268 - B. : 738 -

Riotton

, 19 000 (36,35 %) ;

Duval

, 12 464 (23,85 %) ;

Jouffrey

, 8 472 (16,21 %) ;

Patty Gomila

, 6 830 (13,07 %) ;

Jambard

, 2 341 (4,48 %) ;

Girard-Desprolet

, 964 (1,84 %) ;

Bata

, 953 (1,82 %) ;

Buhler

, 503 (0,96 %) ;

Mattei

, 377 (0,72 %) ;

Chiad

, 364 (0,70 %).

Annecy Centre, Nord-Est (2e)

I : 101 693 - V : 73 057 - A : 28,16 % E : 71 476 - B : 1 211 - N : 370

Antoine Armand

, Ren.-Ensemble, 23 783 (33,27 %) ;

Anis Bouvard

, div., 20 583 (28,80 %) ;

Guillaume Tatu

, EELV-NFP, 19 215 (26,88 %) ; Alexandre Richefort, div., 5 396 (7,55 %) ; Jérémy Langlade-Nouchy, div., 1 077 (1,51 %) ; Pascale Vincent, Rec., 872 (1,22 %) ; Naci Yildirim, LO, 411 (0,58 %) ; Geoffrey Cornet, div., 139 (0,19 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 100 206 - V : 48 222 - A : 51,88 % - E : 47 550 - B. : 481 -

Armand

, 11 329 (23,83 %) ;

Fontana

, 10 931 (22,99 %) ;

Tardy

, 9 093 (19,12 %) ;

Nanche

, 6 345 (13,34 %) ;

Pacoret

, 2 473 (5,20 %) ;

Hippomène

, 1 856 (3,90 %) ;

Sciabbarrasi

, 1 621 (3,41 %) ;

Collomb-Patton

, 1 011 (2,13 %) ;

Curdy

, 989 (2,08 %) ;

Brancaleone

, 637 (1,34 %) ;

Vigarié

, 550 (1,16 %) ;

Cornu

, 253 (0,53 %) ;

Yildirim

, 231 (0,49 %) ;

Boussa

, 226 (0,48 %) ;

Peraldi

, 5 (0,01 %).

Bonneville (3e)

I : 89 948 - V : 62 420 - A : 30,60 % E : 60 936 - B : 1 158 - N : 326

Antoine Valentin

, LR-RN, 24 182 (39,68 %) ;

Christelle Petex

, div. d., 19 726 (32,37 %) ;

Gérard Vez

, LFI-NFP, 14 630 (24,01 %) ; Véronique Bouvier, rég., 1 742 (2,86 %) ; Jocelyne Legouhy, LO, 656 (1,08 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 88 200 - V : 40 429 - A : 54,16 % - E : 39 678 - B. : 554 -

Vaneeckeloot-Tassa

, 9 831 (24,78 %) ;

Petex-Levet

, 9 129 (23,01 %) ;

Ferrarini

, 9 087 (22,90 %) ;

Daghrir

, 7 296 (18,39 %) ;

Joannot

, 1 513 (3,81 %) ;

Bouvier

, 1 352 (3,41 %) ;

Jaccaz

, 581 (1,46 %) ;

Cohen

, 558 (1,41 %) ;

Legouhy

, 331 (0,83 %).

Annemasse (4e)

I : 90 925 - V : 56 869 - A : 37,46 % E : 56 019 - B : 635 - N : 215

Virginie Duby-Muller

, LR, 20 865 (37,25 %) ;

Magalie Luho

, RN, 16 159 (28,85 %) ;

Dominique Lachenal

, PS-NFP, 15 331 (27,37 %) ; Alexandre Gianesello, div., 2 265 (4,04 %) ; Barbara Lemmo Gaud, div., 945 (1,69 %) ; Cécile Roche, LO, 371 (0,66 %) ; Jean-Marc Lorenzo, div., 83 (0,15 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 88 827 - V : 37 239 - A : 58,08 % - E : 36 811 - B. : 325 -

Duby-Muller

, 11 501 (31,24 %) ;

Vervoort

, 7 990 (21,71 %) ;

Vielliard

, 7 678 (20,86 %) ;

Luho

, 4 455 (12,10 %) ;

Bailly

, 1 488 (4,04 %) ;

Bouvier

, 1 271 (3,45 %) ;

Verbasco

, 673 (1,83 %) ;

Ferrandi

, 524 (1,42 %) ;

Dahmal

, 399 (1,08 %) ;

Cohard

, 302 (0,82 %) ;

Bédague

, 198 (0,54 %) ;

Yildirim

, 188 (0,51 %) ;

Giraud

, 100 (0,27 %) ;

Djongandeke

, 44 (0,12 %).

Thonon-les-Bains (5e)

I : 103 704 - V : 69 572 - A : 32,91 % E : 67 973 - B : 1 166 - N : 433

Quentin Taïeb

, LR-RN, 21 822 (32,10 %) ;

Anne-Cécile Violland

, Hor.-Ensemble, 21 124 (31,08 %) ;

Jean-Baptiste Baud

, PS-NFP, 15 985 (23,52 %) ; Chrystelle Beurrier, div. d., 4 800 (7,06 %) ; Daniel Magnin, div., 1 808 (2,66 %) ; Nicolas Bal, div., 987 (1,45 %) ; Sacha Poidevin, Rec., 963 (1,42 %) ; Michelle Bally, LO, 484 (0,71 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 101 794 - V : 44 680 - A : 56,11 % - E : 43 909 - B. : 575 -

Violland

, 12 323 (28,06 %) ;

Martin-Cocher

, 9 600 (21,86 %) ;

Terreni

, 7 070 (16,10 %) ;

Dion

, 5 124 (11,67 %) ;

Ducrot

, 2 257 (5,14 %) ;

Vico

, 2 098 (4,78 %) ;

Duvocelle

, 1 818 (4,14 %) ;

Lemmo Gaud

, 1 358 (3,09 %) ;

Messin

, 714 (1,63 %) ;

Capelli

, 669 (1,52 %) ;

Bourel

, 619 (1,41 %) ;

Bally

, 259 (0,59 %).

Chamonix (6e)

I : 82 158 - V : 55 425 - A : 32,54 % E : 54 232 - B : 904 - N : 289

Charles Prats

, LR-RN, 19 639 (36,21 %) ;

Xavier Roseren

, Ren.-Ensemble, 18 805 (34,68 %) ;

Alain Roubian

, div. g.-NFP, 12 039 (22,20 %) ; Cyrille Du Peloux, div., 3 135 (5,78 %) ; Alexandre Demeure, LO, 614 (1,13 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 81 399 - V : 36 319 - A : 55,38 % - E : 35 713 - B. : 460 -

Roseren

, 11 670 (32,68 %) ;

Martin

, 6 853 (19,19 %) ;

Lounis

, 6 572 (18,40 %) ;

Lagarde

, 2 790 (7,81 %) ;

Chantelot

, 2 347 (6,57 %) ;

Duvillard

, 1 643 (4,60 %) ;

Prats

, 1 365 (3,82 %) ;

Dugerdil

, 1 054 (2,95 %) ;

Mény

, 518 (1,45 %) ;

Socquet-Juglard

, 401 (1,12 %) ;

Plumier

, 340 (0,95 %) ;

Demeure

, 160 (0,45 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1364 mots, p. SPA20

975 || Saint-Pierre- et-Miquelon 1 siège 973 || Guyane 2 sièges 972 || Martinique 4 sièges 971 || guadeloupe 4 sièges Outre-mer 976 || MAyotte 2 sièges 988 || Nouvelle-Calédonie 2 sièges 987 || Polynésie Française 3 sièges 986 || Wallis-et-futuna 1 siège 977 || Saint-Barthélemy 978 || Saint-Martin 1 siège

974 || La Réunion 7 sièges

Sortants Philippe Naillet (PS-Nupes) ; Karine Lebon (PLR-Nupes) ; Nathalie Bassire (LR dis.) ; Emeline K/Bidi (LFI-Nupes) ; Jean-Hugues Ratenon (LFI-Nupes) ; Frédéric Maillot (div. g.-Nupes) ; Perceval Gaillard (LFI-Nupes).

La Réunion connaît un scénario inédit avec un duel entre le NFP et le RN dans les sept circonscriptions de l’île. Six candidats sortants arrivent en tête dans leur circonscription : Philippe Naillet, Karine Lebon, Emeline K/Bidy, Jean-Hugues Ratenon, Frédéric Maillot, Perceval Gaillard. Dans la 3e circonscription (Saint-Louis, Le Tampon) Joseph Rivière (RN) devance Alexis Chaussalet (NFP). La députée sortante Nathalie Bassire (divers centre) est éliminée, comme les autres candidats de la droite, qui disparaît. En ballottage favorable dans cinq cas, la gauche réunionnaise espère réaliser un « grand chelem » le 7 juillet. Le sénateur macroniste Stéphane Fouassin appelle à faire barrage au RN.

Saint-Denis I, II, III, IV, V, VI, VIII (1re)

Ballottage

I : 88 547 - V : 43 425 - A : 50,96 % E : 41 482 - B : 1 133 - N : 810

Philippe Naillet

, PS-NFP, 19 186 (46,25 %) ;

Jean Jacques Morel

, RN, 11 451 (27,60 %) ; René-Paul Victoria, LR, 5 670 (13,67 %) ; Ludovic Sautron, écol., 2 126 (5,13 %) ; Gaëlle Lebon, Rec., 1 693 (4,08 %) ; Gino Ponin Ballom, div. d., 699 (1,69 %) ; Paul Techer, LO, 450 (1,08 %) ; Nadine Mitra, div., 148 (0,36 %) ; Krisna Sawoo, div., 59 (0,14 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 85 903 - V : 24 956 - A : 70,95 % - E : 23 129 - B. : 1 059 -

Naillet

, 7 742 (33,47 %) ;

Morel

, 3 378 (14,61 %) ;

Lebon

, 3 015 (13,04 %) ;

Sautron

, 1 371 (5,93 %) ;

Mangrolia

, 1 353 (5,85 %) ;

Magamootoo

, 1 217 (5,26 %) ;

Payet

, 970 (4,19 %) ;

Sisteron

, 909 (3,93 %) ;

Poleya

, 524 (2,27 %) ;

Grondin

, 469 (2,03 %) ;

Duchemann

, 468 (2,02 %) ;

Welmant

, 410 (1,77 %) ;

Mithra

, 381 (1,65 %) ;

Vaïtilingom

, 304 (1,31 %) ;

Gasp

, 280 (1,21 %) ;

Guerin

, 233 (1,01 %) ;

Beeharry

, 105 (0,45 %).

Saint-Paul I, II, III (2e)

I : 101 743 - V : 42 862 - A : 57,87 % E : 39 957 - B : 1 507 - N : 1 398

Karine Lebon

, LFI-NFP, 19 068 (47,72 %) ;

Christelle Begue

, RN, 8 513 (21,31 %) ; Erick Fontaine, div., 6 406 (16,03 %) ; Jean-Yves Morel, div. d., 3 415 (8,55 %) ; Claude Moutouallaguin, Rec., 750 (1,88 %) ; Alix Mera, div., 699 (1,75 %) ; Nelly Actif, LO, 617 (1,54 %) ; Fabienne Faldon, div., 489 (1,22 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 98 956 - V : 25 283 - A : 74,45 % - E : 23 525 - B. : 903 -

Lebon

, 10 091 (42,89 %) ;

Fontaine

, 3 085 (13,11 %) ;

Fontaine

, 2 957 (12,57 %) ;

Graja

, 1 926 (8,19 %) ;

Infante

, 1 183 (5,03 %) ;

Defaud

, 1 062 (4,51 %) ;

Peron

, 1 058 (4,50 %) ;

Soilihi

, 668 (2,84 %) ;

Mera

, 534 (2,27 %) ;

Chen-Tzu-Kuong

, 467 (1,99 %) ;

Legentil

, 231 (0,98 %) ;

Ferrier

, 145 (0,62 %) ;

Georgette

, 118 (0,50 %) ;

Hoarau

, (0,00 %).

Saint-Louis, Le Tampon (3e)

I : 98 835 - V : 45 353 - A : 54,11 % E : 42 334 - B : 1 487 - N : 1 532

Joseph Riviere

, RN, 13 360 (31,56 %) ;

Alexis Chaussalet

, LFI-NFP, 10 076 (23,80 %) ; Nathalie Bassire, div. c., 9 718 (22,96 %) ; Monique Benard, div., 4 207 (9,94 %) ; Jean Jacques Vlody, PS dis., 2 121 (5,01 %) ; Didier Hoareau, ext. d., 2 083 (4,92 %) ; Nicolas Legentil, LO, 540 (1,28 %) ; Jean-Eric Theine, div., 229 (0,54 %) ; Antoine Fontaine, div., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 96 212 - V : 31 938 - A : 66,80 % - E : 29 289 - B. : 1 284 -

Thien-Ah-Koon

, 6 351 (21,68 %) ;

Bassire

, 4 904 (16,74 %) ;

Chaussalet

, 4 853 (16,57 %) ;

Hoareau

, 3 990 (13,62 %) ;

Valy

, 2 831 (9,67 %) ;

Vlody

, 1 787 (6,10 %) ;

Fontaine

, 1 232 (4,21 %) ;

Bourgogne

, 987 (3,37 %) ;

Vigne

, 839 (2,86 %) ;

Técher

, 450 (1,54 %) ;

Dijoux

, 411 (1,40 %) ;

Moukine

, 348 (1,19 %) ;

Thebault

, 306 (1,04 %).

Saint-Joseph, Saint-Pierre (4e)

I : 111 483 - V : 56 975 - A : 48,89 % E : 53 679 - B : 1 572 - N : 1 724

Emeline Kbidi

, LFI-NFP, 22 695 (42,28 %) ;

Jonathan Riviere

, RN, 14 797 (27,57 %) ; David Lorion, div. d., 13 171 (24,54 %) ; Imrhane Moullan, div. d., 1 594 (2,97 %) ; Serge Latchoumanin, LO, 1 189 (2,22 %) ; Martine Dijoux, div., 233 (0,43 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 108 931 - V : 39 390 - A : 63,84 % - E : 36 542 - B. : 1 331 -

K/Bidi

, 13 197 (36,11 %) ;

Lorion

, 11 868 (32,48 %) ;

Boucher

, 3 850 (10,54 %) ;

Dijoux

, 2 118 (5,80 %) ;

Albora

, 1 819 (4,98 %) ;

Bemat

, 1 326 (3,63 %) ;

Hoareau

, 927 (2,54 %) ;

Riani

, 527 (1,44 %) ;

Latchoumanin

, 417 (1,14 %) ;

Thazard

, 335 (0,92 %) ;

Payet

, 158 (0,43 %).

Saint-André (5e)

I : 90 636 - V : 36 889 - A : 59,30 % E : 34 768 - B : 953 - N : 1 168

Jean-Hugues Ratenon

, LFI-NFP, 11 536 (33,18 %) ;

Joan Doro

, RN, 10 456 (30,07 %) ; Anne Chane-Kaye-Bone, ext. g., 5 757 (16,56 %) ; Léopoldine Settama-Vidon, div. c., 3 655 (10,51 %) ; Jean Yves Payet, LO, 989 (2,84 %) ; Jérémy Laup, div., 800 (2,30 %) ; Alexandrine Duchemane Araye, div., 443 (1,27 %) ; Jean Dominique Ramassamy, div., 413 (1,19 %) ; Dominique Sautron, Rec., 300 (0,86 %) ; Lydia Picard, div., 287 (0,83 %) ; Jean Paul Limbe, div., 132 (0,38 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 87 696 - V : 27 039 - A : 69,17 % - E : 25 685 - B. : 588 -

Ratenon

, 9 345 (36,38 %) ;

Issa

, 4 286 (16,69 %) ;

Fouassin

, 3 754 (14,62 %) ;

Virapoullé

, 3 425 (13,33 %) ;

Brasier-Clain

, 2 314 (9,01 %) ;

Settama-Vidon

, 1 197 (4,66 %) ;

Payet

, 709 (2,76 %) ;

Gauvin

, 388 (1,51 %) ;

Dijoux

, 267 (1,04 %).

Saint-Denis VII, IX (6e)

I : 84 755 - V : 38 120 - A : 55,02 % E : 36 352 - B : 854 - N : 914

Frédéric Maillot

, LFI-NFP, 10 818 (29,76 %) ;

Valérie Legros

, RN, 9 790 (26,93 %) ; Alexandre Laï-Kane-Cheong, div. g., 9 083 (24,99 %) ; Nadia Ramassamy, Ren.-Ensemble, 3 667 (10,09 %) ; Mario Lechat, div., 1 688 (4,64 %) ; Johny Adekalom, div., 581 (1,60 %) ; Didier Lombard, LO, 475 (1,31 %) ; Marie Christine Pounia, Rec., 250 (0,69 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 82 020 - V : 24 159 - A : 70,54 % - E : 22 737 - B. : 742 -

Maillot

, 5 429 (23,88 %) ;

Laï-Kane-Cheong

, 3 862 (16,99 %) ;

Leung

, 3 262 (14,35 %) ;

Orphé

, 2 513 (11,05 %) ;

Gironcel Damour

, 2 505 (11,02 %) ;

Legros

, 1 997 (8,78 %) ;

Ramassamy

, 1 802 (7,93 %) ;

Adekalom

, 372 (1,64 %) ;

de Chazournes

, 298 (1,31 %) ;

Clain

, 268 (1,18 %) ;

Hoareau

, 221 (0,97 %) ;

Lombard

, 208 (0,91 %) ;

Fanfan

, (0,00 %).

Saint-Leu, Saint-Paul IV, V (7e)

I : 121 146 - V : 53 859 - A : 55,54 % E : 50 259 - B : 1 821 - N : 1 779

Perceval Gaillard

, LFI-NFP, 14 850 (29,55 %) ;

Jean-Luc Poudroux

, RN, 12 852 (25,57 %) ; Thierry Robert, div. c., 11 083 (22,05 %) ; Cyrille Hamilcaro, div. d., 3 754 (7,47 %) ; Karim Juhoor, div. g., 2 854 (5,68 %) ; Isaline Tronc, div. g., 2 651 (5,27 %) ; Jean-Luc Payet, LO, 724 (1,44 %) ; Nathalie De Boisvilliers, Rec., 551 (1,10 %) ; Richelain Catherine, div., 479 (0,95 %) ; Sandrine Moukine, div., 461 (0,92 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 118 245 - V : 34 662 - A : 70,69 % - E : 32 259 - B. : 1 134 -

Robert

, 7 912 (24,53 %) ;

Gaillard

, 6 716 (20,82 %) ;

Guillou

, 4 376 (13,57 %) ;

Coddeville

, 2 837 (8,79 %) ;

Riviere

, 2 656 (8,23 %) ;

Nativel

, 2 055 (6,37 %) ;

Juhoor

, 1 416 (4,39 %) ;

Tronc

, 1 150 (3,56 %) ;

Velleyen

, 907 (2,81 %) ;

Marcely

, 636 (1,97 %) ;

Valeama

, 488 (1,51 %) ;

Payet

, 333 (1,03 %) ;

Catherine

, 331 (1,03 %) ;

Massain

, 228 (0,71 %) ;

Bachou

, 218 (0,68 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 397 mots, p. SPA19

04 || Alpes-de-haute- Provence 2 sièges Provence-Alpes-Côte d’Azur 13 || Bouches-du-Rhône 16 sièges 06 || Alpes-Maritimes 9 sièges 83 || Var 8 sièges 84 || Vaucluse 5 sièges

05 || Hautes-Alpes 2 sièges

Sortants Pascale Boyer (LRM-Ensemble) ; Joël Giraud (PRV-Nupes).

Orphelin de son leader Joël Giraud, qui a quitté la politique, le camp macroniste décroche, dans ce département qui faisait jusqu’ici office de fief. Dans la 1re circonscription, autour de Gap, la députée sortante Pascale Boyer (Renaissance-Ensemble) termine troisième (22,58 %), près de huit points derrière la socialiste Marie-José Allemand (PS-NFP) et quinze, derrière Jérôme Sainte-Marie, le candidat RN (38,24 %). Même sanction dans la 2e circonscription, où le poulain de Joël Giraud, Sébastien Fine (26,7 %), est arrivé troisième. Le candidat Renaissance-Ensemble a annoncé son retrait en vue du second tour opposant Louis Albrand (RN), arrivé en tête, avec 33,88 %, à la socialiste Valérie Rossi (NFP), 32,7 %.

Gap (1re)

Ballottage

I : 60 047 - V : 42 516 - A : 29,20 % E : 41 244 - B : 815 - N : 457

Jérôme Sainte-Marie

, RN, 15 772 (38,24 %) ;

Marie-José Allemand

, PS-NFP, 12 568 (30,47 %) ;

Pascale Boyer

, Ren.-Ensemble, 9 312 (22,58 %) ; Dorian Deininger, LR, 2 949 (7,15 %) ; Véronique Buisson, LO, 643 (1,56 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 59 643 - V : 31 155 - A : 47,76 % - E : 30 289 - B. : 603 -

Philippo

, 8 562 (28,27 %) ;

Boyer

, 7 543 (24,90 %) ;

Sarlin

, 6 552 (21,63 %) ;

Para

, 3 803 (12,56 %) ;

Hours

, 1 116 (3,68 %) ;

Gamerre

, 629 (2,08 %) ;

Herbaut

, 577 (1,90 %) ;

Scaramozzino

, 506 (1,67 %) ;

Buisson

, 415 (1,37 %) ;

Pratali

, 318 (1,05 %) ;

Recotillet

, 268 (0,88 %).

Briançon (2e)

I : 54 517 - V : 39 716 - A : 27,15 % E : 38 714 - B : 701 - N : 301

Louis Albrand

, RN, 13 115 (33,88 %) ;

Valérie Rossi

, PS-NFP, 12 661 (32,70 %) ;

Sébastien Fine

, Ren.-Ensemble, 10 338 (26,70 %) ; Johann Mondain, div., 2 206 (5,70 %) ; Boris Guignard, LO, 394 (1,02 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 54 274 - V : 29 217 - A : 46,17 % - E : 28 627 - B. : 423 -

Giraud

, 10 890 (38,04 %) ;

Mounal

, 8 365 (29,22 %) ;

Albrand

, 4 996 (17,45 %) ;

Chauvet

, 1 549 (5,41 %) ;

Roux

, 1 077 (3,76 %) ;

Pelissier

, 883 (3,08 %) ;

Bessonnier

, 383 (1,34 %) ;

Passereau

, 305 (1,07 %) ;

Guignard

, 179 (0,63 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1581 mots, p. SPA2,SPA3

Auvergne- Rhône-Alpes 01 || Ain 5 sièges 03 || Allier 3 sièges 07 || Ardèche 3 sièges 15 || Cantal 2 sièges 26 || Drôme 4 sièges 42 || Loire 6 sièges 43 || Haute-Loire 2 sièges 63 || Puy-de-Dôme 5 sièges 69 || Rhône 14 sièges 73 || Savoie 4 sièges 74 || Haute-Savoie 6 sièges

38 || Isère 10 sièges

Sortants Olivier Véran (LRM-Ensemble) ; Cyrielle Chatelain (EELV-Nupes) ; Elisa Martin (LFI-Nupes) ; Marie-Noëlle Battistel (PS-Nupes) ; Jérémie Iordanoff (EELV-Nupes) ; Alexis Jolly (RN) ; Yannick Neuder (LR) ; Caroline Abadie (LRM-Ensemble) ; Elodie Jacquier-Laforge (MoDem-Ensemble) ; Marjolaine Meynier-Millefert (LRM-Ensemble).

Partout, le RN progresse, avec un score de 25,63 % en moyenne départementale. Mais la gauche résiste, restant en tête avec 31,74 % à l’échelle de l’Isère. La vague antimacroniste a ébranlé l’ancien ministre de la santé Olivier Véran, en ballottage défavorable dans la 1re circonscription (Grenoble) face au candidat de gauche. Dans la 3e, la députée sortante Elisa Martin (LFI-NFP) vire nettement en tête, malgré une affaire judiciaire en cours. Dans ce secteur, le RN double son score de 2022 (22,74 %). Cyrielle Chatelain, ancienne porte-parole des écologistes à l’Assemblée, arrive en tête dans la 2e (Echirolles) avec 42,17 %, en hausse de plus de 8 points par rapport au premier tour de 2022.

Grenoble - I, II, IV (1re)

Ballottage

I : 83 879 - V : 63 632 - A : 24,14 % E : 62 720 - B : 675 - N : 237

Hugo Prevost

, LFI-NFP, 25 207 (40,19 %) ;

Olivier Véran

, Ren.-Ensemble, 21 089 (33,62 %) ;

Alexandre Lacroix

, LR-RN, 11 504 (18,34 %) ; Nathalie Béranger, LR, 4 379 (6,98 %) ; Rémi Adam, LO, 541 (0,86 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 85 682 - V : 48 974 - A : 42,84 % - E : 48 252 - B. : 525 -

Véran

, 19 543 (40,50 %) ;

Robin

, 17 785 (36,86 %) ;

Meyrieux

, 3 407 (7,06 %) ;

Boer

, 3 217 (6,67 %) ;

Chiaberto

, 2 326 (4,82 %) ;

Perier

, 618 (1,28 %) ;

Pignataro

, 565 (1,17 %) ;

Lafeuille

, 415 (0,86 %) ;

Adam

, 376 (0,78 %).

Échirolles (2e)

I : 79 215 - V : 53 800 - A : 32,08 % E : 52 607 - B : 898 - N : 295

Cyrielle Chatelain

, EELV-NFP, 22 185 (42,17 %) ;

Edouard Robert

, RN, 16 043 (30,50 %) ;

Louve Carrière

, Ren.-Ensemble, 10 114 (19,23 %) ; Raphaele De Carvalho, LR, 3 064 (5,82 %) ; Chantal Gomez, LO, 661 (1,26 %) ; Bruno Lafeuille, Rec., 540 (1,03 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 78 583 - V : 36 408 - A : 53,67 % - E : 35 811 - B. : 419 -

Chatelain

, 12 003 (33,52 %) ;

Colas-Roy

, 10 188 (28,45 %) ;

Bailly

, 6 474 (18,08 %) ;

Sarrat

, 1 732 (4,84 %) ;

Burgaz

, 1 452 (4,05 %) ;

Condat

, 1 387 (3,87 %) ;

Manoukian

, 869 (2,43 %) ;

Rubes

, 646 (1,80 %) ;

Gafsi

, 409 (1,14 %) ;

Gomez

, 318 (0,89 %) ;

Olivier

, 317 (0,89 %) ;

Morand

, 16 (0,04 %).

Grenoble - III, V, VI (3e)

I : 57 458 - V : 40 226 - A : 29,99 % E : 39 530 - B : 446 - N : 250

Élisa Martin

, LFI-NFP, 16 933 (42,84 %) ;

Christel Dupré

, RN, 8 989 (22,74 %) ;

Émilie Chalas

, Ren.-Ensemble, 7 908 (20,01 %) ; Stéphane Gemmani, PS dis., 3 059 (7,74 %) ; Coline Genevois, LR, 1 103 (2,79 %) ; M'Hamed Benharouga, div., 370 (0,94 %) ; Khemisti Boubeker, div., 289 (0,73 %) ; Isabelle Fassion, Rec., 251 (0,63 %) ; Catherine Brun, LO, 223 (0,56 %) ; Louiliam Clot, écol., 181 (0,46 %) ; Baptiste Anglade, NPA, 142 (0,36 %) ; Samuel Le Fourn, POID, 82 (0,21 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 60 394 - V : 29 275 - A : 51,53 % - E : 28 911 - B. : 262 -

Martin

, 12 284 (42,49 %) ;

Chalas

, 7 112 (24,60 %) ;

Dupré

, 3 424 (11,84 %) ;

Chappet

, 2 049 (7,09 %) ;

Gemmani

, 1 743 (6,03 %) ;

Tivolle

, 975 (3,37 %) ;

Jimenez Debeze

, 610 (2,11 %) ;

Krief

, 327 (1,13 %) ;

Brun

, 264 (0,91 %) ;

Edwige

, 123 (0,43 %).

Vif (4e)

I : 92 601 - V : 66 216 - A : 28,49 % E : 64 787 - B : 1 100 - N : 329

Marie-Noëlle Battistel

, PS-NFP, 27 548 (42,52 %) ;

Anne-Marie Malandrino

, LR-RN, 20 812 (32,12 %) ; Evelyne De Caro, MoDem-Ensemble, 7 751 (11,96 %) ; Alexandra Veyret, LR, 7 219 (11,14 %) ; David Babut, Rec., 838 (1,29 %) ; Alain Ziegler, LO, 619 (0,96 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 91 874 - V : 46 705 - A : 49,16 % - E : 46 037 - B. : 507 -

Battistel

, 19 437 (42,22 %) ;

Lacroix

, 10 697 (23,24 %) ;

Guyot

, 7 618 (16,55 %) ;

Kraemer

, 3 391 (7,37 %) ;

Olivier

, 1 922 (4,17 %) ;

Hirel

, 1 694 (3,68 %) ;

Jeulin

, 691 (1,50 %) ;

Ziegler

, 356 (0,77 %) ;

Gerin-Mombrun

, 231 (0,50 %).

Saint-Égrève (5e)

I : 106 920 - V : 78 561 - A : 26,52 % E : 76 863 - B : 1 296 - N : 402

Jérémie Iordanoff

, EELV-NFP, 27 991 (36,42 %) ;

Frédérique Schreiber

, RN, 23 674 (30,80 %) ;

Jean-Charles Colas-Roy

, Ren.-Ensemble, 15 783 (20,53 %) ; Dominique Escaron, LR, 7 250 (9,43 %) ; Philippe Garrigos, souv., 791 (1,03 %) ; Christine Tulipe, LO, 755 (0,98 %) ; Béatrice Lacrouts, Rec., 619 (0,81 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 106 035 - V : 55 054 - A : 48,08 % - E : 54 064 - B. : 770 -

Iordanoff

, 17 457 (32,29 %) ;

Jay

, 16 651 (30,80 %) ;

Santana

, 9 909 (18,33 %) ;

Vergez

, 2 887 (5,34 %) ;

Feres

, 2 647 (4,90 %) ;

Rosset

, 1 460 (2,70 %) ;

Kolmakova

, 1 072 (1,98 %) ;

Leal

, 783 (1,45 %) ;

Heller

, 543 (1,00 %) ;

Tulipe

, 427 (0,79 %) ;

Lecroq

, 228 (0,42 %).

Bourgoin-Jallieu Nord (6e)

I : 91 054 - V : 62 852 - A : 30,97 % E : 61 335 - B : 1 201 - N : 316

Alexis Jolly

, RN, 29 167 (47,55 %) ;

Yaqine Di Spigno

, LFI-NFP, 12 791 (20,85 %) ; Cendra Motin, Hor.-Ensemble, 10 712 (17,46 %) ; Annie Pourtier, LR, 7 816 (12,74 %) ; Denise Gomez, LO, 664 (1,08 %) ; Pierre Fabre, NPA, 185 (0,30 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 89 139 - V : 41 164 - A : 53,82 % - E : 40 355 - B. : 659 -

Jolly

, 12 100 (29,98 %) ;

Motin

, 10 561 (26,17 %) ;

Finas-Fillon

, 8 740 (21,66 %) ;

Merle

, 5 424 (13,44 %) ;

Jullien

, 2 201 (5,45 %) ;

Holtz

, 623 (1,54 %) ;

Gomez

, 518 (1,28 %) ;

Maurad

, 188 (0,47 %).

Beaurepaire (7e)

I : 97 000 - V : 69 193 - A : 28,67 % E : 67 773 - B : 1 033 - N : 387

Benoît Auguste

, RN, 28 531 (42,10 %) ;

Yannick Neuder

, LR, 18 678 (27,56 %) ;

Dominique Dichard

, PCF-NFP, 13 427 (19,81 %) ; Helena Chesser, Ren.-Ensemble, 6 507 (9,60 %) ; Bruno Perrodin, LO, 630 (0,93 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 96 116 - V : 47 168 - A : 50,93 % - E : 46 271 - B. : 670 -

Neuder

, 11 492 (24,84 %) ;

Moulin-Comte

, 10 935 (23,63 %) ;

Dichard

, 9 694 (20,95 %) ;

Pruvost

, 9 155 (19,79 %) ;

Gagnieu

, 1 879 (4,06 %) ;

Meillier

, 1 239 (2,68 %) ;

Roure

, 673 (1,45 %) ;

Gitton

, 649 (1,40 %) ;

Perrodin

, 446 (0,96 %) ;

Lillo

, 109 (0,24 %).

Vienne (8e)

I : 82 842 - V : 58 594 - A : 29,27 % E : 57 232 - B : 1 026 - N : 336

Hanane Mansouri

, LR-RN, 22 847 (39,92 %) ;

Cécile Michel

, EELV-NFP, 14 021 (24,50 %) ;

Caroline Abadie

, Ren.-Ensemble, 11 727 (20,49 %) ; Jean-Claude Lassalle, LR, 7 923 (13,84 %) ; Jacques Lacaille, LO, 623 (1,09 %) ; Aurore Galves, div., 91 (0,16 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 82 497 - V : 40 005 - A : 51,51 % - E : 39 307 - B. : 512 -

Abadie

, 9 113 (23,18 %) ;

Auguste

, 9 007 (22,91 %) ;

Dogon

, 8 995 (22,88 %) ;

Lassalle

, 8 213 (20,89 %) ;

Monnier

, 1 663 (4,23 %) ;

Dufour

, 1 183 (3,01 %) ;

Goujon

, 638 (1,62 %) ;

Lacaille

, 495 (1,26 %).

Voiron (9e)

I : 101 320 - V : 72 581 - A : 28,36 % E : 70 825 - B : 1 447 - N : 309

Cécile Bene

, RN, 24 106 (34,04 %) ;

Sandrine Nosbé

, LFI-NFP, 19 825 (27,99 %) ;

Elodie Jacquier-Laforge

, MoDem-Ensemble, 19 307 (27,26 %) ; Héloïse Baradel, LR, 5 468 (7,72 %) ; Gaelle Offranc Piret, div., 833 (1,18 %) ; Claude Detroyat, LO, 756 (1,07 %) ; Salvador Vero, Rec., 397 (0,56 %) ; Valentin Radlo, div., 124 (0,18 %) ; Emma Vassal, div., 9 (0,01 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 100 662 - V : 50 979 - A : 49,36 % - E : 50 002 - B. : 789 -

Nosbé

, 15 271 (30,54 %) ;

Jacquier-Laforge

, 14 981 (29,96 %) ;

Bène

, 9 626 (19,25 %) ;

Gattaz

, 6 135 (12,27 %) ;

Seror

, 1 789 (3,58 %) ;

Taddei

, 799 (1,60 %) ;

Detroyat

, 664 (1,33 %) ;

Rosemberg

, 657 (1,31 %) ;

Roure

, 80 (0,16 %).

Bourgoin-Jallieu Sud (10e)

I : 99 395 - V : 67 718 - A : 31,87 % E : 66 186 - B : 1 149 - N : 383

Thierry Perez

, RN, 28 348 (42,83 %) ;

Joëlle Richol

, LFI-NFP, 16 833 (25,43 %) ;

Marjolaine Meynier-Millefert

, Ren.-Ensemble, 14 688 (22,19 %) ; Aurélien Lepretre, LR, 5 318 (8,03 %) ; Clément Bordes, LO, 999 (1,51 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 98 790 - V : 44 568 - A : 54,89 % - E : 43 773 - B. : 589 -

Germain

, 11 817 (27,00 %) ;

Meynier-Millefert

, 11 347 (25,92 %) ;

Brunon

, 10 485 (23,95 %) ;

Lepretre

, 3 861 (8,82 %) ;

Blanchon

, 2 007 (4,59 %) ;

Jammot Schwander

, 1 179 (2,69 %) ;

Merino

, 1 099 (2,51 %) ;

Compagnon

, 680 (1,55 %) ;

Dupont

, 450 (1,03 %) ;

Bordes

, 335 (0,77 %) ;

Leviaux

, 312 (0,71 %) ;

Zouagha

, 186 (0,42 %) ;

Hulard

, 15 (0,03 %).

Le Monde
élections législatives, mardi 2 juillet 2024 1707 mots, p. 5

Reportage

Bond de la participation : le plus fort taux depuis 1997

Dimanche, 66,7 % des inscrits ont glissé un bulletin dans l’urne, lors du premier tour des législatives. Un score 18 points plus élevé qu’en 2022

Luc Bronner, Benoît Floc’h, Pascale Robert-Diard, Gilles Rof, Richard Schittly, Pascale Robert-Diard, Gilles Rof, Richard Schittly, Jérôme Talpin et Stéphanie Wenger Jérôme Talpin et Stéphanie Wenger

Avallon (Yonne), Lyon, Marseille, Saint-Denis (La Réunion), Strasbourg - correspondants et envoyés spéciaux - Dimanche 30 juin au soir, elle seule faisait l’unanimité. Du Rassemblement national (RN) au Nouveau Front populaire (NFP), chacun s’est félicité que les Français se soient rendus nombreux aux urnes pour le premier tour des élections législatives : 66,7 % des inscrits ont voté. Cette forte participation électorale est la plus élevée depuis 1997 (67,9 % au premier tour cette année-là), un scrutin qui s’était déjà déroulé après une dissolution de l’Assemblée nationale. Le score de ce premier tour est de 18 points plus élevé que celui du scrutin de 2022 (47,5 %), 17 points de plus qu’en 2017 (48,7 %) et 8 points de plus qu’en 2012 (57,2 %).

Cette forte hausse de la participation « donne une force particulière aux résultats de ce soir. Les Français ont ainsi, dans un vote sans ambiguïté, témoigné de leur volonté de tourner la page », a déclaré la leader du RN, Marine Le Pen. « Le bond de la participation », a estimé Jean-Luc Mélenchon, a permis d’échapper au « choix étouffant » imposé par Emmanuel Macron : « Lui ou le RN. »« Un vote massif a déjoué le piège qui était tendu au pays », s’est réjoui le leader de La France insoumise (LFI).

Quelques minutes après que les premières estimations ont été connues, peu après 20 heures, le président de la République a lui-même vu dans la « participation élevée » une validation de sa stratégie. Cela témoigne de « l’importance de ce vote pour tous nos compatriotes et de la volonté de clarifier la situation politique », a-t-il considéré dans un communiqué.

« Rassurer les gens »

Que près de sept Français sur dix aient choisi de s’exprimer dimanche montre surtout qu’ « ils ont compris l’enjeu capital de ce scrutin », a résumé Jérôme Fourquet, directeur du département opinion et stratégies d’entreprise de l’IFOP. « La campagne était très courte et la dramatisation était au rendez-vous », a-t-il rappelé. Soulignant qu’un électeur sur deux s’est abstenu aux élections européennes du 9 juin, M. Fourquet a expliqué que cela représentait « plus de 8 millions d’électeurs supplémentaires qui entrent dans le match ».

Alors que certains se demandaient si cette hausse annoncée de la participation n’allait pas favoriser un vote pour faire barrage au RN, force est de constater qu’elle n’a pas empêché un soutien massif en faveur de l’extrême droite lors du premier tour.

Partout en France, dimanche, les bureaux de vote n’ont pas désempli. A l’école Gerson, dans le Vieux-Lyon, le rythme de passage dans l’isoloir est élevé ; les procurations nombreuses. « Il faut garder un souvenir de ce moment important », a confié le président du bureau 530, Philippe Carry. Car la dissolution de l’Assemblée nationale décidée par Emmanuel Macron dans la foulée des européennes du 9 juin pourrait conduire l’extrême droite au pouvoir à l’issue du second tour, le 7 juillet. Une première depuis 1940.

Tout un symbole pour Philippe Carry, chapeau en feutre sur la tête et écharpe en soie autour du cou. Connu pour son engagement contre la mouvance identitaire qui mine ce quartier, le patron de la boutique L’Horloger de Saint-Paul, en référence au film de Bertrand Tavernier (sorti en salles en 1974), sème la joie dans le bureau. « Les gens ont peur de ce qui peut se passer ce soir. Il faut les rassurer », confie l’artisan, sans transgresser la neutralité de sa fonction d’un jour.

Le voir en maître des horloges électorales réjouit le public, dans ce secteur meurtri par les groupuscules d’ultradroite. De la fenêtre du bureau de vote, on peut apercevoir la porte close et anonyme de La Traboule, le bar de l’association identitaire dissoute le 26 juin par le ministère de l’intérieur – en même temps que le Groupe Union Défense, Top sport Rhône et Jonas Paris.

Dimanche matin, les habitants de Meistratzheim, dans la 6e circonscription du Bas-Rhin, se pressaient devant la salle communale pour aller voter. Dans ce village de 1 500 habitants, en plein territoire de la choucroute, la liste menée par Jordan Bardella (RN) a fait 49,4 % aux européennes. La députée sortante, Louise Morel (Ensemble-MoDem), 28 ans, qui se représente, n’avait obtenu au premier tour des élections législatives de 2022 que quelques voix de plus que son adversaire du RN, avant de l’emporter avec 57,9 % des voix au second.

Cette fois-ci, le candidat de l’extrême droite est Vincent Coussedière, un professeur de philosophie qui enseigne dans le Haut-Rhin. Il est inconnu dans la circonscription, mais peu importe pour Albert Franzen, 66 ans, ancien employé de la brasserie Kronenbourg. Car celui-ci vote « pour des raisons nationales : le pouvoir d’achat, l’insécurité, l’immigration ». Le retraité reconnaît ne pas être confronté à ces deux derniers thèmes dans ce village calme. « Mais ce n’est pas parce qu’on n’est pas concernés directement que ce n’est pas important, justifie-t-il . On ne voit que cela dans les médias. »

Les électeurs du RN croisés dimanche sont à l’unisson de Serge Pajaniandy, 59 ans, qui s’est rendu dès l’ouverture dans son bureau de vote de l’école Françoise-Mollard, à Saint-Denis (La Réunion) : « Il faut du changement et mettre de l’ordre. » Devant l’unique bureau de vote de Roissy-en-France (Val-d’Oise) défilent en continu des électeurs, dont beaucoup votent en faveur de l’extrême droite. Laurent Nigoule, 53 ans, technicien, avait voté François Hollande en 2012, puis Jean-Luc Mélenchon à deux reprises, en 2017 et en 2022. « Je suis de gauche, mais tellement déçu », dit-il. Désormais, il vote RN.

Les prises de position de LFI sur Israël et Gaza l’ont révulsé. C’est pour lui un point de non-retour. L’alliance électorale autour du Nouveau Front populaire (NFP) ne l’a pas convaincu sur le fond non plus : « Regardez, ils disent : “Je veux du nucléaire”, puis : “Je ne veux pas de nucléaire” ; comment savoir ce qu’ils vont faire ? » Le RN ne lui fait pas peur . « Demain, je vais me lever, je vais travailler, ça ne va pas changer grand-chose pour moi », dit-il.

A Avallon (Yonne), Kyllian Daniel, 19 ans, est étudiant en alternance en BTS de management ; plus tard, il se voit « directeur de magasin, peut-être chez Auchan, être le boss, quoi », et se sent « à fond Bardella ». Il le « regarde sur TikTok », a déjà voté pour lui aux élections européennes et, dans son village de Voutenay-sur-Cure, à 20 kilomètres d’Avallon, a glissé le bulletin RN sans retenir le nom de sa candidate.

« Faire barrage au RN »

« Moi, mes valeurs, reconnaît-il sans ambages, c’est la France d’avant. Il y avait moins de meurtres, moins d’agressions. Et puis, ça n’existait pas, les transgenres et tout ça. Tu es un homme, tu restes un homme. » Le jeune homme revendique d’être « chrétien » et, poursuit-il, «[son] avis, c’est que tu es en France, tu respectes la France ».Kyllian Daniel ne comprend pas comment sa petite amie « peut être pratiquante et de gauche ».

Avec son amoureuse, ils n’arrêtent pas de « s’embrouiller » au sujet des élections. Prune Baron-Baland, 18 ans, est partie en randonnée avec des amis durant ce week-end afin de fêter la fin du bac. Mais elle fait partie des plus de 2,6 millions d’électeurs qui ont fait une procuration. Dans sa circonscription, à Avallon, elle vote pour le candidat du NFP, le maire (LFI) d’Asquins, Philippe Veyssière. Elle se sent « vraiment de gauche », a lu tous les programmes des candidats. La politique la passionne. A l’épreuve de philosophie, Prune, qui a choisi le sujet « L’Etat nous doit-il quelque chose ? », avait « plein de choses à dire ». Elle va commencer des études de droit et rêve de devenir procureure.

« Ce qui me motive, c’est de faire barrage au RN », affirme France Culot, 58 ans, devant le gymnase Bombardière, dans les quartiers est de Marseille. « La sécurité pour les Français, c’est un programme que tout le monde souhaite… Mais on peut imaginer que le RN ira beaucoup plus loin s’il accède au pouvoir », s’inquiète-t-elle avec son mari, Jacques, 62 ans, d’origine malgache et bénévole au Celtic de Beaumont, le célèbre club de football du coin. « J’ai une peur bleue de la montée du RN. Pour mes trois enfants et mes petits-enfants », assure-t-il.

Au centre socioculturel du Ziegelwasser, dans le quartier prioritaire du Neuhof, dans la banlieue de Strasbourg,un barbecue était organisé à la mi-journée. Attablées sous un préau, plusieurs mères discutent. La fumée commence à s’élever du barbecue. A l’entrée du centre, un drapeau français et, plus loin, des panneaux affichant des explications sur ces élections. La participation des quartiers populaires, c’est un des combats de Jamila Haddoum, qui avait déjà mobilisé autour du projet Challenge citoyen pour l’élection présidentielle de 2017.

Cette responsable du centre socioculturel pour les 11-25 ans s’indigne : « Le drapeau français, on ne veut pas que le RN se l’approprie, on a des origines dont on est fiers, mais on est français avant tout. » Lors de ses échanges avec les jeunes, Jamila remarque que les forts scores du RN et sa possible arrivée au pouvoir ont occupé beaucoup de conversations ces derniers temps : « Je comprends que certains, jeunes ou pas, en ont marre des promesses, mais je leur dis aussi qu’on n’est pas totalement abandonnés ici, au Neuhof, on a des subventions, le quartier est en rénovation, etc. »

Au-delà du vote barrage, les attentes sont réelles : « Il y a beaucoup de familles monoparentales ici, des personnes qui ne trouvent pas de travail car elles sont issues de quartiers prioritaires, mais on leur renvoie une image d’assistés »,estime Jamila.

C’est l’heure du départ pour le bureau de vote. La sono se met en marche, On va s’aimer, de Gilbert Montagné, alterne avec La Marseillaise pour accompagner la petite bande d’une vingtaine de personnes, qui se met en route sous la pluie battante pour rejoindre le gymnase Guynemer.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1454 mots, p. SPA7

Grand-Est 08 || Ardennes 3 sièges 10 || Aube 3 sièges 51 || Marne 5 sièges 52 || Haute-Marne 2 sièges 54 || Meurthe-et-Moselle 6 sièges 55 || Meuse 2 sièges 67 || Bas-Rhin 9 sièges 68 || Haut-Rhin 6 sièges 88 || Vosges 4 sièges

57 || Moselle 9 sièges

Sortants Belkhir Belhaddad (LRM-Ensemble) ; Ludovic Mendes (LRM-Ensemble) ; Charlotte Leduc (LFI-Nupes) ;Fabien Di Filippo (LR) ; Vincent Seitlinger (LR) ; Kévin Pfeffer (RN) ; Alexandre Loubet (RN) ; Laurent Jacobelli (RN) ; Isabelle Rauch (Hor.-Ensemble).

Le RN arrive en tête dans l’ensemble des circonscriptions du département. Deux députés sortants du RN, Alexandre Loubet (7e) et Kévin Pfeffer (6e), sont réélus dès le premier tour. Dans la 8e, le RN Laurent Jacobelli n’est pas loin d’une réélection, avec 46,36 % des voix. Les candidats RN sont également en tête dans la 4e et la 5e devant deux députés sortants LR. Le département compte, pour l’heure, quatre triangulaires (1re, 2e, 3e et 9e). Dans la 1re, Grégoire Laloux (RN) arrive en tête (39,81 %) devant le sortant Belkhir Belhaddad (Renaissance-Ensemble) (27,59 %) et Vincent Félix (LFI-NFP) (26,1 %). Dans la 3e, la députée sortante Charlotte Leduc (LFI-NFP) n’arrive qu’en 3e position, avec 28,27 % des voix, derrière Nathalie Colin-Oesterlé (Les Centristes) (34,66 %) et Victor Chomard (35,32 %).

Metz I (1re)

Ballottage

I : 93 930 - V : 58 546 - A : 37,67 % E : 56 688 - B : 1 369 - N : 489

Grégoire Laloux

, RN, 22 570 (39,81 %) ;

Belkhir Belhaddad

, Ren.-Ensemble, 15 640 (27,59 %) ;

Vincent Félix

, LFI-NFP, 14 795 (26,10 %) ; Stephen Duso-Bauduin, div., 1 094 (1,93 %) ; Jean-François Jacques, DLF, 1 027 (1,81 %) ; Didier Georget, LO, 744 (1,31 %) ; Américo Jonas Costa, div., 617 (1,09 %) ; Célia Lejal, NPA, 201 (0,35 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 93 029 - V : 37 780 - A : 59,39 % - E : 36 987 - B. : 585 -

Laloux

, 9 385 (25,37 %) ;

Belhaddad

, 9 023 (24,40 %) ;

Leick

, 8 714 (23,56 %) ;

Kuntz

, 4 022 (10,87 %) ;

Hadadi

, 1 580 (4,27 %) ;

Konarski

, 1 580 (4,27 %) ;

Kadri

, 909 (2,46 %) ;

Bouhenna

, 701 (1,90 %) ;

Rousse

, 562 (1,52 %) ;

Georget

, 457 (1,24 %) ;

Fricheteau

, 54 (0,15 %).

Metz II (2e)

I : 76 778 - V : 50 441 - A : 34,30 % E : 48 963 - B : 1 022 - N : 456

Marie-Claude Voincon

, RN, 18 352 (37,48 %) ;

Ludovic Mendes

, Ren.-Ensemble, 14 795 (30,22 %) ;

Victorien Nicolas

, PS-NFP, 13 028 (26,61 %) ; Laurent Parisse, div., 1 477 (3,02 %) ; Aurélie Contal, écol., 741 (1,51 %) ; Mario Rinaldi, LO, 461 (0,94 %) ; Gisèle Taty Bouanga, div., 109 (0,22 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 76 226 - V : 34 183 - A : 55,16 % - E : 33 526 - B. : 512 -

Mendes

, 8 005 (23,88 %) ;

Lahore

, 7 188 (21,44 %) ;

Bauchat

, 6 871 (20,49 %) ;

Hory

, 4 852 (14,47 %) ;

Pitti

, 2 800 (8,35 %) ;

Mauser

, 1 350 (4,03 %) ;

Kurth

, 955 (2,85 %) ;

Teixeira

, 454 (1,35 %) ;

Jacques

, 413 (1,23 %) ;

Rinaldi

, 235 (0,70 %) ;

Contal

, 162 (0,48 %) ;

Said

, 133 (0,40 %) ;

El Barnoussi

, 108 (0,32 %).

Metz III (3e)

I : 76 057 - V : 49 343 - A : 35,12 % E : 47 985 - B : 991 - N : 367

Victor Chomard

, RN, 16 948 (35,32 %) ;

Nathalie Colin-Oesterlé

, LC, 16 631 (34,66 %) ;

Charlotte Leduc

, LFI-NFP, 13 564 (28,27 %) ; Etienne Hodara, LO, 699 (1,46 %) ; Gaël Diaferia, NPA, 143 (0,30 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 75 859 - V : 34 291 - A : 54,80 % - E : 33 699 - B. : 443 -

Leduc

, 8 178 (24,27 %) ;

Grolet

, 6 192 (18,37 %) ;

Lioger

, 5 012 (14,87 %) ;

Zimmermann

, 4 540 (13,47 %) ;

Colin-Oesterlé

, 3 550 (10,53 %) ;

Gulino

, 1 745 (5,18 %) ;

Leucart

, 1 662 (4,93 %) ;

Bemer

, 1 375 (4,08 %) ;

Jurion

, 563 (1,67 %) ;

Wagner

, 397 (1,18 %) ;

Hodara

, 211 (0,63 %) ;

Becht

, 114 (0,34 %) ;

Carrara

, 92 (0,27 %) ;

Diaferia

, 68 (0,20 %).

Sarrebourg (4e)

I : 80 777 - V : 53 293 - A : 34,02 % E : 52 190 - B : 703 - N : 400

Océane Simon

, RN, 22 265 (42,66 %) ;

Fabien Di Filippo

, LR, 18 659 (35,75 %) ; Helene Girardot, PCF-NFP, 6 149 (11,78 %) ; Emilie Crenner, MoDem-Ensemble, 4 198 (8,04 %) ; Jean-Philippe Bott, Rec., 464 (0,89 %) ; Marc Baud-Bertier, LO, 438 (0,84 %) ; Léna Decker, rég., 17 (0,03 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 80 994 - V : 37 678 - A : 53,48 % - E : 37 002 - B. : 537 -

Di Filippo

, 17 014 (45,98 %) ;

Rambour

, 7 853 (21,22 %) ;

Crenner

, 4 974 (13,44 %) ;

Girardot

, 4 912 (13,27 %) ;

Konarski

, 1 158 (3,13 %) ;

Vilain

, 568 (1,54 %) ;

Baud-Berthier

, 354 (0,96 %) ;

Van Der Straeten

, 169 (0,46 %).

Sarreguemines (5e)

I : 72 095 - V : 45 118 - A : 37,42 % E : 43 949 - B : 764 - N : 405

Pascal Jenft

, RN, 20 884 (47,52 %) ;

Vincent Seitlinger

, LR, 15 044 (34,23 %) ; Lisa Lahore, LFI-NFP, 5 439 (12,38 %) ; Denis Lieb, rég., 1 128 (2,57 %) ; Hervé Hocquet, DLF, 552 (1,26 %) ; Gilles Sebastian, LO, 453 (1,03 %) ; Stéphane Marchand, Rec., 449 (1,02 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 72 425 - V : 29 660 - A : 59,05 % - E : 28 971 - B. : 509 -

Voinçon

, 7 498 (25,88 %) ;

Seitlinger

, 7 108 (24,53 %) ;

Trisse

, 6 802 (23,48 %) ;

Racine

, 4 216 (14,55 %) ;

Sellini

, 1 354 (4,67 %) ;

Bourbeau

, 930 (3,21 %) ;

Toussaint

, 589 (2,03 %) ;

Ollier

, 474 (1,64 %).

Forbach (6e)

Kévin Pfeffer (RN) Réélu

I : 66 393 - V : 37 405 - A : 43,66 % E : 36 493 - B : 666 - N : 246

Kévin Pfeffer

, RN, 18 575 (50,90 %) ; Alexandre Cassaro, LR-Ensemble, 7 746 (21,23 %) ; Claire Bladt, LFI-NFP, 7 740 (21,21 %) ; Dominique Feiss, div., 1 348 (3,69 %) ; Lola Legrand, LO, 618 (1,69 %) ; Olivier Munch, div. g., 466 (1,28 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 66 885 - V : 23 673 - A : 64,61 % - E : 23 143 - B. : 369 -

Pfeffer

, 7 077 (30,58 %) ;

Arend

, 5 122 (22,13 %) ;

Outomuro

, 4 009 (17,32 %) ;

Friedrich

, 2 263 (9,78 %) ;

Diligent

, 1 085 (4,69 %) ;

Philippot

, 1 069 (4,62 %) ;

Thiel

, 691 (2,99 %) ;

Greff Ostermann

, 575 (2,48 %) ;

Askal

, 527 (2,28 %) ;

Legrand

, 285 (1,23 %) ;

Mouynet

, 246 (1,06 %) ;

Massing

, 115 (0,50 %) ;

Aït

, 79 (0,34 %).

Saint-Avold (7e)

Alexandre Loubet (RN) Réélu

I : 89 245 - V : 55 152 - A : 38,20 % E : 53 494 - B : 1 244 - N : 414

Alexandre Loubet

, RN, 28 528 (53,33 %) ; Luc Muller, EELV-NFP, 9 912 (18,53 %) ; Yasmine Selmani, PRG-Ensemble, 9 644 (18,03 %) ; André Wojciechowski, LR, 4 403 (8,23 %) ; Diane Bousset, LO, 931 (1,74 %) ; Younès Boucetta, div., 76 (0,14 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 89 488 - V : 36 296 - A : 59,44 % - E : 35 558 - B. : 573 -

Loubet

, 12 018 (33,80 %) ;

Zannier

, 7 851 (22,08 %) ;

Muller

, 7 013 (19,72 %) ;

Boucher

, 5 671 (15,95 %) ;

Galante

, 1 818 (5,11 %) ;

Hocquet

, 758 (2,13 %) ;

Bousset

, 429 (1,21 %).

Moyeuvre-Grande (8e)

I : 91 374 - V : 52 326 - A : 42,73 % E : 50 813 - B : 1 112 - N : 401

Laurent Jacobelli

, RN, 23 558 (46,36 %) ;

Céline Leger

, LFI-NFP, 14 724 (28,98 %) ; Samuel Zonato, PRV-Ensemble, 7 986 (15,72 %) ; Raphaëlle Rosa, LR, 3 296 (6,49 %) ; Annick Jolivet, LO, 1 249 (2,46 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 91 160 - V : 32 488 - A : 64,36 % - E : 31 743 - B. : 577 -

Jacobelli

, 11 167 (35,18 %) ;

Leger

, 8 750 (27,57 %) ;

Hammouche

, 7 455 (23,49 %) ;

André

, 1 159 (3,65 %) ;

Rosa

, 1 120 (3,53 %) ;

David

, 573 (1,81 %) ;

Oum

, 544 (1,71 %) ;

Jolivet

, 496 (1,56 %) ;

Levecque

, 479 (1,51 %).

Thionville (9e)

I : 100 711 - V : 65 717 - A : 34,75 % E : 63 949 - B : 1 308 - N : 460

Baptiste Philippo

, RN, 24 483 (38,29 %) ;

Isabelle Rauch

, Hor.-Ensemble, 22 460 (35,12 %) ;

Brigitte Vaîsse

, PS-NFP, 14 607 (22,84 %) ; Florent Hammerschmitt, Rec., 1 181 (1,85 %) ; Guy Maurhofer, LO, 805 (1,26 %) ; Laurent Kopp, div., 413 (0,65 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 101 695 - V : 42 162 - A : 58,54 % - E : 41 174 - B. : 759 -

Rauch

, 13 406 (32,56 %) ;

Vaïsse

, 9 126 (22,16 %) ;

Reichling

, 8 918 (21,66 %) ;

Grandjean

, 2 798 (6,80 %) ;

Bieder

, 1 578 (3,83 %) ;

Rutili

, 1 435 (3,49 %) ;

Wallian

, 1 336 (3,24 %) ;

Mellinger

, 796 (1,93 %) ;

Bey

, 760 (1,85 %) ;

Maurhofer

, 424 (1,03 %) ;

Engel

, 424 (1,03 %) ;

Werckmann

, 173 (0,42 %).

La Croix, no. 42959
Écran-radios, mardi 2 juillet 2024 344 mots, p. 17

le choix de La Croix

Viktor Orban ou le « piratage » de la démocratie

Alain Guillemoles

Hongrie, quand la démocratie vacille

À 20 h 55 sur Arte et sur arte.tv

Le premier ministre Viktor Orban a d’abord été ce jeune libéral qui a précipité la chute du communisme en Hongrie. Revenu au pouvoir en 2010, il a entrepris de bâtir « un nouvel ordre constitutionnel basé sur les valeurs chrétiennes et nationales » : les médias et la Cour constitutionnelle ont été mis sous contrôle ; une génération d’entrepreneurs proches du pouvoir ont fait fortune avec de grands contrats ; et Viktor Orban a consolidé sa base en dénonçant l’interventionnisme de Bruxelles et les ingérences du milliardaire américain George Soros.

Dans un documentaire de 90 minutes, la réalisatrice américaine Connie Field nous raconte la lente dérive de la Hongrie ces quatorze dernières années, et comment Viktor Orban s’est éloigné de l’état de droit pour construire un régime autocratique s’appuyant sur les forces les plus réactionnaires et l’affairisme de quelques-uns. Ce format long permet de donner de l’ampleur au récit. On suit trois femmes engagées : Timea Szabo, députée d’opposition, Niko Antal, jeune activiste écologiste, et Babett Oroszi, journaliste travaillant pour les médias indépendants. Le récit fait appel à des images d’archive, de même qu’à des extraits de débat au Parlement européen, lorsque des eurodéputés croisent le fer avec Viktor Orban.

Les trois protagonistes s’expriment longuement. On les suit dans leur quotidien, on partage leurs espoirs et leurs désillusions, au lendemain d’élections qui sont gagnées par le Fidesz, le parti conservateur du premier ministre. « Ils ont piraté la démocratie », lâche, dépité, l’un des personnages en commentant le succès électoral de Viktor Orban.

Le documentaire nous fait partager le point de vue de ces trois opposantes, toutes trois attachantes. On peut toutefois regretter qu’il ne donne pas beaucoup d’explications sur les ressorts du régime et la mécanique ayant permis à Viktor Orban d’entraîner une majorité de Hongrois avec lui dans cette dérive antidémocratique.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 909 mots, p. SPA4

Bourgogne- Franche-Comté 25 || Doubs 5 sièges 39 || Jura 3 sièges 58 || Nièvre 2 sièges 70 || Haute-Saône 2 sièges 71 || Saône-et-Loire 5 sièges 89 || Yonne 3 sièges 90 || Territoire de Belfort 2 sièges

21 || Côte-d’Or 5 sièges

Sortants Didier Martin (LRM-Ensemble) ; Benoît Bordat (LRM-Ensemble) ; Philippe Frei (LRM-Ensemble) ; Hubert Brigand (LR) ; Didier Paris (LRM-Ensemble).

La ministre déléguée chargée des personnes âgées, Fadila Khattabi, députée sortante de la 3e circonscription, se qualifie en troisième position pour le second tour derrière le candidat RN Thierry Coudert (35,44 %) et celui du PS-NFP, Pierre Pribetich (29,59 %). Elle n’avait pas encore pris sa décision, dimanche, concernant son éventuel retrait. Même situation pour le sortant de la 2e, Benoît Bordat (Renaissance-Ensemble, 24,65 %), devancé par la candidate du RN, Tatiana Guyenot (34,64 %) et celle d’EELV-NFP, Catherine Hervieu (27,67 %). M. Bordat a annoncé maintenir sa candidature. Autre sortant, le candidat Renaissance-Ensemble ! Didier Paris (30,98 %) est devancé dans la 5e par René Lioret (RN, 45,31 %). Il pourra bénéficier du report des voix du candidat de la gauche, Jérôme Flache (19,30 %), qui s’est désisté. Dans la 1re circonscription, le PS retrouve des couleurs avec Océane Godard, qui devance de peu le sortant Didier Martin (Renaissance). Dans la 4e, Hubert Brigand, sortant (LR), est devancé par Sophie Dumont (RN).

Dijon - V, VI, VII (1re)

Ballottage

I : 70 495 - V : 51 245 - A : 27,31 % E : 50 333 - B : 657 - N : 255

Océane Godard

, PS-NFP, 14 679 (29,16 %) ;

Didier Martin

, Ren.-Ensemble, 13 830 (27,48 %) ;

Cyline Humblot-Cornille

, RN, 12 969 (25,77 %) ; François-Xavier Dugourd, LR, 6 126 (12,17 %) ; Sladana Zivkovic, div. g., 2 232 (4,43 %) ; Julien Thévenin, LO, 497 (0,99 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 70 368 - V : 37 856 - A : 46,20 % - E : 37 299 - B. : 424 -

Martin

, 11 622 (31,16 %) ;

Peillon

, 9 558 (25,63 %) ;

Dugourd

, 5 521 (14,80 %) ;

Jourdier

, 4 558 (12,22 %) ;

Zivkovic

, 2 959 (7,93 %) ;

Mohamed

, 1 599 (4,29 %) ;

Bourguignon

, 574 (1,54 %) ;

Ayache

, 386 (1,03 %) ;

Thévenin

, 256 (0,69 %) ;

Titraoui

, 161 (0,43 %) ;

Gros

, 105 (0,28 %).

Dijon - I, III, VIII (2e)

I : 72 011 - V : 50 613 - A : 29,71 % E : 49 598 - B : 767 - N : 248

Tatiana Guyenot

, RN, 17 181 (34,64 %) ;

Catherine Hervieu

, EELV-NFP, 13 723 (27,67 %) ;

Benoît Bordat

, Ren.-Ensemble, 12 225 (24,65 %) ; Laurent Bourguignat, LR, 3 982 (8,03 %) ; Julien Gonzalez, div., 1 222 (2,46 %) ; Claire Rocher, LO, 522 (1,05 %) ; Franck Gaillard, Rec., 512 (1,03 %) ; Elisabeth Bertrand, souv., 231 (0,47 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 71 505 - V : 35 345 - A : 50,57 % - E : 34 566 - B. : 607 -

Hervieu

, 10 115 (29,26 %) ;

Bordat

, 9 347 (27,04 %) ;

Fortier

, 7 151 (20,69 %) ;

Huguet

, 3 952 (11,43 %) ;

Gaillard

, 1 662 (4,81 %) ;

David

, 1 217 (3,52 %) ;

Rocher

, 591 (1,71 %) ;

Salinas

, 531 (1,54 %).

Chenôve, Dijon - II, IV (3e)

I : 72 426 - V : 50 361 - A : 30,47 % E : 49 115 - B : 927 - N : 319

Thierry Coudert

, LR-RN, 17 406 (35,44 %) ;

Pierre Pribetich

, PS-NFP, 14 533 (29,59 %) ;

Fadila Khattabi

, Ren.-Ensemble, 11 695 (23,81 %) ; Charle Bourgadel, LR, 3 611 (7,35 %) ; Georges Mezui, div., 1 176 (2,39 %) ; Fabienne Delorme, LO, 694 (1,41 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 72 546 - V : 34 669 - A : 52,21 % - E : 33 923 - B. : 569 -

Khattabi

, 8 701 (25,65 %) ;

Marc

, 8 610 (25,38 %) ;

Bourgois

, 7 704 (22,71 %) ;

Grandet

, 2 853 (8,41 %) ;

Richard

, 1 539 (4,54 %) ;

Lacroix-Samper

, 1 419 (4,18 %) ;

Louis

, 904 (2,66 %) ;

Van Melckebeke

, 839 (2,47 %) ;

Benredjem

, 469 (1,38 %) ;

Delorme

, 318 (0,94 %) ;

Fauvet

, 270 (0,80 %) ;

Hamidi

, 252 (0,74 %) ;

Collenne

, 45 (0,13 %).

Montbard (4e)

I : 67 447 - V : 48 427 - A : 28,20 % E : 46 970 - B : 1 083 - N : 374

Sophie Dumont

, RN, 19 838 (42,24 %) ;

Hubert Brigand

, LR, 16 531 (35,19 %) ;

Valérie Jacq

, LFI-NFP, 9 616 (20,47 %) ; Michel Denizot, LO, 985 (2,10 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 68 395 - V : 37 311 - A : 45,45 % - E : 36 574 - B. : 560 -

Ponelle

, 7 733 (21,14 %) ;

Brigand

, 6 661 (18,21 %) ;

Guinot

, 6 447 (17,63 %) ;

de Courson

, 5 868 (16,04 %) ;

Porte

, 4 371 (11,95 %) ;

Molinoz

, 2 539 (6,94 %) ;

Bommier

, 1 736 (4,75 %) ;

Guillet

, 532 (1,45 %) ;

Beudet

, 359 (0,98 %) ;

Marchal

, 328 (0,90 %).

Beaune (5e)

I : 85 576 - V : 60 533 - A : 29,26 % E : 58 529 - B : 1 464 - N : 540

René Lioret

, RN, 26 518 (45,31 %) ;

Didier Paris

, Ren.-Ensemble, 18 130 (30,98 %) ;

Jérôme Flache

, PCF-NFP, 11 297 (19,30 %) ; Arnaud Cheront, div., 1 532 (2,62 %) ; Françoise Petet, LO, 819 (1,40 %) ; Nicolas Baudot, div. d., 233 (0,40 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 85 686 - V : 43 126 - A : 49,67 % - E : 42 209 - B. : 673 -

Paris

, 11 326 (26,83 %) ;

Lioret

, 10 005 (23,70 %) ;

de Almeida

, 8 299 (19,66 %) ;

Fougère

, 5 620 (13,31 %) ;

Moreau

, 2 924 (6,93 %) ;

Jordan

, 1 843 (4,37 %) ;

Robert

, 1 430 (3,39 %) ;

Petet

, 400 (0,95 %) ;

Bouvarel

, 232 (0,55 %) ;

Lambert

, 130 (0,31 %).

Le Figaro, no. 24838
Le Figaro et vous, mardi 2 juillet 2024 551 mots, p. 36

Télévision

Aussi paru dans
2 juillet 2024 - TV Mag (site web)

L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS L'EUROPE

LE DOCUMENTAIRE « HONGRIE, QUAND LA DÉMOCRATIE VACILLE » LIVRE UN PORTRAIT AU VITRIOL DU VÉHÉMENT PREMIER MINISTRE POPULISTE VIKTOR ORBAN.

Puech, Benjamin

Deux camps visiblement irréconciliables. D'un côté des Hongrois, parfois âgés, en partie issus des régions rurales, qui voient en lui le sauveur des « valeurs »du pays, le garant de la sécurité face à l'immigration. Lorsqu'on les interroge sur les qualités de Viktor Orban, en place depuis quatorze ans, ils répondent : « Il a su rétablir l'ordre. » Face à eux, des jeunes inquiets qui désespèrent de constater le contrôle de la presse et un rejet des minorités, et dépeignent le premier ministre en affreux populiste.

Le documentaire Quand la démocratie vacille explore entre autres cette fracture de la société, en suivant des journalistes et des militants opposés au pouvoir. Ils décryptent le système de gouvernance mis en place par Orban. Et sa rhétorique. Après les législatives à nouveau remportées en 2022, son parti, le Fidesz, a gagné les élections européennes du mois de juin en faisant campagne sur les dangers de la guerre en Ukraine. D'une même voix, les présentateurs de télévision ont considéré que l'Europe risquait d' « entraîner » la Hongrie dans la guerre contre la Russie. Les ténors du Fidesz sont allés jusqu'à affirmer que l'UE souhaitait imposer une « conscription forcée » pour envoyer les jeunes au combat...

Avant d'agiter le chiffon rouge du conflit avec Poutine (dont il semble proche), Viktor Orban réservait ses flèches à l'immigration incontrôlée. « Ils viennent ici, mais ne veulent pas vivre comme nous », répétait-il alors. En 2015, des clôtures grillagées et barbelées longues de 175 km ont été érigées le long de la frontière avec la Serbie.

Double jeu

Le documentaire ne donne pas de chiffres, ne cherche pas à documenter les dérives imputées à Orban. Pas plus qu'il ne livre, et on peut le regretter, une analyse sociopolitique de la Hongrie. La réalisatrice américaine Connie Field, auteur de documentaires consacrés à la lutte pour les droits civiques aux États-Unis ou à l'Apartheid sud-africain, préfère suivre les contestataires aux prises avec la politique d'Orban.

Une journaliste forcée de travailler pour un média en ligne après la reprise en main de la presse. Une députée écologiste qui accuse le Fidesz d'avoir redessiné les circonscriptions électorales pour mieux assurer ses chances de victoire. Une militante qui a fini à l'hôpital après s'être fait malmener lors d'une manifestation. Ils dénoncent une corruption du pouvoir à travers des travaux d'infrastructure, ainsi que le double jeu d'Orban avec l'Union européenne.

« La Hongrie est le pays d'Europe centrale et de l'Est qui a reçu le plus de subventions dans les années 2010. Le gouvernement a pu s'attribuer le mérite de ces résultats », observe Dora Gyorffy, enseignante et chercheuse en économie politique. Le bruyant duel entre Budapest et Bruxelles constitue la partie la plus saisissante de ce film, qui prouve aussi que l'on peut réaliser un documentaire politique en gardant une certaine ambition esthétique.

Viktor Orban s'est progressivement érigé en chantre d'une Europe « illibérale ». « Les valeurs libérales aujourd'hui incarnent la corruption, le sexe et la violence » , clame-t-il ainsi avec un sens de la nuance et une obstination politique qui ont fini par lui valoir un gel de plusieurs milliards accordés par l'UE. Dont son pays vient de récupérer la présidence du Conseil jusqu'à la fin de l'année...

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 518 mots, p. SPA4

Bourgogne- Franche-Comté 21 || Côte-d’Or 5 sièges 25 || Doubs 5 sièges 58 || Nièvre 2 sièges 70 || Haute-Saône 2 sièges 71 || Saône-et-Loire 5 sièges 89 || Yonne 3 sièges 90 || Territoire de Belfort 2 sièges

39 || Jura 3 sièges

Sortants Danielle Brulebois (LRM-Ensemble) ; Marie-Christine Dalloz (LR) ; Justine Gruet (LR).

Dans les trois circonscriptions du Jura, où le RN progresse, des triangulaires sont possibles, et les éventuels désistements seront d’une importance cruciale. Elue depuis 2007 dans la 2e, Marie-Christine Dalloz (LR) arrive en tête du premier tour, avec 38,59 % des suffrages. Mais le candidat du RN, Thierry Mosca, n’est pas loin, à 32,76 %, et la candidate du PCF, Evelyne Ternant (24,75 %), suit. Dans la 3e, la députée (LR) sortante Justine Gruet, avec 34,34 %, est devancée par Aurore Vuillemin-Plançon (RN, 39,73 %), tandis que le candidat (EELV-NFP) Hervé Prat obtient 24,29 %. Score également significatif, dans la 1re, pour Valérie Graby (RN, 39,03 %), devant la sortante Danielle Brulebois (Renaissance-Ensemble, 36,16 %) et Anthony Brondel (LFI-NFP, 23,06 %).

Lons-le-Saunier (1re)

Ballottage

I : 64 925 - V : 46 391 - A : 28,55 % E : 44 884 - B : 1 018 - N : 489

Valérie Graby

, RN, 17 517 (39,03 %) ;

Danielle Brulebois

, Ren.-Ensemble, 16 231 (36,16 %) ;

Anthony Brondel

, LFI-NFP, 10 350 (23,06 %) ; Johanne Morel, LO, 786 (1,75 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 65 020 - V : 34 273 - A : 47,29 % - E : 33 339 - B. : 606 -

Brulebois

, 12 247 (36,73 %) ;

Brondel

, 9 467 (28,40 %) ;

Bouhali

, 7 301 (21,90 %) ;

Marraud Des Grottes

, 2 556 (7,67 %) ;

Perret

, 1 203 (3,61 %) ;

Morel

, 565 (1,69 %).

Saint-Claude (2e)

I : 55 723 - V : 38 717 - A : 30,52 % E : 37 595 - B : 766 - N : 356

Marie-Christine Dalloz

, LR, 14 507 (38,59 %) ;

Thierry Mosca

, RN, 12 315 (32,76 %) ;

Evelyne Ternant

, PCF-NFP, 9 303 (24,75 %) ; Patrick Lancon, div., 694 (1,85 %) ; André Bigot, Rec., 390 (1,04 %) ; Christian Marchet, LO, 386 (1,03 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 55 796 - V : 27 711 - A : 50,34 % - E : 27 133 - B. : 422 -

Dalloz

, 8 147 (30,03 %) ;

Ternant

, 6 651 (24,51 %) ;

Gallois Jobez

, 5 047 (18,60 %) ;

Houthoofd

, 4 628 (17,06 %) ;

Linda

, 1 122 (4,14 %) ;

De Keersmacker

, 709 (2,61 %) ;

Desseigne

, 596 (2,20 %) ;

Marchet

, 232 (0,86 %) ;

Marino

, 1 (0,00 %).

Dole (3e)

I : 70 205 - V : 49 910 - A : 28,91 % E : 48 710 - B : 789 - N : 411

Aurore Vuillemin-Plancon

, RN, 19 354 (39,73 %) ;

Justine Gruet

, LR, 16 727 (34,34 %) ;

Hervé Prat

, EELV-NFP, 11 833 (24,29 %) ; Dominique Revoy, LO, 796 (1,63 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 70 381 - V : 36 527 - A : 48,10 % - E : 35 693 - B. : 590 -

Gruet

, 9 144 (25,62 %) ;

Prat

, 8 865 (24,84 %) ;

Vuillemin-Plançon

, 8 264 (23,15 %) ;

Prost

, 5 349 (14,99 %) ;

El Mezoughi

, 1 589 (4,45 %) ;

Blaise

, 1 162 (3,26 %) ;

Pilloy

, 521 (1,46 %) ;

Revoy

, 510 (1,43 %) ;

Chapitaux

, 289 (0,81 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 825 mots, p. SPA4

Bourgogne- Franche-Comté 21 || Côte-d’Or 5 sièges 39 || Jura 3 sièges 58 || Nièvre 2 sièges 70 || Haute-Saône 2 sièges 71 || Saône-et-Loire 5 sièges 89 || Yonne 3 sièges 90 || Territoire de Belfort 2 sièges

25 || Doubs 5 sièges

Sortants Laurent Croizier (MoDem-Ensemble) ; Eric Alauzet (LRM-Ensemble) ; Nicolas Pacquot (LRM-Ensemble) ; Géraldine Grangier (RN) ; Annie Genevard (LR).

Si elle a surpris, la candidature de l’ancienne ministre Dominique Voynet (EELV-NFP) dans la 2e circonscription du Doubs a convaincu 34,16 % des électeurs. Elle est en tête, devant le candidat RN, Eric Fusis (30,12 %). Dans la 1re circonscription, toujours à Besançon, le sortant Laurent Croizier (MoDem, 33,52 %), devance Séverine Véziès, figure locale de LFI (31,76 %) et candidate du NFP, et Thomas Lutz (RN, 31,2 %), ce qui pourrait ouvrir la porte à une triangulaire incertaine. Annie Genevard, candidate LR à sa réélection dans la 5e, obtient 35,2 %, talonnée par Florianne Jeandenand (RN, 33,73 %). Enfin, Géraldine Grangier, députée RN sortante de la 4e (47,6 %), fait mieux que le candidat LR adoubé par le RN dans la 3e, Matthieu Bloch (44,35 %). Tous deux distancent nettement leurs concurrents.

Besançon - Ouest (1re)

Ballottage

I : 75 793 - V : 53 642 - A : 29,23 % E : 52 132 - B : 1 096 - N : 414

Laurent Croizier

, MoDem-Ensemble, 17 475 (33,52 %) ;

Séverine Vezies

, LFI-NFP, 16 555 (31,76 %) ;

Thomas Lutz

, RN, 16 264 (31,20 %) ; Marielle Pernin, écol., 923 (1,77 %) ; Nicole Friess, LO, 780 (1,50 %) ; Alain Ruch, ext. g., 133 (0,26 %) ; Elisa Moré, rég., 2 (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 76 204 - V : 37 785 - A : 50,42 % - E : 37 016 - B. : 513 -

Vezies

, 11 022 (29,78 %) ;

Croizier

, 9 901 (26,75 %) ;

Lutz

, 6 597 (17,82 %) ;

Vienet

, 4 075 (11,01 %) ;

Galpin

, 1 608 (4,34 %) ;

Inezarène

, 1 442 (3,90 %) ;

Pernin

, 1 062 (2,87 %) ;

Mallol

, 451 (1,22 %) ;

Friess

, 414 (1,12 %) ;

Tournier

, 321 (0,87 %) ;

Courbaron

, 121 (0,33 %) ;

Keck

, 2 (0,01 %).

Besançon - Est (2e)

I : 78 875 - V : 57 350 - A : 27,29 % E : 56 084 - B : 858 - N : 408

Dominique Voynet

, EELV-NFP, 19 160 (34,16 %) ;

Eric Fusis

, RN, 16 895 (30,12 %) ;

Benoît Vuillemin

, Ren.-Ensemble, 15 026 (26,79 %) ; Daniel Roy, div. d., 4 215 (7,52 %) ; Brigitte Vuitton, LO, 788 (1,41 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 79 162 - V : 41 474 - A : 47,61 % - E : 40 327 - B. : 819 -

Ravacley

, 13 112 (32,51 %) ;

Alauzet

, 12 647 (31,36 %) ;

Fusis

, 7 055 (17,49 %) ;

Kaoulal

, 4 354 (10,80 %) ;

Carrau

, 1 472 (3,65 %) ;

Vuitton

, 779 (1,93 %) ;

Prenel

, 692 (1,72 %) ;

Thomassin

, 216 (0,54 %) ;

Meyer

, (0,00 %).

Montbéliard (3e)

I : 64 748 - V : 44 222 - A : 31,70 % E : 42 381 - B : 1 149 - N : 692

Matthieu Bloch

, LR-RN, 18 795 (44,35 %) ;

Nicolas Pacquot

, Ren.-Ensemble, 12 806 (30,22 %) ;

Virginie Dayet

, PCF-NFP, 9 138 (21,56 %) ; Brandon Kemps, souv., 889 (2,10 %) ; Franck Plain, LO, 753 (1,78 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 64 514 - V : 31 251 - A : 51,56 % - E : 30 331 - B. : 692 -

Fritsch

, 7 819 (25,78 %) ;

Pacquot

, 6 919 (22,81 %) ;

Dayet

, 6 202 (20,45 %) ;

Nedey

, 4 223 (13,92 %) ;

Froppier

, 2 506 (8,26 %) ;

Taponnot

, 1 091 (3,60 %) ;

Pastor

, 656 (2,16 %) ;

Plain

, 459 (1,51 %) ;

Mahé

, 456 (1,50 %).

Audincourt (4e)

I : 65 469 - V : 42 940 - A : 34,41 % E : 41 762 - B : 770 - N : 408

Géraldine Grangier

, RN, 19 891 (47,63 %) ;

Magali Duvernois

, PS-NFP, 11 804 (28,26 %) ;

Philippe Gautier

, Hor.-Ensemble, 8 531 (20,43 %) ; Yves Vola, écol., 902 (2,16 %) ; Michel Treppo, LO, 634 (1,52 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 65 534 - V : 29 465 - A : 55,04 % - E : 28 785 - B. : 450 -

Grangier

, 8 738 (30,36 %) ;

Barbier

, 7 878 (27,37 %) ;

Cottier

, 5 791 (20,12 %) ;

Bloch

, 3 098 (10,76 %) ;

Vourron

, 1 232 (4,28 %) ;

Vola

, 658 (2,29 %) ;

Ajoux

, 513 (1,78 %) ;

Treppo

, 408 (1,42 %) ;

Canard

, 251 (0,87 %) ;

Sadiq

, 218 (0,76 %).

Pontarlier (5e)

I : 85 263 - V : 59 293 - A : 30,46 % E : 57 831 - B : 871 - N : 591

Annie Genevard

, LR, 20 356 (35,20 %) ;

Florianne Jeandenand

, RN, 19 505 (33,73 %) ; Matthieu Cassez, LFI-NFP, 9 709 (16,79 %) ; Lucas Boillot, Ren.-Ensemble, 7 176 (12,41 %) ; Sonya Morrison, LO, 588 (1,02 %) ; Nolann Laurent, div., 497 (0,86 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 84 707 - V : 40 901 - A : 51,71 % - E : 40 158 - B. : 542 -

Genevard

, 16 893 (42,07 %) ;

Alpy

, 7 825 (19,49 %) ;

Ludi

, 7 516 (18,72 %) ;

Jury

, 5 869 (14,61 %) ;

Lebecque

, 1 118 (2,78 %) ;

Morrison

, 478 (1,19 %) ;

Kadijevic

, 459 (1,14 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 182 mots, p. SPA18

49 || Maine-et-Loire 7 sièges 85 || Vendée 5 sièges 72 || Sarthe 5 sièges Pays de la Loire

44 || loire-atlantique 10 sièges

Sortants Mounir Belhamiti (LRM-Ensemble) ; Andy Kerbrat (LFI-Nupes) ; Ségolène Amiot (LFI-Nupes) ; Julie Laernoes (EELV-Nupes) ; Luc Geismar (MoDem-Ensemble) ; Jean-Claude Raux (EELV-Nupes) ; Sandrine Josso (MoDem-Ensemble) ; Matthias Tavel (LFI-Nupes) ; Yannick Haury (LRM-Ensemble) ; Sophie Errante (LRM-Ensemble).

En Loire-Atlantique, le Nouveau Front populaire vire en tête mais le RN confirme sa percée. Un candidat de gauche a été réélu – Andy Kerbrat (LFI-NFP), sur la 2e circonscription – et trois sont en ballottage très favorable : Karim Benbrahim (PS), Ségolène Amiot (LFI) et Julie Laernoes (EELV), sur les 1re, 3e et 4e. Fabrice Roussel (PS-NFP, 37,73 %) devance quant à lui la ministre Sarah El Haïry (MoDem-Ensemble, 36,17 %) sur la 5e, mais dispose d’une faible réserve de voix. Jean-Claude Raux (EELV-NFP) est talonné par le RN dans la 6e, tout comme Matthias Tavel (LFI-NFP) dans la 8e. Idem pour Jean-Michel Brard (divers droite-Ensemble) sur la 9e. Sandrine Josso, députée (MoDem-Ensemble) de la 7e, espère sauver son siège grâce au désistement de la candidate de gauche, la communiste Véronique Mahé.

Libération
mardi 2 juillet 2024 902 mots, p. 13

ÉDITOS/

Aussi paru dans
1 juillet 2024 - Libération (site web)

Encore un effort pour rester démocrateet républicain

SERGE JULY

ÉDITOS/

«Nous étions au bord d’un gouffre et nous avons fait un grand pas en avant.» C’est la phrase que nous a léguée l’ancien président de la Côte-d’Ivoire Félix Houphouët- Boigny, qui fut aussi vice-président de l’Assemblée nationale française, sous la IVe République. Il ne manquait pas d’humour. Mais il se trouve que rien ne résume mieux la situation actuelle de notre pays. Et il est possible que dimanche la France – et nous avec – fasse ce pas fatal. Après des européennes catastrophiques, une dissolution surprise et un premier tour de législatives tout aussi catastrophiques, c’est peu dire que le président de la République s’est pris les pieds dans le tapis : il ne reste pas grand-chose de son ancienne majorité, pas grand-chose non plus du macronisme, cette idéologie qui ne marie pas comme certains ont pu le croire il y a sept ans le meilleur de la gauche avec le meilleur de la droite. De cette construction de bateleur, il ne reste que l’arête du poisson, le «ni-ni», ni extrême droite ni extrême gauche. On ne peut pas dire qu’Emmanuel Macron ait tout fait pour faire barrage au Rassempopulaire.

blement national. Il présentait pourtant cet objectif comme central dans sa démarche. Mais c’était la posture qui lui plaisait beaucoup. En réalité, ce qu’il aimait, c’était ridiculiser Marine Le Pen. Quant à «la grenade dégoupillée» qu’il a lancée dans les jambes de la classe politique – c’est le nom de code qu’il a donné à sa dissolution –, il se l’est prise en pleine figure et elle risque d’ouvrir la porte des institutions de la République au RN. La défaite d’Emmanuel Macron se mesure au déplacement stratégique qui s’est opéré dimanche : la présidence était au centre du paysage politique, elle se retrouve aujourd’hui marginalisée. Le vote du premier tour des législatives a sanctifié l’Assemblée nationale. The place to be, où les choses désormais vont se passer, c’est le Parlement. Certains l’avaient anticipé en souhaitant redevenir député, les deux cas les plus signifiants étant sans doute François Hollande et Laurent Wauquiez. Lorsqu’une vague aussi importante déferle sur l’ensemble du paysage politique, elle décape. Nous avons assisté dimanche à une double mobilisation électorale, la plus forte depuis 1997 : mobilisation très large du RN et mobilisation en contre des électorats de gauche autour des candidats du Nouveau Front Dimanche, cette dernière fut importante, mais insuffisante pour fermer l’accès au pouvoir du RN. Beaucoup des adversaires de l’extrême droite seront sans doute déçus.

Mais ce qui s’est passé dimanche avec les désistements décidés par les démocrates et les républicains est d’une grande importance. En dépend la taille de la future majorité parlementaire du RN. Car si son implantation est devenue indiscutable, si la vague nationaliste est sans doute trop forte pour être arrêtée, elle peut être contenue au point de voir le RN et ses alliés à la tête d’une majorité relative. Un scénario qui contrarierait la prise de pouvoir rêvée par les stratèges lepénistes. Longtemps, la perspective de voir la France entrer dans cette ère autoritaire et cauchemardesque fut impensable. Et même inconcevable, tant la gauche et la droite se partageaient le pouvoir depuis des décennies. Le pays n’y échappera peut-être pas. Comme aux Pays-Bas, en Slovaquie, en Finlande, ou comme aux Etats-Unis si Joe Biden – ou son double démocrate – devait être battu par Donald Trump, la vague autoritaire, xénophobe, populiste et prorusse est en train d’atteindre la France de plein fouet. Il y a une citation de Camus que j’aime beaucoup : «Quand une démocratie est malade, c’est le fascisme qui vient à son chevet, mais ce n’est pas pour prendre des nouvelles.» Les mots sont trompeurs, ce n’est pas le fascisme qui nous menace, mais un modèle de démocratie contrainte et riquiqui, d’inspiration hongroise qui se répand dans le monde comme la mauvaise herbe. Et partout, les Constitutions en sont sorties en lambeaux, les dégâts commis ont été considérables. On appelle ces régimes des démocraties illibérales, les bien nommées, puisque c’est le libéralisme dans son ensemble et chacune de nos libertés qui sont attaquées. L’historienne Marlène Laruelle décrit ce régime comme «un univers idéologique de droite qui estime que le libéralisme entendu comme un projet politique centré sur la liberté individuelle et les droits humains est allé trop loin». Dans ce type de démocratie, l’indépendance de la justice est malmenée. Tous les citoyens ne bénéficient plus d’un traitement égalitaire face à la loi, ni de protections suffisantes face à l’Etat ou à des acteurs privés. Notre Constitution est certes malade, notre société est souvent injuste et inégalitaire, mais veut-on pour autant qu’on nous impose les méthodes du dirigeant Orbán, l’un des inventeurs de la démocratie illibérale, ce monstre constitutionnel dont il a vanté les mérites dans un discours prononcé en 2014 ? Depuis, de nombreux dirigeants s’en sont inspiré en Inde, aux Etats-Unis, en Asie du Sud comme en Israël. Certains y ajoutent même Poutine. Une bien joyeuse compagnie à laquelle il est encore temps de dire stop.

La défaite de Macron se mesure au déplacement stratégique qui s’est opéré dimanche : la présidence était au centre du paysage politique, elle se retrouve aujourd’hui marginalisée.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 432 mots, p. SPA16

Occitanie 11 || aude 3 sièges 12 || Aveyron 3 sièges 30 || gard 6 sièges 31 || haute-garonne 10 sièges 65 || hautes-pyrénées 2 sièges 66 || pyrénées-orientales 4 sièges 81 || tarn 3 sièges 48 || Lozère 1 siège 32 || gers 2 sièges 34 || hérault 9 sièges 46 || lot 2 sièges 82 || Tarn-et-Garonne 2 sièges

09 || ariège 2 sièges

Sortants Martine Froger (PS dis.) ; Laurent Panifous (PS dis.).

Le socialisme retrouve des couleurs dans cette terre historiquement de gauche. Dans la 1re circonscription, Martine Froger, dissidente socialiste, est réélue dès le premier tour en obtenant 50,74 % des suffrages exprimés. Elle avait remporté cette circonscription en 2023 après annulation d’un premier scrutin contre son adversaire du RN, Jean-Marc Garnier, qu’elle distance cette fois-ci de onze points. Dans la 2e, Laurent Panifous, autre député sortant et dissident socialiste, peut, avec un très bon score de 48,25 %, espérer conserver son siège. Ce premier tour a validé la stratégie de dissidence du PS : le scrutin s’est réduit à des duels RN-PS, le NPF n’ayant pas présenté de candidats.

Foix (1re)

Martine Froger (PS dis.) Réélue

I : 57 416 - V : 40 830 - A : 28,89 % E : 37 931 - B : 1 930 - N : 969

Martine Froger

, PS dis., 19 245 (50,74 %) ; Jean-Marc Garnier, RN, 15 049 (39,67 %) ; Gisèle Lapeyre, LO, 2 756 (7,27 %) ; Pascal Mascetti, Rec., 881 (2,32 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 57 465 - V : 32 424 - A : 43,58 % - E : 31 240 - B. : 709 -

Taurine

, 10 347 (33,12 %) ;

Tribout

, 6 237 (19,96 %) ;

Garnier

, 6 229 (19,94 %) ;

Froger

, 5 647 (18,08 %) ;

Jossinet

, 1 134 (3,63 %) ;

Lomré

, 472 (1,51 %) ;

Lapeyre

, 420 (1,34 %) ;

Fabart

, 413 (1,32 %) ;

Salvat

, 339 (1,09 %) ;

Couly

, 2 (0,01 %).

Pamiers (2e)

Ballottage

I : 62 051 - V : 43 489 - A : 29,91 % E : 41 268 - B : 1 465 - N : 756

Laurent Panifous

, PS dis., 19 911 (48,25 %) ;

Michèle Alozy

, RN, 16 678 (40,41 %) ; Yann De Kerimel, div. d., 2 023 (4,90 %) ; Théodora Testard, LO, 1 852 (4,49 %) ; Alexandra Tarrieux-Antranikian, Rec., 804 (1,95 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 62 017 - V : 33 365 - A : 46,20 % - E : 32 441 - B. : 599 -

Larive

, 9 424 (29,05 %) ;

Panifous

, 7 068 (21,79 %) ;

Carrie

, 6 686 (20,61 %) ;

Dutrenois

, 4 237 (13,06 %) ;

Tarrieux-Antranikian

, 1 271 (3,92 %) ;

de Kerimel

, 928 (2,86 %) ;

Laffont

, 871 (2,68 %) ;

Afonso

, 783 (2,41 %) ;

Garcia

, 542 (1,67 %) ;

Charoy

, 387 (1,19 %) ;

Testard

, 244 (0,75 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 288 mots, p. SPA21

975 || Saint-Pierre- et-Miquelon 1 siège 974 || La Réunion 7 sièges 973 || Guyane 2 sièges 972 || Martinique 4 sièges 971 || guadeloupe 4 sièges Outre-mer 976 || MAyotte 2 sièges 988 || Nouvelle-Calédonie 2 sièges 987 || Polynésie Française 3 sièges 986 || Wallis-et-futuna 1 siège

977 || Saint-Barthélemy 978 || Saint-Martin 1 siège

Sortants Frantz Gumbs (LRM-Ensemble).

Le député sortant, Frantz Gumbs (MoDem-Ensemble), obtient 41,44 % des voix et devance ses sept adversaires dans cette circonscription unique, sur fond de faible participation (28,67 %, en hausse de 7 points par rapport à 2022). La candidate divers droite Alexandra Questel, arrivée largement en tête sur son île de Saint-Barthélemy, se qualifie pour le second tour avec 19,92 %. Avec 200 voix de moins, le candidat divers Philippe Philidor (16,91 %) ne parvient pas à passer au second tour. Seul prétendant à l’extrême droite, le candidat de Reconquête !, Clément Chapdelaine, recueille 9,83 % des suffrages, améliorant d’un point le score réalisé par son parti lors des législatives de 2022.

Circonscription unique

Ballottage

I : 25 227 - V : 7 232 - A : 71,33 % E : 6 919 - B : 214 - N : 99

Frantz Gumbs

, MoDem-Ensemble, 2 867 (41,44 %) ;

Alexandra Questel

, div. c., 1 378 (19,92 %) ; Philippe Philidor, div., 1 170 (16,91 %) ; Clément Chapdelaine, Rec., 680 (9,83 %) ; Ricardo Bethel, div., 399 (5,77 %) ; Hervé Meunier, div., 230 (3,32 %) ; Lila Krimi, div., 102 (1,47 %) ; Diane Felix, div., 93 (1,34 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 24 563 - V : 5 219 - A : 78,75 % - E : 5 061 - B. : 107 -

Gumbs

, 2 383 (47,09 %) ;

Gibbs

, 1 398 (27,62 %) ;

Caze

, 447 (8,83 %) ;

Javois

, 330 (6,52 %) ;

Rivere Bonzom

, 304 (6,01 %) ;

Paines Stephen

, 199 (3,93 %).

Le Monde
élections législatives, mardi 2 juillet 2024 906 mots, p. 2

Chronique | Solenn de Royer

« Cette brutale dissolution se solde par celle de la majorité macroniste »

Solenn de Royer

L’ancien ministre Clément Beaune éliminé à Paris, dès le premier tour ; la ministre des outre-mer, Marie Guévenoux, troisième dans l’Essonne, qui se désiste ; le député sortant Eric Woerth, arrivé 10 points derrière son adversaire du Rassemblement national (RN), dans son fief de l’Oise ; le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, en tête dans le Nord, mais avec moins de 1 000 voix d’avance sur l’extrême droite… Douloureuse litanie pour le camp présidentiel.

La brutale dissolution de l’Assemblée nationale, décidée par Emmanuel Macron le 9 juin, se solde par la dissolution de sa propre majorité qui, arrivée troisième derrière le RN et le Nouveau Front populaire, se voit désormais menacée de quasi-effacement. « La décision de dissoudre l’Assemblée nationale a, dans les faits, mis un terme au paysage politique qui avait résulté de l’élection présidentielle de 2017 », a résumé l’ancien premier ministre Edouard Philippe, qui, dix jours plus tôt, avait reproché au président de la République d’avoir « tué » la majorité.

Au-delà de la sévère défaite électorale infligée au camp présidentiel, encore renforcée par la forte participation (66,7 %),c’est le macronisme, dans son essence, qui s’est autodissout dimanche. Sa promesse originelle – que les Français n’aient « plus aucune raison de voter pour les extrêmes » – se voit en effet balayée, tache sombre sur son bilan : dimanche, le parti de Marine Le Pen et ses alliés ont obtenu plus de 10,5 millions de voix, soit près de quatre fois plus que son score aux législatives de 2017 (3 millions de voix).

Il y a sept ans, le jeune candidat d’En marche ! entendait également dépasser le clivage droite-gauche et tirer profit de l’affaiblissement des vieux partis, qu’il décrivait comme d’inutiles rentiers, responsables des blocages du pays. Au soir de cette dissolution ratée, Emmanuel Macron voit non seulement revenir le clivage d’antan, radicalisé, mais il dépend d’accords d’appareils et de désistements partisans pour sauver un certain nombre de ses candidats.

Le président de la République a, en outre, tellement affaibli la droite, qu’il a dépecée et humiliée, qu’il ne pourra plus s’appuyer sur elle dans la future Assemblée. Il se voit donc contraint de se tourner vers la gauche, envers laquelle il a pourtant multiplié les critiques pendant la campagne, pour former une éventuelle « coalition républicaine », si le RN n’obtenait pas la majorité absolue le 7 juillet, notamment grâce à ce front républicain, tant de fois donné pour mort par le camp présidentiel.

Dimanche, la Macronie a d’ailleurs, une nouvelle fois, manqué de clarté à ce sujet, incapable de donner une consigne limpide pour le second tour, chacun y allant de sa préférence – ni RN ni La France insoumise, cas par cas, barrage – avant l’appel du premier ministre, Gabriel Attal, à « empêcher le RN d’avoir une majorité absolue au second tour ». « C’est quand même pas si compliqué, si ? », s’est agacé le ministre de l’industrie, Roland Lescure, qui appelait, quant à lui, à faire barrage à l’extrême droite, « sans états d’âme », en votant pour « le candidat alternatif le mieux placé au premier tour », quel qu’il soit. Soit le refus d’une dissolution morale, au soir d’un scrutin historique qui voit l’extrême droite aux portes du pouvoir.

« Cohabitation de combat »

Emmanuel Macron pensait revenir au centre du jeu avec cette dissolution surprise. « Ça m’ouvre plein d’options », a-t-il glissé à un ami dans la foulée des élections européennes, persuadé qu’il pourrait rejouer le second tour de la présidentielle de 2022 en faisant peur aux Français, devant lesquels il a agité le spectre de la « chienlit », du « chaos » et de la « guerre civile ». Au pire des cas, exposait-il tranquillement à ses proches au soir du 9 juin, ce serait une « cohabitation de combat » avec l’extrême droite. Un scénario étudié de près ces derniers jours à l’Elysée, où l’on chorégraphiait même les premiers pas du duo Macron-Bardella, si ce dernier devait être nommé à Matignon.

Emmanuel Macron, qui a déambulé tout sourire dimanche au Touquet (Pas-de-Calais), blouson d’aviateur, casquette et lunettes noires, s’est vu appeler à la plus grande réserve et à des « gestes maîtrisés » par ses conseillers, qui connaissent ses élans tactiles et son goût pour le théâtre et la mise en scène de soi. « Il faudra trouver le bon dosage pour marquer la confiance dans les institutions sans manifester de complicité avec le nouveau gouvernement », confiait, trois jours avant le premier tour, l’un de ses proches. « Prépare-toi à une traversée du désert, à la rareté », le priait un autre. Lui, le président du verbe, contraint au silence et au retrait ?

Quelle que soit la composition de l’Hémicycle, après le 7 juillet, la parole d’Emmanuel Macron risque d’être démonétisée et son autorité sérieusement écornée, y compris sur la scène internationale, où la presse étrangère n’a pas eu de mots assez durs pour décrire sa décision « kamikaze ». De quelles marges de manœuvre politiques ce président de la République rejeté par le peuple français avec clarté et qui a perdu la confiance de ses propres amis, qui lui en veulent de les avoir envoyés à l’abattoir sans préavis, disposera-t-il pour les trois ans qui viennent ? Cette folle dissolution, c’est aussi la sienne.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mardi 2 juillet 2024 562 mots, p. AUJM4

Second touri Attal joue sa propre carte

Le Premier ministre est sur la ligne de faire barrage au RN. Quitte à favoriser un candidat LFI; A contre courant de certains tenors de la majorité; Mais qui pourrait lui servir pour la suite.

Il n'y a qu'à observer les cernes sous les yeux de Gabriel Attal. « Chaque matin depuis l'annonce de la dissolution, il part pour un marathon... au rythme d'un sprint. Je ne sais pas comment il tient, si ce n'est par instinct de survie », résume un habitué de Matignon. Et cette angoisse, que jamais il ne verbalise. Celle de potentiellement donner les clés de la Rue de Varennes (VII e) à Jordan Bardella au lendemain du second tour. « Non, il n'en parle pas », assure son entourage.

Ce scénario, Gabriel Attal semble déterminé à le déjouer. Quitte à fâcher une partie de sa majorité, surtout au sein du gouvernement, qui lui reproche d'avoir annoncé dimanche soir, sur le perron de Matignon, que « pas une voix » ne devait aller au Rassemblement national, jusqu'à appeler « au désistement des candidats de la majorité présidentielle dont le maintien en troisième position aurait fait élire un député RN ».

À l'opposé du « ni RN ni LFI » qui semblait pourtant se dégager quelques jours auparavant. Et au risque de favoriser l'élection d'un candidat Nouveau Front populaire, tendance France insoumise. « Grave erreur. En demandant de faire barrage, cela fait au contraire monter les troupes de Bardella », est persuadé un pilier de l'exécutif. Sur le terrain, « nos candidats pensent que Gabriel a plutôt raison », jure-t-on dans l'équipe de campagne.

En visioconférence dans l'après-midi auprès des candidats, il a d'ailleurs justifié sa position, partant du postulat qu'aux vues des résultats du premier tour, « ni le Nouveau Front populaire, ni la France insoumise, ne peut avoir de majorité absolue. L'enjeu est donc clair : veut-on confier les pleins pouvoirs du pays au RN ? Nous répondons que non. Est-ce pour autant que nous voulons faire alliance avec le NFP ? Non plus. » Et cet espoir - illusoire ? - de déjouer les pronostics dans la dernière ligne droite, en ralliant, selon ses proches, « des forces raisonnables et républicaines », et de sauver un maximum de candidats.

Dimanche soir et lundi matin, le Premier ministre a pris son téléphone, sans discontinuer, pour prendre le pouls des candidats Ensemble encore dans la bataille... mais aussi des « interlocuteurs d'autres partis, hors RN, pour évoquer la stratégie d'entre-deux-tours », nous dit-on. Des LR, des socialistes, et donc des LFI.

Une question d'honneur

« Il fait le boulot », défend son entourage, en assurant « qu'il a toujours parlé aux oppositions ». « Gabriel a compris qu'il fallait prendre ses responsabilités devant l'histoire. Donc il les prend. Cela comptera pour son avenir », décrypte un stratège qui a ses entrées à l'Élysée, et qui n'ignore pas que la relation s'est tendue ces dernières semaines avec Emmanuel Macron. « C'est devenu très compliqué », poursuit un témoin direct. Lundi après-midi, auprès des candidats encore en lice, lui-même n'a pas caché son amertume : « Cette dissolution, personne ne l'a choisie. Mais je refuse qu'on la subisse », a-t-il lancé, avant de résumer son état d'esprit : « On se relève de l'échec, pas du déshonneur. » Persuadé que l'opinion, et encore plus les parlementaires Renaissance, lui sauront gré de cet engagement sans faille au moment où tous ont eu le sentiment d'être lâchés par le président. Commentaire d'un de ses lieutenants : « Il a au moins gagné ça. »O.B.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 400 mots, p. SPA6

Centre-Val de Loire 18 || Cher 3 sièges 28 || Eure-et-Loir 4 sièges 41 || Loir-et-Cher 3 sièges 45 || Loiret 6 sièges 37 || Indre-et-Loire 5 sièges

36 || Indre 2 sièges

Sortants François Jolivet (Hor.-Ensemble) ; Nicolas Forissier (LR).

Dans la 1re circonscription, cap sur la triangulaire : le trio de tête de 2022, François Jolivet (Horizons), Eloïse Gonzalez (LFI-NFP) et Mylène Wunsch (RN) est reconduit cette année, sauf que la candidate d’extrême droite est cette fois à la première place. Notons que dans le village de Bélâbre, où un projet de centre d’accueil pour demandeurs d’asile provoque des tensions depuis un an, la population a massivement voté pour le Rassemblement national : 249 voix sur 524 votants. Dans la 2e circonscription, le député Nicolas Forissier (LR), élu depuis 1993, va tenter d’obtenir un septième mandat, face cette fois à Marc Siffert (LR-RN), qui le devance de 10 points. Clément Sapin (PS-NFP), adjoint à Argenton-sur-Creuse et arrivé troisième, se désiste au second tour.

Châteauroux (1re)

Ballottage

I : 77 075 - V : 50 919 - A : 33,94 % E : 49 141 - B : 1 128 - N : 650

Mylène Wunsch

, RN, 19 755 (40,20 %) ;

François Jolivet

, Hor.-Ensemble, 17 256 (35,12 %) ;

Eloïse Gonzalez

, LFI-NFP, 10 658 (21,69 %) ; Véronique Gelinaud, LO, 756 (1,54 %) ; Marie-Odile Trusch, Rec., 716 (1,46 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 77 777 - V : 37 992 - A : 51,15 % - E : 36 878 - B. : 730 -

Jolivet

, 10 152 (27,53 %) ;

Gonzalez

, 8 313 (22,54 %) ;

Wunsch

, 8 225 (22,30 %) ;

Fruchon

, 6 705 (18,18 %) ;

Felder

, 1 544 (4,19 %) ;

Gélinaud

, 704 (1,91 %) ;

Gibault

, 659 (1,79 %) ;

Boissou

, 576 (1,56 %).

Issoudun (2e)

I : 87 371 - V : 60 976 - A : 30,21 % E : 58 757 - B : 1 398 - N : 821

Marc Siffert

, LR-RN, 24 510 (41,71 %) ;

Nicolas Forissier

, LR, 18 699 (31,82 %) ;

Clément Sapin

, PS-NFP, 13 781 (23,45 %) ; Damien Mercier, LO, 931 (1,58 %) ; Pierre Schwarz, div., 836 (1,42 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 88 364 - V : 46 051 - A : 47,88 % - E : 44 612 - B. : 989 -

Forissier

, 11 386 (25,52 %) ;

Thirion

, 10 545 (23,64 %) ;

Compain

, 9 815 (22,00 %) ;

Guerin

, 8 192 (18,36 %) ;

Péroux

, 1 593 (3,57 %) ;

Botton

, 1 000 (2,24 %) ;

Mercier

, 874 (1,96 %) ;

Cash

, 606 (1,36 %) ;

Berthault-Korzhyk

, 601 (1,35 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 304 mots, p. SPA17

Occitanie 09 || ariège 2 sièges 11 || aude 3 sièges 12 || Aveyron 3 sièges 30 || gard 6 sièges 31 || haute-garonne 10 sièges 65 || hautes-pyrénées 2 sièges 66 || pyrénées-orientales 4 sièges 81 || tarn 3 sièges 48 || Lozère 1 siège 32 || gers 2 sièges 34 || hérault 9 sièges 46 || lot 2 sièges 82 || Tarn-et-Garonne 2 sièges

Sortants Pierre Morel-A-L'Huissier (UDI).

En Lozère, fief traditionnel de la droite, Sophie Pantel (NFP), présidente socialiste du département, est en position favorable avec 35,18 % des voix. Elle arrive largement en tête à Florac-Trois-Rivières (59,63 %), à Barre-des-Cévennes (48,50 %), à Mende (38,91 %) et à Marvejols (35,13 %). Elle devance de peu sur l’ensemble du département Luc-Etienne Gousseau, délégué départemental du RN, qui enregistre 33,91 % des voix – la liste de Jordan Bardella était arrivée en tête aux élections européennes (31,93 %). Le député sortant Pierre Morel-A-L’Huissier (divers droite), élu depuis 2002 et qui brigue un sixième mandat, se qualifie à la troisième place, avec 24,04 %.

Circonscription unique (1re)

Ballottage

I : 59 764 - V : 44 845 - A : 24,96 % E : 43 473 - B : 913 - N : 459

Sophie Pantel

, PS-NFP, 15 292 (35,18 %) ;

Luc-Etienne Gousseau

, RN, 14 743 (33,91 %) ;

Pierre Morel A L'Huissier

, div. d., 10 451 (24,04 %) ; Michel Guiral, Rés., 2 627 (6,04 %) ; Annie Souchon, LO, 283 (0,65 %) ; Dja Zidoun, div., 77 (0,18 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 59 915 - V : 34 973 - A : 41,63 % - E : 33 990 - B. : 673 -

Descaves

, 8 637 (25,41 %) ;

Morel-A-L'huissier

, 6 371 (18,74 %) ;

Suau

, 5 996 (17,64 %) ;

Saint-Léger

, 4 663 (13,72 %) ;

Pardigon

, 3 704 (10,90 %) ;

Castan

, 2 042 (6,01 %) ;

Pougnet

, 1 137 (3,35 %) ;

Palombi

, 766 (2,25 %) ;

Blayac

, 339 (1,00 %) ;

Souchon

, 267 (0,79 %) ;

Zidoun

, 68 (0,20 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 545 mots, p. SPA21

975 || Saint-Pierre- et-Miquelon 1 siège 974 || La Réunion 7 sièges 973 || Guyane 2 sièges 972 || Martinique 4 sièges 971 || guadeloupe 4 sièges Outre-mer 976 || MAyotte 2 sièges 988 || Nouvelle-Calédonie 2 sièges 986 || Wallis-et-futuna 1 siège 977 || Saint-Barthélemy 978 || Saint-Martin 1 siège

987 || Polynésie Française 3 sièges

Sortants Tematai Le Gayic (Tavini-Nupes) ; Steve Chailloux (Tavini-Nupes) ; Mereana Reid Arbelot(Tavini-Nupes).

La stratégie d’union des autonomistes, qui présentaient leur liste Amui Tatou face aux indépendantistes du Tavini, a payé. Le Tavini, qui avait remporté les trois sièges du territoire en 2022 sous l’étiquette Nupes, pourrait les perdre. Avec 53,85 % des suffrages dans la 1re circonscription, Moerani Frébault, nouveau venu en politique, a d’ores et déjà sorti l’indépendantiste Tematai Le Gayic, qui, à 21 ans, avait été le plus jeune député élu en 2022. Dans la 2e circonscription, Nicole Sanquer (49,09 %) distance un autre sortant, Steve Chailloux (42,19 %). Et dans la 3e, l’épouse de l’ancien président Gaston Flosse, Pascale Haiti-Flosse (41,08 %), défie la sortante indépendantiste Mereana Reid Arbelot (42,71 %).

Polynésie - Ouest (1re)

Moerani Frebault (div. c.) Élu

I : 73 776 - V : 34 752 - A : 52,90 % E : 34 271 - B : 278 - N : 203

Moerani Frebault

, div. c., 18 456 (53,85 %) ; Tematai Le Gayic, Tavini-NFP, 12 243 (35,72 %) ; James Heaux, RN, 2 168 (6,33 %) ; Jacky Bryant, écol., 1 404 (4,10 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 72 176 - V : 31 481 - A : 56,38 % - E : 30 956 - B. : 277 -

Bouteau

, 12 970 (41,90 %) ;

Le Gayic

, 6 223 (20,10 %) ;

Haiti

, 4 454 (14,39 %) ;

Tokoragi

, 2 980 (9,63 %) ;

Nena

, 1 961 (6,33 %) ;

Bryant

, 1 003 (3,24 %) ;

Theron

, 747 (2,41 %) ;

Piercy

, 533 (1,72 %) ;

Cadousteau

, 85 (0,27 %).

Polynésie - Est (2e)

Ballottage

I : 69 245 - V : 26 832 - A : 61,25 % E : 26 453 - B : 206 - N : 173

Nicole Sanquer

, div. c., 12 986 (49,09 %) ;

Steve Chailloux

, Tavini-NFP, 11 161 (42,19 %) ; Tutu Tetuanui, RN, 1 240 (4,69 %) ; Tati Salmon, écol., 1 047 (3,96 %) ; Jules Tehuiarii Tara, div. d., 19 (0,07 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 67 226 - V : 26 509 - A : 60,57 % - E : 26 079 - B. : 210 -

Teriitahi

, 8 660 (33,21 %) ;

Chailloux

, 7 506 (28,78 %) ;

Sanquer

, 4 548 (17,44 %) ;

Tarihaa

, 3 300 (12,65 %) ;

Manutahi Levy-Agami

, 567 (2,17 %) ;

Atger

, 562 (2,15 %) ;

Otcenasek

, 372 (1,43 %) ;

Salmon

, 355 (1,36 %) ;

Zanni

, 123 (0,47 %) ;

Bontour

, 86 (0,33 %).

Bora-Bora (3e)

I : 69 028 - V : 29 801 - A : 56,83 % E : 29 226 - B : 349 - N : 226

Mereana Reid Aberlot

, Tavini, 12 483 (42,71 %) ;

Pascale Haiti Epouse Flosse

, div. d., 12 006 (41,08 %) ; Naumi Mihuraa, div. c., 3 230 (11,05 %) ; Jules Hauata, écol., 1 507 (5,16 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 66 895 - V : 28 987 - A : 56,67 % - E : 28 491 - B. : 280 -

Brotherson

, 9 761 (34,26 %) ;

Tumahai

, 9 128 (32,04 %) ;

Laurey

, 4 140 (14,53 %) ;

Terooatea

, 3 987 (13,99 %) ;

Hauata

, 586 (2,06 %) ;

Tautu

, 332 (1,17 %) ;

Tefan

, 319 (1,12 %) ;

Teriitahi

, 238 (0,84 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 912 mots, p. SPA20

975 || Saint-Pierre- et-Miquelon 1 siège 974 || La Réunion 7 sièges 973 || Guyane 2 sièges 972 || Martinique 4 sièges Outre-mer 976 || MAyotte 2 sièges 988 || Nouvelle-Calédonie 2 sièges 987 || Polynésie Française 3 sièges 986 || Wallis-et-futuna 1 siège 977 || Saint-Barthélemy 978 || Saint-Martin 1 siège

971 || guadeloupe 4 sièges

Sortants Olivier Serva (div. g.) ; Christian Baptiste (div. g.) ; Max Mathiasin (MoDem dis.) ; Elie Califer (PS).

Scénario inédit en Guadeloupe : le RN se qualifie pour le second tour dans deux des quatre circonscriptions du département. Les finalistes, Laurent Petit dans la 2e, et dans la 3e Rody Tolassy – tout juste élu député européen et déjà présent au second tour des législatives en 2022 –, obtiennent respectivement 17,30 % et 25,90 % des voix. Ils sont distancés par les députés sortants, tous deux étiquetés divers gauche : Christian Baptiste (NFP) obtient 41,33 %, et Max Mathiasin (LIOT), 36,21 %. Les deux autres sortants sont eux aussi en ballottage favorable : dans la 1re circonscription, Olivier Serva (LIOT) devance nettement sa rivale divers gauche Chantal Lérus, et dans la 4e, Elie Califer (NFP), arrive largement devant Jennifer Linon (divers centre).

Les Abymes, Pointe-à-Pitre (1re)

Ballottage

I : 75 757 - V : 24 662 - A : 67,45 % E : 23 430 - B : 529 - N : 703

Olivier Serva

, div. c., 12 042 (51,40 %) ;

Chantal Lerus

, div. c., 2 965 (12,65 %) ; Marvyn Martol, PS, 2 531 (10,80 %) ; Tarius Royer, RN, 2 252 (9,61 %) ; Laurence Maquiaba, ind., 1 583 (6,76 %) ; Alix Nabajoth, div. g., 1 102 (4,70 %) ; Danielle Diakok, LO, 336 (1,43 %) ; Dieudonné Mbala Mbala, ext. d., 241 (1,03 %) ; Rudy Fiacre Faro, LC, 197 (0,84 %) ; Tony Rebus, ind., 104 (0,44 %) ; Rosemary Armantrading, Rec., 77 (0,33 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 75 975 - V : 19 076 - A : 74,89 % - E : 17 877 - B. : 529 -

Serva

, 7 766 (43,44 %) ;

Biras

, 2 685 (15,02 %) ;

Montout

, 2 364 (13,22 %) ;

Nabajoth

, 2 332 (13,04 %) ;

Fabulas

, 1 237 (6,92 %) ;

Jacoby-Koaly

, 795 (4,45 %) ;

Civilise

, 266 (1,49 %) ;

Cece

, 245 (1,37 %) ;

Faro

, 78 (0,44 %) ;

Angol

, 58 (0,32 %) ;

Smite

, 51 (0,29 %) ;

Jean-Philippe

, (0,00 %).

Le Gosier, Saint-François (2e)

I : 88 708 - V : 28 195 - A : 68,22 % E : 26 380 - B : 865 - N : 950

Christian Baptiste

, div. g.-NFP, 10 903 (41,33 %) ;

Laurent Petit

, RN, 4 563 (17,30 %) ; Blaise Aldo, div. d., 2 291 (8,68 %) ; Priscilla Sylvestre, div. c., 1 895 (7,18 %) ; Ludovic Tolassy, rég., 1 761 (6,68 %) ; Steve Salim, écol., 1 685 (6,39 %) ; Michel Tola, div. g., 1 551 (5,88 %) ; Patrick Marcellin Galas, div. g., 698 (2,65 %) ; José Ayassami, div. d., 324 (1,23 %) ; Steeve Cirederf-Rouyar, div., 226 (0,86 %) ; Roseline Chatelot, div., 182 (0,69 %) ; Paméla Pommier, ext. d., 173 (0,66 %) ; Raymond Molia, div., 126 (0,48 %) ; Moïse Ayassamy, div. d., 2 (0,01 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 87 775 - V : 21 928 - A : 75,02 % - E : 20 659 - B. : 544 -

Benin

, 6 468 (31,31 %) ;

Baptiste

, 5 532 (26,78 %) ;

Tola

, 3 068 (14,85 %) ;

Girdary-Ramssamy

, 2 497 (12,09 %) ;

Tolassy

, 1 152 (5,58 %) ;

Couvin

, 430 (2,08 %) ;

Delannay-Clara

, 241 (1,17 %) ;

Maxo

, 236 (1,14 %) ;

Mathias

, 224 (1,08 %) ;

Ceril

, 221 (1,07 %) ;

Bougrer

, 176 (0,85 %) ;

Plantier

, 169 (0,82 %) ;

Rouyar-Cirederf

, 116 (0,56 %) ;

Ferus

, 108 (0,52 %) ;

Retour

, 21 (0,10 %).

Baie-Mahault, Sainte-Rose (3e)

I : 85 766 - V : 30 934 - A : 63,93 % E : 29 474 - B : 694 - N : 766

Max Mathiasin

, div. c., 10 672 (36,21 %) ;

Rody Tolassy

, RN, 7 635 (25,90 %) ; Nicolas Citadelle, PS-NFP, 4 361 (14,80 %) ; Fred Deshayes, div. g., 3 381 (11,47 %) ; Eric Coriolan, rég., 1 644 (5,58 %) ; Christopher Petitfond, div., 601 (2,04 %) ; Sidjie Esdras, LO, 545 (1,85 %) ; Bernard Abdoul-Maninroudine, div., 271 (0,92 %) ; Christèle Pignac, Rec., 191 (0,65 %) ; Francis Lalanne, ext. d., 173 (0,59 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 84 348 - V : 22 025 - A : 73,89 % - E : 20 725 - B. : 648 -

Tolassy

, 4 164 (20,09 %) ;

Mathiasin

, 3 508 (16,93 %) ;

Louisy

, 2 917 (14,07 %) ;

Chammougon Anno

, 1 924 (9,28 %) ;

Aigle

, 1 731 (8,35 %) ;

Lapin

, 1 711 (8,26 %) ;

Toribio

, 1 417 (6,84 %) ;

Quiaba

, 945 (4,56 %) ;

Savan

, 506 (2,44 %) ;

Luce

, 397 (1,92 %) ;

Flemin

, 389 (1,88 %) ;

Cabrion

, 329 (1,59 %) ;

Esdras

, 267 (1,29 %) ;

Pierquin

, 258 (1,24 %) ;

Henry-Leo

, 110 (0,53 %) ;

Confiac

, 106 (0,51 %) ;

Gama

, 28 (0,14 %) ;

Argis

, 16 (0,08 %) ;

Mayengo

, 2 (0,01 %) ;

Edinval

, (0,00 %).

Basse-Terre, Trois-Rivières (4e)

I : 68 730 - V : 23 237 - A : 66,19 % E : 21 792 - B : 582 - N : 863

Elie Califer

, PS-NFP, 12 617 (57,90 %) ;

Jennifer Linon

, rég., 4 763 (21,86 %) ; Lydie Marie Monthouël, RN, 2 570 (11,79 %) ; Jean-Marie Nomertin, LO, 1 396 (6,41 %) ; Claudia Boucher, LR, 225 (1,03 %) ; Paola Plantier, Rec., 221 (1,01 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 68 262 - V : 17 035 - A : 75,04 % - E : 15 865 - B. : 523 -

Califer

, 6 126 (38,61 %) ;

Penchard

, 3 154 (19,88 %) ;

Paisley

, 2 389 (15,06 %) ;

Ramassamy

, 1 324 (8,35 %) ;

Paran

, 935 (5,89 %) ;

Civis

, 625 (3,94 %) ;

Avril

, 314 (1,98 %) ;

Coudret

, 287 (1,81 %) ;

Loupadiere

, 268 (1,69 %) ;

Zozio

, 222 (1,40 %) ;

Houblon

, 185 (1,17 %) ;

Lutin

, 36 (0,23 %).

Libération
mardi 2 juillet 2024 765 mots, p. 10

LÉGISLATIVES ÉVÉNEMENT

Dans le Nord, la vague RN emporte Fabien Roussel et le dernier bastion communiste

STÉPHANIE MAURICE Correspondante à Lille Photo ÉDOUARD BRIDE. HANS LUCAS

LÉGISLATIVES ÉVÉNEMENT

Aux mains du PCF depuis plus de soixante ans, la 20e circonscription du Nord a plébiscité l’extrême droite. Malgré son fort ancrage local, le patron du parti et député sortant a été défait dès le premier tour dimanche soir.

A Saint-Amand-les-Eaux, dans la 20e circonscription du Nord perdue dimanche par Fabien Roussel, secré- taire national du Parti communiste français, on n’en revient pas. «C’est un choc, avec tout ce qu’il a fait, il prend vraiment à coeur les problèmes des gens», s’apitoie une dame, croisée sur le parking d’un supermarché discount, à deux pas du local de campagne où les mili- tants préfèrent ne rien dire. Ils en ont trop gros sur la patate, ces 31,19 % des voix, contre 50,30 % pour Guillaume Florquin, Rassemble- ment national, élu au premier tour.

«Peste et choléra». Fabien Roussel a été trahi par les siens, dans le dernier bastion communiste du Nord, là où il est connu du Nord Mer comme le loup blanc. «On le voit faire ses courses, courir le long de la Scarpe», souligne Gregory, 48 ans, responsable commercial. Il a le vote plutôt à droite, sauf pour les élections locales, municipales et législatives, où il choi- sit le Parti communiste, sans hésitation, pour leur bonne gestion et leur ancrage. Il soutient encore Emmanuel Macron, «un homme très intelligent, qui sait ce qu’il va faire» avec le RN. Pour Roussel, son ana- lyse est simple : «Il paye le rassemblement à gauche, c’est une erreur qu’il n’aurait pas dû commettre, une erreur fatale», estime-t-il. Avec en repoussoir Jean-Luc Mé- lenchon. Anita, 72 ans, an- cienne VRP, lève les mains au ciel et soupire : «J’ai rencontré M. Roussel au repas des anciens, et je lui avais bien dit, la plus mauvaise chose que vous pouvez faire c’est de vous associer à Mélenchon. Moi, entre la peste et le choléra, j’ai choisi au centre.» Pourtant, affirme-t-elle, «j’aurais bien voté Roussel, c’est communiste depuis soixante ans ici. Mais je n’aime pas les gens de La France insoumise : quand ils parlent, ils sont PASDE CALAIS Lille Saint-Amandles-Eaux SOMME 20 agressifs et vulgaires, à la limite d’un manque d’éducation». Le Rassemblement national ne la réjouit pas : «On s’en va à l’aventure, on ne sait pas vraiment où.» Dans son village, une personne sur deux a voté RN : elle mesure le poids des faits divers, de cette fillette de 12 ans violée par deux jeunes garçons, et surtout le manque de respect ambiant, envers la police, les pompiers, les enseignants. «Ils n’ont même pas de respect pour la voiture de leur voisin, qu’ils brûlent», s’ex- clame-t-elle.

BELGIQUE NORD AISNE km «Colère». Bruno, 59 ans, a la nostalgie de ce temps où les gendarmes les con- naissaient par leur prénom. «J’avais une petite moto et quand j’enlevais une pièce, pour faire plus de bruit, ils m’interpellaient : “Bruno, ta chicane !”» Des bêti- ses de môme. Maintenant, quand une amie de sa fille a une demi-heure de route à pied, il préfère la ramener en voiture. «On se séquestre chez nous, pour avoir de la sécurité», dit sa femme, Nathalie, 53 ans. Ils sont tous les deux ouvriers, habitent à côté de la per- manence parlementaire de Fabien Roussel, à Bruay-sur-l’Escaut, fermée depuis la disso- lution, et qui ne rouvrira pas. «On ne le connaît pas beaucoup, s’excuse Bruno, long- temps électeur de gauche. Mais ils payent tous la colère. Nous, on n’en peut plus.» Il n’a pas de mots assez durs contre Emmanuel Macron. «On s’est dit, c’est un jeune, on va lui laisser sa chance, raconte-t-il. Mais je le trouve arrogant et irresponsable. On a le ressentiment d’être rejeté.» Avant, il estimait ap- partenir à la classe moyenne : «Celui qui travaillait pouvait se payer des vacances, des week-ends, maintenant il faut regarder à tout avant de se faire plaisir.» Alors, face à ce constat, il y en a qu’un seul qu’ils n’ont pas essayé. «Ce n’est pas pour jeter tout le monde dehors, précisent-ils tous les deux. Mais il faut que nous puissions retrouver notre dignité et reprendre la main sur un gouvernement qui a disjoncté.» Jordan Bardella Pre- mier ministre ne leur fait pas peur : «C’est comme une prévitrine de la présidentielle, ex- plique Nathalie. Si ça ne marche pas, elle va s’écrouler pour le RN.»

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 263 mots, p. SPA20

974 || La Réunion 7 sièges 973 || Guyane 2 sièges 972 || Martinique 4 sièges 971 || guadeloupe 4 sièges Outre-mer 976 || MAyotte 2 sièges 988 || Nouvelle-Calédonie 2 sièges 987 || Polynésie Française 3 sièges 986 || Wallis-et-futuna 1 siège 977 || Saint-Barthélemy 978 || Saint-Martin 1 siège

975 || Saint-Pierre- et-Miquelon 1 siège

Sortants Stéphane Lenormand (div. d.).

Le député sortant d’Archipel demain (divers droite), Stéphane Lenormand, est arrivé en tête avec 43,09 % des voix face au socialiste Frédéric Beaumont (16,89 %), qu’il a dominé plus aisément que son adversaire de 2022, qui avait été investi par La France insoumise et avait réalisé un score de 29,59 %. Ancien président de la collectivité territoriale, M. Lenormand doit néanmoins s’attendre à un second tour serré en raison du report des voix de ses deux autres concurrents étiquetés à gauche, Marion Letournel (LFI, 14,88 %) et Patrick Lebailly (Ensemble pour construire, 14,56 %). La candidate du RN, Patricia Chagnon, arrive en cinquième position avec 10,59 % des voix, soit 291 suffrages exprimés.

Circonscription unique

Ballottage

I : 5 069 - V : 2 807 - A : 44,62 % E : 2 748 - B : 37 - N : 22

Stéphane Lenormand

, div. d., 1 184 (43,09 %) ;

Frédéric Beaumont

, PS, 464 (16,89 %) ; Marion Letournel, LFI dis., 409 (14,88 %) ; Patrick Lebailly, div. g., 400 (14,56 %) ; Patricia Chagnon, RN, 291 (10,59 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 5 053 - V : 2 701 - A : 46,55 % - E : 2 643 - B. : 38 -

Lenormand

, 856 (32,39 %) ;

Gaston

, 782 (29,59 %) ;

Lebailly

, 532 (20,13 %) ;

Michel

, 473 (17,90 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 2000 mots, p. SPA10

77 || seine-et-marne 11 sièges Ile-de-France 75 || paris 18 sièges 91 || essonne 10 sièges 92 || hauts-de-seine 13 sièges 93 || seine-saint-denis 12 sièges 94 || val-de-marne 11 sièges 95 || val-d’oise 10 sièges

78 || yvelines 12 sièges

Sortants Charles Rodwell (Agir-Ensemble) ; Anne Bergantz (MoDem-Ensemble) ; Béatrice Piron (LRM-Ensemble) ; Denis Bernaert (LRM-Ensemble) ; Yaël Braun-Pivet (LRM-Ensemble) ; Natalia Pouzyreff (LRM-Ensemble) ; Nadia Hai (LRM-Ensemble) ; Benjamin Lucas-Lundy (Gen.-Nupes) ; Bruno Millienne (MoDem-Ensemble) ; Philippe Emmanuel (LRM-Ensemble) ; William Martinet (LFI-Nupes) ; Karl Olive (LRM-Ensemble).

Renaissance-Ensemble reste en position de force dans les Yvelines. Le mouvement de la coalition présidentielle arrive en tête dans huit circonscriptions sur douze, avec quelques têtes d’affiche : Marie Lebec, ministre chargée des relations avec le Parlement (41,24 %), Yaël Braun-Pivet, présidente sortante de l’Assemblée nationale (42,80 %), Aurore Bergé, ministre chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations (33,59 %), ainsi que le député sortant, Karl Olive (40,75 %). Le Rassemblement national (RN) ne place qu’un candidat en tête : Laurent Morin (34,48 %). Ce premier tour de scrutin marque aussi l’effacement de LR, qui ne qualifie que quatre candidats. L’ancien ministre de la santé d’Emmanuel Macron, Aurélien Rousseau, rangé sous la bannière du NFP, est premier dans la 7e circonscription, avec 34,68 % des suffrages.

Versailles (1re)

Ballottage

I : 84 208 - V : 61 290 - A : 27,22 % E : 60 313 - B : 744 - N : 233

Charles Rodwell

, Ren.-Ensemble, 20 235 (33,55 %) ;

Sébastien Ramage

, LFI-NFP, 13 986 (23,19 %) ; Anne Jacqmin, RN, 9 531 (15,80 %) ; Arnaud Poulain, LR, 8 933 (14,81 %) ; Sabine Clement, Rec., 6 142 (10,18 %) ; Guillaume Carlier, div. c., 996 (1,65 %) ; Jean-Loup Leroux, LO, 490 (0,81 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 83 335 - V : 46 659 - A : 44,01 % - E : 45 948 - B. : 549 -

Rodwell

, 15 198 (33,08 %) ;

Ramage

, 11 253 (24,49 %) ;

de La Faire

, 7 292 (15,87 %) ;

Trochu

, 5 730 (12,47 %) ;

Jacqmin

, 3 332 (7,25 %) ;

Kameni

, 1 213 (2,64 %) ;

Grespier

, 782 (1,70 %) ;

Jegou

, 622 (1,35 %) ;

Leroux

, 291 (0,63 %) ;

Auger

, 235 (0,51 %).

Vélizy-Villacoublay (2e)

I : 86 979 - V : 65 241 - A : 24,99 % E : 64 265 - B : 701 - N : 275

Jean-Noël Barrot

, MoDem-Ensemble, 22 500 (35,01 %) ;

Maïté Carrive-Bédouani

, EELV-NFP, 16 893 (26,29 %) ;

Gaetan Brault

, RN, 14 013 (21,81 %) ; Pascal Thevenot, LR, 9 327 (14,51 %) ; Philippe Loire, Rec., 893 (1,39 %) ; Marielle Saulnier, LO, 486 (0,76 %) ; Bertrand Hugon, div., 153 (0,24 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 86 497 - V : 50 484 - A : 41,63 % - E : 49 855 - B. : 470 -

Barrot

, 17 391 (34,88 %) ;

Carrive-Bedouani

, 11 296 (22,66 %) ;

Thévenot

, 7 262 (14,57 %) ;

Brault

, 4 215 (8,45 %) ;

Jullié

, 4 078 (8,18 %) ;

Bizet

, 2 310 (4,63 %) ;

Casimir-Perrier

, 1 268 (2,54 %) ;

Ferré

, 868 (1,74 %) ;

Wawszczyk

, 656 (1,32 %) ;

Janisset

, 282 (0,57 %) ;

Borocco

, 229 (0,46 %).

Le Chesnay (3e)

I : 83 521 - V : 61 055 - A : 26,90 % E : 60 221 - B : 592 - N : 242

Béatrice Piron

, Ren.-Ensemble, 20 768 (34,49 %) ;

Valentin Salvino

, LR-RN, 13 725 (22,79 %) ;

Thomas Ciano

, PS-NFP, 12 557 (20,85 %) ; Othman Nasrou, LR, 10 211 (16,96 %) ; Jérémy Bizet, écol., 1 679 (2,79 %) ; Olivier Le Coq, Rec., 998 (1,66 %) ; Olivier Augustin, LO, 283 (0,47 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 83 434 - V : 45 878 - A : 45,01 % - E : 45 340 - B. : 410 -

Piron

, 18 012 (39,73 %) ;

Brody

, 8 029 (17,71 %) ;

Coquard

, 6 678 (14,73 %) ;

Cuignet

, 4 698 (10,36 %) ;

Pinchaux

, 4 050 (8,93 %) ;

Guigard

, 2 008 (4,43 %) ;

Deschamps

, 763 (1,68 %) ;

Aslan

, 673 (1,48 %) ;

Augustin

, 261 (0,58 %) ;

Niebel

, 168 (0,37 %).

Houilles (4e)

I : 74 714 - V : 54 696 - A : 26,79 % E : 53 686 - B : 766 - N : 244

Marie Lebec

, Ren.-Ensemble, 22 412 (41,75 %) ;

Céline Bourdon

, LFI-NFP, 14 219 (26,49 %) ;

Jean-François Mourtoux

, LR-RN, 10 761 (20,04 %) ; Anne-Sophie Ho Massat, LR, 5 072 (9,45 %) ; Manon Bardy, Rec., 777 (1,45 %) ; Franck Maurel, LO, 443 (0,83 %) ; James Poggia, div., 2 (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 80 154 - V : 43 958 - A : 45,16 % - E : 43 238 - B. : 576 -

Lebec

, 18 308 (42,34 %) ;

Bourdon

, 10 780 (24,93 %) ;

Consigny

, 5 523 (12,77 %) ;

Lelandais

, 3 739 (8,65 %) ;

Rativet

, 2 826 (6,54 %) ;

Richard-Desoubeaux

, 1 107 (2,56 %) ;

Zanatta

, 435 (1,01 %) ;

Maurel

, 337 (0,78 %) ;

Caneparo

, 183 (0,42 %).

Sartrouville (5e)

I : 76 766 - V : 54 635 - A : 28,83 % E : 53 450 - B : 949 - N : 236

Yaël Braun-Pivet

, Ren.-Ensemble, 22 874 (42,80 %) ;

Yassine Benyettou

, LFI-NFP, 14 600 (27,32 %) ;

Jacques Myard

, LR-RN, 12 241 (22,90 %) ; Emilienne Guille, Rec., 1 826 (3,42 %) ; Nathalie Lepage, div., 942 (1,76 %) ; Alain Lépicier, LO, 454 (0,85 %) ; Ingrid Larose, ext. d., 430 (0,80 %) ; Serilo Looky, div., 83 (0,16 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 75 643 - V : 40 188 - A : 46,87 % - E : 39 585 - B. : 477 -

Braun-Pivet

, 14 483 (36,59 %) ;

Thevenet

, 9 322 (23,55 %) ;

Dublanche

, 7 086 (17,90 %) ;

Androuët

, 3 079 (7,78 %) ;

Bringuier

, 2 201 (5,56 %) ;

Therond Keraudren

, 1 350 (3,41 %) ;

Dené

, 932 (2,35 %) ;

Voisin

, 508 (1,28 %) ;

Lagrange

, 328 (0,83 %) ;

Lépicier

, 296 (0,75 %).

Saint-Germain-en-Laye (6e)

I : 77 096 - V : 53 582 - A : 30,50 % E : 52 724 - B : 623 - N : 235

Natalia Pouzyreff

, Ren.-Ensemble, 20 212 (38,34 %) ;

Mélinda Sauger

, LFI-NFP, 14 247 (27,02 %) ;

Sophie Lelandais

, RN, 10 780 (20,45 %) ; Stéphane Torrez, LR, 4 028 (7,64 %) ; Jean-Luc Suzé, écol., 1 668 (3,16 %) ; Anne-Elisabeth Sild, Rec., 759 (1,44 %) ; Claire Coueignas, DLF, 533 (1,01 %) ; Cécile Perraudin, LO, 222 (0,42 %) ; Ken Armède, NPA, 120 (0,23 %) ; Patrice Hernot, div., 84 (0,16 %) ; Marc Philipot, div., 71 (0,13 %) ; Leo Müllbacher, div., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 75 944 - V : 38 673 - A : 49,08 % - E : 38 055 - B. : 454 -

Pouzyreff

, 14 378 (37,78 %) ;

Sauger

, 9 323 (24,50 %) ;

de Montbrial

, 6 747 (17,73 %) ;

Macedo de Souza

, 2 993 (7,86 %) ;

Boucher

, 2 617 (6,88 %) ;

Suzé

, 890 (2,34 %) ;

Onofri

, 600 (1,58 %) ;

Perraudin

, 310 (0,81 %) ;

Verilhac

, 128 (0,34 %) ;

Lemiere

, 69 (0,18 %).

Conflans-Sainte-Honorine (7e)

I : 81 613 - V : 55 407 - A : 32,11 % E : 54 231 - B : 885 - N : 291

Aurélien Rousseau

, div. g.-NFP, 18 810 (34,68 %) ;

Nadia Hai

, Ren.-Ensemble, 15 903 (29,32 %) ;

Babette De Rozieres

, LR-RN, 13 987 (25,79 %) ; Julien Fréjabue, LR, 4 142 (7,64 %) ; Colette Aubree, Rec., 516 (0,95 %) ; Ali Kaya, LO, 498 (0,92 %) ; Jack Lefebvre, ext. g., 375 (0,69 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 80 638 - V : 39 150 - A : 51,45 % - E : 38 576 - B. : 427 -

Hai

, 11 401 (29,55 %) ;

Christophoul

, 10 488 (27,19 %) ;

Brosse

, 5 723 (14,84 %) ;

Fortin

, 5 195 (13,47 %) ;

Didierjean

, 1 910 (4,95 %) ;

Borie

, 1 244 (3,22 %) ;

Abouhamda

, 545 (1,41 %) ;

Plancoulaine

, 543 (1,41 %) ;

Janvier

, 483 (1,25 %) ;

Katusevanako

, 346 (0,90 %) ;

Kaya

, 287 (0,74 %) ;

Jombart

, 235 (0,61 %) ;

Vincent

, 176 (0,46 %).

Mantes-la-Jolie (8e)

I : 75 347 - V : 46 651 - A : 38,09 % E : 45 452 - B : 810 - N : 389

Benjamin Lucas

, Gen.-NFP, 20 416 (44,92 %) ;

Cyril Nauth

, RN, 14 076 (30,97 %) ; Alexis Costa, Ren.-Ensemble, 6 436 (14,16 %) ; Stephan Champagne, LR, 2 592 (5,70 %) ; Sabah El Asri, div. d., 1 208 (2,66 %) ; Thierry Gonnot, LO, 526 (1,16 %) ; Nicolas Mangani, div., 187 (0,41 %) ; Hugues Bovaere, Rec., 8 (0,02 %) ; Léon Chevalier, div., 3 (0,01 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 74 522 - V : 30 738 - A : 58,75 % - E : 30 132 - B. : 460 -

Lucas

, 10 054 (33,37 %) ;

Hervieux

, 7 336 (24,35 %) ;

Nauth

, 6 729 (22,33 %) ;

Vialay

, 2 365 (7,85 %) ;

Sicard

, 1 055 (3,50 %) ;

Kossoko

, 821 (2,72 %) ;

Blaise

, 516 (1,71 %) ;

Bekono

, 403 (1,34 %) ;

Préau

, 326 (1,08 %) ;

Gonnot

, 299 (0,99 %) ;

Lefebvre

, 228 (0,76 %).

Aubergenville (9e)

I : 94 121 - V : 63 911 - A : 32,10 % E : 62 490 - B : 1 035 - N : 386

Laurent Morin

, RN, 21 549 (34,48 %) ;

Dieynaba Diop

, PS-NFP, 18 520 (29,64 %) ;

Bruno Millienne

, MoDem-Ensemble, 13 339 (21,35 %) ; Hervé Riou, LR, 5 563 (8,90 %) ; Rachid Zerouali, div., 1 780 (2,85 %) ; Christophe Le Hot, Rec., 802 (1,28 %) ; Philippe Gommard, LO, 601 (0,96 %) ; Sendil-Sébastien Djearamane, div., 336 (0,54 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 92 968 - V : 43 747 - A : 52,94 % - E : 42 813 - B. : 726 -

Millienne

, 11 275 (26,34 %) ;

Morin

, 9 613 (22,45 %) ;

Pailhac

, 9 525 (22,25 %) ;

Winocour Lefevre

, 4 376 (10,22 %) ;

Le Hot

, 2 331 (5,44 %) ;

Ettori

, 1 400 (3,27 %) ;

de Rozières

, 1 246 (2,91 %) ;

Lamir

, 1 206 (2,82 %) ;

Czap

, 770 (1,80 %) ;

Gommard

, 407 (0,95 %) ;

Zerouali

, 346 (0,81 %) ;

Martin

, 207 (0,48 %) ;

Ihia

, 101 (0,24 %) ;

Levrard

, 10 (0,02 %).

Rambouillet (10e)

I : 92 480 - V : 67 791 - A : 26,70 % E : 66 592 - B : 872 - N : 327

Aurore Bergé

, Ren.-Ensemble, 22 367 (33,59 %) ;

Thomas Du Chalard

, RN, 18 795 (28,22 %) ;

Cédric Briolais

, LFI-NFP, 14 918 (22,40 %) ; Gaël Barbotin, ext. d., 5 797 (8,71 %) ; Julien Gautrelet, div. g., 2 260 (3,39 %) ; Ethel Fournier-Campion, écol., 1 140 (1,71 %) ; Olivier Gousseau, Rec., 894 (1,34 %) ; Hélène Janisset, LO, 421 (0,63 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 91 538 - V : 50 750 - A : 44,56 % - E : 50 038 - B. : 524 -

Bergé

, 16 727 (33,43 %) ;

Briolais

, 11 030 (22,04 %) ;

Cabrit

, 8 571 (17,13 %) ;

Du Chalard

, 6 482 (12,95 %) ;

Chevrier

, 2 926 (5,85 %) ;

Jacono

, 2 329 (4,65 %) ;

Bogaers

, 824 (1,65 %) ;

Coueignas

, 603 (1,21 %) ;

Saulnier

, 433 (0,87 %) ;

Bizien

, 113 (0,23 %).

Trappes (11e)

I : 70 630 - V : 48 127 - A : 31,86 % E : 47 011 - B : 816 - N : 300

William Martinet

, LFI-NFP, 20 395 (43,38 %) ;

Laurent Mazaury

, UDI-Ensemble, 13 752 (29,25 %) ;

Victoria Doucet

, RN, 10 243 (21,79 %) ; Sarah Nicos, écol., 1 048 (2,23 %) ; Nathalie Machuca, Rec., 900 (1,91 %) ; Patrick Planque, LO, 507 (1,08 %) ; Boris Lutz, ext. d., 166 (0,35 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 69 371 - V : 33 724 - A : 51,39 % - E : 33 034 - B. : 530 -

Martinet

, 10 888 (32,96 %) ;

Piacenza

, 8 289 (25,09 %) ;

Benassaya

, 5 913 (17,90 %) ;

Chabanet

, 3 500 (10,60 %) ;

Arnaud

, 1 563 (4,73 %) ;

Tramoni

, 737 (2,23 %) ;

Aubin

, 665 (2,01 %) ;

Gallant

, 485 (1,47 %) ;

Maïza

, 339 (1,03 %) ;

Delefosse

, 333 (1,01 %) ;

Planque

, 322 (0,97 %).

Poissy (12e)

I : 72 340 - V : 51 665 - A : 28,58 % E : 50 575 - B : 820 - N : 270

Karl Olive

, Ren.-Ensemble, 20 610 (40,75 %) ;

Christophe Massiaux

, EELV-NFP, 15 333 (30,32 %) ;

Jean-Louis Mettelet

, RN, 12 583 (24,88 %) ; Bruno Jay, Rec., 743 (1,47 %) ; Jean-Pierre Mercier, LO, 537 (1,06 %) ; Patrick Scieller, div., 400 (0,79 %) ; Diabé Kamara, div., 369 (0,73 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 71 167 - V : 36 668 - A : 48,48 % - E : 36 112 - B. : 420 -

Olive

, 14 028 (38,85 %) ;

Legris

, 8 704 (24,10 %) ;

Mettelet

, 4 393 (12,16 %) ;

Moutot

, 2 700 (7,48 %) ;

Clément

, 2 100 (5,82 %) ;

Carbonnelle

, 1 445 (4,00 %) ;

Fournière

, 1 261 (3,49 %) ;

Paranthoën

, 608 (1,68 %) ;

Mercier

, 339 (0,94 %) ;

Boudiaf

, 316 (0,88 %) ;

Tran

, 218 (0,60 %).

L'Humanité
mardi 2 juillet 2024 798 mots, p. 20

Mort d'Ismaïl Kadaré, le Victor Hugo de l'Albanie

Muriel Steinmetz

Disparition L'écrivain s'est éteint à Tirana, capitale de son pays natal, qu'il a dépeinte sous toutes les coutures sa vie durant, sous le régime dictatorial d'Enver Hodja, qui ne lui fit pas de cadeau.

L'écrivain Ismaïl Kadaré, né en 1936 en Albanie, qui obtint en 1990 l'asile politique en France, s'est éteint à Tirana, capitale de son pays natal. Il avait 88 ans. Lauréat des plus grands prix littéraires (sauf le Nobel, qu'il a frôlé), traduit en plus de 45 langues, il est lu dans le monde entier. Élevé sous le régime de fer d'Enver Hodja (1908-1985), il a connu successivement les formes soviétique, puis chinoise de régimes communistes, avant la fermeture quasi totale de son pays au reste du monde.

de la poésie à la littérature

Il fait ses études universitaires à Tirana, puis à l'Institut Gorki de Moscou. Il en est chassé en 1960, quand son pays rompt avec l'URSS pour se rapprocher de la Chine. Il écrit d'abord des poèmes. Son premier recueil, Vers de jeunesse, date de 1954. Il a 18 ans. À son retour en Albanie, il signe un nouveau recueil, Mon siècle (1961). Il écrit un premier roman à 27 ans. C'est le Général de l'armée morte (paru en 1963 en Albanie, sept ans plus tard en France). Un film en est tiré en 1983 par le cinéaste Luciano Tivoli, avec une belle distribution : Marcello Mastroianni, Michel Piccoli et Anouk Aimée, que l'on vient de perdre.

Ce roman apparaît d'emblée comme un chef-d'oeuvre, qui révèle que la littérature est la patrie d'élection de son auteur. Il y raconte comment un général italien est envoyé en Albanie pour récupérer les ossements de ses compatriotes tués pendant la Seconde Guerre mondiale...

Quand s'intensifie l'entente sino-albanaise, il publie Chronique de la ville de pierre (1971), sur son enfance pendant la guerre et sa découverte de Shakespeare. Il est élu député à l'Assemblée populaire de son pays de 1970 à 1982. La fonction est honorifique. Il voyage, fait connaître au-dehors l'Albanie, alors sous une chape de plomb. En 1973, le Grand Hiver évoque la rupture de son pays avec l'URSS. Ce sujet est encore au coeur du Crépuscule des dieux de la steppe (1978). Le héros, un jeune homme parti étudier à Moscou, c'est au fond lui-même. Durant les années 1970, il s'attache à explorer ouvertement les arcanes du régime. Dans le Temps des querelles et Avril brisé, il dépeint la vie quotidienne sous la dictature. On lui reproche violemment son « traitement subjectiviste des éléments historiques et son utilisation arbitraire des vieilles légendes albanaises ». Interdit de publication en 1978 et en 1985, il songe à s'exiler. En 1986, il compose l'Année noire, roman épique et burlesque qui donne à voir les prémices de l'indépendance de l'Albanie se libérant, en 1912, de la tutelle de l'Empire ottoman...

Shakespeare pour auteur de chevet

Ismaïl Kadaré sait éviter les pièges de la plate narration historique en mêlant, avec un art subtil, la plus fine analyse politique aux mythologies de la Grèce antique et en « shakespearisant » son récit. William Shakespeare est son auteur de chevet. Il le révère. Il a également recours aux anciennes ballades « homériques » héritées du patrimoine oral de l'Albanie. C'est ainsi qu'en contrebandier magnifique, il sait signifier sous le manteau ce qu'il ne faut pas dire. Suggérer lui est une seconde et précieuse nature. Il a le souffle épique et pratique l'allégorie. D'un roman à l'autre, ses personnages se retrouvent. L'humour, aussi présent, fait grandement partie de sa panoplie d'écrivain.

Dans le Concert (1981), il use d'un ton tragico-bouffon, hérité là encore du théâtre élisabéthain, pour narrer les péripéties de l'amitié de circonstance entre l'immense Chine de Mao et la minuscule Albanie d'Enver Hodja, jusqu'à la rupture, au début des années 1970. On lui reproche de tendre un miroir flatteur à Enver Hodja. Dans un entretien avec François Maspero, il explique ne vouloir écrire, « dans des conditions horriblement difficiles », qu'une littérature « normale ».

l'exil tardif

À la mort d'Enver Hodja en 1985, suivie de l'arrivée au pouvoir de Ramiz Alia, Kadaré se met à espérer. Déçu par la tournure prise par les événements, il s'exile et obtient l'asile politique en France. Ses romans à double fond (l'Hiver de la grande solitude, le Dîner de trop, la Poupée, etc.), ses nouvelles, ses poèmes et son théâtre (en tout, au bas mot, quelque cinquante livres !) font qu'aujourd'hui, Ismaïl Kadaré est placé, en son pays, au rang d'un Victor Hugo ou d'un Charles Dickens. C'est justice, car il a, depuis son lieu de naissance, intensément contribué à cette littérature d'Europe centrale dont Milan Kundera a maintes fois souligné les vertus. Car ces écrivains ont eu à connaître, subir et analyser des réalités historiques spécifiques, dans le siècle qui fut, justement, celui d'Ismaïl Kadaré.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 541 mots, p. SPA6

Grand-Est 10 || Aube 3 sièges 51 || Marne 5 sièges 52 || Haute-Marne 2 sièges 54 || Meurthe-et-Moselle 6 sièges 55 || Meuse 2 sièges 57 || Moselle 9 sièges 67 || Bas-Rhin 9 sièges 68 || Haut-Rhin 6 sièges 88 || Vosges 4 sièges

08 || Ardennes 3 sièges

Sortants Lionel Vuibert (Agir-Ensemble) ; Pierre Cordier (div. d.) ; Jean-Luc Warsmann (div. d.).

Les Ardennes comptaient jusqu’à ce jour trois députés de la droite républicaine. Le 7 juillet, ce département pourrait bien tomber complètement dans l’escarcelle du RN. Un séisme politique dans ce territoire affecté par la désindustrialisation. Dans les 1re (Charleville) et 2e (Givet) circonscriptions, les candidats RN virent assez largement en tête devant les députés sortants : Flavien Termet obtient 38,33 % et Pauline Mester 40,83 %. Dans la 3e circonscription (Sedan), le député sortant Jean-Luc Warsmann (divers droite) devance d’un cheveu la candidate RN Isabelle Roger : 43,56 % contre 43,38 %. L’extrême droite double pratiquement son score du premier tour du scrutin des législatives de 2022.

Charleville (1re)

Ballottage

I : 70 664 - V : 47 551 - A : 32,71 % E : 46 480 - B : 660 - N : 411

Flavien Termet

, RN, 17 817 (38,33 %) ;

Lionel Vuibert

, Ren.-Ensemble, 12 157 (26,16 %) ; Damien Lerouge, PS-NFP, 8 127 (17,48 %) ; Christian Charvet, div. c., 4 257 (9,16 %) ; Sabine Misset, LR, 1 782 (3,83 %) ; Arnaud Rennesson, div., 998 (2,15 %) ; Sonia D'Orgeville, écol., 956 (2,06 %) ; Nadia Octave, LO, 386 (0,83 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 70 937 - V : 33 010 - A : 53,47 % - E : 32 249 - B. : 516 -

Richard

, 8 835 (27,40 %) ;

Vuibert

, 6 602 (20,47 %) ;

Marechal

, 6 339 (19,66 %) ;

Duruisseau

, 5 960 (18,48 %) ;

Laurent

, 1 438 (4,46 %) ;

de Causans

, 1 379 (4,28 %) ;

Rennesson

, 927 (2,87 %) ;

Octave

, 425 (1,32 %) ;

Kalmes

, 344 (1,07 %).

Givet (2e)

I : 60 281 - V : 37 569 - A : 37,68 % E : 36 971 - B : 370 - N : 228

Pauline Mester

, RN, 15 097 (40,83 %) ;

Pierre Cordier

, LR, 11 147 (30,15 %) ; Gilles Loyez, LFI-NFP, 6 688 (18,09 %) ; Philippe Mathot, Ren.-Ensemble, 3 467 (9,38 %) ; Mink Takawe, LO, 308 (0,83 %) ; Patrick Benyoucef, div., 264 (0,71 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 60 726 - V : 26 448 - A : 56,45 % - E : 26 071 - B. : 264 -

Cordier

, 10 685 (40,98 %) ;

Philippo

, 5 485 (21,04 %) ;

Loyez

, 4 970 (19,06 %) ;

Beddelem

, 3 309 (12,69 %) ;

Jacquemart

, 682 (2,62 %) ;

Bellay

, 264 (1,01 %) ;

Gallet

, 248 (0,95 %) ;

Benyoucef

, 226 (0,87 %) ;

Takawé

, 202 (0,77 %).

Sedan (3e)

I : 54 490 - V : 35 882 - A : 34,15 % E : 35 275 - B : 349 - N : 258

Jean-Luc Warsmann

, div. d., 15 365 (43,56 %) ;

Isabelle Roger

, RN, 15 304 (43,38 %) ; Sophie Perrin, LFI-NFP, 4 140 (11,74 %) ; Laure Augier, LO, 466 (1,32 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 55 268 - V : 26 312 - A : 52,39 % - E : 25 857 - B. : 278 -

Warsmann

, 12 332 (47,69 %) ;

Lemoine

, 5 758 (22,27 %) ;

Perrin

, 3 822 (14,78 %) ;

Drion

, 2 235 (8,64 %) ;

North

, 923 (3,57 %) ;

Augier

, 321 (1,24 %) ;

Batisse

, 310 (1,20 %) ;

Peltriaux

, 156 (0,60 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 827 mots, p. SPA7

Grand-Est 08 || Ardennes 3 sièges 10 || Aube 3 sièges 52 || Haute-Marne 2 sièges 54 || Meurthe-et-Moselle 6 sièges 55 || Meuse 2 sièges 57 || Moselle 9 sièges 67 || Bas-Rhin 9 sièges 68 || Haut-Rhin 6 sièges 88 || Vosges 4 sièges

51 || Marne 5 sièges

Sortants Xavier Albertini (Hor.-Ensemble) ; Laure Miller (LRM-Ensemble) ; Eric Girardin (LRM-Ensemble) ; Lise Magnier (Hor.-Ensemble) ; Charles de Courson (Lcen.).

L’extrême droite arrive en tête dans les cinq circonscriptions de la Marne, au soir du premier tour, confirmant ainsi sa progression sur ce territoire. Dans la 1re et la 2e, les résultats font naître deux triangulaires, avec la majorité présidentielle en deuxième position et le Nouveau Front populaire en troisième. Ce scrutin est marqué par les résultats de la 5e circonscription, où le député centriste sortant, l’inoxydable Charles de Courson, élu à l’Assemblée nationale depuis 1993, brigue un huitième mandat. Alors qu’il devançait de 17 points le candidat RN au premier tour de l’élection de 2022, Charles de Courson arrive cette fois-ci en deuxième position, avec 4 points de retard (42,67 %) sur son adversaire du RN, Thierry Besson (46,99 %).

Reims II, IV, VI, X (1re)

Ballottage

I : 75 390 - V : 48 575 - A : 35,57 % E : 47 446 - B : 789 - N : 340

Adrien Mexis

, ext. d., 17 697 (37,30 %) ;

Xavier Albertini

, Hor.-Ensemble, 16 058 (33,84 %) ;

Evelyne Bourgoin

, EELV-NFP, 12 835 (27,05 %) ; Vincent Varlet, LO, 856 (1,80 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 74 453 - V : 32 447 - A : 56,42 % - E : 31 984 - B. : 342 -

Albertini

, 9 120 (28,51 %) ;

Bourgoin

, 7 737 (24,19 %) ;

Paris

, 6 485 (20,28 %) ;

Beauvais

, 4 975 (15,55 %) ;

Benadassi

, 1 389 (4,34 %) ;

Brunhoso

, 843 (2,64 %) ;

Maréchal

, 594 (1,86 %) ;

Varlet

, 494 (1,54 %) ;

Dejoie

, 347 (1,08 %).

Reims I, III, V, VIII (2e)

I : 74 626 - V : 49 442 - A : 33,75 % E : 48 547 - B : 543 - N : 352

Anne-Sophie Frigout

, RN, 17 645 (36,35 %) ;

Laure Miller

, Ren.-Ensemble, 14 753 (30,39 %) ;

Stéphane Pirouelle

, LFI-NFP, 10 558 (21,75 %) ; Stéphane Lang, LR, 3 424 (7,05 %) ; Ghislain Wysocinski, div., 1 301 (2,68 %) ; Marie Pace, Rec., 446 (0,92 %) ; Thomas Rose, LO, 420 (0,87 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 74 637 - V : 34 350 - A : 53,98 % - E : 32 809 - B. : 433 -

Meguenine

, 7 369 (22,46 %) ;

Frigout

, 7 213 (21,98 %) ;

Miller

, 6 964 (21,23 %) ;

Kuric

, 4 103 (12,51 %) ;

Lang

, 3 565 (10,87 %) ;

Philipot

, 1 603 (4,89 %) ;

Sayoud

, 1 139 (3,47 %) ;

Rose

, 461 (1,41 %) ;

Laventure

, 392 (1,19 %).

Reims IX, Épernay (3e)

I : 78 476 - V : 51 768 - A : 34,03 % E : 49 935 - B : 1 243 - N : 590

Maxime Michelet

, LR-RN, 21 889 (43,83 %) ;

Eric Girardin

, Ren.-Ensemble, 15 942 (31,93 %) ; Chantal Berthélémy, PCF-NFP, 9 397 (18,82 %) ; Johanna Jabbour, DLF, 1 219 (2,44 %) ; Charlotte Cormerais, LO, 769 (1,54 %) ; Julien Sene, Rec., 719 (1,44 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 80 021 - V : 36 220 - A : 54,74 % - E : 35 238 - B. : 632 -

Girardin

, 10 841 (30,77 %) ;

Marc

, 10 215 (28,99 %) ;

Berthelemy

, 6 302 (17,88 %) ;

Jacquet

, 3 169 (8,99 %) ;

Adnot

, 1 601 (4,54 %) ;

Jabbour

, 1 030 (2,92 %) ;

D'Orgeville

, 789 (2,24 %) ;

Debarle

, 710 (2,01 %) ;

Cormerais

, 581 (1,65 %).

Reims VII, Châlons-en-Champagne (4e)

I : 77 894 - V : 50 492 - A : 35,18 % E : 49 209 - B : 835 - N : 448

Achille Bisiaux

, RN, 21 046 (42,77 %) ;

Lise Magnier

, Hor.-Ensemble, 15 245 (30,98 %) ; Maxence Laurent, LFI-NFP, 8 845 (17,97 %) ; Gabriel Michel, LR, 3 249 (6,60 %) ; Laurent Gosseau, LO, 690 (1,40 %) ; Marty Ducanda, div., 134 (0,27 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 77 088 - V : 34 790 - A : 54,87 % - E : 34 126 - B. : 499 -

Magnier

, 11 329 (33,20 %) ;

Besson

, 9 533 (27,93 %) ;

Smith

, 6 411 (18,79 %) ;

Devaux

, 3 461 (10,14 %) ;

Picart

, 1 153 (3,38 %) ;

Bry

, 950 (2,78 %) ;

Cruz

, 680 (1,99 %) ;

Gosseau

, 443 (1,30 %) ;

Thenance

, 166 (0,49 %) ;

Kuzmanovic

, (0,00 %).

Vitry-le-François (5e)

I : 75 603 - V : 51 972 - A : 31,26 % E : 50 982 - B : 603 - N : 387

Thierry Besson

, RN, 23 954 (46,99 %) ;

Charles De Courson

, LC, 21 752 (42,67 %) ; Gaël Padiou, PS-NFP, 4 774 (9,36 %) ; Joëlle Bastien, LO, 502 (0,98 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 75 988 - V : 37 253 - A : 50,98 % - E : 36 665 - B. : 441 -

de Courson

, 16 329 (44,54 %) ;

Thionnet

, 9 989 (27,24 %) ;

Le Luron

, 4 066 (11,09 %) ;

Pestre

, 3 268 (8,91 %) ;

Renoud

, 1 293 (3,53 %) ;

Martins

, 678 (1,85 %) ;

de La Rochère

, 400 (1,09 %) ;

Bastien

, 334 (0,91 %) ;

Brunel

, 308 (0,84 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1034 mots, p. SPA3

Auvergne- Rhône-Alpes 01 || Ain 5 sièges 03 || Allier 3 sièges 07 || Ardèche 3 sièges 15 || Cantal 2 sièges 26 || Drôme 4 sièges 38 || Isère 10 sièges 43 || Haute-Loire 2 sièges 63 || Puy-de-Dôme 5 sièges 69 || Rhône 14 sièges 73 || Savoie 4 sièges 74 || Haute-Savoie 6 sièges

42 || Loire 6 sièges

Sortants Quentin Bataillon (Agir-Ensemble) ; Andrée Taurinya (LFI-Nupes) ; Emmanuel Mandon (MoDem-Ensemble) ; Sylvie Bonnet (LR) ; Antoine Vermorel-Marques (LR) ; Jean-Pierre Taite (LR).

Dans les 1re et 3e circonscriptions, le camp présidentiel chute. Dans la 1re, c’est le socialiste Pierrick Courbon qui vire en tête face à la candidate RN Marie Simon ; le député sortant Quentin Bataillon (Renaissance-Ensemble), qui obtient 23,72 %, pourrait se désister. Dans la 3e, Angélina La Marca (RN) est en ballottage face au sortant Emmanuel Mandon (MoDem-Ensemble), tandis que le candidat PC-NFP se désiste. Dans les 4e et 6e circonscriptions, le RN est aussi premier et sera confronté aux candidats LR sortants – LFI se désistant dans la 4e. Dans la 5e, le LR sortant Antoine Vermorel-Marques a pu compter sur son ancrage local pour devancer le RN. Dans la 2e, Andrée Taurinya (LFI-NFP) se hisse en pole position face au RN mais devra aussi affronter Eric Le Jaouen (UDI-Ensemble).

Saint-Étienne Nord (1re)

Ballottage

I : 63 963 - V : 42 423 - A : 33,68 % E : 41 588 - B : 583 - N : 252

Pierrick Courbon

, PS-NFP, 16 778 (40,34 %) ;

Marie Simon

, RN, 13 296 (31,97 %) ;

Quentin Bataillon

, Ren.-Ensemble, 9 864 (23,72 %) ; Xavier Kemlin, div. d., 811 (1,95 %) ; Romain Brossard, LO, 473 (1,14 %) ; François Chord, souv., 366 (0,88 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 64 587 - V : 29 057 - A : 55,01 % - E : 28 706 - B. : 253 -

Bataillon

, 6 746 (23,50 %) ;

Copin

, 6 487 (22,60 %) ;

Courbon

, 6 292 (21,92 %) ;

Simon

, 5 203 (18,13 %) ;

Dussart

, 1 400 (4,88 %) ;

Ostyn

, 1 288 (4,49 %) ;

Colombet

, 375 (1,31 %) ;

Perrin-Patural

, 331 (1,15 %) ;

Fedinger

, 265 (0,92 %) ;

Brossard

, 183 (0,64 %) ;

Harmanci

, 136 (0,47 %).

Saint-Étienne Sud (2e)

I : 50 889 - V : 32 331 - A : 36,47 % E : 31 679 - B : 474 - N : 178

Andrée Taurinya

, LFI-NFP, 13 652 (43,09 %) ;

Hervé Breuil

, RN, 8 595 (27,13 %) ;

Eric Le Jaouen

, UDI-Ensemble, 7 310 (23,08 %) ; Martial Mossmann, LC, 871 (2,75 %) ; Nathalie Douspis, div. d., 650 (2,05 %) ; Sophie Dieterich, LO, 439 (1,39 %) ; Quentin Fontvieille, div. c., 162 (0,51 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 50 916 - V : 22 883 - A : 55,06 % - E : 22 516 - B. : 263 -

Taurinya

, 7 738 (34,37 %) ;

Mis

, 6 161 (27,36 %) ;

Breuil

, 3 454 (15,34 %) ;

Rey

, 1 938 (8,61 %) ;

Moreau

, 1 145 (5,09 %) ;

Bencharif

, 931 (4,13 %) ;

Jacquemard

, 371 (1,65 %) ;

Douspis

, 308 (1,37 %) ;

Dieterich

, 234 (1,04 %) ;

Sirot

, 133 (0,59 %) ;

Fontvieille

, 103 (0,46 %).

Saint-Chamond (3e)

I : 84 404 - V : 57 341 - A : 32,06 % E : 55 791 - B : 1 310 - N : 240

Angelina La Marca

, RN, 22 813 (40,89 %) ;

Emmanuel Mandon

, MoDem-Ensemble, 16 243 (29,11 %) ;

Vincent Bony

, PCF-NFP, 15 254 (27,34 %) ; Rachid Daoud, div. g., 754 (1,35 %) ; Pauline Husseini, LO, 727 (1,30 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 83 522 - V : 38 264 - A : 54,19 % - E : 37 437 - B. : 719 -

Mandon

, 9 621 (25,70 %) ;

Bony

, 8 858 (23,66 %) ;

La Marca

, 7 890 (21,08 %) ;

Dugua

, 5 060 (13,52 %) ;

Surply

, 2 067 (5,52 %) ;

Le Jaouen

, 800 (2,14 %) ;

Caillon

, 643 (1,72 %) ;

Leglise

, 545 (1,46 %) ;

Assaoune

, 479 (1,28 %) ;

Martin

, 456 (1,22 %) ;

Besson

, 376 (1,00 %) ;

Husseini

, 327 (0,87 %) ;

Morel

, 185 (0,49 %) ;

Vidal

, 130 (0,35 %).

Firminy (4e)

I : 104 493 - V : 72 441 - A : 30,67 % E : 70 470 - B : 1 506 - N : 465

Gerbert Rambaud

, RN, 28 753 (40,80 %) ;

Sylvie Bonnet

, LR, 21 649 (30,72 %) ;

Bernard Paemelaere

, LFI-NFP, 18 700 (26,54 %) ; Nora Ibbari, LO, 1 368 (1,94 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 103 959 - V : 49 692 - A : 52,20 % - E : 48 826 - B. : 641 -

Cinieri

, 12 601 (25,81 %) ;

Paemelaere

, 11 501 (23,56 %) ;

Gibert

, 10 555 (21,62 %) ;

Seban

, 8 224 (16,84 %) ;

Rouquerol

, 1 930 (3,95 %) ;

Thomas

, 1 177 (2,41 %) ;

Belmouden

, 975 (2,00 %) ;

Vigouroux

, 711 (1,46 %) ;

Cuadros

, 529 (1,08 %) ;

Vidal

, 434 (0,89 %) ;

Bint Zayd

, 189 (0,39 %).

Roanne (5e)

I : 101 589 - V : 72 734 - A : 28,40 % E : 71 050 - B : 1 182 - N : 502

Antoine Vermorel-Marques

, LR, 29 832 (41,99 %) ;

Sandrine Granger

, RN, 25 644 (36,09 %) ;

Ismaël Stevenson

, LFI-NFP, 13 039 (18,35 %) ; Florence Nayme, écol., 956 (1,35 %) ; Edith Roche, LO, 726 (1,02 %) ; Robert Lachaud, Rec., 614 (0,86 %) ; Yann Esteveny, ext. d., 239 (0,34 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 102 303 - V : 51 700 - A : 49,46 % - E : 50 576 - B. : 820 -

Vermorel-Marques

, 13 031 (25,77 %) ;

Sarles

, 11 842 (23,41 %) ;

Stevenson

, 10 292 (20,35 %) ;

Granger

, 9 623 (19,03 %) ;

Pessoa

, 2 058 (4,07 %) ;

Emorine

, 1 094 (2,16 %) ;

Chevret

, 768 (1,52 %) ;

Granchamp

, 558 (1,10 %) ;

Cazottes Bosco

, 544 (1,08 %) ;

Roche

, 512 (1,01 %) ;

Esteveny

, 254 (0,50 %).

Feurs-Montbrison (6e)

I : 111 857 - V : 80 234 - A : 28,27 % E : 78 105 - B : 1 532 - N : 597

Grégoire Granger

, RN, 31 016 (39,71 %) ;

Jean-Pierre Taite

, LR, 21 724 (27,81 %) ; Marie-Paule Olive, LFI-NFP, 13 472 (17,25 %) ; Alexandre Silva, Ren.-Ensemble, 9 721 (12,45 %) ; Yves Petiot, LO, 720 (0,92 %) ; Norbert Trichard, ext. g., 502 (0,64 %) ; Sandra Haury, écol., 480 (0,61 %) ; Yvan Guy-Mercier, Rec., 470 (0,60 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 111 138 - V : 56 336 - A : 49,31 % - E : 55 202 - B. : 838 -

Borowczyk

, 14 590 (26,43 %) ;

Taite

, 14 001 (25,36 %) ;

Granger

, 11 527 (20,88 %) ;

Olive

, 10 482 (18,99 %) ;

Perrot

, 2 240 (4,06 %) ;

Robinot

, 688 (1,25 %) ;

Briaut

, 642 (1,16 %) ;

Petiot

, 593 (1,07 %) ;

Marcuccilli

, 439 (0,80 %).

Le Figaro, no. 24838
Le Figaro, mardi 2 juillet 2024 877 mots, p. 3

Politique

« Il n'a plus d'allégeance au président » : mis en difficulté, Édouard Philippe obligé d'accélérer pour se sauver

Boichot, Loris

Les chiffres tombent les uns après les autres, et ils ne sont pas rassurants. Ce dimanche soir, dans son bureau de l'hôtel de ville du Havre (Seine-Maritime), Édouard Philippe découvre que ses candidats aux élections législatives n'échappent pas à l'échec du camp présidentiel, qui n'obtient que 20,76 % des voix. Son proche Laurent Marcangeli, chef de file des députés sortants d'Horizons, est devancé par le Rassemblement national (RN) dans sa circonscription d'Ajaccio.

Un peu plus tard, à l'heure des remontées des grandes villes, il apprend que Pierre-Yves Bournazel, qu'il est allé soutenir à Paris, est battu par l'Insoumis Aymeric Caron. Comme lui, plusieurs candidats sont éliminés et d'autres en ballottage défavorable, quand certains parviennent à se hisser en tête grâce à leur implantation.

Dans une courte allocution, depuis sa mairie havraise, Édouard Philippe acte l'issue de ce premier tour : «La majorité sortante ne sera pas reconduite. La décision de dissoudre l'Assemblée nationale a, dans les faits, mis un terme au paysage politique qui a résulté de la présidentielle de 2017.»Sa proposition de former une «nouvelle majorité» ,élargie, se heurte à deux puissantes poussées. À sa droite, celle du RN (33,15 %), en passe d'obtenir une majorité au moins relative de sièges. À sa gauche, celle du Nouveau Front populaire (NFP, 27,99 %).

L'ancien premier ministre le redoutait. Avec la dissolution surprise de l'Assemblée, il a jugé qu'Emmanuel Macron «a tué la majorité présidentielle». «En trois semaines, il était peu probable que les Français se déjugent» ,estime l'eurodéputé Gilles Boyer, l'un de ses proches. Dans cette débâcle, Édouard Philippe risque de perdre de nombreux députés parmi ses 29 élus sortants, même s'il conserve l'espoir d'en obtenir au moins quinze pour garder un groupe parlementaire. Il remet aussi en jeu ses 2,2 millions d'euros annuels de subventions publiques, mais il se raccroche au «million» de voix, selon les calculs de son état-major, qui se sont portées sur Horizons et devraient compenser une partie de cette somme.

Dès dimanche soir, il a profité de sa prise de parole pour se distinguer, avec une ligne dans l'entre-deux-tours : ni RN ni La France insoumise (LFI). «Aucune voix ne doit se porter sur les candidats du RN ni sur ceux de La France insoumise, avec lesquels nous divergeons non pas seulement sur des programmes mais sur des valeurs fondamentales», a-t-il déclaré. Une rupture avec la priorité donnée par Emmanuel Macron et son premier ministre, Gabriel Attal, à la lutte contre le parti de Marine Le Pen, qu'ils jugent le seul menaçant d'obtenir une majorité à l'Assemblée.

Comme eux, il a proposé de retirer ses candidats arrivés troisièmes, afin d'éviter l'élection de députés RN. Mais à leur différence, cette invitation vaut aussi face à LFI. Application à Nice : face à Éric Ciotti, arrivé en tête, et à un candidat Insoumis, le « philippiste » Graig Monetti se maintient. Mais un peu plus loin, en présence d'une socialiste, le député sortant Philippe Pradal se désiste pour limiter les chances de victoire de son adversaire RN.

Subie, cette défaite du 30 juin change la stratégie patiemment bâtie vers la présidentielle de 2027. Jusqu'alors autodéfini «loyal et libre» ,Édouard Philippe se pense désormais émancipé de fait. «Quand on parle de loyauté, cela implique qu'il y ait un chef. Aujourd'hui, Édouard Philippe n'a pas de chef. On peut le convaincre, mais on ne peut pas le contraindre» ,avance Gilles Boyer, en reconnaissant une «nouvelle donne».

«Il n'a plus d'allégeance à Emmanuel Macron, c'est clair,insiste le trésorier d'Horizons, François Goulard. On va avoir un président complètement démonétisé, qui garde les armes que lui confère la Constitution, mais à l'autorité politique complètement anéantie.» Autant s'en dissocier au maximum, estiment désormais les philippistes.

Pour beaucoup d'entre eux, le moment est venu d'accélérer. Édouard Philippe est «celui qui est le plus clair, celui qui a fait une campagne active, quelqu'un qui, vis-à-vis de Macron, a pris les distances qu'il fallait prendre» ,a déclaré Jean-Pierre Raffarin, lundi, sur RTL. L'ex-premier ministre juge son lointain successeur «en situation aujourd'hui de passer à l'étape suivante» ,afin de «reconstruire une droite humaniste»et d' «élargir».

Mais sur quelles bases ? Décimés, Les Républicains (LR) tendance anti-Éric Ciotti n'ont obtenu que 6,57 % des voix dimanche. Quant à la gauche, à l'exception de rares voix comme l'ex-premier ministre Bernard Cazeneuve, elle s'est rangée derrière la bannière du NFP. «Le scénario qu'on pouvait construire pour 2027 est par terre, car la situation politique est complètement différente» ,admet François Goulard.

Mais son positionnement anti-LFI risque de laisser des traces dans le camp Macron et à gauche, où beaucoup y voient une brèche ouverte dans le traditionnel « front républicain ». «A-t-il oublié qu'il est devenu premier ministre, en 2017, grâce aux votes de gauche au second tour de la présidentielle?» ,a interrogé sur X l'eurodéputé écologiste David Cormand. L'Insoumis Manuel Bompard juge pour sa part «inacceptable et insupportable»de «mettre sur le même plan le RN et LFI».

Édouard Philippe, lui, fait le pari que sa ligne sera comprise au-delà de la droite, par une partie de la gauche anti-LFI. Il espère aussi attirer à lui des déçus du macronisme. Ceux qui, comme lui, entendent se détourner durablement d'Emmanuel Macron. L.B.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 612 mots, p. SPA2

Auvergne- Rhône-Alpes 01 || Ain 5 sièges 07 || Ardèche 3 sièges 15 || Cantal 2 sièges 26 || Drôme 4 sièges 38 || Isère 10 sièges 42 || Loire 6 sièges 43 || Haute-Loire 2 sièges 63 || Puy-de-Dôme 5 sièges 69 || Rhône 14 sièges 73 || Savoie 4 sièges 74 || Haute-Savoie 6 sièges

03 || Allier 3 sièges

Sortants Yannick Monnet (PCF-Nupes) ; Jorys Bovet (RN) ; Nicolas Ray (LR).

La poussée du Rassemblement national (RN) a concerné l’ensemble des zones, rurales et urbaines de l’Allier. Elle fragilise le député sortant du Parti communiste français, Yannick Monnet (28,84 %), devancé de dix points par Anne-Marie Thès, candidate RN, inconnue dans la 1re circonscription (Moulins). A Montluçon, Romain Lefebvre (Les Républicains, LR), arrivé en troisième position, sera présent au second tour, ce qui peut permettre à Jorys Bovet (RN) de conserver son siège face à Louise Héritier (Nouveau Front populaire-La France insoumise), arrivée deuxième. A la surprise générale, Nicolas Ray (LR) devance le RN de moins de trois points à Vichy, où le camp présidentiel ne présentait pas de candidat. M. Ray pourra compter sur le désistement d’Aline Jeudi (PS-NFP), arrivée troisième, avec 20,40 %, qui a clairement appelé au barrage républicain en faveur du sortant.

Moulins (1re)

Ballottage

I : 88 547 - V : 61 259 - A : 30,82 % E : 59 100 - B : 1 183 - N : 976

Anne-Marie Thès

, RN, 22 816 (38,61 %) ;

Yannick Monnet

, PCF-NFP, 17 043 (28,84 %) ; Stephane Larzat, Ren.-Ensemble, 8 811 (14,91 %) ; Alexandra Bardet, LR, 7 889 (13,35 %) ; Jean-Marie Guillaumin, div. d., 1 303 (2,20 %) ; Jean-Marc Collot, LO, 636 (1,08 %) ; Blandine Agez, Rec., 602 (1,02 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 89 347 - V : 45 788 - A : 48,75 % - E : 44 417 - B. : 952 -

Monnet

, 13 578 (30,57 %) ;

Barbarin

, 8 634 (19,44 %) ;

Cibert

, 8 615 (19,40 %) ;

Litaudon

, 5 476 (12,33 %) ;

Mallot

, 3 463 (7,80 %) ;

De Nicolay

, 2 326 (5,24 %) ;

Malavaud

, 936 (2,11 %) ;

Sennepin

, 779 (1,75 %) ;

Collot

, 610 (1,37 %).

Montluçon (2e)

I : 79 877 - V : 54 346 - A : 31,96 % E : 51 881 - B : 1 408 - N : 1 057

Jorys Bovet

, RN, 17 810 (34,33 %) ;

Louise Heritier

, LFI-NFP, 12 482 (24,06 %) ;

Romain Lefebvre

, LR, 10 204 (19,67 %) ; Laurence Vanceunebrock, MoDem-Ensemble, 6 524 (12,57 %) ; Nicolas Rousseaux, ext. d., 3 548 (6,84 %) ; Bernard Lebel, LO, 802 (1,55 %) ; Alice Gonçalves, Rec., 511 (0,98 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 80 970 - V : 41 180 - A : 49,14 % - E : 39 920 - B. : 847 -

Heritier

, 8 719 (21,84 %) ;

Bovet

, 7 642 (19,14 %) ;

Vanceunebrock

, 6 796 (17,02 %) ;

Kegelart

, 4 468 (11,19 %) ;

Pozzoli

, 4 186 (10,49 %) ;

Triki

, 3 037 (7,61 %) ;

de Nicolay

, 1 556 (3,90 %) ;

Guillaumin

, 1 059 (2,65 %) ;

Léguillon

, 929 (2,33 %) ;

Chatel

, 585 (1,47 %) ;

Affraix

, 441 (1,10 %) ;

Lebel

, 365 (0,91 %) ;

Thomas

, 137 (0,34 %).

Vichy (3e)

I : 80 068 - V : 55 312 - A : 30,92 % E : 53 592 - B : 1 011 - N : 709

Nicolas Ray

, LR, 21 464 (40,05 %) ;

Rémy Queney

, RN, 20 270 (37,82 %) ;

Aline Jeudi

, PS-NFP, 10 935 (20,40 %) ; Jean-François Rameau, LO, 923 (1,72 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 80 190 - V : 40 620 - A : 49,35 % - E : 39 613 - B. : 683 -

Ray

, 9 594 (24,22 %) ;

Peyrol

, 9 219 (23,27 %) ;

Julien

, 8 047 (20,31 %) ;

Denferd

, 7 737 (19,53 %) ;

Réchard

, 1 655 (4,18 %) ;

Lacour

, 1 580 (3,99 %) ;

Duché

, 701 (1,77 %) ;

Corbin

, 594 (1,50 %) ;

Rameau

, 482 (1,22 %) ;

Pendeliau

, 4 (0,01 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 489 mots, p. SPA17

Occitanie 09 || ariège 2 sièges 11 || aude 3 sièges 12 || Aveyron 3 sièges 30 || gard 6 sièges 31 || haute-garonne 10 sièges 65 || hautes-pyrénées 2 sièges 66 || pyrénées-orientales 4 sièges 81 || tarn 3 sièges 48 || Lozère 1 siège 34 || hérault 9 sièges 46 || lot 2 sièges 82 || Tarn-et-Garonne 2 sièges

32 || gers 2 sièges

Sortants Jean-René Cazeneuve (LRM-Ensemble) ; David Taupiac (PS dis.).

Dans le Gers, marqué par une très forte participation (73,84 %), les résultats sont contrastés. Dans la 1re circonscription (Auch), le Rassemblement national (RN) est en tête pour la première fois lors d’élections législatives, le candidat Jean-Luc Yelma (35,71 %) faisant mieux que la liste menée par Jordan Bardella lors des européennes du 9 juin. Il affrontera au second tour le macroniste sortant Jean-René Cazeneuve, qui va disposer d’une réserve de voix avec le retrait de Pascal Levieux (LFI-NFP). Dans la 2e circonscription (Condom), le député socialiste sortant, David Taupiac, qui n’a pas rejoint la coalition du Nouveau Front populaire, bénéficie de son implantation (45,80 %), et est quasiment assuré de l’emporter au second tour face à Alice Cendré, du RN.

Auch (1re)

Ballottage

I : 73 258 - V : 54 160 - A : 26,07 % E : 52 009 - B : 1 381 - N : 770

Jean-Luc Yelma

, RN, 18 575 (35,71 %) ;

Jean-René Cazeneuve

, Ren.-Ensemble, 16 072 (30,90 %) ;

Pascal Levieux

, LFI-NFP, 14 129 (27,17 %) ; Alexis Boudaud Anduaga, écol., 1 375 (2,64 %) ; Ludovic Larré, div., 959 (1,84 %) ; Aurore Cazes, Rec., 585 (1,12 %) ; Jean-Louis Chareton, LO, 296 (0,57 %) ; Adrien Aymes, div., 18 (0,03 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 73 810 - V : 41 676 - A : 43,54 % - E : 40 170 - B. : 1 068 -

Cazeneuve

, 12 648 (31,49 %) ;

Levieux

, 10 219 (25,44 %) ;

Yelma

, 8 202 (20,42 %) ;

Theye

, 4 060 (10,11 %) ;

Cazes

, 1 971 (4,91 %) ;

Larré

, 1 236 (3,08 %) ;

Davezac

, 717 (1,78 %) ;

Olivier-Gomolko

, 681 (1,70 %) ;

Chareton

, 237 (0,59 %) ;

Del Castillo

, 199 (0,50 %).

Condom (2e)

I : 73 646 - V : 54 324 - A : 26,24 % E : 52 806 - B : 1 082 - N : 436

David Taupiac

, PS, 24 185 (45,80 %) ;

Alice Cendré

, RN, 18 739 (35,49 %) ; Barbara Neto, LR, 7 416 (14,04 %) ; Jean-Luc Davezac, rég., 1 293 (2,45 %) ; Martine Arnaudy, Rec., 679 (1,29 %) ; Michèle Martin, LO, 481 (0,91 %) ; Abla Lazorat, div., 13 (0,02 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 73 846 - V : 41 707 - A : 43,52 % - E : 40 649 - B. : 736 -

Taupiac

, 9 816 (24,15 %) ;

Bourcier

, 7 889 (19,41 %) ;

Dubos

, 7 124 (17,53 %) ;

Cendré

, 6 976 (17,16 %) ;

Gabas

, 4 874 (11,99 %) ;

Monteil

, 1 830 (4,50 %) ;

Agier

, 588 (1,45 %) ;

Huseinbasic

, 419 (1,03 %) ;

Geiger

, 353 (0,87 %) ;

Goudenne

, 257 (0,63 %) ;

Soccio

, 232 (0,57 %) ;

Martin

, 160 (0,39 %) ;

Fourcade Dutin

, 131 (0,32 %) ;

Touati

, (0,00 %).

Le Figaro, no. 24838
Le Figaro et vous, mardi 2 juillet 2024 1278 mots, p. 38

der ; Portrait

ISMAIL KADARÉ LA LITTÉRATURE POUR PAYS

L'ÉCRIVAIN ALBANAIS, RÉFUGIÉ POLITIQUE EN FRANCE EN 1990, LAISSE UNE OEUVRE AU SOUFFLE ÉPIQUE PUISSANT, MÊLANT L'ANALYSE POLITIQUE TRANCHANTE AUX LÉGENDES D'HIER. IL EST DÉCÉDÉ LUNDI À L'ÂGE DE 88 ANS.

Dargent, Françoise

Si tu fais confiance à la littérature, rien qu'à la littérature, elle sera ta protection céleste. Il ne peut rien t'arriver. » Jusqu'en 1990, l'année où il demanda l'asile politique en France, Ismail Kadaré a réussi à faire sienne cette devise usant allègrement de la métaphore dans ses nombreux livres très critiques envers les régimes totalitaires alors que son propre pays, l'Albanie, était sous la férule d'un dictateur. L'écrivain, est décédé hier matin à l'âge de 88 ans d'une crise cardiaque, a précisé l'hôpital de Tirana où il avait été emmené en urgence. L'homme incarna pendant longtemps le paradoxe d'être un écrivain à la fois reconnu et persécuté. Si ses livres étaient publiés en Albanie, ils étaient souvent aussitôt interdits par le régime ou au mieux mutilés. Lui se réjouissait quand même de ce fait, arguant que ces ouvrages n'en avaient que plus de valeur pour ses compatriotes, qui se hâtaient de se les procurer.

Lauréat de plusieurs prix prestigieux dont le Man Booker International Prize (2005) et le prix Princesse des Asturies (2009), l'auteur était également pressenti régulièrement pour recevoir le prix Nobel de littérature. En France, il était depuis 1996 membre associé de l'Académie des sciences morales et politiques, promu commandeur de la Légion d'honneur en 2015. Il était de fait l'écrivain albanais le plus connu au monde, ayant contribué par les lettres à faire parler de ce petit pays étouffé pendant près d'un demi-siècle par le dictateur Enver Hodja.

Ismail Kadaré est né en 1936 à Gjirokastër, perle du sud de l'Albanie, qui fut également quelques années plus tôt la ville de naissance du dictateur. Son père était postier, et le jeune garçon manifeste très tôt de l'intérêt pour Shakespeare et les tragédiens grecs. Enfant, puis adolescent, il expérimente tous les avatars du communisme, d'abord à la mode russe, puis chinoise et enfin albanaise lorsque son pays se fâche successivement avec les deux grandes puissances tutélaires. À 17 ans, l'étudiant de l'université de Tirana est remarqué pour ses vers. On l'envoie à l'Institut Gorki, à Moscou, pépinière d'auteurs et de critiques. Il s'y plaît en tant qu'étudiant, mais déclarera par la suite avoir été malheureux comme écrivain.

De fait, son premier recueil de poèmes est publié par un éditeur russe, ses textes intouchés, mais assortis d'une préface qui dénonce l'influence néfaste de l'Occident. Le jeune Kadaré accepte cette publication. Là, s'enracine cette dualité qui le marque de longues années durant. Il est durement critiqué, mais toléré par un régime qui voit en lui un faire-valoir à envoyer de temps à autre en Occident. Longtemps, il s'accommode de cet état jusqu'au jour où il ne supporte plus les compromissions et reste à Paris avec sa femme et ses deux filles.

En attendant, en 1960, le jeune étudiant rentre chez lui, en Albanie. « Si vous pouvez, grâce à la littérature, ne pas prendre au sérieux le régime, vous êtes sauvé », déclarait-il au Nouvel Observateur en 2005. De fait dès le début, il s'ingénia à écorner celui de l'Albanie. Après Jours de beuverie, l'histoire de deux petits malfrats indifférents à la cause socialiste, ouvrage aussitôt jugé décadent, il publie en 1963 ce qui est considéré comme son premier roman. Le Général de l'armée morte connaît un grand succès dans son pays. On y suit les tentatives infructueuses d'un officier italien venu en Albanie récupérer les corps de soldats morts quelques années plus tôt. À la place de ses compatriotes, introuvables, il rapportera des restes de soldats allemands ! L'Occident découvre à travers ce livre, traduit sept ans après sa parution en Albanie, que le petit pays muselé des Balkans abrite un véritable écrivain ayant des choses à dire.

Le romancier continuera par la suite à décrypter la dimension humaine et métaphysique dans des romans à la marge du conte, écorchant au passage les délires paranoïaques de quelques-uns. Dans Le Palais des rêves(1982), il met en scène un pays soumis à la dictature dont les habitants doivent obligatoirement résumer leurs rêves qui sont aussitôt méticuleusement répertoriés. Dans La Pyramide (1992), il raconte les aléas d'un pharaon qui tente de se révolter contre les traditions ancestrales en refusant de se faire construire une sépulture grandiose. Il finira par céder, et la construction s'éternisera au gré des crises et de révoltes. Parallèlement, il dirige la revue littéraire Les Lettres albanaises, publiées simultanément en albanais et en français, cette langue étant la seule officiellement enseignée par son pays. Il devient un membre de l'establishment. Nommé de façon unilatérale député de l'assemblée du peuple, il bénéficie d'avantages par rapport au reste de la population, une voiture particulière, le droit de toucher une partie de ses droits tirés de ses traductions à l'étranger, un appartement plutôt vaste. Il continue à publier des livres à un rythme soutenu, mais la carapace de l'écrivain réfugié dans la littérature se fissure peu à peu.

En 1982, il subit une campagne de dénigrement. Ultime ironie : le dictateur prend cause pour lui. La cassure interviendra en 1990, cinq ans après la mort d'Enver Hodja. Ramiz Alia, l'homme qui lui a succédé, n'a pas répondu aux espoirs de Kadaré, qui avait cru voir en lui l'homme du changement et des réformes. Alors qu'il fait la promotion du Palais des rêves en France, l'écrivain se résout à demander l'asile politique. Il écrit : « Dans un pareil duel entre un tyran et un poète, c'est toujours, on le sait, le poète qui l'emporte, même, si pour un temps, il peut paraître vaincu. »

Lorsque le régime finit par chuter, il retourne dans le pays des Aigles, y revenant plusieurs fois par an, même si son domicile reste établi à Paris. En France, il continue de publier avec la même régularité, fidèle à Fayard, la maison de son éditeur d'origine, Claude Durand (1938-2015). C'est aussi en France qu'il entreprend la tâche herculéenne de réviser toute son oeuvre, élaguant ou complétant des ouvrages qu'il avait « autocensurés ».

À la chute de la dictature, ses nouveaux romans s'allègent, se font plus courts. Les microromans remplacent les sagas, mais la critique ne se cache plus forcément sous la forme symbolique et l'Albanie est toujours au coeur de ses écrits. À la fin des années 1990, il s'engage pour la cause des Albanais au Kosovo. Virulent contre la Serbie, il multiplie les interviews et les prises de parole publiques.

Le calme reviendra ensuite, bercé par la régularité des publications. Après La Poupée, en 2015, dans lequel il évoque la figure de sa mère. En 2017, Matinées au Café Rostand, du nom de son QG parisien, se présente comme un recueil de textes composites écrits au cours de la décennie précédente, vécue entre la France et l'Albanie, avec laquelle il avait fini par faire la paix. En octobre dernier, Fayard rééditait, dans une version revue et corrigée, Avril brisé, roman de 1982 sur la loi ancestrale du Kanun, droit coutumier albanais. Deux ans avant, la collection « Bouquins » (Robert Laffont) avait aussi réédité astucieusement deux de ses oeuvres, Le Crépuscule des dieux de la steppe et le diptyque Le Temps des querelles, consacré en partie aux dissensions entre la petite Albanie et ses puissants voisins communistes, la Chine et l'URSS, au temps de la guerre froide. Une manière de faire découvrir aux lecteurs français la version originale du texte, qui fut caviardé par le régime albanais à sa sortie, en 1973. Cela reste la meilleure peinture du quotidien d'une dictature par celui qui s'est décrit comme « un écrivain normal dans un pays dément ».

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1093 mots, p. SPA15

Nouvelle-Aquitaine 16 || Charente 3 sièges 17 || Charente-Maritime 5 sièges 19 || Corrèze 2 sièges 23 || Creuse 1 siège 24 || Dordogne 4 sièges 33 || Gironde 12 sièges 40 || Landes 3 sièges 47 || Lot-et-Garonne 3 sièges 79 || Deux-Sèvres 3 sièges 86 || vienne 4 sièges 87 || haute-vienne 3 sièges

64 || Pyrénées-Atlantiques 6 sièges

Sortants Josy Poueyto (MoDem-Ensemble) ; Jean-Paul Mattei (MoDem-Ensemble) ; David Habib (PS dis.) ; Inaki Echaniz (PS-Nupes) ; Florence Lasserre (MoDem-Ensemble) ; Vincent Bru (MoDem-Ensemble).

Avec des scores supérieurs à ceux des élections européennes, le RN se qualifie pour le second tour dans les six circonscriptions. Partout, des triangulaires sont possibles, avec des candidats de gauche en tête sous la bannière du NFP dans les 5e et 6e circonscriptions ainsi que dans la 4e, avec le socialiste sortant Iñaki Echaniz. Député divers gauche de la 3e, David Habib, avec 37,63 % des voix, progresse d’un point par rapport à 2022, suivi du candidat RN (31,55 %). L’affrontement sera également serré dans la 1re circonscription (Pau-Centre), où un autre divers gauche se mesure avec la sortante MoDem-Ensemble, tout comme dans l’ancien fief de François Bayrou (2e) tenu par le président du groupe Démocrate de l’Assemblée, Jean-Paul Mattei.

Pau - Centre, Nord, Ouest (1re)

Ballottage

I : 69 447 - V : 49 408 - A : 28,86 % E : 48 244 - B : 813 - N : 351

François Verriere

, RN, 13 490 (27,96 %) ;

Josy Poueyto

, MoDem-Ensemble, 12 939 (26,82 %) ;

Jean-Yves Lalanne

, div. g., 9 625 (19,95 %) ; Jean Sanroman, LFI-NFP, 6 305 (13,07 %) ; Sandrine Lafargue, LR, 4 304 (8,92 %) ; Jérémy Zen, div., 1 215 (2,52 %) ; Agnès Hegoburu, LO, 366 (0,76 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 69 004 - V : 36 526 - A : 47,07 % - E : 35 617 - B. : 670 -

Lalanne

, 11 318 (31,78 %) ;

Poueyto

, 11 243 (31,57 %) ;

Verriere

, 4 991 (14,01 %) ;

Lafargue

, 2 709 (7,61 %) ;

Gillot

, 1 433 (4,02 %) ;

Soulere

, 1 315 (3,69 %) ;

Lorenzi

, 1 016 (2,85 %) ;

Pinoteau

, 526 (1,48 %) ;

Ponsard Vidal

, 403 (1,13 %) ;

Hegoburu

, 339 (0,95 %) ;

Andraud

, 324 (0,91 %).

Pau - Est, Sud (2e)

I : 84 672 - V : 62 356 - A : 26,36 % E : 60 718 - B : 1 130 - N : 508

Monique Becker

, RN, 18 910 (31,14 %) ;

Jean-Paul Mattei

, MoDem-Ensemble, 17 972 (29,60 %) ;

Julien Brunel

, EELV-NFP, 16 083 (26,49 %) ; Marc Labat, LR, 4 647 (7,65 %) ; Jacques Mauhourat, div., 1 497 (2,47 %) ; Patrici Cescau, rég., 1 079 (1,78 %) ; Cyrille Marconi, LO, 530 (0,87 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 83 104 - V : 44 586 - A : 46,35 % - E : 43 346 - B. : 918 -

Mattei

, 14 826 (34,20 %) ;

Faure

, 11 040 (25,47 %) ;

Joint

, 7 128 (16,44 %) ;

Lassus-David

, 3 377 (7,79 %) ;

Gairin

, 2 887 (6,66 %) ;

Mauhourat

, 1 618 (3,73 %) ;

Civiletti

, 645 (1,49 %) ;

Marconi

, 617 (1,42 %) ;

Senmartin-Laurent

, 611 (1,41 %) ;

Cescau

, 597 (1,38 %).

Jurançon (3e)

I : 83 929 - V : 60 557 - A : 27,85 % E : 59 179 - B : 974 - N : 404

David Habib

, div. g., 22 270 (37,63 %) ;

Nicolas Cresson

, RN, 18 670 (31,55 %) ; Joëlle Losson, LFI-NFP, 10 254 (17,33 %) ; Gilles Mardelle, LR, 5 998 (10,14 %) ; Kévin Briolais, div., 1 154 (1,95 %) ; Audric Armand Mège, rég., 475 (0,80 %) ; Antoine Missier, LO, 358 (0,60 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 84 078 - V : 45 841 - A : 45,48 % - E : 44 642 - B. : 864 -

Habib

, 16 345 (36,61 %) ;

Baby

, 9 211 (20,63 %) ;

Costedoat-Diu

, 7 342 (16,45 %) ;

Cresson

, 6 847 (15,34 %) ;

Albanel

, 1 497 (3,35 %) ;

Peyre

, 1 181 (2,65 %) ;

Le Roux

, 618 (1,38 %) ;

Bordenave

, 587 (1,31 %) ;

Delteil

, 342 (0,77 %) ;

Missier

, 234 (0,52 %) ;

Charlot

, 231 (0,52 %) ;

Pernet

, 207 (0,46 %).

Oloron-Sainte-Marie (4e)

I : 80 750 - V : 59 145 - A : 26,76 % E : 57 795 - B : 928 - N : 422

Iñaki Echaniz

, PS-NFP, 21 968 (38,01 %) ;

Sylviane Lopez

, RN, 14 806 (25,62 %) ;

Jean Lassalle

, div. d., 10 434 (18,05 %) ; Beñat Cachenaut, LR, 8 983 (15,54 %) ; Gracianne Mirande Bec, rég., 1 128 (1,95 %) ; Carlos Ribeiro, LO, 476 (0,82 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 80 842 - V : 44 504 - A : 44,95 % - E : 43 181 - B. : 999 -

Trounday

, 11 508 (26,65 %) ;

Echaniz

, 10 395 (24,07 %) ;

Lassalle

, 8 751 (20,27 %) ;

Lopez

, 5 015 (11,61 %) ;

Urrutikoetxea

, 4 333 (10,03 %) ;

Taillefer

, 1 526 (3,53 %) ;

Bouchard

, 931 (2,16 %) ;

Ribeiro

, 551 (1,28 %) ;

Darnet

, 171 (0,40 %).

Anglet, Bayonne (5e)

I : 101 136 - V : 71 670 - A : 29,14 % E : 70 108 - B : 1 073 - N : 489

Colette Capdevielle

, PS-NFP, 22 643 (32,30 %) ;

Serge Rosso

, RN, 19 307 (27,54 %) ;

Florence Lasserre

, MoDem-Ensemble, 18 667 (26,63 %) ; Valérie Castrec, LR, 4 198 (5,99 %) ; Johanna Grateloup, div., 1 567 (2,24 %) ; Jean-Marie Erramuzpe, rég., 1 414 (2,02 %) ; Jean Claude Labadie, div., 1 010 (1,44 %) ; Alain Cayuela, Rec., 671 (0,96 %) ; Philippe Bardanouve, LO, 477 (0,68 %) ; Hélène Susbielle, Rés., 154 (0,22 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 99 404 - V : 50 150 - A : 49,55 % - E : 49 020 - B. : 873 -

Lasserre

, 16 658 (33,98 %) ;

Pereira-Ostanel

, 12 323 (25,14 %) ;

Lesellier

, 6 796 (13,86 %) ;

Hary

, 4 386 (8,95 %) ;

Pillot

, 2 725 (5,56 %) ;

Pathias

, 1 594 (3,25 %) ;

Susbielle

, 1 561 (3,18 %) ;

Roubin

, 1 480 (3,02 %) ;

Gil

, 618 (1,26 %) ;

Riché

, 487 (0,99 %) ;

Bardanouve

, 392 (0,80 %).

Biarritz, Hendaye (6e)

I : 106 517 - V : 75 530 - A : 29,09 % E : 73 572 - B : 1 392 - N : 565

Peio Dufau

, rég.-NFP, 21 649 (29,43 %) ;

Christian Devèze

, MoDem-Ensemble, 19 803 (26,92 %) ;

Victor Lastécouères

, LR-RN, 18 609 (25,29 %) ; Emmanuelle Brisson, LR, 8 546 (11,62 %) ; Jean Tellechea, rég., 3 712 (5,05 %) ; Jacqueline Uhart, LO, 844 (1,15 %) ; Eva Pernet, div., 248 (0,34 %) ; Corinne Berthelot, div., 161 (0,22 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 105 501 - V : 53 722 - A : 49,08 % - E : 52 695 - B. : 736 -

Bru

, 15 023 (28,51 %) ;

Dubois-Robin

, 10 302 (19,55 %) ;

Dufau

, 7 667 (14,55 %) ;

Becker

, 5 209 (9,89 %) ;

Soubelet

, 3 088 (5,86 %) ;

Bach

, 2 618 (4,97 %) ;

Jouvet

, 2 579 (4,89 %) ;

Néel

, 2 191 (4,16 %) ;

Goitschel

, 1 681 (3,19 %) ;

Briolais

, 1 453 (2,76 %) ;

Tenneson

, 508 (0,96 %) ;

Uhart

, 376 (0,71 %).

Le Monde
Idées, mardi 2 juillet 2024 1540 mots, p. 20
Aussi paru dans
28 juin 2024 - Le Monde (site web)

Cécile Alduy La petite musique sibylline du RN passe sous les radars et s’enracine

La sémiologue appelle à ne plus prêter attention aux provocations verbales d’Emmanuel Macron et de Jean-Luc Mélenchon, qui nous détournent du vrai danger, le Rassemblement national

Marine Le Pen, lucide sur le coût électoral des bévues verbales de son père, a construit la normalisation du Front national (FN) sur une communication au cordeau. A rebours du goût pour les jeux de mots provocateurs de Jean-Marie Le Pen, qui jouait de l’adage selon lequel « il n’y a pas de mauvaise publicité », elle a pris soin d’éviter à tout prix le mot de trop, celui qui tache de manière indélébile une image, un nom.

A l’inverse, depuis quelques années, certains de ses rivaux de droite et de gauche semblent tomber toujours plus bas dans le spectacle pitoyable d’une communication pour le buzz destinée à attirer l’attention. Alors que le Rassemblement national (RN) lisse toujours plus son discours pour n’offrir aucune prise, c’est la stratégie de la petite phrase qui l’emporte chez d’autres – et particulièrement deux personnalités qui accaparent l’attention des journalistes actuellement, et donc l’espace médiatique offert aux citoyens, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon.

Des « Gaulois réfractaires » au « pognon de dingue » ou aux Français qu’il « assume »« d’emmerder », Emmanuel Macron nous a habitués à des reparties intentionnellement choquantes. Plus récemment, cette propension s’est faite plus cynique avec une reprise calculée du vocabulaire lepéniste idéologiquement marqué : « droits-de-l’hommisme» dans un entretien à l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles, « décivilisation » pour parler des émeutes provoquées par la mort du jeune Nahel en juillet 2023, et le 18 juin « immigrationniste » pour parler du programme de la gauche unie, néologisme lepéniste pur jus lancé sans état d’âme. On se frotte les yeux pour y croire.

Macron opaque

A quelle fin ? L’extrême droite est sur le point d’accéder au pouvoir pour la première fois depuis 1940. Le président de la République, plus haut personnage de l’Etat, a pour fonction de représenter les Français et la France. Au nom des « valeurs de la République », il a appelé par deux fois les électeurs à faire barrage au RN-FN en votant pour lui. Aujourd’hui, il se permet d’utiliser sans guillemets, comme s’il s’agissait d’un concept acceptable et non d’une théorie complotiste née dans les années 1990, un terme aux relents réactionnaires et identitaires, validant ainsi une vision du monde, une manière de penser.

Et de parler de « guerre civile» dans la foulée, reprenant le leitmotiv zemmouriste d’un clash des civilisations et d’une société irrémédiablement clivée et prête à en venir aux mains. Ces deux reprises (« immigrationniste » et « guerre civile ») lors de la même intervention suggèrent assez qu’il relaie, en prétendant vouloir l’éviter, une vision binaire où s’affronteraient deux France, divisées le long d’une démarcation identitaire.

A quelle fin ? Les journalistes se tournent vers moi, analyste du discours, pour élucider les intentions du président. Mais, depuis La Mort de l’auteur (1967),de Roland Barthes, on sait que l’intention du locuteur est totalement superfétatoire pour l’analyse – l’individu Emmanuel Macron est opaque, à lui-même autant qu’à son auditoire et guère plus intéressant que n’importe quel citoyen. Ce qui compte, ce sont les effets et le fonctionnement de ces prises de paroles sur le débat public.

Or, l’effet est limpide : banalisation révoltante de la langue de l’extrême droite identitaire, mise en circulation d’une vision du monde fondée sur la stigmatisation de l’étranger, confusion des clivages politiques et destruction des digues morales dans le débat public. Le fonctionnement aussi : rhétorique de la peur pour réveiller les pulsions primaires des électeurs plutôt que leur raison (un procédé rhétorique typique de l’extrême droite par ailleurs), stratégie de diversion en fabriquant une fausse polémique sémantique pour attirer l’attention sur sa personne.

Les mots de trop

On aurait aimé que tous les membres du gouvernement se soient désolidarisés immédiatement d’une telle profération. Que les journalistes aient fermé leur micro à cette provocation immature et délétère. Mais nous, citoyens, avons le pouvoir de bloquer cette insulte à nos valeurs. Refusons d’entrer dans ce cadrage du débat et cette langue.

Ces mots de trop d’Emmanuel Macron, renvoyons-les à leur insignifiance. Refusons de les acclimater encore davantage à force de glose. Travaillons à en contrer les effets. Cynisme, désinvolture, inculture politique, stratégie de disruption, voire penchant maurrassien inavoué, qu’importent les raisons du président. En les utilisant, il s’est disqualifié, et situé hors de l’« arc républicain » qu’il prétend construire. Dont acte. Passons outre.

Quant à Jean-Luc Mélenchon, dont le nom est immédiatement évoqué par les journalistes à chaque interview d’un candidat ou soutien du Nouveau Front populaire, il n’est rien. Ni député, ni chef de parti, ni candidat. A quel titre l’invite-t-on en prime time et ramène-t-on sans cesse l’union de la gauche à son nom, si ce n’est pour ajouter à la confusion ambiante et oblitérer les vrais enjeux ? Quant à ses attaques verbales, ce n’est que bruit. Laissons-le à sa retraite et ignorons ses logorrhées manipulatrices. Là encore, passons outre.

Il peut sembler paradoxal qu’une spécialiste de l’analyse du discours politique enjoigne d’arrêter d’écouter certains responsables politiques (pas tous – tant ils ont des choses importantes à nous dire). Mais chercher du sens dans l’insignifiance est une quête vaine. Lorsque les politiques manient le langage pour un pur effet publicitaire, qu’ils calculent avec cynisme quel mot créera une polémique et brouillera les clivages politiques, qu’ils ont une pratique destructrice du langage, passons outre. Ne prêtons plus attention à ce jeu de dupes, qui consiste à se précipiter pour commenter les piques d’immatures narcissiques.

Dans un moment aussi grave, toutes nos énergies doivent se concentrer sur le décryptage des vrais enjeux. Nos capacités mentales s’épuiseront sinon à essayer de distinguer le bruit du sens, le caquet pathétique de quelques agitateurs d’un signal plus sourd, tenace, dont nous risquons de ne pas prendre la mesure tant il est recouvert par ce parasitage. Il faut impérativement que tous (citoyens, analystes, acteurs et surtout médias) fassent taire ce grésillement insignifiant, car il est urgent de prêter l’oreille pour entendre, sous le discours lisse et sans accroc du RN, les messages subliminaux et codés de l’extrême droite la plus brutale.

Pendant que certains médias et acteurs politiques glosent à l’infini les provocations des uns et des autres, un bruit de fond en apparence anodin résonne en arrière-plan et s’ancre subrepticement dans les esprits comme une nouvelle norme acceptable. A force de prêter une attention médiatique démesurée à ceux qui parlent de travers ou le plus fort, la petite musique sibylline du RN passe sous les radars et s’enracine.

Jordan Bardella, tout en contrôle de sa gestuelle et de ses mots, a adopté une langue technocratique, se pose en « candidat de la raison » aux accents quasi macronistes. Il ânonne des éléments de langage passe-partout en arborant un masque d’une impassibilité glaçante. Pas un mot plus haut que l’autre, et surtout aucun mot qui fâche – et pourtant le sens est le même qu’aux plus belles heures du lepénisme.

Pas de « droits-de-l’hommisme » dans sa bouche, mais une remise en cause radicale (mais sans le dire) de l’Etat de droit, avec un programme qui prive des millions de citoyens et d’habitants de leurs droits et promet de s’affranchir de la Cour européenne des droits de l’homme. Pas de diatribe contre l’ « immigrationnisme » (puisque le président le fait obligeamment pour lui), mais une matrice idéologique fondée sur l’obsession nativiste de la pureté biologique du peuple.

Jordan Bardella voit dans tous les immigrés et descendants d’immigrés des « Français de papier » a priori suspects, comme en témoigne la mesure qui exclut les binationaux (des citoyens français dont le seul tort est d’être aussi d’ailleurs) de certains emplois publics.

Quand ses rivaux jouent le registre de l’hyperbole et de l’exagération, Bardella est tout en euphémisme… au point qu’il faille lire entre les lignes et traduire systématiquement. Ainsi de la « suppression du droit du sol » inscrite au programme depuis des décennies, que les candidats RN minimisent comme une mesure « de bon sens ». Il serait plus honnête de dire les choses par leur nom et d’annoncer vouloir restreindre la nationalité au seul droit du sang , puisque par ailleurs les naturalisations seront réduites à des cas exceptionnels.

Autrement dit, le RN définit la francité par l’ADN, par la quantité de sang français dans nos veines, au rebours d’une conception républicaine de la citoyenneté comme contrat social et civique. Une conception littéralement raciale, fondée sur les gènes, où être Français est une nature, biologique, et non un statut.

Le Figaro, no. 24838
Le Figaro, mardi 2 juillet 2024 777 mots, p. 7

Politique

Derrière le record de voix du RN, un jackpot financier considérable

Beker, Thomas

Performance inédite, record historique. Pour la première fois de l'histoire du Front devenu Rassemblement national, le parti à la flamme est arrivé en tête des élections législatives, dimanche, à l'issue du premier tour. Même sans prendre en compte le renfort des troupes « ciottistes » , le camp nationaliste décroche à lui seul la première place, avec 29,25 % des suffrages exprimés à l'échelle nationale. Ce raz-de-marée bleu marine, observé sur la quasi-totalité du territoire, permet aux lepénistes de revendiquer un peu plus de 9 millions de voix. Une mobilisation digne d'un second tour de présidentielle, puisque seules les deux finales de Marine Le Pen - en 2017 et en 2022 - avaient permis de rassembler plus d'électeurs en valeur absolue jusque-là.

Scrutin décisif pour dessiner une majorité et composer un gouvernement, les élections législatives sont aussi un rendez-vous crucial pour le financement des partis. Car une première fraction des aides publiques annuellement versées par l'État est en effet corrélée au premier tour, où chaque électeur rapporte environ 1,60 euro au parti pour lequel il a voté. À condition toutefois qu'au moins 50 candidats du parti en question dépassent 1 % des suffrages exprimés en France métropolitaine - les outre-mer suivant une législation particulière. Fixé par décret et réévalué chaque année, le pactole total - encadré par la loi de 1988 relative à la transparence financière de la vie politique - s'élève à 66 millions d'euros. Il comprend une deuxième fraction, qui dépend quant à elle du nombre de parlementaires élus : chaque député et sénateur rapporte un peu plus de 37 000 euros à son parti. Des pénalités financières peuvent enfin être infligées à l'encontre des partis qui ne respecteraient pas la parité homme-femme des candidatures aux législatives.

Fort de ses plus de 9 millions d'électeurs, le RN s'assure donc, dès le premier tour des législatives, de plus de 10 millions d'euros de financement public par an. Parti seul dans la plupart des circonscriptions, le parti de Marine Le Pen n'aura pas besoin de partager cette manne avec quelque partenaire que ce soit. Y compris avec son nouvel allié de droite, Éric Ciotti, dont les 62 candidats qu'il a investis sont financièrement rattachés à son microparti.

Longtemps surendetté à hauteur de plus de 20 millions d'euros - au point d'avoir dû contracter un emprunt auprès d'une banque russe -, le Rassemblement national a vu sa situation financière s'améliorer à mesure qu'il est monté en puissance dans les urnes. Et pour cause, lorsque Emmanuel Macron est entré à l'Élysée en 2017, le Front national ne disposait à l'époque que de deux députés : Gilbert Collard et Marion Maréchal. Seuls élus nationalistes du Palais Bourbon, ils siégeaient alors parmi les non-inscrits, en haut à droite de l'Hémicycle, dans un isolement total. Or, cinq ans plus tard, en 2022, une vague inattendue de presque 90 députés lepénistes a déferlé à la surprise générale sur l'Assemblée nationale. Un résultat qui a présenté un double avantage pour le RN : profiter d'une exposition nouvelle pour peser sur les débats et asseoir dans le même temps sa stratégie de normalisation ; tout en se refaisant une santé économique au passage.

Grâce aux plus de 4 millions de voix frontistes obtenues au premier tour des législatives de 2022, et grâce au groupe pléthorique constitué ensuite par Marine Le Pen, le RN était déjà parvenu à doubler le montant des aides publiques perçues chaque année lors de la législature qui vient de s'achever. Désormais, l'explosion de ce plafond dès le premier tour des législatives anticipées permet au parti d'espérer doubler une nouvelle fois ce montant.

Selon un décompte du Figaro, le Rassemblement national pourrait, à l'issue du second tour, obtenir au moins 20 millions d'euros par an dès 2025. Dans l'hypothèse basse en nombre de sièges, estimée par l'Ifop (240 sièges), le parti à la flamme pourrait prétendre à près de 24 millions d'euros par an. À l'inverse, si le RN créait à nouveau la surprise, en obtenant une majorité absolue, il pourrait obtenir jusqu'à 26 millions d'euros annuels.

Cet afflux d'argent public est un véritable trésor de guerre. Les partis qui réussissent dans les urnes le savent : ils seront, au soir du second tour, le 7 juillet prochain, assis sur un butin indispensable pour financer n'importe quelle campagne d'ampleur. Marine Le Pen, qui a confirmé au Figaro que « rien ne (l')empêchera de se présenter » en 2027, peut ainsi aborder plus sereinement le coût faramineux qui l'attend : une épopée élyséenne se chiffre en moyenne autour d'une quinzaine de millions d'euros pour le premier tour, voire une vingtaine en cas de qualification au second tour. T.B.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1750 mots, p. SPA9

Ile-de-France 75 || paris 18 sièges 78 || yvelines 12 sièges 91 || essonne 10 sièges 92 || hauts-de-seine 13 sièges 93 || seine-saint-denis 12 sièges 94 || val-de-marne 11 sièges 95 || val-d’oise 10 sièges

77 || seine-et-marne 11 sièges

Sortants Aude Luquet (MoDem-Ensemble) ; Juliette Vilgrain (Hor.-Ensemble) ; Jean-Louis Thiériot (LR) ; Isabelle Périgault (LR) ; Patricia Lemoine (Agir-Ensemble) ; Béatrice Roullaud (RN) ; Ersilia Soudais (LFI-Nupes) ; Hadrien Ghomi (LRM-Ensemble) ; Michèle Peyron (LRM-Ensemble) ; Maxime Laisney (LFI-Nupes) ; Olivier Faure (PS-Nupes).

Le RN arrive en tête dans sept circonscriptions sur onze. En 2022, la gauche unie sous la bannière Nupes avait ravi le même nombre de circonscriptions. Dans la 4e, celle de Provins, Julien Limongi (RN), réalise 47,64 %, soit 17 points de plus que pour le candidat de l’extrême droite en en 2022. Isabelle Périgault (LR, 28,01 %) et Mathieu Garnier (LFI-NFP, 20,90 %) sont qualifiés, mais ce dernier s’est désisté. Autre triangulaire possible dans la 10e, où Maxime Laisney (LFI-NFP, 43,94 %) arrive en tête devant Pryscillia Brach (RN, 22,64 %) et Stéphanie Do (divers droite, 14,50 %). Ensemble est qualifié dans cinq circonscriptions, mais jamais en tête. Le NFP arrive en première position dans quatre circonscriptions. Un seul élu au premier tour : Olivier Faure, député sortant de la 11e circonscription et premier secrétaire du PS.

Melun (1re)

Ballottage

I : 71 339 - V : 45 578 - A : 36,11 % E : 44 130 - B : 1 048 - N : 400

Arnaud Saint-Martin

, LFI-NFP, 14 701 (33,31 %) ;

Théo Michel

, LR-RN, 14 542 (32,95 %) ;

Aude Luquet

, MoDem-Ensemble, 12 816 (29,04 %) ; Brigitte Lapeyronie, Rec., 794 (1,80 %) ; Jean-Louis Guerrier, LO, 742 (1,68 %) ; Henri Komivi Djolegbehou, div., 298 (0,68 %) ; Hicham Aichi, div., 234 (0,53 %) ; Victoria Meimouni, div., 3 (0,01 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 71 930 - V : 31 029 - A : 56,86 % - E : 30 444 - B. : 433 -

Saint-Martin

, 8 427 (27,68 %) ;

Luquet

, 8 292 (27,24 %) ;

Paradol

, 5 792 (19,03 %) ;

Jullemier

, 3 487 (11,45 %) ;

Brandy

, 1 518 (4,99 %) ;

Zanifé

, 827 (2,72 %) ;

Sauget

, 525 (1,72 %) ;

Puzin

, 462 (1,52 %) ;

Mahbouli

, 435 (1,43 %) ;

Guerrier

, 273 (0,90 %) ;

Sidhoum

, 226 (0,74 %) ;

Delvert

, 180 (0,59 %).

Fontainebleau (2e)

I : 80 644 - V : 55 156 - A : 31,61 % E : 53 872 - B : 926 - N : 358

Ivanka Dimitrova

, RN, 18 887 (35,06 %) ;

Frédéric Valletoux

, Hor.-Ensemble, 18 171 (33,73 %) ;

Nour Benaïssa Watbot

, LFI-NFP, 12 765 (23,70 %) ; Loïc Rousselle, écol., 2 102 (3,90 %) ; Guillaume Cazauran, Rec., 991 (1,84 %) ; Élodie Broch, LO, 419 (0,78 %) ; Stephanie Faury, ext. g., 377 (0,70 %) ; Valérian Lapkoff, div., 152 (0,28 %) ; Sophie Balastre, DLF, 8 (0,01 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 79 921 - V : 40 308 - A : 49,57 % - E : 39 562 - B. : 560 -

Valletoux

, 10 981 (27,76 %) ;

Molina

, 9 107 (23,02 %) ;

Dimitrova

, 7 345 (18,57 %) ;

Garreau

, 5 754 (14,54 %) ;

Cazauran

, 2 444 (6,18 %) ;

Rousselle

, 1 733 (4,38 %) ;

Delalande

, 798 (2,02 %) ;

Castellan

, 645 (1,63 %) ;

Broch

, 334 (0,84 %) ;

Faury

, 297 (0,75 %) ;

Papin

, 124 (0,31 %).

Montereau-Fault-Yonne (3e)

I : 77 914 - V : 51 492 - A : 33,91 % E : 50 229 - B : 984 - N : 279

Davy Brun

, RN, 19 152 (38,13 %) ;

Jean-Louis Thieriot

, LR, 15 914 (31,68 %) ;

Laura Vallée-Hans

, LFI-NFP, 14 267 (28,40 %) ; Catherine Van Cauteren, LO, 896 (1,78 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 77 042 - V : 35 965 - A : 53,32 % - E : 35 202 - B. : 618 -

Gérôme-Delgado

, 8 895 (25,27 %) ;

Thiériot

, 8 409 (23,89 %) ;

Lioret

, 7 988 (22,69 %) ;

Septiers

, 5 290 (15,03 %) ;

Mallet

, 1 432 (4,07 %) ;

Théot

, 992 (2,82 %) ;

Gardel

, 638 (1,81 %) ;

Leguillon

, 606 (1,72 %) ;

Bacar

, 331 (0,94 %) ;

Van Cauteren

, 279 (0,79 %) ;

Coupé

, 208 (0,59 %) ;

Benkaba

, 132 (0,37 %) ;

Nomellini

, 2 (0,01 %).

Provins (4e)

I : 88 697 - V : 58 917 - A : 33,57 % E : 57 339 - B : 1 178 - N : 400

Julien Limongi

, RN, 27 316 (47,64 %) ;

Isabelle Perigault

, LR, 16 060 (28,01 %) ;

Mathieu Garnier

, LFI-NFP, 11 986 (20,90 %) ; Jean-Yves Gaudey, LO, 1 070 (1,87 %) ; Nicolas Fauveau, Rec., 907 (1,58 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 88 822 - V : 42 272 - A : 52,41 % - E : 41 465 - B. : 594 -

Durox

, 12 742 (30,73 %) ;

Perigault

, 9 007 (21,72 %) ;

Garnier

, 8 394 (20,24 %) ;

Delvaux

, 6 953 (16,77 %) ;

Venant

, 1 786 (4,31 %) ;

Huot

, 963 (2,32 %) ;

Chabrand

, 733 (1,77 %) ;

Cottin

, 429 (1,03 %) ;

Gaudey

, 374 (0,90 %) ;

Rousset

, 84 (0,20 %) ;

Merzoud-Aissaoui

, (0,00 %).

Coulommiers (5e)

I : 89 794 - V : 58 600 - A : 34,74 % E : 57 029 - B : 1 198 - N : 373

Philippe Fontana

, LR-RN, 23 820 (41,77 %) ;

Franck Riester

, Ren.-Ensemble, 17 923 (31,43 %) ;

Laurie Caenbergs

, LFI-NFP, 13 985 (24,52 %) ; Pascal Quenot, LO, 1 011 (1,77 %) ; Rudolf Larregain-Feller, div., 288 (0,51 %) ; Michèle Durand, div., 2 (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 88 335 - V : 39 043 - A : 55,80 % - E : 38 344 - B. : 514 -

Riester

, 11 225 (29,27 %) ;

Lenormand

, 9 745 (25,41 %) ;

Colin

, 8 889 (23,18 %) ;

Caux

, 2 767 (7,22 %) ;

Aspro

, 1 689 (4,40 %) ;

Judas

, 1 126 (2,94 %) ;

Chevallier

, 1 048 (2,73 %) ;

Noirez

, 610 (1,59 %) ;

Lajoye

, 558 (1,46 %) ;

Lemoine

, 356 (0,93 %) ;

Quenot

, 302 (0,79 %) ;

Dahmane

, 29 (0,08 %).

Meaux (6e)

I : 82 904 - V : 52 910 - A : 36,18 % E : 51 448 - B : 1 116 - N : 346

Béatrice Roullaud

, RN, 20 994 (40,81 %) ;

Amal Bentounsi

, LFI-NFP, 15 548 (30,22 %) ;

Régis Sarazin

, LR, 13 739 (26,70 %) ; Annie Rieupet, LO, 1 167 (2,27 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 81 556 - V : 34 363 - A : 57,87 % - E : 33 534 - B. : 653 -

Roullaud

, 9 044 (26,97 %) ;

Delage

, 8 986 (26,80 %) ;

Mekidiche

, 5 976 (17,82 %) ;

Rezeg

, 4 943 (14,74 %) ;

Murcia

, 1 667 (4,97 %) ;

Moine

, 1 262 (3,76 %) ;

Klisaric

, 660 (1,97 %) ;

Salamone

, 628 (1,87 %) ;

Rieupet

, 368 (1,10 %).

Claye-Souilly (7e)

I : 89 223 - V : 57 968 - A : 35,03 % E : 56 489 - B : 1 056 - N : 423

Agnès Laffite

, RN, 20 179 (35,72 %) ;

Ersilia Soudais

, LFI-NFP, 18 523 (32,79 %) ; Christian Robache, Hor.-Ensemble, 10 607 (18,78 %) ; Rodrigue Kokouendo, div. d., 3 345 (5,92 %) ; Naïma Moghir, écol., 1 872 (3,31 %) ; Mathilde Yu-Yueng, DLF, 682 (1,21 %) ; Yannick Carlino, Rec., 657 (1,16 %) ; Gabrielle Frija, LO, 621 (1,10 %) ; Maria Louro, div., 3 (0,01 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 87 842 - V : 37 588 - A : 57,21 % - E : 36 727 - B. : 688 -

Soudais

, 11 344 (30,89 %) ;

Bernard

, 8 923 (24,30 %) ;

Kokouendo

, 8 823 (24,02 %) ;

Jahier

, 3 509 (9,55 %) ;

Troussard

, 1 759 (4,79 %) ;

Guillard

, 847 (2,31 %) ;

Dailly

, 678 (1,85 %) ;

Frija

, 558 (1,52 %) ;

Hemet

, 188 (0,51 %) ;

Baku Mandediba

, 98 (0,27 %).

Torcy (8e)

I : 97 664 - V : 64 141 - A : 34,32 % E : 62 442 - B : 1 320 - N : 379

Arnaud Bonnet

, EELV-NFP, 22 663 (36,29 %) ;

Hadrien Ghomi

, Ren.-Ensemble, 20 622 (33,03 %) ;

Manon Mourgeres

, RN, 17 465 (27,97 %) ; Jean-Marc Moskowicz, Rec., 869 (1,39 %) ; Frédéric Renault, LO, 822 (1,32 %) ; Henriette Sauvage, div., 1 (0,00 %) ; Bernard Duchaussoy, écol., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 95 166 - V : 40 966 - A : 56,95 % - E : 40 191 - B. : 605 -

Bonnet

, 13 044 (32,46 %) ;

Ghomi

, 12 301 (30,61 %) ;

Lecuyer

, 6 610 (16,45 %) ;

Mairiaux

, 3 287 (8,18 %) ;

Moskowicz

, 1 958 (4,87 %) ;

Duchaussoy

, 1 148 (2,86 %) ;

Sanchez

, 728 (1,81 %) ;

Meillet

, 629 (1,57 %) ;

Renault

, 486 (1,21 %).

Pontault-Combault (9e)

I : 87 735 - V : 56 849 - A : 35,20 % E : 55 594 - B : 973 - N : 282

Morgann Vanacker

, RN, 19 748 (35,52 %) ;

Céline Thiébault-Martinez

, PS-NFP, 16 475 (29,63 %) ;

Michèle Peyron

, Ren.-Ensemble, 11 984 (21,56 %) ; Franck Denion, LR, 3 827 (6,88 %) ; Marie-Pierre Chevallier, écol., 1 739 (3,13 %) ; Kamal Valcin, div. c., 774 (1,39 %) ; Bruno-Charles Delalandre, Rec., 623 (1,12 %) ; Florence Woods, LO, 424 (0,76 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 86 229 - V : 37 294 - A : 56,75 % - E : 36 539 - B. : 592 -

Novais

, 9 919 (27,15 %) ;

Peyron

, 9 112 (24,94 %) ;

Vanacker

, 8 004 (21,91 %) ;

Geoffroy

, 4 259 (11,66 %) ;

Delalandre

, 1 603 (4,39 %) ;

Maurize

, 1 196 (3,27 %) ;

Robert

, 586 (1,60 %) ;

Moretti

, 522 (1,43 %) ;

Simonpietri

, 480 (1,31 %) ;

Valcin

, 299 (0,82 %) ;

Woods

, 253 (0,69 %) ;

Bui

, 229 (0,63 %) ;

Tarnier

, 77 (0,21 %).

Chelles (10e)

I : 82 992 - V : 52 455 - A : 36,80 % E : 51 341 - B : 787 - N : 327

Maxime Laisney

, LFI-NFP, 22 558 (43,94 %) ;

Pryscillia Brach

, RN, 11 625 (22,64 %) ; Stéphanie Do, div. d., 7 445 (14,50 %) ; Michel Colas, LR, 5 722 (11,15 %) ; Joël Sangaré, UDI-Ensemble, 2 707 (5,27 %) ; Sylvain Cayard, LO, 688 (1,34 %) ; Philippe Dervaux, Rec., 596 (1,16 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 81 495 - V : 34 400 - A : 57,79 % - E : 33 762 - B. : 464 -

Laisney

, 12 544 (37,15 %) ;

Do

, 8 612 (25,51 %) ;

Francisco

, 4 412 (13,07 %) ;

Caillis-Brandl

, 3 882 (11,50 %) ;

Dervaux

, 1 204 (3,57 %) ;

Ruggeri

, 957 (2,83 %) ;

Bouis

, 503 (1,49 %) ;

De Sousa

, 485 (1,44 %) ;

Hennebelle

, 399 (1,18 %) ;

Ksourou

, 385 (1,14 %) ;

Cayard

, 379 (1,12 %).

Savigny-le-Temple (11e)

Olivier Faure (PS-NFP) Réélu

I : 66 897 - V : 42 159 - A : 36,98 % E : 40 513 - B : 1 329 - N : 317

Olivier Faure

, PS-NFP, 21 643 (53,42 %) ; Vincent Paul-Petit, LR-RN, 11 902 (29,38 %) ; Thomas Ianz, UDI-Ensemble, 5 797 (14,31 %) ; Anne De La Torre, LO, 868 (2,14 %) ; Flore Creantor, div., 171 (0,42 %) ; Dominique Mahé, div., 132 (0,33 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 66 511 - V : 26 968 - A : 59,45 % - E : 26 181 - B. : 727 -

Faure

, 12 279 (46,90 %) ;

Péculier

, 5 768 (22,03 %) ;

Demonchy

, 4 589 (17,53 %) ;

Sangaré

, 1 256 (4,80 %) ;

Lapeyronie

, 919 (3,51 %) ;

Morel-Lelu

, 555 (2,12 %) ;

Marque Gras

, 469 (1,79 %) ;

de La Torre

, 346 (1,32 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 2215 mots, p. SPA10,SPA11

77 || seine-et-marne 11 sièges Ile-de-France 75 || paris 18 sièges 78 || yvelines 12 sièges 91 || essonne 10 sièges 93 || seine-saint-denis 12 sièges 94 || val-de-marne 11 sièges 95 || val-d’oise 10 sièges

92 || hauts-de-seine 13 sièges

Sortants Elsa Faucillon (PCF-Nupes) ; Francesca Pasquini (EELV-Nupes) ; Philippe Juvin (LR) ; Sabrina Sebaihi (EELV-Nupes) ; Céline Calvez (LRM-Ensemble) ; Constance Le Grip (LRM-Ensemble) ; Pierre Cazeneuve (LRM-Ensemble) ; Virginie Lanlo (LRM-Ensemble) ; Emmanuel Pellerin (LRM-Ensemble) ; Claire Guichard (LRM-Ensemble) ; Aurélien Saintoul (LFI-Nupes) ; Jean-Louis Bourlanges (MoDem-Ensemble) ;Maud Bregeon (LRM-Ensemble).

La coalition présidentielle résiste dans les Hauts-de-Seine, un des départements les plus riches du pays, même s’il comporte aussi des zones plus pauvres. Les macronistes, qui, depuis 2022, détenaient 8 des 13 sièges de député en jeu, arrivent en tête dans 7 circonscriptions, et obtiennent d’emblée un élu, Pierre Cazeneuve. Dans celle de Gabriel Attal, le premier ministre, avec 43,85 %, devance largement sa concurrente PS-NFP, Cécile Soubelet. Deux députés de la coalition de gauche sont réélus dès le premier tour, Elsa Faucillon (PCF) et Aurélien Saintoul (LFI). Dans ce département qui fut un fief de la droite, le parti LR garde son unique siège restant, celui de Philippe Juvin (52,09 %).

Colombes - Nord (1re)

Elsa Faucillon (PCF-NFP) Réélue

I : 67 718 - V : 41 463 - A : 38,77 % E : 40 455 - B : 831 - N : 177

Elsa Faucillon

, PCF-NFP, 26 225 (64,83 %) ; Mariam Camara, RN, 5 464 (13,51 %) ; Frédéric Sarkis, Ren.-Ensemble, 5 369 (13,27 %) ; Diane De Longueville, LR dis., 1 752 (4,33 %) ; Nicolas Fegeant, div., 596 (1,47 %) ; Zina Bounab, LO, 368 (0,91 %) ; Marie-Laure Decaillet, Rec., 346 (0,86 %) ; Armelle Pertus, NPA, 218 (0,54 %) ; Marine Massonneau, div. c., 117 (0,29 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 65 819 - V : 25 153 - A : 61,78 % - E : 24 360 - B. : 693 -

Faucillon

, 13 218 (54,26 %) ;

Badin

, 4 913 (20,17 %) ;

Camara

, 2 128 (8,74 %) ;

Bentaj

, 1 147 (4,71 %) ;

Le Gal

, 931 (3,82 %) ;

Décaillet

, 764 (3,14 %) ;

Boumedienne

, 400 (1,64 %) ;

Chollet

, 270 (1,11 %) ;

Bounab

, 269 (1,10 %) ;

Quirante

, 164 (0,67 %) ;

Jan

, 119 (0,49 %) ;

Dangas

, 37 (0,15 %).

Asnières, Colombes - Sud (2e)

Ballottage

I : 71 691 - V : 53 289 - A : 25,67 % E : 52 326 - B : 777 - N : 186

Thomas Lam

, LR, 21 760 (41,59 %) ;

Francesca Pasquini

, EELV-NFP, 20 683 (39,53 %) ; Anne-Caroline Gallimard, LR-RN, 6 817 (13,03 %) ; Sébastien Phan, div., 1 188 (2,27 %) ; Julia Pettitt, Rec., 637 (1,22 %) ; Ahmed Lakrafi, div. c., 564 (1,08 %) ; Julien Puertas, LO, 360 (0,69 %) ; Louis Duroulle, div., 317 (0,61 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 69 729 - V : 38 804 - A : 44,35 % - E : 38 176 - B. : 516 -

Pasquini

, 10 465 (27,41 %) ;

Achidi

, 10 227 (26,79 %) ;

Aeschlimann

, 9 541 (24,99 %) ;

Millot

, 1 660 (4,35 %) ;

Bertier

, 1 639 (4,29 %) ;

Isaac

, 1 039 (2,72 %) ;

Laurent

, 1 022 (2,68 %) ;

Perrotel

, 996 (2,61 %) ;

Denoo

, 502 (1,31 %) ;

Martin Saint Leon

, 445 (1,17 %) ;

Belloufa

, 236 (0,62 %) ;

Fabre

, 165 (0,43 %) ;

Dageville

, 124 (0,32 %) ;

Brunet

, 86 (0,23 %) ;

Bichara

, 29 (0,08 %).

Bois-Colombes, Courbevoie Nord (3e)

Philippe Juvin (LR) Réélu

I : 83 095 - V : 60 721 - A : 26,93 % E : 59 717 - B : 897 - N : 107

Philippe Juvin

, LR, 31 109 (52,09 %) ; Isabelle Dahan, PS-NFP, 18 774 (31,44 %) ; Carole Roussel, RN, 8 478 (14,20 %) ; Marc Gerard, Rec., 992 (1,66 %) ; Aline Fradin, LO, 364 (0,61 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 82 668 - V : 45 613 - A : 44,82 % - E : 44 794 - B. : 751 -

Taquillain

, 14 515 (32,40 %) ;

Juvin

, 13 949 (31,14 %) ;

Tij

, 10 348 (23,10 %) ;

Laffite

, 2 348 (5,24 %) ;

Guedj

, 2 269 (5,07 %) ;

Manresa

, 760 (1,70 %) ;

Belkadi

, 225 (0,50 %) ;

Parry

, 209 (0,47 %) ;

Piron

, 132 (0,29 %) ;

Baudrant

, 39 (0,09 %).

Nanterre (4e)

I : 81 078 - V : 54 883 - A : 32,31 % E : 53 677 - B : 1 002 - N : 204

Sabrina Sebaihi

, EELV-NFP, 26 373 (49,13 %) ;

Isabelle De Crecy

, Hor.-Ensemble, 15 899 (29,62 %) ; Melina Bravo, RN, 8 185 (15,25 %) ; Aurélie Vonsy, écol., 1 086 (2,02 %) ; Régis Valette, Rec., 758 (1,41 %) ; Laurent Strumanne, LO, 425 (0,79 %) ; Mathilde Eisenberg, NPA, 391 (0,73 %) ; Valéry Barny, div., 297 (0,55 %) ; Sean Phillip Mc Coy, div., 263 (0,49 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 80 977 - V : 37 550 - A : 53,63 % - E : 36 447 - B. : 991 -

Florennes

, 13 472 (36,96 %) ;

Sebaihi

, 13 122 (36,00 %) ;

Bravo

, 3 337 (9,16 %) ;

Bigdade

, 2 055 (5,64 %) ;

Muller

, 1 925 (5,28 %) ;

Saïz

, 660 (1,81 %) ;

Schoenhenz

, 487 (1,34 %) ;

Azergui

, 351 (0,96 %) ;

Barny

, 263 (0,72 %) ;

Strumanne

, 248 (0,68 %) ;

Combaz

, 182 (0,50 %) ;

Allain

, 165 (0,45 %) ;

Eisenberg

, 164 (0,45 %) ;

Sahraoui Brahim

, 16 (0,04 %).

Levallois-Perret (5e)

I : 77 488 - V : 55 227 - A : 28,73 % E : 54 572 - B : 423 - N : 232

Amélie Pinçon

, LR-RN, 14 021 (25,69 %) ;

Céline Calvez

, Ren.-Ensemble, 13 055 (23,92 %) ;

Raphaël Pitti

, div. g.-NFP, 12 868 (23,58 %) ; Sophie Deschiens, LR dis., 6 935 (12,71 %) ; Alexandra Riu, div., 5 612 (10,28 %) ; Hayat Bakhti, div., 854 (1,56 %) ; Benjamin Dewhurst, div., 594 (1,09 %) ; Mireille Lambert, LO, 343 (0,63 %) ; Josette Botet, Rec., 290 (0,53 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 75 570 - V : 38 099 - A : 49,58 % - E : 37 293 - B. : 464 -

Calvez

, 12 877 (34,53 %) ;

Druet

, 10 732 (28,78 %) ;

Chassat

, 4 236 (11,36 %) ;

Mercier

, 2 663 (7,14 %) ;

Gebarska

, 2 029 (5,44 %) ;

Rousset-Leblond

, 1 905 (5,11 %) ;

Sehata

, 1 098 (2,94 %) ;

Crosnier Leconte

, 544 (1,46 %) ;

Garoyan

, 293 (0,79 %) ;

Rabotoson

, 284 (0,76 %) ;

Lambert

, 245 (0,66 %) ;

Adref

, 177 (0,47 %) ;

Gacem

, 125 (0,34 %) ;

Khalil

, 85 (0,23 %).

Neuilly-sur-Seine, Puteaux (6e)

I : 76 447 - V : 57 224 - A : 25,15 % E : 56 366 - B : 702 - N : 156

Constance Le Grip

, Ren.-Ensemble, 22 627 (40,14 %) ;

Geoffroy Didier

, LR, 11 217 (19,90 %) ;

Sihame Muscianisi

, LFI-NFP, 10 857 (19,26 %) ; Alexis Pany, LR-RN, 9 512 (16,88 %) ; Jean Messiha, Rec., 1 776 (3,15 %) ; Françoise Marcel, LO, 352 (0,62 %) ; François-Xavier Deroche, div., 25 (0,04 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 76 259 - V : 42 212 - A : 44,65 % - E : 41 495 - B. : 569 -

Le Grip

, 14 943 (36,01 %) ;

Barbaux

, 6 420 (15,47 %) ;

Pessis

, 5 517 (13,30 %) ;

Keller

, 3 749 (9,03 %) ;

Le Pen

, 3 056 (7,36 %) ;

Basini

, 2 981 (7,18 %) ;

Traore

, 1 717 (4,14 %) ;

Aguelon

, 950 (2,29 %) ;

Marchiset

, 911 (2,20 %) ;

Tapiro

, 860 (2,07 %) ;

Marcel

, 217 (0,52 %) ;

Khadour

, 174 (0,42 %).

Garches, Rueil-Malmaison (7e)

Pierre Cazeneuve (Ren.-Ensemble) Réélu

I : 88 339 - V : 65 508 - A : 25,84 % E : 64 006 - B : 1 198 - N : 304

Pierre Cazeneuve

, Ren.-Ensemble, 34 053 (53,20 %) ; Lucas Peyret, LFI-NFP, 14 749 (23,04 %) ; Christine Pastor, RN, 9 493 (14,83 %) ; Rémi Carillon, Rec., 3 647 (5,70 %) ; Charlotte Richard, écol., 1 633 (2,55 %) ; Cécile Abad, LO, 431 (0,67 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 87 915 - V : 48 796 - A : 44,50 % - E : 48 007 - B. : 660 -

Cazeneuve

, 20 120 (41,91 %) ;

Rato

, 8 842 (18,42 %) ;

Elizagoyen

, 8 694 (18,11 %) ;

Dumont

, 3 233 (6,73 %) ;

Versini

, 3 054 (6,36 %) ;

Mandereau

, 1 805 (3,76 %) ;

Duthu

, 792 (1,65 %) ;

Birtic

, 570 (1,19 %) ;

Abad

, 240 (0,50 %) ;

Attaf

, 193 (0,40 %) ;

Hlavacek

, 166 (0,35 %) ;

Brochot

, 156 (0,32 %) ;

Halary

, 142 (0,30 %).

Meudon (8e)

I : 68 205 - V : 51 597 - A : 24,35 % E : 50 793 - B : 687 - N : 117

Prisca Thevenot

, Ren.-Ensemble, 20 274 (39,91 %) ;

Salomé Nicolas-Chavance

, PS-NFP, 15 392 (30,30 %) ; Delphine Veissiere, RN, 7 979 (15,71 %) ; Cécile Richez, LR, 4 959 (9,76 %) ; Miron Cusa, écol., 968 (1,91 %) ; Adélaïde Motte, Rec., 626 (1,23 %) ; Adam Brahimi-Semper, écol., 350 (0,69 %) ; Philippe Hénique, LO, 196 (0,39 %) ; Jean-Baptiste Layly, div., 49 (0,10 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 68 035 - V : 39 458 - A : 42,00 % - E : 38 749 - B. : 627 -

Thevenot

, 15 547 (40,12 %) ;

Larroque-Comoy

, 9 398 (24,25 %) ;

Richez

, 6 073 (15,67 %) ;

Taranne

, 2 233 (5,76 %) ;

Habib

, 2 082 (5,37 %) ;

Cusa

, 1 848 (4,77 %) ;

Labbé

, 662 (1,71 %) ;

Pittoni

, 502 (1,30 %) ;

Henique

, 295 (0,76 %) ;

Schneider

, 109 (0,28 %).

Boulogne-Billancourt (9e)

I : 63 463 - V : 47 665 - A : 24,89 % E : 46 869 - B : 796 - N :

Stéphane Séjourné

, Ren.-Ensemble, 21 593 (46,07 %) ;

Pauline Rapilly-Ferniot

, EELV-NFP, 10 024 (21,39 %) ; Virginie Mathot, LR, 7 108 (15,17 %) ; Julia Carrasco, RN, 6 528 (13,93 %) ; Joseph Samoun, Rec., 840 (1,79 %) ; Hazrije Mustafic, div., 459 (0,98 %) ; Anne-Laure Chaudon, LO, 225 (0,48 %) ; Thierry Narboni, div., 92 (0,20 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 63 445 - V : 35 665 - A : 43,79 % - E : 35 177 - B. : 488 -

Pellerin

, 10 307 (29,30 %) ;

Louap

, 7 672 (21,81 %) ;

Rapilly Ferniot

, 6 200 (17,63 %) ;

de Jerphanion

, 5 349 (15,21 %) ;

Bessières

, 2 538 (7,21 %) ;

Gaudé

, 1 507 (4,28 %) ;

Violleau

, 712 (2,02 %) ;

Chesneau

, 554 (1,57 %) ;

Chaudon

, 120 (0,34 %) ;

Sauteray

, 92 (0,26 %) ;

Desnos

, 64 (0,18 %) ;

Asmani

, 62 (0,18 %).

Issy-les-Moulineaux (10e)

I : 80 243 - V : 59 663 - A : 25,65 % E : 58 553 - B : 1 034 - N : 76

Gabriel Attal

, Ren.-Ensemble, 25 675 (43,85 %) ;

Cécile Soubelet

, PS-NFP, 20 806 (35,53 %) ; Sébastien Laye, LR-RN, 7 732 (13,21 %) ; Clément Perrin, LR, 2 972 (5,08 %) ; Herlander Ferreira Do Amaral, Rec., 766 (1,31 %) ; Laurence Viguié, LO, 315 (0,54 %) ; Béatrice Guillemet, div., 150 (0,26 %) ; Nicolas Lemesle, div., 109 (0,19 %) ; Esteban Ygouf, div., 28 (0,05 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 79 526 - V : 44 437 - A : 44,12 % - E : 43 030 - B. : 1 320 -

Attal

, 20 679 (48,06 %) ;

Soubelet

, 13 233 (30,75 %) ;

Bessières

, 3 055 (7,10 %) ;

Petit

, 2 992 (6,95 %) ;

El Bouzaidi

, 1 338 (3,11 %) ;

Escale

, 871 (2,02 %) ;

Viguié

, 307 (0,71 %) ;

Amrani

, 245 (0,57 %) ;

Ronchini

, 172 (0,40 %) ;

Caberas

, 138 (0,32 %).

Bagneux, Montrouge (11e)

Aurélien saintoul (LFI-NFP) Réélu

I : 71 659 - V : 50 299 - A : 29,81 % E : 49 358 - B : 638 - N : 303

Aurélien Saintoul

, LFI-NFP, 25 031 (50.14 %) ;

Laurianne Rossi

, Ren.-Ensemble, 15 036 (30,12 %) ; Juliette Chatelain, RN, 6 737 (13,49%) ; Eric Roux, div., 1 039 (2,08 %) ; Renaud Couzin, écol., 797 (1,60 %) ; Suzanne Baclet, Rec., 491 (0,98 %) ; Franck Rollot, LO, 281 (0,56 %) ; Olivier Gardent, div., 196 (0,39 %) ; Xavier Chiarelli, NPA, 161 (0,32 %) ; Philippe Ponge, div., 154 (0,31 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 70 778 - V : 37 276 - A : 47,33 % - E : 36 370 - B. : 679 -

Saintoul

, 16 359 (44,98 %) ;

Rossi

, 13 132 (36,11 %) ;

Chatelain

, 2 817 (7,75 %) ;

Rollot

, 1 769 (4,86 %) ;

Broussaudier

, 880 (2,42 %) ;

Lévêque

, 382 (1,05 %) ;

Sehili

, 341 (0,94 %) ;

Geoffre

, 244 (0,67 %) ;

Chiarelli

, 237 (0,65 %) ;

Ponge

, 209 (0,57 %).

Châtillon (12e)

I : 93 723 - V : 69 129 - A : 26,24 % E : 67 944 - B : 827 - N : 358

Jean-Didier Berger

, LR, 26 790 (39,43 %) ;

Lounes Adjroud

, PS-NFP, 26 034 (38,32 %) ; Christophe Versini, RN, 11 711 (17,24 %) ; Stéphane Legrand, div., 1 762 (2,59 %) ; Philippe Houplain, Rec., 736 (1,08 %) ; Yann Bernard, LO, 444 (0,65 %) ; Guillaume Chinan, div., 444 (0,65 %) ; Assma Benharkat, div., 23 (0,03 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 93 383 - V : 51 042 - A : 45,34 % - E : 50 073 - B. : 737 -

Bourlanges

, 15 423 (30,80 %) ;

Thomas

, 14 883 (29,72 %) ;

Blot

, 6 558 (13,10 %) ;

Thomas

, 3 927 (7,84 %) ;

Vastel

, 2 969 (5,93 %) ;

Noblet

, 2 253 (4,50 %) ;

Bakhti

, 1 524 (3,04 %) ;

Prevel

, 897 (1,79 %) ;

Gaben

, 639 (1,28 %) ;

Bernard

, 460 (0,92 %) ;

Samiez

, 288 (0,58 %) ;

Ghaleb

, 252 (0,50 %).

Antony, Sceaux (13e)

I : 89 338 - V : 66 990 - A : 25,02 % E : 65 652 - B : 1 251 - N : 87

Maud Bregeon

, Ren.-Ensemble, 25 721 (39,18 %) ;

Brice Gaillard

, PS-NFP, 24 798 (37,77 %) ; Patrick Yvars, RN, 9 629 (14,67 %) ; Numa Isnard, LR, 3 613 (5,50 %) ; Marie-Josée Preto, Rec., 770 (1,17 %) ; Mohamed Tounsi, div. c., 736 (1,12 %) ; Agathe Martin, LO, 385 (0,59 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 90 055 - V : 51 059 - A : 43,30 % - E : 50 071 - B. : 946 -

Bregeon

, 16 441 (32,84 %) ;

Gaillard

, 13 976 (27,91 %) ;

Laurent

, 8 259 (16,49 %) ;

Yvars

, 2 929 (5,85 %) ;

Simonin

, 2 592 (5,18 %) ;

Isnard

, 2 445 (4,88 %) ;

Gautrelet

, 1 965 (3,92 %) ;

Benoist

, 859 (1,72 %) ;

Martin

, 306 (0,61 %) ;

Nassimi

, 221 (0,44 %) ;

Toyane

, 78 (0,16 %).

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mardi 2 juillet 2024 834 mots, p. AUJM8

Le RN veut lever les barrages

Alors que les désistements se multiplient pour s'opposer à lui, Bardella s'érige en champion anti-Mélenchon.

Alexandre Sulzer

Dimanche soir, Bruno Clavet était aux côtés de Marine Le Pen à Hénin-Beaumont quand il a appris l'élection dès le premier tour de la patronne... et de la sienne dans la 3 e circonscription du Pas-de-Calais. « Je ne pensais pas gagner dès le premier tour », reconnaît le conseiller régional RN qui n'était donc pas dans son propre territoire le soir de sa victoire surprise.

Au lendemain du premier tour des législatives, les sourires s'affichent au RN à la lecture des résultats : 39 élus RN ou soutenus par le RN vainqueurs dès le premier tour, dont 33 députés sortants. Ces derniers ont déjà été appelés dès ce lundi en renfort pour venir en soutien à d'autres candidats plus en difficulté. Avec ses alliés ciottistes, le parti de Jordan Bardella est présent dans 443 circonscriptions contre 208, il y a deux ans. Il y est en tête dans 260 circonscriptions, contre 110 en 2022. Pas de quoi toutefois assurer au RN une majorité absolue dans le futur hémicycle (il lui faut pour cela 289 sièges). D'autant que les désistements du NFP et de la macronie pour faire barrage au RN se sont multipliés tout au long de la journée de lundi. Inquiets les lépenistes ? « Quand vous avez traversé le désert pendant quarante ans et que vous voyez au loin l'oasis, vous n'êtes pas abattu ! » se rengorge un dirigeant.

Une « alliance qui n'a ni queue ni tête »

La stratégie de Jordan Bardella pour cet entre-deux-tours semble en tous les cas toute trouvée. Dans la foulée de son allocution de dimanche soir, le président du RN agite plus que jamais l'épouvantail Mélenchon, un « péril existentiel pour la nation française », a-t-il dénoncé dans une lettre aux Français mise en ligne lundi matin. Il l'a redit en arrivant au siège du RN pour un bureau exécutif puis sur le plateau du JT de TF 1 de 20 heures dénonçant une « alliance qui n'a ni queue ni tête ». Le candidat à Matignon s'est à nouveau positionné comme le seul barrage à ce qui représenterait un danger, LFI. « Je suis le seul à pouvoir battre Mélenchon », édicte-t-il, tendant la main aux électeurs « de droite, du centre et de gauche raisonnable ». Et de demander, en vain, l'organisation d'un débat avec Jean-Luc Mélenchon pour incarner ce front républicain inversé. Et peu importe que le NFP dépasse largement les frontières mélenchonistes. « Mélenchon est le plus intelligent et le plus dynamique de la bande. C'est lui qui tire les marrons du feu. On dualise donc avec lui », fait valoir un stratège RN, selon lequel « le bon bourgeois ne va pas aimer qu'on lui dise de voter pour un bolivarien de supermarché ! ».

Des duels a priori plus délicats

Mais si, à l'issue du premier tour, le RN était amené à se confronter majoritairement à la gauche en duel, les désistements systématiques du NFP devraient finalement provoquer davantage de duels, a priori plus délicats pour le RN, face à des représentants de l'ex-majorité présidentielle. Raison pour laquelle Marine Le Pen semble aussi vouloir s'adresser à l'électorat de gauche. « Tous ces jeux d'appareil vont être une douche froide pour des électeurs de gauche qui ont fait depuis sept ans de Macron leur épouvantail », développe-t-elle dans « le Monde », confiant vouloir « parler des retraites, de l'Assurance chômage et du système de protection sociale ». « Première victoire ! » s'est-elle immédiatement félicitée dimanche soir quand Gabriel Attal a annoncé qu'il suspendait la réforme de l'Assurance chômage. « Quand je vois que l'Insoumis se retire au bénéfice d'Élisabeth Borne (dans la 6e circonscription du Calvados), je ne suis pas sûr que ses électeurs se mobilisent pour elle », grince un cadre RN pour qui la victoire dans ce territoire, évoqué également par Jordan Bardella sur TF 1, serait « symbolique ».

« Il ne faut pas reproduire l'erreur de 2017 de courir à la fois derrière l'électorat de Fillon et de Mélenchon. Il faut que l'on vise les électeurs macronistes : qu'on leur dise qu'ils vont devoir finalement voter LFI, ça les rend fous ! » croit savoir un député RN, qui ne serait pas non plus défavorable à ce que le parti se désiste en faveur d'Horizons ou de LR dans les circonscriptions ingagnables. « Ça nous permettrait d'être clairs contre l'extrême gauche. Stratégiquement, ça serait bon pour la suite. Mais comme ça ferait magouilles, le siège ne suivra pas », anticipe-t-il. Interrogé lundi soir, Jordan Bardella a simplement évoqué de façon cryptique des « discussions » avec des LR et indiqué qu'il ne donnerait pas de « consigne de vote ». « Soit on vote pour nous, soit non. Nous, on est simple », confirme un proche de Marine Le Pen, opposé aux désistements. Et de poursuivre : « Si ce n'est pas pour ce coup-là, ce sera pour le coup d'après. Si Jordan Bardella n'est pas Premier ministre à 28 ans, il le sera à 29... »

La Croix, no. 42959
Événement, mardi 2 juillet 2024 1232 mots, p. 6,7

De la Somme à Saint-Denis, joie et amère déception chez les électeurs

Antoine d’Abbundo (à Châteauroux), Maud Guilbeault (à Saint-Denis), Marine Lamoureux (à Saint-Sauflieu)

Dans la Somme, en Seine-Saint-Denis ou encore dans l’Indre, récit d’une soirée électorale qui a vu se confirmer la poussée du Rassemblement national.

Saint-Sauflieu (Somme), Châteauroux (Indre) et Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)

De nos envoyés spéciaux

Bientôt 20 heures, dans un village de la Somme à une quinzaine de kilomètres au sud d’Amiens. Une cinquantaine de militants du Rassemblement national venus des environs se sont donné rendez-vous dans une salle de Saint-Sauflieu, pour assister ensemble aux résultats du 1er tour des élections législatives. Un village d’un millier d’habitants, avec sa petite mairie fleurie, ses maisons en briques rouges, son église. L’ambiance est joyeuse, on boit une bière sans oser encore entamer les plateaux de charcuterie.

Puis le grand écran affiche les résultats : explosion d’applaudissements. Les résultats sont bons, très bons même, avec 34 % des suffrages pour le RN et ses alliés. Grands sourires dans la salle où les générations et les styles se mélangent. Des jeunes ouvriers et artisans, de vieux militants du Front national, des mères de famille. Le candidat RN, Damien Toumi, ne cache pas sa profonde satisfaction. «C’est un espoir immense, une opportunité unique. Imaginez : on avait moins de dix députés quand Emmanuel Macron a pris le pouvoir. Puis 88 en 2022 et maintenant au moins 250 ! »

« Je suis ravi, c’est historique ! », jubile Éric, un ancien Parisien, qui travaille dans le conseil en énergie et vit près d’Amiens aujourd’hui. Pour ce cadre, « le RN a toujours eu le bon diagnostic, sur la laïcité, sur la sécurité. J’ai longtemps bossé dans l’immobilier, j’ai vu changer les villes autour de Paris… » Il précise tout de suite : « Ce n’est pas un problème de couleur de peau, mais de comportement. Aujourd’hui, beaucoup d’étrangers ne font pas l’effort de s’insérer, de respecter les codes de la République, ils restent dans un entre-soi communautaire. » Il a pris sa carte au RN il y a six mois.

À Châteauroux, chef-lieu de l’Indre, 44 000 habitants, le maire Gil Avérous hésite encore entre inquiétude et soulagement. « C’est pas mal… en tout cas, pas si mal »,tente-t-il de se rassurer dimanche, à 20 heures, quand tombent les résultats. Certes, le Rassemblement national réalise un score record au niveau national. « Mais rien n’est encore joué en raison du grand nombre de triangulaires prévisibles. Et le résultat des candidats Ensemble ! de la majorité présidentielle qui totalisent 22 % des voix montre que le pire n’est peut-être pas encore certain », veut croire l’élu, ancien LR rallié en 2022 au macronisme.

Le vote en faveur du RN progresse pourtant ici comme partout en France à vitesse grand V. Aux législatives de 2022, sa candidate locale Mylène Wunsch n’avait pas réussi à s’imposer au second tour, victime de l’abstention et de la concurrence de Reconquête ! Cette fois, elle arrive en tête, devant le député Horizons sortant François Jolivet, avec 40,2 % des voix, contre 35,12 %.

« La dynamique s’explique en trois mots : sécurité, immigration, pouvoir d’achat. Trois sujets sur lesquels les Français estiment que le gouvernement ne les entend pas et n’agit pas, ou en tout cas pas assez. Des maux qui n’épargnent pas le département touché par la désindustrialisation dans les secteurs de la confection et de la sous-traitance automobile, à quoi s’ajoute la réforme de la carte militaire qui nous a fait perdre, en 2012, les 1 000 militaires du 517e régiment du train. Sans parler de l’insécurité, que les gens relient à une immigration devenue incontrôlable », souligne Gil Avérous.

À la sortie de l’école Victor-Hugo qui abrite, pour l’occasion, les bureaux 17 et 18 dans le quartier populaire de Beaulieu, il croise Jean-François et Cynthia et leurs amis Magali et Jean-Dominique. « Ce qu’on attend de cette élection ? Qu’elle permette de donner un bon coup de balai ! », lâche Jean-Dominique. À 45 ans, après vingt-deux ans de maison, il vient d’être licencié comme les 175 autres salariés d’Impériales Wheels, une usine de jantes automobiles qui a dû mettre la clé sous la porte après quatre échecs de plans de reprise et 68 millions d’euros investis pour rien par l’État.

Jean-François, lui, évoque cette violence qui commence à gangrener la ville et qu’il attribue aux « nouveaux étrangers » venus d’Afrique subsaharienne et des Comores – qui « vivent d’aides sociales et de trafics ». « En un mois et demi, il y a eu quatre meurtres à Châteauroux, dont un règlement de comptes à deux pas d’ici à la kalachnikov. Ça ne peut plus durer comme ça ! », prévient-il.

Dans le quartier Saint-Jean voisin, où vivent la majorité de ces étrangers nouvellement arrivés, Lilufer et son mari, Baram, originaires de Turquie, veulent encore croire qu’un avenir est possible ici pour eux et leurs enfants. « Nous, on veut seulement travailler et vivre en paix. Alors, oui, j’ai voté. Pour qu’il y ait moins de racisme. Mais est-ce que ma voix servira à quelque chose ? »

C’est une évidence pour Hind Ayadi, à l’origine de l’initiative « Ma cité va voter ». À l’annonce des résultats dimanche, elle accuse le coup, « dégoûtée, écœurée ».Depuis un mois, avec sa brigade électorale, elle vadrouille dans les quartiers populaires d’Île-de-France pour inciter leurs habitants à voter et à faire barrage à l’extrême droite. La petite équipe est partie à la rencontre des habitants de Garges-Sarcelles (Val-d’Oise), de Châtillon (Hauts-de-Seine) ou de Bagnolet (Seine-Saint-Denis). Le démarchage devait prendre fin au soir du 9 juin, mais la dissolution de l’Assemblée nationale et l’approche inattendue de nouvelles élections en ont décidé autrement.

Jeudi 27 juin, ils étaient à Saint-Denis. « Les gens nous disent leur dégoût de la politique, leur lassitude, témoigne Hind. Mais c’est pour ça qu’on a besoin d’aller à leur rencontre. » Ibrahima, 24 ans, reconnaît avoir nourri les rangs de l’abstention aux dernières élections. Pas cette fois. «Là, c’est différent, la situation est trop grave »,estime-t-il.

Hind filme les membres de sa brigade en pleine action. « Il y a le public qu’on convainc en face- à-face, et il y a ceux sur les réseaux ! », explique-t-elle. Sur le compte Instagram « Ma cité va voter », plus d’un millier de personnes la suivent. « J’ai reçu des messages de gens me disant qu’ils n’avaient jamais voté et que, grâce à ce compte, ils iraient pour les législatives,raconte Hind. Ça sert à quelque chose, tout ça. » Le concept essaime à travers la France, et des brigades ont prévu d’arpenter les rues de Marseille, de Rennes, de Perpignan et de Mulhouse pendant l’entre-deux-tours.

Quel que soit le résultat du 7 juillet, Hind réfléchit déjà à une action de « réconciliation », pour faire se rencontrer des habitants de quartiers populaires et des personnes vivant en zone rurale. « On a les mêmes problèmes, les mêmes galères de pouvoir d’achat, soutient-elle, animée d’un profond besoin de vivre-ensemble. Il faut qu’on se parle ! »

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 184 mots, p. SPA19

04 || Alpes-de-haute- Provence 2 sièges Provence-Alpes-Côte d’Azur 13 || Bouches-du-Rhône 16 sièges 06 || Alpes-Maritimes 9 sièges 05 || Hautes-Alpes 2 sièges 84 || Vaucluse 5 sièges

83 || Var 8 sièges

Sortants Yannick Chenevard (LRM-Ensemble) ; Laure Lavalette (RN) ; Stéphane Rambaud (RN) ; Philippe Lottiaux (RN) ; Julie Lechanteux (RN) ; Frank Giletti (RN) ; Frédéric Boccaletti (RN) ; Philippe Schreck (RN).

Sans surprise, l’extrême droite continue sa progression dans le Var. Plus de la moitié des huit circonscriptions ne voteront pas le 7 juillet, cinq candidats RN ayant déjà été élus ou réélus dès le premier tour. Parmi eux, Laure Lavalette, à Toulon (2e), réélue avec près de 51 %, ou Philippe Lottiaux, à Saint-Tropez (4e), avec 56,11 %. Le Nouveau Front populaire, lui, réalise un de ses pires scores nationaux, avec environ 17 % des suffrages dans l’ensemble du département. Sur les trois circonscriptions où se tiendra un second tour, les candidats RN arrivent très largement en tête. Même à Toulon (1re), où, avec 42,28 %, Sébastien Soulé dépasse de 10 points le sortant Yannick Chenevard (Renaissance-Ensemble), seul député à avoir contrarié l’hégémonie du RN dans le Var en 2022.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 580 mots, p. SPA16

Occitanie 09 || ariège 2 sièges 11 || aude 3 sièges 30 || gard 6 sièges 31 || haute-garonne 10 sièges 65 || hautes-pyrénées 2 sièges 66 || pyrénées-orientales 4 sièges 81 || tarn 3 sièges 48 || Lozère 1 siège 32 || gers 2 sièges 34 || hérault 9 sièges 46 || lot 2 sièges 82 || Tarn-et-Garonne 2 sièges

12 || Aveyron 3 sièges

Sortants Stéphane Mazars (LRM-Ensemble) ; Laurent Alexandre (LFI-Nupes) ; Jean-François Rousset (LRM-Ensemble).

Dans l’Aveyron, bastion historique de la droite et du centre, le Rassemblement national (RN) arrive de peu en tête dans deux des trois circonscriptions. Dans la 2e (Villefranche-de Rouergue), ancien bassin industriel et minier, Marie-Christine Parolin (RN, 33,11 %) obtient un peu moins de 200 voix d’avance face au député sortant Laurent Alexandre (Nouveau Front populaire, NFP, 32,73 %). Dans le sud de l’Aveyron (3e), le sortant Jean-François Rousset (Ensemble !, 32,45 %) sera opposé au groupe Les Républicains ayant fait alliance avec le RN Pierre-Antoine Fèvre. Ce dernier arrive en tête, avec 35,45 % des suffrages, le candidat PS-NFP Richard Bouigue recueillant 28,81 % des suffrages. Dans la 1re (Rodez), le sortant Stéphane Mazars (Ensemble !) devrait conserver son siège, avec ses 43,59 %, face au RN Jean-Philippe Chartier (31,48 %).

Rodez (1re)

Ballottage

I : 78 347 - V : 57 777 - A : 26,25 % E : 55 864 - B : 1 322 - N : 591

Stéphane Mazars

, Ren.-Ensemble, 24 349 (43,59 %) ;

Jean-Philippe Chartier

, RN, 17 585 (31,48 %) ;

Léon Thebault

, EELV-NFP, 12 701 (22,74 %) ; Antoine Da Cruz, Rés., 811 (1,45 %) ; Arlette Saint-Avit, LO, 418 (0,75 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 78 131 - V : 42 437 - A : 45,68 % - E : 41 406 - B. : 708 -

Mazars

, 17 580 (42,46 %) ;

Thebault

, 8 923 (21,55 %) ;

Bessaou

, 5 436 (13,13 %) ;

Plane

, 5 391 (13,02 %) ;

Bes de Berc

, 1 409 (3,40 %) ;

Da Cruz

, 1 405 (3,39 %) ;

Armet

, 487 (1,18 %) ;

Dumay

, 432 (1,04 %) ;

Saint-Avit

, 343 (0,83 %).

Villefranche-de-Rouergue (2e)

I : 68 217 - V : 50 266 - A : 26,31 % E : 48 086 - B : 1 403 - N : 777

Marie-Christine Parolin

, RN, 15 922 (33,11 %) ;

Laurent Alexandre

, LFI-NFP, 15 738 (32,73 %) ;

Samuel Deguara

, Ren.-Ensemble, 14 690 (30,55 %) ; Jean-Philippe Armet, DLF, 1 141 (2,37 %) ; Lucile El Hedri, LO, 595 (1,24 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 69 158 - V : 38 964 - A : 43,66 % - E : 37 918 - B. : 693 -

Alexandre

, 10 534 (27,78 %) ;

Deguara

, 8 568 (22,60 %) ;

At

, 5 907 (15,58 %) ;

Leleu

, 4 865 (12,83 %) ;

Cantournet

, 3 835 (10,11 %) ;

Barthe

, 1 300 (3,43 %) ;

Duval

, 1 208 (3,19 %) ;

Vidal

, 753 (1,99 %) ;

Cassarini

, 710 (1,87 %) ;

El Hedri

, 220 (0,58 %) ;

Clergue

, 18 (0,05 %).

Millau (3e)

I : 72 268 - V : 53 176 - A : 26,42 % E : 50 890 - B : 1 494 - N : 792

Pierre-Antoine Fevre

, LR-RN, 18 043 (35,45 %) ;

Jean-François Rousset

, Ren.-Ensemble, 16 514 (32,45 %) ;

Richard Bouigue

, PS-NFP, 14 660 (28,81 %) ; Thierry Noel, écol., 1 066 (2,09 %) ; Bernard Combes, LO, 607 (1,19 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 72 513 - V : 40 181 - A : 44,59 % - E : 38 742 - B. : 956 -

Rhin

, 10 494 (27,09 %) ;

Rousset

, 9 742 (25,15 %) ;

Saint-Pierre

, 6 818 (17,60 %) ;

Cazorla

, 6 017 (15,53 %) ;

Daures

, 2 909 (7,51 %) ;

Tendil

, 1 300 (3,36 %) ;

Miran

, 970 (2,50 %) ;

Combes

, 491 (1,27 %) ;

Noël

, 1 (0,00 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 729 mots, p. SPA15

Nouvelle-Aquitaine 16 || Charente 3 sièges 17 || Charente-Maritime 5 sièges 19 || Corrèze 2 sièges 23 || Creuse 1 siège 33 || Gironde 12 sièges 40 || Landes 3 sièges 47 || Lot-et-Garonne 3 sièges 64 || Pyrénées-Atlantiques 6 sièges 79 || Deux-Sèvres 3 sièges 86 || vienne 4 sièges 87 || haute-vienne 3 sièges

24 || Dordogne 4 sièges

Sortants Pascale Martin (LFI-Nupes) ; Serge Muller (RN) ; Jean-Pierre Cubertafon (MoDem-Ensemble) ; Sébastien Peytavie (Gen.-Nupes).

En Dordogne, où deux tiers des électeurs se sont rendus aux urnes, le Rassemblement national (RN) a confirmé sa poussée des élections européennes. Ses candidats sont arrivés en tête dans les quatre circonscriptions du département, plusieurs points devant les représentants du NFP et loin devant ceux de la majorité présidentielle, qui sont toutefois en mesure de se maintenir dans trois circonscriptions. En 2022, le RN n’avait viré en tête au premier tour que dans la seule circonscription de Bergerac (2e). Celle de Sarlat (4e), historiquement de gauche, n’échappe pas à la vague : le député sortant Générations.s, Sébastien Peytavie (NFP), est devancé par son adversaire RN d’un point et demi.

Périgueux (1re)

Ballottage

I : 78 107 - V : 54 982 - A : 29,61 % E : 52 815 - B : 1 245 - N : 922

Nadine Lechon

, RN, 20 199 (38,24 %) ;

Pascale Martin

, LFI-NFP, 15 540 (29,42 %) ;

Clément Tonon

, Hor.-Ensemble, 12 835 (24,30 %) ; Bérenger Desport Namur, LR, 2 789 (5,28 %) ; Jonathan Almosnino, LO, 751 (1,42 %) ; Antoine Coutou, Rec., 572 (1,08 %) ; Stéphane Lambert, div., 129 (0,24 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 77 866 - V : 41 655 - A : 46,50 % - E : 40 460 - B. : 704 -

Martin

, 9 845 (24,33 %) ;

Chassaing

, 8 692 (21,48 %) ;

Ambroise

, 8 209 (20,29 %) ;

Marty

, 4 915 (12,15 %) ;

Vadillo

, 4 360 (10,78 %) ;

Léger

, 1 572 (3,89 %) ;

Chrétien

, 782 (1,93 %) ;

Reboul

, 775 (1,92 %) ;

Jean

, 580 (1,43 %) ;

Leglu

, 400 (0,99 %) ;

Khelfaoui

, 330 (0,82 %) ;

Melo

, (0,00 %).

Bergerac (2e)

I : 84 286 - V : 59 059 - A : 29,93 % E : 57 068 - B : 1 130 - N : 861

Serge Muller

, RN, 24 374 (42,71 %) ;

Christophe Cathus

, PS-NFP, 16 131 (28,27 %) ;

Michel Delpon

, Ren.-Ensemble, 11 173 (19,58 %) ; Josie Bayle, LR, 4 574 (8,01 %) ; Lise Khelfaoui, LO, 816 (1,43 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 84 302 - V : 44 623 - A : 47,07 % - E : 43 487 - B. : 688 -

Muller

, 10 338 (23,77 %) ;

Delpon

, 9 591 (22,05 %) ;

Roux

, 9 214 (21,19 %) ;

Cathus

, 6 384 (14,68 %) ;

Delfour

, 2 961 (6,81 %) ;

Ballerand

, 2 149 (4,94 %) ;

Legros

, 985 (2,27 %) ;

Prats

, 807 (1,86 %) ;

Ulian

, 621 (1,43 %) ;

Almosnino

, 437 (1,00 %).

Nontron (3e)

I : 66 947 - V : 49 474 - A : 26,10 % E : 47 581 - B : 995 - N : 898

Florence Joubert

, RN, 19 093 (40,13 %) ;

Christelle Druillole

, PS, 13 600 (28,58 %) ;

Jean-Pierre Cubertafon

, MoDem-Ensemble, 11 103 (23,33 %) ; Myriam Thomasson, LR, 3 104 (6,52 %) ; Jacques Decoupy, LO, 681 (1,43 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 67 367 - V : 39 247 - A : 41,74 % - E : 37 742 - B. : 946 -

Girardeau

, 8 937 (23,68 %) ;

Cubertafon

, 8 796 (23,31 %) ;

Joubert

, 8 477 (22,46 %) ;

Peyrouny

, 3 615 (9,58 %) ;

Gardillou

, 2 291 (6,07 %) ;

Thomasson

, 2 160 (5,72 %) ;

Coutou

, 1 358 (3,60 %) ;

Desmartin

, 736 (1,95 %) ;

Laval

, 495 (1,31 %) ;

Jorand

, 481 (1,27 %) ;

Decoupy

, 396 (1,05 %).

Sarlat-la-Canéda (4e)

I : 89 939 - V : 65 770 - A : 26,87 % E : 63 216 - B : 1 486 - N : 1 068

Dominique-Louise Marchaudon

, RN, 22 767 (36,01 %) ;

Sébastien Peytavie

, EELV-NFP, 21 801 (34,49 %) ; Jérôme Peyrat, div., 10 521 (16,64 %) ; Anne-Catherine Balland, LR, 4 836 (7,65 %) ; François Tourne, Ren.-Ensemble, 1 904 (3,01 %) ; Nathalie Ballerand, Rec., 730 (1,15 %) ; Christophe Green-Madeo, LO, 657 (1,04 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 89 793 - V : 50 424 - A : 43,84 % - E : 49 021 - B. : 839 -

Peytavie

, 12 787 (26,08 %) ;

Dubois

, 9 958 (20,31 %) ;

Le Berre

, 8 624 (17,59 %) ;

Teillac

, 6 671 (13,61 %) ;

Fanier

, 6 102 (12,45 %) ;

Maleyre

, 1 511 (3,08 %) ;

Roudier

, 1 254 (2,56 %) ;

Rouyard Lignon

, 732 (1,49 %) ;

Trapy-Joinel

, 725 (1,48 %) ;

Yildirim

, 367 (0,75 %) ;

Garnier

, 290 (0,59 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 602 mots, p. SPA4

Bourgogne- Franche-Comté 21 || Côte-d’Or 5 sièges 25 || Doubs 5 sièges 39 || Jura 3 sièges 58 || Nièvre 2 sièges 70 || Haute-Saône 2 sièges 71 || Saône-et-Loire 5 sièges 90 || Territoire de Belfort 2 sièges

89 || Yonne 3 sièges

Sortants Daniel Grenon (RN) ; André Villiers (Hor.-Ensemble) ; Julien Odoul (RN).

En Bourgogne-Franche-Comté, l’Yonne est le second département phare du RN après la Haute-Saône. Comme c’était prévisible, le député sortant et porte-parole du parti, Julien Odoul, y a été réélu dès le premier tour dans la 3e circonscription (Sens), avec 50,44 % des suffrages, devant le socialiste Nicolas Soret (25,51 %). Son collègue Daniel Grenon, sortant dans la 1re circonscription (Auxerre), a obtenu 40,40 % et devra batailler pour sa réélection face à Florence Loury (EELV-NFP), à 25,34 %, qui, de son côté, devra espérer de bons reports de voix parmi les 32 % d’électeurs ayant voté en faveur d’Ensemble et de LR. Enfin, dans la 2e, Sophie-Laurence Roy, candidate issue de LR et ralliée au RN dans le cadre de l’accord négocié avec Eric Ciotti, est nettement en tête avec 44,51 % des suffrages.

Auxerre (1re)

Ballottage

I : 74 973 - V : 51 997 - A : 30,65 % E : 50 707 - B : 933 - N : 357

Daniel Grenon

, RN, 20 486 (40,40 %) ;

Florence Loury

, EELV-NFP, 12 851 (25,34 %) ; Victor Albrecht, Ren.-Ensemble, 8 871 (17,49 %) ; Céline Bähr, LR, 7 303 (14,40 %) ; Sylvie Manigaut, LO, 654 (1,29 %) ; Jean-Christophe Letierce, Rec., 542 (1,07 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 75 757 - V : 39 290 - A : 48,14 % - E : 38 514 - B. : 578 -

Loury

, 9 339 (24,25 %) ;

Grenon

, 9 214 (23,92 %) ;

Larrivé

, 8 709 (22,61 %) ;

Albrecht

, 7 509 (19,50 %) ;

Téqui

, 1 835 (4,76 %) ;

Guyot

, 639 (1,66 %) ;

Guyard

, 549 (1,43 %) ;

Manigaut

, 361 (0,94 %) ;

Kermin

, 359 (0,93 %).

Avallon (2e)

I : 72 260 - V : 48 838 - A : 32,41 % E : 47 171 - B : 1 016 - N : 651

Sophie-Laurence Roy

, LR-RN, 20 997 (44,51 %) ;

André Villiers

, Hor.-Ensemble, 13 837 (29,33 %) ;

Philippe Veyssiere

, LFI-NFP, 9 196 (19,50 %) ; Iris Nakov, écol., 1 019 (2,16 %) ; Thomas Verhegge, DLF, 895 (1,90 %) ; Sylvie Demussy, Rec., 620 (1,31 %) ; Anita Carrasco, LO, 607 (1,29 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 73 470 - V : 36 732 - A : 50,00 % - E : 35 596 - B. : 855 -

Lopez

, 10 936 (30,72 %) ;

Villiers

, 10 402 (29,22 %) ;

Veyssiere

, 7 589 (21,32 %) ;

Frayer

, 2 062 (5,79 %) ;

Dumoulin

, 1 665 (4,68 %) ;

Nakov

, 1 196 (3,36 %) ;

Cardona

, 681 (1,91 %) ;

Pressard

, 549 (1,54 %) ;

Carrasco

, 516 (1,45 %).

Sens (3e)

Julien Odoul (RN) Réélu

I : 89 716 - V : 58 504 - A : 34,79 % E : 56 968 - B : 1 047 - N : 489

Julien Odoul

, RN, 28 735 (50,44 %) ; Nicolas Soret, PS-NFP, 14 530 (25,51 %) ; Michèle Crouzet, MoDem-Ensemble, 9 973 (17,51 %) ; Grégoire Weigel, div. d., 2 271 (3,99 %) ; Annik Vilbois, Rec., 568 (1,00 %) ; Simonne Pallant, LO, 541 (0,95 %) ; Jean-Charles Kermin, div. g., 350 (0,61 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 89 720 - V : 43 162 - A : 51,89 % - E : 42 358 - B. : 581 -

Odoul

, 14 897 (35,17 %) ;

Crouzet

, 9 114 (21,52 %) ;

Dené

, 8 126 (19,18 %) ;

Pirman

, 4 588 (10,83 %) ;

Louis-Stokober

, 1 461 (3,45 %) ;

Henry

, 1 061 (2,50 %) ;

Frantz

, 1 013 (2,39 %) ;

Wang

, 602 (1,42 %) ;

Vignier

, 543 (1,28 %) ;

Khan

, 420 (0,99 %) ;

Pallant

, 271 (0,64 %) ;

Kermin

, 262 (0,62 %).

La Croix, no. 42959
Événement, mardi 2 juillet 2024 567 mots, p. 4,5
Aussi paru dans
1 juillet 2024 - La Croix (site web)

Les Républicains. À l’aube d’une refondation

Laurent de Boissieu

La question de la survie des Républicains continue à se poser, même si de nombreux candidats de droite bénéficieront au second tour de l’absence d’adversaires du centre ou de la gauche.

Ces élections législatives s’annonçaient difficiles pour Les Républicains. Elles le sont effectivement. Symbole des difficultés : l’élimination au premier tour du sortant Pierre Vatin (17,70 % seulement). Député depuis 2017, il a été devancé par le Nouveau Front populaire (22,03 %) et surtout par le RN (42,15 %), qui avait parachuté dans l’Oise son avocat, Frédéric-Pierre Vos.

Parmi les 76 élus ou réélus au premier tour figure malgré tout un membre de LR : Philippe Juvin (52,09 %). Mais la situation locale symbolise la confusion qui règne à droite. En tant que président de la fédération des Hauts-de-Seine, l’intéressé avait signé un accord avec la coalition macroniste, Ensemble pour la République, « pour faire barrage aux extrêmes de droite comme de gauche ». Cet accord a contribué à sa réélection sans adversaire au centre dès le premier tour.

Mais cet accord départemental n’avait pas été validé nationalement. Symboliquement, LR avait donc investi dans le même département un candidat contre Gabriel Attal. Celui-ci n’a obtenu que 5,08 % mais a contribué à mettre le premier ministre en ballottage.

La situation de LR est paradoxale. Avant le premier tour, le parti a tenu la ligne d’une « droite républicaine et indépendante ». Récusant d’un côté l’alliance d’Éric Ciotti avec l’extrême droite, désavouant de l’autre les accords locaux avec les macronistes. Pourtant, de nombreux candidats de droite ont largement bénéficié de l’absence d’adversaire du centre.

Dans l’entre-deux-tours, LR ne donne « pas de consigne nationale ». Pourtant, nombre de ses qualifiés au second tour devraient bénéficier du retrait de la gauche. Un appoint qui sera par exemple nécessaire en Eure-et-Loir à Olivier Marleix, le président sortant du groupe LR : avec 25,93 %, il est arrivé juste devant le Nouveau Front populaire (25,59 %), mais loin derrière le RN (38,33 %).

Quel que soit demain le nombre de députés de droite, celle-ci devra se refonder. Parce que l’étiquette « Les Républicains » est devenue source de confusion. Parce que plusieurs sous-familles prennent leurs marques dans le contexte des élections législatives. Tout d’abord, le retour sur la scène nationale de Laurent Wauquiez, en ballottage en Haute-Loire. Ce retour a été accéléré par la dissolution de l’Assemblée nationale et la trahison d’Éric Ciotti.

Ensuite, un pôle autour de David Lisnard, le président de l’Association des maires de France. Fondateur du mouvement Nouvelle énergie, il souhaite « offrir à terme une autre voie » aux « trois blocs actuels ». En attendant, il a profité du rattachement des candidats aux législatives pour financièrement s’émanciper en s’alliant avec le parti Le Nouveau Centre-Les Centristes d’Hervé Morin.

Enfin, une aile critique derrière Aurélien Pradié et Xavier Bertrand. Le premier se concentre sur son propre second tour, puisqu’il est en ballottage dans le Lot (42,25 %). Il semble toutefois avoir raté son opération d’indépendance financière, puisque, selon nos informations, seuls 27 candidats se seraient rattachés à son association « Du courage ! ». Il en fallait au moins 50. Le second devait s’exprimer, lundi 1er juillet, au journal télévisé de TF1. Autant de personnalités qui pourraient ambitionner de représenter la droite à l’élection présidentielle de 2027.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 791 mots, p. SPA20

975 || Saint-Pierre- et-Miquelon 1 siège 974 || La Réunion 7 sièges 973 || Guyane 2 sièges 971 || guadeloupe 4 sièges Outre-mer 976 || MAyotte 2 sièges 988 || Nouvelle-Calédonie 2 sièges 987 || Polynésie Française 3 sièges 986 || Wallis-et-futuna 1 siège 977 || Saint-Barthélemy 978 || Saint-Martin 1 siège

972 || Martinique 4 sièges

Sortants Jiovanny William (div.) ; Marcellin Nadeau (rég.) ; Johnny Hajjar (div. g.) ; Jean-Philippe Nilor (PCF).

Le Nouveau Front populaire (NFP) arrive en tête en Martinique et sera présent au second tour dans les quatre circonscriptions du département. Dans la 3e circonscription, la socialiste investie par le NFP, Béatrice Bellay, obtient 25,26 % des suffrages en étant devancée par le député sortant Johnny Hajjar (apparenté socialiste), également soutenu par le NFP, qui a obtenu 37,28 %. Les trois autres députés sortants, tous soutenus par le NFP, sont en ballottage très favorable. Le RN triple son score dans les quatre circonscriptions et frôle 10 %. Ce résultat inhabituel permet au prétendant RN de la 4e circonscription, Grégory Roy-Larentry, de se qualifier pour le second tour. Une première dans l’île.

Le François (1re)

Ballottage

I : 80 328 - V : 24 534 - A : 69,46 % E : 23 151 - B : 768 - N : 615

Jiovanny William

, div., 13 095 (56,56 %) ;

Philippe Edmond-Mariette

, rég., 3 106 (13,42 %) ; Alain-Claude Lagier, div. g.-NFP, 2 690 (11,62 %) ; Cédric Crampon, RN, 2 312 (9,99 %) ; Gabriel Jean-Marie, LO, 665 (2,87 %) ; Yann Mievilly, écol., 599 (2,59 %) ; Sylvain Hoche, div., 584 (2,52 %) ; Fabrice Fiari, div., 100 (0,43 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 80 041 - V : 16 005 - A : 80,00 % - E : 14 902 - B. : 620 -

Edmond-Mariette

, 2 664 (17,88 %) ;

William

, 2 168 (14,55 %) ;

Samot

, 1 783 (11,96 %) ;

Delannay

, 1 619 (10,86 %) ;

Romain

, 1 312 (8,80 %) ;

Lagier

, 1 179 (7,91 %) ;

Bellay

, 1 163 (7,80 %) ;

Jean-Marie-Alphonsine

, 624 (4,19 %) ;

Tabar

, 595 (3,99 %) ;

Belimont

, 564 (3,78 %) ;

Mievilly

, 288 (1,93 %) ;

Valere

, 266 (1,78 %) ;

Marthe-Dite-Surelly

, 247 (1,66 %) ;

Godard

, 157 (1,05 %) ;

Rangoly

, 98 (0,66 %) ;

Puisard

, 97 (0,65 %) ;

Crispin

, 78 (0,52 %).

Schœlcher, Sainte-Marie (2e)

I : 79 675 - V : 26 296 - A : 67,00 % E : 24 877 - B : 778 - N : 641

Marcellin Nadeau

, rég.-NFP, 12 017 (48,31 %) ;

Yan Monplaisir

, div. d., 6 732 (27,06 %) ; Juvénal Remir, RN, 2 614 (10,51 %) ; Christian Rapha, div. d., 1 888 (7,59 %) ; Alexandre Ventadour, div., 1 626 (6,54 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 80 054 - V : 17 212 - A : 78,50 % - E : 16 097 - B. : 663 -

Nadeau

, 4 436 (27,56 %) ;

Pamphile

, 4 160 (25,84 %) ;

Rotsen

, 3 130 (19,44 %) ;

Varasse

, 2 127 (13,21 %) ;

Jean-Elie

, 721 (4,48 %) ;

Ferraty

, 598 (3,71 %) ;

Rodap

, 318 (1,98 %) ;

Saint-Olympe

, 212 (1,32 %) ;

Sellaye

, 155 (0,96 %) ;

Bellame

, 123 (0,76 %) ;

Dufeal

, 117 (0,73 %).

Fort-de-France (3e)

I : 60 258 - V : 18 776 - A : 68,84 % E : 17 774 - B : 585 - N : 417

Johnny Hajjar

, div. g., 6 626 (37,28 %) ;

Beatrice Bellay

, PS-NFP, 4 489 (25,26 %) ; Francis Carole, rég., 2 617 (14,72 %) ; Max Ferraty, RN, 1 684 (9,47 %) ; Nathalie Jos, rég., 1 010 (5,68 %) ; Frédérique Dispagne, div., 624 (3,51 %) ; Mélanie Sulio, LO, 363 (2,04 %) ; Emmanuel Granier, div., 361 (2,03 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 60 508 - V : 12 833 - A : 78,79 % - E : 12 075 - B. : 462 -

Hajjar

, 4 471 (37,03 %) ;

Carole

, 2 288 (18,95 %) ;

Renard

, 1 679 (13,90 %) ;

Jos

, 684 (5,66 %) ;

Jean-Baptiste

, 684 (5,66 %) ;

Robin

, 597 (4,94 %) ;

Giraud

, 420 (3,48 %) ;

Crampon

, 413 (3,42 %) ;

Jean-Marie

, 243 (2,01 %) ;

Mole

, 195 (1,61 %) ;

Jeanville

, 180 (1,49 %) ;

Bardet

, 180 (1,49 %) ;

Nemouthe

, 41 (0,34 %).

Les Anses d'Arlet, Rivière-Pilote (4e)

I : 84 422 - V : 25 456 - A : 69,85 % E : 24 384 - B : 601 - N : 471

Jean-Philippe Nilor

, PCF-NFP, 15 405 (63,18 %) ;

Grégory Michel Roy-Larentry

, RN, 2 408 (9,88 %) ; Philippe Petit, UDI, 2 316 (9,50 %) ; Louis Boutrin, écol., 1 538 (6,31 %) ; Aude Goussard, div., 1 294 (5,31 %) ; Yvette Galot, div., 824 (3,38 %) ; Karine Therese, EELV, 599 (2,46 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 83 958 - V : 19 741 - A : 76,49 % - E : 19 021 - B. : 380 -

Nilor

, 8 367 (43,99 %) ;

Marie-Jeanne

, 4 881 (25,66 %) ;

Dinal

, 1 438 (7,56 %) ;

Duville

, 1 430 (7,52 %) ;

Thérèse

, 755 (3,97 %) ;

Petit

, 590 (3,10 %) ;

Occolier

, 415 (2,18 %) ;

Tiberinus

, 363 (1,91 %) ;

Limery

, 329 (1,73 %) ;

Sulio

, 144 (0,76 %) ;

Sainte-Rose

, 102 (0,54 %) ;

Lusbec

, 88 (0,46 %) ;

Tinaugus

, 79 (0,42 %) ;

Mirande

, 40 (0,21 %).

Le Monde
élections législatives, mardi 2 juillet 2024 1482 mots, p. 2,3
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1 juillet 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Front républicain : les tergiversations du camp Macron

Ni RN ni LFI, cas par cas ou désistement systématique : la coalition présidentielle n’est pas parvenue à parler d’une même voix sur la stratégie à tenir après l’échec de son camp au premier tour, dimanche 30 juin

Robin D’Angelo et Claire Gatinois Robin D’Angelo et Claire Gatinois

La nuit est déjà tombée sur Matignon, dimanche 30 juin, quand Gabriel Attal, la mine grave, s’approche du pupitre. Il est près de 22 heures, le premier tour des élections législatives vient d’infliger une déroute cinglante au camp présidentiel. Les scores sont moins mauvais qu’imaginé, mais le doute n’est plus permis. Le premier ministre n’ignore pas qu’il vit ses derniers instants Rue de Varenne. Lui qui, à 35 ans, pouvait parfois penser à l’opportunité qui lui avait été offerte d’occuper si jeune de si hautes fonctions, pourrait céder la place au poulain de Marine Le Pen, Jordan Bardella, 28 ans. Le Rassemblement national (RN), largement en tête du scrutin, est aux portes du pouvoir, près de remporter une majorité des sièges à l’Assemblée nationale. L’alliance de gauche du Nouveau Front populaire (NFP), réunissant le Parti socialiste, les écologistes, le Parti communiste et La France insoumise (LFI) s’est hissée à la seconde place, laissant loin derrière la coalition Renaissance-MoDem-Horizons (Ensemble).

L’échec est total pour le président de la République, Emmanuel Macron, qui, le 9 juin, a décidé de dissoudre l’Assemblée nationale afin, disait-il, de reprendre la main. Mais c’est Gabriel Attal qui doit trouver les mots justes pour « empêcher le pire d’advenir ». Ce soir « n’est pas un soir comme les autres », soupire le locataire de Matignon. L’ancien du Parti socialiste, candidat dans la 10e circonscription des Hauts-de-Seine, promet de ne pas y aller « par quatre chemins ». Après avoir bataillé férocement contre « les extrêmes », fustigeant le RN mais aussi le « chaos » que représente, selon lui, le programme du NFP, dominé, dit-il, par LFI, le chef du gouvernement fait maintenant le distingo entre un ennemi, le RN, et un adversaire politique, le NFP.

La bataille du second tour n’est pas la même que celle du premier. Gabriel Attal parle désormais de « devoir moral » et entend « être à la hauteur du destin français ». « Notre objectif est clair,dit-il : empêcher le Rassemblement national d’avoir une majorité absolue au second tour, de dominer l’Assemblée nationale et donc de gouverner le pays avec le projet funeste qui est le sien. » Il poursuit, solennel : « Je le dis avec la force que l’instant appelle à chacun de nos électeurs. Pas une voix ne doit aller au Rassemblement national. Dans de pareilles circonstances, la France mérite que l’on n’hésite pas. Jamais. » Et il invite au désistement des candidats de la coalition Ensemble lorsqu’ils sont en troisième position lors de triangulaires, afin d’éviter l’élection d’un député d’extrême droite.

« C’est indéfendable »

Sur le plateau de France 2, Marine Tondelier, présidente d’Europe Ecologie-Les Verts, ne masque pas son soulagement. Sans tergiverser, Jean-Luc Mélenchon a indiqué un peu plus tôt que tous les candidats NFP se désisteraient pour faire barrage à l’extrême droite, là où ils sont en 3e position et le RN en tête. La réciproque n’est pas claire. Depuis 20 heures, les macronistes entretiennent le flou.

« Face au Rassemblement national, l’heure est à un large rassemblement clairement démocrate et républicain pour le second tour », lance Emmanuel Macron dans un communiqué, dès la publication des premières estimations. Mais qu’est-ce qu’un « rassemblement clairement démocrate et républicain » aujourd’hui ? Doit-il inclure LFI, accusée de flirter avec l’antisémitisme ?

Sur le flanc gauche, Clément Beaune, ancien ministre des transports, éliminé dès le premier tour à Paris, appelle à lutter contre l’extrême droite par tous les moyens. « Il faut voter pour le candidat qui affronte un candidat du RN au second tour, quel qu’il soit », défend-il. Roland Lescure, ministre de l’industrie en ballottage dans la 1re circonscription des Français de l’étranger, abonde, appelant les électeurs à « faire barrage à l’extrême droite sans états d’âme en votant pour le candidat alternatif le mieux placé ».

Mais, invitée sur le plateau de France 2, Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, refuse toute complaisance avec les « insoumis ». « Je suis la première atterrée de ce qu’est devenue une partie de la gauche. Ça ne me fait pas plaisir ! Mais s’allier à LFI ? Se présenter aux Français à côté de[la juriste franco-palestinienne] Rima Hassan ? Non, c’est indéfendable », s’étrangle auprès du Mondela candidate de la 10e circonscription des Yvelines. L’ancien premier ministre Edouard Philippe, patron d’Horizons, tonne lui aussi, du Havre (Seine-Maritime), qu’ « aucune voix ne doit se porter sur les candidats du RN, ni sur ceux de La France insoumise, avec lesquels nous divergeons non pas seulement sur des programmes mais sur des valeurs fondamentales ». Sur TF1, le président du MoDem, François Bayrou, enchaîne, affirmant que « beaucoup de Français seraient totalement désespérés de se retrouver devant un choix entre le RN et LFI ». Par ses mots, le premier ministre doit mettre fin au brouhaha naissant. En réalité, la position de Gabriel Attal n’est guère limpide. A aucun moment dans son discours le trentenaire ne mentionne explicitement La France insoumise, se bornant à parler de candidats défendant, « comme [eux] , les valeurs de la République ». Du QG de campagne, rue du Rocher, on précise que les désistements en faveur des « insoumis » ne sont pas exclus. Mais le profil du candidat de la gauche radicale sera, dans ces cas, scruté avec attention, car « des LFI sont manifestement ennemis des valeurs de la République », indique un proche de Gabriel Attal. En clair, le camp présidentiel soutient François Ruffin dans la 1re circonscription de la Somme, rival de Jean-Luc Mélenchon, mais n’aidera pas un candidat comme Raphaël Arnault dans la 1re circonscription du Vaucluse, « insoumis » issu de la mouvance antifa.

Pouvoir déclinant

Le camp présidentiel affiche plusieurs nuances de front républicain dans un flou assumé par le chef de l’Etat. A 18 h 30, de l’Elysée, Emmanuel Macron, mis au fait de la débâcle annoncée, avait réuni autour de son premier ministre les différents chefs de parti, François Bayrou (MoDem), Stéphane Séjourné (Renaissance) et Edouard Philippe (Horizons), présent en visioconférence. Le maire du Havre s’accroche depuis plusieurs jours à la position du « ni-ni », à savoir ni RN, ni LFI. Une posture qui incommode le chef de l’Etat comme son premier ministre, conscients que cette ligne peut faire le miel du RN.

Le jeudi précédent, Gabriel Attal s’était entretenu avec le Normand à Matignon pour tenter de l’amadouer. En vain. Le premier ministre a aussi échangé durant le week-end avec François Bayrou, sans plus de succès. Et ce dimanche, lorsque Emmanuel Macron prend la parole pour appeler à un « large rassemblement démocrate et républicain » face au Rassemblement national, le maire de Pau l’interrompt. « Un large rassemblement clairement démocrate et républicain », précise le patron du MoDem. « Oui, oui, clairement », acquiesce le chef de l’Etat amendant son communiqué avant de le transmettre aux rédactions. « Parce que, pour moi, les LFI, c’est pas possible », ajoute Edouard Philippe. Emmanuel Macron ne relève pas.

Aux yeux du président de la République, c’est aux chefs de parti de gérer les arrière-cuisines politiques. Lui se veut au-dessus des partis. Et tant pis si son propos souffre d’ambiguïté. A la fin, tout cela se réglera « circo par circo », soupèse François Bayrou. Emmanuel Macron acquiesce et commence, dès la réunion achevée, à examiner les résultats des circonscriptions les unes après les autres en compagnie de son épouse, Brigitte, de compagnons de route, comme l’ancien président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand, ou l’ex-ministre de l’agriculture, Julien Denormandie, et d’une poignée de conseillers dont Thierry Solère, un ancien des Républicains (LR). Les candidats ont jusqu’au mardi 2 juillet 18 heures, pour déposer, ou non, leur candidature pour le second tour.

Une preuve de plus du pouvoir déclinant d’Emmanuel Macron, le président de la République est désormais ouvertement contesté par les siens. Si la position de François Bayrou apparaît in fine compatible avec celle du cas par cas défendue à l’Elysée, Edouard Philippe ne craint plus de tirer des bords, pour s’éloigner chaque fois un peu plus du chef de l’Etat, accusé, selon ses mots, d’avoir « tué la majorité » avec la dissolution. Le maire du Havre, qui ne masque pas ses ambitions présidentielles pour 2027, cherche, avec sa position tranchée du « ni-ni », à capter les voix de la droite et à attirer vers lui ce qui reste du parti LR. « Il fait une erreur,déplore-t-on dans l’entourage de Gabriel Attal. La force de gravité de LR se déplace vers le RN, pas vers Horizons. »

Le Monde
mardi 2 juillet 2024 1032 mots, p. 21

Économie | chronique

La France piégée par la peur et la colère

par Stéphane Lauer

La colère et la peur ne sont pas bonnes conseillères. Ce sont pourtant les deux sentiments qui ont prévalu dans le choix des Français lors du premier tour des élections législatives. La peur est nourrie par la perte de repères dans la période d’instabilité intense que nous traversons. Tensions géopolitiques dans un monde multipolaire ; mutations démographiques avec le vieillissement des populations au nord et l’accélération des flux migratoires au sud ; changement climatique et adaptation brutale à ses conséquences ; intelligence artificielle aux promesses ambivalentes et réseaux sociaux amplificateurs des désordres du monde : tout concourt à remettre en question notre façon de vivre sans que s’imposent des solutions simples pour s’y adapter. La colère, elle, découle du sentiment d’impuissance que donnent les gouvernants quant à leurs capacités à offrir des perspectives dans cet environnement bouleversé.

Sans préjuger du résultat qui sortira des urnes le 7 juillet, un constat s’impose déjà : les deux blocs en tête à l’issue du premier tour, le Rassemblement national (RN) et le Nouveau Front populaire (NFP), misent, chacun dans un registre différent, sur la démagogie pour séduire une opinion désabusée, en grande défiance à l’égard du politique. D’un côté, les remèdes de l’extrême droite sur la sécurité et l’immigration : des propositions simplistes, inapplicables sur le plan légal et diplomatique, dangereuses pour la cohésion nationale. Le tout est emballé dans un galimatias économique sans cohérence, sans vision, à rebours de l’urgence climatique et qui prône un repli sur soi mortifère. Le but consiste à élargir le socle électoral du RN avec des promesses à géométrie variable au fur et à mesure qu’il se rapproche du pouvoir pour mieux imposer son obsession de la préférence nationale.

Spectre du déclassement

De l’autre côté, le programme commun de la gauche, qui peine à dissimuler le manque de cohérence de ses composantes par une relance keynésienne très vintage, à l’efficacité et à la faisabilité douteuses. Sa vocation première et légitime consiste à empêcher la France de basculer à l’extrême droite. Mais ses solutions pour apaiser les colères – tout aussi légitimes – semblent inadaptées aux enjeux auxquels le pays fait face.

Ce qui frappe dans ces programmes, c’est qu’ils font comme si la France était isolée du reste du monde, libérée de ses engagements européens et sans comptes à rendre à ses bailleurs de fonds. Le décalage avec l’« agenda stratégique » européen qui vient d’être adopté par les Vingt-Sept interpelle. Là où l’UE met l’accent sur le risque de décrochage économique européen et s’inquiète de la question de sa souveraineté, la France continue à débattre de la façon de dépenser un argent qu’elle n’a pas.

Pour autant, les préoccupations des Français appellent des réponses. Pour une part grandissante de la population, travailler ne permet plus d’améliorer son niveau de vie. En deux générations, le rythme de la progression du pouvoir d’achat du travail a été divisé par six. Face à un tel choc, n’importe quel discours rationnel devient inaudible. L’une des erreurs d’Emmanuel Macron a été de ne pas avoir assez prêté attention à ce sujet, qui a métastasé au cours des trente dernières années.

Une politique de l’offre réclame du temps pour produire des résultats. Ce qui a été entrepris par la majorité sortante pour faire patienter les Français, notamment ceux issus d’une classe moyenne rongée par le spectre du déclassement, a été très insuffisant. Le poison de l’inflation a fini par rendre invisibles les progrès accomplis sur le front de l’emploi et de l’investissement.

La tentation consiste désormais à jeter le bébé avec l’eau du bain. Puisque le bilan du pouvoir en place laisse à désirer, faisons l’inverse, clament les oppositions en misant sur le goût immodéré des Français pour les retours de balancier brutaux. Pourtant, un pays ne peut redistribuer que les richesses qu’il contribue à créer. La France ne fait pas exception. Certes, la majorité sortante a pris des libertés avec ce principe en creusant la dette comme jamais. Mais au moins, il y avait parallèlement la volonté d’améliorer la capacité du pays à produire.

La nécessité de soutenir la croissance par des gains de productivité et une hausse du taux d’emploi ne fait pas partie du logiciel du RN, ni de celui du NFP. Il s’agit d’octroyer ex nihilo des ristournes fiscales non financées pour le premier et d’augmenter le pouvoir d’achat grâce à des hausses d’impôts pour le second. Dès lors que ces coups de pouce ne sont pas la résultante d’une augmentation de la production nationale, l’effet sera limité dans le temps et assorti d’un retour de bâton inéluctable avec hausse du chômage, inflation, creusement du commerce extérieur et crise budgétaire.

La compétitivité, le soutien à l’investissement, l’amélioration des compétences, bref, tout ce qui peut contribuer à l’augmentation de la production de richesses est l’angle mort de ces programmes. Quant à la transition écologique, quid des 2,5 points de PIB annuels nécessaires à son financement ? Dans cette campagne électorale précipitée, la fin du mois a pris le pas sur la fin du monde.

Face à la bouffée de démagogie que la France traverse, le Royaume-Uni, lui, sort de la sienne, quatre ans après le Brexit. Le Parti travailliste, en tête des intentions de vote dans les sondages en vue des législatives du 4 juillet, fait preuve d’une tempérance qui pourrait nous inspirer. « Il n’existe pas de baguette magique que nous puissions agiter au lendemain des élections, pas de solutions miracles, et nous devons faire les travaux les plus difficiles », explique Keir Starmer, le leader du Labour, dans le Financial Times. « Je pense que les gens ont besoin d’espoir, mais (…) un espoir réaliste », poursuit-il . Les Français n’ont pas ce pragmatisme. Comme le résume le député (MoDem) sortant des Hauts-de-Seine Jean-Louis Bourlanges : « Il y a un divorce profond entre les besoins du pays et les attentes des Français. » Ce hiatus risque de nous coûter cher.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 556 mots, p. SPA16

Nouvelle-Aquitaine 16 || Charente 3 sièges 17 || Charente-Maritime 5 sièges 19 || Corrèze 2 sièges 23 || Creuse 1 siège 24 || Dordogne 4 sièges 33 || Gironde 12 sièges 40 || Landes 3 sièges 47 || Lot-et-Garonne 3 sièges 64 || Pyrénées-Atlantiques 6 sièges 86 || vienne 4 sièges 87 || haute-vienne 3 sièges

79 || Deux-Sèvres 3 sièges

Sortants Bastien Marchive (PRV-Nupes) ; Delphine Batho (GE-Nupes) ; Jean-Marie Fiévet (LRM-Ensemble).

La vague RN n’a pas submergé le département, malgré un électorat en forte progression. Seule la 3e circonscription des Deux-Sèvres, au nord, place un candidat soutenu par l’alliance LR-RN en tête. Philippe Robin devance ainsi Jean-Marie Fiévet (Renaissance-Ensemble), de quatre points, et affrontera le député sortant au second tour. Ailleurs, les sortants ont bien résisté. Dans la 1re circonscription, à Niort, Bastien Marchive (Renaissance-Ensemble) dépasse 40 % des suffrages, devant la socialiste Nathalie Lanzi (NFP, 32,80 %) et Dorothée Champeau (RN, 24,63 %), pour la seule triangulaire annoncée au second tour dans les Deux-Sèvres. Dans la 2e circonscription, l’écologiste Delphine Batho (NFP) obtient encore une large majorité (38,57 %) dans ce bastion de la gauche, talonnée par la candidate RN Mélody Garault (34,12 %).

Niort (1re)

Ballottage

I : 91 748 - V : 64 728 - A : 29,45 % E : 62 782 - B : 1 295 - N : 651

Bastien Marchive

, Ren.-Ensemble, 25 257 (40,23 %) ;

Nathalie Lanzi

, PS-NFP, 20 591 (32,80 %) ;

Dorothée Champeau

, RN, 15 461 (24,63 %) ; Virginie Juliard, Rec., 775 (1,23 %) ; Danielle Vauzelle, LO, 698 (1,11 %) ; Marc René Gaillard, div. g., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 90 920 - V : 46 473 - A : 48,89 % - E : 45 503 - B. : 666 -

Marchive

, 13 741 (30,20 %) ;

Charron

, 12 938 (28,43 %) ;

Chiche

, 7 884 (17,33 %) ;

Champeau

, 5 869 (12,90 %) ;

Ganivet

, 1 704 (3,74 %) ;

Masson

, 1 517 (3,33 %) ;

Brethenoux

, 1 345 (2,96 %) ;

Vauzelle

, 505 (1,11 %).

Saint-Maixent-l'École (2e)

I : 98 054 - V : 68 262 - A : 30,38 % E : 65 946 - B : 1 446 - N : 870

Delphine Batho

, EELV-NFP, 25 436 (38,57 %) ;

Mélody Garault

, RN, 22 500 (34,12 %) ; Frédéric Bizard, MoDem-Ensemble, 10 536 (15,98 %) ; Emilie Baudrez, LR, 6 107 (9,26 %) ; Guy Bourdon, Rec., 760 (1,15 %) ; Roger Gorizzutti, LO, 607 (0,92 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 98 304 - V : 49 319 - A : 49,83 % - E : 48 038 - B. : 871 -

Batho

, 17 477 (36,38 %) ;

Rochefort

, 12 049 (25,08 %) ;

Revers

, 9 328 (19,42 %) ;

Joseph

, 3 492 (7,27 %) ;

Baudrez

, 3 048 (6,34 %) ;

Sainty

, 1 389 (2,89 %) ;

Dupuy

, 748 (1,56 %) ;

Gorizzutti

, 507 (1,06 %).

Bressuire (3e)

I : 85 314 - V : 57 938 - A : 32,09 % E : 55 765 - B : 1 336 - N : 837

Philippe Robin

, LR-RN, 19 671 (35,27 %) ;

Jean-Marie Fiévet

, Ren.-Ensemble, 17 352 (31,12 %) ; Juliette Woillez, LFI-NFP, 10 564 (18,94 %) ; Mattieu Manceau, LR, 7 512 (13,47 %) ; Maryse Vallée, LO, 666 (1,19 %) ; Jacky Durand, div., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 84 875 - V : 40 752 - A : 51,99 % - E : 39 412 - B. : 929 -

Fiévet

, 13 507 (34,27 %) ;

Woillez

, 8 816 (22,37 %) ;

Guibert

, 7 689 (19,51 %) ;

Robin

, 6 139 (15,58 %) ;

Faivre

, 1 345 (3,41 %) ;

Barbot

, 1 311 (3,33 %) ;

Vallée

, 605 (1,54 %).

Le Monde
élections législatives, mardi 2 juillet 2024 643 mots, p. 10

Le communiste Fabien Roussel battu dès le premier tour

Le patron des communistes a été battu sur ses terres nordistes par le candidat du RN, Guillaume Florquin, protégé de Sébastien Chenu

Sylvia Zappi

« Battu mais pas abattu » : Fabien Roussel a toujours le sens de la formule. Même pour annoncer sa défaite, dimanche 30 juin, en début de soirée. Lors des élections législatives, le secrétaire national du Parti communiste français (PCF) a été éliminé dès le premier tour par le candidat du Rassemblement national (RN), Guillaume Florquin. Ce dernier, protégé de Sébastien Chenu, l’a emporté, avec 50,3 % des voix, dans la 20e circonscription du Nord, tandis que M. Roussel n’a totalisé que 31,2 %.

Sur ces terres du Valenciennois, c’est un petit séisme politique, tant Saint-Amand-les-Eaux et ses environs symbolisaient ce qui restait des fiefs nordistes du PCF. C’est aussi un coup rude pour le patron d’un parti qui se bat pour sa survie.

Comme s’il l’avait senti, lors de cette campagne express de trois semaines, le député sortant communiste était apparu la mine fatiguée et soucieuse. Il savait le RN conquérant depuis plusieurs scrutins dans l’ancien bassin minier et les bourgs ruraux de la circonscription. La 20e du Nord est l’une de celles qui avaient connu les scores les plus forts de l’extrême droite lors des législatives de 2022, et le numéro un du PCF avait dû déjà batailler pour la garder. Les élections européennes, le 9 juin, ont confirmé la poussée lepéniste, avec une liste de Jordan Bardella à 37,3 % des voix à l’échelle du département.

Au siège du parti, place du Colonel-Fabien, à Paris, on ne cachait pas une forte déception, dimanche, devant cette élimination brutale. « C’est un symbole qui fait mal, mais on savait que cela allait être très dur : toutes les circos voisines étaient déjà RN, et le résultat est dans la logique de la dynamique des européennes, reconnaît Ian Brossat, sénateur de Paris et proche du secrétaire national. On s’est pris un tsunami qui fait que dans le Nord, mis à part Lille, je ne sais pas combien de circonscriptions la gauche gardera. »

Un positionnement singulier

Fabien Roussel avait pourtant une implantation forte dans ce bastion communiste, qui avait vu les députés PCF se faire élire sans discontinuer depuis 1962. Ayant fait une partie de sa carrière dans les pas d’Alain Bocquet, maire de Saint-Amand-les-Eaux, qui lui avait laissé le siège au Palais-Bourbon en 2017, l’élu, également conseiller municipal, travaillait son implantation dans cette circonscription populaire. M. Roussel s’y faisait fort de représenter les salariés des petites villes paupérisées et rurales.

Ce positionnement l’avait notamment incité à soutenir le mouvement des « gilets jaunes » et lui avait inspiré ses tirades polémiques .Pour marquer sa différence, il avait lancé, lors de la campagne présidentielle de 2022 : « Je ne suis pas le représentant de la gauche caviar et quinoa, mais de la gauche populaire et label rouge. »Une manière de se démarquer de la stratégie de La France insoumise (LFI), ciblant les grandes villes et les banlieues populaires.

Il avait par la suite continué à faire entendre sa petite musique au sein de l’alliance de la gauche – où il contestait la ligne imprimée par les proches de Jean-Luc Mélenchon, le leader de LFI – en s’opposant à certaines mesures en faveur des chômeurs. « La gauche doit défendre le travail et le salaire et ne pas être la gauche des allocations », avait-il ainsi asséné en septembre 2022, lors de la Fête de L’Humanité. Lors de la courte campagne de ce premier tour, il n’avait cessé de mettre en avant ce positionnement singulier, jugé populiste par le reste de la gauche. Cela n’aura pas suffi à transformer la sympathie réelle de son électorat en voix pour passer la barre du premier tour.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mardi 2 juillet 2024 666 mots, p. AUJM9,AUJM10

LR espère sauver les meubles

La droite affirme être présente dans 79 circonscriptions, majoritairement face au RN. Et table sur un groupe de députés le moins affaibli possible, dans une Chambre dominée par le parti lepéniste.

Quentin Laurent

Encore une fois, les Républicains se sont réveillés ce lundi avec un mal de crâne consécutif à une énième soirée électorale qui les aura vu malmenés dans les urnes. Sans avoir le luxe de prendre le temps pour contempler leur malheur. Un nouveau soir de législatives à 10 % de voix à l'échelle du pays, la promesse de candidats balayés et l'incertitude de ceux que l'on pourra sauver.

Certains ont pris le temps, tard dans la nuit, d'aller jeter un oeil sur les circonscriptions des copains, des collègues. « Tous ceux qui sont en circonscription très rurale sont mis en difficulté », observe un député sortant. Quelques messages envoyés ici ou là, et puis il était temps de se remettre sur la rédaction des professions de foi pour le second tour. « Tout le monde est concentré sur sa circonscription, sa campagne. On verra le reste plus tard », confie le même élu, qui espère que « ça va le faire pour beaucoup ».

« C'est pas si catastrophique »

Sur 59 députés les Républicains sortants (hormis Éric Ciotti et Christelle d'Intorni, partis en alliance avec le RN), un a été élu dès le premier tour. Il s'agit de Philippe Juvin dans les Hauts-de-Seine. Un autre, balayé, aussi dès dimanche : Pierre Vatin, dans l'Oise. Les autres ont replongé dans l'arène. « On se bat ! » confie Michèle Tabarot, depuis sa circonscription des Alpes-Maritimes. La présidente de la commission nationale d'investiture LR aura fort à faire pour l'emporter dans un duel avec le RN, mais veut croire que son implantation locale forte aura, à la fin, raison d'un adversaire qui « ne fait pas campagne » et refuse les débats.

Au total, les Républicains revendiquent d'avoir 79 candidats qualifiés pour le second tour, qui se tiendra dimanche prochain. Dans la quasi-totalité des cas, en duel avec le Rassemblement national, porté par une dynamique inédite. « C'est pas si catastrophique, on va pas être loin de la quarantaine d'élus », calculait dimanche soir un stratège de la droite. Même si elle risque encore de disparaître de certains territoires, comme l'Oise. Il y aura aussi des dégâts dans l'est de la France.

Première étape, être réélu

« M. Ciotti porte une lourde responsabilité. Sa trahison terrible et la séquence qui s'en est suivi nous ont écartés des débats nationaux. Nous aurions pu revenir plus nombreux qu'avant », veut croire Michèle Tabarot. Sur les coups de 14 heures, ce lundi, elle s'est entretenue avec les derniers caciques de LR : Gérard Larcher, Annie Genevard, Bruno Retailleau, Jean-François Copé, François-Xavier Bellamy, mais aussi les patrons de région Valérie Pécresse et Xavier Bertrand. L'occasion de leur présenter l'état du chantier.

Et aussi les circonscriptions dans lesquelles la droite pourrait gagner de nouveaux sièges. Ainsi, on espère que Thomas Lam et Jean-Didier Berger (Hauts-de-Seine), Vincent Jeanbrun (Val-de-Marne), Guillaume Lepers (Lot-et-Garonne) ou encore Joël Bruneau, le maire de Caen (Calvados), viendront injecter un peu de sang frais dans un groupe affaibli. Et qui sera, nécessairement, une nouvelle fois la proie des forces politiques voisines. Le RN en tête.

« De la même manière qu'il y a eu un bruit de fond sur des alliances avec la macronie pendant sept ans, on entendra la même chose avec le RN. La force d'attraction sera peut-être forte », prédit un cadre de la droite. « Il faudra clarifier notre position : pas question de rentrer dans une logique de co-construction avec le RN. Je n'entends personne le dire clairement aujourd'hui », déplore un candidat sortant.

À droite, on veut continuer de « parier sur l'avenir », en tablant que la ligne « indépendante » vis-à-vis du RN et d'une macronie agonisante leur permettra de renaître. Attendons de voir si dimanche, elle leur permet déjà d'être réélus.

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 249 mots, p. SPA21

975 || Saint-Pierre- et-Miquelon 1 siège 974 || La Réunion 7 sièges 973 || Guyane 2 sièges 972 || Martinique 4 sièges 971 || guadeloupe 4 sièges Outre-mer 976 || MAyotte 2 sièges 988 || Nouvelle-Calédonie 2 sièges 987 || Polynésie Française 3 sièges 977 || Saint-Barthélemy 978 || Saint-Martin 1 siège

986 || Wallis-et-futuna 1 siège

Sortants Mikaele Seo (div. c.).

Les 9 031 électeurs de Wallis et Futuna ont participé massivement au premier tour du scrutin, à 77,10 %. Ils ont élu dès le premier tour un des deux seuls candidats investis par le parti présidentiel Renaissance-Ensemble dans les outre-mer, Mikaele Seo (62,23 %), député sortant qui était opposé à trois candidats. En 2022, M. Seo, porté par la majorité au pouvoir dans l’Assemblée territoriale, n’avait pas été investi par la majorité présidentielle mais avait indiqué qu’il y siégerait.

Circonscription unique

Mikaele Seo (Ren.-Ensemble) Réélu

I : 9 031 - V : 6 963 - A : 22,90 % E : 6 881 - B : 49 - N : 33

Mikaele Seo

, Ren.-Ensemble, 4 282 (62,23 %) ; Lavinia Kanimoa Née Tagane, div. d., 1 249 (18,15 %) ; Lauriane Tialetagi Epouse Verge, div. c., 1 029 (14,95 %) ; Otilone Tokotuu, div., 321 (4,67 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 9 592 - V : 7 503 - A : 21,78 % - E : 7 440 - B. : 34 -

Seo

, 1 622 (21,80 %) ;

Mulukihaamea

, 1 396 (18,76 %) ;

Mailagi

, 1 170 (15,73 %) ;

Tukumuli

, 1 061 (14,26 %) ;

Kulikovi

, 922 (12,39 %) ;

Ugatai

, 766 (10,30 %) ;

Tialetagi-Vergé

, 503 (6,76 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1314 mots, p. SPA5

35 || Ille-et-Vilaine 8 sièges

Sortants Frédéric Mathieu (LFI-Nupes) ; Laurence Maillart-Méhaignerie (LRM-Ensemble) ; Claudia Rouaux (PS-Nupes) ; Mathilde Hignet (LFI-Nupes) ; Christine Le Nabour (LRM-Ensemble) ; Thierry Benoit (Hor.-Ensemble) ; Jean-Luc Bourgeaux (LR) ; Mickaël Bouloux (PS-Nupes).

Le socialiste Mickaël Bouloux est le seul député breton à renouveler son mandat dès le premier tour. A Rennes, bastion de gauche, sa réélection dans la 8e circonscription n’a rien d’étonnant. Dans les autres circonscriptions bordant la capitale bretonne, les trois candidats du Nouveau Front populaire devancent ceux du camp présidentiel et du RN. Dans celles du pays de Fougères, Vitré et Saint-Malo, les parlementaires sortants, Thierry Benoit (Renaissance), Christine Le Nabour (Renaissance) et Jean-Luc Bourgeaux (LR) ont dépassé la barre des 41 % et s’apprêtent à un second tour serein. C’est moins le cas de l’« insoumise » Mathilde Hignet, devancée, dans la 4e circonscription, de quelques voix par Jacques François (RN) et talonnée par la candidate de Renaissance.

Rennes - Sud (1re)

Ballottage

I : 94 338 - V : 68 834 - A : 27,03 % E : 67 287 - B : 1 089 - N : 458

Marie Mesmeur

, LFI-NFP, 28 467 (42,31 %) ;

Nicolas Boucher

, Ren.-Ensemble, 21 453 (31,88 %) ;

Jeanne Rey Du Boissieu

, RN, 11 878 (17,65 %) ; Joëlle Le Gall, LR, 3 372 (5,01 %) ; Sébastien Girard, rég., 887 (1,32 %) ; Valérie Hamon, LO, 875 (1,30 %) ; Rosa Vasquez, div. g., 347 (0,52 %) ; Frédéric Mathieu, LFI dis., 8 (0,01 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 93 482 - V : 50 042 - A : 46,47 % - E : 48 948 - B. : 773 -

Mathieu

, 19 220 (39,27 %) ;

Saoud

, 15 992 (32,67 %) ;

Desprez

, 4 679 (9,56 %) ;

Le Moing

, 2 470 (5,05 %) ;

Barguil

, 1 902 (3,89 %) ;

Siegward

, 1 184 (2,42 %) ;

Monnier

, 1 032 (2,11 %) ;

Bouriel

, 506 (1,03 %) ;

Hamon

, 497 (1,02 %) ;

Rouleau

, 463 (0,95 %) ;

Gaumont

, 355 (0,73 %) ;

Girard

, 274 (0,56 %) ;

Priet

, 231 (0,47 %) ;

Bajjouj

, 143 (0,29 %).

Rennes Nord-Est (2e)

I : 99 900 - V : 76 790 - A : 23,13 % E : 75 318 - B : 1 022 - N : 450

Tristan Lahais

, Gen.-NFP, 30 361 (40,31 %) ;

Laurence Maillart-Méhaignerie

, Ren.-Ensemble, 25 792 (34,24 %) ;

Bérénice Vanhaecke

, RN, 13 130 (17,43 %) ; Christophe Decourcelle, LR, 5 218 (6,93 %) ; Florence Defrance, LO, 746 (0,99 %) ; Olivier Hanne, div., 71 (0,09 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 98 259 - V : 55 849 - A : 43,16 % - E : 54 654 - B. : 913 -

Maillart-Méhaignerie

, 22 630 (41,41 %) ;

Lahais

, 21 596 (39,51 %) ;

Cadiou

, 4 598 (8,41 %) ;

Charote

, 2 204 (4,03 %) ;

Lahogue

, 1 154 (2,11 %) ;

Jambu

, 718 (1,31 %) ;

Marion

, 676 (1,24 %) ;

Defrance

, 619 (1,13 %) ;

Egron

, 375 (0,69 %) ;

Ben Lahcen

, 84 (0,15 %).

Rennes Nord-Ouest (3e)

I : 93 374 - V : 68 848 - A : 26,27 % E : 67 040 - B : 1 162 - N : 646

Claudia Rouaux

, PS-NFP, 24 649 (36,77 %) ;

Charlotte Faillé

, Hor.-Ensemble, 19 919 (29,71 %) ;

Virginie D'Orsanne

, RN, 18 850 (28,12 %) ; Victor Roulet, div. d., 1 688 (2,52 %) ; Mathieu Guihard, rég., 1 132 (1,69 %) ; Jean-Louis Amisse, LO, 802 (1,20 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 91 835 - V : 48 166 - A : 47,55 % - E : 47 090 - B. : 768 -

Rouaux

, 16 822 (35,72 %) ;

Martins

, 15 317 (32,53 %) ;

Prunier

, 6 998 (14,86 %) ;

Parmentier

, 4 015 (8,53 %) ;

Merliere

, 1 350 (2,87 %) ;

Bretel

, 746 (1,58 %) ;

Guihard

, 593 (1,26 %) ;

Amisse

, 587 (1,25 %) ;

Ploquin

, 580 (1,23 %) ;

Farah

, 82 (0,17 %).

Redon (4e)

I : 97 688 - V : 70 928 - A : 27,39 % E : 68 965 - B : 1 420 - N : 543

Jacques François

, RN, 22 275 (32,30 %) ;

Mathilde Hignet

, LFI-NFP, 22 139 (32,10 %) ;

Anne Patault

, Ren.-Ensemble, 16 595 (24,06 %) ; Jeremy Gilbert, LR, 6 103 (8,85 %) ; Sophie Hubert, DLF, 985 (1,43 %) ; Sandra Chirazi, LO, 868 (1,26 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 95 807 - V : 48 426 - A : 49,45 % - E : 47 132 - B. : 893 -

Hignet

, 15 371 (32,61 %) ;

Patault

, 14 035 (29,78 %) ;

Orain

, 8 245 (17,49 %) ;

François

, 3 715 (7,88 %) ;

Bleivas

, 1 265 (2,68 %) ;

Desmoulin

, 1 158 (2,46 %) ;

Blateron

, 761 (1,61 %) ;

Oliviéro

, 731 (1,55 %) ;

Tetaud

, 531 (1,13 %) ;

Chirazi

, 483 (1,02 %) ;

Devriendt

, 461 (0,98 %) ;

Hautier

, 220 (0,47 %) ;

Lohyn

, 156 (0,33 %).

Vitré (5e)

I : 111 588 - V : 80 910 - A : 27,49 % E : 78 138 - B : 1 902 - N : 870

Christine Le Nabour

, Ren.-Ensemble, 33 147 (42,42 %) ;

Françoise Gilois

, RN, 23 298 (29,82 %) ;

Gilles Renault

, LFI-NFP, 20 200 (25,85 %) ; Christelle Jarny, LO, 1 493 (1,91 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 109 714 - V : 55 398 - A : 49,51 % - E : 54 014 - B. : 939 -

Le Nabour-Cloarec

, 18 595 (34,43 %) ;

Renault

, 14 069 (26,05 %) ;

Houillot

, 9 067 (16,79 %) ;

Gilois

, 7 248 (13,42 %) ;

de Blic

, 1 469 (2,72 %) ;

Austerlitz

, 1 262 (2,34 %) ;

Stubert

, 744 (1,38 %) ;

Beaurain

, 722 (1,34 %) ;

Jarny

, 427 (0,79 %) ;

Deline

, 411 (0,76 %).

Fougères (6e)

I : 90 648 - V : 66 186 - A : 26,99 % E : 64 509 - B : 1 141 - N : 536

Thierry Benoit

, Hor.-Ensemble, 26 968 (41,81 %) ;

Tangi Marion

, RN, 19 960 (30,94 %) ;

Elsa Lafaye

, PCF-NFP, 16 209 (25,13 %) ; Ludovic Hubert, LO, 839 (1,30 %) ; Pascal Thevenet, Rés., 402 (0,62 %) ; Gilliatt De Staërck, div. g., 131 (0,20 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 90 274 - V : 47 018 - A : 47,92 % - E : 45 892 - B. : 791 -

Benoit

, 21 513 (46,88 %) ;

Mocquard

, 11 762 (25,63 %) ;

Pennelle

, 7 618 (16,60 %) ;

Marion

, 1 825 (3,98 %) ;

Bechadergue

, 966 (2,10 %) ;

Hubert

, 523 (1,14 %) ;

Aubrée

, 500 (1,09 %) ;

André

, 486 (1,06 %) ;

Floch

, 371 (0,81 %) ;

Murgeanu

, 328 (0,71 %).

Saint-Malo (7e)

I : 106 649 - V : 76 646 - A : 28,13 % E : 75 114 - B : 1 095 - N : 437

Jean-Luc Bourgeaux

, LR, 32 549 (43,33 %) ;

Dylan Lemoine

, RN, 21 184 (28,20 %) ;

Nicolas Guivarc'H

, LFI-NFP, 16 701 (22,23 %) ; Christophe Fichet, div. d., 3 665 (4,88 %) ; Edouard Descottes, LO, 1 015 (1,35 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 105 132 - V : 54 989 - A : 47,70 % - E : 54 034 - B. : 677 -

Le Gagne

, 15 330 (28,37 %) ;

Bourgeaux

, 13 736 (25,42 %) ;

Guivarc'H

, 11 486 (21,26 %) ;

Lemoine

, 6 861 (12,70 %) ;

Rosenstech

, 1 970 (3,65 %) ;

Fichet

, 996 (1,84 %) ;

Leclercq

, 695 (1,29 %) ;

Drelon

, 595 (1,10 %) ;

Béquignon

, 478 (0,88 %) ;

Ferriault

, 474 (0,88 %) ;

Péan

, 408 (0,76 %) ;

Descottes

, 355 (0,66 %) ;

Gruenais

, 304 (0,56 %) ;

Groisier

, 239 (0,44 %) ;

Delcourt

, 62 (0,11 %) ;

Ben Lahcen

, 45 (0,08 %) ;

Kuczyk

, (0,00 %).

Rennes Centre, Nord (8e)

Mickaël Bouloux (PS-NFP) Réélu

I : 91 957 - V : 69 254 - A : 24,69 % E : 68 183 - B : 717 - N : 354

Mickaël Bouloux

, PS-NFP, 36 029 (52,84 %) ; Hermine Mauze, Ren.-Ensemble, 17 517 (25,69 %) ; Kellie Lucco, RN, 9 820 (14,40 %) ; Mahé Gargam, LR, 3 390 (4,97 %) ; Maël Egron, rég., 768 (1,13 %) ; Fabrice Lucas, LO, 654 (0,96 %) ; Camille Champalaune, div., 5 (0,01 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 90 991 - V : 50 331 - A : 44,69 % - E : 49 448 - B. : 657 -

Bouloux

, 22 610 (45,72 %) ;

Bachelier

, 15 950 (32,26 %) ;

Looten

, 3 399 (6,87 %) ;

Llavori

, 2 065 (4,18 %) ;

Barbié de Préaudeau

, 1 412 (2,86 %) ;

Tournade

, 1 088 (2,20 %) ;

Le Gall

, 863 (1,75 %) ;

Gomez

, 552 (1,12 %) ;

Nicolas

, 531 (1,07 %) ;

Lucas

, 369 (0,75 %) ;

Dolu

, 270 (0,55 %) ;

Allix

, 145 (0,29 %) ;

Elahiar

, 111 (0,22 %) ;

Leroux

, 83 (0,17 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 1799 mots, p. SPA11

77 || seine-et-marne 11 sièges Ile-de-France 75 || paris 18 sièges 78 || yvelines 12 sièges 91 || essonne 10 sièges 92 || hauts-de-seine 13 sièges 93 || seine-saint-denis 12 sièges 94 || val-de-marne 11 sièges

95 || val-d’oise 10 sièges

Sortants Emilie Chandler (LRM-Ensemble) ; Guillaume Vuilletet (LRM-Ensemble) ; Cécile Rilhac (LRM-Ensemble) ; Naïma Moutchou (Hor.-Ensemble) ; Paul Vannier (LFI-Nupes) ; Estelle Folest (MoDem-Ensemble) ; Dominique Da Silva (LRM-Ensemble) ; Carlos Martens Bilongo (LFI-Nupes) ; Arnaud Le Gall (LFI-Nupes) ; Aurélien Taché (div. g.-Nupes).

Net repli des macronistes, solidité de la gauche, percée de l’extrême droite. Dans le Val-d’Oise, dont six des dix députés sortants appartenaient à la coalition présidentielle, les macronistes n’arrivent en tête dans aucune circonscription, et ne se trouvent en deuxième position que dans deux. La gauche, elle, obtient la première place dans neuf circonscriptions sur dix, et deux de ses représentants sont élus dès le premier tour : Paul Vannier (LFI-NFP) obtient 56,01 % dans la 5e et Carlos Martens Bilongo (LFI) obtient 58,27 % dans la 8e. Le RN, qui n’avait jusqu’à présent aucun député dans le département, qualifie des candidats dans les huit circonscriptions où aura lieu un second tour, et est positionné en tête dans la 1re circonscription (33,65 %).

Pontoise (1re)

Ballottage

I : 84 016 - V : 57 474 - A : 31,59 % E : 55 941 - B : 1 147 - N : 386

Anne Sicard

, RN, 18 823 (33,65 %) ;

Maximillien Jules-Arthur

, LFI-NFP, 17 230 (30,80 %) ;

Emilie Chandler

, Ren.-Ensemble, 14 244 (25,46 %) ; Michel Richard, LR, 3 468 (6,20 %) ; Barbara Géhan, LO, 826 (1,48 %) ; Lionel Lessaint, DLF, 755 (1,35 %) ; Laure De Garils, Rec., 574 (1,03 %) ; Sami Lah, div., 21 (0,04 %) ; Ethel Soussi, div., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 82 729 - V : 40 549 - A : 50,99 % - E : 39 828 - B. : 578 -

Ivorra

, 11 230 (28,20 %) ;

Chandler

, 9 472 (23,78 %) ;

Pierre

, 8 377 (21,03 %) ;

Savignat

, 4 760 (11,95 %) ;

Attagnant

, 2 007 (5,04 %) ;

Lapeyre

, 1 816 (4,56 %) ;

Lessaint

, 930 (2,34 %) ;

Barbier

, 831 (2,09 %) ;

Géhan

, 405 (1,02 %).

Cergy Sud (2e)

I : 78 781 - V : 52 689 - A : 33,12 % E : 51 453 - B : 866 - N : 370

Ayda Hadizadeh

, PS-NFP, 17 221 (33,47 %) ;

Nadejda Remy

, RN, 15 544 (30,21 %) ;

Guillaume Vuilletet

, Ren.-Ensemble, 13 044 (25,35 %) ; Frédéric Pain, LR, 3 214 (6,25 %) ; Brahim Oubairouk, div., 818 (1,59 %) ; Alvin Ivanaj, div., 621 (1,21 %) ; Philippe Chanzy, Rec., 529 (1,03 %) ; Éric Cassan, LO, 456 (0,89 %) ; Danièle Lessaint, div., 6 (0,01 %) ; Stephane Gaultier, div., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 78 157 - V : 36 270 - A : 53,59 % - E : 35 612 - B. : 512 -

Vuilletet

, 10 252 (28,79 %) ;

Geoffroy-Martin

, 9 652 (27,10 %) ;

Remy

, 6 439 (18,08 %) ;

Pain

, 3 092 (8,68 %) ;

Chanzy

, 1 882 (5,28 %) ;

Oubairouk

, 1 036 (2,91 %) ;

Dombrowski

, 775 (2,18 %) ;

Frappa

, 686 (1,93 %) ;

Chikhane

, 558 (1,57 %) ;

Brulard

, 510 (1,43 %) ;

Cassan

, 284 (0,80 %) ;

Bonucci

, 128 (0,36 %) ;

Nicolle

, 112 (0,31 %) ;

Cavaignac

, 104 (0,29 %) ;

Drari

, 102 (0,29 %).

Taverny (3e)

I : 96 306 - V : 65 131 - A : 32,37 % E : 63 827 - B : 930 - N : 374

Emmanuel Maurel

, div. g.-NFP, 22 742 (35,63 %) ;

Kimberley Lelaidier

, RN, 17 608 (27,59 %) ;

Cécile Rilhac

, Ren.-Ensemble, 15 013 (23,52 %) ; Laetitia Vincent, div., 4 816 (7,55 %) ; Samira Herbal, div., 1 290 (2,02 %) ; Laetitia Guébin, div., 1 046 (1,64 %) ; Alexandre Simonnot, Rec., 837 (1,31 %) ; Juan Munoz, LO, 468 (0,73 %) ; Daniel Blaser, div., 7 (0,01 %) ; Samira Belmokhtar, div., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 94 585 - V : 44 019 - A : 53,46 % - E : 43 297 - B. : 539 -

Pelegrin

, 12 537 (28,96 %) ;

Rilhac

, 12 284 (28,37 %) ;

Laurini

, 6 989 (16,14 %) ;

Nerozzi-Banfi

, 5 282 (12,20 %) ;

Gérard

, 2 199 (5,08 %) ;

David

, 1 938 (4,48 %) ;

Rodas-Pawloff

, 790 (1,82 %) ;

Pecquet

, 783 (1,81 %) ;

Munoz

, 495 (1,14 %).

Franconville (4e)

I : 76 262 - V : 51 482 - A : 32,49 % E : 50 492 - B : 728 - N : 262

Karine Lacouture

, LFI-NFP, 17 498 (34,65 %) ;

Naïma Moutchou

, Hor.-Ensemble, 14 084 (27,89 %) ;

Sébastien Meurant

, LR-RN, 13 238 (26,22 %) ; Inthone Rodsphon, LR dis., 3 003 (5,95 %) ; Grégory Berthault, écol., 2 132 (4,22 %) ; Marie-Françoise L'Hommedet, LO, 485 (0,96 %) ; Robin Durand, div., 52 (0,10 %) ; Antonin Martin, div., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 75 579 - V : 36 331 - A : 51,93 % - E : 35 813 - B. : 384 -

Lacouture

, 10 984 (30,67 %) ;

Moutchou

, 10 397 (29,03 %) ;

Macé

, 4 659 (13,01 %) ;

Boullé

, 4 479 (12,51 %) ;

Berthault

, 2 122 (5,93 %) ;

Georjon

, 2 021 (5,64 %) ;

Tucci

, 694 (1,94 %) ;

L'Hommedet

, 302 (0,84 %) ;

Poupard

, 155 (0,43 %).

Argenteuil (5e)

Paul Vannier (LFI-NFP) Réélu

I : 70 843 - V : 42 576 - A : 39,90 % E : 41 616 - B : 631 - N : 329

Paul Vannier

, LFI-NFP, 23 308 (56,01 %) ; Quentin Hoarau, RN, 7 784 (18,70 %) ; Fatima Liliyaje, Ren.-Ensemble, 5 389 (12,95 %) ; Boualem Meziane, LR, 3 170 (7,62 %) ; Dominique Mariette, LO, 558 (1,34 %) ; Dominique Lesueur, div., 555 (1,33 %) ; Gilbert Pham, UDI, 412 (0,99 %) ; Thès Baleur, div. d., 251 (0,60 %) ; Jean-Baptiste Poiaghi, NPA, 189 (0,45 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 69 259 - V : 25 598 - A : 63,04 % - E : 25 039 - B. : 413 -

Vannier

, 11 218 (44,80 %) ;

Lazaar

, 5 264 (21,02 %) ;

Daumas

, 2 921 (11,67 %) ;

Savry

, 2 447 (9,77 %) ;

Henry

, 822 (3,28 %) ;

Kouyate

, 546 (2,18 %) ;

Mariette

, 522 (2,08 %) ;

Harouch

, 465 (1,86 %) ;

Sapin

, 362 (1,45 %) ;

Lallaoui

, 290 (1,16 %) ;

Traore

, 134 (0,54 %) ;

Arbaoui

, 48 (0,19 %).

Enghien-les-Bains (6e)

I : 75 753 - V : 50 321 - A : 33,57 % E : 49 435 - B : 626 - N : 260

Gabrielle Cathala

, LFI-NFP, 18 603 (37,63 %) ;

Estelle Folest

, MoDem-Ensemble, 12 745 (25,78 %) ;

Annika Bruna

, RN, 10 911 (22,07 %) ; Audrey Guilbaud, div. d., 3 737 (7,56 %) ; Loïc Eléloué-Valmar, écol., 1 049 (2,12 %) ; Emmanuel Mikael, div. c., 910 (1,84 %) ; Jean Bernard Lasmarrigues, Rec., 683 (1,38 %) ; Christophe Celestin, div. c., 427 (0,86 %) ; Agnès Reinmann, LO, 370 (0,75 %) ; Marine Dageville, NPA, (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 75 335 - V : 34 105 - A : 54,73 % - E : 33 576 - B. : 381 -

Cathala

, 10 019 (29,84 %) ;

Folest

, 7 470 (22,25 %) ;

Flament

, 4 125 (12,29 %) ;

Bruna

, 3 994 (11,90 %) ;

Elimas

, 2 895 (8,62 %) ;

Lassoued

, 1 979 (5,89 %) ;

Ferdel

, 1 961 (5,84 %) ;

Demarquez

, 816 (2,43 %) ;

Reinmann

, 317 (0,94 %).

Domont, Sarcelles Sud (7e)

I : 68 539 - V : 45 277 - A : 33,94 % E : 44 271 - B : 712 - N : 294

Romain Eskenazi

, PS-NFP, 16 797 (37,94 %) ;

David Quentin

, RN, 12 065 (27,25 %) ;

Dominique Da Silva

, Ren.-Ensemble, 10 241 (23,13 %) ; Jean-Pierre Yalcin, LR, 3 891 (8,79 %) ; Virginie Vieville, Rec., 696 (1,57 %) ; Valérie Suarez, LO, 578 (1,31 %) ; Marie-Christine Chastaing, div., 3 (0,01 %) ; Linda Uzan, div. d., (0,00 %) ; Aurélien Gavois, NPA, (0,00 %) ; Didier Arnal, div. g., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 69 364 - V : 29 089 - A : 58,06 % - E : 28 548 - B. : 406 -

Eskenazi

, 9 018 (31,59 %) ;

Da Silva

, 7 846 (27,48 %) ;

Marcel

, 4 253 (14,90 %) ;

Topuzovic

, 2 193 (7,68 %) ;

Le Guevel

, 1 794 (6,28 %) ;

Sacerdot

, 1 235 (4,33 %) ;

Demaret

, 790 (2,77 %) ;

Chikhane

, 524 (1,84 %) ;

Zouine

, 434 (1,52 %) ;

Suarez

, 291 (1,02 %) ;

Coudert

, 170 (0,60 %).

Garges-lès-Gonesse, Sarcelles Nord (8e)

Carlos Martens Bilongo (LFI-NFP) Réélu

I : 55 766 - V : 31 193 - A : 44,06 % E : 29 838 - B : 593 - N : 762

Carlos Martens Bilongo

, LFI-NFP, 17 386 (58,27 %) ; Thierry Fouchereau, RN, 5 840 (19,57 %) ; Ramzi Zinaoui, UDI-Ensemble, 3 293 (11,04 %) ; Patrick Angrevier, div. d., 1 961 (6,57 %) ; Luisa Varela, Rec., 503 (1,69 %) ; Malika Kherfi, div., 451 (1,51 %) ; Rémi Gajdos, LO, 404 (1,35 %) ; Jean-Baptiste Tondu, NPA, (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 54 509 - V : 17 943 - A : 67,08 % - E : 17 460 - B. : 354 -

Bilongo

, 6 485 (37,14 %) ;

Pupponi

, 4 263 (24,42 %) ;

Mérienne

, 1 998 (11,44 %) ;

Angrevier

, 1 499 (8,59 %) ;

Zaoui

, 807 (4,62 %) ;

Gautherin

, 574 (3,29 %) ;

Raja

, 545 (3,12 %) ;

Auguste

, 438 (2,51 %) ;

Amani

, 291 (1,67 %) ;

Camara

, 195 (1,12 %) ;

Prudhomme

, 178 (1,02 %) ;

Gajdos

, 158 (0,90 %) ;

Toor

, 29 (0,17 %).

Goussainville (9e)

I : 71 614 - V : 43 168 - A : 39,72 % E : 42 126 - B : 711 - N : 331

Arnaud Le Gall

, LFI-NFP, 17 157 (40,73 %) ;

Agnès Marion

, RN, 12 872 (30,56 %) ; Elisa Demir, Ren.-Ensemble, 6 149 (14,60 %) ; Anthony Arciero, LR, 4 789 (11,37 %) ; Danièle Hanryon, LO, 621 (1,47 %) ; David Said, Rec., 381 (0,90 %) ; Nsimba Wassa, div., 157 (0,37 %) ; Vanessa Ronchini, NPA, (0,00 %) ; Mohamed Najib, div. g., (0,00 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 70 489 - V : 26 688 - A : 62,14 % - E : 26 033 - B. : 453 -

Le Gall

, 7 583 (29,13 %) ;

Marly

, 5 309 (20,39 %) ;

Park

, 5 219 (20,05 %) ;

Arciero

, 3 335 (12,81 %) ;

Saragosa

, 1 300 (4,99 %) ;

Lussot

, 1 071 (4,11 %) ;

Ndala

, 538 (2,07 %) ;

Hakkou

, 450 (1,73 %) ;

Itim

, 391 (1,50 %) ;

Hitache

, 343 (1,32 %) ;

Hanryon

, 258 (0,99 %) ;

Slamani

, 234 (0,90 %) ;

Jaouadi

, 2 (0,01 %).

Cergy Nord (10e)

I : 66 773 - V : 43 197 - A : 35,31 % E : 42 052 - B : 906 - N : 239

Aurélien Taché

, LFI-NFP, 18 207 (43,30 %) ;

Lisbeth Macé

, RN, 9 634 (22,91 %) ; Sonia Krimi, Ren.-Ensemble, 7 941 (18,88 %) ; Edwina Étoré-Manika, LR, 4 189 (9,96 %) ; Albert Saint-Jean, div., 1 096 (2,61 %) ; Christophe Flaux, LO, 491 (1,17 %) ; Souade De La Faye, div., 487 (1,16 %) ; Jean Caillot, div., 7 (0,02 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 67 935 - V : 28 705 - A : 57,75 % - E : 27 984 - B. : 581 -

Taché

, 9 193 (32,85 %) ;

Lachas

, 6 565 (23,46 %) ;

Durand

, 3 993 (14,27 %) ;

Ziabat

, 2 109 (7,54 %) ;

José

, 1 656 (5,92 %) ;

Saitouli

, 838 (2,99 %) ;

Granvorka Puisard

, 769 (2,75 %) ;

Ollivier

, 564 (2,02 %) ;

Belloc

, 539 (1,93 %) ;

Benseddik

, 330 (1,18 %) ;

Loulendot

, 319 (1,14 %) ;

Rigouste

, 291 (1,04 %) ;

Madi

, 220 (0,79 %) ;

Flaux

, 205 (0,73 %) ;

Fidi

, 150 (0,54 %) ;

Binet

, 133 (0,48 %) ;

Arrar

, 110 (0,39 %).

Le Monde
Législatives 2024 - Premier tour, mardi 2 juillet 2024 444 mots, p. SPA2

Auvergne- Rhône-Alpes 01 || Ain 5 sièges 03 || Allier 3 sièges 07 || Ardèche 3 sièges 26 || Drôme 4 sièges 38 || Isère 10 sièges 42 || Loire 6 sièges 43 || Haute-Loire 2 sièges 63 || Puy-de-Dôme 5 sièges 69 || Rhône 14 sièges 73 || Savoie 4 sièges 74 || Haute-Savoie 6 sièges

15 || Cantal 2 sièges

Sortants Vincent Descoeur (LR) ; Jean-Yves Bony (LR).

Dans la 1re circonscription (Aurillac), le sortant Vincent Descœur, qui a quitté LR dès l’annonce de l’alliance d’Eric Ciotti avec le RN et s’est présenté en tant que « candidat de la droite républicaine » , sort gagnant avec 37,66 % des voix. Il sera opposé à la candidate d’extrême droite Dorothée Gallais (30,29 %). Arrivée en troisième position avec un score qui lui permettait de se maintenir au second tour, la socialiste Valérie Rueda a annoncé qu’elle se désistait. Dans la 2e circonscription (Saint-Flour), où la formation de Jordan Bardella monte en flèche, le député sortant LR Jean-Yves Bony (34,29 %), qui s’est également mis en retrait de son parti, est talonné par le candidat du RN, Gilles Lacroix (33,01 %), les autres prétendants restant sur le carreau.

Aurillac (1re)

Ballottage

I : 62 314 - V : 45 367 - A : 27,20 % E : 44 114 - B : 743 - N : 510

Vincent Descoeur

, LR, 16 615 (37,66 %) ;

Dorothée Gallais

, RN, 13 361 (30,29 %) ;

Valérie Rueda

, PS-NFP, 9 893 (22,43 %) ; Denis Sabot, Hor.-Ensemble, 3 377 (7,66 %) ; Rémy Dauvillier, LO, 458 (1,04 %) ; Jean-Jacques Bruxelle, Rec., 410 (0,93 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 63 112 - V : 33 979 - A : 46,16 % - E : 32 974 - B. : 692 -

Descoeur

, 13 299 (40,33 %) ;

Teyssedou

, 7 338 (22,25 %) ;

Maciazek

, 6 104 (18,51 %) ;

Gallais

, 3 695 (11,21 %) ;

Delpont

, 1 088 (3,30 %) ;

de Balincourt

, 1 013 (3,07 %) ;

Dauvillier

, 437 (1,33 %).

Saint-Flour (2e)

I : 52 310 - V : 37 078 - A : 29,12 % E : 36 108 - B : 592 - N : 378

Jean Yves Bony

, LR, 12 383 (34,29 %) ;

Gilles Lacroix

, RN, 11 921 (33,01 %) ; Zoé Pébay, LFI-NFP, 4 919 (13,62 %) ; Louis Toty, div. d., 3 348 (9,27 %) ; Vladimir Tilmant-Tatischeff, MoDem-Ensemble, 3 019 (8,36 %) ; Mona Cheikhi, LO, 298 (0,83 %) ; Pascal Veysset-Rapaport, Rec., 220 (0,61 %).

1er tour legi. 2022 :

I : 52 867 - V : 28 419 - A : 46,24 % - E : 27 770 - B. : 457 -

Bony

, 10 472 (37,71 %) ;

Guibert

, 4 848 (17,46 %) ;

Morille

, 4 534 (16,33 %) ;

Lacroix

, 3 861 (13,90 %) ;

Toty

, 2 967 (10,68 %) ;

Cheyrol

, 796 (2,87 %) ;

Cheikhi

, 285 (1,03 %) ;

Delmoure

, 7 (0,03 %).

L'Humanité
lundi 1 juillet 2024 1375 mots, p. 10

[La Réunion, 1re circonscription...]

La Réunion, 1re circonscription

Le NFP en tête

Philippe Naillet (NFP) / Jean-Jacques Morel (RN)

Dans la 1re circonscription de La Réunion le candidat NFP Philippe Naillet arrive en tête avec 43,5 % des suffrages exprimés, suivi par le candidat RN Jean-Jacques Morel à 27,1 %

Kanaky - Nouvelle-Calédonie, 2e circonscription

Tjibaou vire en tête

Emmanuel Tjibaou (indépendantistes) / Alcide Ponga (loyalistes)

Emmanuel Tjibaou, fils du Jean-Marie Tjibaou, signataire des accords de Matignon, et représentant des indépendantistes et nationalistes, arrive en tête dans la 2e circonscription de Kanaky - Nouvelle-Calédonie avec 44,1 % des suffrages, devant Alcide Ponga (36,2 %), le président du rassemblement soutenu par les loyalistes.

Corrèze, 1re circonscription

François Hollande en tête

François Hollande (NFP) / Maïtey Pouget (RN)

L'ancien président de la République et porte-drapeau du Nouveau Front populaire François Hollande vire en tête au premier tour, avec 37,36 %. Il devance la candidate RN Maïtey Pouget (30,71 %) et celui des « Républicains » Francis Dubois (29,06 %). Les trois candidats peuvent se maintenir au deuxième tour pour une triangulaire.

Martinique, 4e circonscription

Le sortant NFP largement en tête

Jean-Philippe Nilor (NFP) / Grégory Roy-Larentry (RN)

Pas de surprise dans la 4e circonscription sud de la Martinique, le député sortant, Jean-Philippe Nilor (NFP), arrive en tête face à Grégory Roy-Larentry (RN). Plus surprenant, ce dernier s'est imposé de justesse face aux candidats Louis Boutrin (Martinique écologie) et Philippe Petit (Union des démocrates et indépendants).

Aisne, 1re circonscription

Nicolas Dragon (RN) en passe d'être réélu

Selon des résultats partiels, le député sortant Rassemblement national, Nicolas Dragon, est en passe d'être réélu dès le premier tour. Il obtiendrait 56,99 % des exprimés, contre 22,46 % au candidat Ensemble, Damien Delavenne, et 17,10 % à Charles Culioli, candidat du Nouveau Front populaire. La participation atteint 68,47 %.

Guyane, 2e circonscription

Le sortant GDR presque réélu

Davy Rimane (GDR) / Sophie Charles (SE)

Le député sortant Gauche démocrate et républicaine, Davy Rimane, manque de peu l'élection au premier tour. Selon des chiffres provisoires, il recueille 60,2 % mais la participation (32 %) est insuffisante pour valider son élection. Le second tour l'opposera à Sophie Charles, candidate sans étiquette (25,4 % des suffrages).

Landes, 3e circonscription

Le président du groupe PS en bonne position

Boris Vallaud (NFP) / Sylvie Franceschini (RN)

Le député sortant socialiste et candidat Nouveau Front populaire, Boris Vallaud, vire en tête du premier tour, avec 37,22 %, devant la représentante du RN, Sylvie Franceschini (35,59 %). Le porte-drapeau de la Macronie (Ensemble), Tom Gillet Duffrechou, est loin derrière, avec 15,93 %, dans l'impossibilité de se maintenir au second tour.

Creuse, 1re circonscription

La sortante NFP en difficulté

Catherine Couturier (NFP) / Bartolomé Lenoir (RN) / Valérie Simonet (DVD)

La députée insoumise sortante et candidate Nouveau Front populaire, Catherine Couturier, arrive en troisième position, avec 22,46 % des voix, derrière Bartolomé Lenoir (34,44 %), candidat « Républicain » tendance Ciotti, rallié au Rassemblement national, au coude-à-coude avec Valérie Simonet (22,46 %), présidente divers droite du conseil départemental de la Creuse.

Lot-et-Garonne, 3e circonscription

Jérôme Cahuzac rate son retour

Annick Cousin (RN) / Guillaume Lepers (DVD)

Jérôme Cahuzac, ancien ministre du Budget de François Hollande, condamné en 2018 et en appel pour fraude fiscale et blanchiment de fraude fiscale, à deux ans de prison ferme et cinq ans d'inéligibilité, arrive en quatrième position (14,56 %) et rate sa tentative de retour, dans une circonscription dominée par le candidat RN (41,08 %).

Seine-Maritime, 6e circonscription

Sébastien Jumel devancé

Sébastien Jumel (NFP-PCF) / Patrice Martin (RN)

Le député PCF de Seine-Maritime, Sébastien Jumel (34,5 %), est largement devancé par le candidat lepéniste Patrice Martin (44,90 %). Le candidat LR, Stéphane Accard élimé, complète le podium avec 17,99 % des suffrages.

Seine-Maritime, 3e circonscription Édouard Bénard en bonne position

Édouard Bénard (NFP-PCF) / Pauline Daniel (RN)

Le jeune député communiste Édouard Bénard, qui a succédé à Hubert Wulfranc, est bien parti pour l'emporter. Avec 45,58 % des suffrages, il affrontera la RN Pauline Daniel (30,18 %).

Oise, 7e circonscription

Loïc Pen, qualifié pour le second tour

Loïc Pen (NFP-PCF) / David Magnier (RN) /Maxime Minot (LR)

Selon des résultats provisoires, le communiste Loïc Pen, candidat du Nouveau Front populaire, s'est qualifié pour le second tour avec 25,62 % des voix. Il affrontera le candidat du Rassemblement national David Magnier (41,41 %). Le sortant LR, Maxime Minot, arrive troisième avec 22,19 %, devant la candidate Ensemble, Ophélie Van Elsuwe, à 8,22 %. La participation atteint 65,96 %.

Lot, 1re circonscription

L'ancien LR Aurélien Pradié en tête

Aurélien Pradié (DVD) / Elsa Bougeard (RN)

Aurélien Pradié, député sortant de la 1re circonscription du Lot, celle de Cahors, est en tête avec 42,25 %, avec 95 % des bulletins dépouillés. La candidate du Front Populaire, Elsa Bougeard, récolte 24,33 % des voix. Aurélien Pradié avait quitté son parti, « Les Républicains », voici quelques semaines.

Meurthe-et-Moselle, 2e circonscription

Le candidat NFP en tête

Stéphane Hablot (NFP-PS) / Emmanuel Lacresse (Ensemble) /Geneviève Maillot (RN)

Le Nouveau Front populaire arrive en tête dans la 2e circonscription de Meurthe-et-Moselle, avec 39,38 % des voix exprimées pour le candidat socialiste Stéphane Hablot. Il bat de plus de 10 points d'écart le député sortant Emmanuel Lacresse (Ensemble), à 29,53 %, et le candidat du Rassemblement mational, en troisième position avec 24,52 %.

Seine-Maritime, 8e circonscription

Jean-Paul Lecoq devant le RN

Jean-Paul Lecoq (NFP-PCF) / Isabelle Le Coz (RN)

Le député communiste sortant de la circonscription de Seine-Maritime est en bonne position pour conserver sa place. Avec 37,8 %, Jean-Paul Lecoq affrontera la candidate Rassemblement national Isabelle Le Coz (27,38 %). Le macroniste Régis Debons obtient 21,24 %.

Eure-et-Loir, 2e circonscription

Olivier Marleix (LR) en difficulté

Olivier Dubois (RN) /Olivier Marleix (LR)

Le président du groupe « Les Républicains », Olivier Marleix, sera au second tour dans la 2e circonscription d'Eure-et-Loir (Centre-Val de Loire). Il a obtenu 28,06 % des suffrages, loin derrière son concurrent, le candidat du Rassemblement national, Olivier Dubois, qui a remporté 41,58 % des suffrages.

Somme, 1re circonscription

François Ruffin en difficulté pour le second tour

Selon des résultats partiels, le député sortant et candidat du Nouveau Front populaire François Ruffin obtient 28,38 % des voix contre 45,01 % à la candidate d'extrême droite. La candidate ensemble, Albane Branlant, obtient 23,74 % des voix. La participation atteint 66,98 %.

Landes, 2e circonscription

Jean-Marc Lespade (NFP-PCF) devancé de peu

Le communiste Jean Marc Lespade, ancien maire de Tarnos, était une des chances de conquête pour le PCF. Avec 28 %, il arrive troisième juste derrière Ludovic Biesbrouck (RN) à 32 %, et Lionel Causse (ENS) à 30 %.

Ille-et-Vilaine, 2e circonscription

Le candidat NFP devance la députée sortante macroniste

Tristan Lahais (NFP-ECO) /Laurence Maillart-Méhaignerie (Ensemble) /Bérénice Vanhaecke (RN)

La députée macroniste sortante Laurence Maillart-Méhaignerie n'arrive qu'en deuxième position avec 35,73 % des voix. Elle est devancée par le candidat écologiste-NFP Tristan Lahais, qui culmine à 37,61 %. Avec 18.57 % des suffrages, la candidate RN Bérénice Vanhaecke se qualifie pour le second tour.

Puy-de-Dôme, 5e circonscription

André Chassaigne, de peu, mais en tête

André Chassaigne (NFP-PCF) / Brigitte Carletto (RN)

Le président du groupe GDR André Chassaigne (37,77 %) devance d'une courte tête la candidate RN Brigitte Carletto (37,02 %). La macroniste Véronique Bastet termine avec 15,54 %

Allier, 1re circonscription

Yannick Monnet (NFP-PCF) qualifié mais le RN devant

Yannick Monnet (PCF) / Anne-Marie Thès (RN)

Avec 28,84 %, le député PCF sortant, Yannick Monnet, affrontera la candidate RN Anne-Marie Thès, largement devant, avec 38,61 % des suffrages.

Ariège, 1re circonscription

Martine Froger (NFP) élue

La députée sortante socialiste Martine Froger a été élue avec 50,74 % des voix dans la première circonscription de l'Ariège, celle de Foix. Elle se présentait sous la bannière du Nouveau Front populaire. Elle se situe devant le RN Jean-Marc Garnier qui recueille 39, 67 % des voix. À noter que Gisèle Lapeyre, la candidate de Lutte Ouvrière, rassemble 7,27 % des voix.

Bouches-du-Rhône, 13e circonscription

Pierre Dharréville (NFP-PCF) au second tour

Pierre Dharréville (NFP-PCF) / Emmanuel Fouquart (RN)

Le député PCF sortant des Bouches-du-Rhône, Pierre Dharréville est dans une situation compliquée. Le communiste obtient 36,02 %. Il affrontera le RN Emmanuel Fouquart, en tête avec 47,53 %.

Seine-Saint-Denis, 2e circonscription

Stéphane peu réelu ?

Le député communiste sortant Stéphane Peu était selon des estimations provisoires en passe d'être réélu au premier pour pour un troisième mandat. C'est la candidate Ensemble qui arriverait en seconde position mais très largement distancée.

L'Humanité
lundi 1 juillet 2024 305 mots, p. 11

Circo édition 2

Cédric Clérin

Ille-et-Vilaine, 2e circonscription : Le candidat NFP devance la députée sortante

macroniste.

Tristan Lahais (NFP-ECO) /Laurence Maillart-Méhaignerie (ENS) /Bérénice Vanhaecke (RN)

La députée macroniste sortante Laurence Maillart-Méhaignerie n'arrive qu'en deuxième position avec 35,73 % des voix. Elle est devancée par le candidat écologiste-NFP Tristan Lahais qui culmine à 37,61 %. Avec 18.57 % des suffrages, la candidate RN Bérénice Vanhaecke se qualifie pour le second tour.

Puy-de-Dôme, 5e circonscription : André Chassaigne, de peu, mais en tête

André Chassaigne (NFP-PCF) /Brigitte Carletto (RN)

Le président du groupe GDR André Chassaigne (37,77 %) devance d'une courte tête la candidate RN Brigitte Carletto (37,02 %). La macroniste Véronique Bastet termine avec 15,54 %

Allier, 1re circonscription : Yannick Monnet (NFP-PCF) qualifié mais le RN devant

Yannick Monnet (PCF) /Anne-Marie Thès (RN)

Avec 28,84 %, le député PCF sortant, Yannick Monnet, affrontera la candidate RN Anne-Marie Thès, largement devant, avec 38,61 % des suffrages.

Ariège, 1re circonscription : Martine Froger (NFP) élue

La députée sortante socialiste Martine Froger a été élue avec 50,74 % des voix dans la première circonscription de l'Ariège, celle de Foix. Elle se présentait sous la bannière du nouveau front populaire. Elle se situe devant le RN Jean-Marc Garnier qui recueille 39, 67 % des voix. À noter que Gisèle Lapeyre, la candidate de Lutte Ouvrière, rassemble 7,27 % des voix.

Bouches-du-Rhône, 13e circonscription. Pierre Dharréville (NFP-PCF) au second, tour

Pierre Dharréville (NFP-PCF) /Emmanuel Fouquart (RN)

Le député PCF sortant des Bouches-du-Rhône, Pierre Dharréville est dans une situation compliquée. Le communiste obtient 36,02 %. Il affrontera le RN Emmanuel Fouquart, en tête avec 47,53 %.

Seine-Saint-Denis. 2e circonscription. Stéphane peu Réelu ?

Le député communiste sortant Stéphane Peu était selon des estimations provisoires en passe d'être réélu au premier pour pour un troisième mandat. C'est la candidate Ensemble qui arriverait en seconde position mais très largement distancée.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 1406 mots, p. 9

Politique

Aussi paru dans
30 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Les Républicains reculent, la droite est au pied du mur

Avec un résultat national sous les 10 %, le groupe LR essuie une nouvelle défaite. La question de la ligne politique reste entière.

Conruyt, Claire, Galiero, Emmanuel

Les Républicains avaient abordé cette campagne dans l'expectative, grandement fragilisés par leurs ruptures internes. Ils sont sortis du 1er tour dimanche soir avec le constat d'un recul numérique à l'Assemblée nationale et des décisions urgentes à prendre.

Selon les estimations Ifop de 21 h 30, la droite obtenait 9,7 % des voix (30 à 50 sièges) contre 13,17 % en 2022. Du côté de l'alliance RN/Ciotti, les chiffres atteignaient 33,5 % des suffrages (240 à 270 sièges), pour 22,1 % concernant le camp présidentiel (60 à 90 sièges). « Le président de la République porte l'immense responsabilité d'avoir renforcé ceux qu'ils prétendaient combattre depuis 2017 et a pris le risque du blocage de nos institutions. Le macronisme est mort», ont écrit les LR dimanche soir, en condamnant les «outrances d'une extrême gauche dominée par La France insoumise».

Bien avant les résultats, la droite avait longuement réfléchi à l'épineuse question des consignes de vote. Réveillant au moins trois stratégies au sein du parti : faire barrage au Nouveau Front populaire coûte que coûte, prôner le « ni-ni » (ni RN ni l'alliance de gauche) ou rester neutre. Dans un communiqué, LR a finalement laissé aux électeurs leur liberté de choisir. «Un appel à faire barrage aux extrêmes équivaut à un vote pour Emmanuel Macron», explicite un ténor.

La consigne nationale sera-t-elle ensuite suivie par toutes les voix LR ? «Évidemment, Copé, Larcher, Bertrand ne tiendront sans doute pas le même discours», devisait-on à droite, quelques heures avant les résultats du scrutin. Certains se sont déjà exprimés très clairement, notamment François-Xavier Bellamy affirmant qu'il votera « bien sûr » pour le RN face à la gauche au second tour. Tout comme David Lisnard, le maire de Cannes, qui a appelé dans nos colonnes à faire «barrage à l'extrême gauche» si les candidats de son microparti, Nouvelle Énergie, n'étaient pas qualifiés au second tour. Dans une tribune parue dans Le Figaro, François Fillon a lancé un appel à sanctionner «implacablement» l'extrême gauche dans les urnes.

Lundi, les cadres du parti doivent se réunir pour étudier la carte électorale et les cas particuliers. «Le positionnement et le discours des candidats vont se jouer localement», assure-t-on. «Une élection législative a bien sûr une dimension nationale, mais ce sont 577 élections locales très difficiles », confiait Annie Genevard, secrétaire générale de LR et députée sortante en danger dans le Doubs (lire ci-contre). «Il faudra regarder de près les duels et les triangulaires.»

Avant les résultats, les bruits d'une résistance du vote LR circulaient comme une nouvelle réconfortante pour les partisans d'une droite indépendante dans une famille politique fortement bousculée depuis la dissolution. En décidant de conclure un accord avec Marine Le Pen sans consulter les instances du mouvement, Éric Ciotti avait provoqué une crise interne d'une rare violence. Les militants ont vu se dessiner alors deux lignes concurrentes : l'une tournée vers l'union des droites portée par le député sortant Éric Ciotti, l'autre promettant de reconstruire le mouvement sous l'impulsion de Laurent Wauquiez, candidat surprise en Haute-Loire. Arrivé en tête dimanche soir avec 36,80 % des suffrages, le président de région se retrouve en triangulaire au second tour, talonné par le candidat du RN. Il a appelé les habitants à « se rassembler ». « Plus que jamais, nous avons besoin d'une équipe solide pour protéger la Haute-Loire et pour reconstruire notre pays. »

Quand Laurent Wauquiez s'est engagé dans ces législatives, les LR historiques ont considéré qu'il s'agissait d'un signal important tourné vers la reconstruction du parti et surtout vers la présidentielle de 2027. Et, pour Wauquiez, il était clair que la dissolution accélérait la fin du macronisme. D'où sa volonté de défendre un chemin de la droite sur les ruines du « en même temps » , sans passer par une alliance avec le parti de Marine Le Pen qu'il perçoit comme une absorption programmée. En attendant, alors que LR a investi 400 candidats dont 58 sortants, il est clair que certains se trouvent aujourd'hui en zone de danger, pénalisés par la poussée de la droite nationale. Dans la 7e circonscription de l'Oise, par exemple, Maxime Minot affronte, avec seulement 21,5 % des voix, les candidats du RN (40,4 %) et de l'union de la gauche (27,2 %) dans une triangulaire. Dans l'Aisne, Julien Dive est en deuxième position, loin derrière le RN (35,7 % versus 47 %).

Parallèlement, dans l'urgence de la crise interne des LR, Wauquiez et les ténors du parti ont tout tenté pour démettre Éric Ciotti de la présidence LR et de l'exclure du mouvement avant le 1er tour. Il s'agissait pour eux de le défaire politiquement et juridiquement mais la bataille d'avocats s'est soldée par une première victoire du parlementaire maralpin, en attendant une décision du tribunal sur le fond, le 14 octobre.

Pour sa part, Éric Ciotti déclarait dimanche soir être arrivé en tête dans son fief, avec plus de 41 % des voix. Se félicitant d'un « immense succès » dans une circonscription où les LR historiques avaient investi un candidat contre lui, le parlementaire sortant a vanté son choix d'alliance avec le RN. « L'union inédite et historique que nous avons bâtie avec Jordan Bardella a mis fin à trop d'années d'immobilisme qui reléguaient la droite dans le rôle de spectateur impuissant du déclin français, s'est réjoui Éric Ciotti. La victoire est en vue pour porter Jordan Bardella à Matignon mais la menace d'extrême gauche est plus que jamais réelle, d'autant plus que certaines compromissions se dessinent, a-t-il poursuivi, avant de lancer un message politique en direction des Républicains : plus que jamais, c'est au peuple de droite de prendre ses responsabilités. Ce soir il n'est plus possible de refuser de faire un choix entre notre union responsable, patriote et républicaine et ce terrifiant danger d'extrême gauche. J'appelle l'ensemble des Républicains à suivre le chemin de l'unité que j'ai ouvert », a-t-il insisté.

Concentré sur le 1er tour, Ciotti faisait le pari de rassembler d'autres LR, au-delà de la seule députée sortante, Christelle d'Intorni (élue au premier tour avec 50,35 % dans la 5e circonscription des Alpes-Maritimes), qui avait fait le choix de soutenir sa stratégie. Quant à Guilhem Carayon, le président des Jeunes LR investi par Ciotti dans le Tarn, il s'est qualifié en tête avec 43,7 % des suffrages et se retrouve en ballottage favorable dans une triangulaire face à la gauche et la majorité présidentielle.

Outré par les pressions de la gauche en faveur d'un arc républicain anti-RN, un sénateur LR estime que la droite n'a pas à se soumettre aux injonctions de François Hollande. L'ancien président de la République, arrivé en tête en Corrèze, a averti que le «désistement républicain» devait être «automatique»même en cas de triangulaire, «dès lors qu'il y a un risque d'une élection d'un, ou d'une, député RN». « Le discours de Hollande est dépassé» , riposte ce parlementaire de droite, fortement opposé à «tout accord avec Renaissance ou le PS»et convaincu que de telles pratiques nourrissent la défiance des Français. Il veut croire aujourd'hui que les LR peuvent partager plusieurs idées avec le RN sur le régalien. «Nous pourrions imaginer que la droite apporte une majorité absolue au RN sur un programme de coalition, concentré sur certaines mesures pédagogiques. Quelques députés vainqueurs dimanche soir vont logiquement s'interroger sur un tel projet. Une bonne dizaine d'élus peuvent basculer» ,prévoit l'élu du Sénat .

Les résultats du scrutin ne peuvent faire oublier les craintes et les questions auxquelles la droite sera forcée de répondre rapidement. Beaucoup chez LR considèrent que l'affaissement du bloc central est le signe évident d'un retour du clivage gauche-droite dans lequel LR devra trouver sa voie, en avançant dans le sens d'une clarification indispensable. D'ailleurs, plus qu'une refondation, certains attendent une «révolution intellectuelle». Alors, quel sera l'avenir de la droite dans le nouveau contexte d'un effondrement du macronisme ? Certains imaginent des alliances avec le RN, projet par projet. D'autres rêvent d'une reconstruction avec les amis d'hier, ceux qui les ont quittés pour rejoindre Emmanuel Macron, dès 2017.

Sept ans, plus tard, Les Républicains semblent avoir une nouvelle fois sauvé les meubles mais se retrouvent au pied du mur. La question de la clarification reste entière et devient de plus en plus brûlante. Certains attendent une grande consultation des adhérents en congrès, avec impatience. Pour trancher. ET E.G.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 1393 mots, p. 9

Politique

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30 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Les Républicains reculent, la droite est au pied du mur

Avec un résultat national sous les 10 %, le groupe LR essuie une nouvelle défaite. La question de la ligne politique reste entière.

Conruyt, Claire, Galiero, Emmanuel

Les Républicains avaient abordé cette campagne dans l'expectative, grandement fragilisés par leurs ruptures internes. Ils sont sortis du 1er tour dimanche soir avec le constat d'un recul numérique à l'Assemblée nationale et des décisions urgentes à prendre.

Selon les estimations Ifop de 21 h 30, la droite obtenait 9,7% des voix (30 à 50 sièges) contre 13,17 % en 2022. Du côté de l'alliance RN/Ciotti, les chiffres atteignaient 33,5% des suffrages (240 à 270 sièges), pour 22,1 % concernant le camp présidentiel (60 à 90 sièges). « Le président de la République porte l'immense responsabilité d'avoir renforcé ceux qu'ils prétendaient combattre depuis 2017 et a pris le risque du blocage de nos institutions. Le macronisme est mort», ont écrit les LR dimanche soir, en condamnant les «outrances d'une extrême gauche dominée par La France insoumise».

Bien avant les résultats, la droite avait longuement réfléchi à l'épineuse question des consignes de vote. Réveillant au moins trois stratégies au sein du parti : faire barrage au Nouveau Front populaire coûte que coûte, prôner le « ni-ni » (ni RN, ni l'alliance de gauche) ou rester neutre. Dans un communiqué, LR a finalement laissé aux électeurs leur liberté de choisir. «Un appel à faire barrage aux extrêmes équivaut à un vote pour Emmanuel Macron», explicite un ténor.

La consigne nationale sera-t-elle ensuite suivie par toutes les voix LR ? «Évidemment, Copé, Larcher, Bertrand ne tiendront sans doute pas le même discours», devisait-on à droite, quelques heures avant les résultats du scrutin. Certains se sont déjà exprimés très clairement, notamment François-Xavier Bellamy affirmant qu'il votera « bien sûr » pour le RN face à la gauche au second tour. Tout comme David Lisnard, le maire de Cannes, qui a appelé dans nos colonnes à faire «barrage à l'extrême gauche» si les candidats de son microparti, Nouvelle Énergie, n'étaient pas qualifiés au second tour. Dans une tribune parue dans Le Figaro, François Fillon a lancé un appel à sanctionner «implacablement» l'extrême gauche dans les urnes.

Lundi, les cadres du parti doivent se réunir pour étudier la carte électorale et les cas particuliers. «Le positionnement et le discours des candidats vont se jouer localement», assure-t-on. «Une élection législative a bien sûr une dimension nationale, mais ce sont 577 élections locales très difficiles », confiait Annie Genevard, secrétaire générale de LR et députée sortante en danger dans le Doubs (lire ci-contre). «Il faudra regarder de près les duels et les triangulaires.»

Avant les résultats, les bruits d'une résistance du vote LR circulaient comme une nouvelle réconfortante pour les partisans d'une droite indépendante dans une famille politique fortement bousculée depuis la dissolution. En décidant de conclure un accord avec Marine Le Pen sans consulter les instances du mouvement, Éric Ciotti avait provoqué une crise interne d'une rare violence. Les militants ont vu se dessiner alors deux lignes concurrentes : l'une tournée vers l'union des droites portée par le député sortant Éric Ciotti, l'autre promettant de reconstruire le mouvement sous l'impulsion de Laurent Wauquiez, candidat surprise en Haute-Loire. Arrivé en tête dimanche soir avec 36,80% des suffrages, le président de région se retrouve en triangulaire au second tour, talonné par le candidat du RN. Il a appelé les habitants à « se rassembler ». « Plus que jamais, nous avons besoin d'une équipe solide pour protéger la Haute-Loire et pour reconstruire notre pays ».

Quand Laurent Wauquiez s'est engagé dans ces législatives, les LR historiques ont considéré qu'il s'agissait d'un signal important tourné vers la reconstruction du parti et surtout vers la présidentielle de 2027. Et pour Wauquiez, il était clair que la dissolution accélérait la fin du macronisme. D'où sa volonté de défendre un chemin de la droite sur les ruines du « en même temps » , sans passer par une alliance avec le parti de Marine Le Pen qu'il perçoit comme une absorption programmée. En attendant, alors que LR a investi 400 candidats dont 58 sortants, il est clair que certains se trouvent aujourd'hui en zone de danger, pénalisés par la poussée de la droite nationale. Dans la 7e circonscription de l'Oise, par exemple, Maxime Minot affronte, avec seulement 21,5% des voix, les candidats du RN (40,4%) et de l'union de la gauche (27,2%) dans une triangulaire. Dans l'Aisne, Julien Dive est en deuxième position, loin derrière le RN (35,7% versus 47%).

Parallèlement, dans l'urgence de la crise interne des LR, Wauquiez et les ténors du parti ont tout tenté pour démettre Éric Ciotti de la présidence LR et de l'exclure du mouvement avant le 1er tour. Il s'agissait pour eux de le défaire politiquement et juridiquement mais la bataille d'avocats s'est soldée par une première victoire du parlementaire maralpin, en attendant une décision du tribunal sur le fond, le 14 octobre.

Pour sa part, Éric Ciotti déclarait dimanche soir être arrivé en tête dans son fief, avec plus de 41% des voix. Se félicitant d'un « immense succès » dans une circonscription où les LR historiques avaient investi un candidat contre lui, le parlementaire sortant a vanté son choix d'alliance avec le RN. « L'union inédite et historique que nous avons bâtie avec Jordan Bardella a mis fin à trop d'années d'immobilisme qui reléguaient la droite dans le rôle de spectateur impuissant du déclin français » , s'est réjoui Éric Ciotti. « La victoire est en vue pour porter Jordan Bardella à Matignon mais la menace d'extrême gauche est plus que jamais réelle, d'autant plus que certaines compromissions se dessinent » , a-t-il poursuivi, avant de lancer un message politique en direction des Républicains. « Plus que jamais, c'est au peuple de droite de prendre ses responsabilités. Ce soir il n'est plus possible de refuser de faire un choix entre notre union responsable, patriote et républicaine et ce terrifiant danger d'extrême gauche. J'appelle l'ensemble des Républicains à suivre le chemin de l'unité que j'ai ouvert » , a-t-il insisté.

Concentré sur le 1er tour, Ciotti faisait le pari de rassembler d'autres LR, au-delà de la seule députée sortante, Christelle d'Intorni, qui avait fait le choix de soutenir sa stratégie. Quant à Guilhem Carayon, le président des Jeunes LR investi par Ciotti dans le Tarn, il s'est qualifié en tête avec 43,7% des suffrages et se retrouve en ballottage favorable dans une triangulaire face à la gauche et la majorité présidentielle.

Outré par les pressions de la gauche en faveur d'un arc républicain anti-RN, un sénateur LR estime que la droite n'a pas à se soumettre aux injonctions de François Hollande. L'ancien président de la République, arrivé en tête en Corrèze, a averti que le «désistement républicain» devait être «automatique»même en cas de triangulaire, «dès lors qu'il y a un risque d'une élection d'un, ou d'une, député RN». « Le discours de Hollande est dépassé» , riposte ce parlementaire de droite, fortement opposé à «tout accord avec Renaissance ou le PS»et convaincu que de telles pratiques nourrissent la défiance des Français. Il veut croire aujourd'hui que les LR peuvent partager plusieurs idées avec le RN sur le régalien. «Nous pourrions imaginer que la droite apporte une majorité absolue au RN sur un programme de coalition, concentré sur certaines mesures pédagogiques. Quelques députés vainqueurs dimanche soir vont logiquement s'interroger sur un tel projet. Une bonne dizaine d'élus peuvent basculer» ,prévoit l'élu du Sénat .

Les résultats du scrutin ne peuvent faire oublier les craintes et les questions auxquelles la droite sera forcée de répondre rapidement. Beaucoup chez LR considèrent que l'affaissement du bloc central est le signe évident d'un retour du clivage gauche-droite dans lequel LR devra trouver sa voie, en avançant dans le sens d'une clarification indispensable. D'ailleurs, plus qu'une refondation, certains attendent une «révolution intellectuelle». Alors, quel sera l'avenir de la droite dans le nouveau contexte d'un effondrement du macronisme ? Certains imaginent des alliances avec le RN, projet par projet. D'autres rêvent d'une reconstruction avec les amis d'hier, ceux qui les ont quittés pour rejoindre Emmanuel Macron, dès 2017.

Sept ans, plus tard, Les Républicains semblent avoir une nouvelle fois sauvé les meubles mais se retrouvent au pied du mur. La question de la clarification reste entière et devient de plus en plus brûlante. Certains attendent une grande consultation des adhérents en congrès, avec impatience. Pour trancher. ET E.G.

L'Humanité
lundi 1 juillet 2024 574 mots, p. 10

Circo 1 édition1

Cédric Clérin

La Réunion, 1 re circonscription

Le NFP en tête

Philippe Naillet (NFP) / Jean-Jacques Morel (RN)

Dans la 1 re circonscription de La Réunion le candidat NFP Philippe Naillet arrive en tête avec 43,5 % des suffrages exprimés, suivi par le candidat RN Jean-Jacques Morel à 27,1 %.

Kanaky - Nouvelle-Calédonie, 2 e circonscription

Tjibaou vire en tête

Emmanuel Tjibaou (indépendantistes) / Alcide Ponga (loyalistes)

Emmanuel Tjibaou, fils du Jean-Marie Tjibaou, signataire des accords de Matignon, et représentant des indépendantistes et nationalistes, arrive en tête dans la 2 e circonscription de Kanaky - Nouvelle-Calédonie avec 44,1 % des suffrages, devant Alcide Ponga (36,2 %), le président du rassemblement soutenu par les loyalistes.

Corrèze, 1 re circonscription

François Hollande en tête

François Hollande (NFP) / Maïtey Pouget (RN)

L'ancien président de la République et porte-drapeau du Nouveau Front populaire François Hollande vire en tête au premier tour, avec 37,36 %. Il devance la candidate RN Maïtey Pouget (30,71 %) et celui des « Républicains » Francis Dubois (29,06 %). Les trois candidats peuvent se maintenir au deuxième tour pour une triangulaire.

Martinique, 4 e circonscription

Le sortant NFP largement en tête

Jean-Philippe Nilor (NFP) / Grégory Roy-Larentry (RN)

Pas de surprise dans la 4 e circonscription sud de la Martinique, le député sortant, Jean-Philippe Nilor (NFP), arrive en tête face à Grégory Roy-Larentry (RN). Plus surprenant, ce dernier s'est imposé de justesse face aux candidats Louis Boutrin (Martinique écologie) et Philippe Petit (Union des démocrates et indépendants).

Aisne, 1 re circonscription

Nicolas Dragon (RN) en passe d'être réélu

Selon des résultats partiels, le député sortant Rassemblement national, Nicolas Dragon, est en passe d'être réélu dès le premier tour. Il obtiendrait 56,99 % des exprimés, contre 22,46 % au candidat Ensemble, Damien Delavenne, et 17,10 % à Charles Culioli, candidat du Nouveau Front populaire. La participation atteint 68,47 %.

Guyane, 2 e circonscription

Le sortant GDR presque réélu

Davy Rimane (GDR) / Sophie Charles (SE)

Le député sortant Gauche démocrate et républicaine, Davy Rimane, manque de peu l'élection au premier tour. Selon des chiffres provisoires, il recueille 60,2 % mais la participation (32 %) est insuffisante pour valider son élection. Le second tour l'opposera à Sophie Charles, candidate sans étiquette (25,4 % des suffrages).

Landes, 3 e circonscription :

Le président du groupe PS en bonne position

Boris Vallaud (NFP) / Sylvie Franceschini (RN)

Le député sortant socialiste et candidat Nouveau Front populaire, Boris Vallaud, vire en tête du premier tour, avec 37,22 %, devant la représentante du RN, Sylvie Franceschini (35,59 %). Le porte-drapeau de la Macronie (Ensemble), Tom Gillet Duffrechou, est loin derrière, avec 15,93 %, dans l'impossibilité de se maintenir au second tour.

Creuse, 1 re circonscription

La sortante NFP en difficulté

Catherine Couturier (NFP) / Bartolomé Lenoir (RN) / Valérie Simonet (DVD)

La députée insoumise sortante et candidate Nouveau Front populaire, Catherine Couturier, arrive en troisième position, avec 22,46 % des voix, derrière Bartolomé Lenoir (34,44 %), candidat « Républicain » tendance Ciotti, rallié au Rassemblement national, au coude-à-coude avec Valérie Simonet (22,46 %), présidente divers droite du conseil départemental de la Creuse.

Lot-et-Garonne, 3 e circonscription

Jérôme Cahuzac rate son retour

Annick Cousin (RN) / Guillaume Lepers (DVD)

Jérôme Cahuzac, ancien ministre du Budget de François Hollande, condamné en 2018 et en appel pour fraude fiscale et blanchiment de fraude fiscale, à deux ans de prison ferme et cinq ans d'inéligibilité, arrive en quatrième position (14,56 %) et rate sa tentative de retour, dans une circonscription dominée par le candidat RN (41,08 %).

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_International, lundi 1 juillet 2024 928 mots, p. AUJM17

Le retour de Mister Provoc

Royaume-Uni|Les Britanniques sont convoqués jeudi à des élections générales anticipées. Artisan du Brexit, Nigel Farage se présente à nouveau, avec cette fois de bonnes chances de l'emporter.

Delphine Kargayan

Correspondante au Royaume-Uni

Ce 6 mai 2010, en plein ciel, Nigel Farage voit sa vie défiler sous ses yeux. Le leader du parti xénophobe UKIP (UK Independence Party) est pourtant monté tout sourire à bord d'un biplace. C'est jour de scrutin au Royaume-Uni et la sixième tentative du quadragénaire d'obtenir un poste de député. Jusqu'ici, il a toujours échoué. Le tribun d'extrême droite compte survoler sa circonscription de Buckingham, une banderole attachée à l'arrière de l'avion : « Votez pour votre pays, votez UKIP », mais la bannière, enroulée autour du gouvernail, précipite l'appareil au sol.

Chance inouïe, Nigel Farage et son pilote en sortent vivants. Un photographe immortalisera le candidat titubant hors de l'épave, visage en sang. Nigel Farage ne sera pas élu mais c'est l'image du jour... qui lui ressemble. De chutes spectaculaires en remontadas, depuis trois décennies, il est « l'un des hommes les plus influents de notre époque », selon Matthew Godin, docteur en sciences politiques.

Alors qu'il brigue - pour la huitième fois - un siège au Parlement, il pourrait bien être en passe, à 60 ans, de l'emporter enfin ce jeudi lors des élections générales anticipées.

Le programme, c'est lui

« Je ne voudrais pas être grossier... » Ainsi commence l'intervention la plus insultante jamais entendue dans l'enceinte du Parlement européen à Strasbourg, le 24 février 2010. Au micro, encore inconnu du grand public, Nigel Farage, élu sous la bannière du UKIP, la droite nationaliste britannique et europhobe, s'adresse au président du Conseil européen, le Belge Herman Van Rompuy : « Vous avez le charisme d'une serpillière humide. Vous venez de Belgique, un non-pays. » L'intervention n'a duré que quatre-vingt-dix secondes mais le scandale est énorme et vaut à Farage les gros titres en Europe et des millions de vues sur YouTube. C'était l'objectif.

Nigel Farage ne sort pas de la prestigieuse école d'Eton, la pouponnière de la classe politique britannique. Mais depuis tout petit, il fait comme si. Vêtu tel un dandy (veste en tweed et parapluie), provocateur, perturbateur, le jeune Nigel adore se faire remarquer. Une enseignante s'inquiète de voir l'adolescent singer les jeunesses hitlériennes - « excès de jeunesse », balaiera-t-il plus tard. « Nigel, je sens que vous irez loin dans la vie, lui confie un professeur à la fin de sa scolarité. Mais dans la gloire ou le déshonneur ? Je ne saurais le dire... » Réponse de l'ambitieux : « Du moment que c'est loin, peu m'importe la direction. »

La carrière politique de ce natif du Kent, trader de profession, démarre derrière une pinte de bière. « Chaque pub est un petit parlement », a-t-il coutume de dire, aussi à l'aise en compagnie d'ouvriers que de gentlemen. En 1993, déçu par le Parti conservateur qu'il juge « européiste », il fonde sa propre organisation : le UKIP, Parti indépendant du Royaume-Uni, que David Cameron, futur Premier ministre, qualifiera de repaire de « barjots et de petits racistes ». Nigel Farage n'a pas de programme mais des idées qui sentent le soufre. Fermer les frontières aux malades du sida, par exemple.

Le programme, en réalité, c'est lui. Habitué à parler devant des salles clairsemées, l'homme est devenu un maître de la com. Il s'exprime dans un langage volontairement simplifié, il est drôle et ça paye. À chaque élection, UKIP marque des points. Tout comme sa seule véritable proposition, longtemps inaudible : sortir de l'Union européenne. À force de pression sur le gouvernement, Farage contraint le Premier ministre, David Cameron, à demander aux Britanniques s'ils veulent rester ou non.

Farage va focaliser sa campagne sur un thème, celui de l'immigration, affirmant par exemple que la Turquie sera bientôt membre de l'UE, empoisonnant pour longtemps la vie politique britannique. La campagne s'achèvera par une tragédie lorsque la députée Jo Cox, 41 ans, est assassinée dans le Yorkshire par un sympathisant néonazi. Farage sera le premier surpris par la victoire du Brexit. Et le sera encore davantage par la trahison de son allié d'hier, Boris Johnson, qu'il soutient lors de l'élection de 2019. Une fois Johnson installé à Downing Street, le faiseur de roi n'est plus fréquentable.

Prêt à avaler des testicules pour soigner son image

Farage quitte la scène politique (il a été eurodéputé vingt ans) pour les plateaux de télévision. Présentateur sur la chaîne d'opinion GB News ou aux États-Unis, où il rêverait, il ne s'en cache pas, de devenir ambassadeur. Sa nouvelle lubie. Farage a longtemps manigancé pour être anobli, en vain. Cette quête de respectabilité, une « détoxification » dit-il lui-même, le conduit à participer au jeu télévisé « Je suis une célébrité, sortez-moi de là », en fin d'année dernière alors que l'élection générale se profile. « Avant même d'entrer dans l'émission, j'avais déjà gagné 5 millions d'électeurs », fanfaronne-t-il. Le public de l'émission, en majorité des jeunes, le découvre alors. Un homme plutôt serein lorsqu'il s'agit de rester allongé au milieu de serpents ou d'avaler des testicules de mouton. Il finit troisième.

Six mois plus tard, alors que démarre la campagne électorale, tous les regards sont tournés vers lui. Farage reprend les rênes de son parti (rebaptisé Reform UK) et tente encore une fois de conquérir un siège de député. Il ne prend aucun risque. Clacton-on-Sea, commune défavorisée du sud-est de l'Angleterre, a voté à 73 % pour le Brexit. Nigel Farage devrait, selon les sondages, décimer le Parti conservateur. C'est son objectif.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 1337 mots, p. 9

Politique

Les Républicains reculent, la droite est au pied du mur

Avec un résultat national autour de 10 %, le groupe LR essuie une nouvelle défaite. La question de la ligne politique reste entière.

Conruyt, Claire, Galiero, Emmanuel

Les Républicains avaient abordé cette campagne dans l'expectative, grandement fragilisés par leurs ruptures internes. Ils sont sortis du 1er tour dimanche soir avec le constat d'un recul numérique à l'Assemblée nationale et des décisions urgentes à prendre.

Selon les estimations Ifop de 19 h 30, la droite obtenait 10 % des voix (30 à 50 sièges) contre 13,17 % en 2022. Du côté de l'alliance RN/Ciotti, les chiffres atteignaient 34,2 % des suffrages (240 à 270 sièges), pour 21,5 % concernant le camp présidentiel (60 à 90 sièges). « Le président de la République porte l'immense responsabilité d'avoir renforcé ceux qu'ils prétendaient combattre depuis 2017 et pris le risque du blocage de nos institutions. Le macronisme est mort», ont écrit les LR dimanche soir, en condamnant les «outrances d'une extrême gauche dominée par La France insoumise».

Bien avant les résultats, la droite avait longuement réfléchi à l'épineuse question des consignes de vote. Réveillant au moins trois stratégies au sein du parti : faire barrage au Nouveau Front populaire coûte que coûte, prôner le « ni-ni » (ni RN, ni l'alliance de gauche) ou rester neutre. Dans un communiqué, LR a finalement laissé aux électeurs leur liberté de choisir. «Un appel à faire barrage aux extrêmes équivaut à un vote pour Emmanuel Macron», explicite un ténor.

La consigne nationale sera-t-elle ensuite suivie par toutes les voix LR ? «Évidemment, Copé, Larcher, Bertrand ne tiendront sans doute pas le même discours», devisait-on à droite, quelques heures avant les résultats du scrutin. Certains se sont déjà exprimés très clairement, notamment François-Xavier Bellamy affirmant qu'il votera « bien sûr » pour le RN face à la gauche au second tour. Tout comme David Lisnard, le maire de Cannes, qui a appelé dans nos colonnes à faire «barrage à l'extrême gauche» si les candidats de son microparti, Nouvelle Énergie, n'étaient pas qualifiés au second tour. Dans une tribune parue dans Le Figaro, François Fillon a lancé un appel à sanctionner «implacablement» l'extrême gauche dans les urnes.

Lundi, les cadres du parti doivent se réunir pour étudier la carte électorale et les cas particuliers. «Le positionnement et le discours des candidats vont se jouer localement», assure-t-on. «Une élection législative a bien sûr une dimension nationale, mais ce sont 577 élections locales très difficiles», confiait Annie Genevard, secrétaire générale de LR et députée sortante en danger dans le Doubs (lire ci-contre). «Il faudra regarder de près les duels et les triangulaires.»

Avant les résultats de dimanche soir, les bruits d'une résistance du vote LR circulaient comme une nouvelle réconfortante pour les partisans d'une droite indépendante dans une famille politique fortement bousculée depuis la dissolution.

En décidant de conclure un accord avec Marine Le Pen sans consulter les instances du mouvement, Éric Ciotti avait provoqué une crise interne d'une rare violence. Les militants ont vu se dessiner alors deux lignes concurrentes : l'une tournée vers l'union des droites portée par le député sortant Éric Ciotti, l'autre promettant de reconstruire le mouvement sous l'impulsion de Laurent Wauquiez, candidat surprise en Haute-Loire.

Dans l'urgence, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes et les ténors du parti ont tout tenté pour démettre le chef LR de ses fonctions et l'exclure du mouvement avant le 1er tour. Il s'agissait pour eux de démettre Ciotti politiquement et juridiquement. Cette bataille d'avocats s'est soldée par une première victoire du parlementaire maralpin, en attendant une décision du tribunal sur le fond le 14 octobre.

Parallèlement, quand Laurent Wauquiez s'est engagé dans ces élections législatives en Haute-Loire (lire ci-contre), les LR historiques ont considéré qu'il s'agissait d'un signal important tourné vers la reconstruction du parti et surtout vers la présidentielle de 2027. Et pour Wauquiez, il est clair que la dissolution voulue par le président de la République est en train d'accélérer la fin du macronisme. D'où l'importance, selon lui, de préparer le terrain d'un retour de la droite sur les ruines du « en même temps » , mais sans passer par une alliance avec le parti de Marine Le Pen, qu'il perçoit comme une absorption programmée.

Pour sa part, Éric Ciotti a poursuivi sa stratégie vent debout. En fin de semaine, dans l'hypothèse d'un gouvernement Bardella en cas de majorité absolue, la rumeur d'un poste au ministère des Armées avait circulé pour le député sortant des Alpes-Maritimes. Mais, au-delà de son siège qu'il voulait absolument sauver, celui qui préside encore les LR s'est vu comme le précurseur d'un «grand rassemblement» de la droite.

Lassé par une guerre interne qu'il jugeait «triste», l'indéboulonnable Ciotti invitait ses anciens amis à rester concentrés sur les enjeux du scrutin. Porte-voix de l'union des droites, il a fait le pari de pouvoir être rejoint par une dizaine d'élus entre les deux tours de scrutin, au-delà de la quinzaine de candidats ciottistes investis par sa présidence LR et le RN. Et pour réussir, il avait même prévu de travailler sur la question du financement.

«Pour faire triompher la droite, donnons-nous les moyens», ont écrit les «amis d'Éric Ciotti» sur un e-mail adressé à 200 000 membres LR, dès le 22 juin, dans l'espoir de réunir 1 million d'euros. Les expéditeurs reconnaissaient que la décision de Ciotti aurait pu être prise «peut-être» de «façon moins soudaine» tout en se défendant de pouvoir être confondus avec le parti de Marine Le Pen. «Nous ne sommes pas le Rassemblement national. Nous avons toujours eu des divergences parfois profondes. Toutefois, nous reconnaissons en lui aujourd'hui un parti qui soutient l'ordre, avec des solutions adaptées aux problèmes qu'Emmanuel Macron n'a pas su régler.» Dans ce message adressé aux adhérents LR, les amis d'Éric Ciotti lançaient aussi un appel à «faire obstacle à l'extrême gauche» et s'engageaient à installer des candidatures de Républicains à droite dans 63 circonscriptions, quand les LR historiques se réjouissaient pour leur part d'avoir pu investir 400 candidats, compte tenu des délais.

Outré par les pressions exercées par la gauche en faveur d'un arc républicain anti-RN, un sénateur LR estimait dimanche soir que la droite n'avait pas à se soumettre aux injonctions de François Hollande. L'ancien président de la République, candidat en Corrèze, a dit que le «désistement républicain» devait être «automatique»même en cas de triangulaire, «dès lors qu'il y a un risque d'une élection d'un, ou d'une, député RN».

« Le discours de Hollande est dépassé» , riposte ce parlementaire de droite, fortement opposé à «tout accord avec Renaissance ou le PS».Pour lui, de telles pratiques nourrissent la défiance des Français. Il veut croire aujourd'hui que les LR peuvent partager plusieurs idées avec le RN sur le régalien. «Nous pourrions imaginer que la droite apporte une majorité absolue au RN sur un programme de coalition, concentré sur certaines mesures pédagogiques. Quelques députés vainqueurs dimanche soir vont logiquement s'interroger sur un tel projet. Une bonne dizaine d'élus peuvent basculer» ,prévoyait l'élu du Sénat .

Les résultats de dimanche soir ne pouvaient pas faire oublier les craintes de la droite et les questions à laquelle elle sera forcée de répondre très rapidement. Beaucoup chez LR considèrent que l'affaissement du bloc central est le signe évident d'un retour du clivage gauche-droite dans lequel Les Républicains devront trouver leur voie, en avançant dans le sens d'une clarification indispensable. D'ailleurs, plus qu'une refondation, certains attendent une «révolution intellectuelle».

Alors, quel sera l'avenir des Républicains dans le nouveau contexte d'un effondrement du centre et du macronisme ? Certains imaginent des alliances avec le RN, projet par projet. D'autres rêvent d'une reconstruction de la droite avec les amis d'hier qui les avaient quittés pour rejoindre Emmanuel Macron, dès 2017. Sept ans, plus tard, Les Républicains semblent avoir une nouvelle fois sauvé les meubles mais ils se retrouvent au pied du mur. La question de la clarification reste entière. Elle est de plus en plus brûlante. Et certains attendent une grande consultation des adhérents en congrès, avec impatience. Pour trancher. ET E.G.

Libération
lundi 1 juillet 2024 935 mots, p. 4

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Solide, un Nouveau Front populaire en rempart

CHARLOTTE BELAÏCH et SACHA NELKEN

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Formée à la hâte dans la foulée de la dissolution surprise, l’union de la gauche a passé son premier test électoral. Reste le plus dur : barrer la route au RN au second tour.

F ront contre front. A 28,1 %, selon les es- timations Ipsos pour France Télévi- sions, le Nouveau Front populaire (NFP) ne peut pas se réjouir, avec une extrême droite en tête, à 33,5 %. Mais avec la chute du camp présidentiel, à 20,7 %, la gauche incarne désormais la résistance face au Rassemble- ment national et ses alliés. Socialistes, écolos, communistes et insoumis réunis recueillent un peu moins que le total des listes de gauche aux européennes, qui avait atteint 31,5 %. Cette nouvelle alliance fait en revanche plus que la Nupes, scellée après la présidentielle de 2022, qui avait recueilli 25,7 % des voix au premier tour et fait élire 151 députés. Selon les premières projections, le Nouveau Front populaire obtiendrait ainsi entre 125 et 165 sièges. Parmi les cas particulièrement symboliques, Fabien Roussel, le secrétaire national du Parti communiste français, est battu par le RN dans sa circonscription du Nord. «Comme dans beaucoup de circonscriptions de notre département, le candidat du RN l’emporte au premier tour», a-t-il annoncé, se disant «battu mais pas abattu». Dans la même région, le député sortant de la Somme, François Ruffin, est affaibli, à environ 28 % des voix, loin derrière la candidate RN, à 45 %. Un report de voix de la candidate macro- niste peut toutefois inverser la tendance. «Il y a un match, il s’agit de le jouer», a-t-il déclaré, à l’échelle de sa circonscription et du pays.

Barrage. Parmi les circonscriptions particu- lièrement scrutées, François Hollande arrive de son côté en tête dans la 1ere circonscription de Corrèze, à environ 38 %, devant les candi- dats RN et LR tous deux autour de 30 %. Le patron du PS, Olivier Faure, est quant à lui ré- élu au premier tour. Alexis Corbière, député sortant de Seine-Saint-Denis, désinvesti par Jean-Luc Mélenchon, va devoir se battre au deuxième tour contre la candidate officielle de son mouvement. Danielle Simonnet, la députée sortante du XXe arrondissement de Paris, dans le même cas, va elle aussi devoir affronter la candidate LFI, arrivée derrière elle au premier tour. Avec 230 à 260 triangu- laires, dont une centaine où le NFP serait troi- sième, c’est une nouvelle campagne qui com- mence. Toute la soirée, des appels au barrage ont résonné. Dès l’annonce des résultats, Em- manuel Macron a appelé à «un large rassemblement clairement démocrate et républicain» face au RN. La macronie effondrée, c’est un face-à-face entre le NFP et l’extrême droite qui se dessine. «Le pays doit choisir : va-t-il aggraver le pire de ses divisions ou bien va-t-il se rassembler pour ne former qu’un seul peuple se consacrant à l’entraide et au bien commun ?» a interrogé Jean-Luc Mélenchon, pre- mier à gauche à prendre la parole. «Il faut donner une majorité absolue au Nouveau Front populaire car il est la seule alternative.» Le leader insoumis s’est ainsi clairement en- gagé au retrait des candidats LFI en troisième position lorsque le RN est en tête, comme les autres chefs de partis du NFP. Tous ont appelé les macronistes à faire de même. «Il serait incompréhensible que certains continuent à ne pas faire la différence entre la gauche et l’extrême droite», a mis en garde la cheffe des Ecologistes Marine Tonde- lier. Olivier Faure, son homologue socialiste a lui aussi appelé à la clarté dans un contexte «historique». «L’histoire nous juge, a renchéri Raphaël Glucksmann. Ce n’est plus une législative c’est un référendum : voulons-nous que l’extrême droite pour la première fois conquière le pouvoir dans notre pays par les urnes ?» La gauche s’était préparée à mettre le camp présidentiel sous pression à l’annonce des ré- sultats. Ecologistes, socialistes et communistes s’étaient engagés, dès le début de la semaine, à appeler au désistement de leurs candidats en troisième position en cas de triangulaire. Toutes les composantes du NFP, sous des for- mes différentes, ont appelé à faire barrage à l’extrême droite, en 2017 et en 2022. Tout au long de la campagne, la figure de Mélenchon a été utilisée par le camp présidentiel pour diaboliser l’ensemble du NFP et entretenir une forme de ni-ni. Le leader insoumis, qui a écumé les plateaux toute la semaine, a mis son camp en difficulté et obligé ses partenaires à marteler qu’il ne serait pas Premier ministre.

Dynamique. Toute la semaine, la gauche va répéter que tout est possible pour susciter la dynamique. Mais étant donné l’ampleur du péril, l’absence de majorité absolue pour le RN serait déjà considérée comme une victoire. Tout le monde à gauche écarte l’hypothèse d’une forme de gouvernement d’union natio- nale, de la gauche à la droite républicaine. «On n’est d’accord sur rien», évacue un socialiste. Quoi qu’il advienne, la gauche sait qu’elle de- vra se recomposer, et vite. Sans vainqueur clair, le pays pourrait connaître un blocage institutionnel. Dès lors, une nouvelle dissolu- tion pourrait avoir lieu dans un an. «Quoi qu’il arrive le 7 juillet, l’extrême droite sera à un niveau jamais égalé, la gauche devra donc reprendre la bataille culturelle, affirme le porte- parole du PS, Stéphane Troussel. Je ne me résous pas à ce qu’on fasse 60 % par endroits et 7 % à d’autres. Je ne peux pas imaginer qu’on laisse tomber les prolos.»

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 1302 mots, p. 4

Politique

Largement en tête, le Rassemblement national vise la majorité absolue

Avec 33,5 % des suffrages selon les estimations, la coalition nationaliste devance les gauches réunies sous la bannière du Nouveau Front populaire. À sa tête, Jordan Bardella espère accéder à Matignon.

Service politique du Figaro, Service politique du Figaro

Matignon est-il à portée de main pour Jordan Bardella ? Le président du Rassemblement national (RN) veut y croire. Celui qui prétend pouvoir devenir premier ministre voit son parti, et ses alliés emmenés par le président contesté des Républicains (LR), Éric Ciotti, arriver, ce dimanche, en tête du premier tour des élections législatives anticipées. Avec 33,5 % des suffrages, selon les estimations de l'institut de sondages Ifop à 20 heures, la coalition nationaliste devance les gauches réunies sous la bannière du Nouveau Front populaire (NFP), qui récolte 28,5 %, et largement devant la majorité présidentielle sortante, menée par le premier ministre, Gabriel Attal, qui n'a convaincu que 22,1 % des électeurs.

Mais ce ne sera peut-être pas suffisant, selon les projections en sièges de l'Ifop fournies en début de soirée, pour obtenir une majorité absolue. Selon l'institut, le RN pourrait faire élire entre 240 et 270 sièges, contre 180 à 200 pour le Nouveau Front populaire et 60 à 90 députés pour la majorité présidentielle sortante.

Pour Marine Le Pen et Jordan Bardella, le meilleur moyen d'arriver à obtenir au moins 289 députés est déjà identifié. Les deux figures frontistes ont acté l' « effacement »du « bloc macroniste ».Il ne reste qu'un seul adversaire, selon eux, le Nouveau Front populaire.

« Premier ministre de cohabitation »

« Rien n'est gagné, et le second tour sera déterminant pour éviter au pays de tomber entre les mains de la coalition Nupes, d'une extrême gauche à tendance violente, antisémite et antirépublicaine », a déclaré Marine Le Pen, depuis son fief d'Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), où elle a été élue dès le premier tour. « Il nous faut une majorité absolue pour que Jordan Bardella soit dans huit jours nommé premier ministre par Emmanuel Macron », a-t-elle lancé à ses électeurs.

Jordan Bardella, lui, avait donné rendez-vous à Paris, Salle Wagram. Le président du RN a évoqué « l'un des votes les plus déterminants de toute l'histoire de la Ve République ». Il s'est présenté comme « l'unique rempart républicain et patriote » face au Nouveau Front populaire, qui ferait « courir un péril existentiel à notre nation ».

Jordan Bardella a surtout promis, pour convaincre le plus de potentiels électeurs de voter pour le RN, d'être « le premier ministre de tous les Français, à l'écoute de chacune et de chacun », d'être un « premier ministre de cohabitation, respectueux de la Constitution et de la fonction du président de la République, mais intransigeant sur la politique » qu'il veut mener.

Ce scrutin, en attendant le second tour, dimanche prochain, est d'abord celui de tous les records. Jamais le parti lepéniste n'avait récolté autant de bulletins aux législatives, et jamais autant de députés RN n'auront fait leur entrée au Palais Bourbon. Par comparaison, le scrutin de 2022, après les 42 % de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle face à Emmanuel Macron, n'avait permis l'élection que de 89 députés marinistes, avec seulement 18,68 % des suffrages et 4 millions de voix au premier tour. C'était beaucoup moins que les 25 % de la majorité présidentielle, qui avait comme tête d'affiche Élisabeth Borne, et les 25 % - aussi - de la Nupes de Jean-Luc Mélenchon, qui avait demandé à ses électeurs de le propulser à Matignon, en vain.

Les législatives de 2022 ont eu un impact considérable au RN. D'abord, cela avait relancé Marine Le Pen, qui avait été à deux doigts d'organiser sa retraite politique. Ce soir-là, le 19 juin, elle avait décidé qu'elle présiderait son groupe de députés. Elle s'était dit que l'avenir de son camp allait se jouer dans l'Hémicycle. La présidentielle de 2027, elle, revenait dans son viseur, comme un objectif désormais atteignable.

Marine Le Pen avait analysé les résultats de 2022 comme une « révolution démocratique ». Elle en avait tiré une nouvelle loi d'airain : tout ce que le RN allait gagner dans les institutions de la République, comme les deux postes de vice-président de l'Assemblée nationale obtenus pour des députés RN, serait une avancée irréversible. Elle avait appelé cela le « crantage».Comme la roue dentée d'un engrenage qui ne peut aller que dans un sens, et jamais dans l'autre. L'institutionnalisation à vitesse grand V du parti national-populiste n'a jamais été freinée, ni par la conflictualité extrême des Insoumis à l'Assemblée ni par Emmanuel Macron, englué par sa majorité relative.

« Plan Matignon »

Deux ans plus tard, Marine Le Pen et son poulain, Jordan Bardella, se voient aux portes du pouvoir. La dissolution surprise, décidée par le chef de l'État, a propulsé le parti nationaliste à des scores stratosphériques. Pouvait-il en être autrement ? Le RN était sorti vainqueur des élections européennes le jour même, avec plus de 31 % des voix. Avant tout pour mobiliser sa base, Jordan Bardella avait affirmé pendant la campagne qu'il demanderait la dissolution au lendemain des européennes, en cas de large victoire lepéniste et de lourde défaite de la macronie. Un de ses proches concédait : « On demande cela, mais veut-on vraiment l'avoir?» «Quand Emmanuel Macron dissout, il nous donne déjà un premier point, parce qu'il répond favorablement à notre demande! Ensuite, il le fait le soir de notre plus grande victoire aux européennes. Finalement, il fait tout pour nous donner la majorité absolue » , analysait un proche de Marine Le Pen, une fois l'onde de choc passée.

Le RN a tout de même été surpris par cette campagne. Malgré l'élaboration d'un « plan Matignon » ,les investitures ont pris beaucoup de temps, avec quelques ratés. Le parti à la flamme n'avait pas non plus prévu de programme spécifique à des élections législatives anticipées. Jordan Bardella, réélu député européen le 9 juin, a pendant deux semaines navigué à vue sur les mesures que le RN allait appliquer s'il arrivait au pouvoir. L'affiche d'un futur gouvernement RN est vite passée à la trappe.

Duo complémentaire

Malgré tout cela, et les dérapages de certains candidats RN, notamment sur la double nationalité, la dynamique nationaliste n'a jamais décéléré. Le 19 juin, dix jours après la dissolution, le RN était mesuré à 34 % dans notre sondage quotidien Ifop-Fiducial. Huit jours plus tard, le parti de Jordan Bardella atteignait les 36,5 %. «Notre dynamique, c'est la même que celle des européennes. On est devenu le parti qui incarne l'alternance au macronisme. On voit bien que c'est un moteur électoral très fort » , observait un cadre RN. C'est la preuve que le duo, hiérarchisé mais complémentaire, entre Marine Le Pen (à l'Élysée) et Jordan Bardella (à Matignon) a fonctionné auprès des électeurs du RN, mais aussi chez les nouveaux, les cadres et les seniors. « 36 % au premier tour des législatives, normalement, cela veut dire une majorité absolue à la fin » , pronostiquait un cadre RN. Dans les couloirs du siège du parti, près de la porte de Saint-Cloud, dans le 16e arrondissement, un chiffre circule : 310 députés RN et alliés élus au soir du second tour.

Ironie de l'histoire, la dynamique nationaliste s'est aussi construite grâce au parti avec lequel la majorité présidentielle a tenté de nouer des accords pendant deux ans : Les Républicains. Dans une décision historique, fracturant irrémédiablement la droite et mettant fin, in fine, au « barrage républicain » , Éric Ciotti a décidé de lier son destin à celui de Marine Le Pen. Qu'importe pour les cadres RN qu'Éric Ciotti n'emmène avec lui qu'une seule députée LR sortante, Christelle d'Intorni, avec lui, ils ont tous analysé l'événement de la même manière : une crédibilisation express du parti national-populiste et la domination absolue de Marine Le Pen et de ses troupes sur la droite française. C'est ce que confirment les résultats de ce dimanche soir. P. L.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 1 juillet 2024 593 mots, p. AUJM8,AUJM9,AUJM9,AUJM10
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30 juin 2024 - Le Parisien (site web)

Paris et Seine-Saint-Denisi Les « purgés » de LFI en ballottage

Privées d'investiture par leur parti, ces trois figures médiatiques du parti de Jean-Luc Mélenchon se présentent en tant que dissidents dans leur circonscription à Paris et en Seine-Saint-Denis.

Les Éditions Départementales De Paris et De Seine-Saint-Denis

Parmi les dizaines de députés Insoumis qui briguent un nouveau mandat, ils font partie de ceux dont le siège est le plus menacé lors de ces élections législatives anticipées. Privés d'investiture par leur parti qui leur a préféré des militants moins médiatiques mais jugés plus loyaux, les « frondeurs » Danielle Simonnet (LFI) à Paris et Raquel Garrido (LFI) et Alexis Corbière (LFI) en Seine-Saint-Denis se présentent à ce scrutin en tant que dissidents.

Dans la 15 e circonscription de Paris, Danielle Simonnet s'annonçait elle-même en tête, avec 42 % des suffrages exprimés. Mais seuls 8 000 bulletins avaient été dépouillés à 22 h 10. Candidate dissidente face au Nouveau Front populaire qui lui a préféré Céline Verzeletti, son très fort ancrage local a semble-t-il joué en sa faveur. Dans cette circonscription acquise à la gauche, celle qui avait été élue avec plus de 58 % des suffrages il y a deux ans devançait cette dernière, créditée de 24 % des voix, et Mohamad Gassama, le candidat Ensemble, qui en réunissait pour sa part 15 %.

« Il y a à la fois de la joie d'avoir remporté la victoire dans le XX e, mais aussi beaucoup de tristesse et de colère face à la situation dans le pays, d'une extrême gravité, souligne Danielle Simonnet. Quand vous voyez le nombre de députés du NFP qui sont venus soutenir Céline Verzeletti ici, ils auraient mieux fait d'être au rendez-vous de l'histoire pour battre l'extrême droite. Je n'ai rien contre Céline, mais sans sa candidature, je gagnais dès le premier tour et j'aurais pu apporter mon aide à des candidats dans d'autres circonscriptions. »

Corbière en tête, Garrido distancée

Dans la 7 e circonscription de Seine-Saint-Denis (Montreuil - Bagnolet), Alexis Corbière devra en passer par le second tour, contrairement à 2022. Il y a deux ans, il avait été reconduit dès le premier tour, après avoir devancé son adversaire macroniste de près de 47 %. Dans cette circonscription acquise à la gauche, l'élu Insoumis sera opposé dimanche prochain à Sabrina Ali Benali (LFI), la candidate investie par le parti de Jean-Luc Mélenchon au nom du Nouveau Front populaire. Cette dernière l'a emporté à Bagnolet (39,47 % contre 36,25 %) mais le député sortant dispose de près de 2 500 voix d'avance à Montreuil, la principale ville de la circonscription, ce qui lui permet d'arriver en tête à l'échelle de la circonscription avec 40,19 % des suffrages exprimés, contre 36,38 % pour sa rivale. « C'est confirmé, je suis en tête », annonçait Alexis Corbière à notre journal un peu avant 22 h 30. Selon un sondage Ifop publié ce vendredi, ce dernier devancerait sa rivale au second tour (54 % contre 46 %).

Dans la 5 e circonscription de Seine-Saint-Denis (Drancy, Bobigny, Le Bourget), qu'elle a arrachée de haute lutte à Jean-Christophe Lagarde (UDI) en 2002, Raquel Garrido doit composer avec les candidatures d'Aly Diouara, le militant associatif et politique que la France insoumise a investi à sa place, et d'Aude Lagarde (UDI), la maire de Drancy et épouse de l'ex-baron local. Une situation qui laisse planer la possibilité d'une triangulaire le 7 juillet. À Bobigny, dont le maire Abdel Sadi (PCF) est le suppléant de la députée sortante, les résultats provisoires à la sortie des urnes plaçaient Aly Diouara nettement devant Raquel Garrido (41,79 % contre 32,38 %).

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 1308 mots, p. 4

Politique

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30 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Largement en tête, le Rassemblement national vise la majorité absolue

Avec 34,2 % des suffrages selon les estimations de l'Ifop à 20 heures, la coalition nationaliste devance les gauches réunies sous la bannière du Nouveau Front populaire (NFP), qui récolte 29,1 %.

Laubacher, Paul

Matignon est-il à portée de main pour Jordan Bardella ? Le président du Rassemblement national (RN) veut y croire. Celui qui prétend pouvoir devenir premier ministre voit son parti, et ses alliés emmenés par le président contesté des Républicains (LR), Éric Ciotti, arriver, ce dimanche, en tête du premier tour des élections législatives anticipées. Avec 34,2 % des suffrages, selon les estimations de l'institut de sondages Ifop à 20 heures, la coalition nationaliste devance les gauches réunies sous la bannière du Nouveau Front populaire (NFP), qui récolte 29,1 %, et largement devant la majorité présidentielle sortante, menée par le premier ministre, Gabriel Attal, qui n'a convaincu que 21,5 % des électeurs.

Mais ce ne sera peut-être pas suffisant, selon les projections en siège de l'Ifop fournies en début de soirée, pour obtenir une majorité absolue. Selon l'institut, le RN pourrait faire élire entre 240 et 270 sièges, contre 180 à 200 pour le Nouveau Front populaire et 60 à 90 députés pour la majorité présidentielle sortante.

Ce scrutin, en attendant le second tour, dimanche prochain, est d'abord celui de tous les records. Jamais le parti lepéniste n'avait récolté autant de bulletins aux législatives, et jamais autant de députés RN n'auront fait leur entrée au Palais Bourbon. Par comparaison, le scrutin de 2022, après les 42 % de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle face à Emmanuel Macron, n'avait permis l'élection que de 89 députés marinistes, avec seulement 18,68 % des suffrages et 4 millions de voix au premier tour. C'était beaucoup moins que les 25 % de la majorité présidentielle, qui avait comme tête d'affiche Élisabeth Borne, et les 25 % - aussi - de la Nupes de Jean-Luc Mélenchon, qui avait demandé à ses électeurs de le propulser à Matignon, en vain.

« Révolution démocratique »

Les législatives de 2022 ont eu un impact considérable au RN. D'abord, cela avait relancé Marine Le Pen, qui avait été à deux doigts d'organiser sa retraite politique. La triple candidate nationaliste à la présidentielle a vécu comme une surprise l'élection d'autant de députés de son parti. À l'annonce des résultats, elle avait pris dans ses bras Caroline Parmentier, son attachée presse, élue elle aussi dans le Pas-de-Calais. Elle avait lâché quelques larmes. Ce soir-là, le 19 juin, elle avait décidé qu'elle présiderait son groupe de députés. Elle s'était dit que l'avenir de son camp allait se jouer dans l'Hémicycle. La présidentielle de 2027, elle, revenait dans son viseur, comme un objectif désormais atteignable.

Marine Le Pen avait analysé les résultats de 2022 comme une «révolution démocratique». Elle en avait tiré une nouvelle loi d'airain : tout ce que le RN allait gagner dans les institutions de la République, comme les deux postes de vice-présidents de l'Assemblée nationale obtenus pour des députés RN, serait une avancée irréversible. Elle avait appelé cela le «crantage». Comme la roue dentée d'un engrenage qui ne peut aller que dans un sens, et jamais dans l'autre. L'institutionnalisation à vitesse grand V du parti national populiste n'a jamais été freinée, ni par la conflictualité extrême des Insoumis à l'Assemblée, ni par Emmanuel Macron, englué par sa majorité relative.

Donner des gages

Deux ans plus tard, Marine Le Pen et son poulain, Jordan Bardella, se voient aux portes du pouvoir. La dissolution surprise, décidée par le chef de l'État, a propulsé le parti nationaliste à des scores stratosphériques. Pouvait-il en être autrement ? Le RN était sorti vainqueur des élections européennes le jour même, avec plus de 31 % des voix. Avant tout une solution pour mobiliser sa base, Jordan Bardella avait affirmé pendant la campagne qu'il demanderait la dissolution au lendemain des européennes, en cas de large victoire lepéniste, et de lourde défaite de la macronie. Un de ses proches concédait : «On demande cela, mais veut-on vraiment l'avoir?» «Quand Emmanuel Macron dissout, il nous donne déjà un premier point, parce qu'il répond favorablement à notre demande! Ensuite, il le fait le soir de notre plus grande victoire aux européennes. Finalement, il fait tout pour nous donner la majorité absolue», analysait un proche de Marine Le Pen, une fois l'onde de choc passée.

Le RN a tout de même été surpris par cette campagne. Malgré l'élaboration d'un «plan Matignon» , les investitures ont pris beaucoup de temps, avec quelques ratés. Le parti à la flamme n'avait pas non plus prévu de programme spécifique à des élections législatives anticipées. Jordan Bardella, réélu député européen le 9 juin, a pendant deux semaines navigué à vue sur les mesures que le RN allait appliquer s'il arrivait au pouvoir. Les cadres RN, eux, n'en savaient pas beaucoup plus. Pourtant, le programme était vital pour Marine Le Pen et Jordan Bardella. Les deux figures nationalistes savaient que dans cette situation inédite, il fallait donner des gages. Le programme doit alors «rassurer», pêle-mêle, les marchés financiers, les milieux économiques, les élus du parti et les électeurs, de droite et du RN. Il y aura un grand manque : l'absence totale de chiffrage des mesures d'économies et de dépenses. Et beaucoup de mesures congédiées à un avenir incertain : la réforme des retraites, la baisse de la TVA sur 100 produits de première nécessité. C'est que Marine Le Pen et Jordan Bardella affirment être devenus des parangons du sérieux budgétaire, même sans avoir annoncé qui serait choisi comme ministre de l'Économie. L'affiche d'un futur gouvernement RN est vite passée à la trappe. «On n'est pas là pour se distribuer des postes», avait jugé Marine Le Pen. Un stratège jugeait : «Il y a déjà Jordan Bardella à Matignon, c'est amplement suffisant!»

Duo complémentaire

Malgré tout cela, et les dérapages de certains candidats RN, notamment sur la double nationalité, la dynamique nationaliste n'a jamais décéléré. Le 19 juin, 10 jours après la dissolution, le RN était mesuré à 34 % dans notre sondage quotidien Ifop-Fiducial. Huit jours plus tard, le parti de Jordan Bardella atteignait les 36,5 %. «Notre dynamique, c'est la même que celle des européennes. On est devenu le parti qui incarne l'alternance au macronisme. On voit bien que c'est un moteur électoral très fort», observait un cadre RN. C'est la preuve que le duo, hiérarchisé mais complémentaire, entre Marine Le Pen (à l'Élysée) et Jordan Bardella (à Matignon) a fonctionné auprès des électeurs du RN, mais aussi chez les nouveaux, les cadres et les seniors. « 36% au premier tour des législatives, normalement, cela veut dire une majorité absolue à la fin», pronostiquait un cadre RN. Dans les couloirs du siège du parti, près de la porte de Saint-Cloud, dans le 16e arrondissement, un chiffre circule : 310 députés RN et alliés élus au soir du second tour.

Ironie de l'histoire, la dynamique nationaliste s'est aussi construite grâce au parti avec lequel la majorité présidentielle a tenté de nouer des accords pendant deux ans : les Républicains. Dans une décision historique, fracturant irrémédiablement la droite et mettant fin, in fine, au «barrage républicain» , Éric Ciotti a décidé de lier son destin à celui de Marine Le Pen. L'alliance entre le parti de la droite «de gouvernement», même diminué, avec le RN a permis à Jordan Bardella de réaliser son rêve, celui de «récréer l'UMP», machine à conquête électorale. Qu'importe pour les cadres RN qu'Éric Ciotti n'emmène avec lui qu'une seule députée LR sortante, Christelle d'Intorni, avec lui, ils ont tous analysé l'événement de la même manière : une crédibilisation express du parti national populiste et la domination absolue de Marine Le Pen et de ses troupes sur la droite française. C'est ce que confirment les résultats de ce dimanche soir. P. L.

Aujourd'hui en France
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_Le Fait du jour, lundi 1 juillet 2024 606 mots, p. AUJM14
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30 juin 2024 - Le Parisien (site web)

ParisiGuerini, macroniste historique, largement distancé

Dans la 3e circonscription de Paris, le ténor de la macronie Stanislas Guerini est largement devancé au 1er tour des élections législatives par la candidate écolo du Nouveau Front populaire, Léa Balage El Mariky.

Vincent Mongaillard

Au temps du boom du macronisme, lors de la première campagne présidentielle victorieuse de 2017, Stanislas Guerini adorait les grands rassemblements. Il endossait le costume de chauffeur de salle lors des meetings du futur chef de l'État. Les temps ont sacrément changé. L'ancien « Monsieur Loyal » a perdu sa voix ce dimanche soir, se métamorphosant même en homme invisible dans son fief. Candidat Ensemble dans la 3 e circonscription de Paris, à cheval sur les XVII e et XVIII e arrondissements, il avait décidé, bien avant le verdict des urnes, de ne pas programmer de rencontre avec ses troupes.

L'heure n'est pas à la fête en ce premier round. Le ministre de la Transformation et de la Fonction publiques a récolté 34,5 % des voix, selon un décompte provisoire à 22 h 30 concernant 46 des 49 bureaux de vote, largement distancé par sa concurrente écologiste sous la bannière du Nouveau Front populaire Léa Balage El Mariky (45,56 %). Lors du premier tour du scrutin, il y a deux ans, il était déjà arrivé deuxième (32,51 %) derrière la même adversaire d'Europe Écologie- les Verts (38,66 %).

Le second tour s'annonce ardu pour celui qui avait remporté haut la main son siège de député en 2017 (65,5 %) mais seulement d'une courte tête cinq ans plus tard (51 %) face à Balage El Mariky, qu'il retrouvera dans une semaine. « Seulement » 770 voix séparaient les deux prétendants dans une circonscription où cohabitent les bâtisses bourgeoises des Batignolles et les barres HLM flirtant avec le périph.

Ce dimanche, au moment du dépouillement, l'ex-chef d'entreprise de 42 ans se trouvait, selon son entourage, au ministère. Pas de « sortie », une soirée « sans expression médiatique » pour ce visage très cathodique, Marcheur de la première heure. « Pourtant, durant la campagne, on l'a vu, il a mouillé la chemise », reconnaît-on dans le camp adverse. Il n'a pas passé une tête au QG du parti présidentiel dans le VIII e, à quelques centaines de mètres de sa « circo », comme ce fut envisagé. Le Premier ministre devait s'y rendre pour s'y exprimer avant que son entourage annonce, avant 20 heures, une prise de parole à... l'hôtel de Matignon.

Les électeurs de gauche ont « senti un élan »

Léa Balage El Mariky, 34 ans, adjointe au maire du XVIII e en charge de la vie associative et de l'alimentation durable, est prête, pour la revanche, à détrôner l'ambassadeur de Renaissance. Ses forces de l'alliance de gauche ont choisi le « bistrot ami » les Phénomènes dans le XVII e. Ils étaient si nombreux vers 21 heures que certains regardaient Jean-Luc Mélenchon à la télévision depuis le trottoir. « On a senti un élan à travers nos boucles WhatsApp. On est passé de 200-300 lors des européennes à plus de 2 000 ! » calcule le directeur de campagne.

Monique, 70 ans, fidèle à Guerini, espère un renversement de vapeur. « On va tout faire pour qu'il repasse devant au second tour », positive l'ex-prof d'anglais, qui réside non loin de la place de Clichy. Elle ne peut envisager le scénario d'une députée verte sur ses terres. « Les écolos, ils sont excessifs, vous avez vu dans quel état ils ont mis Paris ? Y a plein de rats, des herbes de partout », peste-t-elle. Josyane, elle, s'en remet aux cieux pour une résurrection du ténor de la macronie. « Dieu nous dira ce qui est bon pour nous. Pour la France, c'est Macron ! » encense celle qui croit aux miracles.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 1 juillet 2024 479 mots, p. AUJM7,AUJM8
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30 juin 2024 - Le Parisien (site web)

TourcoingiDarmanin en tête d'un cheveu

Le ministre de l'Intérieur arrive en première position avec 36,03 % des voix, tout juste devant le candidat RN (34,31 %).

Aurélie Lebelle

Il est arrivé bien tard, le visage fermé. À peine le temps pour quelques poignées de main à ses proches. Sous les applaudissements de ses militants et les huées de l'opposition, Gérald Darmanin a rapidement rejoint l'estrade où l'attendait la maire de Tourcoing pour annoncer les résultats des élections législatives dans la 10 e circonscription du Nord.

Dans le grand hall de la mairie, les rumeurs sont allées bon train jusqu'à la dernière minute. Mais le ministre de l'Intérieur, ancien maire de la ville et député de la circonscription, est finalement arrivé en tête, d'un cheveu, avec 36,03 % des votes, juste devant le candidat RN, Bastien Verbrugghe (34,31 %).

Pas de quoi fanfaronner, alors que les sondages annonçaient un confortable 42 % au premier tour pour l'enfant du pays. Gérald Darmanin s'est contenté de poser une main sur son coeur. « Il faut rester extrêmement mobilisé puisque rien n'est fait, a-t-il déclaré, alors que les huées couvraient sa voix. Nous sommes en tête dans une circonscription extrêmement difficile. J'appelle tous les électeurs à se rapprocher de Vincent Ledoux et de moi pour faire barrage au Rassemblement national, qui ne pourra apporter que de la difficulté à la France, à Tourcoing et au Nord. »

Député à temps plein ?

Le ministre a quitté la salle avant d'être rappelé par une « Marseillaise » entonnée par des militants Renaissance. « Vous savez, Gérald, c'est l'enfant du pays, c'est monsieur le maire, lâche une fan de la première heure, ravie de pouvoir lui serrer la main. On est derrière lui pour le second tour ! »

Mais rien n'est gagné. Alors que Gérald Darmanin a déjà prévenu dans nos pages qu'il quitterait « sans doute » le gouvernement après les élections, l'enjeu est de taille. Bastien Verbrugghe, le candidat RN, jubile. « Je suis ravi, fier et confiant, lâche-t-il. La macronie a détruit le pays. Nous étions très optimistes après les résultats des élections européennes où nous sommes arrivés largement en tête dans la circonscription avec plus de 30 % des voix. J'ai bon espoir de l'emporter, car Gérald Darmanin ne sait pas s'il veut être maire, député ou ministre. Les habitants de Tourcoing ne sont pas dupes ! »

Certains, dans le centre-ville, glissent en effet ce reproche. Le député-maire a séduit; le ministre beaucoup moins. Il va donc falloir aller chercher les électeurs du Nouveau Front populaire (NFP). Mais Leslie Mortreux, contente de « la bonne dynamique de sa campagne », réserve encore sa décision.

Quelques instants plus tard, Au P'tit Quinquin, le restaurant du parvis Saint-Christophe encore ouvert, les deux candidats se sont croisés avec leurs supporters respectifs, sous les huées ou les applaudissements. Le temps des accords n'est pas encore venu.

Libération
lundi 1 juillet 2024 254 mots, p. 9

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

PAS-DE-CALAIS AGNÈS PANNIER-RUNACHER SUR UN CHAMP DE BATAILLE

MATHIS HARDOUIN

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Agnès Pannier-Runacher soulagée. Dans la deuxième circonscription du Pas-de-Calais, proche du coeur du bassin minier, l’actuelle ministre déléguée à l’Agriculture se qualifie pour le second tour avec 21,5 % des voix. Elle affrontera le candidat RN Alban Heusèle (37,3 %), qui la devance de peu. L’écologiste Alexandre Cousin, investi par le Nouveau Front populaire, est en mesure de se maintenir avec 20,1 % mais devrait, selon les consignes données par les états-majors de l’alliance, se retirer pour faire barrage au Rassemblement national. En campagne sur un territoire qui n’est pas le sien, son investiture a été relativement mal accueillie par les élus macronistes locaux. Nicolas Desfachelle, maire de Saint-Laurent-Blangy et suppléant de la députée sortante Renaissance Jacqueline Maquet, présentait une candidature sous l’étiquette divers centre. Il était soutenu par Frédéric Leturque, le maire d’Arras, ainsi que par la maire de Dainville Françoise Rossignol, sa suppléante.

Cette dissidence aurait pu coûter cher à Agnès Pannier-Runacher. Malgré la montée du Rassemblement national dans cette circonscription, la marcheuse historique brigue toujours le siège de députée. Les bons scores d’Alban Heusèle en 2017 et en 2022 lui avaient permis de passer à deux reprises le premier tour. De 34 % au second tour de 2017, il a bondi à 45 % en 2022. Tout cela laisse présager du pire pour Agnès Pannier- Runacher si elle devait l’affronter dans un face-à-face. Au soir du 7 juillet, elle pourrait bien faire grise mine.

L'Humanité
lundi 1 juillet 2024 709 mots, p. 11

[Fabien Roussel Secrétaire national du Parti...]

Fabien Roussel Secrétaire national du Parti communiste français Marine Tondelier Secrétaire nationale des Écologistes Ian BrossaT Sénateur et porte-parole du PCF François Ruffin Député sortant FI -NFP de la Somme Olivier Faure Premier secrétaire du Parti socialiste François Hollande Ancien président de la République, candidat NFP en Corrèze Yaël Braun-Pivet Présidente de l'Assemblée nationale sortante, Renaissance Édouard Philippe Maire Horizons du Havre

Fabien Roussel Secrétaire national du Parti communiste français

« Je vous dirai en quelques mots battu mais pas abattu. Je dirai même toujours debout. Nous vivons un moment historique où tout est encore possible celle d'un basculement vers l'extrême droite ou d'un sursaut. Face à ce risque, uni par l'ambition d'une France apaisée, nous devons tout mettre en oeuvre pour empêcher Bardella et le Pen de faire main basse sur la République. Les candidats communistes qui seront en troisième position dans les triangulaires se retireront pour empêcher le RN de gagner.»

Marine Tondelier Secrétaire nationale des Écologistes

« La surprise des vingt-quatre prochaines heures doit être la construction d'un nouveau front républicain. Nous serons à l'entière disposition de celles et ceux qui souhaitent y contribuer. Il serait incompréhensible que certains continuent à ne pas faire la différence entre la gauche et l'extrême droite. Nous allons avoir besoin que les responsables politiques centristes soient responsables. De votre clarté dépendra le fait que nous nous réveillions dans huit jours avec un premier ministre d'extrême droite ou pas. Cette élection est entre les mains des soutiens du gouvernement. »

Ian BrossaT Sénateur et porte-parole du PCF

« Ce n'est plus seulement une menace. Le péril est là, imminent. Sans sursaut, le RN aura une majorité absolue dimanche prochain. Personne ne pourra dire qu'il ne savait pas. Tout doit être fait pour éviter ce scénario. »

François Ruffin Député sortant FI -NFP de la Somme

« On voit à quel point il y a une vague dans plein de coins populaires. Nous, nous sommes parvenus à endiguer la vague. Ce n'est pas parfait mais on est parvenu à l'endiguer. On est dans le match. On va se bagarrer pendant les six jours qui nous restent et on va l'emporter. J'invite tous les candidats de gauche arrivés en troisième position à se retirer pour qu'il n'y ait pas de majorité absolue pour le RN et ses alliés. »

Olivier Faure Premier secrétaire du Parti socialiste

« Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, l'extrême droite pourrait gouverner le pays. Que reste- t-il de républicain aux « Républicains » lorsqu'ils n'appellent pas clairement à faire barrage au RN au second tour ? J'aimerais que les choses soient dites clairement, qu'ils disent que jamais ils donneront leur voix au RN ou ne gouverneront avec lui. »

François Hollande Ancien président de la République, candidat NFP en Corrèze

« Si ne nous sommes pas mobilisés au second tour, cela se traduira en acte. Le président de la République paraît effacé. La majorité en lambeaux. L'enjeu c'est le rassemblement de tous ceux qui se reconnaissent dans les valeurs de la République. J'appelle au-delà de la gauche, tous les républicains à avoir une assemblée nationale où les droits fondamentaux puissent être respectés. »

Yaël Braun-Pivet Présidente de l'Assemblée nationale sortante, Renaissance

« Pas une voix pour le RN. C'est un parti d'extrême droite qui ne respecte pas les principes de l'état de droit, pas une voix pour le RN, c'est très clair. J'appelle à voter pour le candidat le plus républicain. Je n'appellerai pas à voter pour des candidats de gauche qui ne respectent pas les principes républicains. »

Édouard Philippe Maire Horizons du Havre

« Aucune voix ne doit se porter ni sur le RN ni sur la FI. Je proposerai aux candidats Horizons arrivés en troisième place de se retirer au profit des candidats des partis avec lesquels nous partageons les mêmes exigences démocratiques et républicaines. C'est-à-dire de la gauche sociale-démocrate, écologiste et communiste à la droite libérale et conservatrice, qui ont en commun l'attachement à la liberté. »

Le Monde
élections législatives, lundi 1 juillet 2024 1259 mots, p. 3

Front républicain : Macron à l’heure des choix

Le camp présidentiel s’interroge sur sa stratégie de second tour en cas de triangulaire avec l’extrême droite

Claire Gatinois

Personne n’a vu son visage. A peine a-t-on entendu sa voix. Ce mardi 25 juin, de son bureau, au premier étage du palais de l’Elysée, le chef de l’Etat orchestre une conférence téléphonique avec les caciques de son gouvernement, les chefs de parti de son camp et quelques fidèles, comme Richard Ferrand, l’ancien président de l’Assemblée nationale, et Julien Denormandie, l’ex-ministre de l’agriculture.

Le président de la République parle peu. Il écoute, sans se dévoiler. Dans cinq jours se tiendra le premier tour des élections législatives convoquées après la dissolution de l’Assemblée nationale du 9 juin. Il s’agit de cogiter sur la stratégie à adopter au second tour face au Rassemblement national (RN). L’extrême droite, qui a triomphé lors des élections européennes, n’a jamais semblé aussi proche du pouvoir.

Emmanuel Macron s’est toujours vanté d’être le meilleur rempart contre le parti lepéniste, qu’il a battu deux fois lors des présidentielles de 2017 et 2022. Cette fois, le chef de l’Etat manque d’oxygène, pris en étau entre le Nouveau Front populaire (NFP), alliance de gauche réunissant le Parti socialiste (PS), les écologistes, les communistes et La France insoumise (LFI), d’un côté, et le RN, de l’autre. « Le macronisme, c’est terminé », a cinglé, le 22 juin, l’ex-président de la République François Hollande (NFP), depuis la Corrèze où il est en campagne. Un barrage républicain dressé le soir du premier tour peut-il encore empêcher le RN de rafler la majorité absolue ? Dans de nombreuses circonscriptions, les candidats Renai ssance-MoDem-Horizons pourraient être en troisième position. Devraient-ils se désister face aux candidats NFP ou parfois face à des candidats Les Républicains, pour éviter la victoire de l’extrême droite ?

Equivalence dessinée

Au bout du fil, un consensus se dessine autour du « ni-ni » : ni RN ni LFI. Mais rien n’est définitivement arrêté, précise l’Elysée, qui informe la presse du contenu de la réunion tout en guettant les réactions. La ligne est cohérente avec le discours de campagne martelé depuis quinze jours par Gabriel Attal sur les dangers des « deux extrêmes ». Le premier ministre fait frémir les électeurs sur le programme du RN et celui du NFP, dominé selon lui par les idées de La France insoumise, et qui conduirait le pays à la banqueroute et au chaos. L’équivalence dessinée entre RN et LFI reflète le sentiment d’une partie de l’opinion publique, qui s’effraye du leader « insoumis », Jean-Luc Mélenchon, autant que du chef de file de l’extrême droite, Jordan Bardella.

Plus de vingt ans après le coup de tonnerre du 21 avril 2002 qui avait hissé Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle, le « front républicain », unissant gauche et droite contre le Front national, a donc vécu. « Le front républicain ça fait belle lurette qu’il n’existe plus », constate-t-on au QG de campagne de Renaissance.

Depuis le début de la semaine, Gabriel Attal et ses équipes sondent chaque député susceptible de se retrouver dans une triangulaire pour savoir s’il, ou elle, serait prêt à se désister. Et il n’est pas toujours évident que les candidats du camp présidentiel se retirent sans broncher, observent les proches du premier ministre. Au sein du MoDem, l’ancien député des Hauts-de-Seine Jean-Louis Bourlanges s’interroge même à haute voix : « Vaut-il mieux une chambre ingouvernable ou une majorité absolue du RN ? » Aux yeux du centriste, une cohabitation dure avec l’extrême droite peut être préférable au désordre à l’Assemblée nationale, qui selon lui assurerait la victoire de Marine Le Pen à la présidentielle de 2027.

La gauche fulmine. Une partie de la Macronie s’étrangle. LFI a choqué par ses outrances, mais il n’y a aucune chance que le parti de gauche radicale emporte la majorité à l’Assemblée, contrairement au RN, souligne un historique de Renaissance. Il faut un sursaut. Dans une tribune au Mondepubliée mardi 25 juin, 220 personnalités politiques et de la société civile, dont l’ex-candidat aux européennes Raphaël Glucksmann, la ministre macroniste Agnès Pannier-Runacher ou le député sortant (Renaissance) de Paris Clément Beaune, réclament un accord de désistement avant le 30 juin, afin de faire barrage au RN le 7 juillet.

Le ton change

Deux jours plus tard, Philippe Grangeon, cofondateur d’En marche ! et ami du chef de l’Etat, tonne dans une tribune à l’Agence France-Presse « contre la tentation périlleuse du “ni-ni” », à même, dit-il, de « favoriser l’accession du RN au pouvoir ». « Monsieur le Président de la République, vous ne pouvez pas refuser le désistement républicain qui vous a permis d’être élu pour vos deux mandats. Vous courez délibérément le risque d’une majorité absolue au RN », interpelle encore Martine Aubry, la maire (PS) de Lille, vendredi, sur le réseau social X.

Près de trois semaines après la dissolution, Emmanuel Macron sent-il soudain le poids de l’histoire s’écraser sur ses épaules ? Dans les circonscriptions, les candidats font le récit d’un pays emporté par des vents mauvais, tandis que des candidats RN, comme sûrs de leur victoire, se laissent aller à tenir des propos à la limite du racisme et de la xénophobie. « Qu’est-ce que vous avez fait de la France ? », s’afflige, en larmes, la chroniqueuse Joëlle Dago-Serry, sur RMC, vendredi, face à la présidente sortante de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet. « La France va-t-elle tomber ? Comment Emmanuel Macron livre le pays à l’extrême droite », titre, le même jour, le magazine allemand Der Spiegel.

De Bruxelles, où se tient un Conseil européen, M. Macron gronde. « Le racisme et l’antisémitisme désinhibés disent quelque chose d’une trahison profonde de ce qu’est la France », accuse-t-il, dans la nuit de jeudi à vendredi. Le chef de l’Etat s’était jusqu’ici montré plus prompt à attaquer le Nouveau Front populaire, rebaptisé par ses soins « LFI et associés ». Voilà que le ton change. « J’ai eu l’occasion de dire qu’à l’extrême gauche des gens avaient tenu des propos sur l’antisémitisme ou la violence, sur l’antiparlementarisme que je désapprouvais, qui sortaient de l’arc républicain, mais je ne fais pas une confusion générale avec l’ensemble d’autres formations politiques », rectifie-t-il de Bruxelles. Il ne s’agit donc plus d’attaquer comme hier l’alliance « honteuse » du Nouveau Front populaire, mais « des gens » à l’extrême gauche.

Virage tactique ? « Le principal combat du président a toujours été l’extrême droite », assure-t-on à l’Elysée, où l’on semble prendre des distances avec le ni-ni. « Emmanuel Macron sera jugé devant l’histoire. S’il dit quelque chose de compliqué et que le RN gagne, on dira que c’est par sa faute », prévient le communicant Gaspard Gantzer.

Une réunion de chefs de parti autour du chef de l’Etat est prévue dans la soirée du 30 juin, pour arrêter définitivement la ligne prônée lors du second tour. « A 19 heures dimanche soir, on regardera quel est le plus grand danger », prévient Gérald Darmanin. Ce dernier précise, après avoir entendu les propos de l’ancien ténor de la gauche sociale-démocrate Dominique Strauss-Kahn, qui estimait, mardi, dans le magazine Challenges nécessaire de voter contre le RN, quitte à mettre un bulletin pour LFI en se bouchant le nez : « Moi je ne me bouche pas le nez quand je vote, je vote pour la République. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 1 juillet 2024 552 mots, p. AUJM12,AUJM13,AUJM13,AUJM14
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30 juin 2024 - Le Parisien (site web)

SartheiMarie-Caroline Le Pen réussit son parachutage

Marie-Caroline Le Pen, 64 ans, grande soeur de Marine, arrive grande première dans l'ancien fief de François Fillon, devant la députée sortante insoumise Élise Leboucher et la candidate macroniste Sylvie Casenave-Péré.

Bérangère Lepetit

Mission accomplie dans la Sarthe pour l'aînée des Le Pen. Après une campagne express de douze jours, Marie-Caroline Le Pen, 64 ans, arrive largement en tête dans la 4 e circonscription du département de la Sarthe avec 39,26 % des suffrages exprimés. La sortante LFI Élise Leboucher est deuxième, avec 25,94 % des voix, et Sylvie Casenave-Péré (Ensemble), arrive en troisième position avec 25,88 %.

Sauf désistement, c'est donc une triangulaire qui se profile pour le 7 juillet dans cette circonscription symbolique. « C'est une satisfaction mais nous prenons cette victoire avec beaucoup de calme, de sérénité, a déclaré, souriante, la candidate RN peu après 21 heures, entourée des autres candidats RN de la Sarthe. Nous devons travailler. Il y a une demande extrêmement grave et sérieuse des Français qui souhaitent une alternance. »

Longtemps tenue par François Fillon, l'ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy, la circonscription avait été gagnée de justesse, à 87 voix, en 2022 par LFI. La députée sortante, Élise Leboucher, éducatrice spécialisée en pédopsychiatrie de 41 ans était alors novice en politique, engagée depuis 2020. Mais aux européennes, Jordan Bardella a engrangé 36 % des suffrages loin devant la majorité présidentielle (14 %).

Surnommée « Caro » chez les Le Pen, Marie-Caroline a créé la surprise dans la Sarthe le 18 juin en annonçant sa candidature dans un département où elle ne compte aucune attache à part quelques « amis », dit-elle. Critiquée pour son parachutage, elle a « loué une maison » dans la circonscription, le temps des législatives.

Ralliée à Mégret puis revenue au RN en 2016

« Elle compte s'installer ici si elle est élue », assure son suppléant Noa Lerosier, 20 ans, étudiant en droit à Tours (Indre-et-Loire) et transfuge des Républicains. « Je ne suis pas d'ici, je ne vais pas mentir mais je réponds à l'appel des militants. Bien sûr, le fait de s'appeler Le Pen, ça aide », a-t-elle déclaré lors de la campagne. « J'ai fait beaucoup de terrain, je me suis investie », a- t-elle ajouté ce dimanche soir.

Après avoir voté en Île-de-France, Marie-Caroline Le Pen s'est rendue ce dimanche « dans une quinzaine de bureaux de vote » de sa circonscription l'après-midi « pour une visite de courtoisie », selon son suppléant.

Voilà douze jours qu'elle arpente les 72 communes que compte le territoire, composé du sud de la ville du Mans, d'une majorité de villages ruraux mais aussi de deux communes plus importantes et marquées par la pauvreté, Sablé-sur-Sarthe (dont le maire a été François Fillon pendant dix-huit ans) ou encore Allones, fief communiste. Elle y a déroulé un discours sur les « territoires ruraux abandonnés », cher à son parti, et y a fustigé « l'extrême gauche violente et antisémite » du Nouveau Front populaire.

Longtemps paria de la famille après son ralliement à Bruno Mégret en 1998, fâchée avec son père, Marie-Caroline est revenue au Rassemblement national en 2016. Aujourd'hui conseillère régionale d'Île-de-France, elle s'essaye à sa cinquième élection législative. Elle n'a, jusque-là, connu que des échecs, à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) en 1993, 1995, 2022 et Mantes-la-Jolie (Yvelines) en 1997.

Le Monde
International Géopolitique, lundi 1 juillet 2024 5322 mots, p. 20,22
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29 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

De Dakar à Moscou Haro sur les LGBT+

Dans le Sud global, les gouvernements multiplient les mesures contre les droits des personnes LGBT+, mettant en avant une protection de leur identité contre des valeurs qui leur seraient imposées par l’Occident

Alexandre Aublanc (à Casablanca), Julien Bouissou, Victor Cariou (à Accra), Célia Cuordifede (à Dakar), Marion Dupont, Philippe Jacqué (à Bruxelles), Marie Jégo, Faustine Vincent et Benoît Vitkine Alexandre Aublanc (à Casablanca), Julien Bouissou, Victor Cariou (à Accra), Célia Cuordifede (à Dakar), Marion Dupont, Philippe Jacqué (à Bruxelles), Marie Jégo, Faustine Vincent et Benoît Vitkine Alexandre Aublanc (à Casablanca), Julien Bouissou, Victor Cariou (à Accra), Célia Cuordifede (à Dakar), Marion Dupont, Philippe Jacqué (à Bruxelles), Marie Jégo, Faustine Vincent et Benoît Vitkine

A Paris, mais aussi à Amiens, Biarritz, Calais, Carcassonne, Laval, Lorient, Nîmes ou Tarbes, l’édition 2024 de la Pride aura une saveur particulière. Hasard du calendrier, le défilé de la Marche des fiertés de ces villes est en effet prévu le samedi 29 juin – soit la veille du premier tour des élections législatives. Le scrutin inquiète nombre d’associations et de militants LGBT+, qui voient par exemple dans l’agression homophobe menée par quatre militants d’ultradroite à Paris le 9 juin un signe avant-coureur de ce que pourrait signifier une victoire de l’extrême droite pour la sécurité des personnes trans, queer et homosexuelles.

Si la situation française concernant les droits LGBT+ peut paraître préoccupante, le contexte international n’est pas moins alarmant. A l’échelle mondiale, la tendance pourrait même être à la régression : dans une synthèse portant sur 2023, Amnesty International pointe particulièrement la multiplication en Afrique des lois ou projets de loi visant à persécuter les membres de la communauté LGBT+.

Assisterions-nous à un backlash à grande échelle, ce retour de bâton conservateur souvent observé après un progrès des droits des minorités ? L’adoption par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies en 2011 d’une résolution sur « les droits humains, l’orientation sexuelle et l’identité de genre » paraît aujourd’hui bien lointaine. « Il est certain que, depuis les années 2010, la multiplication des lois occidentales en faveur du mariage gay, les questionnements suscités par #metoo, mais aussi la plus grande visibilité donnée aux personnes trans ont suscité des réactions négatives de par le monde », constate Marie-Cécile Naves, directrice de l’Observatoire genre et géopolitique à l’Institut de relations internationales et stratégiques.

La politiste souligne notamment le rôle indirect des industries du divertissement et de la pop culture, aujourd’hui mondialisées, dans ce phénomène de rejet : « Tant que l’homosexualité et les droits LGBT+ restaient des thématiques peu discutées en dehors des cercles militants, ils étaient perçus comme des problématiques confinées à l’Occident. Mais avec l’élargissement et la diversification des canaux de diffusion des cultures féministes et LGBT+, ces questions deviennent plus visibles et touchent toutes les sphères de socialisation, jusqu’à être perçues par certains acteurs comme une menace culturelle venue de l’Ouest. »

« Perspective anticoloniale »

La manière dont, depuis 2018, la Chine s’en prend régulièrement aux chanteurs de K-pop sud-coréens jugés « efféminés » et porteurs de valeurs occidentales non asiatiques en est un exemple : la question LGBT+ semble cristalliser aujourd’hui le ressentiment à l’égard de l’Occident. Au point que le 16 mai, à Dakar, lors d’un échange consacré aux relations entre l’Afrique et l’Europe, le premier ministre sénégalais, Ousmane Sonko, a mis son interlocuteur – Jean-Luc Mélenchon – en garde : « Les velléités extérieures de nous imposer l’importation de modes de vie et de pensée contraires à nos valeurs risquent de constituer un nouveau casus belli. » Dans son viseur : les minorités LGBT+, largement considérées au Sénégal comme un « phénomène » de dépravation de la société occidentale. Devant un amphithéâtre acquis et un invité médusé, le chef du gouvernement ajoute alors que la défense de ces minorités peut, davantage que les divergences politiques, nourrir un « sentiment antioccidental dans beaucoup de parties du monde ».

Par ce discours, « il décide de lier la perspective décoloniale, ou plutôt anticoloniale, à la question des minorités sexuelles », observe Aminata Cécile Mbaye, professeure à l’université d’Utrecht (Pays-Bas) et autrice d’une thèse, Les Discours sur l’homosexualité au Sénégal (AVM Edition, 2018). Pourtant héritée de la colonisation, « l’homophobie est aujourd’hui devenue une revendication culturelle d’opposition à l’Occident », note-t-elle.

Au Sénégal, Ousmane Sonko est loin d’être le précurseur de cette rhétorique consistant à présenter l’homosexualité comme une pratique culturelle occidentale plutôt que comme un droit humain universel. « Avant lui, dès les années 1980, des organisations islamiques, dont Jamra[très conservatrice et influente] ,accusaient ce qu’elles appelaient “le phénomène de l’homosexualité” d’être importé de l’Occident », souligne Aminata Cécile Mbaye.

Plus récemment, en 2021, sous l’impulsion du collectif And samm jikko yi (« ensemble pour la sauvegarde des valeurs », en wolof) regroupant plusieurs associations islamiques, onze députés ont déposé une proposition de loi pour durcir la pénalisation de l’homosexualité, déjà réprimée par une loi punissant les actes dits « contre-nature avec un individu de son sexe » (jusqu’à cinq ans de prison). Leur revendication : « veiller au respect des valeurs traditionnelles » et lutter contre une « perversion de la société sénégalaise » prétendument importée de l’Occident. Ceux-là mêmes avaient lancé un mouvement de désolidarisation de l’écrivain Mohamed Mbougar Sarr, lauréat du Goncourt 2021, accusé de faire l’apologie de l’homosexualité dans un précédent ouvrage. Sa « surmédiatisation occidentale »était jugée « suspecte », par Jamra.

Marie-Cécile Naves note elle aussi que l’accusation de néocolonialisme revient de plus en plus souvent en matière de droits LGBT+. « L’invitation occidentale à la tolérance et à mettre fin aux persécutions est perçue chez ces acteurs comme une propagande ou un prosélytisme visant à diffuser l’homosexualité partout dans le monde et à pervertir leur société avec des valeurs exogènes », relève la politiste : de la même manière que les pratiques sexuelles qui lui sont associées sont soupçonnées d’infecter le corps humain, l’homosexualité infecterait le corps social comme une maladie ou un poison et constituerait ainsi une menace pour les identités et les cultures locales.

Au Maroc, où l’homosexualité est depuis 1962 passible de prison, c’est avec l’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (PJD), en 2011, que le discours anti-LGBT+ a pris des allures de manifeste contre les valeurs supposées de l’Occident. En 2016, Abdelilah Benkirane, alors chef du gouvernement, avait ouvertement accusé l’Europe de vouloir « obliger tous les pays à adopter la cause » des homosexuels. Un an après, son ministre des droits de l’homme, Mustapha Ramid, avait qualifié ces derniers de « détritus », arguant que l’homosexualité est « un crime » au Maroc, alors que dans les pays occidentaux, c’est « un droit pour lequel on organise des fêtes ».

En 2014, le film L’Armée du salut, dans lequel l’écrivain et réalisateur Abdellah Taïa, ouvertement homosexuel, raconte la trajectoire d’un jeune gay à Casablanca, avait à son tour soulevé l’ire des islamistes. Attajdid, le journal du PJD, avait dénoncé une œuvre « financée par l’Occident » pour « provoquer les forces conservatrices du pays ». Même après son départ du gouvernement, en 2021, la formation islamiste, qui fonde toute son idéologie sur le logiciel coranique, n’a cessé de dénoncer les prétendues « déviances » illustrées, selon elle, par les pays occidentaux. Ce conservatisme assumé du PJD rejoint la position de la majorité des Marocains, qui se déclarent opposés à la légalisation de l’homosexualité, et plus largement aux relations sexuelles hors mariage. Selon un sondage publié en juin par le réseau de recherche Arab Barometer, quatre Marocains interrogés sur dix disaient soutenir un système juridique régi par la loi islamique.

Les islamistes ne sont pas les seuls à nourrir ce jeu d’opposition entre le Maroc et l’Occident, dans lequel la défense des valeurs islamiques tient lieu de repoussoir au prétendu « libéralisme » de l’Europe en matière de mœurs. En 2016, Hamid Chabat, le secrétaire général du Parti de l’Istiqlal, la plus ancienne formation politique du royaume chérifien, avait dénoncé « la guerre contre l’islam » menée par les militants de la cause homosexuelle au Maroc et à l’étranger. L’instrumentalisation présumée de l’homosexualité par l’Occident fait irruption jusque dans le sport. En 2018, une partie de la presse marocaine, dont le quotidien Al Ahdath Al Maghribia, l’un des plus forts tirages du pays, avait critiqué la venue d’une commission de la FIFA chargée des droits de l’homme, alors que le Maroc s’était porté candidat à l’organisation de la Coupe du monde de football 2026. Les journaux avaient pointé le rôle du « lobby américain », accusé d’utiliser « le dossier de l’homosexualité comme carte de pression sur le Maroc », les Etats-Unis étant eux aussi, à l’époque, sur les rangs pour accueillir la compétition.

Plus encore, le fait que des institutions internationales conditionnent certaines aides au respect des droits des personnes LGBT+ exaspère de nombreux pays africains. Au Ghana, pays d’Afrique de l’Ouest qui criminalise les relations homosexuelles depuis 1961, la législation a été durcie en février. Adoptée à la quasi-unanimité au Parlement, la loi dite « des droits sexuels humains et des valeurs de la famille » prévoit notamment des peines allant de trois à dix ans d’emprisonnement pour toute personne identifiée comme membre ou défendant les droits de la communauté LGBT+. Ce texte vise, selon Sam Nartey George, député de l’opposition et principal soutien de la loi, à « stopper l’assaut de certaines forces occidentales qui tentent de changer la culture ghanéenne et ce que le Ghana représente ».

Or, moins d’une semaine après le vote au Parlement, le débat a pris un tournant économique inattendu. Le 4 mars, Mohammed Amin Adam, ministre des finances, alerte sur le risque financier qu’une telle loi ferait courir au pays : selon un document officiel, le Ghana perdrait en effet les aides accordées par la Banque mondiale, soit 3,8 milliards de dollars (3,56 milliards d’euros) en quatre à cinq ans.

L’intervention du ministre n’a pas manqué de faire réagir au sein de la sphère politique, mais aussi religieuse. Au lendemain de l’annonce, l’imam cheikh Armiyawo Shaibu, porte-parole du grand imam du Ghana, déclarait dans une interview au média JoyNews que « le fait que le gouvernement permette aux pays occidentaux(…) d’influencer sa décision sur le projet de loi est une insulte à la démocratie ghanéenne(…). C’est un non-sens total de notre indépendance ».

pressions internationales

Ce cas de figure a un précédent célèbre : l’Ouganda, où le durcissement de la loi contre l’homosexualité, l’une des plus répressives au monde, a entraîné la suspension des financements de la Banque mondiale. Trois mois après l’adoption, en mai 2023, d’un texte qui prévoit de lourdes peines pour les personnes ayant des relations homosexuelles et faisant la « promotion » de l’homosexualité, l’institution de Washington avait annoncé qu’aucun nouveau financement public pour l’Ouganda « ne serait soumis à son conseil d’administration », jusqu’à ce que « l’efficacité de nouvelles mesures soit testée ».

Interrogée par Le Monde sur ce qu’elle entend par ces « nouvelles mesures », la Banque mondiale n’a donné aucun éclaircissement. Elle cherche par tous les moyens à éviter que les bénéficiaires de ses projets en Ouganda, par exemple dans la santé ou l’éducation, ne soient victimes de discriminations ou de menaces. Selon elle, la nouvelle loi « complique l’accès aux soins médicaux vitaux et le dépistage de maladies », tout en n’étant pas conforme à « ses valeurs d’inclusion et de non-discrimination ». La loi a été qualifiée par le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, de « probablement la pire au monde en son genre ».

Signe des temps : contrairement à ce qui s’était passé en 2014, lorsque l’Ouganda avait abandonné le durcissement de sa législation contre les homosexuels pour éviter le report d’un prêt de 90 millions de dollars, le pays n’a cette fois pas cédé aux pressions. La Cour cons titutionnelle a refusé d’annuler la législation en avril, à l’exception de quatre dispositions. Dans une tribune publiée par The Conversation en novembre 2023, le chercheur norvégien Jon Harald Sande Lie voit dans cette nouvelle attitude la conséquence de l’émergence de nouveaux donateurs comme la Russie, les pays du Golfe, la Chine ou le secteur privé, qui remplacent les bailleurs de fonds occidentaux, marquant le passage à « une ère où les rivalités géopolitiques sont plus importantes sur le continent africain ».

En mettant la pression sur le pays, la Banque mondiale s’expose par ailleurs aux critiques d’ingérence, que, pourtant, ses statuts lui interdisent. « Il est regrettable que la Banque mondiale et d’autres tentent de faire pression pour que nous abandonnions notre foi, notre culture, nos principes et notre souveraineté, en utilisant l’argent », a estimé le président ougandais, Yoweri Museveni. Alors que l’Ouganda est l’un des pays les plus pauvres de la planète, la suspension de l’aide au développement a des conséquences importantes. Dans les mois qui ont suivi l’adoption de la loi anti-homosexuels, l’assèchement des capitaux étrangers a précipité la dévaluation du shilling ougandais, contraignant la banque centrale du pays à légèrement relever, en mars, ses taux d’intérêt directeurs. « L’adoption de la loi anti-homosexuels a été mal accueillie par les donateurs et les partenaires du pays, ce qui complique sa situation financière », a commenté le Fonds monétaire international. L’administration américaine a aussi retiré l’Ouganda de l’accord commercial de l’African Growth and Opportunity Act.

Les Européens, de leur côté, sont confrontés au même dilemme que la Banque mondiale. « La Commission s’engage pleinement à respecter l’Etat de droit, les droits de l’homme, la justice et les valeurs », réaffirme-t-on à Bruxelles. Et dans ce cadre, « les droits des LGBT+ sont des droits de l’homme. L’UE s’est engagée à protéger les personnes LGBT+ et à les aider à renforcer leur capacité à mieux faire valoir leurs droits ». Entre l’UE et ses Etats membres, l’Europe a versé quelque 78 milliards d’euros d’aide publique au développement en 2023, selon l’OCDE. A ce titre, le bloc communautaire est le premier donateur mondial. Dans l’ensemble de ses instruments, au niveau européen ou au niveau national, le respect des droits des LGBT+ est donc une condition pour obtenir les prêts et les dons de la part des pays européens. « C’est même assez haut dans les priorités », confie un diplomate à Bruxelles. Mais si la Commission a le pouvoir de suspendre les conventions de financement si les pays partenaires manquent à leurs obligations en matière de respect des droits de l’homme, elle n’est pas favorable à ce type de suspension. « Il y a la manière de faire passer les messages, décrypte un diplomate européen chargé notamment des relations avec l’Afrique. La Banque mondiale a réagi en dénonçant la loi ougandaise contre l’homosexualité en interrompant l’aide qu’elle apportait au pays. Ce type de dénonciation est aujourd’hui, au mieux, contre-productive. »

« Pour s’assurer du respect des valeurs universelles, les Européens se sont longuement interrogés sur la réaction la plus efficace et la plus utile, analyse une autre source diplomatique. Il y a quelques années, en 2014, quand l’Ouganda avait adopté sa première législation homophobe, cela avait suscité des levées de boucliers dans le monde occidental, et certains pays, comme les Pays-Bas, avaient interrompu leur aide au développement. Depuis, le rapport de force s’est inversé, ce type de réaction ne fonctionne plus et l’UE a opté pour un dialogue discret, direct, à huis clos. »

l’UE manie la carotte et le bâton

Dès lors, plus question de multiplier les communiqués de la Commission dénonçant ces pratiques. « Nous les laissons aux ONG, dont c’est le boulot. Nous, nous nous concentrons sur la diplomatie en coulisse. » De manière discrète, « l’UE mène un dialogue politique avec les pays partenaires pour lutter contre la discrimination à l’égard des LGBT+ et éradiquer la criminalisation des comportements homosexuels », précise un fonctionnaire européen.

Quelquefois, ce sont même les dirigeants avec qui les Européens sont en contact qui exigent de la discrétion. « Vu la sensibilité de leur opinion publique, souvent de plus en plus conservatrice, ils nous conjurent de ne pas évoquer le sujet publiquement, afin d’éviter que les oppositions s’en saisissent », relate un spécialiste de l’aide au développement.

L’UE manie la carotte et le bâton. « L’aide financière est allouée sur la base des progrès réalisés par les pays tiers, notamment en matière de démocratie ou de droits de l’homme », rappelle-t-on à la Commission. Si un pays respecte ses engagements, il pourra compter sur davantage d’aides européennes. En cas de dérapage, l’Europe dispose de mesures plus négatives, sans aller jusqu’à suspendre l’aide. « Un pays risque par exemple de subir une résolution du Parlement européen, non contraignante, mais qui donne néanmoins une mauvaise publicité… Il y a également des possibilités de saisir les instances du Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève… », énumère une source. Couper les aides, comme la Banque mondiale le propose, peut avoir des effets indésirables. « Dans le cas des LGBT+, la fin de l’aide pèse souvent sur les politiques de santé, sur les politiques de sensibilisation aux risques liés à la diffusion du VIH, par exemple. Notre principe, c’est donc de ne pas nuire », reprend cette source bruxelloise, qui conclut : « De manière générale, nous tentons toujours de trouver une porte de sortie. »

Au-delà de l’attribution des aides au développement, les conditions d’adhésion à l’Union européenne – un sujet sur lequel les Etats membres ne sont, à l’heure actuelle, pas prêts à négocier – font elles aussi polémique. En Géorgie notamment, une bonne partie de la population, conservatrice et pieuse, perçoit la question des droits des minorités sexuelles comme une forme d’ultimatum commandé par l’Union européenne à ses nouveaux membres. « Les Européens veulent obliger les Géorgiens à adopter le mariage homosexuel pour pouvoir entrer dans l’UE », confiait ainsi au Monde Tamar Khorgouani, une sexagénaire rencontrée le 17 mai à Tbilissi dans le cadre de la Journée de la pureté de la famille, un rassemblement organisé par l’Eglise orthodoxe en opposition à la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie et la transphobie. Dans le cortège, les manifestants faisaient savoir que « la famille, c’est un papa et une maman ».

L’idée que l’Europe cherche à imposer le mariage gay est martelée par le Rêve géorgien, le parti au pouvoir en Géorgie, et par sa meilleure alliée, l’Eglise orthodoxe, qui est aussi « l’institution jugée la plus fiable du pays », selon un rapport publié en 2021 par la Fondation Carnegie. Au nom de la défense des « valeurs traditionnelles géorgiennes », ces deux alliés s’opposent au modèle sociétal que l’Union européenne cherche, selon eux, à imposer aux Etats candidats à l’adhésion, dont la Géorgie. L’argument fait mouche parmi la population.

Le Parlement de Tbilissi a adopté en première lecture, le 27 juin, un projet de loi sur la « protection des valeurs familiales et des mineurs », ainsi que des amendements à 18 lois, destinés à priver les minorités sexuelles de leurs droits. Cette nouvelle loi interdit le mariage entre personnes de même sexe, l’adoption d’un enfant par les personnes non hétérosexuelles et par « ceux qui s’identifient comme différents de leur sexe », ainsi que les opérations chirurgicales pour changer de genre.

Il bannit aussi les rassemblements publics « visant à promouvoir les relations homosexuelles et l’identification d’une personne à un genre différent », la diffusion d’informations sur le sujet, assimilée à de la « propagande LGBT », et toute référence ou image positive des relations entre personnes de même sexe dans les médias, les films et à l’école. Les contrevenants se verront infliger des amendes jusqu’à 5 000 laris (près de 1 660 euros), une somme colossale dans ce pays du Caucase où le salaire mensuel moyen est de 1 300 laris. En cas de violation répétée, ils seront poursuivis au pénal.

L’homophobie s’annonce même comme le thème phare de la campagne du Rêve géorgien pour les élections législatives prévues le 26 octobre. L’essentiel pour le parti conservateur et son fondateur, Bidzina Ivanichvili, le milliardaire prorusse qui tire les ficelles du pays, est de parvenir à mobiliser l’électorat conservateur, de façon à se maintenir au pouvoir pour un quatrième mandat. Et de compromettre le rapprochement avec l’Union européenne, six mois après que Bruxelles a octroyé le statut de candidat officiel à la Géorgie.

Erigée comme un enjeu majeur de civilisation, la question des droits des LGBT+ s’est globalisée, les conservateurs géorgiens n’hésitant pas à s’allier à des traditionalistes américains, hongrois, russes pour défendre les valeurs familiales et ramener les minorités sexuelles à la clandestinité. Invité à s’exprimer à la tribune de la Conservative Political Action Conference, une réunion de conservateurs américains qui s’est tenue en Hongrie le 25 avril, le premier ministre géorgien, Irakli Kobakhidze, s’est alarmé de la « perte d’identité des individus »aux Etats-Unis et en Europe, surtout, où, « selon des études sociologiques, environ 20 % des personnes âgées de 18 à 25 ans se déclarent LGBT+ ».

Le sujet des minorités sexuelles se heurte en effet au conservatisme de la société géorgienne, très paternaliste et qui n’a guère connu de révolution sociétale majeure, ni pendant la période passée sous le joug soviétique (1921-1991) ni après. Largement favorables à l’entrée dans l’Union européenne, les Géorgiens révèrent l’Eglise orthodoxe, rétrograde et aux ordres de Moscou, à laquelle ils se fient plus que tout. Un conservatisme religieux soigneusement entretenu par le parti au pouvoir, lequel, en 2017, a fait modifier la définition du mariage dans la Constitution. Celle-ci est passée d’une union de conjoints ayant « des droits égaux et un libre arbitre » à « une union entre un homme et une femme ».

place à part de la russie

A la stigmatisation des minorités sexuelles s’ajoutent aussi les mille et une fausses nouvelles véhiculées par les réseaux sociaux et par les chaînes d’information progouvernementales et prorusses. Le 22 mai, Gueorgui Kardava, un présentateur de la chaîne de télévision pro-Kremlin Alt-Info, a affirmé que le Bundestag, en Allemagne, venait de dépénaliser la diffusion de documents visuels à caractère pédopornographique, pointant le danger couru par les mineurs dans l’Occident dépravé. Dans l’espace postsoviétique, les homosexuels sont souvent assimilés à des pédophiles et à des auteurs d’inceste. « La Russie jette constamment de l’huile sur le feu, notamment sur les réseaux sociaux », abonde une source diplomatique.

De fait, la Russieoccupe une place à part dans ce tableau, non seulement pour l’ancienneté et la virulence du discours anti-LGBT+ qui y a cours, mais surtout pour l’utilisation précoce de ce sujet comme instrument de politique étrangère. L’apparition du thème dans le discours public remonte au début des années 2010, avec le retour de Vladimir Poutine à la présidence, et plus encore à l’après-2014, au début de la guerre en Ukraine et de la confrontation avec l’Occident. A l’époque, le choix n’a rien d’évident : si l’on se fie aux sondages, la société russe est alors en train d’évoluer vers une plus grande acceptation de l’homosexualité et des homosexuels. En 2003, signe parmi d’autres, la Russie a envoyé le groupe t.A.T.u. à l’Eurovision – un duo qui fonde son identité sur le lesbianisme supposé de ses membres.

L’avant-poste de la propagande d’Etat sur le sujet est la télévision, lieu de toutes les outrances. A longueur de talk-shows ou d’émissions d’actualité, les intervenants mélangent allègrement homosexualité et pédophilie et le moindre cours d’éducation sexuelle en Europe est présenté comme une incitation faite aux enfants à changer de sexe. Le député Alexeï Jouravlev peut affirmer très sérieusement, en 2022, que « le Danemark a ouvert des bordels pour les zoophiles où l’on peut violer des tortues ». Un an plus tôt, le chef du Conseil de sécurité, Nikolaï Patrouchev, également ancien directeur du FSB, évoquait déjà dans une interview « certains endroits [en Occident] où le mariage avec des animaux est légalisé ».

A chaque campagne électorale, des clips rivalisent d’ingéniosité pour décrire un pays confronté au danger de la submersion venue de l’Occident « dégénéré », qui ne trouve son salut que dans les « valeurs traditionnelles ». Au passage, cette stratégie a permis au Kremlin d’affermir son alliance avec l’Eglise orthodoxe, fidèle soutien du pouvoir.

Cette stratégie prend un caractère offensif lorsque les agences de Moscou à l’étranger s’en emparent. Le thème devient un incontournable des conférences et des rencontres organisées par l’Institut de la démocratie et de la coopération, de Natalia Narotchnitskaïa, basé à Paris, ou par les différentes structures « conservatrices » parrainées par l’ancien patron des chemins de fer russes Vladimir Iakounine, l’un des agents d’influence du Kremlin à l’étranger.

« conflit civilisationnel »

L’Europe n’est pas la seule visée. En 2015 et 2016, des congrès des familles sont organisés à Chisinau, en Moldavie, et à Tbilissi, en Géorgie. Ces événements ouvertement homophobes s’appuient sur les formations prorusses locales et les réseaux de l’Eglise orthodoxe.

C’est finalement dans un second temps que vont s’accumuler les lois répressives visant les personnes LGBT+ en Russie même. Si une première législation contre la « propagande LGBT+ », censée « protéger » les mineurs, est adoptée en 2012, celle-ci est renforcée fin 2022, après l’invasion de l’Ukraine. Le texte, qui interdit la « propagande » des « relations sexuelles non traditionnelles » – soit les relations homosexuelles, mais aussi la pédophilie –, entraîne le retrait des rayons et des catalogues de dizaines de livres et de films.

La guerre en Ukraine provoque un durcissement législatif, mais aussi rhétorique. La lutte contre les LGBT+ est présentée comme un élément du « conflit civilisationnel » entre la Russie et l’Occident, dont le terrain ukrainien ne serait qu’une expression. Les homosexuels et les personnes transgenres sont qualifiés par des députés de « traîtres » ou de « menaces à la sécurité nationale ». En septembre 2022, Vladimir Poutine évoque un Occident « sataniste ».

Au cours de l’année 2023, les transitions de genre sont interdites, et un hypothétique « mouvement international LGBT+ », aux contours flous, est interdit par la Cour suprême, entraînant la fermeture des dernières associations encore actives dans le soutien aux homosexuels. La sphère intime, jusque-là épargnée, est touchée à son tour : des clubs gay sont attaqués par la police ; des individus sont poursuivis pour « propagande homosexuelle » pour des annonces sur des sites de rencontre ; des hauts fonctionnaires sont victimes d’outing.

L’offensive paraît largement réussie pour la Russie, qui a réussi à s’imposer comme une référence pour une partie de l’opinion mondiale. Moscou a d’ores et déjà entrepris de renouveler son discours en l’élargissant. Vladimir Poutine a donné des indications dans son discours devant le club de réflexion Valdaï, dès septembre 2021, en se présentant en garant mondial d’un « conservatisme modéré ». Détournant Martin Luther King (« Mon rêve est qu’un jour mes quatre enfants vivront dans un pays où ils ne seront pas jugés sur la couleur de leur peau, mais sur leur personnalité »), il se pose en pourfendeur de la discrimination positive, de la cancel culture ou du « wokisme ».

Pourtant, contrairement à ce qu’en dit publiquement Vladimir Poutine, en matière de droits LGBT+, « ce n’est pas “l’Occident” versus “le reste du monde” », avance Marie-Cécile Naves. La chercheuse commence par souligner que ces mêmes questions sont souvent instrumentalisées pour discréditer un adversaire politique au sein d’un contexte national identique, ou encore dans le cadre de rivalités régionales avec lesquelles l’Occident n’a peu ou rien à voir – comme l’a montré la réception contrastée du film Barbie au Qatar et en Arabie saoudite.

Surtout, courants pro- et anti-LGBT+ coexistent au sein même des pays occidentaux, rappelle la politiste : « La droite américaine trumpiste et les groupes évangélistes font bien sûr partie de l’internationale anti-LGBT+. Dans quasiment tous les pays, des acteurs conservateurs cherchent à protéger un ensemble de valeurs “traditionnelles” mythifiées, idéalisées, pour conjurer des évolutions sociales qui, à certains égards, ont semblé inéluctables étant donné leur visibilité accrue. »

Les alliances passées dans le cadre de cette croisade ne recoupent pas forcément une prétendue opposition entre l’Occident et le reste du monde. Ainsi, pour mener à bien son offensive au niveau international contre l’extension des droits pour les personnes LGBT+, l’avortement ou la notion de genre, l’ex-président brésilien Jair Bolsonaro n’a pas hésité, durant son mandat, à s’aligner en diverses occasions sur les pays les plus conservateurs, voire rétrogrades, en la matière. Une politique pilotée par le ministre des affaires étrangères de l’époque, Ernesto Araujo, trumpiste enthousiaste, climatosceptique assumé, complotiste notoire et catholique ultraconservateur, épaulé par Damares Alves, ministre de la femme, de la famille et des droits de l’homme, pasteure évangélique ultraradicale et antiavortement de l’Eglise quadrangulaire .

moyen de discréditer un ennemi

Son gouvernement a ainsi tenté de faire disparaître la mention d’« égalité de genre » des textes internationaux, remplacée par « égalité entre l’homme et la femme ». La notion de « genre » a été bannie de tous les communiqués du ministère des affaires étrangères, qui a systématiquement aligné sa diplomatie sur un axe ultraconservateur et anti-LGBT+ mené par Donald Trump et Viktor Orban. Ce dernier a été érigé en « frère » par Jair Bolsonaro, en février 2022, lors d’une visite à Budapest. « Nous communions avec beaucoup d’emphase dans la défense de la famille. Une famille bien structurée rend la société saine », déclarait alors le président brésilien.

Au Conseil des droits de l’homme des Nations unies, le Brésil a également joint sa voix à celle de pays musulmans autoritaires et très conservateurs. En 2019, il votait en faveur d’un texte porté par le Pakistan proposant le retrait de l’éducation sexuelle d’une résolution et s’est joint à l’Afghanistan, à Bahreïn, à l’Egypte, au Qatar, à l’Arabie saoudite et à la Somalie. Dans ses discours annuels à l’Assemblée générale de l’ONU, Jair Bolsonaro mentionnait systématiquement la défense de la famille traditionnelle, « fondement de la civilisation ». « L’idéologie a envahi nos foyers pour s’attaquer à la cellule de base de toute société saine, la famille. Ils tentent également de détruire l’innocence de nos enfants en pervertissant jusqu’à leur identité la plus fondamentale et élémentaire, la biologie », disait-il, en septembre 2019, à la tribune des Nations unies.

Mais pourquoi la rhétorique anti-LGBT+ fonctionne-t-elle si bien pour discréditer un ennemi ? « Les questions d’homosexualité ou de transidentité sont envisagées comme des atteintes à la masculinité traditionnelle, et donc à tout ce qui lui est associé : la force, la puissance, le pouvoir, la respectabilité », analyse Marie-Cécile Naves. Valoriser des masculinités alternatives revient alors à faire preuve de faiblesse – un engrenage perçu comme pouvant mener à la décadence.

Surtout, par leur caractère profondément intime, ces questions touchent tout un chacun et permettent donc de mobiliser largement. « Quelles que soient la croyance ou la sensibilité politique d’un individu, les questions de sexualité et de genre se prêtent plus que toutes autres considérations à de vives réactions, car chacun les ressent dans sa propre chair, souligne la chercheuse. Lorsque l’on y touche, des composantes de sa propre identité que l’on pensait acquises et immuables chancellent. Les fantasmes et les peurs que cela peut susciter – peur de pratiques corporelles et sexuelles nouvelles, peur de la fin de la différenciation des sexes, peur d’une société dans l’impossibilité de se reproduire et confrontée à sa propre disparition – n’en sont que plus faciles à réactiver à des fins politiques. »

Une chose est sûre, aux yeux de la politiste : la géopolitique ne peut plus ignorer les sujets que l’on nommait autrefois « de société ». « Des questions comme celles du féminisme, des droits LGBT+ ou encore du droit à l’avortement ont des impacts sur l’économie, sur l’éducation, sur les politiques publiques, sur la santé. Nous ne pouvons plus en faire l’impasse : tout s’entrecroise » , conclut-elle.

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30 juin 2024 - Le Parisien (site web)

Le Puy-en-VelayiLaurent Wauquiez et le RN dans un mouchoir de poche

Dans son fief de Haute-Loire, Laurent Wauquiez devance de deux petits points Alexandre Heuzey, le candidat parachuté du Rassemblement national. Le deuxième tour s'annonce serré, même si le président de la région semble en mesure de l'emporter.

Frédéric Gouaillard Envoyé Spécial Au puy-En-Velay (haute-Loire)

Un temps lourd, orageux, et soudain un coup de tonnerre à 20 heures. Donné vainqueur dans la 1 re circonscription de Haute-Loire où il concourt pour retrouver un poste de député, Laurent Wauquiez (les Républicains) arrive bien en tête des résultats du 1 er tour, pour lequel les électeurs se sont fortement mobilisés (72,8 % de participation). Mais avec 36,80 % des suffrages exprimés, le président de la région Auvergne - Rhône-Alpes devance, d'une courte tête, le candidat du Rassemblement national sans attaches locales, Alexandre Heuzey (34,18 %). Tous deux devancent largement Celline Gacon, la candidate écologiste du Nouveau Front populaire (18,66 %), en capacité de se maintenir, mais qui devrait se désister en faveur du candidat LR pour faire barrage au RN.

Lors de son allocution, Laurent Wauquiez a préféré appuyer sur sa pole position, plutôt que sur la faible marge qui le sépare du candidat d'extrême droite. « Ce vote de confiance nous va droit au coeur. À rebours de toute la tendance nationale, les habitants de Haute-Loire ne se sont pas laissé dicter leur vote, se réjouit l'ancien maire du Puy-en-Velay. Dimanche prochain, le choix sera entre notre équipe et un candidat RN parachuté qui travaille en Belgique, vit à Nice et n'a pas pu voter en Haute-Loire car il n'est pas inscrit sur les listes électorales. »

Matelas de voix et ancrage local

Laurent Wauquiez devrait donc s'éviter une triangulaire, et semble posséder le matelas de voix et l'ancrage local nécessaires pour l'emporter et obtenir la majorité. « Il a beaucoup fait pour la ville et la région. C'est quelqu'un qui est très présent. Nous serons encore nombreux à voter pour lui dimanche prochain », témoigne Corinne, électrice du candidat LR.

Reste que ce résultat est un véritable coup de semonce pour celui qui est de retour comme candidat après avoir laissé sa place à sa suppléante Isabelle Valentin en 2017. En 2007 et en 2012, il s'était largement imposé, avec près de 60 % des voix. En 2022, Isabelle Valentin avait, elle, laissé le RN à 14,23 % des voix au premier tour. Deux ans plus tard, la dynamique RN a joué à plein pour le candidat du parti de Jordan Bardella. « Nous sommes proches l'un de l'autre et tout est ouvert pour le second tour, avance Alexandre Heuzey. Il faut une voix qui porte à l'Assemblée nationale, et que les électeurs de la Haute-Loire aient un député de la future majorité. Je serai celui-là. »

Pas de quoi réjouir cette sympathisante de gauche, croisée ce dimanche après-midi. « Avec son ami Éric Ciotti, Laurent Wauquiez fait depuis longtemps du Canada Dry RN. La question était de savoir si les électeurs choisiraient l'original ou la copie. » Ceux de la 1 re circonscription de Haute-Loire ont choisi de les renvoyer quasi dos à dos jusqu'au second tour, dimanche prochain.

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30 juin 2024 - Le Parisien (site web) MSN (France) (site web réf.)

CorrèzeiHollande appelle à battre le RN

Dans sa circonscription de Corrèze, l'ex-président de la République sort en tête du premier tour des élections législatives. Face à la percée de l'extrême droite, il devra sans doute remporter une triangulaire dimanche prochain.

Robin Korda Envoyé Spécial À Tulle (corrèze)

Le scrutin avait démarré comme une blague. Devant l'isoloir, François Hollande se rend compte, paumes sur la poitrine, qu'il n'a pas ses papiers d'identité. Quelques heures plus tard, la journée prend fin dans la stupeur des yeux de Claudine, écharpe blanche autour du cou. « J'ai du mal à comprendre... » ressasse cette sympathisante socialiste de longue date.

L'ex-chef de l'État s'est bien qualifié pour le second tour des élections législatives, ce dimanche, dans la première circonscription de Corrèze. Mais il fait face à la percée spectaculaire du RN sur ces terres modérées, longtemps chiraquiennes, dont il a été député pendant près de vingt ans (1988-1993, puis 1997-2012). « Partout, ça ne fait que monter ! » se désole la retraitée.

Personne n'avait vu venir la candidate RN

L'ancien maître de l'Élysée arrive en tête du premier tour (37 %), suivi par la candidate RN Maïtey Pouget (31 %) et le député sortant Francis Dubois (29 %), ex-LR passé dans le parti d'Aurélien Pradié (Du courage !). Une triangulaire pourrait se profiler ce week-end, sauf désistement du candidat de droite. « Dans tous les cas, il reste favori », calcule un allié.

Dans la soirée, l'ancien président de la République a rejoint une grosse centaine de soutiens à Tulle, cette ville dont il a été maire pendant sept ans (2001-2008). Le ton grave, il a axé sa brève allocution sur le « risque » de voir l'extrême droite accéder au pouvoir. « Si nous ne sommes pas mobilisés comme jamais pour le second tour, cette menace peut se traduire en acte », prévient-il, appelant « tous les républicains » au rassemblement.

Derrière les hourras, l'auditoire reste interdit. Le RN a longtemps eu pour candidate un fantôme. Peu identifiée localement, largement battue en 2022, Maïtey Pouget s'est payé le luxe de snober le seul débat local organisé en trois semaines. Elle n'a rappelé son existence au monde qu'en toute fin de partie. « À cette heure-là, ils dorment », lâche-t-elle vendredi midi sur LCI à propos des migrants qui auraient « envahi » la ville de Brive-la-Gaillarde.

Bruno, 64 ans, fulmine. « Maintenant, il faut arrêter de dire que le Nouveau Front populaire, c'est l'extrême gauche ! » pose-t-il. Un peu plus tôt dans la journée, à la sortie de l'isoloir, Lucas, expert-comptable de 32 ans, grimaçait à l'évocation de cette alliance. « Les projets économiques des extrêmes font peur. On a l'impression que les candidats sont prêts à retourner leur veste pour le premier fauteuil venu... »

« Hollenchon » et l'ombre de la France insoumise

Les adversaires de François Hollande ont eux-mêmes pilonné la faiblesse bien identifiée de l'ex-patron du PS : le président (LR) du département, Pascal Coste, lui a trouvé le surnom de « Hollenchon ». Tant pis, si des décennies d'inimitié personnelle et de désaccords politiques séparent les deux hommes. Le candidat a tout tenté pour s'affranchir de ce vilain patronage. « Qu'il se taise », intime-t-il au patron des Insoumis, jugé trop prolixe en plateau.

Le « président normal » a par ailleurs rappelé avec constance sa stature. « La dissolution, c'est celle de son propre mandat », professe-t-il à l'égard d'Emmanuel Macron. Il n'a pas eu à forcer sa nature, en revanche, pour jouer la carte de la bonhomie et de la proximité. Une séquence a particulièrement ravi les réseaux sociaux : l'ancien chef d'État filmé en train de vider une bière, cul sec, dans l'ambiance gaillarde d'un club de rugby. Ce dimanche soir, l'heure n'était pas vraiment à trinquer. La fête attendra.

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_Le Fait du jour, lundi 1 juillet 2024 621 mots, p. AUJM12

Villeneuve-sur-LotiLe retour raté de Jérôme Cahuzac

Jérôme Cahuzac, l'ancien ministre du Budget de François Hollande, marqué par l'affaire qui porte son nom, arrive quatrième dans la 3e circonscription du Lot-et-Garonne lors du 1er tour des législatives. Il est éliminé et a appelé dimanche soir à voter pour le candidat LR, arrivé 2e derrière le RN.

Christel Brigaudeau Envoyée Spéciale À Villeneuve-Sur-Lot(lot-Et-Garonne)

Jérôme Cahuzac n'a pas arrêté de fumer. Ni d'espérer. En pantalon de toile marine, chemise en lin et baskets assorties, le septuagénaire au teint hâlé, use les pavés devant la pizzeria fraîchement repeinte qui lui tient lieu de QG. Le clocher de briques de l'église de Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne) sonne 19 h 30.

François Hollande vient de passer la barre du premier tour dans sa circonscription de Corrèze. Les casseroles au pied de son ancien ministre du Budget auront pesé trop lourd. « Ça ne va pas passer », admet Cahuzac. C'est même une cinglante défaite.

Il arrive bon quatrième (14,56 %) dans la 3 e circonscription, derrière le candidat du NFP, Xavier Czapla (18,36 %). Le maire LR de Villeneuve- sur-Lot, Guillaume Lepers (24,99 %) sera l'homme du second tour face à la députée RN sortante, Annick Cousin, largement en tête avec 41,08 % des suffrages. « Je me désiste sans réserve pour Guillaume Lepers », annonce à 20 heures Cahuzac avec un humble sourire. C'était sa septième campagne. C'est sa deuxième défaite.

L'ancien socialiste, censé lutter à Bercy contre la fraude fiscale, est sorti des écrans radars pendant dix ans après la révélation en 2013 de ses mensonges sur ses 3,5 millions d'euros cachés à l'étranger. La cour d'appel l'a condamné en 2018 à quatre ans de prison, dont deux avec sursis, cinq ans d'inéligibilité et 300 000 € d'amende. Il a effectué sa peine au soleil de la Corse, bracelet électronique à la cheville, puis enchaîné des missions humanitaires dont il aime dresser la liste comme on égrènerait les stations d'un chemin de croix. La Guyane, le Bangladesh, un projet au Soudan. « Chemin de rédemption », dit-il.

Cet automne, on l'a revu sur le marché de son fief de Villeneuve-sur-Lot, puis dans une réunion publique. Une association des « amis de Jérôme Cahuzac » a vu le jour. Celui qui a pris sa place au fauteuil de maire, le LR Guillaume Lepers, s'étrangle : « Il n'a pas changé du tout ! Très sûr de lui. Mais il ne faut pas oublier que le RN a doublé ici quand Cahuzac est tombé. Et nous, on a mis dix ans à retrouver la confiance des citoyens. » Le soir de l'annonce par Emmanuel Macron de la dissolution, le puncheur appelle « la Dépêche du Midi » : il sera candidat, outsider sans investiture doté d'une ferme envie d'accrocher le nom d'Annick Cousin sur son tableau de chasse.

« Voter pour un repris de justice, c'est comique... »

« Si je gagnais, je serais l'un des seuls à avoir battu un candidat RN sortant, c'est un symbole honorable », imagine-t-il à la clôture des bureaux de vote, persuadé d'avoir sa place parmi « les parlementaires de la gauche républicaine, laïque et responsable ».

« Voter pour un repris de justice, c'est quand même comique... » étrillait plus tôt dans la journée Fabrice, électeur de Tayrac, 396 habitants dont une large majorité acquise au RN. Marie-France, éducatrice de gauche, a pardonné à son ancien champion. « Il a fait ce qu'il a fait, mais comment imaginer que les autres ne le font pas ? Je trouve bien qu'il revienne, mais c'est peut-être trop tôt... » À la question de savoir s'il renonçait pour de bon à revenir dans le jeu politique, Jérôme Cahuzac dimanche soir a entretenu le suspense : « La politique, c'est la vie. »

Le Monde
élections législatives, lundi 1 juillet 2024 752 mots, p. 4
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29 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

A gauche, un appel au barrage anti-RN, mais des nuances entre partis

Si les membres du Nouveau Front populaire incitent à voter contre le RN, La France insoumise tergiverse sur la question des triangulaires

Julie Carriat

Pour le second tour des élections législatives, l’argumentaire de Marine Tondelier, numéro un d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), est clair : « Si tout le monde tient la digue comme nous nous apprêtons à le faire, Jordan Bardella[le président du Rassemblement national, RN] ne sera pas premier ministre. » Sa logique se heurte pourtant à un climat politique marqué par la fin du barrage républicain contre l’extrême droite, et son renversement.

C’est parfois désormais contre le Nouveau Front populaire (NFP) que se formulent les appels au barrage, dans la bouche de cadres de la majorité présidentielle. « Le meilleur rempart, notamment face au NFP, ce n’est pas le RN, c’est nous » , a clamé, lundi sur Europe 1, Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes. En face, tous les responsables de gauche ont réaffirmé cette semaine la nécessité de voter contre le RN au second tour.

Après Mathilde Panot (La France insoumise, LFI), qui avait appelé, vendredi 21 juin sur BFM-TV, à « voter contre le RN » en cas de duel avec la coalition présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, fondateur de LFI, a dit les choses autrement, mercredi, sur LCI : « Jamais aucun électeur “insoumis”, j’en suis certain, ne donnera sa voix au RN. Et nous leur dirons que personne n’a à faire cette bêtise, quel que soit son motif », a-t-il déclaré.

Comme au soir du premier tour de la présidentielle 2022, il affirme avec clarté le fait que « pas une voix » ne doit aller au RN, mais pose aussi en creux la possibilité du vote blanc ou de l’abstention. En avril 2022, une consultation en ligne auprès de plus de 300 000 de ses soutiens avait placé le vote blanc en tête, suivi du vote pour Emmanuel Macron puis de l’abstention.

A la veille du premier tour, la question des désistements en cas de triangulaire reste également source de nuances. D’un côté les écologistes, les socialistes et les communistes ont d’ores et déjà affirmé que, s’il arrivait troisième, leur candidat se désisterait pour favoriser l’élection du candidat des « forces démocratiques » face au RN.

Consignes de vote

Dans une tribune parue dans Le Mondedu mercredi 26 juin, Marine Tondelier et son homologue socialiste, Olivier Faure, appellent ainsi, aux côtés d’une petite poignée de responsables du parti présidentiel, dont la ministre Agnès Pannier-Runacher, à « éviter les triangulaires au second tour en retirant le candidat ou la candidate moins bien placé et de soutenir partout activement le candidat ou la candidate des forces démocratiques restant face au RN ». Le Parti communiste français (PCF) le formule ainsi : « Si un.e candidat.edu PCF se retrouve qualifié.e au second tour en troisième position dans une triangulaire, il/elle se désistera pour que le candidat républicain le mieux placé ait les meilleures chances de battre l’extrême droite. »

Les « insoumis », quant à eux, refusent de trop s’avancer sur ce point avant le premier tour. Jean-Luc Mélenchon a prévenu qu’il donnerait dimanche soir des consignes de vote. La députée européenne (LFI) Manon Aubry évoque quant à elle une étude « au cas par cas »pour les triangulaires. « Les situations dans lesquelles on va arriver troisième en triangulaire vont se poser dans très peu de cas, fait-elle valoir. La question se pose surtout aux macronistes. »

Pendant ce temps, l’appel de Marine Tondelier lancé par courrier, mercredi 26 juin, à l’ensemble des chefs de partis de la coalition présidentielle, Stéphane Séjourné (Renaissance), François Bayrou (MoDem), Edouard Philippe (Horizons) et Hervé Marseille (Union des démocrates et indépendants), semble être resté lettre morte. « J’avoue ne pas comprendre votre incapacité à tenir des propos aussi clairs. Car de votre capacité à tenir ce principe de base de la vie républicaine dépendra l’avenir de notre pays », les exhorte-t-elle dans cette lettre, demandant à s’entretenir avec eux.

François Bayrou a répliqué, le jour même sur France 5, par une phrase lapidaire : « Nous ne voterons ni pour un candidat du RN ni de LFI » au second tour. Si l’ancien premier ministre Edouard Philippe reste pour le moment muet sur ce point, les résultats du premier tour devraient amener tout le monde, de la droite à LFI, à sortir du bois, y compris sur le maintien ou non de leurs candidats.

Libération
lundi 1 juillet 2024 509 mots, p. 5

LÉGISLATIVES

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30 juin 2024 - Libération (site web)

Les Républicainsen opération survie

VICTOR BOITEAU

LÉGISLATIVES

Divisée par l’alliance de son président avec le RN, la droite se trouve reléguée loin des trois blocs.

U n miracle. C’est tout ce que peuvent espérer Les Républicains (LR) pour sauver la soixantaine de sièges dont ils disposaient à l’Assemblée avant sa dissolution. Selon les premières estimations d’Ipsos à 20 heures, LR – c’est-à-dire la fraction opposée au président officiel du parti, Eric Ciotti, et à son alliance avec l’extrême droite – obtient 10 % des voix à l’échelle nationale. Soit le même score qu’en 2022. Dans les dernières enquêtes d’opinion, le parti flottait autour de 7 % des intentions de vote. La projection d’Ipsos, incertaine, donne aux LR entre 41 et 61 sièges – pour 61 sortants, moins Eric Ciotti et la seule députée l’ayant suivie dans son ralliement au RN, Christelle d’Intorni. Dans un communiqué commun, les barons du parti, dont François-Xavier Bellamy, Laurent Wauquiez, Gérard Larcher et Annie Genevard ont fustigé dimanche soir «la décision irresponsable et orgueilleuse» d’Emmanuel Macron et acté la «mort» du macronisme. Sans donner aucune consigne de vote pour le second tour, là où ils n’y sont pas représentés, ni annoncer de désistement lorsqu’ils seraient en troisième position d’une triangulaire.

Grain à moudre. Ces dernières s’annonçant très nombreuses – 285 à 315 sur 577 circonscriptions, selon Ipsos –, les LR sortants risquent d’être balayées dans de tels cas de figure. Quant aux duels les opposant à un candidat RN, ils donneront du grain à moudre à un électorat déjà désorienté par l’alliance de Ciotti-Le Pen.

Les candidats LR qui affronteront un candidat du Nouveau Front populaire pourraient en revanche profiter de reports de voix d’électeurs modérés rebutés par la figure de Jean-Luc Mélenchon.

Moribond. En 2022, les candidats LR, qualifiés dans 75 circonscriptions, avaient remporté 85 % de leurs duels. Combien rééditeront l’exploit face à l’écrasante dynamique de l’extrême droite ? Même pour des sortants bien implantés, la tâche sera diffi- cile. En Eure-et-Loir, l’ancien chef des députés LR Olivier Marleix est largement distancé par le candidat mariniste. Dans le Doubs, la patronne du parti par intérim, Annie Genevard, est au coude-à-coude avec le RN. Dans son fief de la Haute-Loire, Laurent Wauquiez vire en tête (37 %) et affrontera lui aussi un candidat lepéniste. Partis en campagne au débotté, sans leader, sans programme clair et souvent sans étiquette affichée, les sortants qui sauveront leur peau dimanche prochain reviendront au Palais-Bourbon plus libre que jamais à l’égard de leur parti moribond. Certains ont déjà largué les amarres, à l’image d’Aurélien Pradié. Avec 42,3 % des voix dans la première circonscription du Lot, il est bien placé pour rempiler. A Nice, l’artisan de l’explosion de LR, Eric Ciotti se hisse facilement au second tour, loin devant son adversaire Graig Monetti (Horizons). Soutenu cette fois par le RN, il fait mieux que son score au premier tour en 2022.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 85 mots, p. 9

Politique

[Michèle Tabarot...]

Galiero, Emmanuel, Conruyt, Claire

Michèle Tabarot

9e circonscription des Alpes-Maritimes

Dans son fief des Alpes-Maritimes, la députée LR a toujours résisté aux assauts de la droite nationale. Cette fois, la pression des adversaires et la crise interne des LR ne lui ont guère facilité la tâche. Michèle Tabarot (33,84 %) affrontera le RN au second tour, arrivé en tête (42,31 %). Reste à savoir si le candidat socialiste et de l'union de la gauche (18,43 %) se désistera, comme le préconise François Hollande.

Libération
lundi 1 juillet 2024 928 mots, p. 3

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Pour le RN, une dernière marcheavant Matignon ?

NICOLAS MASSOL

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

C’est une lourde vague, qui pourrait se déverser en tsunami dans l’hémi - cycle de l’Assemblée nationale. Avec 33,5 % des voix, selon les estimations de l’institut Ipsos, le Rassemblement national et son nouvel allié, le président de LR Eric Ciotti, arrivent nettement en tête des élec- tions législatives, devant le Nouveau Front populaire (28,1 %) et la majorité présidentielle (20,7 %). Le résultat, en voix, est ahurissant : près de douze millions de bulletins, selon le sondeur Brice Teinturier (Ipsos), soit quelque huit millions de plus que lors des précédentes législatives, en 2022, où le mouvement d’ex- trême droite s’était placé en troisième posi- tion, avec 18,68 % des suffrages. C’est aussi plus de deux points gagnés depuis les europé- ennes du 9 juin, il y a à peine trois semaines. «Les Français, par ce vote sans ambiguïté, ont témoigné leur volonté de tourner la page après sept ans de pouvoir méprisant et corrosif», s’est réjouie Marine Le Pen, depuis son fief d’Hénin-Beaumont, dans le Nord-Pas-de-Ca- lais, où elle s’est vue réélire dès le premier tour. Une première pour un candidat RN, et pas un cas unique, plus d’une dizaine d’entre eux, parmi lesquels Sébastien Chenu (Nord) et Edwige Diaz (Gironde) l’ont été dimanche soir. Loin de tout triomphalisme, la courte dé- claration de la députée d’extrême droite a très vite appelé à la mobilisation pour le second tour. Car si le parti d’extrême droite peut dis- poser du groupe le plus important de la nou- velle Assemblée nationale, la victoire n’est pas encore actée.

DIGUE ÉRIGÉE PAR SES ADVERSAIRES Le nombre massif de triangulaires, estimé par Ipsos entre 285 et 315 en début de soirée, rend incertaine toute projection de ce score en siè- ges. La vague lepéniste pourrait perdre de sa puissance et ne pas se transformer en majorité absolue si elle se brisait sur la digue érigée par ses adversaires, qui prendrait la forme de dé- sistements en faveur du mieux placé pour l’emporter face au RN. Réponse mardi, à 18 heures, limite du dépôt des candidatures pour le second tour. Impossible dans l’attente de savoir si les soldats de Marine Le Pen récol- teront la majorité absolue des sièges, condi- tion que s’est posée Jordan Bardella pour ac- cepter le poste de Premier ministre. «Sans majorité claire, il se trouvera toujours quelques féodalités anciennes, des inerties programmées, et de basses manoeuvres pour faire échec à la vraie alternance dont le pays a urgemment besoin», a prévenu la cheffe de file du RN. «Rien n’est gagné et le second tour sera déterminant pour éviter au pays de tomber aux mains de la coalition Nupes 2 et, en réalité, d’une extrême gauche à tendance violente, antisémite et antirépublicaine», a poursuivi la même, dévoilant la stratégie de son camp pour la semaine à venir, qui consiste à diabo- liser son principal adversaire, le Nouveau Front populaire, en appelant à un «barrage républicain» contre la menace que représen- terait sa victoire.

C’est Jordan Bardella, prenant la parole de- puis Paris quelques dizaines de minutes après Le Pen, qui a sonné la charge la plus agressive. «Le choix est clair et deux chemins s’offrent à la France. D’un côté, l’alliance du pire, celle du NFP rassemblé derrière Jean-Luc Mélenchon, qui conduirait le pays au désordre, à l’insurrection et à la ruine de notre économie. De l’autre, l’union nationale, que j’ai l’honneur de conduire aux côtés de Marine Le Pen, d’Eric Ciotti et de nos alliés», a présenté l’aspirant Premier ministre. Et de dresser son camp comme «l’unique rempart républicain et patriote» face à une «extrême gauche dangereuse», qui proposerait de «désarmer la police, d’ouvrir grand les vannes de l’immigration, d’abolir la loi de lutte contre les squats, ainsi que la loi de lutte contre le séparatisme islamiste». De nombreux mensonges et exagéra- tions, mais qui s’adressent aux macronistes de droite, puisque les deux lois citées par le patron du RN proviennent directement de la majorité sortante. Cette dernière se retrouve tout bonnement effacée par ses meilleurs en- nemis d’extrême droite, qui refusent toute idée de tripartition de la vie politique.

EFFRAYER L’ÉLECTORAT DE DROITE La séquence a commencé dès la campagne du premier tour. «Combien de temps allonsnous tolérer les abjections de l’extrême gauche sur l’antisémitisme ?» s’est interrogée la se- maine dernière Marine Le Pen, dans une tri- bune complaisamment ouverte par le Figaro dans ses colonnes. La fille de Jean-Marie Le Pen y fait peser le poids de la haine des juifs sur les «abjections d’une coalition d’extrême gauche adoubée par des barons en mal de soupe», omettant de préciser que des can- didats frontistes aux législatives ont été épin- glés, notamment par Libération, pour leurs nombreuses saillies antijuives. Jordan Bar- della s’est aussi attelé à effrayer un électorat de droite sensible aux hausses d’impôts que représenterait une majorité NFP à l’Assem- blée. «Voter LFI, c’est voter FMI, alertait l’aspi- rant Premier ministre dans le Parisien cette semaine. En quarante-huit heures, avec eux, la France sera sous tutelle du Fonds monétaire international.» Et de proposer, en face, «un changement pragmatique et raisonnable». Sur son pupitre, dimanche soir, Bardella avait pris soin de faire écrire «L’alternance commence». Elle ne dépend plus que des électeurs du centre et de la droite.

Libération
lundi 1 juillet 2024 292 mots, p. 8

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

SARTHE MARIE-CAROLINE LE PEN, SOEUR SOURIRE

NICOLAS MASSOL

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Bientôt une deuxième Le Pen à l’Assemblée ? Dans la quatrième circonscription de la Sarthe, Marie-Caroline, soeur aînée de Marine, se qualifie pour le second tour des législatives, avec 39,3 %. Elle devance la députée insoumise sortante Elise Leboucher, élue d’une courte tête en 2022 sous l’étiquette de la Nupes et désormais en lice dans le cadre du Nouveau Front populaire, qui récolte dimanche 25,9 %. La candidate de la majorité présidentielle, Sylvie Casenave-Péré, termine en troisième position (25,9 %).

Parachutée dans l’ancienne circonscription de François Fillon (jusqu’en 2012) et de Stéphane Le Foll (de 2012 à 2017), la première fille de Jean-Marie Le Pen a des chances de l’emporter dimanche prochain, sur une terre qui avait déjà failli basculer à l’extrême droite en 2022.

L’arrivée de Marie-Caroline Le Pen au Palais-Bourbon finirait d’acter le retour au premier plan de cette grande brûlée de la politique. Mariée dans les années 90 à Philippe Olivier, l’un des proches conseillers de Bruno Mégret et de Jean-Yves Le Gallou, la fille aînée des Le Pen, déjà conseillère régionale d’Ile-de-France, avait pris le parti du «félon» Bruno Mégret lors de la scission de 1998. Jean-Marie Le Pen avait en retour maudit sa fille et refusé de lui adresser la parole, jusqu’à il y a quelques années. Sa soeur cadette, Marine Le Pen, qui avait pris le parti de son père, avait e u la rancune moins longue et fini par reprendre contact avec elle. Mais ce n’est qu’en 2021 que Marie-Caroline avait pu faire son retour en politique active, avec une place éligible sur la liste de Jordan Bardella lors des élections régionales d’Ile-de-France.

Libération
lundi 1 juillet 2024 316 mots, p. 9

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

DOUBS PATRONNE PAR INTÉRIM DE LR, ANNIE GENEVARD FAIT DE LA RÉSISTANCE

V.Bo.

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Avantage à la députée Les Républicains (LR) sortante Annie Genevard dans la 5e circonscription du Doubs, celle de Mor- teau et Pontarlier. Dans ce fief de la droite, la candidate LR ar- rive en tête du premier tour, avec 35,2 % des voix. L’ancienne conseillère régionale de Franche-Comté devance de peu la candidate du Rassemblement national, Florianne Jeandenand, qui recueille 33,7 % des voix. Matthieu Cassez, un ingénieur agronome de 47 ans, candidat du Nouveau Front populaire (tendance LFI), arrive troisième avec 16,8 %, mais ne se qualifie pas, tout comme le candidat de la majorité présidentielle, Lucas Boillot, qui finit qua- trième avec 12,4 % des voix. Dans cette campagne éclair, Genevard a mené de concert sa campagne locale et les bisbilles internes au parti. Ancienne proche de François Fillon, tenante d’une ligne conservatrice, elle a refusé l’alliance avec le RN. C’est elle qui a pris la parole à la sortie du bureau politique du parti, mardi 12 juin, fustigeant les «négociations secrètes» d’Eric Ciotti, «sans concertation avec notre famille politique et ses militants», annon- çant son éviction du parti. Avec François-Xavier Bellamy, elle occupe la présidence du mouvement par intérim. Figure de sagesse chez LR, l’ancienne maire de Morteau résiste pour l’heure à la percée de l’extrême droite dans sa circonscription. Dans ce bastion historique de la droite, Genevard a été élue pour la première fois en 2012. Réélue en 2017 en pleine vague macroniste, puis en 2022, elle a vu le RN engranger des voix à chaque scrutin. Il y a deux ans, elle était arrivée largement en tête du pre- mier tour, avec 42 % des voix, devant le candidat Horizons Philippe Alpy (19 %), avant d’écraser son concurrent au second tour, à plus de 72 %. Fera-t-elle mieux le 7 juillet ?

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 77 mots, p. 4

Politique

[Jérôme Sainte-Marie...]

Laubacher, Paul

Jérôme Sainte-Marie

1re circonscription des Hautes-Alpes

Avec 38,24 % des voix, Jérôme Saint-Marie devra affronter potentiellement une triangulaire dans 1re circonscription des Hautes-Alpes. Après avoir gravité au sein du parti à la flamme, le spécialiste des sondages, qui s'occupe de la formation des cadres du RN, veut ravir le siège de la députée macroniste Pascale Boyer, qui l'avait emporté de justesse (50,36 %) en 2022 face à son adversaire de la Nupes. P. LA.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 77 mots, p. 4

Politique

[Marine Le Pen...]

Lagrave, Martin

Marine Le Pen

11e circonscription du Pas-de-Calais

Une bonne surprise pour Marine Le Pen. Elle a été réélue députée du Pas-de-Calais, où elle est élue sans encombre depuis 2017, dès le premier tour des législatives. En 2022, elle n'était pas passée loin, mais elle avait dû se plier à un second tour, faute de participation. La patronne des députés RN s'était finalement imposée facilement avec 61 % des voix face à Marine Tondelier. M. L.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 82 mots, p. 4

Politique

[Jérôme Sainte-Marie...]

Laubacher, Paul

Jérôme Sainte-Marie

1re circonscription des Hautes-Alpes

Jérôme Saint-Marie s'est confronté pour la première fois aux urnes dans la 1re circonscription des Hautes-Alpes sous les couleurs du RN. Après avoir gravité au sein du parti à la flamme, le sondeur veut ravir le siège de la députée macroniste, Pascale Boyer, qui l'avait emporté de justesse (50,36 %) en 2022 face à son adversaire de la Nupes. Cette année, avant même le scrutin, une triangulaire n'était pas à exclure. P. LA.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 78 mots, p. 4

Politique

[Marine Le Pen...]

Lagrave, Martin

Marine Le Pen

11e circonscription du Pas-de-Calais

Une bonne surprise pour Marine Le Pen. Elle a été réélue députée du Pas-de-Calais, où elle est élue sans encombre depuis 2017, dès le premier tour des législatives avec 57 % des voix. En 2022, elle n'était pas passée loin, mais elle avait dû se plier à un second tour. La patronne des députés RN s'était finalement imposée facilement avec 61 % des voix face à Marine Tondelier. M. L.

Le Monde
International, lundi 1 juillet 2024 1090 mots, p. 12
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29 juin 2024 - Le Monde (site web)

Londres opposé à un mandat d’arrêt de la CPI contre Nétanyahou

Le Royaume-Uni soutient que cette mesure, en cours d’examen par les juges de la Cour pénale internationale, violerait les accords d’Oslo

Stéphanie Maupas

La Haye - correspondance - Les accords d’Oslo pourraient-ils empêcher la Cour pénale internationale (CPI) d’émettre des mandats d’arrêt contre Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant ? C’est ce qu’affirme le Royaume-Uni dans une requête adressée aux juges de la chambre préliminaire. Ces magistrats sont chargés de valider les mandats demandés le 20 mai par le procureur Karim Khan contre le premier ministre israélien et son ministre de la défense, pour des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre commis à Gaza depuis le 8 octobre 2023.

Trois semaines plus tard, dans un document déposé le 10 juin devant la Cour et rendu public jeudi 27 juin, le Royaume-Uni a demandé à intervenir dans la procédure, en qualité d’ amicus curiae(« ami de la cour »). Les amicus sont censés éclairer les juges sur un point factuel ou juridique d’une affaire. Dans le cas présent, le Royaume-Uni affirme qu’émettre des mandats d’arrêt contre MM. Nétanyahou et Gallant violerait les accords d’Oslo. Jeudi soir, les juges ont autorisé Londres à présenter un mémoire d’ici au 12 juillet.

Assiste-t-on à des manœuvres destinées à gagner du temps ? Les juges ont en tout cas limité à dix pages la taille du mémoire – c’est peu – et invité ceux qui voudraient emboîter le pas aux Britanniques à le faire savoir d’ici au 12 juillet « pour limiter l’impact» de la demande britannique sur « la célérité du stade actuel de la procédure».

Intervenir en dernier recours

Selon la conseillère juridique du Foreign Office, Sally Langrish, « les accords d’Oslo disent clairement que la Palestine n’a pas de juridiction pénale» sur les ressortissants israéliens et que, de ce fait, la Palestine ne peut pas « déléguer à la Cour sa compétence pénale ». La question était déjà sur la table des juges qui, lors de l’examen des demandes de mandats, doivent aussi se prononcer sur la compétence de la Cour.

L’annonce du procureur Karim Khan, le 20 mai, n’a pas été accueillie avec enthousiasme du côté des alliés d’Israël, notamment occidentaux. Le 6 juin, répondant aux questions de journalistes de France 2 sur ce sujet, le président Emmanuel Macron avait d’abord rappelé que «les mandats ne sont pas encore émis », et assuré que « tout cela prendra[it] du temps».

Puis, rappelant qu’Israël doit respecter les règles de la guerre, le chef de l’Etat a assuré que si le mandat était délivré, il continuerait « d’appeler, de voir, de travailler avec le premier ministre Nétanyahou aussi longtemps qu’il sera premier ministre d’Israël, parce que c’est indispensable ». Le ministère des affaires étrangères français, de son côté, avait salué l’initiative du procureur, tout en rappelant que la Cour se prononcerait « en tenant compte du principe de complémentarité et de l’action possible des juridictions israéliennes ». La Cour n’intervient qu’en dernier recours, lorsqu’un Etat ne peut ou ne veut juger sur son sol pour des raisons logistiques ou politiques.

L’initiative britannique risque de ralentir un peu plus l’examen des demandes de mandats d’arrêt. D’autant plus si d’autres Etats s’engouffrent dans la brèche qu’ils ont ouverte. Lors d’une procédure similaire en 2020, quarante-deux Etats, ONG et professeurs de droit international avaient plaidé. Israël, qui ne reconnaît pas la Cour, n’avait pas participé, mais de nombreux cabinets avaient défendu ses positions. Benyamin Nétanyahou devrait donc pouvoir répondre à l’invitation du Congrès le 24 juillet à Washington sans grandes inquiétudes concernant la CPI. D’autant que les Etats-Unis ne sont pas membres de la Cour et n’ont aucune obligation de coopérer avec elle.

Aux Etats-Unis justement, la Chambre des représentants a adopté le 5 juin un projet de loi « contre la Cour illégitime», promettant des sanctions à la Cour, à son personnel et à ceux qui coopèrent avec elle. Le texte doit encore être examiné par le Sénat à une date qui n’a pas encore été fixée. Le président américain avait jugé « scandaleuse» la demande du procureur pour des mandats d’arrêt. Cent vingt et une organisations de défense des droits de l’homme ont adressé une lettre ouverte à Joe Biden fin mai, lui demandant au contraire de soutenir la CPI. Ets’il a déclaré qu’il ne soutenait pas l’initiative des élus du Congrès, il n’est pas certain qu’il y mette son veto.

Menaces et intimidations

A La Haye, l’inquiétude gagne, même si 93 des 124 Etats membres ont adopté une déclaration de soutien à la Cour. Les sanctions émises en 2018 par l’administration Trump contre la procureure Fatou Bensouda, prédécesseure de Karim Khan, sont dans toutes les têtes, et l’approche de l’élection américaine de novembre n’a rien pour rassurer. Les Pays-Bas, où siège la CPI, avaient mis en place des procédés pour atténuer les effets financiers d’éventuelles sanctions contre l’institution elle-même. Mais l’installation d’un nouveau gouvernement populiste et conservateur le 2 juillet suscite des interrogations.

D’autant que l’engagement des Pays-Bas envers la Cour a été mis en question par plusieurs députés, après les révélations récentes du Guardianet du média israélien Magazine +972 sur la machine mêlant espionnage, menaces et intimidations, mise en place depuis des années par Israël pour contrer la Cour. Interrogé par la députée travailliste néerlandaise Kati Piri, le ministère des affaires étrangères a indiqué jeudi que « l’ambassadeur israélien a été invité à faire un rapport », et que « les préoccupations néerlandaises concernant ces reportages ont été transmises». Pour le reste, le gouvernement dit rejeter « toutes ingérences étrangères», quelles qu’elles soient.

Les juges de La Haye doivent aussi statuer sur les mandats d’arrêt demandés contre trois hauts responsables politique et militaire du Hamas, Ismaïl Haniyeh, Mohammed Deif, et Yahya Sinouar. Dans un mémoire daté du 20 juin et envoyé au procureur Karim Khan, dont Le Mondea pris connaissance, le Hamas « conteste vigoureusement» les accusations. Le document affirme que le Hamas a agi « selon les principes du droit international humanitaire, et dans le droit à la légitime défense armée, qui est la conséquence directe de l’occupation militaire ».Il reproche au procureur de « faire la confusion entre la victime et le bourreau ». Le Hamas assure toutefois dans son mémoire qu’il coopérera avec la Cour.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 88 mots, p. 9

Politique

[Michèle Tabarot...]

Galiero, Emmanuel, Conruyt, Claire

Michèle Tabarot

9e circonscription des Alpes-Maritimes

Dans son fief des Alpes-Maritimes, la députée LR a toujours résisté aux assauts de la droite nationale - que ce soit le RN ou Reconquête. Cette fois, la pression des adversaires et la crise interne des LR ne lui facilitent pas la tâche. La présidente de la Commission nationale d'investiture du mouvement gaulliste avait été démise de ses fonctions par Éric Ciotti. Impliquée dans la récupération du parti, elle misait sur la force de son implantation.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 1 juillet 2024 387 mots, p. AUJM8

CalvadosiÉlisabeth Borne limite la casse

L'ancienne Première ministre d'Emmanuel Macron est qualifiée pour un second tour serré dans la 6e circonscription du Calvados où elle ne recueille que 28,9 % des voix, derrière le candidat du RN à 36,3 %. Elle pourra compter sur les voix de la gauche puisque le candidat du Nouveau Front Populaire, arrivé troisième, s'est désisté.

Benoît Daragon

Des milliers de mini-drapeaux français et anglo-saxons flottent au vent, place du 6-Juin-1944, à Vire-Normandie (Calvados). Souvenir des jours d'insouciance, quand, début juin, la Normandie accueillait le monde entier pour les 80 ans du Débarquement. C'était seulement quatre jours avant la dissolution surprise au soir des élections européennes. Trois semaines plus tard, les habitants rasent les murs.

Leur circonscription, la 6 e du Calvados, n'est pas comme les autres. En 2022, Élisabeth Borne a été élue ici députée pour la première fois. Un parachutage réussi pour la haute fonctionnaire devenue ensuite Première ministre. À l'époque, elle était arrivée en tête au premier tour face à l'Insoumis Noé Gauchard, coiffé au poteau au second.

Deux ans plus tard, les cartes sont rebattues. Dans la salle des mariages de la mairie, l'ambiance se tend à mesure que la température monte, à cause d'un climatiseur défaillant. Donnée en grande difficulté dans les sondages, l'ancienne Premier ministre d'Emmanuel Macron limite la casse. Elle termine en deuxième position, avec 28,9 % des voix. Mais loin derrière Nicolas Calbrix, en tête avec l'étiquette du RN (36,3 %).

Dans le bunker en béton qui abrite la mairie, l'ex-lieutenant du président de Debout la France Nicolas Dupont-Aignan est aux anges. « On verra quelle tambouille ils sont en train de cuisiner. Le bulletin Rassemblement national est le seul qui permet de tourner la page de la macronie », lâche Nicolas Calbrix, en rappelant l'usage massif de l'article 49.3 quand sa rivale était à Matignon.

Front républicain

Celle-ci a pointé le bout de son nez vers 20 h 40, appelant très vite « les forces républicaines » à se rassembler autour de sa candidature « pour apporter des solutions crédibles, concrètes et rapides à tous les habitants et les entreprises ». Un message envoyé à Noé Gauchard, troisième avec 23,2 % des voix. Conformément aux directives de son parti, celui-ci s'est désisté dès la publication des résultats définitifs pour éviter une triangulaire.

Libération
lundi 1 juillet 2024 380 mots, p. 7

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

PAS-DE-CALAIS MARINE LE PEN, LA MINE RÉJOUIE DANS SON FIEF D’HÉNIN-BEAUMONT

NICOLAS MASSOL

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Dès le premier tour, Marine Le Pen retrouve son siège dans l’hémicycle du Palais- Bourbon. Les électeurs lui ont «fait l’honneur de [la] réélire dès le premier tour», a-telle annoncé lors de son discours à Hénin-Beaumont, peu de temps après l’annonce des résultats nationaux. Avec 64,6 % des voix, la députée sortante de la 11e circonscription du Pas-de-Calais laisse loin derrière elle ses compétiteurs, à savoir la socialiste Samira Laal, pour le Nouveau Front populaire (21,2 % des suffrages), et Dorian Lamy, le candidat Union des démocrates indépendants (4,3 % des voix). Un tour de force pour Marine Le Pen, qui n’a jamais craint pour son siège, installé autour de la ville d’Hénin- Beaumont et où Jordan Bardella a totalisé 61,4 % des voix aux européennes. De retour à l’Assemblée, elle va reprendre la tête d’un groupe parlementaire pro- bablement très renforcé et, en cas de majorité absolue, laisser son poulain Jordan Bardella prendre les rênes de Matignon. C’est donc à elle que devrait revenir le soin de préparer et de faire voter les lois que le futur Premier mi- nistre ferait appliquer, tout en s’exposant moins que son cadet pour arriver en forme à la présidentielle de 2027. Elle aura aussi la tâche de de- voir faire avec une coalition plus diversifiée que le précé- dent groupe. Si le toujours président de LR, Eric Ciotti, arrive à former son collectif à l’Assemblée, c’est à elle que reviendra la tâche de négo- cier les termes d’un accord. Et si, dimanche prochain, leur alliance totalise un peu moins que les 289 sièges né- cessaires à une majorité ab- solue, c’est elle qui devra ral- lier les quelques députés manquants. Un rôle de parle- mentaire rouée qu’elle a su découvrir et apprécier de- puis 2022. Et qui a l’avan- tage, encore une fois, d’être moins exposé que celui de Premier ministre. Le Pen aura bien besoin d’un peu de discrétion : le 30 sep- tembre débutera le procès des assistants parlementai- res de son parti au Parlement européen, où elle est pour- suivie. Pas Bardella.

Libération
lundi 1 juillet 2024 250 mots, p. 8

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

AUDE PHILIPPE POUTOU EN ZONE DE TURBULENCES

NOA JACQUET

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Atterrissage réussi de justesse pour Philippe Poutou : à l’issue du premier tour des élections législatives ce dimanche, le candidat surprise du Nouveau Front populaire dans la première circonscription de l’Aude (qui comprend Carcassonne) arrive deuxième avec 18 % des suffrages exprimés, à l’issue du dépouillement des bulletins. Un succès personnel pour le porte-parole du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), parachuté dans une circonscription loin de chez lui – l’ancien ouvrier de Ford habite en Gironde. Mais il est loin derrière le député Rassemblement national sortant, Christophe Barthès, qui a de son côté récolté 49,3 % des suffrages. En 2022, ce dernier l’avait emporté avec quelque 3 000 voix d’avance sur la candidate socialiste, représentante de la Nupes.

Triple candidat à la présidentielle, Philippe Poutou bénéficie d’un capital sympathie auprès d’une partie des électeurs de gauche, qui lui a notamment permis d’entrer au conseil municipal de Bordeaux en 2020. Investi sur le quota de La France insoumise pour ces élections législatives, l’habitué des petits scores a réalisé une campagne éclair dans l’Aude.

Mais le plus dur reste à faire. L’extrême droite audoise reste forte, et a violemment critiqué l’investiture du candidat du NPA – particulièrement son souhait de désarmer les forces de l’ordre –, alors que celui-ci est candidat dans une circonscription marquée par l’attentat de Trèbes, en 2018, au cours duquel l’officier de gendarmerie Arnaud Beltrame avait trouvé la mort.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro Économie, lundi 1 juillet 2024 943 mots, p. 22

Économie

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30 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Dans la tempête, le gouvernement abandonne la réforme de l'assurance-chômage

Finalement, le gouvernement ne va pas adopter le texte. La situation ne va pas changer pour les demandeurs d'emploi.

Engrand, Thomas

Coup de tonnerre, à la suite de la déroute du premier tour des législatives, l'exécutif a fait le choix de revenir sur la réforme de l'assurance-chômage, pourtant annoncée de longue date. À la place, un nouveau décret de jointure devait paraître au Journal officielce lundi matin. Le but de ce revirement, décidé par Gabriel Attal, est de « faire l'objet d'aménagements et de discussions entre les forces républicaines », selon le ministère du Travail. Une surprise tant cette réforme de l'assurance-chômage contenait plusieurs tours de vis voulus par le chef de l'État et son gouvernement.

Pourtant, l'objectif de l'exécutif semble assumé : le durcissement des conditions à remplir pour pouvoir percevoir une allocation et la réduction de 18 à 15 mois de la durée maximale de couverture. Le décret aurait dû également plus loin dans la « contracyclicité » en instaurant un nouveau seuil à 6,5 % de chômage, en deçà duquel les droits seront réduits davantage. Enfin, les salariés seniors auraient également été ciblés, avec une diminution de la durée d'indemnisation de 27 à 22,5 mois au-delà de 57 ans.

Toutefois, aucun demandeur d'emploi n'aurait vu ses paramètres bouger dans l'immédiat. L'entrée en vigueur n'aurait eu lieu qu'au 1er décembre. Ce décalage de cinq mois doit permettre d'attendre le retour d'une conjoncture économique plus favorable, à même de créer de nouveaux emplois. Actuellement, la croissance atone et les incertitudes des chefs d'entreprise - encore renforcées par les aléas politiques - n'offrent pas suffisamment d'opportunités pour absorber les chômeurs.

Encore faut-il que le décret n'ait pas été modifié, voire supprimé d'ici là. En effet, le Rassemblement national (RN) comme le Nouveau Front populaire ont promis de revenir dessus s'ils avaient la majorité à l'Assemblée. Même le président de la République a semblé hésiter sur la suite à donner à cette réforme, dont il est pourtant à l'origine. «Si certains veulent l'améliorer, la changer (...), je ne peux pas vous dire que je crois à la coconstruction et vous dire que c'est intangible» ,a-t-il évoqué sans plus de détails. Emmanuel Macron pourrait mettre ce texte dans la balance pour tenter de former une coalition avec la gauche modérée au lendemain du deuxième tour. Une configuration que de nombreux ténors du bloc central appellent de leurs voeux. «Notre objectif est de construire une nouvelle majorité parlementaire qui irait de la droite conservatrice jusqu'à la gauche sociale-démocrate» , a estimé Édouard Philippe.

Ce tour de vis est pourtant jugé nécessaire par l'exécutif pour continuer à avancer vers le plein-emploi. Il doit en particulier permettre de s'attaquer à ceux, particuliers comme entreprises, qui ont recours de façon excessive aux contrats courts. Le but affiché : éviter les allers-retours entre périodes travaillées et indemnisées. Un cycle coûteux pour les finances de l'Unédic et qui maintient de nombreux Français dans des fourchettes de revenus faibles.

Pour ce faire, la réforme élaborée par Gabriel Attal prévoit un durcissement des conditions d'accès. Si elle n'est pas modifiée d'ici là, les demandeurs d'emploi voulant être indemnisés devront justifier huit mois de travail au cours des vingt derniers mois, à partir du 1er décembre, contre seulement six mois au cours des deux dernières années actuellement. «La réforme va dans le bon sens» , estime Antoine Foucher, ancien directeur de cabinet de la ministre du Travail Muriel Pénicaud, aujourd'hui président de Quintet. «En France, le chômage reste élevé et il y a des emplois non pourvus. Donc nous avons clairement un sujet d'offre et de demande de travail», ajoute-t-il.

Extension du « bonus-malus »

Ce n'est pas la première fois qu'Emmanuel Macron s'attaque à ce phénomène. En 2021, le système de calcul de l'allocation avait ainsi été revu en ce sens. «Ce changement a permis de presque totalement supprimer les situations où il était plus avantageux financièrement d'être au chômage qu'au travail», souligne Antoine Foucher. Trois ans après, ces restrictions ont, selon lui, fait leurs preuves : «La récurrence et le nombre d'inscrits à France Travail en catégorie B(ceux qui travaillent moins de 78 heures par mois, NDLR) ont diminué. »

Soucieux de présenter une réforme équilibrée, Gabriel Attal a également tenu à ce que les entreprises soient mises à contribution dans la lutte contre le recours excessif aux contrats courts. Cet effort va passer par une extension du « bonus-malus » aujourd'hui expérimenté dans quelques secteurs uniquement. Concrètement, il consiste à augmenter légèrement la fiscalité des employeurs les plus consommateurs de contrats courts et à diminuer celle des plus vertueux. «Il y a une logique. Le durcissement ne peut pas être payé uniquement par les chômeurs», estime Mathieu Plane, directeur adjoint du département analyse et prévision de l'OFCE. Toutefois, l'effort demandé aux employeurs est jugé «insuffisant» par l'économiste. «On avait une fenêtre d'opportunité pour généraliser lebonus-malus, qui a prouvé ses effets», regrette également Marc Ferracci, ex-député Renaissance. Le patronat ne partage pas cet avis. Le président du Medef, Patrick Martin, s'est souvent dit «fermement opposé à une généralisation ou même à une simple extension du bonus-malus» ,dont « l'efficacité n'est pas établie».

Reste à savoir l'impact réel de cette nouvelle réforme sur l'emploi. Gabriel Attal assure que celle-ci va entraîner la création de 90 000 postes. Sans détailler la façon dont le gouvernement arrive à ce chiffre. De quoi laisser de nombreux experts dubitatifs. Et quand bien même les pronostics de la majorité se réaliseraient, cela pourrait ne pas être suffisant pour atteindre le plein-emploi. «90000 postes, cela représente un recul de 0,3 point du taux de chômage. Or l'objectif est une baisse de 3points», conclut Mathieu Plane. T.E.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 1100 mots, p. 2

Politique

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30 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Législatives : le RN devant la gauche, la macronie en net repli

La dissolution et le regain de participation ont profité aux troupes de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon. Le duel qui s'installe entre eux laisse peu de place au camp présidentiel et à la droite LR.

Bordas, Wally

Des résultats qui sonnent comme une sanction. Et qui annoncent un possible bouleversement historique. Au terme du premier tour des élections législatives anticipées, et trois semaines à peine après la dissolution surprise de l'Assemblée nationale, les troupes d'Emmanuel Macron ont subi dimanche un très lourd revers. Selon les estimations de l'Ifop à 19 h 30, le Rassemblement national est donné largement en tête du scrutin, avec environ 34,2 % des voix au niveau national. Un résultat presque deux fois supérieur à celui qu'il avait obtenu en 2022. Annoncée par tous les instituts de sondage ces derniers jours, après la percée de Jordan Bardella aux élections européennes, la vague bleu marine n'a pas pu être endiguée par les troupes macronistes. Au contraire. Ce raz-de-marée nationaliste pourrait même présager, s'il se confirmait la semaine prochaine, une probable domination du RN à la Chambre basse. Du jamais-vu.

Ce premier tour est marqué par une participation record depuis 1997, soit la précédente dissolution décidée à l'époque par Jacques Chirac. Et qui ne lui avait pas tellement plus réussi qu'à Emmanuel Macron. Les quelque 67 % d'électeurs qui se seraient rendus aux urnes selon l'Ifop - 20 points de plus qu'il y a deux ans - ont ainsi fortement plébiscité l'alliance de gauche Nouveau Front populaire, un cartel composé des socialistes, des Insoumis, des Écologistes et des communistes. Au total, cette bannière de circonstance, qui s'est créée en seulement quelques jours, terminerait en deuxième position avec 29,1 % des voix au niveau national. Une forte progression par rapport à 2022, où son ancêtre la Nupes avait obtenu un peu plus de 25 %.

Les macronistes, eux, ne recueillent que 21,5 % des suffrages, loin derrière les 25,75 % obtenus au premier tour il y a deux ans. Un score qui avait déjà permis au président de la République, Emmanuel Macron, de n'obtenir qu'une majorité relative au Palais Bourbon, dans la foulée de sa réélection inédite. Désormais, ses troupes sont reléguées troisième force politique du pays, loin derrière le RN et la gauche. Un faible résultat qui marque officiellement la fin de la domination macroniste à l'Assemblée. Enfin, déjà en difficulté en 2022, Les Républicains, ne parviennent pas à remonter la pente et n'obtiendraient que 10 % des suffrages.

Après vingt jours d'une campagne complètement folle qui a fait exploser le paysage politique français, et avant un second tour qui s'annonce tout aussi explosif dimanche prochain, Marine Le Pen et ses troupes sont donc en pole position pour obtenir la majorité à l'Assemblée nationale. Sera-t-elle relative ou absolue ? La première possibilité ouvrirait la voie à un certain flou, entre coalitions de circonstances et recherche d'un «gouvernement d'union nationale » , dont Jordan Bardella ne prendrait pas forcément la tête. Dans le second cas, en revanche, l'équation serait plus simple : Jordan Bardella ayant les mains libres, il deviendrait premier ministre et la France entrerait en cohabitation. Selon les premières estimations de l'Ifop, le RN pourrait, à l'issue du second tour, obtenir entre 240 et 270 sièges. Une majorité relative au mieux, donc.

Les différents camps n'auront en tout cas que quelques jours pour faire campagne. Il faudra donc s'organiser rapidement. Plusieurs questions se posent désormais. La première : dans les quelque 285 à 315 circonscriptions où les candidats pourraient être, selon l'institut Ipsos, confrontés à des triangulaires - trois prétendants qualifiés au deuxième tour -, décideront-ils tous de se maintenir ? Ou certains ressusciteront-ils le « front républicain » en se retirant au profit d'autres, mieux placés, afin d'éviter ainsi qu'un député du Rassemblement national ne soit élu ? La gauche fait déjà pression sur les macronistes depuis quelques jours afin qu'ils choisissent cette option face aux troupes de Marine Le Pen. Ces possibles retraits pourraient effectivement changer la donne, dans certains territoires où le RN serait plus à l'aise face à deux candidats divisés plutôt que dans un duel « tous contre un ».

Autre interrogation qui agite les troupes macronistes : quelles consignes de vote donner en cas de duel entre un candidat Insoumis et un adversaire du Rassemblement national ? Le «ni-LFI ni-RN» a été plaidé par certains, au sein du camp présidentiel, ces derniers jours, à commencer par le chef de l'État lui-même. Mais l'unanimité a tardé à apparaître, dimanche soir, pour édicter une seule consigne. Certains cadres de la majorité, comme l'ancien ministre Clément Beaune, ayant, quant à eux, dit leur préférence pour «un candidat LFI face au RN».

À l'issue de ce premier tour, l'incertitude demeure donc. Au lendemain de la dissolution de l'Assemblée, une série de rebondissements inédits avaient marqué la courte campagne. Le ralliement d'Éric Ciotti, président des Républicains - et de quelques rares autres LR - au Rassemblement national ; l'union surprise d'une gauche pourtant disloquée quelques jours auparavant ; ou encore, les candidatures surprises de l'ancien président de la République François Hollande et de l'ex-patron des Républicains, Laurent Wauquiez. Cette dernière ligne droite devrait probablement réserver de nouvelles péripéties.

L'entre-deux-tours pourrait se dérouler dans un climat très tendu. À Paris comme dans plusieurs villes de France, d'éventuels débordements en marge des résultats étaient à craindre, dimanche. Plusieurs commerçants avaient d'ailleurs anticipé ces possibles heurts en protégeant leur boutique par d'importants dispositifs. Plusieurs manifestations anti-RN étaient prévues dans certaines villes de l'Hexagone. La journée de dimanche a par ailleurs été marquée par des violences, comme l'agression physique d'un président de bureau de vote à Nice par un assesseur envoyé par le président des Républicains, Éric Ciotti.

Politiquement, plusieurs interrogations demeurent donc. Le RN confirmera-t-il son avance dimanche prochain ? Le camp de Marine Le Pen, qui disposait de presque 90 députés à l'Assemblée, ne s'attendait pas à une poussée aussi fulgurante. Sera-t-il confronté à un «barrage républicain» des autres candidats l'empêchant ainsi de gouverner ? Quelle sera l'ampleur de la poussée des forces de gauche, en nette progression par rapport à 2022 ? L'étendue de la défaite macroniste sera-t-elle aussi forte qu'annoncée ? Le groupe LR sera-t-il réduit à peau de chagrin ? Les possibles désistements dans certaines circonscriptions pourraient changer radicalement la donne politique en vue du second tour.

Une chose est désormais certaine : le pari de la dissolution, tenté par le président de la République après les européennes, n'aura pas profité à ses troupes. Nombre de députés macronistes sortants ne reviendront pas à l'Assemblée nationale. La très forte participation aura profité au Rassemblement national et à la gauche. La semaine qui vient s'annonce décisive. W B

Libération
lundi 1 juillet 2024 2075 mots, p. 10,11

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

A 20 heures, la France sur le vif

LOLA CROS; ANNE DIATKINE; ÉVA FONTENEAU; MATHILDE FRESNOIS; ANNE-SOPHIE LECHEVALLIER

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

DANS L’AVEYRON, «AUX LÉGISLATIVES, LA PRIME VA AU CANDIDAT LOCAL ET ON OUBLIE LES EXTRÊMES» Q u’elles semblent loin les urnes quand pointent les premières no- tes d’une polka qui envoie toute l’assemblée sur la piste de danse. A la salle des fêtes de Curan (Aveyron), on danse depuis le début d’après-midi au son de l’accordéon. C’est la tradition pour clôturer les trois jours de fête de ce village de 300 habitants. Si bien que le bureau de vote a été déplacé dans une petite salle de la mairie, en bas du village. Ce dimanche, la participation dépasse 80 % à Curan. «C’est peut-être grâce à la fête, se ques- tionne un conseiller municipal. Depuis ce matin, on ne parle que de ça !» «Les résultats, on les regardera peut-être en rentrant, à minuit ! tranche Geneviève, ve- nue avec cinq amis. Quand on danse, on ne parle pas politique !» Pourtant, à peine revenus du dépouille- ment, les conseillers municipaux parta- gent les résultats. Le village a placé en tête son député sortant, le macroniste Jean-François Rousset, à 49 %. Il devance le candidat du RN, Pierre-Antoine Fèvre, à 33 %, et le candidat du Nouveau Front populaire, Richard Bouigue, à 14 %. «C’est sans surprise, on n’avait pas d’autre choix, commentent deux amis, la petite soixan- taine, au bar de la salle des fêtes. Ils nous ont pris pour des lanternes à nous envoyer deux parachutés : celui du RN vit en Suisse, et celui de gauche à Paris ! On n’allait pas voter pour eux !» Aux élections européennes, le village de Curan avait placé Jean Lassalle en tête, à une voix de Jordan Bardella. «Pour les législatives, la prime va au candidat local et on oublie les extrêmes», analyse le maire, Jean-Louis Grimal. «Ici, on élit toujours des gars du pays», appuie Solange. Les premiers résultats sur l’ensemble de la troisième circonscription de l’Aveyron ne lui donnent pourtant pas raison. Le candidat RN vire en tête. Mehdi est le seul à dégainer son téléphone quand arri- vent les premières notifications, à 20 heures. «Comprenez qu’on n’a pas prévu de faire nos valises», glisse sa mère. L’orchestre va remonter sur scène. Mieux vaut éviter les sujets qui fâchent. L.

Cr. (à Curan) D’Avignon à Paris, en passant par Bordeaux, l’Aveyron et Nice, les Français oscillaient entre amertume, joie et indifférence dimanche soir à l’annonce des résultats.

À AVIGNON, «ILS N’ONT PAS DIT QU’ILS NOUS RETIRERAIENT LA NATIONALITÉ ?» O ù sont les gens ? Eh bien en plein Festi- val d’Avignon, où d’habitude vers 20 heures, on ne peut pas faire un pas place Pie, pas dans la rue, pas au café. Et ceux qui sont au café dînent. On est prié de ne pas les déranger. Des élections, mais lesquelles ? De quoi parle-t-on ? Tiens, trois jeunes gens qu’on sur- prend en train de dire : «Ils vont gagner.» On se préci- pite. Mais qui ? «Ben les Anglais.» Ils parlent de foot. Les trois jeunes gens, franco- marocains, se révèlent en réalité très concernés par le scrutin du jour. Deux d’entre eux (ils tiennent à l’anony- mat absolu) se sont déplacés pour voter pour le Nouveau Front populaire, le troisième tient le discours du «tous pourris, tous traîtres, ils font des promesses et ils les oublient». Les deux le hous- pillent : «Tu verras quand ça sera Bardella Premier ministre ! Ils n’ont pas dit qu’ils nous retireraient la nationalité ?» Le troisième, celui qui n’a pas voté, tient à nous montrer sa carte d’identité. Ils grondent le barman qui «n’a pas eu le temps de voter». Plus loin, un autre trio, qui tient le mur, discute, Ray-Ban, verres miroirs et baskets dernier cri, et nous toise : «Comment je fais pour avoir la carte d’électeur ? Faut faire un dossier à la mairie ?» demande l’un d’eux. Dans les rues, beaucoup ne veulent partager ni leur joie ni leur effroi. Ici, encore un couple qui n’a pas voté. Carole est pourtant profes- seure des écoles. Elle est venue avec son compagnon, Stéphane, pour le festival, tous deux 53 ans, originaires de la Ciotat. On ne dissimule pas notre surprise. «C’est vrai, là, je m’en veux un peu. J’espère qu’on ne va pas basculer dans les extrêmes. Ce n’est pas bien de ma part car moi-même, j’interpelle les élèves», répond Carole, confrontée aux premières estimations. Elle croit ne pas être inscrite sur les lis- tes électorales, du fait d’un déménagement. Et souligne par ailleurs que cette élection n’était pas prévue. Son compagnon lui «a l’étrange impression que le vote est un os jeté au peuple et après, “ils” font ce qu’ils veulent. Ils s’allient, ils ne s’allient pas. Ils se marient, ils se démarient». A.

D. (à Avignon) À BORDEAUX, «NOYER NOTRE CHAGRIN DANS L’ALCOOL» S ur les quais bordelais, quelques minutes avant l’annonce des résultats, l’ambiance était festive dimanche soir pour la Fête du vin, où des milliers de touristes se mêlent aux locaux. Le long de la Garonne, on a croisé une bande de potes, des verres de vins à la main. Des familles s’extasiaient devant des navires de légende. Sur le miroir d’eau, vitrine touristique, des enfants barbotaient en toute insouciance au soleil, on se prenait en selfie, on sortait les bouteilles et le saucisson. A 20 heures, la politique était rarement dans les conversations. Il a fallu déambuler un long moment pour trouver un groupe dans l’attente des résultats. A l’ombre de grands platanes, une bande de copines, la vingtaine, électrices du Nouveau Front populaire, a choisi la Fête du vin comme «repli stratégique» après avoir voté. «Pour noyer notre chagrin dans l’alcool», explique Olivia, en rigolant, à moitié sérieuse. A côté, Othilie scrolle nerveusement sur son portable. Quand les premiers résultats tombent, moue collective. De la déception et de la colère aussi. «34 % pour le RN quand même !» lâche, amère, Olivia. «Je pensais que le Nouveau Front populaire allait faire beaucoup plus», regrette Virginie. «On est dans notre bulle ; dans notre entourage il y a beaucoup de gens de gauche», rebondit Maya. Une partie d’entre elles ira manifester «dès demain s’il le faut» pour faire pencher la balance. L’autre estime qu’il faudra surtout «tout faire pour convaincre les électeurs de Macron» de reporter «intelligemment» leur vote. «Pas gagné», soupire Virginie.

Dans leurs circonscriptions pourtant, la gauche ne risque «pas grand-chose», estiment-elles. Lors des euro - péennes, Bordeaux et ses alentours ont résisté à la vague brune et privilégié Raphaël Glucksmann (21,97 %). «Ailleurs, en Gironde, c’est une autre affaire», soupire Virginie. Le 9 juin, le parti de Jordan Bardella a triomphé en arrivant en tête dans 97,6 % des communes, une première dans l’histoire du département. É.

F. (à Bordeaux) À NICE, «LE RN EST EN TÊTE ! OUAAAAIS !» R edouane est gros bras. Sauf quand il s’agit de parler de politique. Il dissimule son choix en prétextant voter «pour les chats». Avec son club de Drap (Alpes-Maritimes), ce vingtenaire participe à une animation «bras de fer sportif» à la gare du Sud, food court niçois. On comprend vite que le petit groupe roule pour le Rassemblement national. Ils ont majoritairement voté RN «pour préserver la culture, mon avenir, mes enfants», énumère Maxime, commercial grande gueule de 23 ans. A 20 heures, Maxime s’approche. Il lit les résultats. Le RN sort vainqueur. Il applaudit comme si les Bleus avaient marqué un but à l’Euro : «On est en tête ! Ouaaaais !» s’emporte-t-il. Un coéquipier de bras de fer arrive. Il ne veut ni faire un duel ni parler politique : «Tu bois quoi ?» Sur la table d’à-côté, les bras de fer s’enchaînent. Enzo vient de gagner ses trois duels. Lui aussi a choisi Bardella. Mais il ne croit pas que le changement sera historique : «Je suis assez détaché car je suis souvent déçu. C’est toujours la même cour de récré.» Il regarde les résultats par curiosité. Ça n’égayera ni ne gâchera sa soirée. Allan est la star du jour. Sa tête est sur l’affiche. Son nom sur le maillot. Il est champion de France de bras de fer sportif. Et il découvre les élections aujourd’hui. «Je ne mens pas, assure-t-il. Le système dans lequel on évolue ne me convient pas. J’ai ma maison, mon potager. J’ai coupé la radio et la télé. Je ne fais plus confiance au système actuel.» Il ne parle pas politique au club sportif. Il ne regardera pas les résultats. Place au combat.

Thomas a abandonné le bras de fer pour une bavette. C’est devant son repas qu’il apprend la victoire du Rassemblement national. «Je ne suis pas étonné, expose ce fonctionnaire. Ce sont les partis qui ont fait le buzz qui ont gagné : RN et Nouveau Front populaire.» Son vote restera secret. Ça fait partie de sa «vie privée». Mais la nouvelle donne politique ne lui inspire pas grand espoir : «Le changement, il ne sera pas pour nous.» «Allez on lâche rien», crie l’animateur au microphone. M.

F. (à Nice) À PARIS, «LA FRANCE EST UN PAYS DE FRATERNITÉ, MÊME SI UN DISCOURS NAUSÉABOND S’IMPOSE» I l est 20 heures sur le parvis Saint-Bruno dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Les regards sont rivés vers les téléphones. Les mines se ferment. Une jeune femme se tient la tête, se demande comment les sondeurs peuvent déjà estimer les résultats du second tour. «Ils en savent quoi des reports ?» Karim Belmadami, 63 ans, regarde les scores, ceux de la gauche, ceux des macronistes. Lui aussi croit au barrage. «Il y a peut-être une chance avec Macron pour le second tour s’il est logique avec lui-même. Il a déjà été assez minable ces deux dernières semaines», espère encore ce bénévole à la fête de la Goutte-d’Or.

C’est la dernière soirée de la fête de ce quartier du nord de Paris, et de mémoire d’habitant, jamais celle-ci n’a eu lieu en même temps qu’une soirée électorale. Pendant le repas, entre le défilé des couturiers et des couturières et le concert cubain prévu à 20 heures, des interventions des représentants d’associations ont été ajoutées au programme. Ils rappellent à quel point, ils tiennent et tiendront leurs «engagements à défendre sans retenue la démocratie, la solidarité, la fraternité et à continuer à lutter contre toutes les discriminations. Regardons notre histoire, la Goutte-d’Or a toujours été une terre d’accueil. Nous avons toujours su résister». Dans ce haut lieu de lutte du mouvement des sans-papiers en 1996, au milieu des effluves de barbes à papa, Bernard Massera, 84 ans, est la mémoire de cette fête trentenaire.

Ce retraité, électromécanicien et syndicaliste CFDT, raconte : «On souffrait de la mauvaise réputation du quartier, au point que les taxis ne voulaient pas venir ici. On a voulu témoigner que ce quartier était un lieu où les gens vivaient bien.» Même si les résultats locaux ne tomberont que plus tard dans la soirée (les bureaux ont fermé à 20 heures), Bernard, comme les autres, ne redoute pas le score du quartier. Ici, dans la 17e circonscription de Paris, Danièle Obono (La France insoumise) a été réélue dès le premier tour en 2022. Ils n’étaient que cinq dans ce cas en France.

Jacques Mendy a tracté pour le Nouveau Front populaire. Ce militant de gauche s’occupe des Enfants de la Goutte-d’Or, une association «créée en 1978 par les habitants, des bonnes soeurs, des laïcs, des musulmans». Pour lui, «la solidarité existe dans ce pays, la France est un pays de fraternité, même si un discours nauséabond s’impose». Wardine Ibouroi, 40 ans, s’occupe d’une autre association, Home Sweet Mômes : «On est un quartier d’une trentaine de nationalités. On a des problèmes sociaux et sociétaux, oui, mais jamais de problèmes par rapport à notre diversité. Ce soir, on montre au monde entier que le quartier, c’est la solution de la cohésion sociale.» Les musiciens ont commencé à jouer, les habitants dansent la salsa. «Il y a quelque chose de précieux ici qu’il ne faut pas détruire», conclut Jacques Mendy. A.-S.

L. (à Paris)

Libération
lundi 1 juillet 2024 317 mots, p. 9

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

EURE-ET-LOIRE LE LR OLIVIER MARLEIX DEUXIÈME À DREUX

VICTOR BOITEAU

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

La macronie en aurait rêvé. Mais sans ancrage local, faire trébucher Olivier Marleix dans la 2e circonscription d’Eure-et-Loir (Centre-Val-de-Loire), celle de Dreux, ressemblait à une illusion. C’est pourtant un RN sans implantation qui est en pôle position pour lui damer le pion. Le député sortant et ex-patron des élus LR à l’Assemblée nationale est nettement devancé au premier tour des législatives par Olivier Dubois. Le RN obtient 38,3 % des voix contre 26 % pour le cadre LR, qu’il affrontera au second tour. Patron d’une PME francilienne, inconnu dans le département, le candidat d’extrême droite a surfé sur les bons scores de l’extrême droite dans le département. Aux européennes, la liste de Jordan Bardella y a recueilli près de 38 %, dix points de plus qu’en 2019. Dans la «circo», la candidate socialiste du Nouveau Front populaire, Nadia Faveris arrive en troisième position (25,6 %). Le candidat de la coalition présidentielle Florent Mazy récolte, lui, 7,2 % des voix, et est éliminé. Dans ce bastion de la droite gaulliste depuis plus de trente ans, la majorité a soupesé le risque d’une victoire de l’extrême droite, se demandant s’il fallait envoyer un candidat face à Olivier Marleix. L’ancien maire d’Anet est bien implanté. Il a aussi été l’un des premiers à refuser l’alliance d’Eric Ciotti avec le RN, assurant sur TF1 avant même la prise de parole du Niçois : «Nous serons candidats sous nos couleurs. Sans arrangements. Aucun.» Mais cet antimacroniste viscéral, jamais avare d’une vacherie à l’encontre du chef de l’Etat, a convaincu les caciques de la majorité de placer un aspirant face à lui. A en croire l’Echo républicain, Gabriel Attal a multiplié les coups de téléphone pour trouver un candidat. Même Emmanuel Macron aurait mouillé la chemise.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 69 mots, p. 6

Politique

[François Ruffin...]

Flurin, Richard

François Ruffin

1re circonscription de la Somme

Sur la corde. Le député sortant de la 1re circonscription de la Somme, François Ruffin, s'est démultiplié au cours des trois dernières semaines pour conserver ce territoire qui vote massivement Rassemblement national. Sa victoire constituerait la condition sine qua non pour qu'il poursuive son ascension vers la candidature à l'Élysée, après sa rupture franche avec Jean-Luc Mélenchon. R. F.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 1 juillet 2024 533 mots, p. AUJM14

Saint-Amand-les-EauxiFabien Roussel battu... mais « pas abattu »

Le patron du PCF Fabien Roussel a été éliminé dès le premier tour des législatives par le candidat RN dans la 20e circonscription du Nord.

Frédéric Mouchon Envoyé Spécial À Saint-Amand-Les-Eaux (nord)

« J'ai l'avantage de m'y être préparé et cela fait des semaines que j'alertais. Donc, psychologiquement, ça va. Je suis battu mais pas abattu et je serai toujours debout. » Face au regard perdu d'Angélique, « scotchée par les résultats » du candidat RN qui vient de battre Fabien Roussel dès le premier tour dans la 20 e circonscription du Nord, le secrétaire national du PCF tente de faire bonne figure.

On le sent pourtant sonné. Le RN Guillaume Florquin a obtenu 50,30 % : « Cela montre que les gens voulaient tourner la page de Fabien Roussel et il paye lourdement son alliance avec Mélenchon », analyse le candidat d'extrême droite.

Dans le principal bureau de vote de Saint-Amand-les-Eaux, Fabien Roussel accuse le coup mais ne semble pas surpris : « On a beau avoir un ancrage local, être reconnu pour ce qu'on fait, comment lutter quand on fait face à une vague qui ressemble à un tsunami... »

« Ce soir, j'ai honte de ma France »

Déjà en 2022, le député sortant avait dû batailler pour conserver son siège. Il avait fini par s'imposer face au RN, en obtenant 54,50 %. Parmi ses partisans, Jocelyne, 78 ans, semble tomber des nues. « Mes parents votaient déjà PCF et j'ai voté PCF toute ma vie. Ce soir, j'ai honte de ma France, soupire la septuagénaire. Les gens de ma génération savent bien que rien n'est arrivé de bien pour les gens d'en bas autrement que par la gauche mais les jeunes, ceux qui habitent ici dans les nouveaux quartiers, ne savent plus réfléchir. »

À ses côtés, Nadine a la gorge nouée. « J'ai des petits enfants qui sont franco-algériens et ça me fait peur pour eux », explique cette grand-mère. Guillaumette, jadis pro-Sarkozy et pro-Chirac, a, elle, voté Rassemblement national et elle n'est pas tendre avec le PCF de Fabien Roussel. « Le communisme, c'est fini. C'est bon pour les anciens. Ils se sont battus pour les congés payés, mais maintenant, les usines sont rachetées par des entreprises étrangères, et moi qui vis dans une HLM avec 1 100 € de retraite, je n'ai droit à aucune aide. »

Dans la salle où les proches de Fabien Roussel comptent et recomptent les voix, Marina, future institutrice, confie avoir donné sa voix au secrétaire général du PCF... mais admet comprendre que certains aient voté RN. « Des amis me disent : On a essayé la droite et la gauche. Mais que rien n'a changé pour eux et ils en ont ras le bol », soupire l'étudiante.

« Nous devons rester dignes, mesurer ce qui se passe dans le pays et toujours nous battre », martèle alors Fabien Roussel devant ses troupes. Des troupes visiblement marquées, alternant comme Jocelyne la retraitée entre colère et désespoir. « Ça me fait tellement mal, confie cette militante communiste née en 1946. Voir repasser le fascisme, ça m'empêche de respirer. »

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 1267 mots, p. 6

Politique

Aussi paru dans
30 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Face au RN, la gauche compte sur les macronistes pour faire barrage

Deuxième au premier tour des législatives, le NFP regrette le manque de position claire des chefs macronistes pour les triangulaires.

Lepelletier, Pierre, Flurin, Richard

Tout commence vraiment maintenant pour le Nouveau Front populaire. Arrivée en deuxième position avec 28,5 % des voix, selon les estimations de l'Ifop à 21 h 30, dimanche, la coalition de gauche a nettement distancé la majorité présidentielle sortante (22,1 %). Une réelle satisfaction pour les responsables du NFP, qui attendaient depuis des années la fin de l'ère macroniste. Alors que les résultats de ce premier tour des élections législatives anticipées laissent penser que cette page est véritablement en train de se tourner, voilà que le camp de la gauche se retrouve presque seul, en face-à-face, avec le RN. Même si, dimanche soir, l'écart était considérable avec les troupes de Jordan Bardella, qui ont recueilli 33,5 % des suffrages. Et laissait donc peu d'espoir.

Bien que la gauche fasse mieux qu'en 2022 avec la Nupes (25,78 %), le Nouveau Front populaire ne devrait donc pas parvenir à décrocher une majorité, même relative, dimanche prochain (entre 180 et 200 sièges). « Aujourd'hui, nous ne sommes pas la force qui est en mesure de l'emporter dimanche prochain », a d'ailleurs reconnu sur France 2 Olivier Faure, le premier secrétaire du PS, réélu dès le premier tour comme député de Seine-et-Marne. « Mais si, Olivier, bien sûr que si on peut, il faut qu'on fasse campagne, il reste cinq jours ! », lui a rétorqué l'Insoumise Clémence Guetté, présente sur le même plateau. Mais hors antenne, personne n'y croit vraiment...

Désormais, l'objectif est donc d'empêcher une victoire totale du RN. Comprendre : une majorité absolue pour le parti de Marine Le Pen, qui serait synonyme d'un gouvernement national-populiste avec Jordan Bardella à sa tête. Alors que s'ouvre cette très courte semaine d'entre-deux-tours, le Nouveau Front populaire veut désormais accentuer la pression sur la majorité sortante. Dimanche soir, la gauche regrettait de ne pas avoir obtenu une position limpide de l'état-major macroniste en faveur du NFP pour les circonscriptions où le camp présidentiel a été éliminé dès le premier tour. Encore moins concernant un éventuel retrait automatique lorsque les troupes d'Emmanuel Macron sont arrivées en troisième position, et en capacité de se maintenir dans le cadre d'une triangulaire.

Les principales figures de la macronie préféraient plaider pour le « cas par cas ». Si un retrait devrait bien s'effectuer pour les candidats socialistes, écologistes et communistes, rien ne sera évident pour les porte-drapeaux de La France insoumise. « J'ai un problème avec LFI », a d'ailleurs assumé François Bayrou, le président du MoDem, sur TF1. « Aucune voix » ne doit « se porter sur les candidats du Rassemblement national, ni sur ceux de La France insoumise », a même réclamé Édouard Philippe.

Nombreux sont ceux qui, à gauche, ont dénoncé ces consignes. « Je suis atterrée », a fulminé Sandrine Rousseau sur TF1. « Nous, les électeurs de gauche, avons toujours été responsables pour faire barrage, depuis Jacques Chirac jusqu'à Emmanuel Macron, parce que nous avons des valeurs et des principes », a voulu rappeler l'écologiste. « Quel rôle veulent jouer les macronistes ? Quelle trace veulent-ils laisser dans l'histoire ? Ouvrir la porte au pire ou permettre un chemin d'espérance ? », a également voulu interpeller le très médiatique Insoumis François Ruffin, en ballottage face au RN dans la 1re circonscription de la Somme.

Socialistes, écologistes, communistes et Insoumis ont de leur côté assuré qu'ils se retireraient en cas de troisième position dans les triangulaires. « En toutes circonstances, et où que ce soit, conformément à nos principes et à nos positions constantes », a indiqué Jean-Luc Mélenchon, assurant que « nulle part » la gauche « nepermettra au RN de l'emporter ».

Au sein du Nouveau Front populaire, on craint surtout qu'au-delà des appareils l'électorat centriste préfère aller à la pêche que dans les bureaux de vote dimanche prochain... ou même tout simplement voter pour le RN. Selon un sondage Odoxa pour Le Figaro réalisé en fin de semaine dernière, 18 % des sympathisants de la majorité voteront Rassemblement national en cas de duel avec le NFP dans leur circonscription. Ils ne sont que 10 % seulement à déclarer qu'ils plébisciteront le candidat NFP quel que soit le parti dont il est issu. À noter qu'à cela s'ajoutent 21 % d'autres sympathisants macronistes qui se déclarent prêts, en cas de duel NFP-RN, à voter pour le cartel des gauches... à condition que le parti dont le candidat est issu leur convienne. Preuve que LFI constitue pour une bonne partie un épouvantail pour l'électorat centriste.

Jusqu'au premier tour, les responsables de la coalition n'ont pourtant cessé de rappeler que l'alliance n'était pas aux mains de LFI, et que Jean-Luc Mélenchon ne serait pas premier ministre. Mais l'omniprésence médiatique de l'ex-candidat LFI à la présidentielle a fini par semer le doute. D'autant que certaines de ses récentes prises de position ont ajouté encore un peu plus d'huile sur le feu. Invité à réagir au slogan « Un flic mort = un vote RN en moins » , que l'on peut lire sur certaines pancartes lors des rassemblements à gauche, l'Insoumis a encore choqué en invoquant « le droit de rigoler » , jeudi soir, sur M6.

Le NFP pourrait aussi traîner comme un boulet son programme économique, largement inspiré des propositions de LFI, pour convaincre cet électorat plus centriste. Les porte-voix de la majorité présidentielle, dont le ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, n'ont cessé de vilipender le « délire total » de la gauche, renvoyant dos à dos ses propositions et celles de Jordan Bardella. «Les deux, du point de vue économique et financier, qui sont mon domaine de compétence, envoient la France droit dans le mur et sont aussi nocifs l'un que l'autre » , a pesté l'hôte de Bercy, jeudi. Malgré la contre-offensive d'économistes engagés à gauche qui ont apporté leur soutien au NFP, et le chiffrage détaillé par les responsables de l'alliance, la question de la crédibilité économique pourrait freiner cet électorat à faire barrage au RN.

Pour ne rien arranger, LFI n'a pas fait le choix d'investir des personnalités accommodantes. Très tôt après la publication des 229 candidats de LFI, les premières polémiques ont affleuré. Par exemple, au sujet du militant antifasciste lyonnais Raphaël Arnault, parachuté dans la 1re circonscription du Vaucluse, malgré son statut de fiché S - ce qui signifie que les renseignements le soupçonnent d'atteinte à la sûreté de l'État. Un autre candidat Insoumis, celui de la 1re circonscription de Loir-et-Cher, a perdu son investiture la veille du dernier jour de campagne après la révélation de tweets antisémites signés de sa main. Bref, pas de quoi se prévaloir du vote « raisonnable » auprès d'un électorat de droite et du centre déjà très critique de LFI.

Dimanche soir, Marine Le Pen n'a pas hésité à surfer sur ces récentes polémiques pour refroidir un électorat centriste tenté par la gauche. « C'est en réalité une extrême gauche à tendance violente, antisémite et antirépublicaine dont les plus activistes de LFI, du NPA, des groupuscules violents ou communautaristes imposeront Jean-Luc Mélenchon comme premier ministre », a-t-elle voulu alerter.

À gauche, c'est aussi le rééquilibrage des partis à l'Assemblée qui se joue ces prochains jours. Le PS, désireux de retrouver son hégémonie après sa percée surprise aux européennes (13,8 % des suffrages), devrait compter dans une semaine davantage de sièges que lors de la précédente législature (31 élus). En comptant sur l'appui des groupes écologistes et communistes, les socialistes pourraient ainsi imaginer tenir la dragée haute aux Insoumis. D'autant plus que la tête du mouvement mélenchoniste a dorénavant maille à partir avec certains députés de son propre camp : François Ruffin et Clémentine Autain. À gauche, tout commence vraiment maintenant. P.L. ET R.F.

Libération
lundi 1 juillet 2024 284 mots, p. 6

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

CORRÈZE FRANÇOIS HOLLANDE, C’EST PAS DU FLAN

SACHA NELKEN

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Avantage François Hollande. L’ancien président de la République reste en course pour retrouver un siège à l’Assemblée nationale. Avec 37,6 % des suffrages, le socialiste sort en tête du premier tour dans la 1re circonscription de Corrèze. Il devance Maïtey Pouget, la candidate du Rassemblement national, en forte progression dans le département, avec ses 30,9 %. Le député sortant Les Républicains, Francis Dubois, ferme la marche en obtenant 28,6 % malgré l’absence d’une candidature macroniste qui à première vue avait tout pour lui profiter. On se dirige donc vers une triangulaire. Hollande a surpris l’ensemble de la classe politique française en annonçant, au lendemain de la présentation de l’accord du Nouveau Front populaire, sa candidature dans son fief corrézien. Même le Parti socialiste qui a accepté d’investir le candidat a été mis devant le fait accompli. Pendant les quinze jours de campagne éclair, l’ex-locataire de l’Elysée a insisté sur le risque que représenterait l’arrivée du RN à Matignon. Toujours solidement implanté dans le département où il s’est présenté pour la première fois en 1981 contre un certain Jacques Chirac, l’ancien Premier secrétaire du PS compte sur son ancrage pour l’emporter. En juin 2022, la circonscription, alors aux mains de la macronie, avait basculé à droite. Francis Dubois l’avait emporté au second tour contre l’insoumise Sandrine Deveaud, avec 53,8 % contre 46,2 %. Le sortant Renaissance de l’époque, Christophe Jerretie, n’avait même pas réussi à passer le second tour. Tout comme le RN qui au premier tour n’avait récolté que 15,1 % des suffrages. Une autre époque.

La Croix, no. 42958
Monde, lundi 1 juillet 2024 106 mots, p. 7

repères

Un scrutin marqué par l’abstention

Seuls 40 % des inscrits se sont déplacés pour voter au premier tour de la présidentielle, soit la plus forte abstention depuis les débuts de la République islamique. Des opposants avaient appelé au boycott du scrutin.

Sur les 24,54 millions de bulletins dépouillés, le député Massoud Pezeshkian a recueilli 10,41 millions de suffrages (42 %). Il devance Saïd Jalili, ancien négociateur du dossier nucléaire, qui en a obtenu 9,47 millions (38 %).

La présidentielle de 2021, pour laquelle aucun candidat réformateur ou modéré n’avait été autorisé à concourir, avait déjà été marquée par une abstention record de 51 %.

Libération
lundi 1 juillet 2024 254 mots, p. 7

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

LOT-ET-GARONNE POUR JÉRÔME CAHUZAC, LA BANQUEROUTE

M.Ha.

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Il était l’une des figures les plus inattendues de ces législatives anticipées. Et il en sort dès le premier tour. Avec 14,6 % des voix, l’ex-ministre socialiste du Budget Jérôme Cahuzac ne passe pas la barre dans la troisième circonscription du Lot-et- Garonne, son terrain historique.

Il termine loin derrière la candidate du Rassemblement national, Annick Cousin, qui approche 41 % de suffrages, devant le candidat divers droite, Guillaume Lepers (25 %), et celui du Nouveau Front populaire, Xavier Czapla (18,4 %). Cahuzac pensait avoir des arguments à faire valoir. A la tête de la principale ville de la circonscription de 2001 à 2012, l’ex-maire de Villeneuve-sur- Lot revenait sur ses terres du Sud-Ouest. Il avait aussi été élu député à trois reprises dans le Lot-et-Garonne : en 1997, 2007 et 2012. Peut-être symbole d’un temps révolu, il l’était aussi de pratiques malhonnêtes depuis sa condamnation en appel, en 2018, pour fraude fiscale et blanchiment de fraude fiscale. Annoncé fin 2023, son come-back a soulevé un vent de critiques. En novembre, au micro de France Info, François Hollande estimait que «moralement, il restera celui qui a menti». A l’échelon local, Jean-Louis Costes, maire (LR) de Fumel, a fustigé sa candidature auprès de Sud Ouest, «une calamité». Avec ce capital confiance forcément érodé, Cahuzac termine à la quatrième place. En 2022, le second tour avait opposé Annick Cousin à Xavier Czapla investi par LFI. La candidate RN l’avait emporté avec 57 % des voix.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 83 mots, p. 8

Politique

[YAël Braun-Pivet...]

Quinault-Maupoil, Tristan

YAël Braun-Pivet

5e circonscription des Yvelines

La survie politique de l'ancienne présidente de l'Assemblée nationale est dans les mains des électeurs des Yvelines. Une terre de droite où elle s'est imposée lors des deux dernières législatives. Le parti présidentiel y est arrivé en tête aux européennes. Il lui faudra toutefois battre le maire de Maisons-Laffitte, Jacques Myard, ex-député LR pendant près de vingt-cinq ans, qui tente de reconquérir son siège avec l'appui d'Éric Ciotti et du RN. T. Q.-M.

Libération
lundi 1 juillet 2024 910 mots, p. 2

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Aussi paru dans
30 juin 2024 - Libération (site web)

Une semaine pour éviter le pire

JEAN-BAPTISTE DAOULAS

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Et dire qu’Emmanuel Macron promettait le 9 juin «un temps de clarification indispensable» avec la dissolution surprise de l’Assemblée nationale. Le premier tour des élections législatives, après trois semaines d’une campagne express et confuse, laisse entrevoir au mieux une tripartition ingouvernable de la chambre basse, au pire une majorité absolue inédite pour le RN. Dans tous les cas, un échec pour le pari du Président. Secoués par l’électrochoc de la dissolution, 65,8 % des électeurs se sont rendus aux urnes dimanche, selon une estimation Ipsos pour France Télévisions, un record pour des législatives depuis 1997. Le nombre de triangulaires, estimé entre 285 et 315 en attendant d’éventuels désistements, est inédit.

NOUVELLE GÉOGRAPHIE ÉLECTORALE

Avec 33,5 % des suffrages, le RN rejoint par les transfuges LR d’Eric Ciotti constitue la première force politique du pays, devant le Nouveau Front populaire (NFP, 28,1 %) et l’ex-majorité présidentielle, distancée avec 20,7 % des suffrages. Le RN double presque les 18,68 % de juin 2022 qui avaient précédé l’envoi de 89 députés frontistes au Palais- Bourbon, effaçant le record des 35 élus à la proportionnelle en 1986. Une nouvelle géographie électorale se dessine dans les zones rurales et périurbaines. Dans l’Aisne, quatre circonsciptions sont conquises dès le premier tour par le RN. «Rien n’est gagné et le second tour sera déterminant pour éviter au pays de tomber dans les mains de la coalition Nupes 2», a réagi Marine Le Pen, réélue et jubilant de voir «pratiquement effacé» le bloc macroniste. Jordan Bardella a vite renchéri en qualifiant de «péril existentiel» une éventuelle victoire de la gauche, caricaturée en «alliance du pire». Désormais cible principale du RN, le NFP né de l’union éclair de la gauche, réalise une performance en demi- teinte. Sans égaler les 31,6 % totalisés par leurs listes aux européennes il y a trois semaines, la France insoumise, le Parti socialiste, les Ecologistes et le Parti communiste sont en dynamique, près de trois points au-dessus des 25,66 % de la Nupes en juin 2022. «Il faut donner une majorité absolue au NFP, car il est la seule alternative», a exhorté Jean-Luc Mélenchon. La gauche dispose toutefois de faibles réserves de voix. C’est donc des consignes de vote et des désistements entre l’union de la gauche et le camp présidentiel que dépendra l’identité du futur Premier ministre. Mélenchon a illico formulé une «consigne directe, simple et claire» : «Nulle part nous ne permettrons au RN de l’emporter.

» Et de préciser, dans les circonscriptions où le candidat NFP est troisième : «Nous retirerons notre candidature.» La position de l’Elysée est moins limpide. «Face au Rassemblement national, l’heure est à un large rassemblement clairement démocrate et républicain pour le second tour», a réagi Emmanuel Macron dans un communiqué transmis à la presse peu après 20 heures. Sans préciser si la France insoumise est «clairement» compatible avec ce rassemblement. La cacophonie menace dans son camp. S’exprimant vers 22 heures, le Premier ministre, Gabriel Attal, a déclaré se «dresser de toutes [ses] forces contre le projet funeste de l’extrême droite», annonçant le «désistement de [ses] candidats dont le maintien en troisième position [ferait] élire un député RN face à un autre candidat qui défend comme nous les valeurs de la République». Il n’a lui non plu pas précisé s’il incluait les candidats insoumis dans cette catégorie, mais a présenté ce parti comme «largement rejeté par les Français».

«Aucune voix ne doit se porter sur les candidats du RN ou sur ceux de LFI», a tranché Edouard Philippe, président d’Horizons, qui ne souhaite pas retirer ses candidats arrivés troisièmes derrière ceux de Mélenchon. «Mettre sur le même plan le RN ou LFI est une mécanique inacceptable et insupportable et elle doit s’arrêter immédiatement pour qu’on puisse enfin avoir une campagne qui permette de confronter nos différentes propositions politiques», a répliqué le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard, sur BFMTV.

RENAISSANCE MENACÉ DE DISPARITION EN 2027

La dissolution est aussi celle du macronisme. Le rebond de six points par rapport aux catastrophiques 14,6 % de la liste menée par Valérie Hayer aux européennes est une recomposition en trompe-l’oeil de son socle électoral de juin 2022 (25,75 %). Les candidats de l’ex-majorité présidentielle sont d’ores et déjà les grands perdants du scrutin. «La majorité sortante ne sera pas reconduite», a admis Edouard Philippe. Les 244 sièges décrochés en 2022, déjà une contre-performance après la réélection d’Emmanuel Macron, sont hors de portée. Propulsé en catastrophe à la tête de la campagne, Gabriel Attal n’a plus aucun espoir de se maintenir à Matignon. Plusieurs ministres comme Franck Riester (Commerce extérieur), Guillaume Kasbarian (Logement), Roland Lescure (Industrie) ou Agnès Pannier-Runacher (déléguée à l’Agriculture) sont en ballottage défavorable. Indexé sur la popularité du chef de l’Etat, souffrant d’un ancrage local anémique, Renaissance est menacé de disparition en 2027. Le camp présidentiel se refuse encore à tirer une croix sur le pouvoir et se raccroche à une improbable coalition négociée après le 7 juillet. Les macronistes regardent aussi sur leur droite, où Les Républicains amputés d’Eric Ciotti limitent la casse avec 10 % des suffrages, au niveau de leur score de 2022. Les candidats qualifiés ont jusqu’à 18 heures mardi pour confirmer leur candidature au second tour. Deux petites journées pour orchestrer de très grandes manoeuvres.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 73 mots, p. 8

Politique

[Gabriel Attal...]

Quinault-Maupoil, Tristan

Gabriel Attal

10e circonscription des Hauts-de-Seine

Député sortant, le premier ministre est arrivé largement en tête dans son fief des Hauts- de-Seine (Issy-les-Moulineaux, Vanves) avec 43,93 % des voix. Il devance la candidate du Nouveau Front populaire, Cécile Soubelet (35,64 %). Parmi les ministres les mieux élus en 2022, il ambitionne encore de décrocher ce titre au second tour malgré le contexte national difficile pour son camp. T. Q.-M.

Libération
lundi 1 juillet 2024 365 mots, p. 8

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Aussi paru dans
30 juin 2024 - Libération (site web)

NORD FABIEN ROUSSEL SE PREND UNE ROUSTE

LUCIE ALEXANDRE

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Le patron du Parti communiste, Fabien Roussel, n’a pas entretenu de faux suspense. Il a annoncé dimanche soir être éliminé des législatives dans la 20e circonscription du Nord avant même l’annonce officielle de la victoire dès le premier tour du candidat du Rassemblement national, Guillaume Florquin. «Beaucoup d’entre vous vont être déçus par les résultats nationaux et aussi les résultats dans cette circonscription où […] le candidat du Rassemblement national l’emporte dès le premier tour en réalisant 50,3 % des voix», a-t-il déclaré sur LCP, depuis Saint-Amandles-Eaux. «Nous devons rester dignes face à ce qui se passe en France et à ce qui se passe ici, dans notre région, dans notre Valenciennois, mesurer ce qui se passe dans le pays et toujours nous battre pour réparer ce qui suscite la colère de nos concitoyens», a-t-il ajouté, évoquant la «colère forte, rageuse, parfois exprimée avec beaucoup d’émotion» des électeurs. Elu dans la 20e circonscription du Nord depuis 2017, Fabien Roussel est arrivé en seconde position avec 31,4 % des voix. Investi par la Nupes en 2022, le patron du Parti communiste avait alors obtenu 34,2 % au premier tour, contre 32,6 % pour le même candidat d’extrême droite.

Au second tour, Roussel ne l’avait ensuite emporté qu’à 2 715 voix près contre le RN, avec 55 %. Mais les troupes de Jordan Bardella étaient cette fois portées par leur dynami- que aux européennes, où elles sont arrivées en tête avec 47,6 % des voix dans cette circonscription rurale entre Lille et Valenciennes. Depuis sa prise du PCF en 2018, Fabien Roussel prétend incarner une gauche qui parle aux classes populaires, pour récupérer les bastions ouvriers conquis par l’extrême droite. Barbecue, défense de la police, du nucléaire et du made in France : son discours taillé pour les territoires ruraux et périurbains a provoqué des frictions avec ses partenaires de gauche, écologistes en tête. Cela n’a pas empêché la vague RN de submerger le fief du natif de Béthune, conseiller municipal à Saint-Amand-les-Eaux depuis 2014.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 68 mots, p. 8

Politique

[Gabriel Attal...]

Quinault-Maupoil, Tristan

Gabriel Attal

10e circonscription des Hauts-de-Seine

Député sortant, le premier ministre espérait obtenir dans son fief (Issy-les-Moulineaux, Vanves) un score important pour consolider son assise nationale et locale. Parmi les ministres les mieux élus en 2022, il ambitionnait encore de décrocher ce titre malgré le contexte national difficile pour son camp. Il a bénéficié du soutien de plusieurs responsables LR du département. T. Q.-M.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 66 mots, p. 6

Politique

[François Ruffin...]

Flurin, Richard

François Ruffin

1re circonscription de la Somme

Député sortant de la 1re circonscription de la Somme, François Ruffin est arrivé en deuxième position dimanche (33,9 %), loin derrière Nathalie Ribeiro-Billet, la candidate du Rassemblement national (40,7 %). Le renégat mélenchoniste compte désormais sur le retrait annoncé de la candidate de la majorité présidentielle, Albane Branlant, (22,7 %) pour arracher la victoire. R. F.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 1183 mots, p. 8

Politique

Échec pour la majorité sortante, sur le point d'être sortie

Derrière un RN puissant et une gauche en dynamique, le camp Macron enregistre une défaite historique.

Boichot, Loris, Quinault-Maupoil, Tristan

Et Emmanuel Macron emporta ses troupes dans le tumulte de la dissolution. Dépourvu de majorité absolue depuis deux ans, le chef de l'État se retrouve à devoir se préparer à l'hypothèse noire d'un pays ingouvernable ou d'une cohabitation. Son camp a essuyé une défaite historique dimanche, au terme du premier tour des élections législatives historiques qu'il a convoquées au soir des élections européennes, le 9 juin. D'un échec à l'autre.

Avec quelque 21,5 % des suffrages réunis à l'échelle du pays, la bannière Ensemble pour la République - rassemblant Renaissance, le Mouvement démocrate (MoDem) et Horizons - se place derrière le Rassemblement national (RN, environ 34,2 %), qui double presque son score en deux ans, et le Nouveau Front populaire (NFP, environ 29,1 %), selon les estimations de l'institut Ifop.

Un scénario cauchemar pour Emmanuel Macron, sur fond de forte participation (67 % des inscrits), la plus haute depuis 1997. Le locataire de l'Élysée se retrouve avec l'un des camps présidentiels les plus faibles, à l'issue d'un premier tour de législatives, de l'histoire de la Ve République.

Prises de court une décision qu'elles n'ont cessé de critiquer hors micro, contraintes de repartir en campagne à la hâte, ses troupes craignent de laisser, dimanche prochain, leur place de première force de l'Assemblée nationale au RN et à son nouvel allié Éric Ciotti, président des Républicains (LR). Les projections de l'Ifop créditent le camp nationaliste de 240 à 270 députés sur 577 élus, devant la gauche unie (180 à 200) et les macronistes (60 à 90). Loin des 250 députés macronistes sortants.

Après l'annonce des résultats, ministres et parlementaires du camp Macron ont multiplié les appels à la mobilisation en vue du second tour du 7 juillet. « C'est un vote sanction qui présente, pour beaucoup de Français, une menace qu'il faut que l'on conjure » , a déclaré le président du Mouvement démocrate (MoDem), François Bayrou. Le premier ministre Gabriel Attal, candidat à Vanves (Hauts-de-Seine), devait prononcer une déclaration depuis l'Hôtel de Matignon. Un peu plus tôt, avant 20 heures, il s'est entretenu à l'Élysée avec Emmanuel Macron, qui a convié les responsables de sa majorité à une réunion stratégique, après avoir voté au Touquet-Paris-Plage (Pas-de-Calais).

La stratégie de l'entre-deux-tours a notamment été évoquée au palais présidentiel. Emmanuel Macron et ses proches ont examiné les résultats : dans leurs circonscriptions, de nombreux candidats de son camp ont été éliminés dès le premier tour ou se maintiennent en triangulaire dans une mauvaise posture. Faut-il organiser des désistements et des appels à voter contre le RN, au nom du « front républicain » ? Faut-il également organiser un barrage anti-Insoumis ?

Dans une déclaration transmise à la presse, Emmanuel Macron a tranché la ligne : il a appelé, « face au Rassemblement national » , à un « large rassemblement clairement démocrate et républicain » , tout en relevant une volonté de « clarifier la situation politique » au vu de la forte participation. Ces derniers jours, le chef de l'État ces derniers jours faisait pourtant valoir en privé une stratégie « ni RN, ni LFI ». En clair, ne pas choisir en cas de duel entre un lepéniste et un Insoumis. Mais plusieurs personnalités de son camp l'ont poussé à épargner LFI pour concentrer la lutte contre l' « extrême droite » , comme le député (Renaissance) sortant Clément Beaune et le cofondateur d'En marche !, Philippe Grangeon.

« J'ai eu l'occasion de dire qu'à l'extrême gauche des gens avaient tenu des propos, sur l'antisémitisme ou la violence, sur l'antiparlementarisme, que je désapprouvais, qui sortaient de l'arc républicain, mais je ne fais pas une confusion générale » , a affirmé le chef de l'État dès jeudi soir, en marge d'un sommet européen à Bruxelles. Déjà, dans l'espoir de ménager de futurs alliés, son camp a consenti à s'effacer au premier tour dans quelque 90 circonscriptions, dans la plupart des cas au profit d'un candidat LR ou socialiste considéré comme modéré.

Qu'il semble loin, le temps où, à peine élu en 2017, il provoquait dans son sillage une « vague orange » à l'Assemblée nationale. Quand l'alliance La République en marche et du Mouvement démocrate (MoDem) avait récolté 32,3 % des suffrages exprimés, avant d'obtenir 350 sièges de députés. Sept ans plus tard, son camp n'est plus en position de gouverner le pays avec une majorité absolue. Il redoute un scénario à la Jacques Chirac qui, auteur d'une dissolution surprise et mal préparée en 1997, avait dû composer avec son opposant Lionel Jospin, propulsé à Matignon à la tête d'une « gauche plurielle ».

Pendant toute cette campagne éclair et difficile, les responsables de la majorité ont tenté de conjurer le spectre d'un échec, derrière Gabriel Attal, qui a remis en jeu sa fonction de premier ministre moins de six mois après sa nomination. Le premier ministre, qui s'est émancipé d'Emmanuel Macron en demandant aux Français de le « choisir » à Matignon, a axé son programme sur des mesures en faveur du pouvoir d'achat (extension de la « prime Macron » , baisse des factures d'électricité...).

Invité par deux fois à débattre à la télévision, il a mis en cause le projet sur les retraites et les binationaux de Jordan Bardella, tout en fustigeant le programme de l'Insoumis Manuel Bompard et du socialiste Olivier Faure, jugé dépensier. De son côté, Emmanuel Macron a multiplié les prises de parole devant la presse et les caméras, en appelant au « sursaut ». Il est allé jusqu'à évoquer un risque de « guerre civile » en cas de victoire du RN ou de LFI. Cela n'a, semble-t-il, pas suffi.

Depuis l'Élysée, dimanche soir, Emmanuel Macron a aussi surveillé le sort des 24 membres de son gouvernement en lice aux législatives. Dont le premier d'entre eux, Gabriel Attal, dans les Hauts-de-Seine, et le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, dans le Nord, qui visent une troisième réélection dans leur fief respectif. A priori sans crainte. L'un comme l'autre espérait surtout décrocher un haut score, à même d'asseoir une légitimité pour leur permettre de poursuivre leur ambition nationale.

Sont aussi scrutés les résultats d'Agnès Pannier-Runacher (déléguée à l'Agriculture) à Arras (Pas-de-Calais, qui tente une première candidature à une élection). Un pari périlleux, tout comme celui de Sabrina Agresti-Roubache (Citoyenneté), une très proche du président de la République, en grand danger à Marseille face au RN. Pour Stéphane Séjourné (Affaires étrangères), l'opération se présente plus simple : le patron du parti présidentiel s'est déniché une circonscription favorable à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) pour une première candidature en son nom.

Autre leçon de ce scrutin historique, Emmanuel Macron plonge ses partenaires dans un grand désarroi. Son allié historique François Bayrou et son ancien premier ministre, Édouard Philippe, qui visent l'élection présidentielle de 2027, pouvaient chacun compter sur 50 députés MoDem et 29 élus Horizons. Ils se préparent à perdre de nombreux parlementaires, sans compter des centaines de milliers d'euros de subventions publiques. Les ambitieux Gabriel Attal, Bruno Le Maire et Gérald Darmanin doivent aussi revoir leurs plans. Difficile pour eux, désormais, de revenir au centre du jeu. L.B. ET T.Q.-M.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 1 juillet 2024 529 mots, p. AUJM14,AUJM15

ParisiBeaune chute face à Grégoire

L'ancien ministre, investi par le parti présidentiel, se voit ravir sa circonscription dès le premier tour des législatives anticipées ce dimanche 30 juin, par le candidat du Nouveau Front Populaire, Emmanuel Grégoire.

Paul Abran

C'était l'une des circonscriptions les plus scrutées de la capitale, et les résultats de ce dimanche le justifient a posteriori. Dans la 7 e circonscription de Paris, à cheval entre le IV e arrondissement, le XI e et le XII e, se jouait un duel entre deux têtes d'affiche de la politique locale. D'un côté, Emmanuel Grégoire, le premier adjoint (PS) d'Anne Hidalgo - qui a mis entre parenthèses ses missions municipales - investi par le Nouveau Front populaire. De l'autre, Clément Beaune, député Renaissance sortant et ex-ministre des Transports.

Le duel s'annonçait serré, et peu l'imaginaient se solder dès le premier tour. Finalement, le socialiste l'emporte avec 50,87 % des suffrages et ravit la députation à son adversaire dès ce dimanche. Le début de soirée laissait présager une séquence difficile pour le camp Beaune. « Le match est tendu », glissait-on à 22 h 30, annonçant qu'il ne prendrait pas la parole. L'ancien ministre a obtenu 32,78 % des voix.

Emmanuel Grégoire et Clément Beaune se connaissent bien. Ils ont travaillé ensemble à Matignon auprès de Jean-Marc Ayrault entre 2012 et 2014. Le premier était chef de cabinet, le second conseiller budgétaire. Dix ans plus tard, les deux candidats pour une place au Palais-Bourbon partageaient l'objectif de s'affirmer sur le territoire parisien. Et c'est l'aîné - Emmanuel Grégoire a 46 ans, Clément Beaune 42 ans - qui prend donc l'avantage, deux ans avant les élections municipales.

« Il ne faut pas tergiverser, il faut faire barrage au RN »

Un coup dur pour l'ancien ministre limogé en janvier dernier. Déjà élu sur le fil en 2022, pour 658 voix face à la candidate Insoumise Caroline Mecary, Clément Beaune jouait, à travers ces législatives et sous la bannière Ensemble, son avenir en politique.

Reste que ce dimanche soir, les résultats locaux semblent peu importer les électeurs de la 7 e circonscription. Fatima, habitante d'une ruelle proche de la mairie du XI e, n'a pas le coeur à ces préoccupations d'ordre local. « Ce qui m'attriste, c'est le résultat global. Je n'imagine pas un gouvernement d'extrême droite, c'est inconcevable. La 7 e circonscription ? Je suis rassurée que le RN ne perce pas à Paris, mais jusqu'à quand ? »

Le résultat de ce territoire fait écho au scrutin des européennes de début juin. La liste PS-Place Publique de Raphaël Glucksmann s'est imposée sur un score flirtant avec les 30 %, tandis que celle de la majorité présidentielle héritait de 17 % des votes.

Dans la nuit de dimanche à lundi, ni Clément Beaune ni son entourage n'ont réagi à cette défaite face à Emmanuel Grégoire. Le candidat malheureux s'est néanmoins exprimé sur le résultat national de ce premier tour, mettant en garde contre « le risque concret » « d'une majorité d'extrême droite ». Il appelle à « voter pour le candidat qui affronte un candidat du RN au second tour, quel qu'il soit ». « L'extrême droite est aux portes du pouvoir. Il ne faut pas tergiverser, il faut faire barrage au RN ! »

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 85 mots, p. 8

Politique

[YAël Braun-Pivet...]

Quinault-Maupoil, Tristan

YAël Braun-Pivet

5e circonscription des Yvelines

La survie politique de la présidente sortante de l'Assemblée est dans les mains des électeurs. Arrivée en tête avec plus de 40 % des voix, elle s'opposera au candidat de la gauche Yassine Benyettou, donné autour de 28 % selon des résultats partiels. Avec environ 22 %, le maire de Maisons-Laffitte Jacques Myard, ex-député LR aujourd'hui candidat sous la bannière commune de l'alliance entre Éric Ciotti et le RN, est lui aussi qualifié dans cette triangulaire. T. Q.-M.

Le Monde
élections législatives, lundi 1 juillet 2024 1463 mots, p. 5
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29 juin 2024 - Le Monde (site web)

Nouvelle-Calédonie : un conflit dans l’indifférence

Le territoire continue de sombrer dans la violence, sans que cela n’émeuve les Français de l’Hexagone

Nathalie Guibert

Comme pour le scrutin européen du 9 juin, les élections législatives se tiendront dans des conditions très difficiles en Nouvelle-Calédonie, les 30 juin et 7 juillet. Les autorités ont annoncé, vendredi 28 juin, l’interdiction des rassemblements ce week-end et la prolongation du couvre-feu jusqu’au 8 juillet.

Le territoire continue de sombrer, après l’éclatement de l’insurrection indépendantiste le 13 mai. Dans l’indifférence des Français de l’Hexagone, menacés pourtant de « guerre civile »,selon les mots du président de la République, Emmanuel Macron, qui estime, dans le podcast « Génération Do It Yourself » , lundi 24 juin, que les programmes du Nouveau Front populaire et du Rassemblement national à l’Assemblée nationale y mènent. Les Calédoniens sont, eux, déjà aspirés dans un conflit fratricide entre Européens et Kanak dont nul ne voit d’issue positive.

Où et quand un territoire de la République a-t-il échoué à assurer durant sept semaines la sécurité de 280 000 habitants, l’équivalent d’une ville comme Strasbourg ? Où et quand la France a-t-elle laissé un de ses aéroports internationaux inopérant, et une région perdre d’un coup le quart de ses emplois ? Nulle part dans la période contemporaine, hormis en Nouvelle-Calédonie.

Soulèvement des pierres

Les violences, comme les manifestations indépendantistes pacifiques qu’elles ont éclipsées, n’ont pas cessé depuis sept semaines. La tension a même repris de la vigueur avec le transfèrement en détention provisoire dans l’Hexagone, le 23 juin, de sept responsables de la cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), un mois pile après le déplacement improvisé d’Emmanuel Macron à Nouméa. Le 23 mai, le chef de l’Etat exigeait la levée des barrages et donnait un mois aux acteurs politiques locaux pour renouer le dialogue, condition pour reparler de son projet de loi contesté sur la réforme du corps électoral.

La situation a continué d’empirer. Au point que, face au risque que des citoyens commencent à s’entretuer, sur un territoire où chacun est armé, la relative retenue des deux camps – neuf morts sont à déplorer – apparaît comme la dernière digue d’une société calédonienne métissée et attachée à son « vivre ensemble ». Depuis le 13 mai, 3 000 véhicules incendiés servant de chicanes sur les barrages ont été déblayés, 1 520 personnes interpellées (115 déférées), 200 maisons pillées. Officiellement, 800 entreprises ont demandé à bénéficier du chômage partiel pour 10 000 salariés en raison des exactions subies.

Dans le Grand Nouméa, le soulèvement des pierres contre « l’Etat colonial » a débordé les appareils politiques indépendantistes. Le 26 juin, sur la radio loyaliste RRB, le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, Louis le Franc, évoquait ainsi les barrages des Kanak : « Ceux qui les construisent viennent principalement des squats. Les barrages sont piégés de bouteilles de gaz ou de ferraille et sont désormais systématiquement enflammés avec des cocktails Molotov. Les émeutiers n’hésitent plus à venir au contact des forces de l’ordre. Ils ont de 18 à 30 ans, ne sont pas réellement coordonnés, opèrent chaque nuit sur une dizaine de lieux, ce qui oblige [policiers et gendarmes] à des manœuvres d’effectifs permanentes. »

M. Le Franc dénombrait alors « 88 tirs sur les gendarmes, à Saint-Louis et à Païta »sur les dernières vingt-quatre heures. Et « 53 barrages détruits dans la nuit et 50 reconstruits aussitôt le matin ». Saint-Louis, la tribu du président du Congrès de Nouvelle-Calédonie, Roch Wamytan, sur laquelle ce dernier n’a plus guère de prise, a toujours formé un point névralgique particulier. Depuis sept semaines, ce foyer armé isole chez eux les habitants du Mont-Dore sud, dont certains, faute de solution, menacent d’en découdre. Dans les quartiers sud, blancs, de Nouméa, l’Etat n’a pas fait lever les barricadestout aussi illégales des « voisins vigilants ».

Le mouvement présente deux nouveautés inquiétantes. « Des points d’importance vitale sont désormais ciblés,[tels que] le 25 juin les transformateurs de la société Enercal ou le centre névralgique de l’Office des postes et télécommunications »,a précisé M. Le Franc. En outre, « un palier a été franchi » avec l’extension des attaques dans les campagnes de la « brousse » : contre les gendarmes, mais aussi avec « des actions ciblées contre les éleveurs » caldoches.

Le représentant de l’Etat a assuré qu’il pourra continuer de compter sur les renforts accumulés depuis le 13 mai, à hauteur de 4 000 policiers et gendarmes : « Je vais garder ces forces pendant la période des Jeux olympiques. » Elles restent manifestement insuffisantes. Lors de la quasi-guerre civile des années 1984-1988 (dont le centre de gravité se situait en brousse, et non sur un terrain urbain plus complexe à tenir), le ratio était de 1 gendarme déployé pour 70 habitants. Il n’est aujourd’hui « que » de 1 pour 100.

La méthode Macron en question

Les raisons profondes qui ont conduit à cet échec total sont complexes, dans un contexte de décolonisation. Mais, depuis 2022, la méthode du président Macron a pesé. De ce point de vue, les résonances sont troublantes avec l’Hexagone. Un jeu dangereux mené avec les extrêmes, d’abord – écartant les modérés, l’exécutif a misé jusqu’au bout sur une négociation directe entre les indépendantistes de l’Union calédonienne et la cheffe de file des loyalistes durs, Sonia Backès. Une volonté d’avancer en dépit de tous les vents contraires ensuite, sur un projet – la réforme constitutionnelle du corps électoral, gelé depuis les élections provinciales de 2009 – dont beaucoup l’ont averti qu’il mettrait le feu au territoire.

Le chef de l’Etat a lancé des initiatives positives, mais à contretemps et à petits pas, telle sa lettre adressée le 17 juin aux élus locaux, qui suggérait de revoir « les liens qui seront tissés avec la France », dans « un nouveau contrat social calédonien ».Il a semblé hésiter, évoquant six fois publiquement depuis début mai, de façon ambiguë, l’avenir de sa réforme constitutionnelle, pour indiquer une fois la dissolution prononcée : « J’ai décidé, dans la circonstance, de ne pas réunir le Congrès. »

Il a, enfin, écarté toute autocritique. « La situation dans laquelle la Nouvelle-Calédonie a été réduite par quelques-uns demeure inadmissible », dit sa lettre du 17 juin. Celle adressée à tous les Français concernant les élections législatives, le 23 juin, lui fait écho : « Ce ne sera la faute de personne le soir du 2e tour, ce sera la responsabilité des Français. »

Sur le Caillou domine un sentiment d’abandon. La configuration la plus dangereuse se présente désormais, avec un président de la République isolé dans la fuite en avant de la dissolution et des ministres chargés du dossier concentrés sur leur propre campagne politique. Logiquement, la mission de travail installée sur la Nouvelle-Calédonie par l’Elysée en mai « pédale dans la semoule », selon un observateur au fait du dossier.

A Nouméa, l’exécutif local a besoin de 675 millions d’euros d’urgence pour boucler l’année 2024 en raison de ses pertes fiscales et sociales, sans compter un plan de reconstruction estimé à 2 milliards d’euros.

Dialogue politique impossible

Le dialogue politique ne peut reprendre. Les indépendantistes n’offrent plus d’interlocuteurs. Le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) n’a pas pu tenir son congrès extraordinaire prévu le 15 juin, à Canala, renvoyé par l’Union calédonienne par crainte d’un putsch des militants de la CCAT. Vendredi 28 juin, le gouvernement calédonien a condamné l’incendie, à Païta, de la maison de Victor Tutugoro, vice-président de la province Nord, figure modérée de l’Union progressiste mélanésienne engagée dans les discussions avec l’Etat depuis deux ans.

Côté loyaliste, l’heure n’est plus aux concessions. « Je proposerai au RN s’il n’arrive pas au second tour d’appeler à voter pour moi, car je suis celui qui tient la ligne la plus ferme dans l’avenir du pays », déclarait le député sortant (Générations NC, groupe Renaissance) Nicolas Metzdorf, le 20 juin, sur son compte Facebook. M. Metzdorf a reçu le soutien de Nicolas Sarkozy, qui, le 2 juin dans Le Figaro, jugeait le débat sur le statut du territoire « désormais clos ». Pour l’ancien chef de l’Etat, « il convient de confirmer le maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la France, de dégeler le corps électoral et de rétablir l’ordre ».

Les loyalistes réclament une « mise sous tutelle » du territoire, ce que le statut de la Nouvelle-Calédonie ne prévoit pas. La droite modérée demande « un plan Marshall ». Le gouvernement local affirme que « la seule issue » pour sauver de la faillite les institutions calédoniennes, « c’est l’Etat ». Le président de la République continue de conditionner son soutien à la reprise d’un dialogue qu’il a contribué à rendre impossible.

Le Monde
élections législatives, lundi 1 juillet 2024 1654 mots, p. 2

Les folles semaines d’une campagne express

Marquée par des rebondissements quasi quotidiens, cette période aura désorienté les Français

Sandrine Cassini, Elsa Conesa, Robin D’Angelo, Mariama Darame, Clément Guillou, Corentin Lesueur et Nathalie Segaunes

Trois semaines de campagne qui auront déboussolé tout un pays. Rythmées par des rebondissements quasi quotidiens, les législatives anticipées, convoquées le 9 juin par Emmanuel Macron, ont souvent défié les limites de l’entendement politique. Sous l’œil médusé de leurs concitoyens, 4 011 candidats à la députation se présentent pour le premier tour du scrutin, dimanche 30 juin. Affichée comme « un temps de clarification indispensable » par le chef de l’Etat au soir de sa défaite aux européennes, la campagne la plus courte de la Ve République expose les Français comme rarement auparavant à la possibilité de voir l’extrême droite accéder au pouvoir.

Le lendemain de la dissolution, Emmanuel Macron réunit à l’Elysée les chefs de partis, Stéphane Séjourné (Renaissance), Edouard Philippe (Horizons) et François Bayrou (MoDem). Ce dernier veut convaincre le chef de l’Etat qu’il faut à tout prix « démacroniser » la campagne, qu’Emmanuel Macron se mette en retrait. Mais le président de la République ne l’entend pas de cette oreille. « Ça tombe bien, je tiens demain une conférence de presse », rétorque-t-il à son allié historique.

Contre l’avis de ses soutiens, le chef de l’Etat se déploie sur tous les terrains ; à la télévision, dans une lettre aux Français et même dans un podcast d’1 h 45, faisant de sa parole sa seule arme électorale. Mais le chef de l’Etat semble être dans le déni du rejet qu’il suscite, alors que ses députés, sur le terrain, sont plombés par son omniprésence médiatique.

Dans cette campagne éclair, un autre phénomène les menace tout autant : la polarisation du débat entre l’extrême droite et les partis de gauche unis. Le 9 juin au soir, quand sur les écrans de télévision installés à La Bellevilloise, à Paris, où se tient la soirée électorale de la tête de liste du Parti socialiste (PS)-Place publique Raphaël Glucksmann, Emmanuel Macron annonce la dissolution, il faut moins d’une minute à la gauche pour retrouver ses réflexes historiques d’union face au danger de l’extrême droite. Dans la salle, les militants scandent « unité », « unité », « unité ». Les guerres fratricides de la campagne électorale entre « insoumis » et socialistes ne sont pas oubliées, mais la responsabilité l’emporte.

Fissures apparentes

Les partis de gauche s’accordent, lundi 10 juin, pour constituer un Nouveau Front populaire .Pendant quatre jours et autant de nuits, cinq délégations du PS, des Ecologistes, de La France insoumise (LFI), du Parti communiste (PCF) et de Place publique planchent pour établir un programme commun de gouvernement et investir un candidat unique par circonscription. Fumée blanche dans la soirée du 13 juin.

Le lendemain, dans les jardins de la Maison de la chimie, à Paris, la cheffe de file des Ecologistes, Marine Tondelier, et ses homologues Fabien Roussel (PCF), Olivier Faure (PS) et Manuel Bompard (LFI) posent, bras dessus, bras dessous, entourés de nombreux élus de chaque camp. Raphaël Glucksmann sèche la cérémonie. L’accord avec LFI lui reste en travers de la gorge.

Sur le terrain, rien n’est simple. Certains électeurs reprochent à l’eurodéputé, qui avait tant pourfendu Jean-Luc Mélenchon, une nouvelle alliance « contre nature »,. Ces derniers mois, le triple candidat LFI à la présidentielle a multiplié les outrances, et a réactivé les accusations d’antisémitisme à son encontre, en l’estimant notamment « résiduel ». Raphaël Gluckmann se justifie, il fallait « hiérarchiser les périls » entre l’extrême droite et un Jean-Luc Mélenchon, noyé, selon lui, dans une coalition bien plus large.

Brièvement pris de court par François Ruffin, qui a été le premier à appeler à la constitution de ce « front populaire », Jean-Luc Mélenchon est rapidement revenu sur le devant de la scène. Le voilà à faire le tour des plateaux télé, laissant entendre qu’il pourrait être premier ministre en cas de victoire,malgré les démentis de ses partenaires, qui estiment que le prétendant devra faire consensus. En campagne dans la Somme, François Ruffin l’avoue en privé : « A chaque fois qu’il dit qu’il sera premier ministre, il me fait perdre des voix. » Malgré les fissures apparentes, cet accord électoral est une question de vie ou de mort pour la gauche.

Car, dans cette confusion généralisée, le Rassemblement national (RN) veut s’affirmer en pôle de stabilité. « Quand on a une dynamique qui porte son adversaire, vous n’encouragez pas cette dynamique », s’étonne encore Marine Le Pen, après la dissolution.

Ce calendrier contraint a offert l’opportunité au RN d’élargir son hégémonie sur l’électorat de droite, en entravant l’aventure politique d’Eric Zemmour et de son parti Reconquête ! et en affaiblissant la droite républicaine. Céder aux sirènes de l’union des droites ou assumer une campagne écartelée entre le macronisme et le lepénisme ? Le président du groupe Les Républicains Eric Ciotti a choisi, seul, pour la première option, l’annonçant lors du 13 heures de TF1, le 11 juin. Les cadres de sa formation ont hurlé à la trahison.

Drapés dans l’hubris de ceux qui sont aux portes du pouvoir, Marine Le Pen et Jordan Bardella chapeautent un parti où l’amateurisme règne. Les quinze jours de campagne l’exposent dans toute sa crudité. Le « plan Matignon », ses circonscriptions déjà attribuées, ses candidats triés au peigne fin ? En trois jours, plusieurs médias et internautes, notamment le journal Libération, repèrent des dizaines de candidats exprimant des propos racistes et antisémites, gravitant autour d’organisations radicales et pourtant dûment investis par le RN.

Quant au programme, tous les cadres RN ne semblent plus le maîtriser. Le parti met trois jours à tomber d’accord sur la position à tenir quant à la réforme des retraites, s’empêtre dans le débat sur les reculs sur le reste de son programme. Rien, toutefois, qui ne semble déstabiliser son électorat, à en croire les reportages dans les circonscriptions comme les intentions de vote, qui confirment la dynamique de Jordan Bardella.

Regain d’intérêt des électeurs

L’effet de la « grenade dégoupillée »par Emmanuel Macron – une expression du chef de l’Etat au lendemain de la dissolution, qui espérait prendre de court ses adversaires – se fait ressentir, ailleurs, dans toutes les strates de la société. Incompréhension, peur et colère, tels sont les sentiments qui prévalent chez une majorité de Français, tandis que les électeurs d’extrême droite ressentent d’abord soulagement et espoir. Ils voient dans la victoire éventuelle du RN la concrétisation de leur désir d’alternance, entre pulsions identitaires et crise du pouvoir d’achat. Mais chacun des trois blocs mène sa bataille pour mobiliser son électorat sur les réseaux sociaux et dans les médias.Le regain d’intérêt des électeurs se mesure aussi par ces 2 millions de procurations comptabilisées pour le scrutin, ou ces 410 000 Français résidant hors de France qui ont déjà voté en ligne. Un record.

Mais jour après jour, les conditions nécessaires pour faire vivre un débat démocratique sain et lisible apparaissent difficilement trouvables. Les étiquettes des partis semblent peu fiables, et les programmes irréalistes. Un climat délétère, avec une libération de la parole raciste, se déploie à la faveur du programme discriminatoire et xénophobe du RN. L’un des rares débats télévisés entre les têtes d’affiche des trois blocs que tout oppose, Jordan Bardella pour le RN, Gabriel Attal pour la coalition présidentielle et Manuel Bompard pour le NFP, illustre la cacophonie politique. Un débat de comptables, loin des enjeux d’un scrutin historique.

Le monde des affaires est aux aguets. Les marchés sont dans une sidération identique à celle du reste du pays. Rien de pire que l’instabilité politique. Au lendemain de l’annonce présidentielle, alors que la Bourse de Paris se met à tanguer et que les taux d’emprunt français s’envolent, des scénarios sont élaborés en urgence dans les grands groupes, les fonds d’investissement et dans les couloirs de Bercy. Tout ce que la place de Paris compte d’experts et d’analystes politiques est sollicité.

Le programme de la gauche tend à effrayer davantage les grands groupes que celui de l’extrême droite. Une partie des élites du pays s’attend au pire, comme si la fin d’un monde se profilait. Vendredi soir, Gaspard Gantzer, l’ancien communicant de François Hollande, organisait chez lui un dîner entre amis « avant le grand saut dans l’inconnu ».

Le camp présidentiel voit la dissolution se retourner, de manière implacable, contre lui. Les macronistes qui ont placé cette campagne sur le terrain des « valeurs » mettent dos à dos l’extrême droite et la gauche pour parvenir en nombre au second tour. Le paroxysme de cette stratégie déroutante est atteint lorsque Emmanuel Macron évoque le risque de « guerre civile » si l’un des deux blocs arrivait au pouvoir.

L’expression de trop. Des piliers du macronisme marquent leurs distances contre ce président si solitaire et imprévisible. Edouard Philippe accuse celui qui l’a nommé à Matignon sept ans plus tôt d’avoir « tué la majorité présidentielle »et acte la rupture. Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, cloue au pilori « les cloportes », ces conseillers de l’ombre qui ont poussé le président de la République à la dissolution. Dans un style moins frontal mais tout aussi manifeste, Gabriel Attal demande aux Français de le choisir, lui, comme premier ministre.

Quelles conséquences aura cette dissolution qui a fait voler en éclats nombre de repères ? Une Assemblée sans majorité, un pays ingouvernable ? A cette question, l’ex-garde des sceaux Jean-Jacques Urvoas se remémore les mots de Patrick Devedjian, alors député RPR des Hauts-de-Seine, lors de la dissolution de l’Assemblée décidée en 1997 par Jacques Chirac. « On était dans un appartement avec une fuite de gaz. Chirac a craqué une allumette pour y voir clair. » Vingt-sept ans après, l’allumette craquée par Emmanuel Macron le 9 juin pourrait provoquer un retour de flamme.

La Croix, no. 42958
Monde, lundi 1 juillet 2024 632 mots, p. 8
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30 juin 2024 - La Croix (site web)

Jeremy Corbyn et la gauche du Labour sur la touche pour les législatives au Royaume-Uni

Tristan de Bourbon

L’ancien chef du Labour, fervent socialiste, a subi les frais du recentrage politique opéré par son successeur Keir Starmer, et avec lui toute l’aile gauche du parti travailliste.

Londres (Royaume-Uni)

De notre correspondant

Dans les rues d’Islington North, la circonscription londonienne dont il est le député depuis 1983, Jeremy Corbyn, 75 ans, est une star. Impossible pour lui de faire plus de trente mètres dans ses principales artères sans être salué, embrassé ou félicité. « Jeremy, je ne sais pas si vous vous en rappelez, mais vous m’aviez aidé avec le toit de ma maison ! », s’extasie une quinquagénaire en lui tombant dans les bras. Une autre se saisit d’un des posters portés par les trois activistes autour de lui et le scotche à sa fenêtre, qui surplombe un croisement très passant : « Corbyn, une voix indépendante pour nous tous. »

Jeremy Corbyn n’est plus membre du Parti travailliste, qu’il a dirigé entre septembre 2015 et avril 2020. Sa disgrâce a débuté dès octobre 2020, quand son successeur, Keir Starmer, suspendit son adhésion pour avoir assuré que l’ampleur de l’antisémitisme au sein du Labour avait été « dramatiquement exagérée » pour lui nuire. En novembre 2022, un rapport indépendant lavera Jeremy Corbyn de toutes les accusations passées sur le sujet. Mais Keir Starmer s’obstine : début 2024, Jeremy Corbyn est interdit de se présenter à sa propre succession sous l’étiquette travailliste. D’autres députés et candidats d’extrême gauche subissent le même sort.

Pourquoi une telle purge ? « Demandez-leur ! », répond-il à La Croix pendant cette session de porte-à-porte. Le mot d’ordre de la campagne de Keir Starmer permet de mieux comprendre la décision prise vis-à-vis de son prédécesseur : « Le changement ». Ce terme cible aussi les quatorze années de conservatisme que l’ère corbyniste, durant laquelle le programme du Labour était perçu par beaucoup comme irresponsable en matière de dépenses publiques. Corbyn est considéré comme un boulet pour les responsables du parti. « Pourtant, l’intégralité de notre programme avait été adoptée à l’unanimité par le cabinet fantôme (l’équipe de direction du chef de l’opposition, NDLR), auquel appartenait alors Keir Starmer », rappelle espièglement Jeremy Corbyn.

L’actuel chef travailliste est-il allé trop loin ? C’est l’avis de nombreux militants et, souvent, d’anciens adhérents travaillistes. Ils regrettent ce recentrage idéologique et craignent que Starmer soit un Tony Blair bis, ce dirigeant devenu fondamentalement libéral en matière de politique économique une fois nommé au 10 Downing Street en 1997. À leurs yeux, l’avance actuelle de quinze à vingt points dans les sondages sur les conservateurs aurait pu autoriser un peu d’audace du côté du patron des travaillistes.

Pour Jeremy Corbyn, cette stratégie confirme que « Starmer est en train de former un gouvernement conservateur favorable au monde des affaires. Il parle de création de richesse, mais pour qui ? Il a dit qu’il ne reviendra pas sur le plafonnement des aides sociales aux seuls deux premiers enfants de chaque famille, une mesure qui laisse des centaines de milliers de familles dans la pauvreté alors que son annulation ne coûterait que 1,3 milliard de livres sterling(1,5 milliard d’euros). La volonté de rejoindre le centre laisse les désespérés à la traîne. »

Le candidat Corbyn est désormais opposé à l’imposante machine électorale travailliste. Le défi est d’autant plus grand que de nombreux électeurs rencontrés pendant ce porte-à-porte ne savaient même pas qu’il avait été éjecté du Labour et qu’il se présentait donc en indépendant. Le soir des élections du 4 juillet, il saura si ses administrés auront su se souvenir, ou pas, de ses quarante et une années à leur service.

Le Monde
International, lundi 1 juillet 2024 1061 mots, p. 12
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29 juin 2024 - Le Monde (site web)

Iran : un scrutin présidentiel sans illusion

Le candidat réformateur est arrivé en tête du premier tour, marqué par une abstention de 60 %, signe du désenchantement des électeurs

Ghazal Golshiri et Madjid Zerrouky

Un second tour de scrutin sera nécessaire en Iran pour désigner le successeur du président Ebrahim Raïssi, mort le 19 mai dans un accident d’hélicoptère. Le vote, prévu le 5 juillet, devra départager le candidat réformateur Masoud Pezeshkian et l’ultraconservateur Saïd Jalili, arrivés en tête du premier tour organisé vendredi 28 juin. L’abstention, qui a atteint un niveau record, est la grande gagnante, à ce jour, de la consultation.

Les derniers résultats annoncés par le ministère de l’intérieur, portant sur 19 millions de votes sur un total de 26 millions, et une participation de 40 %, témoignent de l’impuissance du camp réformateur qui n’a pas pu mobiliser les indécis et même une partie de ses électeurs traditionnels. Masoud Pezeshkian a pu obtenir 44 % des votes, contre 38 %, pour M. Jalili.

La campagne électorale de Masoud Pezeshkian, ex-député et ex-ministre de la santé sous le président réformateur Mohammad Khatami (1997-2005), a été atone. Le candidat n’a franchi aucune ligne rouge lors de ses prises de parole, répétant sans cesse sa loyauté absolue envers le Guide suprême, Ali Khamenei, la plus grande autorité du pays et le plus grand obstacle dressé sur la voie de tout changement en Iran.

« Dès le jour où je me suis inscrit [comme candidat à la présidentielle], j’ai dit que je poursuivrais les politiques du Guide suprême », a-t-il répété. Même sa décision de nommer comme conseiller diplomatique Mohammad Javad Zarif, ancien chef de la diplomatie iranienne (2013-2021) et architecte de l’accord sur le dossier nucléaire, en 2015, n’a pas convaincu la base électorale réformatrice de sa capacité à changer la donne en Iran. Le « deal » nucléaire est caduc depuis que les Etats-Unis en sont unilatéralement sortis, sous la présidence de Donald Trump, en 2018. Les sanctions américaines, réimposées depuis, étouffent l’économie iranienne, qui souffre en outre d’une mauvaise gestion et d’une corruption endémique.

Le traumatisme de la répression

Parmi la masse des abstentionnistes, ils sont nombreux à considérer que le président ne fait pas le poids face au Guide suprême, maître de la répression qui peut s’abattre à tout moment sur toute voix dissonante. Ils en ont fait l’expérience, notamment en novembre 2019 sous la présidence d’Hassan Rohani, présenté comme un modéré. Au moins 305 manifestants avaient été tués pour avoir protesté contre la hausse du prix du carburant et le blocage du système politique iranien. Internet avait été coupé dans le pays pendant une dizaine de jours. Des membres de l’entourage de Masoud Pezeshkian, qui occupaient des postes de responsabilité en 2019, ont tenté de se défendre de toute complicité dans cette répression, sans convaincre, semble-t-il.

Trois ans plus tard, en septembre 2022, l’Iran a été traversé par une vague de contestation, inédite dans son étendue et sa longévité. La mort de la jeune Mahsa (Jina) Amini, en garde à vue pour une apparence jugée « insuffisamment islamique » a fait descendre dans les rues des Iraniens de toutes les classes économiques et sociales, partout dans le pays. Environ 500 personnes ont été tuées. Au moins huit Iraniens ont été exécutés en lien avec les manifestations. Des centaines de journalistes, opposants, artistes, avocats et étudiants sont interdits aujourd’hui de sortie du territoire, ont été licenciés de leur travail, voire condamnés à de peines de prison lourdes.

La police des mœurs, à l’origine de la mort de Mahsa Amini, reste très présente. Elle continue à interpeller, parfois de manière violente, les femmes qui ne sont pas « assez couvertes » à ses yeux. Sur ce point, M. Pezeshkian n’a pas pu convaincre que son élection puisse faire diminuer les pressions sur les femmes, qui semblent être très nombreuses parmi les abstentionnistes. Outre les doutes sur la capacité d’un réformateur à infléchir la répression, les promesses d’une amélioration des conditions de vie faite par Masoud Pezehshkian ne semblent pas avoir retenu l’attention des électeurs.

Certaines figures connues du camp réformateur ont également boycotté le scrutin, dont Mir Hossein Moussavi, l’un des leaders du « mouvement vert », né après la réélection jugée frauduleuse de l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad, en 2009. Assigné à résidence depuis 2011 avec son épouse, Zahra Rahnavard, Mir Hossein Moussavi n’a pas accepté l’urne que les autorités avaient transportée à la porte de son domicile à Téhéran. De nombreux prisonniers politiques, dont la lauréate du prix Nobel de la paix Narges Mohammadi, derrière les barreaux dans la prison d’Evin, dans le nord de Téhéran, ont aussi annoncé leur refus de participer à un « simulacre »d’élection.

Autre enseignement de ce scrutin : l’impossibilité des conservateurs de se réunir derrière un candidat. Outre Saïd Jalili, deux autres candidats de l’aile dure étaient en lice : l’ex-maire de Téhéran, Mohammad Bagher Ghalibaf, ainsi que l’ex-ministre du renseignement, Mostafa Pourmohammadi.

Homme rigide, dit « révolutionnaire », Saïd Jalili, qui arrive en deuxième position, plaide pour la fermeté face à l’Occident sur les dossiers du nucléaire et de la politique régionale, répétant l’un des leitmotivs de l’aile dure du régime ces dernières années : la nécessité pour l’Iran de renforcer ses liens avec la Russie et la Chine. Alors que d’autres candidats ont envoyé leur fille sur les plateaux de télévision pour parler de leur propre attachement aux droits des femmes, Saïd Jalili, lui, a préféré faire appel à l’un de ses conseillers hommes.

De son côté, le chef du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, plusieurs fois candidat malheureux à d’autres présidentielles, semble aujourd’hui payer les multiples accusations de corruption financière et d’abus du pouvoir dont son entourage et lui-même font l’objet. Présenté comme un technocrate par ses adeptes, cet ancien membre des gardiens de la révolution, l’armée idéologique du pays et l’une des plus grandes forces économique et politique du pays, bénéficiait pourtant du soutien d’un grand nombre d’élites politiques en Iran.

A moins d’un fort regain de mobilisation des électeurs, subitement convaincus de la nécessité de « choisir entre un mauvais[candidat] et le pire » , comme il est traditionnellement dit en Iran, les reports de voix devraient profiter à Saïd Jalili, pressenti comme le prochain président.p

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 1134 mots, p. 3

Politique

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30 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Législatives : le RN devant la gauche, la macronie en net repli

La dissolution et le regain de participation ont profité aux troupes de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon. Le duel qui s'installe entre eux laisse peu de place au camp présidentiel et à la droite LR.

Bordas, Wally

Des résultats qui sonnent comme une sanction. Et qui annoncent un possible bouleversement historique. Au terme du premier tour des élections législatives anticipées, et trois semaines à peine après la dissolution surprise de l'Assemblée nationale, les troupes d'Emmanuel Macron ont subi dimanche un très lourd revers. Selon les estimations de l'Ifop à 21 h 30, le Rassemblement national est donné largement en tête du scrutin, avec environ 33,5 % des voix au niveau national. Un résultat presque deux fois supérieur à celui qu'il avait obtenu en 2022. Annoncée par tous les instituts de sondage ces derniers jours, après la percée de Jordan Bardella aux élections européennes, la vague bleu marine n'a pas pu être endiguée par les troupes macronistes. Au contraire. Ce raz-de-marée nationaliste pourrait même présager, s'il se confirmait la semaine prochaine, une probable domination du RN à la Chambre basse. Du jamais-vu.

Ce premier tour est marqué par une participation record depuis 1997, soit la précédente dissolution décidée à l'époque par Jacques Chirac. Et qui ne lui avait pas tellement plus réussi qu'à Emmanuel Macron. Les quelque 66 % d'électeurs qui se seraient rendus aux urnes selon l'Ifop - près de 20 points de plus qu'il y a deux ans - ont également fortement plébiscité l'alliance de gauche Nouveau Front populaire, un cartel composé des socialistes, des Insoumis, des Écologistes et des communistes. Au total, cette bannière de circonstance, qui s'est créée en seulement quelques jours, terminerait en deuxième position avec 28,5 % des voix au niveau national. Une forte progression par rapport à 2022, où son ancêtre la Nupes avait obtenu un peu plus de 25 %.

Les macronistes, eux, ne recueillent que 22,1 % des suffrages, loin derrière les 25,75 % obtenus au premier tour il y a deux ans. Un score qui avait déjà permis au président de la République, Emmanuel Macron, de n'obtenir qu'une majorité relative au Palais Bourbon, dans la foulée de sa réélection inédite. Désormais, ses troupes sont reléguées troisième force politique du pays, loin derrière le RN et la gauche. Un faible résultat qui marque officiellement la fin de la domination macroniste à l'Assemblée. Enfin, déjà en difficulté en 2022, Les Républicains, ne parviennent pas à remonter la pente et n'obtiendraient que 9,7 % des suffrages.

Après vingt jours d'une campagne complètement folle qui a fait exploser le paysage politique français, et avant un second tour qui s'annonce tout aussi explosif dimanche prochain, Marine Le Pen et ses troupes sont donc en pole position pour obtenir la majorité à l'Assemblée nationale. Sera-t-elle relative ou absolue ? La première possibilité ouvrirait la voie à un certain flou, entre coalitions de circonstances et recherche d'un «gouvernement d'union nationale » , dont Jordan Bardella ne prendrait pas forcément la tête. Dans le second cas, en revanche, l'équation serait plus simple : Jordan Bardella ayant les mains libres, il deviendrait premier ministre et la France entrerait en cohabitation. Selon les estimations de l'Ifop, le RN pourrait, à l'issue du second tour, obtenir entre 240 et 270 sièges. Une majorité relative au mieux, donc.

Les différents camps n'auront en tout cas que quelques jours pour faire campagne. Il faudra donc s'organiser rapidement. Plusieurs questions se posent désormais. La première : dans les quelque 285 à 315 circonscriptions où les candidats pourraient être, selon l'institut Ipsos, confrontés à des triangulaires - trois prétendants qualifiés au deuxième tour -, décideront-ils tous de se maintenir ? Ou certains ressusciteront-ils le « front républicain » en se retirant au profit d'autres, mieux placés, afin d'éviter qu'un député du Rassemblement national ne soit élu ? Jean-Luc Mélenchon a déjà annoncé qu'en cas de triangulaire, les candidats LFI classés en troisième position retireraient leur candidature pour battre les troupes de Marine Le Pen. Ces possibles retraits pourraient effectivement changer la donne, dans certains territoires où le RN serait plus à l'aise face à deux candidats divisés plutôt que dans un duel « tous contre un ».

Autre interrogation qui agite les troupes macronistes : quelles consignes de vote donner en cas de duel entre un candidat Insoumis et un adversaire du Rassemblement national ? Lors de sa prise de parole, dimanche soir, Gabriel Attal a insisté sur la nécessité d' « empêcher le RN d'avoir une majorité absolue avec le projet funeste qui est le sien ». « La France mérite que l'on n'hésite pas », a-t-il soutenu, annonçant le désistement des candidats de la majorité moins bien placés en triangulaire au profit d'autres prétendants « qui partagent les valeurs de la République ». Sans toutefois préciser si cette formulation valait ou non pour tous les députés LFI.

À l'issue de ce premier tour, l'incertitude demeure donc. Au lendemain de la dissolution de l'Assemblée, une série de rebondissements inédits avaient marqué la courte campagne. Le ralliement d'Éric Ciotti, président des Républicains - et de quelques rares autres LR - au Rassemblement national ; l'union surprise d'une gauche pourtant disloquée quelques jours auparavant ; ou encore, les candidatures surprises de l'ancien président de la République François Hollande et de l'ex-patron des Républicains, Laurent Wauquiez. Cette dernière ligne droite devrait probablement réserver de nouvelles péripéties.

L'entre-deux-tours pourrait se dérouler dans un climat très tendu. À Paris comme dans plusieurs villes de France, d'éventuels débordements en marge des résultats étaient à craindre, dimanche. Plusieurs commerçants avaient d'ailleurs anticipé ces possibles heurts en protégeant leur boutique par d'importants dispositifs. Outre un rassemblement spontané place de la République, à Paris, plusieurs manifestations anti-RN étaient prévues dans certaines villes de l'Hexagone. La journée de dimanche a par ailleurs été marquée par des violences, comme l'agression physique d'un président de bureau de vote à Nice par un assesseur envoyé par le président des Républicains, Éric Ciotti.

Politiquement, plusieurs interrogations demeurent donc. Le RN confirmera-t-il son avance dimanche prochain ? Le camp de Marine Le Pen, qui disposait de presque 90 députés à l'Assemblée, ne s'attendait pas à une poussée aussi fulgurante. Sera-t-il confronté à un «barrage républicain» des autres candidats l'empêchant ainsi de gouverner ? Quelle sera l'ampleur de la poussée des forces de gauche, en nette progression par rapport à 2022 ? L'étendue de la défaite macroniste sera-t-elle aussi forte qu'annoncé ? Le groupe LR sera-t-il réduit à peau de chagrin ? Les possibles désistements dans certaines circonscriptions pourraient changer radicalement la donne politique en vue du second tour.

Une chose est en tout cas certaine : le pari de la dissolution, tenté par le président de la République après les européennes, n'aura pas profité à ses troupes. Nombre de députés macronistes sortants ne reviendront pas à l'Assemblée nationale. La très forte participation aura profité au Rassemblement national et à la gauche. La semaine qui vient s'annonce décisive. W B

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 80 mots, p. 9

Politique

[Aurélien Pradié...]

Galiero, Emmanuel, Conruyt, Claire

Aurélien Pradié

1re circonscription du Lot

Contrairement aux dernières législatives, Aurélien Pradié a cette fois un adversaire Renaissance face à lui, en plus du RN et du Nouveau Front populaire. Confiant, ses proches savent toutefois que « le RN est arrivé en tête pour la première fois aux européennes ». Avant le premier tour, le député sortant du Lot s'est illustré en prenant ses distances avec LR, sans rendre sa carte mais jugeant le parti « mort ».

Libération
lundi 1 juillet 2024 430 mots, p. 9

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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30 juin 2024 - Libération (site web)

SEINE-ET-MARNE OLIVIER FAURE ENVOIE SES ADVERSAIRES SUR LES ROSES

NOA JAQUET

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Il va enchaîner un quatrième mandat dans sa circonscription : réunissant plus de 50 % des suffrages exprimés, et loin devant ses adversaires, Olivier Faure est réélu dès le premier tour dans la onzième circonscription de Seine-et-Marne, comprenant la commune de Savigny-le-Temple. Le premier secrétaire du Parti socialiste devance le candidat de l’union des extrêmes droites, Vincent Paul-Petit (29 %). «Je veux exprimer ce soir ma gratitude à toutes les électrices et tous les électeurs de la 11e circonscription de Seineet-Marne de m’avoir accordé leurs suffrages et d’avoir permis ma réélection au premier tour. C’est un honneur pour moi de les représenter de nouveau», a-t-il affirmé sur France 2.

Aux dernières législatives, le patron du PS aurait pu être menacé après l’échec cuisant d’Anne Hidalgo à la présidentielle (1,75 %). Mais c’était sans compter sur l’éclosion de la Nouvelle union populaire écologiste et sociale (Nupes) dont il avait été l’un des artisans. Cette année, malgré l’explosion de l’alliance dans la foulée du 7 Octobre, le député, qui prévoyait de se réunir sans les mélenchonistes en vue de la prochaine présidentielle, a accepté de se remettre autour de la table avec LFI après la dissolution surprise. Cette fois, ses opposants internes n’ont pas contesté son choix.

Après des jours de négociations, le camp d’Olivier Faure a obtenu un rééquilibrage au sein de l’union de la gauche en parvenant notamment à récupérer plus de circonscriptions qu’en 2022. Cela grâce au bon score de Raphaël Glucksmann aux européennes. Avec 13,8 %, l’eurodéputé de Place publique est arrivé en tête à gauche, presque quatre points devant les insoumis. La campagne de Faure a été polluée par les nombreuses questions sur la place de Jean- Luc Mélenchon dans le NFP, le leader insoumis s’étant dit «capable» de s’installer à Matignon en cas de victoire de la gauche. Aux côtés de Fabien Roussel (PCF) et Marine Tondelier (Les Ecologistes), le premier secrétaire du PS a répété que le triple candidat à la présidentielle ne serait pas Premier ministre. Quand il l’a pu, Olivier Faure est malgré tout resté fidèle à sa ligne : fédérer, et «aller chercher le monde syndical, intellectuel, économique, les ONG, des personnalités de la société civile et tous ceux qui veulent se rendre disponibles pour affronter l’extrême droite». Ce dimanche soir, le chef du PS a appelé la macronie à se désister en cas de triangulaires.

La Croix, no. 42958
Monde, lundi 1 juillet 2024 106 mots, p. 7

repères

Un scrutin marqué par l’abstention

Seuls 40 % des inscrits se sont déplacés pour voter au premier tour de la présidentielle, soit la plus forte abstention depuis les débuts de la République islamique. Des opposants avaient appelé au boycott du scrutin.

Sur les 24,54 millions de bulletins dépouillés, le député Massoud Pezeshkian a recueilli 10,41 millions de suffrages (42 %). Il devance Saïd Jalili, ancien négociateur du dossier nucléaire, qui en a obtenu 9,47 millions (38 %).

La présidentielle de 2021, pour laquelle aucun candidat réformateur ou modéré n’avait été autorisé à concourir, avait déjà été marquée par une abstention record de 51 %.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro Économie, lundi 1 juillet 2024 971 mots, p. 22

Économie

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30 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Dans la tempête, le gouvernement entérine la réforme de l'assurance-chômage

Avec un peu de retard, le gouvernement va adopter le texte. La plupart des mesures n'entreront toutefois en vigueur que le 1er décembre, sauf si la nouvelle majorité décide de s'y opposer.

Engrand, Thomas

Comme l'avait assuré Gabriel Attal lors des premiers jours de la campagne des législatives, le décret portant sur la réforme de l'assurance-chômage va bien être adopté en ce début de mois de juillet. Certes, le gouvernement n'est pas parvenu à tenir le délai annoncé - à savoir une publication avant le 30 juin minuit, date à laquelle les règles en vigueur jusque-là cessaient de s'appliquer. Il aura quelques heures, voire quelques jours, de retard. Mais ce léger décalage dans le temps, bien qu'inédit, devrait être sans conséquence pour les demandeurs d'emploi. Ces derniers devraient bien toucher leurs indemnités en temps et en heure.

Cette réforme de l'assurance-chômage contient plusieurs tours de vis voulus par le chef de l'État et son gouvernement : le durcissement des conditions à remplir pour pouvoir percevoir une allocation et la réduction de 18 à 15 mois de la durée maximale de couverture. Le décret va également plus loin dans la « contracyclicité » en instaurant un nouveau seuil à 6,5 % de chômage, en deçà duquel les droits seront réduits davantage. Enfin, les salariés seniors sont également ciblés, avec une diminution de la durée d'indemnisation de 27 à 22,5 mois au-delà de 57 ans.

Toutefois, aucun demandeur d'emploi ne verra ses paramètres bouger dans l'immédiat. L'entrée en vigueur n'aura lieu qu'au 1er décembre. Ce décalage de cinq mois doit permettre d'attendre le retour d'une conjoncture économique plus favorable, à même de créer de nouveaux emplois. Actuellement, la croissance atone et les incertitudes des chefs d'entreprise - encore renforcées par les aléas politiques - n'offrent pas suffisamment d'opportunités pour absorber les chômeurs.

Encore faut-il que le décret n'ait pas été modifié, voire supprimé d'ici là. En effet, le Rassemblement national (RN), comme le Nouveau Front populaire ont promis de revenir dessus s'ils avaient la majorité à l'Assemblée. Même le président de la République a semblé hésité sur la suite à donner à cette réforme, dont il est pourtant à l'origine. «Si certains veulent l'améliorer, la changer (...) Je ne peux pas vous dire que je crois à la coconstruction et vous dire que c'est intangible» ,a-t-il évoqué sans plus de détails. Emmanuel Macron pourrait mettre ce texte dans la balance pour tenter de former une coalition avec la gauche modérée au lendemain du deuxième tour. Une configuration que de nombreux ténors du bloc central appellent de leurs voeux. «Notre objectif est de construire une nouvelle majorité parlementaire qui irait de la droite conservatrice jusqu'à la gauche sociale-démocrate» , a estimé Édouard Philippe.

Ce tour de vis est pourtant jugé nécessaire par l'exécutif pour continuer à avancer vers le plein-emploi. Il doit en particulier permettre de s'attaquer à ceux, particuliers comme entreprises, qui ont recours de façon excessive aux contrats courts. Le but affiché : éviter les allers-retours entre périodes travaillées et indemnisées. Un cycle coûteux pour les finances de l'Unedic et qui maintient de nombreux Français dans des fourchettes de revenus faibles.

Pour ce faire, la réforme élaborée par Gabriel Attal prévoit un durcissement des conditions d'accès. Si elle n'est pas modifiée d'ici là, les demandeurs d'emploi voulant être indemnisés devront justifier huit mois de travail au cours des vingt derniers mois, à partir du 1er décembre, contre seulement six mois au cours des deux dernières années actuellement. «La réforme va dans le bon sens» , estime Antoine Foucher, ancien directeur de cabinet de la ministre du Travail Muriel Pénicaud, aujourd'hui président de Quintet. «En France, le chômage reste élevé et il y a des emplois non pourvus. Donc nous avons clairement un sujet d'offre et de demande de travail», ajoute-t-il.

Ce n'est pas la première fois qu'Emmanuel Macron s'attaque à ce phénomène. En 2021, le système de calcul de l'allocation avait ainsi été revu en ce sens. «Ce changement a permis de presque totalement supprimer les situations où il était plus avantageux financièrement d'être au chômage qu'au travail», souligne Antoine Foucher. Trois ans après, ces restrictions ont, selon lui, fait leurs preuves : «La récurrence et le nombre d'inscrits à France Travail en catégorie B(ceux qui travaillent moins de 78 heures par mois, NDLR) ont diminué».

Soucieux de présenter une réforme équilibrée, Gabriel Attal a également tenu à ce que les entreprises soient mises à contribution dans la lutte contre le recours excessif aux contrats courts. Cet effort va passer par une extension du « bonus-malus » aujourd'hui expérimenté dans quelques secteurs uniquement. Concrètement, il consiste à augmenter légèrement la fiscalité des employeurs les plus consommateurs de contrats courts et à diminuer celle des plus vertueux. «Il y a une logique. Le durcissement ne peut pas être payé uniquement par les chômeurs», estime Mathieu Plane, directeur adjoint du département analyse et prévision de l'OFCE. Toutefois, l'effort demandé aux employeurs est jugé «insuffisant» par l'économiste. «On avait une fenêtre d'opportunité pour généraliser lebonus-malus, qui a prouvé ses effets», regrette également Marc Ferracci, ex-député Renaissance. Le patronat ne partage pas cet avis. Le président du Medef, Patrick Martin, s'est souvent dit «fermement opposé à une généralisation ou même à une simple extension du bonus-malus» ,dont « l'efficacité n'est pas établie».

Reste à savoir l'impact réel de cette nouvelle réforme sur l'emploi. Gabriel Attal assure que celle-ci va entraîner la création de 90 000 postes. Sans détailler la façon dont le gouvernement arrive à ce chiffre. De quoi laisser de nombreux experts dubitatifs. Et quand bien même les pronostics de la majorité se réaliseraient, cela pourrait ne pas être suffisant pour atteindre le plein-emploi. «90000 postes, cela représente un recul de 0,3 point du taux de chômage. Or l'objectif est une baisse de 3points», conclut Mathieu Plane. T.E.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 77 mots, p. 4

Politique

[Éric Ciotti...]

Service politique du Figaro, Service politique du Figaro

Éric Ciotti

1re circonscription des Alpes-Maritimes

Président contesté des Républicains (LR) depuis qu'il a décidé de nouer « une alliance avec le Rassemblement national » , Éric Ciotti misait sur ces élections législatives pour valider son choix stratégique. Député de la 1re circonscription des Alpes-Maritimes depuis 2007, l'élu de Nice est arrivé en tête du premier tour avec 41,5 %, face à son adversaire LFI (26 %) et un candidat Horizons soutenu par Christian Estrosi (22 %). P. LA.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 1 juillet 2024 456 mots, p. AUJM7,AUJM8

Majorité présidentiellei L'horizon d'Édouard Philippe s'assombrit

Le mouvement Horizons de l'ancien Premier ministre Édouard Philippe n'a pas été épargné par la déroute subie par la majorité sortante. Son plan de bataille pour 2027 est sérieusement fragilisé.

Ludwig Gallet

« Notre pays est plein de ressources, il sait réagir devant l'abîme mais a souvent besoin de le voir de près pour prendre conscience du danger. » Depuis sa ville du Havre (Seine-Maritime), et après avoir suivi à distance la réunion des cadres de la majorité autour du président de la République, Édouard Philippe, président du mouvement Horizons, n'a rien caché de la déroute du camp macroniste.

Alors qu'il s'apprêtait à prendre la parole sur TF 1, Marine Le Pen lui a volé la vedette depuis Hénin-Beaumont, forte d'une réélection obtenue haut la main dans sa circonscription et de la vague RN au premier tour. Une vague « massive », se désolait ce dimanche soir le député sortant Laurent Marcangeli, ancien président du groupe Horizons à l'Assemblée nationale, arrivé en deuxième position dans sa circonscription corse. Derrière le Rassemblement national.

L'ancien locataire de Matignon en est l'une des principales victimes. Depuis plusieurs mois, il prenait soin de semer des petits cailloux sur la route qui devait l'amener vers la présidentielle 2027. Ses plans sont bouleversés. « La majorité sortante ne sera pas reconduite. La décision de dissoudre l'Assemblée nationale a, dans les faits, mis un terme au paysage politique qui a résulté de la présidentielle de 2017 », a-t-il analysé ce dimanche soir. Ambiance crépusculaire.

Renaissance et mort subite

Édouard Philippe acte ainsi la mort de la majorité bâtie par Emmanuel Macron ces sept dernières années. Leurs liens se sont très franchement dégradés. Il faut désormais tout reconstruire, alors que les survivants de la majorité sortante pourraient ne pas dépasser les 100 têtes à compter du 8 juillet. « Le centre et les LR progressent par rapport aux élections européennes, tente de se rassurer l'eurodéputée Horizons Nathalie Loiseau. Seule la gauche stagne, voire régresse, à cause du repoussoir LFI. Il y a plus de points communs entre un Horizons et un PS qu'entre un PS et un LFI. »

Cette réflexion dit tout de la stratégie des cadres Horizons. La consigne de vote de leur chef est d'ailleurs très claire : « aucune voix » ne doit se « porter sur les candidats du Rassemblement national ni sur ceux de la France insoumise ». Le maire du Havre propose de bâtir « une majorité parlementaire, plus stable, plus ouverte », de « la droite conservatrice à la gauche sociale-démocrate », défendait-il encore le 25 juin. « Nous y sommes, j'y suis prêt », a-t-il encore promis ce dimanche. Si le RN emporte la majorité absolue dimanche prochain, ses efforts auront été vains.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 1 juillet 2024 868 mots, p. AUJM8
Aussi paru dans
30 juin 2024 - Le Parisien (site web)

La gauche, deuxième mais sonnée

Les mines étaient graves dimanche dans les QG des partis de gauche face à l'ampleur de la vague du RN. Le Nouveau Front Populaire appelle à la « mobilisation générale » pour le second tour.

Julien Duffé et Pierre Maurer

« On est obligés de reconnaître qu'il existe un désir de Rassemblement national en France. Ça écrase tout », souffle un cadre socialiste qui pianote fébrilement sur son téléphone portable devant le QG parisien du parti, installé près de la place de la République. Mêmes mines graves et yeux rougis à 1 km de là, rue du Paradis, où les Insoumis organisent leur soirée électorale. Certes, le Nouveau Front populaire est arrivé ce dimanche soir en deuxième position avec 28,1 % des suffrages au niveau national. Montée à la hâte au lendemain de la dissolution entre le Parti socialiste, la France insoumise, le Parti communiste et les Écologistes, la coalition de gauche devance le bloc présidentiel et fait même mieux que la Nupes il y a deux ans.

Chez tous les responsables de l'alliance, on insiste sur le fait qu'Emmanuel Macron a perdu son pari et que le match se joue désormais entre la gauche et le RN. « La page du macronisme est tournée », a ainsi jugé la patronne des Écologistes, Marine Tondelier, estimant que « la victoire du Nouveau Front Populaire est possible ». À gauche, on décrète donc « la mobilisation générale » pour le 7 juillet.

La consigne de désistement convenue à 18 h 30

« Maintenant, nous nous dirigeons vers un deuxième tour d'une exceptionnelle intensité », a insisté Jean-Luc Mélenchon en prenant la parole à 20 h 15. « Tel est le choix : ou bien le Nouveau Front populaire, ou bien le Rassemblement national. Il faut donner une majorité absolue au Nouveau Front populaire, car il est la seule alternative », poursuit le tribun Insoumis. Et d'annoncer que, dans les circonscriptions où le RN est arrivé en tête et qu'un candidat Nouveau Front populaire se retrouve en troisième position, la gauche retirera son candidat, « en toutes circonstances, où que ce soit et dans quelque cas que ce soit ». Une consigne de désistement républicain claire dont les quatre chefs de parti ont convenu un peu plus tôt, à 18 h 30, lors d'une visioconférence. L'alliance, qui n'a pas toujours parlé d'une même voix lors des trois semaines de campagne, est donc parvenue à s'entendre sur ce mot d'ordre commun.

Dans ces circonstances, le NFP a commencé à mettre une pression maximale sur le camp présidentiel pour qu'il fasse de même dans les nombreuses triangulaires attendues. Lorsque Emmanuel Macron, peu après 20 heures, appelle à « un large rassemblement clairement démocrate et républicain pour le second tour » face au RN, on souffle un peu au QG du Parti socialiste. « Nous appelons solennellement la majorité à prendre ses responsabilités. La non-expression sera un soutien au RN », prévient Pierre Jouvet, eurodéputé et membre de la direction du PS.

« Il s'agit de défendre les valeurs républicaines, pas de sauver la peau de quelques députés macronistes, renchérit Stéphane Troussel, président du département de la Seine-Saint-Denis et porte-parole du PS. Il faut qu'Emmanuel Macron se souvienne la manière avec laquelle il a été par deux fois élu face à Marine Le Pen. En 2017 comme en 2022, nos voix n'ont pas manqué. » Depuis la Corrèze, où il a viré en tête du premier tour, l'ex-président de la République François Hollande appelle au « devoir impérieux » de battre le RN. Le pessimisme grandit néanmoins chez certains socialistes qui ont écouté l'ex-Premier ministre Édouard Philippe appeler à battre à la fois le RN et LFI. Ou constatent l'absence de toute consigne de vote chez Les Républicains.

« On pourrait être les cocus de l'affaire »

« C'est extrêmement problématique d'entendre Édouard Philippe mettre en équivalence deux blocs qu'ils présentent en quelque sorte comme dangereux, déplore la sénatrice PS Corinne Narassiguin. Mais si les responsables nationaux ne prennent pas leurs responsabilités, on ne lâchera pas le morceau et on ira s'adresser aux candidats eux-mêmes, qu'ils soient Ensemble ou LR. » Un responsable PS dit néanmoins craindre le maintien de candidats de la majorité dans certaines triangulaires. « Les stratèges les plus tordus peuvent se dire que certains sont capables de rattraper leur retard avec l'appoint de voix LR, grimace-t-il. Si nous on se retire et pas eux, on pourrait se retrouver les cocus de l'affaire. » Chez les Insoumis, on se projette dans la semaine de campagne à venir. « L'enjeu, c'est amplifier la mobilisation pour pouvoir gagner dans sept jours, confie le député LFI du Val-d'Oise Paul Vannier. J'ai vu des gens aujourd'hui qui ont voté pour la première fois. Le pire est possible, mais le meilleur aussi. »

L'eurodéputée Manon Aubry le martèle : « Notre objectif reste la majorité absolue. » Les premières projections donnent au NFP entre 125 et 165 sièges, bien loin des 289 nécessaires à la majorité absolue. Au fil de la soirée, l'ampleur de la vague RN fait d'ailleurs ses premières victimes à gauche. Si le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, est réélu dès le premier tour en Seine-et-Marne, avec 52,76 % des voix, le patron du PCF, Fabien Roussel, est battu dans le Nord. Un cadre PS peine à feindre l'optimisme. « J'ai peur que la mécanique du scrutin majoritaire amplifie la dynamique du RN. »

La Croix, no. 42958
Monde, lundi 1 juillet 2024 632 mots, p. 8
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30 juin 2024 - La Croix (site web)

Jeremy Corbyn et la gauche du Labour sur la touche pour les législatives au Royaume-Uni

Tristan de Bourbon

L’ancien chef du Labour, fervent socialiste, a subi les frais du recentrage politique opéré par son successeur Keir Starmer, et avec lui toute l’aile gauche du parti travailliste.

Londres (Royaume-Uni)

De notre correspondant

Dans les rues d’Islington North, la circonscription londonienne dont il est le député depuis 1983, Jeremy Corbyn, 75 ans, est une star. Impossible pour lui de faire plus de trente mètres dans ses principales artères sans être salué, embrassé ou félicité. « Jeremy, je ne sais pas si vous vous en rappelez, mais vous m’aviez aidé avec le toit de ma maison ! », s’extasie une quinquagénaire en lui tombant dans les bras. Une autre se saisit d’un des posters portés par les trois activistes autour de lui et le scotche à sa fenêtre, qui surplombe un croisement très passant : « Corbyn, une voix indépendante pour nous tous. »

Jeremy Corbyn n’est plus membre du Parti travailliste, qu’il a dirigé entre septembre 2015 et avril 2020. Sa disgrâce a débuté dès octobre 2020, quand son successeur, Keir Starmer, suspendit son adhésion pour avoir assuré que l’ampleur de l’antisémitisme au sein du Labour avait été « dramatiquement exagérée » pour lui nuire. En novembre 2022, un rapport indépendant lavera Jeremy Corbyn de toutes les accusations passées sur le sujet. Mais Keir Starmer s’obstine : début 2024, Jeremy Corbyn est interdit de se présenter à sa propre succession sous l’étiquette travailliste. D’autres députés et candidats d’extrême gauche subissent le même sort.

Pourquoi une telle purge ? « Demandez-leur ! », répond-il à La Croix pendant cette session de porte-à-porte. Le mot d’ordre de la campagne de Keir Starmer permet de mieux comprendre la décision prise vis-à-vis de son prédécesseur : « Le changement ». Ce terme cible aussi les quatorze années de conservatisme que l’ère corbyniste, durant laquelle le programme du Labour était perçu par beaucoup comme irresponsable en matière de dépenses publiques. Corbyn est considéré comme un boulet pour les responsables du parti. « Pourtant, l’intégralité de notre programme avait été adoptée à l’unanimité par le cabinet fantôme (l’équipe de direction du chef de l’opposition, NDLR), auquel appartenait alors Keir Starmer », rappelle espièglement Jeremy Corbyn.

L’actuel chef travailliste est-il allé trop loin ? C’est l’avis de nombreux militants et, souvent, d’anciens adhérents travaillistes. Ils regrettent ce recentrage idéologique et craignent que Starmer soit un Tony Blair bis, ce dirigeant devenu fondamentalement libéral en matière de politique économique une fois nommé au 10 Downing Street en 1997. À leurs yeux, l’avance actuelle de quinze à vingt points dans les sondages sur les conservateurs aurait pu autoriser un peu d’audace du côté du patron des travaillistes.

Pour Jeremy Corbyn, cette stratégie confirme que « Starmer est en train de former un gouvernement conservateur favorable au monde des affaires. Il parle de création de richesse, mais pour qui ? Il a dit qu’il ne reviendra pas sur le plafonnement des aides sociales aux seuls deux premiers enfants de chaque famille, une mesure qui laisse des centaines de milliers de familles dans la pauvreté alors que son annulation ne coûterait que 1,3 milliard de livres sterling(1,5 milliard d’euros). La volonté de rejoindre le centre laisse les désespérés à la traîne. »

Le candidat Corbyn est désormais opposé à l’imposante machine électorale travailliste. Le défi est d’autant plus grand que de nombreux électeurs rencontrés pendant ce porte-à-porte ne savaient même pas qu’il avait été éjecté du Labour et qu’il se présentait donc en indépendant. Le soir des élections du 4 juillet, il saura si ses administrés auront su se souvenir, ou pas, de ses quarante et une années à leur service.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 821 mots, p. 2

Politique

Une participation record depuis 1997

Gentilhomme, Célestine

Le coup de tonnerre de la dissolution a provoqué un premier électrochoc : la participation retrouve un niveau jamais atteint depuis 1997. Soit depuis la dernière dissolution, décidée par Jacques Chirac. D'après les premières estimations Ifop, quelque 67 % des Français se seraient rendus aux urnes ce dimanche pour le premier tour des élections législatives anticipées, soit un bond de presque + 20 points par rapport au scrutin de 2022 (47,7 %). À 17 heures, la participation s'élevait déjà à 59,39 % selon le ministère de l'Intérieur, enregistrant là aussi une très forte hausse par rapport à 2022 (39,42 %). Cinq heures plus tôt, à midi, les électeurs étaient 25,90 % à s'être déplacés, contre 18,43 % à la mi-journée en 2022.

À peine trois semaines après les élections européennes, qui avaient déjà connu un sursaut de participation, les Français se sont encore davantage mobilisés que le 9 juin (51,49 %). Il faut dire que la variable de l'abstention est d'autant plus cruciale dans ce scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Pour se maintenir au second tour, un candidat doit franchir la barre fatidique des 12,5 % des voix des inscrits sur les listes électorales. Un bond de la participation fait mécaniquement baisser ce « ticket d'entrée » pour le second tour, ce qui favorise de potentielles triangulaires dans le cas où trois candidats parviendraient à l'atteindre. En 2022, seules huit circonscriptions ont donné lieu à des matchs à trois. Ces configurations, lorsqu'elles se multiplient, peuvent rendre l'issue d'un scrutin bien plus incertaine, alors que les candidats qualifiés ont jusqu'au lundi 18 heures pour déposer leurs dossiers auprès des préfectures afin de confirmer qu'ils se présentent au second tour. À l'exception des Insoumis, les socialistes, écologistes et communistes ont déjà appelé au retrait du candidat arrivé troisième pour faire « barrage » au Rassemblement national.

Grâce à cette hausse du nombre de votants, plusieurs candidats espéraient aussi faire leur entrée à l'Assemblée nationale dès ce dimanche soir. Pour y parvenir, il leur fallait réunir plus de 50 % des suffrages exprimés représentant au moins 25 % des électeurs inscrits sur les listes électorales. Avant la clôture des bureaux de vote en métropole, c'était déjà le cas du nouveau député autonomiste de Polynésie, Moerani Frébault, qui l'a emporté avec 54 % des voix devant l'élu sortant indépendantiste, Tematai Le Gayic (35 %).

Plus de 2,6 millions de procurations

Le recul de l'abstention se confirme dans tout le territoire hexagonal, y compris dans les départements où les électeurs boudent le plus souvent les urnes. Bien qu'en dessous de la moyenne nationale, une partie de l'Île-de-France - la Seine-Saint-Denis (47,04 %), l'Essonne (50,53 %) comme le Val-d'Oise (50,91 %) - avait déjà dépassé en fin de journée le niveau de participation de 2022. À 17 heures, plus des deux tiers des électeurs du Finistère (68,26 %), du Tarn (67,31 %), de la Dordogne (66,82 %) ou encore de l'Aveyron (66,6 %) étaient allés voter, pulvérisant là encore le score de participation des derniers scrutins législatifs. La Bretagne reste, comme aux élections européennes, l'une des régions qui s'est le plus massivement mobilisée en fin de journée. En Rhône-Alpes aussi, la Savoie (64,4%, + 24,5 points par rapport à 2022), les Hautes-Alpes (+ 22,1 points) comme la Haute-Savoie (62,7%, + 26,6 points) enregistraient un bond de participation à 17 heures. Même dynamique enfin dans le sud-est de la France, qui affichait des taux records à la même heure : 63,3 % dans les Bouches-du-Rhône (+ 25 points), 61,8 % dans le Var (+ 22), 61,4 % dans le Vaucluse (+ 22 points).

À Paris, où les bureaux de vote ne ferment qu'en début de soirée, ils étaient déjà 60,9 % (+ 24) à avoir glissé un bulletin dans l'urne en fin de journée. Seuls certains territoires d'outre-mer semblent une nouvelle fois résister à cette vague de mobilisation, malgré un important recul de l'abstention. Appelés à voter dès ce samedi, un tiers des électeurs (33,56 %) de Guadeloupe se sont mobilisés, contre 25,31 % lors des précédentes législatives. Une proportion presque similaire en Guyane (32,5 %), qui enregistre tout de même une petite hausse d'environ 8 points (26,7 %) par rapport à 2022. À l'inverse, en Nouvelle-Calédonie, toujours secouée par de violentes émeutes, les électeurs ont carrément déferlé (60,02 %, + 45 points) dans les bureaux de vote, soit un sursaut massif de participation en comparaison avec les précédentes législatives (13,06 %).

Partout en France, les électeurs se sont surtout rués sur les procurations, qui permettent de voter par le biais d'un tiers. Pris de court par la décision présidentielle, en pleine période estivale, plus de 2,6 millions de sésames ont été établis depuis le 10 juin, selon le ministère de l'Intérieur. Un nombre quatre fois supérieur à celui d'il y a deux ans sur une période comparable. Des procurations qui valent bien souvent pour les deux tours, et promettent déjà un taux de participation élevée le 7 juillet prochain. C.G.

Le Monde
élections législatives, lundi 1 juillet 2024 1681 mots, p. 6,7
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29 juin 2024 - Le Monde (site web)

Binationaux : l’onde de choc dans la haute fonction publique

Diplomates, militaires, magistrats, policiers… le flou entretenu par le Rassemblement national sur la définition des postes « stratégiques » fait craindre le pire aux cadres de l’administration régalienne

Antoine Albertini, Chloé Hoorman, Philippe Ricard et Élise Vincent

Mettre en doute notre loyauté vis-à-vis de la France me heurte et me blesse. Je ne vis pas cette double appartenance comme un handicap, mais comme une richesse » : attaché de coopération auprès de l’ambassade de France en Libye, Sid Rouis est l’un des rares, au sein de l’appareil diplomatique français, à dénoncer ouvertement l’intention du Rassemblement national (RN) d’interdire aux Français binationaux d’accéder aux postes les plus « sensibles » de la fonction publique.

La promesse est « terrifiante », dit ce Franco-Algérien, ancien numéro deux du cabinet de Yamina Benguigui, ministre déléguée chargée de la francophonie sous François Hollande. Sid Rouis est né en Algérie. Il est arrivé en France en 1983, dans le cadre d’une procédure de regroupement familial. Sa prise de position est d’autant plus notable qu’il n’est pas fonctionnaire, mais contractuel pour le compte du ministère des affaires étrangères. « J’ai tout à perdre. Il faut bien mettre un coup de pied dans la fourmilière » , justifie-t-il, bien conscient qu’il risque une sanction pour violation du devoir de réserve, et court le risque de ne pas voir son contrat renouvelé.

« Infamant et ridicule »

Le RN a beau minimiser la portée de cette démarche, l’onde de choc qu’elle suscite est réelle au sein de la haute administration française. Promise avec insistance par Jordan Bardella dans la campagne éclair en vue du premier tour des élections législatives, dimanche 30 juin, la mesure a suscité cette semaine de vifs échanges lors des débats entre les chefs de file des trois camps en lice. « C’est infamant et ridicule », a jugé Emmanuel Macron, vendredi 28 juin. Marine Le Pen elle-même a dû tancer un député RN qui s’en était pris à la double nationalité de l’ancienne ministre de l’éducation Najat Vallaud-Belkacem. « Quelques dizaines de postes sont concernés », a expliqué mardi le candidat du RN à la fonction de premier ministre en cas de cohabitation, sans préciser ce qu’il entend par « sensible », ou « stratégique ». « Vous voulez mettre un Franco-Russe à la tête d’une centrale nucléaire ? Ça vous pose pas un sujet d’intérêt national ? », a tenté de plaider M. Bardella.

L’argument peut paraître curieux de la part d’une formation désormais soucieuse, en pleine guerre d’Ukraine, de faire oublier sa proximité avec la Russie de Vladimir Poutine. Il ne contribue pas à rassurer les personnels détenteurs de deux passeports. « Il ne faut pas tomber dans le piège identitaire posé par le RN, mais partir des principes d’égalité et de non-discrimination », juge une diplomate française, disposant d’un passeport latino-américain – elle préfère rester discrète sur le pays concerné.

« L’accusation de défaut de loyauté ou de double allégeance, qui est très structurante dans le discours de l’extrême droite, cible d’abord, personne n’est dupe, un certain nombre de catégories de Français de façon implicite. On voit bien que ceux qui sont concernés, ce ne sont pas les Franco-Allemands ou les Franco-Canadiens », remarque Karim Amellal, ambassadeur et délégué interministériel chargé de la Méditerranée.

Au Quai d’Orsay, quelques-uns envisagent même de démissionner en cas d’arrivée au pouvoir de la formation d’extrême droite. « Je n’attendrai pas l’humiliation d’être regardée avec le moindre soupçon de déloyauté en raison de ma double culture et nationalité », explique Inès Ben Kraiem, diplomate franco-tunisienne, en poste à l’Institut du monde arabe. « Le Rassemblement national s’inscrit dans la droite ligne du régime raciste de Vichy, cet Etat dit “français” que le général de Gaulle, l’honneur de la France, déclara nul et non avenu », a cinglé son collègue Mohamed Bouabdallah dans une tribune au Mondele 25 juin. « En 2024, ce ne sont plus les juifs – leur tour viendra –, mais les Arabes et les musulmans. Car il va de soi que tous les binationaux ne se valent pas », dit ce conseiller culturel aux Etats-Unis, ancien sous-directeur des affaires politiques au sein de la direction des Nations unies du Quai d’Orsay.

La diplomatie n’est pas le seul secteur régalien concerné. Au ministère de l’intérieur, la proposition du RN est particulièrement mal vécue par les intéressés, dans une administration où l’engagement – parfois au péril de l’intégrité physique – demeure une valeur cardinale et le baromètre d’une carrière.

Dans les administrations chargées de la sécurité, des noms circulent dorénavant comme autant de contre-exemples d’une « suspicion qui n’a pas lieu d’être ». Untel, franco-marocain et limier du renseignement territorial, qui a mené l’enquête permettant de déjouer un projet d’attentat en région il y a quelques années ; tel autre, surveillant pénitentiaire et ancien élève d’une école coranique qui a permis, à plusieurs reprises, de déceler d’imperceptibles signaux de radicalisation de détenus au contact d’un imam incarcéré.

Place Beauvau, malgré les tentatives de déminage du RN, l’émoi est fort. « Il faut aller au bout des peurs du RN. C’est quoi ? Qu’on soit retournés ou sollicités par notre second pays ?, interroge Mohamed (le prénom a été changé à sa demande), haut cadre du ministère de l’intérieur. Nous sommes conscients de ça plus que quiconque et, en même temps, nous avons clairement choisi qui on servait. »

Un membre de la préfectorale renchérit : « S’ils veulent virer des gens comme moi, qu’ils le fassent. De toute façon, je n’ai pas envie de bosser avec des gens qui considèrent que je suis un traître en puissance parce que je détiens un autre passeport. D’ailleurs, il se passerait quoi si je décidais de le rendre ? Je deviendrais automatiquement loyal à leurs yeux ? »

Dans la préfectorale, on avance volontiers un nom, symbole, selon un sous-préfet, de « l’absurdité de la proposition du RN » : Frédérique Camilleri. Après être passée par Sciences Po Paris, l’Ecole nationale d’administration, la prestigieuse université américaine Columbia, cette Franco-Libanaise a été la première femme nommée préfète de police de Marseille en 2020, à l’âge de 36 ans, avant de prendre la tête d’une « grosse boutique », la préfecture de l’Essonne, au mois de mars. « Et le RN voudrait priver le pays de profils aussi exceptionnels ?, s’interroge un haut fonctionnaire de la Place Beauvau. Pour qu’ils finissent tous dans le privé, qui n’attend que ça ? »

Méritocratie républicaine

La polémique ne laisse pas non plus indifférents les magistrats. « C’est bien simple, j’ai l’impression d’être un citoyen de seconde zone », résume Youssef Badr, premier vice-président adjoint au tribunal judiciaire de Bobigny, né en France de parents marocains. « C’est humiliant et c’est injuste. Je suis magistrat depuis quinze ans, je sers la République tous les jours, dans un domaine difficile, celui du pénal. »Le principe de la méritocratie républicaine, censée sélectionner les élites indépendamment de leurs origines, se trouve selon lui mis en cause, a fortiori pour les binationaux d’origine modeste, dont les parents ont tout misé sur la scolarité. Les concours de la fonction publique sont un puissant moteur d’ascension sociale pour les familles issues de l’immigration, détaille le magistrat, qui a monté une association, La Courte Echelle, pour aider les étudiants en droit dans le besoin. « Mes parents ne savent ni lire ni écrire. Pour eux, mon parcours est une source de fierté. »

L’émoi est perceptible aussi chez les militaires : « C’est le non-sujet dans toute sa splendeur, estime le général Michel Yakovleff. En pratique, on a une procédure d’habilitation qui filtre et repère les potentiels conflits d’intérêts ». L’armée est ouverte de longue date à ceux qui ne possèdent même pas la nationalité française, qui peuvent s’engager dans la Légion étrangère. Et, par le passé, quelques binationaux ont fait une belle carrière militaire.

Au sein des milieux militaires, l’inquiétude concernant la proposition du RN apparaît toutefois relativement discrète, à ce stade. Le nombre de binationaux est en effet très limité au sein de la haute hiérarchie militaire, qu’il s’agisse de l’armée de l’air, de la marine ou de l’armée de terre. « Si les armées sont beaucoup plus diverses qu’on ne le pense, le métissage demeure souvent cantonné aujourd’hui aux grades de militaire du rang ou de sous-officier », note un bon connaisseur des milieux de défense. Malgré des efforts pour valoriser les meilleurs éléments, les militaires du rang et les sous-officiers accèdent de facto rarement aux postes les plus élevés. « Tout passe par le processus des habilitations au secret-défense, qui écarte en réalité assez souvent, déjà, les binationaux des postes les plus sensibles, par exemple dans le domaine des transmissions, s’ils ont de la famille à l’étranger et qu’il risque d’y avoir des pressions sur elle », détaille une autre source militaire.

Contraire à la législation

« La mesure est précisément d’autant plus absurde que les procédures d’habilitation existent déjà », relève un diplomate, qui se laisse le temps avant de décider, en cas d’arrivée du RN au pouvoir, de quitter ou pas le ministère.

De manière générale, seuls sont pris en compte les missions ou les domaines d’activité au sein desquels seront appelés à être recrutés, titularisés, autorisés ou habilités des fonctionnaires ou certains opérateurs du secteur privé. Il y va ainsi, par exemple, des magistrats, policiers ou gendarmes – soumis à une enquête interne dès le début de leur formation –, des fonctionnaires assurant des missions relevant de la souveraineté de l’Etat, mais aussi des emplois ou activités privés dans le secteur des jeux et des paris.

Une troisième catégorie concerne les personnes susceptibles d’avoir accès à des sites sensibles ou d’utiliser du matériel ou des produits considérés comme dangereux. Quels que soient les cas, la binationalité, cependant, ne figure pas au rang des critères définis par la loi pour justifier de telles vérifications. La prendre en compte contreviendrait donc à la législation française.p

Libération
lundi 1 juillet 2024 272 mots, p. 7

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

LOT AURÉLIEN PRADIÉ, DU DÉPART DE LR À LA TRIANGULAIRE

V.Bo.

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Mordillé mais qualifié. Dans la première circonscription du Lot, le député sortant Les Républicains (LR) Aurélien Pradié a recueilli 42,3 % des voix dimanche et disputera le second tour le 7 juillet. En 2022, il s’était hissé en tête avec 45 % des voix dès le premier tour, signe qu’il s’est fait grignoter dans les urnes par ses adversaires. Derrière lui, la candidate du Nouveau Front populaire, Elsa Bougeard, obtient 24,3 %, devant le candidat (Ensemble) Frédéric Decremps (8,6 %). Dans ce département rural de tradition socialiste, le Rassemblement national perce significativement. Sa candidate, Slavka Mihaylova, une inconnue parachutée dans le coin, récolte 23,1 % – contre 9 % en 2022 pour Cendrine Couturier. La liste de Jordan Bardella était déjà passée de 19 % à 26 % à l’échelle du département entre les européennes de 2019 et de 2024.

S’il s’impose au second tour, Pradié entend construire davantage son ambition personnelle – et nationale. L’ancien vice-président des Républicains a déjà annoncé prendre ses distances avec le parti, «mort» selon lui, et promis une «initiative politique» lancée depuis son fief lotois, où il a été élu la première fois en 2017, à l’automne. «Quitter sa famille politique en pleine bataille électorale, c’est une curieuse conception du courage», avait alors flingué le patron des sénateurs LR, Bruno Retailleau, opposant interne de longue date. A plus court terme, Pradié pourrait être tenté de constituer un groupe autonome à l’Assemblée. En 2022, l’ancien élu de Cahors avait été réélu au second tour (64 %) face à Elsa Bougeard (35 %).

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 1 juillet 2024 683 mots, p. AUJM10
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30 juin 2024 - Le Parisien (site web)

Les Républicains résistent mais restent en danger

Le parti de droite a récolté environ 10 % des voix lors du premier tour des législatives, presque comme en 2022. Mais ils devraient malgré tout perdre, selon des estimations, au moins une dizaine de sièges.

Quentin Laurent

Comme un air de déjà-vu. Ce dimanche soir, le parti les Républicains a vécu un scénario désormais bien connu, celui où les urnes les rappellent à leur statut politique de second plan, et laissent une nouvelle fois présager le pire. Une soixantaine de députés sortants, et l'incertitude sur le nombre de sièges qui survivront à la crise politique actuelle née de la dissolution. Et sur l'avenir de ce parti devenu si fragile, tout court. Car des Hauts-de-France au Grand-Est en passant par le Sud-Est, la droite sent encore plus que d'habitude souffler le vent du boulet, et la bourrasque RN, porté par une dynamique inédite.

Comme dans tous les moments difficiles vécus ces dernières années, la droite répète aux autres, et aussi à elle-même, qu'elle est encore en vie, portée par quelque 10 % des voix à l'échelle nationale pour ce premier tour de législatives. Les estimations, nécessairement fragiles, leur promettent une cinquantaine de sièges au mieux.

« La droite n'a pas disparu ! » a martelé l'eurodéputé François-Xavier Bellamy sur les plateaux télé, tentant de faire exister sa famille politique, une nouvelle fois prise en étau entre des forces qui les surclassent : le Nouveau Front populaire et le Rassemblement national, arrivés bien loin devant et concentrant de fait l'attention du moment.

Refuser d'être les « otages » du match RN-NFP

Dans un communiqué envoyé juste après les premiers résultats, les derniers caciques de la droite (Gérard Larcher, Laurent Wauquiez, Bruno Retailleau, Michèle Tabarot, Annie Genevard...) ont surtout chargé Emmanuel Macron, qui « porte l'immense responsabilité d'avoir renforcé ceux qu'il prétendait combattre depuis 2017 », à fait savoir le RN, estimant désormais que « le macronisme [était] mort ». Et de renvoyer dos à dos « les outrances d'une extrême gauche dominée par la France insoumise » et le RN et son « programme démagogique » qui « entraînera le chaos ».

« La semaine qui vient est cruciale », poursuit LR d'une seule voix, appelant les électeurs à refuser d'être les « otages » du match RN - Nouveau Front populaire, et à leur confier leurs voix. Pour quel résultat ? En Haute-Loire, Laurent Wauquiez, redescendu dans l'arène politique nationale, est arrivé en tête mais son avance sur le candidat RN reste faible. La coprésidente de LR par intérim, Annie Genevard, élue sortante dans le Doubs, est en ballottage favorable, comme l'élu du Lot Aurélien Pradié.

Au second tour, une seule ambition : survivre

Rien ne sera simple non plus pour Olivier Marleix, ancien chef des députés LR, dans l'Eure-et-Loir, qui devra rattraper un retard non négligeable sur le RN arrivé en tête. Ce sera aussi le cas de nombreux de ses anciens collègues qui s'apprêtent à livrer une bataille féroce jusqu'à vendredi. « Le terrain, à fond », a ainsi exhorté le président (LR) de la région Hauts-de-France Xavier Bertrand, venu à Saint-Quentin soutenir le sortant (LR) Julien Dive, qui aura fort à faire pour sauver son écharpe de député face au RN.

Aux législatives de 2022, la droite s'était qualifiée au second tour dans 73 circonscriptions, et l'avait emporté dans 85 % des cas. Cette année encore, la droite résiste, malgré tout, grâce à une implantation locale forte qui lui permet en partie de ne pas s'effondrer complètement. Et surtout, malgré la décision surprise et cataclysmique prise par Éric Ciotti, légalement toujours président du parti, de nouer un pacte avec le RN dans une soixantaine de circonscriptions.

Là où LR n'est pas en position de se maintenir, le choix a été fait de ne donner aucune consigne de vote. « Il n'y a pas de consigne nationale. Mais les législatives sont aussi 577 élections locales... » glisse un dirigeant de LR. Comprendre, localement : chacun fera comme il l'entend. Les principaux dirigeants du parti doivent s'entretenir ce lundi en visioconférence, pour « analyser » les résultats de ce premier tour de législatives. Et s'élancer vers le second, dans la vertigineuse incertitude de ce que les urnes leur réserveront dimanche prochain. Avec la seule ambition de survivre.

La Croix, no. 42958
Monde, lundi 1 juillet 2024 699 mots, p. 7

La surprise Massoud Pezeshkian en Iran

Vinciane Joly

Le candidat « réformateur » accède au second tour de l’élection présidentielle iranienne en rassemblant 42 % des suffrages lors du premier tour du vendredi 28 juin.

Il prône un rapprochement avec l’Occident afin d’obtenir la levée des sanctions, et avait critiqué la répression du mouvement « Femme, vie, liberté », tout en condamnant la contestation.

L’Iran est-il à l’aube d’un virage politique ? Un mois après la mort dans un crash d’hélicoptère du président conservateur Ebrahim Raïssi, l’unique candidat présenté comme « réformateur » Massoud Pezeshkian s’est imposé en tête du premier tour de l’élection présidentielle le 28 juin, en recueillant 42 % des suffrages, devançant l’ultraconservateur Saïd Jalili qui a obtenu 38 % des voix, dans un scrutin marqué par une forte abstention. Le second tour aura lieu le vendredi 5 juillet.

Alors que les 85 millions d’Iraniens sont confrontés à une très forte inflation, à un chômage élevé et à la dépréciation record du rial, la monnaie nationale, Massoud Pezeshkian mise sur l’établissement de « relations constructives » avec Washington et les capitales européennes afin de « sortir l’Iran de son isolement ». « Sommes-nous censés être éternellement hostiles à l’Amérique ou aspirons-nous à résoudre nos problèmes avec ce pays ? », a-t-il lancé en plein débat télévisé. Dans le passé, il avait longtemps plaidé en faveur d’un accord sur le nucléaire, et il a reçu le soutien de l’ancien ministre Javad Zarif, architecte de l’accord de Vienne signé en 2015.

« Les statistiques montrent que, à chaque fois que nous parvenons à un accord(avec l’Occident), l’inflation diminue et la croissance économique repart à la hausse,a-t-il ajouté, dans des propos rapportés par le quotidien iranien Hamshahri.Si nous pouvions lever les sanctions, les Iraniens pourraient vivre confortablement. » Il est ainsi le seul parmi les candidats à prôner des relations pacifiées avec les États-Unis.

Docteur de profession, né d’un père azéri et d’une mère kurde, Massoud Pezeshkian voit le jour en 1954 à Mahabad, dans la province d’Azerbaïdjan-Occidental. Après avoir exercé son service militaire au temps du chah, il commence des études de médecine. Pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), il soigne les blessés sur le front. Il se spécialise ensuite en chirurgie cardiaque à Tabriz et est élu président de la faculté de médecine de la ville six ans plus tard.

En 1994, il perd sa femme et l’un de ses enfants dans un accident de voiture. C’est trois ans après ce drame que le médecin entre en politique. Sous la présidence du réformateur Mohammad Khatami, il rejoint le gouvernement en tant que ministre de la santé, fonction qu’il occupe jusqu’en 2005. À la fin de son mandat, il sera élu député à cinq reprises, jusqu’à devenir vice-président du Parlement entre 2016 et 2020. Massoud Pezeshkian avait déjà présenté sa candidature à l’élection présidentielle de 2021 mais elle avait été refusée par le Conseil des Gardiens de la révolution. Cette fois, ce médecin a été autorisé à concourir pour les élections.

Lors du vaste mouvement de contestation ayant secoué le pays fin 2022 après le décès de Jina Mahsa Amini, arrêtée parce qu’une mèche de cheveux dépassait de son voile, Massoud Pezeshkian avait mis en doute la version officielle avancée pour la mort de la jeune fille, arguant de sa connaissance de la médecine. Il avait critiqué la répression exercée à l’encontre des manifestations et réclamé la création d’une commission d’enquête. Toutefois, il avait ensuite publié un communiqué dans lequel il condamnait le mouvement de révolte, le jugeant contraire aux « intérêts du peuple ».

Une position ambiguë que l’on retrouve dans ses propos sur la question du port obligatoire du voile pour les femmes. « Depuis quarante ans, nous cherchons à contrôler le hijab, mais nous n’avons fait qu’aggraver la situation », a estimé le candidat réformateur. Il a promis qu’il « mettrait fin, autant qu’il le pourrait, aux patrouilles de la police des mœurs ». Pourtant, le voile est obligatoire pour entrer dans ses meetings de campagne.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 74 mots, p. 6

Politique

[François Hollande...]

Lepelletier, Pierre

François Hollande

1re circonscription de Corrèze

François Hollande avait surpris tout le monde en annonçant être candidat dans la 1re circonscription de Corrèze. L'ancien président de la République espère remporter son pari pour enfin se relancer. S'il parvient à être élu député, certains l'imaginent déjà prétendre au poste de président de l'Assemblée nationale. Une défaite serait en revanche fatale et pourrait mettre un point final à sa vie politique. P. L.

Libération
lundi 1 juillet 2024 399 mots, p. 6

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

SOMME FRANÇOIS RUFFIN, PICARD REFROIDI

MATHIS HARDOUIN

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Dans la première circonscription de la Somme, l’essentiel est assuré pour François Ruffin. Mais sa qualification au second tour laisse un goût amer. Alors que trois quarts des bulletins ont été dépouillés, le fondateur du parti Picardie debout !, 28,4 % des voix, est nettement devancé par la candidate du Rassemblement national, Nathalie Ribeiro-Billet (45 %). A la fa- veur d’un sursaut au second tour, il pourrait tout de même sauver son siège. Visage bien connu à gauche, François Ruffin a lancé l’initiative du Nouveau Front populaire, dès l’annonce de la dissolution le 9 juin. Il a voulu en incarner le «capitanat», mais a dû s’engager dans un duel d’influence avec Jean-Luc Mélenchon, qu’il a tenté en vain d’éloigner de la campagne. Tenant de la ligne frondeuse chez les insoumis, il a été indigné par la décision de LFI de ne pas réinvestir cinq de ses proches collègues, dont Alexis Corbière et Raquel Garrido. Le 15 juin, il écrit sur X : «Ce n’est qu’une mauvaise farce. Qui ne coûtera qu’à leurs auteurs.» Réplique de Jean-Luc Mélenchon sur LCI le 26 juin : François Ruffin ne fait plus partie de LFI, «il en est parti tout seul». A l’écart des tractations parisiennes, le fondateur du journal Fakir a aussi dû se concentrer sur sa «circo», en menant campagne pour s’assurer un nouveau mandat, et faire basculer en sa faveur une partie difficile. Aux européennes, la liste de Jordan Bardella a atteint 44 % dans sa circonscription, laissant la gauche à la peine à 26 %. François Ruffin l’a rappelé à son lancement de campagne, le 12 juin à Amiens, devant plusieurs centaines de personnes, et s’est employé à inverser le rapport de force. Son retard sur la RN Nathalie Ribeiro-Billet lui montre la marche qu’il lui faut encore gravir. Il y était parvenu en 2017, remportant son premier mandat de député malgré un premier tour mal embarqué. Pour ce second tour, Ruffin affrontera donc la candidate du Rassemblement national, comme en 2022 où il l’avait emporté avec 61 % des voix – la candidate de la majorité, Albane Branlant (23,7 % des voix), en position de se maintenir, s’est désistée. Quelle que soit l’issue, un score plus serré devrait s’afficher au soir du 7 juillet.

La Croix, no. 42958
Monde, lundi 1 juillet 2024 699 mots, p. 7

La surprise Massoud Pezeshkian en Iran

Vinciane Joly

Le candidat « réformateur » accède au second tour de l’élection présidentielle iranienne en rassemblant 42 % des suffrages lors du premier tour du vendredi 28 juin.

Il prône un rapprochement avec l’Occident afin d’obtenir la levée des sanctions, et avait critiqué la répression du mouvement « Femme, vie, liberté », tout en condamnant la contestation.

L’Iran est-il à l’aube d’un virage politique ? Un mois après la mort dans un crash d’hélicoptère du président conservateur Ebrahim Raïssi, l’unique candidat présenté comme « réformateur » Massoud Pezeshkian s’est imposé en tête du premier tour de l’élection présidentielle le 28 juin, en recueillant 42 % des suffrages, devançant l’ultraconservateur Saïd Jalili qui a obtenu 38 % des voix, dans un scrutin marqué par une forte abstention. Le second tour aura lieu le vendredi 5 juillet.

Alors que les 85 millions d’Iraniens sont confrontés à une très forte inflation, à un chômage élevé et à la dépréciation record du rial, la monnaie nationale, Massoud Pezeshkian mise sur l’établissement de « relations constructives » avec Washington et les capitales européennes afin de « sortir l’Iran de son isolement ». « Sommes-nous censés être éternellement hostiles à l’Amérique ou aspirons-nous à résoudre nos problèmes avec ce pays ? », a-t-il lancé en plein débat télévisé. Dans le passé, il avait longtemps plaidé en faveur d’un accord sur le nucléaire, et il a reçu le soutien de l’ancien ministre Javad Zarif, architecte de l’accord de Vienne signé en 2015.

« Les statistiques montrent que, à chaque fois que nous parvenons à un accord(avec l’Occident), l’inflation diminue et la croissance économique repart à la hausse,a-t-il ajouté, dans des propos rapportés par le quotidien iranien Hamshahri.Si nous pouvions lever les sanctions, les Iraniens pourraient vivre confortablement. » Il est ainsi le seul parmi les candidats à prôner des relations pacifiées avec les États-Unis.

Docteur de profession, né d’un père azéri et d’une mère kurde, Massoud Pezeshkian voit le jour en 1954 à Mahabad, dans la province d’Azerbaïdjan-Occidental. Après avoir exercé son service militaire au temps du chah, il commence des études de médecine. Pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), il soigne les blessés sur le front. Il se spécialise ensuite en chirurgie cardiaque à Tabriz et est élu président de la faculté de médecine de la ville six ans plus tard.

En 1994, il perd sa femme et l’un de ses enfants dans un accident de voiture. C’est trois ans après ce drame que le médecin entre en politique. Sous la présidence du réformateur Mohammad Khatami, il rejoint le gouvernement en tant que ministre de la santé, fonction qu’il occupe jusqu’en 2005. À la fin de son mandat, il sera élu député à cinq reprises, jusqu’à devenir vice-président du Parlement entre 2016 et 2020. Massoud Pezeshkian avait déjà présenté sa candidature à l’élection présidentielle de 2021 mais elle avait été refusée par le Conseil des Gardiens de la révolution. Cette fois, ce médecin a été autorisé à concourir pour les élections.

Lors du vaste mouvement de contestation ayant secoué le pays fin 2022 après le décès de Jina Mahsa Amini, arrêtée parce qu’une mèche de cheveux dépassait de son voile, Massoud Pezeshkian avait mis en doute la version officielle avancée pour la mort de la jeune fille, arguant de sa connaissance de la médecine. Il avait critiqué la répression exercée à l’encontre des manifestations et réclamé la création d’une commission d’enquête. Toutefois, il avait ensuite publié un communiqué dans lequel il condamnait le mouvement de révolte, le jugeant contraire aux « intérêts du peuple ».

Une position ambiguë que l’on retrouve dans ses propos sur la question du port obligatoire du voile pour les femmes. « Depuis quarante ans, nous cherchons à contrôler le hijab, mais nous n’avons fait qu’aggraver la situation », a estimé le candidat réformateur. Il a promis qu’il « mettrait fin, autant qu’il le pourrait, aux patrouilles de la police des mœurs ». Pourtant, le voile est obligatoire pour entrer dans ses meetings de campagne.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 69 mots, p. 4

Politique

[Éric Ciotti...]

Service politique du Figaro, Service politique du Figaro

Éric Ciotti

1re circonscription des Alpes-Maritimes

Président contesté des Républicains (LR) depuis qu'il a décidé de nouer « une alliance avec le Rassemblement national » , Éric Ciotti misait sur ces élections législatives pour valider son choix stratégique. Député de la 1re circonscription des Alpes-Maritimes depuis 2007, l'élu de Nice était notamment confronté à Virgile Vanier-Guérin, un quadragénaire choisi par ses anciens amis de droite pour l'affronter. P. LA.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 84 mots, p. 8

Politique

[YAël Braun-Pivet...]

Quinault-Maupoil, Tristan

YAël Braun-Pivet

5e circonscription des Yvelines

La survie politique de la présidente sortante de l'Assemblée est dans les mains des électeurs. Arrivée en tête avec 42,80 % des voix, elle s'opposera au candidat de la gauche Yassine Benyettou, avec 27,32 % selon des résultats partiels. Avec environ 22,90%, le maire de Maisons-Laffitte, Jacques Myard, ex-député LR aujourd'hui candidat sous la bannière commune de l'alliance entre Éric Ciotti et le RN, est lui aussi qualifié dans cette triangulaire. T. Q.-M.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 73 mots, p. 8

Politique

[Gabriel Attal...]

Quinault-Maupoil, Tristan

Gabriel Attal

10e circonscription des Hauts-de-Seine

Député sortant, le premier ministre est arrivé largement en tête dans son fief des Hauts- de-Seine (Issy-les-Moulineaux, Vanves) avec 45,38 % des voix. Il devance la candidate du Nouveau front populaire, Cécile Soubelet (33,43 %). Parmi les ministres les mieux élus en 2022, il ambitionne encore de décrocher ce titre au second tour malgré le contexte national difficile pour son camp. T. Q.-M.

Le Figaro, no. 24837
Le Figaro, lundi 1 juillet 2024 869 mots, p. 2

Politique

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30 juin 2024 - Le Figaro (site web)

La participation favorise les triangulaires

Gentilhomme, Célestine

Le coup de tonnerre de la dissolution a provoqué un premier électrochoc : la participation retrouve un niveau jamais atteint depuis 1997. Soit depuis la dernière dissolution, décidée par Jacques Chirac. D'après les dernières estimations Ifop, quelque 66 % des Français se seraient rendus aux urnes ce dimanche pour le premier tour des élections législatives anticipées, soit un bond de presque + 20 points par rapport au scrutin de 2022 (47,7 %). À 17 heures, la participation s'élevait déjà à 59,39 % selon le ministère de l'Intérieur, enregistrant là aussi une très forte hausse par rapport à 2022 (39,42 %). Cinq heures plus tôt, à midi, les électeurs étaient 25,90 % à s'être déplacés, contre 18,43 % à la mi-journée en 2022.

À peine trois semaines après les élections européennes, qui avaient déjà connu un sursaut de participation, les Français se sont encore davantage mobilisés que le 9 juin (51,49 %). Il faut dire que la variable de l'abstention est d'autant plus cruciale dans ce scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Pour se maintenir au second tour, un candidat devait franchir la barre fatidique des 12,5 % des voix des inscrits sur les listes électorales. Le bond de la participation a fait mécaniquement baisser ce « ticket d'entrée » pour le second tour, ce qui a multiplié le nombre de triangulaires : 290 à 320, selon les estimations. En 2022, seules huit circonscriptions ont donné lieu à des matchs à trois. Ces configurations peuvent rendre l'issue du scrutin bien plus incertaine, alors que les candidats qualifiés ont jusqu'à 18 heures ce lundi pour déposer leurs dossiers auprès des préfectures afin de confirmer qu'ils se présentent au second tour. À l'issue de la première manche, toutes les forces de gauche ont déjà appelé leurs candidats arrivés en troisième position à se retirer pour faire « barrage » au RN. Depuis le perron de Matignon, en fin de soirée, Gabriel Attal a appelé au « désistement de nos candidats dont le maintien en troisième position aurait fait élire un député RN face à un autre candidat qui défend comme nous les valeurs de la République ».

Grâce à cette hausse du nombre de votants, certains candidats espéraient aussi faire leur entrée à l'Assemblée nationale dès ce dimanche soir. Pour y parvenir, il leur fallait réunir plus de 50 % des suffrages exprimés représentant au moins 25 % des électeurs inscrits sur les listes électorales. C'est le cas de plusieurs députés sortants : Marine Le Pen dans le Pas-de-Calais, le vice-président RN de l'Assemblée nationale, Sébastien Chenu, dans le Nord, l'Insoumis Ugo Bernalicis dans le même département, ou encore le patron du PS, Olivier Faure, en Seine-et-Marne.

Plus de 2,6 millions de procurations

Le recul de l'abstention se confirme dans tout le territoire hexagonal, y compris dans les départements où les électeurs boudent le plus souvent les urnes. Bien qu'en dessous de la moyenne nationale, une partie de l'Île-de-France - la Seine-Saint-Denis (47,04 %), l'Essonne (50,53 %) comme le Val-d'Oise (50,91 %) - avait déjà dépassé en fin de journée le niveau de participation de 2022. À 17 heures, plus des deux tiers des électeurs du Finistère (68,26 %), du Tarn (67,31 %), de la Dordogne (66,82 %) ou encore de l'Aveyron (66,6 %) étaient allés voter, pulvérisant là encore le score de participation des derniers scrutins législatifs. La Bretagne reste, comme aux élections européennes, l'une des régions qui s'est le plus massivement mobilisée en fin de journée. En Rhône-Alpes aussi, la Savoie (64,4 %, + 24,5 points par rapport à 2022), les Hautes-Alpes (+ 22,1 points) comme la Haute-Savoie (62,7 %, + 26,6 points) enregistraient un bond de participation à 17 heures. Même dynamique enfin dans le sud-est de la France, qui affichait des taux records à la même heure : 63,3 % dans les Bouches-du-Rhône (+ 25 points), 61,8 % dans le Var (+ 22), 61,4 % dans le Vaucluse (+ 22 points).

À Paris, où les bureaux de vote ne ferment qu'en début de soirée, ils étaient déjà 60,9 % (+ 24 points) à avoir glissé un bulletin dans l'urne en fin de journée. Seuls certains territoires d'outre-mer semblent une nouvelle fois résister à cette vague de mobilisation, malgré un important recul de l'abstention. Appelés à voter dès ce samedi, un tiers des électeurs (33,56 %) de Guadeloupe se sont mobilisés, contre 25,31 % lors des précédentes législatives. Une proportion presque similaire en Guyane (32,5 %), qui enregistre tout de même une petite hausse d'environ 8 points (26,7 %) par rapport à 2022. À l'inverse, en Nouvelle-Calédonie, toujours secouée par de violentes émeutes, les électeurs ont carrément déferlé (60,02 %, + 45 points) dans les bureaux de vote, soit un sursaut massif de participation en comparaison avec les précédentes législatives (13,06 %).

Partout en France, les électeurs se sont surtout rués sur les procurations, qui permettent de voter par le biais d'un tiers. Pris de court par la décision présidentielle, en pleine période estivale, plus de 2,6 millions de sésames ont été établis depuis le 10 juin, selon le ministère de l'Intérieur. Un nombre quatre fois supérieur à celui d'il y a deux ans. Des procurations qui valent bien souvent pour les deux tours, et promettent déjà un taux de participation élevé le 7 juillet prochain. C.G.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, dimanche 30 juin 2024 706 mots, p. AUJM4
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30 juin 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Majorité PrésidentielleiEmmanuel Macron mise toujours sur la recomposition

Trois semaines après l'annonce de la dissolution par le chef de l'État, les élections législatives s'annoncent très difficiles pour la majorité sortante. Le président espère attirer vers lui d'autres partis. Compliqué, tant la macronie pourrait ressortir affaiblie du premier tour.

Ludwig Gallet

C'était quelques jours après l'annonce par Emmanuel Macron du grand big bang de la dissolution. En petit comité, l'entourage du président de la République défend alors ardemment la volonté de ce dernier de redonner la parole au peuple. Avec, même, cette pointe d'optimisme : « Le fait politique, ce sont les 50 % des voix obtenues par les extrêmes aux européennes. Ce choc peut créer quelque chose de très différent de ce que l'on a connu jusqu'alors », plaidait un proche.

Quelque chose de très différent... Mais quoi ? Les ambitions présidentielles dépendent nécessairement des résultats des législatives de ce dimanche et du 7 juillet prochain. Les proches du chef de l'État veulent croire que le sursaut de mobilisation attendu dès le premier tour pourra bénéficier « au camp de la raison », comme ils se plaisent à se définir. Et que les nombreuses triangulaires anticipées pour le second finiront par leur profiter au nom du barrage républicain.

« La coalition, on aurait dû la faire dès 2022 »

C'est bien une nouvelle forme d'exercice de la fonction présidentielle qui s'annonce pour Emmanuel Macron. Si l'un des deux blocs concurrents emporte la majorité absolue, ce qui paraît avant tout envisageable pour le RN, l'affaire sera pliée. Ses espoirs reposeront alors sur sa capacité à s'imposer dans une cohabitation promise à virer au bras de fer.

À moins que l'autre hypothèse crédibilisée par les sondages ne s'impose : celle d'une paralysie de l'Assemblée qui obligerait « des chefs de parti qui ne l'ont jamais voulu à s'entendre », glisse un soutien du président. Comme une coalition à marche forcée. « Il ne peut en être autrement. La coalition, c'est ce que l'on aurait dû faire dès 2022 », s'agace un député Renaissance qui tente actuellement de sauver sa peau dans une circonscription difficile.

Sauf que le grand rassemblement d'union nationale ne relève pas, à ce stade, de l'évidence. Il est plus difficile d'unir en situation de faiblesse qu'en position de force. Ce qui est d'autant plus vrai que la gauche a d'ores et déjà concrétisé sa propre stratégie d'union. Le Nouveau Front populaire (NFP), en dépit de tensions palpables, n'a pas explosé en trois semaines de campagne.

De Biden et Xi... à Charles de Courson

L'espoir de grandes retrouvailles se heurte aussi à un paradoxe : la diabolisation du NFP par la majorité sortante durant les trois semaines de campagne ne prépare pas à la réconciliation. « Je crois que le président n'avait pas prédit le faux talisman de la gauche et cette contrefaçon du Front populaire », plante, amer, un cadre de la majorité.

Pour autant, certains responsables de gauche, comme François Hollande, ne ferment pas la porte à une éventuelle union nationale, pour gérer l'urgence pendant au moins un an (avant qu'une nouvelle dissolution soit possible) et en cas d'absence de majorité. Il faudra voir, selon les résultats, comment réagira la droite modérée. « L'union des raisonnables, ça n'existe pas, balaie un ministre de premier plan. Cazeneuve et Bertrand, ça ne fait que deux couverts de plus à table. »

L'idée selon laquelle le président de la République aurait tout calculé laisse dubitatif ce ténor de la majorité. « À un moment donné, il y a quelque chose qui a bugué. Depuis très longtemps, Macron se sent ligoté par des petites choses qui lui sont insupportables. Il est avec Biden, avec Xi... et puis il rentre à Paris et il faut qu'il sache si, dans le groupe Liot, Charles de Courson va voter son texte de loi. Et ça, ça le fait royalement chier. »

Au point de tout envoyer valser ? « La réalité, c'est qu'il n'avait pas le choix de dissoudre, défend un parlementaire acquis à la cause du président et à celle de la dissolution. On a fait 14 % aux européennes ! Il ne pouvait pas faire sans. Sinon, on aurait dit : C'est Jupiter, il n'écoute personne. On aurait eu ça pendant trois mois. » Seul ou presque, Emmanuel Macron a choisi de s'en remettre aux Français. À eux désormais de décider d'une partie de son avenir.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, dimanche 30 juin 2024 662 mots, p. AUJM5,AUJM6
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30 juin 2024 - Le Parisien

RNiLes espoirs de Marine Le Pen

L'ex-candidate à la présidentielle parie sur l'élection de 10 à 15 députés RN dès le premier tour dimanche. Elle mise sur plus de 400 triangulaires en raison de la hausse de la participation.

Alexandre Sulzer

Pas plus que les autres, le RN n'avait vu venir la dissolution qu'il appelait pourtant de ses voeux, presque mécaniquement, sans y croire. « Macron prend des risques, je peine à me l'expliquer », réfléchit en privé Jordan Bardella, qui ironise : « Il a pris le résultat des européennes comme une défaite personnelle. Pour lui, perdre les européennes, ça serait comme moi perdre un référendum sur l'immigration ! »

Une « erreur tactique », selon Marine Le Pen qui y voit aussi un acte d'orgueil présidentiel, sans croire aux justifications données a posteriori par la macronie : « Puisque ces mystères me dépassent, feignons d'en être l'organisateur ! », glisse-t-elle en citant Jean Cocteau. Elle voit dans le délai très court des trois semaines de campagne un avantage : celui de « donner une valeur presque d'élection présidentielle au scrutin des européennes ». Comprendre : les législatives devraient amplifier - comme souvent lors des précédentes présidentielles - le résultat du 9 juin dont le RN est sorti largement vainqueur. De quoi attribuer une majorité absolue à Jordan Bardella ?

Mélenchon « meilleur agent électoral »

Il faudrait plus de 200 députés de plus qu'actuellement. Une gageure. Mais Marine Le Pen veut croire que c'est atteignable, peut-être sans l'apport de son nouvel allié Éric Ciotti. Elle parie même que 10 à 15 députés RN seront élus dès le premier tour. Mais la prudence reste de mise. « Il est difficile de sortir quelque chose des algorithmes. En 2022, on nous pronostiquait entre 5 et 40 députés », rappelle celle qui avait fini par présider un groupe de... 88 députés (89 initialement). Cette fois, elle mise sur plus de 400 triangulaires en raison de la participation.

« C'est compliqué de se projeter en raison des triangulaires et même des quadrangulaires. Il sera possible d'être député à 34 % », abonde un lieutenant du RN qui croise les doigts pour avoir « beaucoup de duels contre le Front crépusculaire », comprendre le Nouveau Front populaire (NFP). Il y a deux ans, le RN avait déjà gagné 33 sur 59 de ses duels face à la gauche. Un taux que le parti espère largement augmenter après son alliance avec Éric Ciotti et sur fond de diabolisation du NFP.

Pour Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon est son « meilleur agent électoral ». « S'il voulait vraiment le pouvoir, il ferait autrement », analyse-t-elle en parlant de ses outrances. Les déclarations d'Emmanuel Macron l'ont sur ce point aidée. Dans sa lettre aux Français, il y a une semaine, le chef de l'État dénonce LFI qui « refuse la clarté sur la laïcité et l'antisémitisme ». Une accusation historiquement portée à l'encontre du Front national mais que le président ne lance plus publiquement à Le Pen malgré plusieurs dérapages de candidats RN. Elle a d'ailleurs trouvé qu'il « n'y avait personne » à la manifestation contre l'extrême droite le 22 juin. Loin de ses souvenirs de l'après-21 avril 2002 avec plus de 1,5 million de Français dans la rue.

« Canal hystérique »

Autre motif de satisfaction pour Le Pen : son accord avec Éric Ciotti. Peu importe que la corbeille de la mariée soit un peu vide, l'essentiel est d'avoir coupé le cordon sanitaire. « LR a fait barrage. Mais des millions de tonnes d'eau poussent, ce sont les électeurs LR. Et un coup de pioche suffit », se félicite-t-elle. Elle observe que les candidats LR et Ensemble ont tendance à planquer le logo de leur parti : « Les seuls clairs, c'est nous et le NFP. »

Une absence de visibilité qui « acte la fin », selon elle, de « LR canal hystérique », comme elle appelle la droite anti-Ciotti. « LR, c'est le destin du Centre national des indépendants (un ancien grand parti de la IV e devenu groupusculaire). Ils avaient 60 députés, ils en auront cette fois 30, puis 15 puis zéro », pronostique son conseiller Philippe Olivier. Et Marine Le Pen de conclure : « Ça pousse fort, vraiment fort. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, dimanche 30 juin 2024 1083 mots, p. AUJM6
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30 juin 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Les points chauds à suivre ce dimanche

Élisabeth Borne, Fabien Roussel, Laurent Wauquiez, Gabriel Attal... La situation est indécise pour plusieurs personnalités politiques, dont certaines pourraient être éliminées dès le premier tour.

Victor Tassel

Deux semaines d'une campagne éclair après la sidération de la dissolution, et des premiers éléments de réponse ce dimanche. Les Français vont s'exprimer dans les urnes, en ce premier tour des élections législatives anticipées. Au-delà de la vague Rassemblement national attendue et annoncée par tous les instituts de sondage, la France regorge de circonscriptions indécises, entre les ministres sur la sellette, des figures de la gauche en danger ou des personnalités de droite sous la menace de la décomposition des LR... Tour d'horizon des points chauds.

Dans le Calvados, Élisabeth Borne menacée

L'ex-Première ministre va-t-elle finir au tapis ? Dans la 6 e circonscription du Calvados, son fief, où le RN a réalisé une percée aux européennes avec 34 % des voix, Élisabeth Borne se retrouve prise en tenaille entre le candidat du Nouveau Front populaire (NFP), Noé Gauchard, et celui du RN, Nicolas Calbrix.

En 2022, elle s'en était déjà sortie de justesse, avec 52 % des voix face au jeune candidat Insoumis. Un an après la très impopulaire réforme des retraites adoptée au forceps avec un 49.3, un mauvais souvenir qui reste vif dans les esprits, Élisabeth Borne pourrait subir un vote sanction et sortir du paysage politique, à peine six mois après avoir été remerciée de Matignon.

Dans le Nord, Fabien Roussel face à la vague RN

Le leader du Parti communiste joue son avenir politique. Fabien Roussel, une des figures du NFP, va devoir résister à la percée du RN dans le Nord, pour garder la 20 e circonscription, un bastion communiste.

Aux élections européennes, la liste emmenée par Jordan Bardella a rassemblé 47 % des voix. Un score historique. L'ex-candidat à l'élection présidentielle va devoir s'employer à éviter de se noyer dans la vague RN. Il ferraille avec Guillaume Florquin, déjà son adversaire il y a deux ans. En 2022, Fabien Roussel l'avait emporté avec 55 % des suffrages. La (courte) avance pourrait fondre comme neige au soleil au vu de la percée et de la dynamique du RN.

À Paris, Stanislas Guerini, un macroniste historique sur la sellette

Il fait partie des vingt-quatre ministres à se présenter aux élections législatives. Présent à la création d'En Marche et depuis le premier jour aux côtés d'Emmanuel Macron, Stanislas Guerini pourrait voir sa carrière politique freinée. Dans la 3 e circonscription de Paris, il affronte l'écologiste investie par le NFP Léa Balage El Mariky, comme en 2022. Il y a deux ans, le ténor de la macronie l'avait emporté avec 770 voix d'avance.

Cette fois, la forte participation attendue et une pléiade de candidatures dissidentes, à gauche comme à droite, risquent de lui rendre la tâche ardue. Au QG de Renaissance, certains s'inquiètent même d'une élimination dès le premier tour...

En Seine-Saint-Denis, Garrido et Corbière veulent échapper à la purge

Leur mise à l'écart des investitures par la direction de la France insoumise a fragilisé le Nouveau Front populaire dès le soir de sa création. Raquel Garrido et Alexis Corbière, candidats à leur réélection, se présentent tous deux en dissidents dans leur circonscription respective (5 e et 7 e de Seine-Saint-Denis). En rupture avec la direction de LFI, ils paient leurs critiques répétées envers Jean-Luc Mélenchon.

Dans ces territoires sans risque de bascule au RN, le couple banni affronte Aly Diouara, pour elle, et Sabrina Ali Benali, pour lui, officiellement investis par le NFP. Cela n'empêche pas le duo d'utiliser les logos et chartes graphiques de l'union de la gauche pour leurs tracts et affiches. Reste à savoir si une confusion, chez les électeurs, ne les desservira pas.

En Haute-Loire, Laurent Wauquiez, la fidélité des électeurs en question

Le retour du président (LR) de la région Auvergne - Rhône-Alpes sur la scène nationale pourrait être contrarié. Laurent Wauquiez se présente dans la 1 re circonscription de la Haute-Loire qui englobe sa ville du Puy-en-Velay, première étape d'une candidature à l'élection présidentielle de 2027. Dans une campagne réalisée sous les radars, loin des caméras et micros des médias, il tente de convaincre ses électeurs de lui rester fidèles, après deux élections en tant que député, en 2007 et 2012. Mais dans son fief, le RN a engrangé 40 % des voix lors des européennes.

Surtout, Laurent Wauquiez doit composer avec les fractures béantes de sa famille politique et les interrogations des sympathisants de droite, après l'alliance nouée par Éric Ciotti avec le RN.

Dans les Alpes-Maritimes, Éric Ciotti en bonne position, mais...

Sa stratégie, tant critiquée, sera-t-elle validée ? Deux semaines après son accord avec le RN, Éric Ciotti est en guerre ouverte avec les Républicains dits « canal historique ». Toujours président officiel des LR malgré trois tentatives judiciaires pour le déloger, il compte sur le soutien du parti de Marine Le Pen pour sauver son siège.

Dans la 1 re circonscription des Alpes-Maritimes, le RN a empoché 30 % des voix aux européennes, trois fois plus que LR. A priori, la situation lui est favorable, à moins que son rival de toujours, Christian Estrosi, ne vienne contrecarrer ses plans. Le maire (Horizons) de Nice a, comme en 2022, choisi son adjoint Graig Monetti pour mener la bataille.

Dans les Hauts-de-Seine, Gabriel Attal en danger, vraiment ?

Une défaite réduirait à néant ses chances, déjà bien minces, de rester en poste à Matignon. À peine six mois après sa nomination, Gabriel Attal joue son avenir en tant que Premier ministre en menant la campagne de la majorité.

Avant d'espérer un très hypothétique retournement de situation au niveau national, il doit d'abord s'assurer de garder son siège. Dans la 10 e circonscription des Hauts-de-Seine, à Vanves, il affronte la candidate socialiste investie par le NFP, Cécile Soubelet. Aux européennes, l'ensemble des listes de gauche ont cumulé 41 % des voix, contre 21 % pour Valérie Hayer, arrivée en tête. Gabriel Attal peut espérer récupérer les électeurs d'une droite désunie, avec trois candidats (LR, LR-RN, Reconquête). Sans garantie de succès.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 29 juin 2024 1124 mots, p. AUJM8
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28 juin 2024 - Le Parisien (site web)
29 juin 2024 - Le Parisien

Les secrets d'une campagne agitée à gauche

En trois semaines, les formations du Nouveau Front populaire ont noué un accord inattendu entre elles, avant une campagne express où les rapports de force et les divergences ont éclaté au grand jour.

Julien Dufféet Pierre Maurer

« Nous nous sommes réveillés contre l'apathie. Et, comme dirait Johnny, nous avons retrouvé l'envie ! L'envie d'avoir envie ! » gronde-t-il. Le soir du lundi 17 juin, sur une place Jean-Jaurès de Montreuil (Seine-Saint-Denis) douchée par la pluie, le député LFI de la Somme François Ruffin met toute son énergie à célébrer le Nouveau Front populaire (NFP) qui vient de naître à l'occasion de ce qui sera l'unique meeting unitaire de la campagne. Dans la foule, comme chez beaucoup d'électeurs de gauche, on veut croire à cette alliance mise sur pied en un temps record au lendemain de la dissolution pour barrer la route au Rassemblement national.

Mais à peine bâti, l'édifice peine à cacher ses premières lézardes. Car ce sont des applaudissements et des huées mêlés qui s'élèvent lorsque le même Ruffin apporte son « plein soutien » à son « ami » Alexis Corbière. Soixante-douze heures plus tôt, le député Insoumis sortant de Montreuil a appris, comme quatre autres de ses collègues frondeurs, qu'il ne serait pas investi pour s'être montré trop critique envers la direction de LFI.

« Ils vont finir par tout faire capoter »

Lorsqu'en fin de meeting le même Corbière et Raquel Garrido, autre députée LFI frondeuse de Seine-Saint-Denis désinvestie par LFI, montent sur scène pour la photo finale, la présidente du groupe LFI à l'Assemblée, Mathilde Panot, cache mal son exaspération. Alors que la foule scande son soutien au Nouveau Front populaire, elle quitte précipitamment les lieux en compagnie de l'eurodéputée Rima Hassan. Au micro, cette dernière vient de mettre en garde la nouvelle union contre « le poison distillé de la trahison », prévenant qu'« il n'y a pas de gauche sans lutte antiraciste et décoloniale ».

Une façon de tacler les « purgés » qui ont décidé de se maintenir contre des candidats « racisés ». « La venue de Rima Hassan n'était pas prévue, elle s'est invitée au dernier moment », soupire un cadre PS, qui prédit alors des jours difficiles à venir avec leurs alliés Insoumis. « Ils vont finir par tout faire capoter », s'énerve-t-il. « Il y a eu un accord incroyable et ça a tout de suite patiné. La purge a envoyé un très mauvais signal », abonde la sénatrice Corinne Narassiguin, numéro 2 du PS.

Dans les jours qui suivent, c'est le coût du programme du NFP qui met les nerfs de l'union à rude épreuve : PS et Insoumis avancent des estimations différentes. Après d'ultimes négociations, un chiffre - 150 milliards d'euros sur cinq ans - est annoncé le 21 juin. En ce jour de la Fête de la musique, le NFP espère en avoir fini avec les dissonances. Las, le lendemain soir, Jean-Luc Mélenchon vient secouer la coalition. Après avoir présenté un profil rassembleur, invitant à « jeter la rancune à la rivière » en ne revendiquant pas le poste de Premier ministre comme en 2022, le tribun change de ton sur France 5. « J'ai l'intention de gouverner ce pays », lâche-t-il, soulignant qu'« évidemment » il pourrait briguer Matignon en cas de victoire de la gauche.

L'occasion est trop belle pour Gabriel Attal qui agite l'épouvantail du clivant Mélenchon. Depuis la Corrèze où il brigue une circonscription, François Hollande décoche ses flèches : « Il faut qu'il se mette de côté, qu'il se taise. » Écologistes, socialistes et communistes entonnent le refrain « Jean-Luc Mélenchon ne sera pas Premier ministre », pour tenter de couvrir la petite musique qui s'installe. « Quand on a négocié, l'idée était de tenir bon sur la question de la personnalisation et de refuser de proposer un Premier ministre. Mélenchon a décidé de jouer au con », enrage une des figures du PS.

Le communiste Léon Deffontaines, candidat dans la Somme, confie qu'il est obligé de promettre à ses électeurs que l'Insoumis en chef n'ira pas à Matignon. « Certains me disent : Si vous ne tenez pas parole, je viens vous chercher... » grimace-t-il. À la direction de LFI, on défend pourtant bec et ongles le troisième homme de la présidentielle de 2022 (avec 22 % des voix) et son retour dans le jeu.

« Derrière la question de l'incarnation, il y a le débat sur la ligne. La question sur Mélenchon est un prétexte pour commencer à remettre en cause le programme. Un Premier ministre issu du PS appliquerait le programme ? » interroge le député LFI Paul Vannier. « L'erreur fondamentale que font les autres, c'est de ne pas considérer que Mélenchon est un atout, renchérit-il. Quelqu'un qui ne baisse pas les yeux, c'est plutôt facteur de confiance pour nos électeurs. »

Ambiguïté autour de l'antisémitisme

Au terme d'un dimanche de polémiques, le NFP tente de présenter un front commun, alors que ses quatre chefs de parti et leurs directeurs de cabinet s'entretiennent par visioconférence tous les matins durant une quinzaine de minutes. Dans une tribune commune, les chefs des Écologistes, du PS, du PCF et de LFI affirment combattre « sans faiblesse et sans répit » l'antisémitisme et toutes les formes de racisme, mais aussi dénoncer « une odieuse campagne de diffamation » de la majorité qui accuse depuis des jours les Insoumis d'ambiguïté. L'idée viendrait des Insoumis. « Ils ne savaient pas comment se sortir de cette accusation d'antisémitisme », confie-t-on au PS.

Mais là encore, l'affaire tourne à l'imbroglio. Raphaël Glucksmann n'est pas signataire. « Il n'y avait rien dans ce texte qui était un contre-feu, en défensive. On nous l'aurait proposé, on ne l'aurait pas signé », tacle l'entourage de l'eurodéputé. Lequel publie, le même dimanche, une charte préparée depuis plusieurs jours où les signataires s'engagent à « sanctionner immédiatement » tout candidat proférant des propos antisémites. Un texte paraphé par le PS, le PCF et les Écologistes mais pas par LFI qui explique disposer de sa propre charte. Confusion totale.

L'alliance de gauche retrouve néanmoins des couleurs le mardi 25 juin avec le premier grand débat télévisé. Aligné face à Gabriel Attal et Jordan Bardella, le coordinateur de LFI Manuel Bompard est jugé convaincant par ses alliés. Cravaté, le bras droit de Jean-Luc Mélenchon a tenté de se montrer rassurant, évitant les escarmouches. « Il a été bon sur le fond et sur la forme : calme, pas clivant. Ça a clairement détendu l'atmosphère entre nous », reconnaît un proche d'Olivier Faure. Ce dernier vient remplacer l'Insoumis lors du second débat, jeudi. Prestation là aussi saluée par Manuel Bompard. Mais derrière le vernis de l'union, un duel à distance pour l'avenir de la gauche sous-tend chaque événement. C'est même le « marqueur du moment », selon un Insoumis : « Un affrontement entre la nouvelle gauche et la vieille gauche. »

Libération
samedi 29 juin 2024 1049 mots, p. 6,7

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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28 juin 2024 - Libération (site web)

Au RN, faf est le naturel, il revient au galop

NICOLAS MASSOL

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Entre candidats racistes et contorsions programmatiques, la campagne du Rassemblement national n’a pas rassuré sur les dispositions du parti d’extrême droite. Mais ces cahots n’ont pas non plus semblé entamer sa cote électorale.

Dans le feu d’artifice de déclarations xénophobes, racistes et antisémites qui ont maculé la courte campagne législative du Rassemblement national (RN), la dernière saillie de Roger Chudeau, député sortant du Loir-et- Cher, peut prétendre au bouquet final. Favorable à l’interdiction des postes ministériels aux Français binationaux, celui qui était pressenti pour occuper le ministère de l’Education nationale en cas de victoire de son camp, s’en est pris, jeudi soir sur BFM, à l’ex-patronne de la Rue de Grenelle sous François Hollande. «Najat Vallaud-Belkade cem, franco-marocaine, qu’a-t-elle fait ? Elle a détruit le collège public bien sûr et surtout elle a voulu instituer au CP des cours d’arabe !» s’est emporté l’ex-inspecteur de l’éducation nationale, ressortant une vieille fake news d’extrême droite. Marine Le Pen a eu beau, dès le lendemain matin, se prétendre «estomaquée» par ce propos «totalement contraire au projet du RN», la sortie vient clore une grosse semaine de polémique autour de la proposition du RN d’interdire certains emplois publics aux binationaux. Et rendre le parti d’extrême droite plus que jamais suspect de trier les Français en fonction de leurs origines.

«Les écoutilles sont fermées» La contrariété ne va pas jusqu’à entacher le moral des troupes lepénistes qui se voient déjà déborder sur la majeure partie des sièges de l’hémicycle. Dans le sondage Opinionway publié dans les Echos vendredi, le RN est crédité de 37 % des intentions de vote, loin devant le Nouveau Front populaire (28 %) et la majorité présidentielle (20 %). Bien sûr, les cadres sérieux le répètent : il est impossible d’imaginer une quelconque pro - jection en sièges avant la semaine prochaine et les potentiels désistements des candidats de gauche ou du centre en cas de triangulaire avec le RN. Fin connaisseur de la carte électorale, le sortant Bruno Bilde subodore environ 150 finales à trois, rendues possibles par le fort taux de participation annoncé. «Dans certains endroits, la poussée nationale pourrait nous faire élire avec 36 % ou 37 % des voix, hors de nos zones de force», juge-t-il.

Autre cartographe, Jean-Philippe Tanguy croit la majorité absolue à portée de main. D’autant que sur le terrain, le député sortant de la Somme ne perçoit pas les effets des articles de presse sur les candidats racistes ou les revirements programmatiques de son parti. «Je sens que ça rebondit sur les gens. Les écoutilles sont fermées, ils ont envie de changement», estime ce proche Le Pen. «Les gens sont décidés à foutre le gouvernement en l’air, abonde Bilde. Ensuite ils se disent : on ne les a jamais essayés, évidemment qu’ils ne pourront pas tout faire en trois ans.» Une allusion aux multiples promesses de 2022, renvoyées à l’automne ou carrément aux calendes grecques si l’audit des comptes publics promis par Jordan Bardella en cas d’arrivée à Matignon révélait un état des finances trop détérioré.

Ainsi épuré d’un certain nombre de mesures dispendieuses mais populaires, le projet du RN, veulent croire ses cadres, aurait même gagné en crédibilité. «Notre électorat, ce n’est pas des gens avec des fourches qui pensent que demain on rasera gratis», s’agace Tanguy. Aux portes de Matignon, le parti d’extrême droite a déversé des cataractes d’eau dans son vin populiste, déjà bien frelaté depuis deux ans de travail parlementaire à l’Assemblée nationale, lui permettant d’accueillir en son sein le président du parti Les Républicains, Eric Ciotti, le surlendemain de la dissolution. Autorisé par le milliardaire Vincent Bolloré en personne le lundi, comme l’a révélé le Monde, ce ralliement du chef de file de la droite classique a été ensuite béni par un autre richissime soutien de l’extrême droite, Pierre- Edouard Stérin, qui lui a ouvert son carnet d’adresses pour constituer sa liste de candidats, selon le même quotidien. Le directeur du Figaro, Alexis Brézet, a enfin secoué l’encensoir sur la nouvelle union dans une chronique sur Europe 1 – propriété de Bolloré – qui a inquiété sa rédaction. Initiée depuis plus de dix ans, jamais la dédiabolisation du parti fondé par Jean-Marie Le Pen n’avait autant progressé, en si peu de temps.

Reconquête divisé et marginalisé Pour Marine Le Pen, députée sortante du Pas-de-Calais, qui a annoncé son intention de garder la tête de son groupe à l’Assemblée nationale, l’opération Ciotti tient du gros lot. S’il apporte l’onction de la marque LR, le Niçois n’emporte dans ses bagages qu’un cadre de taille, Guilhem Carayon, président du mouvement jeune. Sa difficulté à trouver des candidats, piochés souvent dans les sphères catho- réac, parfois proches de celles de Marion Maréchal, en fait plus un rallié qu’un partenaire. Le Pen n’a pas négocié une ligne de son projet, se contentant de lui verser l’obole d’une soixantaine de circonscrip- tions, dont les élus seront plus liés au RN qu’à lui. Les jours qui ont suivi la dissolu- tion, le parti d’extrême droite a pu se débarrasser d’un autre caillou dans sa chaussure. Reconquête, qui ve- nait miraculeusement de faire élire cinq euro députés, s’est sabordé dès le mercredi, divisé entre partisans de Marion Maréchal et d’Eric Zem- mour, chacun s’accusant d’avoir fait capoter l’union avec le RN. Ce qui n’a pas empêché Le Pen d’offrir une poignée de circonscriptions à des proches de sa nièce, lui ouvrant la possibilité de créer sa petite boutique, satellite et inféodée. Et laissant ainsi à son ancien concur- rent Eric Zemmour, qui avait eu l’impudence de vouloir la rempla- cer, l’humiliation de quémander l’attention du public, en publiant sur X des vidéos de lui battant la mesure d’un tube raciste composé par une intelligence artificielle.

«Les gens sont décidés à foutre le gouvernement en l’air. Ensuite ils se disent : on ne les a jamais essayés, évidemment qu’ils ne pourront pas tout faire en trois ans.» Bruno Bilde député RN sortant

Le Figaro, no. 24836
Le Figaro, samedi 29 juin 2024 1055 mots, p. 20

Débats

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28 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Front populaire, croix de Lorraine : nos politiques devraient apprendre l'histoire plutôt que de la massacrer

Entre une députée Renaissance affirmant que la croix de Lorraine est un symbole religieux et le mépris de l'héritage du Front populaire par la gauche, la campagne législative a été l'occasion de constater l'ignorance historique de notre personnel politique, déplore l'essayiste*.

Tandonnet, Maxime

Les fantômes de l'histoire hantent comme jamais la scène du grand spectacle politique à la veille des législatives de 2024. Tout se passe comme si, dans l'incapacité de concevoir un projet d'avenir cohérent et réaliste, les acteurs de la comédie politicienne se tournaient vers le passé en essayant de le récupérer à des fins de propagande ou d'image personnelle.

Ainsi, la gauche socialiste, Insoumise et Écologiste a cru bon de renoncer au sigle Nupes pour se présenter sous l'appellation de Nouveau Front populaire. Or, rien n'est plus éloigné de l'esprit du Front populaire de 1936 que celui de la gauche radicalisée actuelle. Avec ses défauts, l'alliance de la SFIO et des radicaux-socialistes - soutenue au début par le Parti communiste, qui ne participait pas au gouvernement - bénéficiait en 1936 du soutien enthousiaste de la classe ouvrière, qui obtenait grâce à elle des droits sociaux (tels les emblématiques quinze jours de congés payés) dont elle était injustement privée.

Aujourd'hui, bien au contraire, la classe ouvrière vote à 54 % pour le Rassemblement national et non à gauche (européennes)... Il faut dire qu'une certaine gauche française (pas toute) a fait le choix de s'en détourner - exprimé dans le fameux rapport de Terra Nova de 2011 - au profit des « minorités ». Le Front populaire de 1936 était tout le contraire du communautariste, s'adressant à la nation dans son ensemble, sans exclusive, pour lui proposer de « changer la vie ». D'ailleurs, les règles en matière d'immigration adoptées par les gouvernements issus de la Chambre du Front populaire étaient bien plus fermes que celles des majorités précédentes (décret-loi Daladier, président du Conseil radical, en 1938).

M. Mélenchon déclare : «Quand Léon Blum devient chef de gouvernement, en 1936, il n'est pas au niveau de Manuel Bompard, ni de Mathilde Panot, ni de Clémence Guetté.» C'est mal connaître le chef de la SFIO dans les années 1920 et 1930, un personnage qui fut haï par les antisémites de son temps (comme Henri Béraud), mais profondément antisectaire, qui parlait avec Poincaré comme avec Tardieu, homme de conviction et d'ouverture, d'une immense courtoisie et d'une rare sensibilité, amoureux passionné de la France dans sa globalité - même s'il s'est longtemps trompé par naïveté humaniste sur la nature du nazisme - aimé et admiré de la classe ouvrière française, qui lui doit tant, et enfin rallié au général de Gaulle comme chef de la France libre.

Avant d'afficher le moindre mépris envers cette haute figure de l'histoire, il conviendrait au moins de se renseigner sur les faits. «L'expérience parlementaire que nous avons et que Léon Blum n'avait pas» , affirme Mme Panot. Quand Léon Blum devint président du Conseil en 1936, il était député et leader de la SFIO depuis... 1919.

Et le pompon a été atteint par cette députée Renaissance qui fustige son adversaire Les Républicains pour avoir imprimé une croix de Lorraine sur sa profession de foi, au prétexte qu'elle serait un «signe religieux». Elle aussi devait, honteusement, ignorer que la croix de Lorraine était le signe de reconnaissance de la France libre dès 1940 - évidemment sans connotation religieuse. Comment peut-on en arriver là ? Faut-il y voir le fruit du déclin scolaire et de l'effondrement de l'enseignement de l'histoire au collège et au lycée ?

Cette obsession des références historiques rejoint le matraquage sur les « accords de Munich » de septembre 1938, qui revient dans toutes les conversations sur la guerre entre l'Ukraine et la Russie. Ce n'est pas excuser l'agression de l'Ukraine par le régime de Poutine que de constater que les événements actuels n'ont strictement rien à voir avec ceux de la fin des années 1930. Il fallut trois semaines à la Wehrmacht de Hitler pour terrasser la première puissance armée du monde, ou réputée comme telle, l'armée française, alors que l'armée de Poutine piétine depuis deux ans et demi contre la cinquantième puissance économique de la planète... « Munich » sert en permanence à toutes les sauces (Indochine en 1954, Suez en 1956, Algérie en 1960, Vietnam, Irak en 2003) dans des circonstances dépourvues de tout rapport avec la réalité historique, comme une chimère pour dispenser de réfléchir aux crises du monde contemporain et à leurs issues possibles.

Et ne parlons même pas de la litanie habituelle des insultes, issues d'une connaissance superficielle de l'histoire, et destinées à discréditer l'adversaire politique : fasciste, nazi, pétainiste, etc. Les chasseurs de « collabos » d'aujourd'hui, qui aiment à insulter, lyncher, et autres amateurs de délation bien-pensante, se seraient-ils trouvés du bon côté de l'histoire il y a quatre-vingt-cinq ans ? Rien de moins sûr... Et, de même, ceux qui s'efforcent de récupérer à leur profit le mythe gaullien du 18 juin 1940 : dans une nation qui comptait une infime portion de résistants, il est fort peu probable qu'ils auraient embarqué pour Londres ou repris les armes à l'appel du Général. Et c'est d'autant plus improbable (au vu de l'expérience de 1940) qu'ils appartiennent aux « élites » ou à la France dite « d'en haut » , vedettes à la mode, autorités morales, grands patrons du secteur privé, de l'administration ou de la justice ou encore personnalités politiques (de tout bord)...

Certes, « l'histoire bégaie » et la nature humaine étant immuable de siècle en siècle, des similitudes se retrouvent entre toutes les époques dans les comportements : empire de la vanité, ambition effrénée, cruauté, cynisme et lâcheté et aussi esprit de sacrifice et de générosité... Certes, il est indispensable de s'intéresser à l'histoire pour comprendre le présent et réfléchir à l'avenir. Mais cela ne justifie pas les exploitations abusives de connaissances mal maîtrisées du passé. Le monde d'aujourd'hui, avec internet, la mondialisation, le déclin vertigineux de l'Europe au profit du Pacifique, les technologies, la hausse moyenne du niveau de vie, l'explosion démographique, n'a plus grand-chose à voir avec celui des années 1930, par-delà des ressemblances superficielles. Au fond, les amalgames absurdes prolifèrent sur le terreau de l'ignorance. Moins on connaît l'histoire, plus on est tenté de la récupérer. M.T.

* Maxime Tandonnet est essayiste et historien. Il a notamment publié «André Tardieu. L'incompris» (Perrin, 2019), récemment réédité en poche (coll. «Tempus»).

Le Figaro, no. 24836
Le Figaro, samedi 29 juin 2024 1323 mots, p. 3

Politique

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28 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Les vingt jours qui ont fait exploser le paysage politique français

Bordas, Wally, Gentilhomme, Célestine

Il est 20 h 15, ce dimanche 9 juin. Nadia Hai est en train de coucher sa fille quand, soudain, son téléphone se met à vibrer. Le nom du premier ministre s'affiche sur l'écran. La députée macroniste doit répondre. «J'ai une mauvaise nouvelle», introduit, sans y aller par quatre chemins, Gabriel Attal. «Le président va dissoudre?», devine l'ancienne ministre de la Ville, qui entend, depuis une demi-heure, les rumeurs persistantes allant dans ce sens. «Oui, il va l'annoncer dans la soirée», confirme le chef du gouvernement. Sidération. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre sur les boucles WhatsApp des députés de la majorité. Dans quelques minutes, tous vont devoir faire un choix. Repartir en campagne ou jeter l'éponge ? «Je me suis posé la question car ce qui se passait depuis deux ans ne me plaisait pas forcément» , avoue Nadia Hai.

Quelques minutes plus tard, le visage du président de la République apparaît enfin à la télévision. Dans une allocution de moins de cinq minutes, le chef de l'État prend acte de sa lourde défaite aux élections européennes, et annonce, comme le redoutaient ses troupes, la dissolution de l'Assemblée nationale. Tremblement de terre politique. Depuis Singapour, la députée Anne Genetet (Renaissance) ne l'apprend qu'au petit matin, quelques heures plus tard. Assis dans un fauteuil, la tête entre les mains, son mari lui lâche : «Tu sais que je te soutiendrai toujours...» Une phrase qui résonne encore dans sa tête. Depuis, elle ne dort quasiment plus.

Dès le lendemain, à l'Assemblée, le défilé commence. Les députés déambulent tels des zombies. Chacun fait ses valises. De cette seizième législature, entamée mi-2022, il ne reste rien d'autre que des piles de cartons entassés dans les couloirs. Il y aura des victimes collatérales, c'est certain : beaucoup de sortants ne reviendront pas. Le premier ministre, Gabriel Attal, se claquemure dans le silence. Il ne réapparaîtra que deux jours plus tard, au « 20 Heures » de TF1, le visage blême, d'énormes cernes sous les yeux. Car la cocotte-minute politique, dans laquelle couvait une recomposition latente depuis plusieurs années, explose soudainement.

Derrière les mines déconfites des uns et des autres, l'instinct de survie reprend très vite le dessus. Le couperet présidentiel ne laisse que peu de temps aux états-majors pour rebondir. À gauche, le bon score de Raphaël Glucksmann (13,83 %), troisième homme des européennes, est balayé par le souffle de la dissolution. Depuis son QG de campagne parisien, le chef de file des socialistes a déjà la tête ailleurs : les grandes manoeuvres viennent de démarrer en coulisses. Et tant pis si les outrances des Insoumis, qui, emmenés par Jean-Luc Mélenchon, ont rechigné à dénoncer les attaques terroristes du Hamas contre Israël le 7 octobre, avaient provoqué le divorce de la Nupes et ravivé le spectre des deux gauches « irréconciliables ».

Désormais, l'heure est trop grave, estime-t-on au PS. Dans un message publié au soir de la dissolution, le frondeur Insoumis François Ruffin chasse les rancoeurs et pose la première pierre du « Nouveau Front populaire » -reprenant le nom du cartel des gauches rangé derrière Léon Blum en 1936. Le lendemain, les responsables de chaque camp tranchent contre toute attente le principe d'une candidature unique par circonscription. De longues nuits de tractations commencent dans l'attente d'une fumée blanche sur les détails du nouvel accord, mais le principe de l'alliance est acté.

Pendant que l'union des gauches se noue à huis clos d'un côté, la désunion de la droite apparaît au grand jour de l'autre. Car quarante-huit petites heures seulement après la dissolution, tandis que Marion Maréchal met en scène sa réconciliation avec le RN, le président des Républicains, Éric Ciotti, s'invite au « 13 Heures » de TF1 pour annoncer officiellement une «alliance avec le Rassemblement national» en vue des législatives. «Sur l'immigration, nous disons la même chose. Arrêtons de faire des oppositions fictives pour nous mettre au travail», lance-t-il, à la stupeur générale. Dans son camp, la condamnation est quasi unanime. De Bruno Retailleau à Olivier Marleix en passant par Gérard Larcher et Laurent Wauquiez, aucun des ténors du parti n'était au courant ni ne valide la stratégie. Les poids lourds tentent en vain de le déloger de la tête du mouvement.

Place du Palais Bourbon, juste en face de l'Assemblée, le siège de la droite est assailli pendant deux jours par les journalistes, curieux de connaître le dénouement de ce rocambolesque scénario. Les images d'Éric Ciotti enfermé dans son bureau vide font le tour des réseaux sociaux. Comme un prélude matinal à la scène qui se jouera ensuite dans l'après-midi : presque sous les fenêtres de LR, Marion Maréchal tient sur un bout de trottoir une conférence de presse surprise. Alors qu'elle vient d'être élue au Parlement européen sous les couleurs zemmouristes de Reconquête, la nièce de Marine Le Pen fait sécession avec le parti nationaliste et appelle à voter pour les candidats du RN. «Nous avons une immense responsabilité, nous ne pouvons pas passer à côté de cette opportunité historique de permettre la victoire du camp national», annonce-t-elle. Un «regroupement familial» ,selon les mots de son désormais ex-champion, qui lui vaudra d'être immédiatement exclue, ainsi qu'il l'annoncera en direct à la télévision.

Parallèlement, au bout de quatre jours, les négociations à gauche finissent par accoucher miraculeusement d'un programme commun et d'une nouvelle bannière. Le soir même, au « 20 Heures » de TF1, François Hollande donne son feu vert à ce « Nouveau Front populaire » , lui qui n'avait jamais adressé un mot de soutien à la Nupes. Le lendemain, sur France Inter, Raphaël Glucksmann apporte à son tour la dernière brique à l'accord, déterminé à mener «une lutte à mort»contre «l'extrême droite»et ses alliés. Le feuilleton semble alors toucher à sa fin avec un « happy end ». Mais, à peine entamée, la parenthèse enchantée se referme plus vite que prévu. Personne ou presque n'avait vu venir la candidature surprise de François Hollande dans son fief de Corrèze.

Dans cette tempête médiatique, Jean-Luc Mélenchon, qui a renoncé à redevenir député, tente quant à lui de maintenir son influence dans une alliance qui ne veut pas de lui. Affichant un visage conciliant en public, celui qui feint de se «proposer»pour Matignon sans toutefois s' «imposer»à ses camarades débranche par ailleurs les «frondeurs» Insoumis tombés en disgrâce à ses yeux. Critiques sur le manque de démocratie interne du mouvement, Raquel Garrido, Alexis Corbière et Danielle Simmonet sont privés de l'investiture de LFI. La décision unilatérale, dissimulée jusqu'au dernier moment, écorne l'union déjà fragile des gauches. D'autant que l'insistance de Jean-Luc Mélenchon pour se positionner comme le « premier-ministrable » naturel du NFP empoisonne la campagne, où la défense du programme est éclipsée par les questions de personnes.

Au sein du camp Macron aussi, l'omniprésence du chef perturbe les plans des troupes. Le rejet du président de la République sur le terrain est tel que la majorité sortante appelle Gabriel Attal au secours. Le locataire de l'Élysée «a tué la majorité présidentielle» ,pilonne l'ex-premier ministre Édouard Philippe. Le même jour, Bruno Le Maire, numéro deux du gouvernement, étrille les conseillers qui disent être à l'origine de la dissolution : des «cloportes»dont il est «très difficile de se débarrasser». «C'est la décision d'un seul homme», condamne-t-il encore. Si l'on en croit les enquêtes d'opinion, le coup de poker du chef de l'État tourne au fiasco pour ses députés. Au point de rendre crédible la menace d'une cohabitation Macron-Bardella. Si bien qu'avant même les résultats du premier tour, toute la classe politique anticipait déjà ces derniers jours le second. Que faire en cas de duel entre le RN et les Insoumis ? La majorité se divise : quand certains prônent le « ni-ni » , d'autres appellent clairement à faire «barrage à l'extrême droite». Signe que la défaite est déjà actée. Comme un tsunami dont ils verraient la vague arriver. Sans savoir ce qu'il restera une fois que la mer se sera retirée. W B ET C.G.

Le Monde
élections législatives, samedi 29 juin 2024 1019 mots, p. 9
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28 juin 2024 - Le Monde (site web)

Parmi les retraités aussi, l’ascension du vote d’extrême droite

Dans la Loire-Atlantique, la percée du Rassemblement national dans deux quartiers illustre l’évolution des votes des personnes âgées

Béatrice Jérôme

Orvault, Saint-Sébastien-sur-Loire (Loire-Atlantique) - envoyée spéciale - Tuiles orange en terre cuite à Saint-Sébastien-sur-Loire, ardoises grises à Orvault. Les deux communes de Loire-Atlantique bordent Nantes au sud et au nord. Chacune compte un quartier dont un tiers des habitants sont à la retraite, aux niveaux de vie modeste ou aisé : la Jaunaie-Profondine à « Saint-Sébastien », La Cholière à Orvault.

Historiquement à gauche, les deux villes ont placé la liste de Raphaël Glucksmann (Parti socialiste, PS) en tête aux élections européennes du 9 juin. Mais les habitants de La Cholière ont aussi voté à plus de 22 % pour l’extrême droite (Rassemblement national, RN, et Reconquête !), alors que la moyenne communale a atteint 20 %. Et à la Jaunaie-Profondine, l’un des deux bureaux de vote du quartier a marqué un record à plus de 25 % pour l’extrême droite, contre 19,6 % sur l’ensemble de la commune.

Ce vendredi 21 juin, Martial (qui n’a pas souhaité donner son nom) balaie le devant sa maison dans le quartier de la Jaunaie. « Ici, il n’y a pas d’insécurité. Mais là-bas, on est envahis par les Noirs et les Arabes », dit-il, le doigt pointé vers les logements sociaux en lisière du quartier. A 80 ans passés, l’ancien moniteur de centre aéré de la ville de Nantes se plaint aussi du prix de l’essence qui flambe. Il ne s’en cache pas : il votera RN aux législatives comme auxprésidentielles de 2017 et 2022. « Et on verra bien ! »

« Les retraités suivent la tendance générale du pays, mais ce qui est impressionnant, c’est à quel point leur répulsion pour l’extrême droite est en train de s’effacer », observe Mickaël Blanchet, géographe au Gérontopôle des Pays de la Loire, auteur d’une étude sur le comportement électoral des retraités de ces deux quartiers. Pourtant, jusqu’en 2022, les plus de 65 ans ont nettement plébiscité les candidats sortants et les partis de gouvernement, de gauche et bien plus encore de droite, rappelle Bernard Denni, professeur émérite à Sciences Po Grenoble .Leur vote « légitimiste » a permis l’élection et la réélection d’Emmanuel Macron en 2017 et en 2022.

Encore aujourd’hui, les 70 ans et plus sont restés les plus fidèles au parti présidentiel. Aux européennes, 26 % d’entre eux ont choisi la liste Renaissance, soit le taux le plus élevé de toutes les tranches d’âge. Les « très âgés » demeurent pour des raisons historiques « allergiques à l’extrême droite », souligne Mickaël Blanchet.En revanche, 34 % des 60-69 ans ont voté pour le RN, qui totalise 31,4 % au niveau national.

Changements culturels

La progression de ce vote chez les seniors s’explique par les changements culturels. Les spécialistes de l’électorat âgé mettent en évidence le recul de la culture catholique,la hausse du niveau de l’instruction, la montée de l’individualisme. Autant d’évolutions sociologiques qui ont façonné le tempérament plus protestataire de la génération des baby-boomeurs, nés après guerre.

« Les valeurs jouent un rôle très important dans le vote, plus encore que le niveau socio-économique », insiste Bernard Denni, coauteur de l’ouvrage collectif Citoyens et partis après 2022(PUF, 424 pages, 22 euros). Il y fait apparaître un clivage au sein des baby-boomeurs.

D’un côté, les partisans de l’ordre et de l’autorité qu’il appelle les « traditionnels ». Les boomeurs « aisés » de ce groupe ont voté à 49 % pour « la droite identitaire », écrit-il, au premier tour de la présidentielle de 2022, et les « modestes »à 59 %. Le second groupe du même âge, les « émancipés »,dont la vision de la société est plus ouverte, a voté à 6 % pour la droite extrême chez les « boomeurs aisés » et à 13 % pour les « modestes ».« Le vote des seniors a longtemps été un bloc homogène, il est devenu de plus en plus multiple », résume le politiste.

L’étude de Mickaël Blanchet, professeur associé à l’université d’Angers, met aussi à jour cette « pluralité ». Sur la quarantaine de retraités de La Cholière ou de la Jaunaie-Profondine interrogés en 2021 et 2022, une vingtaine vote pour le centre droit et la droite, près de dix pour l’extrême droite, une minorité pour la gauche. Le géographe montre que Ie vote RN pour certains est « une façon d’affirmer leur place dans la société, qu’ils sentent menacée du fait de leur vieillissement et de leur perte d’autonomie ». Ils expriment « une volonté de rester au-dessus de la mêlée socialement », selon le géographe. « Un rapport conflictuel avec leur voisinage » peut aussi les incliner à se tourner vers l’extrême droite.

Colette Vinet-Pinson, 76 ans, conseillère municipale de gauche à Orvault, l’observe au quotidien. Les retraités « qui se replient sur eux-mêmes, c’est foutu. Ils vont vers le RN », regrette cette ex-experte-comptable, bénévole à la bibliothèque, qui tracte vendredi 21 juin pour le candidat du Nouveau Front populaire (NFP), Karim Benbrahim (PS), dans la 1re circonscription de Loire-Atlantique.

Sur les marchés d’Orvault et de Saint-Sébastien-sur-Loire, les chalands âgés sont nombreux à renvoyer dos à dos Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron. Mounir Belhamiti, député sortant (Renaissance) y prend la mesure du rejet du chef de l’Etat : « Vous ne trouverez aucun candidat du camp républicain qui a mis la photo de Macron sur ses affiches », glisse-t-il.

A Saint-Sébastien-sur-Loire, Monique Chandellier, 71 ans, apostrophe Julie Laernoes, députée écologiste sortante dans la 4e circonscription de Loire-Atlantique et candidate sous la bannière NFP : « On est de tout de cœur avec vous,mais à conditionqu’on n’ait pas Mélenchon à Matignon. »

« L’une des inconnues de ces législatives sera le comportement des plus âgés au second tour », souligne Jean-Philippe Viriot-Durandal, professeur de sociologie à l’université de Lorraine, et spécialiste des enjeux de l’avancée en âge. Le 7 juillet, « les retraités se prononceront au cas par cas selon les circonscriptions, prédit Bernard Denni. Mais leur choix du fait de leur poids électoral sera décisif ». Les plus de 65 ans comptent pour plus d’un tiers des votants.

Le Figaro, no. 24836
Le Figaro, samedi 29 juin 2024 1916 mots, p. 5

Politique

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28 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Pour Le Pen et Bardella, la dynamique intacte malgré une campagne improvisée

La dissolution est venue percuter l'organisation du RN pour la conquête du pouvoir sans enrayer la progression du bloc nationaliste.

Laubacher, Paul

Marine Le Pen n'aime pas faire des plans sur la comète. En campagne électorale, elle dit que c'est le meilleur moyen de «se planter». Elle préfère la spontanéité, l'imprévisibilité. Elle en a vu, des stratégies, préparées minutieusement par ses lieutenants, qui se sont fracassées contre la réalité du terrain, parce que, souvent, rien ne se passe comme prévu. «Ça ne sert à rien de prévoir à plus de deux semaines», ajoute-t-elle. La future candidate du Rassemblement national (RN) à la présidentielle a trouvé sa formule, et prophétise à qui veut l'entendre : «La vie a plus d'imagination que nous.»

C'est exactement ce qu'il s'est passé dimanche 9 juin, le soir des élections européennes. Marine Le Pen estimait qu'Emmanuel Macron n'aurait d'autre choix que de dissoudre l'Assemblée nationale. Elle avait un calendrier en tête. Septembre ? Octobre ? Novembre ? Elle imaginait une motion de censure votée - enfin - par Les Républicains (LR), et la chute finale du gouvernement de Gabriel Attal.

Et si jamais le président de la République n'appuyait pas sur le bouton, ou si la droite se défilait à l'Assemblée nationale, Marine Le Pen pourrait préparer tranquillement les trois petites années qui la séparent de la présidentielle de 2027. Elle avait même fait un grand pas en avant en annonçant qu'elle choisirait Jordan Bardella, son poulain qui plaît aux bourgeois et aux retraités, comme premier ministre si jamais elle arrivait à conquérir l'Élysée en 2027. C'est le fameux « ticket » qui doit parachever la domination du RN sur la droite française. Elle avait donné l'ordre à ses députés de plancher sur de grands textes législatifs. Bref, Marine Le Pen avait dérogé à sa propre règle.

Las, à 20 h 58, ce dimanche 9 juin, Emmanuel Macron apparaît sur les écrans de télévision des Français. Il annonce qu'il dissout l'Hémicycle, alors que Jordan Bardella vient d'écraser le scrutin européen en récoltant 31,37 % des voix. La sidération gagne tous les camps politiques, et même le RN, qui avait pourtant réclamé cela pendant toute la campagne des européennes. «On ne va pas s'en plaindre! Mais c'est tôt, quand même...», souffle un proche de la double finaliste à la présidentielle à 21 h 30, le soir même. L'homme rit de bon coeur, mais déjà voit venir le tsunami que devra affronter son parti.

Le scrutin arrive-t-il trop tôt pour le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella ? Il vient en tout cas percuter une organisation, à peine élaborée, pour la conquête du pouvoir. L'institutionnalisation express du parti nationaliste grâce aux cravates des 88 députés RN n'est pas encore totalement arrivée à maturité. La discipline n'est pas parfaitement respectée. Le programme présidentiel de 2022, la base de tout, doit encore être mis à jour, amendé subtilement en vue de 2027. Le but est toujours le même : préparer l'arrivée et l'exercice du pouvoir, convaincre les électorats clés de voter pour elle. Mais voilà les chronos remis à zéro : le RN n'a plus qu'un petit mois pour briser pour de bon le plafond de verre et entrer dans les palais de la République. Marine Le Pen a beau clamer : «Nous sommes prêts à exercer le pouvoir» ,la question reste toujours la même : est-ce vrai ?

En vingt-huit jours, le RN veut obtenir une majorité absolue, 289 députés, et même plus. Est-ce réalisable ? «Oui» ,pense Marine Le Pen, qui voit la victoire à portée de main, et qui décortique attentivement les sondages, qui placent le RN autour de 36 % des intentions de vote, loin devant le Nouveau Front populaire. Ce sera la campagne électorale la plus cruciale et la plus courte du parti nationaliste. À 28 ans, Jordan Bardella pourrait devenir le plus jeune premier ministre jamais nommé. Lui qui aime se dire animé par une vision tragique de l'histoire affirmait depuis plusieurs jours : «On ne refuse jamais le pouvoir.» Un vieux dicton assure pourtant qu'il ne faut jamais dire... jamais.

Le branle-bas de combat est sonné au quartier général du parti national populiste, situé dans le très chic 16e arrondissement de Paris, à deux pas de la porte de Saint-Cloud. Marine Le Pen et Jordan Bardella sortent des cartons leur « plan Matignon » , un gigantesque tableau Excel pour peaufiner les pré-investitures, qui avait été préparé par Sébastien Chenu, vice-président sortant de l'Assemblée nationale, Philippe Olivier, conseiller spécial de Marine Le Pen et aussi son beau-frère, et Edwige Diaz, vice-présidente en charge de l'implantation locale. Une aide précieuse alors que le RN ne se donne que quelques jours pour valider toutes les investitures. Pendant trois jours et trois nuits, la commission d'investiture du RN se réunit pendant plus de soixante heures dans une salle, les smartphones sonnant constamment. «Une folie», soupire un participant, qui n'est pas au bout de ses peines.

C'est que Marine Le Pen a déployé son instinct politique. Elle pense pouvoir gagner seule, mais elle veut des alliés, démontrer qu'une dynamique existe autour d'elle. Moins de quarante-huit heures après la dissolution, mardi 11 juin, au journal télévisé du 13 heures de TF1, Éric Ciotti, président de LR, provoque un tremblement de terre et annonce qu'il veut une alliance avec le RN pour ces législatives anticipées. «C'est historique», assène Jordan Bardella assis devant son écran. Le même jour, le président du RN met fin aux négociations avec Marion Maréchal, qui ne voulait pas rater son rendez-vous avec l'histoire et voulait sauver Reconquête, le parti d'Éric Zemmour. Un proche s'esclaffe : «En deux jours, on a fracturé Reconquête et LR!»

Marine Le Pen est fière de son coup, le résultat de deux ans de rapports personnels avec Éric Ciotti : une partie de la droite est absorbée par le RN. Qu'importe si seulement une seule députée LR, Christelle D'Intorni, suit le patron contesté du parti fondé par Nicolas Sarkozy. Entre le RN et le bloc central, il ne reste plus rien, ou presque. Mais il faut aussi revoir la carte des circonscriptions et aider le nouvel allié à trouver des candidats. Des candidats radicaux, ex-Reconquête ou autres, passent sous les radars malgré la vigilance de la direction du parti, en quête de respectabilité. L'accord avec Ciotti n'est pour l'instant qu'électoral. «Ce n'est pas un accord de gouvernement, ni programmatique!», jure un proche de Marine Le Pen.

De toute façon, à ce moment de la campagne, le RN n'a toujours pas de programme pour les élections législatives. Les stratèges frontistes avaient eu beau anticiper, et même rêver d'une dissolution, ils n'avaient pas pensé aux mesures qu'ils allaient proposer aux Français. «Elles sont toutes pensées pour la présidentielle et l'arrivée de Marine LePen à l'Élysée», confie un cacique nationaliste. Il faut donc faire le tri entre ce qui est faisable à Matignon, via la voie législative ou réglementaire, ou non, adapter certaines mesures à la nouvelle donne politique. Une équipe planche sur le sujet, en urgence, avec des cadres RN qui tentent de «préserver» la ligne sociale du RN face à des nouveaux conseillers plus libéraux.

Après deux semaines de flou, d'annonces repoussées, de contradictions, Jordan Bardella présente enfin son programme. Il doit «rassurer» : les marchés financiers, les milieux économiques, les cadres du parti et les électeurs, de droite et du RN. Il tente de donner un calendrier. D'abord, l'urgence : baisse de la TVA sur l'énergie, annulation de la réforme de l'assurance-chômage, suppression du droit du sol, de l'aide médicale d'État, restriction du regroupement familial. Suit le temps des réformes, qui commencera par le premier budget RN. La grande réforme des retraites de Marine Le Pen, à laquelle elle tient tout particulièrement, est renvoyée à plus tard. Pour trouver des économies, le RN veut lancer un audit des comptes publics, persuadé qu'il trouvera des dépenses «honteuses» , et donc cachées.

Pourtant, dans ce document de 12 pages, un grand absent : les chiffres. Jordan Bardella, qui se proclame chantre de la raison budgétaire, a décidé de ne publier aucune donnée sur les dépenses ou économies qu'il veut réaliser. Le RN laisse alors ses adversaires, et des think-tanks, chiffrer eux-mêmes le programme nationaliste, évidemment à ses dépens. «Le chiffrage, il existe!», assure un cadre RN, mais il reste caché au grand public.

Le programme ne fait pas tout, mais encore faut-il savoir le défendre. Jordan Bardella en a fait les frais. Devant le Medef, il échoue à rassurer et à parler d'une même voix avec Éric Ciotti, son nouveau compagnon de route. Mardi dernier, lors du premier débat organisé pour les législatives, l'héritier de Marine Le Pen se fait piéger sur la réforme des retraites du RN, quand il explique qu'un Français commençant à travailler à 24 ans partirait, après 42 annuités cotisées, à 66 ans. Il laisse entendre qu'elle serait en réalité plus dure que celle d'Emmanuel Macron, votée il y a un an, repoussant l'âge de la retraite à 64 ans. Les grands cadres du RN, Sébastien Chenu et Jean-Philippe Tanguy, tentent d'éteindre le départ de feu. Sur Twitter, ils répondent à toutes les interpellations et expliquent à tour de bras que la réforme Macron ferait partir ce même individu... à 67 ans.

Ce n'est pas la première fois que Jordan Bardella échoue à défendre les fondamentaux du marinisme. Lors de son duel face à Gabriel Attal, pendant la campagne des européennes, le poulain de Marine Le Pen avait été mis en difficulté sur la préférence nationale, au coeur du projet du RN, et sur la mesure de la double frontière, qu'il n'a pas réussi à expliquer. Sa prestation avait déçu, mais il avait été sauvé par le puissant antimacronisme qui alimente le nouvel électorat RN, fidèle au poulain de Marine Le Pen.

Ce n'est pas ce qui sauvera Roger Chudeau. Plutôt inconnu du grand public, le député RN sortant du Loir-et-Cher a provoqué en quelques minutes la colère de Marine Le Pen. Interrogé sur BFMTV jeudi soir, moins de vingt-quatre heures avant la fin de la campagne, sur la proposition du RN d'interdire pour certains binationaux d'être employés à des « postes stratégiques et sensibles » , il estime que les postes ministériels devraient aussi être concernés. «Najat Vallaud Belkacem(ancienne ministre de l'Éducation sous François Hollande, NDLR), franco-marocaine, qu'a-t-elle fait? Elle a détruit le collège public et surtout elle a voulu instituer au CP des cours d'arabe», déclare-t-il, provoquant un tollé et une nouvelle polémique sur un sujet qui pollue la campagne de Jordan Bardella depuis plusieurs jours. Vendredi matin, dernier jour de campagne, Marine Le Pen étrille sur Europe 1/CNews son conseiller éducation, que certains cadres voyaient prendre les rênes du ministère. «Je suis un peu estomaquée que notre collègue puisse exprimer un avis qui lui est personnel et qui est totalement contraire au projet du Rassemblement national», assène-t-elle froidement.

Marine Le Pen, qui avait décidé d'en finir avec l'interdiction de la double nationalité, mesure phare du Front national d'antan, voit bien les dommages que peut faire une telle polémique : renvoyer le RN aux démons de la diabolisation. Roger Chudeau a surtout enfreint le premier commandement de Renaud Labaye, bras droit de Marine Le Pen. Ce dernier répète depuis deux ans aux députés marinistes : «On n'est pas là pour se faire plaisir.» Car, sinon, c'est le meilleur moyen pour le RN, qu'il arrive au pouvoir ou non, de «se planter». P. L.

Le Monde
élections législatives, samedi 29 juin 2024 1098 mots, p. 4

Les faux-semblants du RN contre l’antisémitisme

Malgré les affirmations de Marine Le Pen, son parti abrite des auteurs de propos inacceptables sur les juifs

Corentin Lesueur

Des décennies d’antisémitisme ne s’effacent pas d’un trait de plume. Une semaine après que Marine Le Pen a publié une tribune, le 22 juin, dans Le Figaro, où elle affirme n’avoir « jamais toléré » d’idées antisémites ou révisionnistes au sein du Rassemblement national (RN), l’entourage de la leader d’extrême droite s’étonne que le texte n’ait eu aucun écho. « Même les médias qui nous aiment bien n’en ont pas parlé », souffle Louis Aliot, maire de Perpignan et artisan du rapprochement du Front national (FN, devenu RN) avec la communauté juive. La déception est à la hauteur de l’effort consenti à l’écrit par la triple candidate à la présidentielle, prête à réviser le passé de son parti d’extrême droite pour s’ériger en « meilleur rempart » contre l’antisémitisme.

Si Marine Le Pen justifie la publication de cette tribune par l’explosion des actes antisémites, qu’elle « impute à un antisémitisme communautarisé et de gauche qui infuse partout dans la société », l’ex-députée du Pas-de-Calais tente surtout de faire oublier celui qui a longtemps infusé dans son parti par la bouche même de son père, Jean-Marie Le Pen. Et qui est considéré, en interne, comme l’ultime « verrou » de l’entreprise de « dédiabolisation » d’un mouvement qui, cofondé en 1972 par d’anciens collaborationnistes et des membres de la Waffen-SS, peut espérer pour la première fois accéder au pouvoir, à la faveur des élections législatives des 30 juin et 7 juillet. « Les dirigeants du RN ont compris le fardeau de ce marqueur. Ils ont intégré qu’un parti ne pouvait obtenir le pouvoir en se déclarant antisémite », résume Valérie Igounet, historienne spécialiste de l’extrême droite.

Depuis 2011 et sa prise de pouvoir au FN, Marine Le Pen n’a jamais dévié d’une double stratégie : pointer la responsabilité de la gauche et de ses présumées accointances avec l’islamisme dans les actes antisémites ; prendre ses distances avec les membres de son parti dont les propos ou gestes sont susceptibles d’entacher son image. « Jamais au grand jamais je n’ai toléré dans mon mouvement la moindre compromission avec les idées antisémites ou révisionnistes », jure-t-elle dans sa tribune. Si Marine Le Pen a, comme elle ne cesse de le rappeler, suspendu son propre père du FN en 2015 – lequel a été condamné à six reprises par la justice pour des propos antisémites –, certaines personnes au sein de son parti continuent de tenir ce genre de propos.

Les préjugés très présents

Pendant la campagne des législatives, plusieurs candidats du RN ont été épinglés. Sophie Dumont, proche collaboratrice de Marine Le Pen, investie en Côte-d’Or, a diffusé des textes issus d’un média antisémite, et évoqué dans un tweet, depuis supprimé, de prétendus financements juifs de Reconquête !, comme l’a révélé  Libération. Le quotidien a aussi exhumé de multiples publications antisémites d’Agnès Pageard, en lice à Paris.

Interrogée par Le Monde, Marine Le Pen assure que « la commission des conflits[du RN] est saisie de ces deux cas et nous serons aussi intransigeants que nous l’avons toujours été ». D’autres ont échappé à l’intransigeance. En février 2022 notamment, Gilles Pennelle a relayé un article aux forts relents antisémites sur l’équipe d’Eric Zemmour, s’étonnant lui-même du « curieux entourage » de l’ancien journaliste du Figaro: « Hommes de la banque Rothschild, de J.P. Morgan, et de beaucoup d’autres réseaux de la finance internationale… »Elu député européen le 9 juin, Gilles Pennelle est depuis 2023 le directeur général du RN.

Si la tribune dans Le Figaro est passée relativement inaperçue, Serge Klarsfeld s’est vite félicité auprès de Louis Aliot d’y voir figurer les « deux gages » qu’il leur réclame depuis plusieurs années : défendre sans réserve la loi Gayssot de 1990, réprimant notamment les propos racistes et antisémites ; reconnaître la responsabilité de la France dans la déportation des juifs. Mme Le Pen a accédé à la demande de l’ancien chasseur de nazis, qui considérait déjà le RN comme un « parti projuif ».

A mots couverts, Marine Le Pen écrit donc qu’ « une France, celle de Vichy, a collaboré dans le sort funeste des juifs de France ». Un « “Etat français” », entre guillemets, coupable. Mais pas question pour autant « de culpabiliser le peuple français, la République française dans ses compromissions ou d’accuser la France, loin de là ». Une révolution sémantique, tout de même, pour l’héritière du FN qui, en 2017, maintenait que « la France n’[était] pas responsable [de la rafle] du Vél’ d’Hiv », le 16 juillet 1942.

Côte législation, Marine Le Pen assure dans son texte que « jamais la loi Gayssot ne nous a posé le moindre problème ». Un mensonge : si elle s’est engagée depuis 2017 à ne pas l’abroger en cas de victoire à la présidentielle, cette loi instaurant le délit de contestation de crimes contre l’humanité fut ardemment combattue par le FN pendant plus de vingt ans. Toujours membre du conseil national du RN, Bruno Gollnisch, qui se présente « ni négationniste ni affirmationniste », défend auprès du Monde son intacte opposition à une « loi liberticide » en usant d’une explication douteuse : « Si une vérité officielle[ainsi qualifie-t-il l’existence des chambres à gaz] a besoin de sanction pénale, c’est peut-être qu’elle est contestable. »

Pour Marine Le Pen, l’antisémitisme serait de toute façon marginal dans son camp. « Qu’on se le dise une dernière fois,[sur cette question] l’extrême droite est aujourd’hui en France résiduelle, contrairement à l’antisémitisme d’extrême gauche qui par sa violence et ses intimidations menaçantes incitent au passage à l’acte. L’adversaire est connu. Ses complices aussi », tranche-t-elle dans sa tribune. Une conclusion démentie par les études menées sur les origines du racisme et de l’antisémitisme.

Le dernier rapport en la matière, publié jeudi 27 juin par la Commission nationale consultative des droits de l’homme, confirme que « les sympathisants d’extrême droite restent les plus enclins à se montrer d’accord avec ces préjugés antisémites traditionnels ». Ainsi, 34 % des sympathisants RN jugeraient ainsi que « les juifs ont trop de pouvoir », 51 % adhéreraient au stéréotype de la « double allégeance » des Français juifs et 51 % leur prêtent un rapport particulier à l’argent. « On en conclura que l’antisémitisme sous sa forme traditionnelle n’a pas disparu, analyse le rapport . Il reste plus marqué à droite et à l’extrême droite du champ politique. »

Libération
samedi 29 juin 2024 2312 mots, p. 3,4,5

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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28 juin 2024 - Libération (site web)

«Le RN veut tout détruire, casser ce que nous sommes»

SABRINA CHAMPENOIS, MAÏTÉ DARNAULT, SARAH FINGER, STÉPHANIE HAROUNYAN (à Marseille), RACHID LAÏRECHE, FABIEN LEBOUCQ, ANNE-SOPHIE LECHEVALLIER, JOHANNA LUYSSEN, NATHALIE RAULIN et JEANNE TOUTAIN

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Depuis la victoire de l’extrême droite le 9 juin, la violence raciste, sexiste, LGBTphobe a déferlé en France. De Marseille au Pas-de-Calais, de Saint-Denis à l’Hérault, «Libération» donne la parole à de nombreux Français qui redoutent dans leur chair l’arrivée du RN au pouvoir.

A urélien est au bout du rouleau. Tous les soirs, il glisse des tracts du Nouveau Front populaire dans les boîtes aux lettres de la capitale. Le militant écologiste se gratte la tête. Il a perdu ses repères. «J’ai l’impression que la campagne a commencé depuis des mois alors que Macron a annoncé la dissolution le 9 juin. Ça paraît interminable, dit-il à la sortie du métro. Et je ne sais pas comment cette histoire va se terminer. Un jour, après une discussion, je me dis que ça peut le faire. Le lendemain, après une autre discussion, je me dis que c’est la merde.» La campagne du premier tour des législatives touche à sa fin. La vérité est proche. Le second tour sera plus court ; sûrement plus violent. Les derniers jours le prouvent. Les actes racistes et violents explosent : menaces, violences et parole débridée. La députée sortante à Paris Sandrine Rousseau tracte près de la place d’Italie (XIIIe arrondissement) et compare les époques. «Les militants racisés qui militent avec moi reçoivent tous les jours des insultes racistes. Ça n’arrivait jamais en 2022. La période est vraiment flippante. Un truc a pété depuis les européennes, c’est extrêmement violent.» Tout le monde est visé. Des politiques. Le député sortant du Rassemblement national Roger Chudeau a déclaré – «en son nom» – que les ministres binationaux ne devraient pas être dans un gouvernement. Cela pose un «problème de double loyauté». Roger Chudeau a pris pour exemple l’ex-ministre de l’Education Najat Vallaud-Belkacem, dont la nomination fut «une erreur». Des journalistes. Karim Rissouli a reçu une lettre raciste à son domicile en début de semaine. «Franchement Karim, tu n’as pas compris le vote du 9 juin. Ce n’est pas le pouvoir d’achat, ce n’est pas la retraite à 60 ans […], la seule et unique raison fondamentale du vote RN, c’est que le peuple français historique en a plein le cul de tous ces bicots, le reste c’est du bla-bla.» Et puis il y a les invisibles. Les plus nombreux. Ceux qui n’ont pas accès à la lumière pour raconter les agressions physiques et verbales depuis que le président de la République a annoncé la dissolution de l’Assemblée. Les anecdotes pleuvent depuis les européennes, comme à Castries, tranquille commune du nord-est de Montpellier. Béné est né à Montpellier et ses parents en Algérie. Il est binational. Il travaille «au cul du camion». Il collecte les poubelles avant de les déverser dans la benne à ordures. «Au pied d’un immeuble, je m’approchais d’un box à conteneurs pour récupérer les poubelles. Une trottinette posée dans le passage me gênait, raconte-t-il. Je l’ai prise pour la déplacer lorsqu’un énorme gars est sorti de l’immeuble en gueulant. Il était persuadé que j’étais en train de lui voler.» Béné reçoit un coup de poing en pleine figure. Il tombe. Une fracture à la main. Le «gars énorme» a surnommé Béné «l’Arabe» juste avant de lui mettre le coup de poing. Depuis, il ne sort plus de chez lui. Il a peur.

«ON SERA TOUS CONCERNÉS»

Claudine est à la retraite. Elle a longtemps travaillé dans le social en Lorraine. La grand-mère craque. Elle ne sait plus quoi faire pour mobiliser son entourage. Elle a lu plusieurs fois le programme du RN. Elle écoute les débats à la télé et à la radio. Une façon de trouver des arguments. «Il faut que tout le monde se sente concerné, explique-t-elle au téléphone. C’est horrible ce que je vais dire mais quand tu parles de racisme ou d’antisémitisme, certains regardent ailleurs parce qu’ils sont égoïstes, donc je leur parle de l’école, des services sociaux et culturels. Les électeurs doivent garder à l’esprit qu’on sera tous concernés d’une manière ou d’une autre. Le Rassemblement national veut tout détruire, casser ce que nous sommes. Pourquoi les gens tombent dans le panneau ?» Des questions sans réponses. Nicole a des cheveux blancs qui frisent et vote à gauche depuis toujours. Elle habite dans un petit village de l’Indre où l’extrême droite a cartonné aux européennes. Dans le village voisin, où il n’y a que des «mouches et des canards», c’est «pire». Elle se sent seule. Elle ne comprend pas pourquoi la «colère» mène au RN. Les Suite page 4 Suite de la page 3 électeurs RN ne se cachent plus. Younes est tombé de son tabouret la semaine passée. Le trentenaire boit tous les matins son café dans un rade en Seine-Saint-Denis. Le taulier papo- tait tranquillement avec un client. Ils imaginaient le futur proche. Younes a vrillé. Il a insulté les deux gars après cette phrase : «J’espère que le petit Bardella sera Premier ministre pour renvoyer toute la merde loin de la France.» A Marseille, devant le commissariat de Noailles, Manon attend Valen- tine. Elle est allée boucler son dos- sier de procuration, la file d’attente est encore longue. «C’est rassurant mais je reste quand même angoissée, surtout quand on voit autant de jeunes qui ne votent pas, dit-elle. La majorité de mes amis ne sont pas de nationalité française, ils ont tous fait leur vie ici. De savoir que tant de personnes de notre âge ne se sentent pas concernées par ce qui peut se passer pour eux me fait encore plus peur. J’aurais honte de mon pays si le Rassemblement national devenait majoritaire. Ça ne va faire qu’attiser les haines et les tensions, il y en a déjà tellement.» «TOUT ÇA EST ASSEZ FLIPPANT» C’est comment ailleurs, là où l’ex- trême droite est aux manettes ? A Bruay-la-Buissière, dans le bassin minier du Pas-de-Calais, la mairie est entre les mains du RN depuis les dernières municipales, en 2020. Les militants de gauche, féministes ou antiracistes ont été balayés. Maggie, 42 ans, est petite-fille de mineur polonais. Elle a fondé le café solidaire Bookkafé, en 2016, pour «changer le monde», organiser des concerts, des ateliers ; être un refuge pour «les égarés». Depuis quatre ans, elle a vu sa ville changer, «les petits-fils de Polonais, d’Italiens» glisser des bulletins Ras- semblement national, et la popula- tion «se recroqueviller» sur elle- même. «On vit dans deux mondes à part, et le nôtre se réduit.» Elle ra- conte, émue, l’inquiétude qui a saisi la ville, une érosion de sa clientèle, quelque chose de diffus qui l’a pous- sée peu à peu à s’effacer : «C’est insidieux. Il n’y a pas de menaces ou d’intimidation, mais il y a des choses que tu ne demandes pas à la mairie parce que tu connais déjà la réponse. C’est ce qui m’émeut, savoir que la censure vient de moi. Au début, on se dit qu’on ne va pas se laisser faire. Et puis ça retombe.» Maggie ferme le Bookkafé en septembre. Plus assez de clients, trop de difficultés, elle jette l’éponge. Et alerte : «Il est en train de se passer en France ce qu’on a vécu à Bruay.» Assis au café, Jérôme a le nez dans son portable. Le quadra marseillais suit plusieurs sites d’infos LGBT +, notamment ceux passant au crible les programmes des partis. «Depuis les résultats des européennes, je suis flippé, reconnaît-il. Je suis un anxieux à la base, mais là, j’ai beau essayer de penser à autre chose, j’ai le ventre noué. Même si le Rassemblement national ne remporte pas les élections, je sens que le mal est déjà fait.» Une tension ; une impression de déjà vécu, notamment lors des débats autour du mariage pour tous. Une crainte partagée à l’autre bout du pays par Yanis Khames, fondateur de la Pride des banlieues, une association qui défend les droits des personnes LGBT + vivant dans des quartiers populaires : «Je n’aime pas parler de peur parce que ça nous enlève notre combativité. Mais on sait que si le Rassemblement national est élu en majorité à l’Assemblée nationale, les racistes qui le soutiennent vont se sentir beaucoup plus libres.» Viviana, Franco-Italienne de 43 ans, cadre universitaire à Grenoble, est mère d’une famille homoparentale. Elle nous écrit : «Je ne me sens pas menacée en tant que binationale. Je suis une privilégiée, blanche, “de souche européenne” comme ils disent. Mon anxiété aujourd’hui, si le RN passe, est de revenir à un “débat” sur nos familles, sur leurs nomenclatures, sur la légitimité de ma parentalité. Nous n’avons pas oublié les cars de gens, remplis par les égli- ses et les associations catholiques conservatrices, déversés dans les rues pour nous mépriser, juger, dénigrer. Nous l’oublierons jamais. Je suis très inquiète en tant que femme, ensuite en tant que femme mariée à une autre femme, enfin en tant que parent d’enfants avec deux mères.» Des mécanismes de défense se met- tent en place. Tundé est béninois. Il est titulaire d’une carte de rési- dent. Il vit dans le Val-de-Marne. «Je ne sais pas si c’est de la paranoïa, mais je ressens que des regards expriment du racisme, dit-il. Du coup, je redoute des agressions, verbales ou physiques, que des tarés passent à l’acte en raison d’un sentiment d’impunité.» Tundé redouble de vigilance. Il a conseillé à ses pro- ches de l’imiter. «Je dis à la plus grande de mes filles – elle a 12 ans et rentre parfois seule de l’école ou peut sortir seule pour faire une course comme le pain – de faire attention. Tout ça est assez flippant.» Idrissa, 41 ans, Français d’origine sé- négalo-guinéenne, est chauffeur privé à Paris. Il a grandi dans les Yvelines, aux Mureaux. Il jette un regard en arrière : «J’ai toujours été dans l’optique de la non-victimisation. Y compris quand mes parents s’inquiétaient que je veuille faire un métier en contact avec de la clientèle, qui m’exposerait plus au racisme. Je leur répondais qu’ils m’avaient toujours encouragé à faire des études et un métier qui me plaisait.» Les choses ont changé. Il s’adapte avec la situation. Idrissa a utilisé à plu- sieurs reprises la boîte aux lettres de sa tante à Paris pour éviter de se faire rejeter à cause de son adresse. Tout compte quand on postule. Il faut trouver des stratagèmes ; se débrouiller. Et dans les jours à ve- nir ? «Là, je me dis qu’il va falloir qu’on se mobilise, qu’on s’exprime plus. Ce week-end, je vais en banlieue, je suis sûr qu’on va beaucoup parler de tout ça, notamment avec mes oncles qui ne sont pas nés en France et qui, toute leur vie, ont travaillé dur ici.» Idrissa souhaite convaincre tous ceux qu’il croise du- rant les prochaines heures : «Il faut aller voter.» En cas de victoire du RN, prévient le chauffeur, «il faudra aussi être présents, ne pas rester dans notre coin mais se bouger». Le mot «bouger» a plusieurs sens. Beaucoup des personnes que nous avons rencontrées imaginent un départ de la France en cas de vic- toire de Jordan Bardella le 7 juillet. Fayçal Mouaffak travaille depuis un quart de siècle en France. Franco- tunisien, il est chef du pôle psychia- trie de l’hôpital Delafontaine, en Seine-Saint-Denis. Un collègue franco-marocain, parti exercer en Suisse il y a plusieurs années, lui lâ- che au téléphone : «Avec ce qu’il se passe en France, tu vas peut-être enfin venir me rejoindre !» En temps normal, le docteur Mouaffak écon- duit son pote. Pas cette fois. Le chef du pôle psychiatrie marque un si- lence. Dix ans qu’il travaille en Sei- ne-Saint-Denis et l’idée de faire ses bagages ne lui était pas venue : «J’ai construit des choses ici, j’ai un attachement à mes patients, à mes collègues. Recommencer tout à zéro ailleurs, je n’ai pas envie.»

«QU’EST-CE QU’ON FERAIT SANS EUX ?»

Depuis la dissolution, le docteur Mouaffak est inquiet. Côté boulot, d’abord. «C’est quoi le projet au juste ? s’étrangle-t-il. Chasser à coups de bâton les personnes démunies et sans papiers qui ont besoin de soin ?» Et que dire de cette «préférence nationale» ? Dans son service, sur seize médecins, douze sont bi- nationaux, franco-syriens, tuni- siens ou israéliens. «Qu’est-ce qu’on ferait sans eux ? Qu’est-ce qu’on pourra faire demain si on ne peut plus en attirer d’autres ? A Saint-Denis, on est coincés entre la campagne et le mur infranchissable du périphérique, aucun médecin ne veut venir exercer ici.» Dans les jours qui ont suivi la disso- lution, le psychiatre s’est rassuré comme il a pu. L’inertie de l’admi- nistration qui, d’ordinaire le met en rage, permettra sans doute cette fois-ci de «limiter les dégâts», pen- se-t-il. Et puis il passera de l’eau sous les ponts avant que son poste de chef de service soit décrété «stratégique». Mais le docteur Mouaffak a une inquiétude qui ne passe pas : l’avenir de ses trois enfants. A sa grande fierté, son aîné vient d’être admis au prestigieux lycée Louis-le- Grand. «C’est dommage si c’est l’année où les fachos prennent le pouvoir», soupire le psychiatre. Surtout, l’idée que les deux plus jeunes, en primaire et au collège, grandis- sent dans un climat devenu «xénophobe» bouscule ses certitudes. Alors Fayçal Mouaffak se projette «ailleurs», loin du premier tour de ces élections qui pourraient plonger la France dans le noir.

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élections législatives, samedi 29 juin 2024 1205 mots, p. 5
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Comment l’antisémitisme empoisonne la gauche

Les accusations contre LFI ont nui au Nouveau Front populaire durant la campagne des législatives

Sandrine Cassini

C’est un poison lent, distillé au goutte-à-goutte, qui a fini, au fil des mois, par perturber la gauche dans l’optique des élections législatives des 30 juin et 7 juillet. Dans cette campagne express, les accusations d’antisémitisme contre La France insoumise (LFI) portent atteinte au Nouveau Front populaire (NFP). Plus d’un siècle après l’affaire Dreyfus, qui avait ancré la gauche dans la lutte contre l’antisémitisme, voilà ses cadres sur la défensive, contraints de se justifier. « Trois de mes arrière-grands-parents sont morts dans les camps et mes deux grands-parents sont des rescapés de la Shoah. Croyez bien que je ne soutiendrais pas le Nouveau Front populairesi j’avais le moindre doute sur le fait qu’il y ait une forme d’antisémitisme de ce côté-là » , a martelé le sénateur communiste de Paris Ian Brossat, le 26 juin, sur CNews.

La nouvelle alliance de la gauche pâtit de plusieurs propos problématiques de Jean-Luc Mélenchon, le leader de LFI, depuis l’attaque terroriste du Hamas en Israël, le 7 octobre 2023, qui ont réactivé les accusations d’antisémitisme à son encontre. Le 18 avril, lors d’un meeting à Lille pendant la campagne des élections européennes, le leader de LFI a, par exemple, établit un parallèle entre le président de l’université de Lille et le nazi Adolf Eichmann. Une référence au responsable de la logistique de la solution finale mise en place par le régime nazi de nature à « banaliser la Shoah », avait fustigé le Réseau d’actions contre l’antisémitisme et tous les racismes, un collectif de citoyens de gauche. Le 2 juin, M. Mélenchon a écrit sur son blog que « l’antisémitisme reste résiduel en France », minimisant de facto un fléau en pleine explosion depuis le 7 octobre. Nouvelle vague de critiques.

A chaque fois qu’il a été sommé de s’expliquer, M. Mélenchon s’est vigoureusement défendu de tenir des propos « antijuifs », comme le dénoncent ses opposants. « Je n’ai rien à voir avec le racisme, je n’ai rien à voir avec l’antisémitisme, ça suffit maintenant, a-t-il encore lancé, le 22 juin, sur France 5. Tout cela est un prétexte pour dire que La France insoumise est une organisation antisémite, de manière à favoriser le vote Rassemblement national. »

C’est ce contexte brûlant qui a obligé les partis de gauche, embarqués dans une nouvelle coalition, à procéder à un examen de conscience et à donner des gages à des électeurs déboussolés. Tête de liste du Parti socialiste (PS) et de Place publique aux élections européennes du 9 juin, Raphaël Glucksmann, victime de violentes attaques antisémites pendant la campagne, en a fait l’une des conditions de son soutien au Nouveau Front populaire. « On en a parlé parce qu’il y avait un problème de minoration de l’antisémitisme », justifiait-il auprès du Monde, en marge d’un déplacement à Marseille, le 19 juin. « Dans l’histoire française, quand la “question juive” revient dans le débat public, c’est le symptôme d’une crise majeure de la République », assène Christian Picquet, membre du comité exécutif du Parti communiste français (PCF), au cœur de ces discussions des partis de gauche.

Acte de contrition

Pendant deux nuits, les 11 et 12 juin, les cinq formations de gauche – « insoumis », socialistes, communistes, écologistes et le mouvement de M. Glucksmann, Place publique – ont âprement planché sur le sujet avant de nouer leur alliance. Au départ, Place publique voulait isoler la question dans un document à part pour y acter la montée de l’antisémitisme et sanctuariser des mesures comme la formation des élus, et la mise en place de sanctions contre les membres de la coalition auteurs de dérapages. Décision est finalement prise d’intégrer directement le sujet au « contrat de législature ». Face aux demandes de Place publique, la délégation « insoumise » freine des quatre fers, s’estimant injustement stigmatisée. Un débat s’enclenche ensuite sur le particularisme de ce fléau. Dans le logiciel de LFI, il est une manifestation du « racisme ». Ce que conteste M. Picquet. « Il y a une histoire de l’antisémitisme en France, qui ne peut être passée aux pertes et profits », avance-t-il, appuyé par le député (PS) sortant des Landes Boris Vallaud et le sénateur écologiste de Paris Yannick Jadot.

Pour le coordinateur de LFI, Manuel Bompard, la seule « difficulté »était de faire accepter à ses partenaires qu’il ne soit pas « seulement fait mention de la lutte contre l’antisémitisme ». Finalement, le document évoque « l’histoire tragique »de l’antisémitisme en France, et mentionne « l’explosion inquiétante »des « actes racistes, antisémites et islamophobes ».

Las, cet acte de contrition n’arrive pas aux oreilles du grand public. Le viol ignoble d’une jeune fille de confession juive de 12 ans à Courbevoie (Hauts-de-Seine), le 15 juin, relance les attaques contre M. Mélenchon. « Vos propos récurrents alimentent la haine qui mène au pire », accuse le ministre de la justice, Eric Dupond-Moretti, en s’adressant au leader de LFI.

Propos intolérables

M. Glucksmann pense que le moment est venu de sortir une charte pour la gauche. Publiée dimanche 23 juin, elle vise à « sanctionner immédiatement tout candidat ou élu proférant des propos antisémites ou relativisant l’antisémitisme » et comporte un programme de lutte contre l’antisémitisme. Les écologistes, le PCF et le PS y sont favorables, mais pas LFI, au prétexte que le mouvement a ses propres règles pour ses candidats aux législatives. Sauf que leur document ne comporte pas d’engagement spécifique de lutte contre cette discrimination.

Le même jour, le Nouveau Front populaire dénonce, dans une tribune, une « campagne de diffamation » sur la lutte contre l’antisémitisme, orchestrée, selon lui, par « une Macronie en déroute ». « Nous condamnons avec la plus grande fermeté ceux qui utilisent nos compatriotes juifs comme boucs émissaires de tous les maux de la planète », lancent, dans cette lettre commune, les chefs des quatre partis composant le NFP : Manuel Bompard (LFI), Olivier Faure (PS), Fabien Roussel (PCF) et Marine Tondelier (Les Ecologistes). Le premier jet est rédigé par M. Bompard. Aucun engagement supplémentaire n’y figure.

Au moins un des membres de LFI a tenu des propos intolérables : Reda Belkadi, candidat dans le Loir-et-Cher, qui a publié des messages antisémites en 2018, sur les réseaux sociaux − il parlait notamment de « youpin ». Le mouvement de M. Mélenchon a annoncé, jeudi 27 juin, qu’il retirait « immédiatement » son investiture au candidat après avoir été « informé de tweets à caractère antisémite » publiés par M. Belkadi. En outre, « le comité électoral de La France insoumise saisit le comité de respect des principes pour obtenir son exclusion immédiate de La France insoumise », précise le mouvement dans un communiqué.

D’autres candidats LFI posent problème. Le PCF assure avoir demandé qu’Aly Diouara, investi en Seine-Saint-Denis à la place de la députée sortante Raquel Garrido, qui a qualifié M. Glucksmann de « sioniste », et a ciblé d’autres personnalités de gauche issues de la communauté juive, ne soit plus soutenu. Comme Raphaël Arnault, dans le Vaucluse, qui avait affirmé son soutien à la « résistance palestinienne » après le 7 octobre 2023. Les deux hommes ont pour l’instant été maintenus.

Le Monde
élections législatives, samedi 29 juin 2024 1049 mots, p. 8
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28 juin 2024 - Le Monde (site web)

A Creil, le RN veut profiter des divisions de la gauche

Le candidat choisi par La France insoumise n’est pas soutenu par une partie du PS et des « insoumis »

Luc Bronner

Creil (Oise) - envoyé spécial - C’est la gauche la plus bête du monde, aurait pu dire Guy Mollet, l’inventeur de cette formule assassine appliquée à la droite au milieu des années 1950. Une gauche dont les divisions et les ambitions locales conduisent probablement à laisser filer une circonscription importante dans la bataille contre le Rassemblement national (RN), lors des législatives des 30 juin et 7 juillet. Dans une élection nationale où chaque poste de député comptera au soir du second tour, notamment pour savoir si le RN parviendra à obtenir une majorité absolue, la 3e circonscription de l’Oise pouvait représenter un espoir de conquête pour la gauche.

Cela supposait un miracle politique, certes. Que les quartiers populaires de Creil, fortement abstentionnistes, se mobilisent en masse et viennent contrebalancer le vote en faveur du RN des communes rurales du sud de l’Oise, où l’extrême droite a obtenu des scores très élevés lors des élections européennes. D’un strict point de vue arithmétique, cela semblait difficile mais pas impossible. En 2022, le candidat RN, Alexandre Sabatou, avait été élu avec 1 300 voix d’avance sur la candidate de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale, grâce à une abstention massive dans les cités sensibles de Creil et Montataire, deux solides bastions de la gauche depuis des décennies.

« Cette circonscription était gagnable. Certes, le RN est arrivé en tête aux européennes mais avec une campagne éclair, on aurait pu aller chercher des réserves de voix. Le problème, c’est le choix du candidat par La France insoumise (LFI) », s’agace le maire socialiste de Creil, Jean-Claude Villemain, qui aurait voulu que sa première adjointe, Sophie Lehner, parte au combat. Or, LFI a choisi un candidat différent dans le cadre de l’accord national du Nouveau Front populaire (NFP) : Amadou Ka, 44 ans, éducateur à la protection judiciaire de la jeunesse, conseiller municipal d’opposition à Creil. Conséquence de ce désaccord : le maire de Creil, un éléphant du Parti socialiste (PS) de l’Oise, comme il le dit lui-même, a décidé de ne pas faire campagne pour la gauche contre le député sortant RN. « Je suis en vacances », répète-t-il dans son bureau de président de la communauté d’agglomération, une façon de dire qu’il se refuse à toute action militante en faveur du candidat du NFP.

« Tout miser sur la ville de Creil »

Une partie des militants locaux de LFI ont également choisi de ne pas s’investir dans la bataille. Pour des raisons similaires : d’abord, le rejet d’un candidat qu’ils affirment ne connaître qu’à peine. « Dans cette histoire, ils ne cherchent pas à faire barrage au RN. Ceux qui ont mis en avant Amadou Ka préparent les élections municipales de 2026 », estime Valérie Richard, une des animatrices du mouvement « insoumis » dans l’agglomération. La critique porte également sur la stratégie suivie par les promoteurs du candidat du NFP : « Ils ont fait une erreur supplémentaire : tout miser sur la ville de Creil, très à gauche mais avec une forte abstention, alors que l’élection se jouera aussi dans la partie rurale avec des électeurs pour lesquels LFI et le RN, c’est la même chose », se désole Sophie Lehner, la première adjointe PS au maire de Creil.

Des volontaires d’Ile-de-France sont venus faire du porte-à-porte les jours précédents pour le candidat LFI, avec l’objectif d’aller mobiliser les abstentionnistes. Ce mercredi 26 juin, Amadou Ka distribue des tracts dans le centre-ville de Creil, entouré d’une petite poignée de militants – mais aucun n’est issu du PS. Le père de famille, qui avait été élu conseiller municipal en 2020 sur une liste citoyenne composée en partie de déçus du PS local, se décrit comme très investi localement ; ses meilleurs ennemis de gauche raillent à l’inverse sa faible implication dans la ville.

« L’heure est grave. On doit recoller les morceaux de ce pays », défend le candidat, passé par le militantisme antiraciste, notamment l’association Les Indivisibles. Son père, arrivé du Sénégal en 1968, fit partie des milliers d’ouvriers recrutés pour faire tourner les usines de la ville, et fut rejoint en 1979 par son épouse, mère au foyer. Son grand-père, sénégalais, fut tirailleur pour la France pendant les guerres. « Le RN met en doute notre appartenance à ce pays, ils nous obligent à nous justifier. Mais je suis né en France il y a quarante-quatre ans ! », s’indigne le candidat du NFP. Aux passants qui défilent, dont beaucoup le reconnaissent, il répète : « Venez voter, venez voter ! »

« J’assume d’être populiste »

Le député RN sortant de la 3e circonscription ne dissimule pas sa satisfaction. Alors que son parti avait remporté trois sièges sur sept dans l’Oise en juin 2022, Alexandre Sabatou juge possible de réaliser un « grand chelem » au soir du 7 juillet dans le département. « La gauche pourrait être une menace pour moi, mais ils ont trouvé un conseiller municipal d’opposition au maire de Creil », se réjouit cet ingénieur de l’industrie et des mines, 31 ans, parachuté en 2021. Même ses adversaires reconnaissent que l’élu d’extrême droite n’a cessé de sillonner la partie rurale de sa circonscription depuis son élection – il admet toutefois ne s’être quasiment jamais rendu à Creil ces deux dernières années.

Comme d’autres élus RN, il a multiplié les déplacements dans les foires, les fêtes locales et les rencontres de toute sorte. « J’assume d’être populiste. Mon travail de terrain, c’est une façon aussi de rester proche du réel » , dit le candidat en usant du repoussoir que constitue Creil, commune parmi les plus pauvres de France, dans le reste du département. Avec le député de la Somme, Jean-Philippe Tanguy, il fait partie des transfuges de Debout la France, le parti de Nicolas Dupont-Aignan, qui ont rejoint le RN en 2020 et conquis des postes-clés au sein du parti. Après le 7 juillet, si le parti lepéniste prend le pouvoir, Alexandre Sabatou ne cache pas son rêve d’entrer au gouvernement. Avec un domaine de prédilection : la recherche et l’innovation. La gauche, elle, pense à la mairie de Creil.

Le Figaro, no. 24836
Le Figaro, samedi 29 juin 2024 1798 mots, p. 6

Politique

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28 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Les ambitions du Nouveau Front populaire parasitées par Mélenchon

Les autres forces de gauche craignent que l'insistance du chef des Insoumis pour devenir premier ministre enraye leur dynamique.

Flurin, Richard, Lepelletier, Pierre

Ce n'était pas le pari d'Emmanuel Macron. Lorsqu'il annonce dissoudre l'Assemblée nationale, le 9 juin dernier, le chef de l'État misait sur une gauche éclatée pour ces élections législatives anticipées. Le président avait de bonnes raisons de le croire tant la précédente et toute fraîche campagne des élections européennes avait divisée. Les Insoumis de Jean-Luc Mélenchon semblaient même avoir rompu pour de bon avec leurs ex-alliés de la Nupes. Au-delà des tensions interpersonnelles, toujours plus nombreuses, les divergences idéologiques, notamment sur le plan international, paraissaient insurmontables. Mais «face à l'histoire», et pour éviter le pire début juillet, avec la menace d'un nouveau gouvernement aux mains du Rassemblement national, la gauche est de nouveau parvenue à s'unir après quatre jours et quatre nuits de négociations. Le principe d'une candidature unique par circonscription et la défense d'un programme «de rupture» ont été actés. Tous le proclamaient : la Nupes est morte, vive le Nouveau Front populaire (NFP).

En trois semaines express de campagne, la gauche n'aura pourtant jamais semblé en mesure de stopper la machine du RN, selon les diverses projections des sondages. Très vite, les responsables du Nouveau Front populaire ont acté que l'objectif serait avant tout de consolider le plus large pôle d'opposition «de résistance» à l'Assemblée nationale. Début juillet, les députés de gauche devraient d'ailleurs revenir plus nombreux au Palais Bourbon qu'en juin 2022, après l'accord de la Nupes. Maigre lot de consolation alors que toutes les enquêtes démontrent que l'électorat ouvrier, qui avait fait la force du Front populaire originel de 1936, devrait massivement choisir le bulletin Bardella dimanche.

Sans compter que la gauche unie a eu toutes les peines du monde à démontrer que cette nouvelle alliance n'était pas qu'un simple miroir aux alouettes. Ses responsables s'étaient pourtant fait la promesse, certes peut-être la plus difficile à tenir : ne pas raviver la flamme des tensions. Des militants du NFP en ont même fait un slogan de campagne : «On s'engueulera plus tard». Le Nouveau Front populaire a finalement emprunté le chemin qu'il souhaitait à tout prix éviter, replongeant tout droit dans le cycle des habituelles prises de bec. «On s'est laissé embarquer dans des polémiques de merde! On a perdu trop de temps!», en pleurait presque à quelques jours du premier tour un grand élu socialiste.

Les forces vives du NFP se sont notamment enlisées sur la question du futur premier ministre en cas de victoire. Le débat n'avait pas été tranché lors des discussions tant aucun nom ne faisait consensus. Comme une preuve que les piliers de cette nouvelle union demeuraient fragiles. «Ne pas présenter un nom nous a évidemment affaiblis», constate un des négociateurs. Profitant de ce flou, Jean-Luc Mélenchon a été le premier à s'engouffrer dans la brèche, affirmant qu'il se sentait «capable» d'être premier ministre... avant même que l'accord ne soit finalisé. À l'exception de ses fidèles, l'ancien candidat à la présidentielle ne fait pas l'unanimité à gauche, sa personnalité apparaissant comme un repoussoir au sein de l'opinion. Les socialistes, les écologistes et les communistes ont même promis un tir de barrage s'il s'obstinait à vouloir les représenter à Matignon.

Pendant trois semaines, Jean-Luc Mélenchon a malgré tout maintenu l'ambiguïté dans les médias. «J'ai l'intention de gouverner ce pays», clamait-il samedi dernier sur France 5. «Il y a des gens qui trouvent que c'est une bonne idée que je sois premier ministre», a-t-il encore affirmé sur M6 jeudi soir, déplorant d'être «mis au ban» alors qu'il considère avec euphémisme avoir «quelques responsabilités» dans le retour de la gauche au premier plan. Au plus fort de cette campagne éclair, un responsable socialiste s'en arrachait les cheveux : «Il est en train de faire flamber tout le monde! En répétant ça, il peut faire perdre la coalition», dénonçait-il, en rappelant que Jean-Luc Mélenchon était «devenu la personnalité politique la plus détestée des Français». «Qu'il se taise!», a même exigé François Hollande qui a, lui, profité de ces législatives pour prendre tout le monde de court en annonçant son retour avec une candidature sous la bannière du NFP.

Cette omniprésence du chef des Insoumis, qui a couru de plateaux en journaux, a vite ressemblé à du pain bénit pour les troupes macronistes et marinistes. «La gauche fait mine de ne pas s'entendre sur un nom, et pourtant le résultat est couru d'avance», a prévenu Gabriel Attal, le premier ministre. Avant le premier débat télévisé sur TF1, lors duquel le NFP était représenté par l'Insoumis Manuel Bompard, Jordan Bardella a, lui, appelé Jean-Luc Mélenchon «à participer» et «à ne pas avancer masqué». Au sein de la coalition de gauche, certains en sont même venus à croire que le chef des Insoumis jouait la défaite pour mieux incarner, dans un second temps, l'opposition au gouvernement de Jordan Bardella... et préparer la présidentielle de 2027.

«Jean-Luc Mélenchon sait pertinemment qu'il ne sera pas premier ministre, donc il offre aux macronistes et au RN l'argument ultime de leur campagne, tout en donnant l'illusion d'être toujours au centre du jeu à gauche», analysait au mitan de la campagne Raphaël Glucksmann. Le candidat aux européennes, qui a hissé le PS en troisième position du scrutin (13,8 % des voix) après une décennie ans de revers électoraux, a été réduit à quia par les appareils. Envolées les promesses de campagne sur la refondation d'une gauche sociale-démocrate qui rompt avec le mélenchonisme, quitte à décevoir tout un électorat en attente d'une nouvelle offre politique entre Macron et Mélenchon. «À partir du moment où une discussion s'enclenche entre les partis, les personnalités qui ont un lien avec l'opinion sans avoir le contrôle de l'appareil se trouvent naturellement marginalisées», confie-t-il. Après le coup de massue, Raphaël Glucksmann s'est finalement relevé pour faire campagne aux côtés de candidats qui incarnent selon lui l'alternative sociale-démocrate, comme Jérôme Guedj ou Aurélien Rousseau.

La campagne du Nouveau Front populaire n'a pas été parasitée uniquement par la vraie-fausse accession de Jean-Luc Mélenchon à Matignon. Une autre manoeuvre, des Insoumis encore, a fait chanceler le NFP : l'éviction sans sommation de cinq députés LFI sortants, qui se sont aussitôt déclarés victimes d'une «purge», dans une référence explicite aux méthodes staliniennes du Parti communiste de l'URSS. Le refus de Jean-Luc Mélenchon, en catimini, de réinvestir ses anciens compagnons de route, devenus à ses yeux trop critiques, Alexis Corbière, Raquel Garrido, Danielle Simonnet, a eu l'effet d'une bombe dans un cartel des gauches replâtré en à peine 72 heures. Et a occupé des heures et des heures d'antenne alors que la campagne venait de démarrer.

Outre les critiques acerbes des intéressés, des figures Insoumises comme François Ruffin et Clémentine Autain sont montées au créneau. «On ne peut pas, pour le pays, prétendre à l'harmonie sur terre et à la démocratie, et pour le parti, régner par la peur et la brutalité», s'est insurgé le député journaliste dans un long message au vitriol contre la direction de LFI. Les chefs de parti alliés (PS, EELV, PCF) ont apporté un soutien, certes plus ou moins timide, aux «purgés», qui ont décidé de se représenter en dissidence dans leur circonscription. Preuve du gouffre qui mine le mouvement créé par Jean-Luc Mélenchon, Autain a prévenu d'un air de défi sur France Inter mercredi qu' «à l'évidence, ça ne va pas pouvoir continuer à La France insoumise comme avant».

Sans surprise, sur le terrain, les guerres fratricides entre les nouveaux candidats Insoumis officiellement investis et les députés LFI sortants ont éclaté au grand jour. Le meeting de Montreuil, présenté comme le premier grand raout pour lancer la campagne du NFP, a tourné au règlement de comptes. Sur scène, Rima Hassan, l'activiste propalestinienne, devenue eurodéputée LFI, a «exprimé son plein soutien aux nouveaux candidats, comme celle de Sabrina Ali Benali».Quelques instants plus tard, sur la même scène, François Ruffin affirmait à l'inverse son «plein soutien à son camarade et ami Alexis Corbière». Cocasse.

En parallèle, une vidéo prise dans les coulisses du meeting tournait en boucle sur les réseaux sociaux. S'y trouve le député sortant écarté par LFI allant dire un mot à la présidente du groupe Mathilde Panot, membre de la direction du mouvement. Un compte anonyme assure qu'Alexis Corbière l'aurait taxée de «poissonnière». Des propos immédiatement démentis par l'Insoumis et des témoins, mais jamais par Mathilde Panot... «Ces attaques sont d'une violence inouïe! Jamais Alexis n'aurait dit un mot pareil», rétorque un élu socialiste qui a assisté à la scène.

En réalité, Jean-Luc Mélenchon a tout fait pour empêcher ses anciens partenaires de gauche de faire sans lui. Avant même la dissolution, quelques responsables des quatre partis poussaient François Ruffin à mettre sur pied un nouveau rassemblement. La dissolution les a pris de court. Dès le 9 juin au soir, c'est néanmoins le député de la Somme qui appelle sur les chaînes de télévision à la constitution d'un «Front populaire». La proposition sera reprise en choeur le lendemain matin par le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, et le communiste Fabien Roussel. Une nuit de conciliabules a permis à chacun de s'entendre là-dessus.

C'était sans compter sur la contre-offensive des mélenchonistes. Hors du champ des caméras, le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard, s'entretient en face-à-face dès dimanche soir avec son homologue écologiste, Marine Tondelier. Cette dernière vient d'essuyer la plus lourde défaite de son camp aux élections européennes depuis 30 ans (5,5 % des suffrages).

Elle s'active alors pour faire l'union de l'ensemble des forces de gauche, sans exclusive. Seule façon d'empêcher Jordan Bardella d'accéder à Matignon, relatent ses proches. D'autres racontent plutôt qu'elle s'est pliée aux exigences des Insoumis sous la pression de ses députés sortants, inquiets d'une nouvelle déroute électorale. Le résultat est le même : les Verts convainquent le PC et le PS pactiser avec LFI. Tous s'assoient à la table des négociations et scellent tout de suite leur alliance. Le vieux singe Mélenchon a repris la main, éclipsant Glucksmann et Ruffin.

Il n'empêche, le député de la Somme, distant avec la direction du parti mélenchoniste depuis plusieurs mois, a profité de la tempête politique pour consommer la rupture. En revendiquant très tôt le principe du Nouveau Front populaire, François Ruffin a défié l'autorité du chef. Ce qu'il fera tout au long de la campagne, de plus en plus explicitement, jusqu'à assumer devant une caméra de TF1 que «Jean-Luc Mélenchon est un obstacle à la victoire du Front populaire». Le crime de lèse-majesté n'a pas manqué de faire réagir la cour. «Si Mélenchon et LFI ne t'avaient pas investi, tu n'existerais pas», charge Adrien Quatennens sur X, avant de porter l'estocade : «Rejoins le RN direct!» R.F. ET P.L.

Le Monde
élections législatives, samedi 29 juin 2024 1069 mots, p. 9

En Corrèze, la campagne pas si facile de Hollande

L’ancien président de la République fait face au député LR sortant et à la défiance d’une partie de la gauche

Franck Johannès

Tulle, Neuvic, Uzerche, Argentat-sur-Dordogne (Corrèze) - envoyé spécial - Tout était prêt. Elle avait trouvé un suppléant et un mandataire financier, quand la nouvelle est tombée de Paris, dimanche 16 juin au matin, à quelques heures du dépôt des candidatures : il n’y aura pas de candidat macroniste face à François Hollande dans la première circonscription de Corrèze. Emmanuel Macron préfère soutenir le candidat de droite, un ancien Les Républicains (LR), qui fait partie de « l’arc républicain » – bien qu’il ait voté la censure lors de la réforme des retraites. Isabelle Celle, la présidente de Renaissance en Corrèze, en aurait pleuré.

Sourire fataliste de François Hollande, devant l’oukase d’Emmanuel Macron qui lui complique un peu plus la tâche. La partie est loin d’être gagnée pour l’ancien président socialiste. Il a pourtant été presque vingt ans député de Corrèze (1988-1993, puis 1997-2012), président du conseil général (2008-2012), maire de Tulle pendant sept ans… « Ecoutez les gens sur ce marché – l’extrême droite est partout, s’est inquiété jeudi le candidat à Argentat-sur-Dordogne. Les gens parlent peu, ils ruminent. Ce n’est pas bon. »Bien sûr, les dames se laissent volontiers embrasser, on lui offre des cerises « pour votre dame Julie » (Gayet), il a un mot ou une plaisanterie pour chacun, on lui glisse, « content que vous ayez repris du service » , mais la colère ne gronde jamais loin.

Conspué par la droite

« Vous êtes vendu à La France insoumise[LFI], vous êtes un pourri ! », l’apostrophe Jean, qui prend soin de ne pas dire son nom. Il va voter pour le RN de Jordan Bardella « sans hésitation. Il faut que ça pète. Ça va faire mal, mais il faut en passer par-là ». A l’autre bout du marché, un couple refuse de lui serrer la main : « Je suis profondément de gauche, je n’ai pas envie de parler avec vous » (ni avec Le Monde, d’ailleurs).

Traître pour la gauche de la gauche, François Hollande est soutenu du bout des lèvres par les « insoumis » – « Ceux qui nous connaissent savent à quel point il nous en coûte », a avoué Ali Can, le porte-parole de LFI dans le département. Il est tout autant conspué par la droite pour son alliance avec le Nouveau Front populaire. Pascal Coste, le président LR du département, l’appelle « Hollenchon », pour frapper les esprits simples. Hollande poursuit imperturbablement son chemin, toujours de belle humeur, il connaît comme sa poche le département et la moitié des familles à qui il demande des nouvelles.

L’accueil est globalement chaleureux. A Bort-les-Orgues, aux 120 ans du club de rugby, il a été reçu par une chanson à la rime assez riche, « François on t’aime, François on t’adore, on t’aime plus que le pastis d’Andorre », avant de descendre une bière cul sec. Au vrai, François Hollande adore faire campagne, son plaisir est palpable, notamment dans les meetings, où il excelle.

Il a face à lui trois candidats, quatre avec Lutte ouvrière : Gilles Oguinena, de Reconquête !, qu’est venu soutenir mercredi le président du parti, Eric Zemmour, à Tulle, mais il n’a même pas pu entrer sur le marché, « à cause des gauchistes ». Maïtey Pouget ensuite, pour le RN, qui ne fait pas campagne et que personne n’a croisée : elle s’est même fait porter pâle au débat de France 3 et a été remplacée par un autre candidat RN en Corrèze, Valéry Elophe.

Reste l’opposant le plus sérieux, discrètement soutenu par le gouvernement, le député LR sortant Francis Dubois, et son suppléant Pascal Coste. Francis Dubois est un homme charmant, bien implanté, qui a rompu avec le président de LR Eric Ciotti et a rejoint Aurélien Pradié, dans le futur parti Du courage ! Il joue à fond la carte de la proximité, et « avec un cœur de chiraquien », rappelle constamment qu’il est, lui, un vrai Corrézien. L’ex-député, qui fut maire de Lapleau (396 habitants) et de l’intercommunalité pendant vingt-deux ans, prend le temps à Neuvic (1 882 habitants) de discuter avec les habitants du village, souligne que son épouse est aide-soignante dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, répète que « votre quotidien, c’est mon quotidien ».

Francis Dubois est de droite. Contre la hausse du smic, mais pour la suppression de la contribution sociale généralisée pour augmenter les salaires sans pénaliser les entreprises. Il est pour des quotas d’immigration, exige que les préfets fassent exécuter toutes les obligations de quitter le territoire. Il exècre les écologistes, et tempête contre le Nouveau Front populaire. Quant à Hollande, sa candidature « est une revanche personnelle contre Macron », il peste contre « cet énarque de 69 ans [il en a lui 62] qui vient se servir de la Corrèze au lieu de servir la Corrèze ».

« Situation exceptionnelle »

François Hollande laisse dire. Au débat de France 3, il n’a fait qu’une bouchée du candidat de droite, qui se retrouve un peu petit garçon devant l’ancien président de la République. Il répète qu’il n’est candidat à rien d’autre qu’à la députation, d’autant qu’il a déjà eu « le poste plus éminent »et souhaite plus que jamais « rééquilibrer la gauche ». «Je suis candidat parce que la situation est exceptionnelle. La Corrèze est une terre socialiste, communiste, chiraquienne, où l’extrême droite n’a pas sa place » explique l’ancien locataire de l’Elysée. A Masseret (680 habitants), où son copain socialiste de toujours, Bernard Roux, en est à son troisième mandat, la liste menée par Jordan Bardella, dans « cette commune socialiste de référence »,a obtenu 42,3 % aux élections européennes.

« A quoi voit-on qu’une société bascule ?,s’interroge François Hollande. Les gens n’en peuvent plus, ils ont cette colère froide. Et qui d’autre que la gauche ? C’est la seule digue possible. Il faut faire barrage à l’extrême droite.»

Le poids du bassin de Tulle, en regard de la Haute-Corrèze chiraquienne, devrait permettre à François Hollande d’arriver en tête au premier tour. La suite promet d’être plus ardue, et une triangulaire reste fort probable. François Hollande est favorable à un désistement systématique contre le RN. Francis Dubois se refuse à en parler, tant il est certain que « les Corréziennes et les Corréziens » sont derrière lui.

Le Figaro, no. 24836
Le Figaro, samedi 29 juin 2024 2072 mots, p. 4

Politique

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28 juin 2024 - Le Figaro (site web)

En macronie, l'effroi et le « sauve-qui-peut »

Toujours sidérées par la dissolution d'Emmanuel Macron, ses troupes redoutent de disparaître en masse de l'Assemblée.

Boichot, Loris, Hausalter, Louis, Quinault-Maupoil, Tristan

Lorsque le président de la République s'approche de son pupitre installé dans le chic Pavillon Cambon, à Paris, ce mercredi 12 juin, un conseiller réactive immédiatement le son de son téléviseur. À l'écran, les chaînes d'information tournent en boucle depuis trois jours, et la dissolution inattendue de l'Assemblée nationale. Manifestement secoué lui aussi par sa propre décision, Emmanuel Macron enjoint à son camp de ne pas se laisser gagner «par l'esprit de défaite» lors d'une conférence de presse. Mais à distance, dans ce bureau de Bercy, rien n'y fait. On ne croit déjà plus à un retournement de situation alors que la gauche vient de réussir à s'unir. Un vice de forme dans l'analyse présidentielle, puisqu'une telle alliance était jugée impossible, au lendemain d'européennes menées à couteaux tirés. Désormais pris en étau entre le Nouveau Front populaire et un Rassemblement national (RN) soutenu à la surprise générale par le président des Républicains (LR), Éric Ciotti, les macronistes voient fondre leurs espoirs de « sursaut ».

Pas plus de cinq minutes ont passé, avant que le conseiller ne se détourne de la logorrhée présidentielle. Devant son bureau, une benne a été installée. Il est déjà l'heure de faire le tri. Le président en bruit de fond, le voilà en train de mettre les dossiers en souffrance de côté, de jeter les parapheurs en attente de signature... Comme le règne du macronisme après sept ans de domination sur la vie politique française, les feuilles volent pour faire place nette. Bientôt, un huissier viendra récupérer les documents. Dans le ministère, un incinérateur se chargera de les détruire. Pourquoi attendre les résultats des élections législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet ? La résignation s'empare du camp présidentiel. « Il y a le sentiment d'un côté inéluctable, admet un stratège de la campagne. La question, c'est « est-ce que le RN aura une majorité relative ou absolue ». » Déjà sonnée par la perte de sa propre majorité absolue en juin 2022, la macronie craint de passer de 250 députés à une petite centaine, sur 577 sièges. Le legs du président est menacé.

Lui qui s'engageait au Louvre, au soir de sa victoire en 2017, à ce que les Français « n'aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes » se retrouve présenté comme un accélérateur du vote RN. Au point de désorienter ses compagnons de route historiques. « On s'est engagé avec beaucoup d'enthousiasme derrière lui en 2017. Que l'histoire puisse se terminer avec une majorité du RN, même relative, c'est insupportable » , insiste l'ex-patron des députés Marcheurs Gilles Le Gendre, candidat dissident à Paris. Dans les ministères, la perspective de devoir organiser des cérémonies de passation de pouvoirs avec les lepénistes saisit d'effroi les intéressés. «Je ne sais pas ce que je ferai, mais on ne doit pas normaliser ce qu'il se passe dans le pays» , glisse un membre du gouvernement.

Habitués à la vie de responsables majoritaires, les soutiens du chef de l'État se préparent pour la première fois à connaître l'opposition parlementaire. Dans les échanges avec leurs électeurs, il est davantage question d'éviter une Assemblée ingouvernable ou une cohabitation avec le RN, plutôt que de « donner une majorité » à Emmanuel Macron pour reconduire Gabriel Attal à Matignon. « Les gens nous accueillent beaucoup plus gentiment qu'aux européennes et qu'en 2022, constate Guillaume Vuilletet, député (Renaissance) du Val-d'Oise depuis 2017. Mais est-ce que c'est de la compassion, parce qu'ils nous voient comme de grands brûlés? » «Une élection si rapprochée de la précédente confirmera toujours la même tendance, un sursaut, ça n'existe pas», tranche un important ministre. Fait nouveau, les députés sortants parient sur une implantation locale qui leur a pourtant longtemps été déniée, plutôt que sur leur proximité avec Emmanuel Macron, formule autrefois gagnante.

Sur les marchés et en porte-à-porte, tous constatent le désarroi des Français après la dissolution. « On sent beaucoup d'inquiétude chez les concitoyens » , admet auprès d'un commerçant la présidente de l'Assemblée sortante, Yaël Braun-Pivet, dans sa ville du Vésinet (Yvelines). À Marseille, où elle se représente, la secrétaire d'État Sabrina Agresti-Roubache observe que «les gens n'ont pas compris la décision du président». Les macronistes non plus. « Erreur apocalyptique » , « idée suicidaire » , « folie »... Ministres, conseillers et parlementaires fustigent en privé la décision du chef de l'État. Le macronisme, « c'est terminé » , décrète depuis la Corrèze un certain François Hollande, reparti en campagne pour s'offrir une nouvelle vie de député.

Pour les soutiens d'Emmanuel Macron les plus férus d'histoire politique, la campagne rappelle celle qu'a menée le camp de Jacques Chirac après la dissolution de 1997. Et cet échange entre l'ancien président du RPR et sa plume, Christine Albanel, le texte de son allocution sous les yeux, le soir de son annonce : « Quand je vous lis, je ne comprends pas pourquoi je dissous. -Mais moi non plus, Monsieur le président, je ne comprends pas.» Vingt-quatre ans plus tard, la même incompréhension saisit les troupes macronistes. «Quand on passe la campagne à expliquer pourquoi on dissout, on a déjà perdu», diagnostique un proche d'Édouard Philippe. Sans cesse, Emmanuel Macron doit justifier sa décision, au nom d'une « clarification » du paysage politique. Souligner son caractère inéluctable, lui qui a considéré que cette Assemblée remuante et sans majorité absolue n'était plus tenable.

«Personne ne s'y attend, alors faisons les choses maintenant», lance-t-il dès le soir de son échec aux européennes, le 9 juin, aux ministres de poids et aux gradés de son camp réunis à l'Élysée, avant de l'annoncer à la télévision. Certains se répandront à plus ou moins haute voix pour signifier leur désapprobation. Mais sur le moment, personne n'ose le contredire, à part Yaël Braun-Pivet, qui demande à lui parler en particulier pour tenter de l'en dissuader. Autour de la table, Bruno Le Maire tient à rappeler qu'il a déjà vécu une cohabitation après une dissolution «de confort» en tant que proche de Dominique de Villepin, inspirateur de la manoeuvre ratée de Chirac en 1997. Mais le ministre de l'Économie se met lui aussi au garde-à-vous : «Votre décision est la nôtre, nous l'appliquerons.» Quelques jours plus tard, dans les médias, il pointera «l'incompréhension» et «la colère» suscitées par cette «décision d'un seul homme», avant de traiter de «cloportes» les conseillers du pouvoir. Dans son viseur : l'ancien journaliste Bruno Roger-Petit et l'ex-sénateur Pierre Charon (LR), suspectés d'avoir secrètement encouragé le chef de l'État depuis plusieurs semaines.

Cette décision, tout le monde ou presque en macronie en pense du mal, mais un seul l'a-t-il dit en face au chef ? «Je n'ai jamais entendu des gens le lui reprocher dans une réunion», confie un participant à plusieurs conciliabules politiques récents autour du président. Ce dernier intimide encore, en dépit de l' «usure»que lui ont diagnostiquée le ministre philippiste de la Transition écologique, Christophe Béchu, et le numéro trois du gouvernement Gérald Darmanin (Intérieur). «Quelle bande de faux culs, ces ministres et ces mecs de Renaissance qui ont sauté de la barque du jour au lendemain!, s'élève le député de l'Hérault Patrick Vignal, macroniste de longue date. Moi aussi, le dimanche soir de la dissolution, je me suis demandé: « Pourquoi il fait ça? » Mais le boss, c'est le boss. Une fois qu'il a décidé, je vais à la guerre.» «Beaucoup sont soudainement très durs avec le président. C'était moins le cas quand il avait des postes à distribuer» , relève lui aussi Gérald Darmanin, accusé par ses collègues d'avoir convaincu Emmanuel Macron de dissoudre, lors d'un aparté dans l'avion qui les ramenait d'un déplacement furtif en Nouvelle-Calédonie, le 24 mai dernier. Dix jours plus tard, Gabriel Attal interroge son ministre sur les leçons qu'il faudrait tirer de la défaite attendue aux européennes. «Dissoudre», lui lâche-t-il, sans que le chef du gouvernement ne le prenne au sérieux et s'imagine repartir en campagne pour survivre à Matignon.

Pour la première fois dans l'histoire du macronisme, ce n'est pas le général en chef qui est appelé par les combattants pour les épauler sur le champ de bataille. En juin 2022, le chef de l'État avait tardé à s'élancer, au grand dam de ses soutiens. Deux ans plus tard, il se démultiplie alors que chacun s'accorde à vouloir «démacroniser» la campagne, selon l'expression assumée par l'allié centriste du Mouvement démocrate (MoDem), François Bayrou.

Le soir de la dissolution, le président annonce à ses ministres qu'il interviendra trois fois par semaine, comme le rapporte L'Express. Dès la parution de l'article, le pôle communication de l'Élysée s'empresse de crier à la fausse information. Mais par son comportement, Emmanuel Macron démentira le démenti. En visite au Perreux-sur-Marne (Val-de-Marne), le 17 juin, Gabriel Attal est interpellé par l'un de ses soutiens : « Vous, vous êtes bien, mais il faudra dire au président qu'il ferme sa gueule. » En réalité, s'il laisse à son premier ministre - visage que les députés sortants afficheront sur leurs tracts - le soin d'aller soutenir les candidats et de pointer les projets des « extrêmes » qui mèneraient « à la ruine » , le chef de l'État ne cesse de parler. Il fustige le «programme totalement immigrationniste» du Nouveau Front populaire, en marge d'une cérémonie sur l'île de Sein. Il profite d'un G7 en Italie pour traiter de « fous » les défenseurs des visions économiques de la gauche et du RN. Il saisit le micro lors de la Fête de la musique de l'Élysée pour dénoncer «des extrêmes qu'on ne peut pas laisser passer». Il transmet à la presse régionale une lettre aux Français dans laquelle il promet de «changer profondément» sa manière de gouverner. Il accorde près de deux heures d'entretien à un podcast dans lequel il estime que la victoire d'un autre camp que le sien mènerait à «la guerre civile», avant enfin de s'élever, jeudi soir, contre la «parole désinhibée»et « le racisme ou l'antisémitisme » dans le débat politique. «Je ne ferai pas campagne aux législatives», avait-il pourtant assuré dans sa conférence de presse .

À Matignon, on soupire à chaque déclaration venue de l'Élysée. Entre le président et le premier ministre, qui a hésité à démissionner en apprenant la dissolution, le dialogue se limite au strict minimum. En particulier lors de conseils de ministres sinistres, où l'on procède à la hâte aux dernières nominations avant une probable cohabitation. L'entourage présidentiel tente de justifier un partage des rôles : «Gabriel Attal est le chef de la campagne. Il multiplie les interventions et va au clash. Le président privilégie des formats longs, qui correspondent à sa fonction et sa posture institutionnelle.» À son irrépressible envie d'apparaître, aussi ? «Dans cette campagne, il y en a deux qui parlent alors qu'ils devraient se taire: c'est Macron et Mélenchon», balance un conseiller de la majorité, qui y voit un chemin tout tracé pour le tandem Bardella-Le Pen.

Quelque chose s'est brisé entre le président de la République et ses fidèles. « Il n'a plus le même rapport que nous à la réalité » , confie un ministre de premier plan. « Nommé » hier, Gabriel Attal appelle aujourd'hui les Français à le « choisir » à Matignon. L'ancien premier ministre, Édouard Philippe, accuse le président d'avoir « tué la majorité présidentielle » et prend date pour construire une « nouvelle majorité ». Les proches du maire du Havre sont ceux qui souhaitent le plus s'émanciper du chef de l'État. Nouvelle marque de distance : les quelque 80 candidats philippistes sont partis sur leur propre étiquette, Horizons, plutôt que sous les couleurs de la coalition « Ensemble pour la République ! » qui réunit Renaissance et le MoDem. «Même si ça se passe bien pour nous, nous serons ensuite en cohabitation face à lui», promet carrément une ministre Renaissance en campagne.

Emmanuel Macron veut croire qu'il peut « élargir » sa majorité, mais ses potentiels alliés de la gauche et de la droite modérée ne se manifestent pas, et son camp se fissure. En vue de la prochaine présidentielle, les ambitieux Gabriel Attal, Édouard Philippe, François Bayrou, Bruno Le Maire et Gérald Darmanin doivent revoir leurs plans. L'après-2027, « c'est un schéma sans le président de la République, ce qui l'agace profondément, explique le député (MoDem) sortant Jean-Louis Bourlanges. D'où sa volonté, dans ce théâtre, de se replacer au centre de la scène ». Quitte à y être de plus en plus seul, si le gros de ses soutiens disparaît des bancs. L.B. ET L.H. ET T.Q.-M.

Le Figaro, no. 24836
Le Figaro, samedi 29 juin 2024 1225 mots, p. 14

International

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28 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Royaume-Uni : même dans leur fief d'Aldershot, les tories sont menacés

Donné perdant aux législatives du 4 juillet, le Parti conservateur se retrouve en difficulté sur ses terres du sud de l'Angleterre, comme dans cette localité qui a toujours voté pour lui depuis 1918.

de La Grange, Arnaud

À la sortie de la gare, une stèle ornée d'un cavalier donne le ton : « Bienvenue à Aldershot, fière d'être le foyer de l'armée britannique ». Depuis le milieu du XIXe siècle, cette cité du Hampshire est une ville de garnison. Et, en ce sud de l'Angleterre, on a toujours voté conservateur, depuis plus d'un siècle en tout cas. Toujours, sauf peut-être le 4 juillet prochain, plusieurs sondages indiquant que la circonscription pourrait passer dans les mains de l'opposition travailliste. Que les tories soient ainsi menacés dans leurs fiefs sudistes en dit long sur l'épuisement d'un parti au pouvoir depuis quatorze ans et qui risque de subir une cuisante défaite sur le plan national.

Le « camp d'Aldershot » doit son essor à la reine Victoria et au prince Albert. Après la mort du duc de Wellington en 1852, Albert anime un groupe de personnalités qui entendent réformer l'armée britannique, en retard par rapport à d'autres armées européennes. À l'époque, elle ne dispose pas d'un grand camp permanent permettant d'entraîner les troupes. Leur choix se porte sur Aldershot, qui offre de grands terrains de manoeuvre tout en étant situé à une distance raisonnable de Londres. Des centaines d'hectares de bruyère sont achetés. En 1854, la bourgade devient la première garnison de l'armée britannique moderne. Elle joue un rôle important pendant la guerre de Crimée qui fait alors rage, comme terrain d'entraînement pour les soldats envoyés combattre dans la péninsule.

C'est ainsi qu'un petit village paisible de la campagne anglaise est devenu une ville victorienne prospère. Aujourd'hui, la garnison compte encore quelque 5 000 soldats et de nombreux vétérans s'y sont installés. D'anciens « paras » notamment, le fameux Parachute Regiment et d'autres unités aéroportées ayant longtemps été casernées ici. Aldershot est aussi un berceau pour l'aviation britannique. C'est sur le site de Farnborough qu'a eu lieu en 1908 le premier vol motorisé de l'histoire du pays. Depuis, la ville accueille de nombreuses industries du secteur aéronautique. Elle abrite aussi une importante communauté népalaise, en raison du régiment de Gurkhas basé ici.

« Tout est en déclin »

C'est assez naturellement que le député sortant, membre du parti conservateur, est un ancien militaire. Sur le tract électoral de Leo Docherty figure une photo de lui en casque lourd et gilet pare-éclats. Officier des Scots Guards, il a servi en Irak et en Afghanistan. Il a même écrit un livre, Desert of Death, sur son séjour en Asie centrale. Après avoir quitté l'armée, Leo Docherty a un temps créé un magazine avant de s'engager en politique. Député d'Aldershot depuis 2017, ce conservateur est aujourd'hui secrétaire d'État aux Forces armées, après avoir été ministre - brexiter - de l'Europe du gouvernement Truss.

Affable et décontracté dans sa petite permanence du centre d'Aldershot, Leo Docherty ne cache pas que le combat qui vient sera difficile. « Les gens ici sont acquis aux conservateurs et ont d'ailleurs voté à 60 % pour le Brexit,explique-t-il, mais il est vrai que cette fois-ci, cela risque d'être très serré... » Confortablement réélu en 2019, le ministre estime être l'un de ces députés qui mouillent leur chemise et défendent efficacement leurs électeurs, mais qu'il risque d'être victime de la mauvaise passe générale des tories. « La politique est ainsi, vous pouvez bien faire votre travail au niveau local et payer des problèmes qui se situent au niveau national,dit-il, tout ceci découle des fortes turbulences politiques depuis quelques années et de la fracturation du paysage politique traditionnel. »

Au-delà de l'affrontement binaire tories contre Labour, l'irruption du parti Reform UK de Nigel Farage peut bousculer la donne. La formation du trublion de la droite britannique, qui se veut antisystème et anti-immigration, pourrait siphonner de précieuses voix au Parti conservateur. « Ils peuvent nous priver de nombreuses victoires et aider à porter le Labour au pouvoir » , regrette Leo Docherty.

Depuis sa création en 1918, la circonscription d'Aldershot a toujours voté tories. « Cela fait plus d'un siècle que nous votons conservateurs et c'est ce que j'ai toujours fait » , dit Elaine Rolph. Pourtant, pour la première fois de sa vie, cette énergique sexagénaire s'apprête à voter pour les travaillistes. « Regardez l'état de notre centre-ville, tout est en déclin, l'activité économique comme les services publics », dit-elle. Celle qui gère une petite entreprise de construction se plaint des taxes qui l'étranglent et de la crise du coût de la vie.

Ne craint-elle pas que le Labour soit au moins aussi pesant sur ce registre de la taxation ? « Je ne sais pas, mais au point où on est, on ne risque plus rien. Les conservateurs ont besoin d'un coup de pied aux f... » Mark, qui travaille pour la municipalité, va lui aussi voter travailliste. « Depuis que le conseil local est passé à l'opposition, les gens voient que les travaillistes sont plus sur le terrain et à l'écoute. Les autres, ils disparaissent une fois élus,dit-il . La vérité, c'est que les gens sont arrivés à un point où ils en ont ras le bol des conservateurs. Après le chaos et les scandales à répétition de ces dernières années, ils n'en peuvent plus. »

À Aldershot, les élections locales de mai dernier ont en effet été un coup de semonce. Le conseil municipal de Rushmoor, qui couvre Aldeshort et Farnborough, a été conquis par l'opposition. Le Labour a remporté 9 des 13 sièges en jeu, contre seulement 3 aux conservateurs et 1 aux « lib-dems ». On est pourtant ici dans le « Mur bleu » du sud de l'Angleterre et du pourtour de Londres, des régions prospères qui sont des fiefs traditionnels des conservateurs. Des populations souvent aisées, diplômées, travaillant parfois dans des entreprises ouvertes sur l'étranger. Ici, les adversaires dangereux n'étaient ordinairement pas les travaillistes mais les libéraux-démocrates.

Déchirements internes de l'ère post-Brexit

Lors de ces législatives, il est logique que les conservateurs perdent nombre de sièges dans le « Mur rouge » du nord et du centre de l'Angleterre. Dans ces fiefs travaillistes traditionnels comptant une forte population ouvrière, Boris Johnson avait réussi des conquêtes inédites en 2019, à la faveur du Brexit. Depuis, le désenchantement est grand et l'ex-banquier Rishi Sunak n'est pas le charismatique « BoJo ». Ce nouvel électorat hétéroclite ne pouvait tenir. En revanche, que les « fidèles » du « Mur bleu » se détournent du Parti conservateur est beaucoup plus inquiétant pour ce dernier. À bout de souffle, les tories ne se remettent pas des déchirements internes de l'ère post-Brexit. Même sur le versant de l'économie, le Parti conservateur a fini par perdre son image de sérieux et de garant de la prospérité du pays.

Dans la ville si militaire d'Aldershot, l'énorme bourde du D-Day de Rishi Sunak n'a pas arrangé les choses. L'invraisemblable départ du premier ministre lors des cérémonies du 80e anniversaire du Débarquement en France afin d'assister à une émission de télévision à Londres n'a guère été goûté par des électeurs qui ne badinent pas avec l'hommage aux anciens. Peut-être le coup fatal pour les conservateurs dans la « ville maison » d'une armée dont ils se voulaient les plus ardents défenseurs. A. D.

Le Monde
élections législatives, samedi 29 juin 2024 1079 mots, p. 8

L’émergence d’une extrême droite identitaire et nationaliste corse

Opposé à l’islam et au « wokisme », Nicolas Battini, jeune fondateur du mouvement Mossa Palatina, veut concurrencer le RN et Reconquête !

Christophe Ayad

Bastia - envoyé spécial - A l’époque où le quartier de Paese Novu a été construit, il y a plus d’un demi-siècle au sud de Bastia, ce grand ensemble à visage humain était synonyme de progrès pour nombre d’habitants d’un centre-ville encore souvent insalubre. Il y fait toujours bon vivre avec sa colline descendant en pente douce vers la mer, ses épineux qui couvrent le sol d’un tapis d’aiguilles sèches et ses lauriers roses odorants qui poussent entre les cubes de béton gris. Mais venir s’y installer aujourd’hui est le signe certain d’un déclassement social.

Paese Novu, qui compte de 8 000 à 9 000 habitants, fait partie des trois quartiers prioritaires de Bastia avec Lupino, la plus grande et la plus pauvre des cités, et Montesoro. La pauvreté au soleil a beau être plus douce, elle n’en reste pas moins une potion amère, surtout en Haute-Corse, l’un des départements les plus pauvres de France, et surtout à Bastia, ville la plus pauvre de Corse.

Dans ce quartier a eu lieu un rassemblement le 13 janvier qui a fait beaucoup de bruit à Bastia et dans toute la Corse. Plusieurs centaines de personnes, essentiellement des hommes − 600 selon les organisateurs, la moitié selon des témoins locaux −, se sont rassemblées pour protester contre l’insécurité et l’immigration.

A l’origine de cette démonstration de force : une rixe au couteau entre un jeune Corse et plusieurs jeunes Maghrébins à la sortie d’un cinéma dans un centre commercial de la commune voisine de Furiani. Dans les faits, le jeune Corse n’était pas de Paese Novu mais de Lupino et l’affaire, jugée depuis, a débouché sur la condamnation de tous les protagonistes, quelle que soit leur origine, à des peines de prison avec sursis.

Peu importe, Nicolas Battini, le jeune fondateur de Mossa Palatina (qui signifie « le mouvement des paladins » ou des « chevaliers », en langue corse), a réussi son coup : faire connaître son parti d’extrême droite identitaire se revendiquant du nationalisme corse. Un mélange détonnant qui n’est pas nouveau - les premiers autonomistes étaient des admirateurs du fascisme italien dans les années 1920 et le parti Forza Nova a déjà défendu des positions identiques - mais qui pourrait faire des ravages dans les années à venir étant donné la popularité des thématiques d’extrême droite en Corse.

« Appartenance familiale »

Lors des élections européennes du 9 juin, le Rassemblement national (RN) a totalisé 52,7 % et 43,7 % des voix sur les deux bureaux de vote de Paese Novu. Quant à la liste Reconquête !, elle a regroupé 9 % et 10,2 % des suffrages, ce qui place l’extrême droite largement au-dessus de 50 %. Nicolas Battini, 30 ans, revendique des « points de convergence évidents » avec le parti d’Eric Zemmour et « une amitié » avec Marion Maréchal. Fort de son coup d’éclat dans un contexte qu’il estime favorable, M. Battini se présente aux législatives dans la 1re circonscription de Haute-Corse, qui englobe Bastia. Et Mossa Palatina présente des candidats dans trois des quatre circonscriptions corses.

Bien que né sur le continent, Nicolas Battini est un nationaliste corse. Pour lui, l’identité corse est d’abord affaire d’ « appartenance familiale ». En clair, les liens du sang. Pourtant, il y a une décennie, il revendiquait des positions diamétralement opposées : la « communauté de destin », qui signifie que toute personne, quelle que soit son origine, peut être corse du moment qu’elle adhère aux valeurs locales, et l’anticolonialisme de gauche, qui domine le mouvement nationaliste.

A 19 ans seulement, il est arrêté, jugé et condamné à huit ans de prison pour un attentat à la bombe raté, commis en 2012 contre la sous-préfecture de Corte. Nicolas Battini a donc payé son écot à la « lutte ». C’est en détention, où il a passé l’essentiel de son temps à l’isolement et à étudier d’arrache-pied, que sa pensée prend un nouveau tour : le soir du 13 novembre 2015, il entend ses codétenus musulmans de la prison de Bois-d’Arcy (Yvelines) acclamer les attentats « comme si c’était une victoire du PSG ». Puis, le 19 janvier 2018, il voit un détenu radicalisé de la prison de Borgo (Haute-Corse), où il a été déplacé, larder deux surveillants corses de vingt-quatre coups de couteau en criant « Allah akbar ».

« Là, j’ai compris qu’un conflit civilisationnel avec un projet de société théocratique et totalitaire nous menaçait, bien plus que le soi-disant colonialisme de l’Etat français, qui n’est en fait qu’un jacobinisme », explique-t-il dans son appartement face à l’embarcadère du port de Bastia, transformé en QG de campagne. Dès lors, il a deux ennemis : l’islam et le « wokisme » du mouvement nationaliste corse.

A sa sortie de prison, en 2019, Nicolas Battini rejoint pourtant la mouvance nationaliste, qui a déposé les armes et a remporté les élections à l’Assemblée territoriale corse, ainsi que trois sièges de député sur les quatre de l’île. Il est embauché comme attaché parlementaire à mi-temps du député Jean-Félix Acquaviva, cousin du président de l’Assemblée territoriale, l’autonomiste Gilles Simeoni. Mais les désaccords s’accumulent. Il démissionne trois ans plus tard, en 2022, et entame une courte « traversée du désert » à l’issue de laquelle il fonde Mossa Palatina, il y a un an et demi, qui veut « incarner un autonomisme corse autour de valeurs de droite ». En fait, d’extrême droite.

Le premier coup d’éclat de ce mouvement, qui revendique un millier d’adhérents, a consisté à installer une crèche, le 8 décembre 2023, dans le hall de la mairie de Bastia, tenue par l’autonomiste de centre gauche Pierre Savelli. Il voit dans Nicolas Battini « un gourou qui surfe sur les souffrances et les peurs ».

Il y a peu de chances que le RN, arrivé largement en tête aux élections européennes du 9 juin, au point de frôler 60 % par endroits, ait un seul député sur les quatre envoyés par la Corse au Palais Bourbon. Le parti lepéniste manque d’implantation sur l’île, et l’extrême droite y est divisée. De son côté, Mossa Palatina ne vise pas plus de 5 % pour ses débuts électoraux. « Un score d’installation » , espère Nicolas Battini, qui entend s’inscrire sur le long terme.

Libération
samedi 29 juin 2024 3637 mots, p. 10,11,12

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Aussi paru dans
28 juin 2024 - Libération (site web)

Crépuscule de la macronie De la disruption à la destruction

SOPHIE DES DÉSERTS

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Quel goût amer a pris leur glorieux mantra de 2017… Q «On a fait le casse du siècle», jubilaient les colistiers d’Emmanuel Macron au soir de son sacre. Aujourd’hui, ils ne frissonnent plus d’ivresse, mais de peur : «Finalement, ce sera peut-être la casse du siècle.» On entend, en les contactant un à un, les mêmes mots : «sidération», «tristesse», «folie, cette dissolution», «quel gâchis…» Voilà ce que disent la plupart des fondateurs du macronisme, les fameux «Mormons», ces ex-bébés strauss-kahniens, promoteurs de la «start-up nation», tout comme leurs aînés, créateurs d’En marche, tels Philippe Grangeon, Richard Ferrand ou Jean Pisani-Ferry, qui interpelle ainsi Libération : «Pensez-vous vraiment qu’est venu le temps des oraisons funèbres ?»

L’heure est grave, le RN est aux portes du pouvoir, beaucoup ne veulent donc pas être cités en cette veille d’élections législatives. Des flashs du printemps 2017 leur reviennent, cruels. La liesse dans les rues, les meetings vibrants, le QG bouillonnant de «helpers», et toutes ces promesses lancées aux Français ; dépassement des partis, démocratie participative, égalité des chances… Que reste-t-il ? «Rien, zéro», soupire un ex-fidèle qui a changé de vie. L’ancienne porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye, devenue secrétaire générale d’Adecco, ne «renie rien, même si le moment terrible qu’on vit aujourd’hui m’oblige à une grande humilité». Beaucoup s’accrochent aux succès : la baisse du chômage, le retour des investissements, la french tech… rappellent l’adversité, du Covid à la guerre en Ukraine, et la montée, partout, des populismes. Mais tant de ratés, comprennent-ils bien tardivement, comme cette barre à droite donnée dès le départ, le mépris des corps intermédiaires, jusqu’à cette loi immigration honteuse… L’abattement se mêle à la colère. Ils disent ne pas vouloir charger davantage la barque de Macron, et surtout pas celle des derniers camarades encore à ses côtés. A l’Elysée subsiste Alexis Kohler, le général en chef d’En marche et indéboulonnable secrétaire général de l’Elysée, au coeur du réacteur depuis sept ans, pour beaucoup le «dernier garde-fou». Sont retournés au front, pour cette campagne éclair, deux artificiers essentiels de la victoire de 2017, Julien Denormandie et Ismaël Emelien, dans l’ombre. Et puis, sur le terrain, il y a encore des marcheurs historiques, candidats à la députation. Aux avant-postes, Stéphane Séjourné, l’ex-conseiller politique du chef de l’Etat promu ministre des Affaires étrangères, et Stanislas Guerini, ancien d’HEC, éternel boy-scout toujours prêt. Celui qui fut envoyé seul sur scène pour meubler le soir de la victoire de 2017, avant d’être élu député, de diriger le parti aux ordres de Macron, puis d’être nommé ministre des Comptes publics. «Pas le temps d’avoir des états d’âme, confie Guerini. L’idée de faire une passation avec un type du RN m’empêche de dormir. Je suis mobilisé dans ma circo.» Richard Ferrand, l’ex-président de l’Assemblée nationale, le soutient. Philippe Grangeon, exconseiller élyséen, a tracté avec lui dans le XVIIe arrondissement de Paris. Les vieux briscards du macronisme ne sont pas du genre à déserter. Leur fidélité au chef de l’Etat prime, c’est ainsi : «Quand on aime quelqu’un, soupire Richard Ferrand, on ne cherche pas à le changer…» Lui eut l’honneur d’apprendre la dissolution de la bouche d’Emmanuel Macron, quelques heures avant son intervention à la télévision. Annonce factuelle, invitation à le rejoindre au palais. Ferrand répondit simplement : «C’est audacieux, mais risqué.» La décision était prise, sans appel, le discours écrit, costume choisi pour la circonstance, noir. Alexis Kohler, lui, crut bon d’informer son ami Philippe Grangeon. Cet inlassable promoteur du dialogue social, forgé par une vie de militantisme de la LCR au PS, SOS Ra- cisme, la CFDT, fut sonné. Il prit la plume et fit porter à l’Elysée une lettre, dont il refuse de dévoiler la teneur. «Ça ne regarde que le Président et moi.» D’autres croient savoir combien elle était solennelle, sombre, avertissant des dangers. Le chef de l’Etat l’a lue, en rentrant de son dimanche au Touquet. Coup de fil pour la forme à son ancien conseiller dont il dit souvent : «Il fait chier Philippe», mais qu’il estime.

Exposé rapide des raisons de sa décision, pas un gramme de doute. Rien ni personne n’arrête Macron.

«On n’a pas su l’arrêter, le protéger»

Tous ceux qui l’ont vu éclore le savent. Ils l’ont tant aimé, leur «Emmanuel », qu’ils ont aujourd’hui le coeur lourd. Tant d’incompréhensions, de non-dits, de regrets, parfois de culpabilité. «On a fabriqué un monarque», se désole un expilier d’En marche. C’était aussi le constat de Gérard Collomb, l’ancien maire socialiste de Lyon, premier élu rallié à Macron, propulsé à Beauvau, rencontré à l’hiver 2022, un an avant sa mort, alors qu’il réfléchissait à un livre sur les dérives de ce président auquel il avait tant cru. Avant que l’histoire ne tourne au tragique, d’autres s’amusaient à décrire le chef de l’Etat en «Dom Juan», bluffant au départ, puis inquiétant. Ils voyaient tant de gens – ministres, élus, conseillers officiels ou officieux, textotés à toute heure, même de soi-disant amis, hommes, femmes, tous âges, tous bords politiques, ainsi séduits, puis lâchés sans égard. Inévitablement, la colère est montée dans le microcosme, comme chez les Français. «On n’a pas senti le potentiel destructeur d’Emmanuel», glissent certains fondateurs. D’autres, ton grave : «On n’a pas su l’arrêter, le protéger.» Au lendemain de la dissolution, le Monde a pointé l’influence des nouveaux «mousquetaires» de l’Elysée, ceux qui ont remplacé les Mormons : Bruno Roger-Petit, le conseiller mémoire, Jonathan Guémas, chargé de la communication, et son inséparable prédécesseur, Clément Léonarduzzi, propulsé vice-président de Publicis, ainsi qu’un drôle de tonton flingueur initié en sarkozie, l’ancien sénateur LR Pierre Charon. Tous, après s’être vantés, minimisent leur rôle sur le thème : «Vous savez bien que personne n’influence le président.» On les a rencontrés, senti leur fébrilité. Macron les a tancés, comme l’a révélé Libération furieux d’être dépeint en marionnette aux mains d’une bande d’apprentis sorciers. Rien ne l’irrite davantage. Il tient par-dessus tout à sa liberté. Il sait tout, décide de tout. Souverain. Son entourage n’est pas la cause de ses errements, mais un symptôme. Un président choisit ceux qui l’entourent. «La macronie, c’était une aventure humaine, rembobine un des fondateurs. Très vite, après la victoire, on a perdu ça, le sens de notre combat. Et l’humanité.» Tous ont gardé en mémoire l’intronisation à l’Elysée, le 17 mai 2017. La pompe républicaine sous les lustres, le poids immédiat de l’institution. Souvenir d’avoir alors «vu le visage d’Emmanuel changer, un masque s’installer». Son sourire, autrefois joueur, avide d’échanges, s’est mis à scalper les avis divergents.

Les Mormons l’avaient vendu et fantasmé en Obama français, héraut d’une nouvelle gauche libérale. Macron a illico penché à droite, obnubilé par son Premier ministre piqué aux Républicains, Edouard Philippe. Il s’est révélé suspicieux, soucieux d’être toujours devant, omnipotent, seul en scène. Il se voulait «Jupiter».

Chien truffier de la droite

Ce surnom, désormais éculé, a d’abord été le titre humoristique d’une boucle de discussion Whats - App lancée en 2016 par Bertrand Delais, alors journaliste, futur réalisateur des documentaires sur le candidat En marche (et aujourd’hui dirigeant de LCP) et son copain, Bruno Roger-Petit, dit BRP, ex-présentateur télé, placardisé à Challenges, remarqué pour ses louangeuses tribunes envers Macron. Le plumitif, cultivé, fan de foot, de complots, de bons mots, plut à Macron. Il lui parla des Deux Corps du roi de l’historien Ernst Kantorowicz, de François Mitterrand, son maître, pour son art du secret. «Pour moi, Mitterrand, c’est d’abord une façon de vivre sa vie en toute liberté, confie-t-il. Ça s’applique à Macron, qui ne supporte pas qu’on contraigne sa liberté.» BRP lui prédit qu’il remportera l’Elysée, mais qu’il lui faudra vaincre l’élite, les médias. Macron savoure, lui qui se vit comme un être hors système, «un métèque» selon ses mots, comme s’il n’avait pas été adoubé par la crème de l’énarchie, de la finance et du CAC 40. Les Mormons, eux, n’ont jamais accroché avec BRP, trop obscur, trop franc-maçon, et surtout journaliste, intime de l’éditorialiste populiste de CNews, Pascal Praud. Méfiance… Macron chargea donc Brigitte de prendre sous son aile BRP, qui s’en rappelle : «On prenait un thé une fois par semaine à la Rotonde.» L’épouse prenait des notes, riait des vacheries, des bruits de Paris. Elle se confiait, loin des jeunots du QG, qui ne voulaient pas d’elle sur la photo, la jugeant has been, très «droite gourmette », avec ses amis Line Renaud, Stéphane Bern, Bernard Montiel… «On a fait l’erreur de la négliger, réalise un des Mormons. Il faut dire qu’elle nous disait ne pas vouloir apparaître, préserver sa famille. En réalité, elle était ambivalente, on découvrira après l’étendue de son influence, de son tropisme sarkozyste, et de son rôle politique.» Tous ceux qui ont servi à l’Elysée l’assurent : «Il y a un gros sujet Brigitte.» Bruno Roger-Petit, lui, a su écouter cette femme qui a porté les ambitions de son élève, puis les rêves de grandeur de son époux. L’Elysée, au fond, c’était leur bébé. Et le journaliste a murmuré au couple qu’il saurait, à deux, insuffler la sacralité dont cette vieille nation française a besoin. BRP finit par intégrer l’Elysée, à côté du cabinet de Brigitte Macron, avec le titre de porte-parole. Fureur des Mormons qui rêvaient de transformer l’Elysée en Maison Blanche, communication filtrée au cordeau. BRP, lui, distillait une autre musique à ses ex-confrères, confidences et boules puantes, analyses sur la vacuité des minots de «la start-up nation», la déconnexion des technocrates, incarnés à ses yeux par Alexis Kohler. Pas faux, acquiesçaient les Macron. Ils ont vu BRP se carboniser en direct dans l’affaire Benalla, défendant par un communiqué stupéfiant leur ex-garde du corps, condamné à un an de prison ferme pour des violences commises en marge de la manifestation du 1er mai 2018. Première et dernière prestation du por- te-parole. Les Mormons demandèrent sa démission. «Si vous me lâchez, je me lâche», menaça BRP, suggérant que ses notes quotidiennes pourraient constituer un recueil salé. Brigitte Macron l’a sauvé, avec un titre de «conseiller mémoire». Et BRP a continué de prendre soin d’elle, de phosphorer sur ses projets de commémoration. Il n’a jamais cessé de s’occuper des journalistes, d’abord Pascal Praud qu’il alimente quotidiennement, ni de jouer les chiens truffiers vers la droite ultraconservatrice, jusqu’à convaincre Macron de parler dans Valeurs actuelles. Il s’est affiché au grand jour, à la Rotonde, brasserie fétiche des Macron, lors d’un déjeuner avec Marion Maréchal, l’héritière Le Pen, alors cheval de Troie du RN dans le parti d’Eric Zemmour. A l’Elysée, certains s’en sont émus, dont Alexis Kohler, qui n’a jamais cessé, comme d’autres, d’alerter Macron, sur les penchants «brun-roses» de BRP, son potentiel de nuisance. En vain.

S’acoquiner avec Nicolas Sarkozy

Le Président est darwinien : que les meilleurs gagnent. Il cultive tant de cercles, de jeunes hackers underground à ses vieux copains avocats ou banquiers d’affaires, des militaires des forces spéciales qui le fascinent – au point d’en avoir pris deux à son service – aux génies de l’IA. De Thierry Solère, l’ex-député LR canaille, multi-mis en examen, qui l’a aidé à dynamiter la droite, à Julien Dray, l’ancien limier du PS, fondateur de SOS Racisme, qui a inspiré la série Baron noir et l’a coaché à ses débuts. De Mimi Marchand, l’abrasive papesse de la presse people, à l’académicien et ardent défenseur des libertés publiques François Sureau. De Yassine Belattar, l’humoriste condamné pour menaces de mort, proche de l’islam radical, qui l’a convaincu de ne pas aller à la grande marche contre l’antisémitisme le 12 novembre, au grand rabbin de France, Haïm Korsia, avec qui il a soufflé des bougies de Hanoukka à l’Elysée. Liste non exhaustive… L’«Etat profond» du système macronien est abyssal. Le Président cloisonne tout. Ses compagnons historiques l’ont vu, hallucinés, s’acoquiner avec Nicolas Sarkozy, dont il ne parlait jamais. C’est Brigitte Macron qui l’admirait, nouant les liens avec Carla Sarkozy, avant que les époux s’apprécient, illico soudés par la détestation de François Hollande et l’envie de laminer les LR. Sarkozy, désireux d’être l’ultime chef de sa famille politique, a soutenu Macron. Il était ainsi de nouveau considéré, envoyé en mission diplomatique, de nouveau au coeur du pouvoir, précieux pour son business de consultant. Sarkozy a donné des conseils, notamment dans la tempête Benalla, quand l’Elysée fut perquisitionné. «De mon temps, les juges ne rentraient pas au palais, dit-il, suggérant alors de changer de garde des Sceaux. Nicole Belloubet est alors Suite remplacée, en 2020, par l’avocat Eric Dupond- Moretti, meilleur ami de Thierry Herzog, conseil historique de Nicolas Sarkozy. L’ancien président, mis en examen dans de lourds dossiers dont celui du présumé financement libyen de sa campagne de 2007, condamné dans les affaires Bismuth et Bygmalion (pour lesquelles il s’est pourvu en cassation), a espéré que Macron tempère un peu les juges, comme si c’était possible. «Moi, clame-t-il souvent, j’ai sauvé Chirac de la prison.» Macron l’a laissé croire. Il est le maître des ambiguïtés. Toujours méfiant et méthodique, il prit soin d’ausculter Sarkozy, en approchant ses ex-fidèles disgraciés comme Frédéric Lefebvre, ou son chef sniper à l’Elysée, Pierre Charon, devenu sénateur, fin connaisseur des arcanes du Palais du Luxembourg, si opposé à la macronie. Un homme doublement utile. BRP a fait les présentations. Et Charon fut vite conquis, en quelques ping-pongs à la Audiard et un peu de whisky : «Quand je fais du benchmarking, Macron est le meilleur, je ne vois pas d’équivalent pour diriger le pays.» Il prit l’habitude de passer par «l’allée des maîtresses» pour venir discuter tambouille politique avec Macron, planifier la stratégie, décider qui «flinguer», traiter tel ministre de «grande folle honteuse», telle autre de «Chantal Goya», faire rire un peu ce président qui dit souvent : «Je suis seul, ils sont tous si nuls !» Qu’est devenu l’héritier proclamé du philosophe Paul Ricoeur et de Michel Rocard ? «Comment en est-on arrivé là ?», s’interrogent les premiers marcheurs. Quand la belle mécanique macronienne s’est-elle grippée ? «Très, trop vite», réalisent-ils. «Le point de bascule, ce sont les gilets jaunes, affine l’un d’eux. De là date l’échappée solitaire, la montée de l’ivresse.» Macron a d’abord refusé de discuter avec ces Français qui manifestaient sans violence : «Pas du niveau d’un président.» Il était sourd aux revendications, oublieux des 13 millions d’électeurs qui avaient voté pour Marine Le Pen. Confidence d’un conseiller de l’époque : «Macron pensait qu’il était le meilleur et ramènerait à la raison les partisans du RN.» Il ne comprenait pas l’image de «président des riches», qui lui colle à la peau depuis son passage chez Rothschild et sa décision de supprimer l’ISF pour ne taxer que la fortune immobilière. Une mesure profitable à tous, arguait-il, avec sa théorie du ruissellement qui avait fait bondir le père de son programme économique, Jean Pisani-Ferry, coauteur d’une note alertant, dès 2018, sur la droitisation de la macronie et «l’image d’un pouvoir indifférent à la question sociale». Le Président n’y a jamais répondu. Il levait les yeux au ciel quand certains suggéraient de s’afficher moins ouvertement avec le milliardaire Bernard Arnault, fondateur de LVMH, qui habille Brigitte, finance ses écoles «Live» et trône à presque tous les dîners d’Etat. «Sur le plan des symboles, pas terrible. La première dame ne pourrait-elle choisir aussi d’autres marques ?» ont glissé des conseillers, aussitôt rudoyés.

Macron, lui, a refusé d’être habillé par Dior. «Moi, personne ne me tient, je suis libre», répète-t-il. Il voulut imposer à marche forcée ses réformes, troupes contrôlées à l’Assemblée, syndicats piétinés. «Ça va mal se finir», prédisait Philippe Grangeon.

«Pourquoi tant de haine ?» Macron a accepté l’idée de son grand débat, quand les gilets jaunes, le 1er décembre 2018, ont brûlé au bout d’une pique son effigie, et menacé d’enfoncer les grilles de l’Elysée. «Ce jour-là, se remémore un collaborateur, le Président était muet. Plus de son, plus d’image.» La peur physique l’a secoué. Macron est alors allé à la rencontre des Français, des réunions sans fin dans tous les coins du pays… Un tour de force, 17 milliards d’euros lâchés. Et la colère du peuple s’est apaisée, en apparence. «Alors il a cru, note un proche, qu’il pourrait toujours, seul, inverser le cours de l’Histoire.» Sans doute a-t-il espéré, par la dissolution, reconquérir les Français ? L’idée a germé dans l’esprit de Macron dès les législatives de 2022, quand il s’est retrouvé sans majorité absolue à l’Assemblée. «S’ils m’emmerdent, je dissous», lançait-il, bravache. Comme pour tester le système, il a accéléré sa course à droite, à toute blinde, imposant à sa Première ministre, Elisabeth Borne, d’abuser du 49.3 pour faire voter sa réforme des retraites, et sa loi immigration, soutenue par le RN. Crise dans la macronie, des députés sont entrés en dissidence, quelques ministres aussi, dont le ministre de la Santé, Aurélien Rousseau, démissionnaire, qui se présente aujourd’hui aux législatives sous la bannière du Nouveau Front populaire. Le Président a saisi le Conseil constitutionnel pour une loi qu’il savait d’emblée non conforme à la Constitution, alimentant ainsi les critiques sur le gouvernement des juges. Pourquoi jouer sans cesse avec le feu ? L’ambiance au Palais est devenue crépusculaire. «C’est Gomorra», aussi violent que ce best-seller sur la mafia, va jusqu’à affirmer un ex-poids lourd de l’Elysée. Le secrétaire général, Alexis Kohler, turbine, lessivé, de plus en plus isolé. BRP a fait alliance avec le nouveau conseiller en communication, Jonathan Guémas, l’ancien, Clément Léonarduzzi, très investi malgré son poste de vice-président chez Publicis, et leur vieil ami, Pierre Charon. Les Mousquetaires, s’appellent-ils. Macron, lui, a continué de jouer aux petits soldats avec ses ministres. En décembre, il a voulu changer Elisabeth Borne, négligeant ceux qui préconisaient de la conserver jusqu’aux élections européennes, pour se garder la carte du remaniement. Jupiter voulait un visage neuf pour affronter Jordan Bardella. Il a alors convoqué son fidèle Julien Denormandie, l’ex-ministre du Logement puis de l’Agriculture, qui s’est dit prêt pour Matignon. Mais il choisit Gabriel Attal, tout juste installé à l’Education. «Le plus jeune Premier ministre de France», jubilait le Président. Dans la foulée, il nommait ministre des Affaires étrangères son protégé Stéphane Séjourné, ex-député européen sans expérience de diplomate. Sidération dans tout l’appareil d’Etat, d’autant que c’est un secret de polichinelle : Séjourné a longtemps été le compagnon d’Attal. «Il était triste, Stéphane, il fallait le requinquer, le récompenser», glissait Brigitte Macron à ceux qui s’inquiétaient de ce choix au Quai d’Orsay. Bouquet final avec Rachida Dati, l’égérie de la sarkozie, au ministère de la Culture. Là, les marcheurs se sont littéralement étranglés, Kohler compris. Macron n’a-t-il plus aucun filtre ? Il lâche les chevaux, espérant ainsi repousser la victoire du RN aux européennes. Peu probable. Il le sait, la France bout, comme dans la Fièvre, la série d’Eric Benzekri, avec qui il a dîné, le scénariste ayant voulu tourner à l’Elysée, et même demander au communicant Jonathan Guémas de briefer ses acteurs. Le réel surpasse la fiction. Et Macron ne sait plus comment jouer. Brigitte peine désormais à le coacher, elle qui demande aux interlocuteurs de confiance : «Mais enfin, pourquoi Emmanuel suscite-t-il tant de haine ?» Plus rien ne prend. Ses ultimes tentatives d’alliance avec le président du Sénat, Gérard Larcher, ont échoué. Tout indique qu’il devra affronter, à l’automne, une motion de censure sur le budget. Quelle humiliation… Le Président réactive ainsi, dès la mi-janvier, l’hypothèse de la dissolution, discutée avec ses quatre Mousquetaires, mais aussi avec Alexis Kohler, le ministre des Armées Sébastien Lecornu, et Thierry Solère qui dit : «Au bout de sept ans, toute dissolution est une autodissolution.» Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, furieux de n’avoir pas été désigné à Matignon et quasiment assuré d’être réélu à Tourcoing, est pour. Tous attendent le verdict des élections européennes. Les sondeurs annoncent la débâcle. Alors, au fond, pourquoi ne pas rebattre les cartes, tout changer, d’hommes, de décor, de scénario ? Repartir, comme en 2017, d’une page blanche. Le Président aussi a la fièvre. Sa décision est prise au moment où il va célébrer le 80e anniversaire du Débarquement en Normandie. «La France renaît», a scandé le Président. Pour l’heure, elle est exsangue.•

«On a fait l’erreur de négliger Brigitte Macron. […] On a découvert ensuite l’étendue de son influence, de son tropisme sarkozyste, et de son rôle politique.» Un «Mormon» membre du premier cercle des conseillers originels de Macron Macron a accepté l’idée de son grand débat, quand les gilets jaunes ont brûlé son effigie, et menacé d’enfoncer les grilles de l’Elysée. «Ce jour-là, le Président était muet. Plus de son, plus d’image», se remémore un collaborateur

Le Monde
élections législatives, samedi 29 juin 2024 2991 mots, p. 2,3
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28 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Dans la tête des électeurs de gauche

Que ce soit à Bourges, à Figeac ou dans les villages du Lot, les soutiens du Nouveau Front populaire oscillent entre volonté de s’engager dans la campagne et désarroi face au RN

Florence Aubenas

Bourges, Figeac, Saint-Félix et Saint-Perdoux (Lot) - envoyée spéciale - La dissolution. » « La di-sso-lu-tion. » Julien (il n’a pas souhaité donner son nom) répète le mot encore une fois. Il n’en revient pas. « La dissolution m’a réveillé. Je me suis dit : ça y est, c’est ma chance. » Julien est un grand garçon timide, barbe brune, la trentaine, qui malaxe un paquet de tracts pour le Nouveau Front populaire (NFP) avec l’air de ne savoir qu’en faire. « Allez, donnez-m’en un, vous me faites pitié », plaisante une femme sous un parapluie rose. Julien est si ému qu’il n’entend pas, elle doit lui prendre le papier des mains. Elle travaille dans un collège, ici à Bourges, dans le Cher. Electrice de gauche. Très impatiente d’exprimer son vote, mais pour qui ? Décidée à éviter une catastrophe nationale, mais laquelle ?

Elle parle de ce sentiment de flou et de gravité, du silence plombant dès qu’on parle politique à la cantine, alors que monte une irrépressible excitation à l’approche du scrutin. A deux jours du premier tour des élections législatives des 30 juin et 7 juillet, les procurations frôlent les 3 000 à Bourges, contre 600 pour les européennes. Elle aussi veut en être, mais c’est si douloureux. Accepterait-elle de témoigner en son nom ? « Vous n’y pensez pas, avec la situation ! Nous vivons dans des petites villes et des campagnes, pas à Paris. »

Pour Julien, c’est le premier jour de sa première campagne, tractage et porte-à-porte. « Tous ces gens qui viennent vers moi, je ne sais pas comment me comporter, je ne me sens pas à l’aise », dit-il .Depuis cinq ans, il était en télétravail pour une boîte d’informatique, vie recluse, les amis qui s’éloignent un à un, le téléphone muet. Pour se frotter au monde, peut-être, il s’était risqué à une manifestation sur les retraites, un après-midi, à l’hiver 2023. Sa mère lui avait lancé : « Tu es syndiqué ? » Elle le transperçait du regard. « Je crois qu’elle aurait préféré me savoir gay. Je viens d’une famille de droite, qui défend la valeur travail. » Quand une candidate de La France insoumise (LFI) pour le Nouveau Front populaire a lancé un appel sur les réseaux sociaux pour sa campagne dans la 3e circonscription du Cher, Julien venait d’être fraîchement licencié. Une pensée l’a traversé : « Je vais rencontrer des gens. »

Cette journée de juin, une douzaine de volontaires se sont ainsi donné rendez-vous au Val-d’Auron, quartier au sud de Bourges, sur les rives d’un grand lac. Jadis résidentiel chic, il a lentement glissé en zone prioritaire. Des militants LFI, jeunes, fougueux, constituent le gros de l’équipe, ambiance conviviale. « Quand on est jeune, on est LFI »,s’enthousiasme Nicolas Malin, en congé sans solde dans l’informatique. Il revient d’un tractage à la campagne. Dégoûté. « Ils m’ont craché dessus, alors que je suis du coin. » Emma Moreira est la benjamine du groupe : 21 ans, blouson en jean découpé en bustier, piercing, étudiante aux Beaux-Arts de Bourges. La candidate Nouveau Front Populaire, c’est elle, galons gagnés en tête des mobilisations contre Parcoursup ou la réforme des retraites.

« Qui on doit élire ? »

« Est-ce que tu es soutenue par les hauts cadres de ton parti ? »,lui demande Rebiha Chebili, 60 ans . « Je suis une toute petite candidate », répond Emma Moreira. En fait, les observateurs annoncent déjà la 3e circonscription du Cher perdue pour la gauche, le duel devrait se jouer entre le député sortant Loïc Kervran (Horizons, alliance présidentielle) et Pierre Gentillet, du Rassemblement national (RN). « Ah bon ? Moi, je crois qu’on va gagner », relance, étonnée, Rebiha Chebili. Fille de harki, projetant de construire un lieu de vie pour enfants en danger, elle se souvient avoir pleuré le soir où Ségolène Royal a perdu contre Nicolas Sarkozy, au second tour de la présidentielle de 2007. Cette fois, aux européennes, « on s’était à peine rendu compte qu’il y avait des élections et c’était déjà la dissolution. Cela a fait comme un attentat dans ma tête. Je devais réagir ».Rebiha Chebili a rejoint la campagne d’Emma Moreira sans se soucier du parti. « Moi, je suis de gauche, c’est-à-dire : pouvoir vivre avec un travail, simplement, mais en s’offrant des plaisirs, comme des vacances. »

Au Val-d’Auron, les passants s’adressent à Rebiha Chebili en priorité, sans doute paraît-elle la plus accessible. « Ça veut dire quoi exactement dissolution ? », s’inquiète l’un. Et l’autre : « Qui on doit élire ? Le premier ministre ? »Beaucoup ignorent s’ils sont inscrits sur les listes électorales. Dans un immeuble, la porte s’ouvre au deuxième étage, un retraité toise Emma Moreira et Rebiha Chebili, chacune un tract à la main. Il embraie sur une interminable tirade qui se résume en cinq syllabes : « On n’est plus chez nous. » Dans l’équipe LFI, une autre étudiante aux Beaux-Arts, une femme transgenre, a été insultée et bousculée, un homosexuel aussi. Certains doivent surmonter leur peur pour faire campagne avec Emma Moreira. Mais ils y vont.

De fait, à Bourges comme ailleurs, la création du NFP a suscité un engouement des militants et des convaincus, le Parti socialiste (PS) du Cher a même glané quelques adhésions. Directeur d’Espace Habitat Jeunes (l’appellation des foyers pour jeunes travailleurs) et conseiller départemental Génération.s (le mouvement de Benoît Hamon), Renaud Mettre a vu revenir des gens disparus des radars depuis des années. Ils font surtout partie des « 6 000 », comme Renaud Mettre surnomme drôlement ces 10 % de citoyens de l’agglomération qui se croisent aux manifestations culturelles, trésoriers ou présidents d’association, pas forcément encartés. Certains d’entre eux se sont attelés à la consultation des listes électorales en préfecture, manière de repérer les abstentionnistes de gauche et les convaincre. Ici, on garde en mémoire un canton qui s’est gagné à une voix près.

Côté électeurs, en revanche, « on continue à se chercher à quelques jours du scrutin », estime Nadia Nezlioui, 56 ans, maire adjointe divers gauche, présidente du centre communal d’action sociale de Bourges. En 2023, 30 % de personnes précaires en plus ont été enregistrées, y compris des couples avec deux salaires : « Les gens nous abordent pour parler d’eux plus que de politique, ils ont juste envie d’être écoutés. »

A côté d’elle, Magali Guichard approuve. Ici, on voit rarement l’une sans l’autre, même âge, deux inséparables. Magali, elle, est infirmière à l’hôpital psychiatrique Georges-Sand : « Les collègues sont fatigués, pas pris en compte, des petits salaires. Quelques-uns sont plus dans la détresse que les patients, ils viennent travailler sous traitement. » Dans son établissement, la majorité des médecins sont étrangers, selon elle. « Je ne suis pas anti-Français, mais ils font plus que les 35 heures. Les services ne tourneraient pas sans eux. »

« Deux dimensions différentes »

Dans les quartiers populaires – où l’une vit au nord et l’autre au sud – , les habitants ont pris l’habitude de les appeler, y compris en pleine nuit, pour leur signaler une dame sans voiture à accompagner aux urgences ou sept enfants dans la rue, dormant sur des cartons. Elles aiment ça, elles y vont, une sorte de « Samusocial des copines ». Mais ceux qui les remercient ont souvent choisi le bulletin RN aux européennes, elles le savent bien. Sans réelle action locale, le parti d’extrême droite est arrivé en tête à Bourges. En revanche, leurs voisins de gauche se sont rarement déplacés jusqu’aux urnes, 25 % de votants dans les quartiers nord. « On dirait que le scrutin est déconnecté de la réalité, comme si ça se passait dans deux dimensions différentes »,remarque Nadia Nezlioui.

Après vingt-cinq ans à droite, la mairie de Bourges est passée à gauche grâce une alliance Parti communiste français (PCF), PS, Verts, LFI, une sorte de Nouveau Front populaire avant l’heure. Son action est plutôt appréciée : gratuité des transports, assemblée citoyenne tirée au sort ou label « Capitale européenne de la culture » décroché pour 2028. Bourges n’est pas une ville de tension, les débats restent policés. L’été 2023, les émeutes ont duré deux jours alors qu’ailleurs, elles ont flambé des semaines durant. « Les électeurs de gauche veulent l’unité, on ne nous aurait pas pardonné de ne pas la faire pour les législatives », explique Yannick Bedin, maire adjoint « insoumis » à la culture.

Mais, paradoxalement,cette union tant désirée a aussi révélé des blessures à vif, notamment autour de l’alliance avec LFI. Ici, le « style Mélenchon » rebute sans faire d’esclandre. On évoque « les invectives », « les insultes », « l’Assemblée bordélisée », « une bande de hooligans qui pourrissent la vie politique », « la honte de la République ».D’une main, un passant repousse un tract du Nouveau Front populaire : « Non merci, pas eux, j’ai des amis juifs », allusion aux prises de position de certains « insoumis » sur Gaza, jugées antisémites.

A Bifurcations, belle librairie à l’ancienne du centre-ville, les lecteurs se sont mis à choisir dans les rayons plutôt George Orwell, Hannah Arendt ou Michel Winock depuis la dissolution de l’Assemblée nationale. Maud et Karine Hervé, les deux sœurs qui ont ouvert le lieu, s’étaient préparées à « faire face » : « On pensait que tout le monde nous en parlerait, qu’il allait falloir discuter politique, même si nous sommes commerçantes. » Mais pas un mot, rien . « On était abasourdies, le mutisme total »,racontent les sœurs.

Comme si le silence avait soudain changé de camp : « Aujourd’hui, ce ne sont plus les électeurs du RN qui se taisent, ce sont ceux de gauche »,constate Sylviane Maroisier, encartée au PS et retraitée de l’éducation nationale. Le scrutin est partout, omniprésent, obsédant, certains ne pensent plus qu’à ça, mais ils attendent d’être entre eux pour en parler. « Je sens que la Cocotte-Minute va exploser, ça chauffe là-dedans, mais je me contrôle, promis »,dit un fonctionnaire, en se frappant la tête du poing. Dans cette campagne éclair, à la fois brutale et fragile, il règne un calme suspendu, dans beaucoup de régions. « Tout le monde est sur le qui-vive, on fait très attention. Le moindre battement de cils et ça dérape. Chaque mot peut prendre une proportion démesurée », remarque Jean-Pierre Saulnier, ancien président du département et socialiste depuis cinquante-deux ans. Une Anglaise boit le café dans un bistrot de village : l’ambiance lui rappelle celle du Brexit.

Est-ce que les choses reviendront un jour comme avant ? Est-ce qu’on pourra retrouver l’insouciance ? A la fête de Saint-Félix, 530 habitants, tout semble à sa place, inchangé, les embrassades et les tournées au bar, les femmes en cercle, de tous âges, dansant au son de Niagara, les gamins qui s’endorment sur les barquettes de frites. Cette fois, on est plein sud, près de Figeac dans le Lot. Ici, tout le monde se connaît. Ou plutôt croyait se connaître. Aurélie (elle n’a pas souhaité donner son nom) n’est pas venue avec la même légèreté que d’habitude, elle ressent même un genre de peur. Allure décidée, sourire, énergique, la jeune femme enseigne dans un lycée voisin. Arrivée d’Angers avec mari et enfants, elle est vite devenue un pilier de Rêvons nos villages, une association créée autour de la fermeture d’une école rurale, avec des parents d’élèves d’abord, plutôt marqués à gauche, entre 30 et 40 ans, attirés par les paysages à couper le souffle et l’envie de ne pas s’enterrer dans des hameaux dortoirs.

D’autres les ont rejoints, l’association a fini par s’étendre sur cinq villages autour de Saint-Félix et par investir une ancienne épicerie. Chorale autogérée, « café Babel » pour parler des langues étrangères, accompagnement en reconversion professionnelle. Un atelier d’autodéfense pour femmes est en projet . Rêvons nos villages est si bien accueillie qu’une salariée est embauchée.

Vieille terre socialiste

Evidemment, il arrive que ça coince, par exemple quand Aurélie a rédigé le bulletin municipal en écriture inclusive. Mais c’est ce qui plaisait à la jeune femme : se retrouver avec des gens différents, sortir de son milieu. La politique n’avait jamais été abordée, mais tout le monde partageait les mêmes valeurs, solidarité et humanisme. Aurélie en était sûre. Mais au dépouillement des européennes, les cinq communes de Rêvons nos villages ont toutes basculé au RN.

Le Lot, pourtant, est une vieille terre socialiste, dynamique, réputée accueillante, le département pourrait être l’un des rares à ne compter aucun député RN dans la future Assemblée nationale. A Figeac, où Raphaël Glucksmann est arrivé en tête aux européennes, résiste une forte identité de gauche, une des dernières baronnies tenue jusqu’à récemment encore par le socialiste Martin Malvy, qui fut ministre sous Mitterrand, député du Lot, maire de la ville, puis président de la région Occitanie jusqu’en 2016. Avec 10 000 habitants à peine et loin de tout, Figeac lui doit un IUT et ses 450 étudiants, le Musée Champollion, le maintien de deux grandes entreprises, dont Ratier, 1 500 salariés, qui affiche le long de sa façade une insolente banderole : « Ici, nous recrutons ». Sur les tracts du Nouveau Front populaire de la deuxième circonscription, Martin Malvy apparaît en photo aux côtés du candidat PS Christophe Proença, comme une mainmise qui ne lâche pas.

Mais ça fait longtemps que l’image a commencé à se brouiller, de manière imperceptible d’abord. Lucie Berges, l’une des quatre avocates de Figeac, a pris l’habitude de conduire elle-même les justiciables au tribunal de Cahors, 80 kilomètres plus loin et seulement trois autocars par jour pour s’y rendre. Femme de gauche, Me Berges fait partie de la génération 2002, celle dont le baptême électoral fut de voter Jacques Chirac pour faire barrage à Jean-Marie Le Pen, à la présidentielle. Dans les ruelles du centre historique, une commerçante partage le même souvenir : « J’étais allée à l’isoloir avec mon père, la trouille au ventre. Cette sensation ne m’a pas quittée depuis : l’impression de perdre, même quand on gagne. »

A la section locale du PS, on compte 200 adhérents environ, contre 700 à la grande époque. Les messages s’égrènent sans fin sur le téléphone de Gaëligue Jos, 40 ans, présidente du groupe socialiste et écologiste au conseil départemental. On lui demande : « Qu’est-ce que je fais ? », « Pour qui je vote ? », « Faut-il sauver le Front populaire ou sauver les candidats ? », « Est-ce que je vais oser dire à mes enfants que je préfère Macron à une alliance avec LFI ? »,comme si appartenir à la grande famille de gauche ne suffisait plus, aujourd’hui, à choisir son bulletin.

« Au PS, on ne réussit pas à avoir un discours clair. Un coup, on défend le revenu universel, un coup la semaine de quatre jours, un coup l’augmentation du smic », constate l’élue. A Saint-Michel-de-Bannières, 350 habitants, dont Gaëligue Jos est aussi maire, cette dernière organise des cérémonies pour remettre les cartes d’électeur aux jeunes majeurs.

Mais quel électeur ne pointe pas du doigt certains problèmes, baisse du pouvoir d’achat ou défaillances des services publics ? Sur ces thématiques, qu’est-ce qui distingue un vote de droite d’un vote de gauche ? Patricia Gontier fait une réponse claire. Pour cette enseignante-chercheuse à l’IUT de Figeac, initiatrice d’une assemblée locale de citoyens (PS, LFI, PCF, Verts, non encartés), le choix se fait aussi en fonction de sa propre vision de la vie : « Est-ce que je suis seul pour affronter la situation ou bien est-ce que je peux faire groupe ? »

Dans le Lot, il faut grimper dans les villages pour voir ces nouvelles formes d’engagements, la ferme de la Rauze, au Bourg .Fondée par sept associés, la trentaine, elle compte 80 cochons, 30 vaches, du maraîchage, 70 hectares gérés par le biais d’un fonds de dotation non lucratif et non spéculatif. On y est payé au smic, trois semaines et demie de vacances, chacun rentre avec plaisir déjeuner chez soi. Tous se situent à gauche, syndiqués à la Confédération paysanne. L’une est trésorière au club local de volley, l’autre pompier volontaire. Adhérer à un parti ? « J’ai commencé le quinquennat de François Hollande avec un peu d’espoir et j’ai fini gazé dans les manifestations contre les lois El Khomri sur le travail »,dit Pierre-Hugo (il n’a pas souhaité donner son nom), 32 ans. Tous iront donner leur voix, juste pour essayer de sauver ce qui peut l’être, sans rêver au grand soir . « Ce serait comme ceux qui deviennent paysans pour changer le monde. Si on y pense, on n’y va pas. »

Pour les européennes, seule la moitié des 38 listes avaient pensé livrer quelques paquets de bulletins pour le vote à Saint-Perdoux, 220 habitants sur les coteaux de Figeac. Deux partis politiques s’étaient déplacés jusqu’aux panneaux devant la petite mairie pour placarder leurs affiches, le PCF et Les Patriotes de Florian Philippot (extrême droite). A la mairie, ça fait sourire Benjamin Fraysse, 41 ans, animateur jeunesse à Figeac, un petit chignon derrière la tête. « Si ça continue, on sera ravitaillé par les corbeaux », blaguent les plus vieux. Il faut dire qu’à Saint-Perdoux, on a l’habitude d’accueillir la démocratie dignement, mais dans son plus simple appareil entre l’urne et les isoloirs.

Au village, on fait presque tout soi-même. Chaque chantier citoyen rassemble une trentaine de personnes pour les travaux ou les fêtes du village. Quelques élus aux alentours se sont prudemment demandé si certains d’entre eux renonceraient à l’écharpe tricolore, selon les prochains résultats. Benjamin Fraysse ne la portait pas au début de son mandat. Il s’y attache maintenant, veillant aux symboles. Il ne la rendra pas. Cette fois, pour les législatives, les bulletins des six listes sont déjà arrivés à Saint-Perdoux.

Le Monde
Economie & Entreprise, samedi 29 juin 2024 785 mots, p. 16
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Les « RER métropolitains » commencent à se concrétiser

Le label de l’Etat accordé à ces projets de renforcement des transports en commun est la première étape pour obtenir un financement

Sophie Fay

Surtout, ne pas laisser passer un beau projet, qui plus est un projet fédérateur, pendant cette campagne électorale. Le ministère des transports a publié, jeudi 27 juin, la liste des quinze premiers « services express régionaux métropolitains » (SERM) – des projets de renforcement des transports en commun éligibles à un financement public –, auxquels il accorde son label. Les vainqueurs sont : Bordeaux, Chambéry, Clermont-Ferrand, Grenoble, Lille, Lyon, Montpellier, Mulhouse, Nantes, Rouen, Saint-Etienne, Strasbourg, Toulouse, Tours et Lorraine-Luxembourg.

Une dizaine d’autres projets devraient être encore annoncés début juillet. Le ministère instruit notamment les projets présentés par Avignon, Marseille, Nice, Orléans, Toulon, ainsi que les projets basco-landais, franco-suisse et celui de la Côte d’Opale (Pas-de-Calais). Un SERM, c’est ce qu’Emmanuel Macron appelait, dans une vidéo diffusée sur YouTube le 27 novembre 2023, un RER métropolitain. Il s’agit de mieux desservir les métropoles depuis les périphéries ou les villes moyennes qui les entourent et qui, faute de liaisons ferroviaires ou routières rapides, perdent de l’emploi et de l’attrait.

Réduire la place de la voiture

Un SERM doit prévoir la mise en place de liaisons de cars express, à haut niveau de service (Wi-Fi, parking, voie réservée…), un réseau de pistes cyclables, une offre de covoiturage, et surtout un billet et un tarif unique pour avoir accès à tous les modes de transport. Il doit aussi faciliter l’accès des personnes en situation de handicap. Il peut aussi lancer la création ou le renforcement du réseau ferré, du métro ou du tramway, mais ce n’est pas obligatoire. A terme, grâce à un cadencement serré des trains ou des bus, sur une grande amplitude horaire, il pourra réduire la place de la voiture ou de l’« autosolisme ». Et donc améliorer la qualité de l’air et faciliter le passage en zone à faible émission.

Depuis cette annonce, où il était question d’une dizaine de RER régionaux, l’idée a fait son chemin. Portée par Jean-Marc Zulesi, député (Renaissance) sortant des Bouches-du-Rhône et président de la commission du développement durable et de l’aménagement du territoire, une loi définissant les SERM et prévoyant leur labellisation par l’Etat a été votée et promulguée en décembre 2023. Elle a transformé la Société du Grand Paris (SGP), qui a permis de financer le développement de 200 kilomètres de métros supplémentaires du Grand Paris express, en Société des grands projets, afin qu’elle puisse intervenir partout en France, en parallèle avec SNCF Réseau.

Depuis, le patron de SNCF Réseau, Matthieu Chabanel, et ses équipes multiplient les rendez-vous avec les élus. Quant à Jean-François Monteils, président du directoire de la SGP, il est enthousiaste : « Je ne pensais pas que cela irait aussi vite. Il y a une cristallisation des projets depuis la loi. Les élus avaient déjà beaucoup d’idées. Tout avance encore plus vite. »

Récemment, on a vu des représentants de la SGP à Lille, à Troyes, à Strasbourg, dans le sillon lorrain, qu’il faut aussi connecter au Luxembourg, ou entre Bâle et Mulhouse. La labellisation de ces « dossiers minute » est une première étape pour décrocher des financements publics. Dans le calendrier prévu par le gouvernement d’Elisabeth Borne, puis par celui de Gabriel Attal, une conférence de financement devait avoir lieu en septembre : 800 millions d’euros, à dépenser entre 2023 et 2027, sont envisagés pour financer les études.

Un impôt spécifique

Les projets labellisés sont ceux sur lesquels les différentes entités locales (métropoles, départements, régions, communes et autorités organisatrices des transports sur le territoire) ont réussi à se mettre d’accord, souvent aidés par les préfets, très mobilisés. Il leur restera ensuite à définir comment chaque entité participe, avec l’Etat, au financement. L’Etat leur donnera alors, par arrêté, le statut de SERM. L’idée est aussi d’avoir, pour chaque projet, un impôt spécifique, une ressource pérenne, lui permettant d’emprunter sur le long terme, sur le modèle de la SGP.

L’enthousiasme est tel que le ministre délégué chargé des transports, Patrice Vergriete, n’a pas pu s’en tenir aux dix SERM annoncé par M. Macron ou de treize évoqué dans un rapport de SNCF Réseau. Avant le second tour des élections législatives, 24 projets pourraient être labellisés, au risque de faire du saupoudrage.

Les SERM Macron seront-ils soutenus par la prochaine majorité ? Aucun député n’ayant voté contre même si certains se sont abstenus, tous les partis peuvent reprendre le modèle. A gauche, les experts des transports, comme le communiste Jacques Baudrier, veulent même leur donner un coup d’accélérateur.

Libération
samedi 29 juin 2024 799 mots, p. 8,9

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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28 juin 2024 - Libération (site web)

Et vogue la galère LR

VICTOR BOITEAU

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Un vaste sauve-qui-peut : c’est l’image la plus ressemblante de la campagne du parti Les Républicains. Assommés par l’alliance d’Eric Ciotti avec le Rassemblement national, inaudibles entre le bloc macroniste, l’alliance des gauches et l’extrême droite, les LR non ciottistes abordent le scrutin législatif sans grands espoirs. En apnée, les sortants n’ont pas levé le nez de leur circonscription, jouant leur survie politique sur leur notoriété et leurs amarres locales. Les derniers sondages créditent les candidats LR de 7 à 8 % des intentions de vote. Les projections en sièges – dont la fiabilité est incertaine – prévoient un rétrécissement des troupes, autour de 30 à 50 sièges (contre 61 sortants).

Déclassé sur le plan parlementaire, LR risque également de perdre des plumes financièrement. Moins d’élus, c’est de l’argent perdu pour les caisses du parti. Une prévision aggravée par le rattachement de nombreux candidats à des micropartis satellites à LR…

«Alliance innommable» Au sein de la direction, assurée en intérim par Annie Genevard, candidate à sa réélection dans le Doubs, et le député européen François-Xavier Bellamy, personne ne se fait plus d’illusions sur les résultats. «Beaucoup d’observateurs voudraient que nous ayons déjà disparu. C’était déjà le cas pendant la campagne des européennes, ça ne nous a pas empêchés de réussir à faire élire des députés au Parlement européen et demain à l’Assemblée», s’est contenté d’exposer Bellamy jeudi sur TF1. Défendant au passage le bulletin LR, «le seul vote vraiment utile […] pour faire barrage à la gauche, à l’extrême gauche», réunie dans une «alliance innommable». Un épouvantail brandi sans retenue par les candidats sur le terrain.

Campagne sans étincelle, sans chef, à l’ombre d’un parti déchiqueté… Pour les sortants LR, la priorité était à la prise de distance maximale avec l’appareil. Ni logo ni programme national, mais seulement du tractage et des marchés à l’ancienne. Dimanche soir, aucune soirée électorale n’est prévue au siège. «Qui a les clés ?» se gondole un conseiller. «Les candidats vont directement repartir à fond pour l’entre-deux tours, appuyés par les élus», justifie-t-on dans l’entourage de Genevard. «Ceux qui vont revenir seront très, très libres», prévient Antoine Vermorel-Marques, député sortant de la Loire. «C’était chacun pour sa gueule. J’ai fait campagne avec des oeillères. Et tout le monde a fait pareil», abonde une candidate en Ile-de-France. A Paris, Valentine Serino, candidate dans la 5e circonscription, a tracté avec un tee-shirt floqué du visage de Jacques Chirac : «Ça a marché du feu de Dieu !» Tous, sur le terrain, ont dû répondre aux mêmes interrogations des électeurs : «Vous êtes quel LR ?»

Maroquin ministériel De son côté, Eric Ciotti a jonglé entre les rues de Nice et les ondes bolloréennes pour défendre son ralliement à Marine Le Pen. Jouant la base contre les «chapeaux à plume», le Niçois, incapable de chiffrer précisément le nombre de candidats qu’il soutient sous sa bannière des «Républicains à droite» – une soixantaine – joue sa réélection dans son fief tout en lorgnant un maroquin ministériel si Jordan Bardella est nommé à Matignon. A-t-il déposé un cierge à la cathédrale Sainte-Réparate de Nice pour espérer au moins 15 élus ? Sous ce seuil, il ne pourra pas constituer de groupe à l’Assemblée.

Déchu par les instances dirigeantes du parti mais maintenu à son poste par la justice, l’ex- collaborateur de Christian Estrosi, devenu son ennemi juré, n’entend pas lâcher le morceau. Jeudi, le tribunal de Paris lui a donné raison en refusant de désigner un mandataire ad hoc chargé de convoquer un bureau politique, à sa place, pour l’exclure définitivement. Ce que demandaient les barons LR. Ces derniers ont dénoncé le refus de Ciotti «de reconnaître l’évidence que sa place n’est plus chez Les Républicains». La guérilla juridique a également pollué la logistique de la campagne. Selon une cadre LR, Ciotti a interdit à la banque du parti d’effectuer des virements sans son autorisation. Les candidats n’ont pas touché le chèque promis de 5 000 euros (transformé en don si celui-ci fait au moins 5 %). «C’est une campagne éclair sans moyens, se lamente cette cadre LR. Certains candidats n’ont pas pu faire leurs affiches. On ne peut pas utiliser le site, les comptes des réseaux sociaux, les fichiers, etc. Les salariés sont chez eux en arrêt maladie ou en congé et ne veulent pas obéir à Ciotti. On fait beaucoup de juridique et c’est du bricolage.» Du rafistolage précaire, à l’image du parti.

«C’est une campagne éclair sans moyens. Certains candidats n’ont pu faire leurs affiches.» Une cadre LR

Le Figaro, no. 24836
Le Figaro, samedi 29 juin 2024 882 mots, p. 10

Société

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28 juin 2024 - Le Figaro (site web)

En Nouvelle-Calédonie, une campagne électorale chaotique et sous haute tension

Alors que l'île vit une sixième semaine consécutive d'émeutes, la menace plane sur le bon déroulement du scrutin des législatives dimanche.

En Nouvelle-Calédonie, submergée par la vague insurrectionnelle depuis un mois et demi, les élections législatives sont loin d'être une priorité pour des habitants exaspérés de n'avoir toujours pas retrouvé la sécurité et la liberté de circuler. «Il n'y a pas pire endroit et pire circonstance pour faire campagne sur l'ensemble des 577circonscriptions de France», résume Philippe Dunoyer, député sortant Renaissance, qui se présente désormais sous l'étiquette Horizons.

Depuis dix jours et la clôture des dépôts de candidatures, la campagne n'a jamais vraiment démarré sur le Caillou en raison des heurts quotidiens entre émeutiers et forces de l'ordre, du maintien du couvre-feu à partir de 20 heures - prolongé jusqu'au 8 juillet - et de l'interdiction des rassemblements.Il suffit de se balader dans les rues de Nouméa pour constater qu'aucun panneau électoral n'a été posé. La propagande électorale n'a pas été distribuée dans les boîtes aux lettres. «C'est une campagne atypique et inédite parce que les conditions habituelles - déplacements sur le terrain, grands meetings...- ne peuvent pas se faire» , constate l'historien Luc Steinmetz, fin observateur de la vie politique sur l'île.

Avec 222 900 électeurs appelés à départager dix-huit candidats dimanche, les autorités ont été contraintes de bouleverser l'organisation habituelle du scrutin pour d'évidentes questions de sécurité. Un casse-tête logistique à régler en seulement quelques jours. À Nouméa comme dans le reste de l'agglomération, les bureaux de vote sont ainsi regroupés sur quelques sites pour concentrer le dispositif des policiers et gendarmes, qui sera maximal pour les deux tours.

Le haut-commissaire de la République Louis Le Franc, qui s'attend à une participation trois fois supérieure à celle des européennes, a averti qu'aucun débordement ne sera accepté le jour du scrutin. Beaucoup redoutent des coups de pression, des intimidations ou des troubles aux abords des bureaux de vote de la part de militants indépendantistes de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), considérée par la justice comme responsable des actions violentes perpétrées dans l'archipel depuis la mi-mai. «On se souvient que les élections territoriales de 1984 avaient été perturbées avec, en illustration, Éloi Machoro(militant de l'Union Calédonienne, NDLR) brisant l'urne de la mairie de Canala d'un coup de hache», relève Luc Steinmetz.

Si le premier tour des législatives est aussi incertain sur l'île, c'est aussi parce que le paysage politique a rarement été aussi fracturé. Les clivages n'ont jamais été aussi béants, les divisions si profondes.

Les non-indépendantistes partent ainsi divisés alors qu'ils avaient réussi à s'unir aux dernières législatives, en 2022, sous la bannière du parti présidentiel. «Au bout du compte, le résultat des élections sera un signe politique fort et attendu, car Paris saura sur quelle ligne politique se positionnent les Calédoniens», estime le député sortant Nicolas Metzdorf, qui a fait le choix de mener campagne, non plus dans la 2e circonscription où il a été élu, mais dans la 1re circonscription, sur les terres de son ancien allié Philippe Dunoyer.

Entre eux, deux discours, deux tons, deux styles s'opposent. Sans étiquette « nationale » , mais bénéficiant du soutien de Nicolas Sarkozy et de Gérald Darmanin, Nicolas Metzdorf, qui était rapporteur du projet de loi constitutionnelle modifiant le corps électoral sur l'île, a mené la campagne sur «les barricades des voisins vigilants» et auprès des Calédoniens dont les commerces et les entreprises ont brûlé pendant les émeutes. Le candidat n'a pas pu se rendre sur les îles Loyauté après un avertissement des «autorités coutumières, qui m'ont déconseillé de venir parce que c'était trop dangereux».

De l'autre côté de l'échiquier politique, le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), qui regroupe plusieurs composantes indépendantistes, a été dans l'incapacité de présenter des candidatures unitaires tant les désaccords autour des méthodes de la CCAT divisent les états- majors.

Au sortir de son congrès à Azareu, il y a dix jours, l'organisation pilotée par Christian Tein, récemment mis en examen et incarcéré en métropole, n'a pas «pris position», laissant «libre choix» aux électeurs tout en appelant la «jeunesse kanake à faire barrage contre les responsables de cette situation».

Dans la seconde circonscription, tous les regards sont tournés vers une personnalité, Emmanuel Tjibaou. Le fils de l'ancienne figure politique du nationalisme kanak Jean-Marie Tjibaou se lance pour la première fois dans l'arène politique. «Je me place en tant que nationaliste. Il faut désormais des conditions sereines de reprise du dialogue. Prendre le parti de décider sans nous, c'est nous retrouver en face et c'est ce qui explique la mobilisation sur le terrain avec ses maladresses, ses travers. Mais cela n'est que la répétition de l'histoire», a déclaré, sur la chaîne Caledonia, le candidat investi par l'Union calédonienne.

Ces élections pourraient aussi dépasser le seul enjeu du Palais Bourbon et se transformer en une sorte de «miniréférendum sur l'indépendance. Il va sûrement y avoir le réflexe d'une partie des électeurs à voter pour condamner l'insurrection. Et, de l'autre côté, la volonté de montrer une opposition au dégel du corps électoral» , soumet Luc Steinmetz. De quoi cristalliser encore davantage les positions. JEAN-ALEXIS GALLIEN-LAMARCHE (NOUMÉA)

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 29 juin 2024 1145 mots, p. AUJM6,AUJM7
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29 juin 2024 - Le Parisien

Les droites éparpillées façon puzzle

Les Républicains lâchés par leur propre président qui a scellé une alliance avec l'extrême droite, Reconquête qui éclate et le RN aux portes du pouvoir : récit de ces trois semaines de recomposition.

Alexandre Sulzer

Quand Marine Le Pen se remémore l'instant où Emmanuel Macron annonce la dissolution de l'Assemblée nationale le soir du 9 juin, c'est l'ascenseur émotionnel qui lui vient à l'esprit. « On entend : Dissolution, on crie ouais ! Puis on entend : Premier tour des législatives le 30 juin et on crie noon ! On a tout de suite reposé le champagne », se souvient-elle. « Vingt jours de campagne, il y a un côté vengeance de la part de Macron. C'est une telle dinguerie, un coup de sang ! » s'écrie-t-elle.

Le président de la République vient d'appuyer sur le bouton nucléaire. La fission va provoquer une réaction en chaîne dans le champ politique qui peut produire une énergie suffisante pour propulser le RN potentiellement au pouvoir. Le temps est compté. Dès 23 heures, une réunion extraordinaire est convoquée devant les caméras au siège du parti. Les commissions nationales d'investiture s'enchaînent ensuite jusqu'à 4 heures du matin le mercredi. Jordan Bardella et Marine Le Pen phosphorent déjà sur la composition d'un éventuel gouvernement.

À l'Éducation nationale, parmi les noms qui circulent, on trouve celui du député sortant du Loir-et-Cher et ex-inspecteur général Roger Chudeau. Sauf que, depuis, ses chances se sont fortement amenuisées après que celui-ci a estimé ce jeudi qu'un ministre ne pourrait être binational, provoquant la fureur de Marine Le Pen.

« Méthodes de voyous »

Ce 9 juin, c'est aussi l'ébullition à droite. Loin des regards, le président des Républicains Éric Ciotti rencontre discrètement dans la nuit à la questure de l'Assemblée nationale le député RN Alexandre Loubet. L'artisan du succès des européennes est reconduit comme directeur de campagne de Jordan Bardella pour ces législatives. « Dimanche, nous n'avons reçu aucun SMS ni d'e-mail de convocation du comité stratégique, comme c'est l'usage normalement », s'étonne un dirigeant LR. Atmosphère lourde et orageuse.

La foudre tombe mardi au journal télévisé de 13 heures de TF 1 : Éric Ciotti annonce une alliance, inédite dans l'histoire, de la droite avec le RN. « Il a eu très peur de perdre sa circonscription où Bellamy, aux européennes, est arrivé en cinquième position. C'est une opération sauver son cul », croit savoir un bon connaisseur de la vie politique niçoise. Une pluie de condamnations s'abat sur le président de LR. La plupart des salariés du parti décident de ne plus répondre à ses appels, son e-mail est bloqué, les codes d'accès aux réseaux sociaux modifiés. Mais le choix d'Éric Ciotti donne aussi l'occasion à de nombreux partisans de l'union des droites de prendre leur revanche et d'avoir une investiture.

« Dans la nanoseconde de l'interview, j'ai appelé Ciotti et Carayon (le président des Jeunes LR, fidèle à Ciotti) », raconte par exemple David Attia, ex-LR, cadre zemmouriste parisien, investi finalement dans la 12 e circonscription de la capitale face à ses deux ex-familles politiques. « Seuls 10 % des candidats de Ciotti sont encartés LR, il a pris le fond de cuve », assassine un dirigeant LR.

À 16 h 30 ce mardi 11 juin, le bureau exécutif de Reconquête, lui, dure à peine sept minutes. « Les législatives, maintenant, démerdez-vous, je n'ai plus rien à faire ici, c'est fini ! » crie Marion Maréchal, qui a reçu un peu plus tôt un appel de Jordan Bardella pour lui dire qu'il n'y aurait pas d'accord entre le RN et Reconquête... Vingt-quatre heures après l'avoir reçue publiquement au QG.

La « chienlit » selon Ciotti

Dès le dimanche soir des européennes, un haut cadre de Reconquête a remarqué que tous les « accès numériques » des proches de Marion Maréchal avaient été supprimés : l'accès au fichier central des adhérents, à la boucle Telegram des fédérations... « Des méthodes de voyous », estime le même, sous le choc de la violence du bureau exécutif : « On en voit des gens bizarres en politique mais là... »

Le lendemain, la tragédie vire au vaudeville. À 11 h 43, les salariés de LR reçoivent un e-mail d'Éric Ciotti leur intimant l'ordre de quitter le siège du parti dont il fait fermer les portes. À Reconquête aussi, la rupture, béante, s'officialise : Marion Maréchal annonce qu'elle soutiendra les candidats RN aux législatives.

Elle part avec deux des principaux cadres de Reconquête, la garantie de sa tante Marine Le Pen d'avoir cinq de ses amis investis par le RN aux législatives et même, vraisemblablement, le listing des adhérents : « On a un peu d'expérience en la matière ! » sourit un proche. « C'est le record du monde de la trahison », s'étrangle Éric Zemmour le soir sur BFMTV.

Le lendemain, chez Cyril Hanouna, Éric Ciotti réduit le bureau politique de LR, qui l'a exclu le 12 juin de la présidence, à un « quarteron de vieilles barbes à la retraite qui ont toujours tout perdu ». Les comptes se règlent sur les plateaux télé. Mais aussi devant les tribunaux. Le jeudi, le tribunal judiciaire de Paris, saisi en référé par Éric Ciotti, suspend son exclusion de LR. Le 18 juin, Éric Ciotti met en ligne une déclaration au ton martial contre le « déclin » et la « chienlit » depuis le bureau de LR.

« Les dindes n'aiment pas Noël »

Le même jour, un lourd document de 1 500 pages lui est remis par huissier au parti et à son domicile de La Colle-sur-Loup (Alpes-Maritimes). Il lui demande, signatures d'un quart des conseillers nationaux LR à l'appui, de convoquer dans un délai d'une semaine un bureau politique afin de procéder à son exclusion. « Mais il ne le fera pas. Les dindes n'aiment pas Noël », anticipe un dirigeant LR, qui mise sur la justice pour lui forcer la main.

Dans le document, 15 anciennes déclarations démontrent que Ciotti avait par le passé toujours refusé une alliance avec le RN, comme lorsqu'en octobre 2021 il disait sur BFMTV : « Je ne voterai jamais Marine Le Pen. [...] Le RN est historiquement l'ennemi de la famille gaulliste. » Le document lui reproche aussi d'avoir tenté, en vain, de faire pression sur le trésorier pour bloquer les comptes bancaires de LR à la Société générale. Pour éviter d'être licenciés, deux de ses plus proches collaborateurs se sont, eux, mis en arrêt maladie.

Ce jeudi, le tribunal a déclaré irrecevable cette troisième tentative de LR d'exclure Éric Ciotti. « Jamais deux sans trois ! » se marre le camp Ciotti. Mais le combat judiciaire ne s'arrêtera pas là. « Éric Ciotti utilise le fichier de nos adhérents pour demander de l'argent pour son micro-parti, À droite, les amis d'Éric Ciotti. Nos avocats planchent là- dessus », glisse une huile LR. À droite, l'ascenseur émotionnel n'est pas près de s'arrêter.

Le Monde
Economie & Entreprise, samedi 29 juin 2024 868 mots, p. 18
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28 juin 2024 - Le Monde (site web)

IA et GAFA : la mise en garde de l’Autorité de la concurrence

L’instance émet des propositions pour protéger les acteurs émergents de l’intelligence artificielle face à Google, Microsoft, OpenAI ou Apple

Alexandre Piquard

Dans l’intelligence artificielle (IA), les grandes entreprises du numérique ont « un avantage immense »: c’est l’alerte lancée par l’Autorité de la concurrence dans un avis rendu vendredi 28 juin. L’autorité présidée par Benoît Cœuré s’est autosaisie, en février, pour examiner ce secteur qui « a pris une place centrale dans le débat public et économique » depuis le lancement, fin 2022, d’assistants comme ChatGPT, capables de générer des textes et des images. Elle formule des propositions pour tenter d’éviter la domination de l’IA par les géants comme Google, Microsoft et son partenaire OpenAI, Apple, Amazon ou Meta.

Les poids lourds de la « tech » sont avantagés, car ils ont accès aux éléments-clés pour développer l’IA, qui sont autant de « barrières à l’entrée » pour leurs concurrents, note l’autorité : les processeurs spécialisés pour l’IA comme les coûteuses puces du leader Nvidia, les services de calcul informatique en ligne dans le cloud pour entraîner les modèles en amont et pour les distribuer aux entreprises en aval, de larges volumes de données via des services comme YouTube (Google), des « compétences rares et très recherchées » et un financement important.

« Cet avantage est renforcé par leur intégration sur l’ensemble de la chaîne de valeur de l’IA ainsi que sur des marchés liés »,ce qui leur garantit «des économies d’échelle », mais aussi « l’accès à une masse critique d’utilisateurs »,précise l’avis. Ainsi, Google intègre ses services d’IA sur son moteur de recherche, Microsoft sur sa suite bureautique Office, Apple sur ses iPhone, Meta sur ses réseaux sociaux Facebook et Instagram…

Des « inquiétudes partagées »

Pour prévenir cette domination, l’autorité recommande d’étudier l’intégration de l’IA dans le champ du règlement européen sur les marchés numériques Digital Markets Act. Seraient visés les « services permettant l’accès pour les entreprises aux modèles d’IA générative dans le cloud »,c’est-à-dire l’activité de distribution, par les géants du cloud Amazon, Microsoft ou Google, de leurs propres modèles, ou de ceux développés par des tiers (comme OpenAI, le propriétaire de ChatGPT, Anthropic ou le français Mistral). Ainsi, Microsoft a un accord exclusif avec OpenAI et Google est le seul à diffuser ses propres modèles. Le Digital Markets Act pourrait forcer distributeurs et fabricants d’IA à s’ouvrir à la concurrence. Une idée déjà évoquée par la députée européenne (Renew) Stéphanie Yon-Courtin et par Bercy.

Selon l’avis, la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes devrait aussi accorder « une attention particulière »aux avoirs accordés gratuitement par les géants du cloud aux start-up de l’IA et susceptibles de les enfermer dans leur écosystème.

L’institution appelle à la « vigilance »et ouvre la porte à de possibles poursuites, dans plusieurs domaines pouvant générer des « comportements problématiques » : le recrutement de l’essentiel des employés d’une start-up par un grand groupe ; l’intégration verticale, avec le risque d’ « autopréférence » d’une entreprise favorisant ses solutions d’IA sur ses propres plates-formes ou le risque de « ventes liées »avec d’autres produits ; et « les prises de participations minoritaires et partenariats entre des géants et des start-up ». « Ces inquiétudes sont partagées par les autorités de concurrence dans le monde, comme le montrent les investigations en cours concernant Alphabet (la maison mère de Google), Amazon, Anthropic, Microsoft et OpenAI »,détaille l’avis.

L’autorité cite aussi la possibilité de « fixations des prix, restrictions de la production, conditions contractuelles déloyales ou comportements discriminatoires » dans le domaine des puces graphiques, où elle a mené une opération de saisie inopinée en septembre 2023 (chez le fabricant Nvidia, selon Challenges).

Par ailleurs, l’autorité s’avance sur l’un des terrains les plus polémiques de l’IA : le conflit entre les fabricants de modèles (Google, OpenAI, les français Mistral et LightOn, etc.) et les ayants droit (la presse écrite, la photographie, l’audiovisuel, le cinéma…). « Les éditeurs de contenus expriment de grandes préoccupations liées à l’exploitation de leurs contenus par les fournisseurs de modèles (par exemple pour les entraîner), sans leur autorisation »,constate l’avis. Elle souligne qu’elle vient ainsi d’infliger une amende à Google, notamment pour avoir utilisé pour ses IA « des contenus d’éditeurs de presse, sans les avertir et sans leur permettre d’exercer de manière effective leur droit de retrait ».

Toutefois, l’autorité appelle aussi à préserver l’innovation en trouvant un « équilibre »dans les accords rémunérant l’usage des contenus : elle invite le gouvernement à inciter les ayants droit « à tenir compte de la valeur économique des contenus selon les cas d’usage (en introduisant par exemple des prix différenciés ». On pourrait ainsi imaginer un prix moins élevé pour des textes déjà publiés en ligne et destinés à être utilisés pour l’entraînement d’un modèle d’IA généraliste, mais plus élevé pour des données propriétaires permettant le perfectionnement d’un modèle spécialisé en droit public ou pour des articles de journaux d’actualité affichés sur un assistant virtuel.

Le Monde
Economie & Entreprise, samedi 29 juin 2024 1081 mots, p. 17
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28 juin 2024 - Le Monde (site web)

Reportage

Dans le Marais poitevin, le débat sur le modèle agricole s’invite aux législatives

En pleine campagne électorale, le candidat Nouveau Front populaire de la 2e circonscription de Charente-Maritime, majoritairement RN, tente de rallier des voix à sa cause

Mathilde Gérard

Benon, Rochefort (Charente-Maritime) - envoyée spéciale - Sous le soleil suffocant de cette fin juin, elles paissent tranquillement à l’ombre. Les cinquante vaches prim’holstein et brunes de la ferme du Bois des Moines, à Benon (Charente-Maritime) ont à disposition 70 hectares de vastes prairies et de longues rangées d’arbres pour se rafraîchir, mais leur éleveur, Pierre-Henri Dubois, n’est pas serein pour autant : malgré une production 100 % à l’herbe, un atelier de transformation du lait sur place, beaucoup de vente directe, l’éleveur laitier de 40 ans est en redressement judiciaire depuis fin 2022, une procédure de plus en plus fréquente pour les exploitations agricoles en difficultés.

Installé depuis douze ans, d’abord avec son frère jumeau, puis tout seul, l’éleveur s’est converti au bio en 2017, plus par opportunité que par conviction. « Ce qui nous intéressait, c’était d’être autonomes », explique-t-il. L’éleveur anticipait alors des débouchés nouveaux après le vote de la première loi EGalim, en 2018, fixant un objectif de 20 % de produits bio dans les commandes des cantines scolaires.

Mais six ans plus tard, le bilan est mitigé : les objectifs d’EGalim sont loin d’être atteints – en Charente-Maritime, moins de 10 % des produits servis dans les cantines sont bio –, et M. Dubois a le sentiment que les commandes sont trop aléatoires, et la concurrence entre agriculteurs trop rude. La multiplication des crises – Covid-19, guerre en Ukraine, inflation, sécheresse record de 2022 – fragilise encore plus la structure. Même si une partie de ses produits s’écoule en circuit court, la moitié de son lait part à la coopérative laitière locale, en beurre conventionnel, et l’éleveur ne se garde guère plus de 900 euros par mois de salaire.

En pleine campagne des législatives, le candidat du Nouveau Front populaire (NFP) dans la 2e circonscription de Charente-Maritime, l’écologiste Benoît Biteau assure avoir des réponses à apporter à M. Dubois : « Il faut que l’agriculture rémunère, avec une politique agricole commune[PAC] plus juste, avance l’agronome de formation, qui a repris à 40 ans la ferme familiale à Sablonceaux, dans le sud du département. Et il faut des paiements pour les services environnementaux que nous rendent les agriculteurs, ce que n’ont pas réussi à mettre en place les politiques jusqu’à présent. » Bien qu’il arbore ce jour-là un tee-shirt noir siglé des Jeunes Agriculteurs, Pierre-Henri Dubois n’adhère plus à un syndicat et ne veut pas rentrer dans des querelles de chapelle, encore moins politiques. Tout juste laisse-t-il entendre qu’il respecte Benoît Biteau pour ses engagements, et que son vote, dimanche, n’ira pas « aux extrêmes ».

Dans cette circonscription, l’agriculture est partout dans le paysage et paradoxalement peu présente dans la campagne. En circulant sur la route E601, entre Niort et La Rochelle, impossible d’ignorer la vue sur les cinq mégabassines de La Laigne et Cram-Chaban, dont le remplissage a été interdit par le Conseil d’Etat en février 2023, et qui concentrent les débats sur le juste partage de l’eau. Plus près de La Rochelle, c’est la plaine céréalière d’Aunis, qui affiche des taux record de concentration en prosulfocarbe, un herbicide très volatil, soupçonné par des familles d’être lié aux cancers pédiatriques enregistrés en nombre anormalement élevé dans la zone (au moins six enfants touchés entre 2009 et 2018 sur la seule commune de Saint-Rogatien, 2 200 habitants). « Toutes les semaines, on ferme des captages d’eau dans le département », poursuit M. Biteau, persuadé que les évolutions qu’il prône (gestion publique de l’eau, aménagement du territoire pour « rétablir le grand cycle de l’eau », et réduction de l’usage des pesticides) sont partagées par les électeurs.

Un certain bon sens

Le 9 juin, pour les européennes, la circonscription a pourtant voté très majoritairement pour le Rassemblement national (RN) avec 31,3 % des voix, contre 16,1 % pour les socialistes et 15,3 % pour Renaissance. Au point que la candidate RN,Karen Bertholom, peut se permettre de ne quasiment pas faire campagne. Inconnue du grand public, cette commerciale dans la grande distribution n’a pas pu poser de congés pour cette campagne éclair – un handicap que son équipe transforme en argument électoral : « On n’est pas des carriéristes de la politique, on a un vrai travail à côté », glisse son suppléant, Steve Gabet.

Malgré le faible score des écologistes aux européennes, Benoît Biteau est persuadé que la circonscription est prenable. Avec sa carrure reconnaissable entre toutes – longues moustaches, catogan, et inséparable veston sans manches sur chemises fleuries –, celui qui s’est lancé en politique dans le sillon de José Bové s’est beaucoup exprimé ces dernières années sur la réforme de la PAC, le revenu agricole ou les mégabassines, reconnaissant lui-même qu’il bénéficie du label « vu à la télé ».

Ses rivaux du RN lui reconnaissent un certain bon sens. « Sur la nécessité d’une gestion publique de l’eau, ma position n’est pas opposée à celle de Benoît Biteau, explique Steve Gabet, maire de Marsais, 1 000 habitants, située au cœur du Marais poitevin. Mais sur la méthode, je ne suis pas d’accord.Les violences comme celles de Sainte-Soline[lors des manifestations de mars 2023] , ce n’est pas possible. »

Dans le département, le sujet des retenues d’eau reste très sensible. La députée sortante, candidate à sa réélection, la MoDem Anne-Laure Babault, ne s’y risque pas. Pourtant identifiée à l’Assemblée sur les sujets agricoles (elle s’est notamment impliquée dans les débats sur le projet de loi d’orientation agricole), elle ne veut pas s’exprimer sur le sujet. « Là, la priorité, ce n’est pas le combat agricole, c’est le combat contre les extrêmes, dont le RN, dit-elle. On aura le temps de reparler des sujets agricoles après l’élection. »

Une position qui a le don d’agacer Stéphane Palissier, 63 ans, de la Coordination rurale de Charente-Maritime, qui s’estime méprisé par la coalition présidentielle. Le viticulteur et céréalier ne veut pas plus entendre parler des écologistes, qui « veulent tout nous interdire et nous rebattent les oreilles avec cette histoire de réchauffement climatique ».Dimanche, il votera RN, « parce qu’on n’a jamais essayé et parce qu’il faut remettre de l’ordre dans le pays ».

Libération
samedi 29 juin 2024 600 mots, p. 19

EXPRESSO

Condamné à trois ans, Dominique Boutonnat démissionne du CNC

WILLY LE DEVIN

EXPRESSO

Trois ans de prison, dont un ferme. Le jugement rendu par le tribunal correctionnel de Nanterre à l’encontre de Dominique Boutonnat est particulièrement sévère. Jugé pour agression sexuelle sur son filleul, de vingt-neuf ans son cadet, le président du Centre national du cinéma (CNC) a écopé d’une peine plus salée que les réquisitions demandées par la procureure, qui étaient de trois ans avec sursis. Malory (1), qui a dénoncé les faits perpétrés en 2020, voit en outre son préjudice indemnisé à hauteur de 10 000 euros. «Cette affaire est la parfaite démonstration de ce qu’est une agression sexuelle. L’abus d’autorité et la notion d’emprise ont été reconnus par la justice. Le statut de victime de mon client a été admis, c’est ce qu’il attendait de ce procès. C’est un grand soulagement pour lui», a déclaré Caroline Toby, l’avocate du plaignant. Cible d’appels à la démission depuis la révélation des faits, Dominique Boutonnat, 54 ans, s’est accroché à la tête du CNC, qu’il dirigeait depuis 2019. En 2022, Emmanuel Macron avait même reconduit son mandat. Mais vendredi, le producteur a finalement annoncé sa démission dans un mail interne, adressé à ses équipes, et que Libération a pu consulter : «Le tribunal correctionnel de Nanterre vient de donner lecture du jugement par lequel il prononce ma condamnation.» Plus loin, il assure avoir «le sentiment que la décision de justice de ce jour, que je conteste, pourrait être de nature, en dépit de la présomption d’innocence qui vaut jusqu’à l’épuisement des voies de recours, à rendre plus difficile l’accomplissement de vos tâches à l’avenir. C’est pourquoi, afin de ne pas porter préjudice, ne serait-ce qu’en termes d’image, à l’institution dont le président de la République m’a confié la responsabilité, j’ai décidé de cesser l’exercice de mes fonctions.» C’est Olivier Henrard, le directeur général délégué de l’institution, qui assurera l’intérim. En 2020, après une soirée arrosée et un bain dans la piscine d’une villa, le président du CNC avait suivi son filleul dans sa chambre, avant de se montrer très pressant. Malory, 25 ans aujourd’hui, avait décrit les faits devant la justice, selon des procès-verbaux consultés par Libération : Dominique Boutonnat «s’allonge à côté de moi en me disant qu’il est très fatigué. […] Il commence à se rapprocher de moi. […] Il pose sa bouche sur la mienne et a tenté d’y introduire sa langue.» Il poursuit. «Je sens qu’il commence à s’exciter, sa respiration s’intensifie. Il est complètement en train de se frotter contre moi. Je me rends compte qu’il est nu. […] Tout se passe très vite et je n’arrive pas à me dégager. Il m’embrasse sur le cou, sur le torse.» Le producteur l’a ensuite masturbé «violemment», et a tenté de lui imposer une fellation.

Lors des éphémères travaux de la commission d’enquête sur les violences sexuelles au cinéma, la députée des Ecologistes Francesca Pasquini avait demandé à Olivier Henrard, qui représentait le CNC à la place de Dominique Boutonnat, s’il avait connaissance de comportements problématiques de son patron. Sous serment, le nouveau directeur du CNC avait alors répondu : «Pour ma part, je n’ai jamais été témoin d’aucun comportement de mon président de nature à me mettre mal à l’aise ou à mettre en difficulté l’institution qu’il représente.»

(1) Le prénom a été modifié.

Le Monde
élections législatives, samedi 29 juin 2024 1155 mots, p. 10

Quand des villageois et un quartier populaire font front commun

Alors que le RN tente d’opposer France des bourgs et France des tours, des habitants d’Ille-et-Vilaine s’organisent pour résister à l’extrême droite

Camille Bordenet

Rennes - envoyée spéciale - Lorsqu’elles ont compris, au soir des élections européennes, que l’extrême droite était en passe d’accéder au pouvoir, les deux militantes se sont appelées. L’une, Régine Komokoli, 43 ans, ancienne migrante exilée de Centrafrique, aujourd’hui conseillère départementale d’Ille-et-Vilaine (ex-EELV, désormais sans étiquette) et figure du quartier populaire de Villejean, à Rennes. L’autre, Juliette Rousseau, 37 ans, autrice engagée à gauche, revenue habiter la campagne où elle a grandi, à 40 kilomètres au sud de Rennes. Cette campagne aujourd’hui « bousillée par l’agro-industrie »et où, à l’heure du dépouillement, beaucoup avaient le cœur à la fête .

Car, même dans cette Bretagne de tradition sociale-démocrate, la liste Bardella a percé aux européennes, obtenant 25,58 %, contre 17,32 % en 2019, et 22,2 % en Ille-et-Vilaine. « Régine m’a dit : “Il faut absolument que l’on fasse des trucs ensemble, quartiers populaires et campagnes, pour qu’ils arrêtent de nous opposer” », raconte Juliette.

Qu’à cela ne tienne. Quelques boucles WhatsApp plus tard, les voilà une vingtaine à se retrouver chez elle. Décidés à raconter une autre histoire que celle dans laquelle le Rassemblement national entend les enfermer, exploitant une supposée concurrence entre une France des tours, qui serait immigrée et trop aidée, et une France des bourgs, qui serait blanche et abandonnée par l’Etat.

« Mêmes problèmes »

Les copains du coin sont venus grossir les rangs : une institutrice, un paysan… Les filles de Villejean ont covoituré. Toutes font partie du collectif Kune (« faire ensemble » en espéranto) et agissent contre les violences conjugales dans leur quartier.

« Campagnes et quartiers, on partage les mêmes problèmes, lance Régine Komokoli. On est isolés, on ne nous consulte pas, on n’a pas de représentants. Et l’on ne s’intéresse à nous qu’au moment des élections, en nous considérant comme des réserves de voix. » « On est toujours présentés en opposition, ces récits nous enferment, poursuit Juliette Rousseau. Comme si les campagnes étaient forcément blanches, conservatrices et racistes, comme s’il n’y vivait pas de personnes racisées ni de minorité de genre ».

« Et comme si le changement climatique n’intéressait pas les quartiers ! », poursuit Régine Komokoli. « Et, à la campagne, on ne rêve pas tous d’un pavillon-voiture-barbecue-écran plat », rappelle Elodie Foulgoc, 33 ans, qui « respecte ceux qui aspirent à ce confort », mais estime que ce mode de vie, à force d’être dépeint comme majoritaire, « nie la pluralité de ceux qui choisissent de vivre autrement : les néoruraux, les alternatifs… »

D’autant que le RN a bien compris l’enjeu de se positionner sur le terrain de l’identité culturelle, en s’érigeant en défenseur d’un prétendu mode de vie « à la française », qui serait menacé par une écologie présentée comme « punitive », et en s’adressant prioritairement à ceux que le politologue Jérôme Fourquet appelle le « peuple de la route », « Français des zones rurales dont le mode de vie est organisé autour de la voiture ». « Il faut défaire l’idée que l’appartenance rurale serait d’abord celle de l’enracinement, d’une “France éternelle” dans laquelle la terre, le sang et l’identité culturelle seraient naturellement liés. Et placer l’antiracisme au cœur »,considère Juliette.

« C’est vrai que l’on a plein de points communs entre quartiers et campagnes populaires », réalise Kako, illustratrice et habitante d’un village voisin. « Déjà l’impression d’être moins bien que les gens de la ville. Notre patois, nos accents que l’on nous dit de gommer. La culture politique qui ne nous est pas accessible. Et puis la drogue, le deal, les féminicides, c’est aussi à la campagne. »

Il y a aussi ce sentiment d’isolement vis-à-vis des partis et des militants de gauche concentrés dans les grandes agglomérations. « Et qui produisent un discours sur les campagnes et les quartiers depuis Paris », déplore Juliette Rousseau. Un décalage par rapport à leurs réalités à nouveau ressenti en découvrant certains slogans de visuels produits en soutien duNouveau Front populaire, comme « Quand nous chanterons le temps des cerises bio pour tous » ; « Moins de LBD, plus de CBD »

Peur de « s’afficher de gauche »

« Là, on s’est dit : “va falloir se démerder seuls” », soupire Elodie Foulgoc. « A Montreuil[Seine-Saint-Denis] ou à Paris 11e, ça peut marcher. Mais nous, on affiche ça ici, on se tire direct une balle dans le pied, dit Juliette Rousseau. Ça ne répond à aucun besoin de chez nous. ». La colère est palpable vis-à-vis de cette gauche jugée « parisienne et embourgeoisée », étrangère aux réalités des campagnes et des quartiers. Certes, il y a François Ruffin, qui œuvre à montrer le commun entre les deux. Régine Komokoli cite aussi Rachel Keke, ex-femme de ménage devenue députée « insoumise » en 2022, « mais elle est à Paris ».

Sur son compte Instagram, Juliette Rousseau a posté des conseils pratiques pour encourager les habitants des zones rurales à oser se mobiliser contre l’extrême droite. Depuis, elle reçoit des messages de toute la France : « Les gens disent : “on flippe, on ne sait pas comment s’y prendre, comment parler à ceux de chez nous qui votent RN.” On doit trouver l’équilibre entre la conflictualité ouverte avec les idées de l’extrême droite et l’intelligence relationnelle qui préserve nos sociabilités. »

« C’est beaucoup plus difficile de s’afficher à gauche à la campagne qu’en ville. Parce qu’ici les électeurs du RN sont nos voisins, des amis, des parents d’élèves, notre famille. Tout le monde se connaît, on doit préserver nos liens de voisinage et d’entraide », considère Elodie Foulgoc, qui se sentirait « incapable » de tracter dans son village natal du Morbihan, par crainte de représailles pour ses parents.

Une inquiétude partagée par Régine Komokoli. Plusieurs fois menacée pour ses prises de position, elle s’inquiète de « l’effet de contagion » du racisme dans son quartier et « du climat de suspicion » qu’elle voit s’installer.

« C’est long, à pied, 40 kilomètres ? », lance Margot Dejeux, 24 ans. Regards intrigués . « Je pense à la marche de 1983[dite “des beurs”] . Pour se rendre visibles ensemble, pour raconter une autre histoire, une autre France, c’est la meilleure chose à faire, non ? »La réunion, qui visait à organiser un tractage, bascule sur l’organisation d’une marche. Le titre est tout trouvé : le grand déplacement. La date aussi : le 3 juillet, jour d’une commémoration locale à la mémoire de Guy Môquet, emblème de l’engagement communiste dans la Résistance, fusillé à 17 ans par les nazis. « Un appel depuis le monde rural à réveiller les mémoires de la Résistance face à l’extrême droite », dit Juliette. « Dans notre malheur, ils nous auront offert une occasion : résister ensemble. Faut pas qu’on s’arrête » , lâche Régine.

Le Figaro, no. 24836
Le Figaro, samedi 29 juin 2024 666 mots, p. 21

Opinions

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28 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Sans majorité au Parlement, la France pourrait-elle connaître un « shutdown » budgétaire ?

En cas de majorité relative conduisant à l'impossibilité de voter le budget, les textes ne disent pas comment sortir du blocage, explique l'ancien ministre *.

Le coût des programmes présentés par le Rassemblement national et le Nouveau Front populaire fait l'objet de nombreuses critiques venant des milieux économiques. En parallèle, le déclenchement d'une procédure de déficit excessif par la Commission européenne abîme la crédibilité de la majorité présidentielle sortante en matière de finances publiques.

Mais les questions qui se posent sur l'après-7 juillet ne sont pas seulement budgétaires, elles sont aussi constitutionnelles.

Le risque d'une absence de majorité absolue à l'Assemblée nationale, fût-elle majorité de circonstance, plongerait la Ve République dans une situation inédite : l'adoption d'un budget pourrait s'avérer impossible. Certains affirment que la Constitution prévoit une solution en cas de rejet. C'est faux ! Le blocage pourrait même apparaître plus tôt que prévu.

On le sait, les deux blocs politiques que sont le Rassemblement national et le Nouveau Front populaire ont chacun appelé à une rupture qui nécessiterait, dès l'été, l'adoption d'un projet de loi de finances rectificative ou « collectif budgétaire ». Dans l'hypothèse où l'un ou l'autre disposerait d'une majorité absolue, la question est entendue. L'Assemblée nationale aurait, comme toujours en matière budgétaire, le dernier mot par rapport au Sénat. Quant à Emmanuel Macron, il ne lui resterait que le « ministère de la parole ».

En revanche, dans le cas d'une majorité relative faisant face à des antagonismes puissants, la question serait bien plus difficile à trancher. Il paraît en effet peu probable que le gouvernement use du fameux article 49.3. Premièrement, RN comme Front populaire voudront, en cas de victoire, se démarquer de leurs prédécesseurs en ne recourant pas à cet outil qu'ils ont si souvent dénoncé et jugé brutal depuis 2022. Deuxièmement, ils ne voudront pas prendre le risque d'une censure, laquelle serait d'autant plus probablement votée que la mesure de « représailles » qu'est normalement la dissolution est désormais constitutionnellement inaccessible au président jusqu'à juin 2025. Confortée dans une forme d'inamovibilité, une coalition, même ponctuelle, pourrait donc renverser le gouvernement sans crainte.

Dans un tel contexte, extrêmement incertain, les textes n'offrent pas de recours. La Constitution ne prévoit pas explicitement le rejet du budget, mais simplement le cas où le Parlement «ne s'est pas prononcé » dans les temps pour son adoption (article 47), permettant dans ce cas au gouvernement d'adopter les dispositions budgétaires par ordonnances. Les dispositions de la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) vont dans le même sens.

Sous la IVe République, l'instabilité gouvernementale avait conduit à instaurer l'usage des « douzièmes provisoires » qui permettaient de reconduire par douzième le budget de l'année précédente. Mais la Constitution de 1958 et la LOLF de 2001 ont mis un terme à cette pratique en la remplaçant par une « loi spéciale » (art. 45 de la LOLF) nécessitant une approbation du Parlement. Mais l'on retombe alors sur l'impossibilité de constituer une majorité...

Nous pourrions donc assister, de manière inédite, à l'impossibilité technique et politique de produire un nouveau budget, un « shut- down » à la française, comme cela existe outre-Atlantique, avec fermeture des services publics et impossibilité pour l'État de rémunérer ses agents.

Face à un tel blocage, resterait la possibilité du recours à l'article 16 de la Constitution permettant au président de la République d'utiliser ce que l'on appelle communément les pleins pouvoirs lorsque « le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu ». L'Élysée a officiellement démenti l'examen de cette hypothèse. On est en tout état de cause pris de vertige sur les éventuelles conséquences d'une telle décision, qui iraient à l'évidence bien au-delà de la seule question budgétaire.

En définitive, il faut espérer que l'interprétation des textes et la pratique politique permettront de trouver une solution car, comme l'écrivait Guy Carcassonne : « La Constitution est pleine de ressort, de ressources, de surprises. Une Constitution pleine de vie. » THOMAS THÉVENOUD

*Ancien secrétaire d'État et ancien député de Saône-et-Loire,Thomas Thévenoud est directeur associé chez Vae Solis Communications.

Le Monde
samedi 29 juin 2024 99 mots, p. 1

A gauche, la mobilisation malgré les déchirures

- Saisis par le résultat du RN aux européennes, les électeurs de gauche s’interrogent sur la bonne stratégie pour faire barrage à l’extrême droite aux législatives

- Reportages à Bourges, Figeac et Creil, où les soutiens du Nouveau Front populaire oscillent entre désarroi et volonté de s’engager

- Les accusations d’antisémitisme proférées contre La France insoumise continuent d’empoisonner la campagne à gauche

- En Corrèze, François Hollande espère retrouver un mandat de député, mais doit affronter un candidat LR bien implanté

Le Monde
Horizons, samedi 29 juin 2024 2013 mots, p. 21
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28 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Les laboratoires culturels du RN

Le Rassemblement national dans ses œuvres 2 | 2 L oin des attaques frontales des années 1990, les maires du parti d’extrême droite distillent une politique culturelle faite de promotion des traditions locales, d’aides rognées et de valorisation du divertissement

Roxana Azimi et Michel Guerrin

Ne pas faire de vagues et éviter toute décision qui pourrait être qualifiée de censure. A Perpignan ou à Fréjus (Var), les maires d’extrême droite ne veulent pas revivre le traumatisme des années 1990, quand quatre villes du Midi, Orange, Toulon, Vitrolles et Marignane, étaient gérées par le Front national (FN). « Des bibliothèques avaient été purgées et des associations liquidées, alors que les maires d’aujourd’hui veulent passer sous les radars », résume Vincent Guillon, codirecteur de l’Observatoire des politiques culturelles. Leur désir est de devenir respectables. Comme le Rassemblement national (RN) voulant diriger la France, en somme.

Les élus locaux du mouvement d’extrême droite n’ont pas renoncé à leur combat identitaire et à leur goût pour les traditions locales. Ainsi Hayange (Moselle) a créé une Fête du cochon, et Orange une Java du cochon. Mais on peut retrouver ces dadas dans des communes de tous bords politiques. Tout comme couper les subventions à un théâtre ou souffler un nom d’artiste à un directeur de musée est devenu un sport national, pas une spécialité RN.

Non, ce qui frappe, c’est la façon dont les maires d’extrême droite prennent des gants avec les salles de spectacle, musées, festivals qu’ils ont trouvés en arrivant. Jean Valera, directeur du Printemps des comédiens, à Montpellier, y voit un « vernis d’honorabilité ». Ça marche. Alors que, pendant des décennies, des artistes se sont déchirés autour du triptyque « boycotter, pactiser ou résister », le trompettiste franco-libanais Ibrahim Maalouf s’est produit, en septembre 2023, à Orange sans que cela ne provoque le moindre débat, tout comme le rappeur congolais Gims dans les arènes de Fréjus.

La fièvre est juste remontée à Perpignan. En 2023, Les Déferlantes, le principal festival rock d’Occitanie, se trouvant à l’étroit à Céret (Pyrénées-Orientales), a voulu déménager dans la seule ville de plus de 100 000 habitants dirigée par un maire RN, Louis Aliot, premier vice-président de son parti et ancien compagnon de Marine Le Pen. « On ne viendra pas dans une ville d’extrême droite », ont réagi les groupes Indochine puis Louise Attaque. Le festival a finalement opté pour Le Barcarès (Pyrénées-Orientales). « Indochine a foutu la merde, peste Louis Aliot.  C’est de la censure. »

Jean-François Leroy, directeur depuis 1989 du festival international du photojournalisme Visa pour l’image, à Perpignan, dont le premier partenaire financier est la ville, résume le dilemme depuis l’élection de Louis Aliot, en 2020. « Je restais et j’étais un collabo ; je partais et j’étais un lâche. »Il est resté, dit-il, parce que la ville ne lui a pas retiré un euro et n’est jamais intervenue dans ses choix artistiques. Des photographes lui ont vertement reproché une neutralité l’obligeant à serrer la main du maire. « Il y en a d’autres qui me traitent de sale gauchiste, alors… »

C’est oublier le rapport de force. Dans une ville en manque d’éclat, où un tiers des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, où ce n’est pas l’amour entre les deux importantes communautés gitane et arabe, où le RN a réalisé 36,9 % aux élections européennes, il serait stupide de se fâcher avec un festival de photo de renommée mondiale, qui attire un monde fou et rapporte gros.

« Ma liberté de pensée a irrité »

Louis Aliot jure que son attitude bienveillante vis-à-vis de ce festival, où l’on fait la part belle aux migrants et à la misère du monde, est la marque d’une approche nouvelle vis-à-vis de la culture, qui vaudrait pour l’ensemble du mouvement : « Un maire n’a pas à imposer ses goûts à des lieux ou événements, surtout si ça marche. » Il reconnaît avoir peu d’appétence pour le festival Nostre Mar, organisé, depuis 2022, à Perpignan, par SOS-Racisme (expositions, conférences, projections). « Ils ne me demandent pas un sou, je les trouve très idéologiques, mais je ne les emmerde pas ! », dit-il. Louis Aliot, en fan de Salvador Dali (1904-1989), s’étonne même de ses « collègues » du RN affichant leur détestation de l’art contemporain.

Le maire de Perpignan a très peu touché aux autres icônes locales que sont l’association La Casa musicale, la cinémathèque de l’Institut Jean-Vigo ou le Musée d’art Hyacinthe-Rigaud. Et s’il a viré Borja Sitja, directeur du théâtre L’Archipel (labellisé « Scène nationale »), la région et l’Etat ont validé le choix de le remplacer par son adjointe. Même des voix de la gauche locale n’y voient pas un scandale. « Aliot joue l’apaisement et endosse le costume du parrain », confirme Nicolas Lebourg, chercheur spécialiste de l’extrême droite.

Perpignan serait un laboratoire culturel du RN pour une autre raison. Cette ville a enregistré la plus belle prise du parti en France. « Un tremblement de terre local », confirme Nicolas Lebourg. Il a pour nom André Bonet. Avant d’être propulsé par Aliot adjoint à la culture et à la catalanité, il avait créé, en 1982, le Centre méditerranéen de littérature, faisant venir à Perpignan des écrivains de haut vol, dont sept Prix Nobel, pour leur remettre un prix bien doté. Perpignan en a profité, André Bonet aussi, posant à maintes reprises dans la presse avec les auteurs primés. « Son ego est si démesuré qu’il a pu poster huit photos de lui par semaine », s’amuse Nicolas Lebourg.

Cette forte figure locale a crédibilisé Aliot dans la ville. Quand on le titille sur son parcours, naviguant avec des socialistes puis la droite avant d’arriver à la mairie, André Bonet rétorque que « les donneurs de leçons d’extrême gauche n’ont pas le monopole de la culture ». Le voilà à la tête d’un budget de 25 millions d’euros – important pour la taille de la ville –, deuxième poste après l’action éducative et avant la sécurité.

Derrière les phares culturels, le paysage perpignanais est, comme ailleurs en France, dominer par une culture du divertissement, comme les concerts « Live au Campo », qui auront lieu du 22 au 28 juillet avec Louane, Slimane, Grand Corps Malade, Pascal Obispo… La ville a récemment rogné un peu partout ses subventions culturelles mais surtout le tandem Aliot-Bonet a brimé les associations menant des actions artistiques de terrain, qui ont pour handicap de ne pas pencher de leur côté et d’en favoriser d’autres, faisant allégeance.

Le metteur en scène Benjamin Barou-Crossman, directeur de la compagnie de théâtre TBNTB , qui a travaillé avec des gitans de Perpignan, déplore les pressions subies. « Si la mairie vous aide, vous devez en échange les soutenir et ne pas travailler avec des structures jugées “ennemies”. On vous dit : “Tu es avec moi ou contre moi.” J’en ai fait les frais, ma liberté de pensée a irrité. »

La mairie a une vision assez univoque de l’enracinement local. Par exemple, le gros soutien financier au Cercle algérianiste, nostalgique de l’Algérie française. Ou le fait de rebaptiser une esplanade du nom de « Pierre Sergent », grand résistant, député de la ville mais aussi ancien chef de l’Organisation de l’armée secrète, organisation raciste et violente en faveur de l’Algérie française. « On doit évoquer toutes les sensibilités, justifie Louis Aliot, d’autant que nous avons une grosse communauté de pieds-noirs et de harkis. »

La mairie de Perpignan a également inauguré, début mai, un Printemps de la liberté d’expression dont les invités affichent un profil très droitier : Michel Onfray, le médecin Henri Joyeux, Bernard Antony (ex-FN et figure du catholicisme intégriste), Eric Naulleau… Le thème dominant était sans nuance : « Wokisme, obscurantisme, pensée unique, censure : la liberté d’expression est menacée dans toutes ses expressions ». Bruno Nougayrède, leader du groupe d’opposition divers droite à Perpignan, où il préside le groupe d’édition Elidia-Le Rocher, dénonce un maire jouant à l’ « élève respectable tout en menaçant, brimant, demandant qu’on lui fasse allégeance ».

« Politique du paraître »

Ce profil à double face, on le retrouve dans de nombreuses autres villes gouvernées par l’extrême droite. Par exemple, Villers-Cotterêts, dans l’Aisne. D’un côté, le maire (RN), Franck Briffaut, dit « très bien » s’entendre avec l’équipe de la prestigieuse Cité internationale de la langue française, gérée par l’Etat – une providence pour une ville de plus de 10 500 habitants – même s’il n’en partage pas les valeurs. De l’autre, il moque « les petites crottes anti-RN que déposent partout les artistes pour décrocher leur brevet de résistance ». Cet ancien proche de Jean-Marie Le Pen avait annulé la venue d’un groupe nantais à la Fête de la musique de 2016, au motif qu’il avait refusé de signer une clause de « neutralité politique ».

A Orange, le maire, Yann Bompard, un proche d’Eric Zemmour, a pris le contrepied de son père, Jacques Bompard, à propos des Chorégies, le festival d’art lyrique. Ce dernier lui avait coupé les vivres en 1995. Le maire actuel lui accorde 160 000 euros par an et met à sa disposition le théâtre antique. « Je n’ai jamais reçu de pressions politiques, alors que tout le monde connaît mes opinions », jure Jean-Louis Grinda, aux commandes des Chorégies depuis 2016.

Mais, dans le même temps, Yann Bompard souhaite réduire la durée du festival pour présenter au théâtre antique des registres plus populaires. « Du théâtre avec des gloires de la télé et des concerts gratuits », confie un proche. Pas de rap, même s’il en écoute. « Il ne veut pas voir débouler les cités au centre-ville. »En 2023, le maire a aussi déprogrammé le musicien d’origine arabe DJ Halouf, évinçant dans la foulée celui qui l’avait invité : le directeur de la culture de la ville. « Sa pathologie est de vouloir tout contrôler », se désole l’un de ses proches.

A Fréjus, le maire, David Rachline, favorise aussi l’ « événementiel ». Chaque début août, le festival de musique électro Summer Vibes réunit des milliers de fans près de la mer, avec par exemple Bob Sinclar cette année. On se souvient moins qu’après son élection, en 2015, David Rachline exigeait d’une quinzaine d’artistes et artisans d’art de garder bénévolement des enfants de maternelle en échange des locaux que la ville leur louait à prix modérés. Emmanuel Bonnemain, élu d’opposition, n’a pas de mots assez durs contre une « politique du paraître et de la com avec des artistes de seconde catégorie ». Christopher Pecoul, directeur du cabinet de David Rachline, balaie la critique en mettant en avant les 3 millions d’euros que Fréjus consacre à la culture. Ses marqueurs ? « L’identité provençale et les traditions. »

Qu’une commune soit petite comme Moissac (Tarn-et-Garonne), 13 700 habitants, n’empêche pas les crispations. Ayant appelé à « faire barrage » à Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2022, Eric Sanjou, de la compagnie Arène Théâtre, a vu sa subvention de 14 000 euros sabrée par le maire (RN), Romain Lopez. « On est punis parce qu’on ne pense pas comme eux », soupire ce dernier qui, depuis, a déménagé sa compagnie à Couthures-sur-Garonne (Lot-et-Garonne).

« Le RN à Moissac veut la culture sans les professionnels, dont il se méfie », se désole Jean-Marc Fuentes, qui organisait Les Voix, un festival des musiques du monde rayé du paysage. L’association Lire sous ogives s’est autodissoute en 2023 après avoir perdu sa subvention de 1 200 euros. Sanction politique ? « Un pur fantasme », répond le maire, invoquant des raisons juridiques et financières. D’autres associations dénoncent des brimades. Et font remarquer que la médiathèque achète un livre d’Eric Zemmour ou s’abonne depuis peu au Figaro, à Valeurs actuelles et à la revue souverainiste Front populaire. « Les gens de droite ont aussi le droit de trouver leur bonheur » , justifie le maire. Cet argument, visant à rééquilibrer les subventions, sera un marqueur du RN à grande échelle, s’il arrive au pouvoir.

Libération
samedi 29 juin 2024 80 mots, p. 19

EXPRESSO

Nigel Farage, pire cauchemar des conservateurs britanniques

EXPRESSO

L’artisan du Brexit n’a jamais eu besoin d’être député pour s’affirmer comme l’un des hommes les plus influents de la droite britannique. Ses idées d’extrême droite toujours bien accrochées, il est sorti de sa retraite poli- tique pour les élections générales du 4 juillet, qui devraient voir revenir le Labour au pouvoir. Et il se voit déjà en nouveau chef de l’opposition. PHOTO BBC. REUTERS

Libération
samedi 29 juin 2024 913 mots, p. 8,9

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Aussi paru dans
28 juin 2024 - Libération (site web)

Renaissance, l’obsolescence programmée

JEAN-BAPTISTE DAOULAS; LAURE EQUY

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

La sortie xénophobe de l’ex-député RN Roger Chudeau contre Najat Vallaud-Belkacem et les ministres binationaux ? «Une dissolution des esprits et des consciences», s’est in - digné Emmanuel Macron depuis Bruxelles jeudi soir. C’est l’inconscient qui parle. Qu’il s’agisse de l’Assemblée nationale et, peut-être, du macronisme dimanche soir, tout n’est que dissolution depuis la décision hasardeuse du Président le 9 juin, après le fiasco des élections européennes. Même la stratégie de mettre grossièrement un signe égal entre «les extrêmes», le Rassemblement national et le Nouveau Front populaire incluant La France insoumise, a fini par se désagréger dans la dernière ligne droite de la campagne.

«Je ne fais pas une confusion générale avec l’ensemble d’autres formations politiques », a précisé Emmanuel Macron. Ses tirs se concentrent désormais sur le RN et «la parole désinhibée de ces derniers jours, le racisme ou l’antisémitisme désinhibé». Au diapason, le Premier ministre, Gabriel Attal, a conclu l’ultime débat sur France 2 jeudi soir par une ode aux «valeurs» menacées par l’accession au pouvoir de l’extrême droite. On en oublierait presque qu’Emmanuel Macron lui-même avait fait la leçon à sa Première ministre Elisabeth Borne en mai 2023, estimant que le RN se combattait par «le concret» et «le réel», et non par des «mots des années 90 qui ne fonctionnent plus».

Logique du front républicain De guerre lasse, la majorité sortante s’attend à une soirée difficile dimanche et s’apprête à donner une consigne dans les circonscriptions où ses candidats seront éliminés ou qualifiés en troisième position dans une triangulaire. Le mot d’ordre, adopté au cours d’une réunion téléphonique mardi par Macron et ses principaux alliés et ministres, consistant à «refuser les deux extrêmes, RN et LFI», tiendra-t-il face à une vague brune ? Alors que la gauche unie exige la clarté des macronistes, l’ex-conseiller et cofondateur d’En marche Philippe Grangeon alerte dans l’Express contre «le choix politique ambigu» du ni-ni et plaide pour un barrage clair contre les candidats de Jordan Bardella. A l’inverse, la ministre déléguée à l’Egalité entre les femmes et les hommes, Aurore Bergé, a présenté sur Europe 1 le camp présidentiel comme «le meilleur rempart, notamment face au Front populaire», sapant la logique du front républicain. Pour éviter la cacophonie, limiter l’effacement de ses candidats et les cas de conscience dimanche soir, le bloc central plaide pour le «vote utile» dès le premier tour. Contre l’évidence, sur le terrain, les candidats du camp présidentiel nourrissent encore le petit espoir de limiter les dégâts.

Puissant désir de dégagisme Ont-ils retenu le sermon présidentiel contre «l’esprit de défaite» ? Prié de se faire discret pour éviter de compromettre les maigres chances de ses candidats, Emmanuel Macron encourage par SMS les parlementaires restés proches de lui : «On peut inverser la tendance», textote-t-il à une ex-ministre. Après avoir retiré de leurs tracts son portrait, certains se réjouissent, en tout cas, de recevoir un «accueil pas si dégueu». «Aux législatives de 2022, je sentais une défiance, un climat compliqué. Là, on me serre la paluche», s’étonne un candidat Renaissance. En mesurant le bond entre le score recueilli, le 9 juin, par la liste Renew de Valérie Hayer (14,6 % des voix) et les derniers sondages donnant la coalition «Ensemble pour la République» autour de 21 % des intentions de vote, Gabriel Attal rêve d’une divine surprise : «Nous sommes le bloc le plus dynamique.» Les députés élus depuis 2017 veulent croire que leur ancrage local peut les repêcher, contre un vent national défavorable.

Pour renverser le puissant désir de dégagisme exprimé voilà à peine trois semaines, il leur faudrait un miracle. «S’il est vraiment à 36 % [des intentions de vote], je crois que le RN peut obtenir une majorité absolue au scrutin majoritaire. Aux législatives de 2017, avec Macron, on était à 30 % des voix et on a eu 300 députés», se désole un responsable du camp présidentiel. «Si le RN, avec les ciottistes, gagne 260 sièges, est-ce que Bardella ne va pas faire son marché parmi les LR encore indépendants, pour parvenir au seuil des 289 élus ?» redoute un autre parlementaire de la coalition «Ensemble».

«La coalition, c’est une obligation» Sans attendre l’issue du premier tour, les poids lourds de ce qu’il reste de macronie tentent d’imaginer la suite. Du plus glaçant, la cohabitation avec Jordan Bardella à Matignon, au «moins pire», la quête d’un improbable attelage rassemblant les modérés de tous bords.

«La coalition, ce n’est pas une option. C’est une obligation», continue de plaider la présidente sortante de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, tandis que l’ex-Premier ministre Edouard Philippe appelle à bâtir «une majorité parlementaire» sur les ruines de «la majorité présidentielle». Sûr de sa victoire, l’adversaire d’extrême droite échafaude, de son côté, le scénario d’une cohabitation dure, qui déshabillerait le président de la République. Contestant l’idée d’un domaine réservé à l’Elysée, Marine Le Pen estime ainsi purement «honorifique» le titre de «chef des armées» et considère que l’envoi de troupes à l’étranger serait une «prérogative du Premier ministre». Voilà Emmanuel Macron réduit à dénoncer «l’arrogance» d’un RN triomphant avant l’heure. Un grief souvent adressé au chef de l’Etat. Si même «l’arrogance» a changé de camp…

Le Monde
Economie & Entreprise, samedi 29 juin 2024 1142 mots, p. 17
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28 juin 2024 - Le Monde (site web)

Le malaise des agriculteurs profite au RN

Traditionnellement ancré à droite, le monde agricole vote de plus en plus pour l’extrême droite

Laurence Girard

Surpris, comme l’ensemble de ses collègues, par la dissolution de l’Assemblée nationale prononcée par Emmanuel Macron, le 9 juin, Dominique Potier est sous pression. Ce désormais ex-député socialiste de la 5e circonscription de Meurthe-et-Moselle est reparti labourer le terrain sous l’étiquette « divers gauche » face à une redoutable concurrence Rassemblement national (RN).

Il l’avait déjà affrontée au second tour des élections législatives de 2022. Lui qui a également été agriculteur ne peut que constater la montée du vote d’extrême droite dans cette profession même si, selon lui, « la tradition républicaine, ses valeurs, me semble mieux résister au sein des agriculteurs que dans le reste de la population française ».

Cette vague de vote pour l’extrême droite a séduit des électeurs traditionnellement très majoritairement ancrés à droite. Même si elle est difficile à quantifier. Et pour cause : depuis des décennies, les rangs des paysans ne cessent de se dégarnir sur le territoire national. Selon le dernier recensement mené par le ministère de l’agriculture avec des données collectées en 2020, le nombre d’exploitations est passé sous la barre des 400 000, à 390 000. En dix ans, le précédent pointage datant de 2010, 100 000 fermes ont été rayées de la carte. En plaçant le curseur un demi-siècle plus tôt, on constate encore plus l’ampleur de l’hémorragie. En 1970, la France comptait alors 1,5 million d’exploitants agricoles.

Dilués dans les panels représentatifs de la population, les choix électoraux des agriculteurs deviennent plus difficiles à cerner. Le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) a donc décidé de lancer une enquête Ipsos pour le Cevipof, Le Monde, la Fondation Jean Jaurès et l’Institut Montaigne plus spécifique avant les élections européennes en interrogeant, courant avril, 1 258 exploitants agricoles sur leur intention de vote. De quoi mener ensuite une comparaison avec le reste de la population.

Premier fait marquant, la liste Les Républicains (LR) obtient plus de 14 % des intentions de suffrage, au coude-à-coude avec celle de Renaissance. Soit le double des intentions exprimées au niveau global. Une démonstration de l’attachement des exploitants agricoles à la droite républicaine. Mais le slogan « Mangez des pommes », attaché à Jacques Chirac, longtemps cité comme illustration de ce lien privilégié, a perdu des couleurs.

Un « sentiment d’abandon »

Signe d’un véritable basculement, 26 % des agriculteurs sondés étaient prêts à glisser un bulletin Jordan Bardella (RN) dans l’urne, contre 30 % pour l’ensemble de la population. Quant à Marion Maréchal (Reconquête !), elle décroche, auprès de cette profession, un score de 7 %, quasi le double de celui recueilli sur l’ensemble de la population.La liste Chasse et ruralité conduite par Willy Schraen, atteint un même niveau d’adhésion, ce soutien étant une des spécificités d’un certain vote agricole, sensible au discours antiécologiste.

Comme le souligne François Purseigle, professeur des universités en sociologieINP-Agro Toulouse, qui a mené l’étude avec Pierre-Henri Bono, chercheur au Cevipof, « la tentation des agriculteurs d’aller vers l’extrême droite s’affirme et leur vote se rapproche de celui de l’ensemble de la population française  même s’il garde des spécificités ». Déjà en 2022, lorsque l’Institut IFOP a sondé les agriculteurs avant l’élection présidentielle : « Nous avons noté une forte percée du RN, même si Emmanuel Macron était toujours en tête », assure Frédéric Dabi, directeur général opinion de l’IFOP, soulignant qu’il y avait alors une forte corrélation entre la taille des exploitations et le vote. Plus l’exploitation était grande, plus son propriétaire avait tendance à choisir Emmanuel Macron, alors qu’à l’inverse, plus la ferme était petite, plus le vote penchait vers Marine Le Pen. Or, ces écarts de taille et de revenus n’ont eu de cesse de se creuser et ces inégalités croissantes,plus fortes que dans le reste de la population, contribuent à la montée de l’extrême droite dans les campagnes. Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques, 16 % des ménages agricoles vivent sous le seuil de pauvreté monétaire, contre 14 % des ménages français.

« L’extrême droite instrumentalise la colère des paysans. Certains ont un sentiment d’abandon, de déclassement, ont du mal à vivre de leur métier, souligne Laurence Marandola, agricultrice et porte-parole du syndicat de la Confédération paysanne. Les projets libéraux et ultralibéraux sont responsables du malaise paysan.» Ce malaise qui montait depuis de nombreux mois, s’est fortement exprimé en début d’année. Mais les manifestations ont démontré la diversité des situations et des revendications. A l’exemple des éleveurs ovins et bovins qui fustigent les accords commerciaux de libre-échange négociés par l’Europe synonyme, à leurs yeux, de concurrence déloyale, quand les viticulteurs s’en réjouissent pour exporter leurs alcools.

Une diversité d’opinions

Face à cet éclatement des votes et des colères agricoles, le Cevipof a tenté à partir de son échantillon d’établir des grands blocs idéologiques. Le premier, qualifié d’écolo-sociaux altermondialistes regroupe des agriculteurs bien formés, qui ont fait le choix de ce métier après d’autres activités. Ils ne se retrouvaient pas dans les manifestations, croient en l’Europe et sont heureux même s’ils ont de faibles revenus. Ils votent pour la gauche ou l’écologie. A l’inverse, un groupe d’agriculteurs sous-diplômés, jeunes, insatisfaits de leur vie, installés sur des petites surfaces, vote RN. Un autre bloc vote extrême droite. Il est constitué d’agriculteurs conservateurs, possédant des exploitations de 200 à 300 hectares, qui ont joué avec le marché, mais se sentent floués par la mondialisation. Enfin, le dernier groupe, les libéraux proeuropéens, plutôt heureux et plus âgés, sur de grandes exploitations vote pour la droite ou le centre.

Le Cevipof a également fait l’exercice de scruter les intentions de vote au sein de trois grands syndicats agricoles. « Au sein de la Confédération paysanne, 40 % des sondés se prononcent pour Europe Ecologie-Les Verts, 22 % pour LFI et 14 % pour le PS. A l’inverse, pour la Coordination rurale, 47 % s’expriment pour le RN et 15 % pour Réconquête ! Quant à la FNSEA[la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles] , les agriculteurs interrogés placent Renaissance, LR et RN à 25 % chacun, suivi de Reconquête ! à 7 % », précise M. Purseigle.

Cette diversité des opinions politiques au sein de la FNSEA, pourrait expliquer l’absence de prise de position pour les législatives. Le syndicat a simplement transmis ses vingt-sept propositions à l’ensemble des candidats. La Confédération paysanne a, elle aussi, publié son projet, mais elle prend position. « Nous sommes clairement en opposition avec les idées d’extrême droite », affirme Mme Marandola. Mais tous s’accordent à regretter que l’agriculture ne fasse pas partie des débats de la campagne des législatives.

Le Figaro, no. 24836
Le Figaro, samedi 29 juin 2024 1354 mots, p. 7

Politique

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28 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Les « vertiges » de la droite LR avant le scrutin de la dernière chance

Les Républicains misent sur l'ancrage local pour résister aux déchirures de la campagne.

Galiero, Emmanuel, Conruyt, Claire

Une question de survie. Avant le premier tour des élections législatives, dimanche, le moral des Républicains est au plus bas. Bon an mal an, ils avaient su résister jusqu'ici à toutes les tempêtes : les assauts incessants du camp Macron depuis 2017 et les pressions du camp nationaliste dans leurs bastions. Mais, cette fois, les LR ont abordé ce scrutin dans une atmosphère de panique générale et de crise interne inédite. Avec un goût amer de gâchis monumental. « C'est un vertige » , souffle Bruno Retailleau au Sénat.

Un an et demi après l'élection d'Éric Ciotti à la tête du parti - dont il est toujours président ce week-end malgré les trois tentatives d'exclusion de ses nouveaux ennemis internes -, son mandat se solde par un séisme historique. Focalisé sur ses ambitions niçoises, le chef de la droite LR - qui se représente dans la 1re circonscription des Alpes-Maritimes - a pris la liberté de nouer une « alliance » avec Marine Le Pen. Au mépris des statuts de son propre parti, mais au nom de la survie de sa famille politique, promet-il. Ses partisans le soutiennent en louant un courage qui aura eu le mérite de briser le tabou d'une « union des droites » qu'ils croient inéluctable. Mais pour tous ceux qui s'estiment trahis, parmi lesquels sont rassemblés les principaux ténors LR, l'élu du Sud-Est a commis une faute impardonnable et finira son chemin seul et sans gloire, évanoui dans les limbes du RN.

Malgré l'épais brouillard qui assiège la droite, certains osent l'espoir. «La messe n'est pas dite, veut croire Daniel Fasquelle, le trésorier du parti. Il faut attendre, observer les choses avec des pincettes ». Et s'appuyer sur les rares bonnes nouvelles qui tombent. À ce sujet, la candidature de Laurent Wauquiez dans son fief de Haute-Loire - annoncée le même jour que l'accord d'Éric Ciotti avec Marine Le Pen - a au moins autorisé la droite, alors sonnée, à essayer de garder la face. « Avoir un leader comme Laurent Wauquiez, qui vient mettre son avenir en jeu, c'est très encourageant», assure Fabien Di Filippo. Un ténor renchérit : « Je l'ai encouragé à se lancer. Certes, il est confortable de s'abriter derrière son statut de président de région, mais là il faut penser à la nation. » Ce que l'intéressé a donc fait en se lançant sous bannière LR et en prenant le risque d'affronter des adversaires venus notamment des rangs lepénistes et macronistes.

Plus largement, Daniel Fasquelle veut croire que le temps est venu du « retour des grands élus à l'Assemblée » , comme si le choc prévisible des figures nationales allait enfin réveiller l'incarnation tant attendue chez LR. « La droite s'est repliée dans ses territoires. Sous le coup de la fin du cumul des mandats, Bertrand, Pécresse et Wauquiez avaient choisi de se concentrer sur des mandats régionaux au détriment du national. C'est ce qui nous a affaiblis. » Et pour cause, retranché dans son Auvergne-Rhône-Alpes, celui qu'Éric Ciotti baptisait le « candidat naturel » de la droite pour 2027 n'avait sans doute pas prévu d'accélérer son calendrier national. Mais la dissolution a tout précipité, et tout changé. Alors il est finalement sorti du bois, même si certains le jugent encore trop timide. Et « ceux qui ont à coeur le destin de la France doivent monter au front » , met opportunément en garde un poids lourd du Sénat.

Reste que si Laurent Wauquiez pense avoir de bonnes chances de récupérer son siège de député, la donne n'a jamais été aussi incertaine pour les autres candidats LR. Éric Ciotti le sait, lui qui envoie partout des messages enjoignant à la droite de le rejoindre. « J'ai calmement et paisiblement répondu non » , raconte un élu sollicité. Qu'importe, pour le chef contesté du parti, selon qui les réfractaires n'auront de toute façon pas d'autre choix que de lui accorder leur soutien une fois dans l'Hémicycle. « Franchement, je n'y crois pas,rétorque un sénateur , car ceux qui auront été élus seront des survivants. Et, surtout, des survivants face au RN ».

En attendant, l'obsédante question demeure : combien réussiront à se qualifier pour le second tour ? Et combien d'élus seront-ils le 7 juillet ? « On ne sait pas s'ils pourront encore se parler... » , souffle un parlementaire inquiet. Sur 61 députés sortants, nombreux misent sur leur ancrage territorial. Dans la grande « confusion politique ambiante » , le parti LR parie donc sur 577 scrutins locaux. « Les électeurs ont besoin de repères. Un candidat connu, jugé bon sur son territoire peut en tirer profit » , espère Daniel Fasquelle. Les Républicains veulent croire au « réflexe du vote utile » chez les électeurs qui « voudront éviter un second tour entre le Nouveau Front populaire et le RN ». « Cela jouera en faveur des candidats sortants, qu'ils soient LR ou Renaissance » , assure-t-on, sans répondre à l'épineux dilemme : quelle consigne donnera la droite dans pareille configuration ? François-Xavier Bellamy, David Lisnard et même François Fillon ont annoncé qu'ils feraient barrage à la gauche mélenchonisée, mais la ligne d'avant premier tour est plutôt celle du silence. « Même sous la torture, je ne vous dirais pas ce que j'en pense » , balaie Bruno Retailleau, alors qu'il se murmure à droite qu'une réunion devrait permettre d'arrêter une position claire d'entre deux tours dès samedi. En attendant, le «front républicain » vanté par François Hollande pour contrer le RN est jugé « complètement hors de propos » chez LR. « Avant de se désister, il faut déjà passer! » , réplique un élu. « Entre LFI et le RN, je n'appellerai à voter ni pour l'un ni pour l'autre. Je les renvoie dos à dos. Les électeurs sont assez grands pour juger. Les consignes de vote, c'est dépassé. Chacun prendra ses responsabilités » , évacue Daniel Fasquelle.

Scrupuleusement penchée sur les enquêtes d'opinion, la droite devise sur l'état dans lequel ressortiront des urnes la soixantaine de députés sortants. « Quinze élus, ce serait un accident industriel. À plus de trente, c'est un statu quo » , se persuade Arnaud Poulain, qui se présente à Versailles en binôme avec François-Xavier Bellamy comme suppléant. Mais qu'est-ce qui pourrait alors changer la donne une fois au Parlement ? « Des alliances projet par projet avec le RN si le RN est en majorité pourraient naître » , décrypte un candidat. « Admettons qu'on soit 35. C'est bas, mais rappelons que les groupes du bloc central ne seront pas beaucoup plus hauts. Quand l'Assemblée nationale n'a pas de majorité claire, on joue un rôle qui n'est plus seulement arithmétique » , poursuit Bruno Retailleau.

La droite commence à en avoir l'habitude : elle joue une fois de plus - et sans doute plus que jamais - son avenir. Le choix d'Éric Ciotti a ravivé la douleur de l'éternel talon d'Achille du mouvement : la dévitalisation de la marque LR. « On a fait des erreurs, on a agi en héritiers » , souffle un ténor. « Un nouveau paysage politique va se dessiner, et on ne pourra pas continuer comme avant, c'est évident. On voit se multiplier les chapelles, il faut bâtir une cathédrale » , illustre ainsi Daniel Fasquelle, prônant la fameuse solution du « grand rassemblement » de la droite et du centre, sur les cendres du macronisme et en y intégrant les revenants du lepénisme. En somme, pour imaginer une hypothétique résurrection à la prochaine présidentielle, il faudra réunir tous les courants de la droite, oublier les ennemis d'hier et « jeter la rancune à la rivière » en acceptant de reparler aux Gérald Darmanin, Bruno Le Maire, Édouard Philippe ou Christophe Béchu. « Sinon,avertit avec gravité un cadre des Républicains , nous ne passerons même pas le premier tour ».

Un militant de droite saisi par les grandes incertitudes du paysage politique rumine sa rancoeur et lâche, dans un grand soupir : « Quand les gens ont peur, ils se resserrent derrière un chef, mais là il n'y a plus de chef. Sauf Caligula, qui regarde Rome brûler... » Suivre son regard à lui implique de se tourner vers l'Élysée, où Emmanuel Macron est le coupable désigné. E.G. ET

Le Monde
élections législatives, samedi 29 juin 2024 945 mots, p. 5

Entretien

« A côté de l’instrumentalisation par le RN, il y a des erreurs à gauche »

L’historien Robert Hirsch souligne la permanence de l’antisémitisme à l’extrême droite, tout en constatant les « dérives » des « insoumis »

Propos recueillis parJulie Carriat Propos recueillis parJulie Carriat

Historien, ex-militant de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), toujours militant de gauche et animateur du Réseau d’actions contre l’antisémitisme et tous les racismes, Robert Hirsch est l’auteur de La Gauche et les Juifs (Le Bord de l’eau, 2022).

Après des élections européennes marquées par les procèsen antisémitisme et la question israélo-palestinienne, le Rassemblement national (RN) revendique d’être devenule parti « bouclier des juifs ». Un pari gagnant ?

La préoccupation essentielle de Marine Le Pen depuis son accession à la tête du Front national [FN, devenu RN] en 2011 est la rupture avec ce qu’était le FN de son père [Jean-Marie Le Pen], marqué par l’antisémitisme, en considérant que son plafond de verre était lié au rapport étroit entretenu avec le fascisme du XXe siècle. Elle voulait rompre avec cela et la rupture passait évidemment par celle avec l’antisémitisme. Elle a relativement réussi médiatiquement, en faisant apparaître son parti comme n’étant plus antisémite.

Quant à la question de l’Etat d’Israël, l’extrême droite a toujours été partagée entre pro et anti, Marine Le Pen a plutôt pris le parti des pros en soutenant le gouvernement très droitier de Benyamin Nétanyahou. Cela n’empêche pas la permanence de dérives antisémites extrêmement importantes de la partd’un certain nombre de ses députés et candidats.

En face, dans un renversement, la gauche semble se retrouver seule sur le banc des partis accusés d’antisémitisme…

La dédiabolisation du RN est aidée aussi par la propagande gouvernementale sur les « deux extrémismes ». Mettre sur le même plan le Nouveau Front populaire et le RN, cela aboutit d’abord à dédiaboliser l’extrême droite. A côté de cette instrumentalisation, il y a des erreurs à gauche. On ne peut pas qualifier la gauche d’antisémite ni dire que LFI serait un parti antisémite, car elles n’ont ni un programme ni une histoire antisémite.

En revanche, il y a des dérives importantes : une partie de la gauche a laissé de côté l’antisémitisme alors qu’il remontait, à partir des années 2000. Pour deux raisons essentielles, le conflit israélo-palestinien, et parce que cet antisémitisme, qui n’est pas nouveau, s’est développé dans des milieux nouveaux, c’est-à-dire dans une partie de la jeunesse arabo-musulmane des banlieues.

Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise, en particulier, concentrent les attaques…

Depuis le 7 octobre [2023, jour des attaques terroristes du Hamas en Israël], Jean-Luc Mélenchon, qui avait déjà tenu des propos inexcusables, notamment en reprenant le cliché antisémite du « peuple déicide » en juillet 2020  [il avait déclaré que Jésus a été mis sur la croix « par ses propres compatriotes », reprenant l’idée du peuple déicide, vieille rhétorique de l’antisémitisme catholique], a prolongé cette dérive.

Au-delà du refus de qualifier le Hamas de groupe terroriste, c’est le refus de qualifier cette attaque comme le plus important massacre de juifs depuis la seconde guerre mondiale qui a posé problème. Le dire, c’est rendre compte de l’importance de cet épisode dans l’histoire des juifs. Il y a eu un manque d’empathie chez LFI vis-à-vis des juives et des juifs.

Enfin, ne pas participer à la manifestation contre l’antisémitisme du 12 novembre [2023], et qualifier les participants d’« amis du soutien inconditionnel au massacre », c’était laisser les juifs seuls avec la droite et l’extrême droite… La campagne des européennes a donné lieu à diverses dérives antisémites de cadres de LFI, dont leur leader, notamment contre le député socialiste [de l’Essonne] Jérôme Guedj. Mélenchon a même cru bon de parler d’« antisémitisme résiduel » alors que les actes antisémites ont explosé ces derniers mois.

En tant qu’ex-militant de la LCR, que pensez-vous du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) qui en est l’héritier et a parlé, le 7 octobre, d’une offensive « du côté de la résistance » ?

Cette déclaration, scandaleuse, m’a peiné. Le NPA n’est plus la LCR des années 1970 et 1980. De nouvelles générations éduquées au soutien – légitime – de la cause palestinienne ont largué les amarres avec une culture d’extrême gauche qui avait un fort rapport avec la mémoire de la Shoah. C’est ce qui avait amené de nombreux jeunes juifs, dont j’étais, vers cette famille politique, avec l’idée que le monde capitaliste qui avait produit et fermé les yeux sur la Shoah, devait être changé.

En parallèle, depuis les années 2000, la communauté juive a été assez marquée par le vote pour Nicolas Sarkozy. Une partie s’oriente désormais vers l’extrême droite, sur fond de droitisation générale. La gauche, structurée contre l’antisémitisme depuis l’affaire Dreyfus, s’est délitée sur cette question dans les années 2000. Le Nouveau Front populaire a commencé à comprendre ces reculs. Dans son programme, il y a une référence très forte à la lutte contre l’antisémitisme qu’il faut saluer.

Que l’antisémitisme devienne un sujet de campagne électorale n’est-il pas en soi un signal historique ?

L’histoire des juifs est structurante dans celle de l’Europe au XXe siècle. La reconstruction, après la seconde guerre mondiale, s’est faite sur le rejet absolu de ce qu’a été la Shoah. Dans l’opinion, il reste l’idée que l’antisémitisme relève d’un mal absolu, qui a conduit à l’horreur. Pendant des années, la mémoire de la Shoah a permis de considérer que tout racisme est une abomination. Il serait temps de s’en souvenir.

Libération
samedi 29 juin 2024 894 mots, p. 7

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Au Nouveau Front populaire, barrage de vaincre

SACHA NELKEN

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Si elles ont mis toutes les chances de leur côté en s’alliant de nouveau, les gauches n’ont pas évité les embardées, notamment autour de la place de Mélenchon dans la campagne.

Que le temps passe vite en politique. Il y a moins de trois semaines, la gauche terminait la campagne des euro- péennes complètement divisée. Pendant des mois, La France in- soumise avait accusé la tête de liste du Parti socialiste et de Place publique, Raphaël Glucksmann, d’être «un agent de la CIA», soumis aux Etats-Unis et payé «par l’argent des lobbys». En retour, l’euro- député et son camp chargeaient les mélenchonistes sur leurs diffi- cultés à condamner l’agression russe en Ukraine ou à qualifier le Hamas de mouvement terroriste. Le retour des gauches irréconcilia- bles semblait se dessiner sous nos yeux. Finalement, c’est unis que socialistes, communistes, écolo- gistes et insoumis abordent ce premier tour des législatives anti- cipées. Les camarades de l’an- cienne Nupes, aujourd’hui réunis sous la bannière Nouveau Front populaire, espèrent prendre leur revanche sur 2022.

«Rupture». Sans affirmer qu’une victoire est inenvisageable le 7 juillet, les représentants de la gauche reconnaissent qu’une ma- jorité NFP n’est aujourd’hui pas l’hypothèse la plus probable. Dans tous les sondages, la coali- tion qui oscille entre 27 et 30 % d’intentions de vote (soit entre 150 et 170 sièges dans la prochaine Assemblée) se retrouve derrière le Rassemblement national. Mais puisque la gagne, croient-ils, se jouera contre l’extrême droite, les chefs à plume de la gauche ont tenté de mettre la macronie sous pression en insistant sur la res- ponsabilité qu’elle pourrait avoir si elle s’empêtrait dans son «ni-ni» en cas de duel LFI-RN. Ou si elle refusait de se désister en cas de triangulaires, qui s’annoncent nombreuses compte tenu de la forte participation attendue. Il aura donc fallu une dissolution surprise de l’Assemblée nationale pour que les différentes compo- santes de la gauche se remettent autour d’une table pour discuter. Dès le 10 juin, elles annoncent un accord de principe pour des can- didatures communes partout sur le territoire et la construction d’un programme. Trois jours plus tard, les membres du NFP accou- chent d’un deal global. Niveau circonscriptions, les roses, après leurs 13,8 % aux européennes, ob- tiennent 175 candidatures (con- tre 70 en 2022). Les négociateurs PS vantent alors un rapport de force rééquilibré et parviennent à convaincre l’ensemble du parti à soutenir le NFP. Y compris les plus fervents opposants à la Nupes, comme Carole Delga ou François Hollande. Ce dernier est d’ailleurs candidat dans la 1re circonscrip- tion de Corrèze. Ensemble, les gauches rédigent un «programme de rupture avec la politique d’Emmanuel Macron». Le NFP promet ainsi, en cas d’acces- sion au pouvoir, d’abroger plu- sieurs lois macronistes adoptées ces deux dernières années, comme la réforme des retraites, celle de l’assurance-chômage ou la loi asile et immigration. Sur le pouvoir d’achat, les candidats de gauche portent une hausse du smic à 1 600 euros, un blocage des prix des biens de première nécessité dans l’alimentation, l’énergie et les carburants et le principe d’une «école totalement gratuite». Un mot d’ordre sera martelé pendant deux semaines d’une seule voix par tous les membres de l’alliance : «Le Nouveau Front populaire est la seule alternative à une arrivée de l’extrême droite au pouvoir.»

Pollué. En deux petites semai- nes, l’alliance a quand même eu le temps de tanguer. Quelques heu- res après la grande photo de fa- mille, le PS, les écolos, et le PCF découvrent que LFI a purgé cinq sortants contestataires dont Raquel Garrido et Alexis Corbière et tentent de faire revenir leurs partenaires à la raison. Sans suc- cès. D’intenses débats auront aussi lieu autour du rôle de Jean- Luc Mélenchon dans la campa- gne. Pour le noyau dur insoumis, le triple candidat à la présiden- tielle est une force sur laquelle s’appuyer ; il doit donc être omni- présent. Pour le reste de l’alliance, c’est l’inverse. Mais ceux qui voient en lui un repoussoir pei- nent à convaincre que le leader in- soumis ne tire pas les ficelles de l’union, comme les macronistes et le RN l’ont prétendu durant toute la campagne.

Jean-Luc Mélenchon a nettement pris part à la campagne en multi- pliant les apparitions télévisées en soirée. Très vite interrogé sur Matignon, l’ex-socialiste a été le premier à s’être dit «capable» d’occuper la fonction de Premier ministre, expliquant toutefois «ne pas s’imposer». Le NFP a décidé de remettre la question du potentiel chef de gouvernement à l’après- élection. Le sujet n’en a pas moins pollué les interventions médiati- ques de tous les candidats de l’al- liance. Sur le plan de la méthode, les insoumis estiment que le choix du Premier ministre doit revenir au futur groupe le plus important en nombre de députés dans la coalition. A l’inverse, le reste du Nouveau Front populaire plaide pour un vote de tous les prochains élus, notamment pour ne pas voir Mélenchon s’installer à Matignon. Une question qui ne se posera évi- demment qu’en cas de victoire.

Le Figaro, no. 24836
Le Figaro, samedi 29 juin 2024 897 mots, p. 16

Sport

Le Tour au pays des légendes italiennes

La 111e édition de la Grande Boucle s'élance pour la première fois depuis l'Italie. Florence et la Toscane sont un magnifique tremplin pour trois jours d'âpres batailles.

Depuis 1954 et un premier départ de l'étranger à Amsterdam, le Tour de France a beaucoup voyagé en Europe. Pourtant, l'Italie n'avait jamais lancé la Grande Boucle jusqu'à ce jour même si le pays a donné sept vainqueurs et une dizaine de victoires entre 1924 et 2014. Une incongruité quand on connaît l'importance du cyclisme dans la botte italienne qui trouve enfin chaussure à son pied depuis Florence en fêtant également le centenaire de la victoire d'Ottavio Bottecchia.

Le directeur du Tour, Christian Prudhomme, remonte le cours des choses : « En 2012, Wiggins remporte le Tour et les Jeux de Londres sont un immense succès populaire derrière la figure du Maillot jaune, la reine Élizabeth et James Bond. Deux ans plus tard, l'Italie aurait dû organiser le Grand Départ avec le centenaire de la naissance de Bartali. Mais nous ne pouvions pas oublier le Royaume-Uni et ce fut donc le Yorkshire. J'ai dû appeler Matteo Renzi - maire de Florence à l'époque - la mort dans l'âme. » Convaincu aussi que l'Italie reviendrait frapper à la porte. Ce sera en pleine pandémie de Covid. « Je reçois en mars 2020 un message de Dario Nardella, alors maire, qui m'écrit « Florence si belle et déserte... Je n'ai pas oublié mon rêve du Grand Départ. Voyons-nous quand la pandémie sera terminée. » »

Si Dario Nardella a troqué récemment son siège pour un mandat de député européen, il partage un sentiment de fierté avec non seulement les Florentins mais tout un pays heureux d'accueillir le Tour dans l'une des villes les plus brillantes au monde entre un savant mélange de l'art et d'architecture. « Je pense que c'est le Tour des records d'une certaine manière, dit-il. Nos trois étapes italiennes passent par des sites inscrits au Patrimoine mondial de l'Unesco. Le centre de Florence, les arcades de Bologne avec la prestigieuse montée de San Luca et le paysage du sud Piémont avec la traversée des Langhe tellement typiques de cette région avant d'arriver à Turin. » ASO (Amaury Sport Organisation) retiendra la grande histoire même si ce sont bien deux candidatures qui furent déposées sur le bureau de Christian Prudhomme avec celle de Bologne présentée par le président de l'Émilie-Romagne, Stefano Bonaccini. Mais l'Italie est aussi un pays de coalition et le Tour de France valait bien un compromis depuis la Toscane et la majestueuse capitale de la Renaissance avec l'aval d'Alberto Cirio, le président de la région Piémont.

« Un musée à ciel ouvert »

Christian Prudhomme est convaincu de toucher l'exceptionnel avec ce 26e Grand Départ depuis l'étranger : « Nous sommes dans une des plus belles villes du monde. C'est un musée à ciel ouvert. Chacun s'en rend compte dès qu'il pose les pieds à Florence. » Le peloton évoluera pendant trois jours dans un paysage de cartes postales même si l'organisation n'imaginait pas des étapes aussi longues. Trois rallyes dépassant les 200 km, le Tour a connu des entames plus sobres et bien moins difficiles. « On n'a jamais cherché à durcir dès le premier jour. Simplement quand on va de Florence à Rimini, on n'a pas le choix car on est au coeur des Apennins » , note le directeur du Tour. Des parcours triés sur le volet avec l'aide de Davide Cassani, l'ancien champion italien. Et des exigences à sortir des sentiers battus. « Il y avait une envie de notre part et des Italiens de rendre hommage à leurs légendes. On va passer chez Bartali (Ponte a Ema). On va prendre les routes d'entraînement de Nencini. On arrive ensuite chez Pantani entre ombre et lumière mais ce qui est fascinant c'est de voir que son nom est encore marqué au sol dans l'ascension du sanctuaire de San Luca » , constate le patron du Tour. « 48heures avant le départ, les sépultures de Bottecchia, Bartali, Coppi, Nencini, Pantani mais aussi celle de Gimondi tous vainqueurs de la Grande Boucle ont été fleuries au même moment. L'hommage est présent, avant d'emprunter la route de ces champions » , souligne Christian Prudhomme.

L'Italie sera du voyage bien au-delà des Alpes dans cette édition qui prendra fin à Nice. Gastone Nencini vainqueur du Tour 1960 qui serre la main du général De Gaulle à Colombey, ville d'arrivée le 6 juillet, rembobine le film mémoriel et justifie un peu plus ce Grand Départ de Toscane. Il y aura enfin l'hommage à Fabio Casartelli le 14 juillet comme à chaque passage au Portet-d'Aspet depuis 1995, date de sa chute mortelle. Le Tour a ses objectifs comme son hôte florentin. Dario Nardella connaît la force de frappe de l'événement mais plus encore son impact : « C'est surtout important pour l'histoire du cyclisme en Toscane et plus largement en Italie. Mais le premier objectif est de relancer le cyclisme car on n'a plus de grand champion. » Si le Tour crée les légendes, alors l'Italie, merveilleuse rampe de lancement, garde toujours espoir de revenir sur le devant de la scène. Et de retrouver un 29e porteur du maillot jaune au plus vite. ARMEL LE BESCON

Libération
samedi 29 juin 2024 2010 mots, p. 40,41

FOOD

Aussi paru dans
28 juin 2024 - Libération (site web)

Chichis frégis Ils sont frits, ils ont tout compris

ÉMILIE LAYSTARY

FOOD

Avec sa serviette de bain jetée sur l’épaule et les cheveux encore mouillés, le petit se hisse sur la pointe des pieds, jusqu’au comptoir. «Un chichi classique, s’il vous plaît», lance-t-il en tendant déjà sa monnaie, pressé de boucler la transaction et de repartir avec son dû. Gras et sucré à la fois, le beignet se déguste à toute heure de la journée. «C’est un encas qui plaît à toutes les générations. J’en mangeais quand j’étais gamin et maintenant, j’ai plaisir à en payer un à mes petits-enfants quand ils viennent me rendre visite», raconte Daniel, un riverain rencontré dans la file d’attente. A manger tout juste sorti de la friteuse, cette douceur de bord de mer est un genre de cousin éloigné du churro espagnol, en version plus large et boursouflée. A l’Estaque, un quartier du XVIe arrondissement de Marseille aux airs de petit village, le chichi frégi fait figure d’institution. Du provençal «chichi» signifiant «petit morceau» et «frégi» pour «frit», ce casse-dalle populaire voit sa pleine saison s’épanouir de mars à fin octobre, quand les marchands de la côte ouvrent leurs stores pour les vendre. Sur ce coin de littoral qui amorce la Côte bleue, l’atmosphère semble éternellement tiraillée entre le souvenir d’une ancienne station balnéaire qui a accueilli de nombreux peintres au XIXe siècle et une brutale désindustrialisation qui a laissé quelques cicatrices sur le paysage. Mais la vision des grappes de gourmands qui s’attroupent autour des kiosques à chichis frégis rompt la mélancolie ambiante.

«Impossible de résister»

Au nombre de trois, ces baraques se disputent, en toute convivialité, les faveurs d’une clientèle attirée par les effluves. Situées sur le front de mer de l’Estaque, au milieu de voitures garées sur un bout de bitume coincé entre une route passante et une rangée de cafés, les différentes adresses sont espacées de plusieurs dizaines de mètres. Une distance qui permet à chacun de disposer de suffisamment de place pour sa clientèle bigarrée, entre les vieilles dames endimanchées et les familles de retour de plage.

C’est en 1970, devant les beaux rendements de pois chiches du Rove, que ces kiosques de l’Estaque se sont d’abord mis à vendre des panisses, spécialité de Ligurie démo- cratisées par les ouvriers italiens venus travailler dans les usines du coin. Puis, la mode des chichis frégis a suivi. Le premier serait né à Toulon. En plein coeur de cette ville portuaire à une heure de Marseille, un certain Antoine Guglielmi a fait fortune en régalant les passants du cours Lafayette. Tenu par plusieurs générations de Guglielmi, le commerce a définitivement baissé le rideau en 2022. En Provence, il ne reste donc aujourd’hui plus que l’Estaque pour revendiquer le statut de capitale du chichi frégi.

Didier, dont la famille tient Chez Freddy depuis 1982, a pour lui l’avantage d’occuper le kiosque le plus proche de l’embarcadère de la navette maritime. Lorsque cette dernière a été mise en place par la mairie il y a une décennie, un véritable avant-après a été observé. «De nombreux vacanciers à Marseille achètent un billet pour venir visiter l’Estaque. L’été, le bateau part du Vieux-Port et vient jusqu’ici après une traversée de 40 minutes. Ça fait du beau monde pour goûter à la cu- riosité locale qu’est le chichi frégi.» Mais le beignet à la recette centenaire ne fait pas seulement le bonheur des touristes. «On a notre lot d’habitués. Les enfants à la sortie de l’école, les couples qui viennent le week-end… Au bout d’un moment, on connaît la commande de certains par coeur», fait-il remarquer en sortant de son bain d’huile une spirale de chichi frégi, qu’il dépose d’un coup sec et habile sur une grille. Armée d’une paire de ciseaux, sa collègue Laurence coupe, avec la dextérité et la nonchalance du geste exécuté pour la millième fois de la journée, le long beignet en trois morceaux de taille égale. Les chichis frégis ainsi obtenus mesurent environ 20 centimètres chacun.

Après avoir été roulés sur un plateau rempli de sucre, ils seront servis dans les cinq minutes qui suivent, corsetés dans un papier alimentaire plié en forme de cône. «Il y a un côté plaisir régressif de fête foraine», commente Nadine, qui attend patiemment son tour. Avant d’admettre en riant aux éclats : «Je ne sais pas si, par cette chaleur, c’est le choix de goûter le plus rationnel. Mais avec ces odeurs de gras, c’était de toute façon impossible de résister». «Regardez, regardez : la friture n’est pas grasse outre mesure !», assure fièrement Didier, avec dans la voix quelque chose du vendeur de téléachat. Il enjoint à faire le test en posant le chichi frégi sur une feuille d’essuie-tout pour en constater l’absence de tache d’huile. On s’exécute. Expérimentation faite, on confirme que contre toute attente, le beignet ne suinte absolument pas.

Chouchouter les mangeurs A moins de deux minutes de marche de là, se trouve le kiosque appelé Chez Magali. Le local existe depuis 1947 et a appartenu à trois familles différentes. Eric Armetta l’a acquis il y a trois ans. «Je travaille dans le développement de logiciels informatiques. Mais quand j’ai eu l’opportunité d’acheter cette institution de l’Estaque, que je fréquentais déjà tout petit, je n’ai pas hésité longtemps», raconte le nouveau propriétaire. Sans pour autant se séparer de Geneviève, vendeuse emblématique depuis plus de vingtcinq ans. «Quand des gens de passage nous demandent, à nous les anciens, lesquels des trois kiosques on recommande, moi je dis, les trois sont très bien ! Il y a des amateurs pour chacun», assure Cathy, entre deux bouchées de chichi frégi surplombé de crème chantilly. Le croustillant, le goût de la pâte, le gonflement du chichi : chacun a ses critères qui lui font préférer un kiosque ou un autre. Mais au fond, ce qui fait vraiment la différence, ce sont les liens que l’on tisse avec les gens qui les tiennent. Cela, les tenanciers en ont bien conscience, eux qui prennent le soin de chouchouter leurs clients les plus fidèles. Un compliment sur la nouvelle coupe de cheveux d’une habituée, une discussion sur les notes à l’école du petit dernier ou encore quelques commentaires sur l’actualité : le comptoir des kiosques à chichis frégis, c’est un peu le coeur battant de la vie sociale des habitants de ce hameau tenu à l’écart de la frénésie du centre de Marseille. Une autre manière de chouchouter les mangeurs : «Offrir le bada ! C’est le nom que l’on donne à ce bout de pâte résiduel une fois qu’on a coupé les chichis, et qui est trop petit pour être vendu. Alors on le glisse dans les sa- de chichis frégis comme un petit bonus. Les gens sont toujours touchés par cette petite attention», raconte Didier.

On parcourt 50 mètres à peine, le pourtour de la bouche plein de sucre blanc, à déguster notre chichi au sucre (le classique – les versions avec chantilly et Nutella ayant surtout été développées ces dernières années pour séduire une jeune clientèle). Nous voici maintenant devant Lou Goustado de l’Estaco, le troisième et dernier kiosque. Ici, le chichi est différent. «On ajoute de l’oeuf, c’est pour ça que notre chichi ressemble à un beignet. Et on met un peu de vanille dans notre sucre», explique Stéphane. On n’en saura pas beaucoup plus sur la recette. «Aucun des kiosques ne vous dévoilera entièrement ses secrets de fabrication, ses ingrédients précis, ses temps de pause», assure le gérant, le sourire dans la voix. «Il vous a dit quoi, Didier ? Il vous a assuré qu’il ne metchets tait pas de fleur d’oranger dans sa pâte ? Il est joueur ! Moi je suis sûr qu’il en met ! On le sent à plein nez», taquine-t-il, avant d’ajouter, pour dissiper tout soupçon de mauvaise langue : «Je précise que nous sommes amis.»

Sur le comptoir trône une immense boîte transparente pleine de chips. «Au tout début, notre kiosque était une baraque à chips chaudes. On embauchait des minots qui coupaient les pommes de terre au pied de l’arbre», raconte Stéphane. C’était l’époque où le kiosque était en bois (et non en fer, comme aujourd’hui), bien avant que la législation sur les normes alimentaires n’impose qu’on distingue deux cuves de fritures différentes dans chaque commerce. «Depuis, nos chips sont fabriquées ailleurs, par des artisans. Mais on continue d’en vendre aux nostalgiques.»

«Je vais vous prendre un chichi frégi, sans sucre, mais avec du chocolat», lance une dame au large chapeau en paille quand vient son tour. La commande fait sourire, mais à voir comme chaque chichi frégi est roulé dans le sucre avant d’être éventuellement accompagné de Nutella ou de chantilly, on se dit que faire l’impasse sur la première étape sucrée est sans doute toujours ça de gagné. «J’ai un client qui me prend souvent un chichi à la chantilly… mais avec un Coca Zéro !», rapporte Stéphane en ricanant doucement. Après tant d’années à tenir ce kiosque, ce dernier s’est pris de sympathie pour beaucoup de visages. «Il y a ce couple qui vient chaque jeudi à la même heure, les sorties Ehpad avec les personnes âgées du coin, cette dame en fauteuil roulant qui achète un chichi à la chantilly tous les vendredis ou encore André et Corinne, ce couple d’une soixantaine d’années, qui vient tous les mercredis pour acheter un chichi au sucre, et le demande coupé en deux pour se le partager», égrène celui qui est ravi de compter, parmi sa clientèle, «le p’tit gars de banlieue, le député, le joueur de l’OM et une actrice connue». «Sans oublier, tous les Marseillais et Marseillaises qui reviennent de la Côte bleue !»

Une barquette de panisses pour l’apéro L’Estaque est en effet l’avant-dernier arrêt avant la gare de Marseille, sur le train qui longe la côte. De retour de plage, nombreuses sont les familles à s’arrêter le week-end à l’heure du goûter. Souvent, les parents en profitent pour se procurer une barquette ou deux de panisses, idéales à grignoter à l’apéro. Devant nous, une dame qui a garé son scooter sur le côté, se presse justement dans la file pour en commander, qui accompagneront bien le rosé qu’elle a mis au frais pour recevoir quelques amis à la maison ce soir. Quand on lui demande lequel des trois kiosques a sa préférence, elle plisse les yeux dans une moue interrogative, puis répond : «Si je vous dis que je vais alternativement au kiosque où il y a le moins de monde quand j’en ai besoin, ça vous déçoit ? Je les trouve vraiment tous les trois bien», conclut-elle en récupérant ses barquettes.

A bien observer le ballet des allées et venues devant ces kiosques, on se dit qu’ils sont d’intérêt public, dans un arrondissement qui a perdu en vitalité depuis la fermeture des usines de pétrochimie et des tuileries. Participer à cette vie de quartier une fois les beaux jours arrivés, «c’est pour ça que je me lève chaque matin», souffle Didier. «Ça me fait presque oublier que je travaille dans un cabanon où la température dépasse facilement les 40 degrés !»•

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«Didier vous a assuré qu’il ne mettait pas de fleur d’oranger dans sa pâte ? Il est joueur ! Moi je suis sûr qu’il en met ! On le sent à plein nez.» Stéphane gérant de Lou Goustado de l’Estaco

Le Monde
élections législatives, samedi 29 juin 2024 71 mots, p. 4

Najat Vallaud-Belkacem attaquée sur sa binationalité

Un ministre doit « être franco-français », la binationalité posant un « problème de double loyauté », a affirmé, jeudi 27 juin, sur BFM-TV, le député RN sortant du Loir-et-Cher Roger Chudeau, qualifiant d’ « erreur » la nomination de Najat Vallaud-Belkacem, Franco-Marocaine, au ministère de l’éducation, en 2014. Il a été désavoué vendredi par Marine Le Pen. Ses propos ont suscité nombre de réactions, dont celle d’Emmanuel Macron.

Le Monde
Horizons, vendredi 28 juin 2024 3831 mots, p. 20,21
Aussi paru dans
27 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Avec le RN, vers une contre-révolution culturelle

Le Rassemblement national dans ses œuvres 1 | 2 S’il devait arriver au pouvoir après les législatives des 30 juin et 7 juillet, le parti d’extrême droite provoquerait une rupture dans un secteur réputé de gauche, en favorisant notamment le patrimoine au détriment de la création

Roxana Azimi et Michel Guerrin

Le monde de la culture est en panique. Ça se voit sur les visages. Beaucoup le disent. « Un coup de massue », murmure un cadre du secteur. « On n’ose même pas en parler entre nous tellement on est épouvantés », ajoute un autre. Des créateurs « épouvantés » d’imaginer, dans quelques jours, une figure de l’extrême droite devenir ministre et s’asseoir dans le fauteuil d’André Malraux ou de Jack Lang.

Chacun se fait peur à imaginer tel patron de théâtre viré, telle subvention réduite. Que deviendra, parmi cent autres sujets, le projet de loi sur les restitutions de biens culturels à l’Afrique ? « Je ne vois pas comment un texte reconnaissant la culpabilité de la France dans les spoliations coloniales pourrait passer » , murmure le sénateur communiste des Hauts-de-Seine, Pierre Ouzoulias.

La culture panique pour une raison simple. Depuis la création du ministère, en 1959, le secteur connaît tant bien que mal un consensus entre droite et gauche sur deux actions à mener : protéger le patrimoine et défendre la création. En s’appuyant sur des experts. Une rupture se profile, tant le Rassemblement national (RN) est hostile à un secteur réputé de gauche et produisant un art de gauche, qu’il juge bien-pensant et abscons. En retour, le monde culturel croque l’extrême droite en diable censeur. A partir de là, construire ensemble devient compliqué.

La culture a peur, tant le RN pourrait agir vite et fort s’il accède au pouvoir, « faire un coup d’éclat et affirmer ses idées », résume François Lecercle, vice-président de l’Observatoire de la liberté de création. Il n’y a pas besoin d’argent pour mener un combat qui sera d’abord identitaire. C’est la voie tracée par Giorgia Meloni dans la Botte : imposer des Italiens à la tête des musées ou des opéras et privilégier les œuvres favorisant un « nouvel imaginaire national ».

En France, il y a des précédents. Dans les années 1990, Jean-Marie Le Pen répétait qu’il fallait couper tout argent aux « encultureurs », et le théoricien culturel du mouvement, Bruno Mégret, confiait au Mondequ’au « terrorisme intellectuel de la gauche » il fallait opposer le triptyque « racines, tradition, identité ». C’est avec ce bréviaire que les maires Front national (FN, ancêtre du RN) de Toulon, de Marignane (Bouches-du-Rhône), de Vitrolles (Bouches-du-Rhône) et d’Orange (Vaucluse), au milieu des années 1990, ont détruit le paysage culturel de leur ville. Le retentissement fut énorme – surtout à Paris. La subvention aux Chorégies d’Orange est supprimée alors qu’il s’agit du festival d’art lyrique le plus populaire de France. A Vitrolles, la directrice du cinéma municipal est virée, la subvention au café-concert Le Sous-Marin est annulée, et sa porte murée. A Toulon, le directeur du théâtre de Châteauvallon est licencié pour avoir, entre autres, accueilli le groupe rap NTM, et une fontaine conçue par l’artiste René Guiffrey est détruite au bulldozer. On estime à plusieurs dizaines les associations culturelles liquidées dans ces quatre villes.

Marine Le Pen n’a jamais brandi cet épisode en modèle. Au contraire, dit aujourd’hui Louis Aliot, maire (RN) de Perpignan, au Monde : « Le FN a beaucoup déconné avec la culture, et les maires des années 1990 se sont trompés en voulant imposer leur vision sur l’art. Il faut laisser ce qui existe et ajouter autre chose si on n’est pas content. »

Cette « positive attitude »est mise en avant pour les élections régionales de 2015. Elle est incarnée par une recrue de droite, Sébastien Chenu, militant homosexuel (il est le fondateur de l’association GayLib), qui a des réseaux dans la mode, la culture, les médias. Présenté comme « l’homo de Marine », il crée le collectif Clic (« culture, libertés et création »), avec pour objectif de rassurer le secteur. C’est l’époque où Marine Le Pen dit son goût pour Victor Hugo ou la chanson française et écrit une lettre aux artistes : « Je tenais à vous dire combien vous comptez à mes yeux. »

Le public contre les experts

Cette campagne de séduction n’est que vernis. Les mots doux sont contredits par d’autres, dénonçant des créateurs « dérangés »(Marion Maréchal) ou un « art dégénéré »(Stéphane Ravier, sénateur des Bouches-du-Rhône), expression empruntée au régime nazi. Et puis, un programme tarde à venir. Le 4 juillet 2021, lors d’un congrès du RN à Perpignan, Sébastien Chenu est chargé d’en parler. Le chercheur Nicolas Lebourg, spécialiste de l’extrême droite, est présent et il n’en revient toujours pas : « Chenu n’a fait que dénoncer le wokisme sur Twitter. C’était extravagant. »Nous revient une autre confidence de Bruno Mégret : « La guerre culturelle, c’est dénoncer plutôt que défendre. »

Nous en sommes encore là. Le projet culturel de Marine Le Pen pour la présidentielle de 2022 est mince. Nous avons alors épluché les déclarations d’élus RN à l’Assemblée nationale et dans les conseils régionaux. Ces derniers « passent au crible les propositions, mais ne proposent rien de concret », constate Caroline Reys, élue écologiste de la région Grand-Est.

Critiquer favorise les avis désordonnés. Marine Le Pen répète qu’elle ne touchera pas au régime des intermittents du spectacle alors que Marion Maréchal – qui a apporté son soutien aux candidats du parti pour les législatives du 30 juin et du 7 juillet – veut le supprimer, le jugeant « ruineux ». Les députés Jean-Philippe Tanguy (Somme) et Sophie Blanc (Pyrénées-Orientales) veulent que les mangas sortent de l’offre du Pass culture, mais d’autres sont plus hésitants. La privatisation de l’audiovisuel public est une priorité du mouvement, mais Jordan Bardella souhaite d’abord en étudier la faisabilité.

Quant aux emblèmes du pays, les théâtres, musées, monuments ou salles de musique, qui aspirent l’essentiel des subventions, il est impossible de savoir s’ils seront dans le collimateur. Ceux que nous avons contactés jurent ne pas avoir été approchés par des émissaires RN. Les maisons d’opéra sont associées par certains à un entre-soi élitiste, mais il y a un an, Sébastien Chenu leur a envoyé une lettre enjôleuse : « Les opéras restent un des joyaux de notre culture et incarnent un héritage culturel. »

Qui croire au RN ? Difficile de répondre. Au-delà des mots rugueux, il ressort néanmoins de vingt ans de programmes une continuité entre le FN du père et le RN de sa fille. Le patrimoine reste la grande priorité et l’outil du « redressement moral du pays ». Marine Le Pen propose d’en tripler les crédits pour les porter à 1 milliard d’euros, sans oublier une palette de mesures fiscales favorisant les propriétaires de châteaux ou de bastides et l’instauration d’un service national du patrimoine de six mois pour les volontaires de 18 à 24 ans. Le RN a même porté une proposition de loi visant à inscrire la protection du patrimoine dans la Constitution.

Les plus radicaux pensent que l’action culturelle de l’Etat doit se limiter à ce patrimoine, aux musées, au théâtre de répertoire français, aux bibliothèques, à la musique classique, qui participent d’une « France éternelle » et ont l’avantage de ne pas descendre dans la rue. Couvrir d’argent le patrimoine implique de brimer le secteur de la création, tout ce qui est vivant et actuel, mais jugé indocile et incontrôlable. Marine Le Pen a beau dire, le 15 avril 2022, sur France Bleu Vaucluse, que ce secteur « n’a pas de raisons de s’inquiéter » et qu’elle ne touchera pas aux festivals, le sociologue Emmanuel Négrier, spécialiste de la création, prend cet engagement « avec une infinie prudence ».

Les cadres du RN jouent en effet une carte qui peut faire mouche au-delà de leur électorat : incarner le goût du public contre celui des experts. Par exemple, assimiler l’art contemporain à une « insulte au beau ». Marie-Caroline Le Pen, sœur aînée de Marine et conseillère régionale d’Ile-de-France, ferraille sans relâche contre l’achat d’œuvres par le fonds régional d’art contemporain (FRAC), dont elle a voulu sabrer le budget d’acquisition de 305 000 euros. Elle s’indigne de voir « des millions »jetés par la fenêtre pour des toiles « dormant depuis quarante ans dans des entrepôts », suggère même d’en vendre certaines pour en tester la valeur – sous-entendu : celle-ci est nulle.

La directrice de ce FRAC, Céline Poulin, ne se fait pas d’illusions : « L’objectif affiché du RN est l’arrêt de la collection, ce qui reviendrait à notre disparition pure et simple. »La peur est la même chez la cinquantaine de centres d’art labellisés. Directrice de Bétonsalon, à Paris, Emilie Renard constate en effet des « tentatives répétées du RN à censurer les œuvres ».

Jouer le public contre les experts permet aussi de contester les subventions et les œuvres qui en profitent. Cet angle d’attaque préfigure un changement radical si le RN accède au pouvoir, reconnaît Louis Aliot : « L’argent du contribuable ne peut pas servir à subventionner une seule culture, toujours dans le même sens. »

Une autre culture est à chercher du côté de la création locale, des artistes régionaux, des oubliés de Paris et de ses stars mondialisées. C’est la même Marie-Caroline Le Pen qui, en décembre 2022, en appelle à la défense d’un courant artistique « francilien », à l’image de « l’école de Barbizon pour la peinture paysagiste du XIXe siècle ». C’est Christelle Ritz, élue de la région Grand-Est, qui défend « les vrais acteurs culturels de nos villes et de nos villages », propose un festival ancré dans chaque département, vante « les bâtisses alsaciennes ou les églises et maisons en pans de bois en Champagne ».

L’ancrage local renvoie à un sujet dont Marine Le Pen est la première à s’emparer, en 2017, dans un discours au Mont-Saint-Michel : défendre le Patrimoine culturel immatériel. Ce champ est mis en valeur par l’Unesco en 2003 – fêtes et danses traditionnelles, artisanat, processions, costumes, chorales, recettes de cuisine – dans le but de contrebalancer un patrimoine matériel qui, lui, est jugé trop à l’avantage de l’Occident.

Le RN détourne le concept pour le réduire à un folklore rangé sous la bannière bleu-blanc-rouge. « Désolant », tranche un responsable de l’Unesco voulant rester anonyme. Mais efficace. Ce « patrimoine » modeste fait écho à un dada de l’extrême droite : porter haut nos couleurs, financer les artistes français d’abord, privilégier les œuvres qui racontent les grandes heures de notre histoire, défendre la langue française, la francophonie, étriller l’écriture inclusive.

Lutter contre le « wokisme »

C’est un gros point de friction avec un monde culturel ignorant les frontières. « Presque JAMAIS nos impôts ne financent des films et séries valorisant les périodes glorieuses et héros de notre histoire, de Jeanne d’Arc à la France libre », se désole, sur X, le député de Moselle Alexandre Loubet, en 2022. Le plus virulent est le député de l’Yonne Julien Odoul, qui multiplie les tweets assassins, par exemple quand il qualifie l’écriture inclusive de « cancer » propre à « détruire l’héritage de la France ».

Ces saillies cernent un projet culturel plus existentiel que programmatique. Il ne s’agit pas tant d’évoquer la place de la lecture, du théâtre, des musées ou de l’opéra dans la société que de lutter contre le « wokisme ».Le terme revient souvent, et sa définition par l’extrême droite est souple : des œuvres qui sapent l’identité et la famille chrétienne, défendent l’islam et les migrants, font du prosélytisme LGBT, salissent la France, ses institutions, sa police… La liste est longue, manœuvre habile pour s’en prendre à la création et en limiter le financement.

Les cadres du RN, a contrario, tiennent leur modèle : le film Vaincre ou mourir, sorti en janvier 2023, qui raconte l’insurrection en 1793 des « valeureux » catholiques vendéens contre les « infâmes » républicains, qui plus est tourné sur le site du Puy du Fou, bastion de la famille de Villiers, avec un fort appui de Canal+ de Vincent Bolloré et 200 000 euros de la région Pays de la Loire.

Le combat antiwoke de l’extrême droite se traduit en des dizaines d’interventions dans les régions. Cette abondante littérature est condensée dans un amendement déposé il y a six mois par les élus de Reconquête !, le parti d’Eric Zemmour, au conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes. Ces derniers demandent de « couper définitivement tout lien avec des dépenses communautaristes, wokistes et LGBT dans le domaine de la culture ».

Le plus souvent, ces résolutions sont repoussées, à l’Assemblée nationale comme dans les régions. Pourtant, l’influence culturelle du RN est forte, le mouvement ayant des alliés redoutables, sous la forme d’associations et de groupes d’ultradroite visant à défendre les valeurs chrétiennes intégristes et la famille traditionnelle. Citons parmi d’autres l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne (Agrif), dont la cible est l’art contemporain, Civitas, aujourd’hui dissous, qui visait le cinéma, ou Les Natifs, héritier de Génération identitaire.

Ces groupes bataillent dans la rue, les médias, au tribunal et surtout sur Internet. La chaîne CNews ou l’émission « TPMP » de Cyril Hanouna sont des relais précieux. « Un “raid” culturel est souvent initié par un groupe d’extrême droite sur le réseau social X, puis il est relayé par des élus RN ou de Reconquête !, il est ensuite repris par des médias et prolongé par des particuliers se voyant acteurs d’un combat », analyse David Doucet, coauteur de La Fachosphère (Flammarion, 2016).

Cette constellation vise d’abord à insulter des figures culturelles populaires, par exemple la chanteuse franco-malienne Aya Nakamura, qui pourrait interpréter une chanson d’Edith Piaf lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, le 26 juillet. Le raid part du groupe identitaire Les Natifs, diffusant le 10 mars la photo de la chanteuse francophone la plus écoutée au monde avec la banderole : « Ici c’est Paris, pas le marché de Bamako. »Marion Maréchal prend le relais, le 12 mars : « Elle ne chante pas en français. »Suit Julien Odoul sur X, le 15 mars : « Pourquoi devrait-on s’infliger de mettre en avant une apôtre de la décadence linguistique et culturelle ? »

Les rappeurs sont d’autres cibles de choix. Le député (RN) de Moselle Laurent Jacobelli a exhorté, en avril, les élus de la région Grand-Est à ne pas voter une subvention à une salle de Nancy programmant Kalash Criminel, un rappeur qui « appelle des jeunes à tuer des policiers ».

Menaces sur le cinéma

On a beaucoup évoqué, l’hiver 2022-2023, le combat d’artistes et de féministes, résolument à gauche, pour faire annuler une exposition du dessinateur Bastien Vivès au festival de bande dessinée d’Angoulême, en raison de trois albums qu’elles assimilaient à de la « pédopornographie ». On oublie un peu que la personne qui a lancé la charge est Caroline Parmentier, députée (RN) du Pas-de-Calais, ex-rédactrice en chef du quotidien d’extrême droite à tendance catholique traditionaliste Présent,et devenue la plus proche conseillère de Marine Le Pen.

C’est la même Caroline Parmentier qui a ferraillé contre le tableau Fuck Abstraction !, de l’artiste suisse Miriam Cahn, exposé au Palais de Tokyo en 2023, estimant qu’on y voyait un enfant faire une fellation à un adulte. Les réseaux sociaux ont pris le relais, jusqu’à ce qu’un ancien élu FN asperge la toile d’encre fuchsia. Marine Le Pen a condamné le vandalisme, alors que Caroline Parmentier est restée muette.

« Le RN veut nous endormir en prétendant être devenu respectable, mais son vrai visage, c’est la censure », confie au Mondel’ancienne ministre de la culture Rima Abdul Malak, régulièrement prise à partie par le groupe RN à l’Assemblée nationale. François Lecercle abonde : « Ce mouvement essaie de se respectabiliser, mais le groupe de fanatiques qui les soutient se sent les coudées franches. On peut craindre le pire s’ils arrivent au pouvoir. »

Prenons le cinéma. La Société des réalisateurs français (SRF) constate, depuis deux ans, des « pressions fortes »de l’extrême droite contre des films de fiction comme des documentaires. D’abord au moment de leur financement par les régions, avec des élus RN faisant alliance avec la droite pour réduire les subventions. Ensuite lors de la sortie en salle. S’invite ici la plate-forme AlloCiné, où les spectateurs notent les longs-métrages. « Des films sur les migrants ou qui s’interrogent sur les violences policières font l’objet de raids massifs de l’extrême droite, délivrant des notes épouvantables afin qu’ils soient peu vus », assurent les cinéastes Fleur Albert et Christophe Cognet, chargés par la SRF de piloter une cellule de veille.

Ces derniers citent Quelques jours pas plus, de Julie Navarro, sorti le 3 avril, où un ancien journaliste (Benjamin Biolay) cherche à séduire Mathilde (Camille Cottin), qui aide des migrants. Dès la mise en ligne de la bande-annonce, bien avant la sortie en salle, le film fait l’objet de 971 commentaires haineux sur la page Facebook du distributeur. La campagne s’est ensuite reportée sur AlloCiné, avec des notes désastreuses entre 0 et 1 sur 5.

Le destin de ce film reprend celui, six mois auparavant, d’ Avant que les flammes ne s’éteignent, de Mehdi Fikri, qui raconte le combat d’une femme (Camélia Jordana, cible récurrente de l’extrême droite) dont le frère a été tué par la police : des assauts racistes sur AlloCiné, puis des attaques venant de la chaîne CNews, enfin les mots moqueurs de Christelle Ritz sur un film militant à la subvention haute et aux entrées basses.

La SRF s’inquiète plus largement de menaces que l’extrême droite fait peser sur des salles de cinéma, des producteurs et des distributeurs, afin que des films aux sujets « problématiques » soient raréfiés. « C’est toute la culture qui est attaquée », préviennent Fleur Albert et Christophe Cognet.

Cédric Siré, patron de Webedia, maison mère d’AlloCiné, s’inquiète de raids communautaires en hausse, visant à « détruire »l’image d’un film. «Nous sommes très vigilants et veillons à annihiler ces attaques. » Mais il ajoute : « Attention à ne pas fantasmer l’importance d’Internet pour expliquer le succès ou l’échec d’un film. »

Il faudra surveiller ce qui se passe, le 21 août, lors de la sortie du très attendu Emilia Perez, de Jacques Audiard. Parmi les quatre actrices ayant reçu conjointement le Prix d’interprétation féminine à Cannes figure la trans Karla Sofia Gascon, qui joue un baron de la drogue mexicain ayant changé de sexe. Or, Marion Maréchal a déploré sur X que ce prix cannois soit allé « à un homme ». La remarque est dans le ton du débat qui a eu lieu, un an auparavant, quand la région Ile-de-France a attribué une subvention au film d’Audiard. Wallerand de Saint Just, dirigeant historique du FN et ancien avocat de Jean-Marie Le Pen, désormais élu RN à la région, s’y est opposé, estimant que « le transgenrisme semble présenté comme une sorte de rédemption ». La même année 2023, il s’est opposé au financement du documentaire La Belle de Gaza, qui raconte une transition de genre entre la ville palestinienne et Tel-Aviv, trouvant le propos « indécent et dérisoire compte tenu de la situation ». Wallerand de Saint Just ajoute aujourd’hui : « On dilapide l’argent des Franciliens sur des sujets qui ne les intéressent pas. » Et quand on lui demande quelles thématiques pourraient les intéresser, il reste interdit.

Rares prises de guerre

Selon l’Observatoire de la liberté de création, les tentatives de censure de la culture par l’extrême droite sont en forte hausse, sous la pression d’associations croisant intégrisme catholique et enracinement identitaire. En avril 2023, une soirée de rap et d’électro prévue sur les toits de Notre-Dame de Fourvière, à Lyon, est annulée sous la pression de Civitas. Au même moment, le concert de Bilal Hassani, prévu dans une église désacralisée de Metz, est supprimé après une campagne d’une violence inouïe ciblant l’orientation sexuelle du chanteur. Le mois suivant, à Carnac (Morbihan), une soixantaine de militants de Civitas bloquent les portes d’une église où devait se produire l’organiste Kali Malone. La mort dans l’âme, le maire (sans étiquette) Olivier Lepick annule : « Les élus RN n’ont pas moufté. Je crois qu’ils ne sont pas assez stupides pour cautionner ce genre d’action, quand bien même elle émane d’une partie de leur électorat. »

C’est dans ce paysage pour le moins tumultueux que le monde culturel se demande quelle figure du RN pourrait devenir ministre de la culture. Il lui faudra définir un programme, fédérer les turbulents élus régionaux et essayer de contrôler les associations radicales. Sébastien Chenu est le candidat naturel, d’autant qu’il incarne la notabilisation du mouvement, mais il a pris une telle importance qu’il peut espérer plus. Le député sortant de la Moselle Laurent Jacobelli, qui a travaillé à TF1 et TV5Monde, est cité pour mettre en place la délicate privatisation de l’audiovisuel public – si elle reste d’actualité. La députée Caroline Parmentier est très offensive sur la culture, à la fois hypertradi et fan de la Palme d’or Anatomie d’une chute (2023), de Justine Triet. Ces trois figures n’ont pas voulu répondre à nos questions.

Le RN pourrait chercher un candidat hors de ses rangs. Mais les prises de guerre sont rares. Déclarer sa flamme peut plomber une carrière. Abonné aux seconds rôles dans les films comiques, l’acteur Franck de Lapersonne a connu cette disgrâce après avoir défendu Marine le Pen en 2017, puis Florian Philippot. « La plus grosse bourde de ma vie », a-t-il confié la même année dans L’Express, avant de réapparaître dans Mon crime (2023), de François Ozon.

Fin 2021, Sébastien Chenu a tenté de rapprocher Jean-Jacques Aillagon et Marine Le Pen autour d’un déjeuner dans le 8e arrondissement de Paris. « Elle a vite compris qu’il n’y avait pas de conquête possible, tant de choses m’éloignent de ce parti, à commencer par ma vision de l’Europe », confie l’ex-ministre de la culture.

Peut-être que le RN trouvera des alliés dans le vaste champ du patrimoine, ses musées, monuments ou châteaux, parmi les agents du ministère aussi. Dans le secteur de la création, recruter sera bien plus difficile. Tout juste apprend-on par la revue en ligne Glitz que l’actrice Mathilde Seigner organiserait depuis un an des dîners réunissant autour de Jordan Bardella des acteurs, chefs cuisiniers et sportifs. Louis Aliot prévient : « Il y a beaucoup de personnes, autour de nous, que vous ne voyez pas et qui vont sortir. » Pour le monde culturel, le plus tard sera le mieux.

Le Figaro, no. 24835
Le Figaro, vendredi 28 juin 2024 925 mots, p. 6

Politique

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27 juin 2024 - Le Figaro (site web)

La gauche en embuscade après l'effondrement du vote Macron chez les Français de l'étranger

En cinq ans, le score du camp présidentiel a fondu de 15 points aux européennes dans ces bastions longtemps acquis.

Gentilhomme, Célestine

D'aucuns y voient un mauvais présage. Le signe annonciateur que même les bastions - jusqu'ici inamovibles - du macronisme sont sur le point de basculer. En seulement cinq ans, le score du camp présidentiel a dégringolé de 15 points aux élections européennes (36,8 % en 2019, contre 21,99 % en 2024) che zles Français de l'étranger, catégorie de population habituellement acquise au chef de l'État. Suffisant pour rester en tête cette année encore, mais pour combien de temps ? «C'est un basculement total» , alerte une parlementaire. Depuis 2017, Renaissance et ses alliés n'y avaient jamais tremblé, raflant la mise dans 9 des 11 circonscriptions qui recouvrent les quatre coins du globe. Mais les élections législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet pourraient rebattre les cartes dans plusieurs de ces territoires, où les matchs devraient être plus serrés qu'en 2022.

«C'est la suite logique du délitement du macronisme partout sur le territoire français», constate un député de la majorité sortante. Candidate à sa succession en Amérique latine et dans les Caraïbes, Éléonore Caroit (Renaissance) ne veut pas extrapoler les enseignements des européennes : «Malgré la chute, on se maintient. C'était une campagne très particulière, beaucoup ne connaissaient pas notre candidate Valérie Hayer et suivaient les débats d'assez loin», temporise-t-elle. D'autant que l'électrochoc de la dissolution s'est propagé en dehors des frontières nationales. Appelés aux urnes avant leurs compatriotes métropolitains - entre mardi et jeudi midi -, les presque 2 millions de Français inscrits à l'étranger ont nettement plus participé qu'en 2022, avec d'ailleurs un record de plus de 410 000 votants par internet. «Le vote électronique nous sauve. C'était une inconnue pour les départs en vacances, les communautés se vidant toujours à partir de la mi-juin», raconte Anne Genetet, députée sortante Renaissance de la zone qui comprend l'Europe orientale, l'Asie et l'Océanie. Sans toutefois savoir si ce sursaut de participation profitera ou non à son camp.

De son côté, la gauche unie sous la bannière du Nouveau Front populaire se met à rêver de conquérir jusqu'à la moitié des circonscriptions, après avoir décroché un seul député (Maghreb, Afrique de l'Ouest) il y a deux ans. «Ceux qui ne s'étaient pas mobilisés aux européennes sont des électeurs modérés qui pourraient pencher pour la gauche», veut croire Mathilde Ollivier, sénatrice Écologiste des Français de l'étranger. Surtout, l'addition du score des quatre listes de gauche aux européennes dépasse les 40 % des voix dans 8 des 11 circonscriptions. Les socialistes, les écologistes comme les Insoumis y ont réalisé en moyenne de meilleurs résultats qu'au niveau national. «Le vote Hayer s'est diffusé sur d'autres candidatures qui étaient perçues comme modérées, à l'image de Raphaël Glucksmann», reconnaît la macroniste Éléonore Caroit. Son adversaire du NFP, Sergio Conorado, y voit surtout la fin du règne du chef de l'État dans ces territoires historiquement plus centristes et libéraux que l'Hexagone. «Par sa ligne progressiste, Emmanuel Macron avait soulevé une part significative d'enthousiasme. Mais cet espoir est depuis retombé», étrille cet ancien député, balayé par la vague « dégagiste » de 2017.

À l'époque, ni la gauche ni la droite n'avaient résisté au raz-de-marée provoqué par le président à l'étranger. «Ces Français avaient vu en Macron un visionnaire qui prenait des risques comme eux, qui ont pour beaucoup quitté leur zone de confort en s'installant à l'étranger», retrace Anne Genetet. Mais depuis, des «faux pas» ont terni cette image au-delà des frontières nationales, assure un élu de la majorité. «Le projet de loi immigration a été très mal reçu chez ces Français de l'étranger», regrette-t-on de même source, jugeant que le «tournant droitier» des dernières années a braqué une partie de cette population «ouverte sur le monde». La sénatrice Verte des Français de l'étranger, Mélanie Vogel, renchérit : «Les ressorts identitaires ne parlent pas aux électeurs macronistes de 2017 à l'étranger, qui ont tendance à revenir vers la gauche.»

Il faut dire que les préoccupations de ces expatriés ne sont pas toujours les mêmes que leurs compatriotes de l'Hexagone. «Ils sont, par exemple, très attentifs à l'image que renvoie la France à l'étranger. Là encore, ça a beaucoup défavorisé Emmanuel Macron en 2024, son image s'étant dégradée à l'international», décrypte Tudi Kernalegeen, enseignant-chercheur à Sciences Po Rennes. Reste aussi la question de l'accès à l'éducation et aux établissements français implantés presque partout dans le monde. La gauche accuse le camp présidentiel de ne pas avoir rehaussé les bourses scolaires, alors que les frais augmentent dans tous les territoires. «Cela touche directement les familles issues de la classe moyenne pour lesquelles la scolarisation est très onéreuse», dénonce Mathilde Ollivier.

Depuis quelques années, de nouveaux profils ont également plié bagage pour s'installer à l'étranger. «Il y a de plus en plus de jeunes qui partent en volontariat à l'international et qui, à la fin, restent sur place», observe Anne Genetet. Un basculement sociologique qui peut expliquer, selon elle, la récente percée de la gauche dans certaines circonscriptions. «Ce sont l'équivalent des néoruraux en France», estime-t-elle, en référence à ces citadins qui investissent les campagnes en quête d'un mode de vie alternatif. De jeunes expatriés, souvent surdiplômés, pour lesquels les enjeux climatiques peuvent être le premier moteur de mobilisation. «Ce sont aussi des jeunes qui sont comme leurs aînés très rétifs à un vote pour le RN. La gauche peut représenter ce vote de colère et de rupture», analyse un ancien élu. C.G.

Le Monde
élections législatives, vendredi 28 juin 2024 1201 mots, p. 4

Mélenchon ou la stratégie de la « rupture »

Le fondateur de LFI assume de continuer à cliver, exclure, mais aussi de rassembler les radicalités

Julie Carriat

Vendredi 14 juin au soir, lors d’une conférence au siège du Parti ouvrier indépendant (POI), à Paris, Jean-Luc Mélenchon mesurait la brièveté de cette campagne des législatives. « Quinze jours, ça va vite, mais en même temps, c’est moins de temps pour la calomnie, et c’est assez de temps pour qu’on puisse prévoir très solidement les choses », disait-il.

En trois semaines, les gauches et les écologistes se sont unis puis désunis, dans deux mouvements contradictoires qui auront coexisté. Sans pouvoir tout à fait défaire le Nouveau Front populaire, ils augurent d’une gauche tenaillée. Face à Raphaël Glucksmann, son antithèse sociale-démocrate, Jean-Luc Mélenchon construit un pôle de gauche radicale, au prix d’exclusions, de remplacements militants et de mains tendues à l’extrême gauche.

Pour construire, détruire ; pour renforcer, épurer. Car « le parti se renforce en s’épurant », selon la maxime mise en exergue par Lénine, utilisée dans toute la galaxie de la gauche communiste pendant des décennies, et notamment sous le mandat de Maurice Thorez, l’autre artisan du Front populaire de 1936.Vendredi 14 juin, l’exclusion de cinq députés La France insoumise (LFI) sortants a commencé par la suppression de la boucle de communication des élus à l’Assemblée. Dans la soirée, les exclus ont découvert leur absence sur la liste des investis. Dans le même temps, le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) a obtenu de LFI une circonscription de l’Aude pour Philippe Poutou.

Offensive militante

Autre nouveauté, Raphaël Arnault, de la Jeune Garde antifasciste, à Lyon, candidat en 2022 dans la ville avec le soutien du NPA, est parachuté à Avignon. Au grand dam de la gauche locale. Mais LFI tient au signal envoyé à la jeunesse antifasciste. Les jeunes LFI en reprennent les codes, eux qui ont lancé le 18 juin un appel à la création d’un « réseau antifasciste insoumis ». « A la fin, ce sera eux[l’extrême droite] ou nous », clame depuis longtemps Jean-Luc Mélenchon. La situation politique, qui voit les forces autour d’Emmanuel Macron se réduire, est pour lui une confirmation. Seulement, le NFP lui échappe… Lundi 24 juin, les chefs de parti du Parti communiste (PCF), du Parti socialiste et d’Europe Ecologie-Les Verts ont encore martelé leur refus de le voir accéder à Matignon.

Alors, tout en se réclamant de cette union, Jean-Luc Mélenchon a commencé à construire la suite, en se défaisant des « gêneurs ». En premier lieu, François Ruffin. Ce dernier « a pris la responsabilité d’une rupture », a affirmé le fondateur de LFI sur France 5, samedi 22 juin. Investi, le député sortant de la Somme est désormais au cœur d’une offensive militante visant à l’assimiler à une gauche « de droite », « sociale-démocrate », voire raciste et colonialiste. Mardi 25 juin, sur TF1, François Ruffin acte son désaccord avec LFI, assume tout haut ce qu’il dit depuis longtemps déjà : chez lui, Jean-Luc Mélenchon est un repoussoir.

Adrien Quatennens, l’ancien dauphin de M. Mélenchon, lui répond sur X : « Si belle soit-elle, la Picardie n’est pas le pays. Rejoins le RN direct ! On gagnera du temps et de l’énergie. » Les couteaux sont sortis. Dans cette offensive qui oppose le premier cercle de Jean-Luc Mélenchon à ceux qui étaient hier les figures les plus médiatiques de son mouvement, le POI sert de bras armé. C’est d’abord dans Informations ouvrières, le journal du parti trotskiste qui fonctionne en partenariat avec L’Insoumission, bulletin de la galaxie « insoumise », que peut se lire la critique de ceux qui s’émancipent, dès le 17 juin, dans un article intitulé « François, Clémentine, Alexis et les autres… »

A Paris, les militants du POI sont l’une des forces du comité d’accueil de Céline Verzeletti dans la 15e circonscription, où LFI a demandé à la syndicaliste de la CGT de candidater face à la députée sortante Danielle Simonnet. Les responsables de la commission électorale ont attendu d’avoir un « oui » au téléphone de Mme Verzeletti, jeudi 13 juin, pour lui préciser quelle épineuse circonscription parisienne lui était réservée. Adhérente du PCF jusqu’en janvier, Mme Verzeletti confie être partie sur des désaccords de fond, notamment sur la question des violences policières et, plus récemment, sur la participation du PCF à la manifestation contre l’antisémitisme aux côtés de l’extrême droite, le 12 novembre.

Elle juge légitime la nécessité d’avoir un « groupe parlementaire très soudé, bien ferme sur la ligne portée face à l’extrême droite ». La direction de LFI assume désormais une guerre ouverte contre tous ceux qui, comme Danielle Simonnet, sont accusés d’avoir « trahi » ou de s’apprêter à le faire. L’avenir dira si effectivement, les exclus de LFI ont les moyens d’inventer autre chose, à commencer par un groupe parlementaire. Selon les informations du Monde, certains d’entre eux ont déclaré un rattachement financier auprès du PCF au moment de déposer leur candidature, une manière d’éviter d’abonder les caisses de M. Mélenchon en cas de victoire.

Cette bataille se joue aussi en justice. Mardi 25 juin, les tribunaux de Paris et de Bobigny se sont déclarés incompétents pour déterminer si les candidats dissidents avaient le droit d’utiliser le logo du Nouveau Front populaire dans leur campagne pour les législatives, un revers temporaire pour LFI qui voulait faire valoir la propriété de l’expression et du logo. Ailleurs, d’autres forces vives servent la direction dans son combat. Autant de strates militantes cultivées et valorisées par Jean-Luc Mélenchon, habile pour faire monter, à chaque élection, de nouveaux représentants qui lui doivent presque tout.

Vivier constant de talents fidèles

A Rennes, où le député sortant Frédéric Mathieu n’est pas reconduit, c’est la jeunesse étudiante tendance Louis Boyard qui prend la relève : sa proche Marie Mesmeur y est investie. A Montreuil (Seine-Saint-Denis), face à Alexis Corbière, désormais « dissident », LFI mobilise une recrue encore plus récente pour soutenir sa remplaçante, Sabrina Ali Benali. Sans être candidate, la juriste et nouvelle eurodéputée Rima Hassan est montée sur scène lors du premier meeting du NFP dans la ville pour dénoncer une gauche « coloniale », et fustiger ceux qui croient se faire les « porte-parole » des quartiers populaires et parler à la place des minorités. Ainsi va le cours des choses à LFI, les derniers arrivés sont les plus zélés…

Ce renouvellement assure à Jean-Luc Mélenchon un vivier constant de talents fidèles. Elle l’enferme aussi dans une conflictualité et des postures loin du désir de rééquilibrage et de consensus du Nouveau Front populaire.

Les chercheurs associés à l’Institut La Boétie, le think tank de Jean-Luc Mélenchon, ont pris la plume dans une pétition pour déplorer « un immense gâchis, désespérant » : « Refuser d’investir les sortants critiques de Jean-Luc Mélenchon, quelle que soit notre position par rapport à leurs orientations, sera indéniablement perçu comme un règlement de comptes lié à des ambitions plus ou moins personnelles » , écrivent une vingtaine d’intellectuels proches. D’autres regrettent de le voir construire une force qu’ils jugent par essence isolée. Les 30 juin et 7 juillet, les législatives diront ce qu’il en est.

Le Monde
élections législatives, vendredi 28 juin 2024 2239 mots, p. 6
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27 juin 2024 - Le Monde (site web)

Eric Ciotti « fidèle » à lui-même et sans états d’âme

Confidences de l’homme qui a fait exploser la droite, avec son ralliement au Rassemblement national

Solenn de Royer

Nice, Saint-Martin-Vésubie (Alpes-Maritimes) -envoyée spéciale - La route escarpée, qui traverse la vallée de la Vésubie (Alpes-Maritimes), serpente entre les montagnes. Elle longe des parois rocheuses qui se dressent à pic, passe sous des tunnels étroits et sombres. Dans la nuit du lundi 24 au mardi 25 juin, de violentes pluies ont causé d’importants dégâts dans le village de Saint-Martin-Vésubie, où Eric Ciotti a grandi. Les eaux sont brutalement montées, deux ponts ont été emportés. Un paysage désolé, à l’image de la droite qui a explosé, au lendemain de l’alliance électorale nouée de force par le président du parti Les Républicains (LR) avec le Rassemblement national (RN), contre l’avis de l’ensemble des barons de son parti. « Ça souffle fort », reconnaît l’intéressé devant nous mercredi 26 juin, à l’arrière de la voiture qui le redescend à Nice, après une rapide visite de soutien à son village natal.

Actant une « rupture historique »,Eric Ciotti n’a pas d’état d’âme. Il assure même qu’il ne s’est jamais senti aussi bien, comme « libéré ».Après tant d’ « acrobaties idéologiques » qui avaient fini par le « lasser », il est enfin « fidèle à[lui] -même ». « Les masques tombent », avait prédit Emmanuel Macron, le 12 juin. S’il a souvent changé de patron (Christian Estrosi, contre lequel il s’est retourné, François Fillon, Nicolas Sarkozy, puis à nouveau François Fillon…), l’ex-« M. Sécurité » de la droite, dans les pas de Charles Pasqua, a toujours défendu une ligne intransigeante en matière d’immigration et de sécurité.

« On va être broyés »

En 2021, alors qu’il concourait à la primaire de la droite, il avait multiplié les propositions chocs, alignées sur le RN : suppression du droit du sol, « préférence nationale »sur l’emploi et le logement, création d’un « Guantanamo à la française »…Il n’hésite pas non plus à assumer la théorie xénophobe du « grand remplacement ». Depuis son accord avec le RN de Marine Le Pen, le président de LR, que les autres dirigeants du parti veulent démettre de ses fonctions, doit faire des compromis, notamment sur les retraites. Il relativise :une fois au pouvoir, « un pragmatisme va s’installer ».

Militant du Rassemblement pour la République (RPR) depuis l’âge de 16 ans, le député des Alpes-Maritimes a souvent évoqué le souvenir d’un grand-oncle corrézien, ancien résistant devenu conseiller municipal de Saint-Martin-Vésubie, qui lui a transmis son admiration pour le général de Gaulle et Jacques Chirac. A l’heure d’annoncer son alliance avec l’extrême droite, mardi 11 juin sur TF1, Eric Ciotti n’a pas une pensée pour l’ancien président, qui affirmait que « l’extrémisme dégrade et salit l’honneur de la France », son testament. « Je n’ai jamais été chiraquien »,avance-t-il, rappelant qu’à la présidentielle de 1995, il a soutenu Edouard Balladur, qui trois ans plus tard, aux régionales de 1998, avait été tenté de nouer un accord avec le Front national de Jean-Marie Le Pen, sans y céder.

Solitaire et méfiant, Eric Ciotti a monté son « opération militaire » dans le plus grand secret. Les relations « courtoises » qu’il entretient avec Marine Le Pen se sont renforcées à l’Assemblée nationale, où la présidente du groupe RN et le questeur LR se croisent au sein des instances. Ils se voient aussi en tête-à-tête et l’idée d’un possible rapprochement entre leurs formations mûrit, même si tous deux assurent qu’ils sont hostiles à l’union des droites. Depuis 2022, le RN a changé, affirme Ciotti. Ses 88 députés se sont « institutionnalisés », « intégrés ». « Le passé qu’on nous renvoie est révolu »,veut-il croire, rappelant que le chasseur de nazis, Serge Klarsfeld, appelle désormais à voter RN contre La France insoumise (LFI). Quant à Jordan Bardella, les conseillers de l’Elysée n’ont eu de cesse de vanter sa jeunesse et son sérieux, après les rencontres de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), où le président a réuni les chefs de parti, fin août 2023. « Macron a plus contribué à la dédiabolisation du RN que moi »,s’amuse Ciotti.

En dépit de la bonne campagne de François-Xavier Bellamy, son score (7,2 %) confirme l’impasse dans laquelle se trouve LR. Dans ce contexte, la brutale dissolution est une catastrophe annoncée. « On est partis pour la gloire… »,lâche Laurent Wauquiez le 9 juin, quand Eric Ciotti, lui-même prévenu par le président du Sénat Gérard Larcher, l’informe qu’Emmanuel Macron va dissoudre l’Assemblée. « On va être broyés, une boucherie ! », analyse, lui aussi, le président du parti, quand il comprend que la gauche va s’unir. « Une alliance électorale est le seul moyen de nous sauver », insiste-t-il.

Le départ de Dati, « un choc »

Dès le soir des résultats, il échange avec Marine Le Pen et Jordan Bardella. Lundi 10 et mardi 11 juin, il les reçoit plusieurs fois, « toujours ensemble », dans ses appartements de la questure, au sein d’une Assemblée désertée, pour finaliser l’accord. Eric Ciotti est gêné d’évoquer le rôle – révélé par Le Monde –de Vincent Bolloré dans cette opération, ne voulant pas apparaître comme un obligé. Il admet qu’il a prévenu avant les autres l’industriel breton, qui met aussitôt à sa disposition son empire médiatique (CNews, Europe 1, etc.). « J’ai du respect pour Bolloré,assume Ciotti. Lui aussi a brisé des murs, dans les médias. »

Ses deux ans à la tête de LR l’ont renforcé dans la certitude que le parti était « en fin de vie ». Depuis son élection, fin 2022, il règne sur une armée de fantômes qui a fait 4,8 % à la présidentielle. Les militants ont fondu : 25 000 encartés seulement. L’électorat, aussi. Au premier tour de la présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy totalise 31,2 % des voix, et Jean-Marie Le Pen 10,4 %. Près de vingt ans plus tard, c’est l’inverse : LR obtient 7,3 % des voix aux européennes et le RN 31,4 %. Ciotti ne supporte plus les comités stratégiques du parti ou les déjeuners chez Larcher, que ce dernier terminait invariablement ainsi : « Bon, on fait comme on a dit… »« Comme on ne s’était rien dit, c’était pratique,ironise le président du parti. Le système était totalement verrouillé. La machine produisait de l’inertie. »

A LR, il se méfie de tout le monde, ou presque. De Larcher, qu’il suspecte de vouloir s’allier avec la Macronie. Du patron des sénateurs LR, Bruno Retailleau, qu’il a combattu pour la présidence du parti. De Laurent Wauquiez qui, accuse-t-il, avait installé un « système d’espionnage » interne pour le contrôler. Surtout, il ne supporte plus les silences et les évitements de celui qui entend représenter la droite en 2027 mais reste prudemment retiré dans sa région, le laissant seul aux manettes d’un bateau ivre qui prend l’eau.

En janvier, le départ de Rachida Dati, nommée ministre, est un « choc » pour LR, et un « coup terrible » pour lui. Symboliquement, c’est la fin des années Sarkozy. La fin des illusions, aussi. Les mois qui suivent sont une lente agonie : les députés LR, toujours coincés entre l’extrême droite et les macronistes, ne s’accordent pas sur l’opportunité de déposer ou non une motion de censure pour tenter de renverser le gouvernement. Ciotti vit la constitution de la liste aux européennes, qui a fait l’unanimité contre elle, comme un « calvaire ». Il est déçu aussi qu’en dépit du retour à ses côtés d’Emmanuelle Mignon, considérée comme le « cerveau » de la campagne de 2007, les idées produites par LR « n’impriment pas ». « Tout cela nourrissait de sombres perspectives », résume-t-il.

Pour le parti. Mais aussi pour lui. Car l’ambitieux Ciotti a pris goût à la lumière. A l’automne 2021, son score à la primaire de la droite, où par surprise il arrive premier, l’a fait « changer de statut », comme il le rappelle volontiers, le nez collé aux enquêtes d’opinion, où il voit alors sa cote de popularité s’envoler. Susceptible et inquiet, l’ex-collaborateur du maire de Nice, Christian Estrosi, a soif de respectabilité, blessé d’être perçu comme un éternel second. Depuis 2022, il entretient d’excellentes relations avec Elisabeth Borne, puis Gabriel Attal, qui apprécient sa finesse et son urbanité, et ont besoin des députés LR pour faire passer leurs textes à l’Assemblée. Mais il est déçu qu’Emmanuel Macron ne l’ait jamais appelé, préférant passer par Gérard Larcher pour sonder les intentions de la droite.

« Obligé de faire du Ciotti… »

Quinze jours avant les européennes, le Niçois déjeune avec un ancien ministre du gouvernement Borne. Devant ce dernier, il semble acter, avec regret, qu’un accord avec Emmanuel Macron, qu’il a pourtant souhaité, pour sortir de l’impasse, ne se fera pas. « Je vais être obligé de faire du Ciotti… », conclut-il, sibyllin. Un mois plus tard, le voilà assis à la droite de Marine Le Pen, vêtue d’une veste rouge sang, au premier rang du salon Elysée dans un centre de conférences de l’ouest parisienoù Jordan Bardella présente le programme du RN à la presse, lundi 24 juin. Le futur possible premier ministre, âgé de 28 ans, multiplie les signes de révérence envers « le président Ciotti », son allié de 58 ans, devant un rideau de caméras. C’est le retour de la lumière, crue.

Eric Ciotti a acté la rupture avec les dirigeants du parti, qui l’ont tous désavoué au lendemain de son alliance avec l’extrême droite et lancé une procédure pour l’exclure définitivement de LR. Les critiques – « Petit Laval », « Benito », « traître »… – le laissent froid.

Une poignée de proches, tout en condamnant publiquement sa transgression, ont refusé de rompre. Son ami François Baroin, qui l’invite chaque été en juillet dans sa maison de la Creuse, et avec lequel il aime chasser, lui a envoyé un SMS pour lui dire sa « tristesse » tout en lui réaffirmant son amitié, plus forte que les soubresauts politiques. Pour le reste, il se rassure sur le terrain où il reçoit, dit-il, d’innombrables messages de soutien : « Deux mots reviennent : “enfin” et “courage” ».

Son opération était risquée. « Il peut se retrouver avec un groupe riquiqui à l’Assemblée, faire moins que les LR “canal historique” », relève un élu LR. Comme Macron avant sa dissolution, Ciotti n’a pas compté ses soutiens. Il a obtenu de Marine Le Pen que les 61 députés LR n’aient pas de candidats RN face à eux, plus 60 circonscriptions « de conquête » en sus. Mais les intéressés le lâchent tous. L’accord, censé « sauver la droite », fait flop. « On aurait pu avoir un groupe de 80-100 députés », regrette l’intéressé, qui s’attendait à ce qu’une dizaine de députés sortants bénéficient du deal.

Créer un nouveau parti

Quand il retrouve Bardella, le 13 juin, chez Laurent, le restaurant du Tout-Paris des affaires, Ciotti doit admettre qu’une seule députée sortante, sur les 61, l’a suivi : sa protégée Christelle D’Intorni, qu’il a fait élire en 2022 dans la 5e circonscription des Alpes-Maritimes, où se trouve son fief de Saint-Martin-Vésubie. Au siège du parti, seuls 4 collaborateurs sur 57 lui sont restés fidèles. Au total, Ciotti parvient à investir 62 candidats « d’union nationale » pour les législatives, dont moins de la moitié est adhérents LR. « La marque LR est morte, tout le monde le sait », dit le président déchu, qui veut créer un nouveau parti.

S’il a échoué à faire basculer LR, Eric Ciotti a en revanche conforté sa position dans les Alpes-Maritimes, où il est certain de l’emporter le 7 juillet, sans candidat RN face à lui. Aux législatives de 2022, son adversaire d’extrême droite avait obtenu 13 % des voix. Deux ans plus tard, aux européennes, la liste de Jordan Bardella a totalisé 37,7 % des voix dans le département et celle de Marion Maréchal, 9,1 %. Un « socle énorme »s’il décidait de se lancer à la conquête de la mairie de Nice, en 2026, pour tenter d’y déloger son grand rival, Christian Estrosi.

En attendant, si le RN obtient la majorité absolue le 7 juillet, celui qui a toujours rêvé du ministère de l’intérieur fera enfin son entrée au gouvernement, où il pourrait placer d’autres proches. « On était engagés dans un éclatement mortifère à LR. Là, on retrouve une place, on peut gouverner à nouveau », s’enthousiasme-t-il, même si le « on » n’est plus qu’un « je ».

Il est près de 18 heures, le ciel s’est découvert. La voiture du député glisse sur la promenade des Anglais, en destination du port de Nice où est installé son QG. Il y a deux ans, Eric Ciotti avait attendu les résultats des législatives au premier étage, avec anxiété, redoutant d’être battu.

Une fois sa victoire acquise, il s’était écarté de la liesse militante, pour téléphoner à Laurent Wauquiez devant les bateaux immobiles, sur la mer sombre. Les deux hommes avaient envisagé un deal : si Wauquiez renonçait à briguer la tête du parti, alors Ciotti irait ; à lui de préparer ensuite le terrain à une candidature de son « ami », pour 2027. A LR, certains avaient mis en garde le patron de la région Auvergne-Rhône-Alpes : « Il va t’utiliser pour se faire élire à la tête du parti mais une fois élu, fais gaffe, la créature pourrait échapper à son maître. » C’est fait.

Le Figaro, no. 24835
Le Figaro, vendredi 28 juin 2024 1001 mots, p. 4

Politique

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27 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Dans les Yvelines, duel entre deux anciens ministres de Macron

Bordas, Wally

Il ne faut pas se fier au calme qui berce ce jeudi les charmants quais de Seine de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines). Il n'est qu'apparent. Dans les restaurants, chez les commerçants et sur les marchés de cette commune des Yvelines, la bataille fait rage. Et les mots échangés sont parfois rudes. Raphaël Glucksmann peut en attester. Venu pour afficher son soutien à Aurélien Rousseau, l'ex-ministre macroniste de la Santé désormais candidat sous la bannière du Nouveau Front populaire (NFP), l'ancien numéro un de la liste socialiste aux élections européennes est vivement interpellé par Nadia Hai, la députée sortante, alors qu'il s'apprête à monter dans sa voiture.

L'ancienne ministre de la Ville d'Emmanuel Macron, candidate sous les couleurs de la majorité présidentielle, lui lance, devant plusieurs journalistes : «J'espère que vous allez retrouver vos valeurs un jour, M.Glucksmann.» Une référence à l'alliance conclue avec les différentes forces de gauche, dont les Insoumis de Jean-Luc Mélenchon. Réponse immédiate de l'intéressé : «Si j'avais partie liée avec le camp qui a mis la France dans ce chaos, je ferais preuve d'un peu plus d'humilité sur la question des principes.»

Alors que l'altercation se poursuit, plusieurs militants des deux camps s'invectivent, à quelques mètres de là. L'affrontement est à l'image de la tension qui règne dans le pays depuis la dissolution de l'Assemblée nationale, il y a deux semaines, par Emmanuel Macron. Aurélien Rousseau et Nadia Hai ont pourtant deux profils pour le moins similaires. Tous les deux ont été ministres d'Emmanuel Macron. Tous les deux ont été considérés comme des personnalités de l'aile gauche macroniste. Tous les deux ont d'ailleurs combattu la loi immigration en décembre dernier : lui en démissionnant du gouvernement, elle en menant la fronde des troupes présidentielles à l'Assemblée. Aujourd'hui, ils s'affrontent sous deux pavillons différents.

«C'est le retournement le plus spectaculaire qu'il nous a été donné de voir ces dix dernières années. Aurélien Rousseau a écrit la réforme des retraites(il était directeur de cabinet de la première ministre Élisabeth Borne pendant l'examen du texte, NDLR), il a shooté nos amendements sur l'usure professionnelle. Et aujourd'hui, il vient nous expliquer qu'il milite pour la retraite à 60ans aux côtés des Insoumis», tempête Nadia Hai en distribuant des tracts sur l'un des principaux marchés de cette ville d'Île-de-France. L'ancien ministre, lui, tente d'assumer ce changement d'écurie. Il a quitté le gouvernement à la suite d'un «désaccord politique profond». «Je n'étais pas l'autorité politique, je n'étais pas ministre de la réforme des retraites. Aujourd'hui, je mesure à quel point cette loi a été reçue comme une violence de la part du gouvernement», justifie-t-il, attablé à la terrasse d'un restaurant conflanais. Avant d'ajouter : «J'ai rejoint le NFP avec ma sensibilité de social-démocrate et sur des engagements clairs pour le pouvoir d'achat et l'égalité femmes-hommes.»

C'est d'ailleurs pour cette raison que, à quelques jours du premier tour, c'est en compagnie de Raphaël Glucksmann que l'ex-ministre, originaire du Gard, a décidé de s'afficher. «Je n'ai pas de duel avec Nadia Hai, j'ai un infini respect pour elle. Je me bats contre le Rassemblement national, car je pense que nous sommes le meilleur obstacle contre l'extrême droite», martèle-t-il. Il l'a d'ailleurs annoncé d'emblée : si, au lendemain du premier tour, il termine derrière la macroniste dans une triangulaire avec la candidate (RN-LR Ciotti) Babette de Rozières, il se désistera.

Défiance vis-à-vis de Macron

Son adversaire, elle, veut éviter d'avoir à faire ce choix. Et préfère pour l'instant boxer contre celui qu'elle estime être son seul adversaire ici : «Contrairement à ce qu'il dit, la circonscription ne basculera pas dans le giron du RN. S'il avait vraiment voulu lutter contre l'extrême droite, il aurait dû se présenter dans sa circonscription du Gard, où le député sortant siège au côté de Marine LePen.»

Mais la macroniste le constate tous les jours, dans sa circonscription comme partout en France, la défiance vis-à-vis du président de la République s'est installée. Au milieu des étals, sur ce marché de Conflans-Sainte-Honorine, elle est à chaque échange confrontée au bilan du chef de l'État et à sa décision surprise de dissoudre l'Assemblée. Ses militants aussi. Exemples en quelques minutes : «Macron nous a déçus» , «On ne sait pas ce qui lui a pris, hein» , «Macron nous fait honte» , ou encore : «Tout est de sa faute», «Il manque la photo de Macron, elle n'assume pas et on la comprend» , «Je ne peux pas voter pour elle. Elle est avec Macron, il a fait quoi, Macron?».

En juin 2022, Nadia Hai avait été élue avec un peu plus de 55 % des voix face à la candidate de la Nupes. Cette fois, l'équation est différente. La dynamique aussi. À Conflans-Sainte-Honorine, Jordan Bardella a terminé largement en tête des élections européennes (22,6 %), devant Raphaël Glucksmann (17,2 %) et Valérie Hayer (15 %), la tête de liste de la majorité présidentielle. Ces derniers jours, l'inquiétude est donc grandissante. «On ne va pas se cacher: c'est difficile. Mais chaque voix compte, et même si on se prend des vents, on continuera de tracter jusqu'au bout», lâche, presque dépité, un militant macroniste. «Quel autre choix avait le président?», défend quant à elle Nadia Hai. Avant de poursuivre : «Attendre novembre et la dissolution avec une motion de censure? On s'est pris un râteau aux européennes, mais ce n'est pas pour ça qu'il ne faut pas partir au combat.»

Un peu plus loin, Raphaël Glucksmann est beaucoup plus sévère : «Le problème, c'est qu'après avoir joué à Néron en faisant la dissolution, le président joue à Ponce Pilate en refusant de choisir entre la gauche et l'extrême droite. Par sa faute, la France peut dans quelques jours être gouvernée par l'extrême droite, mais lui s'en lave les mains.» Et Aurélien Rousseau d'interroger : «Les macronistes font une grave erreur en mettant sur le même plan le RN et le Nouveau Front populaire. Si elle est derrière moi au soir du premier tour en cas de triangulaire, Nadia Hai se retirera-t-elle?» Réponse dimanche soir. W B

Libération
vendredi 28 juin 2024 2204 mots, p. 6,7,8

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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27 juin 2024 - Libération (site web)

Education Les cadres étudientles moyens de résister

CÉCILE BOURGNEUF

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Hauts fonctionnaires, proviseurs, inspecteurs… Anticipant une arrivée du RN et de son programme réactionnaire, l’administration éducative fait face au dilemme classique entre le départ et la résistance de l’intérieur. D’ores et déjà, des liens se tissent entre ceux qui comptent tenir bon.

Faut-il rester ou partir ? Lutter de l’intérieur ou marquer son F désaccord en démission- nant ? Ce dilemme, qui paraît pour beaucoup insoluble, agite une bonne partie des hauts cadres de l’éducation nationale en cas de vic- toire de l’extrême droite aux législa- tives anticipées, suivi de l’arrivée d’un ministre Rassemblement na- tional rue de Grenelle. «Tout le monde pense à la démission mais avec l’inconvénient de faire nousmêmes l’épuration dont rêve le RN. Et de laisser les profs et les chefs d’établissements seuls sur le terrain, ce qui peut être vu comme une preuve de courage ou, à l’inverse, comme une grande trahison, anti- cipe un inspecteur général qui, comme ses 257 autres collègues, tra- vaille sous contrôle du ministre pour évaluer et accompagner les politiques publiques. Mais si on reste, les gens vont dire “ah ils sont vendus, ils sont prêts à retourner leur veste pour garder leur fric”», craint aussi ce haut fonctionnaire qui change d’avis «douze fois dans la journée» sur ce qu’il fera si le RN l’emporte. «Respectez bien mon anonymat hein», précise-t-il, en raison de son devoir de réserve. Le minis- tère de l’Education nationale a d’ailleurs rappelé à ses agents de la fonction publique, dans une circu- laire adressée par mail le 14 juin, de respecter cette obligation notam- ment «en période électorale». La crise démocratique, institution- nelle et politique déclenchée par Emmanuel Macron avec la dissolu- tion de l’Assemblée nationale dé- sespère la douzaine de cadres et hauts cadres de l’éducation natio- nale joints par Libération. Qui se di- sent «très inquiets et abasourdis». «On est tous dégoûtés par la décision de Macron qui a lâché son administration. En général, à l’éducation nationale, on est des gens loyaux, consensuels, mais là, on est largués», ajoute cet inspecteur général. Il tient à son devoir de réserve, auquel chaque fonctionnaire est soumis, «parce que ça protège tout le monde donc ça protège la République. Mais si l’inspection générale devient fasciste ce ne sera pas supportable.» Les ministres ne sont pas contraints de passer par le Parlement et peu- vent utiliser la voie réglementaire. «Le futur ministre de l’Education nationale peut changer toute la maison ou encore une grande partie du système éducatif par des circulaires, s’alarme une autre inspectrice générale. C’est très plastique, l’éducation nationale. Le RN peut changer facilement les programmes, le temps scolaire, la pédagogie, l’autonomie des établissements ou encore les sorties scolaires voire le périscolaire.» «Gabriel Attal a fait de l’école un outil politique et le RN en fera sûrement un outil de propagande, avance un haut fonctionnaire de la rue de Grenelle. Il est allé sur la ligne de l’adversaire, c’est un très mauvais calcul parce que cela légitime les idées les plus conservatrices qui étaient dans le domaine de l’extrême droite.»

DÉSOBÉIR AUX ORDRES MANIFESTEMENT ILLÉGAUX Jean-Charles Ringard, inspecteur général honoraire, a décortiqué avec quatre autres cadres en poste la partie éducation des programmes de Marine Le Pen, députée RN sor- tante du Pas-de-Calais, et du prési- dent du parti Reconquête, Eric Zemmour, lors de la présidentielle de 2022. Puis il a «tenté d’analyser» celui de Jordan Bardella pour ces législatives, «directement inspiré de celui de Marine Le Pen», précise-t-il, tout comme les déclarations de Ro- ger Chudeau, député sortant RN du Loir-et-Cher et largement pressenti comme futur ministre de l’Educa- tion en cas de victoire de son parti à l’issue des législatives. «A l’aune de ce programme et de ces sorties médiatiques, on a considéré qu’un certain nombre de mesures étaient contraires aux principes éducatifs de neutralité, d’égalité et de laïcité, alerte Jean-Charles Ringard. Notre fonction, c’est d’être les relais de la politique nationale, donc qu’est-ce qu’on a comme recours ?» Un seul, selon cet ancien conseiller de l’ex- ministre de l’Education Jean-Mi- chel Blanquer : s’appuyer sur l’arti- cle L121-10 du code Suite page 8 Suite de la page 6 général de la fonction publique qui prévoit que tout agent public «doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique, sauf dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public». Le 14 juin, ces lanceurs d’alerte ont ainsi rédigé une pétition signée par plus de 2 830 chefs d’établissements et inspecteurs généraux pour affirmer qu’ils désobéiront à un éventuel gouvernement RN. Un objectif, «sensibiliser les collègues pour leur dire qu’on peut utiliser ce droit à la désobéissance civile, ce qui est rarissime dans l’histoire de l’éducation nationale, et qu’il ne contrevient pas au principe de loyauté ni au droit de réserve. Car les idées du RN vont à l’encontre du principe d’égalité puisqu’elles défendent une école qui hiérarchise, exclut et trie les élèves au détriment des plus défavorisés», précise Jean-Charles Ringard. En réaction, Roger Chudeau a menacé, lundi sur BFM TV, les signataires du texte d’une sanction disciplinaire : «Si nous arrivons au pouvoir et si j’ai quelque chose à voir dans l’éducation, j’écrirai à ces gens-là pour leur dire : “Vous avez une semaine pour vous rétracter. Excusez-vous publiquement parce que vous avez violé tous les principes et la déontologie de votre fonction. Et sinon vous passerez en conseil de discipline.”» «En gros, on doit fermer notre gueule ou on est dégagés», résume Jean- Charles Ringard, qui assure que Chudeau a obtenu l’effet inverse avec 400 signatures de plus récoltées le jour de sa déclaration. «Si les signataires acceptent de s’exposer, puisque la pétition est nominative, c’est parce qu’ils expriment leur loyauté à l’égard du principe d’éducation pour lequel nous sommes des serviteurs de l’Etat que ce soit sous des gouvernements de droite, de gauche, du centre. Or pour l’extrême droite, l’école est un espace de bataille idéologique, qui porte atteinte au principe de l’école et donc de la République, et on ne sera pas les valets d’une telle politique.»

COLLECTIFS DISCRETS «Le RN veut taire toute opposition pour faire régner la terreur. Ça fait peur mais à un moment chacun va devoir assumer ses responsabilités», tranche l’un des 170 Dasen, directeurs académiques chargés d’appliquer la politique ministérielle au niveau départemental. Depuis deux semaines, «ça échange entre tous les collègues de France pour savoir si on doit agir selon notre devoir ou selon notre conscience, ajoute ce haut cadre. Aujourd’hui ce qui est le plus partagé par les inspecteurs et les chefs d’établissement c’est : je ne veux pas mettre en application des mesures de tri des enfants. Mais si on agit en douce, quelle sera notre marge de manoeuvre ? Car ça se voit très vite si on n’obéit pas.» Les discussions restent informelles, à voix basse entre cadres qui se savent du même camp républicain, dans les couloirs des établissements, des services académiques et au sein même du ministère. «On en parle plus facilement quand on enlève la cravate le soir au resto», rapporte un inspecteur général. D’autres créent des groupes WhatsApp. Certaines discussions regroupent plus de 300 cadres de l’éducation nationale, rapporte un proviseur à Libération. Des réunions s’organisent aussi en toute discrétion. Selon les informations de Libération, un collectif de hauts fonctionnaires des ministères de l’Education nationale, de la Santé ou encore des Affaires étrangères s’est réuni à Paris le 24 juin, «pour essayer de réfléchir ensemble sur la manière de se comporter si on se retrouve tous avec un ministre RN», précise une source haut placée. Najat Vallaud-Belkacem, première femme nommée ministre de l’Education nationale, en 2014, a aussi organisé chez elle, samedi soir à Paris, une réunion de trois heures avec une quinzaine de cadres de l’éducation nationale et des élus de collectivités locales «parce qu’elles risquent de se voir retirer des moyens d’agir, sur l’entretien des établissements dans les quartiers populaires, par exemple, explique l’ex-ministre socialiste, qui compte multiplier ce type de réunions. Il est assez probable que le RN l’emporte donc il faut anticiper.» Si le RN débarque au pouvoir, il peut aussi changer toutes les nominations à sa main : recteurs, Dasen, administration centrale. «Des ministères ont traversé des alternances avec une certaine continuité, ce qui n’est pas le cas à l’éducation nationale où les guerres scolaires sont vives voire conflictuelles au sein même de l’administration», rapporte une inspectrice générale. Nommés en Conseil des ministres par le Président, sur proposition du ministre de l’Education, les recteurs représentent ce dernier dans leurs académies ou régions, 30 au total, et sont chargés de faire appliquer les réformes, de gérer le quotidien des établissements. «Ils ont à la fois une casquette administrative et une casquette politique, éclaire Sophie Vénétitay, secrétaire générale du Snes-FSU. Au point que certains se voient comme des ministres bis dans leur académie.» Parmi la dizaine de recteurs et rectrices contactés, aucun n’a souhaité répondre à Libération «à ce stade», précisent une majorité d’entre eux. Seule une petite poignée envisage la démission si le RN passe. «C’est le bal des faux culs, ces recteurs qui veulent rester en disant qu’ils seront peut-être plus utiles en agissant de l’intérieur, s’agace un haut fonctionnaire. A un moment il faut agir quand on n’est pas d’accord. Je ne parle pas des intermédiaires comme les inspecteurs de l’éducation nationale ou les inspecteurs pédagogiques régionaux. Eux, ils n’ont pas le choix, sinon ils doivent quitter la fonction publique. Mais les recteurs retrouvent leur corps d’origine, dans de bonnes conditions.» Roger Chudeau a assuré dans un entretien aux Echos le 20 juin qu’il n’y aurait pas «de valse des recteurs. Ce sont des serviteurs de l’Etat, mais s’il y a des départs, nous avons déjà en magasin des nominations possibles». «Infaisable, rétorque un haut fonctionnaire à Libé. Le vivier de recteurs potentiel est déjà faible dans le cadre de la majorité actuelle.» Pour assurer ses arrières, l’actuel ministère de l’Education a nommé mercredi trois recteurs sur des postes jusqu’ici vacants.

«CE QUI FERA DU MAL, C’EST SI ON NE SE SECOUE PAS» «Même si quelques personnes prennent par anticipation des positions de résistance, je crains qu’elles ne soient pas représentatives de la majorité. Je m’attends plutôt à ce que ce soient la résignation et la passivité qui l’emportent, prédit l’ex-recteur et historien Jean-François Chanet. Les pouvoirs trouvent toujours leurs serviteurs. “Les révolutions nationales, disait Erich Maria Remarque, libèrent la vermine qui grouille sous l’immobilité des pierres.” Elle trouve alors “de nobles formules pour déguiser son abjection.”» Toute forme d’attentisme risque d’être dangereuse, ajoute le proviseur d’un lycée favorisé de la région parisienne : «La grenouille qu’on met dans une casserole d’eau chaude tout doucement, elle ne se rend pas compte qu’elle brûle.» Comment compte-t-il lutter de l’intérieur ? Exemple, avec la cantine. Pour y manger, la famille d’un élève doit l’avoir payée, c’est le règlement. «Mais ce n’est pas éthique, donc je fais manger les gamins d’abord puis je m’arrange avec les parents, raconte ce proviseur. Et je continuerai demain si on me dit aussi qu’un élève sans papiers n’a plus droit à une aide financière pour la cantine. Est-ce que je mentirai ? Oui, mais c’est assez facile à contrôler.» Si la sanction lui tombe dessus, il s’interroge. «Si je démissionne je fais quoi ? Je crée une école privée hors contrat pour les enfants exclus du public par le RN, comme ceux des gens du voyage par exemple ?» «On reste maître de l’orientation de notre établissement mais ce qui fait la différence au quotidien, c’est la façon dont on se comporte avec les élèves, et on peut chacun se battre làdessus, estime la proviseure d’un lycée des Bouches-du-Rhône. Ce n’est pas héroïque mais c’est vivre avec ses valeurs et je n’envisage pas de faire le contraire. Ce qui fera du mal, c’est si on ne se secoue pas. Je pense à la responsabilité de chaque citoyen.» Dans un sourire, elle ajoute : «Je suis pleine d’espoir parce que je connais beaucoup de collègues qui sont super et qui se battront.»

«On a considéré qu’un certain nombre de mesures étaient contraires aux principes éducatifs de neutralité, d’égalité et de laïcité.» Jean-Charles Ringard inspecteur général honoraire, à propos du programme du RN sur l’éducation «Si je démissionne je fais quoi ? Je crée une école privée hors contrat pour les enfants exclus du public par le RN, comme ceux des gens du voyage par exemple ?» Un proviseur

La Croix, no. 42956
Événement, vendredi 28 juin 2024 851 mots, p. 4
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29 juin 2024 - La Croix (site web)

À La Baule, « on ne sait pas si c’est la droite normale, la droite de la droite, la droite Macron »

Esther Serrajordia

Dans la septième circonscription de Loire-Atlantique, sept candidats se présentent pour les législatives, dont cinq entre l’extrême droite et le centre.

À La Baule, les électeurs peinent à les différencier.

La Baule (Loire-Atlantique)

De notre envoyée spéciale

Sous un ciel bleu et 29 degrés, pas d’affiches électorales ni de groupes de tractage à l’horizon, mais plutôt des châteaux de sable et des glaces à la fraise. « Mon cerveau n’a toujours pas intégré que j’allais voter pour l’avenir de mon pays dimanche » , confie une vacancière sur le front de mer de La Baule.

L’enjeu, en plus d’être national, n’est pas moindre dans cette septième circonscription de Loire-Atlantique. Fief historique de la droite – élu en 2020, le maire Franck Louvrier est un proche de Nicolas Sarkozy –, la ville résiste de moins en moins au vote des extrêmes. Aux européennes, la liste de Jordan Bardella est arrivée en tête, de deux points devant celle de Valérie Hayer (Renaissance), et de huit devant François-Xavier Bellamy (LR). Seulement, depuis, les électeurs sont perdus. « Le 9 juin, les choses étaient claires : à chaque parti sa liste. Mais alors là je ne sais plus qui est avec qui. Tout le monde parle d’alliances mais vous avez vu combien on a de candidats ? », regrette Christiane, habitante du quartier de La Baule-les-Pins.

Au total, sept candidats se sont déclarés à la préfecture. Sandrine Josso (Ensemble), la députée sortante, élue depuis 2017 ; Bertrand Plouvier (LR), déjà candidat en 2022 ; Véronique Mahé (PCF sous la bannière du Nouveau Front populaire) ; Michel Hunault, ancien député LR qui a rejoint l’alliance d’Éric Ciotti avec le Rassemblement national – et qui n’est autre que le frère jumeau d’Alain Hunault, maire LR dans la région, se présentant dans la circonscription voisine sous l’étiquette LR ; Gaël Bourdeau (Debout la France) ; Sophie Corbin (Reconquête !) et Marie-France Belin (Lutte ouvrière).

À l’intérieur du café de l’avenue Lajarrige où se retrouvent les habitués pour « l’apéro du midi », Gérard ouvre son enveloppe remplie des professions de foi. « Elles sont toutes bleues ! Sur une je lis “union des droites”, sur l’autre “union de la droite”, c’est lunaire. On ne sait pas si c’est la “normale”, la droite de la droite, la droite Macron. Faut bien avoir les yeux en face des trous dimanche, ne bois pas trop samedi soir, toi ! », dit-il en rigolant à son voisin de table.

L’ancien chauffeur de taxi parisien, venu sur la côte, votera Rassemblement national. Seulement, comme beaucoup d’électeurs RN croisés à La Baule, il ne connaît même pas le nom de son candidat. Car, profitant de la nouvelle alliance Ciotti-RN, Michel Hunault a en fait pris la place de la candidate RN Laurence Le Page. Cette dernière, qui s’était déjà présentée en 2022, avait initialement été investie par le parti d’extrême droite, avant de faire marche arrière. Gérard cherche alors le logo du Rassemblement national, introuvable. Il repère finalement la photo de Jordan Bardella, derrière le candidat. À ses côtés également, les trombines de Marion Maréchal (ancienne Reconquête !), Éric Ciotti, et Nicolas Dupont-Aignan, que l’on retrouve aussi sur l’affiche du candidat Debout La France… Ubuesque.

Quelques mètres plus loin, sur la plage, même confusion. « Cette fois, je vote Rassemblement national, et donc si j’ai bien compris je prends le bulletin des Républicains puisqu’ils sont tous RN maintenant », explique Geneviève à son neveu. « Mais non justement, pas tous. Il faut que tu révises avant dimanche, toi ! », lui répond-il. Devant sa boîte aux lettres, Alain s’étonne aussi du manque de clarté. « On se demanderait presque si ce n’est pas fait exprès… » Lui veut voter Les Républicains, comme son groupe d’amis, auquel il envoie la photo du son bulletin de vote. « Mieux vaut être sûr. »

« Les électeurs sont désorientés », ne peut que constater le candidat LR Bertrand Plouvier. Mercredi soir, il a bien rappelé aux 350 personnes présentes lors de sa dernière réunion publique qu’il est resté fidèle à son parti et à ses convictions, « pas comme d’autres ». « Quand je tracte, je dis aux gens que nous sommes le “canal historique”. C’est deux mots, mais ça parle », glisse une militante.

Jeudi matin, la température est un peu plus fraîche. Au marché, le candidat salue les commerçants. Et entend, une énième fois, les mêmes remarques : « Vous êtes LR ! Mais moi, Ciotti, c’est plus possible, il m’a déçu » ;« Vous écrivez “candidat du centre”, alors c’est vous le candidat Macron ? ». Entre deux étals, les pronostics vont bon train. Jérôme pense que c’est la candidate du Nouveau Front populaire qui va arriver en tête au premier tour. « – Mais elle est quoi comme parti ? Ce n’est pas marqué clairement sur l’affiche », lui demande son ami Marc. « – Parti communiste »,« – Eh beh ». Le café terminé, les deux se souhaitent une bonne journée. « Et un bon vote dimanche ! »

Le Figaro, no. 24835
Le Figaro, vendredi 28 juin 2024 920 mots, p. 6

Politique

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27 juin 2024 - Le Figaro (site web)

En Israël, une élection législative marquée par le chaos de la guerre

Timsit, John

Comment ne pas y penser ? Quelques mois après l'attaque terroriste subie par Israël, le 7 octobre 2023, la guerre entre l'État hébreu et le Hamas plane plus que jamais sur la campagne des législatives dans la 8e circonscription des Français de l'étranger, celle regroupant plusieurs pays du pourtour méditerranéen dont fait partie l'État hébreu.

C'est dans cette atmosphère pesante que les candidats tentent de mobiliser les électeurs, appelés aux urnes pour la troisième fois en deux ans - l'élection de juin 2022, invalidée pour irrégularités et manoeuvres» ,avait été rejouée au printemps suivant. C'est différent des précédents scrutins parce que le peuple juif et Israël ont connu leur plus grand pogrom depuis la Shoah» , reconnaît le député sortant apparenté LR Meyer Habib.

Alors que la mort a frappé de près ou de loin beaucoup d'Israéliens ces dernières semaines, le parlementaire à la double nationalité confie «faire campagne avec beaucoup de tristesse». Vivant sous protection policière, ce proche du premier ministre Benyamin Netanyahou juge l'élection «cruciale» face à «l'antisémitisme d'extrême gauche qui n'a jamais été aussi fort». Élu à quatre reprises depuis 2013, Meyer Habib croit en sa réélection malgré les multiples polémiques au centre desquelles il s'est retrouvé depuis le début du conflit. Une confiance puisée dans sa «popularité» , qu'il perçoit chez les 70 000 Français résidant en Israël. Soit plus de la moitié du corps électoral de toute la circonscription. «La campagne est si rapide qu'on n'a pas le temps de tout parcourir», regrette-t-il.

Comment expliquer ce soutien répété en faveur de Meyer Habib ? Ses charges contre les ambiguïtés des Insoumis, ainsi que ses positions pro-Netanyahou contre le Hamas ont renforcé sa visibilité médiatique auprès d'une partie de la population qui vit quotidiennement au bruit des sirènes d'alerte. Et donc sensible à une rhétorique très ancrée à droite. La preuve ? Eu égard à une abstention massive (92 %) aux européennes, la liste du parti d'Éric Zemmour, Reconquête, est arrivée largement en tête avec 25 % des voix dans toute la région, et 65,8 % rien qu'à Tel-Aviv. Loin devant les 11 % recueillis par la macroniste Valérie Hayer. De mauvais augure pour le camp présidentiel ?

«Il y a une inquiétude qui s'est ancrée,admet la candidate macroniste Caroline Yadan . Pour les Israéliens, l'ennemi principal, c'est l'islamisme. Ils ont peur pour leurs enfants, et ont l'impression que Zemmour va régler le problème. Ça suffit pour les rassurer.»Députée sortante de la 3e circonscription de Paris, et ancienne suppléante du ministre Stanislas Guerini, celle qui se revendique du «bloc républicain» se retrouve parachutée dans un territoire où elle doit «combler à vitesse grandV un déficit de notoriété». Très visible dans l'Hexagone à la faveur de son engagement contre l'antisémitisme et pour le retour de la centaine d'otages encore détenus à Gaza, cette avocate en droit de la famille espère «fédérer» davantage que son adversaire. Avec un leitmotiv : convaincre «de manière ferme et sans outrance».Voilà le tempétueux Meyer Habib pris pour cible. Ce dernier a beau «desservir» «les intérêts des Français israéliens» par la forme qu'il donnerait à ses convictions, la Francilienne reconnaît tout de même le «rejet très clair de la politique étrangère d'Emmanuel Macron»en Israël.

Considérations sécuritaires

À l'instar de beaucoup de circonscriptions des Français de l'étranger, la macronie pourrait encore régresser en Israël deux ans après le score de 31 % obtenu par le président-candidat au premier tour de la présidentielle de 2022. «Caroline Yadan ne peut pas s'attendre à de grands résultats en Israël», raille Meyer Habib, en rappelant que l'ancienne candidate centriste Deborah Abisror-De Lieme, jusque-là secrétaire général du groupe Renaissance à l'Assemblée, ne s'est même pas représentée. De l'autre côté de l'échiquier politique, le Nouveau Front populaire (NFP) est en grande difficulté. Ses appels en faveur d'un cessez-le-feu à Gaza l'éloignent des considérations sécuritaires d'une partie de l'électorat franco-israélien. «C'est le seul pays au monde qui est menacé de disparition, la cible d'appels de haine. L'extrême gauche se perd dans ce type de discours, c'est hallucinant ! », tempête Caroline Yadan.

Une attaque qui n'atteint pas la candidate NFP. Fondatrice du parti de gauche israélien Balad, Yaël Lerer n'a qu'une seule ligne de conduite : «Aucun crime de guerre ne doit être justifié.» Très critique sur la politique de Benyamin Netanyahou, elle juge que «la réponse ne peut pas être du même genre». «Depuis le 7octobre, je ne dors pas. Mais en France, on a l'impression que tous les Israéliens sont pro-Netanyahou, pro-massacres, mais ce n'est pas du tout le cas!» ,tonne Yaël Lerer. Celle qui avait déjà porté les couleurs de la gauche en avril 2023 sort d'ailleurs la sulfateuse contre Meyer Habib. «Il n'est pas populaire, je suis beaucoup plus représentative que lui, il ne rassemble qu'une minorité: seuls 10% des électeurs votent pour lui», pourfend cette éditrice. Qui estime avoir «de très fortes chances»de l'emporter grâce à la «mobilisation de personnes qui ne votent pas d'habitude».

La militante franco-israélienne, de confession juive, défend également sa présence au sein de l'alliance de gauche avec La France insoumise, dont plusieurs de ses lieutenants ont été accusés de tenir des propos antisionistes. «L'antisémitisme, c'est toujours l'extrême droite. Il y a beaucoup de déclarations que je ne n'ai pas aimées, mais elles ne sont pas antisémites, explique Yaël Lerer. C'est davantage une question de forme.»Une lecture qui n'est pas partagée par ses coreligionnaires français, dont 92 % estiment, selon un sondage Ifop pour Le Point, que LFI contribue à faire monter l'antisémitisme. T. J.

Libération
vendredi 28 juin 2024 346 mots, p. 11

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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27 juin 2024 - Libération (site web)

Chez LR, on préfère le silence au barrage

ÉTIENNE BALDIT

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Si la macronie semble vouloir arrêter une position officielle pour le second tour des législatives, le 7 juillet, en cas de duels entre le Rassemblement national et le Nouveau Front populaire, ce n’est semble-t-il pas la même ambiance chez Les Républicains. Le parti de droite (ou du moins ce qu’il en reste), promis à de nombreuses éliminations dès le premier tour, parlera-t-il d’une même voix dimanche soir ou la semaine prochaine ? «A priori, ce n’est pas prévu», indique une cadre. Une députée certifie qu’«il n’y aura pas de consigne de vote» de leur part car «c’est dans [leur] ADN». Depuis la dissolution, toutes les figures de droite ont pris des positions personnelles, le plus souvent pour refuser de choisir entre l’extrême droite et l’alliance de gauche, voire pour indiquer leur préférence pour le parti lepéniste.

Une cacophonie à laquelle LR ne semble avoir nulle envie de mettre un terme. Cette non-ligne officielle relève «clairement d’une absence d’organisation» car «tout va tellement vite», justifie une petite main. «Colline après colline», résume Bruno Retailleau dans le Dauphiné libéré, le patron des sénateurs LR refusant de se prononcer avant dimanche soir. On prend les tours les uns après les autres, en gros. Le député sortant dans le Haut-Rhin Raphaël Schellenberger, membre des instances du parti et candidat à sa réélection, défend lui aussi une logique stratégique délibérée : «C’est une question importante, mais qui se pose au soir du premier tour, une fois qu’on connaît les équilibres, les duels… On ne peut pas y répondre par principe au préalable.» Il fut pourtant un temps où la droite arrêtait des positions de principe, comme le célèbre «ni FN-ni PS» voulu par Nicolas Sarkozy. Plus prosaïquement, certains soulignent que LR n’aura pas nécessairement son mot à dire au second tour. «Il y a peut-être des circos où on n’aura même pas d’électeurs LR à qui donner une consigne de vote», torpille un élu. Vu comme ça…

Libération
vendredi 28 juin 2024 1850 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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27 juin 2024 - Libération (site web)

En campagne, le camp Macron dit non merci patron

JEAN-BAPTISTE DAOULAS; LAURE EQUY

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

En campagne, le camp Macron dit non merci patron En lutte dans leur circonscription pour leur survie politique, les candidats de la majorité déchue tentent de prendre leurs distances avec le président impopulaire qui les a mis dans cette situation.

Emmanuel Macron rencontre, ces jeudi et vendredi, ses homologues de l’Union européenne pour un sommet censé répartir les top jobs, trois semaines après le scrutin du 9 juin (lire page 15). Ici, qui s’en soucie ? Les candidats de son ancienne majorité, qui luttent dans leur circonscription pour leur survie politique, sont désormais, au mieux, indifférents aux faits et gestes du président de la République. Au pire, ils redoutent une énième déclaration délétère, si jamais on lui tendait un micro dans les couloirs bruxellois. A deux jours du premier tour des élections législatives anticipées, ainsi s’achève la première étape de cette campagne éclair, sauvage, anxiogène. Sans le Président, dissous avec le reste du paysage politique. Après avoir tout dynamité en promettant de faire de ce retour aux urnes une «respiration démocratique», Emmanuel Macron est prié de se tenir à distance, confronté au rejet et à l’incompréhension des électeurs, enterré vivant par une partie de son camp.

«Tout le monde pensait qu’il ne ferait rien après les européennes, ils l’ont tous pris pour un con. Et lui les a déjoués», parvient à se réjouir un visiteur régulier de l’Elysée, qui persiste à penser que la dissolution était un coup gagnant. Mais qui est piégé ? Loin de faire bloc derrière le chef de l’Etat, ses principaux généraux, affranchis, tracent leur route. Emmanuel Macron ayant «tué la majorité présidentielle», l’ex-Premier ministre Edouard Philippe «passe à autre chose» et veut bâtir une «majorité parlementaire».

«TOUT LE MONDE A SES TYPES À CACHER» L’actuel chef du gouvernement, Gabriel Attal, prie les Français de le «choisir» Premier ministre et promet «un avant et un après dans la pratique du pouvoir». Tenant sa revanche sur les conseillers qui, dans l’ombre, lui ont mené la vie dure, le ministre de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire, s’en prend aux «cloportes» qui infestent «les palais de la République». Gérald Darmanin, lui, fixe la fin de son bail au ministère de l’Intérieur, en cas de défaite dans sa circonscription du Nord, et travaille à son nouvel horizon politique (lire pages 4-5). Certes, c’est encore à l’Elysée que le Président, réunissant mardi en «conf call» les poids lourds de son camp, ébauche la stratégie de l’entre-deux-tours. «Je ne l’ai pas trouvé en retrait mais économe de sa parole. Il a dit tout de suite à Attal : “Gabriel, quelle est la ligne de la campagne ? Ton évaluation de la situation ?”», retrace un participant.

S’il y a bien quelques aficionados pour rappeler à leurs camarades ingrats que c’est à Emmanuel Macron qu’ils doivent leur vic- lll toire aux législatives de 2017 et 2022, les députés «Ensemble pour la République» élus le 7 juillet auront, cette fois, sauvé leur siège malgré lui. «On sera allés la chercher, notre élection. Si on s’en sort, il ne faudra plus rien nous demander, prévient une ministre. Quoi qu’il arrive, ce sera une cohabitation avec le président de la République.» Avant le verdict des urnes, les candidats du «bloc central» n’ont pas floqué leurs documents de campagne de son portrait et, sur le terrain, taisent le nom de ce chef de l’Etat devenu radioactif. «Tout le monde a ses types à cacher : nous cachons le Président, les socialistes cachent Mélenchon et Marine Le Pen cache ses fachos», résume Richard Ramos, ex-député Modem, candidat dans le Loiret. «Personne ne m’a parlé de la lettre qu’il a adressée aux Français. Ni militants, ni électeurs, ni élus. Les gens ne comprennent toujours pas pourquoi il a dissous. Il y a encore deux ou trois hurluberlus qui le trouvent formidable. Bon, je les laisse parler !» rapporte un ancien député Renaissance. «Vous n’imaginez pas le nombre d’électeurs qui me disent : “Faites-lui passer le message… Qu’il se taise.” Et là, je pense au fait que jamais les députés n’ont de contact avec le Président et que je ne peux donc pas le lui dire», ajoute une autre, ironisant sur le lien déjà distendu entre Macron et les parlementaires. S’il a confié les rênes de la campagne à son Premier ministre, le chef de l’Etat refuse de la mettre en sourdine. Conférence de presse, interventions en marge du G7, de la Fête de la musique ou de ses périples commémoratifs, lettre aux Français, confidences dans un podcast : neuf sorties en trois semaines ! «La voix, l’écrit. Là où l’on est dans un rythme effréné, il choisit des formats doux, de temps long», vante un conseiller de l’Elysée. A chaque fois, Macron croit bon de justifier la dissolution. Un coup de poker ? Un caprice ? Non, un acte de «confiance» dans les électeurs. «Quand vous êtes persuadé d’avoir pris la bonne décision, vous n’avez pas besoin de la réexpliquer encore et encore», conclut un ministre, sans compassion.

Contraint de suivre la campagne de loin, Macron sonde des parlementaires restés proches de lui, qui reçoivent son rituel message : «Comment tu sens les choses ?» Comme toujours quand ça va mal, les historiques Richard Ferrand et Julien Denormandie sont consultés. Par ses «capteurs» interposés, le chef de l’Etat mesure son impopularité. «Il est meurtri, il ne le dit pas mais je le sens. Il reçoit des seaux de boue, il ne le mérite pas», se désole l’ex-député Renaissance et candidat dans l’Hérault Patrick Vignal. Invité du podcast «Génération Do It Yourself» mis en ligne lundi, le Président évoque en boucle son lien tumultueux avec les Français. «Il y a un paquet de gens qui me trouvent hautain. L’image se forme, elle se déforme, se déconlll textualise avec le système des réseaux sociaux», relativise-t-il, tentant de se présenter en président antisystème, qui décide de dissoudre contre l’élite et les rentes établies. «Beaucoup de ces élites, dont les gens pensent que je suis le copain, […] sont plutôt pour qu’on fasse les réformes en dehors du peuple, sans le peuple.» A son intervieweur, l’entrepreneur Matthieu Stefani, qui lui lance «les gens ne vous détestent pas autant que je le pensais», il répond, déconcertant de sincérité : «C’est gentil, ce que vous dites. Ça me fait du bien.» «DANS UN AN, CE SERA REVENU» «Sept ans de Macron bashing, on aura la médaille d’or de cette discipline aux JO», dédramatise François Patriat. Le sénateur Renaissance, macroniste à la vie à la mort, a vu des cotes de popularité plonger. Puis grimper. «Quand on voit celle de François Hollande aujourd’hui, j’ai de l’espoir ! Macron, ce n’est pas Hollande, ça remontera beaucoup plus vite. Dans un an, ce sera revenu.» A l’Elysée aussi, on se console avec l’idée qu’on a vu pire. «Durant la crise des gilets jaunes, il était hué. Là, quand il se déplace, on ne sent pas ça», dit un proche. Dans un sondage Odoxa pour Public Sénat publié mardi, la cote de satisfaction du Président, à 27 %, atteignait son plus bas niveau depuis décembre 2018.

«Indécrottable optimiste» comme il se décrit, Macron coache même certains de ses proches en campagne. A une ministre candidate, il écrit : «Tu vas gagner», «on va y arriver», «on regarde l’avenir». Il cite son propre exemple, la présidentielle de 2017 : seul à y croire, il ne l’aurait pas remportée s’il s’était fié aux sondages et aux médias. «Il pense que c’est sain que la colère s’exprime et qu’ensuite, les choses retombent, qu’on peut repartir sur des bases saines. C’est son logiciel. Il est persuadé qu’il y a un chemin, qu’il fallait qu’on retrouve le goût de la gagne», rapporte son interlocutrice. Dans la semaine précédant le scrutin européen, le chef de l’Etat entrevoyait encore une percée, au-dessus des 20 %, de la liste Renew de Valérie Hayer qui n’a recueilli que 14,6 % des voix. Entravé par l’absence de majorité absolue à l’Assem- Suite page 4 Suite de la page 3 blée nationale, Emmanuel Macron échafaude, depuis deux ans, des plans pour rebondir, invente un Conseil national de la refondation, des Rencontres de Saint- Denis, se donne «cent jours» après la réforme des retraites, convoque «un rendez-vous avec la nation» en janvier. Comme un joueur qui constamment relance après avoir perdu sa mise. Indécrottable optimisme.

«BESOIN D’UN PRÉSIDENT COSTAUD» Si le paysage post-7 juillet est nimbé de brouillard, autour de lui, certains ébauchent les scénarios possibles. Faute d’une majorité claire, la nomination d’un gouvernement technique, le moins irritant possible ? Ou le maintien du gouvernement actuel, chargé de gérer les affaires courantes en attendant qu’une solution émerge ? «On en a parlé entre nous, sans le Premier ministre et le Président. Je n’ai pas senti que l’option longue passionnait vachement», marmonne un ministre pas ravi à l’idée d’assurer l’intérim. Habitué à diriger sans partage, Macron lui-même se résout à «changer profon - dément» la gouvernance, promettant «compromis» et «co - construction». «Ce n’est pas qui m’aime me suive», assure-t-il. Et pour cause.

En cohabitation ou en colocation avec une coalition aux contours encore difficiles à entrevoir, quelle place lui resterat-il ? «Soit il fait de l’international et il finit son mandat comme ça, soit il réunit les gens de bonne foi, les élus de collectivités, les maires. Là, il est acculé mais il peut ressouder le pays», espère Patrick Vignal. Reste un paradoxe : pourrait-il être celui qui offre à l’extrême droite l’occasion d’une victoire historique et, en même temps, servir de (faible) garde-fou depuis l’Elysée ? «Là où les gens se trompent, c’est que, avec une majorité RN ou pas, relative ou pas, on aura besoin d’un Président costaud, qui tient la boutique, mise un pilier du camp présidentiel. Et si on doit faire un gouvernement technique, il faudra qu’il le nomme, le manage et travaille avec lui. C’est contre-productif d’enterrer Macron aujourd’hui.» Un ultime pari, tant la nouvelle donne semble précipiter la fin de son règne. Obnubilé depuis deux ans par la crainte de son effacement, il a souvent pesté contre cette règle introduite par la Constitution en 2008 qui interdit au président de la République de concourir à un troisième mandat consécutif, le condamnant à voir l’unité de son camp et son propre pouvoir s’étioler. Ainsi le 31 août, réunissant les onze chefs de partis à Saint-Denis, Macron avait stupéfait ses convives en confessant : «Ne pas pouvoir être réélu est une funeste connerie.» Et si ce n’était pas la seule ?

«Les gens ne comprennent toujours pas pourquoi il a dissous. Il y a encore deux ou trois hurluberlus qui le trouvent formidable.» Un ancien député Renaissance

L'Humanité
vendredi 28 juin 2024 855 mots, p. 9

Sébastien Jumel en campagne et en colère

Anthony Cortes

Législatives Dans la 6e circonscription de la Seine-Maritime, entre ruralité, quartiers populaires et littoral, le député communiste sortant, Sébastien Jumel, identifie l'immense « colère » provoquée par Emmanuel Macron comme premier adversaire.

Dieppe (Seine-Maritime), envoyé spécial

Le barbecue peut-il tout ? Dans le quartier populaire des Bruyères de Dieppe (Seine-Maritime), on le veut point de rencontre, on l'espère réconciliateur. Autour de ses fumées, dans lesquelles on devine les silhouettes de militants communistes à l'origine de l'initiative, des dizaines d'habitants descendus de leurs tours composent leur casse-dalle. Certains y restent, taillent le bout de gras, saluent le député PCF sortant en campagne, Sébastien Jumel, candidat Nouveau Front populaire (NFP) sur cette circonscription, la 6e de Seine-Maritime. D'autres se servent, s'éloignent et toisent leurs propres voisins. « Ça finira mal un jour », promet David, 46 ans, mâchoire serrée. Cet ancien des espaces verts, sans activité depuis un accident de tronçonneuse à l'origine de ses pas mal assurés, est de ceux qui ont pris leurs distances, tout comme Sabrina et Eddy. La première a 36 ans et est auxiliaire de vie. Le second, 40 ans, est marin-pêcheur. Les trois assurent « ne pas s'en sortir », même s'ils font « tout pour ». Dans leurs pattes, leurs enfants respectifs, qui eux non plus ne se mélangent pas.

En cause, un maelström de raisons, des noeuds, des rancoeurs. Contre les habitants des tours voisines et leurs « robinets en or », caricaturent-ils les quelques représentants du quartier de Neuville, « toujours favorisés », ou de vieilles connaissances coupables d'avoir été « embauchées » alors que leurs proches n'y parviennent pas. Contre les prix de retrait appliqués à certains poissons, ceux de l'essence et du gaz, ou de « la merde qu'on importe ». Et contre tous ceux qui représentent de près ou de loin le monde politique, sans distinction d'étiquettes. « Il y a eu les gilets jaunes, la colère des pêcheurs, des agriculteurs, et rien ne change jamais : on ne s'occupe pas des Français, toujours des autres », regrette Sabrina, triturant le piercing planté au-dessus de sa lèvre. Eddy l'interrompt : « Macron veut qu'on fasse la guerre pour l'Ukraine, mais c'est contre lui qu'on va finir par la faire. » Tous acquiescent. Elle commencera par un vote, ce dimanche, en faveur du Rassemblement national (RN). « Pour casser son délire, pas parce que j'y crois, précise David. Ils veulent nous ignorer ; nous, on va les emmerder. »

Dans cette circonscription, qui contient quartiers populaires, littoral et villages ruraux, Jordan Bardella a recueilli le 9 juin 44,9 % des voix, contre 20,8 % pour le bloc de gauche, avec une participation plus forte que la moyenne nationale : 46,6 %. « Cela fait sept ans qu'Emmanuel Macron clive, méprise, insulte et multiplie les abandons », relève Sébastien Jumel, élu en 2022 avec 57,8 % des voix face au candidat RN, Patrice Martin. Inévitablement, les colères gonflent. Et le candidat devra parvenir à y répondre pour être réélu.

Sur le parvis de l'hôtel de ville de Saint-Martin-en-Campagne, ancienne commune rattachée à celle de Petit-Caux (9 600 habitants), qui s'apprête à accueillir le plus grand chantier industriel d'Europe, le futur EPR 2, avec 10 000 emplois à la clé à l'horizon 2030, Gérard Fécamp et Vincent Bertin conversent. Les deux sont respectivement maires délégués d'Intraville et de Tourville-la-Chapelle, 275 et 590 habitants, dont « beaucoup d'agriculteurs et de pêcheurs ». « Il y a une très forte colère qui nous dépasse parfois », rapporte Gérard Fécamp. La faute aux difficultés liées au « coût de la vie », dit-il, bien que le taux de chômage soit ici plutôt bas (6,4 %, contre 7,3 % au niveau national), mais pas seulement. « Tout le monde a en mémoire les mouvements de contestation, explique Vincent Bertin. La crise agricole du début de l'année, mais surtout le mouvement des pêcheurs ici même en mars 2023 , pour la sauvegarde de la pêche artisanale locale contre les importations massives, ont laissé des traces ». Lesquelles ? « On a définitivement compris que lorsque l'on ne va pas dans le sens du gouvernement, on nous efface », constate Loëtitia Bourcier, qui vend sur la côte le poisson de son petit chalutier de famille, la Fée des mers, et qui était l'une des voix de cette révolte.

« On s'est battus pour sauver nos emplois et notre activité face à tous les freins : les industriels étrangers qui viennent piller nos ressources, les réglementations européennes inadaptées... Mais tout ce que le gouvernement a trouvé à nous dire quand nous avons bloqué le port du Havre, c'était que nous menacions les intérêts des industriels, que nous étions irresponsables. Pour eux, l'inquiétude des petits est illégitime », ajoute celle qui confie voter pour le député sortant. Sébastien Jumel est d'ailleurs reconnu par les acteurs locaux comme porte-voix des colères à l'Assemblée. Et identifié comme un élu qui « s'oppose et propose ». Face au risque de résignation, il appelle à la révolte. « Fort de tous les combats menés et face à tous les défis à relever, du désenclavement du territoire à la lutte contre la désertification médicale ou le développement économique, il faut un représentant capable de tordre le bras des décideurs, un interlocuteur crédible, affirme-t-il. Que Macron se le dise, ici on veut tout : entrée, plat, dessert et fromage ! » Avec ou sans barbecue.

Le Figaro, no. 24835
Le Figaro, vendredi 28 juin 2024 771 mots, p. 7

Politique

À Antibes, le LR Éric Pauget reste « droit dans ses bottes »

Kovacs, Stéphane

N ous avons besoin de comprendre : voter Les Républicains, ça veut dire quoi aujourd'hui ? » Des messages désemparés, comme celui de ce chef d'entreprise antibois, Éric Pauget en reçoit « des kilomètres » sur son smartphone depuis quinze jours. «Ça montre bien que le trouble est réel, observe le député LR sortant. Dans cette 7e circonscription, l'électorat est historiquement de droite républicaine. Mais quand on a vu les résultats des européennes, on a eu un choc : en additionnant les votes pour Jordan Bardella et Marion Maréchal, on dépasse les 40 %, avec des pointes à 45 % dans certains villages !»

La décision de celui qui est encore président des LR, Éric Ciotti, de s'allier avec le Rassemblement national, a achevé de désorienter les électeurs. «LR, ex-LR, LR-RN, LR macroniste, Ensemble ou pas, on ne s'y retrouve plus du tout !, soupire une ménagère. J'aurais bien besoin de tout mon samedi après-midi pour étudier ça...»

Sur ses affiches, le logo LR est bien présent. «J'ai clairement dit mon positionnement, affirme Éric Pauget. Ancien porte-parole d'Éric Ciotti, je reste son ami, mais je ne cautionne pas son choix. Je reste droit dans mes bottes. Peu importent les étiquettes politiques, j'ai choisi d'y aller sur mon nom, ma tête et mon bilan. Je n'irai pas me dissoudre dans la macronie, qui abîme notre pays, ni rejoindre l'inconnu des extrêmes.»

À ses côtés, Alexia Missana, sa suppléante, n'est « pas encartée ». « Vu le contexte de ras-le-bol de la politique, on a été étonnés, lors de nos réunions publiques, de voir des gens qu'on n'avait jamais croisés, rapporte la jeune avocate. Nombreuxsont ceux qui sont venus nous demander :« Qu'est-ce que je peux faire ? » »

Ce mercredi, la journée commence par un café devant une boulangerie du Rouret, à la rencontre des 4 000 habitants de cette paisible commune sur les hauteurs d'Antibes. Jean-Philippe, agriculteur, raconte avoir eu « un vote de colère, RN, aux européennes ». Mais là, «on n'est pas dans la même démarche, explique-t-il. À l'échelon local, moi je vote pour celui qui pense comme moi».

« Gaulliste classique » qui a suivi « tous les changements d'appellation des LR », le maire, Gérald Lombardo, décrit être « dans une valse-hésitation », entre « autorité et humanité » : « Quand est-ce qu'on arrête cette vision de « start-up nation » et qu'on écoute les gens ?, interroge-t-il. Les drames comme celui de Crépol donnent envie de dire : « Stop ! Redonnez-nous cet équilibre qui nous faisait vivre ensemble dans un pays heureux. » »

À Roquefort-les-Pins, coquette commune de 7 000 habitants, de jolies boutiques viennent d'ouvrir autour de la place du marché. « J'étais LR mais je ne voterai pas pour vous !, prévient d'emblée Nicolas, fonctionnaire. Ce qu'a fait Ciotti, il fallait le faire depuis longtemps ! Y a un truc qui m'énerve en France, c'est l'insécurité : en 2022, j'ai subi six agressions, dont une violente. Depuis, je suis en arrêt maladie. » Bruno, ancien cadre expatrié, s'inquiète, lui, « de la délinquance et des migrants ». Membre de la commission des lois, Éric Pauget embraye : «L'État verse 1 milliard d'euros de subventions par an aux associations qui gèrent les migrants, souligne-t-il. Parallèlement, la ligne budgétaire dédiée aux OQTF n'est que de 17,9 millions... »

« Ça va cogner ! »

Un peu plus loin, Élodie, enseignante, alpague le député : «J'ai deux filles étudiantes qui sont à fond pour Bardella !, se désole-t-elle. Mon aînée qui fait médecine à Nice dit que, dans certains quartiers, on n'est plus en France... » Éric Pauget réplique : « Vous n'essayez pas de leur dire qu'il y a ici un député très ferme sur le régalien ? C'est vrai que je ne suis pas sur TikTok...» À la poissonnerie, Yoan et Émilie ne savent « plus trop où donner de la tête ». « On travaille 15 heures par jour et on se paie 40 % en dessous de la grille salariale », déplore le jeune commerçant. « Vous êtes un bel exemple de la France qui travaille, qui investit, vous redonnez espoir ! », félicite Éric Pauget qui, « en tant que gérant de camping, sait ce que c'est que d'embaucher et de payer des taxes». Mais le poissonnier reste perplexe : « Quand on rentre crevés, entre les factures et les enfants à gérer, on se demande si un parti peut nous aider plus qu'un autre... »

En 2022, Éric Pauget avait été réélu avec 59 % des voix au second tour, devant le candidat Ensemble/LREM. Ce dimanche, « ça va cogner !, prévoit-il. On sent que les électeurs veulent du changement, et les partis traditionnels ne représentent pas ce changement. D'ailleurs, les Français n'en peuvent plus des alliances de partis ! Les étiquettes politiques, c'est le passé... Dans cette période de trouble, il faut juste savoir rester solide et garder ses valeurs.»

Libération
vendredi 28 juin 2024 1368 mots, p. 10,11

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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27 juin 2024 - Libération (site web)

Sur le terrain, les adversaires du RN jouent en vain la carte de la rationalité

JEAN-BAPTISTE DAOULAS; LAURE EQUY

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Si les arguments concrets à opposer pour contrer le parti d’extrême droite sur son programme flou, ses revirements ou son passé ne manquent pas, les aspirants députés en campagne ont de plus en plus l’impression que les électeurs en colère ne s’aventurent plus sur «le terrain des idées».

Par où commencer ? Ces affiches où les visages de candidats Rassemblement national fantomatiques restent invisibles, occultés par le sourire de Marine Le Pen et Jordan Bardella ? Ces profils loufoques – une magnétiseuse en Côte-d’Or – ou franchement nauséabonds de militants aux dérapages multidocumentés par la presse ? Ou peut-être ces promesses ir - réalistes que Bardella ne cesse de renier, la dernière en date étant l’exonération d’impôts sur le revenu pour tous les moins de 30 ans ? Les adversaires du RN n’avaient qu’à se baisser pour trouver des angles d’attaque. En théorie, du moins. En pratique, ces trois semaines de campagne éclair se terminent sur un constat d’incapacité à faire entendre des arguments de fond aux électeurs. «Avec la dissolution, d’un coup, on a dérangé la vie des gens, constate le député Renaissance Patrick Vignal. On est dans l’émotionnel irrationnel.» Dans les Yvelines, l’ex-ministre Nadia Hai fait face à la cuisinière médiatique Babette de Rozières, investie par l’extrême droite alors qu’elle tentait encore il y a deux ans de se présenter sous les couleurs de la «majorité présidentielle». «Il y a des gens qui veulent bien discuter. Quand on arrive à placer des arguments, certains changent d’avis dans la conversation ou disent qu’ils vont réfléchir, raconte l’élue Renaissance.

Mais d’autres ne veulent pas ouvrir la discussion. Et là, c’est mort.»

«SCHIZOPHRÉNIE ÉLECTORALE» Emmanuel Macron s’est planté sur la météo émotionnelle du pays. Lui qui misait sur un retour à la modération après le grand défouloir des élections européennes n’a pas fait baisser «la fièvre» qu’il diagnostiquait le 9 juin en dissolvant l’Assemblée. Selon une étude Verian pour la Fondation Jean-Jaurès réalisée du 19 au 21 juin, les cinq émotions les plus partagées par les Français sont la fatigue, la colère, la tristesse, la peur et la honte. «Si des gens choisissent sur des émotions plus que des informations, alors peutêtre qu’ils choisissent le pire», s’inquiétait lundi le Président dans le podcast Génération Do It Yourself. «Je me suis dit que les élections législatives, ce n’était pas les élections européennes, et que les gens réfléchiraient. Mais non, les gens veulent confirmer leur vote en fin de compte», déplore le président des sénateurs Renaissance, François Patriat. Le chef de l’Etat n’a rien apaisé en parlant de «guerre civile» en cas de victoire de La France insoumise ou du RN. Lui aussi a contribué à la confusion générale en présentant a posteriori la dissolution comme inéluctable alors que ses premiers ministres, Elisabeth Borne puis Gabriel Attal, se targuaient depuis deux ans de naviguer à l’Assemblée, en dépit d’une majorité relative. Déraison pour déraison, une ministre s’est vu expliquer dans une réunion par un électeur macroniste qu’il valait mieux purger en juillet l’accession du RN aux responsabilités : «Autant y aller maintenant dans l’idée qu’ils se plantent, tant qu’il y a des contre-pouvoirs.»

«Les gens sont perdus, ça va trop vite pour eux, ils ne comprennent rien, regrette Richard Ramos (Modem), candidat à sa réélection dans le Loiret. Les gens de gauche ne comprennent pas comment ça peut marcher entre Mélenchon et Hollande. A droite, ils ne comprennent pas comment les LR ont fait affaire avec le RN. Et au milieu, Edouard Philippe n’est plus avec Macron ?» Face à ces mouvements tectoniques, le RN affiche une forme de stabilité. Les alertes sur les conséquences de son accession au pouvoir se heurtent à un mur de déni. Dans l’Hérault, Vignal a tenté de raisonner un électeur juif, lui rappelant les racines antisémites du lepénisme : «Mais, enfin, vous savez ce que c’est ?» lance-t-il. «Non, ce sera RN !» «Les adhérents ou sympathisants nouveaux du RN ne veulent pas croire à son idéologie, désespère Nadia Hai. Ils nous disent qu’on exagère.» En Corsedu-Sud, Laurent Marcangeli (Horizons) a vu Jordan Bardella rassembler aux euro - péennes davantage de voix que Marine Le Pen à la présidentielle en 2022, malgré une participation nettement moindre. Que le RN et Reconquête, «des familles politiques très défavorables aux mouvements autonomistes», percent sur une île dont trois députés sortants sur quatre sont nationalistes le laisse pantois : «Il y a une forme de schizophrénie électorale depuis des années. On sort du terrain des idées. Une jeunesse de droite chez moi est de plus en plus radicalisée. Des primo-votants m’expliquent qu’ils veulent Jordan Bardella Premier ministre, sans être capables de me donner des idées. C’est génération TikTok.» La stratégie de parler au portefeuille des électeurs ne paie pas davantage. «Que deviendraient vos retraites ? Ils ne pourraient plus les payer. Que deviendraient vos prêts immobiliers ? Les crédits vont flamber», alertait le Président le 12 juin. Les électeurs tentés par le RN s’en moquent d’autant plus que Bardella ratiboise en catastrophe les mesures les plus coûteuses de son programme, la baisse de la TVA sur des produits de première nécessité comme l’abrogation de la réforme des retraites. «Le RN, ce sont des démagos. Ils sont capables de changer sur tout», s’agace le président des sénateurs LR, Bruno Retailleau. «Bardella singe la capacité à gouverner par de gros noeuds de cravate. C’est l’incarnation du vide. Ça finit par se voir. Les reculades, ça pèse dans la balance», veut croire le député ex-LR Aurélien Pradié. Tout semble pourtant glisser sur le RN. Etrillé par Gabriel Attal durant un face-à-face télévisé en mai, notamment sur son fumeux concept de «double frontière», le président du RN n’avait pas perdu de plumes dans les intentions de vote. Gagner un débat projet contre projet a-t-il encore un sens ? «Le critère rationnel est inutile, au pire contreproductif, constatait alors un ex-ministre. Quand vous donnez l’impression de faire la leçon, les gens se mettent du côté du gars qui prend la leçon.» Une stratégie du cancre désormais revendiquée. Mardi soir sur TF1, Bardella ne faisait plus l’effort de répondre sur le fond aux questions d’Attal. Il s’est contenté de le surnommer «Monsieur le professeur», renvoyant le Premier ministre au camp des élites. «Je ne comprends pas que les gens ne lui reprochent pas cette arrogance », enrage François Patriat. «L’espoir et l’envie de changement sont tels que les attaques de nos adversaires n’ont que peu de prise», fanfaronne le député RN Jean- Philippe Tanguy.

«MAIS REGARDEZ L’IMMIGRATION» Sur le marché d’Arras, le 19 juin, la ministre déléguée à l’Agriculture, Agnès Pannier-Runacher, aborde un couple de retraités décidés à voter RN. Ils doivent économiser sur le chauffage en hiver, «il fait 13 °C le matin dans la maison». Elle tente d’expliquer son combat au niveau européen pour faire baisser la facture d’électricité des Français l’an prochain. «J’ai roulé sur les Allemands pour obtenir la reconnaissance du nucléaire. Le RN n’a rien fait», explique la candidate aux législatives. La complexité du marché européen de l’électricité se heurte aux affects. «Macron, j’y ai cru. Mais regardez l’immigration. A Calais, les gens ne peuvent plus revendre leur maison», renvoie la dame. «Le programme économique du RN est une catastrophe !» met en garde Pannier-Runacher. «Il y a deux ans et demi, trois ans [ jusqu’à la présidentielle de 2027], et on rebattra les cartes», minimise le mari. La ministre pointe le risque d’un rebond du chômage dans le bassin minier, l’absurdité de subventionner les énergies fossiles… il n’en démordra pas : «Je suis d’accord, le RN n’a pas de solution miracle mais on sanctionne les dix ans de laxisme. Point barre.»

«Les adhérents nouveaux du RN ne veulent pas croire à son idéologie. Ils nous disent qu’on exagère.» Nadia Hai candidate Renaissance dans les Yvelines

Le Monde
Idées, vendredi 28 juin 2024 1069 mots, p. 25
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27 juin 2024 - Le Monde (site web)

Entretien

Safia Dahani « Au RN, les transfuges de la droite servent souvent d’“élites vitrines” »

La politiste analyse les mouvements des élus Les Républicains vers le parti d’extrême droite, où ils peuvent briguer rapidement de hautes fonctions

Propos recueillis parAriane Ferrand Propos recueillis parAriane Ferrand

Safia Dahani est docteure en science politique, postdoctorante en sociologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et au Centre européen de sociologie et de science politique. Codirectrice de l’ouvrage Sociologie politique du Rassemblement national (Presses universitaires du Septentrion, 2023), elle y a rédigé un chapitre sur les reconversions partisanes.

Vous avez enquêté sur les « transfuges » au Front national (FN), devenu Rassemblement national (RN). De qui s’agit-il ?

Un transfuge, en politique, c’est quelqu’un qui quitte un parti pour en rejoindre un autre. Cela peut être un simple militant, un élu ou bien un cadre d’un parti. Les conversions au FN-RN ne sont pas nouvelles. Dans les années 1980-1990, on trouvait déjà des transfuges sur les listes frontistes pour les européennes. Ces trajectoires interrogent, car le FN a longtemps été stigmatisé, rendant les ralliements coûteux.

Aujourd’hui, avec les investitures croisées entre Les Républicains [LR] et le RN, l’idée d’un nouveau « Rassemblement pour la République », lancée [en 2023] par le transfuge Franck Allisio [ex-président national des « Jeunes actifs » de l’UMP, il avait été élu député RN des Bouches-du-Rhône en 2022], et lerecrutementde chroniqueurs, essayistes ou sondeurs issus de la droite, le débauchage se poursuit, au local comme au national. Cela participe à la légitimation du parti… Les barrières tombent : être élu au RN ou recruté dans son administration ne semble plus poser problème pour une partie de la droite.

Qu’est-ce qui pousse les transfuges à se rallier au FN-RN ?

Pour répondre à cette question, il faut se défaire, au moins pour un temps, des discours et justifications que mobilisent les transfuges eux-mêmes. Certains décrivent des « prises de conscience ». Il y a aussi les motifs idéologiques. Mais les ambitions individuelles ne sont jamais loin. De fait, les progressions [des transfuges] sont accélérées par rapport au parti d’origine, où ils devaient passer par des carrières politiques longues et très concurrentielles. Elles sont également plus rapides que celles des autres membres du FN-RN. Un exemple : en moyenne, les transfuges parviennent à intégrer le bureau politique deux fois plus vite que les dirigeants made in FN.

La plupart des transfuges ne suivent pas une carrière ascendante au FN-RN, du local au national. D’emblée, ils accèdent au « centre », par la grande porte : les instances dirigeantes, le cabinet de la présidence, la direction de fédérations importantes. Le tout en occupant très vite des postes d’élus locaux. Depuis 2011, le nombre de postes « distribuables » s’est accru, avec des poussées frontistes aux élections locales, législatives et européennes.

Les récents succès du parti accélèrent encore la donne. En 2022, ce sont 89 députés RN qui font leur entrée à l’Assemblée nationale. Ces députés recrutent dans leur entourage des jeunes et moins jeunes issus de la droite – de l’Union nationale interuniversitaire (UNI), par exemple. Avec la dissolution [de l’Assemblée], le RN est aux portes du pouvoir. Cela démultiplie les opportunités pour d’éventuels transfuges : les députations sont vraisemblablement plus accessibles, comme les futurs entourages des nouveaux députés, qui auront besoin de main-d’œuvre compétente. Le tout dans un contexte où les partis traditionnels s’effondrent, en particulier LR. La tentation est forte…

L’alliance d’Eric Ciotti avec le RN illustre-t-elle ce phénomène ? Ciotti et ceux qui l’ont suivi sont-ils des transfuges ?

Tant qu’ils ne sont pas encartés au RN, il ne s’agit pas à proprement parler de transfuges. Mais la logique est similaire. Eric Ciotti cherchait à maintenir son groupe à l’Assemblée nationale. Guilhem Carayon, le président des Jeunes Républicains, fraîchement exclu du parti pour son ralliement à Ciotti, n’y était pas satisfait : « Je me suis fait avoir », aurait-il déclaré, d’après Libération [le 25 mai 2024], en apprenant sa neuvième position sur la liste LR des européennes, trop loin pour lui assurer un siège. Proximité idéologique ou enjeu de carrière ? Quoi qu’il en soit, il est aujourd’hui candidat aux législatives dans la 3e circonscription du Tarn, avec le soutien du RN…

Pourquoi ce type de profil intéresse-t-il le FN-RN ?

Attirer les transfuges, c’est un choix délibéré au sommet du parti. De fait, les carrières rapidessont rendues possibles par l’organisation très centralisée du FN-RN. D’ailleurs, nombre de ralliements font suite à des rencontres informelles, en particulier avec Marine Le Pen. Les transfuges au FN-RN servent souvent d’« élites vitrines ». Grâce à eux, la professionnalisation du parti augmente et sa stigmatisation s’affaiblit.

Mais les promotions ne sont pas systématiques. Ce sont des profils spécifiques qui intéressent le RN. Il faut se pencher sur ce qui distingue les transfuges de leurs homologues frontistes. Sans grande différence avec le reste du champ politique, les membres du bureau politique appartiennent majoritairement aux classes supérieures. Les cadres et professions intellectuelles sont surreprésentés. Or, justement, les transfuges en sont davantage issus. Au-delà de leurs positions professionnelles, les transfuges se démarquent surtout par deux éléments. Premièrement, par leurs titres scolaires importants (bac + 5, doctorats, doubles diplômes) et surtout prestigieux, ce qui reste rare au FN-RN. La plupart des dirigeants frontistes issus des « écoles du pouvoir » [ENA, Sciences Po, HEC…] sont des transfuges.

Deuxièmement, les transfuges peuvent faire valoir des compétences techniques propres au champ politique, acquises grâce à leurs expériences dans d’autres organisations. Ce sont d’anciens élus, conseillers politiques, collaborateurs parlementaires… Ces compétences scolaires et politiques seront cruciales si le Rassemblement national est amené à gouverner le pays.

Avez-vous quelques exemples ?

La numéro deux sur la liste de Jordan Bardella aux européennes, Malika Sorel, est un cas symptomatique. Un temps proche de François Fillon et de Nicolas Sarkozy, cette prise de guerre du RN avait d’abord tâté le terrain du côté de Renaissance : « Si vous peinez tant pour le casting, sachez que j’ai codirigé le groupe éducation-recherche des anciens de Sciences Po Paris », aurait-elle signalé au président de la République, d’après LeCanard enchaîné. Autre exemple, parmi bien d’autres : Jérôme Rivière, avocat, a été député UMP [le nom précédent des Républicains] avant d’adhérer au RN en 2016, de rejoindre le bureau politique en 2018 et d’être élu député européen en 2019. Avec le contexte politique, les cas vont certainement se multiplier.

Le Monde
élections législatives, vendredi 28 juin 2024 958 mots, p. 4
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26 juin 2024 - Le Monde (site web)

A Massy, la bataille des deux gauches entre Guedj et son ex-suppléante

Le socialiste investi par le Nouveau Front populaire, opposé à LFI, rejette ce logo, alors que la candidate non investie se réclame de l’alliance

Denis Cosnard

Galy, Galy, Galy, il est où Galy ? Ah, le voilà ! » Dans l’entrée d’un bâtiment, rue de Rome, à Massy (Essonne), Jérôme Guedj parle pour lui-même devant une série de boîtes aux lettres. Des heures que le député sortant de l’Essonne joue les facteurs dans son quartier d’enfance. Il a fait imprimer des milliers de lettres et d’enveloppes personnalisées pour les personnes âgées, celles qui participent le plus aux élections.

En sortant de l’immeuble, l’élu socialiste croise son père. « Je fais toutes ses campagnes depuis 1998,dit en souriant le kinésithérapeute à la retraite. Cette fois-ci, j’ose espérer qu’il passe dès le premier tour. » « Mon père est d’un irrémédiable optimisme » , commente l’intéressé, bien plus prudent. C’est que la partie se révèle complexe. Cette fois-ci, Jérôme Guedj n’a pas pour adversaires principaux les macronistes qui l’avaient battu en 2017, mais une femme de son propre camp. Jusqu’à la dissolution de l’Assemblée nationale, l’écologiste (Génération.s) Hella Kribi-Romdhane était même sa suppléante.

Depuis quinze jours, rien ne va plus entre eux. Au cœur de la discorde, le Nouveau Front populaire (NFP). Jérôme Guedj a beau avoir été investi par cette coalition de gauche et en reprendre le programme, il refuse d’en porter les couleurs, pour ne rien devoir à La France insoumise (LFI) et à son ancien camarade socialiste Jean-Luc Mélenchon, un homme qui l’a traité ces derniers mois de « lâche », de « délateur »et l’a accusé de renier ses principes, avec des propos frôlant l’antisémitisme. Sur les tracts qu’il dépose dans les boîtes aux lettres, Jérôme Guedj se présente donc comme candidat du « rassemblement de la gauche, des écologistes et des progressistes »,soutenu par tous les partis de gauche, sauf le Nouveau Parti anticapitaliste et LFI.

Hella Kribi-Romdhane, elle, défend au contraire bec et ongles le NFP et l’alliance avec LFI. Elle a d’ailleurs pris comme suppléant un ancien porte-parole de Jean-Luc Mélenchon, Philippe Juraver. « Moi aussi, j’ai des réserves à l’égard de Jean-Luc Mélenchon,explique la conseillère municipale. Mais il n’y a pas trente-six manières d’être majoritaires, il faut l’union de toute la gauche, y compris de LFI. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé d’être candidate, pour que le Front populaire soit représenté dans cette circonscription. »

Failles persistantes

Le résultat ? Une situation unique en France. Dans la sixième circonscription de l’Essonne, les électeurs ont le choix, le 30 juin, entre sept candidats, dont un, investi par le NFP, rejette ce logo, et une, qui n’a pas été investie, le revendique fièrement et l’utilise sur son matériel de campagne. « Ma candidature est bien celle du Nouveau Front populaire ! », affirme Hella Kribi-Romdhane. Jérôme Guedj a saisi la justice pour empêcher son ex-suppléante de se prévaloir de cette bannière. Sans succès. « C’est un mauvais coup politique, doublé d’une trahison humaine », peste-t-il. « Depuis une semaine, je subis toutes les intimidations possibles pour retirer ma candidature, mais je tiens bon »,réplique sa concurrente. Un imbroglio révélateur des failles persistantes au sein de la gauche.

Emmanuel Macron a ajouté une dose de sel sur la plaie. Lors de sa conférence de presse du 12 juin, il a fait un appel du pied public à Jérôme Guedj, parlant de lui comme de quelqu’un qui n’a « rien à faire avec LFI ».Dans la foulée, les macronistes n’ont désigné aucun candidat dans cette circonscription, comme s’ils voulaient aider le socialiste à garder son siège. Un soutien troublant. « Jérôme n’est pas favorable au rassemblement de toute la gauche, et semble ouvert à une autre alliance »,avance son ancienne suppléante. « Je n’ai conclu aucun accord avec Macron, rétorque le député sortant. J’ai voté contre la réforme des retraites, contre la loi immigration, j’ai soutenu les motions de censure. Me présenter comme macroncompatible, c’est cocasse ! J’ai simplement rompu avec LFI, qui a trop brutalisé la vie politique. »

Dix-huit heures. Après le porte-à-porte, les militants des deux rivaux de gauche se retrouvent à la sortie du RER, où se tient un petit marché. « Contre l’extrême droite, on se mobilise ! Je compte sur vous dimanche », entend-on. Tous utilisent les mêmes formules pour inciter leurs électeurs à voter. Dans cette circonscription, le risque d’un basculement à l’extrême droite paraît très mince. « Ensemble, les candidats d’extrême droite ont tout de même obtenu 28 % aux européennes, donc il faut faire gaffe », nuance Jérôme Guedj, rejoint sur place par son épouse, la romancière Emilie Frèche.

Mais bien des questions les ramènent à la zizanie à gauche. « Comment je peux voter pour vous en étant sûre de ne pas avoir Mélenchon premier ministre ? », demande une salariée du ministère de l’intérieur, inquiète à l’idée de se retrouver aux ordres d’un ministre RN ou LFI. « Moi, je peux vous assurer que je ne lui voterai pas la confiance »,répond le socialiste. « Et sur les successions, qu’allez-vous faire ? », l’interroge James Petit, un testeur de jeux vidéo. « Vous avez raison, il y a une sorte de tétanie pour lutter à fond contre les inégalités de patrimoine. On va essayer d’aller plus loin », répond-il. Puis un vieil électeur de gauche réclame des explications sur les candidatures rivales. « C’est un peu chiant d’en être encore là, non ? », lui lance le retraité. L’ex-député ne peut qu’opiner : « Oui, c’est un peu chiant, je suis d’accord. »

Libération
vendredi 28 juin 2024 1010 mots, p. 7

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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28 juin 2024 - Libération (site web)

Les plans du RN pour l’école : tri des élèves, fin des REP, nationalisme…

C.Br.

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Le parti d’extrême droite, dont le député Roger Chudeau est pressenti rue de Grenelle en cas de majorité le 7 juillet, envisage un système qui ferait sortir du tronc commun plus d’élèves, et plus tôt.

Toujours plus loin vers une école aux ordres. Après le «sursaut d’autorité» brandi par le Premier ministre, Gabriel Attal, mi-avril, Jordan Bardella promet un «big bang» pour faire respecter ce principe, grande marotte de la droite et de l’extrême droite. Le 24 juin, lors de la présentation de son programme pour les législatives, le président du Rassemblement national (RN) a assuré, en cas de victoire, le soutien «systémati- » aux enseignants agressés et la poursuite des expérimentations sur le port de l’uniforme, que son parti souhaite voir généralisé. Un projet qui ne sera pas déployé avant plusieurs années. Jordan Bardella compte également interdire les téléphones portables – déjà proscrits par la loi à l’école et au collège – jusqu’à la fin du lycée.

«Le collège unique, c’est fini !» Le RN entend aussi et surtout envoyer les élèves dits «perturbateurs ou harceleurs», exclus deux fois de leurs établissements, dans des centres «spécialisés» où ils réaliseraient toute leur scolarité, jusqu’à leurs 16 ans. Et cela, «sans possibilité de retour vers un établissement normal», a annoncé le 20 juin, aux Echos, Roger Chudeau, député RN sortant du Loir-et-Cher pressenti à la tête de la rue de Grenelle en cas de victoire de son parti le 7 juillet. Ce référent de Marine Le Pen pour l’éducation souhaite orienter «le plus tôt possible» ces élèves vers le marché du travail. S’ils sont la cause d’une nouvelle perturbation dans ces structures, ils iront dans des centres éducatifs fermés «sur décision de justice», selon les Echos. Une mesure qui s’appliquerait aussi aux «élèves radicalisés». «Mais où est la prévention ? s’indigne Jean-Paul Delahaye, ex-numéro 2 de l’Education nationale. Il n’est pas question d’être naïf ou laxiste, il y a des élèves qui posent problème. Mais dans ce cas on les traite en amont. Et tous les élèves perturbateurs ne sont pas des délinquants en puissance. Il faut choisir la voie de l’éducation plutôt que celle de l’exclusion.» L’école de la République sera-t-elle, avec le RN au pouvoir, toujours une école pour tous les élèves ? Non, puisque le parti d’extrême droite s’oppose à la démocratisation et à la massifique cation scolaire. Roger Chudeau prévoit d’imposer un examen national en CM2, à l’issue duquel les élèves qui échoueront redoubleront ou seront envoyés vers des «sixièmes d’adaptation». «Le collège unique, c’est fini !», clamet-il. Un retour en arrière de plus de cinquante ans donc puisque le collège unique, crée en 1975, serait remplacé par un collège «modulaire» dans lequel les adolescents pourraient être orientés vers la voie professionnelle avant la troisième. Le brevet ferait office de «véritable examen de passage» pour intégrer la seconde. «Cette sélection des élèves dès la sixième, c’est un tri social parce qu’on sait très bien de quelle catégorie sociale viendront les élèves qui échoueront à cet examen», se désole Jean-Paul Delahaye.

Quant à la réforme du «choc des savoirs», qui prévoit d’instaurer des groupes de niveau en français et en maths au collège, «on va l’abolir en tant que politique publique et arrêter de caporaliser les enseignants», annonce Roger Chudeau. Mais l’organisation des groupes ne disparaîtrait pas puisqu’elle serait à la main des établissements et des enseignants. «Est-ce que demain, les élèves en situation de handicap, les élèves dans les classes allophones, seront encore accueillis ? Est-ce qu’il y aura une sélection sur la nationalité des élèves ? Est-ce que demain l’école de la République sera toujours une école pour toutes et tous ?» s’alarme un directeur académique. «Aujourd’hui, le Conseil constitutionnel protège les boursiers qui n’ont pas la nationalité française, mais jusqu’à quand ?», s’inquiète le proviseur d’un lycée de région parisienne.

«Citoyens français, pas du monde» Toujours au détriment des plus défavorisés, les Réseaux d’éducation prioritaire (REP) seront supprimés, seuls persistant les Réseaux d’éducation prioritaire renforcés (REP +). Roger Chudeau a également précisé que les enseignants de REP + auraient davantage de moyens et de «marges de manoeuvre pédagogiques pour répondre à la mission de l’école : une mission d’assimilation, d’élévation des élèves au rang de citoyen français, pas citoyen du monde». Au lycée, le RN compte mettre fin au «bac Blanquer» à la rentrée 2025, en rétablissant les séries «qui seraient modernisées» selon les Echos, et en revenant aux «groupesclasses», aujourd’hui éclatés par spécialités. Le bac redeviendrait un examen terminal avec un règlement «revu» et «plus exigeant», et Parcoursup serait modifié. Roger Chudeau a d’ailleurs déposé, en avril 2023, une proposition de loi en ce sens.

Le RN souhaite aussi réformer la formation des professeurs, avec des universités reléguées au rang de «prestataires de services». Roger Chudeau promet de garantir leur liberté pédagogique mais il insiste sur le principe de neutralité des agents qui correspond selon lui à «ne pas confondre opinion et connaissances» en évoquant, dans les colonnes du Monde, les questions de «genre» ou le «wokisme». «La neutralité [pour l’extrême droite], ce sont leurs idées, avec une préférence nationale pour les élèves, une autre lecture de l’histoire de France. Plutôt que d’être une France universaliste, on va faire une France refermée sur elle-même», anticipe Jean-Charles Ringard, inspecteur général honoraire. «Quand on se penche sur le programme du RN de 2022, il y a toute une série de mesures qui montrent que le RN veut contrôler plus rigoureusement les enseignements, prédit un ancien recteur auprès de Libération. Mais c’est très difficilement applicable parce qu’il n’y a pas de caméra dans chaque classe pour vérifier ce qui se fait. En revanche, cela peut entraîner des risques de délation par des parents mal intentionnés, et donc pourrir le climat des établissements.»

Le Figaro, no. 24835
Le Figaro, vendredi 28 juin 2024 696 mots, p. 5

Politique

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27 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Pourquoi la prochaine bataille présidentielle se jouera à l'Assemblée

Bordas, Wally

Tous l'ont bien compris. Quel que soit le résultat au soir du 7 juillet, une partie de l'avenir du pays s'écrira à l'Assemblée nationale. Et l'hypothétique destin présidentiel des prétendants à l'Élysée s'y dessinera probablement aussi. C'est pour cette raison qu'après avoir été la seule aspirante sérieuse à y siéger depuis juin 2022 en qualité de présidente de groupe RN, en contexte de majorité relative, Marine Le Pen continue d'y voir le meilleur tremplin en vue de 2027. À Jordan Bardella, le costume de premier ministre et à elle, les grandes manoeuvres au Palais Bourbon. En cas de cohabitation, c'est là que le combat sera le plus âpre et que toute l'attention médiatique sera focalisée. En majorité relative aussi, c'est ici que beaucoup de choses se décideront, à coups de motions de censure et de propositions de loi.

La plupart des autres potentiels candidats sérieux ont également assimilé l'équation. Et ne referont pas la même erreur qu'en 2022, lorsque beaucoup avaient laissé le train passer, et voyant l'Assemblée nationale redevenir, après plusieurs années de disette, le centre névralgique de la politique française. Dès le lendemain de l'annonce surprise de la dissolution par le chef de l'État, l'ex-président des Républicains, Laurent Wauquiez, qui s'astreignait au silence depuis plusieurs années tout en se préparant en coulisses à l'échéance présidentielle a bousculé tout son calendrier pour se déclarer candidat dans son fief de Haute-Loire. Conscient que son avenir politique se jouera à l'Assemblée, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes a « pris son risque » , dans une circonscription difficile où Jordan Bardella a gagné 16,4 points entre 2019 et 2024, un record en France.

François Hollande fait le même pari. Investi par le Nouveau Front populaire, l'ancien président de la République tentera de reconquérir son ancienne circonscription de Corrèze, où un député LR est pourtant solidement implanté. Il dit revenir pour «faire rempart à l'extrême droite» mais sait aussi, dans un paysage politique en pleine recomposition, qu'en assurant sa présence au Palais Bourbon, l'avenir de la gauche tantôt réunie tantôt éparpillée façon puzzle ne s'écrira pas sans lui. C'était d'ailleurs dans cette même Chambre basse que François Hollande s'était fait réélire, de 1997 à 2012, avant de conquérir l'Élysée.

Les autres potentiels prétendants seront légion. Il y aura d'abord Gabriel Attal, l'actuel premier ministre, qui ne devrait pas connaître de difficultés pour être réélu dans sa circonscription des Hauts-de-Seine. Gérald Darmanin, qui occupe le ministère de l'Intérieur depuis 2020, a d'ores et déjà annoncé son souhait de «quitter» le gouvernement pour siéger à la Chambre basse. Les deux hommes auraient le profil pour présider le groupe macroniste après les législatives. Un groupe qui, si l'on en croit les différentes enquêtes d'opinion, pourrait fondre comme neige au soleil.

L'ancienne première ministre, Élisabeth Borne, qui ne cache pas non plus ses ambitions pour la suite, voudrait également être réélue, dans sa circonscription du Calvados. Mais celle qui avait fait une arrivée discrète au Palais Bourbon après sa sortie du gouvernement pourrait bien être mise en difficulté, dans un territoire où la gauche comme le Rassemblement national sont en progression. En comptant le possible maintien d'autres personnalités politiques comme Yaël Braun-Pivet, la présidente sortante de l'Assemblée, ou encore le député LR du Lot Aurélien Pradié, qui eux non plus n'écartent rien pour la suite, le Palais Bourbon pourrait redevenir, après le 7 juillet, le terrain de jeu de tous les principaux prétendants à la victoire en 2027.

Jean-Luc Mélenchon, qui a hésité à faire son retour à la Chambre basse, et Édouard Philippe, qui a encore fait le choix de ne pas se représenter, seront - si tous les candidats précités venaient à être élus - les grands absents, avec François Bayrou, de l'affrontement à venir au Palais Bourbon. Une erreur stratégique ? En 2022, après cinq ans d'un calme relatif dû à une majorité pléthorique, l'Assemblée est redevenue le coeur battant de la démocratie française. Certains prétendants à l'élection suprême avaient d'ailleurs regretté, en privé, de ne pas avoir réintégré la Chambre basse. En 2024, cette dernière pourrait bien se transformer en tremplin pour eux en vue de 2027. W B

Libération
vendredi 28 juin 2024 1699 mots, p. 1,18,19

IDÉES/

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26 juin 2024 - Libération (site web)

Le terrible malaise des intellectuels juifs

SIMON BLIN et CLÉMENCE MARY

IDÉES/

PAGES 18-19

Face à l’extrême droite, les intellectuels juifs divisés sur le votepour le Nouveau Front populaire

Faire barrage au RN avec un bulletin pour la gauche unie ? Cela ne va plus de soi pour une partie des philosophes, sociologues ou historiens qui s’identifient comme juifs. En cause : la présence dans l’alliance de La France insoumise, accusée de faire monter l’antisémitisme depuis le 7 Octobre.

Comment faire barrage à l’extrême droite ? Qui aurait cru qu’un jour cette C question diviserait autant les intellectuels juifs, qu’ils soient écrivains, philosophes, sociologues ou historiens, à quelques jours du premier tour d’élections législatives historiques ? Depuis l’annonce surprise d’Emmanuel Macron de dissoudre l’Assemblée nationale, nombreuses sont les voix qui comptent à se positionner publiquement, alors que l’antisémitisme est devenu un thème majeur de la campagne et que l’extrême droite, qui fait la course en tête dans les sondages, pourrait contraindre le chef de l’Etat à nommer un Premier ministre issu de ses rangs au lendemain du second tour, le 8 juillet.

Ainsi posé, le débat nourrit inévitablement le risque d’essentialisation d’une population diverse et hétérogène, dont le vote serait réduit à l’unique critère de son rapport à une identité juive. D’où le refus catégorique de certains de s’épancher dans la presse. Pour d’autres, la tétanie que suscite la résurgence de la haine des juifs impose de se prononcer jusqu’à plusieurs fois par semaine. Deux jours après l’annonce de la tenue des législatives anticipées, l’académicien Alain Finkielkraut avait suscité des réactions indignées en déclarant dans le Point qu’il envisageait la possibilité «cauchemardesque» de voter pour le RN afin de faire barrage à l’union de la gauche. Certes, la question est symbolique pour l’écrivain polémiste et tient de la projection.

Dans sa circonscription parisienne, il n’aura probablement pas à choisir entre l’extrême droite et une figure issue du Nouveau Front populaire (NFP). «Je voterai pour Gabriel Attal Premier ministre», formule-t-il à Libération. Comprendre : le candidat de la majorité présidentielle. Mais à imaginer qu’il habite Avignon (c’est son exemple) et qu’il soit confronté à «un deuxième tour entre Raphaël Arnault, qui a salué l’offensive de la “résistance palestinienne” [le 7 Octobre, ndlr] et la députée sortante du RN. Je ferais tout pour empêcher qu’un “pogromiste” soit à l’Assemblée nationale». Il reconnaît tout de même que «la vigilance reste de mise» avec le Rassemblement national de Marine Le Pen et Jordan Bardella, parti héritier du Front national, cofondé par un Waffen-SS et dont la bienveillance soudaine envers la communauté juive n’est qu’un cache-sexe de sa détestation des musulmans.

GLISSEMENT DE TERRAIN

Le basculement idéologique s’opère depuis quelques années déjà. Qui mieux qu’un ancien «chasseur de nazis» pour incarner ce glissement de terrain ? Serge Klarsfeld a lui aussi annoncé sur LCI qu’en cas de duel avec la gauche lors des législatives, il voterait «pour le Rassemblement national». Pour l’avocat de 88 ans, le RN a «fait sa mue». Désormais, il «soutient les juifs et l’Etat d’Israël», contrairement «à une extrême gauche qui est sous l’emprise de La France insoumise». Vertigineux, même si ce n’est pas tellement une surprise. En octobre 2022, lui et sa femme avaient accepté d’être décorés de la médaille de la ville de Perpignan par l’ancien directeur de cabinet de Jean-Marie Le Pen Louis Aliot, qui convoitait alors la présidence du RN. Quand bien même le RN se présente comme le nouvel ami des juifs, faut-il rappeler qu’il cible dans le même temps certaines catégories de la population ? Serge Klarsfled lui-même a pourtant documenté le lien étroit entre xénophobie et antisémitisme, comme le rappelaient les historiens Marie-Anne Matard-Bonucci et Laurent Joly dans le Monde.

Face à ce dilemme que représente un hypothétique duel entre le RN et le NFP, il y a presque autant de variantes que de personnalités interrogées. «J’ai un profond respect pour le combat qu’a été celui de Serge Klarsfeld, […] évidemment, je ne suis pas d’accord avec le choix tel qu’il le formule, soutient l’écrivaine et rabbin Delphine Horvilleur sur BFM TV, invitée la semaine dernière à réagir sur le viol d’une adolescente juive à Courbevoie le 15 juin. Jamais je ne ferai le même choix parce que je continue à penser que oui, le RN est une menace pour l’altérité, pour les étrangers, pour les juifs aussi.» Sans aller jusqu’à mettre un signal égal entre l’extrême droite et la gauche unie, la philosophe met en garde contre le «langage de l’antisémitisme» au sein de LFI, «à commencer par son leader» et certains de «ses sbires».

PUISSANT REPOUSSOIR

Pour beaucoup, Jean-Luc Mélenchon et la stratégie conflictuelle d’une partie des insoumis, notamment vis-à-vis du conflit au Proche-Orient, agissent comme un puissant repoussoir. L’antisionisme revendiqué de certains membres de La France insoumise, a fortiori depuis le 7 Octobre, s’avère pour beaucoup d’entre eux l’ultime point de nonretour. Mais que personne ne s’y trompe, prévient la sociologue franco-israélienne Eva Illouz : «Le RN d’aujourd’hui reste le parti le plus férocement identitaire. Le fait même que la double nationalité soit un problème pour “les postes stratégiques” démontre de façon probante que l’identité française de “souche” reste son élément idéologique prépondérant.» De fait, ce sont tous les binationaux sans exception, «franco-israéliens comme franco-marocains», qui auraient à subir les conséquences d’une politique «aux relents vichystes», rappelle la directrice d’études à l’EHESS dans une tribune à Libération.

Arié Alimi, lui, votera sans hésitation pour le Nouveau Front populaire. Le médiatique avocat, par ailleurs ancien conseil de Jean-Luc Mélenchon, s’est expliqué dans une tribune parue dans le Monde coécrite avec l’historien de Jérusalem Vincent Lemire : «L’antisémitisme de gauche connaît une résurgence incontestable, mais il est instrumentalisé pour décrédibiliser le Nouveau Front populaire», plaident les deux auteurs, électeurs de Raphaël Glucksmann aux élections européennes. Selon eux, il y aurait d’un côté un «antisémitisme contextuel», «instrumentalisé par certains membres de La France insoumise», et de l’autre «l’antisémitisme», sans équivalence, «historique et ontologique du RN». C’est peu dire que la tribune a suscité de vives réactions : à droite, certains ont dénoncé un «relativisme effarant», d’autres à gauche ont salué le démontage d’une rhétorique piégeuse visant à renvoyer dos à dos gauche et extrême droite. «Je ne jette pas l’opprobre sur les juifs qui se sont sentis heurtés par des positionnements de LFI, moi aussi j’ai pu l’être», développe Arié Alimi auprès de Libération. Si une partie de la gauche n’a pas fait son «aggiornamento» sur l’antisémitisme, la «priorité d’enjeux» demeure le barrage au RN à l’Assemblée nationale, poursuit-il avec pragmatisme. Question de conjoncture.

CLARIFICATION THÉORIQUE

«Stratégique, contextuel, résiduel… Toutes ces variantes sont intolérables, tranche l’historienne Annette Wieviorka. Pour moi il n’y a qu’un seul antisémitisme.» Echaudée, la spécialiste de la Shoah et de l’histoire des juifs au XXe siècle n’a guère envie de contribuer au débat. D’une part, car «Jean-Luc Mélenchon a une responsabilité écrasante pour avoir voulu et réussi à mettre l’antisémitisme au coeur de la campagne électorale. C’est du jamais-vu depuis Vichy, voire depuis l’affaire Dreyfus». D’autre part, parce «qu’il n’y a pas de vote juif», s’insurge-t-elle. Les citoyens juifs français déterminent leur vote selon différents facteurs, l’antisémitisme n’est pas le seul. «Je ne voterai jamais pour l’extrême droite. Et si je ne voterai pas non plus pour un candidat LFI issue de la garde rapprochée de Mélenchon, c’est par désaccord sur une série de points qui me tiennent à coeur : la pérennité de l’Etat d’Israël en fait partie, mais aussi l’Ukraine ou la conception de la démocratie.» Pour une partie de la gauche intellectuelle, à laquelle appartiennent Rony Brauman, Danièle Lochak ou Alain Lipietz, signataires d’une tribune dans Libération, la mise en équivalence entre le RN et le NFP au prétexte de l’antisémitisme est une «falsification de la réalité politique». A l’inverse de responsables d’extrême droite, «aucun dirigeant ou élu des partis composant le NFP […] n’a pour l’heure été condamné pour ces faits [d’antisémitisme]». Et que dire des candidats RN aux législatives dimanche, dont certains profils aux positions encore ouvertement antisémites, racistes ou complotistes, certes jamais condamnés, sont encore très éloignés des canons de la «dédiabolisation» ? Toujours est-il que l’argument juridique ne tient pas, réfute l’historien Tal Bruttmann. Ce spécialiste de la Shoah, pour qui «l’ennemi reste le RN», s’étonne qu’on n’applique pas à l’antisémitisme la même analyse qu’aux violences sexuelles ou au racisme : «Pourquoi est-il généralement admis à gauche que la mesure de ces violences-là ne peut pas s’en tenir aux indicateurs tirés des procédures judiciaires, tandis qu’on discrédite la parole de 92 % des juifs qui estiment que LFI fait monter l’antisémitisme [selon une récente enquête Ifop] ? Porte-t-on le même discrédit, à gauche, sur la parole des victimes de violences sexuelles, de racisme ou d’islamophobie ?» Que le Nouveau Front populaire passe in extremis à l’issue des législatives ou que le RN l’emporte, une clarification théorique sur la question s’impose à l’avenir pour la gauche unie.

Egalement signataire de la tribune dans Libération, l’anthropologue Véronique Nahoum- Grappe se dit stupéfaite de ce renversement du négatif historique de l’antisémitisme de l’extrême droite à une partie de la gauche. «La lutte contre le racisme et l’antisémitisme est au coeur de l’histoire politique de la gauche, s’émeut-elle, tandis que l’extrême droite reprend aujourd’hui le discours de ses ennemis, dans la lignée de la rhétorique antinazie déployée par Nétanyahou et Poutine. Dans ces régimes, l’antisémitisme avance masqué, comme toutes leurs aspirations antidémocratiques.» Tel est le grand tour de passe-passe de l’internationale illibérale et identitaire dont Jordan Bardella est le dernier avatar.

La Croix, no. 42956
Monde, vendredi 28 juin 2024 617 mots, p. 10

Une dame de fer pour l’Europe

Alain Guillemoles

L’avocate de 47 ans devrait prendre la tête de la diplomatie européenne en remplacement de Josep Borrell.

Cette fille et petite-fille de déportés en Sibérie est réputée pour son franc-parler et sa fermeté face à la Russie.

C’est une Estonienne qui devrait, pour les cinq ans à venir, porter la voix de l’Union européenne dans le monde, et c’est tout un symbole. Ce petit pays balte, peuplé de 1,3 million d’habitants, a connu l’occupation soviétique. Il n’a retrouvé son indépendance qu’en 1991.

La première ministre estonienne, Kaja Kallas, est le produit de cette histoire. Son grand-père, Eduard Alver, est un des fondateurs de la première indépendance estonienne, en 1918. Il a été déporté en Sibérie en 1940, accompagné de sa femme et de sa fille. Puis son père, Siim Kallas, a été premier ministre entre 2002 et 2003. Il a contribué à restaurer la nation estonienne dans ses droits et à en faire une économie dynamique.

Quatre-vingts ans plus tard, elle-même à la tête du gouvernement estonien, Kaja Kallas n’a cessé d’alerter ses homologues européens sur les menées de Moscou, les incitant à la fermeté. « Nous laissons trop de pouvoir à la Russie pour nous dicter nos décisions », dit-elle régulièrement, n’hésitant pas à qualifier Vladimir Poutine de « dictateur ».

Sous sa direction, l’Estonie est un des pays qui, en proportion, en a le plus fait pour aider l’Ukraine. L’État balte y consacre plus de 1 % de son PIB. L’idée d’un emprunt commun européen de 100 milliards, afin de renforcer les industries de défense, est également son initiative. Kaja Kallas est devenue, parmi les chefs de gouvernement européens, l’incarnation d’une ligne sans concessions face à la Russie, une ligne qui reçoit le soutien de nombreux pays d’Europe centrale ou des États scandinaves. Elle est aussi devenue la bête noire du Kremlin, qui l’a placée sur une liste de personnes recherchées.

Or c’est elle qui devrait, à 47 ans, être nommée « haute représentante pour la politique étrangère et de sécurité de l’Union européenne » lors du Conseil européen qui se termine ce vendredi 28 juin, montrant que les Européens ne sont pas décidés à baisser la garde face à Moscou. Aux côtés d’Ursula von der Leyen, reconduite à la tête de la Commission européenne, et d’António Costa, qui deviendra président du Conseil, Kaja Kallas sera l’une des figures dirigeantes de l’UE.

Avocate de formation, mère d’un garçon, Kaja Kallas est entrée en politique en 2010 en rejoignant le Parti de la Réforme, la formation centriste et libérale jadis créé par son père. Elle a été élue députée en 2010, puis eurodéputée en 2014. Au Parlement européen, elle a notamment œuvré en faveur du marché unique des services numériques, l’un des atouts de son pays. Elle est revenue vers la politique nationale en 2019 pour être la première femme à la tête d’un gouvernement estonien.

Elle ne mâche d’ailleurs pas ses mots pour revendiquer une place pour les femmes aux plus hautes fonctions, de même que pour les représentants des petites nations récemment entrées dans l’Union européenne. « Après vingt ans dans l’Union européenne et l’Otan, nous ne sommes toujours pas considérés comme des candidats à égalité pour les postes de haut niveau », déplorait-elle en 2023.

À l’époque, elle visait la place de secrétaire général de l’Otan. C’est finalement le Néerlandais Mark Rutte qui vient de lui être préféré. Mais en décrochant le poste de diplomate en chef de l’UE, elle obtient une reconnaissance inédite pour son pays.

Le Figaro, no. 24835
Le Figaro, vendredi 28 juin 2024 707 mots, p. 3

International

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27 juin 2024 - Le Figaro (site web)

L'Estonienne Kaja Kallas pressentie pour piloter la diplomatie

Vitureau, Marielle

Àtout juste 47 ans, l'Estonienne Kaja Kallas est une habituée des premières fois. En 2018, elle fut la première femme de son pays à prendre la tête d'une formation politique, le parti libéral Reform. En 2021, elle est devenue la première femme chef de gouvernement. Et comme le relève Andres Kasekamp, professeur au département d'études estoniennes à Toronto, sa nomination à la tête de la diplomatie européenne serait tout aussi inédite « À part le Polonais Donald Tusk,dit-il, qui a été président du Conseil européen, c'est la première fois qu'un Européen de l'Est occupe un poste si important. C'est une avancée considérable.»

Sitôt nommée première ministre de l'Estonie, Kaja Kallas fut très vite rattrapée par la guerre russe en Ukraine, déclarée le 24 février 2022, jour de l'indépendance de son pays. Elle s'est fait connaître par ses prises de position intransigeantes sur la Russie, convoquant son histoire personnelle à maintes reprises pour expliquer son engagement à défendre l'Ukraine. Dans un message sur le réseau X, elle rappelait encore le 25 mars dernier, date du 75e anniversaire des déportations de 1949, que sa famille, sa mère, sa grand-mère et son arrière-grand-mère furent envoyés en Sibérie par le pouvoir soviétique.

« Ce poste revient au représentant d'un pays qui a toujours eu une position très ferme à l'égard de la Russie. C'est aussi un succès pour notre région. Peu à peu, on commence à nous écouter» ,souligne Margarita Seselgyte, à la tête de l'Institut des relations internationales à Vilnius. «C'est un signal fort» , renchérit Andres Kasekamp. Selon lui, la crainte de braquer la Russie «n'est plus un argument».

Avocate de formation et spécialisée en droit européen, Kaja Kallas est née dans une famille éminemment politique. Son père, Siim Kallas, a fondé le parti politique qu'elle dirige à présent. Il a été premier ministre, commissaire européen et siège toujours aujourd'hui au Riigikogu, le Parlement estonien. Arrivée en politique poussée par son patronyme, «elle a suivi sa propre voie» ,relève Andres Kasekamp. Elle a notamment été députée européenne entre 2014 et 2018, avant de revenir en Estonie et de s'impliquer dans la vie politique nationale.

Son départ pour Bruxelles serait une porte de sortie bienvenue pour Kaja Kallas. Lors des dernières élections législatives, au printemps 2023, la première ministre a été réélue au Parlement avec 31 818 voix, un record absolu dans la classe politique estonienne. Mais depuis, l'Estonie est entrée en récession et la popularité de Kaja Kallas s'est effritée. La semaine dernière, le Parlement a adopté des amendements à la loi sur le budget pour réaliser 183 millions d'euros d'économie. Son Parti de la réforme, affilié au groupe Renew au Parlement européen, n'a obtenu qu'un siège aux élections européennes. Un résultat décevant - en 2019, son parti comptait deux députés à Bruxelles.

Sa voix qui porte fort sur la scène internationale a permis cette nomination européenne, mais elle va laisser un vide en Estonie. Il faudra un nouveau chef pour le Parti de la réforme et un nouveau premier ministre avec une coalition certainement différente. «Le nouveau premier ministre estonien aura des difficultés à obtenir la même reconnaissance qu'elle au sein de l'UE» , note Andres Kasekamp. Néanmoins, cette expérience à la tête d'un gouvernement sera utile pour Kaja Kallas dans ces nouvelles fonctions. «C'est une forte personnalité, qui a la légitimité de l'élection par les urnes et l'expérience politique des crises» , souligne Margarita Seselgyte.

Elle aura également en face d'elle des chefs d'État et de gouvernement qu'elle aura côtoyés au Conseil européen. Elle saura sans doute insuffler une certaine dynamique à une fonction qui n'est investie que d'une influence limitée au sein de l'Union européenne, même si celle-ci est dotée de plus de pouvoirs depuis l'adoption du traité de Lisbonne. «Ce sera donc une Kaja Kallas plus ennuyeuse que nous aurons en face de nous» ,reconnaît Andres Kasekamp. Il est néanmoins certain que sa manière de communiquer très directe demeurera. Quant à son expérience en matière de politique étrangère, elle ne pourra qu'être utile - même si certains aspects de la politique européenne lui sont encore peu familiers. «Les prédécesseurs ne connaissaient rien sur la Russie et c'est aujourd'hui l'un des sujets les plus importants » , conclut le politologue.

Libération
vendredi 28 juin 2024 2202 mots, p. 4,5

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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28 juin 2024 - Libération (site web)

Gérald Darmanin,le bienheureux de la dissolution

CHARLOTTE CHAFFANJON

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Depuis six mois, le ministre de l’Intérieur se préparait à ce big bang politique, prévenant en coulisses de son imminence. Alors qu’il s’apprête à retourner au Palais-Bourbon, il prend ses distances avec Macron, s’émancipe d’Edouard Philippe et ne s’interdit rien.

Au moins, dans ce marécage qu’est la macronie depuis l’annonce bombesque de la dissolution, une chose est sûre : Gérald Darmanin ne sera plus ministre de l’Intérieur après les élections législatives. Avant de le clamer dans la presse, le locataire de Place Beauvau l’a promis aux premiers jours de cette campagne éclair à ses deux garçons de 3 ans et 1 an et demi. Depuis, avec eux, il compte «les dodos qu’il reste avant de rentrer à Tourcoing». Derrière la légèreté de cette anecdote se cache une réalité politique bien plus dure. La certitude qui l’anime que son camp va perdre le 7 juillet – «et si la majorité présidentielle arrive en tête ?» interroget-on. «Je vous paie un verre», éludet-il –, la volonté de préserver son avenir politique, la nécessité pour cela de retrouver sa liberté. «Cela fait sept ans que je suis ministre. Je ne souhaite plus continuer comme E je l’ai déjà dit puisque j’avais prévu de partir après les Jeux. Désormais, il faut réfléchir, construire, écouter, comprendre où on n’a pas été bon, pour construire un projet», dé veloppe le ministre de l’Intérieur, 41 ans, à Libération, mercredi, dans un PMU de la ville du Nord dont il est élu sans discontinuer depuis 2010. Et de se projeter largement dans «l’après» en déroulant les grandes lignes de ses préconisations : «Ecouter les petites gens», «plus de bistrots, moins de visios», soigner la France de sa «scoliose», ce qui veut dire «équilibrer la fermeté sur le régalien et l’écoute sur le social». Avant de lâcher ce qui apparaît comme une forme de rupture avec Emmanuel Macron, puisqu’il vise clairement le «en même temps» originel : «On a pu être ambigu dans la majorité. On ne peut pas l’être si on va malheureusement dans l’opposition. Pour apparaître comme l’alternative, nous devons être clairs.» LE RÉSULTAT DE SON «ANCRAGE» En deux heures, deux cafés serrés pour tenir entre sa matinée parisienne marquée par la dissolution du GUD en Conseil des ministres et sa réunion publique prévue en fin de journée, suivies d’une heure de balade dans les rues, le candidat a été interpellé une bonne trentaine de fois par les Tourquennois. Que NQUÊTE des «mercis», pour la taxe d’habitation ici, pour la crèche ouverte aux enfants en situation de handicap là, puis ce jeune qui l’appelle «chef» et le boucher qui s’enquiert : «Ça va, la santé ?» Darmanin répète que cette bienveillance est le résultat de son «ancrage», labourer le terrain, serrer des mains à tour de bras, servir l’électeur. Et martèle à tous ceux qu’il croise qu’«il faut voter dimanche, sinon c’est le RN !» (il ne s’aventurera pas sur le périlleux terrain du «ni-ni» qu’il revendique pourtant à Paris en plaçant dos à dos l’extrême droite et La France insoumise, intégrée au Nouveau Front populaire), avant de lancer parfois en saluant son interlocuteur un «mektoub !» sonore. Tout cela devrait lui permettre de retrouver son siège de député au soir du second tour. Un sondage Ifop pour Paris Match publié mardi le crédite de 42 % des intentions de vote au premier tour – mieux qu’en juin 2022 – contre 28 % pour le candidat RN, parti qui a largement déboulé en tête des européennes à Tourcoing, et 24 % pour la candidate NFP. Cela signerait l’épilogue d’un semestre au cours duquel Gérald Darmanin n’a cessé de vanter en coulisses les vertus de la dissolution.

L’affaire démarre au début de l’hiver 2023. Le ministre de l’Intérieur défend son projet de loi immigration au Palais-Bourbon, pourfendu par la gauche pour qui il est déjà un épouvantail. Lui est reproché pêlemêle sa gestion répressive du maintien de l’ordre, la reprise des termes de l’extrême droite comme «l’ensauvagement de la société», la diabolisation des écolos ou encore d’avoir été visé par une plainte pour viol (il a bénéficié en février d’un non-lieu définitif). Le 11 décembre, dans une ambiance survoltée, l’Assemblée nationale adopte une motion de rejet contre son texte.

C’est une claque et une révélation. Gérald Darmanin se persuade dès lors que la majorité ne tiendra pas le choc pendant trois ans dans ces conditions. La droite est trop divisée pour la soutenir, la gauche est surmotivée à l’empêcher. Et puis, surtout, il craint de sortir de là beaucoup trop abîmé. Le 9 janvier, une goutte d’eau fait déborder le vase. Gabriel Attal, alors 34 ans, l’un de ses rivaux dans la guerre de succession à Emmanuel Macron, est nommé à Matignon. Un poste pour lequel il s’était lui-même battu l’été précédent, en vain. Les «blessures narcissiques», dixit un conseiller de l’exécutif, s’accumulent. Il faut trouver un moyen de sortir de là.

Dans un premier temps, Gérald Darmanin ne plaide pas clairement pour la dissolution, mais le voilà qui file quasiment tous les week-ends à Tourcoing, histoire de se rappeler au bon souvenir de ses électeurs. Et qui chuchote de plus en plus souvent à ses amis parlementaires : «Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de passer du temps dans vos circonscriptions, parce que ça ne tiendra pas trois ans. Il va nécessairement dissoudre bientôt.» Enfin, inhabituel, l’ancien meilleur espoir de l’UMP, élevé dans le giron de Nicolas Sarkozy, se fait plutôt discret durant des semaines. Le premier flic de France se concentre officiellement sur l’organisation des Jeux olympiques de Paris. Un défi sécuritaire monstre qui l’accapare tout entier promet-il, tout comme l’opération «Place nette XXL» contre la drogue et, plus tard, les violences qu’il ne parvient pas à empêcher en Nouvelle-Calédonie.

En réalité, celui qui déplore que «les élites aient fait sécession» continue à travailler dans l’ombre son solide réseau dans lequel on trouve Vincent Bolloré – un repas par an en tête-à-tête et de multiples participations aux émissions de ses chaînes –, Nicolas Sarkozy, Xavier Bertrand et toute une foule de patrons, comme le vice-président de Publicis et ex-directeur de la communication d’Emmanuel Macron à l’Elysée, Clément Léonarduzzi. Lorsque son propre directeur de la com à Beauvau, Matthieu Ellerbach, démissionne au mois d’avril pour rejoindre cette puissante agence, certains grincent des dents dans les palais de la République : «Publicis devient une succursale de l’entreprise Darmanin, sa rampe de lancement pour la présidentielle. On peut parler d’un axe Tourcoing- Publicis», s’inquiète à l’époque un cadre de la majorité. Darmanin rétorque à ce soupçon qu’il est également très proche de Michel Bettan, vice-président exécutif de Havas, et qu’avec le temps ses anciens collaborateurs évoluent «un peu partout». Pas certain que l’argumentaire rassure ses opposants.

«LA SITUATION EST FIGÉE, BLOQUÉE» Fin mai, dans l’avion qui les ramène de Nouméa où ils ont tenté, sans succès, d’apaiser la situation, Emmanuel Macron interroge Gérald Darmanin sur la façon de réagir en cas de lourde défaite lors des élections européennes qui approchent. Argumentant que le budget 2025 préparé par Bercy et qui impliquerait de trouver 30 milliards d’euros d’économies, serait rejeté par l’Assemblée à l’automne – tacle à Bruno Le Maire, un autre rival, au passage –, il exprime en creux sa recommandation : «Monsieur le Président, je ne vois pas comment on ne se fait pas renverser en octobre. Il faut donc soit dissoudre d’ici là, soit faire un référendum – mais avec quelle question ? –, soit toper avec la droite, ce que vous ne voulez pas.» Il réécrit la même chose par SMS au chef de l’Etat quelques jours plus tard. Le 7 juin, en marge d’un déplacement en hommage au général de Gaulle à Bayeux, c’est au conseiller mémoire du Président, Bruno Roger-Petit, que Gérald Darmanin glisse : «Pour moi, la meilleure solution, c’est la dissolution. La situation est figée, bloquée. On va droit à la motion de censure et si on y va dans ces conditions, on aura l’extrême droite au pouvoir en 2027. Le retour au peuple pour obtenir une clarification, c’est gaullien.» Ce même jour, le ministre échange également avec l’influent secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler. «La clé, c’est Kohler. Sans lui, il n’y a pas de dissolution. Or il a été convaincu par Gérald», affirme un ponte du CAC 40 qui connaît bien les deux hommes. Darmanin et le bras droit du chef de l’Etat sont de fait proches, partagent régulièrement des têtes à têtes à l’Elysée ou chez Racines, un resto parisien prisé du ministre de l’Intérieur. «Alexis est fasciné par le côté petit voyou de Gérald Darmanin», affirme de son côté un conseiller ministériel.

Enfin, le 8 juin, à la veille de la dissolution, Gérald Darmanin devise sous les ors de l’Elysée avec des invités du dîner d’Etat en l’honneur de Joe Biden. «Je le sens mal. Le RN va être très haut et nous très bas. La seule porte de sortie c’est la dissolution», analyse-t-il. Une bombe à fragmentations lancée le lendemain par Emmanuel Macron.

«Le Président a été courageux car l’Assemblée était bloquée. Ça fait six mois qu’on n’a pas fait voter un texte important, même les nouvelles règles de l’assurance chômage sont par décret. La dissolution est la conséquence logique de la défaite relative de 2022. Il ne s’agit pas d’être pour ou contre, il s’agit de constater un fait», analyse Gérald Darmanin attablé dans le bistrot de Tourcoing. Mais alors que la vie politique est sens dessus dessous et que la macronie est globalement atterrée par le choix présidentiel, alors aussi qu’une partie des conseillers d’Emmanuel Macron, dont Bruno Roger- Petit, ont pris la foudre pour avoir revendiqué l’idée de la dissolution, Gérald Darmanin, plus tactique, se dédouane d’une formule : «Prévoir l’orage n’est pas le vouloir.» Et maintenant ? Il devrait retrouver le Palais-Bourbon avec gourmandise. Darmanin répète depuis des mois déjà qu’il pense qu’Edouard Philippe est le mieux placé pour 2027, mais il ne faudrait pas y lire pour autant une forme d’allégeance. «Je ne suis pas membre d’Horizons et je n’ai pas vocation à l’être. Mais avec Edouard, on doit travailler ensemble à rassembler et à proposer un projet. On verra après les législatives les contours que prennent les groupes à l’Assemblée, mais la priorité, c’est d’essayer de rester uni sur une ligne politique», préciset-il devant Libération avant de souligner : «Quand Edouard dit qu’on peut aller de la droite conservatrice à la gauche mitterrandienne, je me permets de dire qu’il ne faut pas refaire le coup du “en même temps”. Je pense qu’il faut d’abord rassembler la droite et le centre. Nous pouvons avoir de légères divergences.» SOUFFLER LE CHAUD ET LE FROID Darmanin veut donc lui s’installer en patron de la droite, de celle qui a largué Eric Ciotti jusqu’aux élus de la majorité dépités. Il jure recevoir des dizaines de textos de députés LR lui expliquant qu’ils ne se rangeront jamais sous la coupe de Laurent Wauquiez, lequel pourrait devenir le nouveau patron de la droite à l’Assemblée, et qu’ils sont prêts à le suivre. Du côté des vestiges de la macronie, Gérald Darmanin sait qu’il trouvera Gabriel Attal sur son chemin. Après avoir encaissé, KO debout, le choc de la dissolution, le Premier ministre devrait lui aussi être réélu sans difficulté dans sa circonscription des Hauts-de- Seine. Si l’Elysée entretient le flou sur son avenir à Matignon, histoire de ne pas acter la défaite avant le match, Attal devrait aussi retrouver les couloirs du Palais-Bourbon.

Et comme Darmanin, tenter de réfléchir l’après-Macron.

Le ministre de l’Intérieur souffle le chaud et le froid sur sa relation avec le chef du gouvernement. «Gabriel et moi, on fait campagne avec deux styles et deux territoires différents bien sûr. Plus on se connaît, plus on s’apprécie, comme le dit le film, mais nous n’avons pas de relation d’amitié. C’est un talent et il faut rassembler les talents ensemble.» Il se fait prudent sur ses éventuelles velléités élyséennes pour 2027 : «La présidentielle, on verra après ce rassemblement et après le projet.» En marchant dans Tourcoing, on lui soumet les noms de ceux qui rêvent de l’Elysée à voix haute, à commencer par Xavier Bertrand et Edouard Philippe. Il coupe : «Alors, je peux peut-être m’autoriser aussi à y réfléchir.» La dissolution comme une libération, il fallait y penser.

«Quand Edouard [Philippe] dit qu’on peut aller de la droite conservatrice à la gauche mitterrandienne, je me permets de dire qu’il ne faut pas refaire le coup du “en même temps”.» Gérald Darmanin ministre de l’Intérieur

Le Monde
élections législatives, vendredi 28 juin 2024 1783 mots, p. 5
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27 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

A l’Assemblée nationale, deux ans de vote RN loin de sa ligne sociale

Les députés d’extrême droite se sont surtout attachés, depuis 2022, à favoriser les propriétaires, les ménages aisés et les grandes entreprises

Bastien Bonnefous, Véronique Chocron, Elsa Conesa, Mathilde Gérard, Clément Guillou, Stéphane Mandard et Thibaud Métais Bastien Bonnefous, Véronique Chocron, Elsa Conesa, Mathilde Gérard, Clément Guillou, Stéphane Mandard et Thibaud Métais Bastien Bonnefous, Véronique Chocron, Elsa Conesa, Mathilde Gérard, Clément Guillou, Stéphane Mandard et Thibaud Métais

Durant deux ans, ils furent 88. Les députés d’extrême droite ont joué un rôle pivot à l’Assemblée nationale et été confrontés à des questions concrètes qu’ils n’avaient jamais abordées. L’épreuve du vote a fait se dégager une identité pour un parti jusqu’alors attrape-tout, soudain contraint de faire des choix. L’analyse de ces deux années d’activité parlementaire révèle la portion congrue réservée à la « ligne sociale » que prétend défendre le Rassemblement national (RN), et particulièrement Marine Le Pen.

Hégémonique au sein de l’électorat populaire qui se déplace encore pour voter, le RN se révèle en fait souvent favorable aux intérêts des grandes entreprises, des propriétaires immobiliers et des ménages aisés. Le parti a toutefois conservé l’essentiel de sa défense de l’Etat social.

Logement : priorité aux propriétaires Pour tenter de régler la crise du logement qui frappe durement le pays, le RN a fait le choix depuis deux ans de défendre les intérêts des propriétaires bailleurs, y compris au détriment des personnes en situation de mal-logement. La ligne a systématiquement été de prôner l’allègement de la fiscalité locative ou un retour en arrière sur les obligations de rénovation énergétique, en espérant que ces incitations se traduisent in fine par une détente sur le marché de la location. De fait, trouver un logement à louer en zone tendue est devenu une gageure, en premier lieu parce que de très nombreux ménages ont dû renoncer à acheter et n’ont donc pas libéré la leur.

Le député de l’Aude Frédéric Falcon s’est élevé contre le « fait d’imposer le DPE [diagnostic de performance énergétique] pour les locations de longue durée comme de courte durée », en dénonçant un « carnage »et une « mesure de dépossession immobilière ». Or la crise du logement s’explique également par le succès fulgurant des locations saisonnières de type Airbnb, qui ont contribué à la flambée des prix de l’immobilier et ont siphonné le parc locatif. Les députés du RN ont pourtant, comme Les Républicains (LR), voté contre une proposition de loi transpartisane visant à « remédier aux déséquilibres du marché locatif en zone tendue » en donnant davantage de pouvoirs de régulation aux maires. Le RN a invoqué la défense de « petits propriétaires bailleurs », un argument qui fait fi de la part importante et croissante de multipropriétaires parmi les détenteurs de meublés touristiques.

Les députés RN se sont aussi opposés au coup de rabot sur la niche fiscale dite « Airbnb », estimant qu’il relevait de « la contrainte et[de] la punition des propriétaires ». Pour ne pas « terroriser des propriétaires », ils ont aussi cherché à supprimer l’amende administrative de 15 000 euros infligée à ceux qui falsifiaient des documents lors de l’enregistrement électronique de leur meublé de tourisme.

Des députés RN ont par ailleurs déposé une proposition de loi (non examinée) visant à détricoter la loi solidarité et renouvellement urbains (SRU), qui oblige les communes en zone urbaine à proposer un taux minimal de logements sociaux.

Fiscalité : des baisses d’impôts bénéficiant aux plus fortunés Lors de l’examen des lois de finances, le RN a défendu les grandes lignes de son programme présidentiel de 2022. Dont les mesures de baisses d’impôts bénéficient souvent à un public très large… et aisé. Ainsi, la baisse de la TVA sur les carburants vise à alléger la facture des familles vivant loin de leur lieu de travail, mais profiterait à tous les conducteurs, y compris urbains et aisés, disposant de gros véhicules gourmands en essence. Le soutien aux détenteurs de SUV se retrouve dans la position adoptée contre le malus au poids pour les véhicules thermiques, en 2023 : le RN s’y est opposé – comme LR – arguant qu’il s’agissait de « l’outil de travail des Français ».

De même, la baisse de la TVA sur les énergies bénéficierait aux occupants de grands logements. « L’ensemble des taux réduits confèrent un gain en euros plus élevé aux ménages les plus aisés », relevait la Cour des comptes en 2023 dans un rapport sur la TVA, soulignant l’inefficacité de la mesure. Cependant, le poids de la TVA dans le revenu disponible des ménages est par nature plus important pour les revenus modestes.

L’exonération d’impôts sur le revenu pour les moins de 30 ans et pour leurs entreprises bénéficierait, elle aussi, principalement aux ménages et aux entrepreneurs fortunés. Les ménages les plus modestes ne sont en effet pas imposables. Selon une note du cabinet Asteres en 2022, les 10 % de moins de 30 ans les plus aisés capteraient les deux tiers de cette manne puisée dans le budget de l’Etat.

Le RN a également soumis des propositions propres à avantager les détenteurs de patrimoine, avec l’abrogation des droits de succession pour les héritages inférieurs à 150 000 euros et le remplacement de l’impôt sur la fortune immobilière par un impôt sur la fortune financière. Là encore, au bénéfice des plus aisés : selon la dernière étude de l’Insee, en 2018, moins de 15 % des Français transmettaient des héritages supérieurs à 100 000 euros et étaient donc soumis à l’impôt. Les bénéficiaires de cet amendement se trouveraient dans cette tranche de population. De même, la fin de l’impôt sur la fortune immobilière bénéficierait aux propriétaires.

Agriculture : contre toute forme de contrainte La vision agricole du RN consiste à pousser les feux de la production. Comme au Parlement européen, les élus d’extrême droite se sont le plus souvent exprimés en soutien à l’agrandissement des exploitations et à l’intensification, et contre toute forme de contrainte. Les députés RN ont voté contre l’inscription dans la loi d’objectifs à 2030 de surfaces en agriculture biologique, contre l’instauration de diagnostics climatiques lors de l’installation, contre la mise en place de stages de sensibilisation en cas d’atteintes à l’environnement. Au final, le RN a voté contre l’ensemble de la loi d’orientation agricole, l’estimant décroissante, bien que les mesures en faveur de l’installation ou de la formation étaient attendues par les syndicats agricoles majoritaires.

En matière de santé publique, le parti fait régulièrement passer les mesures de prévention après la défense des intérêts économiques. Les députés ont ainsi voté contre l’interdiction des nitrites dans les charcuteries, s’alignant avec la position des industriels charcutiers, malgré les preuves abondantes du rôle de ces additifs dans la survenue de cancers.

S’ils disent soutenir le « manger français », un de leurs slogans pour les législatives, les élus du RN ont par ailleurs voté contre un amendement écologiste proposant un approvisionnement 100 % français pour la viande servie en restauration collective.

Social : un entre-deux qui penche à droite Sur l’emploi et le social, le RN a tenté de tenir une position d’équilibriste au prix d’un discours ambigu : une défense de certains acquis sociaux mâtinée d’une remise en cause de certains droits. Ce qui les conduit à défendre les plus modestes et les plus précaires tout en stigmatisant, comme le fait la droite depuis des décennies, les « assistés ». C’est ainsi que sur la réforme du revenu de solidarité active, les députés du RN ont voté contre le texte instaurant au moins quinze heures d’activité hebdomadaire en contrepartie du versement de l’allocation. Ce qui n’a pas empêché Jordan Bardella, quelques semaines plus tard, de juger nécessaire « des contreparties aux prestations sociales de ce type ».

Même chose sur les réformes de l’assurance-chômage du gouvernement depuis 2022. Les élus RN ont voté en faveur de la première, instaurant notamment le principe de contracyclicité qui durcit les règles d’indemnisation quand le chômage baisse et les assouplit quand le marché du travail se détériore. Lors de l’examen de ce texte, les députés d’extrême droite se sont alignés, voire sont allés plus loin que la droite, pourtant déjà très sévère avec les demandeurs d’emploi. Le RN a, par exemple, défendu la fin de l’indemnisation des chômeurs ayant refusé un CDI à la fin d’un CDD et voté avec LR pour assimiler les abandons de poste à des démissions.

Le parti d’extrême droite s’est systématiquement opposé à une augmentation du smic ou à l’indexation des salaires sur l’inflation. Comme la droite traditionnelle, le RN compte sur les exonérations de cotisations et le bon vouloir du patronat pour voir les rémunérations augmenter. Sa proposition de loi sur les salaires vise à permettre aux entreprises d’augmenter les salaires de 10 %, en les exonérant de cotisations patronales jusqu’à trois fois le smic.

Sur le monde du travail, le parti a plutôt montré une volonté de favoriser la division entre employés, avec des amendements sur la représentativité syndicale, privant de droit de vote aux élections professionnelles les travailleurs précaires et les employés ne maîtrisant pas la langue française.

Réindustrialisation : un soutien aux entreprises, sauf celles engagées dans la transition énergétiqueDans les mots, le RN veut, comme tous les autres partis, « réindustrialiser la France ». Dans les faits, le parti a tout fait pour faciliter la vie des grands industriels face aux objectifs climatiques et sanitaires. Lors de la mise en place du zéro artificialisation nette, le RN voulait en « exclure les usines géantes ». Sur la proposition d’interdiction des « polluants éternels » utilisés dans de très nombreux biens de grande consommation, ils se sont abstenus. Le RN entend poursuivre la baisse des impôts de production et la « simplification » des normes juridiques et environnementales. Des propositions qui vont dans le sens des attentes des industriels. Le RN a également voté la loi « industrie verte » présentée par le gouvernement, qui vise à soutenir la réindustrialisation, en simplifiant entre autres les procédures pour installer des usines.

Mais ce soutien ne va pas sans contradiction. La transition énergétique est un pilier de la réindustrialisation – or, le RN s’y investit peu, si ce n’est pour la freiner. La loi « industrie verte » vise notamment à accélérer le développement des technologies de décarbonation des secteurs industriels et celui d’une filière de fabrication de batteries pour véhicules électriques. Mais, dans le même temps, l’extrême droite prévoit de « renoncer à l’interdiction » de mise en vente de véhicules à moteur thermique à partir de 2035. Un choix qui pourrait ralentir le développement du secteur de la batterie électrique et contrecarrer les plans des constructeurs automobiles français. De même, le RN entend délaisser la filière éolienne, qui a besoin du soutien de l’Etat face à la concurrence asiatique.

La Croix, no. 42956
Événement, vendredi 28 juin 2024 1352 mots, p. 2,3
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28 juin 2024 - La Croix (site web)

Des électeurs plongés dans l’incertitude

Mélinée Le Priol

De nombreux électeurs se disent « écartelés » à l’approche des législatives anticipées qui commencent le 30 juin.

Rejetant le Rassemblement national mais ne souhaitant pas non plus élire un député Insoumis, ils s’interrogent sur la portée de leur vote et tentent d’établir leurs priorités.

Quand Pascale sortira-t-elle de l’indécision ? Le scrutin du 30 juin approche, et cette ancienne aide-soignante de 65 ans ne sait toujours pas à qui confier son vote. Rassemblement national ? « Hors de question », tranche cette habitante du Val-d’Oise, catholique pratiquante avec son mari, Frédéric. Ensemble ? « Macron nous a bien agacés à s’obstiner sur certains sujets sans écouter les corps intermédiaires, comme la fin de vie. »Nouveau Front populaire ? « Cela aurait été un socialiste ou un écolo, je n’aurais pas hésité, mais un Insoumis… Mélenchon me sort par les yeux. »

Une chose est sûre : Pascale ne votera pas blanc. Pas plus au second tour qu’au premier. « Il faut prendre ses responsabilités, le RN est aux portes du pouvoir ! » Et d’ajouter en soupirant : « J’en ai assez de toujours voter “contre”. »

Ils sont nombreux, ces électeurs écartelés, indécis, à la fois conscients de la gravité du moment et frustrés de ne pas pouvoir voter « de bon cœur ». Selon un sondage Ipsos paru le 22 juin, les électeurs de LR étaient alors les moins sûrs de leur choix pour ces législatives, 48 % estimant que leur vote pouvait encore changer d’ici au premier tour de dimanche. Une hésitation prégnante aussi chez les électeurs de la majorité (28 %).

Ces tiraillements devraient encore s’exacerber lors du second tour du 7 juillet, où le duel Nouveau Front populaire/RN pourrait être la configuration la plus fréquente. « Le nombre de ces duels est estimé à 200-220 à travers la France », dénombre Émilien Houard-Vial, doctorant au centre d’études européennes de Sciences Po. En 2022, seules 61 circonscriptions avaient vu s’affronter la Nupes et le RN au second tour. « Depuis sept ans, les électeurs de la majorité présidentielle ont été très rarement mis dans cette position de devoir choisir entre deux partis qu’ils rejettent », poursuit ce spécialiste.

« Un seul électorat ne sera pas écartelé le 7 juillet : celui du RN, car il devrait avoir des candidats quasiment partout, souligne pour sa part le politologue Vincent Tiberj. Le rejet des partis est si fort que, à part le RN, aucun n’a un socle électoral solide. Ce qui va faire l’élection, c’est cette question : “Qui est mon pire ennemi ?” »

Gisèle Marchelli, qui a toujours milité à droite avant de rejoindre il y a deux ans le parti Horizons d’Édouard Philippe, refuserait de choisir, si le cas se présentait, entre « deux extrêmes, qu’il soit de droite ou de gauche». Pour la septuagénaire, RN et LFI « se ressemblent », bien que l’extrême droite lui paraisse quand même « plus sournoise et policée ». « Les gens du RN vont prendre le pouvoir et je me demande si un jour ils le rendront, s’inquiète Gisèle depuis sa station balnéaire de Sanary-sur-Mer (Var). Comment peut-on être assez léger pour dire, comme mes voisins, qu’“après tout on n’a jamais essayé”? Si on ne connaît pas l’histoire et les sources du RN, on se laisse avoir ! »

Ce « manque de culture politique »exaspère aussi Jean-Luc qui, près de Saint-Étienne (Loire), a le même âge et peu ou prou le même parcours politique que Gisèle. « J’ai connu Mai 68 et on avait une sacrée culture à l’époque ! On connaissait l’histoire de la France, les institutions… »Cet ancien cadre chez PSA « ne comprend pas que les Français donnent autant de crédit »aussi bien au RN qu’à LFI, dont il fustige l’ « incompétence »et la « démagogie », notamment sur le plan économique. « Je ne comprends pas, je ne comprends plus… En fait, je suis un peu sidéré. »

Pour autant, Jean-Luc espère toujours un « sursaut républicain ». « Quand ils seront dans l’isoloir, leur bulletin dans la main, les gens se diront peut-être : “Houla, qu’est-ce que je m’apprête à faire ?” »

Le chercheur Émilien Houard-Vial estime pour sa part que « tout miser sur l’automatisme du vote centriste présenté comme le seul raisonnable »serait une « erreur »de la part du camp présidentiel. « La macronie a fondé sa campagne sur la condamnation “des extrêmes”, avec un vrai durcissement de la rhétorique anti-gauche ces deux dernières semaines. C’est entre autres la brièveté du délai qui lui a dicté cette stratégie : au lieu de proposer des choses pour attirer vers elle, la majorité sortante agite la peur de ce qui adviendrait si elle ne l’emportait pas. »

Avec le risque, toutefois, de devenir un « vote refuge »assez fragile. « Si l’on en croit les sondages, cette rhétorique de dangerosité et d’incompétence du NFP se diffuse dans l’opinion, mais elle ne semble pas profiter aux candidats d’Ensemble dans les intentions de vote », poursuit Émilien Houard-Vial. La perspective d’une victoire du NFP inquiète en effet plus de Français (53 %) que celle du RN (50 %), selon un sondage Elabe publié le 22 juin. Au soir du premier tour, selon cette même enquête, la majorité sortante n’arriverait qu’en troisième position (environ 20 %) derrière le RN (36 %) et le NFP (27 %).

« Dire “ni LFI ni RN” est un non-choix qui est quand même un choix » , observe le philosophe Alain Cugno, membre associé de la faculté de philosophie des Facultés Loyola Paris (ancien Centre Sèvres). « Au second tour, s’abstenir en cas de duel reviendra à favoriser celui qui sera arrivé en tête, c’est-à-dire vraisemblablement le RN. Je m’étais juré que je ne voterais plus jamais à rebours de mes convictions, mais je crois qu’il y a pire : se mettre au service d’un projet que l’on refuse viscéralement. Il y a urgence, quand même. »

Dans son 20e arrondissement de Paris, Pascal, « socialiste indécrottable », n’est pas de cet avis. Comme un tiers de ceux qui ont choisi la liste de Raphaël Glucksmann lors des européennes du 9 juin (1), ce quinquagénaire investi dans la mémoire de la déportation exclut de voter pour le NFP ce dimanche. Le 7 juillet aussi, d’ailleurs, même s’il reconnaît que le RN n’a « aucune chance » de se qualifier pour le second tour dans sa circonscription, « la deuxième plus à gauche de France ».

Intarissable sur les « outrances »et la « vulgarité » de certains députés Insoumis, dont celle qui se représente chez lui, Pascal dit observer « avec effroi la dérive de Mélenchon sur le communautarisme et l’antisémitisme » ainsi que le manque de démocratie interne. « LFI prend l’électorat de gauche pour des serpillières, mais on n’est pas des machines à voter ! C’est tout à notre honneur de leur dire : “Non, ça suffit.” Ils font mal à la gauche et à la France. Pour bien porter le combat contre l’extrême droite, il faut être impeccable. On ne fait pas barrage n’importe comment. »

Pauline, enseignante de 33 ans en Seine-Saint-Denis, partage en partie cette exaspération. Pourtant, le 7 juillet, en cas de triangulaire où le RN serait présent, elle votera LFI. « Sans hésiter au vu de l’enjeu, mais en me pinçant très fort le nez, car le candidat qui se représente chez moi fait partie des plus polémiques du parti. Mon vote ne sera pas un blanc-seing pour lui. »

Pour le politologue Vincent Tiberj, les tiraillements vécus par tous ces électeurs découlent entre autres du fait que l’offre politique actuelle consiste en trois « partis personnels ». « Chacun présente une incarnation forte autour d’une personnalité, doublée d’une incapacité à gérer les dissensus internes », explique-t-il.

Comment, dans ces conditions, dépasser sa révulsion parfois viscérale pour la personne en question ? « En se tournant vers les traditions et la culture politique du parti concerné, estime le philosophe Alain Cugno. Et en se fiant au corpus d’idées qui le structure. »

(1) Selon le sondage Elabe du 22 juin.

Le Monde
International, vendredi 28 juin 2024 1238 mots, p. 13
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27 juin 2024 - Le Monde (site web)

Au Royaume-Uni, les tories au bord de la déroute

Le Parti conservateur de Rishi Sunak pourrait subir une défaite historique lors des législatives du 4 juillet

Cécile Ducourtieux

Londres - correspondante - Les militants tory se pressent dans la jolie salle paroissiale de l’église anglicane Chelsea Old Church, au cœur de Chelsea, l’un des quartiers les plus chics de Londres, lundi soir 24 juin. Des dames bien mises et des messieurs en costume, des conseillers municipaux ou des conseillers ministériels : tous attendent patiemment Rishi Sunak. Le premier ministre doit tenter de leur remonter le moral : à dix jours des élections législatives du 4 juillet au Royaume-Uni, le Parti conservateur, au pouvoir depuis quatorze ans, a toujours 20 points de retard sur les travaillistes dans les sondages.

« On est tous sur le départ », glisse à un collègue le conseiller d’une ministre en vue de M. Sunak, qui se demande tout haut « à quoi ressemblera »un gouvernement Labour. L’ambiance n’est pas seulement plombée, elle est quasiment à la résignation dans les rangs de la droite britannique. Etonnamment enjoué, Rishi Sunak a beau assurer à l’assistance que les conservateurs ont « dix jours pour sauver le pays d’un gouvernement Labour »et lui enjoindre par trois fois de « ne pas capituler », sa seule présence dans l’Ouest londonien, ce soir de semaine, après une journée éprouvante (il était le matin en Ecosse et sort tout juste d’une interview avec des lecteurs du Sun), prouve à quel point la situation semble désespérée.

Un parti épuisé par le Brexit

Le dirigeant est venu soutenir son secrétaire d’Etat au commerce, Greg Hands, député sortant d’une circonscription, Chelsea et Fulham, jusqu’à présent considérée comme totalement bleue (tory), imprenable par les « rouges » du Labour. Mais, à en croire les derniers sondages, plus aucune circonscription n’est à l’abri de la vague travailliste qui pourrait déferler sur le Royaume-Uni le 4 juillet, même celles du sud de l’Angleterre, traditionnellement acquises à la droite. Les ministres les plus en vue sont sur la sellette : Penny Mordaunt, leader de la Chambre des communes,est menacée à Portsmouth North, James Cleverly, le ministre de l’intérieur, à Braintree (dans l’Essex), tout comme le chancelier de l’Echiquier, Jeremy Hunt, élu du Surrey, le ministre de la défense, Grant Shapps, dans le Hertfordshire, et même Rishi Sunak dans son fief de Richmond, dans le nord du Yorkshire.

Une série de sondages a balayé les derniers espoirs d’une défaite honorable pour les conservateurs, dessinant un échec encore plus cuisant que celui de 1997, quand le New Labour et Tony Blair étaient arrivés au pouvoir, raflant 418 des 650 sièges de la Chambre des communes. Selon un sondage du cabinet Survation réalisé auprès de 22 000 personnes mi-juin, les tories risquent de ne conserver que 72 sièges (contre 365 remportés en 2019), alors que le Labour en récupérerait 456, les libéraux démocrates 56, le parti de droite populiste Reform UK 7, et les Verts 2. Si ce résultat se confirmait, il dépasserait de loin la plus cuisante des défaites tory, celle de 1906, quand les conservateurs n’avaient sauvé que 156 sièges face aux libéraux démocrates, le grand parti d’opposition de l’époque.

Les experts évoquent désormais un scénario « canadien »pour l’autoproclamé « plus vieux parti au monde », fondé en 1834. En 1993, le Parti progressiste-conservateur canadien, au pouvoir depuis 1984, avait été presque rayé du paysage politique canadien, passant de 167 sièges au Parlement fédéral à seulement 2. Il avait été largement devancé par le petit parti de droite populiste Reform, qui finit par le remplacer. C’est précisément l’ambition du trublion Nigel Farage, le chef de file du parti populiste Reform UK (baptisé en référence au parti canadien), qui s’est lancé in extremis dans la campagne des législatives britanniques, fin mai, affirmant que son parti sera désormais la « véritable opposition » au Labour.

Les raisons de la catastrophe annoncée pour les tories sont connues : les électeurs en veulent à Boris Johnson, qu’ils avaient porté au pouvoir en 2019, pour sa gouvernance chaotique et les scandales ayant émaillé son court mandat (surtout le « Partygate », ces fêtes à Downing Street pendant la pandémie de Covid-19). Liz Truss, qui lui a succédé, a détruit la réputation de sérieux économique des conservateurs. Le Brexit a épuisé le parti en luttes internes, ses membres les plus modérés (et souvent les plus brillants) étant forcés de le quitter.

Dans un ouvrage collectif baptisé The Conservative Effect 2010-2024. 14 Wasted Years ?(« le bilan des conservateurs 2010-2014. 14 années perdues ? », non traduit), tout juste publié par Cambridge University Press, dont les médias britanniques ont extrait des bonnes feuilles, Anthony Seldon, un historien réputé, dresse un bilan dévastateur. A l’issue de ces quatorze années au pouvoir des tories, « la position de la Grande-Bretagne dans le monde s’est affaiblie, l’Union[du royaume] est moins forte, le pays est moins égalitaire, la population moins bien protégée, la croissance plus lente avec des perspectives médiocres, les services publics sont sous-performants et n’ont pas été réformés, tandis que le respect des institutions (…) a baissé ».

Les ratés s’enchaînent

A son arrivée à Downing Street, fin octobre 2022, Rishi Sunak a certes stabilisé le navire et tenté de réinjecter du sérieux dans l’administration du pays. Mais le mal était fait dans l’opinion publique. Et sa décision d’avancer les élections parlementaires au 4 juillet (alors qu’elles auraient pu se tenir jusqu’en janvier 2025) n’a pas amélioré les chances de son parti, pris de court.

Quant à sa campagne éclair, elle a enchaîné les ratés. Un nouveau scandale éclabousse la réputation en lambeaux du parti. La Gambling Commission, l’autorité de régulation britannique des jeux d’argent, enquête sur des proches de M. Sunak, dont deux candidats tory, le directeur de campagne du parti et son responsable des data, pour avoir parié sur la tenue d’élections parlementaires en juillet peu avant l’annonce surprise par M. Sunak d’un scrutin anticipé. Le « Gambling gate » touche aussi le Labour, mais dans une moindre mesure : Keir Starmer, le chef de file du parti, a suspendu l’un de ses candidats, Kevin Craig, pour avoir parié sur… son échec face à son adversaire tory le 4 juillet.

Le mode de scrutin majoritaire uninominal à un tour, qui, jusqu’à présent, avait largement profité aux tories, pourrait aggraver leur mauvaise fortune. Ce système, selon lequel le candidat arrivé en tête au tour unique est élu, accentue la tendance bipartisane du paysage politique britannique et donne un pouvoir de nuisance exorbitant au parti Reform UK. Au vu de son implantation récente, ce dernier n’a que des chances limitées de peser à la Chambre des communes. En revanche, ses candidats menacent de diviser les votes à droite, laissant dans de nombreuses circonscriptions ceux du Labour prendre la tête du peloton.

Que deviendra la droite britannique une fois dans l’opposition ? Beaucoup d’encre a déjà coulé sur la possibilité d’une dérive populiste encore plus accentuée, de nombreux collègues de M. Sunak s’étant distingués, en faisant campagne pour le remplacer, sur une ligne antimigrants. D’autres font déjà des appels du pied à Nigel Farage. L’avenir, avec un cap encore plus à droite ou, au contraire, un recentrage, dépendra de l’ampleur de sa défaite, mais surtout de qui réussit à se maintenir à la Chambre des communes…

Le Monde
Idées, vendredi 28 juin 2024 725 mots, p. 27
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27 juin 2024 - Le Monde (site web)

Chronique | par Alexandre Piquard

Fin de l’ère Macron pour la « start-up nation »

par Alexandre Piquard

Rarement un secteur économique aura autant été associé à une personnalité politique : l’écosystème de la tech française est lié à l’image d’Emmanuel Macron, autoproclamé très tôt candidat puis président de la « start-up nation ». « Une “start-up nation” est une nation où chacun peut se dire qu’il pourra créer une start-up. Je veux que la France en soit une », prophétisait-il en avril 2017, empruntant un slogan parfois employé pour désigner Israël. Pour le secteur numérique, les législatives anticipées avec le Rassemblement national (RN) en tête des sondages sont un choc.

La « start-up nation » se prépare à la fin de l’époque Macron. « Il y a un trauma. On vivait une période très stable. Macron, avec sa dissolution [de l’Assemblée nationale], donne une claque à tout le monde. C’est la fin d’une époque », raconte sous le couvert d’anonymat le fondateur d’une start-up d’intelligence artificielle (IA) croisé à un cocktail de l’association French Tech, le 24 juin. « Partie prenante de la “start-up nation” », cet « archétype de l’électeur de centre gauche », soutien de Macron en 2017 et déçu depuis 2022, craint qu’une alternance remette en cause les mécanismes de soutien financier public mis en place pour la tech depuis 2017.

« Je sens du pragmatisme »

L’association des start-up France Digitale a publié dans Les Echosune tribune mettant en garde contre « le retour du nationalisme, la tentation des extrêmes ou du repli sur soi ». Et plaide pour le maintien de l’ouverture aux capitaux et aux salariés étrangers. Vladimir Spalaïkovitch, fondateur de la start-up FitSize, raconte ainsi que la dissolution a « tout de suite généré une appréhension, voire une peur chez les développeurs qui travaillent pour nous en “offshoring”, c’est-à-dire en Tunisie ». Alexandre Pham, de MisterTemp, confie avoir organisé une réunion d’ « analyse d’impact »du scrutin, s’interrogeant sur l’avenir des 14 % d’étrangers non européens employés dans son réseau d’agences d’intérim franchisées. «Au mieux nous ferons du surplace, au pire nous reculerons », analyse Olivier Martret, de la société de capital-risque Serena Capital, cité par L’Usine digitale.

En parallèle de ce concert d’inquiétudes, on sent aussi dans le secteur de la tech une certaine prudence, voire un attentisme et une résignation à pouvoir s’accommoder du RN, si ce dernier devait gouverner. De nombreux acteurs et lobbys ne souhaitent pas s’exprimer publiquement. « Je sens du pragmatisme. Les gens sont déchirés entre leur moi économique et leur moi démocratique : il y a un programme qui est mieux d’un point de vue économique mais qui est problématique démocratiquement », explique anonymement un professionnel de la tech, résumant l’idée – déjà entendue chez des patrons d’autres secteurs – selon laquelle le programme du RN serait préférable pour les entreprises à celui du Nouveau Front populaire et ses « hausses d’impôts ». « Les gens du secteur se disent aussi que la raison du terrain et les garde-fous démocratiques feront peut-être qu’une arrivée du RN ne générerait pas tant de changements que cela », poursuit-il. « Nous sommes plus inquiets de l’arrivée de l’extrême gauche au pouvoir que de celle de l’extrême droite, car le RN est pro-industrie », estime un lobbyiste dans les semi-conducteurs cité par Contexte.

Si le RN ne fait pas figure de repoussoir politique absolu aux yeux de certains dans la tech, c’est aussi parce qu’il s’est employé, ces dernières années, à séduire le secteur, notamment sous l’impulsion du député sortant Aurélien Lopez-Liguori. Jordan Bardella a – notamment en juin 2023 – fait l’éloge de l’IA, dénoncé la régulation jugée excessive du texte européen AI Act pour les entreprises du secteur et appelé de ses vœux une politique publique européenne en la matière… un discours aux accents technophiles rappelant celui d’Emmanuel Macron.

Des figures sortent même du bois pour se déclarer compatibles avec le RN, comme le patron « souverainiste » de Whaller, Thomas Fauré, souhaitant une politique plus stricte sur la souveraineté des données et l’orientation de la commande publique vers les entreprises européennes… une vieille revendication des start-up françaises. Si elle se targue parfois d’agir pour le bien commun et d’avoir une culture d’entreprise singulière, la tech est peut-être un secteur économique pas si différent des autres.

Le Monde
élections législatives, vendredi 28 juin 2024 1065 mots, p. 3
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27 juin 2024 - Le Monde (site web)

Pour le Nouveau Front populaire, un premier tour prometteur et un second tour incertain

La gauche a constitué un bloc solide en son sein mais qui peut être répulsif pour le reste de l’électorat, selon Gilles Finchelstein, secrétaire général de la Fondation Jean Jaurès

Gilles Finchelstein(Secrétaire général Gilles Finchelstein(Secrétaire général de la Fondation Jean Jaurès)

Très bon premier tour, incertain second tour : voilà, schématisée, la situation du Nouveau Front populaire (NFP) telle qu’elle ressort de l’analyse des résultats de la sixième vague du panel électoral menée par l’institut Ipsos pour Le Monde, la Fondation Jean Jaurès, le centre de recherches politiques de Sciences Po, l’Institut Montaigne, Radio France et France Télévisions.

Avec 29 % d’intentions de vote, le NFP atteint un niveau élevé. D’abord, il devance de 9,5 points la coalition présidentielle et constitue de ce fait l’alternative au Rassemblement national (RN). Ensuite, le score du NFP marquerait une progression de près de 5 points si on le compare à la Nupes en 2022.

Enfin, le passage en quelques jours de listes séparées et divisées, aux élections européennes, aux candidatures uniques et au programme commun des élections législatives, s’est réalisé sans dommages excessifs. Séparées, les listes de gauche ont recueilli au total 32 % des voix le 9 juin ; unies, elles peuvent rassembler 29 % aujourd’hui – la déperdition n’est pas nulle (16 % des électeurs de Raphaël Glucksmann, tête de liste pour le Parti socialiste, et 13 % des électeurs de l’écologiste Marie Toussaint, disent vouloir voter pour Ensemble, la coalition présidentielle), mais elle était presque deux fois plus importante en 2022 entre l’élection présidentielle et les élections législatives.

Au-delà du niveau, le positionnement de cet électorat souligne le décalage entre les qualificatifs de la bataille politique – l’assimilation du NFP à l’ « extrême gauche » – et la représentation qu’il se fait de lui-même. Invités à se situer sur une échelle idéologique, 74 % des électeurs du NFP choisissent en effet la « gauche » et, ironiquement, sont presque aussi nombreux à choisir le « centre » (7 %) que l’ « extrême gauche » (9 %). De la même manière, invités à indiquer de quel parti ils se considèrent le plus proche, les électeurs du NFP choisissent davantage le PS (32 %) que LFI (27 %) et Les Ecologistes (13 %).

Vote d’adhésion et vote d’espoir

Dernière série d’enseignements qui documentent la solidité de ce score de premier tour, il s’agit d’un vote d’adhésion et d’un vote d’espoir. Vote d’adhésion parce qu’une nette majorité (62 %) déclare vouloir « faire gagner » son camp plutôt que « faire barrage » à un autre bloc, et parce que le programme est jugé par 60 % de ses électeurs à la fois désirable et crédible. Vote d’espoir, parce que, de manière surprenante, les électeurs du NFP font à 66 % le pronostic que le NFP va gagner les élections. Ce faisant, il est logique de constater que 84 % des électeurs du NFP considèrent que « leur choix est définitif » – c’est 8 points de plus que pour les électeurs de la coalition présidentielle.

La gauche pourrait donc réaliser un bon premier tour, ce qui voudrait dire, concrètement, se qualifier pour le second tour bien au-delà des 384 circonscriptions où elle a pu le faire en 2022. Et c’est là que l’incertitude commence. Ce qui menace la gauche, c’est le risque d’une mauvaise transformation des voix en sièges. Plusieurs signaux clignotent à l’orangé et convergent autour d’un même constat : la gauche a constitué un bloc solide à l’intérieur mais qui peut être répulsif pour l’extérieur – et cet extérieur est déterminant dans un second tour.

Quand on analyse ce que pensent les électeurs d’Ensemble ou des Républicains (non ralliés à Eric Ciotti), on mesure qu’il y a souvent quasi-équivalence entre le NFP et le RN. Pour n’en donner qu’une seule illustration, et au-delà des programmes qui sont rejetés dans les mêmes proportions, à qui pensent les électeurs qui déclarent voter pour « faire barrage » ? Pour ceux d’Ensemble, à 62 % au RN, mais aussi à 36 % au NFP ; pour Les Républicains, à 53 % au NFP, devant le RN, à 43 %.

La première cause de cette situation tient à la présence – à l’omniprésence – de Jean-Luc Mélenchon et les résultats du panel apportent des informations éclairantes. Quinze personnalités, sur le spectre le plus large, ont été testées pour savoir si ce serait une bonne ou une mauvaise chose qu’elles deviennent premier ministre. S’agissant de Jean-Luc Mélenchon, dans l’ensemble de la population, 11 % considèrent que ce serait une « bonne chose » – il est en dernière position – et 78 % une « mauvaise chose » – il est en première position (90 % des électeurs d’Ensemble estiment même que ce serait une « très mauvaise chose »).

Mais, plus éclairant encore, au sein même de l’électorat du NFP, on mesure l’étendue du handicap que fait peser Jean-Luc Mélenchon : une majorité nette d’entre eux (54 %, contre 25 %) considère que ce serait davantage une mauvaise chose qu’une bonne chose qu’il soit premier ministre – et l’écart avec Raphaël Glucksmann comme avec François Ruffin, député LFI sortant de la Somme, est spectaculaire puisque, dans ce même électorat, l’un comme l’autre est plébiscité dans les mêmes proportions (57 %, contre 18 %). La deuxième cause du problème potentiel de second tour pour le NFP tient à la place de LFI et, là encore, les résultats du panel sont éclairants en ce qu’ils permettent de documenter les différences d’attitude des électeurs selon l’étiquette partisane du candidat du NFP. Ainsi, par rapport à un candidat LFI, un candidat PS augmenterait de 9 points la probabilité de voter pour lui et diminuerait de 6 points l’impossibilité de le faire – des écarts considérables.

Il serait pourtant hâtif d’en conclure que le second tour sera nécessairement mauvais pour la gauche, car nul ne peut anticiper les conséquences du choc des résultats du premier tour si le RN est à 36 % : seuls 3 % des électeurs du NFP et d’Ensemble pronostiquent en effet une majorité absolue pour le RN. Si la menace devenait concrète, il ne s’agirait plus de savoir s’il y a équivalence des dangers entre LFI et le RN (ou entre Macron et Le Pen), mais de savoir quel est le danger le plus imminent. Il s’agirait simplement de prendre les adversaires dans l’ordre dans lequel ils se présentent.

Le Figaro, no. 24835
Le Figaro, vendredi 28 juin 2024 751 mots, p. 3

International

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27 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Antonio Costa choisi pour la présidence du Conseil

de Taillac, Mathieu

I

l aime les puzzles de 1000 pièces, et, aux dires d'une ancienne ministre, les Lego. Les talents d'Antonio Costa pour l'assemblage de coalitions inattendues et la construction de majorités ne sont plus à démontrer au Portugal ; il reste à voir quel accueil réserve Bruxelles à l'ancien premier ministre socialiste, qui a démissionné quand un ministre et son directeur de cabinet ont été accusés de corruption par la justice de son pays. Il est plus que favori pour le poste de président du Conseil européen. «C'est un pragmatique bien plus qu'un idéologue,décrit André Azevedo, professeur à l'Institut d'études politiques de l'Université catholique portugaise. Et ce trait de caractère alimente sa capacité à tisser des alliances et à négocier.»

La démonstration la plus éclatante de cette qualité est la façon dont il est parvenu au pouvoir. Aux législatives de 2015, le PS que ne contrôle Costa que depuis un an arrive second, derrière la coalition conservatrice du sortant Pedro Passos Coelho. Au lieu, comme c'est de coutume au Portugal, de laisser le gagnant gouverner, Costa convainc les communistes du PCP et la gauche radicale du Bloco de Esquerda de soutenir son gouvernement sans y entrer. Une alliance tout à fait inédite avec la gauche de la gauche, qu'une droite scandalisée baptise avec mépris «lageringonça» («le machin»). Une appellation revendiquée par les premiers visés.

« La coalition qui partait pour être instable a finalement duré les quatre ans du mandat» ,rappelle André Azevedo .Et elle permit ensuite à Costa de gagner les élections de 2019 puis celles de 2022, ces dernières avec la majorité absolue pour le PS. «Les talents de négociateur de Costa et sa créativité peuvent être précieux au Conseil européen, où il aura à concilier des approches différentes ou contradictoires».

Pragmatique et sympathique quand c'est utile, mais ferme ou belliqueux quand cela sert ses intérêts. Antonio Costa est un «professionnel de la politique», comme le définit son homonyme Antonio Costa Pinto, de l'Institut de sciences sociales de l'Université de Lisbonne. «Il a commencé par intégrer les jeunesses socialistes, puis il a suivi la carrière typique des démocraties qui ont encore des systèmes de partis à peu près stables: député, secrétaire d'État, maire de Lisbonne, ministre et enfin premier ministre. L'avantage, c'est qu'il connaît beaucoup de monde à Bruxelles. Côté socialiste, bien sûr, mais aussi des personnalités d'autres partis, rencontrées dans l'exercice de ses différentes responsabilités ministérielles.»

Sa capacité à s'entendre avec ses adversaires est connue au Portugal, avec son homologue de Porto, le PSD (centre droit) Rui Rio, quand lui-même était maire de Lisbonne, avec le président de la République, Marcelo Rebelo de Sousa, lui aussi du PSD, quand Costa est à la tête du gouvernement. Et sa nomination au Conseil n'aurait pu se faire sans le soutien de son successeur, le conservateur Luis Montenegro.

«Il semble qu'il y ait eu un pacte entre les deux: Costa n'a pas participé à la campagne du PS aux européennes, et en échange, Montenegro a appuyé sa candidature», observe André Azevedo. Mais en Europe, Costa a des relations tout aussi cordiales avec un partenaire inattendu, le Hongrois Viktor Orban. «Cela s'explique par des intérêts communs, mais aussi par des affinités personnelles», souligne le politologue.

Ce côté diplomate ne l'empêche pas de s'opposer avec virulence à ses rivaux internes, comme quand il prit le PS en 2014 en reprochant au secrétaire général de l'époque, non pas d'avoir perdu, mais de n'avoir obtenu qu'une victoire «poucochinha» («toute petite») aux élections européennes. «Il n'est pas va-t-en-guerre, mais si le conflit peut servir ses intérêts, lui permettre d'accéder au pouvoir ou de l'accroître, il n'y répugne pas», nuance André Azevedo.

Inutile en revanche de lui demander de faire de beaux discours, les Portugais ne lui reconnaissent pas de grands talents d'orateur. C'est davantage en serrant des mains dans les meetings ou les déplacements publics que Costa renforce sa popularité. Demeure une inconnue : l'épée de Damoclès des procédures judiciaires qui visent ses anciens collaborateurs ne risque-t-elle pas d'entraver son action ?

«Le sujet a sûrement été abordé dans les capitales européennes,estime Costa Pinto, mais pour les dirigeants européens, l'important c'est que Costa n'est personnellement visé par aucune accusation.» Ni directement visé, ni totalement mis hors de cause. Car l'autre problème pour le nouveau président du Conseil est la lenteur de la justice portugaise. Un prédécesseur de Costa, le socialiste José Socrates, attend toujours d'être jugé pour des faits remontant à son étape au gouvernement entre 2005 et 2011. MDT

Le Monde
Idées, vendredi 28 juin 2024 948 mots, p. 26
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27 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Nicolas Delalande La coalition des peurs n’est pas une fatalité

Le professeur au Centre d’histoirede Sciences Po explique que conservateurs, nationalistes et centristes ont toujoursdénoncé un « chaos fiscal et économique » avant l’arrivée de la gauche au pouvoir

Depuis quinze jours, une nouvelle coalition des peurs s’est cristallisée. Elle ne vise plus d’abord le Rassemblement national (RN) et son programme nationaliste et xénophobe, mais le Nouveau Front populaire, accusé de tous les maux et de toutes les inepties. Des intellectuels, des économistes, des patrons, des responsables publics, des consciences morales l’affirment désormais sans ambages : les « extrêmes » se rejoignent et, à tout prendre, mieux vaudrait s’accommoder de trois années de RN au pouvoir plutôt que de soutenir le programme d’une gauche réformatrice et redistributrice.

Les voix qui alimentent cette coalition des peurs, en écho à la stratégie politique désastreuse suivie par le gouvernement depuis de longs mois, portent une responsabilité historique majeure. Celle qui consiste à banaliser et à minimiser les effets d’une arrivée au pouvoir imminente de l’extrême droite, au nom du danger supérieur qu’incarnerait la présence de La France insoumise au sein du Nouveau Front populaire.

L’unité réalisée en quelques jours à peine après l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale, le 9 juin, a d’abord suscité de l’espoir, puis réactivé un vieux réflexe historique que l’on avait un peu oublié, celui de la peur qu’inspire la gauche lorsqu’elle défend un programme… de gauche. Chaque fois qu’elle est parvenue, depuis la fin du XIXe siècle, à présenter un front uni, rassemblant de manière aussi large que possible ses sensibilités réformistes et radicales, une triple peur s’est dressée pour faire barrage à la gauche : celles de l’impôt, du chaos économique et de la guerre civile.

Mobilisation tous azimuts

La peur fiscale que la gauche suscite remonte au XIXe siècle, à une époque où radicaux et socialistes étaient encore dans l’opposition. En décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte se fit élire président de la IIe République en dénonçant « l’impôt des 45 centimes » que le gouvernement provisoire avait dû faire adopter dans l’urgence pour répondre à la crise des finances publiques. Trois ans plus tard, le 2 décembre 1851, il abattait la République par la force.

Après l’installation de la IIIe République dans les années 1870, radicaux et socialistes plaident en faveur de la création d’un impôt progressif sur le revenu, pour alléger les taxes qui pèsent sur la consommation des classes populaires. La grande bourgeoisie libérale et conservatrice s’offusque et se mobilise tous azimuts. Taxer les revenus et les patrimoines (on parle à l’époque de taux compris entre à peine 2 % et 5 %…) serait une menace pour les libertés, voire pour la « civilisation ». En protégeant ses intérêts au nom de la défense des petits propriétaires paysans et des commerçants (un schéma classique, que l’on retrouve à l’œuvre aujourd’hui), la grande bourgeoisie parvint à ses fins : l’impôt sur le revenu fut sans cesse repoussé, de 1848 jusqu’à la première guerre mondiale.

Chaque fois que la gauche a exercé le pouvoir au XXe siècle, les nationalistes, les conservateurs et les centristes ont crié au chaos fiscal et économique. Sous le Cartel des gauches, entre 1924 et 1926, ce fut la peur de « l’impôt sur le capital » et l’appel à la fuite des capitaux (le fameux « mur d’argent »). En 1936, le Front populaire fit adopter une révision du barème de l’impôt sur le revenu, pour mettre davantage à contribution les plus aisés et financer ses réformes sociales et l’effort de réarmement face à la montée des périls. La droite ne le pardonna jamais à Léon Blum.

En 1954, Pierre Mendès France fut confronté à la révolte des petits commerçants et artisans, galvanisés par Pierre Poujade dans sa croisade contre la tyrannie du fisc. C’est alors qu’apparut sur la scène politique le jeune Jean-Marie Le Pen, élu député en 1956, contre la gauche et le péril communiste, pour l’Algérie française et la réhabilitation du régime antisémite de Vichy. En 1981, la gauche fit voter l’impôt sur les grandes fortunes, que la droite s’empressa d’abroger en 1986, avant qu’il soit réinstauré sous la forme de l’impôt de solidarité sur la fortune en 1988. Jusqu’à sa réduction à peau de chagrin par la création de l’impôt sur la fortune immobilière par la majorité élue en 2017.

Une seule alternative crédible

Que les milieux d’affaires, les économistes libéraux et les grands propriétaires aient peur de la redistribution par l’impôt n’est pas une nouveauté. La priorité donnée depuis dix ans à la baisse des contributions des plus aisés, au détriment de la justice sociale et de l’équilibre des comptes publics, a fait tenir, tant bien que mal, le socle électoral constitué autour du projet d’Emmanuel Macron. Son effritement avancé ne doit pas être le prétexte à une inversion des valeurs et des peurs.

Le RN se prétend protecteur avec ses électeurs, rassurant avec les possédants, impitoyable avec les immigrés et les étrangers. Cette équation politique et économique est une mystification, qui se retournera contre celles et ceux aspirant, de façon légitime, à davantage de services publics, de proximité et de considération. Quelles que soient ses contradictions et ses ambiguïtés, qu’il convient de surveiller et de clarifier comme dans toute alliance politique, le Nouveau Front populaire est la seule alternative crédible pour éviter que se referme sur nous le piège de la coalition des peurs.

Le Monde
International, vendredi 28 juin 2024 1406 mots, p. 14
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26 juin 2024 - Le Monde (site web)
27 juin 2024 - La Matinale du Monde

Reportage

A Lviv, « les rues se vident » devant les recruteurs de l’armée

Dans la grande ville de l’ouest de l’Ukraine, des patrouilles traquent les hommes en âge de combattre

Thomas d’Istria

Lviv (Ukraine) - envoyé spécial - La voiture file sur l’avenue baignée de soleil qui traverse le quartier dortoir de Sykhiv, à Lviv. Oleksandr Matsiouk est au volant. A ses côtés, Serhiy Furman, l’œil aux aguets, observe les allées et venues des passants. Il est un peu plus de 10 heures, ce mercredi 19 juin, et les deux collègues viennent à peine de quitter le centre de recrutement pour une de leurs patrouilles quotidiennes. Leur travail consiste à arrêter des passants afin de vérifier leurs documents militaires.

Les contrôles s’enchaînent. Il suffit d’un mot ou d’un acquiescement silencieux entre eux pour que le conducteur braque soudainement le volant et que lui et son collègue sortent du véhicule pour interpeller un piéton. Les hommes arrêtés sont identifiés sur des critères très simples : bien portants, ils ont entre 25 et 60 ans, l’âge légal pour être mobilisé dans l’armée. Il arrive aussi que certains changent de trajectoire à la vue des deux agents du centre de recrutement. Cela n’échappe pas à l’œil avisé d’Oleksandr Matsiouk. Avant de partir en patrouille, ce dernier avait d’ailleurs prévenu, dans un rire amer : « Là où on passe, les rues se vident et les habitants se cachent. »

Andriy, un premier civil repéré à côté d’un arrêt de bus, se dirigeait vers son travail lorsque les deux hommes se sont arrêtés à son niveau. Officier de réserve après être sorti diplômé d’une académie militaire en 2015, il aurait dû mettre ses documents à jour. Ce qu’il n’a pas fait. Oleksandr Matisouk et son collègue lui demandent donc de les rejoindre dans la voiture. Andriy commence par refuser, arguant du non-respect de ses droits. « Vous allez m’envoyer à l’armée directement, lâche-t-il, dépité. Je le sais, tous mes amis ont été forcés. »Après de longues négociations, l’homme monte dans la voiture. Comme tous les autres, il sera envoyé devant une commission médicale qui jugera de ses capacités à prendre les armes.

Les deux agents recruteurs avisent ensuite un homme athlétique, la trentaine. Celui-ci vient soudainement de rebrousser chemin. Serhiy Furman sort, prêt à l’interpeller, tandis qu’Oleksandr Matsiouk opère un demi-tour en voiture afin de le suivre dans une ruelle. Après avoir jeté un discret regard derrière lui, le passant finit par s’enfuir en courant à travers une zone piétonne. Il ne sera pas poursuivi. « J’ai honte pour eux », souffle simplement Oleksandr Matsiouk, employé du centre de recrutement depuis un an après avoir été soldat dans une unité de la défense territoriale, au début de l’invasion russe de février 2022. « Certains ne comprennent pas que nous allons perdre cette guerre si nous ne nous mobilisons pas, dit-il. Nous nous battons pour l’existence de notre pays. »

« Pénurie de soldats »

Cela fait plus de six mois que les autorités alertent sur l’importance de mobiliser de nouvelles recrues, alors que les forces armées souffrent d’une pénurie de soldats. Il faut remplacer les tués et les blessés, mais aussi offrir des rotations à des militaires épuisés par deux ans et demi de guerre. Après des mois de blocage au sommet de l’Etat, plusieurs textes de loi ont été promulgués en avril et en mai afin d’accélérer le processus.

L’âge légal des mobilisables est passé de 27 à 25 ans, les conditions physiques pour le service ont été revues à la baisse, les prérogatives des centres de recrutement élargies… En outre, depuis la mi-mai, tous les hommes âgés de 18 à 60 ans ont pour obligation de mettre à jour leurs documents militaires. L’initiative vise à donner une vue d’ensemble des moyens humains dont dispose le pays et à faciliter le processus de sélection pour les autorités.

Les autorités n’ont pas tardé à vanter les résultats de telles mesures. Le 19 mai, le député Roman Kostenko, membre de la commission parlementaire chargée de la sécurité nationale et de la défense, assurait au média Ukraïnska Pravdaque l’état-major se disait « vraiment satisfait du rythme de la mobilisation ».

Reste que si de nombreux civils ont rejoint l’armée ces derniers mois la mobilisation demeure laborieuse du point de vue des centres de recrutement. Dans le quartier de Sykhiv à Lviv, le constat est amer. « Beaucoup de gens dans notre société, particulièrement à l’ouest, ne comprennent pas qu’il y a une guerre », se désole Volodymyr Lisovskiy, 44 ans, engagé dès le début de l’invasion russe, désormais à la tête d’une cellule chargée du soutien psychologique et moral au centre de recrutement. « Les gens ont peur de mourir », souffle-t-il pour expliquer le manque de volontaires.

Pour remplir les rangs, les employés de ces centres chargés de la mobilisation n’ont d’autre choix que d’employer des méthodes très impopulaires, afin d’arrêter les civils tentant d’échapper au service. Les contrôles et les arrestations dans les lieux fréquentés et les transports en commun se sont presque normalisés. La pratique est devenue tellement courante que les Ukrainiens lui ont donné un nom, entré dans le langage commun : la « busification », soit la mobilisation après avoir été détenu dans la rue et emmené en bus. A l’échelle du centre de recrutement du quartier de Sykhiv, selon l’officier de presse Volodymyr Molodiy, entre 25 à 30 personnes seraient ainsi arrêtées dans les rues chaque jour.

Pour y échapper, de nombreux réfractaires consultent des chaînes Telegram fonctionnant sur un modèle participatif qui indiquent les déplacements des agents recruteurs dans les villes. Ces dernières comptent parfois des centaines de milliers d’utilisateurs. D’autres encore évitent les zones fréquentées. Certains, aussi, ne sortent plus de chez eux. Alors que la loi martiale en vigueur interdit aux hommes âgés de 18 à 60 ans de quitter le pays, des milliers d’entre eux ont pris la fuite en passant illégalement les frontières de l’ouest du pays, à travers les montages et les rivières, parfois au péril de leur vie.

Les agents des centres de recrutement ne sont pas légalement autorisés à arrêter des civils. C’est la raison pour laquelle ils sont souvent suivis par des policiers. Lorsque ce n’est pas le cas, comme lors de la patrouille du 19 juin que Le Monde a suivie, leur travail consiste à tenter de les « convaincre » de les suivre, explique Oleksandr Matsiouk.

Ressentiment

Si la plupart de ces interpellations se déroulent de manière pacifique, celles effectuées avec violence reviennent régulièrement dans les médias et les réseaux sociaux et ont un fort impact sur la réputation, déjà mauvaise, des recruteurs. Certaines vidéos, parfois sorties de leur contexte, montrent, en effet, des agents frappant et forçant des civils à monter dans leurs voitures. Oleksandr Matsiouk et Serhiy Furman reconnaissent souffrir du ressentiment dont ils sont l’objet. Il n’est d’ailleurs pas rare que des passants les insultent. « Les gens qui ont des proches à la guerre nous soutiennent, veut croire Serhiy Furman. Mais ceux qui n’en ont pas ne comprennent pas ce que nous faisons. »

Selon les chiffres des autorités ukrainiennes, la moitié des employés des centres de recrutement sont des soldats démobilisés ou en rotation. Pour ces derniers, l’animosité à leur égard est encore plus douloureuse. « D’un côté, je comprends que les civils ne devraient pas être forcés »à rejoindre l’armée, reconnaît Andriy, 41 ans, « Gida » de son nom de guerre, un employé du centre de Lviv, ancien soldat de la 24e brigade mécanisée gravement blessé dans la bataille de Bakhmout. Mais, d’un autre côté, ajoute-t-il avec amertume, « pourquoi est-ce que moi j’ai dû me battre quand d’autres restent chez eux ? Le soir, à Lviv, tu sors, et tu as l’impression qu’il n’y a pas de guerre ».

Engagé dans la 80e brigade d’assaut aérien dès 2019, Grigory, 25 ans, « Gekman » de son nom de guerre, blessé dans un bombardement de missiles S-300 en février à côté de Bakhmout, désormais occupée par l’armée russe, confie ne plus voir ses amis d’avant l’invasion russe, à l’exception d’un seul. « Ils vivent dans leur propre réalité imaginaire. Ils ne veulent pas comprendre,dit-il. Je n’arrive plus à parler la même langue qu’eux. »

La Croix, no. 42956
Monde, vendredi 28 juin 2024 88 mots, p. 10

Iran 61 millions d’électeurs appelés aux urnes

Les Iraniens sont appelés à voter ce vendredi 28 juin pour remplacer le président Ebrahim Raïssi, mort dans un accident d’hélicoptère le 19 mai. Le maire ultraconservateur de Téhéran, Alireza Zakani s’est retiré de la course au profit de deux candidats mieux placés que lui, Saïd Jalili, et le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf. Le seul candidat réformateur, le député Massoud Pezeshkian fait partie des favoris après avoir reçu le soutien des principales forces réformatrices et modérées.

La Croix, no. 42956
Événement, vendredi 28 juin 2024 866 mots, p. 5

Écologie, le risque de sortie de route

Julie de la Brosse

Les défenseurs de l’environnement s’alarment de voir un recul des politiques climatiques, alors que le programme du RN, en tête dans les intentions de vote, promet de détricoter toutes les mesures adoptées ces dernières années en faveur de la transition.

L’environnement, grand absent de la campagne des législatives ? « Si l’on était un peu cynique, on pourrait presque s’en réjouir, estime François Gemenne, spécialiste de la géopolitique du climat et membre du Giec. Au moins cela évite de faire de l’écologie un sujet encore plus polarisant qu’il ne l’est déjà. » Depuis la guerre en Ukraine, qui a mis à mal le pouvoir d’achat des Français, et plus encore depuis la crise agricole, l’écologie est devenue l’un des épouvantails des partis de droite et d’extrême droite en Europe, qui accusent la lutte contre le réchauffement climatique d’être à l’origine de tous les maux… des agriculteurs, des automobilistes, et plus globalement des classes populaires. « En ce sens, le paysage politique français ressemble d’ailleurs de plus en plus à celui des États-Unis, où le climat est devenu un marqueur clivant entre un bloc progressiste et un bloc conservateur, les républicains naviguant avec ambiguïté entre ces deux blocs », observe l’économiste spécialiste du climat Christian de Perthuis.

Ce qui est sûr, c’est qu’avec le RN aux portes du pouvoir, le risque de voir la France reculer sur ses engagements environnementaux est bien réel. Depuis le 9 juin, scientifiques et militants écologistes s’activent d’ailleurs à coups de tribunes et de pétitions pour lui faire barrage. À l’inverse d’un Donald Trump aux États-Unis, le parti ne s’affiche pas officiellement climatosceptique. « Le réchauffement climatique est un phénomène sûr et certain », disait encore récemment le député RN Jean-Philippe Tanguy, prétendant à Bercy en cas de victoire du parti d’extrême droite.

Le programme, lui, ne laisse guère de doute. Le mot climat n’y est pas mentionné une seule fois. Et surtout, toutes les mesures adoptées ces dernières années en faveur de la transition y sont détricotées : suppression du diagnostic de performance énergétique (DPE), moratoire sur les projets d’éoliennes, abrogation de l’interdiction de la vente de véhicules thermiques neufs en 2035, ou encore baisse de la TVA sur les carburants à 5,5 %… « Pour le RN, l’écologie se résume à un éloge du localisme, comme s’il suffisait de favoriser la production tricolore pour régler la question », estime François Gemenne, selon qui « le nationalisme est par essence contre l’environnement, puisqu’il met la défense des intérêts de la nation au-dessus de tout le reste ».

« D’ailleurs, même s’il le dément, le programme du RN consiste tout simplement à jeter à poubelle les Accords de Paris sur le climat, abonde Anne Bringault, du Réseau action climat. Il est impossible d’atteindre la neutralité carbone en 2050 sans aucune contrainte normative ni financière. » En théorie, l’UE, qui fixe et contrôle les objectifs climatiques des États, est censée limiter leur marge de manœuvre sur les questions environnementales. Mais qu’adviendrait-il si la nouvelle équipe décidait d’enclencher un bras de fer avec la Commission ? Pour le moment, aucun gouvernement européen ne l’a fait, même si en Suède, l’une des premières mesures de l’extrême droite a été la remise en cause des objectifs climatiques du pays. « En Italie, la production d’énergie fossile a été relancée et les réglementations environnementales amoindries », ajoute Anne Bringault. « Sans oublier le désarroi que ces retours en arrière font peser sur les investisseurs, sans lesquels il n’y a pas de transition », ajoute François Gemenne. Face à cela, le programme du Nouveau Front populaire, baigné d’écologie, n’est pas exempt de critiques. Déjà parce qu’il n’a pas réussi à trouver de consensus sur certaines questions cruciales comme l’avenir du nucléaire. « Mais aussi parce qu’il alimente l’idée selon laquelle il suffirait de taxer les 0,1 % des plus riches pour régler le problème, ou qu’il est possible de faire baisser les prix de l’énergie en sortant du marché européen de l’électricité, ce qui est pour le moins trompeur », estime Christian de Perthuis.

Quant au programme de l’actuelle majorité (Ensemble pour la République), il est pénalisé par son bilan en demi-teinte. Certes, le gouvernement peut mettre en avant la baisse des émissions de gaz à effet de serre durant la période récente, ou encore la création du fameux secrétariat général à la planification écologique (SGPE). Mais il n’a pas réussi à sanctuariser dans la loi ces avancées. « On a quand même un gouvernement qui a préféré faire passer la réforme des retraites avant la question climatique, souligne Christian de Perthuis. C’est une grave erreur qui a privé les parlementaires d’un vrai débat démocratique sur l’énergie et le climat. » Financement de la transition et fiscalité carbone, place du nucléaire et des renouvelables dans le mix énergétique, protection des puits de carbone, ou encore la transformation du modèle agricole… La France sera-t-elle en mesure un jour de mener un débat apaisé sur ces questions fondamentales ?

Libération
jeudi 27 juin 2024 676 mots, p. 23

Idées/

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26 juin 2024 - Libération (site web)

Lettre d'une Française à d'autres Français

Par Tania de Montaigne

Écritures

A vous qui vous vous apprêtez à voter RN, parce que vous en avez marre d'être traités comme des gosses, n'oubliez pas que nous sommes tous responsables de nos actes et de nos choix. Tous assis sur la même branche, qu'elle tombe et nous tomberons ensemble, qu'elle s'élève et nous nous élèverons.

Chers vous, qui vous apprêtez à voter pour le Rassemblement national en partant du principe que ce qu'on n'a pas essayé vaut toujours mieux que ce qu'on a déjà essayé, j'espère que ces mots vous parviendront. Je le souhaite ardemment puisque nous avons en commun un pays. Lettre d'une Française à d'autres Français. Et puisque, comme l'écrit Dostoïevski, «nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous», votre choix comme le mien détermineront donc ma vie et la vôtre. Nous sommes liés, c'est ainsi. Votre «chez nous» est aussi «chez moi», c'est comme ça.

J'imagine que vous devez, en cette période où chacun s'applique à donner des leçons, avoir la désagréable impression qu'on vous parle continuellement comme à des enfants ou comme à des parts de marché, ce qui finalement revient au même. Peut-être même sentez-vous la petite griserie de celui ou celle qu'on n'a pas écouté et qui, soudain, devient le centre de toutes les attentions. Celui ou celle qui détient désormais l'arme atomique. J'entends chacun décrypter, justifier, dédouaner avec compassion toutes les raisons extérieures qui vous pousseraient, malgré vous, à faire ce choix plutôt qu'un autre. «Ça n'est pas de leur faute», disent certains, comme si vous étiez un chiot soumis aux stimulations d'une balle colorée.

Moi, je vous crois adultes et responsables de vos actes et de vos choix. Je sais que vous savez que nous sommes tous assis sur la même branche, qu'elle tombe et nous tomberons ensemble, qu'elle s'élève et nous nous élèverons. Liés, c'est ainsi. Je pense que cette décision vous la prendrez en âme et conscience, pas en adolescents immatures hypnotisés par les réseaux sociaux. Alors, puisque la question c'est de vivre une aventure inédite, «on n'a pas essayé», inconnue, «on n'a pas essayé», un grand chambardement jamais vécu avant, «on n'a pas essayé», je pose là quelques exemples de ce qui a déjà été essayé puisqu'en 2022, 89 députés RN sont entrés à l'Assemblée nationale. La liste est bien sûr non exhaustive et il vous appartiendra d'en poursuivre l'exploration. ? Hervé de Lépinau, député sortant de la troisième circonscription du Vaucluse, en octobre 2020: «L'IVG reste un délit (très largement dépénalisé) donc un acte intrinsèquement mauvais.» ? Christophe Bentz, député sortant de la première circonscription de Haute-Marne, en 2011 : «L'avortement est un génocide de masse.» ? Jocelyn Dessigny, député sortant de la cinquième circonscription de l'Aisne, en septembre : «Nous, nous partons du principe qu'une mère au foyer est peut-être mieux à la maison à s'occuper de ses enfants.» ? Marine Le Pen, députée sortante de la onzième circonscription du Pas-de-Calais, en 2016 à propos du Brexit : «Nous sommes en train d'écrire l'histoire avec un grand h. Nos voisins le font aussi. Nous vibrons avec les Britanniques qui ont saisi cette opportunité extraordinaire de sortir de la servitude.» ? Edwige Diaz, députée sortante de la onzième circonscription de Gironde, en juillet 2019 : «L'hypothèse d'un changement climatique sert des intérêts particuliers.» Voilà, ceci afin d'alimenter la discussion que nous aurons, je l'espère, quand on aura cessé de voir la conduite de la nation comme un match de football où chaque électeur serait un supporteur fulminant. Les temps sont si portés à l'aboiement que ce qui n'est pas hurlé passe souvent sous les radars. Une dernière chose encore: il me semble que, malgré toutes les promesses, les fantasmagories, les mythes d'une France paradisiaque peuplée d'angelots blonds, la réalité c'est que le 8 juillet je serai toujours là et vous aussi. Et il nous faudra alors admettre que le temps de la fantasmagorie était du temps perdu. ?

Peut-être sentezvous la petite griserie de celui ou celle qu'on n'a pas écouté et qui, soudain, devient le centre de toutes les attentions. [Et] qui détient désormais l'arme atomique.

Le Monde
élections législatives, jeudi 27 juin 2024 1123 mots, p. 7
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26 juin 2024 - Le Monde (site web)

Vu d’outre-Rhin, le moteur franco-allemand menacé de « crise grave »

Les responsables politiques allemands redoutent une victoire d’un Rassemblement national perçu comme « profondément germanophobe »

Thomas Wieder

Berlin - correspondant - Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, au soir du scrutin européen du 9 juin, Olaf Scholz ne s’était pas exprimé. C’est désormais chose faite. « Je suis préoccupé par les élections qui vont avoir lieu en France, et je le dis clairement : j’espère que d’autres partis que celui de[Marine] Le Pen l’emporteront », a déclaré le chancelier allemand social-démocrate, dimanche 23 juin, sur la chaîne de télévision publique ARD. A Berlin, l’hypothèse d’un gouvernement dirigé par le Rassemblement national (RN) suscite une immense inquiétude. « Le RN est profondément germanophobe. Son arrivée au pouvoir serait une catastrophe pour la coopération entre la France et l’Allemagne » , confie Nils Schmid, porte-parole du groupe social-démocrate (SPD) du Bundestag pour les affaires étrangères et coprésident de l’Assemblée parlementaire franco-allemande.

« En Allemagne, beaucoup de gens craignent qu’une victoire de l’extrême droite en France plonge les relations entre nos deux pays dans leur crise la plus grave depuis la seconde guerre mondiale », abonde Tobias Bütow, secrétaire général de l’Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ). Au Bundestag, dont elle est membre depuis 2021 après avoir siégé quinze ans au Parlement européen, la chrétienne-démocrate Inge Grässle (CDU) fait partie des députés qui connaissent le mieux la France. Elle est aujourd’hui en plein désarroi. « Les deux partis qui pèseront le plus dans la prochaine Assemblée nationale seront sans doute le Rassemblement national, à l’extrême droite, et La France insoumise, à l’extrême gauche. Les deux détestent l’Allemagne, les deux sont des ennemis de l’Europe, et les deux ont des programmes économiques extrêmement inquiétants. Que ce soit l’un ou l’autre qui compte le plus d’élus, le moteur franco-allemand, qui ne tourne déjà pas très bien, entrera dans une crise extrêmement grave », affirme-t-elle.

Quelle que soit l’issue des législatives, une chose est, en tout cas, certaine : en Allemagne, l’image de M. Macron est sévèrement écornée, même auprès de ceux qui l’ont longtemps admiré. C’est le cas de la députée libérale-démocrate Sandra Weeser (FDP) : « M. Macron a beaucoup fait pour l’Europe, il a lancé beaucoup d’idées et exprimé une vraie vision à long terme. Mais en annonçant cette dissolution dès le soir des européennes, il a donné l’impression de se comporter comme un enfant qui agit sur un coup de tête, alors que pour une décision aussi lourde on aurait attendu qu’il se souvienne du vieil adage disant que la nuit porte conseil. »

« Un joueur de poker »

Spécialiste des questions de défense à l’Institut allemand de politique internationale et de sécurité, Claudia Major n’a toujours pas compris, elle non plus, pourquoi M. Macron a dissous l’Assemblée nationale. « Tous les gens qui s’intéressent à la France en Allemagne se posent la même question : qu’est-ce qui lui est passé par la tête ? Et ils découvrent également à quel point il est lui-même détesté, ce que jusque-là, hors de France, beaucoup avaient du mal à percevoir en raison de son image de leader, toujours plein d’idées sur l’avenir de l’Europe ou sur la guerre en Ukraine. Depuis la dissolution, on découvre que cette force politique centrale qu’il a créée en 2017, en battant à l’époque Marine Le Pen, est en réalité extrêmement fragile. »

Nils Schmid, du SPD, ne dit pas autre chose. « Nous avons longtemps pensé que M. Macron était un rempart contre le RN. Nous avons l’impression qu’il en est aujourd’hui le facilitateur. C’est pourquoi nous sommes si inquiets », explique ce proche de M. Scholz, pour qui le président français a tort de « mettre sur un pied d’égalité » le Nouveau Front populaire et le RN : « Bien sûr qu’il y a chez Mélenchon et ses amis des propos inacceptables qui sont tenus sur la Russie ou l’antisémitisme, mais on ne peut pas dire que LFI représente un aussi grand danger pour la démocratie et la République que le RN. »

Spécialiste de la France à l’Institut allemand de politique étrangère, Jacob Ross reconnaît également que l’image du chef de l’Etat français s’est altérée outre-Rhin, en seulement quelques semaines. « Avec la visite d’Etat de Macron en Allemagne, fin mai, une dynamique positive s’était enfin enclenchée après une longue période compliquée du point de vue des relations bilatérales. Malheureusement, la dissolution a cassé cet élan. Passé un bref moment où quelques-uns ont pensé qu’il avait un certain courage de faire appel au peuple, on s’est dit qu’il avait sacrifié ses troupes et qu’il se comportait comme un joueur de poker, ce qui n’est pas très rassurant », analyse M. Ross.

Parmi les connaisseurs de la vie politique française outre-Rhin, certains veulent croire qu’une victoire du RN n’est pas inéluctable. « Une majorité hors extrême droite est souhaitable, mais M. Macron risque d’avoir du mal à dire à des gens qu’il n’a cessé de combattre qu’ils doivent maintenant gouverner ensemble », s’inquiète l’eurodéputé Andreas Schwab, membre de la CDU, pour qui le président français a commis « la grave erreur, depuis sa campagne présidentielle de 2022, de mettre le RN au centre du jeu politique avec le risque d’en faire la principale force d’alternance ».

Dans les prochains jours, la situation politique française pourrait faire l’objet d’une séance réservée aux questions d’actualité au Bundestag. Tel est, en tout cas, le souhait de Sandra Weeser : « Compte tenu de l’enjeu de ces élections législatives et de l’importance de la France comme principal partenaire de l’Allemagne en Europe, il me semble plus que nécessaire d’avoir un débat au Parlement entre les deux tours et avant les vacances d’été », explique la députée libérale-démocrate.

Ce débat, s’il a lieu, pourrait notamment permettre de savoir ce que pense le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) d’une éventuelle victoire du RN. Les deux partis entretiennent des relations glaciales depuis que Mme Le Pen a annoncé, fin mai, que ses députés ne siégeraient plus avec ceux de l’AfD au sein du groupe Identité et démocratie du Parlement européen. « Mme Le Pen est une hypocrite. Elle nous a ostracisés juste avant les élections européennes pour se donner une image respectable, explique le député fédéral Martin Renner. Quoi qu’il en soit, le RN change tellement d’avis sur tous les sujets qu’il est très difficile pour nous de savoir par avance ce qu’il fera une fois au pouvoir. »

Le Monde
élections législatives, jeudi 27 juin 2024 1869 mots, p. 3
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26 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Reportage

A Nangis, « plus on tape dessus, plus ça nous donne envie du RN »

La tentation du RN En Seine-et-Marne, les électeurs LR, inquiets de voir la banlieue rattraper leurs villages, approuvent le ralliement de Ciotti au RN

Luc Bronner

Evelyne Marcelot, 71 ans, a travaillé quarante-six ans. Comme secrétaire dans l’usine Villeroy & Boch, installée à Nangis (Seine-et-Marne) au temps de sa splendeur, avant que la concurrence de pays à bas salaires ne conduise à sa fermeture. Puis à son compte, dans une mini-entreprise de services à la personne. Elle a profondément aimé habiter La Ferté-Gaucher (Seine-et-Marne), gros bourg tranquille de 4 800 habitants, où elle a été conseillère municipale pendant quelques années.

Mais elle n’aime plus sa ville, a mis sa maison en vente depuis de nombreux mois, sans succès, et envisage de fuir le chef-lieu de canton. « Parce que la population a changé. » Trop d’immigrés. Trop de femmes voilées. Trop de « cas sociaux », selon elle. L’électrice Les Républicains (LR), gaulliste dans l’âme, va voter Rassemblement national (RN) aux élections législatives. « Pour que ça tourne » dans les élites. Pour que « ça change dans le pays ». « Eric Ciotti a raison, mais il se fait tellement matraquer. Le RN aussi. Il faut qu’ils comprennent que plus on va leur taper dessus, plus ça nous donne envie du RN ! » Evelyne Marcelot rêve d’une alternance radicale, comme la gauche eut son mai 1981. Et comme à l’époque, rien n’apparaît plus mobilisateur, à ses yeux, que les discours sur le barrage à l’extrême droite, les menaces de chaos et la peur.

Il flotte un air de revanche, le désir d’une victoire qui n’est pas seulement électorale mais aussi identitaire, culturelle, dans les mots des électeurs de droite et d’extrême droite de la quatrième circonscription de Seine-et-Marne, où la liste de Jordan Bardella a obtenu 47,5 % des voix lors des européennes. Comme s’il s’agissait d’une sédimentation lente de déceptions, de colères, d’incompréhensions de ce qu’est devenue la société française. Au point que dans ce département de 1,4 million d’habitants, fief historique de barons politiques, à l’image d’Alain Peyrefitte, de Christian Jacob ou de Jean-François Copé, la droite est désormais menacée de disparition des bancs de l’Assemblée nationale.

Un air de revanche, donc. Comme il demeure un bout d’Amérique pour laquelle Trump s’est fait voler sa victoire en 2020, il existe une France pour laquelle François Fillon a été injustement éliminé de la présidentielle de 2017, premier acte de la lente décomposition de la droite française.  « Fillon aurait dû devenir président en 2017, cela tenait la route, c’était la vraie droite, mais il a été empêché », regrette Evelyne Marcelot.

L’ancien premier ministre s’était fait le porte-voix d’une révolution conservatrice, obtenant 2,9 millions de suffrages lors de la primaire de la droite en 2016, puis 7,2 millions lors du premier tour, ratant de peu la qualification au second tour, malgré l’affaire de l’emploi fictif de son épouse. Le maire de la principale ville de la circonscription, Provins (Seine-et-Marne), Olivier Lavenka (LR), parle de « trou noir » et de « colère froide » dans l’électorat de droite, à la fois désemparé, déçu et révolté par les choix d’Emmanuel Macron : « Le point de départ de cet engrenage fatal reste l’affaire Fillon, pense aussi le maire. C’est l’effet papillon : sans cette affaire, il n’y a pas de Macron président et on n’en arrive pas là où nous en sommes aujourd’hui. Or, cet électorat faisait tenir la droite républicaine et désormais il s’interroge. »

Dans son bureau, qui ne semble pas avoir changé depuis qu’Alain Peyrefitte l’a occupé entre 1965 et 1997, Olivier Lavenka a conservé, sous verre, une affiche de Jacques Chirac en campagne. « La France en grand, la France ensemble », proclamait le candidat. C’était en 2002, un autre siècle politique, quand existait encore un front républicain face au choc de la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle. « La France insoumise donne des boutons à nos électeurs. Et dans le même temps, ce n’est pas parce qu’ils portent des cravates que les candidats RN ont un cerveau sain », résume brutalement le maire. L’éventuel report des voix d’un camp à l’autre sera désastreux, pronostique-t-il, comme beaucoup d’élus.

« Vote vaccin »

« S’il n’y a plus la droite, j’irai voter blanc », confirme ainsi une cuisinière à la retraite, bénévole à la Croix-Rouge, sympathisante du RPR et de l’UMP, habitante de Sourdun (Seine-et-Marne), où Bardella a obtenu plus de 47 % des voix. « Mélenchon est un danger, ce n’est pas l’extrême droite qui est dangereuse », note un employé de commerce, au chômage, âgé de 28 ans, habitant Nangis, toujours fasciné par la figure du général de Gaulle.

La population a changé, répètent nombre d’habitants de Nangis ou de La Ferté-Gaucher, convaincus que la destruction des tours en banlieue parisienne a repoussé une partie des familles les plus fragiles, particulièrement celles issues de l’immigration, vers leurs terres. « On a quitté la Seine-Saint-Denis pour être tranquilles et on retrouve les mêmes choses ici à Nangis », témoigne Thomas Lorette, 22 ans, en recherche d’emploi après un CAP de menuiserie, en racontant les nombreux incidents dans la cité voisine de la Mare aux Curées, perçue comme un repoussoir à des kilomètres à la ronde.

Des émeutes avaient touché la petite ville en avril 2022, après l’interpellation mouvementée d’un adolescent. Neuf poteaux soutenant des caméras de vidéosurveillance avaient été sciés à la disqueuse, la même année, par des trafiquants. Deux jeunes hommes du quartier ont aussi été tués par balles en 2023 et 2024 dans la ville. « La drogue a changé quelque chose sur la peur des habitants », constate la maire LR, Nolwenn Le Bouter.

Des bataillons entiers d’électeurs, élevés dans une culture de droite, ont basculé, inquiets de voir la banlieue les rattraper dans leurs villages. Une France qui pense que CNews ose dire ce que les autres censureraient, comme ils saluaient à l’époque les propos de Nicolas Sarkozy sur le « Kärcher » pour « nettoyer » les cités. Une France qui ne conçoit pas que les élites et la gauche ne comprennent pas leur vécu difficile de l’immigration. « C’est ce que j’appelle un “vote vaccin” : les habitants n’ont pas envie qu’on devienne ce qu’on voit dans certaines banlieues », poursuit la maire de Nangis.

Une France que la mobilisation des artistes, des sportifs, des intellectuels, renforce un peu plus dans sa conviction. « La droite et la gauche disent trop de mal sur Le Pen. Et même les footballeurs, comme Mbappé, font de la pub contre elle, c’est insupportable », glisse Ginette – elle n’a pas souhaité donner son nom –, une retraitée de 90 ans, habitante de Nangis depuis toujours, longtemps électrice de droite, qui se souvient avoir pleuré lors de la défaite de Giscard d’Estaing face à Mitterrand en 1981.

« Ils cherchent à nous foutre la trouille pour nous empêcher de gagner. On n’est pas racistes, on est juste plus lucides qu’eux », ajoute Flavio Pacitto, entrepreneur à la retraite, resté longtemps éloigné des bureaux de vote, en affirmant ne plus vouloir manquer un scrutin jusqu’à la victoire de l’extrême droite. « Il n’y a que Marine Le Pen dans laquelle je crois », témoigne encore Jessica Hyvernault, 30 ans, trois enfants, agente polyvalente de nettoyage à La Ferté. L’employée n’a jamais voté, elle n’a pas eu le temps de s’inscrire pour les législatives : « Je le ferai à la présidentielle pour que Marine soit la première femme présidente. »

Sur les marchés, la députée sortante, Isabelle Perigault (LR), tente de sauver son mandat. « Je souhaite remettre en place les valeurs de droite, le travail, l’ordre », clame l’ex-parlementaire. Mais le choix de la majorité présidentielle de ne pas investir de candidat face à la droite dans cette circonscription offre des arguments cruels pour ses opposants : « Perigault, c’est la candidate Macron », répète le RN Julien Limongi, au moment de distribuer des tracts. Signe de la profondeur des fractures dans le département, à Nemours, la maire, Valérie Lacroute, présidente de la fédération départementale LR, ancienne députée, déclare ne pas donner de consigne de vote au premier tour, furieuse que son parti ait décidé de ne pas présenter de candidat face à celui des macronistes dans sa circonscription, la deuxième de Seine-et-Marne. « J’entends une partie de mes électeurs dire que Ciotti a été maladroit, mais qu’il a compris la colère des Français.Le parti, lui, reste un ventre mou », se désole la maire.

Les frontières politiques sont plus que jamais perméables et mouvantes. A l’échelle des familles d’abord. Yvan Nonat, 25 ans, et Lylian Roussel, 24 ans, parlent volontiers, dans un café de Provins, de leur sentiment d’incompréhension face à la scène politique et à son langage. Les deux cousins sont inscrits à Pécy (Seine-et-Marne), un village de 850 habitants, dont 50 % des votants ont choisi le RN aux européennes.

Paysage politique illisible

Sur le WhatsApp familial, un peu avant l’élection, une cousine avait envoyé une photo de Bardella, provoquant immédiatement l’envoi par une autre cousine d’un argumentaire anti-extrême droite. « Mon père est mécanicien, il vote RN parce qu’il veut que tout change, ma petite sœur aussi, uniquement parce qu’elle regarde TikTok », relève Lylian, pour témoigner à sa façon de cet étrange air du temps. Leur famille vient d’Espagne, et leurs deux mères n’ont pas la nationalité française. « Les parents de mamie, ils ont été fumés par Franco dans leur village en Espagne », explique Lylian à son cousin, en évoquant la dictature d’extrême droite. « Chaud ! », lui répond ce dernier, éberlué. Mais il n’ira pas voter pour autant. « Je suis désolé, je n’y comprends rien », s’excuse-t-il.

Mais les frontières cèdent aussi dans les partis et parmi les élus, contribuant à rendre le paysage politique illisible. Personne n’avait anticipé l’élection d’un sénateur RN dans le département en 2023. Un signe supplémentaire que le mouvement de rapprochement était enclenché pour une partie des élus de droite, bien avant l’annonce par Eric Ciotti de son alliance avec le RN. « On est une machine de guerre, on va remplacer la droite classique », se vante le sénateur RN Aymeric Durox.

De fait, les jeunes ambitieux de droite ne vont plus chez LR en espérant faire carrière, comme ils le faisaient autrefois avec l’UMP ou le RPR. « C’est le RN qui porte le renouvellement aujourd’hui et qui attire des jeunes cadres politiques », regrette Yves Jégo, ancien maire de Montereau-Fault-Yonne (Seine-et-Marne). Dans la circonscription où celui-ci fut député (Union des démocrates et indépendants) pendant quatorze ans, le RN soutient pour les législatives un jeune maire encarté chez LR jusqu’à peu : Davy Brun, élu à Quiers, huit cents habitants, trente-deux caméras de vidéosurveillance et 56 % pour Bardella lors des européennes. Le candidat néophyte ne dissimule pas avoir saisi l’opportunité d’une possible élection : « Le RN me laisse ma chance. »

Le Monde
élections législatives, jeudi 27 juin 2024 2139 mots, p. 4
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26 juin 2024 - Le Monde (site web)

Pierre-Edouard Stérin place ses pions au RN

Plusieurs candidats issus de la galaxie du milliardaire catholique conservateur ont été investis sous la bannière RN-LR

Clément Guillou, Alexandre Pedro Clément Guillou, Alexandre Pedro et Ivanne Trippenbach

Octobre 2023, à deux pas de la Bourse, à Paris. Jordan Bardella et Pierre-Edouard Stérin font connaissance à la table gastronomique du restaurant Fleur de pavé, dans le 2e arrondissement. Le jeune président du Rassemblement national (RN) s’enquiert auprès du milliardaire catholique, 104e fortune française, des ficelles des investisseurs pour repérer le « value for money ». Le fondateur de Smartbox, exilé fiscal en Belgique et opposé par ailleurs au droit des femmes à l’interruption volontaire de grossesse (IVG), ne trouve pas Bardella exceptionnel mais voit en lui son poulain à l’extrême droite. Le « go between » entre les deux hommes ? Le polytechnicien François Durvye, barbe bien taillée et lunettes fines, numéro deux de Stérin au sein d’Otium Capital, son fonds d’investissement pesant 1,2 milliard d’euros, et conseiller de l’ombre du RN.

Un mois plus tard, en novembre 2023, Marine et sa sœur Yann Le Pen signent avec François Durvye l’acte de vente de la propriété familiale de Rueil-Malmaison, où vivent Jean-Marie et Jany Le Pen, comme l’a révélé le magazine Challenges. Quand, début 2023, François Durvye découvre la maison à colonnes ouverte sur le jardin de 1 600 mètres carrés, en l’absence de Jean-Marie Le Pen, hospitalisé, il tope. Et débourse, à l’aide d’une société civile immobilière, qu’il créera durant l’été avec sa femme et Pierre-Edouard Stérin, 2,5 millions d’euros pour acquérir cette demeure de 300 mètres carrés, dotée de neuf pièces, d’une piscine et d’une dépendance pour le personnel. Les meubles, bibelots, maquettes de voiliers et estampes asiatiques sont laissés à l’écart de la vente. Mais les Le Pen en retirent une confortable rentrée financière.

Continuité familiale

Le duo Durvye-Stérin possède donc la maison où vit toujours le cofondateur du Front national, qui vient de fêter ses 96 ans. Une villa où s’est rendu Jordan Bardella, il y a quelques mois, pour sa première longue entrevue avec Jean-Marie Le Pen, comme pour entretenir la continuité familiale. D’une génération à l’autre, le clan Le Pen s’entoure de l’une ou l’autre des tendances de l’extrême droite. Marine Le Pen a peu à peu troqué la « GUD Connection », trop encline à participer aux défilés néonazis et néofascistes en plein Paris, contre la « Versailles Connection », selon les mots d’un ancien du cercle mariniste.

Comment François Durvye et la galaxie Stérin se sont-ils retrouvés au cœur du dispositif lepéniste ? C’est un autre Versaillais, le « catho tradi » Renaud Labaye, formé à Saint-Cyr et bras droit de Marine Le Pen, qui l’introduit en 2021 auprès de la candidate à la présidentielle. Les deux quadragénaires se sont rencontrés dans la cité royale, épicentre de la droite réactionnaire. « Une tête bien faite, un mec qui pense comme nous, c’était intéressant qu’il travaille pour Marine », confirme l’ex-secrétaire général du groupe RN à l’Assemblée nationale. Son profil évoque un autre financier, qui conseille Marine Le Pen depuis plus longtemps encore : l’investisseur catholique Alexis Rostand, diplômé de HEC et enseignant à Paris-Dauphine, qui travaille entre Londres et Paris à la tête d’une société de gestion d’actifs et du think tank Ora et Labora – « prière et travail », du nom de la devise des bénédictins. Son credo : la « finance éthique intégrale », qui cherche à harmoniser argent et doctrine sociale de l’Eglise.

François Durvye se ménage rapidement une place. Comme l’avait dévoilé Libération, c’est à l’abri du manoir normand de Durvye, dans le village en pierre de Bellengreville (Calvados), que Marine Le Pen s’est exercée secrètement au débat d’entre-deux-tours de la présidentielle de 2022. Le même avait monté un rendez-vous avec Marine Le Pen dans sa demeure versaillaise, en présence de Pierre-Edouard Stérin, qui en était ressorti avec l’impression que « Marine n’y connaît rien en économie ».

Un an plus tard, Marine Le Pen est retournée à Bellengreville, pour la fête d’anniversaire de François Durvye – mais d’autres cadres du RN avaient décliné l’invitation pour se rendre au pèlerinage de Chartres. Durvye est encore là, au soir du 9 juin, dans la salle « VIP » du premier étage d’un pavillon du Parc floral de Paris, autour de Jordan Bardella et Marine Le Pen, pour découvrir leur victoire aux européennes sur les coups de 20 heures.

La photo, publiée par Marine Le Pen sur ses réseaux sociaux, signe l’importance prise par ce quadragénaire. Le polytechnicien est l’un des plus productifs des « Horaces nouvelle génération », une poignée de conseillers qui ont supplanté les « Horaces », ces anciens hauts fonctionnaires retraités, passés de mode au RN. Formés dans les grandes écoles, âgés de 30 à 40 ans et jusqu’ici vierges d’engagement politique, ces hauts diplômés puisés dans les réseaux catholiques et nationalistes partagent une vision économique plus libérale que le souverainisme du Front nationaldes années 2010.

François Durvye calque ses conseils sur les intérêts des grands groupes industriels, qu’il se targue de bien connaître. « Je suis entendu », croit savoir celui qui pousse auprès de Jordan Bardella un paquet « productivité » pour les entreprises, incluant la baisse des impôts de production. « La ligne souverainiste a gagné contre la ligne national-réactionnaire dans les urnes, rétorque Jean-Philippe Tanguy, qui défend plutôt la taxe sur les surprofits et le rachat d’actions. On n’est pas très riche en talents disponibles. Alors quand Marine lui dit : “Tu fais”, eh bien il fait. »

François Durvye est-il missionné par Pierre-Edouard Stérin pour influencer la ligne d’un parti à même de prendre le pouvoir ? Tous deux nient. Au RN, tout le monde a bien compris toutefois qu’il fallait compter avec le milliardaire anti-IVG, qui projette de racheter Marianne et s’inquiète d’un « grand remplacement », théorie raciste fantasmant la disparition de l’identité française à raison de l’immigration. Dernièrement, c’est le député sortant du Nord Sébastien Chenu, que Marine Le Pen imagine en futur président de l’Assemblée nationale, qui l’a sollicité pour un déjeuner. « Je m’attendais à voir quelqu’un de très raide, mais pas du tout : il est profondément attaché à œuvrer pour la France etmet à son bénéfice ses réseaux, son argent, et ses collaborateurs », en a déduit Sébastien Chenu, qui avait fondé GayLib il y a une vingtaine d’années, et dont les convictions sociétales sont aux antipodes de la vision conservatrice de Stérin.

Au sein du RN, les porte-parole de la ligne dite « sociale » dénoncent, depuis les législatives de 2022, un noyautage progressif par des conservateurs, autrefois associés au courant de Marion Maréchal. Les catholiques versaillais, recrutés par Renaud Labaye, occupent des fonctions-clés du groupe à l’Assemblée, au plus près du bureau de Marine Le Pen. Et parmi les députés sortants, ils constituent une part non négligeable, après que l’ancien ministre de la défense Charles Millon, à l’influence encore certaine dans les milieux catholiques, a suggéré à Marine Le Pen d’offrir des circonscriptions favorables à une bonne poignée de conservateurs. Sous l’influence de l’entourage de Pierre-Edouard Stérin, ils reviennent plus nombreux encore dans ces élections législatives.

« Si vous avez besoin de renfort… »Le 11 juin, jour de l’annonce de l’alliance entre Eric Ciotti et le RN, le message d’Alban du Rostu s’affiche sur le portable d’un proche collaborateur du président des Républicains (LR). Il le connaît un peu : Alban du Rostu est l’un des deux émissaires privilégiés de Pierre-Edouard Stérin. Si François Durvye dirige Otium, Alban du Rostu chapeaute le Fonds du bien commun, l’instrument de dotation « philanthropique »de Stérin. Ce mardi, Alban du Rostu vient opportunément proposer à Eric Ciotti les services de la galaxie réactionnaire Bien commun. Il tient à rester discret : il supprimera son message, apprenant qu’Eric Ciotti est lâché par ses troupes.

Petites mains

Voilà plusieurs mois que le président de LR est courtisé par Pierre-Edouard Stérin. « Il est bizarre, ce mec », avait lâché Eric Ciotti à la sortie d’un premier rendez-vous, le 1er septembre 2023. Trois mois plus tard, le Niçois est invité à sa première « soirée des entrepreneurs patriotes », où Stérin fait se croiser élus, patrons, jeunes cadres des sphères libérales-conservatrices. Un grand drapeau tricolore orne le formulaire d’inscription en ligne pour cette soirée, qui se tient au cœur du très chic 8e arrondissement de Paris. Mais Eric Ciotti n’ira pas.

En plein big-bang politique, toutefois, le rallié au RN a-t-il le luxe de dire non ? La droite tout entière l’a lâchée, jusqu’à ses propres collaborateurs, qui tiennent les réseaux sociaux ou le précieux fichier des adhérents. Bien vite, le mot se passe chez LR : Stérin aurait mis à dispositionquelques petites mains pour aider Eric Ciotti à traverser la tempête médiatique et juridique. Mais ce n’est pas tout. L’ex-député des Alpes-Maritimes a négocié 80 circonscriptions avec le RN, mais n’a pas grand monde à investir. Le RN va lui fournir des contacts, des élus locaux venus de la droite déjà en rupture de ban et pas encore encartés à l’extrême droite ou des amis de Marion Maréchal. La chaîne CNews et ses chroniqueurs constituent un autre petit réservoir. La galaxie Sterin en est un autre, comme l’a découvert Le Monde.

Dans l’urgence, des candidats liés au Bien commun sont investis, aux profils sociologiques très différents de la masse des candidats lepénistes. Vincent Trébuchet, 35 ans, salarié dans « une entreprise de conseil, soutien et financement aux associations », candidat dans l’Ariège ? Cet ex-HEC est employé de la « start-up studio » de la Fondation du bien commun et travaille essentiellement à la mise en place d’un réseau de collèges et lycées catholiques soutenu par Stérin, des établissements non mixtes proposant « une authentique éducation intégrale ».

Typhanie Degois, ex-députée de Savoie élue dans la majorité macroniste en 2017, va tenter de retrouver l’Assemblée nationale dans le groupe d’Eric Ciotti et Jordan Bardella. Depuis son départ du Palais-Bourbon, la jeune femme aux idées conservatrices a soutenu Marine Le Pen pour la présidentielle de 2022 et s’est reconvertie dans le lobbying. Son principal client, comme l’a révélé La Lettre ? Le fonds Otium de Stérin. Typhanie Degois est aussi active au sein du Fonds du bien commun.

Dans le département voisin, en Haute-Savoie, Antoine Valentin, déjà maire de village, se présente, lui aussi, sous l’étiquette LR-RN. Depuis quelques mois, il porte le nouveau projet politique de Pierre-Edouard Stérin, Politicae : un institut de formation qui se fait fort d’aider des candidats sans étiquette à remporter des mairies en 2026. Comme le rappelle La Lettre, Politicae est la première émanation d’un think tank dont le milliardaire a confié la création à Philippe de Gestas, ancien sous-préfet, professeur à l’Institut de formation politique, le laboratoire parisien des droites conservatrices.

A Politicae, Antoine Valentin a embauché Barthélémy Martin, lui-même propulsé candidat LR-RN en Charente. Pour lancer le projet Politicae, Antoine Valentin avait bénéficié d’un coup de pouce du Journal du dimanche de Vincent Bolloré, en mai : la publication d’une tribune d’un « collectif de 30 maires »… parmi lesquels deux autres candidats ciottistes aux législatives.

« Prestataires extérieurs »

Quant à Alexis Pany, candidat dans les Hauts-de-Seine et cadre de Bolloré Logistics, son épouse est l’une des dirigeantes du Fonds du bien commun. D’autres aspirants députés font partie de la galaxie versaillaise, comme le consultant Pierre Giry, diplômé de l’Essec et enseignant à Sciences Po en finances et stratégie, autrefois proche de François Xavier-Bellamy à Versailles, parachuté dans la Manche.

Pour Eric Ciotti, ces candidats issus d’un même écosystème ne forment qu’une curieuse coïncidence et l’implication de Pierre-Edouard Stérin « relève du fantasme ». « Ces candidats n’ont absolument pas été trouvés par quiconque », répond-il, en insistant sur le rôle des « prestataires extérieurs et des bénévoles »dans la campagne. Au RN, on minimise aussi le poids du milliardaire. « On n’a plus besoin d’aide financière. Vu le nombre de députés qu’on nous promet[le financement public des partis dépend de leurs résultats aux législatives] , le sujet financier fera partie du passé », prédit Renaud Labaye.

Reste que le mode de fonctionnement de Pierre-Edouard Stérin, dans les affaires, est le suivant : étudier et amender le business plan d’entrepreneurs, mettre à disposition ses moyens financiers et ses jeunes cerveaux, en échange de parts substantielles dans l’entreprise. A l’approche du premier tour, depuis son domicile près de Waterloo, le milliardaire catholique souhaite aux candidats de l’union de l’extrême droite « beaucoup de succès face à la menace principale que me semble être l’union de la gauche, de l’extrême gauche et de l’ultragauche ».

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 27 juin 2024 1015 mots, p. AUJM6
Aussi paru dans
26 juin 2024 - Le Parisien (site web)
27 juin 2024 - Le Parisien

La parité femmes-hommes en recul

De la gauche au RN, la parité a été moins bien respectée lors des investitures cette année qu'en 2022. Les partis font valoir le peu de temps dont ils ont disposé pour composer leurs listes.

Gabrielle Trottmann, Alexandre Sulzer et Victor Alexandre

Les femmes ont-elles été les premières sacrifiées dans cette campagne express des élections législatives ? En 2024, aucun des principaux blocs politiques ne respecte la parité, selon les listes que nous avons passées au crible : le pourcentage de candidates investies recule aussi bien au sein du Nouveau Front populaire (NFP) qu'au RN, chez les Républicains et chez Ensemble, la liste de la majorité présidentielle. Sur les 4 011 candidats enregistrés par le ministère de l'Intérieur, on compte 2 362 hommes et seulement 1 649 femmes, soit 41,1 % du total. Le ratio était de 44,1 % en 2022.

En 2022, l'alliance formée par les partis de gauche, la Nupes, était la seule à sauver les meubles avec 50,8 % de femmes investies. Cette année, le NFP s'en tire moins bien avec 47,6 % de candidates. « Notre accord politique prévoyait de se mettre d'accord sur une répartition des circonscriptions, pas sur le détail des candidatures », rappelle la porte-parole des Écologistes Aminata Niakaté. Son parti a joué le jeu, tout comme les communistes (à quelques candidats près) et la France insoumise.

Le Parti socialiste est celui qui respecte le moins la règle au sein de l'union de gauche : il a investi 72 candidates et 89 candidats. Porte-parole du PS, Chloé Ridel ne cache pas sa déception. « Nous sommes nombreux à souhaiter la parité, mais nous héritons de députés sortants qui sont majoritairement des hommes. » Selon elle, il faudrait « réformer les statuts du parti pour rendre la parité obligatoire lors des investitures ».

Chez Ensemble, 243 hommes ont été investis contre 202 femmes, soit 45,7 % de prétendantes à la députation. Un écart que Renaissance n'a pas souhaité commenter dans le délai proposé. Sur la liste du RN, on compte 238 femmes et 261 hommes. Soit 47,7 % de candidates, en baisse d'environ 2 % par rapport à 2022.

Au RN, un exercice de façade

Avec 100 femmes et 206 hommes investis, les Républicains sont loin derrière les autres formations politiques. Les candidates ne représentent même pas un tiers des investis cette année (32,8 %). « Traditionnellement, nous avons du mal à respecter la parité. En plus, cette année, nous avons été pris dans l'urgence », concède-t-on à la direction de LR. Les ciottistes, ralliés au RN, ne font pas mieux : ils ont investi seulement 12 femmes, contre 49 hommes.

Derrière ces chiffres, les candidates font-elles campagne dans des circonscriptions électorales où elles ont des chances de l'emporter ? Pour s'en rendre compte, « le Parisien » - « Aujourd'hui en France » les a divisées en deux parts égales : les 50 % où chaque formation politique a fait ses meilleurs scores en 2022, et les 50 % où les scores ont été les plus mauvais. Ces résultats ne permettent évidemment pas de prédire ceux des élections à venir : la carte électorale a évolué en deux ans et la participation s'annonce bien plus importante que d'habitude. Mais il s'agit tout de même d'un indicateur important, généralement pris en compte lors des investitures.

À cet égard, seul Ensemble envoie légèrement plus de femmes (50,9 %) là où la majorité présidentielle a eu le plus de succès en 2022. Le Nouveau Front populaire arrive juste derrière, avec 45,3 % de candidates dans les zones les plus favorables à la gauche. Chez les Républicains, les femmes sont aussi peu nombreuses dans les « bonnes » que dans les « mauvaises » circonscriptions.

Au RN en revanche, l'écart est plus net : les femmes comptent pour à peine plus d'un tiers des candidats affectés dans les meilleures circonscriptions. À l'inverse, elles représentent 59,8 % de ceux qui font campagne là où le parti était le plus en difficulté lors du dernier renouvellement de l'Assemblée nationale. Le parti d'extrême droite les enverrait-il volontairement au casse-pipe ? « Je suis la preuve que non », fait valoir la députée sortante de Gironde RN Edwige Diaz, membre de la commission nationale d'investiture, avant de reconnaître une surreprésentation des hommes parmi les candidats implantés dans les 88 circonscriptions où le RN dispose de députés sortants. « Et on a écarté plus de candidats que de candidates, afin de respecter la parité », défend-elle. Ce qui n'explique pas pourquoi les femmes sont moins présentes dans les « bonnes » circonscriptions où le RN n'a pas de député.

Depuis le 6 juin 2000, une loi prévoit une pénalité financière pour les partis et les groupements politiques qui ne présentent pas 50 % de candidats de chaque genre aux élections législatives. En 2014, la sanction a même été renforcée. Si les listes présentent plus de 2 % d'écart par rapport à la parité, l'aide publique relative au nombre de voix obtenues au premier tour est amputée d'un pourcentage.

« On payait des amendes mais on s'en moquait »

Mais ce mécanisme est « peu dissuasif », souligne Léa Chamboncel, journaliste et autrice d'« Au revoir Simone » (Éd. Belfond), un manifeste en faveur d'un féminisme politique. En 2024, Les Républicains ont vu leur aide publique minorée de près de 1,3 million d'euros au titre de la « modulation parité ». « Quand on était majoritaires à l'Assemblée, on payait des amendes, mais on s'en moquait un peu. L'impact financier n'est plus du tout le même depuis qu'on est minoritaires », déplore toutefois un cadre à la direction LR.

Léa Chamboncel propose de « créer des mécanismes pour rendre obligatoire le dépôt de listes paritaires, plutôt que d'appliquer des sanctions après coup. Ou alors, d'attribuer certaines circonscriptions à des femmes au tirage au sort après les élections pour rétablir la parité. » En attendant, le nombre de députées risque de baisser encore une fois à la chambre basse du Parlement. En 2022, il a déjà enregistré son tout premier recul depuis 1988. Avant sa dissolution, l'Assemblée nationale comptait seulement 37 % d'élues.

L'Humanité
jeudi 27 juin 2024 619 mots, p. 11

« L'union des droites, c'est jamais que le RPR des années 1970 »

Cyprien Caddeo

À Maisons-Laffitte, commune bourgeoise des Yvelines, l'ex-présidente macroniste de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, fait face au maire LR Jacques Myard, élu depuis 1989, et qui a reçu l'onction de l'extrême droite.

Maisons-Laffitte ressemble à une sorte de village d'Astérix, version bourgeoisie macroniste. Alors que, dans la France entière, la majorité présidentielle s'est écroulée aux européennes, emportée par la vague RN, cette commune fleurie et friquée de la 5e circonscription des Yvelines, à trente minutes de Paris, a placé la candidate Renaissance Valérie Hayer (25 %) en tête. Jordan Bardella y fait des scores presque anachroniques (14 %) au vu de sa dynamique nationale. Dans quelques jours, tout devrait donc rouler pour la députée sortante, Yaël Braun-Pivet, tranquillement élue en 2017 et 2022.

Mais l'équation a changé. La toute première femme élue présidente de l'Assemblée nationale a en face d'elle Jacques Myard, connu pour ses propos homophobes et misogynes, et indéboulonnable maire LR de la ville, aux affaires depuis 1989. « C'est simple, je suis né ici et je n'ai connu que deux maires, en rigole Laurent, retraité, à la sortie de l'église. C'est un bon, Myard. Macron, lui, nous a déçus. Quand on voit l'insécurité et la dette, au fond il n'a pas fait grand-chose... » La réforme des retraites, de l'assurance-chômage ? À Maisons-Laffitte, où le salaire moyen s'élève à 4 900 euros net par mois, les « disruptions » présidentielles n'ont pas été vécues comme une violence. Au contraire, les impôts ont baissé, se réjouissent les habitants. Mais voilà, « Macron a mis le bordel avec la dissolution », alors Laurent votera Jacques Myard, et ce, malgré son allégeance au RN dans le cadre de l'accord Ciotti-Bardella.

« C'est vrai qu'on est privilégié ici »

En fait, nous le lui apprenons. Car le maire a le RN honteux et a « oublié » la flamme tricolore sur ses affiches. Le regard plongé dans son café, Serge, retraité, n'en a cure et tacle Yaël Braun-Pivet : « Sitôt élue, elle est portée disparue. La circonscription ne l'intéresse qu'en période électorale. » Électeur de Myard, il parle « d'insécurité », « d'entreprises étouffées par les impôts », et salue le rapprochement LR-RN : « Vous savez, ce n'est jamais qu'un retour à ce qu'était le RPR dans les années 1970-1980 (contre le droit du sol, pour l'expulsion des immigrés chômeurs - NDLR). Et on n'a jamais été aussi heureux que dans ces années-là ! » À supposer qu'à Maisons-Laffitte, on ait été un jour malheureux. Derrière lui, les allées verdoyantes qui quadrillent la ville s'étirent. Un employé municipal cajole la pelouse, perché sur une tondeuse tirée par trois robustes chevaux - la ville est un haut lieu hippique.

« C'est vrai qu'on est privilégié ici », concède Tania, qui tracte au bord du marché pour Yaël Braun-Pivet. Conseillère d'opposition, elle connaît bien Jacques Myard, ancien député battu en 2017, multi-épinglé pour son sexisme, et qui a récemment choqué la presse en se moquant du défaut d'élocution d'une de ses opposantes. « C'est son fief, mais on va faire en sorte que ça se fissure. Ici les gens n'aiment pas l'extrême droite », veut croire Christine, une autre militante. Reste que les langues se délient. « Le lendemain des européennes, une femme de ménage que je connais, kabyle, s'est vu dire par des voisins : "On va pouvoir enfin vous foutre dehors !" » soupire une habitante.

Assez pour que cet îlot bourgeois bascule ? L'élection ne se joue certes pas qu'à Maisons-Laffitte, mais aussi à Sartrouville ou au Vésinet, où habite Yaël Braun-Pivet. Là-bas aussi, le RN est (relativement) faible. Sur ses réseaux, la macroniste parle d'ailleurs rarement de l'extrême droite et réserve ses flèches à son challenger insoumis du Nouveau Front populaire qui, « scandale démocratique », a eu le culot de coller ses affiches sur les siennes. Le sens des priorités.

Le Figaro, no. 24834
Le Figaro, jeudi 27 juin 2024 782 mots, p. 3

Politique

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26 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Agnès Pannier-Runacher tente un premier saut électoral périlleux

Quinault-Maupoil, Tristan

Le beffroi de la place des Héros n'avait pas vu telle controverse depuis belle lurette. Entre les étals du marché qui s'éparpillent à ses pieds, on ne bruisse que des législatives anticipées. Et de la perspective offerte au Rassemblement national de s'emparer de la circonscription d'Arras, la 2e du Pas-de-Calais. À la lisière du bassin minier, les sublimes façades de style flamand de la grand-place tournent le dos au lepénisme. Sera-ce encore le cas le 7 juillet ? Rien n'est moins sûr alors que les alliés d'Emmanuel Macron avancent en ordre dispersé depuis la décision de Jacqueline Maquet, la députée sortante (Renaissance), de ne pas se représenter. La ministre déléguée à l'Agriculture, Agnès Pannier-Runacher, a sauté sur l'occasion en envoyant une « offre de service » à Emmanuel Macron dans la foulée de la dissolution.

À 50 ans, elle tente pour la première fois une candidature en son nom. «Ça ne sera pas simple pour elle», analyse un ténor de la majorité. «Si on a envoyé ici la ministre des crises, ce n'est pas parce que ça sera facile», se justifie la macroniste devant des passants, alors qu'elle s'est illustrée à Bercy lors de la crise du Covid avant d'être propulsée en début d'année au coeur de la grogne agricole. «Elle n'est pas attendue comme le messie», ironise Frédéric Leturque, qui appuie la candidature de Nicolas Desfachelle, le vice-président de la communauté urbaine d'Arras.

Ancien suppléant de Jacqueline Maquet, il fait bloc contre la ministre, accusée de se parachuter sur une circonscription plus favorable que celle où elle réside, à Lens, détenue par le Rassemblement national. «C'est un argument de zozo: j'habite à 17kilomètres d'ici! Les parachutages, c'est pour les Parisiens ou les Marseillais. Quand il fallait faire bouger les choses, tout le monde avait mon numéro de téléphone et considérait que j'étais du territoire» , rétorque la ministre, une ancienne dirigeante de la Compagnie des Alpes qui a débuté son engagement politique en 2017 dans le 16e arrondissement de Paris pour Emmanuel Macron. «Vous n'êtes même pas de la région, et puis Lens, c'est Lens, Arras, c'est Arras», s'étonne une cliente du marché. «J'ai suivi mon chéri», se défend Agnès Pannier-Runacher, qui partage la vie de l'ancien député socialiste du Pas-de-Calais, Nicolas Bays, depuis 2021. «Qu'est-ce que c'est que ce bazar? Il ne faudrait pas qu'on se retrouve au second tour avec le Rassemblement national et LFI», s'inquiète une électrice, bien que le Nouveau Front populaire soit ici porté par l'écologiste Bruno Ladsous.

«J'ai peur qu'on se réveille le 7juillet avec l'extrême droite...», lui confie un homme. «Vous ne l'aurez pas si tout le monde joue le jeu du vote utile», plaide la ministre qui en veut à Frédéric Leturque de lui barrer la route. «Je comprends bien que les municipales de 2026 sont une préoccupation des élus locaux, mais ce n'est pas à la hauteur du moment. C'est comme cela que l'on fait le lit du RN» , suggère Agnès Pannier-Runacher, laissant entendre que l'édile s'inquiéterait d'être ensuite délogée de son siège. «Elle cherche un nid après avoir raté son atterrissage à Lens. Donc elle lorgne un territoire central avec des élus hyper engagés. Les nouvelles pratiques politiques vendues par Emmanuel Macron en 2017 doivent se traduire dans les faits», fustige Frédéric Leturque. Même si Jacqueline Maquet vient d'adouber la macroniste.

À l'ombre de ces disputes, le Rassemblement national a réinvesti Alban Heusèle, le candidat qu'il avait déjà présenté en 2017 et 2022. «Natif d'Arras, j'y travaille et je suis impliqué dans la vie locale depuis plus de dix ans», vante-t-il dans sa vidéo de présentation. Puisque le différentiel de voix qui le séparait de Jacqueline Maquet a fondu lors du précédent scrutin, il veut croire que cette tentative sera la bonne. Qui plus est après l'assassinat du professeur Dominique Bernard, en octobre dernier, au lycée Gambetta d'Arras, par un fiché S tchétchène. «Tous ces gens-là, les fichésS étrangers, il faut les dégager», a-t-il répété lors du débat télévisé organisé par France 3 en pariant sur l'émotion suscitée par le drame. Même si le maire estime qu'il n'a pas eu d'impact sur la progression du RN aux européennes (30,34% ; 6 points de plus par rapport à 2019, mais toujours 17 points de moins que la moyenne départementale) dans une ville «très résiliente».

«Le RN, c'est un combat personnel», rappelle Agnès Pannier-Runacher, figure de l'aile gauche macroniste. Elle a pris les devants dans une tribune publiée mercredi par LeMonde, en réclamant des accords de désistement au second tour. Sauf s'il profite à LFI. Il lui reste deux jours pour convaincre et ne pas en être elle-même victime. T.Q.-M.

L'Humanité
jeudi 27 juin 2024 806 mots, p. 10

Sandra Regol face à la diabolisation de la gauche

Lola Ruscio

Législatives Soutenue par toutes les forces progressistes, la députée sortante écologiste du Bas-Rhin met en avant les propositions sociales du NFP face à un macroniste qui renvoie « les extrêmes » dos à dos.

Strasbourg (Bas-Rhin), envoyée spéciale.

Le marché du boulevard de la Marne, au coeur de la ville de Strasbourg, est à l'image de la circonscription de Sandra Regol : à la croisée des classes sociales. « Le revenu médian va du premier décile, à 6 050 euros par an, jusqu'à 96 000 euros dans le quartier de l'Orangerie », explique la députée écologiste sortante, en plein tractage avec une dizaine de militants du Nouveau Front populaire (NFP). Derrière elle, un imposant immeuble en brique rouge abritant l'EM Business School toise les passants, dont certains vivent en dessous du seuil de pauvreté. C'est de l'une de ces usines à fabriquer du col blanc qu'est issu son adversaire macroniste, Étienne Loos, ancien du cabinet de Clément Beaune.

Un concurrent qui applique la feuille de route du président et prône le « vivre- ensemble face aux extrêmes ». L'écologiste, elle, regrette le déferlement de fausses informations visant le NFP, comme la stratégie de diabolisation des forces progressistes. « On a aussi pour mission de rétablir le dialogue, insiste l'écologiste. Contrairement à ce que racontent les médias du groupe Bolloré et certains responsables politiques de droite et d'extrême droite, on ne va pas arriver avec la faucille entre les mains pour expulser les riches de leur logement, et personne n'en veut aux juifs. »

Dans cette campagne express, Sandra Regol ne perd donc pas une seconde. Les grandes lignes du « contrat législatif » du NFP en main, elle arpente le marché en long et en large, n'hésite pas à emboîter le pas de ceux qui semblent réticents, à poursuivre la discussion. « On mène une vraie campagne de terrain, on est à fond, on ne s'arrête pas, chaque voix compte ! Marchés, porte-à-porte, écoles... On se rend dans les coins où les citoyens s'abstiennent beaucoup, dans les quartiers populaires, mais aussi dans les zones plus bourgeoises », souligne-t-elle.

En 2022, Sandra Regol avait battu de justesse le candidat macroniste Alain Fontanel, en recueillant 51,47 % des voix, contre 48,53 % pour son adversaire. Cette fois, elle repart au combat sans certitude de l'emporter, même si la gauche, en cumulé, a viré en tête des élections européennes 2024 dans cette 1re circonscription du Bas-Rhin, avec 51 % des voix (22,3 % pour la FI, 18,1 % pour le PS), contre 15 % pour Renaissance et 14 % pour le RN. L'inquiétude demeure sur un réservoir de voix faible au second tour.

« la démocratie ou le fascisme ? »

Loin de ces équations électorales, la question du pouvoir d'achat revient sans surprise en boucle, sur le marché, dans une ville où le taux de pauvreté atteint 26 %. Stéphanie, 69 ans, qui a voté « Jean-Luc Mélenchon » à la présidentielle 2022, interpelle la députée sur la question des retraites : « N'oubliez pas les retraités, on souffre. Je touche 750 euros de pension, ce n'est pas grand-chose. En plus, mon père est dépendant et je m'occupe de lui depuis ma retraite. Macron n'arrêtait pas de rabâcher qu'il soutiendrait les aidants et les retraités, mais il n'a rien fait. » Lahouari, un Algérien qui vit en France depuis 1979, s'inquiète aussi de la situation sociale des étrangers en cas de victoire du RN aux législatives. « J'ai peur, on risque de galérer davantage pour trouver un emploi ou on va nous sucrer des aides. Avec le RN, la pauvreté va exploser partout. J'ai peur aussi pour mes enfants, qui sont nés en France, mais qui ne s'appellent pas Louis ou Jérôme. Auront-ils les mêmes chances de réussir dans la vie qu'un Blanc ? »

Face à ces électeurs, la députée rappelle que les politiques néolibérales d'Emmanuel Macron n'ont fait qu'augmenter la précarité. Elle alerte aussi sur le projet antidémocratique du RN. « Nous sommes face à un choix clair : veut-on rester dans un pays démocratique ou sombrer dans le fascisme ? Renaissance et LR ont l'avenir de la démocratie entre leurs mains. En 2022, on a appelé à voter Macron au second tour pour faire barrage au RN. Cette fois-ci, c'est à eux de montrer qu'ils en sont capables. » Pour le moment, Étienne Loos renvoie dos à dos extrême droite et « extrême gauche ». Le macroniste devrait être au second tour et n'aura sans doute pas l'occasion de s'illustrer dans le « ni-ni », mais c'est tout comme. Cette perspective inquiète Jean-Marc, musicien, électeur de Raphaël Glucksmann. Lui votera NFP, même si c'est à « contrecoeur » : « Jean-Luc Mélenchon, ce n'est pas ma tasse de thé », grommelle-t-il, quand bien même l'alliance de gauche ne se résume pas qu'à la France insoumise. Jean-Marc s'en rend d'ailleurs bien compte : « Entre le Front populaire et Bardella, il n'y a pas photo. On doit tout faire pour empêcher l'extrême droite de gagner, sinon ça va être la cata. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 27 juin 2024 684 mots, p. AUJM5,AUJM6
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26 juin 2024 - Le Parisien (site web)
27 juin 2024 - Le Parisien

Pradié claque la porte de LR... enfin pas vraiment

L'ancien numéro 2 de LR a infirmé hier auprès de notre journal qu'il rendait sa carte de la formation... tout en actant sa prise de distance avec un parti qu'il estime « mort ».

Alexandre Sulzer et Valérie Hacot

« On ne peut pas dire qu'Aurélien simplifie les choses... », soupire un poids lourd LR. Alors que les Républicains sont empêtrés dans une crise inédite - la direction du parti a saisi le juge des référés ce mercredi pour tenter de réunir un bureau politique qui exclurait Éric Ciotti de la présidence -, Aurélien Pradié, député sortant du Lot, a bruyamment fait savoir, quatre jours avant le premier tour des législatives anticipées, que « LR est mort » dans une interview à « la Dépêche ».

Un départ de LR en forme de faux départ. Quelques heures après cette publication, Aurélien Pradié a précisé au « Parisien » - « Aujourd'hui en France » qu'il ne quittait pas formellement LR. « Je n'ai pas rendu ma carte. L'histoire se termine d'elle-même, sans avoir besoin de rendre une carte. [...] La question de quitter ou de ne pas quitter les Républicains ne se pose pas, puisque, aujourd'hui, le parti tel que je l'ai connu n'existe plus », précise-t-il, n'attendant donc pas les élections pour jeter de la terre sur le cercueil des Républicains.

Aucun élu dans son sillage

« Ce n'est pas un départ, c'est un commencement », ajoute l'ambitieux député, qui ne cache pas qu'il ne siégera pas dans la prochaine Assemblée au sein du groupe LR. « Nous devons passer à autre chose », tranche-t-il, appelant de ses voeux un regroupement des « gaullistes ». « Sa ligne, c'est juste de la nostalgie. C'est Good Bye, Lenin ! ce type », soupire un conseiller LR, en référence à ce film allemand où le personnage se réveille d'un coma après la chute du mur de Berlin sans savoir que le monde d'avant est révolu.

Pour l'heure, Aurélien Pradié, qui avait bataillé au sein de son parti contre la réforme des retraites, n'entraîne aucun élu dans son sillage. « La question n'est pas de me suivre. La question est de se mettre collectivement en mouvement », démine-t-il auprès de notre journal. À « la Dépêche », il précise que trente candidats, dont dix députés sortants, ont décidé de ne pas se rattacher financièrement à LR mais à son micro-parti « Du courage ». Il n'est pas le seul à avoir procédé ainsi avec des proches. Quatre candidats proches du maire de Cannes David Lisnard se sont ainsi rattachés financièrement à son micro-parti Nouvelle Énergie et non à LR.

« Beaucoup de calculs »

« Ce sont des pieds nickelés. Pour toucher le financement public, il faut faire 1 % dans au moins 50 circonscriptions. Donc, ils ne toucheront pas d'argent mais en feront simplement perdre à LR ! », s'agace un bon connaisseur de la droite. « Mais sur le terrain, Aurélien Pradié doit en entendre des vertes et des pas mûres sur LR, donc il prend ses distances pour sauver son siège », ajoute le même alors que le député sortant doit affronter cinq candidats aux législatives.

Une prise de distance qui n'est pas une surprise tant l'ancien vice-président exécutif est un électron libre. « C'est un non-événement, il était déjà en marge du parti et des instances. Le timing lui ressemble, c'est fourbe », réagit un influent conseiller LR. « Il est déjà dans l'après alors que la situation devrait nous appeler à l'unité », ajoute le même sans nier que, sur le fond, l'élu a peut-être raison. « Pradié dit quelque chose de juste : faute de transformation, le parti ne remplit pas son rôle, il ne réfléchit pas, n'est pas attractif électoralement. Mais Aurélien n'a rien transformé quand il était numéro 2 du parti... »

« Il y a beaucoup de calculs » dans la prise de position du député, jauge un ténor LR selon lequel « tous les calculs ne sont pas sur les sommets ». Et de citer le général de Gaulle : « Empruntez les sommets, c'est généralement moins encombré. » La vallée des ambitions semble, elle, bien embouteillée.

Le Monde
élections législatives, jeudi 27 juin 2024 745 mots, p. 10

A Villeurbanne, le bastion socialiste déstabilisé par l’alliance avec LFI

Alors que les électeurs reprochent les « attitudes clivantes » du leader « insoumis », l’ex-député Gabriel Amard dénonce « un récit médiatique »

Richard Schittly

Lyon - correspondant - La scène se déroule à l’entrée du marché du quartier des Gratte-Ciel, au cœur de Villeurbanne (Métropole de Lyon), dans la matinée du mardi 25 juin. Plusieurs électeurs de cette terre de gauche apostrophent Gabriel Amard. Ils confient au député sortant (La France insoumise, LFI), investi par le Nouveau Front populaire, leur lassitude à l’égard de Jean-Luc Mélenchon. Daniel, 45 ans – qui a souhaité rester anonyme – reproche au leader de LFI « son jeu de mots douteux » lorsqu’il disait de la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, qu’elle « campait » en Israël après l’attaque terroriste du Hamas du 7 octobre 2023. « Que des jeunes défendent leurs frères Palestiniens, c’est normal, mais qu’ils sombrent dans l’antisémitisme, ça ne va plus.M. Mélenchon n’est pas assez clair », signale-t-il au candidat en campagne.

« Il n’y a aucun antisémitisme. Il l’a dit. Il l’a écrit sur son blog. On veut nous enfermer dans ce faux procès. Nous sommes tous semblables en humanité », défend Gabriel Amard. Le gendre de Jean-Luc Mélenchon reprend sa campagne. Il brandit ses tracts et harangue la foule : « Pour bloquer les prix, augmenter les salaires, on vote Front populaire ! »

L’instant d’après, Jos, 70 ans, l’aborde et dénonce l’ « exclusion des “insoumis” juste parce qu’ils donnaient un avis différent », en faisant allusion à Raquel Garrido et Alexis Corbière, députés sortants écartés de l’investiture. « C’est un récit médiatique. C’est un discours construit pour nous nuire. Ils ont eu envie de se singulariser», s’énerve Gabriel Amard. La dame insiste : « Peut-être, mais vous allez avoir du mal avec ça. J’entends beaucoup autour de moi “tout sauf LFI”. Il faut en tenir compte. » Pour le député sortant, « ces attaques incessantes détournent la campagne pour mener le pays au chaos », et les états d’âme des électeurs de gauche ne seraient que le fruit du « travail de sape des journalistes ».

A Villeurbanne, les hésitations sont pourtant palpables dans l’électorat de gauche. « Si le seul barrage contre le Rassemblement national c’est voter LFI, bien sûr je vote pour eux, même s’ils s’appuient trop sur le communautarisme, même si ce n’est pas l’évidence pour moi. Voter à gauche pour contrer l’extrême droite, c’est une revanche de l’histoire. On a trop souvent voté pour des candidats de droite pour sauver la mise, les Chirac ou les Macron, ça suffit ! », souffle Jean-Jacques Laurent, 67 ans.

« Processus destructeur »

« On oublie un peu vite que Mélenchon a remis les classes populaires dans la gauche. Bien sûr, certains sujets dérangent, mais il faut arrêter de dramatiser et juste revenir à la justice sociale ensemble », plaide pour sa part Rachid Messaoudi, 57 ans, militant socialiste en faveur de l’union à gauche.

« Elever les communautés les unes contre les autres, c’est un processus destructeur, La France insoumise est trop clivante », estime Alain Medbou, 70 ans. Le militant se rassure. La gauche n’est pas en péril dans ce bastion socialiste. Gabriel Amard a été élu avec 55,5 % des voix en 2022, et les composantes de gauches ont comptabilisé un total de près de 52 % des voix aux élections européennes. Le Rassemblement national (RN) a péniblement atteint 10 % au premier tour de 2022. Les Républicains ont choisi de désigner Marc Fraysse, 75 ans, ancien député RPR élu le temps d’un mandat, il y a plus de trente ans. Et Renaissance n’a même pas désigné de candidat.

Plus haut dans la rue, Jean-Paul Bret, entré en dissidence, fait aussi campagne, entouré de fidèles militants. L’ancien maire de Villeurbanne, de 2001 à 2020, et élu deux fois député socialiste a décidé de repartir en politique à 77 ans, le soir de l’annonce de la dissolution, contre la perspective d’un candidat « insoumis » dans la 6e circonscription du Rhône. « Mélenchon est devenu un épouvantail. Après deux ans d’outrances, de bruit et de fureur, il n’est plus dans un fonctionnement républicain apaisé », veut-il croire. Jean-Paul Bret espère ainsi mesurer dans les urnes le niveau du rejet de LFI et précise : « Si le RN menaçait de passer à cause de moi, je me retirerais, et je voterais pour le candidat de gauche le mieux placé, même sans enthousiasme. »

Libération
jeudi 27 juin 2024 934 mots, p. 6

Expresso Législatives

Aurélien Pradié en campagne dans le Lot : «J'ai repris ma liberté»

Par Victor Boiteau Envoyé spécial à Cahors

Affranchi de LR, le député sortant joue sa réélection face à la gauche unie, un macroniste local et la poussée du RN. Une première étape avant le lancement, en octobre, d'une «initiative» politique.

Quartier de Lamothe- Bellevue, à Cahors. Des petites maisons avec jardin, en HLM. Les parents rentrent à peine du boulot, ce mardi en fin de journée. Tracts à la main, Aurélien Pradié sonne à chaque porte. «C'est quel parti ça?» s'enquiert un homme, la quarantaine, en attrapant la feuille de papier. «Je ne suis pas reparti [avec l'étiquette] Les Républicains, répond le député sortant. Je suis indépendant. Mais je vais continuer à défendre les Lotois.» Une rue plus loin, un couple de retraités est interrompu dans leur salon en plein match France-Pologne. Le bonhomme, 89 ans, un ancien appelé de la guerre d'Algérie, évoque Eric Ciotti, «l'autre imbécile» : «Il ne m'a jamais plu.» Face à lui, le candidat savoure: «C'est pour ça que j'ai repris ma liberté.

Je vais travailler à mon propre compte.» Reparti en campagne pour les législatives des 30 juin et 7 juillet, le trublion de la droite roule désormais sa bosse loin du parti. «Tel qu'ils sont, Les Républicains sont morts», lâche-t-il au volant de sa 4L, sur les lacets vallonnés des routes du département. Une émancipation et un départ du parti actés dans les colonnes de la Dépêche du midi mercredi. Pions. Affranchi de l'appareil dont il avait occupé la vice-présidence avec François- Xavier Bellamy, de janvier à février 2023, le Lotois entend tracer sa route. Spectateur de l'explosion de sa famille politique après le ralliement d'Eric Ciotti à Marine Le Pen, le député sortant en profite pour se structurer. Et voir plus loin. «Il y a une recom- position, des choses que je ne maîtrise pas», dit-il. L'éclatement des derniers repères à droite l'a convaincu d'accélérer. «Les dernières pudeurs qu'on avait, on ne les a plus.» Méthodique, Pradié avance

DORDO.

TARNET 10 ses pions. Pour les législatives

CORRÈZE anticipées, il s'est rattaché à son micro-parti «Du courage», lancé en 2021 lors des régionales. Une trentaine de candidats LR - dont dix sortants - ont fait de même. Insuffisant pour recevoir des financements, le seuil des 50 candidats étant nécessaire. Mais l'amorce d'une nouvelle boutique politique? Devant ses soutiens réunis lundi soir à Cahors, Pradié a promis une «initiative lancée dans le Lot» en octobre. Et l'ambitieux de glisser: «Pompidou l'avait fait depuis Cajarc, Chirac depuis la Corrèze » Suivez son regard. Avant un hypothétique (et lointain) destin élyséen, Pra-

CANTAL

LOT

Cahors

AVEYRON

GAR.

km dié joue sa réélection dans la 1re circonscription du Lot. En 2022, il s'était imposé au second tour avec 64,63% des voix face à Elsa Bougeard, de la Nupes. L'ex-institutrice repart au combat sous la bannière du Nouveau Front populaire. Son étiquette LFI, et la trombine de Jean-Luc Mélenchon en bas de ses tracts, est un atout pour le candidat de droite. Dans cette terre modérée, de tradition radicale-socialiste, les insoumis rebutent une partie de l'électorat de gauche. Dans le département, le Rassemblement national est passé de 19 à 26 % entre les européennes de 2019 et de 2024. Une dynamique certaine, même si le parti à la flamme ne travaille pas son ancrage local dans ce coin d'Occitanie. Une parachutée de l'Aveyron, Slavka Mihaylova, a été envoyée dans les pattes de Pradié. Le sortant s'inquiète davantage de la concurrence du candidat macroniste, Frédéric Decremps. Maire de Saint-Cirq-Lapopie, il avait déjà été investi par la majorité présidentielle en 2022, puis il s'était retiré avant le scrutin pour des «raisons familiales et personnelles», avait-il expliqué à l'époque.

«Enfer». Dans le centre de Cahors, où il a étudié au lycée, le député sortant joue la carte proximité, le gars proche des gens. Au courant du moindre potin. Boulevard Gambetta, il papote avec les commerçants, enchaîne poignées de mains, embrassades, s'enquérant là d'un proche hospitalisé, ici du brevet des collèges que passe le petit dernier de la famille. «Bonjour, ça va?», «Bon appétit !», «Ça va votre mari?» Des ficelles anciennes, pour un candidat de 38 ans. Qui font pourtant mouche. «Ici, je n'ai jamais arrêté, soutient-il. Le Lot, je ne l'ai pas lâché.

Dans mon agenda, il y a deux jours de permanence. L'un nourrit l'autre.» Le local et Paris.

L'ancrage et son ambition. L'un alimente l'autre, aussi. S'il a décidé de claquer la porte du parti, c'est pour rebâtir autour de lui. Il rembobine le fil de ces derniers jours, vaudevillesques pour son camp. Ce bureau politique, convoqué le lendemain de l'alliance surprise révélée par Ciotti, avec ce qu'il reste de barons chez LR: «Quand je vois ça, autour de la table, je me dis que c'est fini. C'est lugubre. L'empire du rien. L'histoire de cette famille politique est finie.» Au Eric Ciotti rallié au RN, il promet de faire vivre un «enfer» sur les bancs de l'Assemblée. A Cahors lundi, il étrille devant plus de 200 personnes «le petit homme de Nice tiré par la main par le grand Jordan [Bardella]». Devant l'assistance, Pradié se dit «plus libre que jamais» et désireux de mener «de plus grandes batailles». De ce Lot rural il veut faire une base arrière, d'où il affine ses plans.

Jacques, un fidèle croisé après son discours, prophétise : «Il va lancer son propre parti, se détacher de LR.» Il a vu juste. Un opposant local résume : «Ce mec n'a aucune limite. C'est un Rastignac prêt à tout.» ?

Le Monde
élections législatives, jeudi 27 juin 2024 918 mots, p. 2
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26 juin 2024 - Le Monde (site web)

Aurélien Pradié claque la porte des Républicains, un parti « mort »

Dans « La Dépêche du Midi », le député sortant du Lot acte sa rupture avec sa famille politique et veut planter « une graine pour la suite »

Alexandre Pedro

Dans sa 1re circonscription du Lot, Aurélien Pradié mène sa campagne pour les élections législatives au volant de sa vieille 4L. Une habitude depuis 2017. Mais, ce mercredi 26 juin, le trublion de la droite a mis un coup de volant inattendu au milieu des routes des Causses. Le député sortant a annoncé son départ du parti Les Républicains (LR) dans un entretien donné lundi à La Dépêche du Midi. « Il est temps que je reprenne ma liberté », avance celui qui avait pris sa première carte à l’UMP (l’ancêtre de LR) à l’âge de 19 ans.

A l’époque, l’étudiant s’était engagé en politique à droite – dans un territoire marqué à gauche – par admiration pour Jacques Chirac, qu’il voyait enfant « comme Batman ». Aujourd’hui, il livre un constat implacable et cruel sur le parti où il vient de passer presque vingt ans de sa vie. « Le gaullisme n’est pas mort, il est plus vivant que jamais, mais LR est mort, assure l’élu de 38 ans . Pour la première fois de ma vie, j’ai déposé ma candidature aux législatives sans rattachement à un parti politique existant. J’ai repris ma liberté et ce n’est pas un signe anodin. »

« Le nom est rincé et abîmé »

Aurélien Pradié quitte Les Républicains, mais il a déjà trouvé un nouveau pied-à-terre avec son micro-parti, Du courage, créé en 2021 lors des élections régionales en Occitanie. « Nous sommes trente candidats, dont dix sortants, en France à ne pas se rattacher à LR présidé par Eric Ciotti, mais à Du courage. Cette structure logistique à la base devient aujourd’hui plus politique. C’est une graine pour la suite. »

Cette annonce ressemble à une petite surprise. Il y a encore quelques jours, M. Pradié semblait vouloir changer LR de l’intérieur. « Il y a de fortes chances que la droite que nous souhaitons reconstruire ne s’appelle plus Les Républicains. Le nom est rincé et abîmé, mais changer le nom sur le bocal ne suffit pas. La reconstruction du parti est en fait une refondation », confiait-il, le 12 juin, au Monde, à l’issue d’un premier bureau politique qui avait décidé l’exclusion d’Eric Ciotti.

Ce jour-là, le député sortant du Lot était l’un des plus sévères avec l’homme «qui avait trahi la droite » en acceptant un accord politique avec le Rassemblement national (RN). « On va le sortir de force du bureau du général de Gaulle », promettait Aurélien Pradié, défenseur de la ligne très chiraquienne du cordon sanitaire avec l’extrême droite. Aujourd’hui, M. Ciotti en est le nouveau partenaire et défend la mesure sur les carrières longues proposées par… Aurélien Pradié lors de la réforme des retraites en 2023, portant l’âge légal de départ à 64 ans.

A l’époque, l’Occitan avait pris la tête de la fronde des députés LR opposés à cette réforme. Cet engagement (doublé d’un comportement parfois provocateur) lui avait valu d’être démis de ses fonctions de numéro deux du parti par Eric Ciotti, en février 2023.

Ligne de droite sociale

« J’avais eu le courage de voter la motion de censure contre le gouvernement. Ciotti, lui, avait fait passer la réforme des retraites. Il était la béquille du macronisme », dénonce-t-il dans La Dépêche du Midi. Sur le réseau social X, il qualifie même M. Ciotti de « guignol » quand ce dernier évoquait sur BFM-TV, mardi, s’être accordé avec le RN sur les carrières longues.

Depuis, Aurélien Pradié remerciait pourtant le toujours président de LR (selon la justice du moins) de lui avoir rendu sa « liberté ». « Il m’a rendu un immense service en me virant de la vice-présidence », confiait-il déjà au Monde, en mai 2023. Il reste à savoir désormais s’il sera suivi dans sa démarche par d’autres élus LR. Au sein de ce que certains appellent « la bande à Pradié », Pierre-Henri Dumont valide l’analyse de son ami sur le triste sort de LR.

« Si on en est là, c’est parce que le parti n’incarne rien depuis longtemps, estime le député sortant du Pas-de-Calais. Probablement que le parti est mort, oui. Il sera de notre responsabilité de créer un vrai parti de droite gaulliste après le second tour pour laisser une alternative à la France. Imaginer que LR va récupérer le pouvoir n’en disant rien et n’incarnant rien en attendant un sauveur, c’est ridicule. »

Pourtant, c’est bien cette figure que cherche désormais à incarner Aurélien Pradié, mais hors des murs de LR et sur une ligne de droite sociale assumée et opposée à la Macronie. « Ce qui compte, c’est que les idées ne meurent pas », a-t-il insisté, promettant, s’il est réélu le 7 juillet, d’être « un député à l’origine de quelque chose de nouveau ».

Difficile de savoir s’il aura les troupes pour constituer son groupe parlementaire, mais son départ confirme l’éclatement de la droite déjà à l’œuvre depuis l’annonce de l’accord historique entre Eric Ciotti et le RN, conclu au surlendemain des élections européennes. Encore une fois, le Niçois a peut-être rendu service à un Aurélien Pradié libre de se lancer sur la route de la prochaine élection présidentielle, en 2027. Avec ou sans sa 4L fétiche.

Le Figaro, no. 24834
Le Figaro, jeudi 27 juin 2024 726 mots, p. 7

Politique

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26 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Pierre-Yves Bournazel veut sa revanche face à Aymeric Caron

Thomas, Beker

Vous avez déjà été député ici non?» lance un habitant du quartier à Pierre-Yves Bournazel (Horizons), qui fait « oui » de la tête en retour. Poignée de main en guise d'engagement solennel : il votera pour lui dimanche. Ce 24 juin au matin, dans les rues adjacentes de la mairie du 18e arrondissement de Paris, beaucoup de passants s'arrêtent pour le saluer. Presque tous lui assurent leur soutien en vue du premier tour des législatives.

Député sortant en 2022, Pierre-Yves Bournazel a été battu d'une courte tête face à Aymeric Caron, investi il y a deux ans par la Nupes. Les deux candidats s'affronteront à nouveau dans la 18e circonscription de Paris - incluant une partie du 18e arrondissement et un bout du 9e -, à l'occasion des élections législatives des 30 juin et 7 juillet prochains.

Malgré son ancrage local, Pierre-Yves Bournazel n'avait pas résisté à la dynamique enclenchée par l'union de la gauche il y a deux ans. Député entre 2017 et 2022, il a décidé de changer de stratégie pour ce match retour : ratisser large.

Ce proche d'Édouard Philippe est en pleine opération séduction des électeurs de centre gauche. La raison ? Ils feront sans doute basculer l'élection. Aux européennes, Raphaël Glucksmann (Parti socialiste) a recueilli 29 % des voix, le double de son score national. Sur sa profession de foi, pas de trace de l'ancien premier ministre issu de la droite mais plutôt de l'ancien maire socialiste de Paris Bertrand Delanoë (2001-2014).

«J'ai beaucoup de soutiens à gauche qui rejettent la brutalisation», fanfaronne l'élu de Paris. Il est aussi soutenu par l'ancien député socialiste de la circonscription Christophe Caresche. «C'est Bournazel qui représente aujourd'hui les espoirs d'une partie de la gauche», professe-t-il. Élu en 2012, il a été battu cinq ans plus tard par... Pierre-Yves Bournazel. Sans rancune, il explique que La France insoumise «ne pourra pas construire de majorité à l'Assemblée nationale». Élu au Conseil de Paris depuis 2008, Pierre-Yves Bournazel joue aussi dans cette élection sa crédibilité dans la bataille à venir pour la mairie de Paris.

Toute rose cette campagne pour Pierre-Yves Bournazel ? Reste que le Nouveau Front populaire a le vent en poupe dans la capitale. La gauche espère ravir aux macronistes des sièges qui se sont joués à quelques centaines de voix en 2022. D'autant que le 18e arrondissement est assez favorable à La France insoumise : au premier tour de l'élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon avait obtenu 41 % des voix au premier tour (seulement 31 % pour Emmanuel Macron).

Le sortant Aymeric Caron, ancien journaliste et habitué des plateaux de télévision, espère que la bannière du Nouveau Front populaire dissuadera les électeurs de gauche de se tourner vers Pierre-Yves Bournazel, qu'il décrit auprès de l'AFP comme «l'incarnation de la violence sociale et institutionnelle». Il rappelle qu'Édouard Philippe, «c'est la retraite à 67ans», une façon de décrédibiliser les appels du pied de son opposant à l'électorat Glucksmann.

Mais les militants sociodémocrates apprécieront-ils la dernière sortie d'Aymeric Caron ? Il a été accusé par plusieurs personnalités de relativiser le viol à caractère antisémite d'une enfant de 12 ans à Courbevoie. Le lendemain de la macabre nouvelle, il a déploré que personne ne parle du meurtre d'une femme rom. Une façon d'euphémiser le drame de Courbevoie ? «Il n'y a aucune malice de ma part», s'est-il défendu auprès de l'AFP.

À l'Assemblée nationale, Aymeric Caron s'est affiché comme le grand défenseur de la cause palestinienne. Un positionnement qui a culminé avec la diffusion de son film - devant seulement 9 députés - sur la situation des civils gazaouis. Il dénonce depuis des mois le «génocide commis à Gaza», formulation qui a été nuancée dans l'accord du Nouveau Front populaire.

Pourtant, les questions internationales ont été relayées au second plan depuis l'électrochoc de la dissolution. Aymeric Caron persiste et signe en continuant de dénoncer la situation à Gaza sur son compte Twitter. «Que ma dénonciation des atrocités de Gaza me colle à la peau, je le prends comme une médaille», répond-il à un anonyme critique sur les réseaux sociaux.

«Il passe son temps sur Twitter!», lui reproche un habitant du quartier, qui tutoie Pierre-Yves Bournazel lui demandant de «dégager Caron». Signe du climat lourd de cette fin de campagne, le candidat se contente de glisser un sourire, soucieux de ne pas «aggraver les tensions». T.B.

Libération
jeudi 27 juin 2024 1405 mots, p. 12

france

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26 juin 2024 - Libération (site web)

Dans l'Yonne, Sens porte encore les stigmates des émeutes

Èève Szeftel Envoyée spéciale à Sens

Dans la sous-préfecture, où un centre social a été incendié l'an dernier, la montée du sentiment d'insécurité pourrait faciliter la réélection de Julien Odoul, député RN de la circonscription. Encore groggy, l'équipe municipale tente de poursuivre sa politique sociale.

Ghislaine Pieux en a pleuré. Quand elle a vu les images du centre social en feu, dans la nuit du 28 au 29 juin 2023, l'élue aux Solidarités de la ville de Sens a «pensé aux équipes, à tout ce qu'on avait imaginé. Aux années de travail parties en fumée. Ce nouvel équipement, les gens du quartier des Champs-Plaisants commençaient à se l'approprier, on avait déjà préparé la fête d'inauguration», raconte cette femme de 53 ans. Mais un an après les émeutes qui ont sidéré la petite ville de Bourgogne, l'élue de droite modérée, éducatrice spécialisée, s'inquiète surtout pour la jeunesse populaire de Sens et de France, qui risque de faire les frais de politiques répressives si le Rassemblement national arrive au pouvoir le 7 juillet. La ville ne craint pas de basculer : elle a déjà un député lepéniste, le remuant Julien Odoul, bien parti pour être réélu. En revanche, quand on rencontre Ghislaine Pieux, une semaine après la dissolution, Jordan Bardella vient de confirmer qu'il suspendrait les allocations familiales aux parents de mineurs délinquants multirécidivistes. Et cela la fait bondir : «Parfois, dans une famille, il y en a un qui déconne, et il faudrait retirer les allocs à tous ?» Non qu'elle soit complaisante : «Mes gamins, ils doivent rendre compte de leurs actes.»

Ou qu'elle soit aveugle face à l'emprise du trafic de drogue dans cette sous-préfecture de 27 000 habitants, qui compte trois quartiers prioritaires de la ville (QPV). Mais «c'est avant tout des enfants à protéger, il faut arrêter de diaboliser la jeunesse», dit celle qui préfère se souvenir de ces jeunes qui ont dormi dans les préfabriqués hébergeant le centre social provisoire pour le protéger.

SEINE

Sens

MARNE

ET

LOIRET «Petites humiliations» et contexte complexe Sur place, la carcasse noircie du complexe mort-né, qui devait abriter aussi la mairie annexe, la bibliothèque et une crèche, est toujours là, en bordure de la cité des Champs-Plaisants. Quand d'autres villes ont pu effacer les stigmates et aller de l'avant, en s'appuyant sur la loi «reconstruction» votée en urgence en juillet dernier, Sens n'a pas cette chance: le bâtiment n'ayant pas encore été livré, il était encore la propriété des PME du coin chargées de sa construction, et n'était donc pas assuré contre le risque d'émeutes. Aux Champs-Plaisants, les violences ont duré trois nuits. Commissariat attaqué, cinq policiers blessés et des commerces pillés le long de l'artère qui relie le QPV à la célèbre cité médiévale. Les quartiers d'habitat social de Sens avaient déjà connu des troubles dans le passé, liés à des rivalités pour le contrôle d'un point de deal. Mais la violence de cette insurrection dirigée contre les services publics bénéficiant aux habitants a laissé l'équipe municipale groggy. «J'ai vu des actes d'une violence inouïe que je ne pensais pas possibles à

NIÈVRE 15

Sens», témoignera le maire, Paul-Antoine de Carville, dans une lettre ouverte à ses administrés. Cette sidération s'explique aussi par la spécificité de ces émeutes par rapport à celles de 2005, cantonnées aux banlieues des métropoles : leur extension à des villes moyennes, comme l'illustre aussi le cas de Montargis, sous-préfecture du Loiret voisin dont le centre-

AUBE

OR ville a été lourdement touché. «Le quartier a la gueule de bois aujourd'hui, confirme la sociologue Estelle Auguin. Même les jeunes qui ont été acteurs de ce drame le regrettent.» Avec son collègue du CNRS Olivier Bobineau, elle a enquêté pendant neuf mois sur le terrain, mandatée par la CAF du département et l'Etat. Si «l'étincelle» est liée à la mort de Nahel, elle a embrasé un terrain où le feu couvait. Aux facteurs communs à la jeunesse des quartiers popu- laires -l'école, désormais vécue comme «un espacetemps de petites humiliations», et le Covid, qui a augmenté les violences intrafamiliales et le temps passé sur les écrans - s'est greffé un contexte local complexe: «La municipalité a voulu interdire que le centre social achète des produits halal pour des ateliers cuisine, or il n'y avait aucune raison de le faire au nom de la laïcité, car le choix du halal est lié au fait qu'il n'y a que des commerces halal dans le quartier, donc c'était plus pratique. Ça été très mal vécu», rapporte Estelle Auguin, qui voit les jeunes musulmans «pris en étau entre l'islam radical et l'islamophobie». Autre choix discutable d'une municipalité qu'elle juge par ailleurs «bienveillante», le

D'

YONNE

CÔTE km centre social, victime de son succès, n'offre aucune activité aux 12-15 ans, la tranche d'âge surreprésentée dans les émeutes. Le rapport, qui sera publié sous peu, formule des recommandations pour tenter d'enrayer la spirale de la méfiance. Olivier Bobineau cite Marcel Mauss, dans son Essai sur le don : «Soit les hommes se confient et c'est la paix, soit les hommes se méfient et se défient et c'est la guerre.» Mais y a-t-il encore de l'argent dans les caisses municipales pour mener une politique sociale ambitieuse? Un rapport du Sénat publié en avril a chiffré à 1 milliard d'euros le total des dégâts liés aux émeutes. A Sens, «on avait déjà dépensé 60 % du coût total du projet [de construction du centre social, ndlr], 4,2 millions d'euros sur 6 millions», rappelle Adrien Dubrasquet, le directeur de cabinet du maire. Comme elle se refuse à augmenter les impôts, la mairie a choisi de ne pas reconstruire le centre social sur place, ce qui aurait impliqué

des coûts de démolition, mais à un autre endroit, avec des éléments préfabriqués, moins chers. «Mais on garde le même niveau d'ambition pour le quartier», assure-t-il.

Les violences urbaines, «carburant du vote RN» ? De fait, après avoir fait tomber des tours et pulvérisé des barres pour désenclaver et «dédensifier» le quartier, la ville s'est attaquée à une nouvelle phase : son aménagement paysager. Là où se dressait une longue barre en L s'étend un grand parc et une micro-forêt plantée par les élèves des 19 écoles de Sens, promus «gardiens d'arbres». Et il ne faudra pas compter sur l'aide du député Odoul, qui n'a pas donné suite aux sollicitations de Libération. A l'Assemblée, le député avait vu dans ces émeutes le signe d'un «ensauvagement de la société française qui n'épargne pas le département de l'Yonne». Les violences urbaines ont-elles fait monter le RN en Bourgogne et en France ? «Oui et non, répond le politologue Jérôme Fourquet. Non, car les quartiers ravagés par les émeutes ne votent pas RN, plutôt LFI. Oui, car cela peut faire monter le vote autour, il y a un effet de halo. Le fait que ça ait touché Montargis ou Sens montre une extension du domaine de l'émeute, c'est d'ailleurs la même cartographie que la diffusion des points de deal. Et ce qui est perçu comme une montée de l'insécurité est un carburant du vote RN.» Illustration: à Sens, par rapport aux euro- péennes de 2019, le RN a gagné «seulement» 5 points, de 26 % à 31 %, quand LFI a doublé son score pour finir deuxième, à 15 %. Pourtant, le candidat du Nouveau Front populaire ne se fait guère d'illusions sur ses chances de succès. «Bien sûr que les émeutes alimentent le vote RN. Il y a un double sentiment, d'insécurité d'abord, d'impunité ensuite, car on parle fort des faits mais beaucoup moins fort des condamnations qui suivent», analyse Nicolas Soret, le maire PS de la ville voisine de Joigny. Dans sa commune, qui s'était portée partie civile devant les tribunaux, des émeutiers ont pourtant été condamnés à payer pour les dommages, selon le principe du «casseur-payeur» cher au RN. Mais cela ne vaut rien face à «un candidat qui s'invite tous les soirs dans les foyers des gens, via Touche pas à mon poste ou CNews». Le désarroi de la gauche, dans cette région qui a réussi pourtant à conserver de l'emploi industriel, fait écho à celui des ados des Champs-Plaisants. Sur la palissade qui entoure les ruines du centre social, des jeunes ont composé une fresque, en guise de thérapie collective. On y lit : «C'est quoi le plus dur à oublier, le passé ou le futur qu'on s'est imaginé ?» ève Szeftel Envoyée spéciale à Sens

L'Humanité
jeudi 27 juin 2024 1250 mots, p. 8

« Quand tu habites ici, pour le RN, tu es dealer ou voleur »

Nadège dubessay

nanterre La mort de Nahel, 17 ans, tué le 27 juin 2023 par un policier dans la ville des Hauts-de-Seine, avait déclenché des révoltes urbaines. Un an après, à la cité Pablo-Picasso où vivait le jeune homme, rien n'a changé, ou presque. Seuls les contrôles sont plus nombreux...

Au 129 de l'avenue Pablo-Picasso, à Nanterre (Hauts-de-Seine), le local d'Authenti-cité a pignon sur rue. Implantée au coeur de la zone du « Parc Sud », plus communément appelée cité Picasso, où vivent environ 15 000 habitants, l'association propose depuis trente et un ans une aide aux devoirs, un accompagnement administratif, des activités culturelles, sportives et, depuis le Covid, des distributions de colis alimentaires. « Nous essayons de répondre aux besoins des habitants, un peu comme le ferait une assistante sociale », sourit sa directrice. Loubna Benazzi le sait bien : « On pallie aussi les carences de l'État. » Tour à tour café social, salle d'études, d'informatique ou de réunion... Ici, deux salariés et une trentaine de bénévoles s'évertuent à faire de ce lieu généreux un espace ouvert et solidaire.

Et, depuis un an, rien n'a bougé. Le 27 juin 2023, Nahel, 17 ans, était abattu par un policier dans la rue. Dans le quartier, c'est le choc. Le chaos, même. La cité s'embrase plusieurs nuits d'affilée. Le gouvernement réagit. D'abord, en stigmatisant les habitants et en pointant la responsabilité des parents. Puis en promettant des moyens. C'est sûr, jure alors Élisabeth Borne, les quartiers populaires ne seront pas oubliés. Loubna hésite entre rire et résignation. « Dans les faits, on s'en sort bien, mais sans eux. »

Assise sur le canapé, Hadidja souffle sur son café, trop chaud. Agent d'entretien, cette mère de six enfants fait partie des bénévoles actifs de l'association. « Ce qui a changé, ce sont les patrouilles, les contrôles de police, encore plus fréquents qu'avant. » Elle raconte le quotidien de son fils de 24 ans, régulièrement bousculé par la police, plaqué contre le mur, fouillé. « Ça devient la norme : c'est grave ! » Une autre mère de famille n'hésite pas à témoigner, en colère : « La dernière fois, une vingtaine de flics étaient derrière moi alors que je récupérais ma fille à l'école. Un petit tenait la main de sa mère en pleurant. Il avait peur. » Loubna poursuit : « Chaque jour, des dizaines de fourgons se garent le long de l'avenue. Les policiers descendent, prennent la cité d'assaut. Ils contrôlent, remontent dans leurs engins et s'en vont. C'est perçu comme une provocation, une agression. »

« si l'extrême droite passe, ça va exploser ! »

L'histoire s'avère facile à vérifier. En ce début d'après-midi, les fourgons de police commencent leurs allées et venues, sous le regard habitué d'une dizaine de jeunes, plantés en face de la fresque réalisée par des habitants, en hommage à Nahel. Yanis, 29 ans, est le seul qui accepte de parler. « Je l'ai vu grandir, Nahel. Il était tout le temps à moto. Un type gentil. » Le jeune homme rigole quand on évoque les promesses du gouvernement. « On n'y croit plus, c'est du bluff. » La cagnotte de 1,6 million d'euros pour le policier qui a tiré, puis sa libération avant le procès lui restent en travers de la gorge. « Ceux qui tuent sont millionnaires et en liberté ! » résume le jeune homme, amer. Un grand gaillard déboule, pantalon de survêtement, tee-shirt de foot où est inscrit « Nahel » au dos. Celui qui se fait appeler Karim, 20 ans, avoue avoir été complètement déboussolé par la mort de son ami d'enfance. « Je suis né dans la cité et je m'y sens bien, précise-t-il d'emblée. Mais, quand tu habites ici, tu es forcément dealer ou voleur, surtout pour l'extrême droite. »

Le mot est lâché, les réactions fusent. « Si le Rassemblement national passe, ça va exploser », lance un jeune jusque-là resté silencieux. « Moi, je vais voter. On va tous voter. Pour la gauche », assure Yanis, même s'il l'avoue, « La vérité, ça parle plus de femmes et de foot ici. » À Authenti-cité, on témoigne de la même inquiétude. « L'extrême droite, si elle arrive au pouvoir, on va se rentrer dedans. La guerre civile ! » craint Hadidja, qui relate comment l'une de ses filles, voilée, s'est récemment fait insulter. « L'immigration, c'est l'arbre qui cache la forêt, tacle-t-elle. Alors que les gens crèvent de faim, qu'on n'a plus de médecins pour se soigner, que les enseignants hurlent leur souffrance, l'extrême droite, le gouvernement, les médias nous bassinent avec l'abaya ! » Loubna soupire. Elle en a fait le triste constat : l'extrême droite aux commandes d'une municipalité (ou d'un pays !), cela signe la fin des subventions aux associations qui, comme la sienne, viennent au secours des plus démunis. « Les 3 000 personnes accompagnées chaque année pour leurs démarches administratives n'auraient plus qu'à se retourner vers un service public... qui n'a plus les moyens de leur répondre. » Alors que le quartier bénéficie d'un réseau associatif très actif, elle assure que pas moins de 10 000 habitants seraient directement impactés.

à tous les coins de rue, des tags de révolte

Dans cette cité qui concentre 95 % de logements sociaux et se distingue par ses 18 gratte-ciel à l'architecture singulière, classés au patrimoine mondial de l'Unesco, le taux de chômage des jeunes avoisine les 22 %. Ironie de l'histoire, les tours ondulées Aillaud, du nom de leur architecte, font face au scintillant quartier d'affaires de la Défense. Ici, Nahel est encore dans toutes les têtes. Les tags de révolte apparaissent à tous les coins de rue. Son nom rime souvent avec justice.

À l'ombre des tilleuls en fleur, trois femmes âgées ont investi les bancs pour profiter, enfin, des beaux jours. Fatia peste. Il faut changer ces bancs, trop vieux. « Nahel... » Bien sûr que cette mère de trois enfants, qui ont eux aussi été souvent contrôlés, n'a pas oublié. Celle qui a quitté l'Algérie pour la France en 1989 se dit terrifiée à l'idée d'une extrême droite au pouvoir. « Ils vont m'expulser ! » Sa voisine, Dominique, 72 ans, hausse les épaules. « Ne dis pas de bêtises ! Tu es là depuis trop longtemps. » Elle habite dans l'une des tours depuis quarante-cinq ans. « Mon logement est super. Ce qui l'est moins, c'est l'environnement... » souffle-t-elle en montrant d'un signe de la tête le coin où, chaque jour, les dealers font leur business. Le 30 juin, Dominique votera Rassemblement national. « Pour que ça change », dit-elle, incapable d'en dire davantage. Fatia bondit. « Tu ne peux pas faire ça ! C'est un parti de racistes ! » L'autre baisse la tête. « Ben non, moi je ne suis pas raciste... »

La députée écologiste de la circonscription (4e des Hauts-de-Seine), Sabrina Sebaihi, candidate Nouveau Front populaire, le voit bien : « Ce qui est fou, c'est que des politiques, à l'aide de médias comme CNews, ont fait entrer dans la tête des gens que le RN n'était pas raciste. » À Pablo-Picasso, elle dit avoir rencontré beaucoup d'habitants terrorisés à l'éventualité d'un gouvernement RN. « Ils ont peur pour leur titre de séjour, peur d'être expulsés de leur logement, que leurs enfants ne puissent plus aller à l'école... » Ce qui est sûr, dit-elle, c'est que les familles les plus pauvres seront davantage ponctionnées. Après la mort de Nahel, la députée avait invité des femmes du quartier à l'Assemblée. Santé, éducation, logement... Toutes ont apporté un tas de propositions. « Beaucoup de mères élèvent seules leurs enfants. Elles n'ont pas besoin qu'on les stigmatise, mais veulent qu'on les aide sur l'accompagnement de leurs enfants. » Loubna insiste : « L'immigration, ce n'est pas le sujet. Ici, plus de 100 nationalités se côtoient. Certes, il y a de la misère. Mais aussi une vraie solidarité. »

Le Monde
France, jeudi 27 juin 2024 1182 mots, p. 15

reportage

Un an après les émeutes, Montargis veut tourner la page

Le saccage du centre de cette ville calme avait été une déflagration. Lors de la campagne des élections législatives, le sujet, à vif, est évité

Aline Leclerc

Montargis (Loiret) - envoyée spéciale - Edouard Retamar ne se fait pas prier pour montrer les photos de son futur comptoir, chiné à Lille, symbole de son nouveau départ. « Ça m’a pris un an, mais j’ai enfin trouvé celui que je voulais pour remeubler la boutique dans le même esprit ! »,explique le commerçant dans le magasin où il a provisoirement repris son activité à l’automne 2023, en attendant la remise à neuf de son ancienne adresse. Le Monde l’avait rencontré il y a un an, sous le choc : Alexander’s, son élégante boutique de prêt-à-porter, venait de partir en fumée, emportée dans la folle descente de deux cents émeutiers dans la calme Montargis, sous-préfecture du Loiret.

Cette nuit du 29 au 30 juin 2023, deux jours après la mort de Nahel M., tué par un policier, près d’une centaine de commerces y ont été vandalisés. Incendié, l’immeuble qui hébergeait une pharmacie s’est effondré. A sa place, un grand vide. «C’est devenu un lieu de pèlerinage, quand les gens passent en ville », raconte une commerçante. « On était là quand la pharmacie s’est effondrée, ça nous a fait un coup au cœur », se remémore un couple avec effroi. « Un choc », confie un quinquagénaire. « Depuis, la ville s’est un peu arrêtée »,juge un électricien de 60 ans .

Le maire, Benoît Digeon (Les Républicains, LR), constate une baisse de fréquentation de la ville « tout à fait notable », qu’il attribue autant aux émeutes qu’au prix élevé du carburant : « Notre zone de chalandise, ce sont les 135 000 habitants du Gâtinais. Avant, ils venaient trois fois par semaine, maintenant, ils ne viennent qu’une fois tous les dix jours. »

« Rebondir, vite », c’était le mantra local il y a un an. La plupart des commerces avaient ainsi rouvert moins d’une semaine après les faits. A Noël, le visiteur de passage ne remarquait guère les stigmates du saccage. Les Montargois, eux, n’ont rien oublié, mais voudraient « tourner la page ».

« Va à la niche ! »

Les candidats aux législatives l’ont bien compris, qui n’évoquent quasiment pas l’événement dans les tracts qu’ils distribuent devant le marché en ce samedi 22 juin. « Il me semble qu’on l’a mis quelque part… », hésite le député Rassemblement national (RN) Thomas Ménagé, en parcourant son dépliant. Une allusion brève, au neuvième des onze paragraphes d’un texte mettant surtout en avant son « travail de terrain ».« Certains pensaient qu’on en ferait des caisses mais nous n’en faisons pas un événement majeur de la campagne. Les émeutes sont juste un révélateur d’une insécurité que les gens vivent au quotidien, explique le député élu largement (63,4 % des voix) devant le candidat Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), Bruno Nottin, en 2022. Et nous ne voulions pas insister sur des faits donnant une image négative du territoire. »

Pour Benoît Digeon, les émeutes n’ont pesé aux européennes « que de manière marginale ». Avec 30,5 % pour Jordan Bardella dans la ville, « on suit le mouvement national, pas plus ».

«Ce matin, ce n’est pas de ça que les gens nous parlent, c’est surtout du reportage d’“Envoyé spécial” ! »,constate le candidat Ariel Lévy (LR). Deux jours plus tôt, l’émission de France 2 a diffusé une séquence tournée dans une rue pavillonnaire de la ville. Un couple blanc revendiquant son soutien au RN s’en prend avec virulence à leur voisine, une aide-soignante noire, en France depuis « plus de trente ans ». «Dégage ! J’ai quitté les HLM à cause de gens comme toi, lui lance notamment sa voisine. On fait ce qu’on veut, on est chez nous. Va à la niche ! »

Vendredi, le parquet de Montargis s’est saisi des faits, « les paroles et comportements constatés »pouvant notamment revêtir les « qualifications pénales d’injures publiques et non publiques à caractère racial ».Demandant aussitôt qu’une autre juridiction prenne l’affaire, car l’autrice de ces propos est fonctionnaire au tribunal… « Vous avez vu ? », s’interpellent les uns et les autres, avec sidération.

A 10 heures, le député RN a déjà dénoncé les faits dans plusieurs médias. « J’ai vérifié, ce ne sont ni des adhérents, ni des militants. J’ai toujours condamné ce type de propos, contraires aux principes républicains qu’on défend. Nous ne voulons pas de racistes chez nous », insiste-t-il, avant de minimiser les faits en un vulgaire « conflit de voisinage ».

Mais voilà qu’une passante l’interpelle « en tant que médecin musulmane ». « Avec vos discours, on dirait que tous les musulmans sont pour la charia ! On en a assez d’être stigmatisés ! Moi je suis bien intégrée, je suis venue pour travailler, pas pour toucher le RSA ! Je leur dis, à mes patients : si le RN passe, je ne reste pas ! », argumente Samar Messaoudi, tunisienne et médecin généraliste à Montargis.

« Tombés dans le piège du RN »

A quelques encablures, les jeunes gens qui discutent devant le centre commercial du quartier politique de la ville,La Chaussée, s’indignent également de la séquence d’« Envoyé spécial ». Les émeutes, ils les ont suivies de près ou de loin. Aucun ne revendique y avoir participé. « J’étais en détention à l’époque,confie même Slimane (tous ont demandé un prénom d’emprunt), qui porte encore un bracelet électronique. Je n’ai pas compris : si tu veux exprimer ta colère, tu t’en prends à l’Etat, pas à la boutique d’un mec qui sort peut-être d’une famille pauvre et a bossé dur pour monter ça ! »

Ils savent bien que les six condamnés en décembre 2023 à des peines allant de douze à vingt-quatre mois de prison ferme pour « vols et dégradations aggravés » leur ressemblent. « Ils sont tombés dans le piège du RN ! Ils leur ont servi des événements tout frais pour dire “regardez la violence, c’est l’immigration !” »,regrette Jawed, qui travaille pour un sous-traitant automobile. « Mais les immigrés c’est des bosseurs ! C’est eux qui font les boulots les plus durs », insiste Sali, éducateur dans un collège. Ils expriment mollement leur volonté de voter « contre le RN ». « Mais après, que va-t-il se passer ? Est-ce que ça peut partir en guerre civile ? »

Posée par chacun à sa façon, cette question traverse la plupart des Montargois croisés ce jour-là. « On ne résout rien par la violence, voyez où ça nous mène aujourd’hui… Mais que va-t-il se passer après les élections si ça ne va pas dans le sens des uns ou des autres ? »,s’interroge Ophélie, 40 ans, employée de banque.

Benoît Digeon, le maire, ne voudrait pas non plus que « ça recommence ». D’autant que Montargis vient de voir passer la franchise de son assurance en cas d’émeutes de 7 500 euros à 2 millions d’euros. Et que les renforts policiers obtenus après une « grosse bagarre » avec le ministre de l’intérieur ne sont toujours pas arrivés.

Libération
jeudi 27 juin 2024 1382 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Aussi paru dans
26 juin 2024 - Libération (site web)

GAUCHE L'union résiste, prouve qu'elle existe

Par CHARLOTTE BELAÏCH

A trois jours du premier tour, le Nouveau Front populaire, seule force politique à pouvoir rivaliser avec le RN selon les sondages, reste handicapée par la question de son chef de file, mais veut avant tout mettre la majorité face à ses responsabilités.

Quand le maire de Marseille vient autant à Paris, c'est que la situation est grave. Pendant les négociations du Nou- veau Front populaire (NFP), Benoît Payan a passé des jours et des nuits enfermé dans le local du PS. Cette fois, l'ancien socialiste, qui a rendu sa carte, est revenu pour aider son camp à sortir du piège du Premier ministre dans lequel Gabriel Attal tente d'enfermer la gauche. «La mâchoire dans laquelle il veut nous enfermer va se refermer sur eux», met-il en garde. La nouvelle alliance navigue, certes, entre 27 % et 30 % selon les sonda- ges, quelques points derrière l'ex- trême droite et au-dessus des 25,7% qui avaient permis à la Nouvelle Union populaire écologique et so- ciale d'envoyer 150 députés de gau- che à l'Assemblée nationale en 2022. Mais deux ans plus tard, cette coali- tion reformée à la hâte après les eu- ropéennes reste lestée par la ques- tion de Matignon. Depuis une semaine, Jean-Luc Mélenchon écume les plateaux télé pour dire qu'il ne «s'impose pas mais se propose», restant ainsi au centre du jeu. L'ancien candidat à la présidentielle rappelle qu'il représente 22% des voix à la dernière présidentielle et des portes qui s'ouvrent dans les quartiers populaires. «C'est parmi les insoumis que se trouve la plus grande réserve de voix du Nouveau Front populaire», veut croire le député Paul Vannier, qui raconte que, chez lui, à Argenteuil, il montre bien le visage de Mélenchon en grand sur son tract. Le lieutenant insoumis sortant est de ceux qui ne doutent jamais. Même quand l'ancien socialiste sus- cite 68 % de rejet, selon un baromè- tre Odoxa pour Public Sénat. Des candidats du NFP, y compris insou- mis, racontent pourtant leur diffi- culté à convaincre les électeurs avec l'hypothèse d'un Mélenchon Pre- mier ministre. «Ça ne peut pas être Jean-Luc Mélenchon», a affirmé sur TF1 mercredi soir, le premier secré- taire du PS Olivier Faure, insistant sur «le besoin d'un profil qui permette de fédérer et de rassembler».

«Dès que je sors des quartiers populaires, les remarques sur Mélenchon sont systématiques, rapporte un candidat communiste. On est dans la caricature de la gauche Terra Nova: le vote Mélenchon, c'est les centres urbains et les enfants d'immigrés. Audelà, c'est repoussoir.» Le mot revient dans des dizaines de témoignages. Lundi, à quelques heures d'un nouveau passage télé de Mélenchon, les chefs de parti se sont donc coordonnés pour clarifier les choses. Le leader insoumis «ne sera pas Premier ministre», a assuré Marine Tondelier, la secrétaire nationale des Ecologistes, sans parvenir à dissiper tout à fait ce scénario. «Il faut qu'on se débarrasse du fantôme de Mélenchon dans la semaine, affirme un proche d'Olivier Faure. On perd des suffrages dans tous les sens, et pas que chez les bourgeois. S'il est appelé à débattre par Attal et Bardella, c'est parce qu'il est celui qui leur permet de gagner. Il est l'un des éléments du Nouveau Front populaire, comme Hollande, mais pas le barycentre.» Si Mélenchon occupe une telle place, c'est aussi parce que François Ruffin a raté l'occasion de prendre la tête du rassemblement. Celui qui a affirmé se sentir «capable» d'exercer la fonction de Premier ministre et lancé, dès le 9 juin, l'appel à un «front populaire», bataille aujourd'hui dans sa circonscription de la Somme pour éviter qu'elle ne bascule à l'extrême droite, tout en essuyant les coups du premier cercle de Mélenchon. «Rejoins le RN direct !» l'a attaqué l'exdéputé LFI Adrien Quatennens, condamné pour violences conjugales, en réponse à une vidéo de TF1 où Ruffin expliquait que Mélenchon était devenu «un obstacle» à la victoire de la gauche.

«PETITS CHEVAUX» «Je suis abasourdi par la petitesse des directions de parti, se lamente un soutien de l'ex-député. Ruffin était prêt. S'ils l'avaient soutenu dès le début, on n'en serait pas là, avec un Mélenchon qui saccage tout.» «C'était à lui de s'imposer», se défendent de leur côté les proches de Faure. Au sein de la direction du PS, on interroge donc: «Pourquoi pas un socialiste?» «On est arrivés en tête aux européennes et on a des personnalités rassembleuses : Faure, Boris Vallaud, Valérie Rabault » énumère un proche du Premier secrétaire. Mais beaucoup, au sein du NFP, appellent à sortir de cette «course de petits chevaux» pour mettre en avant le programme commun qui les rassemble malgré les divergences. «N'ouvrons pas ce débat avant le premier tour, c'est irresponsable, ce sera le début de la guerre, affirme un communiste. Le fait qui écrase tout le reste aujourd'hui, c'est le RN aux portes du pouvoir.» L'urgence, pour la gauche, est donc d'abord d'empêcher l'extrême droite d'obtenir une majorité absolue. «Tout va dépendre des macronistes», affirme Pierre Jouvet. Le numéro 2 du PS a fait ses calculs avec une «data scientist» : il prévoit entre 95 et 100 duels entre le Front populaire et le RN au second tour, avec, dans 60 % des cas, des candidats PS. Socialistes, écolos et communistes se sont engagés à retirer les candidats en troisième position dans tous les cas de triangulaires. Le camp présidentiel Suite page 4

Suite de la page 3 en fera-t-il autant? «Dans la dynamique actuelle, selon leurs mots d'ordre, le RN peut gagner entre 220 et 260 circo, contre 180 à 210 pour le Front populaire», poursuit Jouvet.

La gauche veut donc mettre la majorité sous pression. «Si Mélenchon ne nous parasitait pas, c'est la musique qu'on avait prévu de jouer toute la semaine», raconte un député PS. Les socialistes veulent notamment pousser Gabriel Attal à se prononcer. Ils espèrent que l'ancien collaborateur du quinquennat Hollande, qui connaît beaucoup de figures du PS, saura prendre ses responsabilités dimanche soir. «Ils ne peuvent pas nous avoir demandé de faire barrage en 2017 et en 2022 et aujourd'hui mettre un signe égal entre la gauche et des héritiers de la collaboration», s'agace Benoît Payan, qui devait s'entretenir avec Olivier Faure mais aussi Marine Tondelier et Raphaël Glucksmann. «Je veux qu'ils m'expliquent les yeux dans les yeux pourquoi ils ne font pas la différence entre l'extrême droite et la gauche», a écrit ce mercredi l'écolo dans un courrier aux chefs de parti de la droite et du centre.

«Les écolos ont été utiles» L'eurodéputé Place publique s'active aussi de son côté et se prépare à lancer un appel dimanche à 20 heures. «Le macronisme n'est pas un bloc, il reste des républicains là-dedans, explique un proche. Il faut réussir à désagréger ce camp, détacher Edouard Philippe par exemple, en appelant à un front républicain.» Les insoumis, eux, se préparent à des appels au retrait au cas par cas mais présagent que la macronie n'en fera pas de même en leur faveur. «S'ils font le tri entre les insoumis et le reste du Front populaire, je ne vais pas pleurer», admet un élu du PS.

La campagne législative n'est qu'une pause. Deux ans après leur effondrement à la présidentielle, les socialistes se préparent à la confrontation avec les lieutenants de Mélenchon, qui les ont longtemps impressionnés. «Tout le monde a intégré la peur des insoumis, analyse un ancien proche de Mélenchon. Ceux qui les affrontent se prennent des seaux de merde sur les réseaux, ça effraie. Leur sectarisme impressionne et ils sont soutenus dans la société, c'est incontestable.» Beaucoup se désolent encore de la façon dont les écolos ont plié pendant les négociations du NFP. Un lieutenant insoumis sourit : «C'est vrai que les écolos étaient morts face à nous, disons qu'ils ont été utiles.» Après le 7 juillet, beaucoup pensent qu'il faudra reconstruire la gauche en la «démélenchonisant». «Avant, on était les sous-fifres, mais ils ne nous font plus peur, ce temps est fini», assure un cadre. Au PS, certains s'amusent à écrire un scénario: en l'absence de majorité absolue, il faudra élire une personnalité consensuelle à la tête de l'Assemblée nationale. Pourquoi pas François Hollande? Ils s'imaginent alors mettre les insoumis face à un dilemme: l'ancien président honni dans leurs rangs, ou le RN ? Un bras de fer. ?

Le Figaro, no. 24834
Le Figaro et vous, jeudi 27 juin 2024 1159 mots, p. 46

der ; Portrait

Aussi paru dans
26 juin 2024 - Le Figaro (site web)

FRÉDÉRIC PIERUCCI, L'INDESTRUCTIBLE

ANCIEN « OTAGE » DANS L'AFFAIRE ALSTOM, SOCIÉTÉ DONT IL A ÉTÉ UN CADRE DIRIGEANT, IL A ÉTÉ À L'ORIGINE DU RACHAT PAR L'ÉTAT LE MOIS DERNIER DES TURBINES ARABELLE, CÉDÉES AUX AMÉRICAINS EN 2015.

Moriaux, Augustin

Il est des mensonges que l'on pardonne à une mère. « Papa est en voyage d'affaires » , répète l'épouse de Frédéric Pierucci aux jeunes jumelles qui n'ont pas vu leur père depuis des semaines. Le cadre dirigeant d'Alstom Power est alors incarcéré aux États-Unis. À New York, il a été cueilli par le FBI le 14 avril 2013, à la sortie de l'avion, puis transféré dans une prison de haute sécurité dont il ne sait quand il sortira. Pourtant salarié d'un fleuron français, Frédéric Pierucci sait simplement qu'il est détenu pour des soupçons de corruption visant l'entreprise dans une affaire de pots-de-vin en Indonésie, onze ans plus tôt. C'est le premier engrenage de la désormais fameuse « affaire Alstom ».

Le colosse ne fend que rarement l'armure, pudique comme ceux à qui la vie n'avait rien promis. Lui, le gamin de Lapugnoy (Pas-de-Calais), élevé par son grand-père, vétéran de la Seconde Guerre et édile du village, et sa mère, secrétaire de la petite mairie. Il sait combien il leur doit, ainsi qu'à son père, qui sillonne la région pour vendre du vernis. Rien ne prédestinait Frédéric Pierucci à embrasser la vie rêvée de tout homme d'affaires. « Les tours du monde en 48 heures » , se souvient l'ex-dirigeant de la division chaudière d'Alstom. Prendre son vol pour la Chine, faire étape à Paris pour un rendez-vous, puis s'endormir à New York, là où il prenait son café la veille. Sa femme et ses enfants le suivent sur quatre continents. L'une de ses proches se souvient : « Fred était comme tous ces cadres de grandes entreprises avec une carrière toute tracée » , la poigne de sergent en plus. Et pourtant, « c'est un patriote qui a refusé de se mettre au service d'une puissance étrangère, au prix de grands sacrifices personnels », confie au Figaro Arnaud Montebourg, ministre de l'Industrie au moment de la vente d'Alstom à General Electric (GE). « Frédéric Pierucci a payé personnellement très cher son incarcération cruelle pour Alstom, qui l'a lâché» , insiste le souverainiste.

Frédéric Pierucci peut vous donner mécaniquement la date et l'horaire exacts de tout ce qu'il a vécu. La mémoire traumatique n'a rien effacé, jusqu'à se souvenir du petit déjeuner qu'il partageait avec un vieux camarade de cellule, le 24 avril 2014. La télévision du réfectoire est branchée sur CNN et tout s'éclaire. « La société française Alstom serait prête à céder sa branche énergie à General Electric. Un accord devrait être finalisé dans les prochains jours », entend-il, éberlué. Peu après la semaine où le gouvernement français accepte la vente, Frédéric Pierucci est libéré sous caution en France après avoir été forcé à plaider coupable. Trois ans plus tard et toujours sans réponse de la justice américaine, l'industriel reconnaît « avoir voulu en finir avec cette insupportable attente »et retourne outre-Atlantique, à ses frais. L'ancien d'Alstom, éreinté, y écopera d'encore seize mois. « Le moment où il reprend l'avion pour en finir avec cette peine... J'en ai encore l'estomac noué », relate une amie. Dans la prison privée de Moshannon, Frédéric Pierucci côtoie les plus grands criminels. S'il insiste sur l'immense « solidarité de certains détenus, devenus des amis » qu'il reverra des années après autour d'une bière, le gaillard ponctue : « Vous pouvez regarder autant de séries sur les prisons que vous voulez, personne ne peut savoir ce qu'est la détresse psychologique sans l'avoir croisée» , se remémore-t-il, derrière ses lunettes à la monture discrète. Là-bas, il reçoit la visite inattendue d'Olivier Marleix, qui préside alors la première commission d'enquête du quinquennat Macron et veut en savoir plus sur les sombres coulisses de la vente d'Alstom. « Chez un type très solide, rompu à ce qu'il y a de plus dur dans le monde des affaires, on sentait une vulnérabilité », relate le député LR d'Eure-et-Loir, après quatre heures au parloir avec le détenu. Olivier Marleix obtient ensuite de haute lutte son transfert en France. « À son retour, en 2018, j'ai même attendu quatre ou cinq heures son arrivée devant la prison de Villepinte », se remémore le député.

« Cette histoire aurait pu l'anéantir », admet une amie, loin d'être surprise par les ressources de l'industriel. « C'est le soutien indéfectible de ma famille qui m'a aidé à surmonter tout ça » , justifie Frédéric Pierucci. Pressé, il ne dort jamais plus de « six heures par nuit ». Sa première peine purgée, il publie, avec le journaliste Matthieu Aron, Le Piège américain (JC Lattès), un best-seller qui lui vaut le prix littéraire des droits de l'homme. Il crée Ikarian, un cabinet de conseil en conformité juridique grâce auquel il a l'oreille des trois quarts du CAC 40. Même sa dernière incarcération n'aura pas raison de sa ténacité. Lorsque l'homme d'affaires a vent du mur de dettes qui approche pour GE, il décide de réunir des investisseurs français pour racheter les turbines Arabelle. « Je n'ai jamais supporté que le fleuron français qui équipait nos centrales et sous-marins nucléaires parte dans les mains d'une puissance étrangère », appuie-t-il. Il rencontre alors des spécialistes à Bercy, à l'Élysée, et même des candidats à la présidentielle qui vont jusqu'à lui proposer le poste de ministre de l'Industrie. Les hauts fonctionnaires semblent séduits, mais aucun accord n'est acté.

Le sort s'acharne : il est victime peu après d'un violent accident à la sortie de chez lui. Ironie du sort, le chauffard est un ingénieur kazakh de GE dont l'employeur n'a pourtant aucun site dans les parages. À peine remis de cette frayeur, l'homme d'affaires crée, avec quatre autres anciens cadres d'Alstom, l'entreprise Storabelle pour stocker de l'énergie dans des friches industrielles. Ils installent leurs quartiers à Belfort, bastion historique de la firme. C'est là-bas que, finalement, Emmanuel Macron annoncera en 2022 le rachat par l'État des joyaux du nucléaire que Frédéric Pierucci avait initié. La chose a été définitivement actée le 31 mai dernier, et l'industriel ne peut s'empêcher d'être dubitatif, bien que « soulagé » qu'elles reviennent sous giron national. «On les a rachetées le double du prix de vente, le contrôle-commande a été américanisé, il faudra donc le remplacer. Qu'avons-nous réellement cédé aux Américains ? », prévient-il, décidément toujours alerte.

En 2022, Frédéric Pierucci a gagné une première bataille aux prud'hommes face à General Electric, qu'il accusait de licenciement abusif. L'entreprise a depuis fait appel, plaidant l'abandon de poste du cadre, alors emprisonné. En attendant, le quinquagénaire multiplie les conférences, jusqu'aux plus grandes écoles, où il remarque que « ce sont surtout des jeunes qui se passionnent pour notre souveraineté. S'il y en a deux qui font quelque chose de ça, ça en vaut peut-être la peine ». Homme de parole, l'industriel a glissé le nom d'un d'entre eux, croisé à ces occasions, à un homologue. « Indirectement, je lui dois mon poste et Frédéric ne le sait même pas » , souffle le principal intéressé.

Le Figaro, no. 24834
Le Figaro, jeudi 27 juin 2024 1090 mots, p. 4

Politique

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26 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Les Républicains face au péril mortel de la fragmentation

Dans la dernière ligne droite de la campagne, le parti LR subit de nouvelles secousses internes. L'unité semble fragilisée par des ambitions personnelles.

Conruyt, Claire, Galiero, Emmanuel

Le poison de la désunion continue d'infecter Les Républicains (LR). Et la dernière petite goutte de ciguë administrée par Aurélien Pradié a aggravé le danger mortel qui guette un mouvement en plein doute. Dans un entretien accordé à La Dépêche, le député sortant du Lot accuse son parti d'être «mort» et de n'être désormais «plus capable de parler aux Français». «Je quitte Les Républicains pour reconstruire», a choisi de titrer le quotidien régional, obligeant l'intéressé à nuancer le propos. Signe que la dissolution annoncée par Emmanuel Macron n'a décidément pas fini de bousculer la droite.

Contraints de repartir à l'assaut de leurs circonscriptions avec des bagages de plus en plus lourds à porter, Les Républicains traînent derrière eux, pêle-mêle : une fracture ouverte avec Éric Ciotti (toujours président du parti sur le plan juridique, avant une conférence de presse de ses avocats prévue ce jeudi midi) ; un nouveau recul numérique attendu à l'Assemblée, avec à peine 23 à 50 sièges selon la dernière estimation Ifop-Fiducial pour Le Figaro ; le risque d'une parole éclatée au soir du premier tour entre les « anti-RN » d'un côté et les « anti-Nouveau Front populaire » de l'autre côté ; la menace d'une percée parlementaire des troupes ciottistes alliées aux lepénistes ; l'affirmation d'ambitions présidentielles de plus en plus visibles ; et enfin la fuite d'élus tentés de construire une nouvelle offre à l'extérieur... Sans tourner le dos à LR, David Lisnard a par exemple assuré sur Sud Radio qu'il pouvait «tout envisager» pour l'avenir. Y compris un éventuel départ. «Mais pas à quatre jours d'une élection législative» , a précisé l'édile de Cannes et président de l'Association des maires de France.

Pendant ce temps, les plus optimistes se raccrochent à quelques timides lueurs d'espoir. Il y a ceux qui veulent croire aux quelques sondages qui semblent prévoir une résistance des LR ; et ceux, chez les rivaux d'Éric Ciotti, qui restent convaincus que l'engagement de Laurent Wauquiez à bâtir une alternative en vue de la prochaine présidentielle éclaircit l'avenir de la droite. Mais en découvrant les salves d'Aurélien Pradié mercredi matin, certains Républicains ont oscillé entre fatalisme et consternation. Avec rancoeur, un parlementaire y va à la mitrailleuse : «Ce type est dingue! Il est le symptôme de tout ce qu'il dénonce. On ne peut que regretter que notre parti se soit gâché depuis 2012 par le nombrilisme de petits marquis.»

« La position du parti est illisible »

Un proche de l'élu du Lot riposte : «Son départ de LR, c'est une phrase qu'il n'a jamais prononcée. Ses propos ont été extrapolés... Même si, c'est vrai, tout tendait vers cette conclusion. Cette interview accélère quelque chose qui allait venir.» Alors, le trublion de la droite a-t-il réellement acté un divorce définitif ? «Tout ça, c'est de l'intendance. Je ne quitte rien car il n'y a plus rien chez LR, confie Aurélien Pradié au Figaro. Sur le terrain, beaucoup m'interrogent: « Qu'allez-vous faire après? » Cela veut bien dire que la position du parti est illisible. Ma clarification était nécessaire avant le vote.» Affirmant ne pas être le «seul» du parti à s'engager sur cette voie, Aurélien Pradié assure que trente candidats - dont dix députés sortants - seraient prêts à le suivre, optant pour l'affiliation à son microparti, Du courage, plutôt qu'à celui d'Éric Ciotti. Le parlementaire évoque notamment quelques noms parmi ses collègues de bancs, tels Pierre-Henri Dumont (Pas-de-Calais), Raphaël Schellenberger (Haut-Rhin), Maxime Minot (Oise) ou encore Francis Dubois (Corrèze). Contacté, ce dernier partage partiellement l'analyse de son collègue du Lot : «On a besoin de reconstruire les LR mais ce n'est pas en démissionnant qu'on peut le faire. Nous sommes un certain nombre de députés sortants de la ruralité à être d'accord sur cette reconstruction et prêts à porter le microparti d'Aurélien Pradié, Du courage, pour le faire. Nous devons nous remettre à parler à toutes les classes sociales. Mais moi, je ne fais pas la politique de la chaise vide.»

Aurélien Pradié assume, lui, d' «ouvrir un chemin». «La reconstruction de la droite que je veux mener se fera avec ceux qui, dans ma famille politique, veulent investir l'espace gaulliste. Il faut reprendre l'héritage de la droite et reconstruire la machine LR.»Raphaël Schellenberger abonde : «Est-ce que je quitte LR? On s'écharpe sur une question de nom. Il faudra que le futur groupe parlementaire incarne le renouvellement à droite et qu'à partir de lui on reconstruise un parti. La marque LR est morte depuis nos scores aux dernières élections nationales, et définitivement depuis la trahison scandaleuse d'Éric Ciotti.»

À la veille d'un énième scrutin incertain, de quelle manière la séquence peut-elle affecter un parti déjà si fragilisé ? «L'effet éventuel ne peut être que conforme au poids politique de Pradié: insignifiant», accable un cadre LR. Quelles que soient les intentions d'Aurélien Pradié, son parcours au sein des LR est révélateur des hésitations du parti sur la ligne. Il n'y a pas si longtemps, sous la présidence de Christian Jacob, il avait été désigné secrétaire général du mouvement. Puis, lors de l'élection interne suivante, il s'était lancé dans la bataille de la présidence LR. Après avoir atteint 22,29 % des suffrages face à Éric Ciotti (42,73 %) et Bruno Retailleau (34,45 %), le nouveau président élu lui avait proposé un poste de vice-président, à partager avec l'eurodéputé François-Xavier Bellamy. Sa nomination fut éphémère puisqu'au premier virage du débat parlementaire consacré à la réforme des retraites, les positions du député lotois, jugées trop clivantes, avaient provoqué de vives critiques au sein du groupe LR à l'Assemblée. À tel point que certains n'avaient pas hésité à réclamer son exclusion, notamment au Sénat.

L'épisode n'a jamais été vraiment digéré par le jeune élu, qui s'était retrouvé de plus en plus isolé au sein de son parti. Enfin, il était redevenu fréquentable au moment des européennes, soutenant ouvertement et franchement la candidature de Bellamy tout en critiquant la trop grande discrétion des ténors planqués au moment des batailles difficiles. Lors d'un déplacement de Bellamy sur ses terres, dans le village occitan d'Espère, Aurélien Pradié avait déclaré : «Le vrai message, aujourd'hui, est que, dans les moments difficiles, tout le monde doit serrer les rangs. Tous les chefs doivent être au rendez-vous car si les chefs ont peur, les électeurs ont peur.» Des propos qui n'ont même pas deux mois, et qui prennent une résonance particulière à la veille du premier tour des législatives. ET E.G.

La Croix, no. 42955
Événement, jeudi 27 juin 2024 1182 mots, p. 2,3
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26 juin 2024 - La Croix (site web)

L’Union européenne a les yeux rivés sur la France

Céline Schoen

La figure d’Emmanuel Macron « l’Européen » est contestée en France par des électeurs qui ne croient plus au projet communautaire.

Une situation qui affaiblit sa position à Bruxelles.

Bruxelles (Belgique)

De notre correspondante

À Bruxelles, l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par le président Emmanuel Macron, le soir même des résultats des élections européennes le dimanche 9 juin, a surpris autant que le nom du café choisi quinze jours plus tard par Pieyre-Alexandre Anglade, député macroniste sortant des Français de l’étranger du Benelux, pour sa réunion publique : Le Guignol. Depuis un quartier cossu de la commune d’Uccle, au sud de Bruxelles, Pieyre-Alexandre Anglade a prêché la bonne parole : « Le résultat des élections législatives des 30 juin et 7 juillet prochains aura des conséquences importantes pour le devenir de la France, mais aussi pour toute l’Europe. » Aux yeux du député qui espère être réélu, la France comme l’Europe font face à « une multitude de difficultés et de défis », allant de la « compétition économique » à la « transition climatique », en passant par la « guerre aux frontières de l’Union européenne » et la « montée des extrêmes », dont la France fait l’expérience.

La situation de l’Hexagone est loin de passer inaperçue chez ses partenaires européens. Dimanche 23 juin, le chancelier allemand Olaf Scholz s’est dit « préoccupé » par la perspective d’une victoire de l’extrême droite lors des élections législatives anticipées en France, soulignant qu’il « espère que les partis qui ne sont pas celui de(Marine) Le Pen, pour le dire ainsi, remporteront les élections ». Sauf que les sondages prévoient le contraire. Et qu’en cas de majorité relative de l’extrême droite ou de l’union de la gauche à l’Assemblée nationale, Emmanuel Macron « l’Européen » pourrait avoir bien du mal à conserver le rôle de « moteur » qui était le sien à la table du Conseil européen. À Bruxelles, celui qui n’hésitait pas à consacrer de longs discours à l’avenir de l’Europe (ceux de la Sorbonne en 2017 et en 2024, notamment) incarnait une forme de « stabilité », assure une source européenne pour qui « le terme compte, face à un monde qui tangue avec la guerre en Ukraine, le conflit au Proche-Orient, la menace d’un retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et une Chine toujours plus agressive ».

Emmanuel Macron est membre du Conseil européen depuis 2017. Cela fait de lui un « ancien », au même titre par exemple que les Néerlandais Mark Rutte (sur le départ, vers l’Otan) et Hongrois Viktor Orban, au pouvoir depuis 2010, ou que le Roumain Klaus Iohannis, présent depuis 2014. Il a pris la position de figure de proue dans le cénacle bruxellois. L’Europe lui doit – en partie – le plan de relance post-Covid (avec un emprunt commun à la clé) ou la naissance du cercle de discussion inédit de la Communauté politique européenne (CPE) entre les Vingt-Sept et leurs nombreux voisins.

Le duo formé par le président avec l’ancienne chancelière Angela Merkel et, dans une moindre mesure, avec Olaf Scholz, a permis à l’Europe d’avancer, et d’innover. Et maintenant ? « Quel que soit le résultat des législatives, Emmanuel Macron n’en sortira pas renforcé, estime Janis Emmanouilidis, directeur général adjoint de l’European Policy Centre (EPC). Cela va de pair avec la crainte, à l’échelon européen, qu’il soit coincé politiquement entre l’extrême droite et l’extrême gauche, et que cela lui rende la tâche encore plus difficile à Bruxelles. » Il souligne qu’Emmanuel Macron a déjà perdu de sa superbe entre son premier et son second mandat. « Depuis qu’il est sous pression à l’échelon national, il n’a plus le même écho à l’échelon européen », détaille le chercheur, regrettant un « manque de leadership sévère dans l’Union européenne ». Et il ne faudra pas compter sur l’Allemagne ou la Pologne (avec le très pro-Européen Donald Tusk) pour combler le vide laissé par Emmanuel Macron : « La coalition, outre-Rhin, est d’ores et déjà en campagne électorale, et le gouvernement polonais est davantage préoccupé par le fait que les promesses faites pour redresser le pays soient tenues par l’Europe », ajoute Janis Emmanouilidis.

Du côté du Parlement européen, l’instabilité tricolore complique le travail des eurodéputés français. Si les 30 élus du Rassemblement national (RN) se frottent les mains, de même que les 9 députés de La France insoumise (LFI), ceux issus de l’arc républicain font la grimace. Cela n’échappe pas à leurs collègues en provenance d’autres États membres. L’écologiste allemand Daniel Freund concède qu’ « organiser des élections nationales trois semaines après les européennes, c’est la pire chose à faire pour préserver l’influence française dans cette maison : c’est le moment où les groupes se constituent, où les postes sont distribués, notamment les présidences des commissions parlementaires. Or les collègues français sont en campagne en France, ce qui n’aide pas pour peser à Bruxelles ». Valérie Hayer a toutefois réussi à conserver la présidence du groupe Renew Europe (libéraux). Quant à la puissante commission de l’environnement au Parlement européen, elle était jusqu’alors présidée par le Français Pascal Canfin, mais rien ne dit à ce stade que les députés macronistes pourront conserver ce poste stratégique.

Ursula von der Leyen, présidente sortante de la Commission européenne qui rêve de conserver sa fonction, pourrait bien profiter de l’instabilité en France. Elle devrait, durant le Conseil européen des 27 et 28 juin, être reconduite à son poste. Un accord préalable allant dans ce sens a été conclu mardi 25 juin (lire les repères). « Même si Emmanuel Macron a un nom alternatif en tête, il ne se battra pas sur ce front-là. Il est plus préoccupé par les affaires internes au pays et, en tant que libéral, il n’est de toute façon pas en position de force pour pousser quelqu’un d’autre, vu le score des centristes et des libéraux aux élections », analyse encore Janis Emmanouilidis.

Durant cette même réunion au sommet, la France et l’Allemagne tenteront de pousser leurs idées communes en matière de compétitivité pour l’Europe : il pourra s’agir là d’un premier test grandeur nature pour tenter de mesurer une éventuelle perte de vitesse du duo franco-allemand à Bruxelles. Puis le choix du prochain commissaire européen tricolore à Bruxelles sera l’un des enjeux majeurs, post-législatives, dès la mi-juillet. Traditionnellement, le chef de l’État propose un nom. En 2019, Emmanuel Macron avait souhaité envoyer Sylvie Goulard à Bruxelles, mais elle avait été écartée par le Parlement européen. Thierry Breton a hérité du poste. En 2010, Nicolas Sarkozy l’avait proposé à Michel Barnier. « J’imagine qu’Emmanuel Macron se fera un point d’honneur à conserver cette prérogative politique, même en cas de cohabitation », estime Sébastien Maillard, conseiller spécial auprès de l’Institut Jacques-Delors. Mais le président du RN Jordan Bardella a déjà annoncé qu’il comptait nommer lui-même un commissaire « aligné avec notre volonté de défendre un certain nombre d’intérêts français ».

Le Monde
élections législatives, jeudi 27 juin 2024 2105 mots, p. 10
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26 juin 2024 - Le Monde (site web)

La gauche se déchire sur le Nouveau Front populaire

D’un côté les anti-LFI partisans du « ni-ni » et de l’autre, ceux qui leur reprochent leur complaisance à l’égard du RN

Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach

C’est la « fête de l’été » du magazine hebdomadaire Franc-Tireur, mercredi 19 juin. La péniche Francette, amarrée au port de Suffren, à Paris, accueille les invités de la directrice de la rédaction, Caroline Fourest, et de son conseiller éditorial, Raphaël Enthoven. La dissolution surprise, neuf jours plus tôt, le 9 juin, est sur toutes les lèvres, comme le score de l’extrême droite aux élections européennes. Mais l’autre sujet brûlant, c’est la formation du Nouveau Front populaire (NFP), associant leur autre bête noire,La France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon, aux sociaux-démocrates, aux communistes et aux écologistes.

« L’union fait la farce. » La couverture du magazine, ce jour-là, ne laisse planer aucune équivoque sur ce que le journal engagé pense de l’alliance des gauches. Dans un éditorial au vitriol, Raphaël Enthoven surnomme « Olivier faible »le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, chef d’un « groupuscule de veules » et de « moutons vénaux », qui « baisse son froc », et juge Raphaël Glucksmann coupable de « reddition ». L’essayiste s’était dévoilé en juin 2021 en déclarant qu’il préférerait voter pour Marine Le Pen face à Jean-Luc Mélenchon, déclenchant l’indignation et forçant l’association Printemps républicain, dont il est l’un des parrains, à cette mise au point : « L’extrême droite, jamais ! »

C’était après les attentats islamistes de 2015 et Manuel Valls parlait déjà de deux gauches « irréconciliables ». Depuis l’attaque terroriste du Hamas, le 7 octobre 2023, puis la riposte militaired’Israël contre Gaza, les choses ne se sont pas arrangées. La résurgence d’un antisionisme aux relents antisémites au sein de la gauche radicale a encore creusé le clivage. Comme le grand rabbin de France, Haïm Korsia, républicain conservateur, qui refuse de choisir entre le parti d’extrême droite (« une perte de ce qu’est la République ») et la coalition du NFP (« la volonté de défaire absolument et radicalement la République »), certains à gauche voteront blanc. « Ni-ni » : un discours tenu dans la perspective d’un duel LFI-RN au second tour.

Patrons de presse, comme Denis Olivennes, journalistes, producteurs et éditeurs, tel Olivier Nora, PDG de Grasset, avocats parisiens… A la fête de Franc-Tireurest présente la palette entière de ceux qui, souvent macronistes, naguère à gauche ou continuant de s’en réclamer, déclinent ou interrogent l’offre du NFP. Un petit groupe d’invités s’amuse : « Si la péniche coule, une partie de la résistance disparaît… » Au micro, Caroline Fourest reprend le mot de participants qui viennent de comparer la Francette à l’ Exodus, le bateau voguant en 1947 avec 4 500 survivants de la Shoah qui n’a jamais réussi à débarquer sur les côtes de la Palestine, alors sous protectorat britannique, comme s’ils étaientune petite famille de réfugiés se serrant les coudes. Richard Malka, l’avocat de Charlie Hebdo, décrit le « naufrage »d’une « gauche minable »− son expression quatre jours plus tard, dimanche 23 juin, dans L’Express au « cynisme absolu ».

Mécanique mortifère

Où fixer les frontières ? Quelles digues bâtir, alors que le « front républicain » se délite face à l’extrême droite, et que la gauche s’annonce en mauvaise posture dans ses duels face au RN ? Chacun se fabrique son vade-mecum .Il y a ceux qui boycottent les chaînes d’opinion réactionnaires de Vincent Bolloré, le magnat d’extrême droite des médias, et les autres. « Pour combattre le RN, on ne peut pas s’allier avec un parti qui alimente la haine des juifs et d’Israël », soutient Manuel Valls, premier invité… de la nouvelle émission de Cyril Hanouna sur Europe 1. Le lendemain de la fête, Alain Jakubowicz, président d’honneur de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme, présent ce soir-là, allait porter ses idées sur CNews.

Dans cette galaxiehostile à l’alliance des gauches, la sociologue Dominique Schnapper assure, dans Le Monde, que si « les socialistes ont obtenu que les formules les plus choquantes soient évacuées », on ne peut « faire confiance » à Jean-Luc Mélenchon et à ses proches. L’auteur de best-sellers et le père du concept de « résilience » Boris Cyrulnik, saisi parla menace d’une « peste brune », déclare aussi, à La Tribune dimanche, que « Mélenchon, à[s] es yeux, c’est l’extrême droite(…) [Jacques] Doriot, le collaborationniste nazi qui avait fondé le Parti populaire français ». Les philosophes Elisabeth Badinter et Monique Canto-Sperber, autre invitée de la péniche, annoncent à leur tour, dans une tribune au Monde, que leur « voix ne se portera ni sur un candidat RN ni sur un candidat LFI ». Un candidat de gauche qui n’arbore pas la couleur des « insoumis » aurait en revanche leur voix. A leurs côtés, les anciens premiers ministres Manuel Valls et Bernard Cazeneuve, signataires du texte.

Sans surprise,tant ils se sont éloignés depuis longtemps de leur matrice progressiste d’origine, trente personnalités, dont Michel Onfray, Luc Ferry et Pascal Bruckner, appellent, dans Le Point, à « ne pas voter pour ce mensonger, fallacieux et pseudo-Nouveau Front populaire ». La tribune est lancée par Daniel Salvatore Schiffer, un philosophe belge venu en faire la promotion sur CNews. Avant même le premier tour, ils viennent grossir le camp des « anti-NFP ».A noter, parmi les signataires, la présence de l’éditeur Antoine Gallimard, d’ordinaire discret. Et l’absence, dans le texte, de la moindre référence au RN.

En face, des intellectuels défenseurs de ce cartel électoral tentent, depuis dix jours, de démonter la mécanique mortifère, selon eux, de ce « ni-ni ». Alors que le RN affiche une dynamique toujours plus forte et que s’installe le « sentiment poisseux de l’inévitable », une formule de l’historien Patrick Boucheron, ils tentent de se faire entendre. « Il y a eu un sursaut à gauche, mais, aujourd’hui, je ne sais pas ce qu’il se passe(…) . C’est comme si ça retombait », s’inquiétait, le 21 juin sur France Inter, le professeur au Collège de France. Il était l’un des 350 signataires, avec l’économiste Julia Cagé, présidente de la Société des lecteurs du Monde, ou l’écrivaine Annie Ernaux, avant même la signature d’un accord par les différentes formations, d’une tribune au Monde appelant à « l’union des gauches ». Qu’il oppose, en détachant les mots, à « une union de l’extrême droite», pour ne pas plonger dans le piège politique de la symétrie des extrêmes.

Refusant, eux aussi, de renvoyer dos à dos le RN et les « insoumis », plus de 220 personnalités politiques – dont Raphaël Glucksmann, Laurent Berger ou Carole Delga – ont lancé, dans une tribune au Monde,un appel à tous les partis démocratiques contre l’extrême droite, y compris « majorité sortante ou la droite républicaine ». Ils sont soutenus par l’historien et essayiste Pascal Blanchard, les sociologues Irène Théry et Dominique Méda, Hakim El Karoui, Cyril Dion ou Jacques Attali. Tous ces signataires somment les états-majors politiques de « surmonter les rancœurs », de retirer le moins bien placé au second tour et de « soutenir partout activement »le candidat restant face au RN. Un choix qu’ils aimeraient voir affiché « clairement dès maintenant, sans attendre le 30 juin ».

Ils sont loin de ceux qui rejettent la « farce » de l’union. « Evidemment ! », insiste l’historien Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France. « Le simple fait que certains se posent la question de l’alliance à gauche montre à quel point le RN a réussi sa stratégie de banalisation, qui est en fait une entreprise de dissimulation de ce que restent ses ressorts profonds, confie-t-il au Monde. C’est le signe d’une très inquiétante forme de dévitalisation démocratique qui est rentrée dans les têtes. »L’ancien éditorialiste et député européen du camp présidentiel Bernard Guetta ne dit pas autre chose : « Il faut cesser de dénoncer les gauches unies comme un danger aussi grand que le lepénisme, et systématiquement voter contre l’extrême droite au second tour. »

« La scission qui s’opère à la veille de ces législatives anticipées chez les intellectuels de gauche révèle l’enjeu du second tour, résume le socialiste Jean-Christophe Cambadélis, ancien architecte de cette « gauche plurielle » qui avait porté Lionel Jospin à Matignon après la dissolution de 1997. Les intellectuels qui soutenaient Emmanuel Macron se laveront-ils les mains des duels LFI-RN et laisseront-ils passer l’extrême droite ?» Lionel Jospin réfute, lui aussi, toute équivalence et « égalité entre deux supposés extrémismes », qui ne sert que les « intérêts »du RN. « En cas d’affrontement RN-LFI, il faut voter pour le parti de Jean-Luc Mélenchon », appuie clairement son ancien ministre des finances Dominique Strauss-Kahn. « Un réflexe politique face à l’urgence et à l’ennemi principal : l’extrême droite, poursuit M. Cambadélis . L’enjeu, c’est Bardella, et pas un Mélenchon qui, quoi qu’en dise l’Elysée, ne sera jamais premier ministre. »

Plus radicaux, les écrivains Geoffroy de Lagasnerie et Edouard Louis optent pour des petites virées choisies sur le terrain, mais non face au RN. Ils ont quitté leurs brasseries de Montparnasse pour se rendre à Montreuil (Seine-Saint-Denis) défendre la candidate LFI opposée à Alexis Corbière, évincé par un Jean-Luc Mélenchon ne tolérant aucune fronde interne à LFI. Apprenant la venue des deux « insoumis », M. Corbière a déclaré au  Figaro: « Je suis étonné que ces messieurs si antifascistes viennent ici », dans une circonscription où LFI a engrangé 35 % des voix aux européennes, « alors qu’ils pourraient aller aider des députés LFI en danger contre le RN ».

Régler leurs comptes

« Il ne faut pas que l’on se balance des choses trop méchantes à la face », prévient Patrick Boucheron, songeant à ce 7 juillet, où « il faudra passer du Front populaire au front républicain ». « Avant le premier tour, je refuse de me laisser enfermer dans cet étau entre RN et LFI », rétorque Manuel Valls : « On n’est pas des fachos ! »Certains autour de luidonnent pourtant l’impression de régler leurs comptes au sein de leur « famille » avant de se soucier de l’extrême droite.

Un exemple ? Le week-end des 22 et 23 juin, une liste de noms est mise en ligne sous le titre : « Bloquons-les ! », aussitôt partagée massivement par des amis de Franc-Tireur. L’idée : recenser des profils « extrémistes » et appeler à voter contre 36 candidats RN pro-Kremlin, antisémites, racistes ou homophobes, comme Pierre Gentillet − il veut « mettre au pas »le Conseil constitutionnel et estime que l’incitation à la haine « les PD, faut les brûler »relève de la liberté d’expression − ou Patrick Le Fur, qui associe la gauche à « des pédophiles et à des dégénérés sexuels ». Ou encore une vingtaine de moutons noirs de LFI, comme l’ex-député du Nord David Guiraud, qui avait diffusé une image des « dragons célestes » du manga One Piece, personnages riches et manipulateurs détournés par les internautes antisémites pour cibler les juifs.

A regarder de près, la liste apparaît bancale : la plupart des candidats du RN sont absents parmi ces candidats « porteurs d’idées nauséabondes ». Dans la 6e circonscription du Gard, on trouve en revanche l’ancien rapporteur de l’observatoire de la laïcité Nicolas Cadène, qui s’est fait agresser dimanche devant les halles de sa ville par un homme portant des tracts du RN, témoigne La Dépêche du Midi avant son dépôt de plainte au commissariat de Nîmes. Il est présenté à tort comme « LFI », alors qu’il a été investi comme « personnalité de la société civile » par les écologistes de Nîmes.

« Tout ce qui était écrit sur moi sur ce site anonyme et qui a été reposté dès dimanche matin par Caroline Fourest et d’autres était faux, de mon étiquette à une supposée accointance avec les “fréristes” − je rêve ! », s’indigne, devant Le Monde, le candidat de 42 ans. « Etait faux », car, mardi 25 juin au matin, le site a fini par retirer le nom de cet ex-collaborateur du socialiste Jean-Louis Bianco dont la vision de la laïcité, adossée strictement au droit, a été vivement critiquée par les partisans d’une laïcité de combat, menés par le Printemps républicain. Interrogée sur son lien avec ce site, Caroline Fourest n’a pas souhaité répondre, affirmant seulement que ces « compilations de bonnes informations parues dans la presse font un travail de vigie essentiel et qu’il est bien de les relayer ». Nicolas Cadène, lui, a trouvé « infamant »de se retrouver sur une liste noire qui, en laissant de côté la plupart des candidats RN, « suggère donc implicitement que certains, à l’extrême droite, seraient acceptables » –preuve, à ses yeux, d’une « inversion des valeurs pratiquée par des intellectuels anciennement de gauche éloignés des électeurs ».

Libération
jeudi 27 juin 2024 97 mots, p. 7

autre

Alma Dufour (LFI) porte plainte contre le RN Guillaume Pennelle

«Le candidat du Rassemblement national sur la 4e circonscription, Guillaume Pennelle, a choisi la calomnie et la diffamation à mon égard, au lieu de défendre son programme pour les habitants», a déclaré ce mercredi la députée Alma Dufour, candidate à sa réélection en Seine-Maritime. Dans un communiqué, son avocat précise que la plainte déposée fait suite à des tracts diffusé par Guillaume Pennelle, dans lesquels il dépeint Alma Dufour comme un «danger pour la France», alliée avec «les islamistes» et qui répandrait «un discours de haine antisémite».

Le Monde
Idées, jeudi 27 juin 2024 1235 mots, p. 29
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26 juin 2024 - Le Monde (site web)

L’absence de termes désignant les femmes dans le programme du NFP est un problème politique

Il n’y a pas de pensée de l’égalité femmes-hommes dans le programme du Nouveau Front populaire, soulignent l’historienne de la littérature Eliane Viennotet la biologiste Joëlle Wiels, à la tête d’un collectif de citoyennes et de citoyens

Eliane Viennot Joëlle Wiels

On croyait la gauche convertie à l’égalité femmes-hommes. Et donc à son langage, qu’on dit égalitaire, ou non sexiste, ou inclusif. On l’avait vue, en octobre 2023, batailler contre le Rassemblement national à l’Assemblée nationale et contre les Les Républicains (LR) au Sénat pour repousser leurs ridicules propositions de loi « contre l’écriture inclusive ». Pendant la campagne des européennes, on avait entendu des candidates et des candidats essayer de faire cet effort pour élargir leur horizon mental, et donc réfléchir aux besoins des femmes, et même des milliers de gens qui ne sont pas des hommes – les enfants par exemple.

Il aura suffi d’une dissolution de l’Assemblée nationale, le 9 juin, pour faire voler en éclats ce vernis, revenir au bon vieux temps du masculin qui l’emporte sur le féminin au point de le faire disparaître, et témoigner de la validité de l’axiome aujourd’hui bien documenté : « Qui parle au masculin pense au masculin. »

La lecture du programme du Nouveau Front populaire est à ce titre lumineuse. En 23 pages, trois expressions seulement de cette parité linguistique pour laquelle on combat en France depuis les années 1980, dont deux sont situées en ouverture, comme le faisait le général de Gaulle : « les femmes et les hommes » dans la première ligne du préambule, « les Françaises et les Français » dans l’avant-dernière. Ensuite, c’est terminé, à part un « toutes et tous » perdu, [page 14], dans le propos sur le service public. Il est question des députés, des agriculteurs, des auteurs, des acteurs, des magistrats, des greffiers, des agents, des policiers, des salariés, des morts, des inspecteurs, des intermittents, des travailleurs, des étudiants, des professeurs, des exilés, des migrants, etc.

Si l’on veut bien croire que « les dirigeants du Hamas » soient un groupe non mixte, ce n’est pas le cas des autres. Ils sont parfois masculinisés, à tort : « des Français grandement paupérisés par sept ans de macronisme et trois ans d’inflation » sont, en réalité, majoritairement des Françaises : des travailleuses à temps partiel, des mères de famille monoparentale, des retraitées, des salariées peinant dans les métiers les moins valorisés. Quant aux « soignants libéraux », aux « aides-soignants », aux « professionnels du grand âge », ils sont ultraminoritaires dans leurs professions. Un seul groupe est ici nommé au féminin, celui des « accompagnantes d’élèves en situation de handicap » – où il y a pourtant quelques hommes ; mais c’est si féminin de s’occuper d’enfants !

Aucune logique grammaticale, c’est clair, ne sous-tend ces choix. La seule logique à l’œuvre, ici, c’est l’idéologie patriarcale, qui règne dans les groupes politiques où elle devrait être combattue, et où elle ne l’est pas suffisamment. D’où l’oubli de l’éducation à l’égalité, à la sexualité, au respect de l’autre, dans la « grande loi éducation », qui devrait prévoir la parité des formations, seul moyen d’éviter la concentration des femmes dans les secteurs les plus mal payés.

La France, c’est féminin

D’où la condamnation de la « haine des juifs » et de la « haine des musulmans », mais non de la haine des femmes, et la demande de plans interministériels pour lutter contre ces deux fléaux, mais non contre la masculinité toxique, qui produit pourtant chaque année 130 féminicides, 84 % des accidents de voiture mortels, 86 % des meurtres, 97 % des violences sexuelles…, et qui coûte à l’Etat 95 milliards d’euros en frais de justice, de santé, de réparation des bâtiments publics, d’entretien des prisonniers.

D’où l’inscription de ce programme sous la bannière « liberté, égalité, fraternité », comme si ce dernier terme, ajouté aux premiers, en 1848, par les pères du fameux « suffrage universel », ne devait pas être remplacé par le mot « solidarité ». D’où l’absence du mot « parité », même quand on parle d’aller « vers une VIe République », et de l’expression « égalité des sexes » dans l’ensemble du programme. D’où le silence sur l’invraisemblable protection accordée aujourd’hui aux hommes violents et aux prédateurs sexuels, dans la rubrique « Sûreté, sécurité et justice » [page 15]. Enfin, la relégation en page 19 – juste avant la question de la maltraitance animale – d’une rubrique à moitié consacrée aux femmes (« Etendre les droits des femmes et des personnes LGBTQI »), où l’égalité des salaires est mise sur le même plan que le congé menstruel, et où la demande de « filiation par reconnaissance comme principe par défaut » ouvre la voie à la reconnaissance de la grossesse pour autrui.

L’absence de termes désignant les femmes dans ce programme n’est donc pas un problème de forme, ou de détail. C’est un problème politique. C’est le symptôme d’une absence de pensée sur l’égalité, que trahit l’ensemble du texte.Les femmes sont la moitié de l’humanité, mais une moitié qui a été discriminée par l’autre. Il devrait donc en être question dans à peu près toutes les rubriques traitant de la société, du travail, de la politique, de la culture…

On pourrait également, si tant est qu’il faille promouvoir la compétition plutôt que la coopération, souhaiter « faire de la France la championne européenne des énergies marines », plutôt que le « leader européen ». La France, c’est féminin. Et la langue française nous propose tout ce qui est nécessaire pour parler d’elle au mieux. Comme de nous, les femmes.

Allez, camarades, vous y arriverez ! Votre proposition économique contient déjà autant de doublets en bonne et due forme que de masculins qui l’emportent : neuf. Et puis, vous avez adopté les « droits humains » que les féministes promeuvent depuis cent cinquante ans. Il reste à les revendiquer, pour rompre avec ces « droits de l’homme » auxquels les autorités françaises s’accrochent virilement, comme s’il ne s’était rien passé en 1944.

Rassurez-vous donc, camarades, on votera pour vous. Mieux vaut encore pour nous un programme de vieux gauchistes qu’un programme de jeunes fachos. Mais on attend que vous changiez. Et il ne faudra pas vous étonner de nous trouver sur votre route à chaque fois que vous ferez le choix de l’idéologie patriarcale.

Le Monde
Economie & Entreprise, jeudi 27 juin 2024 1029 mots, p. 16
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26 juin 2024 - Le Monde (site web)

Taxer les milliardaires, l’idée monte au G20

Un rapport de l’économiste Gabriel Zucman détaille les modalités d’un impôt minimal mondial sur les ultrariches

Marie Charrel

Imposer les ultrariches pour financer la lutte contre les inégalités et le changement climatique. Il y a quelques années encore, la plupart des dirigeants de la planète balayaient une telle idée d’un revers de main. Aujourd’hui, certains s’y penchent sérieusement. A commencer par le Brésil, qui préside le G20 en 2024, et en a fait l’une de ses priorités. « Une taxation minimale de 2 % sur la fortune des 3 000 personnes dont le patrimoine dépasse le milliard de dollars dans le monde rapporterait entre 200 milliards et 250 milliards de dollars [186,7 à 233,5 milliards d’euros] par an » , souligne Gabriel Zucman, directeur de l’Observatoire européen de la fiscalité. Fin février, le Brésil a commandé à l’économiste, également professeur à l’université de Berkeley, un rapport sur la mise en place d’une telle mesure.

Publié mardi 25 juin, en amont des réunions des ministres des finances du G20 des 25 et 26 juillet à Rio de Janeiro, celui-ci pose un constat sans appel : l’impôt sur le revenu acquitté par ces milliardaires ne représente que 0,3 % de leur patrimoine. Cela, parce que l’essentiel de leurs revenus ne provient pas de salaires, mais des entreprises qu’ils détiennent, notamment par le versement des dividendes. Or, ceux-ci sont peu, voire pas imposés, grâce aux diverses techniques d’optimisation qu’ils déploient. « Toutes taxes comprises, les particuliers très fortunés paient moins d’impôts en proportion de leurs revenus que les autres groupes sociaux », souligne le rapport.

De plus, la richesse de ces 3 000 milliardaires, estimée à 14 400 milliards de dollars par le magazine Forbes, a progressé d’environ 7,1 % par an – hors inflation – entre 1987 et 2024, soit bien plus vite que la richesse moyenne (3 % par an). Un phénomène qui a contribué au creusement des inégalités et à la défiance croissante à l’égard des dirigeants politiques, tout en minant le financement des services publics. « Au-delà des gains de revenus pour les gouvernements, un impôt minimal de 2 % sur les plus riches renforcerait la confiance et de la cohésion sociale », souligne M. Zucman.

Seulement, voilà : comment identifier et mesurer la richesse des milliardaires ? Une moitié réside dans des actions de sociétés cotées sur les marchés, faciles à évaluer. L’affaire est moins simple lorsqu’il s’agit d’actions de sociétés non listées en Bourse. « Pour évaluer leur valeur, les autorités fiscales pourraient se baser sur la valorisation d’entreprises cotées similaires du même secteur », suggère le rapport, notant que le patrimoine détenu sous forme de yachts ou d’œuvres d’art représente une part minime. Et rappelant que de grands progrès ont déjà été réalisés dans la lutte contre l’évasion fiscale depuis que l’échange automatique d’informations bancaires a été instauré dans une centaine de pays, en 2017.

« Cet impôt minimal commun ne doit pas être vu comme une taxe mondiale sur la fortune, mais comme un outil destiné à renforcer l’impôt sur le revenu dans les pays », insiste M. Zucman. Un milliardaire qui paie l’équivalent de 2 % de sa richesse en impôt sur le revenu chaque année n’aurait pas à payer plus. Ceux qui payent moins – la grande majorité – devraient s’acquitter d’un complément d’impôt pour arriver à 2 %.

Dans le détail, les pays participants seraient libres d’appliquer ce minimum commun comme ils le souhaitent. Par un impôt national sur la fortune, par exemple. Ou en élargissant l’assiette de l’impôt sur le revenu pour y inclure les plus-values latentes (la différence entre le prix d’achat d’un actif financier et sa valeur présente). Si le risque de voir des ultrariches déménager pour échapper à une telle fiscalité n’est pas nul, il est largement surestimé, assure le rapport. En particulier si un grand nombre de pays l’adoptent.

Un soutien de l’opinion publique

Surtout : un tel projet emporte un soutien de plus en plus large des opinions publiques .Ces dernières années, il « a gagné en force, en attraction et en impulsion », soulignait Fernando Haddad, le ministre des finances brésilien, dans Le Monde du 29 mai. Sur le Vieux Continent, une initiative citoyenne a également été lancée, fin 2023, par Aurore Lalucq, députée européenne (Place publique) et Paul Magnette, président du Parti socialiste belge : si elle réunit 1 million de signatures d’ici à octobre (220 000 pour le moment), Bruxelles sera contrainte de plancher sur une taxation des ultrariches.

A Bruxelles comme à Washington ou à Londres, on souligne néanmoins que cet impôt minimal mondial a peu de chance d’aboutir rapidement. Parce qu’il est encore loin de faire consensus politique au niveau des Etats. Pour le moment, une poignée seulement, dont l’Espagne, l’Afrique du Sud, l’Allemagne, la Belgique ou encore la France, ont apporté leur soutien à la proposition brésilienne. Mais la dissolution de l’Assemblée nationale, le 9 juin, jette le doute sur la position du prochain gouvernement tricolore. Autre obstacle de taille : les Etats-Unis sont réticents. « Il est néanmoins possible de se passer d’eux, comme on l’a fait pour l’impôt minimal mondial de 15 % sur les sociétés », dit un diplomate français. Défendu par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et soutenu par plus de 130 pays, il est entré en vigueur le 1er janvier – mais sans que les Etats-Unis ni la Chine ne l’appliquent. Il devrait malgré tout rapporter 155 à 192 milliards d’euros par an aux Etats, selon l’OCDE.

Les pessimistes soulignent que cet impôt minimal sur les sociétés est moins ambitieux qu’initialement prévu et n’a pas mis un terme à la concurrence fiscale entre les Etats. Les optimistes soulignent que son existence même, jugée inimaginable il y a dix ans, permet d’espérer que la taxation des ultrariches voit, elle aussi, le jour dans le futur. « Ce que nous avons fait collectivement avec les multinationales, nous pourrions désormais le faire avec les milliardaires » , veut croire M. Zucman.

Le Monde
élections législatives, jeudi 27 juin 2024 1098 mots, p. 7
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25 juin 2024 - Le Monde (site web)
26 juin 2024 - La Matinale du Monde

La participation s’annonce forte

Face aux enjeux, les électeurs devraient être nombreux à aller voter, selon les différents sondages

Benoît Floc’h

Ce sont les premières vraies législatives depuis le début du XXIe siècle », estime le professeur Pierre Allorant, historien et politiste à l’université d’Orléans. Les Français l’ont compris : les sondages laissent penser que la participation, lors du scrutin des 30 juin et 7 juillet, pourrait retrouver le niveau élevé des années 1990, autour de 60 % à 70 %. Tout comme le nombre record d’enregistrements de procurations – plus de 1,3 million le 23 juin, selon le ministère de l’intérieur.

Depuis la réforme du quinquennat, mise en œuvre en 2002, et l’organisation de l’élection des députés après celle du président de la République, ils considèrent que, en s’étant exprimés à la présidentielle, les jeux sont faits. A tort, bien sûr.Depuis 2002, la participation aux législatives décroît. Elle est même en dessous de 50 % depuis 2017.

« Là, ce sera différent », pense Pierre Allorant. Ce scrutin n’est pas sans rappeler celui de 1997, après la dissolution de l’Assemblée nationale par Jacques Chirac. Sept électeurs sur dix s’étaient déplacés. Comme en 1997, les législatives déclenchées par Emmanuel Macron décideront « de qui va gouverner », note le professeur. « Les Français, déclare, dans Le Parisien du 23 juin, Brice Teinturier, directeur général délégué de l’institut de sondages Ipsos, ont parfaitement compris l’enjeu de ces élections : une alternance est possible sans attendre 2027. » Ce qui « change la donne », estime-t-il.

Et c’est sans compter l’enjeu «historique », rappelle Pierre Allorant : « L’extrême droite peut arriver au pouvoir. Cela ne s’est pas produit depuis 1940. »Le Rassemblement national (RN) presse ses électeurs d’aller voter. Le 18 juin, Jordan Bardella, promis à Matignon en cas de victoire, a lancé, sur Europe 1 : « Je dis au peuple français : il y a une occasion historique d’inverser le cours de l’histoire, de changer la politique dans notre pays. Et pour cela, j’ai besoin d’avoir une majorité absolue. »

« La situation est grave »

La gauche rassemblée espère elle aussi une majorité absolue. Candidat du Nouveau Front populaire (NFP) dans la 1re circonscription de Seine-Saint-Denis, Eric Coquerel a fait les comptes. Aux européennes, a-t-il souligné le 20 juin, le RN a récupéré la quasi-totalité des voix (7 765 936)qu’il avait obtenues au premier tour de la présidentielle de 2022 (8 133 828). La gauche, au contraire, a « une réserve de voix plus importante » : 8 634 119 voix aux européennes contre 11 028 177 en 2022. « Simplement, a conclu M. Coquerel, il faut faire en sorte que les électeurs, y compris ceux qui ont désespéré de la gauche pendant des années, viennent et comprennent que cette fois-ci, la situation est grave. »

Car, en effet, dans ce paysage électoral très polarisé, l’espoir de gagner est fortement alimenté par la crainte de voir l’adversaire arriver au pouvoir. « On n’est pas sur un scrutin tranquille, constate le directeur général opinion de l’IFOP, Frédéric Dabi . Les gens ont la trouille, trouille que “les fachos’’ arrivent, trouille que Mélenchon arrive, etc. » Entre les deux, les candidats du bloc central pensent pouvoir tirer leur épingle du jeu.

Aux législatives de 2022, Anne Brugnera (Renaissance) est arrivée en tête au premier tour dans la 4e circonscription du Rhône avec 34,1 % des voix, devant le candidat de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes, 31,7 %). Elle a gagné au second tour avec 59,1 %. Aux européennes, Renaissance a fait moitié moins : 18 %, et les forces politiques du NFP 41 %. « Il y a un écart, commente la députée. Mais beaucoup d’électeurs de gauche me disent qu’ils ne voteront pas NFP, rebutés par La France insoumise[LFI] . »

La dimension personnelle mobilise également. « Le vote sanction était la principale ligne des européennes, indique Frédéric Dabi, 46 % des électeurs se sont déplacés pour sanctionner la politique d’Emmanuel Macron. Il est possible que certains, qui le trouvaient insupportable, le considèrent aujourd’hui insaisissable, et que cela accroisse le mouvement des européennes. »

Sur le terrain, le rejet du chef de l’Etat est « clairement exprimé », reconnaît Violette Spillebout, candidate Renaissance dans la 9e circonscription du Nord. « Mais l’enjeu républicain surpasse le sujet “Macron ou pas Macron’’ », veut-elle croire, soucieuse de mettre en avant son bilan. Un point la rassure : « Je suis très souvent contactée par des jeunes, raconte-t-elle . Ils proposent de venir aider parce que, disent-ils, c’est un moment important pour la France. » La gauche et la droite ont déjà fait le plein chez cet électorat, analyse-t-elle, et le « regain de participation » des jeunes « va bénéficier au bloc central ».

Rien n’est moins sûr. Oui, les jeunes se mobilisent, observe Frédéric Dabi : 51 % affirment qu’ils iront voter aux législatives, contre 40 % de participation seulement aux européennes.

« Clivage générationnel »

C’est aussi ce que pense Pierre Bréchon. Sur le vote, il existe un « clivage générationnel », analyse le politiste, chercheur au laboratoire Pacte (CNRS, université Grenoble-Alpes et Sciences Po Grenoble). « Les personnes âgées, dit-il, votent davantage : il faut voter pour exprimer sa citoyenneté. » Pour les jeunes générations, « le vote n’est plus un devoir, mais un droit : on ne vote que si on a quelque chose à dire, ou que ça en vaut la peine. »

La dramatisation joue, pour les jeunes comme pour les catégories populaires, peu diplômées, et pour l’électorat d’Emmanuel Macron, qui s’étaient moins mobilisés pour les européennes, indique Frédéric Dabi. A qui cela profitera-t-il ? « Je ne peux pas le dire, répond-il . L’électorat âgé a mis le RN en tête aux européennes, et c’est une première. Les jeunes ont voté Bardellaet Aubry[Manon Aubry, tête de liste de LFI] . Pour eux, le bloc qui n’est pas désirable, c’est celui du centre. »

Autre élément à prendre en compte : les triangulaires. Pour se qualifier au second tour des législatives, il faut réunir 12,5 % des inscrits au premier. Or, si seul un électeur sur deux vote, cela implique de rassembler au moins 25 % des voix. « A 64 % de participation, le ticket d’entrée pour le second tour tombe à 17 %, 18 %, explique M. Dabi . On peut donc en conclure qu’il y aura plus de triangulaires. Mais on ne sait pas l’impact que cela aura. » A l’aune des sondages, les macronistes ne pourront se maintenir que là où ils sont forts. Ensuite, tout dépendra des désistements, des reports de voix… « La dramatisation du scrutin engendrera des pressions très fortes pour que le troisième se retire » , considère Pierre Allorant.

Libération
jeudi 27 juin 2024 944 mots, p. 5

autre

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26 juin 2024 - Libération (site web)

Aurélien Rousseau à Verneuil-sur-Seine, repenti à petit

Sacha Nelken

Parachuté par le Nouveau Front populaire dans les Yvelines, l'ancien ministre de Macron tente, pour sa première campagne, de convaincre les rétifs aux insoumis et les critiques de son passage dans le gouvernement Borne.

Le soleil tape très fort sur Verneuil-sur-Seine ce mardi après-midi. Devant l'église, quatre militantes de gauche patientent à l'ombre des tilleuls. «Bienvenue, vous allez voir c'est magnifique ici», dit Michèle Christophoul à ses camarades. La socialiste connaît le coin comme sa poche. En 2022, lors des dernières législatives, c'est elle qui a défendu les couleurs de la Nouvelle Union populaire et sociale (Nupes) dans cette 7e circonscrip- tion des Yvelines. Aujourd'hui, la secrétaire de section aborde sans sourciller cette nouvelle campagne comme une cheville ouvrière parmi les autres. «C'est la classe quand même non?» plaisante-t-elle. Car pour ces élections, le Nouveau Front populaire (NFP) s'est choisi une autre incarnation, totalement inattendue: l'ancien directeur de cabinet d'Elisabeth Borne à Matignon et ministre de la Santé d'Emmanuel Macron, Aurélien Rousseau.

Le candidat ne s'en cache pas, il découvre encore cette circonscription dans laquelle il ne vit pas. «Les Républicains m'attaquent beaucoup sur l'angle du parachutage. Mais c'est quelque chose d'assez fréquent dans cette circo», explique-t-il, citant l'exemple de Nadia Hai, la sortante Renaissance qui a été élue ici en 2022 après avoir été députée dans un autre secteur du département pendant trois ans. Bon élève, l'énarque a beaucoup potassé pour compenser son manque d'implantation. «C'est une circo qui mêle à la fois des zones pavillonnaires comme ici, et des quartiers plus populaires», dit-il. Depuis son investiture, Rousseau multiplie aussi les entrevues avec les maires du nord des Yvelines. «Mon sujet c'est qu'ils sachent que même si je ne suis pas d'ici, je ne suis pas là pour récupérer un siège. Je veux m'investir pleinement», assure-t-il. En ce début d'été, l'ancien communiste enfile aussi pour la première fois les habits de candidat. Pour l'ex-directeur de l'Agence régionale de santé (ARS) d'Ile-de- France, l'hypothèse d'une participation aux législatives s'est présentée très tardivement. Précisément, le lendemain de l'accord du NFP. Alors que les socialistes bouclent leurs investitures, Place publique, le mouvement de Raphaël Glucksmann leur souffle qu'«il y a peut-être quelque chose à faire avec Aurélien Rousseau». Le maire de Marseille, Benoît Payan, décroche

Verneuilsur-Seine

EURE

YVELINES

Versailles

EURE

ET

LOIR 10 son téléphone et convainc son ami de se présenter. Le technocrate se voit attribuer l'ancienne circonscription de Michel Rocard. Les insoumis, qui n'ont pas oublié que Rousseau était aux côtés d'Elisabeth Borne pendant la pénible séquence des retraites, dénoncent une «provocation». Les socialistes, eux, préfèrent se rappeler qu'il a été le seul ministre d'Emmanuel Macron à avoir claqué la porte du gouvernement par désaccord politique après l'adoption du très droitier projet de loi immigration. «Autocritique» Forcément, sur le terrain, Aurélien Rousseau n'a pas encore tous les réflexes. Il faut donc que Michèle Christophoul le pousse pour qu'il accepte de rentrer chez un opticien pour se présenter. Avec la chaleur étouffante, les rues de Verneuil sont quasi désertes. Après quelques minutes de marche, un homme, casquette rouge sur la tête, entame la discussion. «Vous devez faire votre autocritique. Toute la classe politique doit la faire», lance le passant qui se dit «plutôt de gauche». «Vous savez j'ai été un des acteurs de la réforme des retraites. Je considère a posteriori qu'on aurait dû mieux faire», répond le candidat pour montrer qu'il a justement fait son introspection. Aujourd'hui, ce dernier défend l'abrogation de la réforme, portée parle NFP, sans aucun problème. Le temps file et les rencontres se font toujours aussi rares. A la sortie de l'école Jean-Jaurès, certains parents prennent le tract silencieusement. L'équipe réfléchit. Où se rendre pour trouver du monde ? Certains plaident pour le centreville, d'autres pour la sortie des transports en commun. Tout le monde est finalement aiguillé vers la gare. Sur place, il n'y a pas foule non plus. Michèle Christophoul, qui avait «prévenu que ça ne servait à rien de venir ici à 17 h 30», perd ses nerfs. «J'en ai ma claque. Puisque c'est comme ça, je m'en vais», grincet-elle en jetant ses tracts sur un banc.

Effritement Un Transilien en provenance de Paris vient d'arriver. Une première vague de potentiels électeurs fait son apparition. Puis, quelques minutes plus tard, une deuxième. Une femme, les cheveux noirs attachés, s'arrête au niveau d'Aurélien Rousseau. «Je suis de gauche mais je n'aime pas LFI, je n'aime pas leur discours. Comment je fais?» demandet-elle. L'ancien ministre qui ne porte pas Jean- Luc Mélenchon dans son coeur est habitué à la question: «On a eu quelques jours seulement pour nous réunir. On aura des débats mais l'alliance est différente de la Nupes, elle est bien plus équilibrée», rétorque-t-il.

VALD'OISE

PARIS

ESSONNE

Rousseau dit surtout garder comme boussole les engagements définis durant les négociations comme la lutte contre l'antisémitisme, le soutien à la construction euro- péenne ou une hausse du pouvoir d'achat en majesté sur ses documents de campagne. Et malgré tout, s'il reconnaît que certains insoumis «ont pu avoir des discours ambigus», l'ancien proche de Borne déplore le signe égal que mettent de plus en plus de macronistes entre LFI et le RN. «Ça me rend malade, on parle de l'extrême droite», s'agace-t-il. Reste maintenant à voir si, lui, sera victime de l'effritement du front républicain pour s'être allié avec les insoumis. Arrivé en tête dans la circonscription aux européennes avec 23,53 % des suffrages, le RN a de grandes chances d'être au second tour dimanche soir.

«Les Républicains m'attaquent beaucoup sur l'angle du parachutage. Mais c'est quelque chose d'assez fréquent dans cette circo.» Aurélien Rousseau

Le Figaro, no. 24834
Le Figaro, jeudi 27 juin 2024 804 mots, p. 4

Politique

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26 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Binationaux : la polémique que Bardella n'avait pas vu venir

Le président du RN souhaite « empêcher » des Français ayant une autre nationalité d'occuper « des emplois extrêmement sensibles » .

Laubacher, Paul

Comment est-il possible de reconnaître une polémique que le Rassemblement national (RN) n'arrive pas à éteindre ? C'est souvent parce que le parti nationaliste ne l'avait pas vu venir. Voilà un cas d'école pour Jordan Bardella, qui prétend entrer à Matignon si jamais il arrivait à obtenir une majorité absolue le 7 juillet au soir, jour du second tour des élections législatives. Depuis lundi, et sa conférence de presse pour présenter son programme de cohabitation, le président du RN est pris à partie sur un sujet précis : sa volonté d' «empêcher»des Français ayant une autre nationalité d'occuper «des emplois extrêmement sensibles».

Devant une palanquée de journalistes, Jordan Bardella a affirmé vouloir «réserver» des postes «dans les secteurs notamment liés à la sécurité et à la défense exclusivement à des citoyens français». Une mesure qui pourrait passer tout simplement par «une loi organique et un décret». Combien de citoyens français seraient concernés ? «Très, très peu de personnes», a voulu préciser le président du RN. Le but affiché de cette mesure est de «se protéger d'un certain nombre d'ingérences».

Le point d'orgue médiatique de l'offensive contre le parti national populiste a eu lieu mardi soir, lors du débat organisé sur TF1 entre les chefs de file des trois grands blocs. Gabriel Attal s'est lancé dans un monologue pour s'en prendre à la mesure de son adversaire. «Le message que vous faites passer c'est que quand on est binational, on est demi-national, on serait en fait pas des vrais Français et on ne serait pas digne de confiance pour occuper des postes à responsabilité», a lancé le premier ministre encore en exercice.

« Vous jouez très mal la comédie »

«Vous voulez mettre un Franco-Russe à la tête d'une centrale nucléaire, ça ne vous pose pas un sujet d'intérêt national?», a voulu rétorquer Jordan Bardella. Renseigné, Gabriel Attal a interpellé le président du RN sur une cadre du groupe Identité et démocratie (auquel adhère le Rassemblement national), Tamara Volokhova, travaillant au Parlement européen : «Il se trouve qu'elle est franco-russe, qu'elle assiste à des réunions à huis clos avec des informations confidentielles sur la guerre en Ukraine.»Pour seule réponse, Jordan Bardella a trouvé cette réplique : «Vous jouez très mal la comédie.»

Marine Le Pen, elle, avait voulu anticiper la polémique naissante. Lundi soir, à 20 h 35, elle a pris le temps de publier sur X (ex-Twitter) un message pour tenter de clore la polémique. «Et maintenant la fake news sur les emplois interdits aux doubles nationaux! Stop! Les doubles nationaux peuvent occuper TOUS les emplois dans la fonction publique, bien sûr», a- t-elle assuré, sans succès.

Des cadres RN tentent de rembobiner le mauvais film pour comprendre d'où est venue la polémique. Beaucoup pointe l'émission de Cyril Hanouna, jeudi 13 juin. Sébastien Chenu, proche de Marine Le Pen, y est invité et contre toute attente prend la défense de l'interdiction de la double nationalité, mesure fondamentale et emblématique du Front national d'antan. «Une nationalité vous en avez une et elle dit beaucoup de ce que vous êtes et de ce à quoi vous êtes attaché. On ne peut pas être français pour certaines choses et uruguayen pour d'autres» ,dit-il.

Problème : tout à sa stratégie d'apaisement, Marine Le Pen avait abandonné cette mesure - par surprise, là encore - en février 2022, en pleine campagne présidentielle, jugée trop clivante et «blessante». «Chenu était crevé, il avait passé trois nuits blanches en commission d'investiture», justifie un de ses soutiens, pour expliquer «l'oubli»du député RN sortant.

Le deuxième problème est venu d'une proposition de loi constitutionnelle, intitulée « citoyenneté, identité, immigration » , et déposée par Marine Le Pen, elle-même, le 25 janvier dernier. Dans l'article 4, il est écrit noir sur blanc que, si cette loi est adoptée, «la loi organique peut interdire l'accès à des emplois des administrations, des entreprises publiques et des personnes morales chargées d'une mission de service public aux personnes qui possèdent la nationalité d'un autre État». La formulation est volontairement vague, selon des proches de Marine Le Pen, pour permettre une flexibilité dans les définitions des emplois visés.

De nombreux cadres RN, eux, ont découvert ces derniers jours l'existence de cette proposition dans le texte nationaliste. C'est le cas de Louis Aliot, maire RN de Perpignan, interrogé sur Sud Radio, lundi matin. «Non! Je ne sais pas où on a vu ça. Je ne sais pas où vous l'avez lu?», affirme-t-il, dubitatif, avant d'enchérir : «La binationalité est acceptée aujourd'hui. Nous avons d'ailleurs des amis qui se présentent aux élections qui sont binationaux. On ne va pas interdire tout le monde!»Un autre stratège, lui, souffle : «La vérité, c'est que je ne connaissais même pas cette mesure!» P. L.

Libération
jeudi 27 juin 2024 849 mots, p. 4

événement Législatives

A Grenoble, «j'ai voté Glucksmann et pour moi ce sera le Front populaire»

François Carrel Correspondant à Grenoble Photos Hugo Ribes. Item

Dans la 1re circonscription de l'Isère, les électeurs ont placé le candidat du PS en tête des européennes. Désormais, ils doivent choisir entre le macroniste et ex-PS Olivier Véran et le candidat insoumis de l'union de la gauche.

«Les gens de gauche me disent : tu es de retour, bonne nouvelle, nous n'aurons pas à choisir entre le RN et LFI !» En jeans, baskets et chemise blanche, c'est peu dire qu'Olivier Véran l'ex-ministre de la Santé et porte-parole du gouvernement, se montre satisfait de ne pas avoir à affronter un ex-camarade du PS sur sa circonscription, la 1re de l'Isère, qu'il occupe depuis 2012. D'abord en suppléant socialiste puis comme marcheur. Décontracté, en campagne sur le marché de Saint-Ismier, au nord-est de Grenoble, il se présente en «social-démocrate» désireux «d'apaiser» le pays. Sans Emmanuel Macron ni logo de la coalition présidentielle, «Ensemble», sur son affiche.

AIN

Pour être réélu, l'ancien socialiste se doit en effet d'attirer le maximum d'électeurs de Raphaël Glucksmann. Aux européennes, cette circonscription qui regroupe une bonne partie de Grenoble et des communes prospères du Grésivaudan, la «Silicon Valley française», a en effet placé en tête le candidat Place Publique-Parti socialiste : 21,3 % des voix, devant la liste de Valérie Hayer à 17,5 %, qu'Olivier Véran soutenait - le Rassemblement national n'ayant attiré «que» 14,4 % des électeurs. «Modéré». Alors pour ces législatives, le principal adversaire de l'ex-ministre

LOIRE

Grenoble

ARDÈCHE DRÔME 20 est le candidat du Nouveau Front populaire, Hugo Prévost, un insoumis de 24 ans, ex-syndicaliste étudiant grenoblois, soutenu par l'ensemble des partis de gauche isérois, PS compris, et les écologistes. Toutes listes comprises, la gauche a réuni 48% des voix aux européennes sur la circonscription. Le jeune candidat débarque justement sur le marché, lui aussi en chemise blanche, au moment où Véran lève le camp. Les deux hommes se saluent brièvement, d'une poignée de main.

SAVOIE

ISÈRE

HAUTES

ALPES km

Le candidat du Nouveau Front populaire aborde Dominique, ingénieure informatique tout juste retraitée, qui examine son tract et interroge : «Et Glucksmann, il ne vous soutient pas ?» Rassurée par la présence de la socialiste Najat Vallaud-Belkacem sur le tract, et par son échange avec le jeune insoumis, calme et convaincant, elle explique en aparté: «J'ai voté Glucksmann et aucune hésitation, pour moi ce sera le Nouveau Front Populaire dimanche. Fille de résistante, belle fille d'une famille juive, la menace du RN me fait vraiment flipper!» Les tensions au sein du Nouveau Front populaire l'inquiètent pourtant: «Je suis déçue de la mise à l'écart de Ruffin, et Mélenchon, un mec qui dirige comme ça, c'est pas possible Mais qu'ils arrêtent de se tirer dans les pattes et qu'ils se mettent d'accord !» Cécile, fonctionnaire de 53 ans qui a voté Glucksmann aux européennes et Véran aux dernières législatives, vient interpeller Hugo Prévost sur Jean-Luc Mélenchon, qu'elle déteste, tout comme Mathilde Panot et Manuel Bompard : «Bon, il n'a pas critiqué Mélenchon mais il a pris acte que c'était un repoussoir et il m'a dit qu'ils choisiraient quelqu'un de modéré, de soft » débriefe-t-elle. Si elle est quasi décidée, «à 80 %», de voter Nouveau Front populaire, elle assure qu'elle va encore «surveiller» le jeune candidat insoumis cette semaine : un soutien trop marqué à Mélenchon et ce sera un bulletin blanc. Mais sûrement pas Véran: «C'est niet. Ça suffit ces ex-PS qui ont voté les lois immigration et retraites !» «Douter». Marie-Claude, dentiste à la retraite de 80 ans inscrite dans le centre de Grenoble, fidèle sympathisante du PS, balance elle aussi entre «Front pop» et bulletin blanc, mais à 50-50 pour sa part. «Je me sens très mal. L'étiquette Front Populaire ne me suffit pas : je ne connais pas ce jeune candidat, il me fait douter, dit-elle. Je ne suis pas rebutée par LFI, mais je ne peux pas voter pour lui s'il apporte un soutien inconditionnel à Mélenchon. Celui-là, je n'en veux pas comme Premier ministre. Trop tranché, trop imprévisible, trop sanguin : je ne peux pas !» Parmi les électeurs de Raphaël Glucksmann interrogés ce samedi dans cette circonscription, plusieurs se disent donc certains de voter Nouveau Front populaire, comme Jean-Claude, retraité de l'éducation nationale, qui sourit: «Je me passerais bien de Mélenchon -pas de LFI, attention ! - mais il n'y a pas le choix. Le Front populaire, c'est une évidence pour l'union de la gauche attendue depuis si longtemps et pour le barrage au RN. Et si on peut au passage se débarrasser de Macron, c'est parfait !» D'autres hésitent encore, comme Dominique et Marie-Claude, à voter blanc par rejet de Mélenchon ou de La France insoumise. Certains, enfin, pensent voter «utile» pour le député sortant macroniste, par peur de l'extrême droite. C'est le cas de Marlène, 34 ans, infirmière: «Je n'ai pas encore eu le temps de bien réfléchir, mais le Front populaire me fait bien envie, je n'ai pas d'appréhension, Je ne voterai pour l'ex-ministre que si c'est plus sûr contre le RN.»

Le Figaro, no. 24834
Le Figaro, jeudi 27 juin 2024 1088 mots, p. 3

Politique

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26 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Législatives : le camp Macron sous pression en vue de l'entre-deux-tours

Le chef de l'État prépare les esprits à une stratégie du cas par cas face au RN.

Hausalter, Louis, Lepelletier, Pierre

Il y a deux ans, c'était déjà la cacophonie. Dès la soirée électorale du premier tour des législatives de 2022, le camp d'Emmanuel Macron s'était embrouillé dans ses consignes de vote dans les circonscriptions où le Rassemblement national affrontait la Nupes au second tour. Après des prises de parole contradictoires de ses ténors, le parti présidentiel avait refusé de donner une consigne nationale et procédé au cas par cas. La même ligne de conduite se dessine pour le premier tour dimanche, qui s'annonce douloureux pour les candidats macronistes.

D'autant que la gauche met la pression. Dans un courrier adressé mercredi aux chefs de parti de la majorité sortante, Marine Tondelier, la secrétaire nationale des Écologistes, rappelle que les Verts, comme les socialistes, se retireront au second tour dans les circonscriptions où des «candidats républicains»seront mieux placés face au RN. «J'avoue ne pas comprendre votre incapacité à tenir des propos aussi clairs» , déplore-t-elle, en proposant à «chacun»une rencontre pour s'assurer que «le barrage sera bien mis en place dès le soir du premier tour».

La veille, une tribune signée dans Le Monde par plusieurs personnalités de gauche, dont Laurent Berger et Raphaël Glucksmann, appelait «les forces démocratiques» à «s'entendre pour que le RN n'obtienne pas une majorité». Signeque le débat travaille l'aile gauche du camp présidentiel, deux de ses responsables, la ministre déléguée à l'Agriculture, Agnès Pannier-Runacher, et l'ex-ministre Clément Beaune, figurent parmi les signataires. «Le 30juin, on aura un paquet de cas de conscience, soupire de son côté un responsable d'Horizons, le parti d'Édouard Philippe. Et certains de nos candidats, arrivés troisièmes, seront sous pression pour se désister.»

Mais le « barrage » anti-RN n'est pas ce qui se dessine dans les états-majors de la majorité. «On se prononcera le moment venu» , évacuait déjà Gabriel Attal dans Le Figaro, il y a deux jours. Mardi, Emmanuel Macron a réuni en audioconférence les chefs de parti de son camp, dont Stéphane Séjourné, François Bayrou et Édouard Philippe, ainsi que Gabriel Attal, les ministres Bruno Le Maire, Gérald Darmanin et Rachida Dati, et la présidente de l'Assemblée, Yaël Braun-Pivet. La stratégie de l'entre-deux-tours a été évoquée, mais il a été décidé de ne rien décider. «Il faut mobiliser et appuyer sur le vote utile» , a conclu Emmanuel Macron après avoir pris l'avis de chacun. Pour le reste, «on verra dimanche».

«Ce n'était pas une décision, mais une préparation à la décision» , résume un participant, qui enrage face aux intimidations de la gauche : «C'est le piège absolu. Ils nous montrent du doigt en disant que si le RN arrive au pouvoir, ce sera de notre faute. Mais on ne va pas voter LFI pour leur faire plaisir. Si c'est pour éviter le RN mais faire ami-ami avecLouis Boyard ouDanièle Obono... »

En réalité, les chapeaux à plume de la macronie - ou de ce qu'il en restera dimanche soir - comptent éplucher à vitesse accélérée toutes les circonscriptions concernées. Et préparent les esprits au maintien d'un maximum de candidats arrivés en troisième position et qualifiés dans une triangulaire, y compris si la victoire risque de revenir au RN ou à LFI, les «extrêmes» pourfendus par Emmanuel Macron. «Ce sera au cas par cas,glisse un poids lourd du gouvernement. Si des candidats sont qualifiés en troisième position, mais avec un score proche des deux premiers, ils ont plus de raisons de se maintenir que ceux qui ont 10points d'écart.» Avec cet argument : ces candidats du « bloc central » présenteraient un profil moins « repoussoir » , clé d'une victoire au second tour. «On va réentendre parler de vote utile» , esquisse un stratège de la campagne.

Aucune ligne générale ne se dessine non plus lorsqu'il s'agira de choisir dans les duels, que les sondages annoncent nombreux, entre le RN et le Nouveau Front populaire. Un cadre de Renaissance souligne la particularité de certains profils jugés respectables, y compris chez les Insoumis. «Entre Éric Coquerel (président LFI sortant de la commission des finances de l'Assemblée, NDLR) et un RN, bien sûr qu'il faut voter Coquerel» , pointe-t-il en exemple.

Mais ces petits calculs d'état-major ne trouvent pas d'écho sur le terrain. Les consignes nationales, «plus personne n'écoute ça» , s'emporte Patrick Vignal, député Renaissance de l'Hérault. «Pour l'instant, tout le monde a le nez sur le premier tour» ,assure pour sa part son collègue Guillaume Vuilletet, retourné à la bataille dans le Val-d'Oise. Alors que la plupart des candidats du camp présidentiel se sont détournés de la figure d'Emmanuel Macron, la cassure avec les instances nationales est plus palpable que jamais. «Toutes ces réunions, c'est du pipeau, se gausse un conseiller de la majorité. Plus personne n'est capable de décider quoi que ce soit depuis Paris. Ça se passera en local, de la même manière qu'il y a eudes ententes locales avant le dépôt des candidatures.»

Les heures qui suivront les résultats du premier tour s'annoncent très tendues, alors que les candidatures pour le second tour devront être déposées avant lundi 18 heures Et la gauche compte bien maintenir la pression sur le camp présidentiel. Certains membres du Nouveau Front populaire déplorent d'ailleurs que cette stratégie ait été déployée sur le tard, alors que leur accord a été noué depuis déjà une dizaine de jours. «Nous aurions dû faire toute la campagne là-dessus au lieu d'être parasités par Jean-Luc Mélenchon, qui répète vouloir être premier ministre», enrage un responsable socialiste. «Il faut cartonner les macronistes là-dessus dès maintenant, plutôt que de se laisser embarquer par des polémiques futiles» ,juge un autre grand élu du PS.

Le discours n'est cependant pas tout à fait le même partout à gauche. Sur Sud Radio, mardi, l'Insoumise Manon Aubry a expliqué que les retraits des candidats LFI se feraient «au cas par cas»... comme dans le camp présidentiel. Les troupes de Jean-Luc Mélenchon préfèrent répliquer que la question se posera avant tout aux macronistes, et de façon marginale aux candidats du Nouveau Front populaire. «À la fin des fins, ce sera le RN ou nous. Même si c'est pénible, la droite et les macronistes devront choisir, comme nous avons dû tant le faire à gauche. Ils choisiront bien, car ils ont une conscience», lançait la semaine dernière Jean-Luc Mélenchon dans un entretien au Figaro. Une manière d'acter, au passage, l'effacement des troupes présidentielles d'une grande partie de la carte électorale. L.H. ET P.L.

Le Monde
International, jeudi 27 juin 2024 1256 mots, p. 13
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26 juin 2024 - Le Monde (site web)

Israël : les ultraorthodoxes poussés vers l’armée

La Cour suprême décrète illégale l’exemption des étudiants religieux et fragilise la coalition de Nétanyahou

Louis Imbert

Jérusalem - correspondant - La Cour suprême israélienne a fragilisé la coalition au pouvoir, en rendant mardi 25 juin une décision attendue, inéluctable : elle impose à l’armée de recruter des étudiants en religion ultraorthodoxes, jugeant illégale l’exemption de service militaire de fait dont ils bénéficient. A l’unanimité, elle assujettit les jeunes haredim (ceux qui « tremblent » devant Dieu) au principe d’égalité devant la loi. Elle exige aussi que l’Etat prive d’une partie de ses subventions leurs yeshivas, ces écoles religieuses rigoristes et coupées du monde, qui continueraient de cloîtrer leurs élèves.

Cette décision met en difficulté le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, qui ne parvient pas à satisfaire ses alliés ultraorthodoxes. Mais elle suscite en Israël une forme de soulagement, alors que le pays s’enfonce dans le neuvième mois de sa guerre à Gaza, et que les signes d’une opération d’envergure sur le front libanais se font plus insistants. L’armée estime manquer de 8 000 hommes pour soutenir l’année de guerre à venir. Elle se prépare à allonger la période de réserve et à repousser l’âge d’exemption.

Manœuvre dilatoire

Certains réservistes ont été mobilisés presque sans interruption depuis l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023. Déjà, le pays se projette dans une décennie d’opérations militaires de plus ou moins haute intensité, et l’exemption totale de service accordée aux ultraorthodoxes apparaît comme un archaïsme insupportable à une majorité d’Israéliens.

Dès mardi, l’avocate générale du pays, Gali Baharav Miara, a ordonné à l’armée de recruter immédiatement 3 000 étudiants en religion, parmi près de 80 000 en âge de l’être. Une première étape, alors que moins d’un millier servent sous les drapeaux. Elle a aussi adressé une mise en garde aux ministères des finances et de l’éducation, tenus par des alliés des ultraorthodoxes : elle leur demande de ne pas encourager les écoles dissidentes, et de couper effectivement une part de leurs subsides.

Cependant, l’armée n’apparaît pas pressée d’ouvrir si vite un front au cœur d’Israël, en envoyant ses recruteurs à Bnei Brak, la « capitale » des rabbins ultraorthodoxes dans le pays, qui règnent sur quelque 13 % de la population israélienne. Elle y ferait face à de rudes mouvements de désobéissance. Ces rabbins ont permis au Likoud de M. Nétanyahou de demeurer à la tête du gouvernement durant vingt-deux ans au total sur les trente dernières années : le premier ministre sait ce qu’il leur doit.

« Il est étrange que la Haute Cour qui, depuis soixante-seize ans, s’est abstenue d’imposer la conscription aux étudiants de yeshiva, le fasse maintenant, alors que nous sommes sur le point d’adopter uneloi historique [sur l’exemption] et que le dernier appel sous les drapeaux des ultraorthodoxes a été le plus élevé de tous les temps »,a estimé, mardi, M. Nétanyahou, jugeant que l’arrêt n’aura de signification que « pour une courte période ».

Il cherche encore à gagner du temps, en ferraillant à la Knesset jusqu’à la pause estivale du mois d’août, afin de faire voter une loi censée faire perdurer l’exemption de service des ultraorthodoxes. Pure manœuvre dilatoire : la Cour n’a aucune chance de juger ce texte conforme aux Lois fondamentales du pays, qui lui tiennent lieu de Constitution. Au grand soulagement du Likoud, les partis ultraorthodoxes ont serré les rangs, mardi. Ils se refusent encore à faire tomber ce gouvernement qui peine à accomplir leurs exigences. Ils se contentent de tirer à boulets rouges sur ces juges honnis, « un corps dictatorial »qui « veut imposer une guerre religieuse dans les rues et la division parmi les juifs », selon Israel Eichler, député du parti Judaïsme unifié de la Torah.

C’est pourtant bel et bien une nouvelle révolution qui s’annonce dans le monde ultraorthodoxe, et plus largement dans le pays. Un bouleversement comparable à celui qu’a précipité, depuis deux décennies, l’apparition des téléphones portables. Une relative circulation de l’information a entamé la mainmise sur leurs ouailles de rabbins hors d’âge,qui avaient su empêcher l’arrivée des téléviseurs dans leurs quartiers : un téléphone dans une poche, c’est plus discret qu’une antenne sur un toit.

Musée vivant du judaïsme

Depuis lors, l’écosystème des haredim s’est diversifié. Une part de cette jeune population vit un pied dans la communauté et un pied dehors. Ils travaillent. Ils se lient aux juifs séculiers et traditionnels. Il y a là un vivier de recrues pour l’armée, que les rabbins pourraient lui concéder, tout en préservant les yeshivas les plus élitistes.

Leur « société de l’étude », qui voue une large part des hommes aux textes saints, sans autre emploi, apparaît sclérosée. Elle sert à drainer des fonds d’Etat vers la communauté et à serrer les rangs. Les rabbins ont beau prétendre perpétuer une tradition juive millénaire, leur communauté a déjà su évoluer avec l’histoire. Jamais leurs sectes, nées voilà trois siècles en Europe orientale, n’avaient eu les moyens financiers de préserver tant de leurs membres du travail. Aux Etats-Unis, l’autre pôle ultraorthodoxe dans le monde, ils sont des entrepreneurs avisés.

C’est le fondateur de l’Etat, David Ben Gourion, laïque encore pétri de culture religieuse, qui leur avait accordé l’exemption de service militaire dès 1948. Il prédisait que ces communautés, décimées par l’extermination des juifs d’Europe durant la seconde guerre mondiale, perdureraient comme un musée vivant du judaïsme.

La Cour suprême n’en est pas à son premier verdict contre leur exemption de service militaire : elle en a rendu dès 1998, puis en 2012 et en 2017, suppléant à un Parlement incapable de légiférer sur leur cas. Depuis lors, les gouvernements ont obtenu report sur report. Cette tactique peut encore fonctionner un temps.

La coalition au pouvoir prétend faire voter un projet de loi déposé avant la guerre par l’opposition, qui aurait le mérite, sinon d’enrôler des haredim dans l’armée, au moins de les libérer des yeshivas, et de les précipiter sur le marché du travail. L’auteur, le centriste Benny Gantz, l’a, depuis, désavouée. Le 7 octobre 2023 la rend caduque. Cependant, il rêve encore d’un compromis.

« Il n’est pas trop tard pour parvenir à des accords qui leur[permettraient] de servir l’Etat », a affirmé mardi cet ancien chef d’état-major. M. Gantz courtise Arié Déri, patron incontesté du parti Shass, ultraorthodoxe, représentant des séfarades (juifs d’Orient) et des déshérités. Lié à la gauche dans les années 1990, au temps du premier ministre Yitzhak Rabin, cet homme condamné en justice à plusieurs reprises a lié son destin à M. Nétanyahou. Mais le Likoud l’embarrasse. Le 18 juin, des maires et des députés de droite ont torpillé un projet de loi qui aurait permis à M. Déri de nommer plus facilement ses rabbins dans les municipalités et d’y grappiller quelques subsides.

Le patron du comité des affaires étrangères et de défense au Parlement, Yuli Edelstein (Likoud), l’inquiète, lui aussi, en promettant que le projet de loi sur la conscription qu’il étudie « passera par consensus, ou pas du tout ». Ces blocages pourraient imposer à M. Nétanyahou de provoquer lui-même des élections anticipées. En période de vacance du pouvoir, il serait de nouveau difficile aux juges et à l’Etat d’envoyer les haredim dans les casernes.p

Le Monde
élections législatives, jeudi 27 juin 2024 1230 mots, p. 9
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26 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

L’école, un terrain d’affrontement idéologique ?

Questions de campagne Les projets pour l’éducation des principaux partis dessinent des modèles éducatifs et sociétaux très différents

éléa Pommiers

Dans les thèmes dominant la campagne législative, l’éducation arrive bien après le pouvoir d’achat, la sécurité, le travail, le logement, ou encore l’immigration. Comme à chaque élection, l’école est pourtant l’un des principaux champs de bataille idéologique sur lesquels s’expriment les clivages politiques entre les forces en présence. Derrière la litanie des mesures déclinées par les principaux partis pour le scrutin qui aura lieu les 30 juin et 7 juillet se dessinent ainsi des projets différents, voire divergents.

Sur la scène politique, un parti porte un programme en rupture avec les politiques éducatives menées depuis des décennies : le Rassemblement national (RN), arrivé en tête des élections européennes du 9 juin, et allié à une partie de la droite. Pour l’ancien Front national (FN), il s’agit de répondre à l’ « effondrement du niveau » en « restaur[ant] l’école publique dans son exigence » et en provoquant un « big bang de l’autorité » dès la rentrée 2024, par plusieurs mesures détaillées lundi par le président du parti, Jordan Bardella.

D’autres n’ont pas été inscrites dans le programme mais ont été exposées au Mondepar Roger Chudeau, référent éducation au RN. Le parti souhaite par exemple resserrer le périmètre de l’éducation prioritaire aux seuls établissements du réseau renforcé (REP+), situés dans les quartiers les plus défavorisés. « Ils auront des moyens et des marges de manœuvre pédagogiques pour répondre à la mission de l’école : une mission d’assimilation, d’élévation des élèves au rang de citoyen français, pas citoyen du monde », expose celui qui est aussi un ancien inspecteur général.

« Depuis la création du FN, le programme éducatif du parti repose sur trois piliers qui, réunis, font sa spécificité au sein du paysage politique », explique Ismail Ferhat, professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris-Nanterre, auteur d’un récent article sur le programme du FN, devenu RN, pour l’école.

« Former des “patriotes” »

Les propositions politiques du parti sont marquées par un « discours décliniste » ainsi que par une « obsession pour un noyau limité de matières dites “fondamentales” qui servent à former des “patriotes” ». L’histoire, envisagée comme un récit national, y occupe une place centrale. Le parti de Jordan Bardella se distingue surtout, en matière éducative, par son opposition historique à la massification et à la démocratisation scolaire.

Le parti annonce la fin du collège unique, créé en 1977, remplacé par un collège « modulaire » au sein duquel les adolescents pourraient être orientés vers la voie professionnelle avant la 3e, conduisant de fait à une séparation des élèves durant une partie de leur scolarité obligatoire. Un examen d’entrée en 6e serait également créé, précise Roger Chudeau, le brevet ferait office d’examen pour intégrer le lycée et le baccalauréat redeviendrait un examen terminal, dont les notes seraient seules prises en compte dans Parcoursup.

Face à ce qu’il qualifie de « projet de division », le Nouveau Front populaire, alliance des partis de gauche, défend « une école de l’émancipation, l’égalité entre les élèves et voit en chacun d’eux un individu capable de s’améliorer », selon Paul Vannier, ancien député La France insoumise du Val-d’Oise. Le programme prévoit une abrogation immédiate du « choc des savoirs » voulu par le premier ministre Gabriel Attal, qui instaure notamment des groupes « de niveau » ou « de besoin » en mathématiques et français au collège. Une politique dénoncée par les syndicats enseignants comme ouvrant la voie à un « tri social des élèves ».

« L’école pour tous »

Du reste, ce programme s’inscrit dans la tradition de gauche de « priorité à l’école », notamment budgétaire : gratuité totale (cantine, transports, fournitures…), revalorisation des enseignants, limitation des effectifs de classe à dix-neuf et donc recrutement d’enseignants, embauche de personnels médico-éducatifs, démocratisation de l’université et suppression de Parcoursup… Il est le seul à évoquer l’enjeu de la mixité sociale dans le système éducatif, en modulant les financements des établissements, y compris privé, à cette fin.

Une feuille de route qui rejoint les revendications des acteurs de l’école, mais qui se heurte aux interrogations quant à son financement et aux écueils du recrutement des enseignants. Ce programme, mis sur pied en quatre jours autour de principes à même de réunir tous les partis de gauche, ne dit par ailleurs rien des sujets de clivage habituels entre eux, remarque Ismail Ferhat : « Quelle position sur la réforme du collège, la laïcité, la décentralisation ? »

Quant à la coalition de la majorité actuelle, Ensemble pour la République, dont Gabriel Attal est le chef de file, elle s’inscrit dans la lignée du projet de l’école d’Emmanuel Macron, d’inspiration libérale, et promet de mener à terme les réformes portées depuis près d’un an par celui qui fut ministre de l’éducation nationale avant de passer à Matignon : celle de la formation des enseignants, celle de la voie professionnelle ou encore les mesures du « choc des savoirs » – toutes décriées par la majorité de la communauté éducative.

Gabriel Attal, en tant que ministre de l’éducation puis premier ministre, a choisi d’écumer les thèmes de prédilection de la droite, voire du RN, en axant sa communication sur l’autorité, la laïcité, décrétant la « fin du collège uniforme » pour répondre à l’ « urgence nationale du niveau », rendant le brevet obligatoire pour passer en seconde ou expérimentant l’uniforme. Mais Ensemble pour la République revendique son opposition franche au projet d’extrême droite qui « veut démanteler l’égalité des chances ».

« Le RN veut la fin des REP[réseaux d’éducation prioritaire] ; nous les avons renforcés. Il veut la fin du collège unique ; nous n’avons jamais voulu le remettre en cause, nous voulons permettre à tous les élèves d’y réussir à leur rythme », défend Rayan Nezzar, ancien conseiller de Gabriel Attal à Matignon et coordinateur du programme de la coalition. Il distingue son opposition au programme d’extrême droite, fondé sur un antagonisme des socles de valeurs, et celle à l’alliance de gauche, qui repose sur un désaccord sur les mesures et les orientations. « Nous critiquons le programme de la gauche qu’on estime notamment pas finançable, mais je considère que nous partageons un projet de société commun de l’école pour tous que le RN menace », juge le haut fonctionnaire.

« Les discours sur l’école sont un marqueur, un terrain de communication pour toucher telle ou telle frange de l’électorat mais, dans la pratique, les politiques publiques sur l’école des grands partis de gouvernement se sont inscrites dans une certaine continuité », observe Ismail Ferhat. En cas de victoire aux législatives, l’arrivée du RN à Matignon pourrait donc constituer un tournant majeur pour l’éducation nationale.

Les acteurs de l’école s’en inquiètent, et la majorité des syndicats a appelé à barrer la route de l’extrême droite. Pour la première fois de son histoire, la FSU, première fédération de l’enseignement, a même choisi d’apporter son soutien officiel au projet du Nouveau Front populaire. Fait inédit à l’éducation nationale, quelque 2 500 cadres ont signé une pétition affirmant qu’ils « n’obéir[aient] pas » et ne « ser[aient] pas les exécuteurs d’une politique contraire aux principes qui fondent[leur] attachement au service public d’éducation ».

Libération
jeudi 27 juin 2024 524 mots, p. 17

autre

Accusé d'espionnage, le journaliste Evan Gershkovich en procès en Russie

Veronika Dorman

Pendant les quelques minutes ouvertes à la presse avant l'audience, Evan Gershkovich est apparu dans le box des accusés, les cheveux rasés, un sourire imperceptible perdu au coin des lèvres. C'était mercredi le premier jour du procès qui se tiendra à huis clos, dans un tribunal d'Ekaterinbourg, du jour- naliste américain du Wall Street Journal, jugé pour espionnage. Le reporter de 32 ans a été interpellé en mars 2023 dans cette même grande ville de l'Oural, accusé de collecter des informations pour le compte de la CIA. Il encourt vingt ans de prison, alors que depuis les quinze mois de sa détention provisoire, aucun élément du dossier ni de début de preuve n'a été produit par les autorités russes. Son employeur dénonce «un procès secret qui ne lui offrira que peu, voire pas du tout, les protections juridiques dont il bénéficierait aux Etats-Unis et dans d'autres pays occidentaux». Pour la plupart des observateurs - indépendants du Kremlin s'entend-, le procès est cousu de fil blanc. «Gershkovich, le Journal et le gouvernement américain nient avec véhémence les accusations portées contre lui. Les Etats-Unis l'ont désigné comme "détenu à tort" et ont demandé sa libération immédiate», écrit encore le média. L'ambassade américaine en Russie a appelé, sur les réseaux sociaux, à la libération «immédiate» du reporter, qui «n'avait commis aucun acte répréhensible» et «n'aurait pas dû être arrêté». Peu avant son interpellation, le journaliste s'était rendu à Nijni Tagil, où se trouve l'un des principaux fabricants d'armements du pays. Un député local a raconté que le journaliste l'avait interrogé sur ce que les Russes pensaient de la société militaire Wagner et du travail des entreprises militaires. Cette première comparution n'aura duré que quelques heures. La prochaine audience, toujours fermée aux médias, aura lieu le 13 août. Vladimir Poutine a mentionné à plusieurs reprises que Moscou et Washington étaient en contact «permanent» sur le dossier, et qu'il était disposé à échanger le journaliste contre Vadim Krassikov, emprisonné à vie en Allemagne pour l'assassinat d'un ancien commandant de la guerre de Tchétchénie, à Berlin, en 2019. Plusieurs autres Américains sont détenus en Russie, dont la journaliste russo-américaine Alsu Kurmasheva, arrêtée pour une infraction à la loi sur les «agents de l'étranger», et l'ex-marine Paul Whelan, qui purge une peine de seize ans de prison pour espionnage. Le 6 juin, Laurent Vinatier, un Français travaillant pour une ONG suisse, a été interpellé à Moscou, soupçonné lui aussi d'avoir collecté des informations sensibles.

Evan Gershkovich est le premier journaliste occidental à être accusé d'espionnage, depuis la fin de la guerre froide, alors que les relations entre la Moscou et l'Occident ne cessent de se dégrader, au 854e jour de l'offensive russe contre l'Ukraine. Les négociations pour l'adhésion de l'Ukraine à l'UE ont débuté mardi. Le même jour, Moscou a annoncé le blocage des sites de 81 médias européens, dont Libération, le Monde, l'AFP, ou encore la chaîne LCI, riposte «en miroir» et «proportionnée» à l'adoption par le Conseil de l'Europe de l'interdiction, à partir du 25 juin, de trois médias russes sur le territoire européen.

Le Monde
Idées, jeudi 27 juin 2024 919 mots, p. 31
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26 juin 2024 - Le Monde (site web)

Histoire d’une notion

Front populaire

Adoptée par la gauche pour les prochaines élections législatives, la formule, qui n’échappe pas aux querelles d’interprétation, fait référence à la victoire historique de 1936 dont le socialiste Léon Blum est la figure tutélaire

Nicolas Truong

A gauche, l’expression a été lancée le 9 juin par le député La France insoumise (LFI) de la Somme François Ruffin, en réponse à la dissolution de l’Assemblée nationale déclenchée par Emmanuel Macron. Une formule brandie comme un rempart face au risque de fascisation. Comme un appel d’air, une salve d’avenir, une promesse de réconciliation. Les gauches étaient prétendument irréconciliables. Les voici rassemblées au sein d’une formule qui fédère : le Nouveau Front populaire (NFP), alliance électorale dans laquelle se retrouvent LFI, le Parti socialiste (PS), Place publique et Les Ecologistes.

A droite et au centre, mais aussi pour une partie de la gauche, la réappropriation de l’expression est parfois considérée comme une usurpation. « Le rassemblement de la gauche de gouvernement ne peut pas se faire avec LFI. Sauf à tout trahir de l’héritage de Blum », a déclaré l’ancien ministre socialiste Bernard Cazeneuve, le 11 juin, sur X. « S’il y en a un qui doit se retourner dans sa tombe, c’est Léon Blum »,a taclé le président de la République le 12 juin .

Le Front populaire, c’est tout d’abord un mouvement historique qui porte l’union des gauches au pouvoir, au printemps 1936. Président du Conseil (de juin 1936 à juin 1937 et de mars à avril 1938), le socialiste Léon Blum (1872-1950) en est la figure tutélaire. Mélange de conquêtes sociales, de grèves et d’occupations, c’est un moment de « joie pure »« enfin, on respire ! »,s’exclame la philosophe Simone Weil (1909-1943). Un gouvernement qui fit adopter la semaine de 40 heures, introduisit les délégués du personnel dans les entreprises (dont des femmes) et quinze jours de congés payés annuels. Une période célébrée par La Belle Equipe(1936) ,le film de Julien Duvivier, les photos de Willy Ronis, et dans les guinguettes sur les airs de Charles Trenet.

Malgré les divisions, notamment entre un Parti communiste français marxiste-léniniste relié à l’URSS de Staline et des socialistes qui, selon Léon Blum au congrès de Tours, en 1920, veulent « garder la vieille maison » de la Section française de l’Internationale ouvrière l’union s’établit entre ces deux formations alliées avec le Parti radical et soutenues par une myriade d’associations. Le risque d’une prise de pouvoir par les ligues fascistes lors d’une insurrection antiparlementariste à Paris, le 6 février 1934, a resserré les liens. Des comités de vigilance se constituent et L’Internationale voisine avec La Marseillaise lors du serment du 14 juillet 1935 où, après une manifestation, le « Rassemblement populaire » jure de « rester uni pour défendre la démocratie ».

« Pas juste un cartel électoral »

La reprise actuelle du terme par le Nouveau Front populaire (NFP) est-elle fondée ou usurpée ? « Les mythes sont faits pour être mobilisés », observe Antoine Prost, historien de la Grande Guerre et auteur d’ Autour du Front populaire. Aspects du mouvement social au XXe siècle(Seuil, 2006). L’imaginaire du Front populaire commence à la Libération et le slogan sur la « force tranquille » de François Mitterrand lors de la campagne présidentielle de 1981 est inspiré du discours de Léon Blum, le 5 juin 1936, à la radio annonçant la constitution du gouvernement.

Les alliances d’aujourd’hui sont-elles davantage contre-nature que celle d’hier ? « Les “insoumis” sont des modérés si l’on les compare aux communistes des années 1930. Le programme du NFP n’est pas en rupture avec le capitalisme, alors qu’avant 1936 Léon Blum prônait la socialisation des moyens de production », analyse Jean Vigreux, auteur d’ Histoire du Front populaire. 1936, l’échappée belle (Texto, 2022). Cependant, le Front populaire de 1936 n’est « pas juste un cartel électoral», rappelle Laurent Jeanpierre, professeur de science politique à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne mais « un mouvement social puissant, très ancré dans la société, ce qui est impossible à réaliser en trois semaines en 2024, tant la gauche s’est coupée d’une partie des classes populaires ».

Comme tout mythe, le Front populaire a été mythifié. Le temps des cerises est aussi celui des chemises grises. Des rixes éclatent avec les Croix de feu du colonel de La Rocque (1885-1946). Léon Blum sera violemment agressé, le 13 février 1936, par des militants monarchistes en marge des obsèques du journaliste d’extrême droite Jacques Bainville (1879-1936). Et l’écrivain Charles Maurras (1868-1952), fondateur de l’Action française, écrit le 15 mai 1936 : « C’est en tant que juif qu’il faut voir, concevoir, entendre et abattre le Blum. » Les clivages sont importants autour du pacifisme et de l’aide militaire à la République espagnole. L’économie est un point d’achoppement. « Les grandes entreprises pouvaient augmenter les salaires de 15 % mais pas les petits patrons », analyse Antoine Prost, qui estime également que « le Front populaire aurait pu réarmer plus tôt ».

Parfois critiquée, la référence au Front populaire pour ces législatives est « amplement justifiée », estime Jean Vigreux, assurant que « le NFP n’est ni antisémite ni àl’extrême gauche, comme l’atteste son programme ». Puissante, l’expression fut reprise par l’essayiste Michel Onfray qui, en juin 2020, baptisa ainsi sa revue trimestrielle « souverainiste »,expliquant récemment que sa démarche « relevait davantage du clin d’œil historique ». Signe du combat idéologique ambiant, elle n’échappe pas à la bataille des interprétations.

Libération
jeudi 27 juin 2024 835 mots, p. 16

Expresso

A Bruxelles, dernier sommet avant inventaire pour Emmanuel Macron

Par Jean Quatremer Correspondant européen

L'histoire du jour

Les 27 chefs d'Etat et de gouvernement, réunis à Bruxelles ce jeudi et vendredi, décideront des nominations aux postes clés de l'UE. Un Conseil européen aussi marqué par les élections en France.

C'

est la fin d'une époque pour Emmanuel Macron : sauf immense surprise, ce sera le dernier Conseil des chefs d'Etat et de gouvernement auquel le président de la République va assister, ces jeudi et vendredi, sans cohabitation. Après le 7 juillet, il devra composer avec un gouver- nement qui pourrait être hostile non seulement à sa personne, mais aussi aux engagements européens de la France. «Ce serait un désastre absolu en termes de dynamisme et de cohésion pour les Vingt-Sept. La remise en cause des choix historiques de la France depuis 74 ans serait une sortie de route pour du la France et, je le crains, une sortie de l'histoire pour l'Europe», selon Jean-Louis Bourlanges, président (Modem) sortant de la commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale, qui ne se représente pas.

L'essentiel de ce sommet portera sur la désignation des jour responsables des trois principales institutions communautaires. On sait, depuis le dîner des Vingt-Sept du 17 juin, que la conservatrice allemande Ursula von der Leyen sera reconduite à la présidence de la Commission, que l'ancien Premier ministre portugais, le socialiste António Costa, héritera de la présidence du Conseil européen et que la libérale Kaja Kallas, Première ministre estonienne, occupera le poste de ministre des Affaires étrangères de l'Union. Enfin, la conservatrice maltaise, Roberta Metsola, sera reconduite pour deux ans et demi à la présidence du Parlement européen avant de laisser sa place à un socialiste, ce poste étant toujours divisé en deux demi-mandats. «La répartition des postes de direction ne devrait pas être directement affectée par le résultat des élections, car la France continuera probablement d'être représentée au Conseil européen des chefs d'Etat ou de gouvernement par le président de la République», assure Jean-Louis Bourlanges. Mauvaise manière. Les top jobs, comme on le dit en bon globish bruxellois, sont répartis entre les partis qui forment la majorité au Parlement, soit les conservateurs du PPE (189 sièges), les socialistes (136 sièges) et les centristes de Renew (74 sièges), soit 399 députés sur 720, la majorité absolue étant de 361 voix. Même si la droite nationaliste d'ECR (dont Fratelli d'Italia, le parti de Giorgia

Meloni) est devenue le troisième groupe politique avec 83 eurodéputés, il n'en fait pas partie et ne peut donc prétendre à un top job. «Ce serait une erreur profonde d'isoler l'Italie», avance Jean-Louis Bourlanges. «Il me semble d'autant moins justifié de l'exclure que sur le point essentiel [ ], celui de l'attitude vis-à-vis de l'Ukraine et de la Russie, madame Meloni est du même côté que le PPE, les sociaux-démocrates et Renew», poursuit-il.

Si l'accord n'a pu être conclu il y a dix jours, c'est parce que le PPE, qui compte une majorité

de chefs de gouvernement, s'est senti pousser des ailes et a réclamé pour l'un des siens la moitié du mandat d'António Costa qui est renouvelable une fois après deux ans et demi Une mau- vaise manière faite aux socialistes, qui risquait de coûter au PPE la reconduction d'Ursula von der Leyen, celle-ci devant être confirmée par le Parlement européen le 17 juillet par une majorité absolue des membres. «C'était incongru et le PPE a, semble-t-il, renoncé», juge le député sortant, le Conseil européen devant entériner cette répartition après avoir tenu une visio-conférence mardi. Même si la Première ministre italienne, Giorgia Meloni, et son homologue hongrois, Viktor Orbán, ne seront pas ravis, ils n'ont pas les moyens de bloquer, puisque la décision se prend à la majorité qualifiée (55 % des Etats représentant 65% de la population européenne).

Aide à l'Ukraine. Une possible cohabitation entre le président français, Emmanuel Macron, et un gouvernement dirigé par le Rassemblement national, «resterait un problème pour le fonc- tionnement des institutions communautaires, même si les responsables actuels demeuraient majoritairement en place», selon le président sortant de la commission des affaires étrangères à l'Assemblée nationale. Il souligne que «ce serait la première cohabitation où l'on aurait un président et un Premier ministre qui ne seraient pas sur la même ligne en matière de politique européenne et internationale». Une telle situation en France, totalement inédite, pourrait avoir des conséquences sur des sujets majeurs, car «il sera, dans tous les cas, relativement facile de paralyser l'Union sans ouvrir une crise majeure, estime Jean-Louis Bourlanges. La France est au coeur de l'Europe, si elle marque le pas, tout s'englue. Par exemple, il suffit de ne pas faire de zèle dans l'aide à l'Ukraine, de bloquer les initiatives budgétaires et de multiplier les chicaneries sur les décisions à prendre. Ce que je crains, c'est le Frexit en pièces détachées, la paralysie par indolence et inertie. Et ça risque de suffire à Poutine pour enfoncer l'Ukraine.» ?

Retrouvez l'interview de Jean-Louis Bourlanges dans son intégralité sur notre site.

Le Monde
élections législatives, jeudi 27 juin 2024 1127 mots, p. 6
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26 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Un débat loin des enjeux d’un scrutin majeur

Sur TF1, Jordan Bardella, Gabriel Attal et Manuel Bompard se sont surtout affrontés sur la question budgétaire

Robin D’Angelo et Corentin Lesueur Robin D’Angelo et Corentin Lesueur

Gabriel Attal a bien fait de rappeler, en toute fin de débat, que « l’échéance du 30 juin et du 7 juillet [était] majeure » car rien, dans les cent minutes qui ont précédé, n’a semblé évoquer un scrutin historique. A cinq jours du premier tour des élections législatives anticipées, convoquées après la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, le premier ministre a affronté sur TF1, mardi 25 juin, le coordinateur de La France insoumise (LFI), Manuel Bompard, et le président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, lors d’une confrontation qui, lorsqu’elle était audible, a alterné entre la dispute de comptables et le catalogue de promesses.

Un thème a échappé à la foire d’empoigne, l’international, pour la simple et bonne raison qu’il n’a pas été abordé au cours de la soirée. « Malheureusement, nous ne pourrons pas, parce que nous avons évoqué les services publics, parler de la France dans le monde. Mais ça fera l’objet, peut-être, d’autres débats », a balayé la journaliste Anne-Claire Coudray. Pas un mot, donc, sur l’invasion russe en Ukraine, l’Union européenne ou le conflit israélo-palestinien.

Pour le reste, les discussions n’ont jamais effleuré les enjeux d’une élection décisive pour les institutions du pays. Les trois représentants des principales forces politiques (gauche, centre, extrême droite) n’ont pas dévié des couloirs programmatiques tracés par les deux journalistes. Chacun a sagement défendu sa feuille de route, résumant trop souvent leurs antagonismes à de picrocholines querelles financières. Loin des violentes attaques qui ont fracturé l’espace politique ces dernières semaines. Plus loin encore de la déflagration qui guette l’Assemblée nationale, promise selon les sondages à un blocage faute de majorité claire, voire à une prise de pouvoir de l’extrême droite.

Aspirants premiers ministres de la soirée, Gabriel Attal et Jordan Bardella se sont souvent fait face au cours des dernières années. Rarement avec autant de gants. A rebours de la crainte exprimée la veille par Emmanuel Macron d’une « guerre civile » en cas de défaite de leur camp, l’actuel chef du gouvernement s’est posé en défenseur du porte-monnaie des Français, à qui il promet qu’il n’y aura aucune nouvelle hausse d’impôt. « Une règle d’or », a-t-il insisté. La seule qu’il s’est vraiment fixée pour décrédibiliser ses adversaires, et en premier lieu la tête d’affiche de l’extrême droite : «La différence entre mes concurrents et moi, c’est que je suis premier ministre et je n’ai pas envie de mentir aux Français. Je n’ai pas envie de leur faire croire à la lune. »« Extrême droite », une qualification que Gabriel Attal, qui a pourtant l’habitude de se poser en rempart contre « les extrêmes » (de gauche et de droite), n’a d’ailleurs jamais employée au cours des échanges.

Des mensonges et incohérences

Accusé par le locataire de Matignon de menacer la trajectoire budgétaire dès le premier engagement de son hypothétique mandat (la baisse de 20 % à 5,5 % de la TVA sur l’électricité, le gaz, le fioul et le carburant), Jordan Bardella s’est contenté de moquer un « professeur » qu’il accuse d’avoir, avec son gouvernement, « maquillé » les comptes publics. Le président du RN n’a jamais été trop piqué dans ce duel dans le débat.

Tout juste s’est-il fait pilonner sur sa volonté d’interdire aux binationaux l’accès à certains emplois publics, même « stratégiques », alors que son groupe au Parlement européen (Identité et démocratie) a employé une Franco-Russe comme conseillère technique au sein de la commission des affaires étrangères. « Il y a 3,5 millions de Français qui sont stigmatisés par votre proposition », a déploré Gabriel Attal ; Manuel Bompard jugeant « tout simplement insupportable » la remise en cause de la « loyauté » des binationaux envers la France.

« Préférence nationale » pour discriminer les étrangers dans l’accès aux emplois, logements et prestations sociales, coup de force institutionnel pour imposer par référendum une révision profonde de la Constitution, fin de la libre circulation des personnes extra-européennes : Jordan Bardella n’a jamais été inquiété sur les fondamentaux illibéraux de son programme et de celui de son parti. Ses mensonges et incohérences n’ont pas été plus relevés par ses deux contradicteurs. Libre d’affirmer, par exemple, que le droit du sol, qu’il rêve d’abroger sur l’ensemble du territoire national, « a été supprimé à Mayotte », quand il n’a été que restreint.

Chargé de représenter une alliance (le Nouveau Front populaire) dont les composantes se disputent le leadership autour de la figure de Jean-Luc Mélenchon, Manuel Bompard a lui aussi profité d’un débat tout entier concentré sur la quête de crédibilité. Le coordinateur national de LFI, qui n’a pas candidaté à Matignon, a même évité les accusations en antisémitisme qui se sont démultipliées depuis des mois contre son mouvement. Ce mot, omniprésent dans la campagne, n’a pas été prononcé sur le plateau.

Plus discret que ses opposants, le député sortant des Bouches-du-Rhône s’est appliqué à dérouler le programme partagé par la gauche. Sans nier certaines divergences. Les socialistes et les communistes défendent l’énergie nucléaire, les écologistes et les « insoumis » s’y opposent ? « Comment on va faire ? On va faire quelque chose que M. Attal ne connaît pas très bien, ça s’appelle la démocratie parlementaire », a posé Manuel Bompard, renvoyant les discussions sur le mix énergétique à « une loi sur l’énergie qui sera débattue à l’Assemblée nationale ». Questionné sur la soutenabilité financière de ses engagements les plus emblématiques (smic à 1 600 euros net mensuel, retour progressif de la retraite à 60 ans, blocage des prix sur les produits de première nécessité), Manuel Bompard a balayé la « paix fiscale » prônée par Jordan Bardella, assumant une augmentation des impôts pour les plus aisés.

Pour sa dernière prise de parole, Manuel Bompard a suivi ses notes pour appeler à ce qu’ « une peur[ne] devienne pas une réalité » :« La peur de voir l’extrême droite arriver au pouvoir en France, la peur de la remise en cause de nos libertés fondamentales et de nos droits. »« La France a rendez-vous avec ses valeurs et avec son destin », a martelé à sa suite Gabriel Attal. Le premier ministre a insisté en conclusion sur le péril économique : « Les projets qui sont présentés par mes deux contradicteurs conduiraient soit à un matraquage fiscal assumé, soit à un matraquage fiscal forcé par un projet de dépense massif qui n’est pas financé. » Mais contrairement à ce débat, les bilans à tirer du scrutin risquent de largement dépasser les seules lignes budgétaires du pays.

Le Monde
Dossier spécial, jeudi 27 juin 2024 1099 mots, p. 22,23

Festival international de journalisme

A Couthures- sur-Garonne, un festival en prise avec l’actualité

Le contexte politique sera l’un des sujets majeurs de la huitième édition du Festival international de journalisme, du 12 au 14 juillet dans le Lot-et-Garonne. Un événement destiné au grand public

Gilles van Kote

En plébiscitant, en octobre 2023, la thématique sur l’extrême droite et l’Europe que leur proposaient les journalistes du groupe Le Monde et du Nouvel Obs, organisateurs du Festival international de journalisme, les fidèles de cet événement n’imaginaient sans doute pas que ce sujet coïnciderait autant avec l’actualité du moment. La huitième édition du festival se tiendra à Couthures-sur-Garonne (Lot-et-Garonne) du vendredi 12 juillet au dimanche 14 juillet, quelques jours après le second tour des élections législatives anticipées.

« L’extrême droite et l’Europe : le grand déferlement » sera donc l’une des sept thématiques qui constitueront l’ossature de cet événement destiné au grand public et auquel prendront part plus de 150 invités, dont une majorité de journalistes issus de tous types de médias. Pour mieux coller avec l’actualité du moment, un certain nombre de rendez-vous ont été modifiés depuis les élections européennes et la dissolution de l’Assemblée nationale, le 9 juin.

Le Club des correspondants, qui réunira chaque jour, sur la place du village, des représentants de médias européens partenaires du festival (Le Temps, The Guardian, El Pais, le Corriere della sera et Der Spiegel) et sera animé par des journalistes de Courrier international, a ainsi bouleversé son programme pour s’intéresser aux spécificités de l’extrême droite française et se poser la question : « La France est-elle malade de ses institutions ? »

Lors de la table-ronde sur l’avenir de l’audiovisuel public, on imaginait évoquer la fusion de ces médias, en présence de Laurent Lafon, le sénateur (UDI) à l’origine d’une proposition de loi sur le sujet. On y parlera finalement autant – si ce n’est davantage – du projet de privatisation porté par le Rassemblement national. La situation politique en France sera assurément l’un des fils rouges du festival et sera largement évoquée lors des rencontres prévues avec Thierry Thuillier, directeur de l’information du groupe TF1, Jérôme Fenoglio, directeur du Monde,Bernard Guetta, député européen (Renew), Carine Fouteau (Mediapart), Jean-François Julliard (Le Canard enchaîné), Eric Fottorino (Le 1) ou encore Claire Chazal.

Au Festival international de journalisme, il n’y a pas de grand et de petit journalisme, de grands et de petits médias, seulement une profession dans toute sa diversité, ses contrastes, ses façons de faire… Une table-ronde sera ainsi consacrée au cinquantième anniversaire de la loi Cressard, qui a offert un statut aux journalistes pigistes. Les festivaliers, quel que soit leur âge, pourront s’initier aux techniques journalistiques, en participant aux activités proposées dans le cadre de l’Ecole buissonnière, comme l’atelier d’écriture animé par Sylvie Kauffmann, la directrice éditoriale du Monde.

Parmi les médias également présents à Couthures : France 2, France 24, Public Sénat, l’Agence France-Presse, RTL, Franceinfo, France Culture, La Croix, Marianne,Notre temps, la Revue XXIet Reporterre, ainsi que les partenaires du festival que sont le quotidien Sud Ouest et France 3 Nouvelle-Aquitaine. Les « nouveaux journalistes » ne seront pas en reste, avec la participation de Jean Massiet, Charlie Danger ou Gaspard G, dont les noms et les visages sont familiers aux utilisateurs des plates-formes et des réseaux sociaux.

Parmi les journalistes étrangers, les festivaliers pourront échanger avec une délégation de la RTBF, la radio-télévision belge francophone, avec l’Américain Adam Shatz, collaborateur du New Yorker et du New York Times, l’Israélien Meron Rapoport, contributeur régulier du média israélo-palestinien +972, ou encore les dessinateurs de presse de l’association Cartooning for Peace. Les journalistes des médias contrôlés par Vincent Bolloré qui avaient été invités ont tous décliné la proposition.

Sélection de films

Le Festival de l’information locale proposera à Couthures un rendez-vous quotidien autour de médias locaux et régionaux, tandis que le Fipadoc (Festival international du film documentaire) présentera une sélection de films projetés lors de sa dernière édition, dont le très remarqué 20 Jours à Marioupol, de Mstyslav Chernov, récompensé par un prix Pulitzer.

C’est tout un écosystème qui s’est mis en place au fil des années autour du Festival international de journalisme, avec la participation d’organismes comme Reporters sans frontières (un hommage sera rendu à Christophe Deloire, son secrétaire général récemment disparu) ou, pour la première fois cette année, la Bibliothèque nationale de France. Celle-ci présentera les travaux des photojournalistes Guillaume Herbaut et Camille Millerand réalisés dans le cadre de la grande commande photographique, une opération de soutien à la filière du photojournalisme initiée par le ministère de la culture au lendemain de la pandémie de Covid-19.

Rencontres, tables rondes, ateliers, expositions, projections, spectacles, performances : plus de deux cents rendez-vous seront proposés aux festivaliers au long de ces trois journées. La thématique sur les enjeux de la ressource en eau sera particulièrement attendue dans un département rural comme le Lot-et-Garonne et bénéficiera de la présence de l’anthropologue Philippe Descola, que l’on retrouvera également dans la thématique consacrée au capitalisme et à la transition écologique.

On abordera le sujet du bien vieillir, alors que le débat parlementaire en cours sur la loi fin de vie a été interrompu par la dissolution et reporté sine die. Parmi les invités de cette thématique, l’humoriste Alex Vizorek, qui officie désormais sur RTL et présentera une version spéciale de son spectacle Ad Vitam.Les autres thématiques concernent l’information et le journalisme : on parlera des médias face aux guerres, de la façon dont les jeunes s’informent et de la difficulté de débattre aujourd’hui, que ce soit dans la sphère publique ou privée.

La gravité des sujets abordés et de la période traversée devrait être contrebalancée par une ambiance traditionnellement constructive et conviviale, par les interventions d’artistes locaux, les DJ sets pour terminer les soirées et la projection qui s’annonce magique – sous les étoiles et sur écran géant – du Règne animal, film tourné en partie dans le département du Lot-et-Garonne.

Le regard des artistes sur l’actualité a toujours compté pour le Festival international de journalisme : la lecture musicale tirée du journal de guerre d’Olga et Sasha, les deux sœurs ukrainiennes que les lecteurs du Monde et de « M Le magazine du Monde » suivent depuis deux ans, sera donnée sur la grande scène du festival. Quant à la marraine de cette huitième édition, ce sera Camélia Jordana. Le regard que porte cette jeune artiste engagée et polyvalente sur une époque décidément tourmentée sera particulièrement attendu.

Le Monde
Idées, jeudi 27 juin 2024 1040 mots, p. 28
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26 juin 2024 - Le Monde (site web)

Nous, ministres de Macron, appelons la gauche républicaine à être à la hauteur de son histoire

Un collectif de ministres et d’anciens ministres, dont Nicole Belloubet et Stanislas Guerini, appelle les responsables et électeurs sociaux-démocrates à les rejoindre pour créer un grand rassemblement, à même de « lutter contre les extrêmes »

Vous sentez tous que la liberté française est menacée comme la paix européenne. Qui aurait dit cela il y a quatre ans, pendant la dernière campagne électorale ? » Voilà ce que disait Léon Blum, en avril 1936, dans un message radiodiffusé au nom du Parti socialiste. Ses mots résonnent aujourd’hui avec toute leur actualité. Alors qu’une alliance opportuniste et paradoxale usurpe le nom de Front populaire, sous la conduite d’une France insoumise compromise dans le communautarisme, alors que des incohérences rongent un Rassemblement national fondé sur l’exclusion et le rejet, nous voulons rappeler l’idéal qu’avait jadis défendu Léon Blum. Celui d’une lutte pour le progrès, contre la haine et l’antisémitisme, pour la paix en Europe, sans compromission avec les ennemis de la France. Nous défendons toujours cet idéal. C’est celui de la République.

En convoquant de nouvelles élections législatives, le président de la République a voulu redonner la parole au peuple français. C’est, d’abord, un enjeu de clarté. Le paysage politique est désormais sans ombres.

Nous, ministres et anciens ministres, issus des rangs de la gauche de gouvernement, nous avons choisi de rejoindre Emmanuel Macron dans une démarche de dépassement des clivages anciens. Loin des luttes d’appareil et des manœuvres politiciennes, nous sommes convaincus qu’un large rassemblement des forces républicaines est de nature à lutter contre les extrêmes : pour la fraternité, qui n’est pas le communautarisme ; pour la tolérance, qui n’est pas le laxisme ; pour l’égalité, qui n’est pas l’uniformité ; pour la liberté, qui n’est pas l’individualisme. Nous ne sortirons la France de la menace populiste que par l’action sincère, efficace, raisonnée, et non par les slogans, l’outrance et la provocation.

L’extrême droite n’a pas changé. Derrière un programme sans cesse mouvant se cachent la même obsession identitaire et la même volonté d’en finir avec l’Etat de droit, au nom d’une illusion nationaliste. Suppression de la double nationalité, homophobie et discrimination anti-LGBT+, contrôles au faciès ne sont rien d’autre qu’un recul de notre démocratie. L’arrivée au pouvoir de l’extrême droite sonnerait aussi le glas de notre prospérité économique. Sous couvert de souverainisme, c’est l’appauvrissement qui nous guette : rupture avec l’Union européenne, fin de la libre circulation, repli frileux sur le marché intérieur. Des millions d’emplois seraient menacés par ce saut dans l’inconnu. Lutter contre l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite est donc aujourd’hui notre priorité.

L’héritage de la IIIe République

Mais cette priorité ne doit pas nous faire tomber de Charybde en Scylla. L’extrême gauche, et en particulier La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, a montré ces derniers mois qu’elle était, elle aussi, une source de chaos et de division. Il n’y a pas de doute qu’au lendemain des élections, si leur coalition devait l’emporter, ses divisions internes ruineraient immédiatement toute possibilité de former un gouvernement solide, plongeant notre pays dans une crise irrémédiable.

Ce sont d’abord les excès de ce mouvement à l’Assemblée nationale qui ont, pour beaucoup de nos concitoyens, contribué à dévaloriser l’image de leurs représentants. C’est ensuite leur obstination à ne pas condamner clairement l’antisémitisme et la violence, qui, pour certains, a même été jusqu’à soutenir à demi-mot les actions d’un groupe terroriste. Le programme du Nouveau Front populaire confirme enfin sa mue de parti d’opposition à parti d’imposition : 300 milliards d’euros de déficit supplémentaire [selon un chiffrage de la majorité présidentielle], taxation des heures supplémentaires qui appauvrira les ouvriers, taxation des petites retraites qui pénalisera les retraités.

Fidèles à l’héritage de la gauche républicaine, nous voulons concilier justice sociale et responsabilité : revalorisation du travail par la prime de partage de la valeur, baisse des factures qui pèsent sur le quotidien, indexation des retraites sur l’inflation sans revenir sur l’âge légal de départ… Plusieurs de nos propositions concernent spécifiquement notre jeunesse : mise en place d’une complémentaire santé à 1 euro par jour pour ceux qui ne sont pas couverts par une mutuelle, poursuite de la réforme des bourses et construction de nouveaux logements étudiants, exonération de frais de notaire pour les primo-accédants à la propriété de la classe moyenne. Ces mesures de justice sociale seront financées par des économies en dépenses publiques, et si notre majorité a également su taxer les superprofits nous ne pénaliserons jamais le travail et l’investissement des Français par des hausses d’impôts qui les impacteraient.

Nous en appelons à tous les responsables et électeurs sociaux-démocrates. Sans trahison, sans reniement, sans débauchage, dans le respect de nos convictions partagées et de l’héritage des figures qui nous rassemblent. La gauche républicaine doit être, aujourd’hui, à la hauteur de son histoire. Elle doit montrer la voie de la dignité, de l’universalisme et de la confiance dans l’avenir. Une voie qui respecte les droits fondamentaux, l’héritage de la Révolution française, celui de la IIIe République. Une voie qui appelle les Français à la raison plutôt qu’à leurs peurs, au courage plutôt qu’à la résignation. Nous avons une chance historique de redonner au débat démocratique toute sa place dans l’hémicycle, sans cris, sans insultes, sans spectacle. Nous, élus, électeurs, Françaises et Français qui croyons à la liberté, sachons nous montrer à la hauteur de l’enjeu. Les générations futures jugeront la sagesse et le courage de notre choix.

Le Figaro, no. 24834
Le Figaro, jeudi 27 juin 2024 967 mots, p. 7

Politique

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26 juin 2024 - Le Figaro (site web)

La gauche espère gagner douze des dix-huit circo nscriptions parisiennes

Trois sortants de la majorité sont en danger. À suivre, le sort de Gilles Le Gendre et de Danielle Simonnet, non reconduits par leurs camps. Ainsi que les chances de LR dans l'Ouest parisien.

Tabard, Guillaume

Paris contre le reste de la France. Jamais, sur le plan électoral, le contraste aura été aussi fort entre la capitale et le reste du pays. Alors que le Rassemblement national est arrivé en tête dans 93 % des communes de France, il n'est arrivé qu'en septième position à Paris avec un modeste 8,54 %. Il ne devrait se qualifier au second tour dans aucune des dix-huit circonscriptions. Le match se jouera entre les gauches et les acteurs de la majorité sortante. Dans chaque camp, le pluriel s'impose en raison de compétitions ou de rivalités internes. Avec, déjà, la perspective des élections municipales.

Longtemps habituée à un clivage politique autant que géographique - l'ouest à droite et l'est à gauche - la capitale avait basculé dans l'escarcelle macroniste dans la foulée de la présidentielle de 2017. La nouvelle majorité avait décroché quatorze circonscriptions, n'en laissant que deux à LR, une au PS et une à LFI. Cinq ans plus tard, le recul du bloc central au niveau national s'était traduit par un retour à l'équilibre dans l'enceinte du périphérique : neuf circonscriptions pour le cartel Ensemble (8 Renaissance et 1 MoDem) et neuf pour la gauche (5 LFI et 4 EELV). Tous les élus de 2022 repartent à la bataille sauf l'ancien secrétaire national des Verts Julien Bayou qui, visé par des enquêtes après des plaintes pour harcèlement, « a pris acte » du refus du Nouveau Front populaire de l'investir.

Mais deux sortants n'ont pas été reconduits par leur camp. D'un côté le Renaissance Gilles Le Gendre, dans la 2e circonscription couvrant les 5e, 6e et 7e arrondissements. Bien qu'ancien président du groupe LREM à l'Assemblée, il a été lâché par son parti qui a accepté d'investir le LR Jean Laussucq, défendu par Rachida Dati. La maire du 7e a bénéficié de son nouveau statut de ministre de la Culture pour imposer ses vues au camp présidentiel. Et prouver ainsi qu'elle se posait en patronne d'une alliance de fait entre la droite et le centre macroniste dans la perspective des municipales de 2026. Le second tour devrait se jouer entre Laussucq et Le Gendre.

Autre écartée de son parti, l'Insoumise Danielle Simonnet, élue dans le 20e arrondissement (15e circonscription) à qui le Nouveau Front populaire, sur consigne de la direction de LFI, oppose Céline Verzeletti. Dans ce quartier très fortement ancré à gauche, le match se jouera entre elles deux. Ces deux batailles ne se traduiront pas par une bascule politique.

Trois circonscriptions pourraient en revanche changer de couleur. La 3e d'abord couvrant le nord et l'est du 17e arrondissement et l'ouest du 18e. C'est celle du ministre de la Fonction publique, Stanislas Guerini. Elle fut longtemps disputée entre la droite et la gauche et Guerini ne l'avait emporté qu'avec 51 % face à la Nupes en 2022, alors que la majorité était plus en forme qu'elle n'est aujourd'hui. Même situation plus que compliquée pour l'ancien ministre des Affaires européennes Clément Beaune dans la 7e circonscription (à cheval sur les 4e, 11e et 12e arrondissements). L'écart avait été encore plus faible en 2022 (50,73 %) face à LFI et il affronte cette fois le premier adjoint PS d'Anne Hidalgo, Emmanuel Grégoire.

La situation est plus favorable pour Maud Gatel qui l'avait emporté avec 55,45 % dans la 11e circonscription (à cheval sur les 6e et 14e arrondissements). Son sort dépendra de l'ampleur du recul général de Renaissance.

Portant les couleurs d'Horizons, le parti d'Édouard Philippe, Pierre-Yves Bournazel rêve d'un « front anti-LFI » pour battre Aymeric Caron dans la 18e circonscription couvrant essentiellement le 18e arrondissement. Il y a deux ans, l'écart avait été serré entre les deux hommes (51,65 % contre 48,35 %). Mais au premier tour, il devra déjà affronter un proche de Rachida Dati, Rudolph Garnier, investi par LR.

Car de manière générale, le bloc Renaissance ne pourra pas prétendre d'emblée faire le plein face à la gauche. Indépendamment des parrainages de la ministre de la Culture, LR compte d'autant plus défendre son existence à Paris que la droite a témoigné d'une certaine résistance aux européennes. C'est vrai principalement dans les deux circonscriptions couvrant le 16e arrondissement et la partie sud du 17e ; deux bastions historiques que les macronistes lui avaient soufflés il y a deux. Dans la 14e circonscription (Auteuil, La Muette), le Renaissance Benjamin Haddad qui avait pris la suite de Claude Goasguen et battu Francis Szpiner, devenu depuis sénateur, affrontera Patrick Dray, un proche collaborateur du président du Sénat, Gérard Larcher. Mais c'est dans la 4e, plus au nord (Passy, Chaillot, Ternes, Monceau) que le match s'annonce le plus incertain entre la sortante Renaissance, Astrid Panosyan-Bouvet, et le maire LR du 17e arrondissement, Geoffroy Boulard.

Ailleurs, peu de surprises à attendre. Le président sortant du groupe Renaissance, Sylvain Maillard, devrait être reconduit au centre de la capitale (1er, 2e, 8e et 9e arrondissements), comme la ministre Olivia Grégoire (12e circonscription) et David Amiel (13e circonscription) dans le 15e arrondissement. Et à gauche, victoire quasi assurée pour les LFI Sophia Chikirou (6e circonscription - 11e et 20e arrondissements), Sarah Legrain (16e circonscription - 19e arrondissement) et Danièle Obono (17e circonscription - 18e et 19e arrondissements), qui l'avaient toutes emporté dès le premier tour en 2022, le LFI Rodrigo Arenas (10e circonscription - 13e et 14e arrondissements) et les écologistes Éva Sas (8e circonscription - 12e et 20e arrondissements) et Sandrine Rousseau (9e circonscription - 13e arrondissement). C'est l'ancien député PS des Français de l'étranger Pouria Amirshahi qui devrait prendre la suite de l'écologiste Julien Bayou dans la 5e circonscription. G. T.

La Croix, no. 42955
Événement, jeudi 27 juin 2024 944 mots, p. 6
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26 juin 2024 - La Croix (site web)

ce qu’ils proposent

Pour Les Républicains « éparpillés », un programme de survie

Laurent de Boissieu

Affaiblis par la scission d’Éric Ciotti, désormais allié avec le Rassemblement national, Les Républicains ont opté pour un programme minimal aux élections législatives des 30 juin et 7 juillet prochains et se concentrent surtout sur la survie du parti, menacé d’éclatement.

Dernière démission en date : celle d’Aurélien Pradié, son ancien secrétaire général, mercredi 26 juin.

« Dernier rendez-vous de campagne ! » Le titre d’une des dernières actualités publiées sur le site Internet des Républicains semble de circonstance, à quelques jours du premier tour des élections législatives, dimanche 30 juin. Sauf que la publication date des élections européennes du 9 juin. Comme si le temps avait suspendu son vol pour le parti qui représentait, jusqu’à la dissolution de l’Assemblée nationale, la première force parlementaire d’opposition, députés et sénateurs additionnés.

Après la dissidence d’Éric Ciotti, c’est au tour d’Aurélien Pradié d’annoncer sa démission, mercredi 26 juin, dans un entretien à La Dépêche. « LR est mort », affirme l’intéressé. Invisibilisé et divisé, LR aborde le scrutin si ce n’est « mort », au moins blessé.

Secrétaire générale des Républicains, Annie Genevard ne décolère pas. Son parti a été exclu des quatre grands débats télévisés organisés pour la campagne (TF1, CNews, BFMTV, France 2). Ces rendez-vous entérinent une tripolarisation entre la gauche (le Nouveau Front populaire et ses quatre principales composantes), le centre (le premier ministre Gabriel Attal pour Ensemble pour la République) et l’extrême droite (Jordan Bardella pour le RN et ses soutiens). Exit, donc, la droite.

Annie Genevard a pourtant protesté. En vain. Le Conseil d’État a jugé que, en dépit de cette exclusion, le principe de pluralisme politique et d’équité de traitement des candidats était bien respecté par les chaînes de télévision, compte tenu de la moindre représentativité de sa famille politique. Seule consolation : le Conseil d’État a reconnu « la contribution originale que la ligne politique qu’elle représente peut apporter au débat électoral ».

Sauf que, en l’occurrence, même le projet des Républicains est réduit à la portion congrue. Un programme de survie autour de quatre grandes propositions, résumées en quelques caractères sur les réseaux sociaux, « pour sauver la France, sans trahisons, ni reniements ». Mais aucune de ces mesures ne constitue un marqueur programmatique original, susceptible de rendre la droite audible et visible dans la campagne en la démarquant du centre et de l’extrême droite.

Plus que jamais, la droite mise davantage sur ses têtes d’affiche locales que sur les étiquettes nationales. Mais en la matière, la plus grande confusion règne pour les électeurs, entre ex-LR tournés vers le centre, restés à droite ou qui ont basculé à l’extrême droite.

Ceux qui ont suivi Éric Ciotti dans son alliance avec le RN affichent ainsi l’étiquette « Républicains à droite » et le slogan « Pour un gouvernement d’union nationale ». Selon nos informations, 63 candidats se sont rattachés à l’association « À droite ! Les amis d’Éric Ciotti » pour le financement public. Ce dernier, qui n’est pas public au jour du scrutin, est en effet conditionné par les résultats du premier tour des législatives. Tous ne viennent cependant pas de LR, puisqu’on y trouve aussi quelques dissidents de Reconquête !, le parti d’Éric Zemmour.

Outre des déperditions vers le centre ou vers l’extrême droite, le départ d’Aurélien Pradié a mis en lumière un processus d’éclatement interne à la droite. Sans qu’il soit d’ailleurs exclu que les uns et les autres se retrouvent un jour au sein d’une nouvelle organisation issue d’une refondation de LR.

« Pour la première fois de ma vie, j’ai déposé ma candidature aux législatives sans rattachement à un parti politique existant », expose Aurélien Pradié en annonçant son affiliation à sa propre association, Du courage ! «C’est une graine pour la suite. » Cela signifie que l’ancien secrétaire général et éphémère vice-président exécutif avait prémédité sa démission avant la clôture du dépôt des candidatures et donc des rattachements financiers, dimanche 16 juin.

Au total, selon nos informations exclusives, 294 candidats seraient restés fidèles à LR, et 41, dont 10 sortants, auraient opté pour des structures liées à des personnalités de droite : Du courage ! d’Aurélien Pradié (vingt-sept), Libres !, de Valérie Pécresse (cinq), Nous France, de Xavier Bertrand (trois), et Nouvelle énergie, de David Lisnard (six), l’ambitieux président de l’Association des maires de France. Ce qui ne serait pas suffisant pour bénéficier du financement public, puisqu’il en faut au moins 50. Le maire de Cannes a toutefois conclu un accord financier avec d’autres petites formations politiques afin d’atteindre ce seuil.

Dans cet éparpillement façon puzzle des Républicains, deux pôles de stabilité demeurent pour l’instant solides : la petite délégation au Parlement européen derrière François-Xavier Bellamy, et surtout le Sénat. Que ce soit à travers la présidence du groupe LR par Bruno Retailleau ou de l’institution par Gérard Larcher. Ce dernier multiplie les déplacements sur le terrain pour soutenir des candidats fidèles en défendant l’idée d’une « droite républicaine et indépendante ».

Des mots qui ont tous un sens. « Droite républicaine »,c’est-à-dire qui ne transige pas sur ses valeurs. « Droite indépendante », autrement dit alliée ni avec les macronistes ni avec les lepénistes. Une ligne étroite mais cohérente avant le premier tour, qui risque pourtant d’être de plus en plus difficile à tenir entre les deux tours puis au sein de la future Assemblée en cas de gouvernement de coalition et de nouvelle recomposition politique.

Libération
jeudi 27 juin 2024 806 mots, p. 20,21

IDÉES/

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26 juin 2024 - Libération (site web)

Extrême droite : la somme de toutes les lâchetés

Par NOËL MAMÈRE

Refuser de donner une chance au Nouveau Front populaire, dernière digue avant le naufrage, est une énième démission de la part des élites politiques, intellectuelles et économiques, s'indigne Noël Mamère.

Comment ne pas penser à l'Etrange Défaite de Marc Bloch en ces heures fiévreuses, où notre pays semble avoir perdu sa boussole politique et se diriger tout droit vers le naufrage ? Ecrit en 1940, son témoignage indépassable sur la faillite des élites, économiques, politiques et militaires françaises, qui a conduit à l'Occupation et au régime de Vichy, retrouve toute sa force.

La lâcheté dont une partie de nos élites politiques, intellectuelles et économiques font preuve aujourd'hui ne peut que nous conduire au pire : l'effacement de nos valeurs universalistes et républicaines sous la botte d'une famille politique qui place la «préférence nationale» et la suppression du droit du sol au sommet de ses priorités.

Lâcheté quand les macronistes et la droite établissent un honteux parallélisme des «extrêmes» entre le Rassemblement national et le Nouveau Front populaire. Cet élément de langage martelé jusqu'à la nausée, et politiquement faux, permet à ceux qui sont au pouvoir depuis sept ans de s'exonérer de leurs responsabilités tout en «civilisant» l'extrême droite.

Des limites à l'indécence Qui, en effet, a joué avec le feu en introduisant la «préférence nationale» dans un projet de loi sur l'immigration ? Qui, aujourd'hui, emprunte au vocabulaire de l'extrême droite en accusant le Nouveau Front populaire d'être «totalement immigrationniste» ? Et que dire des caciques de LR qui se drapent dans leur vertu outragée quand l'un des leurs rejoint le RN, eux qui n'hésitaient pas à donner une forme de respectabilité au «grand remplacement» et qui qualifiaient l'assistance aux plus démunis de «cancer» ? Il y a des limites à l'indécence. Lâcheté quand des élites économiques se réfugient derrière ce prétendu impossible choix des «extrêmes» pour mieux s'accommoder d'un régime qui servira leurs intérêts. Il suffit pour s'en convaincre d'écouter le président du Medef nous expliquer que le programme du Nouveau Front populaire est plus «dangereux» que celui du Rassemblement national. N'est-ce pas ce qui s'était passé dans l'Allemagne nazie et sous Vichy ? L'histoire ne se répète pas, dit-on. Lâcheté de celles et ceux qui, aujourd'hui, ne veu- lent pas choisir entre la peste et le choléra en faisant passer tous les représentants de LFI pour des antisémites. Un tel amalgame fait subitement du RN le meilleur bouclier contre l'antisémitisme et permet même à un héritier d'anciens Waffen-SS et collaborateurs de prédire des «pogroms» en cas de victoire du Nouveau Front populaire ! L'amnésie volontaire peut ouvrir la porte à

l'invraisemblable. Comme est ahurissant le choix de Serge Klarsfeld, le «chasseur de nazis», figure incontournable et mondialement respectée pour son travail sur la mémoire de la Shoah. Il explique par l'absurde l'effroi que l'attaque terroriste du Hamas, le 7 octobre en Israël, aussitôt suivie par une flambée d'antisémitisme, a provoqué chez les juifs de France.

L'histoire, encore elle, est là pour nous rappeler à tous, à commencer par les Français juifs, que sous l'Occupation nazie, les collaborateurs et les délateurs qui les ont conduits en camps d'extermination se trouvaient à l'extrême droite et les «Justes» qui ont sauvé des milliers de familles du côté des Français attachés aux valeurs de l'universalisme, des droits de l'homme et de la

République. Cette réalité historique n'a pourtant pas empêché Jean-Luc Mélenchon et ses obligés de surfer avec l'infâme pour des raisons uniquement électoralistes. Il n'est pas le premier à utiliser le cynisme comme paravent de ses faiblesses et de sa lâcheté.

L'heure de vérité En «théorisant» la conflictualité sous la bannière du «bruit et de la fureur», il n'a fait que jeter un peu plus de vinaigre sur les plaies d'un pays divisé et miné par le ressentiment sur lequel prospère l'extrême droite. Nous en sommes là. A l'heure de vérité. Quand il s'agit de savoir dans quel pays nous voulons vivre et selon quelles valeurs à partager, il faut savoir dépasser ce dégoût, sans oublier ni pardonner. C'est ce que fait courageusement Raphaël

Glucksmann, qui ne fut pourtant pas épargné par les attaques indignes de ses «amis» de LFI. Et c'est ce que nous devons faire. Comme Léon Blum avant nous qui avait essuyé les attaques antisémites des staliniens avant de s'allier avec eux pour conjurer le chaos. Refuser de donner une chance à cette alliance du Nouveau Front populaire, la dernière digue avant le naufrage, est une lâcheté politique. Quand on est confronté à un double défi existentiel - un gouvernement d'extrême droite attentatoire à nos libertés et climato-dénialiste -, quand le chaud et l'effroi se conjugueront pour notre malheur collectif, on ne tourne pas le dos à ses responsabilités sauf à se résigner à ne plus reconnaître le visage défiguré de la France que nous aimons le 8 juillet au matin. ?

Le Figaro, no. 24834
Le Figaro, jeudi 27 juin 2024 795 mots, p. 6

Politique

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27 juin 2024 - Le Figaro (site web)

À Saint-Germain-des-Prés, bataille entre un proche de Rachida Dati et le dissident Le Gendre

Boichot, Loris

Dans les rues de Saint-Germain-des-Prés, les panneaux électoraux donnent le tournis aux électeurs macronistes de Paris. Sur une affiche, le député (Renaissance) sortant Gilles Le Gendre, qui n'a pas été investi par le camp Macron en vue des élections législatives des 30 juin et 7 juillet.

Sur une autre, le prétendant officiellement enrôlé sous les couleurs de la majorité présidentielle : Jean Laussucq, premier adjoint (ex-Les Républicains, LR) de Rachida Dati à la mairie du 7e arrondissement, accompagné par son suppléant, le conseiller de Gabriel Attal Antoine Lesieur. Loin de la poussée hexagonale du Rassemblement national (RN), ici se joue la bataille entre un Marcheur historique et un macroniste de fraîche date, issu de la droite.

Impossible d'éviter cette confusion, ce mardi 25 juin au soir, dans le Pub Saint-Germain du 6e arrondissement, où le nouveau candidat tient une réunion publique devant une trentaine de soutiens. L'un d'eux l'interpelle : «Les gens croient que Le Gendre est candidat de la majorité présidentielle!» «Il crée le doute. Le but de cette campagne, c'est de clarifier les choses» ,soutient Jean Laussucq, 34 ans, en défendant la carte de l' «élargissement»et du «renouvellement».

À ses côtés, Rachida Dati a avancé une priorité. Elle ne cache pas vouloir récupérer cette très huppée et prisée 2e circonscription de Paris, qui s'étale du Jardin des Plantes jusqu'au Champ-de-Mars, en vue des élections municipales. «L'échéance d'aujourd'hui n'est pas dissociable de l'échéance de 2026» ,insiste la ministre de la Culture, désireuse de «reconquérir Paris»pour tourner la page de la socialiste Anne Hidalgo. Elle est parvenue à dissuader LR d'investir un représentant, tout en obtenant le soutien de Jean-Pierre Lecoq, maire du 6e arrondissement et candidat pour le parti de droite aux dernières législatives.

«Si on prend la circonscription, on aura un relais au Parlement et une perspective pour 2026» ,acquiesce son protégé. Le public applaudit. Derrière le duo Jean Laussucq-Antoine Lesieur, le tandem Rachida Dati-Gabriel Attal s'active. Ils le savent : cette circonscription, détenue un temps par Jean Tiberi et François Fillon, reste un atout pour ceux que la capitale compte de plus ambitieux.

Parti en dissidence, Gilles Le Gendre, 66 ans, connu pour son verbe racé, ne se montre pas dupe de ces appétits. «MmeDati n'a qu'une obsession: les municipales. Mais il ne faut pas se tromper d'élection» ,fait-il valoir, encore sonné par le choix de ne pas l'investir, qu'il a appris en consultant les listes, sans un coup de fil des hauts gradés de Renaissance. Une «décision aberrante, stupide politiquement» ,pointe-t-il : «Quelques apparatchiks de mon parti ont cédé aux pressions de MmeDati...»

Aux Parisiens qu'il croise ce mardi matin, tracts en main devant l'école primaire de La Motte-Picquet, dans le 7e arrondissement, il se présente comme «le seul capable de rassembler suffisamment au second tour».En particulier face au Nouveau Front populaire représenté par la socialiste Marine Rosset, qu'il a battue en juin 2022, avec 63,39 % des voix.

«La majorité ne m'a pas aidé, mais moi je vais l'aider,assure l'homme qui a dirigé les députés Marcheurs entre 2018 et 2020. Dans une Assemblée extraordinairement compliquée, je jetterai des points entre les personnes qui ne sont pas les extrêmes. Il va falloir reconstruire quelque chose de totalement neuf.»

Dans sa campagne, plusieurs défenseurs du « macronisme des origines » l'ont soutenu publiquement. Ainsi de la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, et de son prédécesseur Richard Ferrand, venu le soutenir avec l'ancienne ministre Florence Parly, samedi, place Saint-Thomas-d'Aquin, dans le 7e arrondissement. Dans une vidéo diffusée sur X, ce proche d'Emmanuel Macron a salué «un homme de très grande qualité» , «fidèle aux idéaux que nous partageons».

Une manière de valoriser la ligne de «dépassement»gauche-droite, au nom de laquelle Gilles Le Gendre s'est fait remarquer ces dernières années. Opposant à la loi immigration, l'ancien journaliste s'est montré critique envers la droitisation d'un pouvoir exercé de manière trop «verticale». «Je fais partie des derniers défenseurs intransigeants des idéaux d'origine» ,explique-t-il, autoproclamé «libre».

Dans le camp d'en face, cette « indépendance » revendiquée est devenue un argument de campagne. « Il n'a pas soutenu la politique gouvernementale. Je préfère quelqu'un qui soit avec nous» ,souligne Rachida Dati, en assurant toutefois n'avoir jamais demandé la mise à l'écart de Gilles Le Gendre.

À rebours de ces divisions, la ministre et son candidat, Jean Laussucq, vantent le «rassemblement».Un signe annonciateur d'un éventuel accord entre la droite et la macronie pour les municipales de 2026. «Face aux deux blocs qui se constituent» ,le suppléant Antoine Lesieur promeut «l'ouverture à des divers droite et des divers gauche» ,dans «l'esprit» de la première candidature d'Emmanuel Macron. Convaincu que l'opération victorieuse de 2017 peut se répéter à Paris neuf ans plus tard. L.B.

Le Monde
jeudi 27 juin 2024 1011 mots, p. 32
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26 juin 2024 - Le Monde (site web)

Géopolitique | chronique

En Ukraine, la guerre sera longue

par Sylvie Kauffmann

Un nouveau bruit est venu s’ajouter à celui des sirènes des alertes aériennes à Kiev, troublant l’apparence trompeuse d’insouciance de la capitale ukrainienne sous le soleil de juin : celui des générateurs. Effet collatéral de la guerre qui fait rage dans l’est du pays depuis bientôt deux ans et demi, leur bourdonnement assourdissant devient familier sur le seuil des restaurants dont les terrasses font le plein. Car l’offensive russe ne vise pas seulement les soldats dans les tranchées ou les bâtiments civils en zones urbaines ; elle procède aussi à la destruction méthodique des infrastructures énergétiques d’Ukraine, provoquant des coupures d’électricité chroniques qui épuisent la population.

Travail de sape systématique, cette destruction, considérée en droit international comme crime de guerre, a déjà anéanti 50 % de la capacité de génération d’électricité en Ukraine et s’attaque aux infrastructures de stockage. Le but, selon les autorités, est de rendre les villes invivables. Comment gérer l’hiver sans chauffage ? Kharkiv, la deuxième ville du pays, est régulièrement pilonnée. « Je ne crois pas que les Russes veuillent prendre Kharkiv, commente un officier supérieur ukrainien. Ils cherchent à terroriser les gens et à les obliger à quitter les villes. »

Voulue par Vladimir Poutine, la guerre s’installe, à l’image des générateurs ou des cortèges de soldats en treillis accompagnant le cercueil d’un des leurs à la chapelle Saint-Michel, spectacle tragiquement ordinaire à Kiev. Guerre d’usure, guerre d’attrition, guerre permanente, elle s’annonce longue, puisque, en face, en Russie, l’économie, l’armée et la société ont été réorganisées au service de cette guerre. Dans leur résistance à l’agresseur, les Ukrainiens ont atteint ce stade où, épuisé par un sprint, on comprend que l’on doit, en réalité, courir un marathon. Le moment est venu de changer de logiciel, dans tous les domaines.

Usure au niveau du pouvoir

Le domaine le plus sensible est celui de la mobilisation. Relever les soldats qui tiennent, difficilement, le front depuis 2022 et constituer la force de réserve qui fait cruellement défaut se révèle un immense défi pour la société. On découvre au passage, lors d’entretiens avec des responsables civils et militaires ukrainiens organisés par l’Institut français de relations internationales et le cercle de réflexion local New Europe Center, pour la plupart sous le couvert de l’anonymat, que l’idée d’accueillir des instructeurs étrangers sur place pour former les recrues revêt, pour eux, un intérêt d’abord politique : ce serait, reconnaît un officier, excellent pour le moral de la population, ainsi qu’un message à la Russie.

L’usure est perceptible aussi au niveau du pouvoir. Comme le Parlement, le président Volodymyr Zelensky a aujourd’hui dépassé le terme du mandat de cinq ans pour lequel il a été élu, en 2019. Personne ne réclame vraiment d’élections, impossibles à organiser dans un pays en guerre, et son leadership n’est pas contesté. Mais l’Ukraine n’est pas la Russie : la culture démocratique y a pris racine et le désir de transparence n’a pas disparu avec la guerre. Le mode de fonctionnement du président et de son bras droit, Andriy Yermak, en circuit fermé, fait grincer des dents des intellectuels, des ONG et certains députés ; la mésaventure de l’ex-ministre des infrastructures Oleksandr Kubrakov et de son adjointe, contraints de quitter leurs fonctions en mai, puis la démission de Mustafa Nayyem, figure historique de Maidan et chef de l’agence de reconstruction, ont provoqué des tensions avec les partenaires occidentaux.

Dilemme des alliés

Ceux qui n’ont aucun mal à changer de logiciel, en revanche, sont les Ukrainiens chargés de l’innovation dans le secteur de la production de drones et d’armements, un secteur extrêmement dynamique où l’on se félicite des partenariats naissants avec l’industrie de la défense européenne – autre signe de la guerre longue. « Les Ukrainiens sont très bons pour produire des idées, les lancer, et les Russes sont très bons pour les reproduire à leur échelle, observe l’un de ces responsables. Du coup, il faut accélérer, sans cesse. C’est une course contre la montre. »

Mais qui dit industrie en temps de guerre dit cible à protéger. Alors, on se prend à rêver à Kiev d’un nouveau moyen de défense : la « no-fly zone », zone d’exclusion aérienne qui serait délimitée dans l’ouest du pays et que l’OTAN ferait respecter depuis la Pologne voisine sans avoir à prendre pied sur le territoire ukrainien. Ce havre permettrait de mettre à l’abri les industries sensibles et les capacités de stockage de gaz et d’énergie aussi bien que les populations déplacées, évitant ainsi un nouvel exode de réfugiés vers l’Union européenne. L’idée a été évoquée avec les Occidentaux qui, inévitablement, l’examinent à l’aune du critère de l’escalade du conflit avec la Russie.

C’est l’éternel dilemme des alliés de l’Ukraine. D’un côté, ils absorbent progressivement l’Ukraine dans leur communauté – les négociations d’adhésion à l’UE ont été ouvertes, mardi 25 juin, des accords de sécurité sont signés, le sommet de l’OTAN, en juillet, fera un pas de plus, même minime, vers le rapprochement avec Kiev –, créant une dynamique que les Ukrainiens veulent voir comme irréversible. De l’autre, par crainte de la réaction de la Russie, Washington se refuse encore à donner à l’Ukraine les moyens militaires de gagner la guerre et d’échapper au scénario du conflit gelé, qui tournerait à l’avantage de Moscou.

« Déliez-nous les mains ! », demande le député d’opposition Oleksiy Goncharenko. Pour cela, il faudrait que les dirigeants occidentaux basculent eux aussi dans une autre logique, hypothèse incertaine au vu des échéances électorales en France et aux Etats-Unis. Sombre, un haut responsable à Kiev ne voit ce « moment churchillien »se produire que lorsque la guerre affectera les pays de l’OTAN « dans leur chair » – lorsque la Russie attaquera l’un d’entre eux. Et ça, il n’en doute pas une seconde.

Libération
jeudi 27 juin 2024 641 mots, p. 7

autre

En Nouvelle-Calédonie, la campagne perturbée par un regain de tensions

Gilles Caprais Correspondant à Nouméa

Reportage

Dumbéa, ses zones commerciales incendiées, ses barrages routiers reconstruits à l'infini La commune de 36 000 habitants, au nord de Nouméa, est un haut lieu des affrontements entre militants indépendantistes et forces de l'ordre, qui ont fortement repris depuis samedi, après le transfert dans des prisons métropolitaines de sept dirigeants de la cellule de coordination des actions de terrain (CCAT). Dimanche, seuls trois bureaux de vote sur 26 seront ouverts. S'ils sont accessibles. «Les accès routiers doivent être dégagés dès la veille», exige le maire, Yoann Lecourieux. Encore faudrat-il que les routes restent libres jusqu'au dimanche matin. Car à Dumbéa, où «vingt ans de progrès ont été détruits en quelques jours», les nuits sont incertaines. Idem à Païta, la commune voisine. «Toutes les nuits, on prend cher Le soir je dis que j'ouvre les écoles, le matin je dis que les ferme » Maryline d'Arcangelo a encore déploré l'incendie d'un groupe scolaire mardi. La maire a regroupé les bureaux de vote à l'extrême : seulement deux au village, et un au bourg de Tontouta, de l'autre côté du col de la Pirogue, où un militant indépendantiste est mort dans les affrontements avec les forces de l'ordre. «Les assesseurs seront des gens de Tontouta, ils n'auront pas à traverser le col la nuit, après la fermeture du bureau de vote. Les élus le feront, mais ils seront accompagnés par les forces de l'ordre.» Maryline d'Arcangelo retrouve son «naturel optimiste» : puisque les euro- péennes se sont déroulées sans accroc, «les gens devraient pouvoir voter correctement» aux législatives. Les affiches devraient être collées ce jeudi, sous la protection des gendarmes. Au Mont-Dore, de l'autre côté de l'agglomération de Nouméa, le maire Eddie Lecourieux a renoncé à installer les panneaux, craignant de les retrouver en cendres. Une campagne réduite au strict minimum, avec pas ou peu d'affichage, et des déplacements limités. Les réunions publiques sont rares et réduites. Le député sortant

Philippe Dunoyer, loyaliste modéré étiqueté Renaissance, a été contraint de renoncer à sa visite dans les îles Loyauté. Son vol a été annulé, la faute à un tas de pneu incendié sur le tarmac de l'aérodrome de Lifou. Comme le 9 juin, les bureaux de l'agglomération de Nouméa «feront l'objet d'une sécurisation», a annoncé le haut-commissaire de la République, représentant de l'Etat sur

Reportage l'archipel. Louis Le Franc promet un dispositif «renforcé», pour deux raisons: outre le «regain de violence» constaté depuis samedi sur l'ensemble du territoire, la participation devrait être importante. Elle se situe environ à 40% lors des deux dernières élections législatives, contre 13 % aux dernières européennes -où 8% des bureaux de vote avaient été empêchés d'ouvrir. Dans les communes d'Ouvéa et de Kouaoua, où la présence des gendarmes est minimale, des militants avaient bloqué l'accès à la mairie et au matériel de vote le 9 juin. «Les élections européennes se sont bien passées», considère toutefois

Louis Le Franc, qui se veut confiant pour dimanche. «Aucune formation politique n'a indiqué vouloir boycotter les élections législatives.» A un détail près. La CCAT n'appelle pas au boycott mais quatre de ses comités locaux l'ont fait, promettant «de fortes perturbations» du scrutin dans leurs petites communes, en Brousse. Le haut-commissaire hausse les épaules. «On va appliquer un principe simple: le principe de réalité. On verra comment ça se passe. Et puis on mesurera les conséquences.» Le maire de Bourail adopte une philosophie similaire. Dans sa ville de 5 500 habitants, fief caldoche de la côte Ouest, à 160 kilomètres de Nouméa, des habitants ont échangé des coups de feu, lundi, autour d'un barrage routier. «La tension est redescendue. Il n'y a plus personne sur l'axe, assure Patrick Robelin. Ça ne veut pas dire qu'il n'y aura plus rien Mais hier c'était calme, aujourd'hui c'est calme. On vit au jour le jour.» Gilles Caprais Correspondant à Nouméa

Le Monde
élections législatives, jeudi 27 juin 2024 1198 mots, p. 2,3
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26 juin 2024 - Le Monde (site web)

A droite, le grand éparpillement des électeurs

Si le parti Les Républicains ne pèse plus beaucoup électoralement, le peuple de droite n’a pas pour autant disparu. Aspirés depuis 2017 par les deux blocs du centre et de l’extrême droite, les électeurs de droite sont de plus en plus tentés par le RN

Matthieu Goar

C’est un camp politique écarté du pouvoir, réduit à peau de chagrin dans les urnes, broyé par la tectonique des blocs… Depuis 2017 et l’échec de François Fillon au premier tour de l’élection présidentielle, Les Républicains (LR), parti héritier du RPR et de l’UMP, s’est marginalisé, jusqu’au seuil de survie, notamment en 2022 avec les 4,8 % de Valérie Pécresse à la présidentielle. Les 7,2 % de la liste de François-Xavier Bellamy aux élections européennes de juin n’ont même pas été vus comme un potentiel rebond, juste la confirmation d’un possible effacement.

Et, pourtant, lorsqu’on va au-delà des résultats, que l’on entre dans les détails des tableaux Excel des enquêtes d’opinion, le peuple de droite n’a pas disparu. Dans le dernier baromètre sur la confiance en politique réalisé en février par le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), 27 % des sondés se classent à droite. Un groupe largement supérieur à celui de la gauche (22 %), de l’extrême droite (9 %) ou du centre (15 %). « La droite existe toujours, et de façon très importante, résume Bruno Cautrès, chercheur CNRS au Cevipof. Mais sa vitalité se mesure maintenant dans les attitudes et les idées, avec beaucoup de Français qui souhaitent toujours payer moins d’impôts, qui veulent moins d’Etat, moins de fonctionnaires… »« D’une certaine façon, on peut même dire qu’au niveau des valeurs – le conservatisme, le sentiment de déclin, le besoin de sécurité – la droite a gagné. Mais elle n’est plus canalisée par un seul parti » , explique Frédéric Dabi, directeur général de l’IFOP et à la tête du pôle opinion.

Difficile de comprendre où se situe cette famille électoralement éparpillée aujourd’hui. Lorsqu’il s’est soumis au Rassemblement national (RN), le président de LR, Eric Ciotti, a pourtant affirmé à plusieurs reprises qu’il parlait au nom du peuple de droite, les ténors du parti s’étant, eux, opposés à cette décision. « C’est ce que souhaitent l’immense majorité de nos électeurs. Il y a un immense écart entre ce qu’on entend à Paris, les discussions d’états-majors assez déconnectées de la réalité et ce que dit la base dans ma ville de Nice ou ailleurs », a-t-il expliqué, le 11 juin, sur TF1, au moment de révéler cette « alliance des droites », sans jamais évoquer les mots « extrême droite ». Jeudi 20 juin, dans Valeurs actuelles, le président du parti a même regretté de ne pas avoir pu organiser un congrès pour consulter ses adhérents sur cette question. Ce vote aurait, selon lui, été refusé par les « barons(…) parce qu’ils en connaissaient par avance le résultat : [les] militants[LR] sont de droite et ils refusent de voir le RN comme un adversaire ».

L’adhérent n’est pas le sympathisant

M. Ciotti a-t-il raison ? A l’instar de Nicolas Sarkozy, qui avait repris l’UMP en 2014 sur une ligne très droitière (victoire avec 64,5 % des suffrages), le député sortant des Alpes-Maritimes sait que les adhérents se sont durcis au fur et à mesure du rétrécissement de la base (près de 400 000 militants à l’UMP en 2007, 270 000 revendiqués en 2014, 62 586 votants pour l’élection de M. Ciotti en 2022). Avant ce scrutin, M. Ciotti et son principal concurrent, Bruno Retailleau, avaient d’ailleurs mené une campagne avec des positions très dures, le premier proposant l’ « impunité zéro », la création d’un « Guantanamo à la française » pour les terroristes, la mise en place d’une « priorité nationale et européenne » en matière d’emploi et d’allocations…

Sauf qu’en politique le corps militant n’est que rarement le reflet des opinions, beaucoup plus diverses et variées, des sympathisants, c’est-à-dire des potentiels électeurs. Lors de la primaire ouverte de la droite en 2016, qui avait rassemblé plus de 4 millions de votants, Alain Juppé, sur un positionnement libéral de centre droit, avait longtemps été un favori, avant d’être largement battu par François Fillon, beaucoup plus conservateur. Mais lors de ce dernier grand moment électoral de rassemblement des droites, les outrances de Nicolas Sarkozy, sur une ligne parfois identitaire, n’avaient pas convaincu.

Depuis la grande fracturation de 2017, le peuple de droite a surtout été aspiré par les deux blocs du centre et de l’extrême droite. Lors des élections européennes de 2019, la liste de la macroniste Nathalie Loiseau avait recueilli les voix de 27 % des électeurs de François Fillon en 2017, de 30 % des retraités et de 28 % des cadres, selon l’Ipsos. Un détachement vers le camp présidentiel de la droite libérale, plus âgée et à la recherche de stabilité, qui s’était confirmé lors des élections municipales de 2020. « Une partie, la plus centriste, incarnée par Alain Juppé, est alors passée chez Emmanuel Macron, tandis que la plus sensible aux questions d’immigration et de régalien restait chez LR ou était déjà tentée par le RN », poursuit M. Cautrès.

L’électorat aisé concerné

Depuis cette époque-là, et encore plus depuis 2022, l’extrême droite siphonne la frange de la droite la plus dure sur les questions régaliennes. Toujours selon l’Ipsos, 29 % des retraités, un score inédit, ont ainsi choisi directement la liste de Jordan Bardella lors des élections européennes de juin. « Le saut dans l’inconnu avec le RN pouvait rebuter une grande partie de l’électorat de droite. Avec l’impression de désordre qui grandit depuis 2022, sur le social, sur la situation économique, avec les émeutes, avec les images de l’Assemblée nationale, ce frein-là est sans doute beaucoup moins puissant », analyse M. Dabi.

Cette aspiration par le RN d’une autre grande partie de la droite est à l’œuvre depuis des années dans l’arc méditerranéen. Mais elle s’est encore récemment accentuée, ce qui explique le choix d’Eric Ciotti, effrayé par l’idée de perdre sa circonscription. Lors des élections européennes, le RN a récolté 43,2 % des voix dans le Var et 37,7 % dans les Alpes-Maritimes.

Mais ce transfert est maintenant très sensible dans des bastions à l’électorat aisé, où la droite aime organiser ses rassemblements de la fin de l’été. A la Baule (Loire-Atlantique), le RN a terminé en tête, avec 24,6 %. Idem à Arcachon (Gironde), avec 25,4 %. Une poussée totalement inédite. « Il y a une aspiration aux idées de droite et d’extrême droite dans la population, pense Franck Louvier, maire LR de La Baule et ancien conseiller de Nicolas Sarkozy. Sauf que tout a changé, car les électeurs ne sont plus liés à un parti. C’est fini le temps où on était gaulliste ou communiste à vie, comme on était Peugeot ou Renault à vie. Sur la politique comme en matière de consommation, les citoyens sont devenus des zappeurs, c’est un des multiples signes de l’exaspération. »

L'Humanité
jeudi 27 juin 2024 178 mots, p. 7

Le site de discussions et de rencontres coco.gg enfin fermé

Vincent Tartar

Le parquet de Paris a confirmé sur X la fermeture de coco.gg. Le site de tchat, propriété d'une entreprise bulgare immatriculée sur l'île anglo-normande de Guernesey pour échapper aux autorités françaises, permettait un quasi-anonymat sur la plateforme, devenue le repaire de contenus pédophiles et à l'origine de guet-apens. En 2018, un homme de 55 ans avait été assassiné après un « faux » rendez-vous pris sur coco.gg. Début mai, douze hommes de 25 ans à 60 ans étaient jugés pour avoir eu des relations sexuelles avec une adolescente de 14 ans, rencontrée sur le site. C'est aussi sur coco.gg qu'un homme de 67 ans avait proposé son épouse, qu'il droguait, pour des viols, à des membres du forum. Un site « où se retrouvent les homophobes, les pédophiles et autres prédateurs sexuels, et où l'apologie du terrorisme s'exprime librement » selon le député du Nord et secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, qui avait envoyé un courrier à Gérald Darmanin pour fermer ce site « le plus rapidement possible ».

Le Monde
jeudi 27 juin 2024 93 mots, p. 1

A droite, un électorat éparpillé et tenté par le RN

- En dépit de la marginalisation progressive du parti Les Républicains depuis 2017, les électeurs conservateurs n’ont pas disparu

- Les sympathisants de droite sont aspirés par le bloc du centre et celui de l’extrême droite. Reportage en Seine-et-Marne, où la tentation du vote RN se fait forte

- Aurélien Pradié quitte LR, un parti « mort », selon le député sortant du Lot qui veut incarner une ligne de droite sociale

- Pierre-Edouard Stérin, milliardaire catholique conservateur, place ses pions

Le Monde
Idées, mercredi 26 juin 2024 722 mots, p. 29
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25 juin 2024 - Le Monde (site web)

Les forces démocratiques doivent s’entendre pour bloquer le RN

Plus de 220 personnalités politiques et de la société civile, parmi lesquelles Raphaël Glucksmann, Agnès Pannier-Runacher et Marine Tondelier, demandent qu’un accord de désistement soit passé avant le 30 juinpour éviter les triangulaires au second tour le 7 juillet

Social, fiscalité, énergie, sécurité, justice, éducation… Nous avons défendu, nous défendons et nous défendrons demain des politiques opposées dans de nombreux domaines. Certains et certaines d’entre nous ont soutenu Emmanuel Macron depuis 2017, tandis que d’autres l’ont combattu depuis le premier jour. Face à l’échéance du 7 juillet, il nous paraît néanmoins indispensable de contribuer ensemble à éviter la catastrophe démocratique, économique, sociale et écologique que constituerait l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite.

Le ravalement de façade opéré ces dernières années par le Rassemblement national (RN) ne doit tromper personne en effet : l’extrême droite reste ce qu’elle a toujours été, une ennemie décidée de la démocratie et un propagateur de haine.

Sa victoire impliquerait la fragilisation du soutien à l’Ukraine, l’arrêt de la transition écologique, l’étouffement des libertés publiques, l’institutionnalisation du racisme et de la xénophobie, la paralysie de la construction européenne, la remise en cause des droits des femmes et le déclenchement d’une crise économique et financière majeure…

Les contre-pouvoirs menacés

On entend souvent dire que, confrontée à l’exercice du pouvoir, l’extrême droite ferait la preuve de son incapacité à gérer le pays et qu’ainsi elle s’affaiblirait d’elle-même. Elle rencontrerait à coup sûr de grandes difficultés au vu de son programme démagogique, mais nous mettons en garde contre cette dangereuse illusion. Comme de nombreux exemples l’ont montré, dans le passé mais aussi aujourd’hui en Hongrie avec Viktor Orban ou encore en Russie avec Vladimir Poutine, l’extrême droite excelle à changer les règles du jeu, à éliminer les contre-pouvoirs et à anesthésier le débat public. On sait quand elle arrive au pouvoir, mais on ne sait jamais quand et comment elle le quittera.

Malgré les profondes divergences qui existent entre les forces démocratiques, il nous paraît donc indispensable qu’elles s’entendent pour empêcher que le Rassemblement national n’obtienne une majorité à l’Assemblée nationale le 7 juillet. Cela implique d’éviter les triangulaires au second tour en retirant le candidat ou la candidate moins bien placés et de soutenir partout activement le candidat ou la candidate des forces démocratiques restant face au Rassemblement national. Pour accélérer la mobilisation citoyenne face au RN, ce choix devrait être affiché clairement dès maintenant, sans attendre le 30 juin, par les responsables de toutes les forces démocratiques, qu’elles appartiennent au Nouveau Front populaire, à la majorité sortante ou à la droite républicaine.

Nous mesurons combien ce choix est difficile compte tenu de l’importance des divergences qui ont opposé les uns et les autres au cours des dernières années et des fortes tensions ayant existé au sein de la société française. Mais, dans les circonstances présentes, il est indispensable de surmonter ces rancœurs et de faire preuve de responsabilité pour préserver la démocratie et la République.

Le Figaro, no. 24833
Le Figaro, mercredi 26 juin 2024 751 mots, p. 7

Politique

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26 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Trois législatives en deux ans, ou la campagne permanente dans certaines circonscriptions

Bordas, Wally

Éléonore Caroit commence à avoir l'habitude des campagnes. En deux ans, la députée sortante (Renaissance) de la 2e circonscription des Français de l'étranger (Amérique du Sud et centrale, Mexique et Antilles) a déjà participé à trois législatives. Élue en juin 2022 puis réélue en avril 2023 - un recours devant le Conseil constitutionnel avait conduit à l'invalidation de sa première élection -, la macroniste repart une nouvelle fois à la conquête de ses électeurs. «Pour moi, la démocratie est un plébiscite de tous les ans», sourit celle qui a été prise de court par la dissolution surprise, et qui a préféré mener cette campagne éclair à distance. «Je fais des réunions publiques par Zoom, du porte-à-porte téléphonique. Le calendrier est très resserré, je suis donc obligée de faire une campagne virtuelle» , s'amuse Éléonore Caroit.

Comme elle, plusieurs députés sortants doivent mouiller le maillot pour la troisième fois en deux ans. Une situation inédite et même «insupportable», juge le LR Meyer Habib, qui brigue sa succession pour représenter les Français du pourtour méditerranéen (Israël, Italie, Turquie, etc., 8e circonscription). «Même s'il n'y a pas plus beau que le suffrage universel, la décision du président de la République est irréfléchie et irresponsable», juge l'élu, qui pointe les difficultés «logistiques» qu'il rencontre. «Je dors trois heures par nuit, c'est très difficile», grommelle-t-il.

«Il faut prendre cela avec un peu d'humour et de philosophie», tente quant à lui de relativiser Bertrand Petit, député socialiste du Pas-de-Calais, qui a également dû affronter une législative partielle fin 2022. «Finalement, j'ai une longueur d'avance sur les autres candidats. Les affiches sont encore là et la colle n'a même pas encore eu le temps de refroidir», plaisante-t-il, lui qui considère être en campagne «permanente» depuis sa première élection. «Il y a une forme de continuité dans mon action, puisque je sillonne toutes les communes de ma circonscription toutes les semaines, que je sois ou non en campagne», estime-t-il. Avant d'avouer, un brin agacé : «Ce serait pas mal qu'un jour on me lâche un peu les baskets et que je puisse enfin me poser pour effectuer un mandat normal. Mais bon, la politique est ainsi faite.»

Ces nouvelles élections sont aussi l'occasion de tenter une revanche pour les députés qui, après avoir été élus en juin 2022, ont été battus dans des législatives partielles quelques mois plus tard. Ainsi, l'ex-députée RN Anne-Sophie Frigout espère bien reconquérir la 2e circonscription de la Marne, perdue en janvier 2023 au profit de la macroniste Laure Miller. «Émotionnellement, c'était très difficile de perdre après seulement quelques mois à l'Assemblée. Malgré la défaite, je savais que j'avais semé pour l'avenir et que s'il y avait une dissolution, j'aurais davantage de chances», s'enthousiasme la nationaliste.

Et même s'il a fallu trouver un imprimeur, rédiger les tracts et effectuer toutes les démarches administratives en un temps record, Anne-Sophie Frigout sait que la dynamique du moment pourrait bien lui permettre d'effectuer son retour au Palais Bourbon, plus d'un an après en avoir été éjectée. «Cela fait des mois que mes militants et moi sommes en campagne permanente. Tout le monde est survolté, l'occasion est unique d'enfin prendre le pouvoir», se réjouit celle qui vient pourtant d'être élue eurodéputée sur la liste de Jordan Bardella le 9 juin dernier.

Le schéma est loin d'être le même pour l'ancien député macroniste Thomas Mesnier (Horizons), défait lors d'une partielle en décembre 2022. S'il remonte sur selle avec le soutien du camp présidentiel, il sait que son siège sera très difficile à reconquérir, après l'élection de l'Insoumis René Pilato. «J'avais prévu de revenir, mais pas tout de suite. Il a fallu rappeler les fidèles, tous les militants de la circonscription qui étaient disponibles, aller coller les affiches,etc. Avec, il faut l'avouer, un peu moins de militants. Le contexte national n'aide pas...», raconte l'intéressé, qui mène campagne tout en continuant en parallèle d'exercer son activité de médecin à l'hôpital.

Dans huit circonscriptions sur les 577 du pays, les électeurs sont donc appelés aux urnes des législatives pour la troisième fois en deux ans, afin de choisir la personnalité qui les représentera au Palais Bourbon. Seule certitude pour les heureux élus : la Constitution interdit toute nouvelle dissolution dans les douze mois qui suivent la précédente. Mais cela ne les protège pas pour autant d'une éventuelle invalidation en cas de recours... «S'il faut y retourner une fois de plus, on y retournera» , prévoit déjà Anne-Sophie Frigout (RN). W B

Le Monde
International, mercredi 26 juin 2024 1785 mots, p. 9
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25 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Reportage

En Ecosse, les travaillistes bénéficient du « blues » des indépendantistes

Avant les élections parlementaires du 4 juillet au Royaume-Uni, les candidats du Labour tirent avantage de la priorité donnée par les électeurs aux questions socio-économiques

Cécile Ducourtieux

Edimbourg, Glasgow, Stirling (Ecosse) - envoyée spéciale - Une large pelouse en pente, parfaitement tondue. A son extrémité, la statue équestre du roi d’Ecosse Robert Bruce, au pied de laquelle est étendu un énorme drapeau écossais. Nous sommes à l’emplacement de la bataille de Bannockburn, au sud de la ville de Stirling. C’est là qu’en juin 1314, l’armée de Robert Bruce arrêta net celle du roi anglais Edouard II. Samedi 22 juin, les plus fervents militants d’une Ecosse indépendante s’y sont rassemblés, comme tous les ans, à l’appel de l’association All Under One Banner (« tous sous la même bannière ») pour célébrer cet épisode mémorable de leur geste nationale.

Ils se sont élancés une heure plus tôt en procession bigarrée (kilts et drapeaux blanc et bleu aux couleurs de la plus septentrionale des nations britanniques) depuis le cœur de la ville de Stirling, et ils s’égaillent maintenant sur l’ex-champ de bataille, entre les stands vendant des tee-shirts, des pin’s et des brochures célébrant leur cause. « Ce lieu est un symbole très important, il fut le moment où le petit peuple d’Ecosse repoussa la force coloniale. Nous représentons toujours ce peuple en faveur de l’indépendance, tous partis confondus », souligne Tony Cox, l’un des organisateurs de l’événement.

La bataille de Bannockburn a ouvert la voie à plusieurs siècles d’autonomie du royaume d’Ecosse, qui prirent fin définitivement en 1707 avec le traité d’Union et la dissolution du Parlement écossais. La cause indépendantiste a ressurgi dans les années 1970 et a pris une place prépondérante dans le débat national à partir des années 2010, avec la montée en puissance du principal parti nationaliste, le Parti national écossais (SNP). Le référendum sur l’indépendance de 2014, accordé par le gouvernement britannique de David Cameron, a certes été perdu, mais avec un soutien historiquement élevé à l’indépendance (45 %).

Le vote britannique en faveur du Brexit, en 2016, a donné des arguments aux nationalistes pour réclamer une deuxième consultation populaire, les Ecossais ayant voté à 62 % contre la sortie de l’Union européenne (UE).

« Les gens sont en colère »

Mais ces dix-huit derniers mois, le souffle indépendantiste est retombé et la suprématie du SNP en Ecosse est menacée lors des élections parlementaires britanniques du 4 juillet, où les Ecossais doivent pourvoir 59 des 650 sièges de la Chambre des communes. La stratégie du parti est dans l’impasse après le refus de Downing Street d’autoriser un second référendum et la confirmation, par la Cour suprême britannique, fin 2022, que Holyrood (le Parlement régional écossais) ne pouvait pas en organiser un sans l’aval de Westminster.

En démissionnant, début 2023, Nicola Sturgeon, la charismatique cheffe de file du SNP et première ministre du gouvernement régional d’Edimbourg, a précipité une crise interne, alors que son mari fait l’objet d’une enquête de police pour détournement de fonds. Son successeur, Humza Yousaf, n’a tenu qu’un an à son poste. Il a été remplacé en mai par John Swinney, ex-adjoint de Mme Sturgeon, rappelé de sa retraite pour stabiliser le parti. Les médias critiquent désormais sans retenue le bilan du SNP à la tête de l’exécutif régional depuis dix-sept ans, pointant un système de santé qui craque autant qu’en Angleterre et des services publics affectés par des années de restrictions budgétaires.

Le terrain est favorable aux travaillistes, à qui les sondages prédisent déjà une victoire historique le 4 juillet sur les conservateurs en Angleterre, et qui pourraient faire leur grand retour en Ecosse. Selon certaines projections, le SNP, qui détenait jusqu’à présent 43 des 59 sièges d’élus écossais à Westminster, pourrait en perdre jusqu’à 20 au profit du Labour.

Sur la pelouse de Bannockburn, la désillusion est palpable : l’assistance est plus clairsemée que les années précédentes et « les gens sont en colère », résume Denise Findlay, une militante bien connue du mouvement indépendantiste. « Depuis dix ans, le SNP leur promet l’indépendance, mais il ne s’est rien passé. Le parti a aussi répété que l’Ecosse faisait mieux que le reste du Royaume-Uni sur le plan social et économique, mais c’est faux, le SNP s’est contenté de gérer le déclin », peste-t-elle.

Même amertume chez les YesBikers, un club de motards indépendantistes qui se joignent chaque année à la procession. « Nous ne pouvons peser avec 59 élus à Westminster. Et aucun gouvernement tory ou Labour à Londres ne nous donnera l’indépendance, ils tiennent trop à l’Ecosse et à ses richesses énergétiques », déplore John Smith, blouson de cuir cousu de drapeaux écossais. « On est très frustrés, car on était si près de l’indépendance[lors du référendum de 2014] . Mais je continuerai à la réclamer et mon fils prendra le relais », ajoute Colin Lawrie, le porte-parole des YesBikers.

Stewart Hosie, le député SNP sortant de la circonscription de Dundee East, a fait le déplacement à Bannockburn dans sa tenue de bikeur, mais précise qu’il est « off ». « J’ai pris une pause d’une demi-journée dans la campagne », assure-t-il. Son collègue Alyn Smith, député SNP sortant de la circonscription de Stirling, a en revanche gardé sa veste de costume et compte bien mettre le rassemblement à profit pour battre le rappel des électeurs. Mais le vrai champ de bataille électoral se situe à une vingtaine de kilomètres au sud, dans la « Central Belt », cette bande de terre allant de Glasgow, à l’ouest, à Edimbourg, à l’est, où se concentre la moitié de la population écossaise.

Dix-sept ans d’hégémonie

Dans les zones postindustrielles du nord de Glasgow, les quartiers branchés du sud d’Edimbourg ou les villes-satellites entre les deux principales agglomérations écossaises, le SNP tente de conserver la confiance des indépendantistes convaincus mais aussi de ceux qui adhéraient à son programme social-démocrate et sont tentés par celui, assez similaire, du Labour. « Le Labour ne résoudra pas les problèmes de ce quartier, il a contrôlé l’endroit pendant des années mais il ne s’y est rien passé pour les populations. Le Labour va gagner les élections[du 4 juillet, au niveau national] , alors autant donner son vote à un député SNP qui représente vraiment l’Ecosse », insiste Carol Monaghan, députée SNP sortante de Glasgow North West, rencontrée au pied d’une tour de logements sociaux.

Cette élue expérimentée, porte-parole du parti pour les questions d’éducation, attend, vendredi matin 21 juin, la visite de Kate Forbes, vice-première ministre SNP du gouvernement régional. Un soutien très significatif : Mme Monaghan fait partie des élus SNP menacés par la poussée travailliste. Dans le sud de Glasgow, ses collègues sont également à la peine, les travaillistes surfant sur le ras-le-bol des électeurs après quatorze ans de gouvernement conservateur à Londres et dix-sept ans d’hégémonie SNP à Holyrood. « Je pensais que mon âge me ferait du tort, en fait c’est le contraire, les gens veulent des têtes nouvelles, du changement », explique Gordon McKee, 29 ans, candidat Labour dans la circonscription de Glasgow South, rencontré dans le quartier de Pollock, fief de l’ancien premier ministre Humza Yousaf.

Ex-conseiller d’Anas Sarwar, le chef de la branche écossaise du Labour, ce candidat aux traits juvéniles explique aux électeurs que s’ils votent travailliste, « ils seront dans la majorité et leur député pourra davantage peser à Westminster ». L’indépendance ? « Ce n’est pas la bonne priorité, l’Ecosse a des problèmes plus pressants, le pouvoir d’achat et des listes d’attente dans les hôpitaux », explique le jeune homme, diplômé de sciences à l’université de Glasgow, qui rêve de faire profiter la Chambre des communes de ses compétences en nouvelles technologies.

Une politique « populiste »

Il vient de recevoir la visite de Lisa Nandy, membre du cabinet fantôme de Keir Starmer, le chef de file du Labour. Ce dernier a lui aussi multiplié les apparitions en Ecosse, soucieux de prouver sa considération pour ce territoire. A l’inverse, le premier ministre conservateur, Rishi Sunak, n’y a quasiment pas mis les pieds de la campagne, les tories risquant une presque disparition en Ecosse.

A Edimbourg aussi, les élus SNP sont sur la sellette. Parmi eux Tommy Sheppard, un poids lourd du parti, élu de la circonscription d’Edimbourg East depuis 2015. C’est Chris Murray,un travailliste de37 ans, ex-diplomate, qui brigue son poste. Il confirme que « ce n’est pas la question de l’indépendance qui préoccupe les gens mais le pouvoir d’achat, la santé et le climat. A peu près la moitié des Ecossais la soutient et la moitié s’y oppose, et le débat n’avance plus depuis dix ans. En attendant, il faut vivre ensemble et se concentrer sur l’amélioration des services publics », insiste le candidat rencontré à Musselburgh, un ancien village de pêcheurs devenu banlieue tranquille du sud d’Edimbourg.

« La dynamique pour l’indépendance n’est plus là. Beaucoup, au SNP, ne comprennent pas pourquoi Nicola Sturgeon n’a pas poussé son avantage alors qu’elle avait d’énormes opportunités, avec le vote du Brexit et la présence de Boris Johnson, puis de Liz Truss, à Downing Street, agissant comme repoussoir en Ecosse », estime James Mitchell, politiste à l’université d’Edimbourg. L’ex-dirigeante a, selon lui, mené une politique « populiste », préférant accuser Westminster de tous les maux de l’Ecosse plutôt que de construire des arguments plus solides en faveur d’une souveraineté nationale. « Un tiers des Ecossais sont vraiment pro-indépendance, les autres jusqu’alors soutenaient le SNP par dégoût pour les tories. Mais avec la menace tory qui s’éloigne grâce au Labour, la raison de voter SNP s’affaiblit », souligne M. Mitchell.

« Le mouvement indépendantiste évolue par vagues. Celle commencée à la fin des années 2000 vient de se clore. Mais il y en aura d’autres car la question de la place de l’Ecosse au sein du Royaume-Uni et de l’UE n’est pas tranchée », estime Stephen Noon, le stratège de la campagne du « yes » au référendum de 2014. Pour cet universitaire, les partisans de l’indépendance doivent accepter qu’elle peut aussi avancer par compromis et petits pas. L’Ecosse pourrait, par exemple, réclamer dans un premier temps davantage d’autonomie sur les questions de migration, afin de compenser son déficit démographique. M. Noon reste optimiste : si le Labour progresse de manière conséquente aux élections générales, ce sera grâce aux voix d’une partie des partisans de l’indépendance et « la pression augmentera alors, pour qu’il donne des gages à cet électorat ».

Le Monde
élections législatives, mercredi 26 juin 2024 864 mots, p. 4
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24 juin 2024 - Le Monde (site web)

Olivier Véran bat la campagne dans sa circonscription, en Isère

L’ancien ministre, candidat à sa succession, se pose en « alternative aux extrêmes ». Réinvesti par Renaissance, il se garde de l’afficher

Raphaëlle Lavorel

Grenoble - correspondante - Ne lui parlez plus de chirurgie esthétique. Très critiqué après avoir annoncé ce choix de reconversion, à la suite de son départ du porte-parolat du gouvernement en janvier, Olivier Véran a finalement renoncé au bistouri. Un revirement décidé avant l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale, promet le neurologue. L’ancien ministre de la santé revient en Isère pour être candidat à sa succession en tant que député de la 1re circonscription, et au centre hospitalier universitaire de Grenoble qui l’a vu devenir médecin, pour être consultant bénévole en neurologie un jour par semaine.

Fini les ambitions gouvernementales : la politique, pour lui, ce sera désormais à l’échelle locale. « Si je me présente aujourd’hui, c’est pour être un député de terrain, martèle-t-il auprès du Monde. J’ai fait mon temps au gouvernement. Je voulais être ministre de la santé et je l’ai été au moment le plus intense qui puisse être. En 2022, j’ai continué au gouvernement, je voulais un rôle plus politique. Le poste de porte-parole était intéressant, car à 360 degrés, mais je n’y étais pas si heureux que ça. »

« Enfant du pays », comme il se décrit, Olivier Véran est, dans la 1re circonscription de l’Isère, en terrain plus que connu. Mais s’il dit recevoir « un très bon accueil » de retour chez lui, c’est d’abord « à titre personnel ». « L’accueil politique est différent, il y a de la colère, de l’incompréhension », observe-t-il, sur la décision du président de la République de dissoudre l’Assemblée nationale, le 9 juin. Une décision désapprouvée par le candidat Véran, bien qu’investi officiellement par Renaissance. Le logo du parti présidentiel est d’ailleurs absent de son affiche de campagne.

« Je ne renie pas l’étiquette Renaissance, mais je pense que plus rien ne sera comme avant après les législatives », justifie-t-il. Son ennemi politique ? La « radicalité ». Olivier Véran se pose en « alternative aux extrêmes », alors qu’il affrontera sur sa circonscription un candidat de droite soutenu par le Rassemblement national, Alexandre Lacroix, 34 ans, et un candidat Nouveau Front populaire, Hugo Prévost, 24 ans, étiqueté La France insoumise. Mais aussi une candidate Les Républicains, Nathalie Béranger, 56 ans, secrétaire départementale du parti, et un candidat Lutte ouvrière, Rémi Adam.

« Olivier Véran porte le bilan d’un gouvernement qui a aujourd’hui la responsabilité d’avoir mis l’extrême droite aux portes du pouvoir », fustige ce dernier, et qui a « fait voter la loi “asile et immigration” et la réforme des retraites ». Olivier Véran préfère, lui, rappeler les lois qu’il a portées en tant que député : « L’étiquetage Nutri-score, la taxe sur les sodas, l’interdiction de défiler pour les mannequins trop maigres, le cannabis thérapeutique, la contraception gratuite pour les moins de 25 ans, le dépistage du VIH sans ordonnance… »

« Laboratoire » des gauches

La 1re circonscription de l’Isère, qui concentre les convoitises, est divisée en deux blocs bien différents. D’un côté, la moitié est de Grenoble, englobant les quartiers les plus aisés de la ville. « Laboratoire » historique des gauches, la ville est restée fidèle à sa réputation aux élections européennes du 9 juin, accordant son vote dans une quasi-égalité à La France insoumise (21,9 %) et au candidat Parti socialiste-Place publique, Raphaël Glucksmann (21,2 %), suivis de loin par le Rassemblement national (13,5 %), devant Europe Ecologie-Les Verts (12,9 %), étiquette du maire, Eric Piolle.

De l’autre côté, la circonscription s’étend à l’est de Grenoble vers la vallée du Grésivaudan, avec neuf communes parmi les plus riches du département, selon un classement récemment publié par l’Observatoire des inégalités. Seules deux de ces communes n’ont pas porté le parti présidentiel en tête aux élections européennes et ont choisi la liste de Raphaël Glucksmann. Un terreau a priori très favorable à l’ancien ministre de la santé, malgré une poussée notable des listes Parti socialiste-Place publique et Rassemblement national.

S’il avait été élu sans difficulté en 2017, avec une confortable avance (47,2 %) au premier tour, Olivier Véran a été mis en ballottage, en 2022, par la candidate de La France insoumise, Salomé Robin, 19 ans, qui est aujourd’hui suppléante d’Hugo Prévost. Pour ces nouvelles élections, même si le contexte n’est plus le même qu’en 2022, Olivier Véran « n’envisage pas la défaite »: « J’y vais à fond, je me suis rendu compte que je n’en avais pas fini avec la politique. J’aime profondément ça ! »

Mieux, il se sent même pousser des ailes, face à la polémique qui a touché le maire de Grenoble et la députée iséroise Elisa Martin, accusés d’avoir détourné 16 800 euros prélevés en cash sur le salaire d’un collaborateur. Interrogé par Le Dauphiné libéré en mars, il avait balayé l’hypothèse de briguer la mairie de Grenoble en 2026. « Mais les choses vont peut-être évoluer, cela ouvre des espaces, comme on dit… » , glisse-t-il, avant de partir à la rencontre de commerçants grenoblois.

Le Monde
élections législatives, mercredi 26 juin 2024 968 mots, p. 6
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25 juin 2024 - Le Monde (site web)

Chez LR, Eric Ciotti assume la rupture avec les « chapeaux à plumes »

Rejeté par les dirigeants du parti après son accord avec l’extrême droite, le toujours chef, confiant en l’avenir, tente de diviser ses adversaires

Alexandre Pedro

Eric Ciotti préside encore le parti Les Républicains (LR). Le tribunal judiciaire de Paris en a décidé ainsi le 14 juin. Mais, pour les ténors de la droite, le Niçois est au mieux un César de papier, au pire un paria. Tous unis en apparence contre lui, tous prêts à sortir leur glaive contre celui qui a osé pactiser dans leur dos avec l’extrême droite. « Au moins, il aura réussi à tous nous rassembler », ironisait Jean-François Copé lors du premier bureau politique du 12 juin.

« Dans le fond, toute cette histoire montre que Ciotti n’a jamais été aimé par les cadres, observe Julien Aubert. Personne ne l’a suivi dans son aventure. »Vice-président du parti, l’ancien député du Vaucluse s’était abstenu lors du second bureau, actant l’exclusion d’Eric Ciotti. Lui plaide en vain pour « une trêve avant les législatives », quand plusieurs poids lourds s’activent pour organiser prochainement un nouveau « BP » (« bureau politique ») et enfin retirer l’épine Ciotti de leur pied.

Pourtant, le député sortant des Alpes-Maritimes a déjà quitté LR. Physiquement. Les employés du siège parisien ne le rencontrent plus Quand il quitte Nice pour la capitale, il file d’un studio radio à un plateau de télévision pour fustiger les fameux « chapeaux à plumes ». A l’entendre, ces « vieilles barbes »seraient déconnectées d’un peuple de droite favorable à cet accord politique avec le Rassemblement national (RN). « Les ténors sont enfermés depuis des années dans une forme d’immobilisme, d’impuissance et de confort, et ça les gêne de changer ce qui ne fonctionne plus », déclarait, le 14 juin sur Europe 1, celui qui préfère désormais la compagnie du président du RN, Jordan Bardella.

Le refrain populiste est facile à retenir. Le nouvel allié de l’extrême droite plaide « le bon sens » et dit avoir le soutien des militants… mais repousse leur consultation après les élections législatives. Un cadre du parti résume la situation : « Les militants sont peut-être favorables à cette union des droites, mais les élus locaux s’y opposent, car ils composent avec des macronistes dans leur majorité. Or, nous avons de moins en moins de militants, et toujours beaucoup d’élus. »

« Prise en otage »

Eric Ciotti cible ainsi Gérard Larcher. Le président du Sénat est accusé d’être le grand orchestrateur d’alliances souterraines avec la majorité sortante, comme dans son département des Yvelines. Eric Ciotti souligne aussi l’absence d’adversaires macronistes face à ceux qui demandent son exclusion. C’est le cas, dans le Val-de-Marne, de Vincent Jeanbrun, porte-parole démissionnaire de LR, selon lequel Eric Ciotti « a signé les accords de Munich » avec ce ralliement à l’extrême droite.

A la sortie du premier bureau politique du 12 juin, le maire de L’Haÿ-les-Roses n’était pas le seul à cogner sur un président alors exclu. « Il n’y a pas de place pour les traîtres et les putschs à la petite semaine »,attaquait la présidente de la région Ile-de-France, Valérie Pécresse. Même tonalité pour son homologue des Hauts-de-France, Xavier Bertrand : « On a lavé notre honneur sali par M. Ciotti après cet accord scélérat. »Mais le diable se niche dans les nuances et les prises de parole plus modérées de certains. Dans l’entourage de Xavier Bertrand, on suspecte d’autres membres de la direction d’avoir louvoyé avant de se ranger derrière l’idée d’exclure Ciotti : « Ils voulaient le mettre provisoirement à l’écart et faire comme si de rien n’était. »

Parmi ces indulgents désignés, François-Xavier Bellamy ou encore Laurent Wauquiez. Tête de liste aux européennes, le premier s’est surtout attaché à dénoncer la menace représentée par « l’extrême gauche » pour ces législatives. Le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes insistait lui « sur le besoin de se réunir autour d’une droite républicaine indépendante », mais évitait les attaques directes contre ce précieux soutien chargé de lui dégager la route vers l’Elysée.

Eric Ciotti sait que les ambitions présidentielles de Laurent Wauquiez lui interdisent de le suivre dans son projet d’arrimer la droite « au bloc national »sous peine de s’effacer derrière Marine Le Pen. Il connaît aussi celles d’un Xavier Bertrand, pourfendeur du « Front national » et qui rappelle toujours ses deux victoires contre Marine Le Pen dans les Hauts-de-France. Aucun soutien non plus à attendre de Bruno Retailleau. Malgré une proximité politique sur des thèmes comme l’immigration ou l’identité, le chef du groupe LR au Sénat a dénoncé « une prise en otage de sa famille politique ».

Alors, pour enfoncer un coin dans l’unité de ses adversaires, le Niçois a tendu la main à David Lisnard et à François-Xavier Bellamy. Le maire de Cannes et l’eurodéputé ont en commun de préférer le bulletin RN à celui du Nouveau Front populaire au cas d’un second tour théorique. M. Bellamy a même été tancé en interne pour sa prise de parole, et certains ténors l’ont invité à ne plus s’exprimer pendant la campagne.

Toujours sous la menace de son exclusion définitive, Eric Ciotti assume son isolement. Cet éternel indécis a brûlé ses vaisseaux, le 10 juin, en quelques heures ; sans se retourner. A 58 ans, il découvre une nouvelle famille politique et surjoue sa complicité avec le duo Le Pen-Bardella. Si seule sa voisine maralpine, la députée sortante Christelle D’Intorni, l’a suivi pour l’instant, il est persuadé de voir d’autres députés LR (« canal historique ») franchir le pas après le second tour. Sans doute imagine-t-il, au lendemain du 7 juillet, ces fameux « chapeaux à plumes » alors seuls avec leur couvre-chef et leurs principes.

Le Monde
élections législatives, mercredi 26 juin 2024 1007 mots, p. 2
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25 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

RN : un programme retouché et discriminant

Jordan Bardella a présenté, lundi, les grands axes de la politique qu’il entend mener s’il accède à Matignon

Corentin Lesueur

Autoproclamé « candidat de la vérité », Jordan Bardella a laissé son discours d’aspirant premier ministre s’enliser dans un mensonge : celui de traiter chaque citoyen à égalité. « Aucun droit ne sera enlevé à un seul Français, à une seule Française, et notre action politique œuvrera en toutes circonstances au maintien des droits existants », a promis le président du Rassemblement national (RN) en conclusion de la présentation de son programme pour les élections législatives anticipées, lundi 24 juin, à Paris.

En cas d’accession au pouvoir de l’eurodéputé et de l’extrême droite, des millions de Français risqueraient pourtant de perdre un droit et pas des moindres : celui d’exercer certaines professions dans l’administration publique. « Sur les binationaux, je vous confirme que les postes les plus stratégiques de l’Etat seront réservés aux citoyens français et aux nationaux français », a-t-il posé, assumant de discriminer, parmi les Français, ceux qui disposeraient d’une autre nationalité. Jordan Bardella souhaite interdire à ces derniers l’accès à des « postes stratégiques liés aux secteurs de la sécurité ou de la défense », au nom de la lutte contre les ingérences étrangères. « Ça concerne en réalité très peu de postes et très peu de personnes, donc c’est anecdotique » , a-t-il tempéré.

Appliquée à la lettre, la discrimination du RN affecterait cependant des millions de personnes sur des centaines de milliers d’emplois. Retranscrit dans une proposition de loi déposée en janvier par Marine Le Pen, le projet de référendum sur l’immigration que son parti rêve de soumettre aux Français graverait dans la Constitution la possibilité d’interdire, par une simple « loi organique », « l’accès à des emplois des administrations, des entreprises publiques et des personnes morales chargées d’une mission de service public aux personnes qui possèdent la nationalité d’un autre Etat ».

Ex-secrétaire général du groupe RN à l’Assemblée nationale, Renaud Labaye a défendu auprès du Monde, avant la conférence de presse de Jordan Bardella, le champ d’application extrêmement large choisi. « On ne veut se fermer aucune porte et se laisser la possibilité de légiférer selon l’actualité ou la situation géopolitique », assume le proche collaborateur de Marine Le Pen.

Preuve de l’embarras suscité dans les rangs frontistes par cette proposition, plusieurs cadres du RN ont livré dans les médias diverses interprétations de cette rupture d’égalité. Pour Sébastien Chenu, porte-parole du RN, « lorsque vous avez une binationalité, vous avez les mêmes droits qu’un citoyen national puisque par définition vous êtes Français », sauf pour occuper certains « emplois extrêmement stratégiques et pointus, dont la liste se fait par décret ».

Le maire de Perpignan et premier vice-président du RN, Louis Aliot, a fait mine d’apprendre sur Sud Radio que son parti souhaitait discriminer d’une quelconque manière les binationaux. Roger Chudeau, député sortant (Loir-et-Cher) et référent du mouvement sur l’éducation nationale, trouve, lui, tout naturel de les priver des « emplois ministériels », citant les postes d’ambassadeurs, de préfets ou d’inspecteurs généraux. « Tout ce qui relève de la souveraineté nationale ne peut être exercé que par des citoyens français, ça paraît basique », a justifié comme une évidence l’ancien professeur, sur BFM-TV, faisant sienne la distinction entre Français effectuée par son chef de parti.

Report des promesses phares

Au cours d’une conférence de presse présentée par ses proches comme une esquisse de discours de politique générale, Jordan Bardella n’a pas plus clarifié sa position sur les binationaux que sur l’ensemble des inconnues de son programme. Répétant vouloir se consacrer aux « urgences » avant d’aborder le « temps des réformes », le président du RN s’est montré incapable de préciser ses pistes de financement de sa principale promesse en faveur du pouvoir d’achat : la baisse de la TVA de 20 % à 5,5 % sur l’électricité, le gaz, le fioul et le carburant.

Sur la méthode, il s’est même distingué de Marine Le Pen qui, pour procéder à cette réduction, plaidait pour un compromis européen. « Dans l’attente de négocier à Bruxelles l’autorisation de baisser la TVA sur le carburant à 5,5 % , nous l’abaisserons au taux intermédiaire autorisé, soit 15 %, et nous baisserons l’accise – en l’occurrence la TICPE[taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques] – du montant équivalent », expliquait dans un calcul détaillé la triple candidate au Monde. Son dauphin, lui, préfère le passage en force : « La Pologne l’a fait[temporairement] , ça n’a posé absolument aucune difficulté. »« Quand la France parle, l’Europe doit écouter », abonde Alexandre Loubet, directeur de campagne du RN pour les législatives des 30 juin et 7 juillet, prêt, si besoin, à diminuer la contribution française au budget européen au-delà des 2 milliards d’euros déjà annoncés par le parti d’extrême droite.

Justifiant le report des promesses phares de son programme (exonérer les moins de 30 ans d’impôt sur le revenu, supprimer la TVA sur des produits de première nécessité) par une « réalité budgétaire dégradée », Jordan Bardella a encore amputé sa feuille de route de mesures symboliques défendues par Marine Le Pen à la présidentielle de 2022. La députée sortante du Pas-de-Calais annonçait vouloir « démonter » les éoliennes déjà construites ? « Evidemment, on ne va pas démonter les éoliennes qui sont aujourd’hui en activité, sauf lorsqu’elles arriveront à terme », a tranché le député européen.

Si ce dernier atteignait Matignon, il renoncerait à un totem bien plus sensible encore pour l’extrême droite : l’interdiction du port du voile. Le « projet de loi contre l’idéologie islamiste », préparé par l’ancien magistrat Jean-Paul Garraud, est annoncé d’ici à 2027, mais amputé de son article 10 qui interdisait « dans l’espace public, les signes ou tenues constituant par eux-mêmes une affirmation sans équivoque et ostentatoire » de ladite idéologie. « Le voile ne fait pas forcément partie de l’idéologie islamiste » , soutient Alexandre Loubet, à rebours de la doctrine défendue depuis des décennies par son parti.

Le Monde
élections législatives, mercredi 26 juin 2024 1509 mots, p. 8
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25 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

La guerre en Ukraine, l’oubliée de la campagne ?

Questions de campagne Au sein du Nouveau Front populairecomme à l’extrême droite, le sujet, embarrassant, est largement évité

Benoît Vitkine

Qui se souvient des derniers jours de la campagne des élections européennes, des mises en garde de Volodymyr Zelensky devant le Parlement français, des annonces d’Emmanuel Macron sur l’envoi d’avions de combat en Ukraine ? Le séisme de la dissolution a non seulement relégué le dossier ukrainien au second plan, mais il a aussi rendu le président de la République inaudible sur le sujet.

Dans les deux blocs dominant les débats, le Nouveau Front populaire et l’extrême droite rassemblée autour du Rassemblement national (RN), le même constat s’impose : la question de l’Ukraine, et partant celle des relations avec la Russie, est quasiment oubliée.

C’est à gauche que le revirement est le plus stupéfiant, alors que le désaccord au sujet de l’Ukraine a fait figure, tout au long de la campagne des européennes, de fracture béante. Raphaël Glucksmann et ses soutiens n’ont cessé de renvoyer le camp de Jean-Luc Mélenchon à ses prises de position passées. Soutien plus ou moins assumé à Bachar Al-Assad, attaques contre l’OTAN, rendue responsable de la guerre en Ukraine, dénigrement des opposants russes, reprise des thèses russes sur les « néonazis » influençant le pouvoir à Kiev… l’acte d’accusation est connu et ancien.

En face, les « insoumis », et le Rassemblement national avec lui, ont tenté de jeter le soupçon sur les engagements de M. Glucksmann, en faisant de sa collaboration passée avec l’ancien président géorgien Mikheïl Saakachvili un épisode trouble. Le candidat de Place publique a aussi été dépeint en « va-t-en-guerre ».

Soupçon de duplicité

Ces divisions ont été comblées en un temps record avec l’élaboration d’un programme commun au Nouveau Front populaire, qui, sur le sujet ukrainien, s’aligne sur les positions de Place publique, du Parti socialiste et des écologistes. L’objectif et les moyens sont clairement affichés : « Pour faire échec à la guerre d’agression de Vladimir Poutine, et qu’il réponde de ses crimes devant la justice internationale : défendre indéfectiblement la souveraineté et la liberté du peuple ukrainien, ainsi que l’intégrité de ses frontières, par la livraison d’armes nécessaires, l’annulation de sa dette extérieure, la saisie des avoirs des oligarques qui contribuent à l’effort de guerre russe. »

« Ça n’a pas été simple, il a fallu se battre sur beaucoup de mots, relate la députée européenne (Socialistes et démocrates) Aurore Lalucq, qui a conduit les négociations pour Place publique. Ce n’est pas anodin, pas seulement une ligne programmatique. Ça touche au cœur du logiciel idéologique et de l’identité des différents partis. » Autrement dit, non seulement au positionnement géopolitique de Jean-Luc Mélenchon, mais aussi à ses convictions démocrates.

Si les divergences sont, pour l’heure, mises de côté, le compromis programmatique trouvé ne suffit pas à écarter le soupçon de duplicité qui plane sur les candidats venus de La France insoumise (LFI). Ceux-ci ne se bousculent pas pour défendre ce point du programme, quand les références à Gaza restent omniprésentes. Surtout, la législature écoulée laisse un goût amer à ceux qui font du soutien à l’Ukraine un thème central pour la sécurité européenne et un marqueur politique.

Le programme de LFI pour les législatives de 2022 évoquait déjà bien « la défense de la souveraineté et de la liberté de l’Ukraine », « l’intégrité de ses frontières » ou « les crimes de guerre décidés par Vladimir Poutine ». Ces formulations n’ont pas empêché Jean-Luc Mélenchon et les siens de continuer à relativiser l’agression russe, en attribuant une responsabilité dans le déclenchement de la guerre à l’OTAN ou en affirmant que la Crimée a été « offerte » à l’Ukraine, ou de critiquer les sanctions prises contre Moscou.

Au nom du refus d’une « escalade », les élus LFI se sont aussi abstenus ou ont voté contre plusieurs textes de soutien à l’Ukraine soumis au Parlement. Ce fut notamment le cas le 12 mars, deux mois avant les élections européennes : les « insoumis » ont rejeté l’accord bilatéral de sécurité entre Paris et Kiev, un vote décrit comme « contre la guerre » et « contre l’élargissement de l’OTAN et de l’Union européenne ». Aurore Lalucq relativise : « Le Nouveau Front populaireest une alliance exceptionnelle dans un moment exceptionnel. Je ne suis pas responsable de ce que fait La France insoumise, mais, pour l’avenir, la ligne politique sur ce sujet a été tranchée. Et ils ne sont pas seuls dans cette alliance. »

Lors de ce même vote du 12 mars, les députés du RN, eux, se sont abstenus, énième rappel de l’embarras que le sujet provoque à l’extrême droite. « Soit on est pro-Macron, soit on est accusés d’être pro-Poutine », s’est plainte, lors du débat, Marine Le Pen, la dirigeante du groupe à l’Assemblée.

Reste que c’est bien l’ambiguïté qui caractérise les positions du RN, résultat d’une volonté d’effacer plus de quinze années d’engagement en faveur du Kremlin. En 2011, Marine Le Pen dit son « admiration » pour Vladimir Poutine ; après 2014, elle refuse de qualifier l’annexion de l’Ukraine d’ « illégale », pendant que des membres de son parti se rendent régulièrement dans les territoires occupés d’Ukraine ; en 2017, elle obtient un rendez-vous au Kremlin avec le président russe, à la veille de la présidentielle ; début 2022, elle relativise encore la menace d’invasion de l’Ukraine.

Privilégier la discrétion

Et même après le déclenchement de la guerre à grande échelle, les votes de son parti à l’Assemblée nationale et au Parlement européen sont systématiquement favorables à Moscou, à l’exception du vote d’une résolution condamnant l’invasion de l’Ukraine, le 1er mars 2022, auquel se joignent les élus RN (un eurodéputé s’abstiendra, Thierry Mariani).

Qui plus est, le spectre du prêt de 9,4 millions d’euros contracté par le parti en 2014 auprès de la First Czech Russian Bank plane toujours sur ces engagements. La commission d’enquête de l’Assemblée sur les ingérences étrangères dans la vie politique française, réclamée par le RN lui-même, a conclu que ce prêt constituait un « traitement de faveur » de la part des créanciers russes et a désigné le parti comme une « courroie de transmission efficace »du Kremlin en France.

Le déclenchement de l’« opération militaire spéciale » en Ukraine, qui a largement choqué l’opinion française, a dès lors constitué une menace pour un RN obsédé par sa quête de respectabilité. La plupart de ses responsables ont condamné l’invasion, et Jordan Bardella, son président, a été jusqu’à déplorer, dans un entretien accordé en février 2023 à L’Opinion, une « naïveté collective » passée à l’égard de la Russie.

A l’approche des législatives, le même a tenté d’imposer une ligne d’équilibre. Le 19 juin, en marge du salon de la défense Eurosatory à Villepinte (Seine-Saint-Denis), il a assuré vouloir « ne pas remettre en cause les engagements pris par la France sur la scène internationale ». Dans le même temps, le candidat au poste de premier ministre rappelle ses « lignes rouges » : refus d’envoyer sur le sol ukrainien des troupes ou des instructeurs français, et refus de livrer « des missiles longue portée ou des armes qui pourraient permettre à l’Ukraine de frapper le territoire russe ».

Hors cette clarification, l’essentiel de la stratégie de la formation d’extrême droite consiste à privilégier la discrétion au sujet de l’Ukraine et de la Russie. Exemple significatif : le livret thématique de son programme consacré à la défense pour la présidentielle de 2022 a disparu récemment du site du RN. Marine Le Pen y écrivait vouloir « une alliance avec la Russie sur certains sujets de fond », tels que la sécurité européenne.

Un autre signe de cette ambivalence : Thierry Mariani, numéro 9 sur la liste du RN aux européennes, mais aussi l’homme le plus identifié au sein du parti pour ses liens avec Moscou, se garde bien de s’exprimer au sujet du conflit ukrainien. Mais, au lendemain de la dissolution, plusieurs des ralliés de la droite s’avèrent partager ses vues : c’est le cas de l’ancien député (Les Républicains) Jacques Myard, qui l’a accompagné plusieurs fois en Crimée, ou l’avocat et polémiste Pierre Gentillet, membre actif du Dialogue franco-russe et fondateur du Cercle Pouchkine, organisations relais du Kremlin en France.

Cette attitude des deux autres blocs rend la situation difficile pour le camp d’Emmanuel Macron, privé d’angle d’attaque sur le sujet. Le conflit reste pourtant important dans l’opinion : selon un sondage Elabe pour Les Echos et l’Institut Montaigne publié le 13 juin, les trois quarts des Français restent préoccupés par une extension à d’autres pays. Si le principe d’un soutien militaire à Kiev recule, il reste majoritaire (55 % des sondés). Avec une nuance : 52 % des sympathisants LFI et 69 % des sympathisants RN estiment que la France doit arrêter ou réduire ses livraisons d’armes.

Le Monde
élections législatives, mercredi 26 juin 2024 1294 mots, p. 6
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25 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Reportage

Une campagne par vents contraires pour François Ruffin

Le député sortant de la Somme et candidat Nouveau Front populaire est confronté à la poussée du RN

Sandrine Cassini

Abbeville (Somme) - envoyée spéciale - Quartier des Provinces, à Abbeville (Somme). Un homme marche, seul, sous un soleil d’été, micro à la main. Une camionnette le suit au pas, surmontée d’un énorme ballon rouge, sur lequel est inscrit en grosses lettres « Avec François Ruffin », et Picardie debout, le nom de son petit parti. Ce dimanche 23 juin, à sept jours du premier tour des élections législatives du 30 juin, le député sortant de la 1re circonscription de la Somme, élu pour la première fois en 2017, est à nouveau en campagne. Chemise blanche immaculée, il déambule dans ce quartier populaire, interpellant les habitants. « Bonjour, les Provinces, ici votre député François Ruffin. J’aimerais que vous me renvoyiez à l’Assemblée pour continuer à porter votre voix et pour faire qu’il n’y en ait pas que pour les gros en haut, mais aussi pour les petits » , proclame-t-il.

La voix résonne dans les allées bétonnées. Quelques têtes apparaissent aux fenêtres de ces habitations à loyer modéré. Justice fiscale, investissement dans l’hôpital, l’école, le logement, revalorisation des minima sociaux et des retraites, le député sortant égrène son programme social. « Je suis sûr que c’est vous qui tenez le pays », poursuit-il à l’attention de ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts.

D’habitude, l’ex-élu fait six mois de campagne dans les 82 communes de sa circonscription, un bastion de gauche que le Rassemblement national (RN) rêve de lui arracher. Là, il n’a que trois semaines pour convaincre. En 2022, il avait battu sa rivale du RN, Nathalie Ribeiro-Billet, au second tour, avec 61 % des voix. A l’époque, elle avait obtenu « 40 % sans sortir de chez elle ». En deux ans, l’extrême droite a poursuivi sa poussée, réalisant un score de 44 % à l’élection européenne du 9 juin (contre 31,4 % au niveau national) dans la circonscription. La gauche, elle, n’a attiré que 26 % des voix. « On a le vent de face, dans un coin comme ici », admet le natif d’Amiens.

Dans la Somme, François Ruffin fait campagne sur son nom. La figure de Jean-Luc Mélenchon, le fondateur de La France insoumise (LFI), est un repoussoir. Sur le matériel de campagne, le Nouveau Front populaire, la nouvelle alliance de la gauche, est mentionné en tout petit. Magali (qui n’a pas souhaité donner son nom) a fait du porte-à-porte la semaine précédente : « Le problème qui ressort, ce n’est pas[Jordan] Bardella, c’est Mélenchon », relate-t-elle.

La méthode pacifique

La veille, sur France 5, le triple candidat à la présidentielle a de nouveau désespéré les militants de François Ruffin en se disant « prêt à gouverner le pays ». Il a aussi estimé que l’élection européenne avait tranché sa « divergence » idéologique avec l’ex-député de la Somme. « Plutôt que de faire la tournée des plateaux télé, Jean-Luc devrait aller se battre, sur le terrain, il devrait affronter le RN dans une circo, comme il l’a fait en 2012 à Hénin-Beaumont[Pas-de-Calais] , même s’il a perdu », répond l’intéressé, qui pense que la ligne de Jean-Luc Mélenchon ne peut que faire perdre la gauche. « Le nom de Jean-Luc Mélenchon revient en porte-à-porte, et il revient comme un obstacle à la victoire du Front populaire », ajoute-t-il. Mais le député sortant a décidé de reporter les règlements de comptes, même si la rupture paraît consommée. Avec LFI, qui renvoie uniquement le vote RN à un vote raciste, l’homme a un « désaccord moral ».

« Est-ce qu’on considère que la France des bourgs, la France populaire hors quartiers doit être abandonnée au RN ? Que ce sont des gens perdus à jamais ? Ce n’est pas mon cas », martèle-t-il .Cyril Becuwe, de la CGT d’Abbeville, porte la candidature de François Ruffin dans les usines. « Il faut que Mélenchon s’écarte, c’est un grand danger pour la suite. Il joue à perdre. Il est trotskiste », se désole le syndicaliste, qui a connu l’ancien sénateur quand lui-même était au Parti socialiste il y a des années.

Ce dimanche 23 juin après-midi à Abbeville, c’est l’heure du goûter : les militants disposent, sur des tables coiffées de tentes, des gâteaux, des jus de fruits, des bonbons pour les enfants. Des cours de boxe et de gymnastique sont proposés aux amateurs, petits et grands. Pour se faire entendre dans les quartiers populaires, où l’abstentionnisme est fort, François Ruffin préfère la méthode pacifique, et la fête, au « bruit et à la fureur »de Jean-Luc Mélenchon. Dans les conversations reviennent le prix du panier de supermarché, les problèmes de logement ou de santé. Et une supposée injustice par rapport aux « assistés », même si le terme n’est pas prononcé.

Hélène, la cinquantaine, agente d’entretien et mère de sept enfants, se plaint de « ceux qui dorment »pendant qu’ « elle travaille ». Ce qui ne l’empêche pas de soutenir François Ruffin. Son mari, Olivier, spécialisé dans la peinture et la menuiserie, a cessé de voter. « Les politiques, c’est tous des menteurs », justifie-t-il, pestant contre la concurrence déloyale de la main-d’œuvre étrangère ou des « entreprises pas françaises »de Roumanie et d’ailleurs. « On est contre les travailleurs détachés », tente de rassurer le candidat. En attendant, l’ouvrier en bâtiment se montre séduit par Jordan Bardella. « Il y a des choses qu’il dit, c’est la vérité », affirme-t-il. Quant à Marine Le Pen, elle n’est, selon lui, pas « raciste ».

« De la modestie »

A Berteaucourt-les-Dames, à 30 kilomètres de là, une commune rurale où de coquets pavillons côtoient les maisons ouvrières, Jordan Bardella a rassemblé 53,7 % des suffrages aux élections européennes. « Faites attention, je vous demande de la modestie, on ne vient pas leur faire la leçon », a recommandé quelques heures plus tôt François Ruffin aux militants venus tracter en début de matinée. Dans la circonscription, l’élu s’implique dans la vie locale, comme lorsqu’il a aidé au sauvetage du collège de secteur. Un argument de proximité qu’il met en avant auprès des électeurs.

Que répondre aux questions sur Jean-Luc Mélenchon, s’enquiert une militante ? « Lui, c’est lui, moi, c’est moi. Il faut une prise de distance. Sinon, c’est cuit », répond l’ancien journaliste alors que la tête de liste LFI aux européennes, Manon Aubry, a fait 5,8 % dans le village. Le voilà parti, tracts à la main, faire le tour des pavillons avec le maire sans étiquette, Dominique Morel. Devant sa maison fleurie, Nicole est fan du candidat. « On est plutôt de son côté. Je ne suis pas allée voter[le 9 juin] , car ça change rien, et là je vais y aller », dit-elle. Chez Roger, à la retraite après quarante-deux années chez Auchan, l’accueil est poli, mais froid. « Il faut récompenser les gens qui travaillent, il y a des gens qui ne travaillent pas et qui vivent aussi bien », se plaint-il, refusant de dire pour qui il compte voter.

Au Sulky, le bar de la commune, qui sert ce jour-là de point de ralliement aux militants, Hélène, une auxiliaire de vie à mi-temps, a vu son départ à la retraite reculer de six mois, à la faveur de la réforme d’Emmanuel Macron. En 2022, elle a voté François Ruffin, mais RN aux européennes. Pour le 30 juin, elle n’est pas encore décidée. Ce qu’elle n’aime pas, ce sont « ces migrants qui ont tout ». Et pourquoi ne pas essayer Jordan Bardella ? La ritournelle revient sans cesse. L’ex-député préfère passer outre, sans juger. Tel un missionnaire, le revoilà parti avec son bâton de pèlerin, caressant l’espoir de « faire France ensemble ».

L'Humanité
mercredi 26 juin 2024 1311 mots, p. 2

Les dessous de la libération de Julian Assange

Vadim Kamenka et Lina Sankari

Justice Après 1 901 jours de détention, le fondateur de WikiLeaks a quitté sa prison de haute sécurité londonienne pour comparaître, ce 26 juin, dans les îles Mariannes du Nord. L'issue de son calvaire ne marque pas pour autant la fin du combat pour la liberté de la presse.

Le regard porte loin. À quoi pense Julian Assange après douze années de captivité, en cet instant où son avion s'approche de Bangkok ? La fatigue est visible. Quelques heures auparavant, le fondateur de WikiLeaks se trouvait sur le tarmac de l'aéroport de Stansted, à Londres. Le journaliste australien de 52 ans prend place dans un avion à destination de la Thaïlande, puis des îles Mariannes du Nord, territoire américain du Pacifique. La veille, il signait un accord de plaider-coupable avec les autorités états-uniennes, qui le renvoie vers un tribunal fédéral de Saipan. L'audience qui se tient ce 26 juin (vers 1 heure, heure de Paris) porte sur un seul chef d'accusation : « L'obtention et la divulgation d'informations sur la défense nationale », explique son épouse Stella Assange. « Julian sera un homme libre une fois l'accord validé par le juge », précise-t-elle. Pour le mathématicien et ancien député Cédric Villani, qui compte parmi ses soutiens, «   les réactions positives qui émanent de son entourage laissent penser que l'issue s'avère favorable ».

Cette procédure met un terme à 1 901 jours de détention dans la prison de haute sécurité de Belmarsh, à Londres. Cinq années de calvaire, dans une cellule de 2 mètres sur 3, à l'isolement 23 heures sur 24. Des conditions qui ont dégradé son état de santé jusqu'à provoquer, en 2021, une attaque cérébrale. Dès 2020, le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, Nils Melzer, exhortait les autorités britanniques à libérer immédiatement Julian Assange ou à le placer en résidence surveillée durant la procédure d'extradition. « Les souffrances de plus en plus graves infligées à Julian Assange, du fait de son isolement cellulaire prolongé, équivalent non seulement à une détention arbitraire, mais aussi à de la torture et à d'autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants », pointait-il alors.

« un terroriste high tech », selon Biden

L'Australien a subi quatorze années d'acharnement judiciaire et politique. Sa détention arbitraire débute le 7 décembre 2010, lorsqu'il se présente à la police britannique pour se soumettre à un mandat d'arrêt européen émis par la Suède dans le cadre d'une enquête pour viol et agression sexuelle, qui sera classée sans suite. Il est détenu neuf jours, puis assigné à résidence. En 2011, alors qu'un tribunal londonien valide la demande d'extradition suédoise, le journaliste redoute d'être extradé vers les États-Unis, qui le recherchent activement. Depuis 2010 et la publication par WikiLeaks de 750 000 documents classifiés et de documents révélant des crimes de guerre commis par l'armée américaine en Irak et en Afghanistan, Washington ne décolère pas. La vidéo dite « Collateral Murder » dévoile ainsi un raid aveugle des États-Unis qui tue 18 civils, dont 2 journalistes.

C'est toute la notion de « secret d'État » qui est bouleversée par cette soudaine transparence démocratique. Une partie des documents, qui continuent de constituer une ressource précieuse, accablent l'armée américaine. Après les mensonges qui ont justifié l'invasion de l'Irak et les révélations sur la torture dans le camp de Guantanamo, la défiance s'accroît vis-à-vis de Washington. La secousse créée par WikiLeaks est d'ampleur mondiale. Alors vice-président de Barack Obama, Joe Biden compare Julian Assange à un «   terroriste high tech ».

En conséquence, Julian Assange est poursuivi, en 2019, pour 18 chefs d'inculpation en vertu des lois anti-espionnage. Il risque 175 ans de prison. « Cet accord en abandonne 17 et lui permet d'être jugé loin des États-Unis. Les négociations ont duré plusieurs mois, dans l'ombre. Des rumeurs existaient. Mais, au final, c'est une excellente nouvelle et un immense soulagement », se félicite le président du comité de soutien en France, Laurent Dauré.

Cet épilogue doit beaucoup à la mobilisation internationale... et aux tractations diplomatiques engagées dans l'ombre, il y a deux ans, loin des aspirations de WikiLeaks à la transparence, par le gouvernement travailliste australien d'Anthony Albanese : « L'époque où les conversations entre gouvernements se faisaient par mégaphone, où les messages textuels étaient divulgués (est révolue). Nous avons rétabli des relations constructives avec nos alliés. » En 2022, la décision de l'ancienne ministre britannique de l'Intérieur Priti Patel d'approuver l'extradition accélère ce processus diplomatique.

tractations diplomatiques

Le député australien Julian Hill, qui s'est fait l'avocat de Julian Assange au Parlement, insiste sur le fait que l'affaire sort du domaine strictement judiciaire : « Il ne pourra jamais y avoir de solution juridique à cette affaire. Elle est intrinsèquement politique. Les affaires politiques ne devraient jamais faire l'objet d'une extradition. Nous devrions défendre notre compatriote et demander que les charges soient abandonnées. » Plusieurs élus se joignent à sa démarche et pressent le gouvernement australien de lancer un appel à Joe Biden et à Boris Johnson qui occupe alors le 10, Downing Street. « Je ne doute pas qu'Anthony Albanese entretienne d'assez bonnes relations avec Joe Biden pour lui dire de mettre fin à cette folie », plaide Andrew Wilkie, député australien. L'Australie, tête de pont des États-Unis vers le Pacifique, est insérée dans l'accord de coopération militaire Aukus avec Washington et Londres, contre Pékin. Par la voix du sénateur Shoebridge, Canberra prévient que le maintien en détention de Julian Assange pourrait constituer « un irritant permanent dans les relations bilatérales ». Selon Cédric Villani, cette décision intervient à un moment décisif : « En pleine campagne présidentielle, Joe Biden, qui a perdu de nombreux soutiens de l'aile gauche du Parti démocrate avec sa diplomatie à l'égard de Gaza, avait besoin d'envoyer un signe. Julian Assange peut lui être utile électoralement. Washington, qui a également besoin de son allié australien dans le Pacifique, a dû faire des concessions. »

En lien avec la famille du journaliste, les comités de soutien et les organisations de défense de la liberté de la presse, une délégation de parlementaires australiens multiplie les déplacements sur le sol américain. Discrètement, ils rencontrent leurs homologues et, sur leur propre sol, ils ont des échanges réguliers avec l'ambassadrice américaine à Canberra, Caroline Kennedy. En août 2023, cette dernière finit par évoquer la possibilité d'un accord. Selon nos informations, l'entourage de Julian Assange, qui s'était plusieurs fois vu proposer une sortie de crise par le plaider-coupable, s'y était vivement opposé. Mais la dégradation de l'état de santé du fondateur de WikiLeaks pèse certainement dans la balance. Pour le député indépendant australien Andrew Wilkie, « cette affaire n'a que trop duré » : il présente une motion d'initiative parlementaire qui exhorte à une issue positive, adoptée par 86 voix contre 42.

scandale judiciaire et politique

En décembre, la résolution 934 de la Chambre des représentants, présentée par l'élu républicain Paul A. Gosar, exprime « le sentiment que les activités journalistiques régulières sont protégées par le premier amendement (qui garantit la liberté de la presse - NDLR), et que les États-Unis devraient abandonner toutes les poursuites contre Julian Assange et toutes les tentatives d'extradition ». En avril dernier, Joe Biden finit par envoyer un signe en expliquant « envisager » l'abandon des poursuites, donc l'extradition.

Dans une note adressée le 16 avril au Crown Prosecution Service, chargé des poursuites, le département d'État américain cherche à rassurer les soutiens de Julian Assange, qui s'inquiètent de voir le journaliste risquer la peine de mort une fois extradé. La Haute Cour britannique juge ces garanties insuffisantes et autorise Julian Assange à faire appel. Le bout du tunnel est proche pour Julian Assange qui n'a cessé d'interroger : « Quelles sont les différences entre Mark Zuckerberg (le fondateur de Facebook - NDLR) et moi ? Je vous donne gratuitement des informations privées sur les entreprises et je suis un méchant. Zuckerberg donne vos informations privées aux entreprises pour de l'argent et il est l'homme de l'année. » À l'issue de ce long scandale judiciaire et politique, Julian Assange a sans conteste été au coeur de l'une des affaires du siècle.

Libération
mercredi 26 juin 2024 59 mots, p. 11

autre

LIBÉ.FR Dans le Médoc, l'ex-députée de gauche Pascale Got en campagne pour renverser le RN Grégoire de Fournas

Députée socialiste de Gironde entre 2007 et 2017, Pascale Got veut retrouver son siège. Il lui faudra battre le sortant RN, connu pour une invective xénophobe à l'Assemblée, dans un territoire où le parti lepéniste prend désormais racine. Photo AFP

Le Figaro, no. 24833
Le Figaro, mercredi 26 juin 2024 1695 mots, p. 18

Enquête

Et Gambetta lança au président : « Il faudra se soumettre ou se démettre »

En 1877, l'hôte de l'Élysée, le monarchiste Mac-Mahon, a dissous la Chambre, composée en majorité de républicains, et en a appelé aux électeurs. Désavoué par les urnes, il a dû plier, puis a fini par démissionner.

Perrault, Guillaume

Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, croyez-le bien, messieurs, il faudra se soumettre ou se démettre. » Ainsi s'exprime Léon Gambetta, lors d'un banquet à Lille, le 15 août 1877, lors de la campagne législative provoquée par la dissolution de la Chambre des députés décidée par le président de la République, Mac-Mahon. Dans ses lettres, Gambetta juge sa victoire électorale certaine. Et il prédit que, en raison de son implication personnelle dans la campagne, le chef de l'État ne pourra pas rester à l'Élysée. Cette histoire célèbre va influencer la culture républicaine alors en formation. Et sa leçon est plus actuelle que jamais.

L'affaire prend sa source en 1870. Lors de la guerre entre la France et les États allemands, défaites et invasion entraînent la déchéance de l'Empire et la proclamation de la République (4 septembre 1870). Mais il s'agit d'un état de fait provisoire, non d'un régime stable. Après un armistice avec Bismarck, les Français élisent, en février 1871, une Assemblée à majorité monarchiste, résignée à accepter la cession de l'Alsace-Moselle pour mettre fin à la guerre. Parmi ces monarchistes, composés de légitimistes et d'orléanistes, Adolphe Thiers s'impose comme un leader naturel. Les députés lui confient le pouvoir exécutif. « Monsieur Thiers » , comme l'appelaient la plupart des Français d'alors, conclut la paix, puis écrase la Commune de Paris. Reste à choisir entre monarchie constitutionnelle et République. En juillet 1871, le comte de Chambord, petit-fils de Charles X, rend public un manifeste où, après avoir exposé un programme qui ne manque pas d'allure, il affirme son attachement indéfectible au drapeau blanc. Une prétention inacceptable pour les orléanistes. L'union entre légitimistes et orléanistes autour de Chambord étant donc impossible, Thiers se rapproche de l'opposition républicaine et pose ses conditions : « La République sera conservatrice ou ne sera pas. » S'estimant trahis, les députés monarchistes renversent alors Thiers et confient le pouvoir exécutif au maréchal de Mac-Mahon. Puis ils lui accordent le titre de président de la République pour sept ans (1873). Les orléanistes espèrent que, pendant que Mac-Mahon, monarchiste, assurera l'intérim à l'Élysée, la mort de Chambord permettra aux légitimistes, en l'absence d'héritier mâle du défunt, de reporter leur fidélité sur le comte de Paris, descendant de Louis-Philippe. L'accord de tous les monarchistes derrière le même prétendant serait ainsi réalisé et la restauration enfin possible.

Grâce à une transaction entre orléanistes et républicains modérés, trois lois constitutionnelles sont adoptées. Arrivent les législatives de 1876. Les républicains, formant la gauche de l'époque et répartis en quatre courants de pensée distincts, obtiennent la majorité en voix face aux monarchistes (4 millions de voix contre 3 200 000) et triomphent en sièges (339 contre 194). Que va faire le président de la République ? Son mandat court jusqu'en 1880. Mac-Mahon est légaliste. Or, à la Chambre, les rapports se tendent entre la nouvelle majorité et le président du conseil qu'avait choisi le chef de l'État avant les législatives, Jules Dufaure. À tel point que Dufaure démissionne en décembre 1876. Mac-Mahon ne cherche pas à le retenir malgré la confiance qu'il lui portait et désire le remplacer par une personnalité qui aurait à la fois son agrément et celui des députés. Le président de la République appelle donc le plus modéré des leaders de la gauche, Jules Simon. L'aile droite des républicains ne peut qu'être satisfaite de voir Simon à la présidence du Conseil, et ce dernier pourrait aussi s'entendre avec les orléanistes. Il se déclare « profondément républicain et profondément conservateur »et obtient la confiance des Chambres. Du point de vue de Mac-Mahon, tout semble donc aller aussi bien que possible.

C'est sans compter avec Gambetta. Plus à gauche que Simon, Gambetta est de surcroît un tribun-né. Petit-fils d'un quincaillier italien installé à Cahors dont le fils, lui aussi né italien, avait repris la boutique, il a opté pour la nationalité française à 21 ans. Avocat, le républicain radical est élu député en 1869. Après le désastre de Sedan, Gambetta participe à la proclamation de la République. Puis le voilà membre du gouvernement de la Défense nationale. Gambetta quitte en ballon Paris assiégé pour gagner la province et appeler les Français à la levée en masse. Cette personnalité, cependant, n'inspire pas alors un respect unanime, tant s'en faut. Après l'armistice, des communards ont reproché à Gambetta de n'avoir pas conduit la guerre à outrance qu'il avait pourtant proclamée et d'avoir chauffé à blanc les Parisiens assiégés par ses proclamations martiales, avant de se laver les mains de la suite. Beaucoup d'autres, à droite, tenaient Gambetta pour un irresponsable qui avait prolongé une guerre perdue d'avance et son cortège de malheurs, sans se battre lui-même. Les mêmes l'accusaient d'avoir agi ainsi dans le but d'assurer la légitimité de son parti à gouverner le pays après la paix. La puissance du patriotisme, cependant, était telle que de nombreux Français voyaient en Gambetta l'homme qui avait sauvé l'honneur en incarnant la défense nationale. Élu député, il sillonne bientôt l'Hexagone pour prononcer des discours lors de banquets organisés par des amis politiques aux quatre coins du pays. Gambetta y gagne un nouveau surnom, « le Commis voyageur de la République ». En ces années 1871-1876 où les députés tâtonnent, alors que les Français ignorent de quoi sera fait l'avenir, l'avocat prêche pour le régime selon son coeur. Et, à chaque réunion publique, les sympathisants font des kilomètres afin de le voir, l'écouter, l'applaudir.

Or, cet homme, face à Mac-Mahon, en cette année 1876, veut en découdre. Fort de la victoire des républicains aux législatives, Gambetta entend réduire le chef de l'État à un rôle purement symbolique. À ses yeux, le gouvernement doit procéder des Chambres, être responsable devant elles seules et n'a pas de compte à rendre au président de la République. Le tribun est déterminé à imposer une interprétation parlementaire des lois constitutionnelles adoptées l'année précédente. Ces dernières, en 1875, avaient fracturé les républicains. Les modérés avaient voté pour (se rapprochant ainsi des orléanistes) et les radicaux contre. Gambetta veut donc refaire l'unité de son camp et engager ensuite une épreuve de force avec Mac-Mahon. Pour resserrer les rangs républicains autour de lui, le tribun utilise une méthode éprouvée : désigner l'ennemi d'une grande partie de sa famille de pensée, l'Église et même les catholiques en général, et les attaquer violemment. Le 4 mai 1877, à la Chambre, Gambetta conclut une philippique par ces mots : « Et je ne fais que traduire les sentiments intimes du peuple de France en disant du cléricalisme ce qu'en disait un jour mon ami Peyrat(Alphonse Peyrat, journaliste et député d'extrême gauche de l'époque, NDLR) : « Le cléricalisme ? Voilà l'ennemi! ». » La gauche, ressoudée, l'acclame. Les jours suivants, Gambetta saisit tous les prétextes possibles pour affaiblir Jules Simon, afin de prouver que le président du Conseil n'est rien sans l'appui des parlementaires. Mac-Mahon estime que la ligne rouge est franchie. Après de nouveaux différends entre la majorité de la Chambre et lui, le président de la République, le 16 mai 1877, adresse une lettre d'admonestation au président du Conseil. Il lui reproche de manquer d'autorité envers les députés et de ne pas rester fidèle, sur chaque sujet politique du moment, à la ligne de conduite délibérée en Conseil des ministres. S'estimant désavoué par le chef de l'État, Jules Simon démissionne. L'hôte de l'Élysée appelle, pour lui succéder, une figure de l'orléanisme, le duc Albert de Broglie, sénateur. Gambetta jubile. Il écrit à sa maîtresse : « Ma chère enfant, la guerre est déclarée, on nous offre même la bataille ; je l'ai acceptée, car mes positions sont inexpugnables ; nous occupons les hauteurs de la loi d'où nous pourrons mitrailler tout à notre aise les misérables troupes de la réaction qui pataugent dans la plaine. » À son initiative, 363 députés signent un manifeste exprimant leur refus d'entrer en rapport avec Broglie. Face à ce blocage institutionnel, et comme les lois constitutionnelles de 1875 lui en donnaient le droit, le président de la République dissout la Chambre (après avoir obtenu le feu vert du Sénat) et convoque des législatives anticipées.

Dans le pays, les esprits s'enflamment et les fantômes de la Révolution et de l'Empire se réveillent. Les républicains accusent leurs adversaires de préparer un coup d'État contre la Chambre, à l'instar du futur Napoléon III, le 2 décembre 1851. De leur côté, légitimistes, orléanistes et bonapartistes dénoncent, chez les républicains, une volonté de ressusciter la Convention nationale omnipotente de 1793 et de mépriser toute idée de contre-pouvoir, ce qui avait contribué à la Terreur. La campagne électorale bat son plein tout l'été. Gambetta ne se présente nullement comme le défenseur des ouvriers contre la bourgeoisie, car il répudie l'idée de lutte des classes et veut croire à leur alliance. À Lille, le 15 août, Gambetta fait même l'éloge de « Monsieur Thiers » , aile droite du camp républicain désormais, et caution précieuse pour attirer les électeurs modérés. De ville en ville, le verbe du tribun fait merveille. « Tel il était, moins homme d'État qu'artiste, sublime chanteur des rues », jugera, cinquante ans plus tard, Daniel Halévy au sujet de Gambetta.

Les Français se rendent enfin aux urnes les 14 et 28 octobre 1877. Les républicains obtiennent une majorité nette, même si leur avance diminue très légèrement en voix (4 360 000 suffrages contre 3 570 000 pour monarchistes et bonapartistes) et en sièges (321 contre 200). Mac-Mahon s'incline et appelle des présidents du Conseil qui ont la confiance de la majorité des députés. Puis, en 1879, le Sénat bascule à son tour côté républicain lors du renouvellement d'un tiers de ses membres. Le 30 janvier 1879, Mac-Mahon refuse de signer un décret de mise à la retraite d'office de généraux monarchistes et préfère démissionner. La souveraineté nationale, désormais, et jusqu'en 1958, s'exprimera au Palais Bourbon, et nulle part ailleurs.

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Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 26 juin 2024 796 mots, p. AUJM10
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26 juin 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Loïc Signor à l'assaut du fort Boyard

Dans la 3e circonscription du Val-de-Marne, le porte-parole de Renaissance affronte le député Insoumis de 23 ans. Le premier multiplie les tacles. Le second estime n'avoir aucun intérêt politique à répondre.

Olivier Beaumont et Pierre Maurer

Loïc Signor arpente la 3 e circonscription du Val-de-Marne avec la foi de ceux qui n'ont plus rien à perdre. Sans complexe, et sans retenue non plus : « Vous connaissez votre député actuel ? », interroge le candidat Ensemble, ce lundi soir, dans une zone pavillonnaire de Villeneuve-Saint-Georges où il fait du porte-à-porte avec ses équipes. « Euh... non », répondent benoîtement les habitants qu'il croise. « Bah, c'est lui : Louis Boyard. Celui que vous ne voyez jamais ici et qui a vendu de la drogue », balance-t-il en montrant la photo de l'Insoumis sur un tract dénonçant son bilan à l'Assemblée. Signor fait référence aux aveux de ce dernier, il y a quelques années, quand il avait reconnu avoir « dealé » pour payer une partie de ses études. Ambiance...

Challenger dans cette circonscription où le RN a fait une percée lors des dernières élections européennes (27,3 %, le score le plus élevé de ce département traditionnellement ancré à gauche), l'ancien journaliste de CNews, qui a rejoint les rangs macronistes au lendemain de la victoire présidentielle de 2022, mène une bataille symptomatique du climat général pour la majorité sortante : face à des vents contraires et dans un scrutin qui pourrait mettre au second tour un duel entre le Nouveau Front populaire et le Rassemblement national. Alors le porte-parole de Renaissance joue crânement sa chance, en s'affichant sur ses documents de campagne aux côtés de celui qu'il considère encore comme un atout : Gabriel Attal. « C'est une figure qui rassemble. La question que doivent se poser les électeurs, c'est de savoir qui ils veulent à Matignon : Attal, Bardella ou Mélenchon ? », pose-t-il à chacune de ses rencontres. Au risque d'éclipser un Emmanuel Macron devenu trop encombrant ? « Je n'ai pas le macronisme honteux. Mais ce n'est pas l'élection présidentielle qui se joue en ce moment », justifie-t-il.

« Le parachuté, c'est lui ! »

À la sortie de l'école primaire de Marolles-en-Brie, il est pourtant interpellé par un parent d'élève, déçu par le chef de l'État : « J'ai voté pour lui en 2017, mais là, franchement, je suis perdu. Je n'en peux plus de Macron. Désolé pour vous, mais c'est trop tard. » Quelques minutes plus tard, c'est une maman qui l'entreprend sur les problèmes d'insécurité. « Mais on a augmenté les effectifs de police et de gendarmerie depuis 2017. À Santeny (la commune voisine), le commissariat a été rénové et on va passer de six policiers municipaux à neuf ! », répond du tac au tac Signor.

À chaque fois, ses arguments fusent. L'ancien journaliste, habitué aux joutes verbales sur les plateaux télé, a été à bonne école et martèle que la liste Ensemble est la seule qui s'engage à ne pas augmenter les impôts. Constamment, il rappelle aussi ses origines familiales d'ici, lui qui est né à Sucy-en-Brie, avec une grand-mère enseignante dans les quartiers nord de Villeneuve-Saint-Georges. Comme pour répondre aux accusations de parachutage que lui font certains. Une manière aussi de renvoyer dos à dos le candidat RN, Arnaud Barbotin, qu'il accuse de ne « pas être originaire de la circonscription mais de Versailles », et Louis Boyard. « Lui, il a grandi à Angers et a vécu ensuite à Bruxelles. Le parachuté, c'est lui ! », tacle Signor, qui invariablement le cible aussi sur les réseaux sociaux, avec des petites pastilles vidéo qui en moyenne avoisinent les 100 000 vues.

Mais le candidat Insoumis préfère balayer les attaques d'un revers de la main : « Mon adversaire, c'est le RN et l'abstention. Loïc Signor, c'est qui ? », toise-t-il, après avoir déjà refusé quatre débats télévisés. « Signor privilégie les attaques ad hominem sur Louis en espérant qu'on soit assez bêtes pour répondre. On n'a pas peur de débattre avec lui, mais on n'a aucun intérêt à le faire », appuie l'entourage de Boyard. Lequel est aussi accusé par son adversaire de faire du clientélisme en organisant des barbecues dans les quartiers populaires et en distribuant des boissons aux gamins du coin.

« Actons-le, le macronisme est terminé »

Des événements XXL qui rassemblent à chaque fois entre 250 et 350 personnes. « Les barbecues ? Mais qui peut croire que les gens vont donner leur vote pour un Capri-Sun ou une merguez ? Grâce à ça, ils se sentent surtout considérés. Depuis deux ans, j'ai raconté la vie d'ici », défend le jeune député, amusé par les attaques de son adversaire, et qui assène : « Actons-le, le macronisme est terminé. La recomposition politique, c'est le Nouveau Front populaire. » OEil pour oeil...

Il reste désormais quatre jours à Loïc Signor pour essayer d'inverser la dynamique. Ce jeudi, à Marolles-en-Brie, c'est Rachida Dati qui s'affichera à ses côtés pour l'encourager dans ce difficile combat.

Le Figaro, no. 24833
Le Figaro, mercredi 26 juin 2024 626 mots, p. 5
Aussi paru dans
25 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Éducation : Parcoursup, un outil décrié au centre des débats droite-gauche

Beyer, Caroline

La sélection à l'université, ou l'un des grands points de fracture entre la gauche et la droite. Elle est aujourd'hui associée au mot « Parcoursup » , qui désigne à la fois un algorithme et la plateforme d'information et d'orientation mise en place sous le premier quinquennat Macron.

Le Nouveau Front populaire promet son abrogation. Pour l'union de la gauche, le bac doit redevenir l'unique condition d'accès à toute filière universitaire. Au Rassemblement national, on veut améliorer l'outil, en promettant plus de «transparence». Et l'on propose surtout, en parallèle, de «revaloriser» le bac. Une chose est certaine : pour les électeurs, l'objet Parcoursup, qui concentre les angoisses familiales, est un sujet de préoccupation majeur.

Lors de la campagne présidentielle 2017, Emmanuel Macron, le candidat du « en même temps » , promettait de lutter contre l'échec à l'université en instaurant des « prérequis » , sans toutefois aller jusqu'à utiliser le mot «sélection». « Nous ferons en sorte que l'on arrête de faire croire à tout le monde que l'université est la solution pour tout le monde » , affirmait-il une fois élu, peu après le scandale du tirage au sort des étudiants, travers auquel avait abouti « APB » , le précédent système mis en place en 2009.

La loi orientation et réussite des étudiants - dont le rapporteur n'était autre que Gabriel Attal, socialiste ayant alors intégré la jeune garde macroniste - était adoptée en 2018 et mettait en place Parcoursup. Le texte a introduit des conditions à la loi de 1984, qui posait le premier cycle universitaire comme ouvert « à tous les titulaires du baccalauréat». Mais les «prérequis» ont finalement cédé la place à des «attendus», qui se sont révélés flous.

Une « usine à stress »

Et Parcoursup est régulièrement critiqué pour son «opacité. Si l'algorithme est public, les critères selon lesquels les universités « classent » les candidats sont peu transparents. Des universités bien en mal de départager les élèves de terminale, qui décrochent le bac à 90 %. De l'aveu même du président Macron, en 2022, Parcoursup est une « usine à stress ».

Une expression que Roger Chudeau, le « M. Éducation » du RN, aime à reprendre. Agrégé d'allemand, ex-inspecteur général et ancien filloniste, le député du Loir-et-Cher a rédigé le dernier programme éducation de Marine Le Pen. En avril 2023, il avait présenté une proposition de loi visant à redonner au bac « sa qualité de premier grade universitaire»et à « établir les conditions d'accès»à l'université. « Pas question de supprimer l'algorithme » , qui brasse 6 000 formations, explique-t-il au Figaro. « Mais aujourd'hui, les notes de première et le contrôle continu en terminale ne permettent pas aux universités de se faire une idée de la valeur des candidats. »

Il souligne aussi « l'injustice » , avec « des lycées de banlieue qui notent très bien et des établissements de centre-ville avec une notation très serrée pour préparer à la prépa». Le RN propose donc que le bac redevienne « un examen terminal et anonyme, dont les notes serviraient de base à Parcoursup ». Le calendrier serait décalé. Par ailleurs, le bac, serait « revalorisé ». « Aujourd'hui, 50% des bacheliers échouent en première année universitaire, ce qui est inadmissible » , explique Roger Chudeau, qui promet aussi «un document explicatif pour rendre l'algorithme intelligible pour tous».

À l'autre extrême, Paul Vannier, député LFI du Val-d'Oise, défend, pour le Nouveau Front populaire, « l'abolition de Parcoursup, qui est une brutalité pour les familles ». Une proposition sur laquelle, en 2022, les différents candidats de gauche à la présidentielle s'étaient déjà entendus. « Contre la logique de la sélection, nous proposons une logique de liberté et de choix dès lors qu'un élève a le bac » , explique-t-il. Chaque bachelier pourrait s'inscrire « dans la filière de son choix, dans l'académie où il réside ». Pour «rompre » avec le précédent système, il faudra «ouvrir des places dans l'enseignement supérieur». C. B.

Le Monde
Economie & Entreprise Campus, mercredi 26 juin 2024 2226 mots, p. 19
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25 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

L’extrême droite courtise les futures élites

Le travail de banalisation s’est poursuivi ces dernières années dans les grandes écoles de commerce

Charlotte Bozonnet et Alice Raybaud

Devant les portes de l’amphi Bellon, à HEC Paris, une foule d’étudiants se presse, comme venue « au spectacle ». Le protocole, inhabituel, donne le ton de l’événement programmé ce matin-là au sein de l’école de commerce : tout un service d’ordre a été dépêché pour fouiller les sacs et vérifier les noms à l’entrée. Deux autres amphithéâtres ont été ouverts pour retransmettre en direct les échanges et accueillir les quelque 900 inscrits : un record d’affluence pour une conférence organisée par l’association étudiante HEC Débats. Ce 28 novembre 2023, son invité, Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), vient dérouler un discours de séduction rodé, face à ces futures élites économiques.

Cadre d’un parti qui s’est longtemps présenté comme anti-élites, la figure politique d’extrême droite, pas encore candidate aux élections européennes, évolue en terrain bienveillant, applaudie à plusieurs reprises par une bonne partie de la salle. Jordan Bardella n’est pas diplômé d’une grande école, mais semble pourtant « comme chez lui »: « Il a eu droit à deux ou trois ovations, quand il a fait des sorties sur l’immigration ou lancé des diatribes contre la gauche. Il était très à l’aise sur scène,se souvient Elliot Ellis, membre de l’association écologiste du campus, poche d’opposition à cette venue. En même temps, il a été très peu mis en difficulté par les questions des modérateurs. »

Parmi eux : Hippolyte Septier, étudiant membre de l’association de débats et ancien collaborateur parlementaire de Guillaume Peltier, en 2021, lorsque celui-ci était député Les Républicains, avant de devenir l’année suivante vice-président du parti d’Eric Zemmour, Reconquête !. Signe des auspices favorables sous lesquels se plaçait cette invitation, deux semaines avant la conférence, HEC Débats avait annoncé la venue de Jordan Bardella à travers une vidéo à l’accent épique, patchwork d’extraits d’interventions médiatiques mettant en valeur le président du RN, porté par la bande originale de Star Wars.

En faisant circuler une lettre ouverte en interne, quelques étudiants avaient dénoncé le cadre de la rencontre, propice à « normaliser l’extrême droite ». En vain. A la fin de la conférence, le dirigeant d’extrême droite a marqué des points. « Sur le moment, beaucoup de ses arguments m’ont convaincue et j’étais loin d’être la seule », rapporte Anne, étudiante de 21 ans (qui a demandé que son prénom soit modifié), marquée par le chiffre cité de « 80 % des viols dans l’espace public commis par des étrangers », reprenant une rhétorique fallacieuse et xénophobe du parti.

Stratégie de normalisation

Contactée, la direction de l’école n’a pas souhaité répondre aux questions du Monde, mais écrit par courriel « ne s’associe[r] en aucun cas avec les propos tenus dans le cadre des conférences politiques organisées par HEC Débats ».

Les résultats des élections européennes du 9 juin en ont témoigné : si le score du RN se réduit à mesure que le niveau de diplôme des électeurs augmente, la formation d’extrême droite arrive aujourd’hui en tête dans toutes les catégories socioprofessionnelles. Lors du dernier scrutin, 17 % des bac + 3 et plus ont voté pour lui, contre 12 % en 2019, selon une étude d’Ipsos publiée le 9 juin.

Dans sa stratégie de normalisation, le parti de Jordan Bardella, qui espère remporter les élections législatives des 30 juin et 7 juillet, cherche à s’allier aux élites dirigeantes du monde économique. Pour cela, quoi de plus efficace que de s’adresser aux écoles chargées de les former ? Si possible, les plus prestigieuses. En l’espace de trois ans, l’extrême droite aura réussi à se faire inviter dans les trois écoles de commerce parisiennes les plus sélectives et à y défendre ses thèses.

Trois ans avant HEC Paris, le 13 octobre 2020, Jordan Bardella, alors vice-président du RN et député européen, participait aux Mardis de l’Essec, du nom de l’association qui organise des cycles de conférence au sein de l’école. Là aussi très applaudi, le jeune représentant du RN, costume sombre, fait son entrée au son de Bleu Blanc Rouge, la France est de retour, une chanson de 1987 composée pour le parti de Jean-Marie Le Pen. S’ensuit une élogieuse présentation de l’invité par un étudiant de l’école qui le qualifie d’ « étoile montante du RN », de « Mbappé de la politique française »en référence à la rapidité de son ascension .Interrogée, la direction de l’Essec rappelle « l’autonomie »et « la tradition de pluralisme »de l’association . « La diversité des opinions est la bienvenue, mais(…) l’école ne prend pas pour autant position »,écrit-elle dans un e-mail.

L’année suivante, en décembre 2021, c’est Eric Zemmour, candidat à l’élection présidentielle pour le parti Reconquête !, qui est convié à l’ESCP par l’association de débats de l’école, Tribunes ESCP. Officiellement, M. Zemmour est un invité parmi d’autres – l’association a lancé un cycle de conférences à destination des candidats à la présidentielle, dont Jean-Luc Mélenchon et Jean Lassalle –, mais sa venue va cette fois faire des vagues.

Dans Libération, 700 étudiants et diplômés de l’ESCP de 1985 à 2024 signent le 13 décembre 2021 une tribune dénonçant sa présence : « En étant la première grande école à recevoir le candidat Zemmour, l’ESCP lui a offert une tribune en or, publique et déjà virale sur YouTube. » La direction de l’école avait répondu que les étudiants avaient le droit de faire entendre tous les candidats pour se faire leur propre opinion. Après cet épisode, la venue programmée de Marine Le Pen avait été annulée.

Alors enseignant dans l’école, l’essayiste Raphaël LLorca a fait partie des signataires de la tribune. « On a découvert ensuite que des jeunes de Génération Z[le mouvement des jeunes avec Zemmour] faisaient partie de l’association de débats et avaient poussé pour cette invitation », explique-t-il.Si à l’époque, les zemmouristes ne représentent qu’un noyau minoritaire dans l’école, M. Llorca voit dans cette venue un moment-clé du processus de normalisation mené par l’extrême droite : « Zemmour et son parti Reconquête ! ont réussi à s’adresser à des couches sociales que le lepénisme ne parvenait pas à toucher jusque-là : les bac + 5, la bourgeoisie. »

Après ça, les digues ont peu à peu sauté. « Bardella a pris la suite en faisant valoir d’autres qualités : son énergie, sa jeunesse, son côté propre sur lui, poursuit l’essayiste. Physiquement, rien ne le différencie de ces étudiants en école de commerce » – en meilleure position que la figure de Marine Le Pen, regardée de haut par une partie de l’élite. Au regard des outrances médiatiques de Zemmour, Bardella offre aussi une image relativement lisse. « Il s’exprime bien sur les plateaux télé, a fait moins d’erreurs que Zemmour et ses déclarations racistes et misogynes. La façon de parler, ça compte beaucoup », estime une étudiante d’HEC.

Dans son opération séduction, l’extrême droite peut compter sur un allié de circonstance au sein des écoles de commerce : le contexte de « dépolitisation politisée » à l’œuvre dans ces établissements, comme le nomme le journaliste chez Forbes France Maurice Midena, dans son livre Entrez rêveurs, sortez manageurs (La Découverte, 2021). « L’école de commerce crée un environnement intellectuel qui vide l’étudiant de toute substance politique propre », analyse l’auteur. Entre eux, les étudiants parlent très peu de politique. Les discussions tournent beaucoup autour de la « vie de l’école » et ses ragots.

Une « simple droite »

« D’autre part, son environnement comble ce vide par une acculturation aux dogmes néolibéraux, notamment dans les cours », poursuit l’auteur. Les grands principes du néolibéralisme ne sont pas discutés, très peu critiqués. « Or,ajoute Maurice Midena, même si le RN s’en défend, on retrouve dans ses propositions économiques, ses fondements idéologiques et ses votes à l’Assemblée ces mêmes motifs néolibéraux : la défense de la libre entreprise, la détestation des charges sociales et une obsession pour faire la guerre aux “assistés”. »

« Cela ne passe pas par une propagande classique de l’extrême droite sur les campus mais par une porosité des idées, une forme de contamination », abonde un professeur de l’ESCP, sous couvert d’anonymat, qui estime que la portion congrue d’enseignement en sciences sociales dans les cursus de business school ne permet pas de développer une pensée critique. L’étudiant à HEC Elliot Ellis le confirme : « Certains en viennent à les considérer comme une simple droite, en oubliant le contenu des programmes comme l’histoire que portent ces partis. »

Sur les campus, les étudiants identifiés à l’extrême droite, quoique toujours minoritaires, sont « très bien intégrés aux promotions, visibles lors des événements sociaux de l’école, raconte Elliot Ellis. Il n’y a pas de sujet : le jeudi soir tout le monde fait la fête ensemble, même en sachant que certains ont des positions foncièrement sexistes, racistes, homophobes ».

Aux yeux de la grande majorité des étudiants interrogés, Jordan Bardella et Eric Zemmour ont fini par représenter des interlocuteurs comme les autres. « C’est une question de liberté d’expression : pourquoi aurions-nous privé de parole l’un des candidats ? », interroge l’ancien président de Tribunes ESCP, l’association qui a invité le président de Reconquête !. A HEC Débats, Hippolyte Septier, qui a refusé de répondre à nos questions (tout comme le bureau de l’association), justifie par écrit : « Nous ne pouvions faire fi d’une formation politique[le RN] ayant recueilli 42 % des suffrages lors de l’élection présidentielle. »

Contester la venue de figures d’extrême droite « serait aujourd’hui perçu comme une censure », constate Côme Joly, l’un des étudiants d’HEC fers de lance de la lettre ouverte diffusée sur le campus. Ceux-ci ont alors plutôt décidé de réclamer des garde-fous, comme la présence de chercheurs ou l’organisation d’une post-conférence de remise en contexte. « Cela a été refusé. Avec l’argument qu’il n’y avait pas de raison qu’on le fasse avec Bardella et pas pour Sandrine Rousseau[Europe Ecologie-Les Verts] , invitée plus tôt, raconte le jeune homme. Comme si tout se valait. »Un temps de questions dans la salle a toutefois été organisé en fin de conférence, plus critique.

Pour l’extrême droite, décidée à apparaître comme un partenaire crédible sur la scène économique, cette percée dans les écoles de commerce revêt un enjeu stratégique majeur. « L’invitation de Zemmour à l’ESCP a été brandie comme un scalp dans la bataille culturelle menée par l’extrême droite pour ramener l’élite économique à elle », analyse Raphaël Llorca. A HEC, le RN poursuivait à son tour une « quête de respectabilité », définit Maurice Midena, auprès de potentiels futurs interlocuteurs au sein du patronat, voire « possibles recrues du parti pour nourrir des cabinets ministériels ». Historiquement, « l’extrême droite, quand elle a été en passe d’accéder au pouvoir, de l’Allemagne au Chili, a toujours tissé des liens forts avec le monde des affaires, rappelle le journaliste. Au fond, que Jordan Bardella soit accueilli avec tambours et trompettes dans une école de commerce, il ne faut pas y voir une nouveauté, mais une association assez naturelle ».

« Plaire au futur patronat »

Face à leur audience, durant les conférences, les cadres d’extrême droite font alors du pied à cette jeune élite. « Bardella savait bien à qui il s’adressait, et a surtout parlé d’exonération de charges patronales, de son opposition à l’augmentation du smic », souligne Elliot Ellis. « Il a très clairement adapté son discours pour plaire au futur patronat, raconte Romain, un autre étudiant d’HEC (qui n’a pas souhaité donner son nom de famille). Cela montre bien que son discours ciblé, le reste du temps, sur les classes populaires n’est pas aussi sincère que ça. D’ailleurs, après HEC, il était invité au salon de la CMPE[Confédération des petites et moyennes entreprises] et a tenu à peu près le même discours qu’à nous. »

L’effet « spectacle » de ces interventions ne doit pas être non plus sous-estimé, juge Maurice Midena. « Ces étudiants très favorisés, pour qui les principes idéologiques du RN n’auraient que peu d’impact sur la vie quotidienne, prennent la venue de Bardella et sa figure clivante comme un jeu : et c’est là que la banalisation s’opère. Ce n’est pas sa venue qui est significative, c’est la façon dont il est accueilli, avec légèreté et voyeurisme », développe l’auteur.

A l’approche des législatives, Victor (le prénom a été changé), étudiant à l’ESCP qui se définit comme « de droite républicaine », sait déjà qu’en cas de duel RN-Nouveau Front populaire, il votera RN, sans hésitation : « Je me retrouve dans certaines de leurs valeurs, par exemple le patriotisme. »Alexandre (le prénom a été changé), 20 ans, étudiant à l’Essec, choisirait, lui, la gauche face au RN, car « la dédiabolisation n’a pas fonctionné sur[lui] », mais le ferait de mauvaise grâce. Depuis la conférence à HEC, Anne a en partie changé d’avis lors du débat entre Gabriel Attal et Jordan Bardella, le 23 mai, pour les élections européennes, où elle a trouvé le candidat RN « plutôt mauvais » dans la forme. Elle se dit toutefois « ouverte à lire son programme » pour faire son choix.

Le Monde
élections législatives, mercredi 26 juin 2024 2096 mots, p. 4,5
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25 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Entre Macron et les Français, le temps de la disgrâce

Alors qu’il s’était engagé à laisser Gabriel Attal mener la campagne des élections législatives, le président de la République est omniprésent. Il n’a, pourtant, jamais suscité autant de rejet, jusque dans son camp

Claire Gatinois et Nathalie Segaunes

Ce dimanche 23 juin, Emmanuel Macron rumine une nouvelle idée, enfermé, comme chaque week-end ou presque, dans la résidence de la Lanterne, à Versailles. Ceux qui l’ont croisé ces derniers jours le décrivent comme un lion en cage. Passé les grilles de l’ancien pavillon de chasse, sourd le rejet du président de la République. Pour espérer se faire réélire, lors des élections législatives des 30 juin et 7 juillet, les députés du camp présidentiel n’affichent plus le visage du chef de l’Etat sur leurs affiches de campagne. « Les gens te détestent », lui a confié, le 11 juin, l’ex-député Renaissance de l’Hérault Patrick Vignal, lorsque le président l’a appelé pour savoir comment était perçue, sur le terrain, sa décision, prise deux jours plus tôt, de dissoudre l’Assemblée nationale. « Emmanuel Macron est comme un artiste passé de mode » , déplore l’élu d’Occitanie, jugeant cette disgrâce exagérée. Même si, à l’image de la plupart des députés, l’ancien socialiste ne comprend pas le choix présidentiel de la dissolution.

Emmanuel Macron se sait incompris. Il enregistre, le 21 juin, un podcast pour un site d’entrepreneurs, « Génération Do it Yourself », défendant pendant une heure et quarante-cinq minutes la rationalité de son action. Le chef de l’Etat fustige les programmes de ses adversaires, « les extrêmes », dit-il, visant le Rassemblement national (RN), aux portes du pouvoir, et le Nouveau Front populaire – alliance des partis de gauche. A ses yeux, ils mènent « à la guerre civile ». Un mot fort. Trop ? « No comment », soupire-t-on depuis le QG de campagne, rue du Rocher à Paris, où les interventions du président de la République sont jugées de plus en plus maladroites. « Il se croit dans une série télé ! », commentent, sur un marché parisien, des électeurs devant le candidat Horizons Pierre-Yves Bournazel. Une référence à La Fièvre, série diffusée sur Canal+ narrant la polarisation à outrance de la société, après un fait divers, entre droite identitaire et gauche décoloniale.

« Interventions impressionnistes »

Emmanuel Macron s’était engagé à laisser son premier ministre, Gabriel Attal, mener la campagne des législatives en première ligne. Mais, depuis le 9 juin, le président se fait entendre un jour sur deux. « C’est un homme qui ne désespère jamais de convaincre », défend-on à l’Elysée. Ce dimanche encore, il veut parler. Mais comment s’exprimer ? Aux dires du palais, le locataire de l’Elysée échange par téléphone avec les chefs de la majorité sur la pertinence d’écrire une « lettre aux Français ».

La missive, pense-t-il, pourrait apaiser la fureur des siens, écœurés d’avoir été envoyés au casse-pipe. Les élections promettent d’être cruelles pour les macronistes. Il ne fait aucun doute qu’une bonne partie des députés Renaissance, MoDem ou Horizons seront balayés. Mais Emmanuel Macron semble ne pas s’en soucier, réclamant à tous de se mettre « en ordre de bataille ». Ce manque d’égard choque. Le chef de l’Etat doit corriger le tir. « Cette décision a été difficile et soudaine pour les parlementaires et pour leurs collaborateurs. Je leur dis mon amitié et mon respect », écrit-il dans ce courrier diffusé par la presse régionale.

« C’est très dur d’accepter qu’on ne vous aime pas », observe un confident du chef de l’Etat, rappelant que, par le passé, Emmanuel Macron a plusieurs fois su retourner, seul, l’opinion en sa faveur. « Depuis sept ans maintenant, nous avons vécu ensemble beaucoup de crises. Nous les avons affrontées avec lucidité, nous les avons traversées, nous les avons vaincues. Et la situation que nous vivons pour notre pays en est une supplémentaire », clame le chef de l’Etat, le 12 juin, lors de sa conférence de presse.

A l’Elysée, les conseillers savent le président meurtri et ne cherchent pas à le dissuader de s’exprimer, parlant d’ « interventions impressionnistes »qui, à leurs yeux, correspondent au rôle d’un chef d’Etat. Une faute, peut-être. « Le rôle d’un communicant, c’est de dire les choses avec franchise, comme un médecin parle à son malade. La communication est une science molle avec des règles dures », professe Stéphane Fouks, vice-président de l’agence Havas, rappelant l’échange, daté selon lui de 1988, entre le conseiller en communication Jacques Pilhan et François Mitterrand, alors à l’Elysée. A l’époque, le chef de l’Etat confie son envie de s’exprimer à la télévision. « Oui, et pour dire quoi ? », interroge son conseiller. « Les Français ont besoin de m’entendre », répond-il. « Quand on n’a rien à dire, faut-il le faire savoir ? », cingle Jacques Pilhan. François Mitterrand renoncera à son émission.

Faute d’être ramené à la réalité par son entourage, Emmanuel Macron l’est par ses alliés. Deux ans après sa réélection, voici le locataire de l’Elysée contredit par les siens. Edouard Philippe, qui a compris que tout est désormais possible, y compris une élection présidentielle anticipée, tire le premier. « Le président de la République a tué la majorité », dégaine le président d’Horizons le 20 juin, en marge d’un déplacement dans les Hauts-de-Seine, donnant à ses partisans le signal de son émancipation. L’ancien premier ministre a vu « une forme d’inconscience » dans ce choix de dissoudre l’Assemblée et s’en est ému lors du bureau politique de son parti, le 10 juin. « La page est tournée entre Macron et sa majorité, juge l’un des soutiens du maire du Havre (Seine-Maritime). Si on parvient à constituer une majorité dans la prochaine Assemblée, cette majorité lui sera imposée, ce sera une cohabitation. »

« Il nous déteste tous »

Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, si souvent malmené par la garde élyséenne qui a distillé des petites phrases venimeuses à son encontre, accuse le 20 juin les conseillers du président d’avoir poussé ce dernier à la faute. « Les parquets des ministères et des palais de la République sont pleins de cloportes (…) ils sont dans les parquets, les rainures du parquet, il est très difficile de s’en débarrasser », lance sur TV5Monde le locataire de Bercy, visant les artisans de la dissolution, en particulier Bruno Roger-Petit, conseiller mémoire du chef de l’Etat. Le ministre, ancien directeur de cabinet du premier ministre Dominique de Villepin, avait averti Emmanuel Macron le 9 juin au soir que « la dissolution de convenance conduit à la crise de régime ». Sans être entendu.

Le « jour d’après », pour reprendre les mots de Gabriel Attal, semble s’écrire sans le chef de l’Etat, spectateur impuissant de la dislocation de son propre camp. « Le 9 janvier, le président de la République m’a nommé. Le 30 juin, j’aimerais que les Français me choisissent », lance le premier ministre lors d’une conférence de presse de présentation du programme du camp présidentiel, le 20 juin, se distinguant un peu plus du président, qui l’a tenu à l’écart de la dissolution, de façon un brin humiliante. Gabriel Attal n’en a été averti que quelques minutes avant les ministres.

Gérald Darmanin est le dernier des « présidentiables » de l’ex-majorité à sauter du navire. « Si je suis battu, je démissionnerai évidemment le soir même. (…) Le président décidera de ce qu’il fera, mais moi je ne serai pas ministre un jour de plus », assène le 21 juin auprès de l’AFP et de France Inter le locataire de la Place Beauvau, qui détient un rôle-clé pour la bonne organisation des Jeux olympiques, du 26 juillet au 11 août. « Si nous perdons les élections nationalement, nous n’avons plus de légitimité », poursuit celui qui ne doute pas de sa réélection dans son fief de Tourcoing (Nord) et prépare l’après-législatives, espérant prendre la tête du groupe Horizons à l’Assemblée nationale.

Fervent partisan de la dissolution, dont il a parlé avec le chef de l’Etat dans l’avion qui les ramenait, fin mai, de Nouvelle-Calédonie, le ministre de l’intérieur ne s’attendait pas à ce qu’elle intervienne si tôt. Mais l’ancien sarkozyste ne se faisait aucune illusion sur la considération d’Emmanuel Macron à l’égard de ses ministres. « De toute façon, il nous déteste tous », lâchait-il en janvier, au cours d’un dîner parisien.

Emmanuel Macron vante, depuis le 9 juin, une opération de clarification politique. « Les masques tombent, à commencer par le sien », approuve un ancien conseiller de l’Elysée. Deux jours après la dissolution, des élus du MoDem pleurent à chaudes larmes, d’autres expriment leur colère ou leur dégoût, lors d’une sorte de thérapie de groupe organisée en visioconférence par le patron du parti centriste, François Bayrou.

Philippe Bolo, élu et réélu dans le Maine-et-Loire depuis 2017, manque de jeter l’éponge, en dépit de ses chances de victoire. « Je n’en peux plus, je n’ai plus la foi », lâche-t-il. « On me demande de remonter dans le train, mais je ne sais pas qui le conduit », s’inquiète Elodie Jacquier-Laforge (Isère). Après deux heures trente de réunion, François Bayrou se pose sur une banquette du bistrot parisien La Poule au pot avec une poignée de fidèles, « groggy », aux dires de l’un des convives.

Certains psychologues et psychiatres observent un regain de stress et d’anxiété chez leurs patients du fait de cette dissolution. Mais les conseillers du président expliquent depuis la Rue du Faubourg-Saint-Honoré que le pays retrouve, à la faveur de cet électrochoc, « le sel de la démocratie ». Emmanuel Macron, assure-t-on à l’Elysée, met ses pas dans ceux du général de Gaulle, qui avait décidé de dissoudre l’Assemblée nationale après les événements de Mai 68. « Les commentateurs lui reprochaient déjà d’avoir plongé le pays dans un profond désarroi », ce qui n’avait pas empêché le général de retrouver une large majorité à l’Assemblée nationale, soulignent ces mêmes conseillers, oubliant qu’il avait finalement démissionné un an plus tard.

« Le plus dur commence »

Chef incontesté d’une majorité soudée durant le premier quinquennat, Emmanuel Macron paie les erreurs accumulées depuis sa réélection sans ferveur en 2022. « Le plus dur commence », avait murmuré, dès l’annonce du résultat, le 24 avril au soir, le président. Les macronistes notent que le chef de l’Etat ne fête pas sa victoire au QG de campagne avec ses partisans, mais en famille, en tout petit comité, à la Lanterne.

Sa quasi-disparition, durant les semaines qui suivent, intrigue. Emmanuel Macron ne prend pas part aux élections législatives, qui se soldent par un échec. La machine s’enraye. A la tête d’une majorité relative, la première ministre, Elisabeth Borne, qui se revendique de gauche, a pour mission de faire passer, avec le soutien des Républicains, des textes considérés « de droite » : la réforme des retraites et la loi sur l’immigration. L’ancienne conseillère de Lionel Jospin s’acquitte de sa tâche, mais la majorité présidentielle en sort fracturée. Les historiques s’étranglent face à ces textes qui rompent avec l’idéal progressiste du macronisme originel.

Emmanuel Macron pense se refaire une virginité en nommant Gabriel Attal, le plus jeune premier ministre de la Ve République, à Matignon, en janvier. Voilà l’audace macroniste retrouvée, vante-t-on à l’Elysée. Elisabeth Borne est remerciée brutalement, après la Saint-Sylvestre, comme plusieurs ministres, sans que personne ne sache exactement où veut aller le président. Par texto, un député avertit le chef de l’Etat du besoin de « câlinothérapie » de ses troupes. « Je ne peux pas tout faire », s’agace Emmanuel Macron.

Le président en est sûr, la popularité du jeune ministre de l’éducation rejaillira sur lui et redonnera du « souffle » à la majorité avant les élections européennes, où le RN fait figure de favori. « Je ne crois pas que le but du remaniement doive être les élections européennes », grince en privé le patron du MoDem, François Bayrou. Le président vient de gâcher une cartouche, celle du remaniement, dans l’hypothèse où la liste macroniste obtiendrait un mauvais résultat.

Cinq mois plus tard, les européennes se soldent par un fiasco, qui aboutit au coup de tonnerre de la dissolution. Emmanuel Macron fait-il fausse route, le 9 juin, en redonnant la parole au peuple ? Pas forcément, juge son ancien camarade de l’ENA Gaspard Gantzer. « Il a raison, les Français veulent un nouveau rendez-vous démocratique, estime le communicant. Mais leur problème, ce n’est pas l’Assemblée nationale, c’est le président de la République. »

La Croix, no. 42954
Événement, mercredi 26 juin 2024 660 mots, p. 5

Le Rassemblement national entre flou et revirements quant à l’interdiction des signes religieux

Alix Champlon

Le Rassemblement national a abandonné sa promesse d’interdire, au nom de laïcité, des signes religieux ostentatoires dans l’espace public.

Désormais, le parti défend la prohibition

du seul voile musulman.

C’était l’une des nombreuses mesures clivantes portées par le Rassemblement national (RN) à la dernière élection présidentielle de 2022 : l’interdiction, au nom du principe de laïcité, de tous les signes religieux ostentatoires – voile, kippa… – dans l’espace public. La promesse, promue pour la première fois à l’université d’été du parti à La Baule, en 2012, et réitérée en 2022 par Marine Le Pen, est désormais enterrée. Aujourd’hui le RN défend une autre ligne, comme l’a expliqué le président du parti Jordan Bardella, interrogé sur France 2, mardi 18 juin. Le parti d’extrême droite ne propose plus l’interdiction de tous les signes religieux ostentatoires dans l’espace public, au nom d’une vision de la laïcité, mais l’interdiction du seul voile musulman, dans la mesure où ce vêtement constituerait, selon lui, « une revendication visible de l’idéologie islamiste »et « un outil de discrimination entre les hommes et les femmes ».

Cette interdiction du voile, le président du RN la renvoie à après la prochaine élection présidentielle, estimant que cette mesure ne fait pas partie des priorités de sa « loi contre les idéologies islamistes », qu’il mettrait en œuvre s’il était désigné premier ministre à l’issue des législatives, le 7 juillet. Cet énième changement de pied témoigne de l’embarras du RN face à une mesure qui se heurterait à plusieurs principes constitutionnels mais qui inquiète aussi les Français de confession juive, alarmés par une potentielle interdiction de la kippa dans l’espace public. En abandonnant progressivement l’argument de laïcité et en empruntant celui de la lutte contre « l’idéologie islamiste », la question des autres signes religieux, comme la kippa, est opportunément évacuée. Faut-il y voir un revirement électoraliste de la part du RN qui tente, depuis plusieurs années, de se placer en défenseur des Français de confession juive ? Plutôt une évolution, défend Julien Odoul, député RN sortant de l’Yonne : « Depuis 2019, l’islamisme s’est implanté à vitesse grand V dans le pays. C’est la seule menace pour la laïcité. Ce ne sont pas les fêtes de Noël, ni Hanoukka qui sont des menaces pour la laïcité française. »

L’abandon de l’interdiction des signes religieux dans l’espace public, comme l’ajournement du voile à 2027, entérine un infléchissement déjà palpable ces dernières années. Alors qu’en octobre 2019, au micro de RTL, Marine Le Pen défendait l’élargissement de la loi de 2004 sur l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires à l’espace public, elle avait déjà nuancé sa position en 2022, en pleine campagne présidentielle. Interpellée par une femme âgée dans le Vaucluse en avril 2022 , la candidate reconnaissait que le voile est une question « complexe ». Dès lors, les différents porte-parole affirmeront faire la distinction entre «un voile porté par des personnes âgées, pour des raisons culturelles», et le voile «porté comme une revendication idéologique» par de plus jeunes générations, explique Julien Odoul.

Autre sujet religieux sur lequel le parti opère de nombreux va-et-vient : l’interdiction de l’abattage rituel, longtemps défendue par le parti d’extrême droite. Là aussi, Julien Odoul se veut rassurant, quitte à rétropédaler sur le programme du parti. À La Croix, il assure qu’ « il y aura toujours de la viande casher et halal accessible ».Mais pour Jean-Philippe Tanguy, au micro de France Inter mardi 25 juin, c’est plus subtil. Pour la viande halal, «on peut trouver des moyens d’étourdissement différents », assure-t-il. Pour le député sortant, seule la viande casher pourra faire l’objet d’une « exception » avec « des quotas d’importation ou des plus petits quotas d’abattage sans étourdissement ».

Libération
mercredi 26 juin 2024 880 mots, p. 10

Expresso législatives

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25 juin 2024 - Libération (site web)

Duels RN-NFP : dans le camp présidentiel, les chevaliers qui disent «ni-ni»

Par Jean-Baptiste Daoulas et Laure Equy

L'histoire du jour

Alors que de nombreux candidats macronistes pourraient être éliminés au premier tour, ou qualifiés en triangulaire, la question des désistements et des consignes de vote s'impose à une majorité embarrassée.

La question du second tour taraude tant le camp présidentiel qu'elle a donné lieu à un «conf call» au sommet pour y cogiter. Mardi vers 14 heures, Emmanuel Macron a appelé les cinq chefs de partis de son camp, dont Edouard Philippe (Horizons) et François Bayrou (Modem), le Premier ministre, Gabriel Attal, et les ministres Gérald Darmanin, Bruno Le Maire et Rachida Dati, la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, et même les fidèles Richard Ferrand et Julien Denormandie. Au bout du fil, on se satisfait de voir la courbe de la coalition centriste frémir dans les sondages (nettement derrière le Rassemblement national et le Nouveau Front populaire). Mais déjà un dilemme émerge : s'ils sont qualifiés en triangulaires, les candidats du camp présidentiel doivent-ils se désister au profit d'un concurrent mieux placé pour battre le RN le 7 juillet? Et s'ils sont éliminés au premier tour, doiventils appeler à voter pour un candidat du Nouveau Front populaire ou un LR non allié au RN ? Si la ligne n'est pas totalement actée, les interlocuteurs du chef de l'Etat s'accordent sur l'idée de «se positionner dans un réflexe républicain», résume un participant, et de «refuser les deux extrêmes, RN et LFI», en distinguant les insoumis de leurs autres partenaires de gauche.

du

La pression monte sur l'exmajorité macroniste. Dans une tribune parue dans le Monde, mardi, 220 personnalités politiques et de la société civile appellent les «forces démocratiques» à «s'entendre pour empêcher que le RN n'obtienne une majorité», réclamant le désistement du candidat le moins bien positionné en cas de triangulaires. Parmi les signataires : la ministre Agnès Pannier-Runacher et les ex-ministres

Clément Beaune et Stéphane Travert.

Menace. Prise en tenaille entre gauche unie et extrême droite, la macronie risque d'être confrontée à ce choix dans de nombreuses circonscriptions. Le camp présiden- tiel garde en tête le cuisant souvenir du premier tour des précédentes législatives, le 12 juin 2022. Les ténors macronistes avaient peiné à fixer une consigne audible.

jour «Pas une seule voix pour le RN», avait posé Gabriel Attal, alors ministre des Comptes publics. Puis, «on renvoie à nos candidats au niveau local [ ] le soin de juger si le candidat Nupes se retrouve dans les valeurs de la République ou pas». Face à la menace de l'extrême droite à Matignon, certains appellent à ne pas mégoter : «En 2017 et 2022, l'ensemble des forces politiques, sauf le RN, ont appelé à voter Macron au second tour pour éviter Le Pen, avec plus ou moins d'enthousiasme : l'ennemi n'était pas Macron mais le RN, pose un interlocuteur régulier du chef de l'Etat.

Il nous faut une symétrie. ça ne veut pas dire qu'on approuve LFI, mais, sauf cas exceptionnel, il n'y a qu'un poison.

» Une clarté minoritaire. Autant se désister pour un socialiste, un écologiste ou un communiste ne fait pas débat, autant jeter l'éponge au profit d'un insoumis «Au Nouveau Front populaire, certains sont plus corrosifs que d'autres, nuance le président du groupe Horizons à l'Assemblée, Laurent Marcangeli. Soutenir Valérie Rabault (PS) contre le RN, aucun problème. Danièle Obono (LFI), ce serait plus compliqué, vu ce qu'elle a dit.» Allusion aux propos de la députée LFI sur le Hamas, qualifié en octobre de «mouvement de résistance». «Il faut tout faire pour que les extrêmes n'arrivent pas au pouvoir, l'extrême droite comme LFI», a déclaré Yaël Braun-Pivet, sur TF1 le 14 juin, le ministre de l'Intérieur,

Gérald Darmanin, ayant averti sur CNews qu'il ne voterait «pas pour un candidat RN, ni pour un candidat LFI». Diabolisation. Cinquante nuances de «ni-ni»? Certains sont prêts à faire une exception pour les «frondeurs» insoumis, d'autres se verraient trier aussi parmi les communistes et les écologistes. Quel que soit le mot d'ordre national, «ça va être un peu le bordel», anticipe un dirigeant de la majorité sortante. «Dans le

Nord, il y a des figures: Gérald Darmanin passera un coup de fil à Xavier Bertrand et à Fabien Roussel, mise un président de parti. Ce sera du désistement un pour un.» Par ailleurs, l'efficacité des désistements est contestée par certains. A quoi bon, si leurs électeurs préfèrent voter pour le RN que pour le NFP? «Dans une circonscription rurale où l'extrême droite est à touche-touche avec le Front populaire, ce n'est pas acquis qu'un désistement du candidat arrivé troisième empêche la victoire du RN», fait valoir un conseiller de la campagne. C'est aussi le résultat de la diabolisation de LFI et de Jean-Luc Mélenchon par les macronistes depuis deux ans. «Le meilleur rempart, notamment face au Front populaire, ce n'est pas le RN, c'est nous», a osé la ministre Aurore Bergé, sur Europe 1 lundi.

En attendant le second tour, le rejet de LFI est un argument de campagne des macronistes. Attal et ses troupes mettent en avant un sondage OpinionWay selon lequel les Français seraient plus enclins à voter pour eux que pour l'union de la gauche contre le RN. Ultime argument pour éviter l'effacement de son camp dimanche. ?

L'Humanité
mercredi 26 juin 2024 1053 mots, p. 8

En Bretagne, les uns choisissent Bardella, les autres l'entraide

Julien Marsault

Senven-Léhart et Trémargat (Côtes-d'Armor), correspondance particulière.

Des rangées de pierres tombales et un silence assourdissant. En arrivant à Senven-Léhart, commune agricole de 239 habitants dans la 4e circonscription des Côtes-d'Armor, la vie est comme en suspens. Le seul restaurant du village a fermé il y a deux ans, et personne n'a investi les lieux depuis. À quelques mètres de là, l'enseigne de l'ancien bar-tabac Chez Michelle pâlit chaque jour un peu plus. Seul le cimetière semble offrir d'autres perspectives que de rester chez soi.

Lors des élections européennes, le Rassemblement national (RN) a été plébiscité avec 55,81 % des voix. Soit le plus haut score de la région, proportionnellement parlant ; 48 bulletins pour la liste de Jordan Bardella, une poignée pour Renaissance et 87 abstentions sur les 177 inscrits. Des résultats qui témoignent de la percée du RN dans une partie de la France, qui, jusqu'ici, avait mieux résisté aux sirènes de l'extrême droite qu'ailleurs.

Croisé au bord de la route en tenue de travail, Jean-Louis, la soixantaine, semble bien peu bouleversé par la tournure des événements. « Moi, j'ai voté à droite, résume cet employé municipal, qui a passé toute sa vie ici. C'est une habitude que j'ai prise au fil du temps. Mes frères, eux, ils votent RN. » Et pour les législatives ? « J'irai voter mais je ne sais pas pour qui. Je n'ai pas encore reçu les programmes, justifie-t-il avant de s'épancher sur l'état de la commune. On a vu l'école disparaître dans les années 1990 et, aujourd'hui, c'est au tour des fermes laitières de fermer les unes après les autres. »

L'immigration et la criminalité ne font pas du tout partie du paysage, mais un mélange d'apathie et d'amertume imprègne ce village en déclin. On y compte un tiers d'habitants de plus de 60 ans et un taux de chômage élevé. Dans les rues vides, trône un distributeur automatique de baguettes avec, à côté, un petit écriteau en soutien à l'hôpital public. Derrière le bureau de la mairie, Gilbert Burlot passe un dernier coup de fil avant de fermer boutique. Élu depuis vingt-huit ans, l'octogénaire ne souhaite plus s'épancher. « La France est au bord du gouffre, lâche-t-il malgré tout. On a trop fait de social, les jeunes ne veulent plus travailler. »

Face au bâtiment municipal, seules deux affiches sont apposées sur les panneaux prévus à cet effet : celle de Cyril Jobic sous l'étiquette Renaissance et celle de la candidate du Nouveau Front populaire (NFP), en campagne pour sa réélection. Comme si la victoire de Noël Lude, figure locale du RN, était déjà acquise dans la petite commune costarmoricaine. Murielle Lepvraud, députée sortante (FI), n'est pas étonnée : « Dans de nombreuses communes rurales comme Senven-Léhart, il n'y a plus aucun commerce. Les services publics disparaissent un à un. On a beau alerter depuis des années, ça continue. Les habitants sont en colère et celle-ci est mal dirigée. Le RN, c'est un vote de désespoir. »

« notre politique, c'est l'accueil »

Une fatalité ? Pas à en croire les résultats d'un autre village situé à une vingtaine de kilomètres, dans la même circonscription. Bienvenue à Trémargat, là où la digue républicaine est fermement défendue. Sur 176 habitants, seules cinq voix sont allées à l'extrême droite lors des européennes, avec un taux de participation bien supérieur à celui de Senven-Léhart. Les Verts sont arrivés en tête avec 51,40 % des voix, devant la FI et la liste de Raphaël Glucksmann.

Pour le maire sans étiquette François Salliou, c'est le résultat d'un travail de longue haleine qui débute à la fin des années 1970 : « À l'époque, un groupe de jeunes agriculteurs dont je faisais partie est venu s'installer ici. On a commencé à participer à la vie politique du village, à investir dans les commerces, à construire des logements sociaux, une ferme pédagogique... Il y a une dynamique qui s'est créée et qui fonctionne toujours depuis. »

Agriculture en circuit court, coiffure à domicile, menuiserie, location de gîtes... En témoignent les nombreuses associations et entreprises installées à Trémargat ou encore le chantier participatif qui, ce jour-là, vise à agrandir l'épicerie du village. « La politique de la commune, c'est d'accueillir », résume l'élu, qui devrait passer la main, lors de la prochaine élection municipale, une coutume à Trémargat. Les réfugiés y sont les bienvenus, tout comme les jeunes urbains en quête d'une nouvelle vie. Pour lui, l'écologie et le social vont de pair. « Il s'agit d'être solidaires les uns des autres, c'est ça qui fait notre richesse », rajoute-t-il.

Pour faire fonctionner ce modèle alternatif, la commune fait avec les moyens du bord, dans un territoire touché par la précarité. Selon l'Observatoire des territoires, la médiane du revenu disponible par unité de consommation était de 18 120 euros par an en 2020, contre 22 000 euros à Rennes. Malgré le dynamisme de ses habitants, le village fait en effet face à des problématiques similaires à celles de Senven-Léhart. Le manque de moyens dont souffre la commune et l'éloignement des lieux de pouvoir n'aident pas. « Le milieu rural est à l'abandon, juge Jérôme, rencontré lors de l'ouverture du Tremargad Kafe, l'un des principaux lieux de socialisation du village. Il y a des problèmes avec les hôpitaux, les écoles, les transports... C'est impossible d'aller quelque part sans voiture. »

« des propos décomplexés ici et là »

Lui a donné sa voix à la FI aux européennes et mettra un bulletin NFP dans l'urne les 30 juin et 7 juillet pour faire barrage à l'extrême droite. « Pendant un moment, j'ai arrêté de voter. Je ne regardais même plus les infos depuis le Covid, j'étais dégoûté par la pression sociale et médiatique. Mais j'ai été voir les sondages un peu avant les élections, ça m'a remotivé. Je me dis qu'on a trop lâché l'affaire. Et, en même temps, c'est dur : il n'y a qu'à voir l'échec de la mobilisation contre la réforme des retraites... »

Quoi qu'il en soit, pour Murielle Lepvraud, Trémargat reste un exemple précieux, dans une Bretagne, terre modérée de tradition démocrate-chrétienne, qui a vu le RN s'envoler aux européennes. « J'ose encore penser que ce n'est pas un vote raciste, estime l'élue. Même si on commence à entendre des propos décomplexés ici et là. On constate des actes de violence, des tags sur les mosquées, des dégradations à caractère antisémite... Ou alors peut-être que c'est simplement difficile à concevoir. »

L'Humanité
mercredi 26 juin 2024 948 mots, p. 10

« L'irresponsabilité du président me met en colère »

Entretien réalisé par Gaël De Santis

Législatives Présidente PS de la région Occitanie, Carole Delga se prononce en faveur du Nouveau Front populaire pour battre le RN. Elle se reconnaît dans un programme qui met en avant le travail, le pouvoir d'achat ou encore la transformation écologique.

Emmanuel Macron a-t-il commis une faute en choisissant la dissolution ? Vous avez défavorablement jugé le précédent rassemblement de la gauche. Qu'est-ce qui a changé ? En quoi la victoire de l'extrême droite serait-elle un danger ? Comment jugez-vous le programme du RN ? Jugez-vous le programme de la gauche réaliste ? Une bataille de long terme doit être menée contre l'extrême droite. Comment la combattez-vous en Occitanie ?

Elle critiquait voilà deux ans les formes prises par l'union de la gauche. Devant l'immense danger que représenterait une victoire de l'extrême droite aux élections législatives anticipées, la présidente PS de la région Occitanie défend la démarche du Nouveau Front populaire.

Emmanuel Macron a-t-il commis une faute en choisissant la dissolution ?

Ne laisser que quinze jours de campagne est une faute. La dynamique d'entraînement des élections européennes est du côté de l'extrême droite, qui a obtenu près de 40 % des voix. Dissoudre, redonner la parole au peuple, je le comprends. Mais pas dans cette période-ci et avec aussi peu de temps de débat. Nous n'avons pas le temps de bien expliquer aux Français ce que nous voulons faire.

Vous avez défavorablement jugé le précédent rassemblement de la gauche. Qu'est-ce qui a changé ?

Tout d'abord, la condition première de cette union n'est pas « Jean-Luc Mélenchon, premier ministre ». Certains veulent diaboliser le Nouveau Front populaire, mais le programme est beaucoup plus inspiré de la social-démocratie. Pour stopper la dynamique de l'extrême droite, il faut un programme de justice sociale, de lutte contre le réchauffement climatique et de réponse au pouvoir d'achat, qui s'érode. Je salue aussi un programme très clair sur la lutte contre l'antisémitisme et le racisme, le soutien au peuple ukrainien, la qualification des actes terroristes du Hamas, la solution à deux États, la libération des otages et le cessez-le-feu.

En quoi la victoire de l'extrême droite serait-elle un danger ?

Pour moi, ce serait la victoire de ceux qui ont été battus en 1945. C'est ce pour quoi des millions de gens sont morts lors de la Seconde Guerre mondiale qui est foulé aux pieds. C'est l'indignité de celles et ceux qui ont été du côté du régime de Vichy, des fascistes et des nazis, qui gagnerait. Je comprends les raisons du vote RN. Je ne fais pas de reproches au peuple de France. L'irresponsabilité du président me met en colère. Il a mis en place des politiques injustes, par lesquelles il a favorisé ceux qui ont le plus et il a humilié et précarisé tous ceux qui sont en situation d'insécurité. Je citerai la réforme des retraites. L'institutionnalisation de l'extrême droite est en partie de son fait. Il lui a offert une victoire inédite, avec la préférence nationale au moment de la loi immigration, ou encore quand le premier ministre Gabriel Attal a accepté un débat avec le seul Jordan Bardella parmi les 38 candidats aux élections européennes.

Comment jugez-vous le programme du RN ?

C'est la négation de ce qu'est la République, à savoir la liberté, l'égalité, la fraternité et la laïcité. Un programme d'extrême droite est le contraire des valeurs laïques, avec la stigmatisation de certaines religions. L'extrême droite est contre la liberté d'expression, la liberté de la presse. Concernant l'égalité, le RN souhaite une interdiction de certains emplois aux binationaux parce qu'ils seraient moins attachés à la France que ceux qui n'ont que la nationalité française. Le collège serait complètement dénaturé et inégalitaire en introduisant l'orientation le plus tôt possible. C'est une terrible discrimination et une rupture d'égalité.

Jugez-vous le programme de la gauche réaliste ?

Tout à fait. Jusqu'au 9 juin, Bruno Le Maire et Gabriel Attal adressaient des compliments à Valérie Rabault (députée socialiste et membre de la Commission des finances - NDLR). Sa compétence était reconnue. Elle l'est toujours quinze jours après. Quand elle dit que le programme coûte 106 milliards d'euros, c'est vrai. C'est un programme qui revalorise le travail - car nous sommes cette gauche qui aime le travail et pensons qu'il est émancipateur et doit donner lieu à une juste rémunération. C'est pourquoi, il n'y a pas de nouvelle taxation du travail, mais sur le capital. Nous pensons que cela va générer des richesses.

Une bataille de long terme doit être menée contre l'extrême droite. Comment la combattez-vous en Occitanie ?

Cela fait huit ans que je dirige une région avec une majorité de gauche, unie, qui a fait reculer l'extrême droite de 33 % à 23 % entre les élections régionales de 2015 et celles de 2021. Nous y sommes arrivés en mettant en oeuvre des solutions, notamment sur le pouvoir d'achat, avec la rentrée scolaire la moins chère de France, avec 13 millions de billets à un euro pour le train, avec la gratuité d'usage, pour les 12-26 ans, du car et du train. Et en préparant l'avenir : nous sommes à l'avant-garde sur l'éolien flottant, l'électricité verte et l'hydrogène vert. Et puis, nous sommes une région en pointe dans la lutte contre les discriminations, le racisme et l'antisémitisme.

Libération
mercredi 26 juin 2024 115 mots, p. 11

autre

Le journaliste Karim Rissouli dénonce des insultes racistes

Médias

«Le peuple historique français en a plein le cul de tous ces bicots»: le jour- naliste de France 5 Karim Rissouli a publié mardi sur Instagram une lettre raciste reçue à son domicile. Le courrier, anonyme, reprend un discours xénophobe, in- vectivant les Français d'origine maghrébine. Quelques heures après sa publication, le présen- tateur de C ce soir a reçu de nombreuses marques de soutien, notamment de la députée européenne LFI Manon Aubry, qui pointe une «libération de la parole raciste». «L'impunité semble déjà régner comme si l'extrême droite était déjà au pouvoir», réagit de son côté la secrétaire nationale des Ecologistes, Marine Tondelier. Photo AFP

Le Monde
France, mercredi 26 juin 2024 707 mots, p. 14
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27 juin 2024 - Le Monde (site web)

A Nanterre, un an après, le sentiment d’injustice demeure

Habitants et équipes associatives décrivent des jeunes partagés, depuis les émeutes, entre résignation et volonté d’œuvrer pour le collectif

Robin Richardot

Sur la place Nelson-Mandela de Nanterre, des bouquets de fleurs sont toujours déposés au pied du poteau où la voiture de Nahel a fini sa course, le 27 juin 2023. Dans le quartier Pablo-Picasso, le bitume a conservé certains stigmates des violences urbaines ayant suivi la mort du jeune homme de 17 ans, tué par un policier lors d’un contrôle. Quelques tags lui rendant hommage sont encore présents sur les murs du quartier, peu à peu remplacés par des slogans pour dénoncer la situation à Gaza. « Ici, rien n’a changé, souffle un infirmier trentenaire croisé au milieu des tours Aillaud. Les gens sont passés à autre chose parce que la priorité, c’est juste essayer de s’en sortir. Finalement, on s’est tiré une balle dans le pied avec ces émeutes. »

Un an après la mort de Nahel, habitants et équipes associatives partagent ce constat amer, renforcé par les réponses répressives du gouvernement après les violences urbaines. « Il y a une forme de résignation, constate Mamadou Diallo, directeur de l’association Zy’Va, accompagnant les jeunes du quartier du Petit-Nanterre. Pour les plus proches de Nahel, il y a un traumatisme qui ne passera jamais. Pour les autres, c’est un malheureux fait divers qui restera au panthéon des meurtres injustes, une injustice crasse qu’on va traîner comme ça. »

Dans le secteur, le climat s’est, malgré tout, apaisé. La reconstitution des faits et la libération, en novembre 2023, du policier ayant tiré sur Nahel n’ont pas été suivis de débordements. Même si, pour certains, il suffirait d’une nouvelle étincelle pour rallumer les braises.

« Désir d’investissement »

« Quand on regarde les jeunes dans les yeux, on voit qu’ils ne sont pas bien. Au fond, ils ont toujours ce sentiment d’injustice », souffle Quinta (elle a requis l’anonymat), 61 ans, dont trente au quartier, auxiliaire de vie. Plusieurs encadrants de la jeunesse regrettent que peu de choses n’aient été réalisées au cours de l’année passée pour améliorer la relation entre la police et la population.

Fatiha Abdouni veut tout de même garder « de l’espoir » et mettre en avant « une dynamique » dans le quartier. Son association, La Voix des femmes de Pablo, réunissant plusieurs habitantes de Nanterre, travaille depuis septembre 2023 à élaborer « 45 propositions pour améliorer la vie dans les quartiers sur la santé, le logement, l’emploi et l’éducation », précise la fondatrice du groupe. Elles ont, depuis, rencontré le nouveau maire de Nanterre, Raphaël Adam (divers gauche), le sénateur Les Républicains des Hauts-de-Seine Roger Karoutchi, la députée écologiste des Hauts-de-Seine sortante Sabrina Sebaihi, et attendent de pouvoir discuter avec le préfet du département, Laurent Hottiaux.

Loubna Benazzi, directrice de l’association Authenti-Cité, a, elle aussi, noté un « désir d’investissement » de certains jeunes du quartier après le drame : « Ils se sentent plus concernés par des missions collectives », positive-t-elle. Elle évoque ainsi l’association La Connexion, lancée par des jeunes de Pablo-Picasso dans le sillage des émeutes, à l’origine notamment d’une fresque rendant hommage à Nahel dans le quartier. Son objectif est de proposer de l’insertion professionnelle par le sport.

Pour le premier anniversaire des événements de juin 2023, l’association Authenti-Cité organisera un ciné-débat autour du film La Haine. « Tout cela a lieu en plus sur un fond d’angoisse de la montée du Rassemblement national en France, complète Loubna Benazzi. On entend certains jeunes qui ne se reconnaissent plus dans la politique, qui ne croient plus en l’avenir et qui ont de plus en plus envie de quitter la France. »

Une marche en hommage à Nahel, à l’initiative de la famille, aura lieu à Nanterre, le 29 juin. L’événement sera scruté à la veille du premier tour des élections législatives. « J’ai parlé à des jeunes pour savoir ce qu’ils comptaient faire et leur rappeler qu’on ne voulait pas revivre ce qu’on avait vécu l’année dernière, raconte Fatiha Abdouni. Ils m’ont répondu qu’ils allaient préparer quelque chose de festif. Ils étaient sereins. »

Le Monde
Idées, mercredi 26 juin 2024 331 mots, p. 29
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25 juin 2024 - Le Monde (site web)

Notre voix ne se portera ni sur un candidat RN ni sur un candidat LFI

Des personnalités de gauche, dont Elisabeth Badinter, Bernard Cazeneuve et Manuel Valls, renvoient dos à dos le Rassemblement national et La France insoumise

Les élections législatives engageront, à un niveau rarement atteint dans l’histoire de la Ve République, les valeurs fondamentales sur lesquelles repose notre démocratie : le respect des personnes et des institutions, la quête de la vérité, la défense de la laïcité et le rejet viscéral de l’antisémitisme et du racisme.

C’est peu dire que le Rassemblement national (RN), dont les racines puisent dans les eaux les plus obscures de l’histoire, doit être combattu. Mais ces valeurs ne sauraient souffrir aucun compromis, fût-ce au nom d’un barrage contre l’extrême droite. Elles ne peuvent pas plus être laissées à la merci de ceux qui les malmènent depuis des années. Camouflés au sein d’un prétendu Front populaire, les candidats de La France insoumise en trahissent jusqu’à son idéal historique.

Cynisme et lâcheté

Face aux risques majeurs engendrés par le cynisme des uns et la lâcheté des autres, nous appelons tous les citoyens qui refusent de se voir dépossédés de leur choix à ne pas se soumettre aux calculs aussi illégitimes que dérisoires.

Pour ces élections à deux tours, et pour pouvoir choisir en conscience le 7 juillet, dès le premier tour, le 30 juin, il faut refuser l’enfermement politique entre les deux extrêmes en apportant nos suffrages, librement et en conscience, aux candidats les plus à même d’incarner les valeurs dans lesquelles la gauche républicaine s’est toujours reconnue. Notre voix ne se portera ni sur un candidat RN ni sur un candidat LFI.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 26 juin 2024 836 mots, p. AUJM8
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26 juin 2024 - Le Parisien

Chacun dans son couloir

Gabriel Attal (Renaissance), Jordan Bardella (RN) et Manuel Bompard (LFI) ont débattu sur TF 1. Quelques piques, mais des échanges plutôt techniques pour des candidats soucieux d'afficher leur crédibilité.

Ludwig Gallet et Alexandre Sulzer

Une cravate rouge, deux bleues et trois blocs. Le débat entre le coordinateur de la France insoumise (LFI), Manuel Bompard, le Premier ministre, Gabriel Attal, et le président du RN, Jordan Bardella, qui s'est tenu ce mardi soir sur TF 1, a agi comme un condensé des positionnements stratégiques de chaque camp depuis quelques jours.

Les représentants du Nouveau Front populaire (NFP) et du RN ont attaqué, sans surprise, le bilan de l'actuel Premier ministre. Manuel Bompard a fréquemment griffé Jordan Bardella, champion des classes populaires dans les sondages, sous l'angle social quand le lepéniste, lui, surjouait son rôle de candidat raisonnable, soucieux des deniers publics. Un refrain largement répété depuis la dissolution. Gabriel Attal, lui, professoral, a mis en exergue le manque de crédibilité supposé de ses contempteurs.

Dès le début du débat, chaque compétiteur, potentiel locataire de Matignon en cas de victoire de son camp aux législatives, court dans son couloir. Celui de la critique de la réforme des retraites pour Manuel Bompard qui, pour sa « carte blanche », exhibe une photo de seniors pointant à Pôle emploi. Celui de l'école pour Gabriel Attal qui reprend son costume, apprécié dans l'opinion, de ministre de l'Éducation nationale. Et celui de champion du pouvoir d'achat pour Jordan Bardella qui exhibe une facture d'électricité à 922 €. « Ouvrir son courrier, c'est une angoisse pour les Français », soupire sur un ton compassionnel le leader du RN. Lorsque Gabriel Attal l'attaque sur la difficulté à baisser le taux de TVA à 5,5 % sur l'énergie et le carburant, Bardella réplique : « On a là un Premier ministre qui s'apprête à quitter le pouvoir et qui est incapable d'appliquer le pouvoir. »

« Je crois que vous n'avez pas bien travaillé »

« Faites-moi un cours d'économie, monsieur-le-Premier-ministre-à-1000-milliards-de-dettes ! » ironise-t-il encore quand il est repris sur ce même sujet de la TVA. Le locataire de Matignon insiste. Pointe des incohérences en tentant de les rendre le plus compréhensibles possible, dans un brouhaha général. Exemple, lorsqu'il pousse son adversaire à reconnaître que certains travailleurs devront partir à la retraite à l'âge de 66 ans avec le RN au pouvoir.

Autre tacle appuyé, sur la proposition d'exempter d'impôt sur le revenu les moins de 30 ans. « Vous allez vous auto-exonérer d'impôts ! » lance à son adversaire de 28 ans Gabriel Attal, avant d'ajouter : « Pourquoi un ouvrier de 31 ans paierait des impôts et un trader de 29 ans n'en paierait pas ? » Jordan Bardella peine à riposter sur le fond.

Les beignes version RN sont aussi pour Manuel Bompard : « Vous êtes une arnaque sociale, balance Bardella, évoquant la hausse du smic promis par l'Insoumis. Vous allez mettre en grande difficulté les patrons. Vous avez un problème avec le travail. »

Manuel Bompard, parti lui aussi en quête de crédibilité, n'a pas pu compter ce mardi soir sur ses nouveaux alliés. Derrière lui, pas l'ombre d'un socialiste, d'un communiste ou d'un écologiste, que des Insoumis pur jus. Le député sortant des Bouches-du-Rhône martèle que seul son programme a été chiffré de bout en bout. « Je crois vraiment que vous n'avez pas bien travaillé », cogne-t-il Attal, prenant le contre-pied de son adversaire sur l'argument du chiffrage de ses propositions sur la fiscalité.

« Je ne jette pas de l'acide sur ses déchirures »

La tension monte au sujet des binationaux (lire ci-dessous) à qui Jordan Bardella veut interdire l'accès à certains postes stratégiques. Gabriel Attal assure relayer la promesse qu'il aurait faite à deux jeunes filles, l'une franco-marocaine, l'autre franco-arménienne, d'évoquer ce sujet : « Elles se sont senties humiliées par votre proposition. » « Vous jouez très bien la comédie ! » s'esclaffe Jordan Bardella. Mais lorsque Gabriel Attal évoque le cas de la Franco-Russe Tamara Volokhova, conseillère du RN au Parlement européen (et qui, selon Mediapart, a été dans le viseur de la DGSI comme « relais d'influence » de Moscou), le président du RN ne rigole plus du tout. « Tamara oui, Rachida non ? » vient l'asticoter le Premier ministre. « J'espère que vous allez vite faire vos cartons car vous n'êtes pas au niveau de la fonction. Quand je vois le niveau de vos arguments, je comprends [...] que M. Macron ait cherché à vous licencier », explose Jordan Bardella.

Après 1 h 39 de débat, l'heure est à la conclusion. Tant pis pour les sujets internationaux et la place de la France dans le monde. Jordan Bardella commence. Appelle à tourner la page de l'indifférence à l'égard des fins de mois et de l'insécurité. Et cite Éric Ciotti, son nouvel allié, étrangement absent des rangées de groupies derrière lui. Manuel Bompard, lui, se pose en seul barrage possible face au « racisme » supposé du RN. Reste Gabriel Attal : « La France, je la regarde telle qu'elle est là. Je ne jette pas de l'acide sur ses déchirures », explique le leader du bloc central. À Gilles Bouleau d'en finir : « Tout de suite, Esprits criminels. Rien à voir avec le débat. »

Libération
mercredi 26 juin 2024 1251 mots, p. 12,13

PARIS 2024

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26 juin 2024 - Libération (site web)

RN et JO Faites vos Jeux, rien ne va plus

Par LAURE BRETTON, LAURE EQUY et ÈVE SZEFTEL

A un mois pile de la cérémonie d'ouverture, les organisateurs se veulent rassurants sur le «plus grand événement du monde». Mais en coulisses, on reconnaît que les Jeux sont éclipsés par les législatives et on craint une récupération par l'extrême droite.

Qui aurait pu prédire, il y a dix ans en propulsant la candidature olympique française ou il y a sept ans quand Paris a décroché le graal, que les JO rimeraient finalement avec Michel Cadot ? Sa haute silhouette bien mise et un peu voûtée est un repère dans la tempête politique provoquée par la dissolution de l'Assemblée à cinq semaines des Jeux de Paris. Michel Cadot, c'est à la fois le cerveau, la main et l'oeil de l'Etat sur Paris 2024 depuis quatre ans qu'il est délégué interministériel chargé de l'organisation des Jeux (Dijop). «Vu la période, c'est lui qui incarne la continuité de l'après-7 juillet», date du second tour des législatives anticipées, souffle une source au sein du comité d'organisation (Cojo). Depuis le 9 juin, parmi les institutions chargées de l'organisation des Jeux - Dijop, préfecture d'Ile-de France, préfecture de police de Paris - le discours de façade est le même : «Même pas mal, on gère.» Le projet est trop «mature pour être dénaturé», se rassure-t-on au Pulse, le siège du Cojo à Saint-Denis. A l'automne, lors de la Coupe du monde de rugby, les décisions prises dans le rush final ont consisté à confirmer le choeur d'enfants pour chanter la Marseillaise et valider le choix des barres chocolatées dans les vestiaires. Autrement dit, les JO, ça va (techniquement) rouler, même s'il a fallu s'occuper de quelques détails politiques. Comme maintenir ou non les deux étapes du relais de la flamme olympique prévues pour les deux dimanches de scrutin, à Reims puis à Chartres. Finalement, le parcours a été un poil réajusté pour s'assurer qu'aucun bureau de vote ne soit sur le tracé de cette caravane qui immobilise les voitures et le public. «On ne va évidemment pas essayer d'exister contre ce moment démocratique, défend-on à la direction du Cojo. Ce n'est plus la même montée en puissance que celle qu'on avait prévue, il faut l'acter. Les Français ont l'esprit ailleurs, on va laisser le projet olympique prendre sa place plus doucement». Côté sécurité, le Centre national de commandement stratégique (CNCS) a été activé dès l'arrivée de la flamme olympique en France, le 8 mai. Et tout a été envisagé dans les plans de réaction, de l'attaque terroriste aux contestations politiques violentes, même si cela concernait jusqu'alors plus les mouvements écolos radicaux que l'extrême droite.

«Tout ça est irréel» A la mairie de Paris, on a un peu accéléré les choses aussi, comme condenser les dernières délibérations nécessaires pour les JO en une seule journée express de conseil de Paris mardi, en renvoyant les autres décisions à l'après-législatives. Il a fallu également rappeler certains agents qui avaient posé des vacances au début de l'été pour être présents pendant les JO afin d'organiser la tenue du scrutin des 30 juin et 7 juillet. «Tout ça est tellement irréel et improbable», lâche l'adjoint d'Anne Hidalgo chargé des Sports et des JO, Pierre Rabadan. Pour lui,

Emmanuel Macron «a pris les JO en otages quand il a demandé aux Français de prendre leurs responsabilités et de voter pour ceux qui les organisent». «On aurait dû être dans un moment d'unité nationale et on se retrouve dans un moment de fracturation, se désole en écho Mathieu Hanotin, le maire PS de Saint- Denis, ville située au coeur du triangle d'or olympique. La priorité c'est de faire barrage au RN, de construire un vrai front républicain pour sauver la République. Quand on pense aux valeurs olympiques, c'est la meilleure chose à faire.» Hormis le verdict des urnes et le niveau d'eau dans la Seine (lire cicontre), ce qui est prévu pour le 26 juillet est gravé dans l'airain au grand soulagement des organisateurs. On sait qu'il y aura dans la tribune officielle située près du Trocadéro, là où arriveront les 90 bateaux transportant les délégations sportives, le chef de l'Etat, le Premier ministre, le ou la ministre des Sports et la maire de Paris. A leurs côtés le président du CIO, Thomas Bach, et de celui de Paris 2024, Tony Estanguet, les seuls autorisés à prononcer un discours, Emmanuel Macron se bornant à déclarer la 33e olympiade d'été ouverte. Du côté du Rassemblement national, on a montré patte blanche tout de suite. Jordan Bardella, Aleksandar Nikolic, député européen réélu le 9 juin et M. Sports de Marine Le Pen, ou Renaud Labaye, secrétaire général du groupe RN à l'Assemblée nationale, ont tous assuré qu'ils ne toucheraient pas aux JO : «On fait confiance aux équipes.»

Marquer les esprits Un blanc-seing qui ressemble à un baiser de la mort pour les «équipes». «Tous les jeunes qui, à l'Intérieur ou aux Sports se dédient aux Jeux sept jours sur sept depuis des années ont le seum», confirme un communicant. Depuis le 9 juin, «le coeur n'y est pas, c'est clair», complète un haut fonctionnaire requérant l'anonymat. Entre sens du devoir et devoir de réserve, on applique la feuille de route: «On est l'Etat avec un grand E alors pas d'états d'âme ou le moins possible.» L'heure est au grand questionnement dans les cabinets ministériels. Si le RN n'obtient qu'une majorité relative le 7 juillet, «il n'est pas impossible que les discussions pour former un gouvernement dans ce bazar, prennent des semaines, voire des mois, déroule un conseiller ministériel. Dans ce cas-là, soit le gouvernement Attal reste en place jusqu'à ce qu'on trouve des successeurs. Soit il démissionne, mais il doit quand même gérer les affaires courantes donc est-ce qu'on enjambe l'été comme ça? Est-ce que "gérer les affaires courantes" comporte les JO ?» Gérald Darmanin, lui, a prévenu qu'il quitterait son ministère de l'Intérieur dans la minute si le RN l'emportait. «Le mec qui explique depuis qu'il est en poste qu'un tiers de son temps est consacré aux menaces pesant sur les JO annonce qu'il se barre si le RN arrive. En termes de cohérence, politique ou sécuritaire, c'est difficile de faire pire», s'emporte un acteur de l'organisation.

L'interview de Guy Drut dans le Monde en a aussi fait bondir plus d'un au siège du Cojo quand le médaillé des Jeux de Munich, favorable à «l'alliance des droites» a assuré qu'il n'y avait «aucune raison que ça se passe mal avec un gouvernement RN». Silence officiel à la tête de Paris 2024. «Quand on dit qu'on veut ouvrir grand les Jeux, on n'est pas dans l'ambiguïté, défend une source interne. Notre projet, c'est de promouvoir un esprit d'accueil et d'audace, pas une France du repli sur soi et du rejet de l'autre.» Pour montrer que tout est tellement prêt que personne ne pourra y mettre sa patte, les embargos du Cojo pour distiller les informations sur la cérémonie d'ouverture ont été raccourcis. Faire des images pour marquer les esprits. Pareil pour le préfet d'Ile-de-France, Marc Guillaume, qui a réuni samedi les relayeurs de la flamme qui courront à Paris les 14 et 15 juillet. «Des gens de tous horizons, collégien, PDG, danseuse étoile, fonctionnaire, tik-tokeurs : c'est ça la France, défend la préfecture. A défaut de décrypter les astres politiques, tout le monde a le nez sur la météo. On attendant le soleil, synonyme de vitamine D mais surtout de meilleures nouvelles sur le front de la Seine. Toujours ça de pris. ?

Libération
mercredi 26 juin 2024 1192 mots, p. 18,19

Idées/

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24 juin 2024 - Libération (site web)

RN : la violence qui vient

Par Marc Crépon

Il est urgent de prendre la mesure des violences qui vont toucher l'ensemble de la population, individuellement et collectivement si on ne fait pas barrage à l'extrême droite lors des législatives.

Nous nous sommes tellement habitués à la rhétorique du Rassemblement national ; ses façons de dire, de penser et de faire se sont tellement installées dans le paysage politique, gagnant le coeur et l'esprit d'un nombre croissant d'électeurs et d'élus de tous bords à sa véhémence vindicative, à son désir de revanche sur la société, à son ressentiment contre la modernité, l'évolution des moeurs, les avancées du droit, à sa désignation de boucs émissaires, que nous avons fini par oublier ce que signifie la «révolution nationale», idéologique, culturelle et politique que les dirigeants du RN préparent et promettent. Car c'est bien d'une «révolution» qu'il s'agit. Qu'ils arrivent au pouvoir par la voie démocratique, au lendemain du 7 juillet, ne change rien à l'affaire.

imposer jusqu'à l'étouffement Leur désir de rupture avec la société libre et égalitaire qu'ils détestent depuis toujours est si essentiel à leur appétit de puissance qu'ils l'imposeront à marche forcée. Et comme rien de tel n'arrive jamais sans la brutalité d'une «mise au pas» et sans que l'ensemble de la population soit exposée, individuellement et collectivement, communément et différemment, à de grandes violences, c'est de celles qui s'annoncent qu'il est urgent de pren- dre la mesure, avant de se rendre aux urnes.

S'ils parvenaient à leur fin, nul ne devrait pouvoir dire dans les années qui viennent qu'il ne savait pas, quand arrivera, toujours trop tard, le temps d'un réveil douloureux. Nous avons besoin de la politique pour garantir à tous l'expression possible d'une pluralité d'opinions, de goûts, de croyances, de façons de vivre, qui permet à chacun d'inventer sa propre singularité, au gré des relations qui le lient aux autres. Cette pluralité suppose de la part du pouvoir une limite à son action et un retrait de son contrôle. Elle lui interdit d'uniformiser les consciences, d'exiger de tous qu'ils se plient au même moule idéologique. Or le propre de cette limite et de ce retrait est que, tant qu'ils ne sont pas transgressés, nous avons du mal à nous représenter le joug de leur suppression. Nous n'imaginons pas la violence symbolique que constitue la soumission de la politique éducative et culturelle, des organismes et des programmes de recherche, des recrutements universitaires, des subventions accordées par le ministère de la Culture, des nominations à la tête des établissements d'enseignement supérieur et des institutions culturelles à un projet de révolution nationale autoritaire qui n'aura d'autre souci que celui de transmettre, de cultiver et donc d'imposer jusqu'à l'étouffement sa façon de voir et de dire. Quoi ? Tout : l'existence, la société, l'éducation, la culture, le monde. C'est pourquoi nous avons la mémoire courte. Qu'on ne s'y trompe pas, en effet. Le Rassemblement national a une histoire, il appartient à une famille de pensée qui unit des formations et des filiations, dont le dénominateur commun est de cultiver les mêmes nostalgies, d'être tenté par les mêmes mesures extrêmes, et surtout de se donner les mêmes cibles. La violence symbolique qui s'annonce n'est, en effet, ni la seule ni la plus redoutable de celles qui nous guettent. Nous devrions nous en souvenir : une «révolution» qui fait de la protection, de la restauration ou de la sauvegarde de l'identité nationale le socle de son idéologie et le principe premier des politiques qu'elle entend mettre en oeuvre dans tous les domaines de l'existence, l'éducation, la santé, l'économie, la culture et la sécurité, est par essence discriminatoire. Mieux, elle fait des inégalités de considération et de traitement qu'elle orchestre et qu'elle ordonne son moyen privilégié pour satisfaire les demandes qu'elle prête à ses électeurs, dans une surenchère de mesures, de décrets détériorant leurs conditions d'existence, jusqu'à rendre la vie insoutenable. Ce n'est pas autrement que durablement s'installent dans la société des façons de dire et plus encore de faire qu'on n'aurait jamais imaginé pouvoir accepter un jour : la sédimentation même de l'inacceptable. Il en résulte pour des catégories entières de population que distingue l'identité dans laquelle on les enferme (l'origine, la culture, la religion, les moeurs, la «race», l'orientation sexuelle) cette forme de réification qui est l'effet le plus direct de la violence sur les corps et les esprits qui en sont la victime, individuelle ou collective.

Donner enfin l'exemple Est-ce tout? Non, bien sûr. Aux deux formes de violence que nous avons identifiées, symboliques et discriminantes, s'en ajoute une troisième qui les recoupe. Le propre des formations politiques comparables au Rassemblement national n'est pas seulement de faire de leur promesse d'une utilisation sans limite et sans faille des forces de l'ordre à l'encontre des «délinquants» de tout ordre le vecteur de leur politique sécuritaire, elle est aussi d'avoir une compréhension très étendue de ceux qu'elle englobe sous cette catégorie. Et là encore, il faut avoir la vue courte, pour ignorer qu'y sont systématiquement associés tous ceux qui s'opposent politiquement à son action, aussitôt perçus comme des fauteurs de troubles, quand bien même ils feraient entendre leur voix de la façon la moins violente qui soit. Il faut même aller plus loin et reconnaître que, parvenues au pouvoir, ces mêmes formations jouissent du spectacle qu'elles donnent de la violence dont elles sont capables. Aussi leur volonté de l'exercer est-elle inséparable du fantasme de donner enfin l'exemple de la politique répressive qu'elles ont annoncée. Celle-ci peut alors se manifester de deux façons, soit par précaution, au moyen d'interdictions, de fermetures, d'arrestations préventives, soit de manière réactive, dès qu'une action, une prise de parole publique s'opposent à elles.

Est-ce cela que veulent ceux et celles qui sont prêts à sauter le pas le 30 juin et le 7 juillet, non pas tant en donnant leur voix au Rassemblement national qu'en s'abstenant de voter pour la formation la plus susceptible de faire barrage dans leur circonscription, à l'arrivée au parlement d'un député investi par le RN ? On se souvient d'avoir dans les colonnes de Libération demandé à la jeunesse tentée par l'abstention, entre les deux tours de la présidentielle, de faire abstraction de leurs divergences de fonds avec l'actuel président pour permettre sa réélection. Mais par la politique qu'il a menée depuis lors et le coup de poker de la dissolution, sa «grenade dégoupillée», il a conduit le Rassemblement national aux portes du pouvoir. La force politique de ses sympathisants s'est réduite comme une peau de chagrin et la formation qui les rassemble n'est plus en mesure de porter, ni moralement ni politiquement, haut et clair, le refus de voir le parti de Martine Le Pen arriver au pouvoir, pas plus que ne le sont les formations de la droite républicaine, qui n'ont pas attendu longtemps pour offrir à leurs électeurs le spectacle navrant et souvent ridicule d'un ralliement indigne de leur histoire. L'alternative qui se présente à nous est celle d'une cohabitation avec le RN ou avec le Front populaire. Tout choix qui, aveuglé par des personnalités clivantes, refuserait de favoriser la seconde reviendrait à consentir aux violences que la première promet. ? Dernier livre paru : Sept leçons sur la violence, Odile Jacob, 2024.

Le Monde
mercredi 26 juin 2024 38 mots, p. 1

Reportage

Campagne « vent de face » pour François Ruffin dans la Somme

Le député sortant est confronté à la poussée du RN dans sa circonscription et au rejet du fondateur de LFI, Jean-Luc Mélenchon, par les électeurs

Le Monde
élections législatives, mercredi 26 juin 2024 625 mots, p. 2
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24 juin 2024 - Le Monde (site web)

Un projet de rupture avec quarante ans de politiques scolaires

Hostile à la démocratisation scolaire et souhaitant attribuer à l’école une fonction patriotique, le RN érige en valeur suprême l’autorité

Éléa Pommiers

Le premier ministre, Gabriel Attal, avait prôné, le 18 avril, un « sursaut d’autorité » à l’école. Jordan Bardella promet un « big bang » pour faire respecter ce principe, l’autorité, qui structure son programme pour l’institution scolaire. Reprenant, lors de la présentation du programme du Rassemblement national (RN), lundi 24 juin, des thématiques mises sur la table par le gouvernement, le président du parti d’extrême droite promet l’interdiction des téléphones portables – déjà proscrits par la loi à l’école et au collège – jusqu’à la fin du lycée, le soutien « systématique » des enseignants agressés ainsi que la poursuite des expérimentations sur le port de l’uniforme, dont le parti souhaite la généralisation depuis longtemps. Il va cependant beaucoup plus loin que la majorité actuelle en proposant, sans plus de précision, des « peines planchers » en conseil de discipline et, surtout, la création de centres « spécialisés » pour les élèves dits « perturbateurs ou harceleurs ».

Interrogé, Roger Chudeau, spécialiste des questions éducatives au RN, précise que ces établissements seraient destinés aux élèves après deux exclusions définitives, « pour tout le reste de leur scolarité obligatoire ». Ils accueilleraient également des élèves « radicalisés », pour lesquels le gouvernement actuel réfléchit depuis des mois à une solution de prise en charge en dehors des établissements scolaires, sans trouver une solution pratiquement et juridiquement viable.

Collège « modulaire »

Fidèle au discours décliniste qui sous-tend son programme éducatif depuis la création du Front national, en 1972, le programme mis en ligne par le RN dénonce « les gouvernements successifs[qui] ont déconstruit l’école, entraînant un effondrement de son niveau », et promet de « restaurer l’excellence de l’école française ».

Jordan Bardella, qui appelle au respect des « spécificités » de l’école privée, promet ainsi la « restaur[ation]  de l’école publique », à laquelle le parti d’extrême droite attribue de longue date une fonction patriotique. Il souhaite « remettr[e]  l’accent sur la maîtrise des savoirs fondamentaux » :les sciences, le français et l’histoire, cette dernière ayant toujours eu une place de choix dans le projet frontiste. Député, Roger Chudeau avait par exemple déposé une proposition de loi visant à « rendre obligatoire l’affichage d’une carte de France et d’une frise chronologique dans les salles de classe », dénonçant une école où « le récit national le cède peu à peu à une forme d’analyse critique phénoménologique ».

Dans la droite ligne de son positionnement hostile à la démocratisation scolaire, le RN entend aussi mettre fin au collège unique au profit d’un collège « modulaire »,qui « valorise tout autant les filières générales que les filières professionnelles », et au sein duquel les élèves pourraient être orientés vers la voie professionnelle avant la 3e.

Si ces mesures ne figurent pas telles quelles dans le projet mis en ligne, Roger Chudeau a confirmé au  Mondeque, dans l’objectif d’un « nivellement par le haut », un examen d’entrée en 6e serait créé, que le brevet ferait office d’examen pour intégrer le lycée (Gabriel Attal a déjà prévu de le rendre obligatoire pour entrer en 2de en 2025), et que le baccalauréat redeviendrait un examen terminal, dont les notes seraient seules prises en compte dans Parcoursup, privé de tout élément de contrôle continu.

Autant de dispositions qui constitueraient une véritable rupture avec quarante ans de politiques scolaires. « Jordan Bardella annonce un projet de l’assignation scolaire et sociale dès le plus jeune âge, qui acte la fin du projet émancipateur de l’école de la République, a dénoncé sur X Sophie Vénétitay, secrétaire générale du SNES-FSU. C’est l’école du renoncement à faire société. »

Le Monde
mercredi 26 juin 2024 46 mots, p. 1

Emmanuel Macron , l’isolement

- Pour espérer se faire réélire, les députés du camp présidentiel n’affichent plus le visage du chef de l’Etat

-« Emmanuel Macron est comme un artiste passé de mode », déplore Patrick Vignal, ex-député Renaissance, jugeant cette disgrâce exagérée

Le Monde
élections législatives, mercredi 26 juin 2024 941 mots, p. 3
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24 juin 2024 - Le Monde (site web)

Le RN multiplie les emprunts à Emmanuel Macron

Le programme économique du parti s’inspire de plus en plus de la politiquede l’offre menée par le président depuis 2017

Elsa Conesa

Bardella, c’est du Macron aggravé », lançait l’« insoumis » Jean-Luc Mélenchon dans un entretien à 20 Minutes , le 15 juin. A mesure que le scrutin des législatives approche, le programme économique du Rassemblement national (RN) ressemble de fait de plus en plus à celui de la majorité en place depuis 2017 : baisser les impôts de production, réduire les cotisations sociales pour augmenter les salaires, simplifier les normes, imposer des droits de douane sur les panneaux photovoltaïques fabriqués hors de l’Union européenne, et même revoir le mandat de la Banque centrale européenne pour le centrer sur l’emploi plutôt que l’inflation…

Certains propos tenus par le président du RN lors de sa conférence de presse, lundi 24 juin, semblaient même extraits des discours du chef de l’Etat ou de son ministre de l’économie, Bruno Le Maire. « Il faut refaire de la France une terre de production attractive et innovante », a répété Jordan Bardella – un mantra du macronisme depuis que la crise économique due au Covid-19 a rendu visibles les dépendances du pays vis-à-vis de l’étranger dans plusieurs filières industrielles.

« J’entends mettre le travail au cœur de notre ambition économique », a-t-il également affirmé, autre marqueur de la majorité sortante. Parmi les « urgences » auxquelles le RN prévoit de s’atteler dès cet été figurent également les normes, avec des « Etats généraux de la simplification » et une « pause réglementaire », afin d’éviter les « surtranspositions de directives européennes » – un chantier lancé par Bruno Le Maire au printemps. Le RN entend parallèlement « poursuivre la baisse des impôts de production et(…) mettre en place pour nos entreprises une fiscalité de croissance », dans la droite ligne de la politique de l’offre tenue depuis 2017, consistant à réduire les impôts des entreprises et sur le capital pour inciter à la création de richesses.

Sans détails et sans insistance

« Ce qu’on remet en cause, ça n’est pas la politique de l’offre mais l’injustice fiscale », a expliqué le député sortant RN de la Somme Jean-Philippe Tanguy, en marge de la conférence de presse, lundi, se disant aligné avec la politique menée en vue de réindustrialiser le pays depuis sept ans. Si le RN compte abroger à terme la réforme des retraites de 2023 et celle de l’assurance-chômage, il n’est pas question de revenir sur les baisses d’impôts votées depuis 2017. Le taux de l’impôt sur les sociétés, ramené de 33 % en 2016 à 25 % en 2022, n’a pas vocation à être relevé. La taxation sur les superprofits, évoquée par Marine Le Pen en 2023, qui accusait les producteurs de gaz et de pétrole d’être des « profiteurs de guerre », n’est plus d’actualité. Seule la contribution exceptionnelle sur les producteurs d’électricité, mise en place fin 2022 pour taxer une partie des profits réalisés grâce à la flambée des prix et dont le rendement s’est avéré très faible, sera relevée. Ce qu’avait déjà prévu de faire l’actuelle majorité avant la dissolution de l’Assemblée.

Côté patrimoine, le retour d’un impôt sur la fortune financière est évoqué, mais sans détails, et sans insistance. Quant à la « flat tax », réforme emblématique d’Emmanuel Macron, qui plafonne à 30 % la taxation des revenus du capital, elle n’est pas un sujet de discussion, alors que la gauche étrille cette réforme, dont le coût estimé évolue entre 1,5 et 2 milliards d’euros. Même les baisses de charges promises pour doper les salaires – sous forme d’une exonération de cotisations patronales pendant cinq ans pour les entreprises qui augmenteraient les salaires d’au moins 10 % jusqu’à trois smic – semblent inspirées de la prime Macron défiscalisée.

« Il y a de la tactique électorale, décrypte l’économiste Xavier Timbeau, directeur principal de l’Observatoire français des conjonctures économiques. La gauche a cherché à amener le débat sur les questions économiques et sociales en tenant une position de franche rupture avec la politique du gouvernement. Le RN, au contraire, veut rassurer l’électorat centriste en lui faisant comprendre que le programme le plus proche de celui de Macron, c’est le sien. »

Une stratégie d’autant plus facile à mener que l’électorat traditionnel du RN ne l’attend pas sur des mesures économiques, en tout cas pas en détail, mais plutôt sur des sujets comme l’immigration ou la sécurité, qui sont ses marqueurs les plus identifiés. Gommer les aspérités de mesures économiques trop radicales présente donc un risque limité. « L’objectif est ici de sécuriser une majorité absolue au second tour en allant chercher les voix du centre, poursuit Xavier Timbeau. Le RN se coule dans le moule en devenant très proche de Renaissance. »

Nettement moins ambitieux que le programme de la gauche, le programme du RN se veut aussi moins coûteux. Pourtant, à l’exception de sa mesure phare en faveur du pouvoir d’achat – la baisse de la TVA sur les carburants qui serait mise en place dès cet été dans un collectif budgétaire, estimée par le RN à 7 milliards d’euros pour le seul second semestre 2024 –, aucun chiffrage n’a été donné. Les ressources mobilisées pour financer le programme sont inexistantes, à l’exception de celles censées financer la baisse de TVA cette année : une baisse de la contribution au budget européen, un coup de rabot sur les niches fiscales, dont celle pour les armateurs, la taxe sur les producteurs d’électricité, et la lutte contre la fraude.

Le Monde
élections législatives, mercredi 26 juin 2024 998 mots, p. 5
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25 juin 2024 - Le Monde (site web)

Chronique |

Macron et Mélenchon, épouvantails dans leurs camps respectifs

par solenn de royer

Amiens, le 17 mai 1993. Coiffé d’un chapeau de paille, les bras en croix, Emmanuel Macron, 15 ans, arpente une scène de théâtre, pour la représentation de fin d’année de son lycée. Dans cette pièce de Jean Tardieu, La Comédie du langage, il joue un épouvantail, qui s’écrie : « Ah ! qu’il est bon de renaître ! » – ces images sont issues du documentaire de Pierre Hurel Emmanuel Macron, la stratégie du météore, diffusé en 2016 sur France 3. Trente ans plus tard, c’est exactement ce que le président de la République semble être devenu dans son propre camp : un épouvantail qui, par tous les moyens, chercherait à « renaître ».

Au lendemain de la dissolution de l’Assemblée nationale, le premier ministre, Gabriel Attal, a accepté de faire campagne pour les élections législatives des 30 juin et 7 juillet à une seule condition : prendre la direction de celle-ci, et que ce président si impopulaire se mette en retrait. Même prise de distance chez les candidats Renaissance qui ont retiré la photo d’Emmanuel Macron de leurs affiches électorales. Dans un premier temps, ce dernier a semblé accepter de se faire discret : « Je ne ferai pas campagne aux législatives », a-t-il assuré, le 12 juin, lors de sa conférence de presse. Mais il ne cesse de parler depuis. Partout – en Italie en marge du G7, sur l’île de Sein (Finistère), à l’Elysée, pour la Fête de la musique… – et tout le temps – plusieurs fois par semaine.

Dimanche, le chef de l’Etat a publié une « lettre aux Français » dans la presse quotidienne régionale, dans laquelle il justifie sa décision de dissoudre. Lundi, il s’est confié pendant près de deux heures dans un podcast, « Génération Do It Yourself », pour mettre en garde contre un risque de « guerre civile » auquel mèneraient, selon lui, les programmes des « deux extrêmes ». Cette logorrhée présidentielle est jugée inopportune dans son camp, où les candidats de la majorité mesurent tous les jours, sur le terrain, la défiance qu’il suscite désormais chez les électeurs.

Si le bloc central rêve d’une campagne « démacronisée », le bloc de gauche appelle lui aussi de ses vœux une campagne « démélenchonisée ». Comme Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon a d’abord semblé tenir compte du rejet dont il fait l’objet chez une partie des électeurs de gauche, las de sa stratégie du bruit et de la fureur, et qui ne lui pardonnent pas ses dérives ou ses ambiguïtés – ses déclarations sur l’antisémitisme « résiduel » notamment. Mais le leader « insoumis » a, lui aussi, changé de pied : il a d’abord indiqué qu’il ne « s’imposer[ait] pas » pour Matignon (le 12 juin sur France 2), avant de laisser entendre l’inverse dix jours plus tard, affirmant qu’il avait la ferme « intention » de « gouverner ce pays » (le 22 juin sur le plateau de « C l’hebdo », sur France 5).

Du pain bénit pour ses opposants, qui s’emploient à le mettre en avant pour effrayer les électeurs de gauche modérés et affaiblir le Nouveau Front populaire (NFP).Lundi, l’ensemble des responsables des partis composant l’alliance ont dû mettre les points sur les « i » en rappelant que Jean-Luc Mélenchon ne serait pas premier ministre, cette fonction devant revenir à une personnalité faisant « consensus » et capable de « rassembler le pays ». « Qu’il se taise », a résumé l’ancien président de la République François Hollande, dimanche.

Dans le camp présidentiel, de nombreux ténors de la majorité conseillent la même chose à Emmanuel Macron. Mais, pour celui qui a dissous l’Assemblée nationale en espérant revenir au centre du jeu, il est inconcevable de s’effacer, ce qui reviendrait à acter sa fin politique, trois ans avant le terme de son mandat. Même réflexe de survie chez Jean-Luc Mélenchon, qui entend montrer qu’il reste le patron chez les siens et refuse de se voir gommé de la scène.

Même hubris

En 2022, c’était lui qui avait supervisé les négociations entre les partis de gauche et pu revendiquer la victoire, la Nouvelle Union populaire écologique et sociale devenant,avec 151 sièges, la première force d’opposition à l’Assemblée. Deux ans plus tard, il se retrouve coincé entre les frondeurs de son mouvement – dont le député sortant de la Somme François Ruffin, qui a joué un rôle moteur dans le NFP – et Raphaël Glucksmann, qui a ramené le score du Parti socialiste à près de 14 % et entend rééquilibrer l’alliance vers la social-démocratie, tout en apparaissant désormais dans les sondages comme un meilleur présidentiable que l’« insoumis ». « Pour Mélenchon, c’est la panique », observe le politiste Frédéric Sawicki, selon qui la dissolution est venue percuter la stratégie du fondateur de La France insoumise, qui se retrouve en décalage avec cette coalition, dans laquelle il n’a pas joué un rôle central. Lundi soir sur France 2, il a fait valoir que son nom « ouvrait des portes », notamment dans les quartiers : « Je suis un atout », s’est-il écrié.

Mais, en multipliant les interventions médiatiques, qui sont autant d’irritants, Jean-Luc Mélenchon se voit reprocher de nuire à la dynamique collective et d’affaiblir l’alliance de gauche, au risque de favoriser l’accession au pouvoir du Rassemblement national (RN). De son côté, Emmanuel Macron, qui espérait rejouer son mano à mano gagnant avec l’extrême droite et n’avait pas anticipé l’union de la gauche, a choisi de multiplier les attaques à l’encontre de cette dernière, au risque de ne plus pouvoir en appeler à un front républicain au soir du premier tour, et donc de compromettre les chances de faire barrage au RN.

Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon ont tous les deux créé leurs mouvements, En marche ! et La France insoumise, en 2016. Au lendemain du 7 juillet, le président de la République et son opposant « insoumis », même charisme et même hubris, produits de l’hyperprésidentialisation du régime, auront incontestablement perdu des plumes. La fin d’une époque ?

L'Humanité
mercredi 26 juin 2024 113 mots, p. 22

[Les obsèques de Jean-Claude Lefort (lire...]

Les obsèques de Jean-Claude Lefort (lire l'Humanité du 21 juin), ancien député et ancien président de l'association France-Palestine Solidarité, se dérouleront vendredi 28 juin, à 12 heures, au crématorium du Val de Bièvre, 8, rue du Ricardo à Arcueil (Val-de-Marne). Un hommage sera également organisé par la municipalité d'Ivry- sur-Seine, samedi 29 juin, à 10 h 30, parvis de l'Hôtel de Ville, esplanade Georges-Marrane. Ni fleurs ni couronnes. Une urne sera à votre disposition pour faire un don au Dunya Women's Cancer Center, centre de traitement des cancers féminins en Palestine. Un registre de condoléances est disponible à l'Hôtel de Ville d'Ivry-sur-Seine. L'Humanité renouvelle ses condoléances à sa famille et à ses proches.

Libération
mercredi 26 juin 2024 60 mots, p. 10

Expresso législatives

Un candidat a-t-il le droit de mentir au sujet du programme de ses adversaires ?

La question est relancée (notamment) par les contre-vérités contenues dans un tract du député Rassemblement national sortant dans les Yvelines, Julien Odoul. En face, les candidats ont plusieurs moyens d'agir au niveau judiciaire, mais il faut en général attendre que l'élection soit passée. Photo Hans Lucas

Le Monde
Idées, mercredi 26 juin 2024 1130 mots, p. 30
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25 juin 2024 - Le Monde (site web)

Michel Agier Le racisme est le moteur de l’extrême droite d’hier à aujourd’hui

Présenté par le RN comme un problème urgent de sécurité et d’identité, le thème de la migration masque une « infrapensée raciste », réactivée face à la circulation des personnes issues des pays anciennement colonisés, analyse l’anthropologue

Michel Agier

Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. »Ce sont les mots que Frantz Fanon, psychiatre martiniquais et français, penseur du racisme antinoir, avait entendus de son professeur de philosophie, également d’origine antillaise, et qu’il rapporta dans son livre Peau noire, masques blancs (1952). Fanon raconte qu’il avait d’abord compris cette phrase d’une manière abstraite, au sens de la fraternité universelle. Mais il comprit plus tard qu’il s’agissait d’une alerte très concrète : « Un antisémite est forcément négrophobe », observait-il. Quelques décennies plus tôt, l’itinéraire de l’écrivain notoirement antisémite Louis-Ferdinand Céline avait commencé par un séjour au Cameroun dont le récit donna lieu à un racisme antinoir d’une rare brutalité, déniant toute conscience de soi aux « nègres », « négresses » et « négrillons » qu’il avait fait travailler comme porteurs dans ses entreprises prédatrices dans la forêt équatoriale.

Un négrophobe est logiquement antisémite. Au début des années 1970, le Front national (futur Rassemblement national) naît comme une mobilisation raciste issue de deux mouvements convergents : les nostalgiques antisémites du nazisme et de la collaboration, et les partisans de l’Algérie française. Mobilisés contre les Algériens tous indifféremment désignés « musulmans ».

Sous les moyennes européennes

Ce terme, en reprenant le langage colonial, qualifiait les Algériens en général – même ceux de religion catholique – ce qui donna l’étrange identification de « musulmans catholiques ». Cette signification revient aujourd’hui, par exemple avec l’expression « musulman d’apparence » utilisée par Nicolas Sarkozy en 2012 en se référant au seul faciès.

Dès les années 1980, le Front national a converti son idéologie raciste en prenant comme cheval de bataille politique les immigrés postcoloniaux (maghrébins et subsahariens), devenus depuis la fin des années 1990 les « migrants ».La boucle est bouclée : le racisme antijuif, antinoir et antimusulman est le moteur de l’extrême droite d’hier à aujourd’hui. Et le thème de la migration, présenté par le Rassemblement national comme un problème urgent de sécurité et d’identité pour tous les Français et leur territoire, masque une infrapensée raciste réactivée face à la circulation des personnes issues des pays anciennement colonisés.

Les faits eux-mêmes, ceux qui concernent la mondialisation humaine et plus précisément la circulation des personnes à l’échelle de la planète, parlent d’une réalité plus grande et ordinaire que tous les fantasmes véhiculés à leur propos. La part relative de la France dans l’arrivée des migrants et réfugiés est plutôt en dessous des moyennes européennes. Et le lien systématique entre la migration et l’insécurité n’est pas prouvé par les données statistiques.

Depuis 2018, les nombreuses recherches produites par l’Institut Convergences Migrationsdécrivent l’ancrage des migrations internationales dans toutes les sociétés, de départ, de transit et d’arrivée, les transformations sociales et culturelles que vivent les personnes en migration et celles qui les accueillent, mais aussi l’ampleur des violences vécues par les personnes issues de pays du Sud face aux politiques hostiles de la plupart des Etats européens. Seule la mobilisation des sociétés civiles locales permet d’offrir un peu de répit et de soin.

Dans ce moment où nous avons la main pour choisir notre futur gouvernement, il est important de se souvenir du « deux poids, deux mesures » des politiques et discours des gouvernements français et européens en faveur de l’accueil des Ukrainiens, et des réticences voire de la franche hostilité des mêmes, face aux personnes fuyant l’Afghanistan, le Moyen-Orient ou l’Afrique subsaharienne.

Des responsables politiques, même de droite, ont pu défendre l’hospitalité des réfugiés ukrainiens parce qu’ « ils[leur] ressemblent », déclara l’un d’eux. La France a pu accueillir 100 000 réfugiés ukrainiens et l’Europe 5 millions, sans que cela provoque le moindre campement de rue, sans polémique, sans accusation des associations pour « délit de solidarité », mais au contraire en mobilisant « d’en haut » le tissu associatif et les citoyens solidaires. Pour les autres, comme on sait, on retrouve le même langage depuis les années 2000, fait de la peur de l’« invasion » et du « remplacement » de population, comme si se rejouait la scène identitaire des « autres » aux airs de barbares.

Regarder autour de soi

Que répondre ? On peut dire et répéter, bien sûr, que ces pseudo-descriptions implicitement racistes de la migration sont en contradiction avec les réalités du monde d’aujourd’hui. On peut expliquer que la « crise migratoire » est une crise de l’accueil, et que des choix politiques clairs (régularisation des travailleurs sans papiers, mise à l’abri et accès au travail et aux soins des personnes en situation précaire) auraient un effet immédiat de pacification sociale.

Mais on peut aussi inviter tout le monde à se faire un peu anthropologue, en regardant autour de soi, dans sa vie quotidienne, dans son travail, son bourg ou son quartier, la couleur de peau brune, noire, ou jaune, ou l’origine non française, des amis et voisins. Il est rare, pour ne pas dire exceptionnel, que chaque Français n’ait pas dans sa propre généalogie (ascendants, descendants, collatéraux et conjoints) des personnes à la couleur de peau, à l’accent ou au nom « qui ne font pas français ». Il est rare que cette altérité proche n’ait pas quelque chose à voir avec le passé colonial de la France, en Afrique, Asie, Océanie, au Proche-Orient ou aux Antilles.

En regardant ainsi autour de soi, on pourra entrevoir combien de personnes – et quelles personnes – seraient supprimées de notre vie commune si l’on appliquait le principedéfendu par François-Xavier Bellamy, député européen de droite, voulant faire aussi bien que l’extrême droite et déclarant dans un débat télévisé [le 24 mai 2023 dans « C ce soir », sur France 5] que les immigrés de la première, de la deuxième et même de la troisième génération n’ont pas leur place dans notre communauté nationale.

Que l’on regarde, que l’on compte autour de soi, cela met en danger plus du tiers de la population française. Ce n’est donc pas la question de la migration qui inquiète l’extrême droite et la droite derrière elle. C’est la part d’étrangeté que chacun a en soi, chaque personne et tout le pays. Reconnaître cette part est la meilleure réponse à toute politique fondée sur la peur des autres.

Le Monde
International, mercredi 26 juin 2024 1149 mots, p. 12
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25 juin 2024 - Le Monde (site web)

Israël poursuit l’annexion de la Cisjordanie

Des fonctions d’administration du territoire palestinien dévolues aux militaires ont été transférées à des civils

Louis Imbert

Jérusalem - correspondant - Un pas de plus vers l’annexion pure et simple de la Cisjordanie. Le ministre israélien des finances et ministre de tutelle de la Cisjordanie au sein de la défense, Bezalel Smotrich, a jeté une lumière crue, vendredi 21 juin, sur les progrès accomplis par son gouvernement dans les territoires, à l’ombre de la guerre à Gaza.

« Je vous le dis, c’est mégaspectaculaire(…) . De tels changements bouleversent l’ADN même du système » , assurait-il, lors d’une conférence organisée dans une ferme de colons juifs près de Qalqilya (nord), dont le mouvement anticolonial La Paix maintenant a diffusé un enregistrement. Ce « système » que le ministre prétend renverser, c’est le mille-feuille administratif qui régit les territoires palestiniens, sous l’autorité de l’armée occupante depuis leur conquête, en 1967.

M. Smotrich affirme avoir transféré de vastes pans de souveraineté des mains des militaires à celles du gouvernement civil : « Nous avons créé un système civil séparé », prétend-il. Au risque de faire voler un mythe en éclats : celui d’une occupation militaire qui serait temporaire, prendrait en compte les intérêts des Palestiniens et perdurerait jusqu’à un règlement négocié du confit. Depuis six décennies, ce cadre légal permet à Israël d’arguer de la légitimité de sa présence dans les territoires au regard du droit international, tout en y poursuivant une guerre coloniale.

Ministère inédit

La dernière victoire de M. Smotrich, c’est la nomination par l’armée, le 29 mai, d’un adjoint civil au général qui dirige la toute-puissante « administration civile » des territoires, un organe militaire, en dépit de son nom. Hillel Roth, issu de la colonie ultraviolente de Yitzhar, éduqué dans une école religieuse radicale et ancien trésorier du conseil régional de Shomron, dans le nord de la Cisjordanie, n’a cependant d’adjoint que le nom, puisqu’il ne répond pas de ses actes devant le chef de son administration.

« Tous les pouvoirs sont entre les mains d’Hillel Roth : il signe les ordres, il convoque le Comité supérieur de planification, il nationalise des terres, (…) il lance les appels à candidatures pour les embauches, il signe les actes d’expropriation pour[la construction] de routes, tout est entre ses mains. Tous les pouvoirs civils », a déclaré M. Smotrich durant la conférence.

L’activiste Yehuda Shaul, fin critique de l’occupation militaire, relève que M. Roth sera l’autorité de référence pour le statut des terres (privées ou dites « d’Etat », zones d’exercice militaire ou parcs naturels…), ainsi que pour la planification et la construction de bâti résidentiel et d’infrastructures, ou encore pour les « parcs nationaux » administrés par Israël en Cisjordanie. M. Smotrich se félicite de priver l’administration civile d’une large part de ses prérogatives, en bâtissant son ministère inédit au sein de la défense, qu’il nomme « administration des colonies », et dont il a confié la direction générale à un vieux compagnon de route, Yehuda Eliyahou – un civil, lui aussi.

Afin de mieux légitimer cette refonte ambitieuse, son administration s’appuie sur des conseillers légaux, qu’il doit achever de nommer au 1er juillet, et qui lui répondront directement. Ils doivent lui permettre de contourner le conseiller légal militaire de l’administration civile, qui dépend pour sa part du procureur militaire.

« La vérité, c’est que nous avions d’abord pensé transférer[ces compétences] dans leur ensemble hors du ministère de la défense, racontait, vendredi, M. Smotrich. Mais à la fin, [nous avons fait en sorte] que cela soit plus facile à avaler dans le contexte politique et légal, afin qu’ils ne disent pas que nous faisons maintenant une annexion et[que nous imposons notre] souveraineté. » L’annexion, projet jugé par trop risqué il y a encore une décennie, mettrait Israël en faute face à la Cour pénale internationale, qui enquête depuis 2020 sur la colonisation en Cisjordanie. La même année, le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, avait promis d’annexer officiellement une partie des territoires. Il avait ensuite annoncé suspendre ce plan, en contrepartie de la reconnaissance de l’Etat hébreu par les Emirats arabes unis.

« Nous assistons à une révolution dans la structure du gouvernement de la Cisjordanie, analyse aujourd’hui l’avocat et militant anti-occupation Michael Sfard. En retirant de nombreux pouvoirs administratifs aux militaires et en les confiant à des civils, Israël accomplit une annexion en droit, et non seulement de fait. Il unifie ces pouvoirs administratifs directement sous l’autorité du gouvernement israélien et d’élus qui ne sont redevables que devant les électeurs israéliens. Ce faisant, on cimente l’apartheid qui régit les deux communautés de Cisjordanie, israélienne et palestinienne. »

Provocations suprémacistes

Ce programme, M. Smotrich l’a fixé par écrit avec M. Nétanyahou à la fin 2022, dans leur accord de gouvernement. L’armée a eu beau s’en inquiéter, et l’administration américaine mettre en garde son allié israélien contre ce qu’elle considérait comme un pas vers une annexion en droit, M. Smotrich avait obtenu quelques mois plus tard les arbitrages qu’il souhaitait, pour devenir une sorte de « proconsul » des territoires, au sein du ministère de la défense.

Il y a une part d’autocélébration dans le récit auquel M. Smotrich s’est livré vendredi, lui qui se trouve en difficulté dans les sondages. Issu d’une mouvance religieuse fondamentaliste (Hardal, ultraorthodoxe et sioniste) qui compte à peine 100 000 fidèles, administrateur efficace et roué mais piètre tribun, le ministre ne jouit pas de la même popularité que son partenaire de gouvernement, Itamar Ben Gvir. Les provocations suprémacistes de ce ministre de la sécurité nationale, chargé de la police, l’ont imposé comme la force motrice d’une droite ébranlée par l’attaque menée par le Hamas le 7 octobre 2023, sous son mandat.

Le parti de M. Smotrich, pour sa part, ne serait pas assuré de passer la barre des 3,25 % des voix en cas d’élection, ce qui lui interdirait l’accès à la Knesset (le Parlement israélien). « Ça n’est pas un concours de beauté », soupirait récemment son député le plus prometteur, Zvi Sukkot, passé directement, à 33 ans, des colonies des environs de Naplouse (nord) aux bancs de la Knesset. « C’est une question d’honnêteté. Nous accomplissons ce que nous avons promis. Les gens n’ont qu’à juger sur pièces », assurait-il au Monde.

Vendredi, le bureau du premier ministre a rappelé que « le statut final des territoires sera déterminé par les parties au moyen de négociations directes. La politique n’a pas changé ». M. Smotrich, pour sa part, assume ses propos. Il l’a réaffirmé, lundi 24 juin à la Knesset : « Nous établirons la souveraineté en Judée-Samarie[la Cisjordanie occupée] , d’abord sur le terrain puis en légiférant. Je ne cache pas mes intentions. J’utiliserai ma position pour promouvoir cette politique. »

La Croix, no. 42954
Événement, mercredi 26 juin 2024 667 mots, p. 4

combien ça coûte

Des recettes fiscales pour compenser des dépenses sociales

Louis Faurent

Le Nouveau Front populaire prévoit une augmentation de la dépense publique par paliers.

Une « révolution fiscale » doit compenser par autant de nouvelles recettes, en ciblant les ménages les plus aisés et les grandes entreprises.

Avec son projet économique de rupture, le Nouveau Front populaire (NFP) savait que le bouclage financier de son programme serait scruté de près. Pour contrer les attaques en irréalisme, l’union de la gauche a présenté un chiffrage à l’équilibre. Déployé sur trois ans, il envisage une hausse des dépenses pour atteindre 150 milliards d’euros en 2027. En contrepartie, un choc fiscal est censé rapporter également 150 milliards d’euros.

Le projet se décompose en plusieurs temps. D’abord celui de la « rupture », correspondant aux premiers mois d’exercice du pouvoir en cas de victoire. Outre le smic qui passera à 1 600 € nets – le NFP promet d’aider les PME pour accompagner cette hausse –, le point d’indice des fonctionnaires sera revalorisé de 10 %, tout comme l’aide personnalisée au logement (APL). Ce qui coûtera 25 milliards d’euros d’ici à fin 2024. Un chiffre censé aussi comprendre l’abrogation des réformes de l’assurance-chômage et des retraites mais les représentants de l’union n’ont pas développé les conséquences financières de ces annulations.

En face, une première phase de la « révolution fiscale » devrait rapporter 30 milliards d’euros. L’instauration d’un nouvel impôt de solidarité sur la fortune (ISF), avec une composante climatique, plus forte que l’ancien et « intégrant la fortune professionnelle », représenterait 15 milliards d’euros de rentrées fiscales par an. 10 milliards de plus que ce que rapportait l’ISF avant qu’il ne soit remanié par Emmanuel Macron. Une taxe sur les superprofits, mesure réclamée de longue date par la gauche au Parlement, générera également 15 milliards d’euros. Pour 2025, première année complète du NFP au pouvoir, la dépense publique grimpera à 100 milliards d’euros supplémentaires. L’embauche de fonctionnaires dans l’enseignement et la santé, le soutien à la rénovation des bâtiments et à la filière des énergies renouvelables, et l’introduction d’une garantie autonomie pour compléter les revenus des jeunes sous le seuil de pauvreté seront les principales lignes budgétaires nouvelles. Le détail n’est pas connu. La suppression de niches fiscales et la flat tax – permettant une taxation limitée sur les capitaux –, un impôt sur l’héritage de hauts patrimoines, le passage de 5 à 14 tranches d’impôt sur le revenu et la progressivité de la CSG doivent porter les nouvelles rentrées à 100 milliards d’euros. Pour la fin du mandat, des projets d’ampleur tels qu’un plan de développement du fret ferroviaire ou le recrutement « massif » de fonctionnaires amèneront les dépenses à 150 milliards d’euros. Un impôt sur les bénéfices des multinationales, couplé à de nouveaux dispositifs fiscaux, viendra abonder les caisses de l’État. Au total, les recettes atteindront 150 milliards d’euros.

Bien que détaillé, sur certains points, ce chiffrage apparaît plutôt optimiste. Il n’intègre pas le blocage des prix de certains produits voulu par le NFP. Selon l’Institut Montaigne, laboratoire d’idées libéral, l’encadrement des prix alimentaires pourrait ne rien coûter à l’État s’il n’était pas compensé aux entreprises. En revanche, le blocage des tarifs de l’énergie et des carburants, prévu par la gauche mais non chiffré, se situerait autour de 24 milliards d’euros. L’union de la gauche vante une relance grâce au « multiplicateur keynésien ». Éric Coquerel, député insoumis sortant et président de la commission des finances de l’Assemblée, prévoit que « l’augmentation des salaires va booster la consommation et remplir les carnets de commandes des entreprises ». Centré sur la demande, stimulant le pouvoir d’achat, le plan du NFP se heurte à l’obstacle budgétaire. Les 110 % du PIB de dette publique pourrait compromettre les promesses si la gauche au pouvoir ne rassurait pas les investisseurs étrangers.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
Notre Époque, mercredi 26 juin 2024 156 mots, p. AUJM14
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26 juin 2024 - Le Parisien

féminicide Vingt-cinq ans de prison pour avoir

féminicide

Vingt-cinq ans de prison pour avoir tué sa compagne

Un homme a été condamné à vingt-cinq ans de réclusion criminelle, ce mardi à Besançon, pour avoir tué sa compagne de 18 coups de couteau en 2022. La cour d'assises du Doubs a reconnu Jamal Hara, 36 ans, coupable de meurtre sur conjoint et de violences habituelles sur conjoint. « Au-delà d'un crime conjugal, c'était une véritable mise à mort », a fustigé la procureure, dont les réquisitions ont été suivies par les jurés.

VIOLENCES SEXUELLES

Un ex-élu macroniste condamné

L'ex-député de la majorité présidentielle en Haute-Garonne Pierre Cabaré a été condamné, ce mardi à Montauban, à quinze mois de prison avec sursis et cinq ans d'inéligibilité pour agression et harcèlement sexuels sur son ancienne suppléante. Le tribunal correctionnel a également ordonné son inscription au fichier des auteurs d'infractions sexuelles ou violentes (Fijais) et condamné le prévenu à 10 000 € d'amende.

Le Figaro, no. 24832
Le Figaro, mardi 25 juin 2024 814 mots, p. 6

Politique

À peine élus, une petite dizaine d'eurodéputés briguent déjà un autre mandat

Thomas, Beker

D'un jour à l'autre, ils pourraient changer d'itinéraire. De Bruxelles à Paris, du Parlement européen à l'Assemblée nationale. Le 9 juin au soir, une heure à peine après avoir été connus, les résultats des élections européennes ont été balayés par l'annonce de la dissolution par le président de la République.

Aussitôt, huit eurodéputés sur les trente élus de la liste Rassemblement national (RN) ont décidé de poursuivre la campagne en retournant labourer le terrain : Anne-Sophie Frigout (Marne), Virginie Joron (Bas-Rhin), Gaëtan Dussausaye (Vosges), Julie Rechagneux (Gironde), Rody Tolassy (Guadeloupe), Marie Dauchy (Savoie), Sylvie Josserand (Gard) et Julien Leonardelli (Haute-Garonne). Un phénomène rare puisque, dans les autres partis, seule l'Insoumise Emma Fourreau a repris le chemin du Calvados, où elle avait déjà tenté sa chance en 2022.

« Je vois une continuité entre la campagne des européennes et celles des législatives », se justifie Anne-Sophie Frigout (RN), fraîchement élue eurodéputée. Huitième de liste de Jordan Bardella, l'intéressée n'a pas hésité longtemps avant de se représenter à Reims (Marne). Éphémère députée entre 2022 et 2023 - son élection a été annulée après une décision du Conseil constitutionnel -, elle est déterminée à prendre sa revanche et mise sur sa popularité locale : « J'ai déjà été élue donc les habitants me connaissent », souligne-t-elle.

Bien que les législatives soient un scrutin national, réinvestir les circonscriptions est un moyen pour le Rassemblement national de poursuivre son implantation, qui a connu un nouvel essor avec l'élection surprise près de 90 députés en 2022. Une façon aussi d'éviter les fameux « parachutés », ces candidats choisis par l'état-major depuis Paris, sans aucun ancrage local préalable.

Une situation qui a poussé à la faute Guillaume Bigot, ex-éditorialiste à CNews et candidat dans le Territoire de Belfort, incapable de citer le nom de dix communes de « sa » circonscription lors d'un débat télévisé.

Pour les partis, s'en remettre à des candidats déjà rodés facilite aussi l'organisation de cette campagne express. Gaëtan Dussausaye, ancien président du mouvement de jeunesse du FN (2014-2018) et déjà trois fois candidat aux législatives, revendique par ailleurs son attachement au mandat de député, malgré son élection le 9 juin. « Même s'il n'y avait pas eu de dissolution, je me serais présenté aux prochaines élections législatives », admet-il. Or, comme il est interdit de cumuler les mandats d'eurodéputé et de député, il aurait de toute façon dû quitter le Parlement européen en 2027 en cas de victoire aux législatives.

En l'espace de quelques jours, même les plus motivés à rejoindre Bruxelles ont soudainement viré de bord pour se concentrer sur l'Assemblée nationale. Emma Fourreau (LFI), candidate sous la bannière du Nouveau Front populaire dans une circonscription très disputée à Caen, avait pourtant fait de son engagement européen une priorité. « Ça m'allait très bien d'aller à Bruxelles », certifie l'élue de 24 ans, très engagée sur les thématiques environnementales. Mais plutôt que de se consacrer à ces sujets au Parlement, la jeune élue préfère se lancer un autre défi : « Obtenir plus de sièges que l'extrême droite. »

Après avoir passé presque toute l'année 2024 en campagne, les nouveaux eurodéputés interrogés évoquent aussi les circonstances inédites dans lesquelles se déroulent ces élections législatives anticipées. « On fait campagne pour obtenir une majorité et changer les dirigeants de ce pays », argumente Gaëtan Dussausaye, qui y voit une opportunité réelle d'alternance. Une hypothèse crédible à l'échelle nationale, contrairement à la scène européenne où, malgré le triomphe de la liste emmenée par Jordan Bardella, les nationalistes restent minoritaires.

Effet miroir saisissant, qui pousse Anne-Sophie Frigout à déceler « des enjeux de second tour de la présidentielle » dans cette campagne. La lepéniste juge même « faisable » l'objectif de majorité absolue pour le RN, alors que la dernière vague du sondage quotidien Ifop-Fiducial pour Le Figaro crédite le parti de 220 à 260 sièges. Plutôt que de passer cinq ans dans l'opposition en Europe, les candidats RN s'imaginent donc peser sur la politique intérieure, voire pourquoi pas entrer peut-être au gouvernement.

Reste que cet enchaînement électoral les expose à des critiques sur le terrain. « La seule inquiétude que j'ai entendue, c'est de savoir si c'était bien un membre du RN qui me remplaçait au Parlement européen ! », se défend Anne-Sophie Frigout, comme pour balayer les procès en opportunisme. Idem pour la mélenchoniste Emma Fourreau, qui jure que les électeurs de gauche sont derrière elles pour « infliger une défaite à l'extrême droite » . À l'écouter, ses soutiens ne lui tiendraient pas rigueur d'enchaîner les deux élections, en souvenir de son duel qui s'est joué à quelques voix près contre le député sortant macroniste en 2022, qui ne se représente pas en 2024. Cette fois, elle affrontera le maire de Caen soutenu par la majorité présidentielle. Un nouveau match, qu'elle reconnaît « plus difficile » que celui des précédentes législatives. À une différence près : en cas de défaite, l'Insoumise n'hésiterait pas à reprendre le chemin du Parlement européen. T.B.

La Croix, no. 42953
Événement, mardi 25 juin 2024 751 mots, p. 4
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22 juin 2024 - La Croix (site web)

Au RN, la question cruciale des ressources humaines

Pierre Januel

Longtemps parti protestataire, le Rassemblement national, s’il accède aux responsabilités, devra se muer en parti de gouvernement.

Mais avec quels hommes et femmes, alors que son programme heurte de nombreux hauts fonctionnaires ?

Qui composerait un éventuel gouvernement dirigé par Jordan Bardella ? Pour l’instant, le Rassemblement national reste discret sur ce point. Quelques noms, souvent d’hommes, sont évoqués. L’ex-député Laurent Jacobelli (Moselle) s’est positionné sur les questions de défense. L’ancien magistrat Jean-Paul Garraud pourrait devenir garde des sceaux. Le vice-président de l’Assemblée, Sébastien Chenu, a montré qu’il savait gérer des séances mouvementées et pourrait accéder au perchoir ou au ministère de la culture. Jean-Philippe Tanguy, député de la Somme, rêve du ministère de l’économie.

Pour le ministère de l’intérieur, les noms de Fabrice Leggeri, ex-directeur de l’agence européenne Frontex, ou d’Éric Ciotti reviennent régulièrement. Ancien conseiller éducation de François Fillon, le député Roger Chudeau pourrait arriver au ministère rue de Grenelle. Laure Lavalette est une des rares femmes citées : même si elle cible avant tout la mairie de Toulon, l’ex-députée du Var a été très active en commission des affaires sociales.

Aucune de ces personnalités n’a d’expérience gouvernementale. L’eurodéputé Thierry Mariani est le seul chef du RN à avoir été ministre. Mais sa proximité avec le pouvoir russe l’a mis à l’écart ces derniers mois. Le RN mise également sur la victoire pour rallier des personnalités d’ouverture. L’arrivée du parti d’extrême droite serait un saut dans l’inconnu, un peu comme en 1981 avec la gauche au pouvoir. Seuls trois des ministres de Pierre Mauroy l’avaient été auparavant : Gaston Defferre, Maurice Faure et Michel Jobert. « Mais Mitterrand s’était entouré de hauts fonctionnaires qui connaissaient l’État et la gauche dirigeait de nombreuses collectivités locales »,souligne un cadre socialiste.

L’état-major du RN a conscience de cette faiblesse en ressources humaines et parle ces derniers jours d’un « plan Matignon » : l’eurodéputé Philippe Olivier et le secrétaire général du groupe, Renaud Labaye, ont été chargés de repérer des ministrables. Depuis 2022, avoir un groupe à l’Assemblée nationale permet de suivre au plus près les différents dossiers qui font l’actualité. Plusieurs députés se sont emparés d’une thématique : ainsi Grégoire de Fournas de l’agriculture, Aurélien Lopez-Liguori et Alexandre Sabatou du numérique ou Thomas Ménagé des affaires sociales.

Pour faire fonctionner l’État, 30 ministres ne suffisent pas. Plus de 500 personnes composent les cabinets ministériels et 700 postes sont nommés en conseil des ministres. Or, la haute fonction publique est pour l’instant rétive au RN : les cadres A sont la catégorie d’actifs qui vote le moins RN, comme l’avait montré un sondage pour Acteurs publics. Cette défiance est réciproque, le RN se considérant comme un parti antisystème et accusant souvent la technocratie d’être coresponsable du déclin de la France.

Ces derniers jours, de nombreux hauts fonctionnaires oscillent entre déprime et envie de départ. Une responsable d’un cabinet de recrutement relate que « son téléphone sonne toutes les heures ». Pour un directeur, « ceux qui peuvent se reconvertir dans le privé ou aller sur des postes moins exposés, iront ». De nombreux postes seront difficiles à pourvoir, en particulier à l’environnement, la culture ou la solidarité, où les politiques menées sont dans le viseur du RN. Mais pour un bon observateur des ministères, « mis à part quelques coups d’éclat, les hauts fonctionnaires se feront des contorsions, mais ils iront à la soupe ». Et de rappeler qu’en 1981, le sous-préfet Philippe de Villiers avait été l’un des seuls fonctionnaires à démissionner.

Pour l’universitaire Benjamin Morel, « un travail a été fait par le RN pour approcher les hauts fonctionnaires. Le discours sur un État ferme peut en charmer certains. D’autant que la suppression des grands corps menée par Emmanuel Macron a été violemment ressentie ». Pour un énarque, « comment résistera un haut fonctionnaire si on lui propose une direction de cabinet à laquelle, sinon, il n’aurait jamais pu prétendre ? ». Conscient de ses lacunes et de son déficit de hauts fonctionnaires expérimentés, le RN a déjà annoncé qu’il ne procédera pas à des remplacements massifs. Il pourrait également trouver des candidats dans le privé ou chez les militaires. Enfin, la cohabitation simplifierait la transition : les nominations en conseil des ministres devront faire l’objet d’une négociation avec Emmanuel Macron.

Le Figaro, no. 24832
Le Figaro, mardi 25 juin 2024 1686 mots, p. 7

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24 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Wauquiez, tête de pont d'une droite en plein brouillard

Le président LR de la région Auvergne- Rhône-Alpes fait campagne dans son fief de Haute-Loire avec l'ambition d'incarner la droite à l'Assemblée nationale.

Galiero, Emmanuel

Laurent va reprendre le lead.»Cette phrase est lâchée le mardi 11 juin dans les couloirs des Républicains, juste avant que le président du parti, Éric Ciotti, ne dépose une bombe politique sur le plateau de TF1, en annonçant son projet de rapprochement historique avec le parti de Marine Le Pen : «Nous avons besoin d'une alliance avec le Rassemblement national, avec ses candidats. Une alliance à droite avec tous ceux qui se trouvent dans des idées de droite. Arrêtons de faire des oppositions fictives, un peu factices, pour nous mettre au travail...»

Jusqu'au bout, certains cadres du parti LR avaient espéré un «ressaisissement» de la part de Ciotti mais sans y croire vraiment. Dans la tempête de ces heures folles, face à l'inéluctable décision, les ténors du mouvement sidérés ne se contentent pas de dénoncer une trahison, impardonnable à leurs yeux. Ils s'organisent en coulisses pour trouver les moyens de tourner la page Éric Ciotti. Laurent Wauquiez s'impose comme un sauveur. «Laurent va reprendre le lead» , promet-on. Le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes appelle lui-même les troupes pour les rassurer et serrer les cordages du navire LR. Le capitaine décide également d'entrer dans la bataille des législatives en Haute-Loire car pour lui, comme pour la droite, tout s'accélère brutalement.

«Les militants et les candidats gueulent parce qu'ils l'ont vu revenir pour « cheffer » puis disparaître au bout de 24heures. C'est un peu le coucou suisse qui donne l'heure deux fois par an et qui retourne dans sa boîte mais qui tire les ficelles en coulisses. C'est le planqué du Puy!», accuse un observateur proche de Ciotti. Yannick Neuder n'est pas du tout de cet avis. Pour le député LR sortant, prêt à défendre son siège dans l'Isère, la situation est compliquée. «Il a fallu se lancer dans cette nouvelle bataille sans attendre. Laurent se bat beaucoup. C'est une campagne tellement éclair qu'on a tous la tête dans le guidon. Son engagement montre bien qu'il s'inscrit dans une suite. Et, au-delà du cap, on a désormais une incarnation et une vision pour la France», se réjouit Neuder, conscient de la complexité de la reconstruction qui s'imposera chez Les Républicains.

L'image la plus saisissante de l'entrée en scène de Laurent Wauquiez au coeur de la crise, surgit à la sortie du Musée social, dans le 7e arrondissement de Paris, le 12 juin. Face à une nuée de micros et de caméras, le président de région prend la parole, entouré de ceux qui ont décidé d'exclure Éric Ciotti des Républicains, tels Annie Genevard, Valérie Pécresse ou Gérard Larcher. « Quand on fait de la politique, lance-t-il , on ne répond pas par des accords, des coalitions, des petites ententes faites en catimini pour négocier des circonscriptions. On le fait en défendant ses convictions. On peut convaincre. On peut échouer à convaincre. Mais on le fait dans la clarté. On le fait avec une colonne vertébrale.» La charge est puissante. Et tant pis si les rumeurs de collusions avec la macronie polluent aussi la campagne des LR anti-Ciotti, notamment en Île-de-France. Laurent Wauquiez se fait le porte-voix d'une «position unanime » et d'une ligne directrice LR. Il plaide pour une droite indépendante, pôle de « stabilité» au sein de la prochaine Assemblée nationale. Pour lui, Éric Ciotti s'est perdu en sautant dans «l'inconnu».

La réplique ne tarde pas : «Wauquiez est revenu pour bloquer l'opération Ciotti. Il a toujours eu du mépris et de la condescendance pour Éric, qu'il a pris pour un con. Mais il l'a sous-estimé et il ne l'a pas vu arriver. Lui, qui construit son chemin élyséen sur une voie très identitaire anti-Macron, a été dépassé par le président des LR » , justifie un ciottiste.

La veille de sa prise de parole qui acte la rupture avec Ciotti, Wauquiez annonce sa candidature aux législatives dans la presse régionale et diffuse un message sur les réseaux sociaux. Il se lance en Haute-Loire, dans sa circonscription historique réputée bien ancrée à droite face à quatre candidats, Alexandre Heuzey (RN), Celline Gacon (NFP), Cécile Marcelle Gallien (Ensemble) et Electre Dracos (extrême gauche). «J'ai fait un choix, annonce-t-il, ce sont des moments où il faut prendre ses responsabilités. Avec notre pays qui s'enfonce dans la tempête, je ne peux pas rester spectateur.»

Sur le papier, cette 1re circonscription est gagnable. En 2002, Jacques Barrot, le « père spirituel » de Laurent Wauquiez s'y était qualifié dès le 1er tour avec 63,09 % des voix. Puis en 2007, l'héritier politique remporte la mise, également dès le 1er tour, avec 58,13 % des suffrages. Il sera réélu en 2012 au second tour (63,95 %). Après deux mandats confiés à l'actuelle sortante Isabelle Valentin, Laurent Wauquiez se relance en terre connue mais dans un contexte beaucoup plus compliqué. Car cette fois, le RN en dynamique vient de remporter plus de 37 % des suffrages à l'échelle du département et plus de 30 % au niveau régional. Et le parti de Marine Le Pen a également choisi de mettre un administrateur du Parlement européen dans les pattes de Laurent Wauquiez. En 2022, le RN n'avait pas dépassé les 14,23 % au 1er tour mais cette fois, le candidat Alexandre Heuzey ne doit pas être pris à la légère et le spectre d'une triangulaire se dessine.

Dans la presse régionale, le candidat mariniste a joué sur la division des LR, laissant entendre que son rival serait en quête d'un sondage pré-présidentiel. «Quand on regarde les déclarations de Laurent Wauquiez depuis assez longtemps déjà, il évoque mots pour mots les mêmes thématiques que le Rassemblement national. Il y a donc une recomposition en cours. M.Ciotti a sauté le pas, tandis que Laurent Wauquiez a eu lui l'occasion de clarifier sa propre position.»

Wauquiez peut-il craindre l'adversaire du RN ? Il pense que son parachutage sera un réel handicap et sur le terrain, il ne ménage pas ses efforts. On soutient qu'il mène une «vraie campagne à l'ancienne» et que sa décision de participer pleinement aux législatives est un signe qui ne trompe pas. Il s'inscrit dans la construction à long terme d'une alternative de droite indépendante. Pourquoi donne-t-il parfois le sentiment de ne pas vouloir nationaliser sa campagne, comme le fait François Hollande à gauche. «S'il veut préparer la présidentielle, Laurent a raison de revenir à l'Assemblée. Cela va lui offrir une tribune. Sa crédibilité viendra de son score mais aussi du score de ses candidats dans la région. Ce sera un moyen pour lui de préparer son retour sur la scène nationale», analyse un cadre du parti LR, qui ne serait pas étonné de voir Wauquiez prendre la tête du groupe LR à l'Assemblée. «Spéculations » , assure-t-on, à la région.

Dans le camp Ciotti, on s'attend à de nombreuses triangulaires tout en soupçonnant la concurrence LR d'avoir déjà participé à des discussions avec le PS sur des désistements. «Ce sont des bavardages du microcosme», balaye-t-on chez Wauquiez. Dans le camp du président de région, on reconnaît une difficulté inédite et une compétition «pas aisée» mais on se montre confiant sur l'issue. «Quand Laurent est en campagne, il y va à fond. Il va gagner.» Un ciottiste naturellement plus critique nuance l'enthousiasme : «Ce sera évidemment plus compliqué pour Wauquiez s'il est en triangulaire mais tout dépendra aussi de la virulence de ses opposants locaux. Ceux qui voudront le flinguer ne lui feront peut-être pas de cadeaux...» Le même renvoie à la situation de Michèle Tabarot dans les Alpes-Maritimes où le RN et Reconquête constituent une concurrence sérieuse pour la députée LR. «Là, si la gauche ne se retire pas, je ne vois pas comment ils s'en sortent. Et si la gauche se retire, que penseront les électeurs d'une alliance avec le PS et les Insoumis?»

Une heure avant d'annoncer sur TF1 sa décision de bâtir une alliance avec le RN, Éric Ciotti avait averti Laurent Wauquiez. Lequel a tenté aussitôt de l'en dissuader. L'élu régional lui dit qu'il ne sera pas suivi et que la suite sera violente. Mais ce qui inquiète Ciotti, c'est l'alliance des gauches et la constitution du Front populaire. Il redoute une «broyeuse» aux législatives dont il serait la première victime. Ses proches assurent qu'il ne peut pas accepter la stratégie de Wauquiez basée sur le chaos d'un pouvoir RN et celui d'une majorité macroniste en fin de vie. Façon de dire que le chef régional est prêt à jouer la montre en attendant l'ouverture d'un espace politique. Le député maralpin aurait alors compris que Laurent Wauquiez n'était pas prêt à monter réellement sur la scène nationale. «Éric Ciotti lui a dit des centaines de fois qu'il ne comprenait pas sa stratégie et que celle-ci mènerait la droite dans le mur. Jouer sur le recours face au chaos, sans ne jamais rien dire sur les grands sujets, était un pari trop risqué», assure un ciottiste.

Chez Wauquiez, on ne voit pas d'autres raisons que des considérations «purement locales» pour expliquer la décision du président des LR d'un rapprochement avec le RN. «La vérité c'est qu'il voulait sauver sa peau dans sa circo où il se voyait à 50/50 face au RN. C'est une aventure strictement personnelle et égoïste. Point barre», martèle un wauquiéziste.

Les deux hommes, qui avaient pris l'habitude d'échanger tous les dimanches soir, ont fini par prendre des routes opposées en engageant une guerre juridique au long cours sur l'avenir du parti. Au fond, leur rupture est aussi le fruit d'une trop longue attente mêlée de déceptions. Certains imaginent que l'histoire des Républicains aurait pu s'écrire autrement que dans le sang des législatives. Mais si Laurent Wauquiez avait annoncé clairement sa volonté d'incarner la droite au soir des européennes, aurait-il pu réellement modifier les plans du nouvel allié du RN ? Éric Ciotti réfléchit à peine et répond : «C'était, naturellement, une équation un peu différente.» E.G.

Le Monde
élections législatives, mardi 25 juin 2024 886 mots, p. 7
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23 juin 2024 - La Matinale du Monde

Wauquiez espère reprendre la main sur la droite

Le président LR d’Auvergne-Rhône-Alpes veut se relancer en étant élu aux élections législatives en Haute-Loire

Alexandre Pedro

Saint-Pal-de-Chalencon (Haute-Loire) - envoyé spécial - A Saint-Pal-de-Chalencon, le cinéma a été transformé depuis longtemps en salle communale. Laurent Wauquiez arrive dans l’ancien Rex au pas de charge mais sans jouer les vedettes américaines. Dans son fief de la Haute-Loire, sa popularité le précède et le tutoiement s’impose avec la centaine de personnes présentes lors de sa deuxième réunion publique, jeudi 20 juin, dans le cadre de la campagne des élections législatives des 30 juin et 7 juillet. Comme les autres candidats du parti Les Républicains (LR), le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes ne met pas en avant son étiquette partisane et mise sur son ancrage local.

En presque une heure et demie, l’ancien député de la 1re circonscription de Haute-Loire (2004-2007 puis 2012-2017) ne mentionne pas une seule fois le nom de son parti. Dans un commentaire général, il admet « ne pas être fier du spectacle offert ces derniers jours, y compris dans[s] a famille politique ». Mais sans jamais évoquer Eric Ciotti, l’« ami» censé lui garder une place au chaud pour être le candidat de la droite à l’élection présidentielle de 2027. Le même jour, le président contesté de LR s’affichait avec son nouvel allié, le chef du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, devant les dirigeants du Medef. Loin des yeux et du cœur désormais pour celui à qui Eric Ciotti donnait encore du « cher Laurent », le 5 juin, lors du dernier meeting du parti de droite pour les européennes, au Cannet (Alpes-Maritimes).

Le chemin pour l’Assemblée nationale passe ce jeudi par « Saint-Pal ». La route est sinueuse, mais les locaux disent que la vue sur les monts du Forez vaut le détour. « Laurent mûrissait l’idée de se présenter aux législatives si l’opportunité devait arriver,explique son ami Brice Hortefeux . Elle est arrivée plus vite que prévu. Cela montre sa grande détermination concernant ses ambitions nationales. » L’ex-ministre de l’intérieur ne trahit aucun secret. Dans ce cas de figure, la députée sortante, Isabelle Valentin (LR), avait prévu de laisser sa place à M. Wauquiez, son suppléant.

Sortir du bois

Celui-ci file la métaphore sportive devant les jeunes joueurs du club de football local, venus baisser la moyenne d’âge de l’assistance : « Quand ça va mal pour votre équipe, pour votre pays, vous ne restez pas sur le banc de touche. J’ai considéré que vous ne pouvez pas avoir des convictions pour la France et rester de côté, à faire des commentaires, en regardant le pays s’affaisser sans s’engager. »

Avec ou sans Eric Ciotti, l’ancien ministre, aujourd’hui âgé de 49 ans, entend s’imposer comme le « candidat naturel » de la droite. Laurent Wauquiez avait prévu d’accélérer sa marche escarpée vers l’Elysée à la rentrée, pourquoi pas lors de sa traditionnelle montée annuelle du mont Mézenc, fin août. La dissolution le force à sortir du bois plus tôt et sans chaussures de randonnée. Impossible de s’échapper cette fois, sous peine de voir ses détracteurs moquer un nouveau refus d’obstacle. « Il a quitté un certain confort à la région pour retourner – s’il est élu – dans une Assemblée nationale qui risque de ressembler à un chaudron », observe Brice Hortefeux.

Mais avec quelles troupes autour de lui ? Chez Les Républicains opposés à M. Ciotti, les plus optimistes prédisent 40 députés pour le parti à l’issue des législatives, contre 61 lors de la précédente législature. Un groupe réduit à peau de chagrin, mais qui offrira à son chef de file une visibilité médiatique enviable. Le 19 juin, Le Canard enchaînéprête au président de région d’avoir déjà réservé le poste. « A ce stade, il met toute son énergie à déjà être élu député », balaie son entourage.

Chez LR, certains sont dubitatifs sur sa stratégie. Pourquoi quitter maintenant sa tour d’ivoire de la région pour prendre la tête d’un possible groupe croupion entre le camp présidentiel et le RN, allié avec les amis d’Eric Ciotti ? « C’est une très bonne chose qu’il s’engage pour incarner une droite républicaine et indépendante de l’extrême droite. Vu le contexte actuel, on en a besoin »,juge le sénateur LR de la Haute-Loire Laurent Duplomb.

Pour l’instant, M. Wauquiez a une campagne locale à mener. Et dans une commune où la liste RN a dépassé les 40 % aux européennes du 9 juin, il joue le champion de la ruralité et met en avant son bilan à la région. « On a construit des choses en Haute-Loire et on peut s’en servir comme un guide pour le pays, dit-il. Ne pas être harcelé de normes, refuser la fatalité sur le système de santé, défendre le “made in France”, transmettre à nos enfants des repères, vivre en sécurité sur notre territoire. »

M. Wauquiez veut croire qu’une majorité RN à l’issue des législatives, relative ou absolue, ouvrirait une séquence d’instabilité majeure dans le pays, et offrirait une fenêtre de tir à la droite pour apparaître comme le seul recours possible. Une façon de rester fidèle à sa prophétie répétée depuis deux ans : « En 2027, ça sera Marine Le Pen ou moi. » Mais avec peut-être Bardella à Matignon avant.

Le Monde
élections législatives, mardi 25 juin 2024 955 mots, p. 5
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24 juin 2024 - Le Monde (site web)

Mélenchon veut Matignon, « qu’il se taise » répond Hollande

« J’ai l’intention de gouverner ce pays », a lancé le leader de La France insoumise, malgré les réticences de plusieurs personnalités de son camp

Service politique et afp

Le leader de La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon, a affirmé samedi 22 juin qu’il était « bien évidemment » prêt à devenir premier ministre si l’alliance de gauche l’emportait aux législatives, malgré les réticences de plusieurs voix dans son camp. « J’ai l’intention de gouverner ce pays », a-t-il déclaré sur France 5, en revenant sur la nécessaire unité à gauche qui impose que ce ne soit « pas le foutoir, pas le bazar, pas l’assemblée générale permanente, le piapia des gauchistes qui passent leur temps à s’engueuler entre eux ».

Alors que le député LFI François Ruffin a affirmé que M. Mélenchon avait « raison de se mettre en retrait » et que la tête de liste du Parti socialiste (PS) aux élections européennes, Raphaël Glucksmann, a estimé que l’« insoumis » ne serait pas premier ministre, pourrait-il tout de même accéder à Matignon ? « Bien évidemment, répond M. Mélenchon. Je ne m’élimine pas et je ne m’impose pas. Je pense que c’est une formule qui est assez respectueuse du collectif. » Quant aux propos de M. Glucksmann, « il ne faut pas parler comme ça trop vite. On va discuter », insiste celui qui s’était dit, il y a dix jours, « capable » d’être premier ministre en cas de victoire du Nouveau Front populaire (NFP) constitué par LFI, le PS, le Parti communiste français (PCF) et Europe Ecologie-Les Verts (EELV).

Au sein de la gauche, l’hypothèse d’une entrée de Jean-Luc Mélenchon à Matignon, en cas de victoire, est vivement rejetée. Dimanche, François Hollande a exhorté le leader des « insoumis » à « se taire » au regard du « rejet » qu’il suscite. « Si j’ai un message à faire passer, c’est que Jean-Luc Mélenchon(…) , s’il veut rendre service au Nouveau Front populaire, il faut qu’il se mette de côté, qu’il se taise », a déclaré M. Hollande à quelques journalistes depuis son fief de Corrèze, où il est candidat lors de ces législatives anticipées. « Ça ne veut pas dire que je nie la sensibilité qu’il représente, a-t-il poursuivi. Mais quand il y a plus de rejet sur Jean-Luc Mélenchon que sur[Marine] Le Pen ou[Jordan] Bardella, il y a un moment où il faut avoir conscience de quel est l’intérêt général. »

Quelques heures plus tard, M. Mélenchon a répondu à M. Hollande depuis Montpellier, où il tenait meeting, en affirmant que « la popularité n’est pas du côté qu’il croit », en réaction aux huées du public quand il a mentionné le nom de l’ancien président. « Vous connaissez quel type d’homme je suis(…) . Si je suis là où je me trouve, c’est parce que tout ce temps je n’ai jamais cédé », s’est targué l’« insoumis », paraphrasant Edmond Rostand : « Je ne renoncerai jamais à l’honneur d’être une cible, comme dit Cyrano de Bergerac. »« Pour que l’offense atteigne sa cible, il faut qu’elle parte du même niveau que celle-ci. Et ce n’est pas le cas », a encore ironisé M. Mélenchon.

« Faux et insupportable »

Samedi, ce dernier avait affirmé qu’un consensus avait été trouvé parmi les alliés de gauche pour que ce soit « le groupe parlementaire le plus important qui présente le candidat à la primature ». Le patron du PS, Olivier Faure, a cependant évoqué la nécessité d’un vote pour trancher quel serait l’éventuel premier ministre de gauche.

Et dimanche, le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, a déclaré qu’une éventuelle entrée à Matignon de M. Mélenchon en cas de victoire de la gauche, hypothèse que le leader « insoumis » a lui-même remis sur la table, n’avait « jamais fait l’objet d’un accord du Nouveau Front populaire ». « C’est faux et insupportable », a insisté le député sortant du Nord dans un communiqué.

D’autres que M. Mélenchon sont sur les rangs, dont la députée LFI Clémentine Autain qui a déclaré à La Tribune faire « partie de celles et ceux qui peuvent occuper cette fonction ». Quant au chef des « insoumis », « force est de constater qu’aujourd’hui il n’est pas la personnalité qui peut faire consensus, c’est factuel », a-t-elle grincé.

Ce positionnement de M. Mélenchon a fait le miel de ses opposants qui brandissent la figure de l’« insoumis » comme celle d’un épouvantail. Le patron du Rassemblement national, Jordan Bardella, a ainsi salué sur X « une clarification bienvenue : les Français savent désormais qu’ils font face au danger de la gauche la plus brutale et la plus sectaire ». « Au moins c’est clair. Voter NFP c’est voter pour Jean-Luc Mélenchon à Matignon. Et pas une tête ne dépassera », a écrit sur le même réseau social le ministre de l’industrie, Roland Lescure, comme d’autres membres du camp présidentiel.

Par ailleurs, M. Mélenchon a estimé que les élections européennes avaient tranché en sa faveur la question de sa « divergence » idéologique avec François Ruffin, qui a, selon lui, « pris la responsabilité d’une rupture » en protestant vivement contre la décision de ne pas réinvestir d’autres élus sortants aux voix discordantes, Raquel Garrido et Alexis Corbière.

Attribuant à M. Ruffin une ligne « sociale-démocrate » qu’il a opposée à la sienne consistant à « rompre avec la logique du système », il a estimé que les résultats des européennes lui avaient donné raison. Selon lui, le « bloc social-démocrate » formé par EELV et les socialistes a perdu 440 000 voix aux européennes par rapport à 2019, alors qu’ «[eux], les “insoumis”,d’une élection européenne à l’autre,[ils] gagn[ent] 1 million de voix ».

Le Figaro, no. 24832
Le Figaro, mardi 25 juin 2024 769 mots, p. 5

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24 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Dans l'Essonne, Glucksmann et Guedj actent leur « rupture » avec le fondateur de LFI

Flurin, Richard

Les guirlandes de fanions multicolores ondulent au vent. Le petit parc Jean-Mermoz de Massy (Essonne) est inondé par le soleil de juin et le fumet du poulet rôti. Au son de l'accordéon, une centaine d'habitants ripaillent joyeusement dans une ambiance de bal musette. Les sourires et les accolades feraient presque oublier le motif du rendez-vous. L'hôte, Jérôme Guedj, livre bataille pour sa réélection aux législatives du 30 juin et du 7 juillet prochains. Investi par le Parti socialiste, le député sortant a refusé d'endosser la bannière du Nouveau Front populaire, «par devoir de vérité et de loyauté» et «en raison des divergences profondes avec la direction» de La France insoumise. En signe de représailles, les mélenchonistes lui ont opposé la candidature de sa suppléante, Hella Kribi-Romdhane, au mépris de l'accord des partis de gauche. Une «blessure personnelle» pour Jérôme Guedj, qui complique au reste son équation électorale. Et qui révèle combien le NFP est un attelage branlant.

À son banquet dominical, Jérôme Guedj a pu compter sur la présence de Raphaël Glucksmann, rétif comme lui aux manoeuvres de LFI, dont il a aussi fait les frais lors de la campagne des européennes. Généreusement applaudi à son arrivée, l'eurodéputé tout sourire a enchaîné les selfies, les bises et les coups de boutoir contre Jean-Luc Mélenchon. «Je ne viens pas vers vous en vous expliquant que, soudainement, je vais faire une valse avec les éléments Insoumis qui ont surfé sur les plus bas instincts pendant des mois», assure-t-il, avant d'ajouter que «le trumpisme n'est pas la propriété de l'extrême droite». Au sujet de Jérôme Guedj, qu'il couvre de bons mots, Raphaël Glucksmann déclare sans ambages que son choix de tourner le dos à LFI «l'honore».

C'est à se demander pourquoi il ne s'est pas lui-même «honoré» d'un refus de cette alliance, plutôt que de finir par lui apporter sa bénédiction. «Jérôme se trouve dans une équation locale. Il a eu la possibilité de faire ici une alliance des forces de gauche sans LFI, tant mieux. Ce n'est pas aussi évident à l'échelle nationale, où il nous fallait cette unité d'action électorale», justifie le social-démocrate revendiqué.

« Hiérarchie des périls »

C'est ce que Raphaël Glucksmann et les siens nomment «la hiérarchie des périls» : priorité absolue à la bataille contre le Rassemblement national d'ici au 7 juillet, puis haro sur le noyau dur Insoumis, comme prévu initialement. «Dans un premier temps, on fait tout pour barrer la route à l'extrême droite. Dans un deuxième temps, on prend notre bâton de pèlerin et on montre que la gauche, dans notre pays, ce n'est pas les pratiques et les discours portés par Jean-Luc Mélenchon», expose-t-il à la petite foule enthousiaste.

Le verbe de Jérôme Guedj est plus tranchant encore. «Les universalistes républicains ne pensent pas une clientèle, des communautés, ils ne font pas injure à tel ou tel en choisissant des mots dans le but de flatter les plus bas instincts et d'obtenir des voix. C'est cette rupture fondamentale que je veux acter avec Jean-Luc Mélenchon dans le cadre de cette campagne», a confié celui qui fut, il y a de nombreuses années, un proche collaborateur du futur fondateur de LFI. Faisant état de son «inquiétude», Jérôme Guedj estime que Jean-Luc Mélenchon «contribue à tirer vers le bas le score final de la gauche» pour «prendre le leadership d'une opposition conflictuelle avec lui». Et d'ajouter que, «dans un contexte aussi troublé», «s'opposer par tous les moyens au RN au pouvoir, légitimer les manifestations et les émeutes ici ou là, cela s'appelle la guerre civile». Une accusation grave qui concerne «la direction de LFI», pas «les électeurs, les sympathisants».

Sans employer cette expression coup-de-poing, Raphaël Glucksmann partage l'analyse. «Jean-Luc Mélenchon ne sera pas premier ministre. Tout le monde le sait, même lui. En déclarant ce week-end encore qu'il avait l'intention de gouverner le pays, il offre aux macronistes et au RN l'argument ultime contre l'union de la gauche», confie le député européen, fichant son billet que Gabriel Attal et Jordan Bardella s'engouffreront dans la brèche. Les deux ont intimé à Jean-Luc Mélenchon lundi matin de débattre avec eux avant le 1er tour des législatives. CQFD. C'est pour en finir avec cette tripartition de l'espace politique que Raphaël Glucksmann, comme Jérôme Guedj, espère faire advenir une alternative. «Je veux que la gauche républicaine, écologiste, sociale puisse s'engouffrer dans le chemin que Raphaël Glucksmann a ouvert. Dans la circonscription, dans le pays, dans toute la gauche» , conclut le député sortant, s'adressant, à travers son auditoire, à son ancien mentor, Jean-Luc Mélenchon. R.F.

Le Figaro, no. 24832
Le Figaro, mardi 25 juin 2024 1149 mots, p. 4

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24 juin 2024 - Le Figaro (site web)

En campagne en Corrèze, François Hollande retrouve sa jeunesse politique

Lepelletier, Pierre

Le soleil tape tellement fort dans la cour arrière de cette charmante auberge corrézienne qu'il a fallu y déplier les parasols. Attablé, François Hollande, déjà bronzé par une première semaine de campagne à labourer le terrain, tombe la veste. «Alors, on n'est pas bien ici en Corrèze? On est mieux qu'à Paris quand même! Vous pouvez dire merci à Emmanuel Macron pour la dissolution» , lance-t-il aux quelques journalistes qui l'accompagnent ce dimanche. Entre les andouillettes, le saucisson, les rillettes, les fromages et les verres de vin blanc, l'ancien président raconte sa campagne express aux élus du coin. Beaucoup ne semblent toujours pas en revenir. Quand le socialiste a annoncé briguer la 1re circonscription de Corrèze, sous la bannière du Nouveau Front populaire, nombreux ont eu l'impression de remonter le temps, lorsque le département était encore son royaume.

«Les gens qui me voient doivent se dire que la situation est vraiment grave pour que je sois de nouveau candidat, imagine-t-il à voix haute. Je prends mes risques. J'aurais pu rester dans mon rôle d'ancien président et simplement regarder le chaos, mais je ne l'aurais pas bien vécu.» Et de prévenir : «Peut-être que ça ne marchera pas... On ne peut pas être sereins tellement l'électorat est volatil.» Avec le temps, tout a un peu changé dans son ancien fief. Le redécoupage électoral de 2012 y a favorisé la droite. Le 30 juin, François Hollande affrontera d'ailleurs un député LR sortant, Francis Dubois, qui n'a pas souhaité répondre au Figaro. L'absence de candidat macroniste pourrait bien profiter à ce dernier. Mais c'est surtout le score du RN aux dernières européennes, plus de 30 % sur la circonscription, qui inquiète l'ancien chef de l'État. «Avant, l'extrême droite était marginale ici», soupire-t-il.

Vieux réflexes

S'il refuse d'endosser la casquette du favori, l'ex-président se rassure par l'accueil des habitants. Dans les villages de Corrèze, il ne compte plus les mains serrées, le nombre de selfies demandés - et acceptés -, les «courage François!» reçus... «Il y a même une dame qui a voulu lui rouler une pelle!», s'amuse un proche. Confirmation que le socialiste est toujours un peu chez lui, dans ce département où il a eu «le culot», à 26 ans, de se faire parachuter pour venir défier le grand Jacques Chirac aux législatives de 1981. Malgré la défaite de l'époque, François Hollande a retenu - et imité - la bonhomie et la jovialité de son prédécesseur à l'Élysée pour s'ancrer sur ses terres, y décrochant par la suite presque tous les mandats : député, président du conseil général, et maire de Tulle.

Sans doute est-ce encore l'un de ces vieux réflexes chiraquiens qui le pousse d'ailleurs, ce dimanche, à chambouler son agenda pour refaire des kilomètres en arrière, direction le village de Treignac. Un peu plus tôt dans la matinée, il s'était engagé à revenir dans l'après-midi pour assister au spectacle de majorettes lors de la fête votive. «Je tiens mes promesses!», souligne-t-il devant la dizaine de petites Corréziennes qui lancent leur bâton en l'air dans la rue principale. «Il ne fallait pas louper ça, quand même!», sourit l'ancien chef de l'État. En ajoutant, goguenard : «Il faudrait que Jean-Luc Mélenchon puisse voir ça. Ça l'apaiserait, il serait plus tranquille.»

Car le folklore local ne l'éloigne pas de l'analyse politique. François Hollande entend bien ses fidèles d'hier, les deux anciens premiers ministres Bernard Cazeneuve et Manuel Valls, lui reprocher, par sa candidature sous la bannière NFP, d'avoir accepté l'alliance avec LFI. Dans les bourgs de Corrèze, il écoute aussi les habitants qui s'inquiètent d'une potentielle arrivée de Jean-Luc Mélenchon à Matignon. Le socialiste tonne donc contre son éternel rival de gauche qui en vient à concentrer «plus de rejet que Marine LePen ou Jordan Bardella». «Si j'ai un message à faire passer, c'est que si Jean-Luc Mélenchon veut rendre service au Nouveau Front populaire, il faut qu'il se mette de côté, il faut qu'il se taise», exige-t-il, rappelant avoir lui-même «fait l'effort» de se retirer lorsqu'il représentait un obstacle à gauche il y a sept ans. Désormais, il estime que sa candidature permet justement de rééquilibrer cette nouvelle union, et de rassurer les Français inquiets par l'influence mélenchonienne.

« Trahisons du passé »

Il n'empêche que sa diatribe dominicale n'est pas passée inaperçue dans les réseaux Insoumis. Sur X (ex-Twitter), Paul Vannier, député LFI sortant et membre du cercle très rapproché de Jean-Luc Mélenchon, a répliqué : «Assez! Que ce fossoyeur de la gauche se taise et qu'il arrête de saborder la campagne du Nouveau Front populaire. Sans Mélenchon, nous ne pourrions prétendre à gouverner. L'avenir avec lui. Hollande, c'est le retour des trahisons du passé.» Réaction de l'ancien président, en découvrant le post : «C'est qui Paul Vannier?»

Attendus sur une exploitation agricole, François Hollande et le petit cortège d'autos qui le transportent repartent ensuite dans les lacets des monts de Corrèze, jusqu'à Saint-Jal, petit village de 600 âmes. Le candidat socialiste s'y rend pour échanger avec les paysans du coin. La plupart le connaissent déjà. «On ne pensait pas te revoir si tôt en campagne», lui lance « Jeannot ». Devant un paisible troupeau de bovins, les exploitants déroulent leurs sujets d'inquiétude et de colère : injuste répartition des aides européennes de la politique agricole commune (PAC), installation de panneaux photovoltaïques qui empiètent sur les terres, difficulté de trouver des repreneurs... Mais, rapidement, la discussion embraye sur les élections législatives. «Maintenant, le défouloir des agriculteurs, c'est de voter Front national», regrette l'un. «Il y a des gens qui votent contre leurs intérêts», répond François Hollande. «Si le Nouveau Front populaire gagne, on espère vraiment que vous tiendrez la promesse des prix planchers», lance une autre, reprenant l'idée d'un prix minimum à la vente pour garantir un revenu décent aux agriculteurs. Beaucoup interrogent aussi l'ancien président sur la décision d'Emmanuel Macron, qui a été son conseiller puis son ministre, de dissoudre l'Assemblée nationale. Une femme dit mal en dormir la nuit. «Tout le monde dort mal», la réconforte François Hollande.

Lui dormira peut-être un peu mieux début juillet s'il parvient à retrouver les bancs de l'Assemblée nationale. François Hollande le sait, un échec pourrait mettre un point final à sa vie politique alors qu'il rêve depuis toujours d'un retour. En cas de majorité RN au Palais Bourbon, il promet d'être une de ces «personnalités» qui assureront «la vigilance, la résistance et l'initiative». Si la gauche l'emporte, le socialiste sait que les chances sont minces pour que le Nouveau Front populaire s'accorde sur son nom pour l'envoyer à Matignon. Alors certains de ses proches lui suggèrent de viser le perchoir. En sachant que l'idée ne lui déplairait sans doute pas : être le premier à passer de la présidence de la République à la présidence de l'Assemblée nationale. P.L.

L'Humanité
mardi 25 juin 2024 767 mots, p. 14

À Champigny, l'électorat de gauche peut tout changer

Gaël De Santis

Législatives anticipées Jamais la 5e circonscription du Val-de-Marne n'a élu de député progressiste. Mais une forte mobilisation des quartiers populaires peut changer le donne.

Quand on est dans une circonscription difficile, on va dans des villes difficiles. Julien Léger, candidat PCF du Nouveau Front populaire (NFP), arpente donc Nogent-sur-Marne, l'une des quatre villes de droite de la 5e circonscription du Val-de-Marne. Sur le marché local, les militants de gauche positionnés au sud font d'ailleurs face au rejet de certains électeurs. Les termes « insoumis » et « NPA » sont utilisés de manière péjorative, voire dédaigneuse, par des passants. « Quand j'entends Front populaire, je vois rouge ! » s'exclame une dame. D'autres citoyens, plus modérés et courtois, indiquent qu'ils voteront pour Mathieu Lefèvre, député Renaissance sortant, qu'ils estiment « présent sur le terrain ». De l'avis global des militants de gauche, l'électorat conservateur s'est radicalisé : l'accueil est bien moins cordial qu'il y a deux ans.

les socialistes ne ménagent pas leurs efforts

Au nord du marché, en revanche, viennent les habitants du quartier populaire des Maréchaux. Fatma confie que le RN lui « fait peur ». « Il faut que la gauche passe, il faut aller voter », insiste-t-elle. Pour Sonia, électrice de la FI aux européennes, se mobiliser est un impératif : « Il en va de l'avenir de notre pays, de nos enfants. » Julien Léger, candidat du Nouveau Front populaire (NFP), rencontre ici oreille attentive. À Nogent, où socialistes, insoumis, écologistes et communistes ont obtenu plus de 36 % aux dernières européennes, le communiste souhaite « parler aux électeurs de gauche, mais aussi à tous les républicains sincères que ne se satisfont pas de la politique d'Emmanuel Macron et trouvent celle de l'extrême droite trop brutale ». À ses côtés, les socialistes ne ménagent pas leurs efforts. « L'enjeu pour moi est de faire en sorte que les personnes qui ont voté en faveur de Raphaël Glucksmann, le 9 juin, se rendent compte de la situation et ne désertent pas le NFP », souligne  Vautrin, secrétaire de section PS de la ville.

À quelques mètres de là, les troupes du candidat macroniste quadrillent la place du marché. Contrairement à 2022, les élus locaux LR font campagne pour Mathieu Lefèvre. Celui-ci a indiqué ne pas « répondre à la presse » avant le scrutin, mais les militants Renaissance et Horizons dévoilent ce qui, selon eux, va leur assurer la victoire. Outre la fin de la taxe d'habitation et la baisse du taux de chômage, « l'un des arguments que l'on utilise, c'est la France insoumise », explique Xavier, qui cite les exemples employés : « Les vidéos du député Louis Boyard » et l'antisémitisme. Mathieu Lefèvre, président sortant du groupe d'amitié France-Israël à l'Assemblée nationale, est de longue date l'un des artisans de la diabolisation de la gauche, arme qu'il continue plus que jamais d'utiliser pour convaincre en campagne. Mais certains électeurs ne s'y trompent pas et le renvoient dans les cordes, tel ce cycliste qui reproche aux militants Renaissance de ne pas avoir appelé à voter pour les candidats Nupes au second tour des législatives 2022, « alors que nous, nous avons voté Macron contre le RN » !

une triangulaire favorable à la gauche

Ici, la gauche n'a jamais remporté de siège, dans une circonscription savamment redécoupée par Charles Pasqua en 1988, qui comprend des villes aisées (Brie, Le Perreux, Nogent), et une partie de la ville populaire de Champigny, longtemps communiste. Mais aux dernières européennes, les forces de gauche ont obtenu plus de 40 % des voix sur ce territoire. Une bonne participation pourrait amener à une triangulaire favorable à la gauche, qui compte bien s'imposer sur place les 30 juin et 7 juillet afin de se tailler une majorité à l'Assemblée. La bataille se joue donc en grande partie sur la mobilisation des quartiers populaires, notamment à Champigny.

Dans le quartier du Bois-l'Abbé, la prise en main des tracts est d'ailleurs bien meilleure qu'à Nogent. Le mot d'ordre est donné : « Nous sommes contre la droite et l'extrême droite qui ne veulent pas augmenter les minima sociaux. » Ici, bien que ses militants soient absents, le RN inquiète. « Si vous étiez pour Le Pen, je ne vous parlerais pas », dit un jeune à une militante. La discussion s'engage. Dans ce quartier, seuls 30 % des inscrits sont allés voter aux européennes, bien loin de Nogent où la participation a été de 58 %. « Eux sont mobilisés », rappelle Julien Léger, avant de défendre le programme du NFP, pensé pour améliorer dans l'urgence le quotidien des plus modestes. Un père de famille, la trentaine, encourage alors les militants : « Bardella, il ne faut pas qu'il passe. C'est un raciste ! » avec à l'esprit, plus que jamais, la réduction de l'abstention est antifasciste.

Le Monde
élections législatives, mardi 25 juin 2024 1617 mots, p. 6
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24 juin 2024 - Le Monde (site web)

Reportage

Au Creusot, on veut que « ça change »

La tentation du RN En plein redressement industriel, le territoire pourrait être emporté par l’extrême droite

Bastien Bonnefous

Le Creusot (Saône-et-Loire) - envoyé spécial - Dans son bureau qui donne pourtant sur des jardins et une roseraie des plus apaisants, David Marti peine à masquer sa colère froide. Ce mardi 18 juin, le maire socialiste du Creusot et président de la communauté urbaine accuse le coup. Il n’en revient toujours pas de la dissolution, « irresponsable »selon lui, de l’Assemblée nationale, décidée neuf jours plus tôt par Emmanuel Macron. Depuis l’annonce présidentielle, l’homme, en poste depuis 2016 mais élu municipal depuis 1995, n’a qu’une angoisse : que la 3e circonscription de la Saône-et-Loire, qui englobe notamment Le Creusot, tombe entre les mains du Rassemblement national (RN). « Quand on imagine une chose comme ça, on est en colère. Oui, il y a du ras-le-bol aussi chez les élus locaux ! » , explique l’élu, les traits tirés par les derniers jours de stress et de fatigue.

Le risque est réel, tant la poussée du RN est puissante dans ce département à la fois rural et fortement industrialisé. Lors des élections européennes, le parti d’extrême droite est arrivé en tête dans toutes les plus grandes communes de la Saône-et-Loire (Chalon-sur-Saône, Mâcon, Autun, Le Creusot, Montceau-les-Mines) et dans de très nombreux villages, avec des scores frôlant ou dépassant les 40 %.

Aux législatives de 2022, le RN n’avait réussi à ravir aucune des cinq circonscriptions du département, gagnées alors par trois députés macronistes, une socialiste et un élu Les Républicains. Mais, deux ans plus tard, fort de sa dynamique et de la brièveté de la campagne, le parti lepéniste entend faire de la Saône-et-Loire une terre de conquête. « Dans le département, Jordan Bardella a réalisé 37,8 %[aux élections européennes] , c’est 6 points au-dessus de sa moyenne nationale. C’est le signe que le travail que l’on a effectué depuis des années paie », explique, dans Le Journal de Saône-et-Loire, Aurélien Dutremble, délégué départemental du RN – il n’a pas répondu aux sollicitations du Monde– et candidat dans la 3e circonscription aux élections législatives, qui « vise la gagne dans chaque circonscription ».

« Je veux que Macron perde ! »

Au Creusot, la liste menée par Jordan Bardella a réalisé 36,6 % des voix. Pas facile, pour autant, de croiser un électeur du RN dans cette ville de plus de 20 000 habitants. Dans les rues, les cafés ou les commerces, les pro-Bardella ou pro-Le Pen ne s’affichent guère. « Ici, on ne dit pas vraiment que l’on vote RN. Cela reste encore un peu caché, contrairement à d’autres endroits dans le pays », confirme le maire. Plusieurs habitants préfèrent rester anonymes. « Je ne veux pas que l’on me reconnaisse. Avec Internet, on ne sait pas comment ça peut tourner », prévient Bénédicte, 28 ans, qui se promène avec son fils Enzo, casquette de l’équipe italienne de football sur la tête. Mais cette employée de supermarché ne cache pas son vote : « J’ai toujours voté Marine[Le Pen] depuis dix ans, je suis Bardella sur TikTok, j’espère qu’il va tenir ses promesses parce qu’on a un petit salaire et on galère. »

Pouvoir d’achat, retraite, immigration… Les mêmes mots reviennent dans la bouche de ces électeurs : « On aide trop les étrangers et pas assez les Français », « ce sont toujours les petits qui trinquent », « il y a trop d’incivilités, pas assez de respect pour la France ». Pour résumer, « il faut que ça change ». Mélanie, 32 ans, vendeuse, n’a « pas de doute »: elle choisira le RN aux législatives, « comme tout le monde ». Marie, retraitée, a passé « quarante-deux anscomme aide-soignante». « Les services publics de la santé, ça ne va plus du tout », explique-t-elle. Voter pour le RN ? « Pourquoi pas ? », répond cette électrice « déçue » d’Emmanuel Macron.

La déception, voire la haine, contre le chef de l’Etat est un moteur puissant chez ces électeurs, presque autant que l’envie d’ « essayer autre chose ». « C’est devenu leur phrase magique », se désole André, travailleur dans le secteur social, qui votera pour le Nouveau Front populaire, mais qui voit plusieurs de ses collègues basculer vers le RN – « Ils ne le disent pas clairement, mais je le sens bien à certains mots qui leur échappent… »

« J’ai envie de voir le RN au pouvoir pour voir ce qu’ils vont faire, et surtout je veux que Macron perde ! », assume Paulo Antunes, avant d’attaquer une partie de pétanque avec ses amis. Agé de 62 ans, cet ouvrier dans l’imprimerie, né au Portugal, sera à la retraite « dans deux ans, pas avant ». « Je toucherai environ 1 200 euros net de pension par mois. Vous trouvez ça normal, vous ? », demande l’homme qui ne « veu[t] pas finir aux Restos du cœur ».

A plusieurs endroits du Creusot, de grandes banderoles « Framatome recrute » – le géant du nucléaire est le premier employeur privé du département – s’affichent pourtant fièrement. Dans l’imaginaire français, Le Creusot symbolise la ville de l’industrie. C’est ici, au XIXe siècle, que les frères Schneider, Adolphe et Eugène, ont bâti leur empire sidérurgique et mécanique : tout porte encore la trace de la puissance des deux maîtres de forges, des noms des rues aux statues sur les places.

Le Creusot a connu les difficultés économiques, carburant électoral pour l’extrême droite, dans les années 1970 et 1980, avec la désindustrialisation qui a frappé la France de l’époque. En 1984, le groupe Schneider, devenu Creusot-Loire, dépose le bilan. Un cataclysme pour la ville, avec 6 000 emplois perdus, un taux de chômage frôlant les 20 % et autant de casse sociale. Mais, quarante ans plus tard, Le Creusot a rebondi depuis longtemps et la ville « crève l’écran par sa vitalité industrielle », applaudit le magazine L’Usine nouvelle en mars.

Le taux de chômage est au niveau national (autour de 7 %) et « le nombre d’emplois augmente continuellement », assure David Marti. En 2023, « il y a eu plus de 4 000 offres d’emploi sur douze mois dans le bassin du Creusot, soit 37 % de plus en un an. C’est quand même significatif », plaide le maire. Le chômage reste néanmoins plus important chez les plus de 50 ans et les travailleurs non qualifiés.

Sur le terrain des valeurs

Au cœur même de la cité, on aperçoit, à côté des usines de Framatome, celles d’ArcelorMittal et de sa filiale Industeel, de Safran, de Thermodyn, qui produisent des aciers spéciaux, des pièces pour les centrales nucléaires, des disques pour les réacteurs d’avion, ou des compresseurs pour les turbines à vapeur. Que de la haute technologie industrielle, jusqu’aux start-up du XXIe siècle, comme la société Jimmy, qui va fabriquer des miniréacteurs nucléaires.

« Au Creusot, le chômage est en baisse et les services publics fonctionnent, explique Mathieu Chevalier, directeur du Parc des Combes, un parc d’attractions installé sur les hauteurs de la ville, créé autour de l’imaginaire du chemin de fer. Dans les années 1980, Le Creusot a été une ville sinistrée, désindustrialisée. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les salaires y sont plutôt bons grâce à l’industrie, et l’insécurité n’y est pas plus importante qu’ailleurs. »

Le quadragénaire creusotin soutient le candidat sortant aux législatives, le député Renaissance Rémy Rebeyrotte. Il veut lire les résultats dans sa ville comme l’effet d’une vague nationale, sans réel rapport avec la situation sur le territoire. « Aux européennes, les gens n’ont pas voté pour le programme du RN mais pour ou contre Macron. C’est un ras-le-bol national qui s’est traduit localement, au Creusot comme ailleurs », estime-t-il.

Quel angle d’attaque faut-il alors choisir aux législatives pour repousser la vague ? Pour le député sortant, il faut d’abord se placer sur le terrain des valeurs. « Macron a eu tort de penser que l’extrême droite se combattait plus par les résultats économiques que par les valeurs. La préférence nationale est une préférence raciale. Il faut le marteler ! », assure Rémy Rebeyrotte, 58 ans, qui estime que « le RN porte atteinte à l’Etat de droit ».

Face à lui, son adversaire du Nouveau Front populaire, Richard Beninger, préfère miser sur la mobilisation des abstentionnistes – ils ont été 52,5 % aux européennes au Creusot. « Convaincre un électeur du RN de changer son vote, c’est peine perdue en si peu de temps, estime ce membre de La France insoumise, déjà candidat en 2022. Mais rallier des indécis ou des abstentionnistes, c’est possible si on leur parle de choses concrètes, des retraites, des salaires, de la gratuité des transports ou des frais scolaires. »

Le maire socialiste du Creusot, David Marti, a fait le choix de soutenir la liste du Nouveau Front populaire, alors qu’il était opposé à l’ancienne Nouvelle Union populaire écologique et sociale, et qu’il a réclamé un candidat socialiste pour la circonscription. « Je n’ai pas été entendu, mais je prends mes responsabilités. L’heure est trop grave », explique-t-il.

A 60 ans, ce politique à l’ancienne n’imagine pas « sa » ville avoir un député d’extrême droite. Et il ne cache pas son amertume contre Emmanuel Macron, plusieurs fois alerté par les élus locaux depuis sept ans. « Il y a eu les “gilets jaunes” en 2018, puis les émeutes en 2023, rappelle-t-il. A chaque fois, on a été reçus à l’Elysée pour s’entendre dire “vous êtes des héros”. A chaque fois, on a fait des propositions, à chaque fois elles sont restées lettre morte. Le macronisme, depuis le début, a voulu gouverner seul en laissant de côté les élus locaux, les partenaires sociaux et le monde associatif. On voit maintenant le résultat. »

Le Monde
Economie & Entreprise, mardi 25 juin 2024 1571 mots, p. 14
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24 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

La 14 prolongée, le Grand Paris devient réalité

L’extension de la ligne de métro est la première réalisation d’un projet à 36,5 milliards d’euros lancé en 2009

Sophie Fay

C’est en avril 2009 que Nicolas Sarkozy, président de la République, a lancé le projet du Grand Paris Express (GPE) dans un discours décisif à la Cité de l’architecture et du patrimoine : 200 kilomètres de métro supplémentaires pour connecter Paris à sa banlieue, et surtout pour relier entre eux les départements de la petite, voire de la grande couronne.

Lundi 24 juin, les usagers des transports en commun devaient pour la première fois monter à bord : le prolongement de la ligne 14, hors de la capitale, acte I du GPE, est inauguré par Emmanuel Macron. Entre le discours fondateur et l’ouverture au public de l’extension de la 14, il aura fallu quinze ans, 36,5 milliards d’euros d’investissements et le travail résolu, ensemble, d’élus de bords opposés pour résister aux alternances politiques.

Sept nouvelles stations seront ouvertes au public en même temps que la nouvelle ligne : une au nord, Saint-Denis-Pleyel (Seine-Saint-Denis), qui deviendra un important carrefour pour les transports franciliens avec la connexion des futures lignes 15, 16 et 17, et six au sud, entre Olympiades (dans le 13e arrondissement de Paris) et Orly-Paray - Vieille-Poste (Essonne). La huitième, Villejuif - Gustave-Roussy, devrait être inaugurée avant la fin de l’année. La ligne 14 s’y connectera à la future ligne 15. Orly sera désormais reliée à Saint-Denis - Pleyel en quarante minutes, à raison d’un train toutes les cent quinze secondes passant par les gares de Lyon, de Châtelet ou de Saint-Lazare.

En 2025, une fois intégrée dans les habitudes des voyageurs, cette ligne transportera 1 million de passagers quotidiennement, estime Valérie Pécresse, présidente (Les Républicains, LR) de la région Ile-de-France et d’Ile-de-France Mobilités (IDFM), l’autorité organisatrice des transports. L’inauguration a lieu juste à temps pour les Jeux olympiques et paralympiques de Paris.

Pour Gilles Carrez, un des élus à l’origine du projet, invité par le PDG de la RATP, Jean Castex, à la cérémonie, lundi 24 juin, c’est une immense fierté. « C’est la politique que j’aime », explique l’ancien maire (LR) du Perreux (Val-de-Marne). Au départ, il n’était pas question que la 14 franchisse le périphérique. « Le projet Meteor, la première ligne de métro automatique, devait être prolongé, mais en restant dans Paris. C’était un projet pour les Parisiens, qui avaient déjà la ville la mieux desservie du monde, avec une station de métro tous les 400 mètres,rappelle-t-il . Rien n’était prévu pour les banlieusards. » L’idée de construire un nouveau métro en rocade, une sorte de « métrophérique » autour de Paris, circulait parmi les élus et les experts des transports, mais rien n’était arrêté.

Avec l’ancien président de la région Ile-de-France, Jean-Paul Huchon (Parti socialiste, PS) et le président du conseil départemental du Val-de-Marne d’alors, Christian Favier (Parti communiste), Gilles Carrez a poussé l’idée de faire de la 14 une ligne radiale, traversant et connectant la rocade du nord au sud. C’était la préfiguration du GPE. Il en a fait un rapport, remis à l’Etat, en septembre 2009.

« Je m’étais appliqué à faire en sorte qu’il soit le plus consensuel possible et mette d’accord Christian Blanc, secrétaire d’Etat [de 2008 à 2010] chargé du développement de la région capitale dans le gouvernement Fillon, et M. Huchon, tous deux formés à l’école Rocard, mais partis dans des directions opposées et… pas très coopératifs », se rappelle-t-il. Christian Blanc, qui a porté la loi sur le Grand Paris adoptée en mai 2010, se félicite aujourd’hui « que personne ne revienne sur sa vision de la métropole ».

Débuts tendus

Invité à la Cité de l’architecture et du patrimoine le 30 mai, quinze ans après son discours, Nicolas Sarkozy a rappelé les débuts tendus du projet : « A l’époque, la technostructure me disait : “Qui va diriger ?” Et Bercy : “Qui va payer ?” Comme il était difficile de répondre à ces deux questions, personne ne voulait rien faire. » Il a tenu bon, et n’a pas boudé son plaisir, en rappelant que son projet avait survécu à la présidence Hollande, puis à celle de Macron.

Le GPE a été sauvé par un tour de passe-passe financier pensé dès l’origine : les projets soumis à l’« annualité budgétaire » – à savoir ceux qui doivent passer devant le Parlement chaque année pour confirmer leurs crédits – sont souvent tués ou rétrécis en cours de route.

Spécialiste des grands projets et des finances publiques, Gilles Carrez a travaillé sur ce sujet avec Jacques Baudrier, aujourd’hui adjoint communiste d’Anne Hidalgo et alors conseiller fiscal pour Christian Favier. Ils ont poussé l’idée de créer une société ad hoc, la Société du Grand Paris (SGP, aujourd’hui renommée Société des grands projets), à qui serait réservée une ressource fiscale (plus de 800 millions d’euros par an aujourd’hui), qui lui permet de payer les intérêts et de rembourser sa dette. A date, la SGP a pu emprunter 26,2 milliards d’euros en obligations « vertes », recherchées par les investisseurs (à un taux moyen de 1,1 %). Les prêts de la Banque européenne d’investissement et des subventions européennes viennent boucler ce tableau de financement.

Gouvernement après gouvernement, Gilles Carrez a bataillé au Parlement pour élargir ces ressources (taxe sur les bureaux, sur les parkings, sur les réseaux d’énergie ou de télécoms…). « Après la victoire de François Hollande, c’est Olivier Faure, qui connaissait bien le sujet comme député[PS] de Seine-et-Marne, qui m’a aidé », explique-t-il, sauvant un projet estampillé « Sarko ».

Il a fallu d’autres alliances, jamais simples à conclure. A l’hiver 2023-2024, Valérie Pécresse a fini par obtenir de Clément Beaune, alors ministre délégué aux transports (contre l’avis du ministre de l’économie, Bruno Le Maire, opposé aux hausses d’impôt), un relèvement du versement mobilité et de la taxe de séjour pour pouvoir financer l’exploitation des métros du GPE. Car la SGP finance les infrastructures, mais c’est la région, à travers IDFM, qui achète le matériel roulant. Rien que pour la ligne 14, les nouveaux trains automatiques MP14 d’Alstom ont coûté 1,13 milliard d’euros.

Le GPE est un hommage au temps long en politique. Le premier tunnelier a commencé à creuser en 2018, neuf ans après le discours de Nicolas Sarkozy. En 2020, il y a eu jusqu’à 20 tunneliers en activité en Ile-de-France, une première en Europe. Le prochain, dont le prénom, Awa, a été choisi par les élèves d’une classe de Guyancourt (Yvelines), est sur le point d’entrer en fonction dans les Yvelines, sur la future ligne 18. Encore aujourd’hui, 170 chantiers sont en cours, avec plus de 7 000 personnes au travail.

Une aura internationale

Gigantesque, le projet a évolué au fil des années. « Pierre Mongin, le PDG de la RATP au départ du projet, voulait que la 14 aille d’Orly jusqu’à Roissy[Val-d’Oise]. Mais une ligne très longue, c’est aussi très fragile, et elle aurait risqué d’être saturée. Il a donc finalement été décidé d’arrêter à Saint-Denis - Pleyel », indique Gilles Carrez. A terme, en 2031, il suffira de changer de quai pour aller à Roissy et de prendre la 17.

Les inaugurations devraient maintenant se succéder à rythme cadencé pour le GPE. « Celle de la gare Villejuif - Gustave-Roussy, en fin d’année, rappellera un autre aspect du GPE, qui a été conçu par Christian Blanc pour desservir et relier des clusters », rappelle Jean-François Monteils, président du directoire de la SGP. Les clusters, que l’on appelle aussi « pôles de compétitivité », mêlent dans un même périmètre chercheurs et entreprises. « Fin 2025, on ouvrira la première partie de la rocade sud de la 15 de Pont-de-Sèvresà Noisy-Champs »,espère Gilles Carrez.

Et, à partir de 2026, précise M. Monteils, « on fera une inauguration tous les six mois » : 68 nouvelles gares, dans toute l’Ile-de-France, vont transformer des quartiers entiers. « Ceux qui en bénéficieront en premier sont les personnes éloignées de leur travail. On redonne un maximum d’espoir de croire en la France et en un monde meilleur », dit Karim Bouamrane, maire (PS) de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) et président du conseil de surveillance de la SGP.

Le projet donne une aura internationale à la France. Car le GPE a reçu, en décembre 2022, le plus prestigieux des prix d’urbanisme, le Veronica Rudge Green, décerné par l’université Harvard. Le dernier projet distingué par ce prix a été la High Line à New York en 2017.

Le contexte politique permettra-t-il de poursuivre les projets de ce type ? Le test arrivera vite. Emmanuel Macron a lancé les RER métropolitains, rebaptisés « services express régionaux métropolitains », pour développer les transports des autres métropoles. Selon nos informations, le ministre délégué chargé des transports, Patrice Vergriete, veut labelliser les premiers projets la semaine du 24 juin, pour les mettre sur les rails, conformément à ce qui est prévu par la loi portée par le député (Renaissance) des Bouches-du-Rhône Jean-Marc Zulesi, adoptée à l’unanimité en décembre 2023. C’est elle qui a renommé la Société du Grand Paris en Société des grands projets, pour qu’elle puisse intervenir et servir de modèle partout en France. Si tout n’est pas suspendu.

L'Humanité
mardi 25 juin 2024 786 mots, p. 11

À Arles, « l'histoire peut être différente »

Lina Sankari

Législatives Issu des rangs communistes, Nicolas Koukas entend reprendre la 16e circonscription des Bouches-du-Rhône au RN, et mettre en place un parlement de circonscription qui veillera à l'application des mesures.

Arles (Bouches-du-Rhône), envoyée spéciale.

À Arles, on reconnaît l'engouement au bruit qu'il fait en arrivant. Dans le bar d'en face, l'apéritif est pourtant déjà bien entamé, un prêtre en soutane au comptoir accoudé et le niveau sonore élevé. Mais la foule des grands jours, c'est bien dans la salle Jean et-Pons-Dedieu qu'on la trouve. En cette fin juin, à quelques jours du premier tour des législatives anticipées, la cheville ouvrière de la campagne du Nouveau Front populaire (NFP) dans la 16e circonscription des Bouches-du-Rhône, Jean-Frédéric Déjean, est tout sourires malgré la fatigue. Le secrétaire de la section locale du PCF sait l'énergie que requiert parfois un simple tractage et ne boude pas son plaisir : « Hier, on était tellement nombreux qu'on a tout distribué en vingt minutes ! » Emmené par le communiste arlésien Nicolas Koukas et son suppléant, le socialiste miramasséen Christophe Caillault, le NFP entend reprendre le siège occupé, depuis 2022, par l'élu RN Emmanuel Taché de La Pagerie, grâce à la complicité de la droite qui n'a jamais appelé au barrage.

Aujourd'hui, Nicolas Koukas se dit « sidéré par le silence du maire Patrick de Carolis » (Horizons) depuis l'annonce de la dissolution et le score historique du RN aux européennes, alors que « nous aurions besoin de tous les républicains » dans ce combat. Christophe Caillault assure de son côté : « Il y a deux ans, 3 400 voix nous ont fait défaut. Mais, cette fois, l'histoire peut être différente. En trente ans, je n'ai jamais connu une mobilisation aussi forte, et cette bataille est sans doute la plus importante de notre vie militante. »

Entourés de 13 personnalités issues des mondes syndical, politique et associatif, les candidats, jamais, ne parlent en leur nom. Nicolas Koukas, qui a consacré son cursus d'histoire à l'université à la Résistance arlésienne pendant la Seconde Guerre mondiale, entend faire honneur « à l'intelligence des forces de gauche qui se sont si vite rassemblées ». Sur cette terre qui a accueilli les vagues d'immigration de Grèce, d'Italie, d'Espagne et du Maghreb, et a plus récemment ouvert ses bras aux réfugiés de guerre syriens et ukrainiens, l'extrême droite commence à montrer les muscles. Il y a deux semaines, relate Amira, une jeune militante décoloniale, un garçon âgé de 12 ans a été violemment frappé d'un coup de poing au thorax alors qu'il posait un autocollant pour la Palestine. « Pas de ça chez nous ! », a vociféré l'agresseur. Dans le sillage de la victoire d'Emmanuel Taché de La Pagerie, des groupes identitaires ont fait leur apparition, entre saluts nazis lancés à la face de la Marche des fiertés en 2022, tags fascistes et distribution au grand jour de leur revue sur le marché.

une des villes les plus pauvres de la région Paca

Derrière les selfies du député RN avec les femmes en costume d'Arlésienne et les chevaux de Camargue, le vrai visage de l'extrême droite est décrit par le socialiste Mohamed Rafaï, dont la famille fut rapatriée d'Algérie : « Je suis né dans le camp de Rivesaltes, où avaient été internés les républicains espagnols puis les juifs. J'ai commencé à militer à France plus pour l'inscription sur les listes électorales et la participation à la vie civique. À Perpignan, je me suis fait tirer dessus en 1986 par des gens du Front national. Ce parti, c'est la haine. Et j'en veux à Macron de désigner deux extrêmes dont la gauche ferait partie. »

Aux regards des enjeux, l'écologiste Cyril Girard appelle chacun à l'exemplarité dans cette union, tout en insistant sur le « projet enthousiasmant ». Selon lui, le RN prétend se positionner sur les terrains environnementaux et sociétaux, comme l'endométriose ou les droits des femmes, pour « faire infuser ses idées et semer le venin de la division ». « Il ne faut pas se laisser leurrer par cette stratégie qui consiste à ne pas aller sur les sujets délicats pour se concentrer sur les questions consensuelles », ajoute-t-il.

Le défi démocratique appelle enfin à l'invention. Nicolas Koukas, attaché lors de ses mandats municipaux à la démocratie participative, propose de créer un parlement de circonscription « pour veiller au fil des semaines à ce que toutes les mesures annoncées soit tenues et pour faire en sorte qu'elles répondent aux attentes de ceux qui souffrent et n'arrivent plus à boucler les fins de mois ». En deux ans de mandat, le député RN sortant a systématiquement voté contre toutes les propositions de loi qui visaient à améliorer le pouvoir d'achat. Tous dénoncent « l'imposture sociale », alors qu'Arles demeure l'une des villes les plus pauvres de la région Paca. Et tous doivent convaincre en quelques jours.

Le Figaro, no. 24832
Le Figaro Économie, mardi 25 juin 2024 855 mots, p. 25

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24 juin 2024 - Le Figaro (site web)

La menace d'une lourde amende de Bruxelles plane sur Apple

Selon les conclusions préliminaires de la Commission européenne, le groupe enfreint des règles du Digital Markets Act.

Woitier, Chloé

Bruxelles va-t-il décocher contre Apple la toute première flèche du Digital Markets Act (DMA) ? Jamais le titan américain n'a semblé aussi près d'être lourdement sanctionné au nom de cette législation antitrust européenne, entrée en application en mars. La Commission, qui enquête depuis trois mois sur les pratiques du créateur de l'iPhone, a annoncé lundi que, selon ses conclusions préliminaires, Apple était en infraction avec ce texte. Le groupe risque une sanction financière représentant jusqu'à 10 % de son chiffre d'affaires annuel, soit plus de 30 milliards d'euros. L'amende montera à 20 % en cas de manquements répétés. La menace est réelle pour le groupe dirigé par Tim Cook : une deuxième enquête au nom du DMA a été ouverte fin mars contre Apple et une troisième a été annoncée lundi.

Le groupe américain peut néanmoins encore parer le coup. Selon les règles bruxelloises, Apple a désormais accès au dossier d'instruction et ses avocats vont pouvoir le défendre point par point, et par écrit, auprès de la Commission. Il peut aussi modifier les pratiques pointées du doigt pour répondre aux inquiétudes des autorités, ce qui couperait court à la procédure. «Si Apple veut être la première entreprise sanctionnée au nom du DMA, la balle est dans son camp», commente la députée européenne Renew Stéphanie Yon-Courtin. Le suspense ne sera pas de longue durée. Les enquêtes ouvertes au nom du DMA doivent en effet être bouclées sous un an, soit avant le 25 mars 2025 dans le cas d'Apple. «Comme nous l'avons toujours fait, nous continuerons à écouter la Commission européenne et à dialoguer avec elle», a réagi la marque américaine.

Texte visant à mettre un terme aux pratiques anticoncurrentielles des géants du numérique, le DMA s'applique aux «gatekeepers» (contrôleurs d'accès) comme Apple, mais aussi Amazon, Google, ByteDance, Meta, Microsoft et Booking. L'un de ses grands principes vise à casser les écosystèmes fermés où les fournisseurs de services n'ont d'autres choix que de se soumettre aux règles des contrôleurs d'accès pour accéder à leurs utilisateurs. Apple a ainsi désormais l'obligation d'accepter d'autres magasins d'applications que l'AppStore sur ses iPhone, mais aussi de permettre aux développeurs de communiquer plus librement. Ils doivent ainsi pouvoir dire aux utilisateurs d'iPhone qu'ils peuvent, par exemple, souscrire à un abonnement moins cher en dehors de l'AppStore, et les diriger directement vers cette offre.

C'est sur ce dernier point que la Commission hausse le ton. «Les développeurs ne peuvent pas fournir d'informations sur les prix au sein même de l'application», indique Bruxelles dans un communiqué. La Commission reproche également à Apple d'imposer aux développeurs de lui reverser une commission «qui va au-delà du strictement nécessaire». Bruxelles n'a rien à redire au fait qu'Apple demande une compensation si l'internaute, redirigé hors de son AppStore, achète un service sur le site du développeur. Mais le groupe exige que, si l'internaute continue d'acheter des biens sur ce même site dans les sept jours suivants, des commissions continuent à lui être reversées.

Bruxelles a aussi annoncé lundi l'ouverture d'une autre enquête sur les très contestés nouveaux contrats proposés par Apple sur le marché européen. Les développeurs souhaitant faire distribuer leurs applications en dehors de l'AppStore doivent régler une nouvelle commission, nommée Core Technology Fee, de 0,50 euro par téléchargement. Un montant dissuasif pour les éditeurs de services populaires. Par ailleurs, la Commission va se pencher sur le parcours, truffé de messages d'alerte en plein écran, par lequel doit passer le possesseur d'iPhone qui souhaite télécharger une application en dehors de l'AppStore.

«Clairement, Apple ne veut pas voir émerger de concurrents à son AppStore, et on le comprend aisément quand on voit les rentes qu'il tire des taxes injustes qu'il impose aux développeurs», cingle l'eurodéputée Stéphanie Yon-Courtin. «La Commission a les moyens d'agir rapidement pour ne pas laisser Apple dicter ses conditions et mettre à mal la concurrence.»Apple, lui, affirme être «convaincu que (ses) modifications sont conformes à la loi et nous estimons que plus de 99% des développeurs paieraient à Apple des frais identiques ou inférieurs dans le cadre des nouvelles conditions commerciales que nous avons créées».

Les relations entre Apple et la Commission européenne sont notoirement difficiles. Début mars, le groupe a ainsi été sanctionné d'une amende de 1,8 milliard d'euros pour pratiques anticoncurrentielles sur le marché des applications musicales. Apple a déposé un recours pour faire annuler cette décision.

Vendredi, la marque à la pomme a semble-t-il voulu reprendre la main en annonçant à la surprise générale le report sine die en Europe de son IA Apple Intelligence, présentée en grande pompe début juin et qui doit irriguer les iPhone dans les prochains mois. Pour justifier cette décision, le groupe a pointé du doigt... le Digital Markets Act et ses «incertitudes»pour la sécurité de ses appareils. S'agit-il d'un moyen de pression ? «Il est déjà arrivé à Apple de rejeter la faute sur le législateur pour ne pas satisfaire à ses obligations ou les retarder, comme avec le chargeur universel» , rappelle Stéphanie Yon-Courtin. C.W.

Libération
mardi 25 juin 2024 1098 mots, p. 8

Éditos/

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25 juin 2024 - Libération (site web)

Faire barrage à l'antisémitisme avant tout

Par Serge july Cofondateur de «Libération»

Hannah Arendt dans la préface des Origines du totalitarisme : «Depuis que l'affaire Dreyfus et la menace politique qu'elle comportait sur les droits des juifs français avaient crée une situation sociale dans laquelle les juifs jouissaient d'une notoriété ambiguë, l'antisémitisme était devenu en Europe un mélange inextricable de motifs politiques et de facteurs sociaux. [ ] Le philosémitisme social finissait toujours par ajouter à l'antisémitisme politique, ce mystérieux fanatisme sans lequel l'antisémitisme ne serait certainement pas devenu le meilleur des slogans pour rassembler les masses. Tous les déclassés de la société capitaliste se trouvèrent prêts à s'unir, à créer leurs propres organisations regroupant la populace. Leur propagande et l'attrait qu'ils exerçaient en accueillant ouvertement des criminels et son vice reposaient sur cette idée : une société qui s'était montrée prête structurellement à accepter le crime sous la forme du vice serait bientôt prête à se laver de son vice en accueillant ouvertement des criminels et en commettant publiquement des crimes.»

Parmi les fondateurs du Front national, en 1972, Jean-Marie Le Pen n'était pas le pire. Il avait torturé des militants du FLN en Algérie sous l'uniforme des paras, déploré que les attentats contre

De Gaulle aient échoué, mais à côté d'anciens Waffen SS, d'anciens collabos en veux-tu en voilà, d'anciens miliciens pétainistes, des fans d'Edouard Drumont - l'auteur de la France juive qui a lancé médiatiquement l'affaire Dreyfus - et des praticiens de la barre de fer qui avaient «ratonné» le Quartier latin pendant des années pour en chasser les étudiants de gauche, il ne faisait pas le poids. Ils écoutaient tous les chants nazis avec émotion, mais le patron du FN en avait lui surtout fait un commerce. Mais si le père Le Pen a bien contre vents et marées réorienté ce cénacle néofasciste vers les urnes, son antisémitisme à lui, avéré, condamné par la justice, était plutôt une affaire de jeux de mots, du genre «Durafour crématoire» (Michel Durafour fut ministre de François Mitterrand entre 1988 et 1991).

Marine Le Pen a condamné ces propos. Louis Aliot avait jugé cet humour «consternant». Depuis, la fille a réussi à virer son père. Indispensable mais insuffisant. La formation par exemple du robot Bardella reste très imparfaite, lui qui avait nié dans une interview l'antisémitisme du fondateur du FN.

Ayant beaucoup abusé de l'antisémitisme médiatique, il était logique pour le FN-RN, s'approchant du pouvoir, que ce passé maudit resurgisse. Les succès électoraux de la formation d'extrême droite s'accompagnent de manière souterraine de la recrudescence d'associations néofascistes. La mouvance identitaire comprendrait selon le ministère de l'Intérieur 3 300 personnes, dont 1 300 fichées S. Nous avons eu un avantgoût de cette résurgence avec l'expédition punitive de Romanssur-Isère après la mort du jeune Thomas à Crépol. Parmi les slogans : «Islam hors d'Europe» et «la rue, la France, nous appartient». Deux organisations, la Division Martel et la Citadelle, y ont pris part. Ces deux organisations identitaires ont été dissoutes illico presto par le gouvernement. La Division Martel a repris le nom d'une organisation terroriste des années 70 qui s'attaquaient dans le midi de la France aux immigrés et qui aurait fait 7 morts et 50 blessés. Elle est également réputée avoir assassiné Jean de Broglie, un des négociateurs des accords d'Evian, Henri Curiel qui avait beaucoup aidé le FLN algérien, mais aussi Pierre Goldman, qui avait été à la tête d'un service d'ordre antifasciste. Ces assassinats auraient été commis sous la fausse identité «Honneur de la police». Le Roman vrai d'un fasciste français, biographie d'un ancien policier, René Resciniti de Says, mort en 2012, raconte cette histoire (1).

Est-ce que quelqu'un peut raconter à M. Klarsfeld, que j'ai tant admiré, l'histoire de ces nouveaux protecteurs ? Au XIXe siècle, l'antisémitisme a beaucoup frappé. Il accompagne en France le développement du capitalisme. On n'oublie pas que les pionniers du socialisme, de Fourier et Toussenel aux blanquistes, associaient fréquemment les juifs à la banque. Les sociaux-démocrates allemands appelleront ça le «socialisme des imbéciles». Il faudra l'affaire Dreyfus pour que le grand Jaurès change de discours à ce sujet, lui qui avait déclaré : «L'oeuvre de salubrité socialiste culmine dans l'extirpation de l'être juif.» Jaurès deviendra un dreyfusard décisif et un grand socialiste. On n'oublie pas que Paul Rassinier, qui fut brièvement un député socialiste en 1946, aura été le père du révisionnisme sur l'extermination des juifs. Comme le remarque à juste titre l'historien Henri Rousso, alors qu'«aucun responsable de la Solution finale ne nie les faits», Paul Rassinier est l'inventeur du négationnisme. Mais quitte à mettre l'antisémitisme au centre de la campagne, allons-y franchement. Car l'occasion de faire barrage à l'antisémitisme est historique. Et, comme le dit si bien Jean-Christophe Cambadélis, de «ne pas laisser la France à Le Pen, ni la gauche à Mélenchon». Car Jean-Luc Mélenchon joue lui aussi avec les mots et leurs sous-entendus. Il l'a fait contre la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, qui est juive et qu'il a accusé de «camper à Tel-Aviv pour encourager le massacre», phrase exemplaire de la méthode allusive utilisée par le leader insoumis. L'avocate palestinienne Rima Hassan, qui siège pour LFI au Parlement européen, à la différence de Mélenchon, a bien qualifié l'attaque du Hamas du 7 Octobre de «terroriste», mais c'est pour mieux traiter «Israël d'Etat terroriste depuis 1948, depuis sa création», et de répéter sans cesse avec délectation la formule exterminatrice «de la rivière à la mer». Jean-Luc Mélenchon, toujours, considère que «l'antisémitisme en France est résiduel». Il est donc inutile de prendre des précautions. Familier de Lénine, de Trotski, de Che Guevara, d'Hugo Chávez et, j'allais l'oublier, de Pierre Lambert - le fondateur de cette secte trotskyste «brutalisante» lambertiste qui avait réussi à infiltrer le syndicat Force ouvrière et le Parti socialiste -, Jean-Luc Mélenchon, passé au populisme, se veut le protecteur des banlieues. Une stratégie qui lui permet de faire élire de nombreux députés sans lesquels il ne pourrait pas ambitionner de devenir Premier ministre ou président et de répéter inlassablement devant sa glace «j'ai l'intention de gouverner ce pays». Une stratégie qui a aussi comme conséquence de voir les Français, dans tous les sondages, considérer Jean-Luc Mélenchon plus effrayant que Marine le Pen. Il fallait le faire ! Un exploit qui a priori devrait sans la moindre discussion éliminer le patron de LFI de la course à Matignon Si on pouvait éviter ça au pays en même temps que l'installation de la préférence nationale ? (1) Le Roman vrai d'un fasciste francais, par Christian Rol, la Manufacture de livres, 2015

Libération
mardi 25 juin 2024 1649 mots, p. 4,5

événement Législatives

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25 juin 2024 - Libération (site web)

Le RN rêve de prises de guerre dans les milieux d'affaires

Franck Bouaziz

Jordan Bardella et ses proches ne ratent aucune occasion d'approcher les dirigeants d'entreprise. Ces derniers prêtent une écoute prudente au parti, sans forcément lui être hostile.

U

n bel appartement dans le XVIe arrondissement de Paris, à l'heure de l'apéritif. En ce début de soirée printanier, l'avocat d'affaires qui reçoit, une pointure dans sa spécialité, a prévu un buffet préparé par un traiteur haut de gamme. L'invité de la soirée est Jordan Bardella et la vingtaine de convives présents sont des membres du barreau et des dirigeants d'entreprise. «Le patron du RN nous a fait un discours sur les économies budgétaires et la sécurité, et pas mal d'entre nous ont été agréablement surpris», raconte un participant, qui refuse mordicus de révéler l'identité de l'hôte de cette réunion Tupperware. Longtemps éloigné des milieux d'affaires, le Rassemblement national a opéré ces derniers mois une opération séduction XXL vers les entreprises petites et grandes. Avec

en point d'orgue le grand oral du Medef, jeudi, où Jordan Bardella a effectué sa première sortie officielle avec le rallié des Républicains, Eric Ciotti. Sur la scène de la salle Gaveau, bercée habituellement par d'autres mélodies, le président du Rassemblement national a déroulé son programme durant quarante-cinq minutes devant 700 chefs d'entreprise venus de France et de Navarre. Sauf que le même jour, dans

le Figaro, Le patron du Medef, Patrick Martin, jugeait «dangereux» le programme économique du RN. «Ça fait toujours plaisir de se réveiller avec ce genre d'amabilités», a grincé le jeune boss du parti en préambule de son intervention.

La plupart préfèrent garder l'anonymat Flash-back, dix-huit mois plus tôt. Sophie de Menthon, présidente du mouvement patronal Ethic, qui regroupe 300 entreprises de toutes tailles, réunit à déjeuner dix patrons face à dix députés Rassemblement national, Marine Le Pen en tête. Un salon a été réservé à la brasserie la Lorraine, dans le VIIIe arrondissement de Paris. Une heure avant ces agapes, son téléphone commence à sonner. L'invitation a «fuité» et les camé-

ras des chaînes d'information risquent fort d'arriver avant même les convives. In extremis, le déjeuner est déménagé au sous-sol d'un restaurant non loin du Medef. L'organisatrice assume cette rencontre. «Je trouve qu'ils ne sont pas extrêmes et pas de droite. Durant le déjeuner, d'ailleurs, personne ne s'est engueulé.» Elle enfonce le clou : «De tous les groupes parlementaires, c'est le RN qui nous a le plus écoutés. J'ai été auditionnée trois fois par le RN et une seule fois par Renaissance.» La plupart des participants à ce déjeuner préfèrent tout de même garder l'anonymat. Un seul d'entre eux, Joseph Tayefeh, dirigeant d'une entreprise de plasturgie, a accepté de détailler à Libération le menu des discussions : «Marine Le Pen voulait avoir des éléments sur les augmentations de salaire, on lui a dit que 10 % de progression avec une exonération

de charges patronales, ce serait pas mal.» Une mesure que l'on retrouve aujourd'hui dans le programme du Rassemblement national. «Nous nous retrouvons éga- lement sur l'excès de transposition des règlements européens ou la simplification des normes», indique Joseph Tayefeh. Les collectifs de dirigeants sont certes une cible accessible pour le parti de Marine Le Pen. L'affaire est toutefois plus rude dès lors qu'il s'agit de pousser la porte des grandes entreprises. Soucieux de leur image, et de leur cours de Bourse pour ceux qui sont cotés, les PDG ne lui ouvrent guère leur agenda. Certains ont carrément la trouille de se faire «détroncher» au sortir de Chez Laurent, le restaurant chic situé en bordure des Champs- Elysées et cantine du CAC 40 au déjeuner. Marine Le Pen aime y recevoir dans un des salons privés. Depuis que cette adresse a été éventée, un appartement a été loué dans le XVIe arrondissement pour recevoir les personnalités en mal de discrétion.

En coulisse, un influent conseiller, inconnu du grand public, imagine aisément voir le vent tourner. Jérôme Turot est un avocat qui conseille et assiste la plupart des grandes entreprises et leurs dirigeants dès lors qu'ils sont en conflit avec le fisc. Son cabinet est un ovni dans le monde des ténors du barreau. Pas de décoration ostentatoire, pas d'assistant, pour garantir une confidentialité totale, et ses enfants pour seuls associés. Il fait partie du premier cercle des conseillers de Marine Le Pen et intervient sur les questions institutionnelles. «Je ne suis pas sûr que les patrons ne soient pas preneurs d'une dose d'étatisme en matière industrielle», glisse-t-il dans un demi-sourire. Cet ancien conseiller d'Etat, major de l'ENA, a connu la cohabitation au côté de Jacques Chirac et se projette dans l'après 7 juillet : «La plupart des arbitrages ont été faits pour le budget», annonce-t-il, comme pour mieux anticiper une question sur le coût du programme du RN, point qui inquiète les milieux économiques. Son propos pèse d'un certain poids lorsqu'on sait que son nom circule comme potentiel secrétaire général ou ministre du Budget d'un gouvernement Bardella, ce qu'il commente d'un sourire, sans pour autant démentir.

L'échelon local et les fédérations utilisés

Pour démarcher les sphères patronales, le président du RN a envoyé au charbon le député Jean-Philippe Tanguy, accompagné de son collègue Franck Allisio. Les réactions à leurs appels du pied sont diverses. A la SNCF où ils ont demandé audience, ils ont été reçus par la direction des relations extérieures mais pas par le PDG, Jean-Pierre Farandou. Afin d'éviter de trouver portes closes, le RN a identifié une voie de contournement, en passant par les fédérations professionnelles. Ainsi celle du transport aérien a reçu des députés

RN dans une table ronde, «au même titre que tous les candidats qui nous ont sollicités», précise cette institution que l'on sent gênée aux entournures sur le sujet. Ces rencontres permettent aux missi dominici du parti de s'entretenir en direct avec les représentants des entreprises membres. L'échelon local est également utilisé pour approcher le tissu économique. Des députés vont ainsi rencontrer les représentants des filiales régionales de Total sans que la direction générale ne soit obligée d'ouvrir ses portes. D'autres se murent dans le silence. Ainsi Airbus indique ne pas s'exprimer sur des questions politiques, sans confirmer ou infirmer une demande d'audience des dirigeants du parti de Marine Le Pen.

A ce jour néanmoins, pas de véritable prise de guerre pour le Rassemblement national, même si selon un sondage réalisé par Ipsos, 41 % des chefs d'entreprise affirment se préparer à voter pour le RN. Ce chiffre balaie toutes les catégories de dirigeants, notamment la grande masse des artisans et gérants de très petites entreprises (TPE). Mais aucun patron d'une grande entreprise ne s'est déclaré, à ce jour, prêt à prendre fait et cause pour le RN. Un nom revient certes régulièrement.

Celui de Pierre-Edouard Stérin. Le fondateur des coffrets cadeaux Smartbox, société qu'il a revendue, dispose d'un patrimoine de 1,2 milliard d'euros, en 104e position des fortunes françaises. Il y a quelques semaines, il a acquis, via une société immobilière, la maison de Rueil-Malmaison (Hauts-de- Seine) dans laquelle réside Jean-Marie Le Pen, pour 2,5 millions d'euros. Interrogé par Libération, il n'a souhaité répondre que par écrit et d'une manière extrêmement succincte, pour dire qu'il se sent idéologiquement proche des idées du RN, comme celles sur l'insécurité.

Le pragmatisme reste de mise En revanche, il dément apporter un soutien financier à ce parti, ni mettre à sa disposition son carnet d'adresses professionnel. Il réfute également le fait que François Durvye, le directeur général de son fonds d'investissement, Otium Capital, soit l'un des conseillers économiques officieux de Marine Le Pen. Egalement joint par Libération, celui-ci confirme «être actionnaire d'une société civile immobilière propriétaire de la maison de Rueil- Malmaison» et indique «avoir partagé ses vues sur un certain nombre de points avec les dirigeants du Rassemblement national», mais affirme «n'avoir aucun rôle officiel». Le patron d'un fonds d'investissement pointe avant tout «l'attentisme» des milieux d'affaires qui semblent néanmoins «avoir davantage peur de la gauche que du RN». Si l'establishment financier n'a visiblement pas ouvert officiellement ses portes à Jordan Bardella, le pragmatisme reste de mise. Le dirigeant d'un groupe énergétique résume la pensée de nombre de ses collègues : «S'ils sont au pouvoir demain, nous serons ravis de faire leur éducation.»

noël LUDE, 4e circo des Côtes-d'Armor L'humour de Noël Lude est pour le moins connoté. Le 1er juin, il partageait sur Facebook une caricature du dessinateur d'extrême droite Miège montrant un homme en djellaba devant un panneau «CAF» et déclarant : «Le 3e lieu saint de l'islam.» Un autre dessin, relayé en mai 2024 sur le même réseau, montre deux hommes alités dans un hôpital, l'un blanc l'autre noir. Le premier dit à l'infirmière : «Vous pouvez laisser la lumière? J'ai peur du noir !» PHOTO LE TELEGRAMME. MAXPPP

Gregory Renard, 4e circo du Morbihan Suppléant de la candidate RN Katel Le Cuillier, Gregory Renard opère sur X sous le pseudo «GregduMorbihan», Il y insulte des internautes, traitant par exemple un certain Morad de «bogmoule». Faute de frappe ? Non, mais substitut connu de la vieille insulte raciste «bougnoule», utilisé pour contourner la modération des réseaux sociaux. Idem avec une autre périphrase, les «chances pour la France», évocation sarcastique des immigrés ou de leurs descendants, repérés à leur couleur de peau. L'homme vilipende aussi l'islam, religion «mortifère». Sans s'embêter d'une périphrase cette fois.

Thierry Dussud 2e circo de l'Ardèche Simple suppléant, Thierry Dussud n'en est pas moins prolixe sur Facebook. Admirateur de l'OAS, il est aussi un fervent soutien de la peine de mort. Et quand l'un de ses interlocuteurs désigne Robert Badinter comme «un avocaillon de la communauté», périphrase classique pour désigner les juifs, l'homme répond «exactement». En août 2023, il lance aussi : «Rendons l'Afrique aux Africains, rendons les Africains à l'Afrique.» Photo DR

«De tous les groupes parlementaires, c'est le RN qui nous a le plus écoutés. J'ai été auditionnée trois fois par le RN et une seule fois par Renaissance. » Sophie de Menthon présidente du mouvement patronal Ethic

L'Humanité
mardi 25 juin 2024 1048 mots, p. 2

Face au RN, les fonctionnaires garants de l'intérêt général

Hayet Kechit

Services publics Depuis la dissolution de l'Assemblée nationale et la perspective d'un haut score de l'extrême droite aux législatives, des agents affirment « avoir la boule au ventre ». Ils redoutent de devoir appliquer des politiques dont les principes sont contraires à la vocation universelle de leur mission.

Auditionnés le 6 juin à l'Assemblée nationale, les représentants du collectif de fonctionnaires Le Lierre ne semblaient pas s'attendre à tomber dans un guet-apens. La souveraineté alimentaire de la France, sujet somme toute consensuel, censé être au centre des échanges de cette commission d'enquête convoquée par le Rassemblement national (RN), est rapidement passée à la trappe, sous la mitraille des questions des élus d'extrême droite. Le député RN Jean-Philippe Tanguy s'est ainsi montré davantage préoccupé par leur adhésion à ce réseau engagé pour la transformation écologique que par le thème à l'ordre du jour. Au point de lâcher ces mots lourds de menaces : « Je suis à titre personnel opposé à toute association impliquant des fonctionnaires. »

La séance, encore visible sur le site de l'Assemblée nationale, a eu lieu trois jours avant la dissolution, promulguée par Emmanuel Macron, de la chambre basse, dans le sillage des élections européennes. Le malaise qui a pu saisir ces fonctionnaires entre les murs du Palais Bourbon prend aujourd'hui une dimension autrement plus vertigineuse, alors que le parti de Jordan Bardella figure en tête des intentions de vote avant les élections législatives anticipées. Si un engagement « pour l'écologie et la justice sociale », accompli dans le strict respect de leur devoir de réserve - c'est-à-dire conformément à l'article L.111-1 du Code général de la fonction publique, garantissant aux fonctionnaires une « liberté d'opinion » -, est la cible d'attaques par des députés RN, qu'en sera-t-il si ces derniers arrivent en tête, le 7 juillet ?

« Que faire si on nous demande de mettre en oeuvre des lois qui excluent ? »

Sans nier la progression du vote d'extrême droite dans leurs rangs, de nombreux fonctionnaires témoignent, depuis l'annonce de cette dissolution, être anxieux. « L'autocensure, déjà prégnante parmi les agents, exploserait avec une arrivée du RN au pouvoir. Ces premiers assauts sur les associations de fonctionnaires sont les signes avant-coureurs d'une situation extrêmement inquiétante, qui se traduirait par un bâillonnement des opinions », analyse Lucie Castets. La co-porte-parole du collectif Nos services publics s'interroge : « Que faire si on nous demande de mettre en oeuvre des lois qui excluent, qui trient nos concitoyens ? » C'est bien la question que se posent nombre d'agents. Point de fixation de cette sourde inquiétude : la préférence nationale, qui, dans le fonds de commerce xénophobe du parti d'extrême droite, demeure une constante.

« Un service public qui " préférerait les Français" irait à l'encontre de sa vocation : tenir ensemble toute la société », précise Arnaud Bontemps, fondateur et également porte-parole de Nos services publics, pour qui l'appréhension de ces fonctionnaires repose sur le sentiment d'avoir aujourd'hui affaire à la perspective d' « un changement radical de projet qui irait à l'encontre des principes d'universalité sur lesquels reposent leurs missions ».

Tous, à des degrés divers, seraient confrontés aux manifestations très concrètes de mesures en rupture avec ces principes. Et le fonctionnaire de citer le cas d'enseignants dont des élèves, issus de familles privées de droits sociaux, arriveraient en classe sans avoir mangé à leur faim. Ou encore le cas de médecins hospitaliers confrontés à l'interdiction de soigner des patients à qui aurait été refusée une couverture médicale. « Ce n'est dès lors plus du tout le même travail », pointe le porte-parole de Nos services publics.

« On craint la remise en cause de notre impartialité et de notre indépendance »

Les échanges sur les réseaux sociaux donnent un aperçu de cette inquiétude. « Je n'aimerais pas être fonctionnaire : policier, gendarme, douanier, magistrat, si le RN arrive au pouvoir », a ainsi posté l'avocate Marie Fernet, sur son compte X, peu après l'annonce de la dissolution, suscitant une vague de réactions. « À qui le dis-tu ? Rien que sous Sarkozy, en école d'art, je me souviens de la préfecture venue demander aux profs de donner la liste des étudiants étrangers qui ne venaient pas assez assidûment en cours », a rappelé un enseignant, tandis qu'une de ses collègues, professeure dans un lycée, affirme avoir « la boule au ventre », et commencé « à se plonger dans les textes de la fonction publique pour savoir à quoi se raccrocher ».

Chez les agents des douanes, l'heure est aussi à l'appréhension. « Ce que l'on craint le plus, c'est la remise en cause de nos principes d'impartialité et d'indépendance », explique Manuela Dona, secrétaire générale de la CGT des douanes, qui pointe un glissement déjà à l'oeuvre dans les exigences imposées par leur ministère. « On est passés d'une administration de contrôle de la marchandise aux frontières à celle d'un contrôle accru des personnes. Cette dérive inquiétante prendrait des proportions incontrôlables avec un gouvernement d'extrême droite », anticipe la syndicaliste.

Luc Rouban, sociologue de la fonction publique et chercheur à Sciences-Po, rappelle toutefois qu'une digue solide existe : le Conseil constitutionnel. Car, « en l'état, les mesures liées à la préférence nationale ne sont pas applicables en raison de leur inconstitutionnalité ». Sauf à décréter une révision de la Loi fondamentale par voie de référendum, un projet caressé de longue date par le Rassemblement national, mais qui ne pourrait être mis à exécution qu'à condition d'accéder à la présidence de la République. Cependant, chez certains, le sentiment d'un saut dans l'inconnu domine et impose la nécessité de réaffirmer « le principe de responsabilité ». Défini dans le Code de la fonction publique, il dote le fonctionnaire d'un rôle de citoyen, garant de l'intérêt général, « responsable de l'exécution des tâches qui lui sont confiées ». Comme l'affirme Arnaud Bontemps, « l'agent ne peut être considéré comme un simple rouage impersonnel d'une machine administrative » qui appliquerait des mesures sans les discuter.

C'est en vertu de cette conception citoyenne du fonctionnaire que des voix, dans le domaine de la justice, de l'école, de l'enseignement supérieur, ont commencé à s'élever : « Nous n'obéirons pas. » Une pétition lancée par plusieurs centaines de cadres de l'éducation nationale circule ainsi depuis la 14 juin. Ces derniers y décrètent leur refus de devenir, en cas de victoire du RN, les exécuteurs de « mesures qui contreviendraient aux valeurs de la République (...) qui fondent nos métiers et justifient nos engagements ». Constituant ainsi par leur déontologie les fondations d'une seconde digue, bien plus puissante.

Le Figaro, no. 24832
Le Figaro, mardi 25 juin 2024 608 mots, p. 9

International

Alger s'inquiète de l'arrivée du RN

La visite du président Tebboune à Paris, maintes fois reportée, semble vraiment compromise.

Arroudj, Adam

Le Rassemblement national est obsédé par l'Algérie! Comment voulez-vous qu'on envisage leur arrivée au pouvoir sereinement?» À Alger, devant un kiosque à journaux saturé de portraits de Jordan Bardella et de Marine Le Pen, un retraité s'emporte. «Ici, personne n'a oublié 2002, Le Pen au deuxième tour de la présidentielle. Un para accusé d'avoir torturé les Algériens pendant la guerre (d'indépendance, 1954-1962, NDLR) ! Et voilà que ça recommence!»

Lamine, 45 ans, est boulanger, et comme de nombreux Algériens, compte une partie de sa famille installée en France. «On s'inquiète pour eux, bien sûr. Mes nièces à Toulouse sont paniquées, elles pensent même déménager en Angleterre. Elles sont françaises, mais elles appréhendent ce qui va se passer...»

Dans le journal El Watan, autrefois quotidien francophone de référence, un éditorialiste s'alarme : «En France, nos expatriés sont particulièrement bouleversés car le Rassemblement national, qui milite pour des idées d'extrême droite, est aux portes du pouvoir. L'identité réelle des extrêmes droites qui ont fait de la politique migratoire leur fonds de commerce est clairement xénophobe.» El-Hayat, un quotidien arabophone, en est persuadé : «Il est clair que la France aura un pouvoir issu de la droite identitaire après le 8juillet ou lors de la prochaine présidentielle de 2027. Les Français devront en tirer les leçons, et on espère que le prix ne sera pas le sang.»

Officiellement, Alger n'a pas commenté les derniers bouleversements du paysage politique français, mais ses relais en France, notamment la Grande Mosquée de Paris, ne cessent de mettre en garde contre la vague Bardella-Le Pen. Dans un tel contexte, la visite d'État en France du président Tebboune annoncée pour l'automne prochain «n'est plus envisageable», assure un journaliste algérois en estimant que des trois pays du Maghreb, l'Algérie «est sans doute celui qui a le plus à perdre, car tout le monde sait que le RN est proche du Maroc et favorable à la solution marocaine d'autonomie pour le Sahara occidental».

Mais avant le Sahara occidental, un gouvernement dominé par le RN pourrait réviser ou abroger de manière unilatérale l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968, comme l'a annoncé Sébastien Chenu au lendemain des élections européennes. Sur le papier, cet accord prévoyait des facilités pour la circulation, l'emploi et le séjour des ressortissants algériens sur le sol français à une époque où la France avait besoin de main-d'oeuvre pour accélérer sa croissance économique. En pratique, notamment avec l'instauration d'une politique de visas, cet accord n'est plus si avantageux pour les Algériens.

Ce qui pousse un ancien diplomate à dédramatiser : «Un gouvernement RN prendra certainement des mesures symboliques pour rompre avec la politique de rapprochement avec Alger de Macron. L'Algérie s'offusquera pour la forme, mais la logique des relations État à État prévaudra. Les Algériens sont pragmatiques, regardez comment se passe la lune de miel avec Giorgia Meloni(présidente d'extrême droite du Conseil des ministres italien, NDLR) .»

Pour Khaled, un intermédiaire de la relation bilatérale, c'est toutefois sur l'aspect mémoriel que la relation bilatérale risque le plus d'être impactée. Le 11 juin, le député RN Matthieu Marchio a exigé de la ministre de la Culture qu'elle refuse les demandes algériennes de restitution de biens historiques, soulignant qu'elles émanaient d'un «État étranger dont le gouvernement tient régulièrement un discours antifrançais».

« Le pas de deux entre Paris et Alger a assez duré» , estime un haut fonctionnaire algérien, pragmatique. «Face à un exécutif clairement hostile, une clarification sera nécessaire. Nous pourrons mieux appréhender le bilatéral et non pas rester suspendus aux humeurs des deux présidents. Et tout le monde s'en portera mieux.» A.A.

L'Humanité
mardi 25 juin 2024 763 mots, p. 9

L'accueil des étrangers, un enjeu politique

Zoé Grumberg historienne

À la veille du Front populaire, en 1930, la France compte 3 millions de résidents venus d'ailleurs. Nombre d'entre eux ont fui les persécutions, la répression et la misère, aussi sont-ils perçus comme une menace par le pouvoir. À gauche, le PCF s'emploie à les organiser.

En 1930, en France, près de 3 millions d'étrangers sont présents sur le territoire (40 millions d'habitants en métropole). Étrangers, immigrés, réfugiés, exilés : ces termes révèlent les différentes raisons qui expliquent leur présence en France (économiques, politiques, antisémitisme, etc.) et les statuts éventuels qui sont les leurs. La grande majorité de ces étrangers appartient au prolétariat, avec des nuances de corps de métier entre les immigrations. Beaucoup d'entre eux vivent dans des conditions précaires.

En France, si les étrangers ne sont pas les égaux des Français sur les plans juridique et politique, ils ont toutefois des libertés qu'ils n'avaient pas parfois dans leur pays : liberté d'opinion et d'expression, droit d'adhésion aux partis et syndicats, droit de réunion et de grève. Or, les pouvoirs publics craignent leur engagement politique. Ils engagent donc une action préventive (surveillance des militants et de leurs productions de propagande, interdiction des manifestations contre les gouvernements étrangers au nom de l'intérêt national français) et répressive (dissolutions d'associations, saisies de livres, interdictions de journaux, arrestations et expulsions). Ils ont toutefois des moyens insuffisants et les agents ne sont pas toujours compétents, faute de formation adéquate. Si ces actions de surveillance ne ciblent pas systématiquement une catégorie ou une nationalité, les sanctions frappent plus souvent les communistes.

Depuis le milieu des années 1920, le PCF a pris conscience de l'importance de la propagande vis-à-vis des immigrés et a organisé des groupes de langue, puis une section de la main-d'oeuvre étrangère (MOE) qui devient la main-d'oeuvre immigrée (MOI) en 1932. En 1932, on compte environ 3 200 étrangers au sein du PCF, qui rassemble alors autour de 30 000 adhérents (loin du nombre d'adhérents après le Front populaire : entre 250 000 et 300 000 !). Toutefois, ce chiffre ne prend pas en considération les nombreux membres des organisations de masse de la MOI, qui n'adhèrent que rarement au PCF. À titre d'exemple, le lectorat du journal de la section juive de la MOI, Naye Prese, s'élèverait à 10 000 personnes qui sont aussi vraisemblablement membres d'au moins une association de la sous-section juive sans toutefois avoir pris leur carte au Parti.

Quel est le statut juridique de ces étrangers ? Les travaux sur la politique migratoire française ont montré que ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que la République française se dote d'une structure juridique cohérente. Avant guerre, face à plusieurs vagues d'immigration, les pouvoirs publics réagissent au coup par coup et en fonction d'intérêts divers (économiques, démographiques, politiques). Ainsi, la loi du 10 août 1927 facilite l'accès à la nationalité française en réduisant la durée de résidence à trois ans et en disposant que les enfants nés d'une mère française et d'un père étranger sont français, dans le contexte du besoin de main-d'oeuvre des années 1920. Mais la fragilité du statut des étrangers à cette époque conduit un certain nombre d'acteurs à s'engager pour leurs droits. Associations, hommes politiques, syndicats, journalistes, avocats prennent ainsi régulièrement la défense des étrangers et immigrés, et les aident à obtenir des papiers, une régularisation, une naturalisation, un sursis, l'annulation d'une exclusion.

lutter contre la xénophobie

Après la crise de février 1934, des associations de gauche (notamment la Ligue internationale contre l'antisémitisme, la Ligue des droits de l'homme et le Secours rouge international) créent le Centre de liaison pour le statut des immigrés. Réunissant des Français, des immigrés et des étrangers, ces associations cherchent à lutter contre la xénophobie et les expulsions. Elles défendent aussi le principe d'un statut juridique des immigrés, qui définirait les droits de tous les étrangers résidant en France.

Dans le contexte du Front populaire, deux élus communistes, l'avocat Marcel Willard et le député Georges Lévy, forgent un projet de loi novateur. Ce dernier prévoit l'obligation d'accueillir tous les réfugiés qui fuient des régimes politiques répressifs et des persécutions, la création de cartes de séjour renouvelables automatiquement et d'une durée de cinq ans (et non un ou trois ans). Il préconise aussi d'autoriser les étrangers à changer de profession sans en demander l'autorisation. Enfin, le projet propose le principe d'égalité entre étrangers et Français sur le plan de la législation sociale. Il est toutefois vite abandonné : le PCF craint en effet de se couper de sa base ouvrière, qui dénonce la concurrence déloyale des ouvriers immigrés. La SFIO s'en désolidarise elle aussi.

Le Figaro, no. 24832
Le Figaro, mardi 25 juin 2024 1397 mots, p. 5

Politique

Aussi paru dans
24 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Édouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie prêchent les Insoumis convertis

Meteyer, Madeleine

Ça s'appelle le quart d'heure socialiste» , relativise Lucas, 29 ans, cheveux roses, jogging rose, en buvant son thé vert sous la chaleur pesante. Et si, à la terrasse du Mojito's Bar, ce retard est proche de la demi-heure, c'est que, dans cette rue animée de Montreuil, on guette des Insoumis. Du beau linge radical. Sabrina Ali Benali, la candidate Nouveau Front populaire de la 7e circonscription de Seine-Saint-Denis investie par La France insoumise (LFI) à la place d'Alexis Corbière, ex-proche de Jean-Luc Mélenchon. Mais aussi, venus en service non commandé (ils se sont proposés), le philosophe Geoffroy de Lagasnerie - dont le frère, Grégoire, est maire adjoint de la commune voisine de Bagnolet - et l'écrivain Édouard Louis. Des sommités de l'intelligentsia parisienne, plus habituées aux pages du New York Times qu'aux réunions de campagne. Par cette « déambulation tractage » , les biberonnés à Foucault et Deleuze mettent les mains dans le cambouis pour soutenir la gauche.

À l'annonce du raout, des internautes ont fait remarquer que, dans ce territoire où LFI a fait 35 % aux européennes, l'urgence paraît faible. Remarque sur Instagram : «C'est le département qui a le plus voté à gauche (8% pour le RN), ce n'est pas là qu'il faut convaincre.»Réponse d'Édouard Louis : renseignez-vous sur ce qui se passe là-bas. À savoir le maintien d'une candidature dissidente par Alexis Corbière qui menacerait la gauche. Ce dernier, apprenant la venue des deux auteurs, a réagi auprès du Figaro : «Je suis étonné que ces messieurs si antifascistes viennent ici, alors qu'ils pourraient aider des députés LFI en danger contre le RN. Manifestement, ils ont d'autres priorités.»Pour l'heure, ce dimanche, 17 heures environ, le trio est en train de tracter quelque part dans la ville et sans doute d'expliquer à des passants surpris pourquoi il y a deux listes Nouveau Front populaire, pourquoi, le 30 juin, il faudra voter pour celle de Sabrina Ali Benali.

Nous, faute de les trouver dans les rues, on est venu attendre là. Comme Marie-France, 80 ans, pull en laine pas du tout de circonstance, tracts Nouveau Front populaire sous le bras, qui, à l'évocation du nom de Sabrina Ali Benali, s'anime et s'exclame : «Ça, c'est de la résistance!» L'octogénaire admire que la candidate LFI soit médecin urgentiste, son opposition à la réforme du système de santé en 2017.

A capella

Cependant, la présence au Mojito's Bar de cette marxiste»qui lit depuis toujoursL'Humanité etLe Figaro tient plus à Édouard Louis. Ah,dit Marie-France, les yeux brillants, mon écrivain préféré.Son dernier livre, Monique s'évade, je l'ai lu d'une traite. Il a su redonner une place aux femmes des classes populaires. Elle nous touche l'épaule. Si j'avais eu un fils, j'aurais voulu que ce soit lui.»Elle a eu quatre filles.

Au même moment, un homme passe, et lance : «Vous êtes des merdes!»Le temps de se retourner, on voit un dos s'éloigner, les épaules voûtées. «Un gars du PCF» , soupire Laurent, un grand gaillard qui se présente comme un ancien de l'équipe de Corbière de 2022 - année où il a été le député le mieux élu de France avec 63 % dès le premier tour. À Montreuil, contre l'avis de LFI, le PCF, les Verts et les socialistes appuient la candidature d'Alexis Corbière, comme celle de Raquel Garrido à Drancy, autre historique purgée.

Membre du PS montreuillois, Lucas, le militant aux cheveux roses, ne devrait donc pas se trouver au Mojito's Bar. Mais «c'est toujours bien de savoir ce que disent les autres». Même s'il s'en doute un peu : Sabrina Ali Benali, il dit l'avoir entendue «défoncer» le PS lors de son discours de lancement de campagne. Le jeune homme peut-il se laisser toucher par le soutien de Geoffroy de Lagasnerie et Édouard Louis à la candidate ? Les admire-t-il ? Sourire.

«Admirer, c'est un grand mot. Si ça avait été Bégaudeau (l'écrivain François Bégaudeau NDLR), je ne dis pas. Mais Lagasnerie et Édouard Louis... Ils vont parler aux gens déjà convaincus.» S'adresser à ceux qu'il nomme «les zinzinsoumis». Les plus radicaux. Ceux des Montreuillois à qui, suppose-t-il, était destinée la venue vendredi pour la Fête de la musique de Rima Hassan, Louis Boyard et Assa Traoré. Les partisans de la lutte décoloniale autant que de la lutte des classes.

Vers 17 heures, Sabrina Ali Benali, sa fille d'un an et demi dans les bras, fait son entrée dans le bar sous les vivats. Geoffroy de Lagasnerie, tee-shirt rouge, Édouard Louis, tee-shirt bleu, la suivent. Ils serrent des mains, rient quand un militant leur propose : «La prochaine fois, vous faites des merguez.»Édouard Louis prend le premier la parole. Sans micro, car, explique-t-il, «les équipes de Corbière sont venues couper la sono pour s'assurer qu'on n'aurait pas de son». Ça commence très fort. «Ça en dit long,dit-il, sur les méthodes d'un courant qui se dit de gauche.» Dans le public, quelques murmures. Vraiment, ce n'est pas élégant. Alors les trois protagonistes du jour feront a capella.

« Ça, c'est la gauche ! »

Avec aisance, Sabrina Ali Benali revient sur ses débuts avec l'association Les Enfants de Don Quichotte, qui, en 2006, avait installé un village de tentes sur les berges du canal Saint-Martin pour dénoncer les conditions de vie des SDF. Elle décrit avec émotion la fois où, sortant de chez un malade à 2 heures du matin, elle a buté sur le corps d'un homme allongé au sol comme on shoote dans une canette, rappelle sa volonté de mettre les SDF à l'abri, au Val-de-Grâce, «cet hôpital est vide!» - «Ça, c'est la gauche!» s'exclame un homme. Quand vient son tour, Édouard Louis annonce : il aura peut-être du mal à parler. Durant ce tractage-déambulation, il a entendu «des choses très dures».Mais salutaires. Une expérience qui a fait écho à sa première rencontre «avec Sabrina»au Carreau du Temple (Paris, 3e arrondissement). Trop ému, il avait dû quitter la salle.

Grâce à Sabrina, l'auteur d' En finir avec Eddy Bellegueule a compris que la politique, ce n'était pas «les choses abstraites» , comme «le contrat social, la République» ,dont on ne sait plus le sens qu'elles revêtent, mais des réalités charnelles. «Les coupes dans les budgets qui font que des gens ne peuvent plus se soigner.»Applaudissements nourris. Le discours de Lagasnerie sera le plus politique. Le plus tactique. À Montreuil, rappelons-le, il s'agit de dérober des voix à l'adversaire de gauche. En expliquant en l'occurrence... qu'il n'est pas de gauche.

Alexis Corbière, le cofondateur de La France insoumise, compagnon de lutte de Mélenchon pendant vingt-sept ans, pas de gauche ? «C'est fou, de prétendre ça, rétorque le concerné au Figaro. J'ai toujours défendu des valeurs de gauche, j'ai créé le logo de LaFrance insoumise...» C'est un «modéré» , tacle Lagasnerie ce dimanche, un de ceux qui disent que «Mélenchon est un poids». Xavier Mathieu, l'ex-comédien et syndicaliste CGT, suggère : «Il est prof, Corbière? On a besoin de profs, ce serait pas mal qu'il retourne travailler.»Quelques rires. «Comme Foucault a été un intellectuel spécifique, on a besoin de députés spécifiques» , continue Lagasnerie. Des gens de terrain, pas des généralistes qui bavassent de tout.

Quand sonne la fin vers 17 h 45, une femme aux cheveux auburn se lève. Elle propose que chacun, ici, raconte «à ses voisins cette histoire de coupure de micros, qu'ils sachent qui est Corbière». Quelques têtes l'approuvent. Sabrina Ali Benali, elle, ne rebondit pas, sa fille requiert son attention, le public se disperse, Édouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie bavardent avec les militants. Quelques minutes plus tard, sur la terrasse située derrière le bar, la candidate Nouveau Front populaire nous explique qu'il y a confusion. Cette histoire de sono ferait en réalité référence à un précédent meeting où le micro de Rima Hassan aurait été coupé alors qu'elle lui apportait son soutien (Corbière dément).

En tout cas, assure Sabrina Ali Benali en se roulant une cigarette, «je n'ai jamais voulu cette division, (...) j'ai toujours soutenu La France insoumise»et, «quand on m'a proposé cette circonscription, je me suis dit qu'ils rebattaient les cartes, qu'ils voulaient des gens de la société civile». Elle pensait qu'Alexis Corbière, dont elle dit qu'il «glisse vers la social-démocratie»était d'accord, qu'il la «soutiendrait».Au lieu de ça, «c'est très compliqué». Au point que l'avenir de sa circonscription inquiète plus les intellos de gauche que celles qui pourraient revenir au RN.

L'Humanité
mardi 25 juin 2024 830 mots, p. 17

Au Daguestan, une attaque instrumentalisée par Moscou

Vadim Kamenka

Caucase du Nord En Russie, l'attentat perpétré, dimanche, aurait déjà fait plus de 20 morts dans cette République. Plusieurs élus et le Kremlin pointent la responsabilité de l'Occident et de l'Ukraine dans une rhétorique similaire à celle qui avait suivi la fusillade de Moscou, en mars dernier.

D epuis lundi, les drapeaux sont en berne au Daguestan, qui a débuté ses trois jours de deuil. Au sein de la Fédération de Russie, cette République du Caucase du Nord a vécu un nouveau drame, dimanche soir, avec plusieurs attaques simultanées contre deux églises orthodoxes, au moins une synagogue et un poste de police. Ces opérations terroristes dans les villes de Makhatchkala et de Derbent ont fait au moins 20 morts, dont 15 policiers et 5 civils, et une cinquantaine de blessés. Si elles n'avaient pas encore été revendiquées à l'heure où ces lignes étaient écrites, l'agence de presse russe Tass, citant une source policière, estimait que « les hommes armés qui ont mené des attaques à Makhatchkala et Derbent sont des partisans d'une organisation terroriste internationale ».

La piste de l'« État islamique » (EI) serait privilégiée. Car cette attaque intervient trois mois après l'attentat, revendiqué par cette organisation terroriste, commis au Crocus City Hall, une salle de concert de la banlieue de Moscou, et qui avait fait plus de 140 morts. En avril, le service de renseignements russe FSB avait annoncé avoir arrêté quatre personnes au Daguestan, soupçonnées d'avoir planifié la fusillade dans la capitale russe. Plusieurs militants islamistes de cette république auraient combattu avec l'EI en Syrie, à partir de 2011, et entendaient établir un « califat » dans le Caucase du Nord.

La police a « éliminé » six des hommes armés, a affirmé Sergueï Melikov, le gouverneur du Daguestan, tout en annonçant la fin des affrontements et l'opération « antiterroriste » menée dans la région. « Leur identité a été établie », ont précisé les autorités. Le dirigeant Magomed Omarov, membre du parti présidentiel Russie unie et chef du district de Sergokalinsky (entre Makhatchkala et Derbent), a été arrêté dimanche soir car deux de ses fils et l'un de ses neveux figureraient parmi les assaillants.

Au lendemain du drame, Dmitri Peskov, le porte-parole du président, a assuré que « la Russie a changé, la société s'est consolidée et de telles manifestations terroristes ne sont pas soutenues par la société, que ce soit en Russie ou au Daguestan ». La région a connu plusieurs années de troubles dès le début des années 2000, liés à l'activité de groupes radicaux venus de la république voisine, la Tchétchénie. Cette dernière ayant essuyé deux guerres et vu plusieurs de ces bandes se réfugier en Ingouchie et au Daguestan. Ces groupes financés en partie par les Émirats ont toujours recruté parmi une jeunesse délaissée. Près de la moitié des habitants de la république se trouvent actuellement au chômage.

Des terroristes « liés aux agences de renseignement de l'OTAN »

De son côté, le gouverneur du Daguestan a prévenu que la police continuerait de poursuivre les membres des « cellules dormantes » liées à l'attaque, qui, selon lui, avait été au moins partiellement organisée « depuis l'étranger ». Les autorités russes vont-elles, comme pour l'attentat de Moscou, accuser Kiev d'avoir joué un rôle dans l'attaque sanglante ? Le député de la Douma d'État russe (équivalent de l'Assemblée nationale) pour le Daguestan, Abdulkhakim Gadzhiyev a avancé n'avoir « aucun doute » sur le fait que les terroristes étaient « liés à l'Ukraine et aux agences de renseignement de l'Otan ». D'autres élus font le lien entre « l'attentat et l'ingérence de forces extérieures - occidentales et ukrainiennes », avance Novaya Gazeta Europe. La présidente du Conseil de la fédération - l'équivalent du Sénat en France -, Valentina Matvienko, a également affirmé que cette attaque a été soigneusement « préparée de l'étranger par nos ennemis, financée par eux et conçue précisément pour semer la discorde. Tel est leur plan ». Elle poursuit : « Incapable de vaincre la Russie de l'extérieur, l'ennemi cherche par tous les moyens à faire exploser notre société de l'intérieur. »

Cette rhétorique permet au pouvoir de justifier une escalade toujours plus importante en Ukraine. En marge de ces attaques, le Kremlin a d'ailleurs directement menacé les États-Unis sur ce front. L'exécutif russe a condamné l'utilisation de missiles longue portée Atacms, fournis par Washington, à Kiev ayant frappé la Crimée et la ville de Sébastopol, « sur la base des propres données de reconnaissance satellitaire des États-Unis », a affirmé le ministère russe de la Défense. « Il est évident que la participation des États-Unis dans les combats, leur participation directe, qui entraîne la mort de citoyens russes, doit avoir des conséquences », a réagi Dmitri Peskov, le porte-parole de la présidence russe.

L'impact sur le nouveau gouvernement apparaît limité pour l'instant. En amont, le président avait déjà ordonné plusieurs changements notamment au sein du gouvernement, de l'armée et de la Défense. Le spécialiste du Caucase et de la Russie Jean Radvaniy rappelait au moment des attaques à Moscou que « la verticale du pouvoir reste entièrement sous contrôle » car « le système ne donne pas du tout l'impression d'être fragilisé ».

Le Monde
mardi 25 juin 2024 42 mots, p. 1

Droite

Laurent Wauquiez prépare son retour national avec une campagne locale

Le président (LR) de la région Auvergne-Rhône-Alpes mise sur son ancrage en Haute-Loire pour être élu député. Avec toujours l’ambition d’être candidat à la présidentielle en 2027

Le Monde
élections législatives, mardi 25 juin 2024 1199 mots, p. 5
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24 juin 2024 - Le Monde (site web)

Laurent Berger, l’espoir d’une partie de la gauche

L’ex-syndicaliste est perçu comme une figure capable de répondre au manque d’incarnation du pôle social-démocrate

Thibaud Métais

Depuis maintenant deux semaines, son téléphone sonne presque en permanence. Messagerie saturée, SMS en pagaille. Laurent Berger est un homme sollicité. Poussé, de tous les côtés, à se positionner. Incité à revêtir les habits de l’homme providentiel face au chaos qui pointe. Pour l’ancien secrétaire général de la CFDT, les choses se sont emballées dès le dimanche 9 juin, au soir des élections européennes. A peine Emmanuel Macron a-t-il prononcé le mot « dissolution » que les coups de fil pleuvent de manière ininterrompue. Un an après son départ de la centrale cédétiste, voilà l’ancien syndicaliste perçu par certains comme la personne idoine pour incarner la social-démocratie et faire barrage au Rassemblement national (RN), désormais aux portes du pouvoir. Comme le recours à gauche capable de faire bifurquer l’histoire du bon côté.

La situation prend encore une autre tournure lorsque, lundi 10 juin, Raphaël Glucksmann, qui vient de finir troisième du scrutin européen avec sa liste Parti socialiste-Place publique, cite son nom pour s’installer à Matignon en cas de victoire de la gauche aux élections législatives des 30 juin et 7 juillet. « Je pense qu’il y a une figure de la société civile qui est capable d’apaiser, qui est l’antithèse du président actuel, qui ne jouera pas avec les institutions, qui réconciliera les Français, qui portera un projet de justice sociale et d’écologie, lance-t-il sur France 2. Oui, je pense à Laurent Berger. »

Depuis, l’ancien syndicaliste s’était muré dans le silence. La plupart de ses proches également. « La question ne se pose pas », affirme-t-il, lundi 24 juin au Monde, assurant que « le nom de la personnalité qui ira à Matignon est le cadet de[s] es soucis, aujourd’hui ». Une façon de fermer la porte sans vraiment jeter la clé non plus.

Laurent Berger avait été clair lors de son départ de la CFDT, en juin 2023 : « Non, je ne serai pas candidat en 2027. » Après le mouvement social historique contre la réforme des retraites en 2023, ils étaient déjà nombreux à voir en lui un potentiel sauveur de la gauche. Mais, en septembre 2023, plutôt qu’en politique, c’est au Crédit mutuel qu’il s’engage pour piloter un cercle de réflexion spécialisé dans la transition écologique.

Un sauveur venu de l’extérieur

« Il y a trois raisons pour lesquelles Laurent Berger a dit qu’il ne voulait pas s’engager en 2027, décrypte un de ses proches. D’une, il n’y pense pas tous les matins en se rasant, condition assez indispensable à cette ambition. Ensuite, il ne croit pas en l’homme providentiel. Et, enfin, il ne veut pas nuire à son ancienne organisation. »

Il reste qu’en juin 2024, le climat n’est plus le même qu’un an auparavant. Pour un homme qui a fait du combat contre l’extrême droite un marqueur essentiel de sa vie, l’éventuelle arrivée au pouvoir du RN est une déflagration. Pendant la campagne des européennes, parmi ceux qui échangent régulièrement avec lui, certains estiment qu’il commencerait à infléchir sa position. Maintenant qu’il est surtout question d’éviter le pire, il réfléchirait au rôle qu’il pourrait jouer.

Raphaël Glucksmann sert d’accélérateur. Le 10 juin, quelques heures avant d’être interrogé sur le plateau de France 2, il appelle Laurent Berger pour lui faire part de son plan. « Je vais citer ton nom comme possible premier ministre », lui dit-il. Mauvaise idée, répond l’ancien syndicaliste, sans s’y opposer non plus. Cela fait en réalité plusieurs mois que Raphaël Glucksmann y pense. Déjà, lors de la cérémonie de l’entrée au Panthéon de Missak et Mélinée Manouchian, en février, il avait fait part de l’hypothèse Berger à d’autres invités. Les contacts entre les deux hommes sont anciens et réguliers. Le représentant de Place publique voit l’ancien secrétaire général de la CFDT comme quelqu’un de central pour reconstituer les forces sociales-démocrates. Homme de consensus, il est perçu comme rassembleur. Sa capacité d’écoute et son expérience de l’union sont des aptitudes recherchées.

Pour la gauche, en manque d’incarnation, c’est aussi l’occasion de combler un vide. Ou d’évacuer un trop-plein plutôt, tant les noms des candidats pour Matignon sont légion en cas de victoire du Nouveau Front populaire (NFP) aux législatives. Parmi tous ces ambitieux, aucune figure ne parvient à se rendre incontournable. Si Jean-Luc Mélenchon tente de s’imposer, il est particulièrement rejeté à gauche. Alors la tentation de trouver un sauveur venu de l’extérieur est grande.

« Si l’on considère que la qualité première du personnage est sa densité, son image, son charisme, que l’on ajoute sa notoriété, notamment hors de la sphère politique, ainsi que son aptitude à l’union, ça fait peu de doute qu’il y a peu de gens comme lui sur le marché », souligne l’ancien conseiller social de François Hollande à l’Elysée, Michel Yahiel, qui fait partie de ceux qui défendent « cette bonne idée » depuis « très longtemps ».

« Laurent Berger a mené son organisation syndicale de manière exemplaire, il a su trouver des compromis à la fois avec le patronat et les autres syndicats, notamment la CGT, ajoute le président de l’Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés non lucratifs sanitaires et sociaux, Daniel Goldberg. Il a mené un combat exemplaire et républicain lors de la réforme des retraites. Forcément, il coche beaucoup de cases. » Pour l’ancien député socialiste de la Seine-Saint-Denis, « vu comment la France est fracturée, notamment politiquement, on peut se dire que c’est hors du jeu politique qu’il faudra chercher quelque chose pour rassembler après le 7 juillet ».

« Crise d’incarnation »

Ce qui en dit long, aussi, sur l’état de la gauche. « Quand on appelle de ses vœux une figure hors du champ politique, c’est le reflet de la crise d’incarnation que connaît le pôle social-démocrate pro-européen depuis la fin de la période Hollande », analyse Frédéric Dabi, directeur général de l’IFOP et à la tête du pôle opinion.

Car l’hypothèse Berger circule avant tout dans la gauche hors partis. Au sein du NFP, chaque camp a déjà son ou ses candidats pour devenir premier ministre en cas de victoire. Même au sein des écologistes, où personne ne se détache, certains, en coulisses, jugent que l’idée ne tient pas debout, le personnage manquant, selon eux, d’expérience politique, alors qu’il sera nécessaire de parfaitement connaître les rouages de l’Etat pour diriger un gouvernement dans ce contexte si particulier.

Pour M. Yahiel, il n’y a pas qu’à Matignon que Laurent Berger pourrait être utile à la gauche, d’autant qu’au vu des sondages, une victoire du NFP est loin d’être acquise. « Il peut jouer un rôle en surplomb, partager son expérience de l’union. Il ferait un excellent conseiller » , considère le haut fonctionnaire. Il y a fort à parier que le téléphone de Laurent Berger n’a pas fini de sonner.

Libération
mardi 25 juin 2024 770 mots, p. 3

autre

La préférence nationale, une mesure xénophobe et anticonstitutionnelle

Anne-Sophie Lechevallier et Nicolas Massol

Clés de voûte du programme économique du RN, les points liés à la «priorité nationale» n'ont pas été précisément chiffrés par le parti d'extrême droite et ne sont de toute façon pas applicables.

C'

est l'éléphant au milieu du salon lepéniste. Dans quelques semaines, le RN pourrait s'installer à Matignon sans avoir les moyens d'appliquer la mesure phare de son programme, celle qui, depuis quatre décennies, constitue la marque de fabrique du parti d'extrême droite en privant les étrangers d'un certain nombre de droits et allocations, pour les réserver exclusivement aux Français. La préférence nationale, rebaptisée «priorité nationale» par Marine Le Pen en 2012, ne fait pas partie des mesures d'urgence prévues par Jordan Bardella. «Pour la mettre en place, nous aurons besoin de la présidence de la République française, parce qu'il faudra engager une révision constitutionnelle et elle se fera par référendum», a dit l'aspirant Premier ministre sur France 2, la semaine dernière. «Réserver». Conscients que la priorité nationale est contraire à un certain nombre de principes contenus notamment dans le préambule de la Constitution, les lepénistes sont gênés et multiplient les références à la mesure sans promettre de l'appliquer avant 2027. Lundi matin, encore, lors d'une conférence de presse pour présenter son programme, le jeune chef de parti a clamé vouloir «briser le tabou de l'immigration de guichet social» - une allusion aux allocations perçues par les étrangers que la priorité nationale remettrait en cause-, et vanté la mesure pour «réduire la dépense sociale», sans préciser à quel horizon. Interrogés par Libé, les députés en campagne semblent aussi entretenir ce flou auprès de leurs électeurs. Et pour cause, la mesure est presque aussi ancienne que le parti d'extrême droite, dont l'ingéniosité a toujours été de maquiller une proposition discriminatoire sous les apprêts du bon sens. Le RN fait toujours de ce principe xénophobe la clé de voûte de son programme économique, comptant sur les économies qu'il croit, à tort, que sa mise en oeuvre engendrerait. L'immigration reste même sa principale source de coupes budgétaires. Sans s'attarder, Bardella l'a encore mentionnée lundi, au milieu des niches fiscales qu'il espère supprimer. Jean-Philippe Tanguy, ancien député RN, a renvoyé les journalistes au chiffrage présenté en 2022. Que prévoit ce document ? Le parti d'extrême droite compte récupérer sur «l'immigration» 18 milliards d'euros par an, dont 16 milliards d'économies dites «directes» et 2 milliards d'économies dites «indirectes» générées par «la forte de baisse de l'immigration [qui] va permettre de faire baisser de nombreuses dépenses liées à l'insécurité». 7 des 16 milliards sont directement liés à l'intention du RN de «réserver les prestations familiales aux foyers dont au moins un des parents est français» et de «réserver» le RSA, la prime d'activité, l'allocation adultes handicapés ou encore les allocations logement aux «étrangers ayant travaillé au moins cinq ans à temps plein». Ce qu'il résume ainsi dans le «programme» de ces législatives : «réserver les aides sociales aux Français» et «conditionner à cinq ans de travail en France l'accès aux prestations sociales non contributives.» Quand bien même ces mesures seraient applicables, ce qui n'est pas le cas, elles ne généreraient pas d'économies.

Exclure. La préférence nationale n'est pas non plus applicable juridiquement. Elle contrevient à la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, à la Convention européenne des droits de l'homme, à la Constitution de 1958 ainsi qu'à son préambule. On le sait depuis le 11 avril, et la décision du Conseil constitutionnel à propos du «référendum d'initiative partagée» déposé par Eric Ciotti et les parlementaires LR. En avril, le Conseil constitutionnel a «dit explicitement que s'il est possible de prévoir des conditions spécifiques pour l'octroi de prestations sociales non contributives aux étrangers [cela existe déjà pour le RSA et la prime d'activité, ndlr], il faut cependant que l'atteinte portée aux alinéas 10 et 11 du préambule de 1946 ne soit pas disproportionnée. Il a jugé que cinq ans de résidence et trente mois de travail, c'est disproportionné», remarque Mathieu Carpentier, professeur de droit public à l'université Toulouse- Capitole. De même, la volonté d'exclure des logements sociaux les ménages étrangers n'entre pas plus dans le droit existant. A l'Union sociale pour l'habitat (USH), qui s'oppose à un tel principe, tous les textes ont été revérifiés. «Pour mettre en oeuvre un tel principe de préférence nationale dans le logement social, il faudrait revoir le code de la construction, le code pénal, la Constitution, son préambule et la charte des droits fondamentaux de l'UE», énumère Thierry Asselin, directeur des politiques urbaines et sociales à l'USH. C'est tout l'Etat de droit qui se mettrait à vaciller.

Anne-Sophie Lechevallier et Nicolas Massol

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 25 juin 2024 984 mots, p. AUJM4,AUJM5
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25 juin 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Les coulisses de la confrontation

Ce mardi soir, TF 1 réunit les représentants des trois blocs en lice aux législatives : Gabriel Attal pour la majorité, Jordan Bardella pour le RN et Manuel Bompard pour le Nouveau Front populaire.

Julien Duffé (avec Ludwig Gallet, Pierre Maurer, Alexandre Sulzer et Benjamin Meffre)

Après la dissolutionpuis la recomposition, voici la confrontation. À cinq jours du premier tour des élections législatives anticipées, un premier grand débat opposera, ce mardi dans la soirée sur TF 1, les leaders des principales forces politiques en compétition ou les « représentants des trois blocs », comme les baptise la première chaîne. Un rendez-vous animé par Gilles Bouleau et Anne-Claire Coudray qui sera inévitablement très scruté dans la dernière ligne droite d'une campagne éclair.

À partir de 21 heures, le Premier ministre, Gabriel Attal, représentant la majorité présidentielle, Jordan Bardella pour le Rassemblement national et ses alliés, et le coordinateur de la France insoumise, Manuel Bompard, qui incarnera le Nouveau Front populaire (NFP), prendront place sur un plateau spécialement aménagé. « Ils seront disposés de manière à pouvoir avoir des interactions entre eux », décrit Adrien Gindre, chef du service politique de TF 1, pour qui « ce débat intervient à un moment clé de la campagne ».

Selon nos informations, les trois débatteurs seront placés en arc de cercle, avec un pupitre et un tabouret à leur disposition. Aucun reportage ou questions de téléspectateurs ne viendront interrompre la discussion qui durera environ 1 h 30 et sera organisée autour des thèmes suivants : pouvoir d'achat, sécurité, immigration, écologie, école et international. Un quatrième invité s'imposera-t-il au dernier moment ? Les Républicains ont annoncé ce lundi avoir saisi le Conseil d'État en référé pour « mettre, sans délai, en demeure la chaîne TF 1 d'inviter un représentant » de leur parti, invoquant une atteinte au pluralisme. Une audience se tiendra ce mardi à 10 heures pour en décider.

Attal et Bardella réclament Mélenchon

Ce lundi, Attal et Bardella ont, en quelque sorte, démarré le débat avant l'heure. Profitant du retour sur le devant de la scène de Jean-Luc Mélenchon, qui a affirmé samedi soir sur France 5 qu'il avait « l'intention de gouverner ce pays » et qu'« évidemment » il pourrait briguer Matignon, les deux hommes ont sauté sur l'occasion, réclamant sa présence mardi soir. Avec un double objectif : agiter l'épouvantail du très clivant triple candidat à la présidentielle et enfoncer un coin dans un Front populaire qui se déchire à son sujet depuis ces déclarations.

Le Premier ministre a demandé à Mélenchon que, « par clarté », il « confronte son programme et prenne part à la campagne électorale », faisant observer que l'invitation de la chaîne avait été faite « aux candidats au poste de Premier ministre ». Une demande quasi similaire à celle formulée par Jordan Bardella, ce lundi, lors de sa conférence de presse. « J'invite M. Mélenchon à participer à ce débat et à ne pas avancer masqué », a lancé le patron du RN, estimant qu'« une partie de l'alliance de gauche cherche à (le) planquer ».

Comme la semaine dernière, le tribun a décliné. « Notre prochain Premier ministre sera proposé par le groupe parlementaire le plus nombreux en concertation après les élections. Les chefs de nos partis nous représentent d'ici là », a-t-il répondu. Ce lundi, ceux du PS, des Écologistes et du PCF - Olivier Faure, Marine Tondelier et Fabien Roussel - ont cependant marqué leur différence dans un message commun. « Personne ne peut s'autoproclamer Premier ministre. Les députés du NFP, en lien avec leurs partis, choisiront la personnalité qui fait consensus pour rassembler le pays », ont-ils fait valoir. Réponse glaciale de Manuel Bompard sur X : « Personne ne peut décider d'exclure le candidat qui a fait 22 % à l'élection présidentielle et permis le rassemblement aux élections législatives de 2022. »

Les candidats préparent leurs coups

On a connu meilleure configuration pour la gauche à la veille d'un débat décisif. Cet imbroglio sera immanquablement évoqué au cours de la confrontation avant laquelle chaque camp fourbit ses armes. Tout le week-end, Jordan Bardella a ainsi préparé le débat avec son cabinet, rodant ses arguments. Toujours les mêmes. « On n'a pas de raison de changer une recette qui gagne », glisse l'un de ses proches. Il devrait particulièrement cibler le Nouveau Front populaire. Dès ce lundi, il s'en est pris à « cette alliance du pire et ce péril qui est aujourd'hui aux portes du pouvoir, allant de François Hollande jusqu'à M. Poutou ».

En face, Manuel Bompard a prévu de cibler le représentant du Rassemblement national. Ces derniers jours, le député LFI des Bouches-du-Rhône a entrepris de visionner les récentes interventions médiatiques de l'eurodéputé RN, notamment les débats auxquels il a participé pendant la campagne des européennes. Il passe également en revue les 150 mesures que le Front populaire envisage de déployer dans les 100 premiers jours de la législature, notamment celles sur le pouvoir d'achat. « Bompard va être très agressé vu l'état du débat et la forme de complaisance entre Bardella et Attal », prédit un cadre socialiste, qui rappelle que le Premier secrétaire du PS, Olivier Faure, le remplacera lors du second débat prévu jeudi sur France 2.

Gabriel Attal devrait, sans surprise, renvoyer dos à dos « les deux extrêmes », qui, selon lui, « vendent du rêve ». Mais aussi jouer une carte personnelle, en mettant à distance au maximum la figure présidentielle. « Le 9 janvier, le président de la République m'a nommé. Le 30 juin, j'aimerais que les Français me choisissent », expliquait-il la semaine dernière. Mais Bardella comme Bompard auront à coeur de le ramener sans cesse au bilan de la macronie. Organisé dans la foulée du troisième match de l'équipe de France à l'Euro, l'objectif pour les trois débatteurs sera d'éviter les bleus.

Le Monde
International, mardi 25 juin 2024 1441 mots, p. 11
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24 juin 2024 - Le Monde (site web)

Attentats au Daghestan contre des églises et des synagogues

Des attaques simultanées dans deux villes de cette république du Caucase russe, à majorité musulmane, ont fait plusieurs victimes

Benoît Vitkine

Trois mois après l’attaque sanglante contre le Crocus City Hall – 145 morts dans une salle de concert moscovite le 22 mars –, la Russie a été à nouveau la cible d’un attentat terroriste d’ampleur, dimanche 23 juin. Plusieurs églises et synagogues ont cette fois été visées, lors d’attaques qui se sont déroulées en plusieurs points du Daghestan, République du Caucase russe d’environ 3 millions d’habitants, à majorité musulmane, théâtre ces derniers mois de campagnes antijuives.

Signe de la violence de ces actions armées, les autorités annonçaient lundi matin la mort de « plus de quinze policiers ». Le nombre de victimes civiles, « plusieurs » selon le gouverneur régional, quatre selon le Comité d’enquête, est encore incertain. Deux ont été identifiées : le gardien d’une église orthodoxe de Makhatchkala, la capitale régionale, et un prêtre qui servait dans l’église de l’Intercession de la Vierge, à Derbent, ville du sud de la région qui s’enorgueillit d’une cohabitation multiséculaire entre les trois grands monothéismes.

Selon les premiers témoignages, le père Nikolaï, 66 ans, aurait eu la gorge tranchée à l’arme blanche alors qu’il préparait l’office de la Sainte Trinité, l’équivalent orthodoxe de la Pentecôte. Ce prêtre était en fonctions depuis quarante ans à Derbent, et entretenait de bonnes relations avec les religieux musulmans. Selon le journaliste Vladimir Sevrinovski, spécialiste de la région, il s’était engagé auprès d’eux à refuser d’éventuelles demandes de conversion émanant de musulmans.

Le caractère coordonné de l’attaque, qui n’a, lundi matin, fait l’objet d’encore aucune revendication, ne fait pas de doute. Des fusillades ont retenti de manière simultanée dans ces deux villes de Makhatchkala et Derbent, aux alentours de 18 heures, heure locale. A Derbent, les assaillants ont d’abord attaqué l’église, non loin de laquelle une première fusillade a éclaté avec la police, avant de rejoindre la synagogue historique du centre. Un incendie s’est déclaré dans la salle de prière attenante avant de s’étendre au bâtiment principal. Des tirs ont été entendus dans la ville jusque tard dans la soirée.

A Makhatchkala, il semble que les assaillants aient d’abord tenté d’attaquer la synagogue. Des images filmées par des témoins ont montré plusieurs d’entre eux, visage découvert, tirant à l’arme automatique sur un barrage policier installé à proximité de l’édifice religieux, dans la rue Ermochkina. Deux d’entre eux ont pu être identifiés comme les fils du chef du district de Sergokala, dans le centre du Daghestan. Un ancien champion de MMA, sport de combat très pratiqué dans la région, aurait également été identifié.

La mort du gardien de la synagogue, annoncée dans un premier temps, n’a pas été confirmée, pas plus que l’incendie du bâtiment ; des numéros de sourates du Coran faisant référence à la conversion des juifs et des chrétiens ont été tagués sur le bâtiment. Les terroristes ont ensuite tenté d’attaquer une église, avant de se retrancher dans un bâtiment voisin, où une fusillade a retenti pendant plus d’une heure.

Du côté des terroristes, la mort de cinq ou six individus a été annoncée, selon les sources. Deux autres auraient été arrêtés sur une plage de Makhatchkala. Vu l’intensité des fusillades, ces chiffres, modestes, laissent penser que tous les participants à l’attaque n’ont pas été neutralisés. Lundi matin, les autorités indiquaient d’ailleurs que si « la phase militaire active de l’opération antiterroriste » était achevée, des opérations de recherche se poursuivaient.

Dans la soirée, une voiture de police a été mitraillée dans le village de Sergokala, à mi-distance des deux villes de Derbent et Makhatchkala. Une fusillade meurtrière a également eu lieu dimanche à la frontière avec l’Abkhazie, région annexée à la Géorgie, à plusieurs centaines de kilomètres de là, sans qu’un lien ne soit établi entre ces événements.

Des armes « étrangères »

Dès dimanche, certains responsables commençaient à accuser l’Ukraine et les Occidentaux, dans un réflexe désormais pavlovien et qui rappelle les accusations portées par Moscou dans le cas du Crocus City Hall. Le député du Daghestan à la Douma fédérale, Abdoulkhakim Gadjiev, a notamment assuré que les assaillants de Makhatchkala et Derbent avaient « un lien avec les services secrets de l’Ukraine et des pays de l’OTAN ».

Sans aller – encore – jusque-là, les agences d’information officielles évoquaient l’implication d’une « organisation terroriste internationale » et notaient que des armes « étrangères » avaient été utilisées – selon certaines sources, des fusils d’assaut AR-15 de conception américaine, souvent impliqués dans les tueries de masse aux Etats-Unis.

Dans une intervention vidéo diffusée lundi matin, le gouverneur régional, Sergueï Melnikov, a évoqué des attaques « préparées y compris depuis l’étranger » et établi un lien, peu clair, avec la guerre en Ukraine. Celle-ci « arrive dans nos maisons », a indiqué M. Melnikov dans cette adresse de six minutes qui rappelait la fête de la Sainte Trinité mais omettait de mentionner le sort des juifs ou les attaques contre les synagogues.

Dans le cas du Crocus City Hall, les accusations contre Kiev, puis contre les Occidentaux, avaient été immédiates, portées en particulier par Vladimir Poutine. Le 11 juin, le chef du FSB (le renseignement russe), Alexandre Bortnikov, présentait comme « établie » la participation du renseignement militaire ukrainien, « avec le soutien des Etats-Unis ». Si ce haut responsable ne donnait aucune preuve, la télévision d’Etat avait diffusé, quelques semaines auparavant, des images « de propagande ukrainienne » qui auraient été trouvées dans le téléphone d’un terroriste.

Dimanche, sur les réseaux sociaux, la thèse d’une implication occidentale dans les attaques au Daghestan était largement reprise par les canaux ultranationalistes ou proches du pouvoir. Ceux-ci notaient aussi la concomitance de ces attaques avec un autre événement meurtrier survenu le même jour dans le pays, celui-là en lien direct avec la guerre en Ukraine : au moins cinq personnes, dont trois enfants, ont été tuées, et une centaine d’autres blessées lors d’une attaque aérienne, qualifiée de « terroriste », sur une plage de la ville de Sébastopol, en Crimée annexée.

Dans un premier temps, le ministère de la défense a indiqué que les victimes avaient été tuées par les débris d’un projectile abattu par la défense antiaérienne de la péninsule ; puis une nouvelle version a été avancée, évoquant un tir direct sur la plage d’Outchkouïeva, effectué à l’aide de missiles ATCMAS américains. Selon les données disponibles de source ouverte, celle-ci se trouve à environ 800 mètres d’un centre de tirs de missiles de l’armée russe.

Un autre parallèle avec le Crocus City Hall, qui avait vu les services de renseignement ignorer les avertissements répétés de leurs homologues américains, est la tenue, quatre jours avant les attaques au Daghestan, d’une réunion, diffusée à la télévision locale, au cours de laquelle les responsables sécuritaires de la région se félicitaient de l’efficacité des mesures de « prévention du terrorisme ». Il semble que certains au moins des édifices religieux visés dimanche bénéficiaient d’une protection lacunaire. Les assaillants ont ainsi pu incendier la synagogue de Derbent sans rencontrer, dans un premier temps, de résistance.

Les juifs du Daghestan ont pourtant été la cible d’une campagne très agressive survenue dans la foulée de la guerre à Gaza, qui a culminé avec l’assaut contre l’aéroport de Makhatchkala, fin octobre, par une foule en colère cherchant « des Israéliens » ou « des juifs » jusque dans les avions posés sur le tarmac. Les autorités avaient alors déjà dénoncé une manipulation orchestrée depuis l’Ukraine.

Discours radicaux

A l’époque, sur place, Le Monde avait entendu l’inquiétude des responsables des communautés juives de Makhatchkala et Derbent, mais aussi constaté que les synagogues étaient dans ces deux villes gardées en permanence par la police.

Le Daghestan, à l’instar d’autres Républiques musulmanes du Caucase russe, reste le théâtre de violences armées épisodiques, plus ou moins en lien avec des réseaux djihadistes, dont ceux de l’organisation Etat islamique. Dans le cas du Daghestan, cette violence n’atteint pas le niveau de quasi-guerre civile du début des années 2010, mais, dans le même temps, les autorités laissent prospérer les discours radicaux et un climat favorable aux plus conservateurs.

Il y a encore une semaine, dans la région de Rostov-sur-le-Don, un peu plus au nord, cinq ou six membres de l’organisation Etat islamique ont été tués après avoir pris en otage deux agents pénitentiaires dans une prison. Cette action avait été immédiatement revendiquée par l’organisation djihadiste.

Le Figaro, no. 24832
Le Figaro, mardi 25 juin 2024 746 mots, p. 9

International

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24 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Vingt morts dans deux attentats islamistes au Daguestan

Ces attaques ont été revendiquées par l'État islamique au Khorassan, qui avait mené l'attentat de mars dernier à Moscou.

Gogo, Paul

Le scénario est tristement banal pour la République russe caucasienne du Daguestan, située entre la mer Caspienne et la Tchétchénie. Dimanche soir, au moins six terroristes, des locaux, ont pris d'assaut deux synagogues et une église orthodoxe dans les deux grandes villes de la République, Makhatchkala et Derbent. À Derbent, une synagogue a été incendiée, un prêtre orthodoxe, Nikolaï Kotelnikov, 66 ans, a été tué, la gorge tranchée. À Makhatchkala, les terroristes ont attaqué un poste de police, cibles habituelles des islamistes dans la région.

Des vidéos des corps ensanglantés de policiers abandonnés au milieu d'un carrefour ont été publiées sur les réseaux sociaux dimanche soir alors que les autorités appelaient les habitants à se retrancher chez eux. Sur les 20 victimes de cette attaque, au moins 17 l'ont été dans les rangs des forces de l'ordre. Les autorités russes ont affirmé avoir « liquidé » - selon leur terme - six terroristes à l'issue des fusillades.

Ces attaques sont régulières dans la région depuis les guerres de Tchétchénie. Première pourvoyeuse de terroristes russes à l'État islamique, la République du Daguestan est un grand village de 3 millions d'habitants dans lequel tout se sait, et où tout le monde se connaît. Dimanche, deux des assaillants tués par les forces de l'ordre n'étaient autres que les deux fils d'un politicien local, Magomed Omarov, le chef du district de Sergokalinski situé entre les deux villes attaquées. Il a été immédiatement interrogé par la police et son nom a été supprimé du site officiel de Russie unie, le parti du Kremlin.

Un autre terroriste, Gadjimourad Kaguirov était une petite personnalité locale : âgé de 28 ans, ancien combattant de MMA lié à l'immense star du Caucase Khabib Nurmagomedov, il a été éliminé par la police.

Opérations antiterroristes

Massivement financé par le Kremlin, le Daguestan, République musulmane sunnite, souffre d'une radicalisation d'une partie de sa société. Au-delà des opérations antiterroristes régulièrement organisées dans les montagnes, un événement a rappelé cet état de fait le 29 octobre dernier. Une foule avait pris d'assaut l'aéroport de Makhatchkala pour s'attaquer à un avion venu d'Israël, dans ce qui avait pris la forme d'une tentative de pogrom.

Lundi, c'est l'État islamique au Khorassan, que l'on sait implanté dans le Caucase, en Asie centrale et originaire d'Afghanistan, qui a revendiqué les attaques de Makhatchkala et Derbent. C'est ce même groupe terroriste qui avait revendiqué l'attentat sanglant de la salle de concert du Crocus City Hall à Moscou durant laquelle 145 personnes avaient été tuées en mars dernier. Puis avait promis de se venger après la diffusion d'images de torture des terroristes par les services russes.

Trois jours de deuil ont été annoncés au Daguestan mais le drame peine à toucher Moscou. La propagande de guerre n'a de place que pour les catastrophes qui viennent d'Ukraine. En mars dernier, le Kremlin était d'ailleurs allé jusqu'à accuser Kiev d'avoir perpétré l'attentat du Crocus City Hall. Lundi, les autorités semblaient encore entre deux eaux sur la question. Un député local, Mourad Gadjiev, a bien mis les pieds dans le plat, en accusant l'Ukraine et l'Otan d'être à l'origine de ces attaques... Mais dans un dialogue peu habituel en Russie, le sénateur Dmitri Rogozine a appelé à la prudence : « Je crois que si nous imputons chaque attaque terroriste impliquant l'intolérance nationale et religieuse, la haine et la russophobie aux machinations de l'Ukraine et de l'Otan, alors, ce brouillard rose nous mènera à de gros problèmes » a-t-il écrit sur ses réseaux sociaux.

Le Kremlin, par la voix de son porte-parole Dmitri Peskov, s'est contenté d'un parallèle timide entre la mort de quatre vacanciers russes à Sébastopol dimanche, après l'interception d'un missile ukrainien, et l'attaque du Daguestan. « Le président continue de recevoir des informations sur la façon dont les victimes de ces deux attaques et leurs familles reçoivent une assistance » , a déclaré Dmitri Peskov. Alors que le risque d'attentat avait été annoncé par les services américains quelques jours avant l'attaque du Crocus City Hall, Vladimir Poutine s'était montré dans un déni total du risque terroriste islamiste en Russie. Un déni dont on ne sait s'il touche réellement les services de sécurité ou s'il ne relève que de la propagande de guerre. P.G

Libération
mardi 25 juin 2024 939 mots, p. 6

Expresso Législatives

Nouveau Front populaire : tir de barrage contre Jean-Luc Mélenchon

Par Sacha Nelken

L'histoire du jour

Marine Tondelier, Olivier Faure et Fabien Roussel barrent clairement la route de Matignon à l'insoumis. Ils estiment que son activisme médiatique est néfaste à la dynamique collective de la coalition de gauche.

De temps à autre, la secrétaire nationale des Ecologistes, Marine Tondelier, sait se montrer cash. A l'aube des européennes, par exemple, c'est elle qui avait rejeté le plus clairement l'idée, portée par La France insoumise, d'une liste unique de toute la gauche. «Quand c'est non, non. [ ] Il faut arrêter de faire les forceurs», avait-elle ainsi lâché à l'intention du mouvement mélenchoniste en décembre. Lundi, l'élue d'opposition d'Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) a été tout aussi claire sur un autre sujet. Jean-Luc Mélenchon «n'est pas le leader du Nouveau Front populaire et il ne sera pas Premier ministre», a-t-elle assuré dans un entretien à l'AFP alors que la question pollue la campagne de la gauche réunie depuis l'annonce de la dissolution, le 9 juin au soir. La dernière flèche d'une attaque coordonnée avec ses homologues communiste et socialiste, Fabien Roussel et Olivier Faure. «Désastreux». «Il y a un malentendu depuis le début. [...] Je ne suis pas concerné par cette bataille! s'est défendu Jean-Luc Mélenchon quelques heures plus tard sur du

France 2. Je ne suis candidat à rien, est-ce que c'est clair?» Et l'insoumis de «proposer» à nouveau le nom de proches pouvant occuper Matignon «parce qu'ils sont préparés par [lui]»: les députés Manuel Bompard, Mathilde Panot, Clémence Guetté ou Eric Coquerel, ou encore le député européen Younous Omarjee. «Je peux très bien être un ministre parmi d'autres ou ne pas être ministre du tout», a-t-il insisté, avant de qualifier d'«odieux» ceux qui, comme François Hollande, lui demandent de «se taire». «Qu'ai-je fait? [...] Qu'est-ce qui ferait que je serais la personne qu'on ne pourrait pas désigner ?» a-t-il interrogé, rappelant ses 22 % à la présidentielle de 2022 et mettant en garde ses alliés au sein du Nouveau Front populaire: «Mélenchon, c'est un nom qui jour fait ouvrir les portes quand on est dans les quartiers populaires. Hollande, c'est un nom qui les fait fermer.» Un peu plus tôt, lundi, Faure et Roussel avaient commencé à esquisser ce front commun contre l'hypothèse «Jean-Luc Mélenchon à Matignon» en cas de la victoire de la gauche aux législatives. A 15 h 29 et 15h30, les deux députés sortants avaient publié le même message sur X : «Le Front populaire appartient à toutes celles et ceux qui refusent d'abandonner la France à l'extrême droite. Personne ne peut s'autoproclamer Premier ministre. Les députés du NFP, en lien avec leurs partis, choisiront la personnalité qui fait consensus pour rassembler le pays.» S'il n'est pas cité, c'est bien le chef de file de LFI qui est ciblé. Le timing de l'opération ne doit rien au ha- sard. Ce week-end, Jean-Luc Mélenchon a fait s'étrangler bon nombre de membres du Nouveau Front populaire. Plus précisément, une phrase prononcée par le triple candidat à la présidentielle sur France 5 samedi. «J'ai l'intention de gouverner ce pays», a-t-il lâché, interrogé sur son avenir politique au sein de l'alliance. Chez les socialistes, insoumis et communistes, beaucoup y ont vu un moyen de s'imposer dans un débat que tout le monde au NFP a décidé de remettre à plus tard, même s'il a souligné qu'«il ne s'impose pas mais qu'il ne s'exclut pas non plus». «Il a complètement pourri le week-end. Les retours terrains sont désastreux depuis sa sortie, regrette un élu parisien. Mais ça devait sans doute être son objectif » Après quatre jours et quatre nuits de négociations, les partenaires du Front popuc'est laire s'étaient pourtant mis d'accord pour ne pas trancher la question de la personnalité qui s'installerait à Matignon en cas de succès de l'alliance. Par manque de temps d'abord. Mais aussi par stratégie. Choisir une personnalité clivante comme Jean-Luc Mélenchon risquerait d'avoir un effet repoussoir sur les électeurs sociauxdémocrates. Et, à l'inverse, une personnalité plus modérée pourrait ne pas plaire aux militants insoumis et à une grande partie de leur électorat douchée par les années Hollande. Dans un premier temps, les alliés avaient alors décidé que le groupe le plus important de la coalition en nombre d'élus désignerait une personnalité. Un scénario approuvé par Jean-Luc Mélenchon lui-même. Logique: les insoumis, qui possèdent le plus de candidats investis, ont de grandes chances d'être les plus nombreux à gauche lors de la prochaine législature.

Munitions. Estimant que le triple candidat à la présidentielle est devenu un handicap pour le Nouveau Front populaire, les directions du PS, du PCF et des Ecologistes ont trouvé une autre formule pour éviter de voir Mélenchon s'installer à Matignon. Désormais, rouges, roses et verts estiment que le chef du futur gouvernement doit être désigné par un vote de tous les députés de gauche. «C'est la volonté de remettre la démocratie au centre de cette nouvelle union [...], l'unique moyen pour assurer la longévité de l'alliance», expliquait à Libé l'entourage d'Olivier Faure la semaine dernière. L'alliage communiste, socialiste et écologiste veut surtout tordre le cou aux éléments de langage du camp macroniste et du RN, qui martèlent que voter NFP, c'est voter Mélenchon. Gabriel Attal et Jordan Bardella réclament d'ailleurs que l'insoumis soit leur opposant lors des prochains débats sur TF1 et France 2 (et non les chefs de partis). Si ça ne suffit pas pour calmer les envies du tribun de mettre son nom en avant, les gauches -hors LFI- ont, semble-t-il, d'autres munitions en réserve. A propos de l'initiative coordonnée de lundi, une socialiste prévient: «Ce n'est que le début.» ?

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 25 juin 2024 738 mots, p. AUJM8
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20 juin 2024 - Le Parisien (site web)
25 juin 2024 - Le Parisien

« Je ne me suis pas trahi »

Raphaël Glucksmann a entamé mercredi à Marseille son tour de France contre l'extrême droite, son adversaire ultime. Mais son alliance avec les Insoumis revient sans cesse dans les reproches.

Elsa Marienvoyée Spéciale À marseille (bouches-Du-Rhône)

À la sortie d'un escalator, un homme refuse le tract tendu. « Désolé ! Mais l'alliance avec LFI, c'est non ! » Sans rien dire, Raphaël Glucksmann reprend sa feuille rose du Nouveau Front populaire. À Marseille (Bouches-du-Rhône) il y a quelques jours, où l'ex-tête de liste Place publique-PS est venue soutenir la candidate de son camp, Pascaline Lécorché, aux législatives, ses électeurs lui reprochent son alliance avec les Insoumis.

Il a l'habitude. C'est partout pareil. « Même quand j'achète mon pain à la boulangerie, des gens me disent : On déteste LFI. » Lui non plus ne les aime pas. Du moins, une partie à qui il ne pardonnera jamais de l'avoir violemment dénigré et qualifié de « sioniste » durant la campagne des européennes. Sans compter des désaccords politiques irréconciliables.

Un choix difficile, mais « rien d'immoral »

Traits tirés par des nuits aux allures de sieste - trois heures au maximum -, le nouvel homme fort de la gauche en costume bleu prend à coeur les reproches des partisans. « Bien sûr que je les comprends. Leur trouble m'affecte », lâche-t-il, plage des Catalans, sous un temps orageux. Même le ciel est tourmenté.

Raphaël Glucksmann a-t-il piétiné ses valeurs ? « Non, je ne me suis pas trahi car deux principes éthiques s'affrontaient en moi. Le premier : tout faire pour que l'extrême droite ne gagne pas. Le deuxième : ne pas s'associer à des gens - la direction Insoumise - dont je combats les idées et les pratiques. Face à cette contradiction, le choix est difficile. Mais il n'y a rien d'immoral. » En lui, une peur obsédante emporte tout : la prise de pouvoir du Rassemblement national, le 7 juillet. Bien plus que la France insoumise « diluée » dans un Front populaire.

À la terrasse d'un café, face à la plage, Raphaël Glucksmann appelle à résister, ses yeux verts plantés dans ceux de son auditoire. Soudain, un verre, emporté par un mauvais vent, se brise. « C'est du verre blanc, ça porte bonheur », veut croire un client. Un coup du destin contre le RN, Raphaël Glucksmann va en avoir besoin. Le parti a conquis Marseille, avec plus de 30 % des voix, loin devant le PS, à 11,5 % aux européennes. Il souffle : « Je suis sincèrement inquiet. »

D'ici au second tour, sa vie est dédiée à faire reculer l'extrême droite. « Je ne me pardonnerais jamais de ne pas avoir tout fait pour empêcher Jordan Bardella de devenir Premier ministre. »

Raphaël Glucksmann avait promis à ses deux enfants « qu'ils récupéreraient leur papa » le 9 juin, à la fin des européennes. « Quand je leur ai expliqué qu'Emmanuel Macron avait décidé qu'il y aurait une nouvelle campagne, ils ont dit : Oh non ! Ça va durer encore six mois ? » Ça sera trois semaines. Alors que le Front populaire se crée, Glucksmann disparaît. En apparence, précise-t-il. « Je n'étais pas à la table des négociations même si j'y ai participé activement. » Pendant qu'Aurore Lalucq, la coprésidente du parti menait la confrontation, Raphaël Glucksmann était avec elle en direct... au téléphone.

Pas un mariage, une « unité d'action électorale »

« On a installé un rapport de force », déclare le socialiste qui le dit sans ambages : Jean-Luc Mélenchon ne sera pas Premier ministre. D'ailleurs, il ne parle pas d'alliance mais « d'unité d'action électorale ». Surtout pas de « mariage ». Entre eux, pas d'amour. Juste un ennemi commun. L'essayiste, qui refuse de soutenir les candidats LFI, ne tolérera aucun « dérapage de leur part ».

Quelques minutes plus tard, son équipe pousse un « Oh... m... » : elle vient d'apprendre qu'Amal Bentounsi, candidate LFI-Nouveau Front populaire à Meaux (Seine-et-Marne), est inscrite au fichier des atteintes à la sécurité publique, susceptible d'être impliquée dans des violences. Silence gêné.

Décidément, cette alliance avec les Insoumis semble être un boulet aux pieds. « Elle l'est... » assume Raphaël Glucksmann, qui a fait le choix de ne pas se présenter aux législatives. Il veut être député européen. « Je ne mens pas, moi. L'Europe, c'est le combat de ma vie. » Cet été, il se reposera avec les siens dans sa maison familiale d'un village du cap Corse. Les vacances lui paraissent si loin. « Avant cela, il faut que l'on referme la porte des Enfers. »

Le Monde
élections législatives, lundi 24 juin 2024 1924 mots, p. 3
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22 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Ces investitures RN à rebours de la ligne du parti

Plusieurs candidats investis défendent des positions bien plus extrémistes que celles de Bardella

Samuel Laurent, Damien Leloup et Liselotte Mas

Le Rassemblement national (RN) et ses alliés ont investi de multiples candidats et candidates ayant tenu des propos antisémites, complotistes ou pro-Kremlin, à rebours des déclarations de la direction du parti, qui n’a pas donné suite aux demandes d’explications du Monde.

Nostalgiques de Vichy et déclarations antisémites Depuis plusieurs semaines, le président du RN, Jordan Bardella, se pose en ennemi d’un « antisémitisme d’atmosphère », qui serait, selon lui, alimenté par La France insoumise. Marine Le Pen, elle, a dénoncé, en réaction au viol d’une enfant de 12 ans à Courbevoie – couplé à des injures antisémites, selon les premiers éléments de l’enquête –, une « stigmatisation des juifs depuis des mois par l’extrême gauche ».

Le parti a pourtant adoubé plusieurs candidats s’intéressant de près à la France de Vichy. Dans la 1re circonscription des Côtes-d’Armor, Françoise Billaud, engagée au Front national depuis 1986, a rendu hommage sur sa page Facebook au maréchal Pétain, mais aussi à l’abbé Perrot, figure locale emblématique de la collaboration. Quant à Frédéric Boccaletti, député sortant et réinvesti dans le Var, il a été le fondateur, en 1997, d’une librairie spécialisée dans les ouvrages d’extrême droite. Il a, par ailleurs, été condamné en 2000 à un an de prison pour « violences avec armes » lors de collages d’affiches. A Paris, la candidate du RN dans la 10e circonscription, Agnès Pageard, a été investie malgré de précédentes alertes sur son usage de slogans antisémites. En Côte-d’Or, la députée réinvestie Sophie Dumont a diffusé des textes issus d’un média antisémite, et évoqué dans un tweet, depuis supprimé, de prétendus financements juifs de Reconquête !, comme l’a révélé Libération.

Mercredi 19 juin, le RN a, par ailleurs, retiré en catastrophe son investiture à Joseph Martin, dans la première circonscription du Morbihan : en 2018, il avait publié sur Twitter le message : « Le gaz a rendu justice aux victimes de la Shoah » – il a depuis assuré qu’il s’agissait d’une allusion, n’ayant rien d’antisémite, à la mort du négationniste Robert Faurisson (1929-2018). Le même jour, le patron du parti Les Républicains (LR), Eric Ciotti, annonçait que Louis-Joseph Pecher, candidat de l’alliance entre le RN et LR, se voyait retirer son investiture après la découverte de « propos antisémites, homophobes et orduriers » publiés sur les réseaux sociaux.

De nombreux candidats liés à la Russie La position de Marine Le Pen « a été de condamner la Russie quand elle a envahi l’Ukraine de la manière la plus claire qu’il soit », affirmait-elle en avril. Jordan Bardella estimait, quant à lui, en 2023, qu’il y avait eu une « naïveté collective à l’égard des ambitions de Vladimir Poutine ».

Pourtant, les candidats investis par le RN pour les législatives comptent dans leurs rangs de très nombreux soutiens du Kremlin. Au moins neuf candidats RN aux législatives ont été, entre 2017 et 2021, des « observateurs » d’élections en Russie et dans les territoires d’Ukraine occupés. Frédéric Boccaletti s’est rendu en Russie comme « observateur international » pour les législatives de 2021, entachées de fraude massive. L’année précédente, au moins quatre candidats RN, Hélène Laporte, Virginie Joron, Julie Lechanteux et Jean-Lin Lacapelle, avaient « observé » le référendum constitutionnel qui a permis à Vladimir Poutine de briguer deux nouveaux mandats, qui avait, lui aussi, connu une fraude importante.

Au moins trois autres aspirants députés ont été ou sont des soutiens actifs d’un rapprochement de la France avec la Russie de Vladimir Poutine. L’avocat Pierre Gentillet, candidat dans la 3e circonscription du Cher, a été président-fondateur du Cercle Pouchkine, une « plate-forme de discussion » visant à rapprocher la Russie de la France. Il a aussi fait partie du Dialogue franco-russe, la principale association politique française visant à établir des liens avec la Russie de Poutine, dirigée par le soutien du Kremlin Thierry Mariani. Jacques Myard, candidat LR soutenu par le RN dans la 5e circonscription des Yvelines, fait partie du think tank prorusse CF2R et fait régulièrement siens les arguments du Kremlin, y compris sur l’invasion de l’Ukraine. Quant à Rémy Berthonneau, candidat en Gironde, il affirme désormais n’avoir « plus aucun lien avec la Russie », mais a dirigé le collectif Français libres, qui militait pour la levée des sanctions contre le pays.

De nombreux autres postulants au siège de député ont tenu ou continuent à prendre des positions alignées sur celles du Kremlin. Sébastien Meurant, ex-LR rallié à Eric Zemmour et soutenu par le RN dans le Val-d’Oise, cosignait, après l’invasion de l’Ukraine, en 2022, une tribune condamnant l’offensive russe, mais l’analysant comme un conflit entre l’OTAN et la Russie, un argument phare du Kremlin. Deux semaines plus tôt, M. Meurant avait organisé une table ronde au Sénat, filmée et diffusée à la télévision russe, ce qu’il a dit totalement ignorer.

Adeptes de théories du complot, climatosceptiques et opposants à la vaccination « Vous croyez que c’est sérieux ? » Le 7 juin, sur BFM-TV et RMC, Jordan Bardella répliquait ainsi à une affirmation d’Emmanuel Macron, qui disait, la veille : « Si demain l’extrême droite a une minorité de blocage en Europe, vous n’aurez pas une Europe des vaccins. Ce sont des gens qui vous donneront la chloroquine[traitement préconisé en 2020 par Didier Raoult contre le Covid-19] ou le vaccin Spoutnik. » Le RN s’est, par le passé, montré sceptique sur la politique vaccinale : en 2022, Marine Le Pen s’opposait à la vaccination des enfants et était favorable à la réintégration des soignants non vaccinés. Le parti a depuis quelque peu changé sur le sujet, en minimisant ces engagements passés, qui ne figuraient pas dans son programme pour les européennes.

Parmi ses candidats, en revanche, on trouve de nombreuses figures opposées à la vaccination contre le Covid. Candidate dans la 2ecirconscription du Bas-Rhin, l’eurodéputée Virginie Joron s’est distinguée à Bruxelles par son activisme contre la politique vaccinale, jusqu’à tenter d’organiser un hommage des parlementaires aux « victimes » de la vaccination contre le Covid-19. La candidate Monique Griseti (1re circonscription des Bouches-du-Rhône) a partagé sur son compte Facebook diverses vidéos issues de la mouvance antivax, ou recommandé à sa communauté le film Sound of Freedom, un pseudo-documentaire américain relayant nombre de théories de la mouvance QAnon.

Emmanuelle Darles, candidate RN dans la Vienne, va un cran plus loin. Elle est membre du « conseil scientifique indépendant » de Louis Fouché, figure de proue des antivaccins aux accents volontiers conspirationnistes. Cette chercheuse a écrit un ouvrage autoédité, paru en juillet 2022, intitulé Ne touchez pas à nos enfants. Elle y dénonce pêle-mêle masques, mesures sanitaires et vaccination.

Le RN a également investi des candidats qui relaient diverses théories du complot. Jonathan Rivière, candidat à La Réunion, a publié, en février, sur Facebook, une vidéo évoquant le fait que l’homme n’aurait jamais marché sur la Lune. En 2021, il partageait des images supposées prouver que le vaccin contre le Covid rendait ses porteurs « aimantés ». Bruno Comby (5e circonscription de Loire-Atlantique) est l’auteur, en 1991, d’un ouvrage remettant en question la réalité du sida.

Certains candidats à la députation remettent en cause la réalité du changement climatique : Charles Prats(Haute-Savoie), Grégoire de Fournas (Gironde), Frédéric Cabrolier (Tarn) ou Frédéric Boccaletti ont exprimé des positions climatosceptiques, tout comme Guillaume Bigot, qui briguera le mandat de député de Belfort.

Militants anti-IVG « Demain, je serai le premier ministre qui garantira de manière indéfectible à chaque fille et à chaque femme de France ses droits et ses libertés », assurait M. Bardella, le 17 juin, dans une vidéo de campagne adressée aux femmes. Dans sa « lettre ouverte à tous les jeunes qui suivent Squeezie », vidéaste qui a appelé à voter contre l’extrême droite sur son compte Instagram, il rappelle les votes RN à l’Assemblée nationale, notamment le « vote de Marine Le Pen pour la constitutionnalisation de l’IVG ».

Si M. Bardella ne peut se féliciter de ce vote au nom de l’entièreté du groupe RN, constitué de 89 députés, c’est parce que vingt se sont abstenus et onze d’entre eux ont voté contre. Des profils de catholiques traditionnalistes briguent aussi un mandat supplémentaire, par exemple Christophe Bentz (Haute-Marne), également en pointe dans les débats sur le projet de loi sur la fin de vie, ou Hervé de Lépinau (Vaucluse). Ce dernier assimilait en 2014 l’avortement à la « culture de la mort ».

Pierre Meurin, député sortant de la 4e circonscription du Gard, a partagé sur Facebook plusieurs articles du site catholique traditionaliste Le Salon beige. En 2018, il relayait un billet commençant par cette phrase : « En France, il est “permis”de tuer un foetus jusqu’à la fin de la 12e semaine. » L’ultraconservatrice et très catholique Laure Lavalette, opposée à l’IVG, à la PMA et à ce qu’elle appelle la « propagande LGBT », est réinvestie dans le Var. Caroline Parmentier, conseillère en communication de Marine Le Pen, qui a longtemps défendu une ligne catholique identitaire au quotidien Présent, briguera de nouveau la 9e circonscription du Pas-de-Calais.

Parmi les nouvelles investitures figurent des militantes et militants anti-IVG connus. Dans la 3e circonscription d’Ille-et-Vilaine, le RN a choisi Virginie d’Orsanne, pour qui l’avortement est une « régression sociale » ; en 2016, elle qualifiait une campagne de prévention du sida à destination des homosexuels de « propagande idéologique abominable ».

Proches des identitaires Ce 19 juin, Jordan Bardella emboîtait le pas au ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, qui venait de proposer la dissolution du groupe d’extrême droite violent Groupe Union Défense (GUD). « Si demain je suis à la tête du pays, je n’aurai aucune forme de tolérance à l’égard de ceux qui se livrent à de la violence dans notre pays », a déclaré M. Bardella.

Son parti a pourtant investi des militants ayant un passé documenté au sein de groupes violents, identitaires ou proches des milieux néonazis. Grégoire de Fournas, investi dans la 5e circonscription de la Gironde, était responsable local, dans les années 2010, du groupuscule radical Bloc identitaire. A Bordeaux, la candidate Julie Rechagneux fréquentait à la même époque les réunions du groupe néofasciste Bordeaux nationaliste. Plusieurs candidats sont également issus du syndicat La Cocarde étudiante, impliqué dans plusieurs bagarres ces dernières années dans des universités ou en marge de manifestations – sans que les candidats investis n’y soient mêlés. Aurélien Lopez-Liguori a été investi dans l’Hérault, Julie Lechanteux dans le Var, et le fondateur du groupe, Pierre Gentillet, dans le Cher.

La politique de « normalisation » du RN ne l’a pas empêché d’investir des candidats ayant tenu des propos racistes sur les réseaux sociaux, comme l’a notamment documenté Libération. René Lioret, investi à Dijon, a multiplié les tweets aux relents racistes sur l’islam ou sur les adolescents issus de l’immigration. Anthony Zeller, investi dans le Loiret, a publié des messages du même type et a depuis verrouillé son compte Twitter. Son suppléant est visé par une plainte pour des propos sexistes et antisémites.

Certaines « sorties » sont très récentes : en janvier, Marie-Christine Sorin, candidate dans la 1re circonscription des Hautes-Pyrénées, publiait sur Twitter un message affirmant que « toutes les civilisations ne se valent pas » et que certaines « sont juste restées au-dessous de la bestialité dans la chaîne de l’évolution ». Dans la 4e circonscription des Côtes-d’Armor, c’est sur Facebook que Noël Lude partageait, le 1er juin, des caricatures racistes.

Le Monde
élections législatives, lundi 24 juin 2024 865 mots, p. 2
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21 juin 2024 - Le Monde (site web)
22 juin 2024 - La Matinale du Monde

Edouard Philippe acte la rupture avec Macron

L’ancien premier ministre reproche au chef de l’Etat d’avoir « tué la majorité » en décidant de dissoudre

Robin D’Angelo

Avant les résultats des élections européennes du 9 juin, ses lieutenants annonçaient qu’Edouard Philippe « irait vers la présidence », à partir de la rentrée de septembre. Comprendre : mener campagne plus ouvertement pour la présidentielle de 2027. Force est de constater que la dissolution annoncée par Emmanuel Macron a accéléré l’agenda de son ancien premier ministre. Jeudi 20 juin, le maire du Havre (Seine-Maritime) a acté sa rupture avec le chef de l’Etat en multipliant les prises de position le mettant en cause.

« C’est le président de la République qui a tué la majorité présidentielle »en décidant de dissoudre l’Assemblée nationale, a-t-il déclaré sur TF1, en marge d’un déplacement dans les Hauts-de-Seine. « Il l’a dissoute. C’est pas moi qui suis parti, c’est pas des frondeurs qui l’auraient énervé » , a poursuivi le patron du parti Horizons, allié du locataire de l’Elysée.

Il a constaté que la dissolution suscitait « évidemment » de « la colère » chez les Français, prenant soin de préciser : « Et honnêtement, je les comprends très bien. »Le tout en insistant sur la responsabilité de M. Macron, alors que l’influence de ses conseillers est soulignée dans sa prise de décision. « Pour moi, il n’y a pas de collaborateurs, il y a un patron, a-t-il appuyé sur le plateau de “C à vous”, sur France 5. Et c’est lui qui est responsable de ce qui sort de sa maison. »

« Une coalition élargie »

Au-delà des attaques personnelles contre le chef de l’Etat, c’est bien la page du macronisme que l’ex-chef du gouvernement souhaite définitivement tourner. M. Philippe appelle ainsi à « créer une nouvelle majorité », qui « fonctionnera sur des bases différentes ».A la différence de M. Macron qui a dirigé le pays pendant sept ans au nom du « dépassement », arrachant des ralliés à leur parti d’origine, M. Philippe prétend pouvoir bâtir des ponts de la droite républicaine aux sociaux-démocrates, sans pour autant demander à ses hypothétiques alliés de rompre avec leur famille politique. « Donnons aux Français des perspectives en créant les conditions d’une coalition nouvelle, élargie et inédite, en identifiant quelques sujets prioritaires, comme l’éducation, la justice, l’écologie ou les finances publiques », résume l’élu parisien Pierre-Yves Bournazel, un de ses proches.

Reste qu’en pleine débâcle post-européennes, les grandes théories politiques des amis de M. Philippe ont des airs de prétexte pour chercher à se démarquer d’un président complètement démonétisé dans l’opinion. « La dissolution, nous faisons avec. La campagne éclair, nous faisons avec. La colère des Français, nous faisons avec », énumère la députée européenne Nathalie Loiseau (Horizons), rappelant que « le président n’a pas consulté les partis avant de dissoudre ».Quant à Gilles Boyer, un des plus proches conseillers de M. Philippe, il assume que les propos du maire du Havre puissent fragiliser encore un peu plus M. Macron. « Ça renforce nos candidats, ce qui est l’essentiel. Et cela aide bien au-delà des candidats Horizons. »

L’écurie philippiste entend sauver un maximum de ses élus dans la perspective de 2027. Les négociations sur l’attribution des investitures aux législatives ont été âpres au sein de la majorité sortante, Horizons décrétant que ses candidats partiraient sous la seule étiquette de leur formation. Avant d’arracher trente-deux nouvelles circonscriptions à leurs partenaires du MoDem et de Renaissance.

« Des boutiquiers »,s’énerve-t-on au sein du parti présidentiel. D’autant que lors de ses déplacements, M. Philippe semble plus soucieux d’aller soutenir ses candidats et ceux investis par Les Républicains (LR), avec lesquels il pourrait former une éventuelle majorité, que ceux de ses ex-futurs alliés. Horizons va jusqu’à apporter sa bénédiction au LR Sylvain Berrios contre le député Renaissance sortant, Frédéric Descrozaille, dans la 1re circonscription du Val-du-Marne.

A l’Elysée, on oppose « l’intérêt général » aux « ambitions »personnelles. Le chef de file des sénateurs Renaissance, François Patriat, se montre plus vif : «Si les gens du bloc central eux-mêmes commencent à critiquer le bloc central, je ne vois pas comment ça peut avancer. » A ses yeux, il est «particulièrement dangereux d’affaiblir » M. Macron, alors qu’il y aura « besoin d’un président fort » pour faire face au Rassemblement national ou au Nouveau Front populaire, en cas de victoire de l’un de ces blocs aux législatives.

Mais sont-ils encore nombreux dans la majorité à croire que le chef de l’Etat puisse encore avoir la main après le 7 juillet ? Quelques heures avant la sortie de M. Philippe, le premier ministre, Gabriel Attal, prenait lui aussi ses distances avec M. Macron. « Le 9 janvier, le président de la République m’a nommé. Le 30 juin, j’aimerais que les Français me choisissent », déclarait-il lors de la présentation du programme de son camp. Toujours le même jour, c’est le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, qui critiquait à mots à peine voilés le locataire de l’Elysée, lui recommandant de « rester à sa place » et « de prendre ses décisions en conscience », sans écouter ses « conseillers bavards », qualifiés au passage de « cloportes ».

L'Humanité
lundi 24 juin 2024 1708 mots, p. 8

À Salbris, les faux faits divers peuvent en cacher de vrais

Thomas Lemahieu; reportage photo Samir maouche

Législatives Depuis sa commune de Sologne, Alexandre Avril, bat la campagne pour « l'union des droites » avec les lepénistes. Mais sur place, le vernis des représentations construites par le RN et ses alliés craque.

Salbris (Loir-et-Cher), envoyé spécial.

C'est sans doute l'un des visages du moment. Un visage cajolé sur les plateaux de CNews ou les antennes d'Europe 1 et de Radio Courtoisie. Alexandre Avril y a, ces derniers jours, son rond de serviette. C'est un bon client pour Bolloré : normalien et auteur d'une thèse sur Nietzsche, le maire de Salbris (Loir-et-Cher) est capable d'épater Cyril Hanouna en qualifiant de « picrocholines » les affaires au sein des « Républicains », le parti dont il dirige la fédération du Loir-et-Cher et qu'il entraîne, sur les pas d'Éric Ciotti, dans une alliance avec les lepénistes. Mais surtout de consolider, avec un cynisme consommé, l'imaginaire de cette droite extrême qui, en colportant ses représentations d'un pays à feu et à sang, se voit plus que jamais aux portes du pouvoir.

« La majorité des faits divers sont totalement occultés, notamment parce qu'ils se passent dans les provinces, dans les petites communes, et que la presse locale a beaucoup de mal à les relayer pour des raisons idéologiques. Moi, j'en ai tous les jours, comme maire, et pourtant, dans le journal local, ça n'apparaît jamais », déroule ainsi sur CNews, sous les applaudissements de Pascal Praud, le trentenaire qui se présente comme « porte-parole du rassemblement des droites ». L'Humanité a donc arpenté quelques jours cette zone décrite comme un coupe-gorge par Alexandre Avril. Des faits divers sordides, glaçants, tous les jours dans cette bourgade de Sologne comptant un peu plus de 5 000 habitants ? Hum, non : rien. Enfin, si, mais alors, pas ceux que fabriquent les propagandistes de la droite extrême...

la fiction dépasse la réalité depuis longtemps

Sur place, tandis qu'Alexandre Avril décline l'invitation à répondre de vive voix aux questions de l'Humanité - le maire s'était engagé à réagir par écrit, ce qu'il n'a pas fait avant publication -, les habitants se grattent la tête. « Il y a bien eu, il y a quelque temps, un conseil de discipline au collège parce qu'on avait chopé deux gamins fumant une cigarette dans les environs, se remémore Olivier. Si c'est le problème, ça montre le niveau ! » Même incrédulité du côté de la presse locale : « Le dernier fait divers dont on a connaissance à Salbris, c'est que le maire est dans le viseur de la justice pour des propos racistes », rétorque un journaliste. Fin avril, après le meurtre, lors d'une rixe à Châteauroux (Indre), du jeune Matisse - dont la famille a récusé explicitement toute velléité de récupération par l'extrême droite -, Alexandre Avril a cru pouvoir évoquer, sur les réseaux sociaux, une « victime de plus de l'immigration massive ».

Dans cette même veine inqualifiable, le maire de Salbris a, en mai, ouvert une polémique en demandant le transfert d'un centre d'accueil des demandeurs d'asile (Cada) vers la ville voisine de Lamotte-Beuvron. « C'est absurde, confie un parent d'élève. Le Cada, avec les familles qui y sont hébergées, ça nous apporte quelques baguettes en plus à la boulangerie, d'excellents joueurs de foot dans les équipes avec nos gamins, et ça permet d'éviter des fermetures de classes supplémentaires. » Sur le marché de sa ville, Pascal Bioulac, ex-sarkozyste passé, lui, chez Horizons dans la majorité macroniste et soutien d'un candidat « divers droite » anti-« extrêmes » sur la circonscription, fustige la manipulation. « Je gère une commune similaire à Salbris, on a des petites incivilités qui ont toujours existé, mais tout concentrer sur la stigmatisation des étrangers, cela n'a vraiment aucun sens, dénonce le maire de Lamotte-Beuvron. En milieu rural, la population voit des trucs à la télé, et voilà un élu local qui vient alimenter les peurs... Ce qu'il dit est totalement faux ! »

Sur le terrain, la fiction dépasse la réalité depuis longtemps. Cette fiction, Alexandre Avril ne la bâtit pas que sur les plateaux de Bolloré, il la construit aussi dans sa ville, concrètement. Quand il fait élever une halle pour le marché - le chantier monumental est en cours devant la gare -, l'homme qui a commencé son mandat en prenant la tête d'une procession religieuse et qui a également invité une chorale intégriste lors de cérémonies officielles, l'appelle, sans aucune ironie, « Notre-Dame de Salbris ». Sur le modèle revendiqué du Puy du Fou, il aurait dû célébrer, ce week-end, une fête gallo-romaine, avec combats de gladiateurs et cochonnaille au menu, mais l'événement a dû être annulé en dernière minute, pour cause d'inondations. Professeure de lettres classiques et syndicaliste Snes-FSU - venue jeudi à Salbris pour distribuer un tract « contre les idées d'extrême droite » -, Aurélia Stedransky avait mis en garde ses élèves. « Ces gens, quand ils prétendent faire de l'histoire, ils le font en liant les uns pour mieux exclure les autres. Ce qui est piquant, c'est qu'ils célèbrent l'envahisseur romain, mais le plus grave, c'est l'idéologie grossière sous couvert de création artistique. »

Dans cette circonscription qui a été un temps celle de Guillaume Peltier - passé du FN à l'UMP pour échouer à Reconquête !, puis filer avec Marion Maréchal -, rien d'étonnant à voir la droite s'unir avec l'extrême droite... Certains se sont d'ores et déjà ralliés au parti lepéniste, à commencer par un grand ami d'Alexandre Avril, bien plus discret que lui en Sologne : le député sortant Roger Chudeau, inspecteur général de l'éducation nationale, longtemps encarté à l'UMP et ayant travaillé dans les ministères sous Chirac puis Sarkozy, avec Gilles de Robien et surtout François Fillon à Matignon, devenu député RN en 2022 et présenté, en cas de succès électoral, comme futur ministre de Bardella.

un arrêté municipal contre la gauche

Cosecrétaire général de la FSU du Loir-et-Cher, Emmanuel Mercier en tire argument. « Le programme de Le Pen pour l'école, c'est Chudeau qui l'a écrit, et il est d'une pauvreté intellectuelle affligeante. Tout est basé sur l'uniforme, sur un tri social organisé par un choc des savoirs au carré sur la pédagogie du bâton contre les élèves et les personnels. Alors, oui, le système scolaire est au bord du gouffre, et on aurait aimé entendre ce député s'intéresser, par exemple, à l'école rurale, mais quand on organise des manifs sur le sujet, on ne le voit jamais. En l'occurrence, le problème, il en fait résolument partie. C'est lui qui, avec Fillon, a fait passer le socle commun des connaissances, diminué les moyens et les effectifs en supprimant un fonctionnaire sur deux. »

Samedi matin, à l'entrée du marché de Salbris, à l'intérieur duquel Avril a interdit par arrêté municipal de tracter pour les élections, Emmanuel Léonard, conseiller régional communiste et suppléant de Sylvie Mayer - la candidate du Nouveau Front populaire dans la circonscription -, observe la permanence de Chudeau, juste à côté. « Le fait que le député RN installe ses bureaux à Salbris, c'est significatif, relève-t-il. Cela n'a pas de sens de ne pas être dans la sous-préfecture, Romorantin, la seule et unique raison, ce sont les liens avérés entre Avril et Chudeau. » Pour lui, derrière la surprise de la dissolution, tout était prêt. « Quand Ciotti est allé au 13 heures annoncer son alliance avec Le Pen, il n'a pas fallu plus de quelques minutes pour que la fusion soit annoncée par Avril, avec une suppléante LR pour Chudeau. L'accord était scellé, de toute évidence. » Un constat corroboré d'ailleurs au sein d'une droite désormais en mille morceaux par Pascal Bioulac : « La dernière fois que j'ai pu discuter calmement avec Alexandre Avril, c'était en juin 2022, après ma défaite au premier tour sous l'étiquette des LR, et lui, il m'avait dit qu'il ne voyait qu'une chose à faire, le rassemblement des droites. »

les bus de ramassage scolaire ont été supprimés

À Salbris, en vérité, c'est dès sa victoire aux municipales en juin 2020 qu'Alexandre Avril rassemble un tout petit monde venu de la droite extrême et même ouvertement identitaire. Notamment au sein d'une librairie, tenue par son épouse - elle-même contributrice occasionnelle au JDD -, ouverte grâce au soutien d'un exilé fiscal en Belgique, propriétaire d'une chasse en Sologne, qui abrite dans son arrière-cour les activités de deux relieuses : l'une est la soeur d'une journaliste star de la « fachosphère » (Présent, Boulevard Voltaire, Valeurs actuelles et JDD) ; l'autre se révèle être la fille d'un Waffen SS et l'épouse de Jean-Yves Le Gallou, grande ordonnateur en coulisses de l'extrême droite française depuis des décennies. À la mairie, le jeune élu vient de recruter comme « directeur de cabinet » un des assistants parlementaires d'Emmanuelle Ménard, alors que, quelques années plus tôt, c'est à Béziers, la ville dirigée par Robert Ménard, déjà sur le créneau de l'union des droites, qu'Alexandre Avril avait, comme en témoigne le journal de Renaud Camus, tapé dans l'oeil du théoricien du fumeux « grand remplacement ». Sur les réseaux sociaux, ses messages sont relayés et appréciés par des activistes de groupuscules d'ultradroite, comme le fait constater Christophe Matho, son principal opposant au conseil municipal de Salbris, mais aussi par le milliardaire ultraconservateur et, lui aussi, exilé fiscal Pierre-Édouard Stérin, qui, tout en cherchant à mettre la main sur l'hebdomadaire Marianne, profite des législatives anticipées pour avancer ses pions dans tout le pays...

Mais dans ce laboratoire à ciel ouvert de la « fusion des droites », cette « petite ville » des « provinces » que prétend incarner Alexandre Avril pour, comme il le dit encore chez Bolloré, « accompagner le RN au pouvoir », derrière les mythologies, gauloises, romaines ou nationales-conservatrices qui viennent recouvrir le réel de fange, ça craque. Des faits divers, bien différents de ceux que charrie l'extrême droite et totalement occultés par elle, éclatent à la figure : ce sont les bus de ramassage scolaire qui ont été supprimés en 2023, c'est le chauffage qui a été coupé à la salle des fêtes tout l'hiver... « Avec la désindustrialisation, la ville s'est appauvrie, témoigne encore Olivier. Les citoyens se sont déchirés sur l'implantation d'un Aldi, ce qui s'analyse aussi comme un signe de la crise du pouvoir d'achat. On a perdu 5 000 habitants en quelques années, les services publics ont été dégradés, les médecins partent à la retraite sans être remplacés... C'est quand même ça, les enjeux de cette élection ! Et, là-dessus, Avril et Chudeau ne sont ni loquaces ni efficaces, ce n'est pas leur problème, c'est le nôtre. »

Le Figaro, no. 24831
Le Figaro, lundi 24 juin 2024 1239 mots, p. 4

Politique

Gérald Darmanin : « La France est à droite, il faudra reconstruire quelque chose »

Après quatre années à Beauvau, il anticipe un retour à l'Assemblée nationale pour recomposer la droite.

Quinault-Maupoil, Tristan

Derrière les façades en briques rouges de l'église de Neuville-en-Ferrain apparaissent soudain leurs têtes. Fête de la musique oblige, les géants du Nord sont de sortie au son d'un orchestre populaire. L'un d'eux est baptisé à la bière avant que le rigodon ne commence. Mais quand ces figures traditionnelles du Nord tournoient en ce vendredi soir, tous les téléphones ne sont pas braqués vers elles. Selfie après selfie, Gérald Darmanin leur vole un peu la vedette. À moins de dix jours du premier tour des élections législatives anticipées, le ministre de l'Intérieur quadrille sa circonscription. Dans son fief de Tourcoing, les partis populistes ont relégué le parti présidentiel à la dernière place du podium (11,77 %) lors des européennes. Comme au niveau national, le RN y a été plébiscité (30,42 % contre 25,38 % pour LFI).

Des résultats qui ne font pas tressaillir le numéro trois du gouvernement, en lice pour conserver son siège de député. « Je suis comme un médecin de campagne. Généralement quand on en a un, on n'en change pas », fanfaronne Gérald Darmanin lors d'une marche de deux heures à travers les quartiers de cette ville de 100 000 habitants. Ni tracts à distribuer ni militants pour l'encadrer, sa poignée de main pour seul support de campagne.

À 41 ans, Gérald Darmanin a fait siennes les méthodes des vieux briscards de la politique pour passer outre la tempête qui secoue le pays. « Les électeurs ne veulent pas que vous ne veniez les voir que pour les élections. Ils ne veulent pas du Parisien dominateur et sûr de lui. Ce que l'on a un peu été dans la majorité. Moi, je n'ai pas fait sécession avec le peuple », proclame l'ancien édile de la ville. Comme si cette défaite de la majorité aux européennes ne le concernait pas. Et que les législatives viendront le prouver. « S'il y a un enseignement à tirer ici, c'est qu'on peut battre le RN sur ses terres. Il y a bien des méthodes pour y arriver, à commencer par considérer les gens modestes. Le RN, c'est un vote de non-prise en considération », affirme-t-il avant même de connaître l'issue d'un scrutin.

S'il affiche son optimisme, Gérald Darmanin jure pourtant que cette dissolution percute son horizon politique. Sauf retournement de situation, la défaite prévisible de Renaissance entraînera son départ du gouvernement. « Ce serait forcément frustrant pour moi de ne pas présider à la réussite des Jeux olympiques pour lesquels j'ai tout donné pendant quatre ans », souffle celui qui rêvait d'une cérémonie d'ouverture sans encombre pour clore son passage à Beauvau d'une note plus reluisante que la loi immigration et les mauvais chiffres de la délinquance.

Mais chacun en macronie sait pourtant qu'il a été un fervent supporteur du coup de Trafalgar acté par Emmanuel Macron le 9 juin. Pour ne pas dire un des promoteurs. Ses camarades de la majorité sortante lui prêtent le projet d'avoir oeuvré en coulisse pour inciter le président à dynamiter son dispositif politique... pour mieux s'installer sur les décombres. « Je n'ai pas été consulté, mais quand on est loyal, on garde pour soi ses états d'âme, s'il y en a », élude l'intéressé.

Gérald Darmanin ne partage pas la sinistrose qui s'empare de ses semblables. « L'usure du pouvoir n'est pas anormale, mais les chefs de la majorité ne sont pas habitués aux vents contraires. C'est la première grosse tempête électorale qu'ils subissent. Quand on a un peu d'expérience, on relativise », badine le ministre. Lequel se fait même redresseur de torts : « Beaucoup sont soudainement très durs avec le président de la République. Je ne trouve pas ça très élégant. C'était moins le cas quand il avait des postes à distribuer. » La critique s'adresse-t-elle aussi à Édouard Philippe, dont il est proche, et qu'il a rencontré samedi en marge d'un déplacement dans le Nord de l'ancien premier ministre ? A minima à Bruno Le Maire et à tous ceux qui, au gouvernement, ont fait le choix de ne pas briguer un siège de député : « Pour les Français, un homme ou une femme politique, ça doit être élu pour être légitime. » Il feint de s'interroger sur leur volonté de poursuivre une vie politique, quand lui proclame qu'il est « candidat pour être député et siéger » car « il faut préparer la suite ».

« Il y a un espoir à reconstruire pour le peuple de droite et du centre. Cette France du milieu est majoritaire », dit-il dès à présent. Entre la droite qui a gouverné avec Emmanuel Macron et les LR qui ne suivent pas Éric Ciotti vers le RN, « il faudra discuter et reconstruire quelque chose ». « La France est à droite et il faut maintenant réconcilier les familles. Il faudra le faire, se retrouver. Dans quelles conditions, je ne sais pas encore. Bien sûr, il y a une présidentielle qui se profile, mais c'est un peu prématuré, non ? », glisse Gérald Darmanin. Prématuré, mais déjà dans un coin de sa tête.

Clin d'oeil appuyé

Au Parlement, il aura probablement à côtoyer Gabriel Attal et Stéphane Séjourné, qui devraient être réélus sans mal dans les Hauts-de-Seine. Eux, les anciens socialistes, sauvés par les électeurs de droite, derniers fidèles du macronisme : l'image le pousse à ironiser. « Que n'ai-je entendu quand on me reprochait d'être trop ferme, trop à droite... Alors même qu'ici, cette terre socialement touchée me soutient », lâche-t-il, petit aperçu de la bataille qui se prépare pour prendre la tête du dernier carré d'élus Renaissance qui résisteront à la dissolution.

La balade tourquennoise prend fin dans une école populaire où se tient la fête de fin d'année. Une femme dit alors à son enfant: « C'est le premier ministre » (sic). « Je vous imagine déjà président, tout en haut. Je dis à mes enfants, M. Darmanin, c'est comme Monsieur Sarkozy.... » Il sourit et fait mine de ne pas savourer : « On s'occupe déjà de Tourcoing. À Paris ils ont des chaussures trop vernies. » Dans la cour de récréation, où beaucoup de familles sont issues de l'immigration, le ministre relève que ces probables électeurs de LFI aux européennes ne lui tiennent pas rigueur de son appartenance au gouvernement. « Vous en pensez quoi de tout ça ? Les autres, c'est le miroir aux alouettes et à la fin, c'est le peuple qui paye », lâche-t-il à un petit groupe de parents d'élèves.

En quittant les lieux on lui demande s'il s'est déjà préparé à une passation de pouvoirs avec Éric Ciotti. « Ça ne serait pas rassurant du tout. Policiers et gendarmes n'ont pas besoin d'un démagogue mais d'un chef qui les défende, les respecte et les aime sans céder aux postures extrêmes. Un chef, c'est quelqu'un qui ramène tout le monde à la maison et qui explique aussi pourquoi on ne fait pas certaines choses », tranche-t-il. « Les supplétifs, comme l'a été mon grand-père algérien engagé dans l'armée, eux, au moins ils ont eu de l'honneur. Dans ma famille, ces mots nous parlent. Ils ne correspondent pas à ceux qui ont pactisé avec l'extrême droite. Comme l'a dit Bruno Retailleau, ils se sont plutôt soumis » , charge Gérald Darmanin. Le clin d'oeil appuyé au patron du groupe LR au Sénat n'est pas désintéressé. Il l'a beaucoup rudoyé lors de la loi immigration, mais c'était avant que la tectonique des plaques politiques ne fasse son oeuvre. T.Q.-M.

Le Monde
élections législatives, lundi 24 juin 2024 719 mots, p. 4

Analyse

Chez Marine Le Pen, la tentation du compromis

La leader du RN évoque la possibilité de mener des négociations sur certains points-clés de son programme, dans l’idée de polir son image

Clément Guillou

Le Front national (FN, devenu le Rassemblement national, RN) est-il passé, en cinquante ans, du « compromis nationaliste » , cette entente entre groupuscules d’extrême droite théorisée par l’écrivain antisémite Charles Maurras (1868-1952), au compromis tout court ? A l’approche d’une possible prise du pouvoir, à l’issue des élections législatives des 30 juin et 7 juillet, la leader d’extrême droite Marine Le Pen affiche sa volonté d’adoucir sa méthode, afin de rassurer une France qui lui a toujours fait barrage. Une orientation qui tranche avec l’ADN confrontationnel du parti, entretenu pendant un demi-siècle. Une période durant laquelle le pouvoir n’a jamais véritablement été à portée de main.

Marine Le Pen ne renonce à aucun des fondamentaux xénophobes de son mouvement, qui dénonce les étrangers comme la source des maux du pays et les exclut du système de solidarité comme de l’accès à la citoyenneté. Mais plusieurs annonces de la leader d’extrême droite, ces derniers mois, dessinent une nouvelle manière de faire. La plus spectaculaire est son revirement sur le dossier de la Nouvelle-Calédonie, avec la promesse d’un nouveau référendum dans quarante ans. Marine Le Pen avait dénoncé la « vision radicale » du projet du parti cofondé par son père et prôné une ligne « moins dogmatique ».

Sur deux sujets mettant le RN aux prises avec l’Union européenne, Marine Le Pen assure aussi au Mondene pas vouloir entrer en confrontation avec la Commission européenne, mais plutôt négocier à Bruxelles et convaincre ses partenaires européens : qu’il s’agisse d’une réforme du règlement de l’espace Schengen, pour y réintroduire un système de visas intérieurs, ou de la baisse de la TVA à 5,5 % sur l’essence. Il y a encore deux ans, elle assurait vouloir interpréter à sa manière les textes européens.

« Réalité du terrain »

Un changement d’état d’esprit étonnant dans l’histoire du mouvement d’extrême droite. « Nous sommes un parti bonapartiste, ce n’est pas dans notre culture », admet le député RN du Pas-de-Calais sortant Bruno Bilde. Longtemps, le FN puis le RN ont démonisé l’Union européenne – or, on ne discute pas avec le diable. Comme l’a analysé la chercheuse Cécile Alduy, le parti divisait le monde en « deux camps antagonistes irréconciliables », assurant une bipolarisation plaçant le RN du côté du peuple et du bien. Dans Marine Le Pen prise aux mots(Seuil, 2015), la sémiologue, professeure à l’université Stanford (Californie), écrit : « Dans cette vision manichéenne, le combat politique est envisagé(…) comme une lutte essentialiste entre “patriotes” et “mondialistes” qui annule à l’avance tout débat, tout compromis, toute alliance. »

Or, depuis quelques mois, Marine Le Pen semble se convertir à la négociation avec les « européistes ». Le programme pour les européennes, triant les mesures à rejeter, à négocier et à accepter, était une façon de montrer aux électeurs que l’ « on peut négocier », analyse l’ex-député RN de la Somme Jean-Philippe Tanguy, partisan de ce virage, t out comme les maires RN élus en 2014, puis en 2020, à l’instar de Steeve Briois (Hénin-Beaumont, Pas-de-Calais) ou Louis Aliot (Perpignan). « Vous vous faites élire sur des idées, mais derrière il y a la réalité du terrain, l’encadrement juridique et administratif. Vous ne pouvez pas arriver en révolutionnant tout », souligne ce dernier. Dans la délégation du RN au Parlement européen, à l’inverse, subsiste un état d’esprit hostile à la négociation avec d’autres forces politiques.

Pour apparaître moins clivant, le RN a, par ailleurs, renoncé, en 2022, à son projet de suppression de la double nationalité. Et, en interne, plusieurs voix plaident pour renoncer à l’une des propositions phares de Marine Le Pen : sa volonté d’interdire le port du voile dans l’espace public. Jordan Bardella, le président du RN, a déjà annoncé que cette mesure symbolique du programme de l’extrême droite, qui se heurte à des obstacles juridiques français et européens, ne serait pas mise en œuvre avant 2027, quand bien même il serait à Matignon. Au risque de décevoir des électeurs à qui l’extrême droite promet le grand soir depuis cinquante ans.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 24 juin 2024 933 mots, p. AUJM6
Aussi paru dans
23 juin 2024 - Le Parisien (site web)

Macron - Philippe, fin de partie

L'ex-Premier ministre Édouard Philippe est bien décidé à s'émanciper plus tôt que prévu, car la dissolution décidée par Emmanuel Macron bouscule ses plans pour 2027.

Olivier Beaumont et Pauline Théveniaud

Le pharmacien de la rue Saint-Ferdinand (XVII e) songe déjà à la présidentielle de 2027 quand il voit débouler Édouard Philippe ce jeudi 20 juin. « Tiens, voilà le futur président ! » badine le commerçant. « Comme vous y allez ! » sourit l'élu sans bouder son plaisir. Le maire du Havre est en campagne. Pour maintenant et pour l'après, arpentant à grandes enjambées ce quartier cossu de la capitale pour soutenir la députée sortante et cofondatrice d'En Marche Astrid Bouvet-Panosyan, avec qui il pose sur l'affiche de campagne. Ô combien symbolique : Emmanuel Macron, lui, a été effacé. Son visage a été remplacé sur le tract par celui du patron d'Horizons...

Politiquement, le message prend encore plus de poids au terme de cette journée, quand son ancien Premier ministre affirme face à la caméra de TF 1 ce qu'il disait jusqu'ici en coulisses : « C'est le président de la République qui a tué la majorité présidentielle. [...] Il a décidé de la tuer. Très bien. On passe à autre chose. » Sa relation avec le chef de l'État était de longue date exécrable; la rupture est désormais bel et bien consommée.

Comme les autres piliers de la majorité, Édouard Philippe n'a jamais été consulté à propos de la dissolution. Il en a simplement été informé, dimanche 9 juin, par un coup de fil du président. L'appel ne dure guère. Cela fait longtemps que ces deux-là ne savent plus vraiment se parler. L'ambiance est lourde quand le patron d'Horizons réunit dans la foulée ses troupes en bureau politique informel, en visio. « On est tous sur les fesses », témoigne alors le maire de Saint-Germain-en-Laye, Arnaud Péricard. À un autre participant, Philippe apparaît, lui, « bouleversé au sens premier du terme ».

Coup pour coup

De fait, cette dissolution a fait voler en éclats le paysage politique. Quant à ses propres plans, ils tombent à l'eau. Pis, l'existence de son navire amiral, le groupe Horizons à l'Assemblée et ses conséquentes sources de subventions, est menacée. « Ce n'est pas une dissolution qu'on a choisie, mais nous sommes responsables et allons nous battre pour notre pays et pour construire une majorité nouvelle », avance-t-il, en substance, selon un participant.

Le lundi 10 juin, à 18 heures, le maire du Havre convoque un nouveau « BP ». « C'est là qu'on décide de partir sous nos propres couleurs et de créer une nouvelle majorité parlementaire », confie un présent. Aux siens, Philippe réserve aussi la primeur de ce qu'il dira en face le soir même au chef de l'État à l'Élysée : « Il va falloir que le président parle le moins possible. » Le lendemain, il franchit un nouveau palier, en jugeant, sur BFMTV, « pas complètement sain » que le chef de l'État mène cette nouvelle campagne de tous les dangers.

Un uppercut que lui renvoie dès le lendemain le président, lors de sa conférence de presse : « Qu'il y ait des ambitions personnelles des uns et des autres qui soient contrariées par les mouvements actuels... Dont acte », décoche-t-il. Coup de griffes aussi, quand les caméras se retirent : « On a le droit d'avoir de l'ambition. C'est normal d'avoir de l'ambition politique. Après, il faut aussi de la clarté politique », grince le chef de l'État.

Pour plusieurs macronistes, une ligne rouge a été franchie. « Édouard Philippe a commis une faute majeure. C'est tellement dur en ce moment ! Comment peut-il critiquer le président à ce point ? » s'étouffe un conseiller de l'exécutif. À cela, un intime du Havrais rétorque qu'« à force de se faire constamment taper par des off de l'Élysée, il a voulu répondre un peu », que « lorsque vous cognez quelqu'un, vous le libérez ». Coup pour coup. D'ailleurs, pique le même, « Édouard dit tout haut ce que beaucoup dans le camp du président pensent tout bas ».

Champ libre pour l'après

De fait, les règlements de comptes ont déjà commencé au sein du camp présidentiel, de Bruno Le Maire à Gabriel Attal et bien d'autres. Spectaculaires, publics. « Les prises de distance avec le président, dont certaines sont un peu vénéneuses, ne sont pas bienvenues et contre-productives. Cela ne sert à rien d'ajouter du désordre au désordre », gronde pour sa part le patron des sénateurs macronistes, François Patriat. À Philippe, ce Marcheur historique rappelle qu'« il est comptable du bilan, dont nous sommes fiers ». Au passage, un aphorisme : « L'ingratitude est le vice qui coûte le moins cher. »

Sauf qu'en dégoupillant la grenade de la dissolution, Emmanuel Macron a accéléré cette bataille de l'après. « Le 8 juillet, notre famille politique aura les mains libres pour reconstruire quelque chose, on ne sera plus soumis à des postes ministériels, à des investitures accordées par le président », reconnaît une figure de Renaissance.

C'est bien aussi cela qui se joue avec Édouard Philippe, dont les émissaires sont entrés dans les négociations pour les investitures avec le mandat de grappiller du terrain. Résultat, Horizons a investi 82 candidats, une vingtaine de plus qu'en 2022. En coulisses, songeant forcément à cette « majorité nouvelle » qu'il appelle de ses voeux, Philippe a aussi milité pour que le camp présidentiel laisse le champ libre à des députés sortants d'autres partis, comme son copain Jérôme Guedj (PS) ou des LR modérés. Reste qu'en cas de naufrage du camp présidentiel, le 7 juillet, Édouard Philippe ne sera pas épargné par les difficultés. Un proche d'Emmanuel Macron file la métaphore : « Si le bateau coule, tout le monde se noie. »

L'Humanité
lundi 24 juin 2024 783 mots, p. 10

À gauche, une campagne sans candidat à Matignon

Emilio Meslet

Législatives Contrairement à la Macronie et au RN, le Nouveau Front populaire s'avance vers les scrutins du 30 juin et du 7 juillet sans futur premier ministre désigné. Une situation qui peut médiatiquement désavantager la coalition et qui aiguise certains appétits.

La gauche s'est-elle tendu un piège à elle-même ? À tout le moins, elle ne s'est pas facilité la tâche pour mener une campagne éclair dans une Ve République hyperpersonnalisée. Le Nouveau Front populaire (NFP) a fait, dans l'urgence et faute de candidat naturel, un choix. Ou plutôt un non-choix : repousser à l'après-7 juillet la désignation du futur premier ministre en cas de victoire. C'est la potentielle majorité qui tranchera. Fin du débat ? Au contraire. L'épineuse question obsède les médias qui ne ratent jamais une occasion d'enfoncer un coin. Pour conduire la bataille des législatives anticipées, le Rassemblement national (RN) a Jordan Bardella, la Macronie Gabriel Attal et la gauche leur oppose... « un collectif », répète-t-on dans les différents états-majors. Comme pour fermer le ban.

Mais « la nature a horreur du vide », dit l'antienne. Un vide que certains cherchent à combler avec plus ou moins d'insistance. Quitte à risquer de parfois fragiliser le collectif. Ce week-end aura été le dernier - mais probablement pas l'ultime - épisode en date d'une série qui dure déjà depuis dix jours. Sur France 5, samedi, Jean-Luc Mélenchon a réaffirmé être « bien évidemment » prêt à faire son entrée à Matignon : « Je ne m'élimine pas et je ne m'impose pas. » Avant d'ajouter avoir « l'intention de gouverner le pays ». Il n'en fallait pas plus pour que la polémique prenne. François Hollande, ex-président de la République et candidat PS en Corrèze, lui a alors demandé de « se taire » et de « se mettre de côté » car, « quand il y a autant de rejet, il faut avoir le sens de l'intérêt général ». « L'idée d'une nomination au poste de premier ministre de Jean-Luc Mélenchon, qu'il alimente lui-même, n'a jamais fait l'objet d'un accord entre les forces du Front populaire », a écrit Fabien Roussel, secrétaire national du PCF et candidat dans le Nord.

L'obstination du triple candidat insoumis à la présidentielle et de sa garde rapprochée à rester dans le match pour Matignon fait aussi les affaires des macronistes et de l'extrême droite. Ravis que cette personnalité puisse être un repoussoir pour une partie de l'électorat, Gabriel Attal comme Marine Le Pen répètent à l'envi que le premier ministre de la gauche « sera Jean-Luc Mélenchon ». Et ce, même si le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, assure que non et que son homologue écologiste, Marine Tondelier, affirme qu'elle « retien(t) qu'il ne s'imposera pas ». Car, hormis à la France insoumise, personne n'a envie de rejouer la musique de 2022 sur l'air de « Mélenchon premier ministre », même si le politologue Vincent Martigny affirme que cela avait « beaucoup servi à la dynamique » de la Nupes. Mais 2024 n'est pas 2022. « Les électeurs ont besoin de lisibilité et d'être rassurés sur le fait que ça ne sera pas lui », glisse un socialiste en campagne.

Jean-Luc Mélenchon est cependant loin d'être le seul à s'être ainsi avancé pour Matignon. La liste est longue. Dès le 10 juin, au tout début des négociations du NFP, Raphaël Glucksmann (Place publique) avait suscité des tensions en lançant le nom de l'ex-numéro 1 de la CFDT Laurent Berger, sans écarter le sien. Plus tard dans la semaine, François Ruffin (Picardie debout) et Fabien Roussel s'étaient aussi dits « capables » d'assurer la fonction. Tout comme l'insoumise Clémentine Autain. Circulent également les profils des socialistes Boris Vallaud, Valérie Rabault, Carole Delga, de l'ex-ministre écologiste Cécile Duflot ou des membres de la direction de la FI comme Mathilde Panot, Manuel Bompard et Clémence Guetté.

« Les Français en ont marre de l'hyperprésidentialisation »

« La discussion sur l'identité du premier ministre est prématurée. Son profil dépendra de la majorité dont on disposera. Nous faisons le choix d'une incarnation diverse, multiple, avec un accord sur le programme », coupe court Ian Brossat, porte-parole du PCF. Pour affronter les autres premiers ministres putatifs Jordan Bardella et Gabriel Attal ou leurs envoyés, les chefs des quatre principaux partis du NFP se sont réparti les différents débats : Manuel Bompard (TF1), Olivier Faure (France 2), Marine Tondelier (BFMTV) et Fabien Roussel (CNews).

Sur le terrain, plusieurs candidats assurent que l'incertitude sur l'identité du futur locataire de Matignon n'est pas forcément un obstacle. « Les gens savent qu'ils votent d'abord pour un député et surtout un programme. Le collectif est un avantage », affirme Noé Gauchard, insoumis qui affronte l'ancienne première ministre Élisabeth Borne dans le Calvados. « Les Français en ont marre de l'hyperprésidentialisation, complète l'écologiste Sandra Regol, en campagne à Strasbourg. Nous poussons pour une VIe  République parlementaire. C'est donc cohérent. » 

Libération
lundi 24 juin 2024 85 mots, p. 8

expresso Législatives

«Un sentiment de gâchis» : après la dissolution, des collaborateurs parlementaires de la majorité inquiets pour leur avenir

Il n'y a pas que les 577 députés qui ont perdu leur emploi. Le 9 juin, la prise de parole de Macron a aussi bouleversé le quotidien de quelque 2 000 collaborateurs parlementaires, qui travaillent dans l'ombre des élus. Depuis, beaucoup sont entrés en campagne dans l'espoir de voir leur député réélu - et leur contrat renouvelé. Mais le combat a parfois des airs de bérézina. Photo REUTERS

L'Humanité
lundi 24 juin 2024 51 mots, p. 7

Le monde argenté de Maillard

Le député Renaissance sortant de Paris Sylvain Maillard a affirmé, le 21 juin sur BFMTV, que le « Français moyen » touchait 4 300 euros par mois. Et l'ancien président du groupe macroniste à l'Assemblée nationale admettait ensuite que Macron suscite « du rejet »... On se demande bien pourquoi ?

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 24 juin 2024 687 mots, p. AUJM7

La campagne en rase-mottes de Laurent Wauquiez

Candidat surprise dans son fief de Haute-Loire, le président (LR) d'Auvergne - Rhône-Alpes tente de déjouer les vents contraires, et aspire à reprendre le leadership sur une droite à l'avenir incertain.

Quentin Laurent

Tout juste après les élections européennes, Laurent Wauquiez aurait dû participer à l'Ardéchoise, emblématique course cycliste de la région qu'il dirige. Une annonce de dissolution plus tard, le voilà candidat surprise à ces législatives et de retour sur les routes d'un tour qu'il connaît bien : celui de la première circonscription de Haute-Loire, qui l'avait déjà choisi comme député jusqu'en 2017.

Il est 10 h 25, ce samedi, quand Laurent Wauquiez débarque sur le marché du Chambon-sur-Lignon, simplement accompagné de sa femme et, surtout, de celle qui a dirigé la petite ville durant deux mandats : sa mère, Éliane Wauquiez-Motte. Déambulation dans l'allée, quelques poignées de mains, mais aucun militant pour tracter. Dans le coin, la bobine et le nom de Wauquiez se suffisent à eux-mêmes.

Quelques minutes plus tard, on le retrouve devant une centaine d'habitants pour parler de la « crise politique profonde dans un pays qui va mal », de la volonté de retour de Wauquiez, dépeint dès lors comme une évidence. « On va avoir besoin, pour la Haute-Loire, d'une voix forte », veut convaincre l'ancien président des LR.

Pied au plancher sur l'ultra-proximité

Dans cette campagne, Laurent Wauquiez a adopté une tactique de rase-mottes : pied au plancher sur l'ultra-proximité pour jouer l'atout que représente son ancrage local. Et surtout, fuir autant que possible les vents contraires charriés par la politique nationale. La dynamique du Rassemblement national aux européennes a aussi fait tanguer la Haute-Loire où la droite résistait jusque-là fort (39,6 % dans la 1 re circonscription); l'alliance d'Éric Ciotti avec le RN est facteur de trouble pour la campagne des candidats LR. Et une trahison personnelle pour Wauquiez.

Ainsi, ce n'est pas un hasard s'il fait tout pour se rendre invisible en dehors de la Haute-Loire : aucun de ses réseaux sociaux n'annonce jamais les lieux où il se rend, il s'agit d'éviter que les médias ne débarquent en masse pour le renvoyer à son Brutus et interroger l'aspirant candidat à la présidentielle de 2027 qui fait campagne avec un poignard dans le dos. Un mot est implicitement adressé à Ciotti et ceux qui applaudissent son récent mariage, quand même. En politique, « on ne trahit pas ses convictions, on ne va pas chercher des petites alliances, on ne se vend pas, on ne vend pas son âme », lâche ainsi Wauquiez.

Ne pas trébucher avant 2027

Haro, surtout, sur le candidat du RN, érigé en adversaire principal. « C'est quelqu'un qui habite en Belgique, qui vote à Nice et se présente en Haute-Loire. Je trouve pas ça correct », attaque l'ancien maire du Puy-en-Velay, à l'égard d'Alexandre Heuzey, décrit comme « sans attache » avec le territoire par les médias locaux.

« Ici, le vote RN va se tasser, car Wauquiez est très implanté », glisse Jacky Rocher, ancien maire du secteur et suppléant de Celline Gacon (NFP). Lui note un « enthousiasme » pour l'alliance de gauche, tout comme une « radicalisation à notre encontre », alimentée selon lui par Emmanuel Macron. Un tacle indirect à destination de Cécile Gallien (MoDem), venue distribuer des tracts et acheter des radis. « On ne peut pas laisser la place aux extrémistes », lance la candidate de la majorité, à l'égard du RN, « ni à certains qui ont des positions qui parfois s'en approchent ». Ça, c'était pour Wauquiez, souvent accusé d'emprunter à l'extrême droite.

Le président de région peut-il alors trébucher sur cette élection, qui constitue le premier pas vers sa candidature à la présidentielle de 2027 ? Un oeil sur le passé électoral récent de ce territoire laisse à penser que c'est peu probable, mais le vent frontiste souffle fort, ces temps-ci. « J'ai besoin de vous, il y a un chemin d'espoir qu'on peut reconstruire », a ainsi intimé, au Chambon-sur-Lignon, celui qui aspire à incarner dès après-demain le leadership à droite. Une autre inconnue, de taille celle-là, demeure : que restera-t-il de LR après le 7 juillet ?

Le Monde
élections législatives, lundi 24 juin 2024 1169 mots, p. 4
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22 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Les « Français d’origine étrangère », cibles du RN

Le parti d’extrême droite entend interdire aux citoyens binationaux l’accès à certains emplois publics

Corentin Lesueur

Pour un responsable politique rompu à la communication comme Jordan Bardella, un lapsus n’est jamais anodin. Surtout prononcé à deux reprises dans la même minute. Désireux de balayer les « caricatures » faites de son programme, le président du Rassemblement national (RN) a prévenu, le 14 juin sur BFM-TV, que « les Français d’origine étrangère ou de nationalité étrangère »n’avaient « rien à craindre de la politique qu’[il] veu[t] mettre en œuvre » en cas d’accession à Matignon après les législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet, à condition toutefois qu’ils « travaillent, paient leurs impôts, paient leurs cotisations, respectent la loi, aiment notre pays ».

« Français d’origine étrangère » ? « Je pense qu’il a savonné [dérapé] , ça peut arriver, on est un peu sur les rotules », a relativisé dans la foulée l’ex-cheffe de file des députés RN, Marine Le Pen. Questionné sur ses propres mots, lors d’un déplacement dans le Loiret, le 14 juin, Jordan Bardella a évité le sujet, jugeant qu’y répondre n’était pas susceptible d’ « élever le débat ». L’expression, un classique de l’extrême droite française, ne l’a pourtant jamais rebuté.

Plusieurs catégories

En décembre 2022, craignant des débordements en marge d’un match de football entre la France et le Maroc, l’eurodéputé d’extrême droite avait tancé des « Français d’origine étrangère[enfermés] dans la repentance et la haine de la France », une « génération arrivée à l’âge adulte(…) et qui se comporte comme les ressortissants d’un Etat étranger ».

« L’“origine” est un vieux fantasme du Front national[FN, devenu RN] , une manière de suspecter par principe l’étranger ou celui qui viendrait de l’étranger, rappelle la sémiologue Cécile Alduy, professeure à Stanford (Californie) et chercheuse associée au centre de recherche politique de Sciences Po. Le RN, comme le FN sous Jean-Marie Le Pen[le cofondateur du parti] , défend une philosophie naturaliste de la citoyenneté, définie par l’ascendance. C’est dans la chair, dans la nature biologique, que se transmettrait la citoyenneté française. »

Depuis 2011 et sa prise de pouvoir au FN, Marine Le Pen jure ne pas faire de différences entre les Français. Et les défendre tous, « quelle que soit leur condition d’acquisition de la nationalité », comme elle l’a encore répété, agacée, en janvier. Mais derrière sa volonté d’ « apaisement » et sa promesse d’égalité, la triple candidate à la présidentielle et des membres de son parti distinguent bien plusieurs catégories de Français, selon leurs « origines » présumées ou leur appartenance à une autre nationalité.

Moins de 10 % des personnes interpellées lors des émeutes de l’été 2023 étaient étrangères, selon le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin ? Sans aucune donnée à l’appui, Marine Le Pen assurait, le 6 juillet 2023, qu’une « ultramajorité » des auteurs des violences étaient « étrangers ou d’origine étrangère ». « Le lien qu’[elle] fait n’est pas sur la nationalité faciale des personnes qui sont dans ces quartiers. C’est : est-ce qu’ils se sentent ou non français ? », abondait le lendemain Jean-Philippe Tanguy, alors député RN de la Somme, évoquant des « Français, mais de papier ».

« Français de papier » ? Une expression prisée des nationalistes antisémites de l’entre-deux-guerres pour opérer une distinction entre les « Français de souche » et ceux d’origine étrangère. Comme si les Français « de cœur et d’esprit », autre expression du RN, étaient par essence incapables de certains délits ou crimes. En septembre 2022, Jordan Bardella déplorait la « violence importée dans ce pays », car « cela n’a rien de français de rouer de coups une vieille dame ».

« Un geste d’amour », « un mode de vie » ou encore « une histoire ». Marine Le Pen, qui souhaite abroger le droit du sol pour réserver la nationalité à la filiation et à la naturalisation (au compte-gouttes), n’a jamais posé de définition claire à ce qu’elle considérait comme un « Français ». Interrogée à ce sujet par une auditrice de France Inter en 2011, la leader d’extrême droite avait brandi l’idée d’une « nationalité à points », menaçant les nouveaux Français d’une déchéance en cas de délit grave ou de crime pendant dix ans.

Référendum

La fille de Jean-Marie Le Pen avait surtout jugé nécessaire l’abrogation de la double nationalité, cible historique du FN et « frein majeur à l’intégration de populations dans notre pays ». « On n’a qu’une seule nationalité, comme on n’a qu’une identité, tranchait-elle alors. Il faut choisir[sous peine] de susciter des doubles allégeances qui pourraient être problématiques. »L’année suivante, elle contestait la légitimité d’Eva Joly, candidate écologiste à la présidentielle, car naturalisée et franco-norvégienne.

Lors de sa troisième course à l’Elysée, en 2022, Marine Le Pen avait renoncé à la suppression de la double nationalité, totem de l’extrême droite jugé trop éruptif. « J’ai rencontré des milliers de gens. Par exemple des Marocains qui, juridiquement, ne peuvent renoncer à leur nationalité car leur pays l’interdit. Honnêtement, je préfère mettre ça de côté car c’est comme mettre du sel sur des plaies ouvertes », justifiait-elle dans Libération. Le RN ne promet certes plus de proscrire la binationalité, mais les personnes disposant de plusieurs passeports restent discriminées dans le programme du parti.

Le projet de loi sur l’immigration que Marine Le Pen rêve de soumettre par référendum dès son arrivée à la présidence de la République ne contient pas seulement une allusion implicite à la théorie raciste du « grand remplacement ». Il vise à inscrire dans la Constitution la « préférence nationale » en matière d’emploi, de logement social ou de prestations sociales. Une discrimination qui ciblerait pour partie les binationaux, en plus des étrangers.

Retranscrit dans une proposition de loi déposée en janvier par Marine Le Pen, ce projet de référendum graverait dans la Constitution la possibilité d’interdire, par une simple « loi organique », « l’accès à des emplois des administrations, des entreprises publiques et des personnes morales chargées d’une mission de service public aux personnes qui possèdent la nationalité d’un autre Etat ». Ex-secrétaire général du groupe RN à l’Assemblée, Renaud Labaye confirme que les binationaux seraient concernés par ces interdictions, dont le champ d’application a été sciemment élargi. « On ne veut se fermer aucune porte et se laisser la possibilité de légiférer selon l’actualité ou la situation géopolitique », assume ce proche de Mme Le Pen.

Bien au-delà, donc, des emplois, la plupart dans la fonction publique ou la santé, déjà fermés aux étrangers. « Une telle disposition, contraire au caractère républicain du gouvernement et à l’ensemble de nos engagements internationaux, changerait la nature même de notre Constitution, prévient le professeur de droit public à l’université Grenoble-Alpes Serge Slama. C’est simple, ce type de mesure n’a été instauré que sous[le régime collaborationniste de] Vichy[1940-1944], quand la fonction publique était réservée aux personnes d’ascendance française, dont le père était français. »

L'Humanité
lundi 24 juin 2024 1341 mots, p. 2

Les bonnes recettes du Nouveau Front populaire

Cyprien Caddeo

Législatives anticipées La coalition de gauche a fait toute la lumière sur son programme économique, en dévoilant le chiffrage détaillé de sa feuille de route budgétaire. Soit une politique volontariste de dépenses publiques financée par la mise à contribution des plus riches et des grandes entreprises.

La ruine. L'étouffoir fiscal. L'effondrement de l'économie. Le bolchevisme ou, mieux, le « Venezuela sans le pétrole ». De l'extrême droite aux libéraux, le bloc bourgeois n'a de cesse de hurler à la catastrophe en cas de victoire du Nouveau Front populaire (NFP), le 7 juillet, au terme des législatives. Le patronat a même prévenu : tout changement d'orientation économique entraînerait le « décrochage durable » de la croissance française. À se demander à quoi bon organiser des élections si toute alternance porte en elle un péril existentiel...

Face à ces multiples procès en « manque de sérieux économique », ce 21 juin, le NFP a profité de la Fête de la musique pour dévoiler le détail de sa partition budgétaire. Un plan en trois étapes, pour faire taire le concert de critiques : 25 milliards d'euros de dépenses en 2024, 100 milliards en 2025 et 150 milliards en 2026 et 2027 - compensées par de nouvelles recettes. « Nous sommes le seul rassemblement à vous présenter un tel chiffrage », insiste l'insoumis Éric Coquerel, par ailleurs ex-président de la commission des Finances à l'Assemblée nationale. Même Gabriel Attal ou Bruno Le Maire, pourtant jamais les derniers à déconstruire les propositions « ruineuses » de la gauche, n'ont jugé bon de détailler leur propre menu. Comme si la Macronie avait le monopole de la crédibilité, avec sa dette à 3 100 milliards d'euros et sa note dégradée (AA-) dans les agences de notation. La crise du Covid a ici bon dos. « La moitié du déficit public depuis 2017 est due à la baisse des impôts et à l'effondrement des recettes  », rappelle l'économiste Michaël Zemmour, sur France Info.

C'est avec cette logique dite du ruissellement, qui veut qu'en multipliant les cadeaux aux plus riches et aux grandes entreprises on stimule production, croissance et emploi, que le NFP entend rompre. « C'est une politique inefficace, rappelle le sénateur communiste Ian Brossat. Cela rogne les recettes de l'État, sa capacité d'action et finit par justifier l'austérité. Au final, les classes moyennes ont payé le prix des baisses d'impôts pour les plus riches. » À rebours de cette double peine pour les petits salaires, place à une politique de la dépense publique intelligemment orientée, pour stimuler l'économie par le bas et financer les grandes bifurcations. « On veut faire une politique de relance fondée sur la demande, c'est du keynésianisme, ça n'a rien de sorcier », soulève le député socialiste Arthur Delaporte. Les caricatures font sourire celui qui est candidat pour sa réélection dans le Calvados : «   C'est ce que fait Joe Biden aux États-Unis, je ne crois pas que son pays soit ruiné. »

un équilibre dépenses-recettes

Loin du programme de doux rêveurs, les auteurs de cette feuille de route ont cherché un équilibre dépenses-recettes qui permet d'assumer les investissements publics attendus sans creuser le déficit. Pas question de laisser filer la dette en espérant seulement un retour sur investissement. Le NFP estime ainsi à 25 milliards d'euros la mise en marche de la phase 1 de son plan. Raison de la facture ? L'abrogation des réformes de l'assurance-chômage et des retraites, d'abord. « Jordan Bardella est pour l'abrogation les jours pairs, contre les jours impairs. Nous, nous sommes constants. Abroger la loi coûtera mais cela est nécessaire », juge Ian Brossat. La plus grosse dépense viendra surtout de l'augmentation des salaires (y compris, donc, dans la fonction publique, avec un point d'indice augmenté de 10 %), la hausse des APL et la gratuité dans les cantines scolaires.

Le Smic à 1 600 euros net (1 400 euros aujourd'hui) devra également être compensé par des mesures de soutien aux TPE-PME, qui ne pourront pas absorber la hausse de la masse salariale avec le même confort que les multinationales : « Il y aura un accompagnement pour ces entreprises, avec des prêts garantis à taux zéro », avance l'écologiste Éva Sas. L'alliance de gauche entend donc trouver des recettes équivalentes, qui feront l'objet d'un projet de loi de finances rectificative dès l'installation de la nouvelle Assemblée. « Il faut s'attendre à bosser tout l'été et à légiférer jour et nuit. Notre projet est porteur d'espoirs, on n'a pas le droit à l'erreur », confirme Arthur Delaporte. C'est en quelque sorte un grand réarmement fiscal qu'entend mener le NFP, en rétablissant l'impôt sur la fortune (gain estimé : 15 milliards d'euros) et en instaurant la fameuse « taxe sur les superprofits » réclamée depuis deux ans par la gauche (15 milliards également). Soit 30 milliards d'euros glanés par an en taxant « cet argent oisif et improductif », selon les mots d'Éric Coquerel.

« Nous avons été extrêmement précautionneux, avec une recette nouvelle qui couvre chaque dépense et aucune hausse du déficit public », précise le sénateur socialiste Alexandre Ouizille. Le calcul ne tient donc pas compte des retombées de la dynamique économique de fond qu'entend impulser la gauche. En réinvestissant dans l'école, la santé, les services publics, la rénovation thermique et le mix énergétique (pour correspondre à l'accord de Paris), la coalition relance de fait l'activité et investit en réalité dans du « capital humain » : une population mieux éduquée, mieux soignée et moins enclavée socialement est plus productive, et consomme davantage. « Nous sommes engoncés dans un cercle vicieux ! » martèle Ian Brossat, chaque plan d'austérité gouvernemental ayant un impact négatif sur l'activité, ce qui amène dans les logiques néolibérales à un nouveau plan d'austérité. Le NFP et les économistes qui ont travaillé à son plan, dont Julia Cagé, Éloi Laurent et Éric Berr, entendent donc résolument tourner le dos au rétrécissement économique imposé au seul profit des ultrariches.

nouvelle logique fiscale

C'est tout l'objet de la phase 2 : les grandes bifurcations. Le NFP veut financer ce plan de réinvestissement public à hauteur de 100 milliards d'euros avec une nouvelle logique fiscale. Loin du matraquage dénoncé par la droite, celle-ci consiste en 14 tranches d'impôt sur le revenu (5 de nos jours), ce qui rend celui-ci plus progressif. Les salaires à plus de 4 000 euros mensuels (moins d'un salarié sur 10) seraient davantage taxés tandis que les revenus plus faibles paieraient moins d'impôts. Cet arsenal s'appuierait aussi sur une taxe sur les hauts patrimoines - les économistes du NFP rappellent qu'en quinze ans, le patrimoine des ultra-riches est passé de 250 milliards d'euros à 1 200 milliards. Enfin, plusieurs niches fiscales anti-écologiques (sur le kérosène, notamment) seront supprimées, pour un gain à 25 milliards d'euros en 2025.

Le dernier effort, enfin, en 2026 et 2027, nécessitera 150 milliards d'euros et portera sur de grandes mesures structurelles : un plan de redéploiement du fret ferroviaire, des services publics de proximité, une hausse du budget de la culture (porté à 1 % du PIB)... Le tout représente une hausse de 22 % du budget de l'État. À ceux qui trouveraient la facture exorbitante, rappelons que le « quoi qu'il en coûte   » d'Emmanuel Macron, entre 2020 et 2021, s'est chiffré à 240 milliards d'euros de dépenses. Là encore, l'effort sera soutenu par les mesures fiscales précédemment citées, auxquelles doit s'ajouter une taxe sur les transactions financières et un impôt minimum sur les multinationales. « Nous voulons faire en sorte que la grande migration du travail vers le capital non investi, le capital non actionnarial, celui des dividendes, reparte vers les revenus du travail », explique Éric Coquerel.

Le programme du NFP cherche donc à rompre avec la croyance aveugle dans la politique de l'offre à laquelle s'accrochent les libéraux, et qui profite d'abord à la bourgeoisie (ce que confirme la sociologie du vote). Reste à savoir comment réagiront les marchés financiers, qui font mine de voir dans ce plan keynésien un retour de l'URSS. « Il est évident que les marchés vont nous mettre sous pression, tout comme le patronat, commente le communiste Christian Picquet, qui a participé aux négociations autour du programme. L'implication populaire sera déterminante. Les syndicats, les associations devront peser dans le rapport de force - le terme de partenaires sociaux retrouvera tout son sens. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 24 juin 2024 398 mots, p. AUJM2

Allemagnei « Emmanuel Macron nous a lâchés »

En Allemagne, où le chancelier a aussi été fragilisé par les élections européennes, la rue comme le pouvoir s'inquiètent de la possible arrivée à Matignon d'un Premier ministre du RN à l'issue des législatives.

Nathalie Versieux Correspondante À Berlin (allemagne)

Thomas et Silke se sentent « trahis » par Emmanuel Macron. Les deux francophiles ne se connaissent pas. Lui a 37 ans et est ingénieur à Munich. Elle, 61 ans, est prof de français à Berlin. « Contrairement à Scholz (le chancelier allemand), Macron est un vrai Européen. Que va devenir l'Europe ? Et l'Ukraine ? Avec la dissolution, Macron nous a lâchés », s'offusque Thomas. Le résultat des européennes a donné la gueule de bois à l'Allemagne, obnubilée par la progression de son parti d'extrême droite, l'AfD. « Et maintenant aussi la France ? » s'inquiète Silke.

« La France a la fièvre, constate le quotidien Süddeutsche Zeitung, qui diagnostique des symptômes multiples : peur de l'avenir, crise d'identité, insécurité. Les nouvelles élections seront-elles le remède ou le poison final ? [...] Un avenir européen, comme l'a invoqué Emmanuel Macron, n'est plus une option raisonnable que pour une infime minorité. » « Un gouvernement d'extrême droite à Paris mettrait aussitôt fin à l'aide à l'Ukraine », déplore le quotidien de gauche « TAZ ».

À Berlin, l'inquiétude est palpable. Le gouvernement Scholz « craint pour la coopération entre les deux pays en raison du glissement à droite attendu à l'issue des élections, explique le Tagesspiegel. Pour le Rassemblement national, l'Allemagne est plutôt un adversaire », rappelle le quotidien de centre droit.

« Germanophobie chez l'extrême droite française »

Avec le RN aux commandes, toutes les bases de la prospérité allemande seraient menacées, selon les milieux d'affaires et le gouvernement : les débouchés du marché commun, l'image de l'Europe dans le monde, les règles budgétaires et la stabilité de la zone euro. La presse du pays cite à ce sujet Jordan Bardella : selon lui, les accords de libre-échange « profiteraient avant tout aux exportations de voitures allemandes au détriment de l'agriculture française ». « On pourrait attester d'une germanophobie prononcée au sein de l'extrême droite française », pointe une analyse de l'influente Société allemande de politique étrangère.

Outre-Rhin, beaucoup doutent que l'exercice du pouvoir puisse nuire au RN. « Marine Le Pen mettra son programme en place, estime le député Vert Anton Hofreiter. Elle tentera de contrer une soi-disant dominance allemande en Europe. Ce serait un retour fatal à une logique des conflits nationaux, dont a longtemps souffert le continent. »

Le Monde
élections législatives, lundi 24 juin 2024 1237 mots, p. 5
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22 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Dans le Gard, la gauche se mobilise contre le RN

Au Vigan et alentour, des habitants veulent garder espoir et luttent pour rester une « terre d’accueil »

Agathe Beaudouin

Nîmes - correspondante - Une grosse claque et une infinie tristesse. » Colinda Ferraud n’a que ces mots pour évoquer la soirée du dimanche 9 juin. Dans la cuisine de sa maison accrochée aux Cévennes, elle, d’ordinaire si « enthousiaste et positive », a du mal à digérer le résultat des élections européennes et son moral joue au yo-yo depuis dix jours. « La tristesse du matin laisse parfois place à des moments d’espoir », reconnaît la quadragénaire.

Ici, sous l’œil du mont Aigoual, en terres protestantes, le Rassemblement national (RN) s’est infiltré. Au Vigan (Gard), le gros bourg de la vallée, jamais le parti frontiste n’était arrivé en tête. « Jamais », répète Colinda Ferraud. Les européennes ont brisé cette fierté : Jordan Bardella a obtenu 23,2 % des suffrages dans la cité et 36,1 % sur l’ensemble de la 5e circonscription du Gard. Cette animatrice de métier, qui mène des projets de théâtre ou de cinéma avec les enfants des écoles, des adolescents, des familles, dans sa caravane ambulante, repasse les chiffres dans sa tête. Cela la chiffonne, elle voudrait comprendre. « Cela veut dire que, forcément, parmi tous les gens que je côtoie, certains votent RN… »

« Nostalgie d’un passé magnifié »

Il y a un peu plus d’un an, Le Vigan s’était pourtant mobilisé contre la réforme des retraites. Plus de 800 personnes avaient participé aux rassemblements, dans cette ville de moins de 4 000 habitants, dirigée par Sylvie Arnal (divers gauche) et où le président de la communauté de communes est un fidèle de la socialiste Carole Delga, à la tête de la région Occitanie. Une fois par semaine, les opposants se retrouvaient à 18 h 30, place de la mairie, pour brûler le projet de loi. Les « gilets jaunes », le collectif des précaires, les syndicats, CGT en tête, et d’autres associations avançaient ensemble. Quasiment au même moment, la population se battait aussi contre la fermeture de la maternité de Ganges (Hérault), à vingt minutes de là.

« Ces luttes collectives et citoyennes ne sont pas arrivées par hasard. On a un peu tous ça dans le sang. Nos familles se sont toutes un jour mobilisées pour défendre le travail. Ici, il y a un fort sentiment d’appartenance à un territoire que l’on ne veut pas voir mourir », explique Coralie Joly, cheffe de file de l’union locale CGT. Colinda Ferraud, qui n’est ni encartée dans un parti politique ni adhérente à un syndicat, y a puisé une énergie nouvelle. Elle a filmé tous ces instants et réalisé un petit film. « J’ai senti un élan solidaire, on a fait venir des familles, quelque chose nous unissait, raconte la maman de deux adolescentes. Il se passait quelque chose de beau. »

La « gueule de bois » est d’autant plus difficile à « encaisser », comme elle dit, que personne n’assume ce vote frontiste dans ces vallées isolées, aux hameaux reclus. Les Cévennes sont une terre de luttes. De la guerre des camisards (soulèvement des paysans protestants refusant de se convertir au catholicisme, au début du XVIIIe siècle) aux maquisards de la seconde guerre mondiale, ce coin du Gard revendique cette histoire collective qui a, des années durant, construit un bastion rouge, une flamme militante, syndicale le plus souvent. Mais, aujourd’hui, les chiffres de l’emploi et le sentiment d’un abandon du service public témoignent d’une autre réalité.

Alice (le prénom a été modifié), mère de trois enfants, le constate : « Ici, quand un professeur est absent, il n’est pas remplacé. Nous sommes loin de tout. Mon fils n’a pas eu de prof de maths pendant plus de trois mois. » Emmanuel Grieu, un proche de François Ruffin, maire de Mandagout, seule commune du bassin viganais à avoir placé la liste La France insoumise (LFI) en tête aux européennes, observe cette terre de résistance se déliter. « Le problème, ce n’est ni l’insécurité, ni la délinquance, ni l’immigration, mais un fort sentiment d’injustice sociale. On sent bien que des habitants idéalisent une photo, celle de la grande période industrielle du Vigan, un passé qu’ils magnifient et qu’ils regrettent. Il y a cette mémoire, cette nostalgie de ce temps-là. » Mais l’élu ne comprend pas que « cela se traduise par un vote RN aussi important ».

Pourtant, lui aussi garde espoir. « Dès qu’il y a un rassemblement, une manifestation, ça me donne la patate. Les gens se remobilisent vite », observe cet « insoumis » engagé dans la campagne du député sortant, Michel Sala (LFI). Le 13 juin, quatre jours après l’électrochoc des européennes, un rassemblement a été organisé au Vigan, avec près de 250 personnes. Un ou deux sont désormais prévus chaque semaine, jusqu’au prochain scrutin.

Apporter des faits

« Ici, on sait réagir très vite. On a un groupe WhatsApp, avec toutes les organisations du collectif qui se battait contre les retraites », explique Kathy Laurent, de la CGT. Cette ancienne enseignante, jeune retraitée qui s’investit dans le conseil des salariés à la CGT, ne croit pas que Le Vigan basculera définitivement du côté du RN. « J’ai fait les calculs, je ne suis pas inquiète. »

Mais, pour l’ensemble de la circonscription, il est plus délicat de prédire un résultat. Dans un département qui a élu, en 2022, quatre députés RN sur six, Michel Sala, seul rescapé gardois de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), part avec plus de 8 000 voix de retard sur le RN, en se fondant sur les scores aux européennes. Dans le local CGT, Audrey Leprêtre, 42 ans, qui travaille à l’hôpital, parle d’un « vote ras le bol ». « Ils ont voulu faire réagir, dire stop. Et, d’ailleurs, ça a fonctionné, mais, pour les législatives, c’est différent. » A ses côtés, Coralie Joly répète qu’il faut apporter des faits. « On a des tracts pour expliquer le vote des députés RN. Ils ont voté contre l’augmentation du smic, contre le gel des loyers, contre le repas au Crous à 1 euro… »

Sur ce territoire, longtemps considéré comme une terre de refuge, où les déplacements se comptent en temps et non en kilomètres, l’arrivée de nouvelles populations modifie les relations. « Je m’inquiète de voir certaines personnes craindre une invasion, alors que nous sommes une terre d’accueil dans nos gènes. Il faut parvenir à un consensus », constate Mme Ferraud. Dans ce contexte politique inédit, pour la première fois, elle avoue s’interroger : faire du porte-à-porte ou non ? « Parfois, j’y pense, mais je ne me sens pas en mesure d’aller convaincre des gens qui votent RN, dit-elle. Là où je peux être utile, c’est avec mes contacts. J’essaie de faire converger les forces pour relier les vallées. Remettre en avant cet esprit de résistance qui nous incarne. »

Lors du premier rassemblement, elle est venue avec une machine à fabriquer des badges. Tout le monde est reparti avec son insigne Nouveau Front populaire accroché à son tee-shirt. Cela la met en joie. « Je sais que l’on vit sur une terre de gauche. Une terre qui vit la montée du RN et qui s’interroge un peu, mais on est toujours à gauche. On a une fierté d’être cévenols. Je ne peux pas croire qu’on la perdra. »

Le Monde
International Géopolitique, lundi 24 juin 2024 3599 mots, p. 16,17
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23 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Phili pp ines Le grand retour de l’allié américain

Après une période d’émancipation, Manille a renoué avec les Etats-Unis pour contenir l’offensive de Pékin en mer de Chine méridionale, notamment autour d’îlots convoités pour leur gaz et leur position stratégique

Brice Pedroletti

Manille, Masinloc et Subic Bay (Philippines) - envoyé spécial - Du haut de ses 81 ans, Edicio Dela Torre n’en revient toujours pas. « J’ai passé neuf ans en prison sous la dictature de Ferdinand Marcos. Et voici que je me sens proche de son fils [le président philippin Bongbong Marcos] et des Etats-Unis. Cela existe, les patriotes sur le tard ? », nous dit-il, sourire en coin, cheveux gris lissés en arrière, au siège du Mouvement de reconstruction rurale des Philippines, une organisation de gauche d’aide aux paysans dont il est président, dans le grand Manille.

Ancien curé et figure du combat pour la démocratie, Edicio est le coorganisateur, avec la formation sociale-démocrate Akbayan, d’un nouveau mouvement citoyen : Atin Ito, « C’est à nous ! » en tagalog. Atin Ito a organisé deux expéditions en mer de Chine méridionale pour soutenir les pêcheurs et les gardes-côtes philippins face aux navires chinois à proximité de deux atolls dont la Chine veut couper l’accès aux Philippins : le banc Second Thomas, en décembre 2023, et l’atoll de Scarborough, le 15 mai. Deux atolls situés dans la zone économique exclusive (ZEE) des Philippines, soit une distance jusqu’à 200 milles marins (370 kilomètres) au large des côtes.

En accord avec les autorités philippines, les flottilles de protestataires sont restées à plusieurs dizaines de milles des atolls concernés. Face au géant chinois, l’extrême prudence reste de mise. La Chine, qui a positionné des dizaines de navires de gardes-côtes pour barrer la route aux manifestants, a autorisé au lendemain de l’expédition de l’atoll de Scarborough ses gardes-côtes à « détenir sans procès, jusqu’à soixante jours, toute personne soupçonnée d’avoir illégalement franchi ses frontières ». Une mesure entrée en vigueur le 15 juin.

L’annonce a provoqué l’indignation des Philippins. « Ils n’ont aucun droit de dire cela. C’est nous qui devons les arrêter ! », réagissait le 7 juin, à Masinloc, la ville côtière face à l’atoll de Scarborough, Leonardo Cuaresma, à la tête d’une association indépendante de pêcheurs. A quelques dizaines de mètres de sa maison en ciment, des bankacolorés aux noms d’« Iresse » ou de « Jolynna » sont posés sur le sable gris : c’est sur ces embarcations aux flotteurs en bambou que les pêcheurs rejoignent l’atoll, à plus de vingt heures de navigation, autour d’un « bateau mère » plus important. Ils y pêchent au fusil à harpon et au filet. Or, le lagon de l’atoll est le seul endroit où s’abriter en cas de gros temps : « C’est devenu très dangereux depuis que les Chinois nous empêchent d’y accéder », accuse-t-il.

Multiplication des incidents

La Chine délimite en mer de Chine méridionale ce qu’elle appelle son « territoire historique » par une « ligne en neuf traits » qui avale une bonne partie de la ZEE des Philippines (mais aussi celle du Vietnam, de la Malaisie, de Brunei et de l’Indonésie). A force de pousser ses pions, la Chine fait l’unanimité contre elle dans ce pays de 115 millions d’habitants dispersés sur plus de 7 600 îles. Les sondages sont sans appel. Le dernier, publié début juin par OCTA Research, indique que 76 % des Philippins considèrent la Chine comme la plus « grosse menace »pour eux – 17 points de pourcentage de plus qu’en 2022. Et 91 % affirment ne pas avoir confiance en ce pays, contre 58 % il y a deux ans.

Même la gauche radicale et anti-impérialiste, qui s’oppose à toute présence militaire américaine au nom des dérives de la dictature Marcos (1972-1986), dénonce Pékin : « La Chine est clairement l’agresseur. Pourquoi fait-elle subir aux autres ce qu’elle a subi dans le passé ? », s’insurge Mong Palatino, ancien député et secrétaire général de Bayan, nouvelle alliance patriotique, une coalition d’organisations de gauche qui a manifesté le 15 juin devant l’ambassade de Chine, où un portrait géant de Xi Jinping a été déchiré. Elle avait aussi manifesté le 12 juin, jour de la Fête de l’indépendance, devant l’ambassade américaine, pour dénoncer les « ingérences américaines » dans la politique philippine.

« Par rapport à leurs voisins, les Philippines ont particulièrement souffert de l’appétit chinois »,juge l’expert des questions de sécurité maritime Raymond Powell, un ancien colonel de l’US Air Force qui anime le projet Sealight, hébergé par un centre de recherche de l’université Stanford (Californie). Les incidents se sont multipliés en 2023 et en 2024 autour de plusieurs de points chauds et, note M. Powell, la Chine « joue l’escalade ». A l’approche du banc Second Thomas, là où les Philippines ont volontairement fait échouer en 1999 un navire, le Sierra-Madre, pour servir de garnison flottante, les gardes-côtes chinois ont bombardé aux canons à eau et tenté à maintes reprises en 2023 et 2024 de bloquer les bateaux philippins venus ravitailler les soldats.

Le 17 juin, un marin philippin a été grièvement blessé lors de l’interception le matin même d’un bateau de la marine par des gardes-côtes chinois armés de « machettes, de couteaux et de marteaux » lors d’une mission de réapprovisionnement du Sierra-Madre – un acte digne de « pirates », a dénoncé, le 19 juin, le général Romeo Brawner Jr, chef des armées philippines. Les gardes-côtes chinois auraient confisqué ou détruit du matériel, notamment des armes à feu, selon l’armée philippine.

Depuis l’élection de Bongbong Marcos, le fils du dictateur Ferdinand Marcos, en mai 2022, le ton a changé : le gouvernement philippin s’appuie ouvertement sur l’allié américain. Longtemps gardées secrètes, les actions des gardes-côtes chinois contre leurs homologues philippins, qui s’abstiennent de riposter, sont désormais révélées au grand public et font les gros titres.

Le 31 mai, M. Marcos était l’invité d’honneur du forum de Shangri-La sur la défense en Asie, à Singapour. Il a rappelé que Manille avait le droit international de son côté. Saisie par les Philippines en 2012 à la suite de l’annexion par la Chine de Scarborough, la Cour permanente d’arbitrage de La Haye avait jugé en 2016 « sans fondement » la « ligne en neuf traits » par laquelle la Chine délimite ses eaux territoriales. La Cour a aussi confirmé la validité de la ZEE philippine et des droits qui lui sont attachés. La Chine, qui a pourtant ratifié la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (Unclos), a rejeté la décision. Sans nommer Pékin, M. Marcos a brocardé dans son discours « les actions illégales, coercitives, agressives et trompeuses[qui] continuent de violer[leur] souveraineté,[leurs] droits souverains et [leurs] juridictions ». En marge du forum, Philippins et Américains ont décidé de futures patrouilles communes de leurs gardes-côtes dans la ZEE philippine, une première.

Le 3 juin, le président philippin a même reçu à Manille pour une visite surprise le président ukrainien Volodymyr Zelensky, lui aussi passé par Singapour. Tout un symbole : « En Ukraine, la Russie a entrepris de résoudre une dispute territoriale par l’usage de la force. Aux Philippines, la Chine le fait par la menace de la force. Dans les deux cas, si ces pays réussissent, c’est le retour de la loi du plus fort », prévient Antonio Carpio, un ancien juge de la Cour suprême philippine, qui parcourt le monde pour faire reconnaître les droits de son pays.

Surtout, les Américains sont soucieux d’intégrer les Philippins à leurs initiatives régionales : en avril, M. Marcos participait, à Washington, au côté du premier ministre japonais, Fumio Kishida, à un sommet trilatéral avec le président Joe Biden, le premier du genre. Début mai, son ministre de la défense, Gilberto Teodoro, rejoignait à Hawaï ses homologues japonais, américain et australien pour une rencontre « quadrilatérale » sur la sécurité dans la partie orientale de l’Indo-Pacifique, surnommée le « Squad » – en référence au Quad, le dialogue de sécurité entre Etats-Unis, Inde, Japon et Australie, qui englobe la totalité de l’Indo-Pacifique, mis en veilleuse en 2023. Le traité de défense mutuelle avec les Philippines, signé en 1951, fut la toute première des cinq alliances américaines bilatérales en Asie (les autres étant celles avec le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Thaïlande).

« Divorce »

Après des hauts et des bas, l’heure est aujourd’hui à la reconsolidation des liens transversaux. Au début des années 1970, le président Marcos entraînait le pays dans une dictature brutale, au nom de la lutte contre le communisme, avec l’appui de Washington. Il fut renversé par la rue et une poignée de généraux rebelles en 1986. Les Américains furent ensuite priés de fermer en 1991 leurs deux grandes bases, la base navale de Subic Bay et la base aérienne Clark.

L’alliance avec les Philippines est maintenue, mais vidée de sa substance. Or, l’occupation par la Chine en 1995 de Mischief Reef, un récif partiellement submergé dans la ZEE des Philippines, conduisit à un premier accord en 1999 pour encadrer les visites de troupes américaines aux Philippines (le Visiting Forces Agreement, ou VFA). A la suite du blocage par la Chine de l’atoll de Scarborough en 2012, Manille signe en 2014, à la faveur du « pivot asiatique » de Barack Obama, un accord de coopération de défense renforcé (EDCA) pour entériner l’accès non permanent de troupes américaines à cinq bases philippines rénovées par les Etats-Unis.

Cet accord n’a pas le temps d’être mis en œuvre que Rodrigo Duterte, élu en 2016, le suspend. Il menace même de l’abroger : le président populiste dit vouloir « divorcer » d’avec les Etats-Unis. Duterte remise également la décision de La Haye en faveur des Philippines fondée sur l’Unclos et déclare ouvrir grande la porte à des investissements chinois. En 2018, ce Trump asiatique et prochinois engage des négociations avec Pékin pour l’exploitation d’une vaste réserve de gaz sous le banc Reed, un mont sous-marin situé dans la ZEE des Philippines, en coopération avec la société d’Etat chinoise Cnooc. Manille avait mis en pause toute exploration en 2014, à la suite du harcèlement de gardes-côtes chinois.

Mais les négociations vont prendre une tournure inattendue : Duterte a révélé en 2019 que Xi Jinping l’a menacé de « guerre » quand il a évoqué son droit de faire appel à une société non chinoise. En 2022, Duterte, qui a entre-temps rentrouvert la porte aux Américains, met fin aux discussions avec Pékin : la Chine a refusé jusqu’au bout que l’accord inscrive noir sur blanc la réserve de gaz comme incluse dans la ZEE des Philippines – et donc leur revenant de droit. La Chine, pourtant, signalent les experts, n’a pas besoin de ce gaz, trop cher à transporter jusque chez elle.

« Quand Bongbong Marcos est arrivé au pouvoir, on craignait qu’il poursuive la voie d’apaisement avec la Chine de Duterte », explique Antonio Carpio. En effet, le populiste et populaire Duterte a largement contribué à faire élire son successeur, en plaçant à ses côtés, comme vice-présidente, sa propre fille, Sarah Duterte. Or, l’accès au gaz du banc Reed est critique pour les Philippines, rappelle l’ancien juge : le champ offshore de Malampaya, qui fournit 40 % des besoins en électricité de Luçon, l’île la plus développée du pays, sera prochainement épuisé, obligeant à importer du gaz. La visite à Pékin en janvier 2023 du nouveau numéro un philippin est alors une ultime tentative pour convaincre Xi Jinping de la position philippine sur l’exploitation de « son » gaz, en conformité avec le droit de la mer. « Il a été convenu que, si la Chine disait de nouveau non, Marcos se tournerait vers les Etats-Unis, c’est exactement ce qu’il s’est passé », soutient M. Carpio.

Un mois plus tard, en février 2023, le secrétaire à la défense américain Lloyd Austin annonce à Manille l’extension de l’EDCA à quatre nouvelles bases, portant à neuf le total des bases concernées. Trois d’entre elles sont au nord de Luçon, donc proches de Taïwan. Le pivot vers l’Amérique est devenu un virage à 180 degrés.

Dix ans après l’accord de 2014, le réaménagement par les Américains des cinq bases philippines initiales, auquel ont été affectés 82 millions de dollars (76 millions d’euros), n’en est toutefois qu’à ses débuts : le premier chantier, l’agrandissement de la piste de la base aérienne de Basa, au nord de Manille, n’a été achevé qu’en novembre 2023.

Or, entre 2014 et 2016, la Chine a, de son côté, transformé en bases militaires sept îlots des Spratleys en les renflouant massivement. Ce qui lui donne plus de « surface » que tous les autres occupants d’îles des Spratleys réunis. Trois îlots comportent des pistes d’atterrissage, dont Mischief Reef, l’îlot occupé dans la ZEE des Philippines en 1995 et situé à 130 milles nautiques des côtes philippines.

Les enjeux sont considérables aux yeux des Américains : en cas de guerre autour de Taïwan – que la Chine a menacé de réunifier par la force si nécessaire –, les Philippines pourraient être le maillon faible de la défense de l’île sur son flanc occidental, le Japon étant, sur son flanc oriental, plus armé. Depuis que la Chine s’est dotée d’armements modernes, comme ses missiles « tueurs de porte-avions », l’équation stratégique a changé :l’envoi éventuel d’un porte-avions américain ne suffit plus en matière de dissuasion.

« La stratégie des Etats-Unis n’est plus de déployer des renforts permanents mais d’opérer des rotations d’unités, de multiplier les partenariats et les exercices militaires et de développer l’infrastructure nécessaire pour un conflit de haute intensité. Les bases EDCA entrent dans ce schéma », décrypte Benjamin Blandin, doctorant à l’Institut catholique de Paris et auteur d’une thèse en cours sur la mer de Chine méridionale. Lors des derniers exercices militaires entre Philippins et Américains en mai, des systèmes de missiles de portée moyenne, type Tomahawk, ont pour la première fois été déployés aux Philippines, de manière temporaire.

L’entrisme chinois dans la partie philippine des Spratleys relève lui aussi d’une quête de force de frappe : « La Chine convoite le banc Second Thomas[l’avant-poste philippin du Sierra-Madre] , car c’est le carrefour des voies maritimes et sous-marines est-ouest et nord-sud des Spratleys », relève François-Xavier Bonnet, chercheur associé basé à Manille à l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (Irasec). « Or, ces eaux très profondes, jusqu’à 2 500 mètres, permettent aux sous-marins nucléaires de se dissimuler. La Chine veut faire de toute cette zone un bastion », décrypte ce spécialiste des Philippines.

« Pax sinica »

C’est là tout le paradoxe et l’originalité du défi chinois : la Chine déploie d’un côté des moyens militaires dignes d’une superpuissance et de l’autre livre une guérilla permanente aux Philippines par le biais des activités dites de « zone grise » de ses gardes-côtes et de ses milices maritimes (de faux pêcheurs sous commandement militaire). Celles-ci lui permettent d’agir sans aller jusqu’à une attaque caractérisée contre un navire ou des soldats philippins, qui activerait le traité de défense avec les Américains. « Dans la pensée stratégique chinoise, il est glorieux de vaincre sans combattre et, pour y parvenir, la Chine utilise un ensemble très varié de moyens dits de guerre asymétrique : elle va harceler les activités d’exploration des pays riverains au sein de leur propre ZEE, exercer des rétorsions économiques – comme l’arrêt des importations de bananes philippines[lors de la confrontation autour de l’atoll de Scarborough en 2012] , jouer du levier de ses investissements en infrastructures… », observe Benjamin Blandin.

Le cas de la garnison flottante du Sierra-Madre, le dernier en date des abcès de fixation entre la Chine et les Philippines, est révélateur : la Chine, qui attend que l’épave se brise d’elle-même, affirme que Duterte avait promis de ne pas la rénover (le gouvernement Marcos a répondu qu’une promesse orale n’ayant laissé aucune trace n’a aucune valeur). Pékin exige donc de Manille d’être informé à l’avance de toute opération de ravitaillement et de l’inspecter afin d’interdire tout matériau de construction. Une exigence qualifiée le 8 juin d’ « absurde, insensée et inacceptable » par Eduardo Año, le conseiller à la sécurité nationale du gouvernement Marcos.

« Ces demandes permanentes d’autorisation visent à réinstaurer le système tributaire : les pays faibles et petits sont vassaux », analyse François-Xavier Bonnet. « Dans le code de conduite que la Chine négocie avec l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean) pour la mer de Chine méridionale, elle veut imposer que les pays demandent son accord pour procéder à des exercices navals avec un pays étranger à la région », précise-t-il. En discussion depuis 2002, ce code de conduite instituerait, si la Chine parvient à ses fins, un règlement interne à la mer de Chine méridionale qui prévaudrait sur le droit international – bref, une « pax sinica ».

Le grand retour des Américains aux Philippines passe aussi par un autre domaine : l’économie. Pour les Philippines, une moindre dépendance économique à l’égard de Pékin, son premier partenaire commercial, avec qui Manille échange autant qu’avec le Japon et les Etats-Unis réunis, est d’autant plus cruciale que chacun sait qu’en cas de conflit Pékin n’hésitera pas à utiliser cette arme commerciale. A 160 kilomètres d’autoroute de Manille, l’ancienne base américaine de Subic Bay s’est réinventée ces deux dernières décennies en zone économique – avec un succès relatif. L’éruption en 1991 du volcan Pinatubo, qui engloutit sous les cendres Subic Bay ainsi que la base aérienne Clark, avait précipité le départ des Américains. Un vote hostile du Sénat philippin contre la prolongation de leur bail le scella.

Depuis, son port en eau profonde a permis à la Subic Bay Freeport Zone d’attirer des sous-traitants japonais et taïwanais de l’électronique. Les chantiers navals du groupe sud-coréen Hanjin, sa plus grande réussite, dont les longs hangars bleus sont visibles sur l’autre rive de la baie, ont hissé les Philippines au quatrième rang mondial pour la construction navale. Quand ils font faillite, en 2019, les groupes chinois se pressent au portillon.

Or, dès son premier voyage en Chine en 2016, le président Duterte s’était entendu avec Pékin pour la construction et le financement par la Chine d’un train express entre Clark et Subic Bay dans le cadre des « nouvelles routes de la soie » du président Xi Jinping. « A cette époque, ça grouillait de Chinois dans les parcs de villas de Subic », révèle Armina Belleza Llamas, chargée de communication de l’agence gouvernementale qui gère la zone depuis l’ancien quartier général américain. Au-dessus des portes, les panneaux « air raid shelter » (« abri antiaérien ») sont toujours visibles.

Quand la pandémie et les dissensions croissantes avec la Chine à la fin du mandat de Duterte mettent un coup d’arrêt aux projets chinois, les Américains montent au créneau : José Manuel Romualdez, l’ambassadeur des Philippines aux Etats-Unis, nommé en 2016 et toujours en place, a révélé dans une chronique le 19 mai l’intérêt à l’époque de l’administration Trump de « sauver le chantier naval et[d’] en faire bon usage, notamment pour l’amarrage et la réparation des navires américains, tout en le rendant commercialement viable ». En mars 2022, juste avant l’élection présidentielle aux Philippines, le fonds américain Cerberus Capital Management reprend le site industriel de Hanjin, rebaptisé Agila Subic, pour une durée de cinquante ans. Or, Cerberus, très présent dans le secteur de la défense aux Etats-Unis, est considéré comme proche du Pentagone. Le fonds a alloué une partie du site au géant coréen Hyundai Heavy Industries pour fabriquer des éoliennes offshore. C’est aussi à Agila Subic que la marine philippine, qui envisage d’acquérir des sous-marins, les stationnerait, selon les experts.

Quant au chemin de fer Clark-Subic Bay, la Chine n’y a pas donné suite après l’élection de Bongbong Marcos. Les Philippines proposent désormais de l’inclure dans le « couloir économique de Luçon », un vaste plan d’investissements annoncé lors du sommet trilatéral de Washington d’avril et porté conjointement par les Américains et les Japonais. L’un des objectifs est d’y favoriser l’implantation de sous-traitants asiatiques incités à quitter la Chine dans le cadre des sanctions américaines. « Cela doit permettre de renforcer notre résilience face à la coercition économique chinoise », estime Rommel Ong, un contre-amiral à la retraite qui enseigne la stratégie à l’université Ateneo de Manille. Il cite des incursions économiques chinoises suspectes dans la province de Cagayan, sur la côte orientale de Luçon, dont le gouverneur s’oppose à deux des nouvelles bases EDCA. « Les Chinois cooptent les officiels locaux, surtout dans le Nord, car c’est près de Taïwan : les maires ou les gouverneurs y soutiennent les activités qui rapportent de l’argent, pas les pêcheurs », avance le contre-amiral Ong.

Restent les aléas de la politique intérieure des Philippines. La propagande chinoise, qui fait des Philippines une « marionnette » des Etats-Unis, est majoritairement relayée par des partisans de Rodrigo Duterte. Or, l’ancien président, retranché dans son fief de Mindanao, dans le sud de l’archipel, et visé par une enquête de la Cour pénale internationale pour les assassinats de sa « guerre contre la drogue », est désormais à couteaux tirés avec Bongbong Marcos et son clan. Lors de son mandat, il avait choyé la police et l’armée, doublant les salaires. Au point que Manille a, ces derniers mois, bruissé une nouvelle fois de rumeurs de coup d’Etat.

Libération
lundi 24 juin 2024 846 mots, p. 8

expresso Législatives

La question de l'antisémitisme continue d'entraver la gauche

Par Lilian Alemagna

L'histoire du jour

Face à un Nouveau Front populaire qui peine à parler d'une même voix sur le sujet, la macronie multiplie ses attaques pour tenter de faire revenir l'électorat de centre gauche.

Sortir de la nasse. Celle des accusations en antisémitisme venant de la macronie et de l'extrême droite. Et celle de la question du Premier ministre en cas de victoire surprise, le 7 juillet, du Nouveau Front populaire. Sur le premier sujet, les quatres chefs des principaux partis qui composent cette noument union de la gauche pour les élections législatives, n'ont pas fait dans la dentelle dimanche. Dans un communiqué signé de Marine Tondelier (Les Ecologistes), Manuel Bompard (La France insoumise), Olivier Faure (Parti socialiste) et Fabien Roussel (Parti communiste français), ils ap- pellent clairement à «combat[tre] l'antisémitisme du et toutes formes de racisme» et dénoncent une «odieuse campagne de diffamation menée par une macronie en déroute». La veille, sur France 5, Jean-Luc Mélenchon avait aussi eu l'occasion de répondre aux accusations d'antisémitisme qui encombrent la campagne de la gauche, notamment depuis le viol collectif d'une enfant de 12 ans à Courbevoie avec, selon les jour premiers éléments de l'enquête, une motivation en raison de sa religion juive. «Je n'ai rien à voir avec le racisme, je n'ai rien à voir avec l'antisémitisme, ça suffit maintenant», avait lancé, très agacé, le triple candidat à la présidentielle, pointé du doigt pour avoir écrit il y a plusieurs semaines que l'antisémitisme, en France, restait «résiduel» alors que les actes sont en forte augmentation. «Tout cela est un prétexte pour dire que La France insoumise est une organisation antisémite, de manière à favoriser le vote Rassemblement national», a-t-il ajouté. Mélenchon a même reçu, dimanche, le soutien de son ancien Premier ministre, Lionel Jospin : «A part quelques exceptions, on ne peut pas mettre en doute leur engagevelle républicain», a-t-il déclaré sur BFM TV en référence aux insoumis. Charte. Dans leur communiqué, les quatre numéros 1 des principaux partis du Nouveau Front populaire ont qualifié d'«abomination» ce «drame du viol antisémite de Courbevoie». «Ce crime témoigne de la résurgence inquiétante des actes antisémites dans notre société, et de la culture du viol qui gangrène les comportements masculins dès le plus jeune âge», poursuivent-ils. Rappelant les mesures inscrites dans le «contrat de législature» signé entre eux (davantage de «moyens» pour la justice ou encore la mise en oeuvre de «plans interministériels pour analyser, prévenir et lutter contre l'antisémitisme en France»), les chefs des écolos, du PS, de LFI et du PCF dénoncent dans ce texte commun l'offensive menée notamment par le Premier ministre, Gabriel Attal, qui, selon eux, «préfèr[e] salir son opposition plutôt que d'assumer une confrontation de nos projets politiques respectifs». Enfin une position unanime? On le pensait jusqu'à ce que en fin de journée dimanche, l'ex-tête de liste du Parti socialiste et de Place publique, Raphaël Glucksmann, annonce sur X (ex-Twitter) avoir signé «avec le Parti Communiste, les Verts et le Parti socialiste» une «charte contre l'antisémitisme avec des engagements précis». Dans ce second communiqué - diffusé aussi sur les réseaux par le patron du PCF, Fabien Roussel - les signataires insistent sur «l'explosion des actes antisémites» qui «ont été démultipliés au premier semestre 2024», «une recrudescence inédite des actes antisémites depuis la Shoah» et la «condamn[ation] avec force [de] toute expression visant à minimiser ou relativiser cette explosion de l'antisémitisme dans notre pays». Pourquoi La France insoumise n'estelle pas signataire de ce deuxième texte? «Dans ce communiqué, il est indiqué que les candidats investis par chaque formation signaient une charte, explique à Libération le coordinateur national de la France insoumise, Manuel Bompard. Or les insoumis avaient déjà signé une charte il y a dix jours, qui comprend des engagements contre le racisme et l'antisémitisme, ce qui n'était pas le cas des autres.» Une version confirmée côté écolos. Deux chartes et deux communiqués. Voilà qui prête à confusion malgré les clarifications

«Se taire». De quoi encourager les angles d'attaque de la macronie contre une gauche unie qui - bien plus que l'extrême droite - a été désignée comme la cible principale pour tenter de récupérer une partie de l'électorat de centre gauche parti chez Raphaël Glucksmann aux européennes. Invité du Grand Jury de RTL, Attal s'est aussi réjoui d'avoir entendu Jean-Luc Mélenchon dire, la veille, qu'il avait toujours «l'intention de gouverner ce pays» et que la règle décidée entre partenaires à gauche était, en cas de victoire, que le groupe avec le plus de députés proposerait quelqu'un pour Matignon. De Corrèze où il fait campagne, François Hollande lui a demandé dimanche de «se taire», pour «rendre service au Nouveau Front populaire». Chez les communistes, Fabien Roussel s'est insurgé, lui, contre «l'idée d'une nomination [ ] qu'il alimente lui-même» Elle «n'a jamais fait l'objet d'un accord, assure le député du Nord. C'est faux et insupportable.» A ce niveau, l'union est un vrai combat. ?

LIBÉ.

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A lire sur Libération.fr, notre reportage à la manifestation parisienne contre l'antisémitisme.

Libération
lundi 24 juin 2024 780 mots, p. 23

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21 juin 2024 - Libération (site web)

La balle perdue et l'autobus 95

Par Daniel Schneidermann

Médiatiques

Dans le scénario bien rodé d'une soirée spéciale législatives sur BFM, où une poignée de politiques font face à des Français castés pour leur profil sociopsychologique, surgissent parfois de réels moments d'échanges.

Le journaliste Benjamin Duhamel quitte sa place de meneur de jeu et vient s'asseoir à côté de Layla. Chacun comprend que le moment va être exceptionnel. Layla est la mère de Socayna, étudiante de 24 ans tuée d'une balle perdue de règlement de comptes à la kalachnikov en septembre 2023 à Marseille, alors qu'elle travaillait dans sa chambre. Cinq mois plus tard, un mineur de 16 ans était mis en examen, pour assassinat.

«C'était une vivante pleine de joie, sanglote Layla. Elle lisait beaucoup beaucoup de livres. Elle s'occupait de mes papiers. Elle était tout pour nous.» Un matin, la famille entend des tirs dans la rue. Dans sa chambre, la jeune étudiante gît «dans une mare de sang. Il n'y a plus de dents. Ils ont démonté la tête. Le médecin m'a dit, "Désolé Madame, on ne pouvait rien faire." Qu'est-ce qu'elle a fait, la pauvre? J'ai rien compris de ce qui s'est passé. C'est un mineur de 15 ans qui a tué ma fille. J'ai jamais su qu'on vivait dans des cartons.» La balle a transpercé le mur de l'immeuble. «Peut-être Aurore Bergé sur ce sujet » risque Benjamin Duhamel. Car ils sont trois politiques, représentant «les trois blocs», face au récit de Layla, dans cette soirée spéciale de BFM, construite sur le mode traditionnel: une poignée de politiques face à des Français soigneusement castés pour leur profil sociopsychologique (l'agriculteur en colère, le restaurateur qui n'arrive pas à recruter), leur facilité d'expression, ou - mieux - leur qualité de protagonistes d'un fait divers. Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations (Renaissance), Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, et Jean-Philippe Tanguy, député RN. «C'est difficile de parler après vous», commence la ministre. Oui. Certes. Mais c'est le principe. Il s'agit de placer les politiques en contact direct avec la détresse populaire, voire la douleur en fusion, sans médiateur, sans intermédiaire, sans blindage. Aller chercher à mains nues ce minerai introuvable: la sincérité tripale du politique, sous les couches successives de convictions, de postures, de langue de bois. Mais Layla n'en a pas fini. «Est-ce que la France elle est en guerre, on savait pas. On est en guerre contre qui?» Bergé parle justice des mineurs. Pour Roussel, «faut mettre le paquet, c'est tout». Le paquet, sur la police de proximité, les enquêteurs, la police aux frontières. «Mais aussi plus d'éducateurs.» Pour Tanguy, «ceux qui consomment de la drogue nourrissent cette guerre. Ils passent un bon moment mais c'est pas un bon moment, même s'ils n'en ont pas conscience». Benjamin Duhamel regagne sa place de Monsieur Loyal. Après l'intermède de cette douleur hors norme, le débat ordinaire peut reprendre, avec ses conflits, ses revendications, ses récriminations ordinaires. «Les agents de l'Office français de la biodiversité sont armés», s'indigne un agriculteur. «Faut arrêter d'emmerder les agriculteurs», réagit Bergé, qui a regagné un terrain connu. Nathalie s'indigne d'avoir vu des drapeaux palestiniens à l'Assemblée. Tanguy reste coi face à Mohammed, réfugié du Darfour, au parcours d'intégration qu'il reconnaît «admirable», mais entré illégalement en France. A Méderic, restaurateur, pour qui «on ne peut pas faire sans immigration», il répond en boucle qu'il y a «cinq millions de chômeurs». Dans une intervention non prévue («on va vous passer un micro»), une cousine de Layla rappelle très calmement que «les gens qui viennent sur des bateaux cherchent à vivre décemment». Entre Nathalie, Méderic et Mohammed se forme le petit miracle d'une microsociété. Apparaît l'illusion qu'on pourrait s'écouter, voire - incroyable ! - échanger. Avec les risques de l'échange spontané, hors casting.

A Nathalie, celle qui s'offusque de lire sur les réseaux que «les musulmans extrémistes n'aiment pas les Français», Mehdi, responsable associatif à Romans-sur-Isère, demande calmement: «Dans votre quotidien Madame, concrètement, vous avez subi un événement de ce type-là ?» Ah oui. Le racisme anti-Français, Nathalie l'a rencontré en chair et en os. Elle raconte: «C'était dans le bus 95 avec une de mes vendeuses, d'un certain âge. C'était bourré et il y avait des poussettes. Elle a manqué de tomber. Elle s'est raccrochée à une poussette. Désolée de le dire, c'était une famille musulmane et arabe. La femme est rentrée dans une colère, elle l'a insultée, une catastrophe ! Tout ça parce qu'elle s'est accrochée à la poignée de la poussette. Excusez-moi, ça m'a choquée.» «Quel rapport ?», demande Duhamel. Nathalie, sans avoir entendu : «Ce qui me fait peur, ce sont les extrémistes.» On a failli s'écouter. ?

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_Le Fait du jour, dimanche 23 juin 2024 998 mots, p. AUJM10
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À gauche, une union mais des fissures

La création express d'une union de la gauche cache mal la bataille féroce à laquelle se livrent en coulisses socialistes et Insoumis. Avec chacun ses ambitions.

Pierre Maurer et Julien Duffé

Dans le taxi qui les mène au siège des écologistes à Paris, ce lundi 10 juin, les généraux du PS bouillonnent. Il est presque 17 heures quand Olivier Faure, le patron du parti, et ses proches apprennent que les Insoumis sont déjà dans les murs. Ils soupçonnent illico les Verts et les mélenchonistes de s'être mis d'accord pour débuter sans eux les négociations du Nouveau Front populaire.

« On fait demi-tour ! » décrètent-ils. Leur crainte ? Que la nouvelle coalition s'engage derrière Jean-Luc Mélenchon, comme en 2022. Sébastien Vincini, l'un des stratèges d'Olivier Faure, en fulmine encore : « Je balançais les feuilles partout, je ne voulais pas refaire la Nupes ! »

Deux heures plus tard, ils se mettront bien autour de la table, non sans avoir fixé leurs « lignes rouges » dans un communiqué. L'anecdote en dit long sur le bras de fer qui se joue dans les coulisses du Nouveau Front populaire. Depuis l'accord scellé, socialistes et Insoumis sont engagés dans une bataille pour arracher le leadership à gauche au soir du 7 juillet.

« Pas de complot » avec les frondeurs LFI

Forts du score de Raphaël Glucksmann aux européennes (13,8 %), les roses ont tout fait pour écarter l'hypothèse de Mélenchon à Matignon. Et après avoir obtenu de haute lutte une centaine de circonscriptions de plus qu'il y a deux ans, ils rêvent de faire élire davantage de députés que LFI, pariant sur une meilleure réussite pour leurs candidats. « On peut les dépasser ! » salive un cadre PS.

En face, la direction de LFI est résolue à défendre ses positions. Aux yeux des proches de Mélenchon, la dissolution surprise a mis au jour une stratégie qui se tramait en sourdine depuis des semaines entre une partie de leurs frondeurs et les socialistes.

En parallèle des négociations, ils préparent la riposte. Qui tombe comme un couperet le vendredi 14 juin, à 23 heures. Les figures critiques du mouvement, comme Raquel Garrido, Alexis Corbière ou Danielle Simonnet, ne sont pas réinvestis. Furieux, François Ruffin, qui avait lancé dès le soir du 9 juin l'idée du Front populaire, dénonce sur X la « bêtise » et le « sectarisme » de la direction de LFI. Dans « le Figaro », Mélenchon acte la rupture avec le député de la Somme. « Je ne mérite pas sa vindicte blessante. Pas sûr qu'elle serve ses ambitions », prévient-il.

La décision de LFI, qualifiée de « purge » par ses détracteurs, fait vaciller la nouvelle union. « J'assume totalement de dire que leurs circonscriptions devaient être attribuées à des gens qui ne jouent pas un double jeu et ne cherchent pas à marginaliser LFI, justifie Manuel Bompard, le coordinateur national des Insoumis. Il fallait le faire pour protéger la coalition et, en cas de défaite aux législatives, maintenir la capacité du groupe à repartir en campagne. » Le même accuse Ruffin, Autain et Corbière d'avoir « manoeuvré » avec le PS dès le soir de la dissolution « pour exclure LFI des négociations ». Chez les socialistes, Vincini dément : « Personne ne s'était mis d'accord. Il y avait déjà une pratique de travail avec les frondeurs, mais c'est tout. Il n'y a pas eu de complot ! »

Depuis, l'heure est davantage aux tentatives d'estocades qu'à la farandole de l'union. « Ils ont eu très peur car, à un moment, l'histoire s'écrivait sans la maison Mélenchon », veut croire un cacique socialiste.

Partie de poker menteur

« Il y a eu une tentative claire de mettre Mélenchon hors jeu. On n'allait pas regarder ça en souriant et en applaudissant », souffle un Insoumis, qui soupçonne le PS de vouloir imposer une coalition aux macronistes dans la future Assemblée : « C'est un plan foireux. D'où l'importance pour LFI d'être le premier groupe de gauche. » Le même minimise la portée du Nouveau Front populaire : « Ce n'est pas une union, c'est un front pour faire face à l'extrême droite. »

Le Nouveau Front populaire, simple alliance de circonstance ? Mélenchon n'a jamais caché ces derniers mois qu'en cas de présidentielle anticipée, il serait à nouveau candidat. « Je crains qu'il n'ait absolument aucune envie de jouer la victoire aux législatives mais plutôt de consolider ses positions en espérant qu'après la dissolution, la situation de blocage dans laquelle nous serons conduira à une présidentielle dans laquelle il pourrait concourir... un peu plus jeune », décrypte un baron de la gauche. Cela expliquerait pourquoi le tribun a poli son discours et n'exige plus Matignon. « Il doit être la figure de référence de ce qu'on fait : le programme, c'est le sien. Et puis s'il y a une présidentielle qui arrive, il va falloir la gagner », sourit Manuel Bompard.

Dans cette partie de poker menteur, chacun attend de savoir si les cartes seront rebattues le 7 juillet. Jusqu'ici, les mélenchonistes ont pu compter sur les écologistes, qui ne pouvaient faire sans LFI pour espérer conserver leurs circonscriptions. « Ce sera avec l'ensemble des Insoumis », avait prévenu d'emblée leur cheffe Marine Tondelier, au début des négociations. Désormais, les Verts attendent de voir de quel côté retombera la pièce. Et le communiste Fabien Roussel, menacé par le RN dans sa circonscription, se concentre sur sa campagne.

Malgré cette concurrence féroce, il faut bien défendre ce Nouveau Front populaire... Les quatre chefs de parti qui le composent se succéderont cette semaine lors des débats face à Jordan Bardella et à Gabriel Attal. Les performances de Manuel Bompard, mardi sur TF 1, et d'Olivier Faure, jeudi sur France 2, seront très scrutées. Un match dans le match pour « le leadership de la gauche », susurre un proche du chef du PS, déjà en stress : « Ce sera l'heure de vérité pour Olivier. » Un chef LFI résume la situation : « Le Front populaire, c'est un espace de rapport de force. »

Aujourd'hui en France
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_Le Fait du jour, dimanche 23 juin 2024 1836 mots, p. AUJM6,AUJM7,AUJM7,AUJM8
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23 juin 2024 - Le Parisien

SÉCURITÉ ET JUSTICE P Rétablissement de la

SÉCURITÉ ET JUSTICE

P Rétablissement de la police de proximité.

P Révision de l'excuse de minorité pour les jeunes délinquants.

P Rétablissement des peines planchers.

P Présomption de légitime défense pour les forces de l'ordre.

La présomption de légitime défense est un marqueur politique historique pour l'extrême droite, qui en a fait un argument de séduction massive à destination des forces de l'ordre. La mesure revient à renverser la charge de la preuve après qu'un policier a ouvert le feu. Ainsi, cela ne serait plus au policier de prouver qu'il a agi dans le cadre légal, mais à la victime de démontrer le contraire. Cela limiterait les poursuites, supprimerait la garde à vue et la détention provisoire pour les policiers dans l'exercice de leurs fonctions, accentuant le risque de déperdition de preuves, de concertation et de pression sur les témoins.

Pour marquer sa volonté de lutter contre la délinquance, la majorité sortante envisage de remettre en cause « l'excuse de minorité », qui veut que les mineurs écopent de peines adaptées à leur manque de maturité - principe qui justifie aussi que les moins de 18 ans ne disposent pas du droit de vote, ou de celui de se marier. Réagissant à plusieurs faits divers mettant en cause de très jeunes auteurs, le Premier ministre, Gabriel Attal, avait déjà annoncé, ce printemps, un futur projet de loi sur ce thème.

Le Nouveau Front populaire réactive avec la « police de proximité » un marqueur de gauche, même si l'expression a été inventée par la droite, en 1995, dans le Code de sécurité intérieure, et réactivée en 2017 sous Emmanuel Macron, puis abandonnée. Le concept, partant du constat que la répression seule est vouée à l'échec, est de rapprocher les forces de l'ordre de la population, en réinstaurant des patrouilles à pied dans les quartiers populaires. Le Nouveau Front populaire envisage aussi d'« interdire les LBD et les grenades mutilantes, et démanteler les Brav-M ».

IMMIGRATION

P Régularisation des travailleurs, des étudiants et des parents d'enfants scolarisés.

P Poursuite de la politique d'expulsion des étrangers délinquants et radicalisés. P Durcissement de la loi Immigration.

P Loi d'urgence pour supprimer le droit du sol.

La question de l'immigration est au coeur des programmes du Rassemblement national. Son leader, Jordan Bardella, a annoncé « une loi d'urgence » sur ce sujet, soumise à l'Assemblée nationale « dès les premières semaines » s'il accédait à Matignon. Ce texte viserait surtout à supprimer le droit du sol, ce fondement de la République qui veut qu'un enfant né en France de parents étrangers puisse devenir français à 13, 16 ou 18 ans. « La nationalité s'héritera par ses parents ou se méritera », a précisé le député RN Franck Allisio sur RMC.

Sur ce thème sur lequel l'actuel gouvernement a fait adopter, après maintes péripéties et une censure du Conseil constitutionnel, une loi Immigration et Asile de durcissement en janvier dernier (la seconde depuis 2018), le programme d'Ensemble pour la République s'avère minimaliste. Il valorise la politique d'expulsion de « tout étranger délinquant ou radicalisé » conduite depuis 2017 et le renforcement des critères de délivrance d'un titre de séjour.

Aux antipodes, sous l'intitulé « garantir un accueil digne », le programme du Nouveau Front populaire sur ce volet comporte une longue liste de mesures. Outre la régularisation de sans-papiers travailleurs, étudiants ou parents d'enfants scolarisés, il préconise la mise en place d'une « agence de sauvetage en mer » et la création d'un statut de déplacé climatique.

LAÏCITÉ

P Sanctionner les auteurs de propos/actes racistes, islamophobes, antisémites, et assurer la sécurité des lieux cultuels, engager un vaste plan de formation des fonctionnaires et renforcer la pédagogie de la laïcité dans l'Éducation nationale.

P Ouverture d'un grand débat sur la laïcité, réaffirmation du principe de laïcité à l'école et des rites républicains, renforcement de la laïcité dans tous les services publics.

P Loi contre les idéologies islamistes, exclusion définitive des élèves radicalisés et interdiction du voile pour les mères qui accompagnent les sorties scolaires et création d'un délit passible de prison pour les auteurs de pressions religieuses.

En matière de laïcité - sujet particulièrement inflammable dans cette campagne des législatives - les principaux candidats s'accordent sur une chose : c'est à l'école que beaucoup se joue. Au Nouveau Front populaire (NFP), on mise notamment sur un vaste plan de formation des enseignants (et de tous les fonctionnaires) sur le sujet, tandis que la majorité veut « réaffirmer ce principe contre les coups de boutoir des islamistes et des extrémistes » au sein des établissements.

Au RN, on propose d'exclure les élèves radicalisés - ils iraient, comme les élèves perturbateurs, dans des centres spécialisés jusqu'à leurs 16 ans - et d'effectuer un signalement systématique au procureur en cas de « menée islamiste » dans un établissement.

L'accent est aussi mis sur la sécurité : renforcement de la protection des lieux cultuels côté NFP et création d'une loi pour lutter contre « l'idéologie islamiste » sur tout le territoire pour le RN. Côté majorité, on promet de donner massivement la parole aux citoyens sur ce sujet clivant, en organisant un grand débat apaisé, un peu comme le grand débat national qui avait suivi le mouvement des Gilets jaunes en 2019. À noter aussi que le NFP propose de supprimer tout financement public pour la construction d'édifices religieux, dédié aux activités cultuelles ou établissements confessionnels... une pratique déjà interdite - sauf pour les réparations dans certains cas.

ÉDUCATION

PAbolition de Parcoursup; fin du service national universel (SNU); gratuité de l'école (cantine, transports, fournitures scolaires ou activités périscolaires...); revalorisation des salaires du personnel éducatif.

PMise en oeuvre de la réforme du « choc des savoirs »; interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans.

PAnnulation de la réforme du « choc des savoirs »; fin du contrôle continu au bac et rétablissement des séries; examen d'entrée en 6 e; affectation des élèves perturbateurs dans des centres jusqu'à 16 ans.

La réforme du « choc des savoirs », lancée par Gabriel Attal quand il était ministre de l'Éducation pour élever le niveau des élèves, verra-t-elle le jour comme prévu en septembre ? Rien n'est moins sûr. Le RN veut l'abolir et le NFP compte bien s'en débarrasser aussi, ainsi que de Parcoursup, la plate-forme d'orientation post-bac. Du côté des salaires des enseignants, la gauche souhaite une nouvelle revalorisation, quand le RN la repousse à 2025. Celle de l'an dernier, consentie par Emmanuel Macron, s'était chiffrée à 3,6 milliards d'euros.

D'une manière générale, le NFP plaide pour « une rupture avec l'essentiel des changements introduits ou prévus sous Macron et met l'accent sur la mixité scolaire et sociale », résume l'historien de l'Éducation Claude Lelièvre.

À l'inverse, le RN veut aussi mettre un terme au collège unique, supprimer les réseaux d'éducation prioritaire (REP) et orienter les élèves le plus tôt possible vers les filières professionnelles. Sur l'autorité à l'école, le parti envisage des « centres spécialisés » pour accueillir les élèves perturbateurs après deux exclusions, « sans possibilité de retour vers un établissement normal », comme les élèves radicalisés. L'étape d'après s'ils ne rentrent pas dans le rang ? L'orientation vers des centres éducatifs fermés, sur décision de justice. « Si on a beaucoup entendu parler d'autorité et de sécurité à l'école sous Attal, on serait, avec Bardella, dans l'ultra-autoritaire, l'ultra-sécuritaire et l'ultra-identitaire, avec, derrière, une idéologie forte... » prévient Claude Lelièvre.

SAnté

PRégulation de l'installation dans les déserts médicaux; conditionnement des ouvertures de cliniques privées; création d'un pôle public du médicament.

P Complémentaire santé « publique »; simplification des actes médicaux du quotidien; un médecin de garde à moins de 30 minutes du domicile « dès cet été ».

P Favoriser l'installation des médecins dans les déserts médicaux. PExonération d'impôt sur le revenu pour les médecins à la retraite; libéralisation du numerus clausus.

La majorité présidentielle ne propose pas grand-chose de nouveau. La simplification de l'accès aux actes médicaux du quotidien réalisés par les pharmaciens, sages-femmes, infirmiers, opticiens et orthophoniste est déjà dans les tuyaux. De même que le doublement du nombre de médecins en formation chaque année grâce à la suppression, en 2020, du numerus clausus (de 8 000 en 2017 à 16 000 en 2027). Concernant la complémentaire santé « publique » à 1 € par mois affichée, elle ne serait pas forcément plus avantageuse que la complémentaire santé solidaire (C2S) pour les personnes les plus modestes. Plus de 7 millions de Français en bénéficient déjà, en version payante ou gratuite selon leurs revenus.

Le RN propose de défiscaliser les revenus d'activité des médecins retraités qui acceptent de rempiler. Une mesure qui s'inscrit dans la prolongation d'incitations au cumul déjà existantes - notamment des exonérations de cotisations sociales - et qui semblent avoir déjà largement produit leurs effets, puisque plus de 20 000 docteurs retraités continuent aujourd'hui à prêter main-forte à l'hôpital ou dans les cabinets de ville.

Le Nouveau Front populaire, lui, veut lever un tabou en promettant de réguler l'installation des médecins dans les déserts médicaux. Les syndicats médicaux sont contre toute obligation de s'installer pendant une période donnée dans un territoire sous-doté, et aucun gouvernement n'a jamais osé instaurer une telle mesure. Et ce, malgré l'insistance de nombreux parlementaires et élus locaux. Le rétablissement de l'obligation de gardes des médecins libéraux est un autre chiffon rouge pour ces derniers.

ENVIRONNEMENt

PMoratoire sur les mégabassines et les grands projets autoroutiers; planification écologique; développement des énergies renouvelables avec priorité sur l'éolien en mer et l'hydrolien.

P Quatorze nouveaux réacteurs nucléaires, doublement des véhicules propres en leasing, 50 parcs éoliens en mer; zéro artificialisation des sols d'ici à 2050.

P Relance de la filière nucléaire; opposition au développement de l'éolien et de la fin des véhicules thermiques en 2035; doublement du fret ferroviaire.

P Sortie du Green Deal européen; moratoire sur les grands projets éoliens et solaires; construction de 20 nouveaux réacteurs nucléaires.

La question de l'énergie, et principalement celle du nucléaire, est celle qui divise le plus les quatre principaux programmes électoraux, y compris au sein même de certaines alliances. Au Nouveau Front populaire, aucun atome crochu entre les communistes, favorables au développement de la filière notamment pour y sauvegarder les emplois, et les écologistes et LFI, militants d'une sortie progressive.

Les Républicains restent flous dans leur stratégie et se contentent de vouloir « relancer la filière ». Ensemble pour la République et le RN sont, eux, plus précis dans leur volonté de développer le nucléaire à l'avenir, avec l'ambition de construire 14 nouveaux réacteurs (des EPR de deuxième génération) pour le parti présidentiel. Ce sera 20 pour l'extrême droite, 10 d'ici à 2031 et 10 autres à l'horizon 2036, un objectif difficilement atteignable tant il fallut d'années pour réussir à boucler le très coûteux chantier, toujours inachevé, de l'EPR de Flamanville (Manche).

Du côté des énergies renouvelables, le RN plaide pour un moratoire sur les grands projets de fermes solaires et de parcs éoliens, dénonçant une « impasse énergétique irrationnelle ». LR joue la même partition, estimant « qu'un vent puissant de révolte s'est levé contre l'éolien dans nos territoires ». La majorité sortante reste sur sa ligne avec un objectif de 50 parcs éoliens en mer d'ici à 2050. Le Nouveau Front populaire, lui, a topé sur une stratégie commune d'accélération sur l'éolien offshore et l'hydrolien (courant marin).

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_LoisirsD, dimanche 23 juin 2024 1127 mots, p. AUJM40
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Petits arrangements sur le temps de parole

Législatives|Déjà compliquée en temps normal, la règle qui vise à l'équité entre candidats vire au casse-tête pour les chaînes à l'occasion de ce scrutin, tandis que certaines contournent l'esprit de la loi.

Benjamin Meffre

La soirée des européennes du 9 juin devait sentir bon les vacances. Après deux mois à tenir les chronomètres, tous ceux qui, dans les chaînes ou à l'Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique), oeuvrent au respect des temps de parole ont pourtant dû ressortir leurs tableaux Excel. Et fissa. La faute à Emmanuel Macron et à sa décision de convoquer en urgence des élections législatives les 30 juin et 7 juillet. Dès le lendemain matin de cette annonce surprise, le collège de l'Arcom a fixé le début de la campagne moins de 24 heures plus tard, le 11 juin. « On venait déjà de s'arracher les cheveux pour les européennes, et bim, on repart pour un tour ! », souffle un programmateur de chaîne info déjà essoré.

Côté règles, l'Arcom n'a pas eu à aller chercher bien loin. Elle a ressorti de ses tiroirs celles en vigueur lors du même scrutin, en 2022. Chaque diffuseur doit ainsi donner accès à son antenne en respectant un principe d'équité. Le temps de parole des candidats et des partis est fonction de leur poids politique, estimé notamment via les sondages d'opinion et les résultats obtenus aux précédents scrutins, dernières européennes incluses. Du fait de la durée deux fois plus courte de la campagne, les radios et les télés doivent envoyer à l'ex-CSA leurs relevés non pas une mais deux fois par semaine. À charge pour la quinzaine de personnes mobilisées au sein de l'institution de faire des « contrôles de cohérence » parmi cette montagne de chiffres.

« On a encore moins le droit à l'erreur que d'habitude »

« 24 heures pour s'organiser, c'est particulier », euphémise un vieux routard du PAF. Pour faire face, ce dernier a dû renforcer en urgence ses équipes chargées des décomptes. « La brièveté de la campagne actuelle nous laisse très peu de temps pour rectifier le tir en cas de déséquilibre. On a encore moins le droit à l'erreur que d'habitude », explique Cyril Guinet, directeur réglementation, déontologie et pluralisme à France Télévisions. Pour ne pas faire de faux pas, certaines chaînes affichent dans leurs locaux un grand tableau quotidiennement mis à jour où sont notés les partis à remonter, arrêter ou limiter. D'autant que ces règles d'équité s'appliquent à l'échelle nationale mais aussi dans chaque circonscription. « Si on interroge Gérald Darmanin sur sa candidature à Tourcoing, ça ouvre (concerne) sa circonscription et il nous faut donner la parole à ses principaux concurrents sur place », illustre un journaliste de BFMTV.

Le grand charivari politique des derniers jours n'a rien arrangé. Nouveau Front populaire (NFP), scission au sein des Républicains et de Reconquête, la recomposition express du paysage a un peu plus complexifié la donne. « Nous demandons aux antennes de relever les temps de parole de chaque formation politique », précise Guillaume Blanchot, directeur général de l'Arcom. En d'autres termes, pas les coalitions. Les prises de parole sur la campagne nationale du « purgé » du NFP, Alexis Corbière, toujours lié à LFI, seront par exemple mises au crédit de la seule formation de Jean-Luc Mélenchon. Quant au cas plus épineux du parti gaulliste en cours d'implosion, l'institution présidée par Roch-Olivier Maistre a été obligée de composer en temps réel. L'Arcom va ainsi distinguer deux blocs. D'un côté, à droite, les amis d'Éric Ciotti, du nom de la nouvelle structure fondée par le député des Alpes-Maritimes, et de l'autre, le parti LR, canal historique, opposé à l'alliance avec le RN. « Si elle est parfois complexe dans sa mise en oeuvre, cette règle des temps de parole a un objectif louable, rappelle Cyril Guinet. Elle permet l'expression d'un maximum de courants de pensée en période électorale. »

Rééquilibrages à la hussarde

Si la plupart des chaînes jouent le jeu, certaines ont parfois recours à des rééquilibrages à la hussarde, bien éloignés de l'esprit de la loi. La dernière semaine avant le scrutin des européennes, CNews a par exemple diffusé deux soirs de suite les mêmes meetings de Raphaël Glucksmann (PS) et Marie Toussaint (Écologistes) pendant près d'une heure et demie. En cause, selon le présentateur à l'antenne, Olivier Benkemoun, le boycott du canal 16 par les deux leaders de gauche. « Il faut bien qu'on diffuse quand même, c'est la loi », a-t-il argué.

Une pratique qui a cours sur d'autres antennes. Sur TMC, samedi 15 juin, le best of hebdomadaire de « Quotidien » a par exemple été mis à contribution. Rebaptisé pour l'occasion « Temps de parole », il a proposé pendant plus d'une heure et demie un enchaînement d'interviews politiques provenant de divers médias, dont certaines remontent à plusieurs semaines. Au menu, Jordan Bardella, François Bayrou ou Manuel Bompard. « La séquence électorale actuelle est particulièrement complexe et on le fait en toute transparence », se défend-on dans les couloirs de TF 1, propriétaire du canal 10.

Circonstanciel sur TMC (quelques heures depuis le début de la saison), ce tour de passe-passe a pris un tour quasi industriel sur C 8. Depuis plusieurs mois, les déséquilibres d'invités dans « Touche pas à mon poste » sont compensés par un objet éditorial non identifié : « le Zap politique ». Discrètement programmé toute la saison et encore cette semaine, il cumule plus de 57 heures d'antenne depuis septembre, selon nos calculs. Cette capsule voit défiler à différents horaires des prises de parole politiques de plusieurs camps, parfois diffusés deux fois de suite en à peine une heure, le tout devant une poignée de milliers de téléspectateurs, quand les invités politiques reçus dans « TPMP » ont parfois été vus par plus d'un million de fidèles. « C'est l'effet pervers de ce modèle fondé sur une régulation quantitative », décrypte un spécialiste des temps de parole. « C'est aussi le problème de ces chaînes n'ayant qu'un rendez-vous d'actualité dans leur grille. Elles sont obligées d'équilibrer à l'arrache. » Contactée, C 8 n'a pas souhaité faire de commentaires.

« Nous intervenons dès lors que les règles du pluralisme ne sont pas respectées », réagit le patron de l'Arcom, Guillaume Blanchot, expliquant que ses services sont « attentifs » au « Zap politique » de C 8 comme à « toutes les autres émissions ». Quant à l'angle mort des présentateurs et chroniqueurs se livrant à des commentaires partisans à l'antenne, à l'instar de la quotidienne de Cyril Hanouna sur Europe 1 depuis une semaine, il devrait être traité par un nouveau mode d'emploi rédigé par l'Arcom dans le sillage d'une récente décision sur le pluralisme du Conseil d'État. Attendue à l'issue des européennes, sa publication a été repoussée à l'été.

Le Monde
élections législatives, samedi 22 juin 2024 1476 mots, p. 8,9
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21 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

La gauche au défi d’un programme « populaire »

Accusée de mener la France à la ruine, l’alliance de gauche se retrouve en terrain connu : celui d’un affrontement gauche-droite. Elle compte porter un message social à destination d’une France « affaiblie », selon elle, par sept années de libéralisme

Julie Carriat

Un programme « sérieux », comme le clament les membres du Nouveau Front populaire (NFP), ou « dangereux pour l’économie française », « tout autant, voire plus » que celui du Rassemblement national, comme l’affirme le numéro un du Medef, Patrick Martin, dans un entretien au Figaro? Conclu en quatre jours à peine, le programme du NFP s’affinait encore, jeudi 20 juin, sur fond de discussions autour du chiffrage, aux airs de poursuites des négociations entre socialistes, « insoumis », écologistes et communistes. Elles devaient aboutir en une conférence de presse vendredi 21 juin midi.

Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. A l’heure où les arguments du monde économique et du gouvernement pleuvent pour dénoncer un programme synonyme de banqueroute nationale, la gauche joue sa crédibilité. Avec un avantage, note le politiste Rémi Lefebvre, « la stratégie du gouvernement de mettre l’accent sur le caractère irréaliste, sur le chiffrage, amène le débat sur les questions socio-économiques, et cela, la gauche y a tout intérêt… » Après avoir passé la plus grande partie des négociations à discuter pied à pied des questions internationales – de Gaza à l’Ukraine – et de la lutte contre l’antisémitisme, les reproches en irréalisme sonnent presque comme un répit. Un retour à un terrain classique d’affrontement gauche-droite au sein duquel mettre en valeur les messages sociaux de ce Nouveau Front populaire.

Ce n’est pas que ces messages soient très nouveaux. Dans leurs négociations, les partenaires de La France insoumise (LFI) ont tenu à ne pas partir du programme de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), lui-même dérivé de la plate-forme présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, toutefois l’accord du NFP se situe dans sa continuité.

Les communistes ont eu l’idée de lui donner la forme d’un « contrat de législature », terme qu’utilisait déjà Fabien Roussel en 2022. Les « insoumis » ont proposé un séquençage des mesures, un ordre de priorité qui restreint un peu le catalogue d’il y a deux ans. L’idée de faire encore plus bref, quinze mesures, a un temps circulé, avant d’achopper. « Quinze mesures, ça ne suffit pas à gouverner », explique Cyrielle Chatelain, ancienne présidente du groupe écologiste à l’Assemblée nationale, qui évoque un besoin « de transparence par rapport aux électeurs ».

Smic à 1 600 euros net

A la marge, le vocabulaire a changé, passant de la théorie à la pratique. Il n’est plus question de « révolution fiscale » comme en 2022, mais de mesures similaires dans un projet de loi de finances rectificative dès le 4 août, « pour se doter d’une politique fiscale juste ». Plus question de « nationaliser » les autoroutes, les aéroports stratégiques, EDF et Engie, ni de « socialiser » certaines banques généralistes pour créer un circuit du Trésor public assurant à l’Etat son financement. Si l’alliance souhaite toujours la création d’un « pôle public bancaire », ce dernier ne s’appuie désormais que sur la Caisse des dépôts et des consignations et la Banque publique d’investissement, sans nationaliser les banques généralistes. L’alliance prône toujours la création d’un pôle public du médicament, mais l’idée de LFI et du Parti communiste français (PCF) d’une nationalisation de Sanofi a été abandonnée, jugée trop coûteuse.

Par rapport à 2022, de nombreuses mesures pour le pouvoir d’achat sont reconduites (blocage des prix, hausse du smic, augmentation du point d’indice des fonctionnaires de 10 %), mais la nouveauté réside dans la prise en compte de l’inflation. Pour y répondre, le NFP prône un smic à 1 600 euros net mensuel, contre 1 500 euros il y a deux ans. Et revendique une indexation des salaires sur les prix, «une mesure de bon sens », a jugé le député sortant de LFI (Seine-Saint-Denis) Eric Coquerel dans son audition devant le Medef, jeudi 20 juin. Elle avait au départ les faveurs de LFI et du PCF, mais a finalement rallié l’ensemble de l’alliance sans trop de difficulté.

Le blocage des prix de l’énergie et du carburant, qui suscitait encore quelques réticences il y a deux ans, notamment chez les Verts, est presque devenu consensuel. « Travailler sur le signal prix est obsolète. Depuis deux ans d’inflation, on a tous baissé nos thermostats, on ne va pas rajouter des taxes injustes aux difficultés des gens. La sobriété est déjà là pour énormément de monde », mesure la députée Génération.s sortante (Val-de-Marne) et ancienne vice-présidente du groupe écologiste à l’Assemblée nationale, Sophie Taillé-Polian. L’ex-députée écologiste (Isère) Cyrielle Châtelain estime, quant à elle, que le signal prix « ne fonctionne pas s’il n’y a pas d’alternative ». Charge à l’hypothétique alliance de développer les transports publics, avant d’activer la contrainte par le prix.

Face à la réforme des retraites, l’accord revient à un plus petit dénominateur commun entre les gauches : l’abrogation de la réforme actuelle, et la qualification du droit à la retraite à 60 ans comme un « objectif commun » plutôt que comme une mesure immédiate. De quoi laisser de la marge, dans la mise en œuvre, aux divergences.

Loin des caricatures en « amish »

Quant à la fiscalité, elle est au cœur du rapport de force entre « insoumis » et socialistes. Comme en témoigne l’entretien accordé par l’ancienne députée socialiste (Tarn-et-Garonne) Valérie Rabault aux Echos, dans lequel cette dernière se dit opposée à « toute hausse d’impôt sur le travail ». Or, le texte signé entre les partis mentionne une hausse des cotisations vieillesse, une « modulation » des cotisations sociales patronales en fonction de la taille et des bénéfices des entreprises et, enfin, une « surcotisation sur les hauts salaires ». Jeudi 20 juin au matin, l’ex-député socialiste (Landes) Boris Vallaud tentait de déminer ce point devant le patronat, en assurant que « le cadre fiscal pour les PME, c’est-à-dire 90 % des entreprises, ne change[rait] pas », en cas d’accession au pouvoir de la gauche. « L’essentiel de la fiscalité porte sur le patrimoine des particuliers plus que sur les entreprises », ajoutait-il, avant d’appeler à la mise à contribution des milliardaires dans la salle, un point qui met tout le monde d’accord dans l’alliance des gauches.

A quel cadre budgétaire entend se soumettre l’alliance ? Sous l’influence des socialistes et des Verts, le concept de désobéissance aux traités européens a été abandonné, une inflexion par rapport au vocabulaire qui prévalait du temps de la Nupes. Une formulation plus restreinte prévaut : « Nous refuserons, pour l’application de notre contrat de législature, le pacte budgétaire, le droit de la concurrence lorsqu’il remet en cause les services publics et nous rejetterons les traités de libre-échange. »Tous, y compris les « insoumis », assurent qu’il ne faut pas y lire l’intention de financer les mesures par le déficit.

« Nous avons une trajectoire qui permet de réduire le déficit public », argumente la députée sortante LFI (Seine-Saint-Denis) Aurélie Trouvé. La gauche fonde cet espoir sur, outre des recettes fiscales, une « relance de la demande populaire par la hausse du smic et des salaires ». Eric Coquerel abonde : « Nous nous faisons fort de faire mieux en termes de croissance. » C’est donc une gauche croissantiste, dépensière, mais misant beaucoup sur le multiplicateur keynésien entre dépense publique et privée, loin des caricatures en « amish » , qui fait campagne. Cyrielle Chatelain assure que les écologistes sont partants pour cette croissance qu’elle qualifie de « soutenable, écologiquement parlant ».

Malgré son inspiration historique, le Nouveau Front populaire ne défendra pas de sixième semaine de congés payés, comme le faisait la Nupes. « Par souci de ne pas apparaître en décalage, explique le négociateur communiste Christian Picquet, à l’heure où toute une partie du monde du travail ne peut plus prendre de vacances, n’arrive pas à se nourrir, à se chauffer par son travail. »Un temps de travail de trente-deux heures dans les métiers pénibles ou de nuit, a néanmoins été inscrit au programme d’une grande conférence nationale sur le travail et la pénibilité, tout comme le rétablissement de la durée effective hebdomadaire du travail à trente-cinq heures.

Cette liste prête le flanc aux critiques de la part de la droite et du gouvernement, mais certains de ses créateurs attendent beaucoup du débat. D’autres espèrent qu’il soit suffisamment compréhensible pour dépasser les cercles politiques. « Il faut que les citoyens s’en mêlent, car quand la gauche gouverne sans implication populaire, on va vers des lendemains qui déchantent, et qui cèdent à la pression des forces dominantes » , estime Christian Picquet. Rendre « populaire » leur programme, ce n’est pas le moindre des défis, pour des gauches frappées depuis des décennies par la désaffection des catégories populaires…

Le Figaro, no. 24830
Le Figaro, samedi 22 juin 2024 1179 mots, p. 4

Politique

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21 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Présidente d'une Assemblée dissoute, Braun-Pivet joue sa survie politique

Prise de court par la dissolution, la députée Renaissance veut garder sa circonscription pour rempiler au perchoir.

Boichot, Loris

La pharmacie, le magasin de prêt-à-porter, le fleuriste, le traiteur japonais... Tracts en main, Yaël Braun-Pivet descend la rue commerçante du Vésinet, commune huppée de 15 000 habitants des Yvelines. Ce jeudi 20 juin, le gérant de l'épicerie fine ne reconnaît pas à première vue la députée sortante, une marinière sous son blazer, sneakers blanches aux pieds. «J'étais la première présidente de l'Assemblée» ,lui dit-elle, cinq soutiens et élus derrière elle. «Ah, mais oui!» ,se reprend-il. «Quand je dis la première, c'est la première!» , insiste-t-elle dans un sourire. Obligée de parler de sa fonction à l'imparfait depuis qu'Emmanuel Macron a dissous l'Assemblée nationale, le 9 juin.

Au coin de la rue, au milieu des grands crus, un autre caviste lui dit sa stupeur : «Pourquoi cette idée de dissolution? Beaucoup disent que c'est une grosse bêtise...» Yaël Braun-Pivet n'essaie pas de défendre l'arbitrage présidentiel, qui la contraint de repartir en campagne pour les législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet prochains. «Je sais, je l'ai dit sur les plateaux télé, je suis d'accord avec vous. Les gens ne comprennent pas le sens de cette décision, ni sa rapidité et son timing. Maintenant, c'est fait, il faut y aller. Je repars, je remobilise.» Un client vient justement d'entrer. Elle lui tend la main, mais il la refuse : «Ça ne m'intéresse pas, votre politique!» L'échange s'arrête là.

Sur ses terres franciliennes, Yaël Braun-Pivet joue, à 53 ans, son avenir politique. Elle parie sur son «équation personnelle». «J'ai gagné en notoriété, les gens m'ont vue sur mon perchoir», observe-t-elle, dans ce territoire plutôt favorable. L'une des 38 circonscriptions sur 577 où le camp présidentiel est arrivé en tête (21,18 % des voix) aux européennes. Elle affronte cette année celui qu'elle avait battu en 2017 : le tonitruant Jacques Myard, maire (LR) de Maisons-Laffitte, qui espère tenir sa revanche contre elle, avec le soutien du Rassemblement national (RN) et d'Éric Ciotti. Député pendant vingt-cinq ans, avant sa défaite, il ambitionne de «chasser du pouvoir tous les macronistes» ,dont sa concurrente, «une présidente sortante, à sortir».

Yaël Braun-Pivet a hésité avant de se représenter. Tout arrêter ? Tourner la page de la politique, qu'elle a rejointe en 2016 derrière Emmanuel Macron ? Elle a sondé son mari, Vianney Pivet, et ses cinq enfants. «Ils ont voté à l'unanimité pour que je reparte au combat», assure-t-elle. Après la dissolution, elle reconnaît qu'il lui a fallu vingt-quatre heures pour «digérer cette nouvelle difficile».

La « présidente » était à l'Élysée le 9 juin au soir, quand Emmanuel Macron a annoncé sa décision aux responsables de sa majorité. À sa demande, tous deux en ont discuté, en aparté. Elle a tenté de le dissuader, lui a rappelé les dizaines de textes adoptés en deux ans, lui a proposé de travailler à bâtir une coalition. En vain. Elle, qui se réjouissait de rester à l'abri de l'instabilité des remaniements ministériels, a buté sur la seule décision qui pouvait la faire chuter.

Devant l'église du Vésinet, jeudi, l'un de ses soutiens, le retraité Emmanuel Plassard, ancien directeur du théâtre, se montre compatissant : «L'arrêt brutal, alors qu'il y avait plein de projets, ça devait être dur...» À l'exception d'une « permanence citoyenne » et du Parlement des enfants, reçus le 17 juin, tous les événements ont été annulés. Y compris le week-end portes ouvertes prévu les 22 et 23 juin. «Typiquement, ça, c'est les boules...répond-elle à son interlocuteur. Ça fait deux ans que j'ai engagé l'ouverture de l'Assemblée, les citoyens l'attendent, c'est une politique qui marchait bien. C'est la vie.»

«En une minute, tout s'arrête», raconte-t-elle. La veille de la dissolution, elle participait à l'Élysée au dîner donné en l'honneur du président américain, Joe Biden. L'avant-veille, elle recevait Volodymyr Zelensky. Sous le choc, elle a dû vider son bureau et licencier ses collaborateurs. Le prestigieux hôtel de Lassay n'est plus habité jusqu'au 18 juillet, date fixée pour l'élection de son nouveau locataire.

Soutien de Gérard Larcher

Jusqu'à cette échéance, Yaël Braun-Pivet gère les affaires courantes en lien avec les questeurs - chargés des finances de l'institution -, dont fait partie Éric Ciotti. Ces derniers jours, au nom de l'Assemblée, elle a par exemple porté plainte pour usurpation de fonction contre l'ex-député macroniste Joachim Son-Forget, interpellé samedi 15 juin à Paris après un refus d'obtempérer sous l'influence de la cocaïne.

Pendant cette rude période, elle a pu compter sur le soutien du président LR du Sénat, Gérard Larcher. À la table d'un café, elle s'esbaudit devant une série de photos : «Elles sont bien, hein?» On la voit avec son homologue, en surplomb de la Seine, dans la ville proche de Montesson, le 31 mai. Quelques jours avant la dissolution, il y a une éternité. Homme fort des Yvelines, département dont ils sont tous les deux élus, Gérard Larcher s'est assuré qu'aucun candidat Les Républicains ne serait investi face à elle. «Son soutien compte pour moi», glisse-t-elle, pleine du souvenir de leur marche contre l'antisémitisme, le 12 novembre.

Pour le reste, sa campagne ressemble fort à celle des autres candidats de son camp. Elle défend un «bloc central, responsable, raisonnable» face au Rassemblement national d'un côté et au Nouveau Front populaire dominé par les Insoumis de l'autre côté. Le premier est accusé de «dresser les gens les uns contre les autres», le second d' «ouvrir toutes les frontières». Une manière de couler ses mots dans ceux d'Emmanuel Macron, qui a fustigé un projet «immigrationniste».

Sur son chemin, Yaël Braun-Pivet s'arrête un instant au bar. Elle jure de revenir «pour fêter la victoire». «Je compte sur vous», lance-t-elle. «Il faut!», lui répond le tenancier, qui lui promet de voter pour elle. Sur sa profession de foi, elle promet de «dire (ses) désaccords sans langue de bois», ce qu'elle assure avoir fait ces derniers mois, en défendant la proportionnelle et une surtaxation des superprofits.

Si elle est réélue et que la majorité actuelle est reconduite, elle briguera à nouveau le perchoir pour «poursuivre» son travail de «dialogue» ,malgré ses mauvaises relations avec les Insoumis. Si elle finit simple députée d'opposition, elle promet «évidemment»de siéger avec assiduité, tout en veillant à préserver le «dépassement» gauche-droite, l'une de ses idées fixes. Son cauchemar : laisser la présidence de l'Assemble nationale à son vice-président Sébastien Chenu ou, moins attendu, à Marine Le Pen, dont elle parie qu'elle réclamera le perchoir en cas de majorité nationaliste - l'intéressée affirme au contraire vouloir rester présidente du groupe RN.

Devant la gare RER, Yaël Braun-Pivet tombe sur Anne Wallet, une septuagénaire. À la tête d'une association pro-euthanasie, elle s'inquiète de l'avenir de la loi sur la fin de vie, disparue dans le fracas de la dissolution. «On aurait dû voter le texte avant-hier, mais on a éteint la lumière de l'Assemblée», lui répond la candidate, en formulant une promesse bien incertaine : «On repartira et on le votera, ce texte.» L.B.

Le Monde
élections législatives, samedi 22 juin 2024 1430 mots, p. 11
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21 juin 2024 - Le Monde (site web)

Reportage

A Lorient, le RN, un choix « sans scrupule »

La tentation du RN Dans l’ancien bastion de Jean-Yves Le Drian, le vote d’extrême droite est désormais assumé

Benjamin Keltz

Lorient (Morbihan) - envoyé spécial - Devant l’étal du charcutier du marché du port de Lomener, à Ploemeur (Morbihan), ils hésitent entre le pâté à l’ail et la terrine de campagne. Christian et Christine, couple de retraités de 65 ans, surveillent la file qui s’étire derrière eux, ce matin du lundi 17 juin. Va pour une tranche de pâté à l’ail. Le boucher la découpe dans un silence de plomb. D’habitude, les clients trompent l’attente en discutant de la météo, de l’arrivée des touristes, du retour des résidents secondaires… et, bien sûr, de l’actualité. Mais depuis les résultats des élections européennes, le 9 juin, chacun redoute de se fâcher avec son voisin.

Dans cette station balnéaire (23,8 % des suffrages) comme dans le reste de la 5e circonscription du Morbihan, le Rassemblement national (RN) est arrivé en tête. Cette inédite vague d’extrême droite a provoqué un tremblement de terre politique dans cet ancien bastion de gauche, où Jean-Yves Le Drian, alors socialiste, avait été élu député deux décennies durant avant d’officier comme ministre de François Hollande puis d’Emmanuel Macron, de 2012 à 2022.

Ce lundi, les habitués du marché de Lomener dégoupillent le sujet tabou avec précaution. Leur panier rempli de victuailles, Christian et Christine soufflent : « Le score du RN vous étonne vraiment ? Vous n’entendez pas le ras-le-bol ? » La Bretagne est pourtant une région économiquement prospère, connue pour être la plus rétive aux idées de l’extrême droite. Les retraités haussent les épaules. Par le passé, ils ont pu voter pour des socialistes, notamment lors de scrutins locaux. Désormais, Christian et Christine optent pour le parti de Marine Le Pen « sans la moindre honte ». Le 30 juin, ils recommenceront « sans scrupule »pour remplacer la députée (Renaissance) sortante, Lysiane Métayer, par la candidate RN, dont ils ne connaissent pas le nom.

Christian et Christine s’épanchent désormais à haute voix, mais refusent de dévoiler leur nom de famille, par crainte de « représailles ». « Prendre un coup de couteau est devenu banal », assène Christian. Il n’a pourtant jamais été agressé. Peu importe, ces grands-parents fustigent l’insécurité « grandissante », les impôts qui « étranglent », les « privilèges offerts »à ceux qui « ne bossent pas »… Lui était marin. Christine, femme au foyer. Elle s’indigne : « Voyez comment il est difficile de se loger dans le pays de Lorient. Pourtant, on continue d’accueillir des cars de migrants à bras ouverts. Je ne suis pas raciste, mais… »Autour, personne ne conteste. Des passants opinent. D’autres retraités surenchérissent. Les résultats du 9 juin ont désinhibé les électeurs bretons d’extrême droite, désormais prêts à assumer leurs convictions.

« Je ne suis pas raciste, mais… »

Direction Lanester, à l’autre bout de la circonscription. Sur le parking du supermarché réputé le moins cher de France, on croise des électeurs de gauche. Certains ont manifesté contre l’extrême droite quelques jours plus tôt. Seuls sur ce parking, ils rechignent à témoigner à visage découvert. Le climat actuel leur fait « peur ». Un comble dans cette ancienne forteresse communiste, toujours gouvernée par des élus de gauche.

Serveuse, Danièle, elle, ne se fait pas prier pour dire combien elle en a « marre de servir de vache à lait pour financer la guerre en Ukraine et l’immigration ». La quadragénaire a voté Jordan Bardella aux européennes. Si Danièle refuse de donner son nom de famille, c’est pour éviter de se « brouiller » avec une partie de la clientèle de son estaminet. Mariée à un « Franco-Kabyle », elle répète : « Je ne suis pas raciste, mais… » Cette formule revient comme une ritournelle ce lundi. Baguette de pain sous le bras, Brigitte Le Barz écoute les arguments d’autres convaincus du RN. A 60 ans, cette libraire à la retraite n’a pas voté le 9 juin, mais compte le faire le 30 juin. Elle se considère « indécise »: « Le RN ne dit pas que de mauvaises choses, notamment sur le smic, la sécurité ou l’immigration… »

Brigitte Le Barz fait partie de ces voix volatiles sur lesquelles le Nouveau Front populaire local lorgne. « On doit aussi raccrocher les déçus du macronisme », plaide Rose Morellec, première adjointe (divers gauche) au maire de Lanester. L’élue prédit que la victoire se jouera sur une poignée de suffrages. En 2022, le candidat qu’elle soutenait et qu’elle soutient de nouveau, l’écologiste Damien Girard, avait échoué sur le fil au second tour. Cette année, Rose Morellec veut croire à une autre issue. Elle dégaine son téléphone portable pour montrer l’engouement des militants sur la boucle WhatsApp de la campagne. Ce lundi midi, ils étaient 698 inscrits. « La gravité du moment permet de mobiliser. Personne ne s’attendait à une telle vague brune. Les digues ont sauté. Les gauches nationales et locales doivent aussi faire leur mea culpa et assumer leurs responsabilités dans la montée de l’extrême droite », clame l’édile.

Dans les locaux de Radio Balises, la station associative du pays de Lorient, les quatre salariés et la centaine de bénévoles ont entamé leur examen de conscience. Faut-il désormais convier le RN à l’antenne ? Emmanuel Gomila et Thierry Catrou, responsables de l’émission politique, souhaitent questionner « l’inquiétante vague d’extrême droite »: « Notre média a un rôle à jouer alors que le tissu social se délite. Ici comme ailleurs, nous souffrons de la multiplication des clivages et de la montée de l’individualisme. La disparition des cadres structurants de notre société locale, l’Eglise catholique ou le Parti socialiste, a favorisé ce vote. »

« Le seul parti jamais essayé »

L’effritement de l’économie de la pêche bouleverse aussi la cité. Le nombre de bateaux immatriculés à Keroman, premier port de pêche du pays, ne cesse de baisser au fil des crises. Il suffit d’écouter les discussions sur les quais pour comprendre combien l’extrême droite séduit. « Le RN est le seul parti jamais essayé. Qu’est-ce que le macronisme a apporté ? Rien. Ce mouvement n’a pas fait mieux que la gauche ou la droite. Les pêcheurs réclament du changement », assure David Le Quintrec, dans la cabine de son fileyeur, l’ Izel-Vor II. Fondateur de l’association Union française des pêcheurs artisans regroupant cent cinquante professionnels, le Lorientais se targue d’avoir accueilli Jordan Bardella sur son navire en janvier. Quelques semaines plus tôt, il embarquait l’écologiste Damien Girard. David Le Quintrec promet de « discuter avec ceux susceptibles de défendre la profession »: « Si le RN prend le pouvoir, j’irai évidemment échanger avec leurs représentants. »

L’extrême droite jouit de relais dans les autres ports de la ville, notamment dans les installations militaires. A Lorient, où logent 4 000 engagés, beaucoup se souviennent de la nuit du 30 juin au 1er juillet 2023, durant laquelle des jeunes hommes se présentant comme des militaires ont procédé à des interpellations musclées de casseurs présumés. Justiciers patriotes pour les uns, miliciens d’extrême droite pour les autres. « Je ne sais dire dans quelle mesure cet épisode illustre l’état d’esprit des militaires en poste », relativise Bernard, officier à la retraite qui souhaite conserver l’anonymat par devoir de réserve. Assis devant un café au comptoir d’un bar, il déplore : « J’observe que mes copains militaires votent désormais majoritairement pour le RN. J’ai beau leur envoyer la liste des fondateurs de ce parti, ils continuent de le croire capable de remettre de l’ordre dans le pays… »

Des propos que David Megel savoure. Ancien commando marine, ce conseiller municipal (RN) de Lanester était candidat aux législatives en 2022 et avait rassemblé 12,9 % des suffrages. Remercié il y a quelques jours de son poste de responsable départemental du RN pour des raisons que ni lui ni le parti ne souhaitent commenter, il a cédé sa place aux législatives à l’avocate Aurélie Le Goff.

Toujours « en phase » avec les idées du parti d’extrême droite, David Megel espère sa remplaçante capable de rassembler les 10 000 sympathisants qui ont, ici, plébiscité le RN, dimanche 9 juin. Ce score lui assurerait une place au second tour. Une performance inédite que redoute le camp présidentiel. La députée sortante, Lysiane Métayer, tente de mobiliser la « majorité silencieuse », ces électeurs « de la gauche responsable et de la droite raisonnable » , notamment grâce à un imminent soutien de Jean-Yves Le Drian. Cette intervention permettra peut-être à Lysiane Métayer de garder son siège au Parlement, mais ne suffira pas à faire taire les colères qui fissurent le territoire.

Le Monde
élections législatives, samedi 22 juin 2024 850 mots, p. 3
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21 juin 2024 - Le Monde (site web)

Face au Medef, l’oral des partis politiques

Les représentants des principales forces en lice pour les législatives ont été entendus, jeudi

Bertrand Bissuel

Adéfaut d’être tranquillisés, les milieux patronaux espéraient au moins obtenir des clarifications. Mais le résultat n’a pas été à la hauteur de leurs attentes. Jeudi 20 juin, les organisations d’employeurs ont auditionné des responsables des principales forces politiques, en lice pour les élections législatives des 30 juin et 7 juillet. Deux interventions étaient particulièrement attendues, celle du Nouveau Front populaire (NFP) et celle du Rassemblement national (RN), flanqué de ses alliés issus du parti Les Républicains (LR). Aux yeux de nombreux entrepreneurs, les programmes respectifs de ces coalitions constituent non seulement une menace pour leur activité, mais recèlent, par-dessus le marché, de multiples zones d’ombre. Une sensation de flou qui, manifestement, subsistait à l’issue des grands oraux. « Je reste sur ma faim » , a déclaré Patrick Martin, le président du Medef.

Les chefs de file de parti et un représentant du pouvoir en place, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, se sont donc succédé, Salle Gaveau, à Paris, pour défendre le projet de leur camp face au gotha patronal. M. Martin, le maître de cérémonie, avait tenu à mettre un peu d’ambiance, juste avant l’ouverture des échanges, en fustigeant les intentions de l’extrême droite et de la gauche dans les colonnes du Figaro, paru le jour même : « Le programme du RN est dangereux pour l’économie française, la croissance et l’emploi. Celui du Nouveau Front populaire l’est tout autant, voire plus. »

Des « amabilités » que Jordan Bardella a appréciées, sourire aux lèvres et œil noir lancé au numéro un du Medef. « Ça fait toujours plaisir de se réveiller le matin en étant qualifié de danger par la personne qui vous invite une heure après pour dialoguer », a grincé le président du RN. Eric Coquerel, de La France Insoumise (LFI), a fait mine d’en avoir vu d’autres : « C’est un grand classique. A chaque fois que la gauche va gouverner, le patron des patrons a des réactions[de ce type] », a-t-il rappelé, en trouvant même que la contre-attaque de M. Martin s’avérait « finalement assez timide par rapport à ce qu’il s’était passé en 1981 ou en 1997 ». Moqueur, le député sortant de la Seine-Saint-Denis a remercié le leader du Medef pour avoir eu la « franchise » de dire que le projet du NFP « était pire que celui du Rassemblement national ».

De quoi ont peur les mouvements d’employeurs ? S’agissant de l’extrême droite, les premiers griefs mis en avant vont de la contestation des règles européennes à la baisse de la TVA sur les produits énergétiques en passant par la nationalisation des autoroutes. La gauche, elle, est très critiquée, en particulier pour ses mesures en faveur des travailleurs : augmentation de 200 euros du smic mensuel net, revalorisation des salaires en fonction de l’inflation, etc. L’abrogation de la réforme de l’assurance-chômage et le rétablissement d’une forme d’impôt sur la fortune, qui sont portés par le NFP comme par le RN, indisposent aussi le patronat.

Inquiétudes

Au cours des débats dans la Salle Gaveau, les inquiétudes exprimées par les représentants des chefs d’entreprise ont autant concerné le contenu des programmes que la cohérence de ceux qui les soutiennent. « Quelle est votre ligne politique entre 60 ans, 62 ans, 64 ans, 67 ans ? », a demandé le délégué d’une organisation du commerce de l’automobile en s’adressant à M. Bardella et à Eric Ciotti, le président – contesté – de LR, au sujet des retraites. Une question qui est venue rappeler la différence profonde de doctrine entre les deux hommes : le premier veut revenir sur la réforme de 2023, qui a décalé à 64 ans l’âge légal de départ, tandis que le second était favorable à une telle disposition.

Le président du RN a réaffirmé sa volonté de permettre à ceux qui ont commencé de travailler avant 20 ans de prendre leur retraite à 60 ans (sous certaines conditions). Mais ses explications n’ont pas été limpides sur l’éventualité d’une suppression de la règle des 64 ans : l’idée serait de modifier les textes dans la « progressivité » tout en tenant compte des « marges budgétaires » dont il disposera.

Le NFP a été interpellé sur les divergences ayant surgi en son sein à propos du coût de son projet. L’ex-députée socialiste du Tarn-et-Garonne Valérie Rabault avait évoqué, mardi, un montant de 106 milliards d’euros. Un calcul qui ne portait pas sur la bonne période, selon M. Coquerel. « Vous aurez un chiffrage commun dans quelques jours », a assuré Boris Vallaud, député socialiste des Landes sortant, qui formait un tandem avec son partenaire de LFI. Autant de tâtonnements qui n’ont fait qu’entretenir les appréhensions. Pierre Guillet, le président des Entrepreneurs et dirigeants chrétiens, tentait de rester philosophe au terme de la rencontre : « S’ils sont élus, il faudra que l’on fasse avec et que l’on essaie de les convaincre de changer sur un certain nombre de sujets. »

Le Figaro, no. 24830
Le Figaro, samedi 22 juin 2024 999 mots, p. 5

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21 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Des quartiers chics aux banlieues rouges, l'effacement du macronisme à Lyon au profit du RN

Boche, Justin, Sillières, Antoine

Dans le berceau de la macronie, la vague LREM de 2017 a emporté les bastions de droite et de gauche. Sept ans plus tard, à l'aune des résultats des européennes, les candidats du camp présidentiel sont en position plus que défavorable dans la banlieue chic comme dans l'ancienne banlieue rouge. À l'Ouest, dans les villes de Limonest, Tassin-la-Demi-Lune ou Marcy-l'Étoile, aisées et plutôt préservées de l'insécurité et du déclassement, la liste de Jordan Bardella a dépassé le parti présidentiel d'une courte tête. Dans les quartiers populaires de l'Est, à Vénissieux ou Vaulx-en-Velin, les listes LFI ont devancé celles du Rassemblement national, installé comme deuxième force.

Partout dans le Rhône, le camp présidentiel se trouve submergé ou en passe de l'être. Blandine Brocard, députée apparentée MoDem, reconnaît « un vote contre le gouvernement ». « Un isoloir défouloir sur un scrutin à un tour » , abonde son collègue Cyrille Isaac Sibille. «Il n'y a pas besoin d'être d'extrême droite ou d'extrême gauche pour rejeter M.Macron», éructe ainsi Anne, avocate en droit public de 48 ans encartée LR, sur le marché du bourg de Tassin. Elle n'est pas la seule à faire de ces législatives un référendum contre le président de la République. «Tout le monde a voté Macron en 2017. Là, j'ai l'impression que la macronie, c'est fini. Les gens veulent une gauche ou une droite», analyse Abdelkader Lahmar, candidat du Nouveau Front populaire habitant à Vaulx-en-Velin, dans la 7e circonscription du Rhône.

Sans une forte participation, peu de chances de voir des triangulaires dans la métropole de Lyon. Le camp macroniste peut craindre l'effacement. «C'est un scrutin à deux tours qui se jouera au premier», prophétise Alexandre Vincendet. Sur le marché de Bron ce mercredi, le député sortant (Horizons) joue sa deuxième place face au RN. «Si ce n'est pas moi au second tour face à LFI, alors vous aurez LFI à l'Assemblée», répète-t-il à l'envi en distribuant ses tracts. À l'Est comme à l'Ouest, le même leitmotiv résonne chez les candidats de la majorité, jouant la carte du moindre mal. Aucun d'eux n'a toutefois mis la photo d'Emmanuel Macron sur ses affiches de campagne cette fois-ci, alors que tous l'avaient fait en 2017.

« Vote d'adhésion »

Sur les marchés, la dissolution a fait exploser beaucoup de repères et de réflexes politiques. Entre les étals du marché de Bron se croisent électeurs LR favorables à l'union des droites, anciens militants CGT anti-Front populaire, électeurs PS et LR qui iront à la pêche en cas de duel NFP/RN ou abstentionnistes revigorés par l'union des gauches. «C'est tout confus. Le « pélo » de base n'y comprend plus rien. Macron a fait un cadeau empoisonné à tout le monde avec cette dissolution», déplore Christiane. «Déçue par tous les partis», elle n'ira pas voter le 30 juin.

Dans cet ancien bastion socialiste devenu LR en 2022, Claude, électrice de droite, ira «faire barrage à LFI, plus clivant que le RN». «Oui, s'il faut en passer par là, on en passera par une droite un peu plus « couillue »», reprend Anne à Tassin, attachée aux enjeux de sécurité et au vote LR, qu'elle maintiendra le 30 juin. Neima, elle, n'a pas voté lors des européennes. Sur le marché de Bron avec sa fille, elle dit vouloir aller aux urnes «pour voter Front populaire». «Ça m'a redonné espoir. Je crois que l'hypothèse de voir des racistes arriver au pouvoir peut mobiliser les gens», explique-t-elle.

Dans ces banlieues chics comme populaires, le RN trace sa route au sein d'électorats qui lui sont peu favorables initialement. En sept ans de macronisme, les candidats RN ont vu les comportements des Lyonnais changer sur le terrain. «On n'est plus sur un vote contestataire, mais un vote d'adhésion. Quand je me suis engagé en 2019, sur les marchés, on avait, au mieux, un clin d'oeil d'approbation quand quelqu'un prenait notre tract. Aujourd'hui, les gens sont contents de nous voir», assure Tim Bouzon, candidat RN dans la populaire 7e circonscription du Rhône.

Dans cette ville de banlieue, comme à Rillieux-la-Pape, le vote RN s'est imposé dans les zones pavillonnaires à côté des grands ensembles, où la vie associative est plus présente. «Le clivage est terrible entre des cités qui votent LFI et des zones résidentielles qui votent RN. Je le vois dans ma ville. Ce sont deux mondes qui ne se côtoient plus. On sent un pays sous tension», déplore Alexandre Vincendet, ancien maire de Rillieux.

À l'Ouest, à Limonest, la poutre a également travaillé. «L'Ouest lyonnais était depuis toujours assez réfractaire à notre vote, c'est une population de notables et les notables sont LR», analyse Michèle Morel, ex-patronne du RN69 et habitante de Tassin. Dans cette banlieue chic lyonnaise, Reconquête a fini de désinhiber le vote d'extrême droite. «Marion(Maréchal) a capté un électorat bon chic bon genre avec une différence sur le libéralisme économique qui séduit davantage cette catégorie de population», poursuit Michèle Morel.

«Oui, on en connaît des gens LR qui ont basculé RN», confirme Georges, 78 ans, le sac de courses rempli sur le marché de Saint-Didier. Sympathisant LR, lui vote à droite mais n'est pas sûr du bulletin qu'il glissera dans l'urne le 30 juin. «Reconquête a manifestement fini de dédiaboliser le Rassemblement national, inscrit aujourd'hui dans un processus inéluctable d'accession au pouvoir», assure Christophe Boudot, ex-patron du RN69, lui aussi passé un temps chez Éric Zemmour. Une lame de fond semblable à celle qui avait couronné LREM en 2017, veut croire le RN.

Comme le parti présidentiel d'alors, celui de Jordan Bardella a misé sur des profils jeunes et sans aucune expérience politique dans le Rhône. Hormis Tiffany Joncour - la responsable départementale candidate dans une 13e circonscription jugée la plus gagnable -, tous les anciens ont été écartés. Reste à voir si les ancrages locaux, mis en avant par les marconistes sortants mais aussi les candidats PS et LR implantés, résisteront à la marée annoncée. J. B. ET

Le Monde
élections législatives, samedi 22 juin 2024 666 mots, p. 10
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Dans les beaux quartiers de Paris, la Macronie divisée

Renaissance n’a pas réinvesti Gilles Le Gendre dans la 2e circonscription

Nathalie Segaunes

La 2e circonscription de Paris, qui s’étire le long de la rive gauche de la Seine, de la montagne Sainte-Geneviève au Champs de Mars (5e arrondissement, et une partie des 6e et 7e), sera-t-elle, à l’occasion des élections des 30 juin et 7 juillet, le théâtre de la rupture entre Emmanuel Macron et les « marcheurs » de la première heure ? Le député sortant Gilles Le Gendre, 66 ans, macroniste historique, n’a pas obtenu l’investiture de Renaissance, le parti présidentiel, et se présente en candidat dissident.

L’ex-député de Paris, un des tout premiers représentants de la « société civile » à rejoindre Emmanuel Macron en 2016, voyait dans la loi immigration une « dérive insidieuse » et fut l’un des rares parlementaires de l’ancienne majorité à oser critiquer la « verticalité » du pouvoir macronien. Aujourd’hui, il est convaincu de payer sa « liberté de parole ». De fait, son sort était scellé, au sommet du parti, dès l’annonce de la dissolution. « Il n’a jamais été question de l’investir », du fait de son « pas de côté avec le président de la République et la politique gouvernementale ces derniers temps », affirme un cadre du parti présidentiel, ajoutant qu’ « il n’était pas dans la ligne ».

Une « immense incorrection »

Alors que Gilles Le Gendre, voyant dans la dissolution un acte « insensé », hésite à se représenter le 9 juin au soir, il reçoit un appel de Stéphane Séjourné, secrétaire général du parti présidentiel. « Je prends ta circonscription, tu pourrais être mon suppléant », lui annonce le ministre des affaires étrangères, qui considère pour acquis le retrait de l’ancien député. «Je n’ai pas encore pris ma décision, je me donne une nuit de réflexion», lui répond l’ancien chef de file des députés macronistes. Son souhait de se porter candidat de nouveau, transmis le lendemain matin au chef du parti, ne recevra aucune réponse. Une « immense incorrection », relève le candidat dissident, qui se veut désormais « plus libre que jamais ».

Gilles Le Gendre a découvert le 14 juin dans la soirée le nom de son opposant, en voyant tomber sur son smartphone la liste des investitures Renaissance. L’étiquette Ensemble pour la République échoit à Jean Laussucq, 34 ans, ancien directeur de cabinet de la maire du 7e arrondissement, Rachida Dati, et adjoint au maire depuis 2020. Celui-ci a mis la photo de Rachida Dati sur ses affiches et confie n’avoir « pas eu en ligne de mire » une candidature aux législatives. Il s’est vu adjoindre comme suppléant Antoine Lesieur, 29 ans, conseiller du premier ministre, Gabriel Attal, qu’il ne connaissait pas.

Gilles Le Gendre voit la main de Rachida Dati dans cette désignation. En 2022, celle-ci avait adressé au parquet un signalement mettant en cause le député macroniste, candidat à sa réélection, dans des affaires de harcèlement moral et sexuel. La justice l’avait rapidement classé sans suite. L’ancienne ministre de Nicolas Sarkozy jure cependant n’avoir rien demandé. « Renaissance ne voulait pas réinvestir Gilles Le Gendre »,assure-t-on à la mairie du 7e.

Dans une vidéo postée sur X mercredi 19 juin, l’ancienne présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet appelle à voter pour Gilles Le Gendre, « qui a des convictions, qui les porte haut et qui s’est fortement engagé pour le renouveau démocratique ». Le cofondateur d’En Marche ! Philippe Grangeon a distribué des tracts avec lui le 16 juin, tandis que l’ancien président de l’Assemblée Richard Ferrand et l’ex-ministre de la santé Agnès Buzyn devraient en faire autant avant le premier tour.

Alors que douze candidats se disputent les voix des électeurs et que la gauche s’est hissée en deuxième position aux élections européennes dans cette circonscription huppée, nul ne peut prédire l’issue de cette bataille entre la Macronie des origines, venue de la gauche, et celle, plus récente, du mariage de raison avec la droite.

Le Figaro, no. 24830
Le Figaro, samedi 22 juin 2024 1112 mots, p. 5

Politique

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21 juin 2024 - Le Figaro (site web)

À Marseille, le Nouveau Front populaire à l'épreuve des rancoeurs fratricides

Malgré l'unité affichée à Paris, les guerres intestines continuent de miner la gauche dans la deuxième ville de France.

Ceilles, Mathilde

La photo avait tout pour être belle, en cette journée caniculaire. Un cliché de campagne au bord de la mer, mercredi, devant la plage des Catalans à Marseille, avec des hommes et des femmes de gauche bras dessus, bras dessous, soudés dans un même combat pour les législatives anticipées. Mais alors que tout ce petit monde prend la pose, quelques gouttes de pluie gâchent un peu le décor. Comme un mauvais présage ? Pas de quoi entamer en tout cas les sourires de Benoît Payan, maire ex-PS de Marseille, et de Raphaël Glucksmann, troisième homme des européennes qui a fait spécialement le déplacement depuis Bruxelles pour soutenir deux candidats locaux : Laurent Lhardit, adjoint à l'économie qui brigue la deuxième circonscription des Bouches-du-Rhône, et Pascaline Lécorché, secrétaire générale nationale de Place publique qui se présente dans la première circonscription. Autour d'eux se pressent aussi de nombreux cadres de la gauche marseillaise, comme le représentant du mouvement Génération.s ou encore des proches de l'ancienne sénatrice Samia Ghali (ex-PS) devenue deuxième adjointe. En revanche, point de Manuel Bompard, de Sébastien Delogu, ni d'aucun autre mélenchoniste ou responsable local des Insoumis.

« Honnêtement, on n'a pas été invité », reconnaît Manuel Bompard auprès du Figaro. Car si le Nouveau Front populaire tente d'afficher une union solide à Paris, le dialogue est totalement rompu dans la deuxième ville de France, où les inimitiés entre les uns et les autres semblent ancrées et tenaces. « Les liens que j'ai avec LFI, vous les connaissez, lâche Benoît Payan. On vient d'une histoire commune, et nos chemins se sont séparés parce qu'il y a des sujets sur lesquels je ne transige pas et des manières de faire de la politique qui ne sont pas les miennes. Je ne vais pas me transformer en « LFiste » du jour au lendemain. Je ne l'ai jamais été. »

« On s'est fait dépecer »

Il faut dire que la rancune entre LFI et Benoît Payan est lointaine. Elle remonte aux dernières municipales de 2020 lorsque le quadra, qui était encore au Parti socialiste à l'époque, avait oeuvré à bâtir une union des gauches pour ravir l'Hôtel de ville à la droite après vingt-cinq ans de règne de Jean-Claude Gaudin. Alors député du coin, Jean-Luc Mélenchon avait feint d'approuver le principe de la démarche, mais il avait réclamé la tête de l'artisan du Printemps marseillais : hors de question pour le chef de file LFI de voir le PS porter cette initiative. Depuis, les deux hommes n'ont jamais enterré la hache de guerre. « Je rappelle que Jean-Luc Mélenchon m'avait demandé de démissionner du Parti socialiste, de passer sous ses fourches caudines pour être candidat à je ne sais quelle élection » ,souligne, encore amer, Benoît Payan. Résultat : les Insoumis et le reste de la gauche font systématiquement bande électorale à part. Proche de Jean-Luc Mélenchon, le député LFI des quartiers nord Sébastien Delogu profite d'ailleurs de cette hostilité pour mieux esquisser ses ambitions municipales en vue de 2026. Projet dans lequel il considère que sa notoriété soudaine, acquise après avoir déployé un drapeau palestinien à l'Assemblée, pourrait lui ouvrir de nouvelles perspectives.

Dans une sorte de partie de billard à plusieurs bandes, Benoît Payan et ses proches n'hésitent pas non plus à louer les qualités d'un dissident LFI : le député sortant Hendrik Davi, qui compte parmi les victimes de la « purge » orchestrée par le mouvement de Jean-Luc Mélenchon. Plutôt que de le reconduire, les Insoumis ont en effet décidé d'investir un autre candidat face à lui dans la 5e circonscription des Bouches-du-Rhône, Allan Popelard. « J'ai le soutien de toute la gauche locale », clame Hendrik Davi, citant notamment le maire écologiste de secteur et membre de la majorité municipale Didier Jau. « Hendrik Davi est un député qui a bien fait son travail, qui a été clair au soir du 7 octobre, qui a condamné leHamas, qui s'est toujours battu contre l'antisémitisme et qui a expliqué qu'Adrien Quatennens n'avait rien à faire à l'Assemblée nationale », applaudit Benoît Payan .

« L'affaire Davi a juste ajouté un bazar de plus là où il y en avait déjà, dans une ville où on a une sacrée habitude à tout monter en épingle », soupire une écolo marseillaise. La semaine dernière, l'hypothèse évoquée par Libération d'une candidature de Jean-Luc Mélenchon a encore électrisé la situation. « Il est probable que si Jean-Luc Mélenchon avait fait ce choix, j'aurais eu moi-même à faire un choix » , prévient Benoît Payan, laissant entendre qu'il serait allé au duel : « Vous me connaissez. » S'il ne se présente finalement pas aux législatives, le maire assume de ne pas apporter de soutien automatique à tous les candidats du Nouveau Front populaire.

« Je ferai campagne pour ceux qui ont une manière de faire de la politique qui me correspond, qui est de rassembler plutôt que de diviser ou de brutaliser. Je ne mets pas de « pudeurs de gazelle » sur ma manière de faire et ma manière de penser. Mais devant l'histoire, je prends mes responsabilités » , tranche Benoît Payan. « J'appelle chacun à ses responsabilités et à respecter la parole qui a été donnée, répond de son côté Manuel Bompard . On peut avoir un candidat qui, à titre personnel, ne convient pas. Mais il faut le soutenir et respecter l'accord qui a été signé. Après, je ne vais pas ajouter de divisions à des paroles de divisions comme celles de Benoît Payan, qui laissent entendre qu'on aurait eu, dans une précédente séquence, des bons et des mauvais Insoumis... »

Reste que l'implication de Benoît Payan dans ces législatives a le don d'agacer, y compris au sein même de sa majorité plurielle. Membre actif des négociations du NFP - au point de faire lui-même le déplacement à Paris -, le maire s'est battu pour placer des proches dans des circonscriptions favorables, à commencer par son adjoint, Laurent Lhardit. Quitte d'ailleurs à en évincer d'autres dans le même temps. Selon nos informations, l'adjointe Christine Juste (EELV), a ainsi été investie dans une autre circonscription que celle qu'elle visait. « L'heure pour le moment est au rassemblement,prévient un écolo. Mais le 8 juillet, je vais leur dire. On s'est fait dépecer dans cet accord. Et j'en sors avec une certitude : un socialiste ne changera jamais. Il te marchera toujours sur la tête. Je lui dirai à Benoît Payan ! Les socialistes, je ne leur fais plus confiance. » Au Printemps marseillais, l'été sera chaud. M.C.

Le Monde
International, samedi 22 juin 2024 886 mots, p. 16
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21 juin 2024 - Le Monde (site web)

En Allemagne, la campagne pour l’interdiction de l’AfD reprend de la vigueur

Pour ses adversaires, le parti d’extrême droite est plus que jamais un danger pour la démocratie

Thomas Wieder

Berlin - correspondant - La question est posée depuis un moment, mais les élections européennes l’ont remise au-devant de l’actualité : faut-il interdire le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) ? Alors que celui-ci a obtenu 15,9 % des voix le 9 juin, son meilleur score à l’échelle nationale depuis sa création en 2013, ceux qui souhaitent le proscrire sont plus déterminés que jamais.

C’est le cas du député chrétien-démocrate Marco Wanderwitz (CDU). Depuis deux ans, cet ancien délégué du gouvernement fédéral pour les Länder de l’Est (2020-2021) fait campagne auprès de ses collègues du Bundestag pour que soit lancée une procédure visant à interdire l’AfD. Pour cela, il faut que 5 % des parlementaires – au moins trente-sept élus – donnent leur aval. « Nous avons réuni le nombre suffisant », a déclaré M. Wanderwitz, lundi 17 juin, au quotidien Tageszeitung.

Il y a quelques semaines, ce quorum était loin d’être atteint. S’il l’est aujourd’hui, c’est pour plusieurs raisons. « Il y a eu, en janvier, les informations du site d’investigationCorrectiv [faisant état d’un plan secret de l’AfD pour déporter en Afrique du Nord des millions d’immigrés et d’Allemands d’origine étrangère] , explique au MondeM. Wanderwitz. Il y a eu, ensuite, l’enquête de la radio-télévision bavaroise nous apprenant que nombre de collaborateurs parlementaires de l’AfD sont membres de l’ultradroite. Or, malgré toutes ces révélations, et malgré les manifestations de masse qui ont eu lieu dans toute l’Allemagne contre ce parti, celui-ci a obtenu le meilleur score de son histoire aux européennes du 9 juin. Cela prouve qu’il y a urgence à agir. »

Pour le député, qui plaide depuis plus de deux ans pour une interdiction de l’AfD, le récent jugement du tribunal administratif de Münster est un argument déterminant. Fin mai, celui-ci a autorisé les services fédéraux de renseignement à maintenir l’AfD « sous surveillance », rejetant une demande du parti contre son classement comme « groupe suspect d’extrémisme ». Le député n’entend pas pour autant se précipiter. « Nous allons attendre d’avoir le jugement sous sa forme écrite, soit plus de mille pages au bas mot, qui doit nous être communiqué au plus tard d’ici octobre. Et une fois que nous aurons tout examiné, nous pourrons passer à l’étape suivante », explique M. Wanderwitz.

En attendant, les partisans d’une interdiction de l’AfD fourbissent leurs armes. Une semaine après les élections européennes, un collectif baptisé « Interdire l’AfD maintenant » s’est constitué, à Berlin, rassemblant plusieurs syndicats, associations et intellectuels. Parmi eux, Ulrich Schneider, président de la Fédération allemande pour la promotion de la parité. « Soixante-quinze ans après l’adoption de notre Loi fondamentale, nous ne pouvions imaginer qu’un parti remette en question l’égalité entre personnes migrantes, handicapées ou queer, oubliant ainsi les leçons que nous devons tirer de notre histoire. »

« Radicalisation »

Autre personnalité présente lors de la conférence de presse organisée pour le lancement de ce collectif décidé à militer pour l’interdiction de l’AfD, Jens-Christian Wagner, directeur du Mémorial du camp de concentration de Buchenwald : « Si les nazis ont pu arriver au pouvoir, c’est parce que la République de Weimar leur a permis de pervertir les règles de la démocratie pour renverser celle-ci. Telle est la leçon que nous devons retenir de cette époque : les partis anticonstitutionnels ne doivent pas être autorisés à utiliser les moyens de la démocratie pour abolir cette dernière. »

Comme l’explique Malte Engeler, porte-parole du collectif Interdire l’AfD maintenant, l’objectif est de rallier le plus grand nombre possible de citoyens pour « faire pression sur les responsables politiques ». Dans l’histoire de l’Allemagne fédérale, seuls le Parti socialiste du Reich, fondé par des nostalgiques de l’hitlérisme, et le Parti communiste d’Allemagne ont été interdits, respectivement en 1952 et en 1956. En revanche, le parti néonazi NPD ne l’a pas été, malgré deux procédures d’interdiction lancées contre lui dans les années 2000 et 2010. Les juges ont estimé que sa taille relativement modeste ne faisait pas de lui une menace existentielle, malgré sa radicalité.

« Compte tenu de la radicalisation de l’AfD, qui a même poussé le Rassemblement national à se démarquer de lui, les arguments ne manquent pas pour engager une procédure d’interdiction de ce parti qui menace l’ordre démocratique et constitutionnel de l’Allemagne », explique M. Wanderwitz.

Quoi qu’il en soit, la procédure prendra du temps. Une fois que le Bundestag aura mis à son ordre du jour une résolution visant à interdire le parti, il faudra que celle-ci soit adoptée par une majorité des députés pour être transmise à la Cour constitutionnelle fédérale de Karlsruhe. « Au mieux, ce n’est pas avant trois ou quatre ans que l’on peut espérer entrevoir l’aboutissement de la procédure » , reconnaît Malte Engeler. D’ici là, plusieurs échéances sont attendues : à commencer par les élections régionales prévues en Saxe, en Thuringe et dans le Brandebourg, en septembre, où le parti d’extrême droite est donné en tête des intentions de vote, avec entre 25 % et 30 % des voix.

Le Figaro, no. 24830
Le Figaro Économie, samedi 22 juin 2024 666 mots, p. 22

Économie

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21 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Impôts : l'exorbi tante facture de la gauche

de Guigné, Anne

Vous pouvez lever la main les milliardaires, que je vous remercie ! » La petite plaisanterie de Boris Vallaud, député PS sortant et représentant du Nouveau Front populaire, au cours d'une audition devant des organisations patronales jeudi, n'a pas rencontré de grand succès auprès du public. La coalition de gauche, si elle arrive au pouvoir dans la foulée des prochaines législatives, entend en effet taxer largement ceux qu'elle appelle « les riches » , tout comme d'ailleurs les entreprises. Son mantra : revenir sur les « cadeaux fiscaux » faits par la majorité macroniste depuis sept ans. En réalité, si nombre de leurs propositions alourdissent effectivement la facture fiscale des Français les plus aisés, certaines toucheront aussi les classes moyennes.

Au programme, selon le chiffrage officiel de la coalition présenté ce vendredi : 150 milliards de nouvelles dépenses d'ici à deux ans, exclusivement financées par l'augmentation de la pression fiscale. L'arsenal mis en oeuvre impressionne par sa variété : accroissement de la progressivité de l'impôt sur le revenu à 14 tranches, mais aussi de la contribution sociale généralisée (CSG) - un impôt prélevé sur les revenus d'activité, les revenus de remplacement, les revenus du patrimoine et les revenus de placements -, suppression de la flat tax, retour de l'exit tax, rétablissement d'un impôt de solidarité sur la fortune (ISF) renforcé avec un volet climatique... Ces mesures seraient instaurées en trois vagues d'ici à 2026, selon un calendrier précis, ont détaillé, vendredi, les membres de la coalition chargés des aspects économiques.

Malgré ce large éventail de nouveaux dispositifs fiscaux, Éric Coquerel, député LFI et actuel rapporteur de la commission des finances, a d'abord assuré que « 92% des Français ne verront pas leur fiscalité transformée ». Autant dire, si ses calculs sont exacts, que les 8 % restant sentiront passer la facture. Dès les prochains mois, les impôts augmenteraient de 30 milliards d'euros, 15 milliards au titre du nouvel ISF et 15 milliards, des superprofits, afin de financer les mesures d'urgence de la coalition - à savoir la hausse de 10 % du point d'indice des fonctionnaires, l'abrogation immédiate des réformes des retraites et de l'assurance-chômage, la gratuité intégrale de l'école publique (cantine, périscolaire, fournitures, transport) et la revalorisation de 10 % des aides aux logements.

Ambition de « changer la vie »

2025 serait ensuite le temps des « bifurcations »pour le Nouveau Front de gauche. Étape qui nécessiterait 100 milliards d'euros de nouvelles dépenses fléchées vers des embauches d'enseignants, une garantie d'autonomie pour les jeunes gens, la production d'énergies renouvelables françaises ou encore l'intensification de la rénovation thermique des bâtiments... À cet horizon, « afin de ne pas aggraver les comptes publics, mis dans une situation dangereuse par la politique économique d'Emmanuel Macron, de nouvelles recettes sont mobilisées, exclusivement auprès des plus riches » , veut rassurer le programme.

Dans le détail, ces recettes proviendront de la suppression « des niches fiscales inefficaces, injustes et polluantes » (25 milliards d'euros), d'un impôt sur « les successions dorées » qui instaurerait notamment une transmission maximale de 12 millions d'euros (17 milliards de recettes), la mise en place du nouveau barème pour l'impôt sur le revenu et la CSG (5,5 milliards) et enfin la suppression de la flat tax (3 milliards d'euros).

2025 et les bifurcations passées, le Nouveau Front de gauche propose ensuite à ses électeurs d'entrer dans deux années de « transformation » qui porteront la belle ambition de « changer la vie ». Cette nouvelle existence reposerait sur le développement du transport ferroviaire, le recrutement massif de fonctionnaires, l'augmentation du budget de la Culture, le soutien à l'agroécologie... « L'achèvement de cette troisième phase portera le montant des dépenses publiques supplémentaires totales à la fin de l'année 2027 à 150milliards d'euros » , précise alors le Nouveau Front populaire.

À ce moment, les recettes fiscales seront complétées par un nouvel impôt sur les bénéfices des multinationales (26 milliards d'euros), les taxes sur les entreprises qui ne respecteraient pas les nouveaux critères d'égalité salariale entre les femmes et les hommes (10 milliards) et une nouvelle taxe sur les transactions financières (3 milliards). A DE G

Le Monde
élections législatives, samedi 22 juin 2024 1290 mots, p. 6
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21 juin 2024 - Le Monde (site web)

Au RN, le sport au service d’objectifs médiatiques

Souvent absentes des programmes du parti, les thématiques sportives sont utilisées à des fins polémiques

Nicolas Lepeltier

Depuis la victoire écrasante du Rassemblement national (RN) aux élections européennes, la perspective de voir Jordan Bardella s’installer à Matignon à moins de deux semaines des Jeux olympiques (JO) de Paris suscite crainte et sidération. En France comme à l’international. Les cadres du RN ont, certes, affirmé leur volonté de ne rien bouleverser de l’organisation de l’événement planétaire en cas d’arrivée au pouvoir, mais qu’en sera-t-il vraiment au soir du 7 juillet ? Et, au-delà, quelle vision politique du sport la formation d’extrême droite porte-t-elle ?

Rien, pas une ligne, pas même une seule mention au sport ne figure parmi les huit grandes orientations du « gouvernement d’union nationale » que Jordan Bardella appelle de ses vœux après les élections législatives. Le sujet était tout aussi absent du programme présidentiel de Marine Le Pen en 2022, comme en 2017.

Aleksandar Nikolic, le reconnaît, mais corrige aussitôt : « Nous sommes ceux qui sont allés le plus loin dans la réflexion en termes de politique sportive. » Le député européen, élu le 9 juin, en veut pour preuve les vingt-quatre mesures pour le sport qu’il a été chargé de rédiger ces derniers mois.

Le sport à l’école y figure en bonne place. Il est ainsi question d’étendre les tests physiques en classe de 6e – voulus par le président Emmanuel Macron – au CE1 et à l’entrée au lycée. L’élargissement du Pass’Sport mis en place en 2021 est aussi une piste envisagée, comme « un grand plan pour parvenir à 30 millions de licenciés en France en trois ans » – le pays compte aujourd’hui 17 millions de pratiquants dans un cadre fédéral.

Le haut niveau n’est pas oublié. Le « M. Sport » du Rassemblement national, par ailleurs conseiller régional du Centre-Val de Loire, propose ainsi de doubler le nombre de sportifs olympiques soutenus et de porter l’aide financière de l’Etat à 2 800 euros net mensuels par athlète – contre 2 500 euros actuellement. « L’incarnation de la nation doit être récompensée », fait valoir M. Nikolic.

Aucun travail législatif

Difficile d’avoir plus de détails ou de chiffrer le coût des propositions envisagées. « C’est compliqué, elles sont en attente de validation et doivent être budgétisées », se justifie-t-il, pris de court par le calendrier imposé par la dissolution.

« Le Rassemblement national n’a pas de logiciel sport, pas de socle programmatique », tranche de son côté l’historien Valentin Guéry . « Il y a bien eu quelques travaux dans les années 1980, juste avant que Jean-Pierre Stirbois[figure historique du Front national] décède, mais la commission sport du parti est en sommeil depuis plusieurs années. Il y a comme une forme d’évitement idéologique », prolonge l’auteur d’une thèse sur les usages politiques du sport par le FN/RN entre 1972 et 2022. Selon lui, « le sport n’est envisagé au RN qu’à travers un objectif de visibilité médiatique », sous l’impulsion notamment d’Eric Domard, l’ancien conseiller spécial de Marine Le Pen.

Le tournant s’est opéré au cours des années 1990, estime Valentin Guéry. Les polémiques suscitées par le Front national s’enchaînent, du rejet du métissage de l’équipe de France de football en 1996 aux critiques sur Karim Benzema – le football a souvent été pris pour cible par la formation lepéniste –, comme autant d’occasions de faire parler de soi. « Le sport devient alors le relais pour défendre une nation blanche, chrétienne. »

Au Parlement, les élus RN dénoncent « l’impuissance de l’Etat face au communautarisme islamiste » dans les clubs de football ou les sports de combat. Ainsi, en septembre 2023, les députés RN claquent la porte de la commission d’enquête sur les dysfonctionnements au sein des fédérations au motif qu’y était occultée « l’islamisation » dans le monde du sport.

Sur les bancs de l’Assemblée nationale, Julien Odoul fustige, lors de l’examen du budget 2024 à l’automne 2023, l’argent public « injecté » depuis des années dans les infrastructures sportives de Seine-Saint-Denis, au détriment, selon le député de l’Yonne, des territoires ruraux. Le même Julien Odoul invite également la ministre des sports et des Jeux, Amélie Oudéa-Castéra, à généraliser « l’interdiction des signes religieux et politiques ostensibles dans toutes les compétitions sportives », et non pas pour les seuls Jeux olympiques.

Des contestations et des polémiques en ligne avec les grandes orientations idéologiques du RN, mais aucun travail législatif, aucune proposition de loi n’est à mettre au crédit du parti. « La doctrine est beaucoup moins claire que sous le Front national. Sous Jean-Marie Le Pen, le sport était très présent dans les camps de jeunesse. Il y avait une filiation avec l’idéal hellénistique, des analogies possibles avec les régimes nazi, mussolinien et vichyste, une vision eugéniste et hygiéniste des corps, relève Valentin Guéry . Marine Le Pen, elle, rompt avec ces représentations, et est bien plus dans une stratégie médiatique que sur un travail de fond. »

Une stratégie que l’ancienne présidente du parti, débarrassée de l’encombrant héritage de son père, a éprouvée dans les collectivités conquises par les urnes. A Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), ville que Valentin Guéry a étudiée dans le cadre de sa thèse, tout comme Mantes-la-Ville (Yvelines), « le FN est parvenu à “retourner” le mouvement sportif local ».

« Des sportifs votent pour nous »

Comment ? En poursuivant les mesures mises en place par l’équipe municipale précédente, en distribuant généreusement les subventions aux clubs et, enfin, en faisant rayonner la ville par l’organisation de compétitions nationales (en escrime, dans les catégories de jeunes, par exemple). « Aujourd’hui, le tissu associatif est acquis à la cause de Steeve Briois et de son premier adjoint, Laurent Brice, qui s’est forgé petit à petit une identité politique sportive »,estime le chercheur.

Le modèle appliqué à Hénin-Beaumont, souvent présentée comme le laboratoire du RN, est-il duplicable à l’échelle nationale ? Valentin Guéry ne se risque pas aux projections, mais observe que le sport ne serait pas « l’espace social le plus susceptible d’entrer en résistance » en cas de victoire du parti nationaliste le 7 juillet, contrairement à la culture. La réserve dont font preuve jusqu’à présent les dirigeants du mouvement sportif semble lui donner raison.

David Lappartient, président du Comité olympique français, se retranche derrière la « neutralité »du mouvement sportif, dans une interview au Parisien. Et la tribune signée dans L’Equipe par des sportifs appelant à voter contre l’extrême droite, lointain écho à celles de 2002 contre Jean-Marie Le Pen et de 2022 contre sa fille, rassemble davantage d’anciennes gloires du sport français que d’athlètes médaillables à Paris.

Certains ont déjà franchi le Rubicon. Guy Drut s’est déclaré favorable, dans un entretien au Monde, à l’alliance entre le parti Les Républicains – tendance Eric Ciotti – et le RN. Le membre du Comité international olympique, ancien ministre des sports sous Jacques Chirac, se dit ainsi persuadé qu’ « il n’y a aucune raison que les Jeux olympiques se passent mal avec un gouvernement RN ».

Aleksandar Nikolic s’amuse de la situation : « Quand on fait plus de 30 % des voix, il est évident que des sportifs votent pour nous. » Un entraîneur de Ligue 1 se disait ainsi prêt à être ministre des sports de Marine Le Pen, affirmait, en 2017, celui qui était alors le conseiller de la candidate à l’Elysée. Le « M. Sport » du parti prétend aujourd’hui, sans les nommer, que deux champions olympiques d’été – qui ne sont plus en activité – échangent régulièrement avec le RN. Selon lui, des acteurs-clés des Jeux ont déjà discrètement consulté les cadres du parti d’extrême droite.

Le Monde
élections législatives, samedi 22 juin 2024 1162 mots, p. 12
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21 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Reportage

A Seloncourt, « on a l’impression de ne plus être chez nous »

Dans cette petite commune du Doubs, les électeurs du RN parlent de l’immigration telle qu’ils la redoutent, davantage que comme ils la vivent

J. PA.

Seloncourt (Doubs) - envoyée spéciale - Christiane a l’habitude de s’asseoir sur un banc. Celui qui fait face à son appartement et jouxte l’ancienne école communale de Seloncourt (Doubs), en bordure de la route départementale. C’est le petit bol d’air quotidien que s’offre cette veuve de 85 ans, dans ce bourg de 6 000 habitants, situé entre les usines Stellantis (ex-Peugeot) de Sochaux-Montbéliard et la Suisse, à l’est. Christiane n’a jamais travaillé. Elle a élevé ses trois garçons et a toujours voté comme son mari, « à droite ». Aux élections législatives, elle votera donc Emmanuel Macron. Danielle, qui s’est assise à ses côtés ce jour-là pour tailler la bavette, non. Sa voix ira « pour le jeune là, Jordan ». A l’image de 43,4 % des électeurs de Seloncourt qui ont déjà plébiscité le candidat du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, lors des élections européennes du 9 juin.

Ce n’est pas la première fois que Danielle, 75 ans, met un bulletin RN dans l’urne. Elle le fait en pensant à sa modeste retraite – elle a fait toute sa carrière au sein du deuxième plus gros équipementier automobile français, Faurecia – et « à ceux qui ne foutent rien, qui cassent tout et on y donne ».L’immigration, c’est un sujet de mécontentement aussi. « J’ai travaillé avec[des immigrés] , il y a quarante ans, ils étaient bien. Mais y’en a de plus en plus et y’en a qui manquent de respect, faut quand même qu’ils s’adaptent », explique-t-elle.

Nicole dit peu ou prou la même chose. Cette retraitée de 76 ans retrouve tous les après-midi des amies au bord du Gland, la rivière qui traverse la commune. Elle votera RN, comme elle en a désormais l’habitude. Parce qu’ « il faut que ça change ». Macron ? « C’est un de la haute, ses promesses ne sont que du vent. » Nicole a fait un bout de carrière à « la Peuge », comme on appelle ici l’usine automobile qui a irrigué tout le bassin d’emploi. Avant de s’arrêter pour élever ses enfants puis de travailler comme femme de ménage et auprès de personnes âgées. Elle touche 1 500 euros par mois de retraite. « Les artistes qui disent : “Votez comme ci”, ils ont qu’à nous donner leur paye et prendre notre retraite », dit-elle.

Les retraités composent un tiers des habitants de la commune où Emmanuel Macron est arrivé en tête au second tour de l’élection présidentielle de 2017 mais qui s’est largement fait devancer par Marine Le Pen aux deux tours de celle de 2022. La députée sortante, Géraldine Grangier, est elle aussi encartée au RN. Le maire divers droite, Daniel Buchwalder, 75 ans, ne s’explique pas vraiment cet enracinement : « Ici, on a une sociologie plutôt classe moyenne, il n’y a pas de grands ensembles, pas de rodéos. Une voiture a brûlé une fois, en 1998. On a un peu de tapage de jeunes mais on ne peut pas dire que ça soit la zone. »Plus qu’une réalité, l’édile perçoit un « sentiment d’insécurité », la crainte que « ce qui se passe ailleurs arrive ici ». Il parle aussi d’un « agacement »de ses administrés vis-à-vis des immigrés.

C’est ce que relate Philippe, 65 ans, qui habite Seloncourt depuis trente ans et qui a dirigé une entreprise dans l’horlogerie, en Suisse : « On a l’impression de ne plus être chez nous », explique-t-il. Même s’il n’y a « pas de soucis »à Seloncourt, Philippe a voté RN «à cause de l’immigration ». Un ressenti qu’il relie « à ce qu’on entend à la télé » et à ce qui se passerait dans la commune voisine d’Audincourt, et plus spécifiquement dans le quartier prioritaire des Champs-Montants. Il évoque « des petites choses »pêle-mêle : les femmes voilées, les jours de prières où le trafic routier est entravé, les mariages bruyants, les voitures qui grillent les feux et font le tour de la ville. « Il y a un cabinet d’analyses médicales. Les étrangers arrivaient et passaient devant tout le monde », jure-t-il.

« Au cœur de la vie humaine »

Les mariages « qui font du bruit », Jérôme en parle aussi, même s’il ne les a jamais vus, autrement qu’à travers ce qu’en disent les gens sur « les réseaux ». Pour le secrétaire du club de foot de Seloncourt, 41 ans, qui dit avoir départagé les trente-huit candidats aux européennes à «plouf, plouf », c’est « l’image des quartiers » qui alimente le vote RN, davantage que les migrants. D’ailleurs, la commune de Seloncourt a accueilli un centre pour migrants d’avril à novembre 2023, destiné à recevoir temporairement des personnes qui vivaient à la rue à Paris. Tout s’est passé sans encombre, à l’inverse d’autres communes où l’implantation de telles structures a généré des manifestations hostiles de groupes d’extrême droite. « Au début, les gens avaient peur mais j’ai jamais vu personne faire le bordel ou la manche », assure Jérôme. « Ce qui n’a pas plu aux gens, c’est que Paris nous envoyait des gens dont il ne voulait pas », se souvient un commerçant. A l’arrivée, « ça s’est très bien passé », constate Sylvain Donnet, le directeur général de l’association ADDSEA, qui gère la structure.

Désormais, ce sont une vingtaine de réfugiées ukrainiennes et leurs enfants qui sont hébergés sur le site, une ancienne maison d’accueil spécialisée pour adultes handicapés. Nicole l’ignorait. Elle pensait qu’il s’agissait de « Noirs ». Elle s’empresse néanmoins de commenter, à propos des Ukrainiennes : « C’est pas les plus malheureuses qui sont venues en France. » D’où qu’ils viennent, les immigrés, « y’en a de trop »,estime-t-elle : «Qu’on aide d’abord les Français. »

« S’il n’y a pas d’immigration, la France s’arrête ! », prévient au contraire Hakim, 49 ans, et magasinier cariste à « la Peuge ». Rencontré dans le PMU de Seloncourt, ce père de quatre enfants ne veut pas dire pour qui il vote. Mais il s’amuse de constater qu’un des médecins généralistes de la commune est originaire d’Algérie, comme lui. Et que le prêtre de la paroisse est originaire du Cameroun. Séraphin Tchicaya a été curé dans la banlieue de Belfort avant d’arriver à Seloncourt, il y a huit ans. « Dans toutes les communes où je suis passé, c’est toujours le RN qui était en tête », dit-il. S’il ne veut « diaboliser personne », le prêtre pense que si l’extrême droite arrive au pouvoir, « elle se rendra compte que l’immigration est au cœur de la vie humaine ». Et de lâcher, pensif : « On vient sur cette terre avec rien et on repart avec rien. Nous sommes tous des migrants. »

Le Monde
élections législatives, samedi 22 juin 2024 1442 mots, p. 2
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21 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

La campagne du « quoi qu’il en coûte »

A ce stade, aucun des partis en lice pour les élections législatives n’a estimé le coût de son programme

Elsa Conesa

Est-ce un effet de l’inflation ? Depuis le début de la courte campagne ouverte au soir du 9 juin, l’unité de mesure n’est plus le milliard d’euros, ni même la dizaine de milliards, mais la centaine de milliards. Majorité et oppositions se renvoient à la figure des chiffres à onze zéros qui donnent le tournis, bien qu’ils soient issus de calculs approximatifs car réalisés sur la base de promesses tenant pour beaucoup d’entre elles en une phrase. « Un coût d’au moins 100 milliards », a déclaré Emmanuel Macron lors de sa conférence de presse du 12 juin à propos du programme du Rassemblement national (RN). « Des centaines de milliards d’euros de dépenses supplémentaires »pour le programme de la gauche, a prévenu le ministre de l’économie, Bruno Le Maire. « Mille milliards d’euros de dette supplémentaire » depuis 2017, répondent en chœur le RN et la gauche, renvoyant le gouvernement à sa propre irresponsabilité budgétaire depuis 2017.

Pourtant, ni la majorité sortante ni les oppositions ne peuvent revendiquer le sérieux et la sincérité des chiffres. Le gouvernement, premier à diffuser des estimations fantaisistes des promesses de ses adversaires, a récemment été sanctionné par l’agence de notation Standard & Poor’s. La gauche voit, pour sa part, dans ces chiffres colossaux la preuve de son volontarisme politique, tandis que l’extrême droite recule déjà, admettant tacitement que ses promesses ambitieuses pour les retraites ou le pouvoir d’achat ne résisteront pas à l’épreuve du réel.

« Personne ne fait de trajectoire honnête, pas plus qu’en 2022, mais cela ne pose aucun problème dans le débat public français », s’étonne Xavier Jaravel, professeur associé à la London School of Economics, qui déplore la quasi-absence en France d’institutions non partisanes faisant autorité sur la question en période électorale.

A ce stade, aucun des partis en campagne n’a estimé le coût de son programme, laissant aux autres le soin de le faire. Même le premier ministre, Gabriel Attal, qui a promis lors de sa conférence de presse, jeudi 20 juin, une « règle d’or budgétaire », a balayé le sujet d’un revers de la main. « Les mesures que nous proposons, elles sont financées, a-t-il répété. S’il y en a qui sont crédibles et qui assument les efforts qui sont demandés pour financer le programme, c’est nous !On est les seuls ! »

La prime Macron, relevée à 10 000 euros, ne coûte rien puisque c’est de l’argent qui n’aurait pas été versé, affirme le locataire de Matignon, ignorant le risque d’un effet de substitution avec les salaires, pourtant décrit par les économistes. La suppression des frais de notaire pour les transactions de moins de 250 000 euros coûte 2 milliards d’euros, mais vient remplacer une baisse d’impôt promise en début d’année, donc déjà comptabilisée. Et la future baisse de cotisations pour les salariés au niveau du smic se réaliserait « à coût constant », affirme-t-on dans l’entourage de Bruno Le Maire. Quant à la ristourne sur les factures d’électricité, elle résulte d’une évolution du marché, donc sans impact budgétaire. L’Institut Montaigne, un espace de réflexion libéral, chiffre pourtant le coût de ces mesures entre 12 milliards et 14 milliards d’euros. Et ne s’est pas penché sur d’autres, comme la mutuelle à 1 euro par jour.

Des économistes reconnus

Même difficulté avec le programme du Nouveau Front populaire (NFP). Ses équipes admettaient, il y a quelques jours, avoir élaboré une série de mesures avant même de se poser la question de leur coût et de leur financement. Depuis, ses membres se déchirent autour de son évaluation, qui doit être présentée vendredi 21 juin. La députée sortante socialiste du Tarn-et-Garonne Valérie Rabault, ancienne rapporteuse du budget, a chiffré, à 106 milliards d’euros, le coût du programme de la gauche dans un entretien aux Echos. Chiffre aussitôt démenti par ses partenaires de La France insoumise, qui l’estiment très insuffisant, alors que les macronistes parlent de 287 milliards d’euros.

Face aux accusations d’irresponsabilité budgétaire, les équipes de campagne du NFP se retranchent derrière l’expertise d’économistes reconnus comme Esther Duflo, Gabriel Zucman, Thomas Piketty, ou Julia Cagé. « En face de chacune des dépenses, on a mis une recette », a affirmé cette dernière sur BFM-TV, le 17 juin, reprochant au gouvernement de diffuser des chiffres aberrants. Comme sur l’abrogation de la réforme des retraites, qui coûterait 100 milliards d’euros. Or, celle-ci « était censée rapporter 13 milliards. Donc, je ne vois pas comment en abrogeant une réforme qui rapporte 13 milliards, on va dépenser 100 milliards », a-t-elle poursuivi, appelant le gouvernement à « venir débattre des chiffres ». La capacité à lever des recettes à la mesure des attentes, avec des taxes sur les plus riches ou les grands groupes, inquiète toutefois les économistes, y compris au sein de la gauche.

« Besoin de chiffrage »

Bien que le RN n’ait pas encore diffusé son programme détaillé et ait renoncé à certains engagements, Gabriel Attal en a estimé le coût à 140 milliards d’euros, jeudi matin. La mesure la plus emblématique, la baisse de TVA sur les carburants, coûterait de 10 milliards à 15 milliards d’euros. L’Institut Montaigne évalue à 27 milliards d’euros le coût d’une indexation des pensions – déjà en vigueur. Mais celui de l’exonération de cotisations patronales pour les entreprises qui augmenteraient les salaires d’au moins 10 % jusqu’à trois smic évolue entre 800 millions, en 2025, et 12 milliards d’euros, en 2029. S’y ajoute une réforme des retraites aux contours encore flous. En face, le programme ne propose quasiment pas de source de revenus, à part la suppression de quelques niches fiscales. Ce qui n’empêche pas Jordan Bardella de promettre une opération de transparence sur les comptes publics dès son arrivée au pouvoir.

Le chiffrage des programmes est un exercice relativement récent dans l’histoire des campagnes électorales, qui s’est imposé depuis une quinzaine d’années, notamment sous l’impulsion de l’Institut Montaigne, financé par de grands groupes français. Fort d’importants moyens financiers lui permettant de recruter une armée de hauts fonctionnaires anonymes de Bercy et de la Cour des comptes, celui-ci s’est mis à diffuser des estimations des mesures promises pour en évaluer la crédibilité économique, et l’impact budgétaire.

Dans un contexte de détérioration continue des finances publiques, les débats économiques se sont progressivement centrés sur le coût des mesures autant que sur leur efficacité, dans le sillage du rapport Pébereau sur la dette publique en 2005. S’il avait lieu aujourd’hui, le débat sur les 35 heures serait-il, comme en 1997, centré sur les créations d’emplois ? « Ce besoin de chiffrage a été imposé en partie par les médias, mais je ne sais pas quel impact il a sur les électeurs, qui se concentrent en général sur une ou deux mesures qui les concernent, note Martial Foucault, professeur en science politique à Sciences Po Paris. Les sommes ne sont pas rapprochées de données connues, par exemple du budget de l’Etat, ce qui permettrait de mieux les appréhender, alors que certains chiffrages en dizaines de milliards sont élaborés à la virgule près… »

Ne pas les fournir, pourtant, c’est risquer de perdre en crédibilité. La gauche comme l’extrême droite ont d’ailleurs promis de faire toute la lumière sur la facture de leurs engagements dans les jours qui viennent. « La question de la crédibilité économique préoccupe surtout les électeurs les plus vieux », observe M. Foucault. Pourtant, aucun parti ne s’est risqué à reprendre le discours de rigueur, comme l’avait fait Valérie Pécresse en 2022, alertant contre le risque de « cramer la caisse », au moment même où la situation budgétaire pourrait le justifier.

Certains analystes voient aussi dans cette inflation des promesses le fruit du « quoi qu’il en coûte », énoncé en 2020 par le chef de l’Etat au pic de la crise liée au Covid-19, qui a contribué à accréditer dans l’opinion l’existence de « l’argent magique ». « Après quatre ans de “quoi qu’il en coûte”, la possibilité de faire de la politique, c’est-à-dire de dire des choses agréables et des choses désagréables, est compromise, observe Jérôme Batout, économiste et philosophe. Le sentiment que cela donne, c’est qu’il est impossible de mener une campagne victorieuse dans un pays affaibli économiquement sans mobiliser la ressource de l’argent public. »

Libération
samedi 22 juin 2024 1021 mots, p. 11

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21 juin 2024 - Libération (site web)

Comment le thème de la haine antijuive s'est imposé dans la campagne

Bernadette Sauvaget

La constitution du Nouveau Front populaire a fait de l'antisémitisme, déjà dans les débats des européennes, l'un des points centraux de cette campagne. Le RN ne manque pas de surfer sur les divisions de la gauche à ce propos, se targuant d'être le «bouclier» des juifs français.

U n hold-up historique ? Portés par un contexte géopolitique dramatique et favorisé par les errements d'une partie de la gauche et de l'extrême gauche, le Rassemblement national (RN) et Marine Le Pen sont au bord de réaliser un rapt spectaculaire: s'arroger, comme le répète à l'envi la leader d'extrême droite, le fait d'être le «bouclier» des juifs français et d'être, de leur point de vue, à la pointe avancée de la lutte contre l'antisémitisme. «Cela me révolte d'entendre cela ! Les juifs français n'ont qu'un seul bouclier : la République, ses magistrats, ses policiers. Et mes voisins, quand ils viennent m'exprimer leur solidarité, lâche, révulsé, l'historien spécialiste de l'antisémitisme Marc Knobel. Je récuse le fait qu'un parti politique se présente comme le bouclier de la communauté juive.» Bon gré mal gré, la question de l'antisémitisme s'impose dans la campagne des législatives. Même si elle avait déjà occupé les débats des européennes, la reconstitution de l'union de la gauche en a fait l'un des points centraux. Dans un climat saturé d'invectives, la dramatique affaire de Courbevoie a, si besoin était, remis ces derniers jours de l'huile sur le feu. LR rallié au RN, Eric Ciotti, reprenant la rhétorique déroulée tous azimuts à l'extrême droite, a ainsi mis en cause «la montée de l'antisémitisme dans notre pays, alimenté par l'alliance de l'extrême gauche». Lors d'un rassemblement provoqué par l'affaire de Courbevoie, l'ex-députée écologiste

Sandrine Rousseau a été violemment interpellée : «Mais comment pouvez-vous être avec des gens de LFI et comment pouvez-vous être avec des antisémites ?» Instrumentalisées. Ce qui éclate au grand jour ressort d'une histoire à front renversé. «La question de l'antisémitisme est centrale et prend une dimension excommuniante qui polarise les oppositions», analyse l'historien Emmanuel Debono, spécialiste de l'antiracisme. Incarnant la lutte contre l'antisémitisme depuis l'affaire Dreyfus et la Collaboration, la gauche est désormais sur le banc des accusés après des mois de confusion, liée à la radicalisation du conflit israélo-palestinien depuis l'attentat terroriste du 7 Octobre et la violence de la riposte israélienne à Gaza. L'attitude du leader de LFI, Jean-Luc Mélenchon, et d'une partie de sa garde rapprochée, qui a multiplié les propos souvent qualifiés d'antisémites, est au coeur de cette polémique et des confusions, savamment instrumentalisées par la droite et l'extrême droite. Contre toute évidence, Mélenchon a déclaré, le 2 juin, que l'antisémitisme était «résiduel» dans l'Hexagone; les actes antisémites ont pourtant grimpé, l'année dernière, dans des proportions inégalées - 1 676, soit quatre fois plus qu'en 2022. «LFI est le seul grand parti à ne pas avoir appelé à participer à la manifestation transpartisane du 12 novembre 2023 contre l'antisémitisme, pointe, de son côté, le maire socialiste de Sarcelles (Val-d'Oise), Patrick Haddad. Dans un tel cas, cela veut dire que vous avez renoncé à lutter contre l'antisémitisme.» Le RN a compris l'avantage qu'il pouvait en tirer. «Il est un moment où il faut se retrouver pour refuser ce terrible péril porté aujourd'hui par une gauche qui, abandonnant son âme et sa dignité, se compromet avec l'extrémisme», a écrit, le 16 juin, Marine Le Pen dans un tweet saluant la dernière prise de position de Serge Klarsfeld. L'historien et avocat avait annoncé, la veille sur LCI, qu'il voterait au second tour pour un candidat RN face à un candidat de LFI.

Quoi qu'il en soit, menée depuis une douzaine d'années et l'accession de Marine Le Pen à la tête du parti frontiste, la stratégie de banalisation du RN avait déjà rendu centrale la question de l'antisémitisme. «La dédiabolisation ne porte que sur l'antisémitisme, expliquait, en 2013, Louis Aliot, dans un entretien avec l'historienne Valérie Igounet, repris dans l'ouvrage le Front national de 1972 à nos jours. En distribuant des tracts dans la rue, le seul plafond de verre que je voyais, ce n'était pas l'immigration, ni l'islam D'autres sont pires que nous sur ces sujets-là. C'est l'antisémitisme qui empêche les gens de voter pour nous. Il n'y a que cela A partir du moment où vous faites sauter ce verrou idéologique, vous libérez le reste.» Clivages. Pour beaucoup, la stratégie du RN est en voie d'aboutissement, sous nos yeux. «Le parti d'extrême droite se refait, de façon fallacieuse, une virginité», constate, désolé, Patrick Haddad. Depuis l'automne 2023, cette stratégie a trouvé une situation rarement aussi favorable, portée par le contexte géopolitique et le fait que LFI ait centré sa campagne des européennes sur le conflit israélo-palestinien. L'émergence, à ce moment-là, des violentes attaques antisémites dont la tête de liste PS-Place publique au scrutin européen, Raphaël Glucksmann, a fait l'objet ont remis sur le devant de la scène les clivages de la gauche et de l'extrême gauche.

Pour preuve, les âpres négociations qui, selon les observateurs, ont eu lieu lors de la constitution du Nouveau Front populaire en vue des législatives. La question de l'antisémitisme y a été longuement débattue, avant d'aboutir à une résolution à laquelle s'est ralliée LFI : «L'antisémitisme a une histoire tragique dans notre pays, qui ne doit pas se répéter. Tous ceux qui propagent la haine des juifs doivent être combattus.» Celle-ci divise dramatiquement la gauche depuis deux décennies. Porté par les thèses décoloniales, le champ de l'antiracisme s'est, en effet, reconfiguré. «L'antisémitisme n'y a pas trouvé sa place, analyse Emmanuel Debono. Il est passé à la trappe ; les juifs ne sont plus considérés comme discriminés. Une partie de la gauche a renoncé à l'universalisme, n'a plus vu l'antisémitisme comme un combat de la République.» La campagne des législatives signe-t-elle la fin d'un cycle? En tout cas, l'antisémitisme perdure. «Il fluctue, il peut attirer les uns et les autres et il est intimement lié aussi à une ancienneté des stéréotypes, il se modèle en fonction de l'actualité et donc s'actualise : crise des gilets jaunes, épidémie du coronavirus et ses répercussions, conflit israélo-palestinien » rappelle l'historien Marc Knobel, comme un avertissement.

Libération
samedi 22 juin 2024 135 mots, p. 13

AUTRE

Pour Le Pen, il ne restera bientôt à Macron que la démission

Marine Le Pen a estimé vendredi qu'«il ne restera au Président que la démission» pour sortir d'une crise politique, en affirmant qu'il ne s'agissait pas d'une «demande» mais d'un «constat». «Je n'appelle pas Emmanuel Macron à démissionner. Je suis respectueuse des institutions. Je note juste que, quand il y a un blocage politique [ ] il y a trois possibilités, a-t-elle expliqué en marge d'un déplacement dans la circonscription du Pas-de-Calais où elle entend se faire réélire députée. Il y a le remaniement, il y a la dissolution ou il y a la démission. Le remaniement [ ] ne m'apparaîtrait pas extrêmement utile. La dissolution vient d'être opérée pendant un an. Il ne restera donc au Président que la démission pour sortir potentiellement d'une crise politique.»

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 22 juin 2024 816 mots, p. AUJM7
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21 juin 2024 - Le Parisien (site web)
22 juin 2024 - Le Parisien

Le programme du Nouveau Front populaire coûtera 150 milliards

La coalition de gauche a présenté ce vendredi les premiers éléments chiffrés des mesures qu'elle compte mettre en oeuvre si elle gagne les législatives. Un montant qui pose question.

Erwan Benezet

Ils ont apparemment réussi à s'accorder. Le Nouveau Front populaire (NFP) a présenté ce vendredi midi, à la Maison de la chimie, les premiers éléments du chiffrage de son programme commun. Objectif : proposer une « rupture tranquille », selon les mots du sénateur PS de l'Oise Alexandre Ouizille, qui a participé aux calculs. Une rupture ? Sans doute. Pour ce qui est de la tranquillité, il faudra voir.

La coalition de gauche évalue le coût de ses mesures, si elle gagne les législatives, à 150 milliards d'euros (Mds€) jusqu'en 2027. Pour des recettes qui atteindraient le même montant, grâce à une hausse sensible de la fiscalité et au retour de la croissance. Pour arriver à ce consensus chiffré, les discussions ces derniers jours n'ont pas été de tout repos. Les différents membres de l'alliance, formée pour faire barrage aussi bien au Rassemblement national qu'au groupe majoritaire Ensemble pour la République (Renaissance, MoDem, Horizons, UDI et Parti radical), ont dû une fois encore faire quelques concessions.

Mardi, l'ancienne vice-présidente PS de l'Assemblée nationale Valérie Rabault avait fourni un premier calcul dans une interview donnée aux « Échos » : 106 Mds€. Un montant jugé immédiatement « très insuffisant » par la députée sortante LFI Aurélie Trouvé. Deux jours plus tard, jeudi, Jean-Luc Mélenchon avait redonné sa version, estimant qu'il faudra dépenser sur cinq ans 200 Mds€, mais que le programme en rapporterait 230 Mds€. Le résultat se rapproche donc plutôt des projections du chef de file des Insoumis. Ce qu'a d'ailleurs confirmé le désormais ex-président de la commission des Finances de l'Assemblée nationale, Éric Coquerel (LFI) : « Nous ne sommes pas si éloignés de ce qui est dit sur cinq ans par Jean-Luc Mélenchon. »

« Prendre aux riches pour redonner aux pauvres »

Mais à quoi serviront ces 150 Mds€ ? Jeudi matin à la salle Gaveau (Paris, VIII e), dans le cadre d'un grand oral des chefs de parti et de coalition organisé par le Medef, Éric Coquerel et Boris Vallaud (PS) ont rappelé, parfois sous quelques huées, les grands objectifs de leur programme, articulé autour d'un « pacte productif nouveau », qui permettra d'« enclencher un cercle vertueux ». Soit une relance du pouvoir d'achat et de la croissance par une hausse des salaires et des dépenses publiques. Un pari pour le moins risqué, alors que la France est visée par une procédure menée par la Commission européenne pour déficit public excessif, aux côtés de l'Italie, la Belgique, la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie ou encore Malte.

Alexandre Ouizille revient sur la façon dont le NFP compte orchestrer son programme s'il remporte les législatives. Un tempo qui évoque une valse à trois temps. « Très rapidement, dès cette année, 25 Mds€ seront injectés dans l'économie, détaille-t-il. De quoi créer un choc de croissance, à travers trois piliers. Sur la demande d'abord, avec une hausse à 1 600 € du smic, la réindexation des salaires sur l'inflation ou encore une augmentation de 10 % du point d'indice pour les fonctionnaires. » Une stratégie que résume à sa façon l'économiste Éric Heyer : « C'est prendre aux riches pour redonner aux pauvres, observe le directeur du département analyse et prévision de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Avec l'espoir de remettre de l'huile dans les rouages du moteur économique français. »

La croissance sera-t-elle au rendez-vous ?

Le deuxième temps de cette stratégie arriverait en 2025, avec une enveloppe budgétaire portée à 100 Mds€. « Pour créer un autre choc, reprend le sénateur de l'Oise, sur l'offre cette fois-ci, par la planification écologique, et la création de 700 000 logements d'ici à 2027. » De quoi, dans un troisième temps, monter la facture totale aux fameux 150 Mds€. Un montant que le NFP espère compenser en partie par des hausses d'impôt sur les plus riches, et surtout grâce à des prévisions optimistes de croissance. « Encore faut-il que cette croissance soit au rendez-vous », alerte Éric Heyer, qui pointe également un autre risque : « Dans une France imbriquée dans l'Europe, un programme de relance comme celui du NFP ne fonctionne que si tous les autres pays font de même. Alors que, là, l'heure est plutôt à l'austérité. Il y a un risque alors que les milliards injectés dans l'économie se retrouvent surtout dans les produits importés. De quoi déséquilibrer encore un peu plus notre balance commerciale et continuer à creuser le déficit. »

Une alerte qu'Alexandre Ouizille balaye d'un revers de la main : « Cet argent, il va nous servir aussi à reconstruire nos services publics, un autre pilier de la relance. À commencer par l'hôpital et l'école. » Et le sénateur de comparer le programme du Nouveau Front populaire au plan mis en oeuvre par Joe Biden aux États-Unis : « Ça a fonctionné là-bas, il n'y a aucune raison que cela ne fonctionne pas ici. »

Le Monde
élections législatives, samedi 22 juin 2024 1290 mots, p. 3
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21 juin 2024 - Le Monde (site web)

Entretien

« Le patronat tend toujours à s’arranger des pouvoirs réactionnaires en place »

Selon l’historien Hervé Joly, une arrivée au pouvoir du RN ne devrait pas grand-chose aux patrons, mais ceux-ci sauront s’en accommoder

Propos recueillis par Antoine Reverchon

Historien des élites économiques en France et en Allemagne, directeur de recherches au CNRS au laboratoire Triangle, à Lyon, Hervé Joly a récemment publié une Histoire de l’Ecole polytechnique (La Découverte, 128 pages, 11 euros).

Il est courant, à gauche, de soupçonner le patronat d’accointances avec l’extrême droite, en s’appuyant sur deux événements historiques : Hitler serait arrivé au pouvoir en 1933 grâce au soutien des grandes entreprises allemandes ; en France, le patronat aurait préféré Hitler au Front populaire. Ces soupçons sont-ils corroborés par les historiens ?

Bien qu’elles ne soient pas confirmées par la recherche historique récente, ces deux thèses continuent d’avoir une certaine audience dans l’opinion publique. La première a été longtemps portée par l’historiographie marxiste, notamment en République démocratique allemande – on la retrouve encore récemment dans le roman L’Ordre du jour, d’Eric Vuillard (prix Goncourt 2017).

Or on sait que le patronat allemand était peu engagé en faveur du parti nazi avant 1933, à quelques individualités marginales et isolées près, et qu’il était au contraire méfiant à l’égard d’un mouvement dont le programme politique, qui comportait des atteintes à la liberté d’administration des entreprises, lui paraissait aventureux. Si les nazis sont arrivés au pouvoir, c’est d’abord parce qu’ils ont gagné à deux reprises en 1932 les élections au Reichstag, même s’ils n’ont pas eu la majorité absolue, et que les partis démocratiques n’ont pas réussi à s’entendre pour les tenir à l’écart du pouvoir…

De même, la « trahison » patronale de 1940 ne tient pas : Léon Blum n’était plus au pouvoir depuis longtemps en septembre 1939, et les communistes étaient neutralisés par le pacte germano-soviétique. On ne peut pas accuser le patronat d’avoir particulièrement joué la carte fasciste ou nazie ; les engagements en faveur des ligues nationalistes, ou même de l’organisation clandestine la Cagoule, comme celui du patron du fondateur de l’alors modeste entreprise Monsavon, devenue L’Oréal, Eugène Schueller, sont restés isolés.

Mais, au-delà de ces aspects, quels ont été les rapports du patronat avec l’extrême droite au pouvoir ?

Ce qui est, en revanche, bien établi par la recherche historique, c’est que le patronat tend toujours à s’arranger des pouvoirs réactionnaires en place, pour la prospérité de ses affaires. Après l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933, le patronat s’est accommodé de l’abolition de la démocratie et des libertés publiques en échange de l’élimination de ses adversaires syndicaux et politiques de gauche.

Même si les grandes entreprises exportatrices avaient beaucoup à perdre au repli nationaliste, elles ont trouvé dans la relance de l’armement et des productions autarciques des débouchés alternatifs. Hitler a, sauf contre les entrepreneurs juifs, abandonné ses velléités de remise en cause des droits de propriété du capital, laissant largement l’économie dirigée aux mains du patronat. Celui-ci s’est même compromis dans les pires aspects criminels du régime, jusqu’à l’exploitation industrielle de la main-d’œuvre des camps de concentration et d’extermination.

En France, le patronat s’est largement félicité de la « Révolution nationale » de Pétain qui, si elle dissolvait autant les confédérations patronales que les centrales syndicales ouvrières, laissait subsister les fédérations professionnelles et leur donnait le contrôle de fait de l’économie dirigée. Le patronat s’est aussi très bien accommodé de la mise au pas de ses adversaires syndicalistes de la CGT, et d’être moins soumis à des mouvements de grève – même s’ils ont persisté de manière sporadique sous l’Occupation. Là encore, sauf pour les entrepreneurs juifs, les droits de propriété du capital n’ont pas été mis en cause.

Même si certains patrons ont su à titre individuel donner des gages à la Résistance dans les derniers mois du régime, le patronat s’est trouvé collectivement assez compromis à la Libération pour ses bonnes affaires avec l’occupant. Il a cependant réussi à atténuer les effets de l’épuration et des nationalisations, portant habilement à la tête du nouveau Conseil national du patronat français [CNPF]un ancien résistant déporté, Georges Villiers.

Après la guerre, des entreprises comme la Banque de l’Indochine ou L’Oréal se sont discrètement montrées accueillantes pour recycler d’anciens vichystes. Mais le mouvement Poujade au milieu des années 1950, relayé par la Confédération intersyndicale de défense et d’union nationale des travailleurs indépendants de Gérard Nicoud, a rassemblé des petits commerçants et artisans qui se sont opposés au patronat traditionnel et au CNPF.

Les patrons ne sont guère présents pour soutenir l’Organisation de l’armée secrète [OAS] ou la candidature de l’avocat d’extrême droite Jean-Louis Tixier-Vignancour à la présidentielle de 1965. Il en est de même pendant la première décennie confidentielle du Front national [FN]de Jean-Marie Le Pen, fondé en 1972, si ce n’est à travers l’épisode anecdotique de l’héritage de complaisance reçu par Le Pen de l’ancien cimentier Hubert Lambert.

Comment la montée du Front national est-elle accueillie ?

Ses premiers succès électoraux au début des années 1980, à Dreux puis sur la côte méditerranéenne, ne doivent pas grand-chose au patronat. L’éphémère groupe parlementaire FN constitué en 1986 à l’Assemblée nationale ne compte aucun patron d’envergure. Une figure parfois mise en avant comme Pierre Ceyrac, élu député FN du Nord et neveu de l’ancien président du CNPF François Ceyrac, ne représentait en rien, sauf ce lien familial, le monde patronal.

Les clivages au sein du patronat entre partisans et adversaires des accords de Maastricht puis de la monnaie unique n’ont pas bénéficié au FN, d’autres personnalités politiques comme Philippe Séguin ou Charles Pasqua offrant un débouché plus respectable aux adversaires de la construction européenne comme Jacques Calvet (PSA) ou Pierre Suard (Alsthom). Même le clivage qui s’est tendu à partir des années 1990 dans les chambres de commerce entre le CNPF/Medef et la Confédération générale des petites et moyennes entreprises (devenue CPME) n’a pas laissé de place au FN : il s’agissait d’une opposition entre fractions plus ou moins libérales de la droite traditionnelle.

En 2022 comme en 1986, le Rassemblement national (RN, anciennement Front national) a conquis un nouveau groupe parlementaire important par ses succès électoraux, pas par le soutien du patronat, qui n’y compte pas de représentant connu. Les députés RN sont largement des anonymes aux parcours professionnels parfois chaotiques.

Le RN n’a-t-il cependant pas tenté de se rapprocher des milieux d’affaires en cherchant à démontrer sa capacité à gouverner ?

Le patronat, aujourd’hui comme hier, se méfie de l’aventurisme économique du programme du RN. L’ambiguïté de ses propositions fiscales, son hostilité au libre-échange, son refus d’une immigration, dont de nombreuses branches ont besoin pour pallier les pénuries de main-d’œuvre, sont autant d’éléments qui le rebutent. Il y a bien sûr beaucoup de patrons, petits en particulier, qui votent RN, mais pas nécessairement plus que dans d’autres catégories sociales.

Il est probable que des contacts discrets existent entre des délégués patronaux plus ou moins représentatifs et des responsables du RN pour échanger sur le contenu du programme ou les votes à l’Assemblée, mais cela ne prend pas la forme d’un soutien ouvert. Une arrivée au pouvoir du RN ne devrait pas grand-chose au patronat, même si on peut prédire, l’histoire se répétant, que celui-ci jouerait le jeu de ce nouveau pouvoir, dans l’espoir, peut-être illusoire, de contrôler ses outrances.

Le Monde
élections législatives, samedi 22 juin 2024 1082 mots, p. 13
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20 juin 2024 - Le Monde (site web)

Les syndicats de policiers peinent à maintenir leur neutralité

Face à l’offensive de séduction du RN, la question des consignes de vote constitue un casse-tête pour les organisations professionnelles

Antoine Albertini

Nulle part n’est mentionnée la moindre consigne de vote pour les élections législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet. Mais la lecture du tract incendiaire rendu public, jeudi 20 juin, par le syndicat Alliance-Police nationale, réputé pour ses positions très tranchées en matière de sécurité, ne fait guère illusion. Il pourrait être intitulé « Haro sur le Nouveau Front populaire ».

« Pseudo-militants politiques (…) prêts à racoler pour une poignée de voix », « logique dogmatique et outrageante » des « antiflics » : dans ce document de deux pages, sobrement intitulé « Lettre ouverte », où figure en surimpression le profil de Fabien Vanhemelryck, le secrétaire national d’Alliance, les mots pèsent lourd, dans une campagne polarisée à l’extrême. Sans avoir besoin d’être trop pressée par sa base, la direction du syndicat a dû réagir aux slogans aperçus sur plusieurs pancartes brandies à l’occasion des manifestations contre l’extrême droite, le 15 juin.

« “Un flic suicidé à moitié pardonné”, “Tout le monde déteste la police”,(…) autant de déclarations qui doivent être condamnées sans rester dans l’indifférence générale », proclame le texte, qui désigne, sans les citer nommément, plusieurs personnalités de l’alliance des partis de la gauche. Ainsi de Louis Boyard, député sortant (La France insoumise) du Val-de-Marne, dont le domicile avait été placé sous surveillance policière après des menaces reçues au plus fort de la crise des retraites. Le syndicat « propose »aux élus placés dans la même situation de « signer une décharge de protection et de sécurité », précisant qu’ils « ne veulent pas être protégés en cas de menaces avérées sur leur personne ».

Un autre extrait, évoquant les candidats « qui pactisent avec les haineux », les appelle à « se désolidariser » et à « choisir l’honneur plutôt que la veulerie ». Difficile de ne pas saisir l’allusion à Fabien Roussel, chef de file des communistes, dont les fréquentes prises de position favorables aux forces de l’ordre avaient été largement relayées – et appréciées – au sein de la corporation.

En dépit de cette charge anti-Nouveau Front populaire, Eric Henry, porte-parole du syndicat, persiste à affirmer qu’Alliance « ne donne aucune consigne de vote : c’est le policier citoyen et non le fonctionnaire syndiqué qui exprime son suffrage en son âme et conscience dans le secret de l’isoloir ».

Reste qu’au moins un responsable local Alliance se présentera sous la bannière du Rassemblement national (RN), dans le Var. Sébastien Soulé était même pressenti pour rejoindre les instances nationales du syndicat, lorsque, avisée de sa décision, la direction lui a demandé de rendre sa délégation, « conformément aux instructions données à tous nos délégués qui auraient fait le choix de s’engager politiquement », fait-elle savoir.

Basculement électoral

Le RN ne ménage pas ses efforts pour attirer des membres des forces de l’ordre sensibles aux thèses du « choc d’autorité » et au discours sécuritaire de ses élus, au premier rang desquels Jordan Bardella. La dernière livraison du RN en la matière, le programme de la candidate Marine Le Pen en 2022, tenait pourtant en fort peu de mots et encore moins de propositions concrètes, sinon celle, également défendue par le syndicat Alliance, de l’instauration d’une « légitime défense préventive »au bénéfice des forces de l’ordre.

Mais le RN sait manœuvrer de façon particulièrement habile pour gagner les suffrages des policiers : dans les médias, ses représentants multiplient les formules percutantes sur l’ « ensauvagement » de la société ; dans les réunions plus circonscrites, ils parlent aux fonctionnaires de leur quotidien, du four à micro-ondes en panne depuis des lustres dans la salle de repos, des vestiaires dans un état pitoyable. Au sein de la précédente législature, le parti comptait ainsi trois représentants des forces de l’ordre parmi ses 89 députés. Un record.

Sitôt élu, l’un d’eux avait estimé que « le problème principal de la police, c’est la justice », reprenant mot pour mot la déclaration du patron d’Alliance lors d’une manifestation de policiers organisée sous les fenêtres du Palais-Bourbon, en mai 2021. Plus récemment, aux élections européennes, le RN avait rallié à sa cause le très médiatique Matthieu Valet, l’une des voix du Syndicat indépendant des commissaires de la police nationale, placé en septième position sur la liste conduite par Jordan Bardella.

Face à cette offensive de séduction, la question des consignes de vote apparaît comme un véritable casse-tête pour les organisations professionnelles, extrêmement puissantes au sein d’une corporation, dont de nombreuses études, en particulier celles réalisées par le Cevipof, montrent régulièrement la nette inclination en faveur de l’extrême droite. Comment afficher sa neutralité tout en s’opposant aux candidats « antiflics », essentiellement ceux du Nouveau Front populaire, selon les critères de la quasi-totalité des syndicats ?

Ici aussi, l’évolution des stratégies déployées au cours du temps illustre un basculement électoral, sinon idéologique. En 2007, l’UNSA-Police avait ainsi soutenu la candidature de Ségolène Royal, à laquelle le syndicat avait même fourni un service de sécurité, et, en 2002 comme en 2017, Alliance avait clairement appelé à faire barrage à l’extrême droite – une position fort mal accueillie par la base, il y a sept ans.

Depuis, les syndicats se montrent bien plus prudents. Certes, la CGT-Police a appelé à participer aux manifestations unitaires du 15 juin. Mais cette organisation reste très minoritaire et la même consigne, adoptée par les centrales nationales comme la CFDT ou l’UNSA, a fait tousser dans les rangs des syndicats de policiers qui y sont affiliés. Face au risque de bronca, l’UNSA-Police s’est trouvée contrainte, dans un communiqué distinct, de décliner l’invitation à l’événement. « Mais nous restons attachés aux valeurs républicaines et aux fondements de notre syndicat : lutte contre toutes les formes de discrimination », précise Thierry Clair, secrétaire général de l’organisation professionnelle, qui estime cependant que « les consignes de vote ne servent à rien : les positions de nos collègues sont forgées sur d’autres considérations ».

« Ça n’est clairement pas la priorité des collègues sur le terrain, renchérit Grégory Joron, secrétaire national du syndicat Un1té. Pour l’instant, leurs réflexes sont opérationnels : comment aborder les Jeux olympiques, comment gérer l’entre-deux tours et les risques accrus de manifs violentes ? » Le 13 juin, dans un communiqué, ce syndicat a annoncé « ne donner aucune consigne de vote », invoquant opportunément l’article premier de ses statuts, qui garantit les « libertés d’opinion politique, philosophique et religieuse ».

Le Monde
Horizons, samedi 22 juin 2024 1976 mots, p. 21
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21 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Le baron noir de la Macronie

Pierre Charon, ancien homme à tout faire de Jacques Chirac à la Mairie de Paris et de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, est devenu l’un des « visiteurs du soir » d’Emmanuel Macron. Il fait partie de ceux qui ont œuvré pour convaincre le président de dissoudre

Laurent Telo

Un soir à l’Elysée, mardi 30 avril, un bon mois avant la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron. Le fils de l’ancien dentiste du Sénat et d’une céramiste, titulaire d’aucun grand diplôme, est élevé au grade d’officier de la Légion d’honneur par le président de la République. Pierre Charon, le récipiendaire, a reçu quitus pour inviter qui il voulait, et l’intéressé possède un carnet d’adresses très dense, aux confins du show-business, de la Sarkozie, de la police et, maintenant, de la Macronie. Claude Bartolone et Richard Ferrand, anciens présidents de l’Assemblée nationale, côtoient l’animateur Arthur, dont Charon fut le conseiller personnel, et son épouse, l’ancienne Miss France Mareva Galanter,Frédéric Péchenard, ex-directeur de la police, Ange Mancini, ancien patron du renseignement… L’acteur Christian Clavier, «[son] meilleur ami » , est excusé.

Pour caser tout le CV de Pierre Charon dans son discours, Emmanuel Macron a dû être bien embêté, car la vedette de la soirée est quelque peu éclectique et, surtout, l’essentiel de ses mille vies n’a rien d’officiel. Son influence s’exerce dans des zones aléatoires, toujours dans le sillage des puissants. Certes, il fut sénateur (Les Républicains) de Paris de 2011 à 2023,mais il fut surtout l’homme à tout faire de Jacques Chirac à la Mairie de Paris et le «porte-flingue » de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, avant de devenir l’un des conseillers informels d’Emmanuel Macron. Il fut directeur du Domaine de Chambord, ancien employé d’Elf Aquitaine, de France Loto, de France Galop, de Canal+ et de Publicis, mais surtout le fournisseur masqué, « établi depuis 1974 », des meilleurs potins de la République.

Emmanuel Macron a bien résumé : « La vraie profession de Pierre Charon, c’est d’être Pierre Charon : un homme de confiance et de prescience.(…) Comme chez Audiard, au bout d’un moment, vous ne causez plus, vous flinguez ! (…) Jamais très loin de l’action, toujours au service de la République, voici ce que vous êtes : un homme pétri de résistance, de complots qu’on pense impossibles, de projets fous. » Prémonitoire ?

Shoot de notoriété

Depuis ce dimanche 9 juin historique, pas un article qui tente de documenter les circonstances de la dissolution de l’Assemblée nationale n’omet de mentionner Pierre Charon. Celui qui, avec trois autres démiurges, aurait contribué à convaincre le président de déclencher ce pari audacieux… Ou insensé. Dans le coup : le conseiller mémoire de l’Elysée et ancien journaliste, Bruno Roger-Petit (dit « BRP »), le vice-président de Publicis et ex-conseiller à l’Elysée, Clément Leonarduzzi, le conseiller spécial du président, Jonathan Guémas et… Pierre Charon.

« Tout cela est très exagéré ! »,se désole-t-il, quand on l’appelle le lendemain de la dissolution, alors que les commentaires éberlués vont bon train sur une extrême droite aux portes du pouvoir avant les élections législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet. « Ce portrait ne va m’attirer que des emmerdes. » Il ne veut surtout pas être pris en flagrant délit de vantardise. Il sait que le président abhorre ceux qui mettent en scène leur proximité réelle ou supposée avec lui. «Oui, bon… Le premier qui prononce le motdissolution”, c’est moi, mais après,c’est une œuvre collective ! On est obligé d’imaginer quelque chose de “gaullien”, car tout est bloqué. » Dans un moment d’une telle gravité historique, il est donc tiraillé entre la frustration de ne rien dire du tout et la peur d’en dire trop, écartelé entre le désir de disparaître et la tentationde profiter au maximum de ce shoot de notoriété. Car son embonpoint très IIIe République qui hante les coulisses s’était peu à peu estompé du paysage ; à 73 ans, il semblait remisé au Musée Grévin de la politique. Il n’a même pas été réélu sénateur, en septembre 2023. Mais qui revoilà, niché tout au cœur du pouvoir ?

A l’Elysée, ce 30 avril, il n’y a plus qu’une vingtaine de convives au dîner privé qui suit la remise de décoration. Un généreux buffet a été dressé dans le salon des Ambassadeurs de la présidence, là où se tient chaque semaine le conseil des ministres. On prend un dernier verre, et, pendant que Brigitte Macron discute avec les épouses, on se rapproche d’Emmanuel Macron pour un aparté aussi masculin que politique. On dispose les chaises, en rond, autour du président. Un premier cercle avec Charon et son meilleur ami, Hervé Marseille, sénateur centriste des Hauts-de-Seine, « BRP », Guémas, Léonarduzzi… Puis une autre ronde de chaises en deuxième rideau. L’instantané d’une représentation concentrique de la comédie du pouvoir. Emmanuel Macron qui écoute, mais qui ne répond jamais. « Alors ? Comment tu vois les choses ? Et toi ? » Une phrase qu’il dégaine presque toujours en début de conversation. Un « truc » infaillible pour faire parler les autres, qu’il a appris du « baron noir » du Parti socialiste, Julien Dray, quand celui-ci avait été dépêché par François Hollande pour former à la politique son jeune ministre, qui avait forcément un avenir.

Ce soir-là, autour d’Emmanuel Macron, au sein de cette petite amicale de droite élargie reconstituée, on ne croit plus beaucoup au miracle Valérie Hayer, la tête de liste Renaissance aux élections européennes. L’un des participants, Franck Louvrier, ancien conseiller en communication de Nicolas Sarkozy, raconte : « J’étais partisan d’un pacte de gouvernement entre la droite et la Macronie. D’ailleurs, ce soir-là, avec Pierre et le président, on en parle davantage que de la dissolution. Macron cherchait déjà une réponse, il est convaincu qu’il faut prendre l’initiative. »Edouard Courtial, ancien secrétaire d’Etat sous Nicolas Sarkozy, se joint au conciliabule en retardataire. « Au fait, “Doudou”, comment tu connais Pierre, toi ? », demande le président . « C’était mon prof de sport. » Tout le monde explose de rire, la conversation bifurque. L’histoire aussi ?

Que cela plaise ou non,Pierre Charon est devenu l’un des confidents-conseillers-apporteurs d’idées d’Emmanuel Macron depuis quatre ans. Le « baron noir » de la Macronie, c’est lui. Au sein de la branche canal historique, on est révulsé à l’idée que ce « triste sire »et ses trois acolytes apprentis sorciers aient pu contribuer à précipiter le pays dans le chaos, pour le seul plaisir de faire un coup. Oublient-ils qu’il n’y a qu’une personne qui a appuyé sur le bouton ? Mais, pour Charon, existe-t-il une plus grande jouissance que de savoir que même le premier ministre, Gabriel Attal, n’était prévenu de rien ? « L’effet de sidération était indispensable, souffle Charon. Même si, jusqu’au dernier moment, je ne savais pas si le président allait le faire. » En Macronie, on ne peut pas croire, on ne veut pas croire, que le « Prix Nobel de l’embrouille », l’un des multiples sobriquets de Pierre Charon en cinquante ans de vie politique, ait réussi, à ce point, à pénétrer l’hémisphère droit de leur président.

« Je suis arrivé à Emmanuel Macron par “BRP” »,le plus royal des coupe-file. Le conseiller mémoire du président, qui est beaucoup plus que ça depuis que le premier cercle élyséen de 2017 a laissé la place. Les deux se sont connus au micro de « Langue de p… », sur BFM-Radio, animé à la fin des années 1990 par « BRP ». C’est drôle, car ce nom d’émission plutôt original n’est autre que le surnom dont Jacques Chirac avait affublé Pierre Charon, avant de le renvoyer en 1993 de l’Hôtel de ville pour un ragot de trop sur sa fille Claude.

Truculent et facétieux

Dans les hautes sphères de la Macronie, « BRP » a déjà sa petite bande scellée autour d’une admiration commune pour François Mitterrand et Michel Charasse, le gardien du temple du double septennat. Intronisé, Pierre Charon est un grand-oncle facétieux et truculent. « En causant avec lui, on en apprend plus en trente minutes qu’en cinq ans avec la plupart des ministres », assure Florian Bachelier, ancien député macroniste et membre du club. On ripaille au débotté, plusieurs fois par mois, à la questure ou à l’Elysée . « Et une fois,raconte Pierre Charon , Emmanuel Macron est arrivé à l’heure de l’apéro : “J’apprends que l’excellent Charon est dans nos murs.” »

Celui-ci a retrouvé une famille politique. « Le président m’épate,sourit-il . La moindre des choses que je dois faire en retour, c’est d’essayer de l’épater et mon ancienneté présente quelques avantages. » En tête à tête, Charon lui raconte son histoire de la Ve République, entamée avec Jacques Chaban-Delmas, dont il fut le jeune conseiller à l’Assemblée – son héros pour toujours.

Charon peut déclamer mille anecdotes gouleyantes. « Il aime les stratégies, les conquêtes, les parades, décrit Franck Louvrier. Il a une connaissance pointue du système. Dans un milieu politique où tout le monde a le même profil, Pierre est une touche de couleur atypique. Il est toujours précieux de discuter avec quelqu’un qui décrypte le dessous des alliances et qui ne pense pas comme les autres. Pierre sait ce que c’est un bureau politique, il connaît les différences entre la Bretagne et le Grand-Est. »Pour le président, Charon est un croisement improbable entre Saint-Simon et Huggy-les-bons-tuyaux. Récemment, le président l’a chargé de plancher sur la modification de la loi électorale Paris-Lyon-Marseille. Charon a son idée : rétablir un suffrage universel pour élire le maire, dynamiter les arrondissements.

Pierre Charon, il vaut mieux l’avoir dans son équipe. Pour ses idées disruptives, mais aussi pour éviter tous les coups pendables qu’il réserve à ses ennemis. Pendant la conquête sarkozienne du pouvoir, il est le taulier de la « firme » avec Franck Louvrier, Laurent Solly et Frédéric Lefebvre. « Pour arriver à la présidence, il a fallu en buter des mecs », aime-t-il à répéter. Il a ruiné des réputations, distillé des rumeurs, creusé les alcôves de la République pour tenter d’identifier le père de Zohra, la fille de Rachida Dati. Toujours un «dossier » sous le coude, qui fuite «malencontreusement »… Nombreux sont ceux qui sont persuadés qu’il n’est pas pour rien dans l’article du Canard enchaîné qui révèle, en 2005, qu’Hervé Gaymard, ministre de l’économie, son épouse et leurs neuf enfants sont logés dans un duplex de 600 mètres carrés aux frais de la princesse. Une affaire qui coûtera sa carrière nationale à celui que Jacques Chirac avait choisi pour tenter de contrer Nicolas Sarkozy, deux ans avant la présidentielle.

Enfin, et c’est peut-être le plus important, il fait rire Brigitte Macron. Il a quelques arguments. Il était, aussi, surnommé « conseiller Rire et chansons » de Nicolas Sarkozy et par deux fois lauréat du Prix de l’humour politique – grâce, notamment, à cette formule sur Eva Joly, candidate écologiste à la présidentielle de 2012 : « Un pour tous, tous pour un, deux pour cent. »Cette année, il espère tripler la mise avec : « On va filer les clés du camion à Jordan Bardella, qui n’a pas le permis poids lourd. Comme ça, ils sont morts pour la présidentielle. » Mais tout ça n’est plus vraiment drôle. En tout cas, ça ne fait pas rire Emmanuel Macron, qui a déjà « BRP » dans le collimateur depuis que Le Monde a dévoilé l’indiscrétion de la dissolution livrée par le conseiller mémoire au journaliste de CNews Pascal Praud, dès 18 heures, le dimanche. Pierre Charon, lui, se fait désormais tout petit : « Vous savez, je ne suis pas salarié de l’Elysée. Je suis à part… Je ne suis qu’un petit retraité qui donne son avis. »

Le Monde
Idées, samedi 22 juin 2024 3766 mots, p. 26,27
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21 juin 2024 - Le Monde (site web)
23 juin 2024 - La Matinale du Monde

La préférence nationale , une posture anticonstitutionnelle

En plaçant l’exclusion des étrangers sous le signe de la sagesse populaire, le parti d’extrême droite Rassemblement national met en musique une ligne politique conçue il y a quarante ans pour élargir l’assise électorale du Front national d’alors

Anne Chemin

C’est un principe politique que ses défenseurs habillent volontiers d’un faux air d’évidence. La préférence nationale, tente de banaliser le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen, consiste tout bonnement à transposer à l’échelle de la nation le subtil nuancier qui régit, depuis toujours, les solidarités de proximité. « J’aime mieux mes filles que mes nièces, mes nièces que mes cousines, mes cousines que mes voisines », proclamait jadis Jean-Marie Le Pen. Il faut faire passer « les nôtres avant les autres », résumait, en 2022, le programme de Marine Le Pen. La priorité nationale est un simple « principe de bon sens » , conclut aujourd’hui Jordan Bardella.

Bien que cette doctrine exclue les étrangers d’une solidarité nationale à laquelle ils contribuent financièrement, bien qu’elle instaure des privilèges prohibés par les grands textes internationaux, le RN la présente comme une règle élémentaire du sens commun : tous les Français qui ont un brin de jugeote savent bien, affirment ses dirigeants, que « charité bien ordonnée commence par soi-même ». En plaçant la préférence nationale sous le signe de la sagesse populaire, ils mettent en musique une ligne politique définie il y a plus de quarante ans par l’un des théoriciens du parti d’extrême droite, François Duprat.

Dans les années 1970, cet intellectuel passé par Occident et Ordre nouveau conseille au Front national (FN) de fonder sa rhétorique anti-immigration non plus sur des discours haineux, mais sur des « arguments d’ordre rationnel, social et politique ». Dans une France qui vient d’adopter des lois antiracistes (1972), cet homme qui se définit comme « néofasciste » espère éviter les processus de « blocage »et élargir l’assise électorale du FN. « Il faut savoir ce que l’on veut, écrit-il en 1978 dans une note interne. Plaire au militant hargneux d’une section ou à un vague sympathisant, ou bien gagner à nos thèses des milliers d’électeurs et d’adhérents. »

Une petite décennie plus tard, en 1985, l’expression « préférence nationale » s’affiche en lettres capitales sur la couverture d’un livre collectif publié par les éditions Albin Michel. Son auteur principal, Jean-Yves Le Gallou, est un énarque affilié à l’UDF qui a fondé, en 1974, le Club de l’horloge, un cercle de jeunes technocrates qui rêvent, selon l’historien Nicolas Lebourg, « d’un Etat minimal économiquement et maximal concernant l’hygiène de la race ». Destiné à donner des « éléments de doctrine à la droite », ce travail est applaudi par le FN – au point que Jean-Yves Le Gallou rejoint alors le parti d’extrême droite.

Chauvinisme social

Conçue à la fois comme une stratégie électorale et une croisade idéologique, la préférence nationale s’installe, dans la décennie 1980, au cœur de la doctrine du FN. En 1985, Jean-Marie Le Pen publie un livre intitulé Les Français d’abordet cette rhétorique est reprise, à partir de 2011, par sa fille Marine Le Pen – même si elle adopte le terme plus lisse de « priorité » nationale. Parce que le « laxisme migratoire » a, selon elle, transformé la politique familiale en une « mine de subventions »pour les immigrés, elle veut priver les parents étrangers d’allocations et de « primes » de politique familiale, et accorder aux nationaux une priorité d’accès au logement social et étudiant.

En s’attaquant aux droits sociaux des étrangers, Marine Le Pen répond à une préoccupation majeure de son électorat. « Le rejet de l’immigration est le premier facteur explicatif du vote RN, analyse la politiste Nonna Mayer. Beaucoup d’électeurs estiment qu’il “y a trop d’immigrés en France”, mais, au RN, le chiffre bondit, pour les élections de 2022, à un taux record de 96 % ! On a beau tester d’autres variables – le diplôme, l’âge, la profession, le genre ou les opinions sur l’économie, les femmes, l’autorité ou la peine de mort –, l’ethnocentrisme arrive toujours en tête : c’est un élément profondément structurant de cet électorat. »

Le RN se montre d’autant plus pugnace sur la préférence nationale qu’il se sait porté, depuis une trentaine d’années, par un courant européen baptisé le « welfare chauvinism » – «chauvinisme social ». « Cette idée apparaît, dans les années 1980-1990, dans les pays scandinaves, qui ont longtemps défendu une conception universaliste de la protection sociale, précise le sociologue Nicolas Duvoux . Au Danemark et en Norvège, par exemple, des partis d’extrême droite, de droite mais aussi sociaux-démocrates, sans remettre en cause le principe de la redistribution, se demandent qui, dans un monde de moins en moins prospère, doit légitimement bénéficier de l’Etat-providence. »

Parce que ces controverses sont associées à des discours hostiles à l’immigration, elles finissent par engendrer des systèmes plus ou moins poussés de préférence nationale . « Dans certains pays scandinaves, le peuple autochtone s’est vu octroyer des privilèges,poursuit l’auteur de L’Avenir confisqué(PUF, 2023). Au fil des ans, les critères d’admission de la protection sociale ont ainsi été alignés, non sur la situation sociale du demandeur, mais sur sa nationalité. Cette conception nationaliste de la solidarité a défini un périmètre d’exclusion fondé sur l’appartenance à la communauté nationale : elle a donné un soubassement ethnique à l’Etat social. »

Comment définir les contours idéologiques de la préférence nationale ? Où situer cette doctrine dans le paysage qui émerge après la seconde guerre mondiale ? « Cette conception organique et communautaire de la société est inspirée par l’idée du “nativisme”, un concept anglo-saxon qui désigne l’alliance du nationalisme et de la xénophobie, précise Nonna Mayer . Le nationalisme n’est pas forcément exclusionniste, mais la préférence nationale, elle, l’est : elle va de pair avec une conception restrictive, voire ethnique, du peuple. Pour le RN, la nationalité se transmet, non pas par le sol, mais par le sang. »

Pour qualifier la préférence nationale, Patrick Savidan, professeur en science politique à l’université Paris-Panthéon-Assas, a forgé, par analogie avec les affinités « électives » de Goethe, le concept de « solidarité élective ». « Cette solidarité est affective, particularisante et choisie, résume ce philosophe qui a coordonné le Dictionnaire des inégalités et de la justice sociale (PUF, 2018) . Elle n’est pas à l’endroit du genre humain, ni à l’endroit de ceux que l’on a accueillis sur notre territoire, mais à l’endroit de ceux que l’on considère comme des “semblables”. Pour le Rassemblement national, la différence suffit à dénouer le rapport de solidarité. »

La préférence nationale, poursuit Patrick Savidan, repose sur une idée « archaïque et anthropologique » : l’Etat doit réserver un traitement privilégié à « ceux qui se ressemblent ». « La nationalité est considérée comme un signe de proximité, alors que ce n’est pas toujours le cas, objecte-t-il . Un ouvrier français peut se sentir beaucoup plus proche d’un ouvrier espagnol de son quartier que d’un universitaire français qui vit à Paris. En réduisant l’identité à la nationalité, les partisans de la préférence nationale refusent de penser la complexité des appartenances. La similitude n’est pas forcément un ressort légitime de redistribution. »

La plupart des régimes de protection sociale européens sont d’ailleurs fondés sur une tout autre philosophie : parce qu’ils s’adressent à l’ensemble des résidents d’un territoire, ils sont « universalistes ». « Ce qui compte, dans ces systèmes de redistribution, ce n’est pas la ressemblance mais l’égalité, poursuit Patrick Savidan . L’historien et sociologue Pierre Rosanvallon qualifie cette solidarité instaurée par l’Etat providence de “froide” : qu’il s’agisse de la Sécurité sociale, créée en France en 1945, ou de[l’Etat-providence] bâti au Royaume-Uni l’année suivante, elle repose, non sur des liens interpersonnels de proximité comme le voisinage ou la famille, mais sur des procédures objectives définies par l’Etat. »

Dans ces systèmes de redistribution, le critère central n’est pas la nationalité du demandeur mais ses besoins. « L’Etat-providence est chargé de répondre à des urgences sociales, observe le sociologue Nicolas Duvoux. Il s’adresse donc à tous ceux, Français ou non, qui sont confrontés à des difficultés financières ou à des accidents de la vie. Il est d’ailleurs financé par les cotisations sociales et les impôts de tous les résidents – sans distinction de nationalité. » Au nom de ce principe d’universalité, les allocations familiales, les aides au logement ou l’allocation de solidarité aux personnes âgées sont, en France, ouvertes aux étrangers.

« Souci de justice sociale »

C’est cette philosophie universaliste que le RN juge aujourd’hui « injuste », selon le mot de son président, Jordan Bardella. Parce que la lutte contre l’immigration est une « grande urgence », parce que « notre pays doit cesser d’être un guichet social pour l’immigration du monde entier », le député européen veut instaurer, en France, un système de « priorité nationale ». Il faut, selon lui, priver les étrangers d’aides sociales et accorder une priorité aux nationaux dans l’accès au logement social. Les « fruits de la solidarité nationale », estime-t-il, doivent être réservés à ceux qui détiennent une carte d’identité française.

Si le Rassemblement national modifie un jour cette règle du jeu, analyse Serge Slama, professeur de droit public à l’université Grenoble-Alpes, il ramènera la France un siècle en arrière : la priorité nationale ressuscitera, selon lui, le système « inégalitaire et protectionniste » de la fin du XIXe siècle et des années 1930. Sous la IIIe République, poursuit-il, l’Etat social est en effet gouverné par le « privilège du national » : bien que les travailleurs étrangers financent, par le biais de leurs cotisations sociales, les prestations d’assurance mises en place, en 1898, pour les accidents du travail ou, en 1910, pour la vieillesse, ils sont soumis à des conditions d’accès plus strictes que les Français.

Sauf accord de réciprocité avec le pays d’origine, les étrangers sont en outre totalement exclus, au tournant du siècle, des aides financées par l’impôt comme l’assistance médicale gratuite (1893) ou l’assistance aux vieillards infirmes et incurables (1905). En 1913, le législateur renforce encore ces différences de traitement en réservant l’assistance aux femmes en couches aux mères françaises et l’aide aux familles nombreuses aux « chefs de famille de nationalité française ». « Seule l’assistance aux enfants abandonnés n’est soumise, à l’époque, à aucune restriction liée à la nationalité », constate Serge Slama.

Pour Lola Isidro, maîtresse de conférences en droit à l’université de Nanterre, ces privilèges accordés aux nationaux sont liés à l’émergence concomitante de l’Etat-nation et de l’Etat social. « L’Etat-nation moderne, dont les contours se dessinent à la fin du XIXe siècle, sert la protection sociale en fournissant au législateur un critère – la nationalité – qui lui permet d’identifier les bénéficiaires légitimes des prestations d’assurance et d’assistance,explique-t-elle . L’Etat social, en retour, sert l’Etat-nation en offrant aux ressortissants français un privilège social qui renforce, chez eux, le sentiment de faire nation. »

Ce système inégalitaire est cependant bousculé, au milieu du XXe siècle, par la tourmente de la seconde guerre mondiale. Alors que les grands textes internationaux rédigés au lendemain de la Shoah proclament l’égale dignité de tous les hommes, la France crée la Sécurité sociale, une « vaste organisation nationale d’entraide obligatoire »qui, dans un « souci élémentaire de justice sociale », se donne pour objectif de débarrasser les travailleurs de l ’« incertitude du lendemain ». Son but, souligne l’ordonnance du 4 octobre 1945, est de couvrir l’ « ensemble de la population du pays »contre l’ « ensemble des facteurs d’insécurité ».

Sans supprimer toutes les exclusions, les textes de 1945 ouvrent très largement la « Sécu » aux étrangers. « Le régime général prévoit l’affiliation obligatoire des salariés étrangers, réguliers ou non, dans les mêmes conditions que les Français : ils bénéficient, comme leurs ayants droit, des prestations d’assurance-maladie, explique le juriste Serge Slama. Les prestations financées par l’impôt restent en revanche fermées aux étrangers – c’est le cas de l’assistance médicale gratuite, de l’assistance aux vieillards infirmes et incurables, puis, plus tard, du minimum vieillesse (1956), de l’allocation supplémentaire d’invalidité (1957) et de l’allocation adulte handicapé (1975). »

Si l’esprit de solidarité qui règne à la Libération ne suffit pas, en 1945, à lever toutes les exclusions frappant les étrangers, il souffle dans bon nombre de grands textes qui marquent de leur empreinte les années d’après-guerre. En 1946, le préambule de la Constitution garantit ainsi à « tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs ». Dans les décennies qui suivent, ces droits fondamentaux sont consolidés par la Convention européenne des droits de l’homme (1950), la Charte sociale européenne (1961) et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (1966).

Les principes d’égalité ou de non-discrimination proclamés par ces textes ne sont pas purement symboliques : les juridictions nationales et européennes peuvent les appliquer dans tous les dossiers qui leur sont soumis – et c’est bientôt la pratique qu’elles adoptent. « La première jurisprudence qui remet en cause la légitimité de l’exclusion des étrangers en matière d’aide sociale émane de la Cour de justice des communautés européennes,précise Lola Isidro . Dans les années 1970, elle considère que cette inégalité est contraire au principe de non-discrimination du traité de Rome, notamment en matière d’allocation adulte handicapé et de minimum vieillesse. »

Dans un premier temps, cette jurisprudence ne concerne que les étrangers communautaires mais elle lance un mouvement qui, au nom des droits de l’homme, finit par faire tomber une à une toutes les exclusions envers les étrangers. En 1989, le Conseil d’Etat considère ainsi que le refus, par la Mairie de Paris, de verser aux étrangers non communautaires une allocation d’aide aux familles est contraire au principe d’égalité. Un an plus tard, le Conseil constitutionnel lui emboîte le pas en censurant, toujours au nom du principe d’égalité, une loi privant les étrangers non communautaires en situation régulière de l’allocation supplémentaire du Fonds national de solidarité.

Le raisonnement du Conseil constitutionnel est simple. « Le principe d’égalité n’empêche pas le législateur de régler de façon différente des situations différentes,observe Samy Benzina, professeur de droit public à l’université de Poitiers . Mais ces différences de traitement doivent impérativement reposer sur des critères objectifs et pertinents : elles sont tenues d’avoir un lien rationnel avec l’objectif poursuivi par la loi. » Utilisée par d’autres cours constitutionnelles, en Europe comme en Amérique du Nord, cette règle est destinée à éviter des discriminations arbitraires.

Au nom de ce principe, les juges doivent vérifier que l’exclusion des étrangers est fondée sur une argumentation cohérente. « Le Conseil a, par exemple, accepté que le revenu de solidarité active[RSA] soit refusé aux étrangers présents depuis moins de cinq ans sur le territoire, poursuit Samy Benzina. Cette restriction ne viole pas le principe d’égalité car, selon le juge constitutionnel, elle est fondée sur l’objectif du RSA – “inciter à l’exercice ou à la reprise d’une activité professionnelle”. A ses yeux, un nouvel arrivant a moins de chances de trouver du travail qu’un étranger présent depuis plus de cinq ans : la différence de traitement, selon lui, est donc justifiée. »

Climat de surenchère

La décision de principe rendue en 1989 par le Conseil d’Etat est fondée sur la même logique. « Quand le maire de Paris, Jacques Chirac, instaure, avant même que Bruno Mégret [FN] le fasse à Vitrolles, une prime familiale réservée aux Français et aux étrangers communautaires, la haute juridiction rappelle que cette différence de traitement doit impérativement reposer sur une différence de situation appréciable,analyse le juriste Serge Slama . Or, en matière de charges éducatives, il n’y a pas de différence de situation objective entre les parents européens et les parents étrangers, ni motif d’intérêt général la justifiant : la condition de nationalité est donc annulée. »

En 1996, dans une affaire concernant un ressortissant turc privé, en Autriche, d’une prestation de secours réservée aux nationaux, la Cour européenne des droits de l’homme adopte le même raisonnement que le Conseil d’Etat et le Conseil constitutionnel. « L’arrêt Gaygusuz de 1996 proclame un principe très important : la nationalité, qu’elle quelle soit, ne peut constituer le seul et unique critère d’une différence de traitement,précise Nicolas Hervieu, juriste en droit public et droit européen des droits humains . Aux yeux des juges, elle ne suffit pas, à elle seule, à légitimer une distinction entre le régime juridique des nationaux et celui des étrangers. »

Dans les années 1990, ce mouvement de jurisprudence oblige la France à « toiletter son droit social », selon le mot de Nicolas Hervieu. « L’arrêt Gaygusuz est très rapidement réceptionné par la Cour de cassation et le Conseil d’Etat,ajoute la juriste Lola Isidro. Face à l’accumulation des décisions françaises et européennes, le gouvernement de Lionel Jospin supprime en 1998 toute condition de nationalité pour les prestations non contributives de sécurité sociale. L’étranger ne peut plus être exclu du cercle des bénéficiaires de l’Etat-providence en raison de ce qu’il est : ce critère est chassé du droit de la protection sociale. »

Dans un climat de surenchère sur l’immigration, les adversaires de l’égalité ne rendent cependant pas les armes. Puisque le critère de la nationalité est désormais prohibé, ils en imposent d’autres, plus « insidieux », selon Nicolas Hervieu : ce sera la régularité, puis la durée du séjour – deux critères qui ont l’avantage de ne pas être interdits par la CEDH. « Le statut administratif ne présente pas un caractère intrinsèque et immuable qui renvoie à ce que les gens “sont” car il peut évoluer au cours de la vie,note-t-il. La Cour estime donc que ce critère peut justifier des différences de traitement – à condition, bien sûr, qu’elles soient justifiées et proportionnées. »

Peu à peu, de nouvelles barrières limitent, en France, l’accès des étrangers à la protection sociale. Imposée dès 1974 pour l’assistance chômage, les prestations familiales et l’assurance-maladie, la condition de régularité s’étend, dans les années 1990, à quasiment toutes les prestations. S’y ajoutent des durées de résidence régulière toujours plus nombreuses et plus longues : trois ans pour le RMI (revenu minimum d’insertion), cinq ans pour le RSA et la prime d’activité, dix ans pour le minimum vieillesse et l’allocation supplémentaire d’invalidité. Ces « mises à l’épreuve », analyse Lola Isidro, font peu à peu de la protection sociale, « non pas la source d’un droit mais d’une récompense ».

Ce mouvement culmine avec l’adoption, en janvier, de la loi relative à l’immigration, largement censurée par le Conseil constitutionnel : le texte initial du Parlement exige cinq ans de résidence régulière ou une affiliation d’au moins trente mois au titre d’une activité professionnelle pour l’aide personnalisée à l’autonomie, la prestation d’accueil du jeune enfant, les allocations familiales, le complément familial, les aides personnelles au logement, l’allocation de soutien familial, l’allocation de rentrée scolaire et l’allocation journalière de présence parentale. Marine Le Pen ne s’y trompe pas : elle salue avec enthousiasme la « victoire idéologique » du RN.

« Deux légitimités s’affronteront »

Que pense le gardien de nos droits et libertés qu’est le Conseil constitutionnel de ces restrictions imposées aux étrangers en matière de protection sociale ? Les exigences sur la durée de séjour, qui ne cessent de se multiplier en matière d’aides sociales, sont-elles, comme il l’a jugé au sujet de la nationalité, contraires au principe constitutionnel d’égalité ? Invités à se prononcer sur la loi relative à l’immigration, les juges bottent prudemment en touche : le 25 janvier, ils censurent certes les restrictions adoptées par le législateur mais ils évitent de les examiner au fond en se contentant de dénoncer les erreurs de procédure – les « cavaliers législatifs ».

Trois mois plus tard, le Conseil constitutionnel, cependant, s’enhardit. Interrogé sur la constitutionnalité d’une proposition de référendum d’initiative partagé des députés et sénateurs Les Républicains, qui reprend la loi sur l’immigration, il la déclare, le 11 avril, contraire à la Constitution. En subordonnant le bénéfice de prestations sociales « dont certaines sont au demeurant susceptibles de présenter un caractère contributif » à une condition de résidence d’au moins cinq ans ou à une affiliation au titre d’une activité professionnelle d’au moins trente mois, le texte, estime le Conseil constitutionnel, porte une « atteinte disproportionnée » aux exigences constitutionnelles.

Sa décision est fondée sur le préambule de la Constitution de 1946, qui proclame le droit à la « protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs », mais aussi à des « moyens convenables d’existence ». « Ces alinéas, souligne l’institution, impliquent la mise en œuvre d’une politique de solidarité nationale en faveur des personnes défavorisées, analyse Samy Benzina . Or, la condition de résidence de cinq ans porte atteinte à ces exigences constitutionnelles en privant certains étrangers de la solidarité nationale. Le Conseil s’y oppose avec clarté, même s’il reste une incertitude : une durée de résidence plus courte – deux ou trois ans – aurait-elle, elle aussi, été censurée ? »

Malgré cette décision du Conseil constitutionnel, malgré la jurisprudence du Conseil d’Etat, de la Cour de cassation et de la Cour européenne des droits de l’homme, Marine Le Pen et Jordan Bardella continuent à clamer qu’ils veulent instaurer un système de « priorité » nationale – et promettent, en cas de conflit avec le Conseil constitutionnel, une révision de la Constitution. « La préférence nationale est pourtant au moins contraire au principe de solidarité garanti par notre Constitution,objecte Samy Benzina. La question, aujourd’hui, est donc de savoir si nous voulons élire des dirigeants dont le programme est en flagrante contradiction avec les exigences constitutionnelles. »

Si le RN s’obstine à vouloir imposer un système de préférence nationale, l’affrontement avec les neuf juges constitutionnels est inéluctable. « Deux légitimités, dans ce cas, s’affronteront, constate le juriste Serge Slama . Celle d’une démocratie constitutionnelle fondée sur le respect de l’Etat de droit et celle d’une démocratie populiste inspirée par l’idée que le suffrage universel ne doit rencontrer aucune résistance. En France, la loi est le fruit de la volonté du peuple mais elle doit aussi être conforme à la Constitution et aux conventions internationales : ces textes qui garantissent les droits fondamentaux nous protègent des abus du législateur. » Pour combien de temps ?

Le Monde
Economie & Entreprise, samedi 22 juin 2024 947 mots, p. 18
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20 juin 2024 - Le Monde (site web)
21 juin 2024 - La Matinale du Monde

Le projet européen de surveillance « chat control » reporté

Les associations de défense de la vie privée alertaient sur ce texte visant à lutter contre la pédopornographie, qui fragilise le chiffrement d’applications comme WhatsApp ou Signal

Damien Leloup

Les gouvernements européens n’adopteront pas dans l’immédiat de position sur la proposition de règlement CSAM, dit « chat control », visant à lutter contre la diffusion de contenus pédopornographiques en analysant automatiquement le contenu des téléphones de tous les Européens. Jeudi 20 juin, un vote décisif du comité des représentants permanents, où siègent les représentants des gouvernements de l’Union Européenne (UE), a été ajourné sine die, sur fond d’incertitude quant à une éventuelle majorité sur ce texte particulièrement controversé.

Il s’agissait de la seconde version du projet, après la très forte atténuation d’un premier texte similaire par le Parlement européen, fin 2023. Les eurodéputés avaient largement vidé de sa substance le texte initial, qui prévoyait d’imposer à tous les éditeurs de messageries d’analyser le contenu des messages transitant par leurs plates-formes pour y détecter la présence de contenus pédopornographiques. L’idée avait provoqué de très vives critiques de la part des entreprises du numérique, d’élus – notamment de gauche – et des spécialistes du chiffrement, qui dénonçaient unanimement une demande impossible à satisfaire sans « casser » les mécanismes indispensables à la protection des communications des citoyens européens.

Un « jeu rhétorique »

La nouvelle version du texte, dite « de compromis » et rédigée sous l’égide de la présidence belge de l’UE, conservait l’idée fondamentale de « chat control » : une analyse automatisée et généralisée des photos et vidéos partagées par les possesseurs européens de smartphones. Principale différence par rapport au projet initial, ces médias seraient désormais analysés au moment où ils sont chargés dans une application comme WhatsApp ou Messenger, et non plus durant leur envoi.

Mais cette différence n’était que « de la poudre aux yeux », s’agaçait, début juin, Romain Digneaux, le directeur des affaires publiques de la société Proton, qui propose un service d’e-mails chiffrés. « Un jeu rhétorique », renchérissait, dans une lettre ouverte lundi 17 juin, Meredith Whittaker, la directrice de l’application sécurisée Signal. « C’est la même idée sous un autre nom(…) . Il faut être clair : imposer une analyse de masse des communications privées affaiblit le chiffrement (…) et crée une vulnérabilité qui pourra être exploitée par des hackeurs et des Etats hostiles. »

Comme lors de la première version de « chat control », le nouveau texte avait aussi entraîné une levée de boucliers de la part des associations de défense de la vie privée et d’eurodéputés actifs sur ce sujet. Ainsi, 48 élus européens ont signé une lettre ouverte, rédigée par le député allemand (Parti pirate) Patrick Breyer, principal opposant du texte, dénonçant « un projet de surveillance de masse » qui constituerait « un modèle pour les Etats autoritaires ».

Le report du vote est « un grand succès pour les libertés numériques et la liberté de correspondance », s’est félicité M. Breyer, jeudi. « Pour l’instant, les extrémistes de la surveillance dans les gouvernements européens et “big sister” Ylva Johansson[la commissaire européenne aux affaires intérieures, qui supervisait le projet] ont échoué à bâtir une majorité qualifiée. Mais rien ne dit qu’ils vont abandonner et ils pourraient essayer à nouveau dans les jours à venir. »

La proposition belge « de compromis » est en effet de facto abandonnée, avec la fin imminente de la présidence belge de l’UE. Mais, à partir du 1er juillet, c’est la Hongrie qui prendra la présidence tournante. Or Budapest a d’ores et déjà annoncé vouloir mettre « la famille »au cœur de son mandat et relancer le projet de « chat control ». La Hongrie faisait partie, avec l’Espagne, des pays les plus favorables à l’adoption du texte, tandis que l’Allemagne et l’Autriche s’y opposaient.

Débats houleux

La position de la France était, et reste, incertaine – notamment parce que la dissolution de l’Assemblée nationale place le gouvernement dans une position de gestion des affaires courantes, qui suppose, en théorie, qu’aucune décision majeure de politique étrangère ne puisse être prise.

Lors de la dernière réunion de débat sur « chat control » dans la formation « justice et affaires intérieures » du Conseil de l’Europe, les représentants français s’étaient dits « très déterminés à trouver un accord pour lutter contre ce fléau abominable [de la pédopornographie] », mais avaient évoqué la nécessité de « préserver la proportionnalité, dans la mesure du possible ». La France avait notamment demandé des ajustements, dont la garantie que « ce dispositif n’affaiblira pas le chiffrement, et que les technologies qui garantiront ce chiffrement seront disponibles au moment où nous mettrons en œuvre les dispositions correspondantes du texte ».

Une formulation proche de celle adoptée par les députés britanniques lors de l’adoption, en septembre 2023, de l’Online Safety Bill, qui prévoit aussi une analyse automatisée de tous les échanges électroniques. Après des mois de débats houleux, les députés britanniques avaient inclus en dernière minute une clause stipulant que les mesures obligatoires de vérification des messages ne seraient imposées que « lorsque la technologie le permettra de manière efficace » – renvoyant ainsi l’application de ces mesures à un futur incertain.

Gouvernements, activistes et grandes entreprises du numérique se livrent depuis plusieurs années désormais une importante bataille autour de la question du chiffrement. Cet outil de protection des communications, qui rend un message indéchiffrable sauf pour son expéditeur et son destinataire, est devenu une clé centrale de la protection de nos vies numériques. Mais il complique aussi grandement la tâche des services de police qui souhaitent pouvoir accéder aux communications de suspects : les messages interceptés sont indéchiffrables, y compris pour l’éditeur de l’application, comme WhatsApp ou Signal.

Le Monde
élections législatives, samedi 22 juin 2024 910 mots, p. 10
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21 juin 2024 - Le Monde (site web)

La pluralité dans les médias ou les limites de l’Arcom

L’émission présentée chaque jour sur Europe 1 par Cyril Hanouna met à nouveau le régulateur au défi de faire respecter les règles du pluralisme

Aude Dassonville

Jeudi 20 juin, pour la quatrième diffusion de son émission « On marche sur la tête » sur Europe 1, Cyril Hanouna a échangé, au téléphone, avec Léon Deffontaines, la tête de liste du Parti communiste aux élections européennes. Cette invitation au candidat à la députation dans la Somme, investi par le Nouveau Front populaire, avait tout d’une exception.

Depuis le début, lundi 17 juin, de cette émission prévue pour durer deux semaines, une autre nuance politique dominait largement la palette de personnalités reçues par l’animateur : Julien Odoul (député Rassemblement national), Hanane Mansouri (candidate Les Républicains/RN), Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France), Eric Zemmour (président de Reconquête !), Manuel Valls (apparenté Renaissance) ou encore, au téléphone, Robert Ménard (maire de Béziers, proche de l’extrême droite), la militante identitaire Alice Cordier, etc. Une petite heure après que M. Deffontaines eut raccroché, Marion Maréchal, ex-égérie de Reconquête !, s’installait devant le micro bleu de la station.

Imaginée dans la précipitation afin de permettre à Cyril Hanouna et son équipe de C8 de couvrir la campagne malgré la pause estivale de « Touche pas à mon poste », l’émission traite les différentes forces politiques en présence de manière délibérément inégalitaire. A tel point que des auditeurs ont saisi l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) pour qu’elle examine la situation. « On sera dans les clous vis-à-vis des règles sur le pluralisme », rétorque-t-on sereinement à Europe 1. Depuis le mardi 11 juin à 6 heures, l’ensemble des médias audiovisuels doit respecter un principe d’équité du temps de parole entre les candidats, sans critère de jour ou de créneau horaire. Si un camp politique est surreprésenté dans « On marche sur la tête », la station peut diffuser des reportages ou des émissions exposant les autres camps à d’autres moments de la journée, afin de parvenir à l’équilibre le 5 juillet à minuit.

Libre arbitre

« Nous ne rediffuserons pas d’émission après 22 h 30, ou alors un bref reportage dans l’édition de la nuit, par exemple, mais pas plus », ajoute la station, histoire de préciser qu’elle ne profitera pas de la nuit, quand il y a peu d’auditeurs, pour s’acquitter de ses obligations. Durant l’hiver, alors qu’elle risquait d’accuser, fin 2023, un déficit de représentation de la force de gauche radicale, Europe 1 avait rediffusé un « Grand rendez-vous » avec Manuel Bompard (LFI) quatre fois : les 2 et 3 décembre à 16 heures, puis à 20 heures.

Défendant son libre arbitre, la station rappelle que « l’Arcom ne nous donne pas de pourcentages de temps de parole à respecter ». Pour guider les médias dans leur application de la règle de l’équité sans les contraindre, le régulateur leur demande de tenir compte de trois critères : les résultats de l’élection précédente, la dynamique des sondages du scrutin en cours et la part prise par les candidats dans l’animation du débat électoral. « L’appréciation de la réglementation relève de la liberté éditoriale de chaque chaîne», se félicite Cyril Guinet, le directeur de la réglementation, de la déontologie et du pluralisme à France Télévisions.

C’est ainsi que, lors de la campagne pour les européennes, France 2 a pu accorder deux fois moins (en proportion) de temps de parole à Jordan Bardella que LCI, sans que l’Arcom estime que l’une ou l’autre des deux chaînes s’est affranchie des textes. « Même si les règles sont contraignantes, un dialogue avec l’Arcom est toujours possible, de même qu’une appréciation journalistique des situations », se satisfait à son tour Adrien Gindre, le directeur adjoint de la rédaction de TF1-LCI.

Reste qu’« On marche sur la tête » ne se contente pas de donner la parole à des politiques. Cyril Hanouna et ses chroniqueurs délivrent leurs commentaires, plus volontiers cinglants pour La France insoumise et aimables avec l’extrême droite que l’inverse, d’autant plus ouvertement que leurs propos ne font l’objet d’aucun décompte – élections ou non, le débat est libre. Dès le mercredi 19 juin pourtant, l’Arcom a adressé un courrier à Europe 1, afin de lui rappeler ses obligations : « traiter avec mesure et honnêteté l’actualité électorale », mais aussi se conformer à sa convention (le contrat qui lie la station au régulateur), qui lui enjoint d’ «assurer une pluralité de points de vue dans les émissions de débats réunissant journalistes et/ou chroniqueurs et/ou invités ».

Enfin, précise encore l’Autorité, Europe 1 doit veiller au respect de «l’exigence de pluralisme de l’information telle qu’elle découle de la décision du Conseil d’Etat du 13 février 2024. » A l’hiver, après un recours de l’ONG Reporters sans frontières, la plus haute juridiction administrative française a enjoint l’Arcom de revoir, dans un délai de six mois, les règles qui régissent le pluralisme dans les médias. L’Autorité avait prévu de révéler après les élections européennes comment elle comptait s’y prendre.

Les législatives anticipées ont bouleversé son calendrier. Pour autant, Europe 1, comme tous les médias audiovisuels, a l’obligation de tenir déjà compte de la demande du Conseil d’Etat. A l’écoute d’« On marche sur la tête » , on doute qu’elle s’y astreigne sérieusement.

Le Figaro, no. 24830
Le Figaro et vous, samedi 22 juin 2024 460 mots, p. 29

Une-FEV

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21 juin 2024 - Le Figaro (site web)

« LE BIRGIT KABARETT » VOTE POUR LA DÉRISION

AU THÉÂTRE DU ROND-POINT, CET ENSEMBLE REPREND LES CODES DU CABARET POUR UN SPECTACLE INSPIRÉ DE L'ACTUALITÉ POLITIQUE. DÉSOPILANT.

Vierron, Florence

La philosophie ou l'École normale supérieure ouvrent toutes les portes. Sur la scène de la salle Jean Tardieu, Julie Bertin et Jade Herbulot se présentent en maîtresses de cérémonie, un boa bleu-blanc-rouge autour du cou. Est-ce parce que les fondatrices du Birgit Ensemble ont dû entièrement réécrire leur spectacle après les « événements » des élections européennes qu'elles mettent un peu de temps à se chauffer et à trouver le bon rythme ? Mais une fois sorti d'une ambiance salle des fêtes, le spectacle est lancé et ne se contente pas d'enfoncer des portes ouvertes.

Emmanuel Macron, Ursula von der Leyen, Gabriel Attal, Jordan Bardella, Raphaël Glucksmann, Jean-Luc Mélenchon, François Ruffin, Rachida Dati... Toute la classe politique s'invite sur le plateau. Pour les incarner, quatre comédiennes-chanteuses (Eleonore Arnaud, Pauline Deshons, Anna Fournier et Marie Sambourg) se glissent sur le côté de la scène afin d'enfiler perruques, lunettes, veste, cravate. Les transformations physiques sont parfois époustouflantes, la gestuelle aussi vraie qu'à la télévision.

Au centre de la cible

Aucun des derniers rebondissements des deux semaines écoulées n'est oublié. L'équipe a écouté tous les journaux à la radio, lu toute la presse quotidienne, regardé toutes les interventions télévisées. Le cavalier seul du président, la nouvelle union de la gauche, le match Attal-Bardella, la trahison de Ciotti, le spectacle est journal d'actualité à lui seul. Chapeau au parolier Romain Maron dont les méninges ont dû chauffer depuis le 10 juin. La partition musicale composée par Grégoire Letouvet (au piano) est enlevée, et avec son complice contrebassiste (Alexandre Perrot), ils font corps avec les chanteuses.

Ursula von der Leyen est au bord de la crise de nerfs, elle appelle Emmanuel Macron et Olaf Scholz pour se rassurer. Raphaël Glucksmann se prend pour le nouvel homme fort de l'arène politique française. On lui rappelle qu'il a été élu député européen. Tels des enfants terribles, Gabriel Attal et Jordan Bardella inondent les réseaux sociaux de leurs faits et gestes alors qu'il est l'heure de commencer un débat. Le panorama ne serait pas complet sans les Jeux olympiques à venir. Entre alors en scène une Anne Hidalgo ahurie mais combative, surtout quand déboule sa rivale de toujours, Rachida Dati, parfaitement décomplexée.

Tout tombe à l'exact centre de la cible, tellement au centre qu'on en vient à trouver la réalité presque plus caricaturale que le spectacle. Après deux heures de rires, on se demande qui se moque de qui : Le Birgit Kabarett qui raille à la perfection une classe politique déboussolée ou la classe politique qui joue avec nos institutions ?

Le Birgit Kabarett, au Théâtre du Rond-Point (Paris 8e), jusqu'au 23 juin.

Libération
samedi 22 juin 2024 790 mots, p. 12

Expresso Législatives

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21 juin 2024 - Libération (site web)

Edouard Philippe en première ligne pour bâtir une «majorité»

Par Laure Equy

En affirmant que Macron a «tué la majorité», l'ex-Premier ministre s'émancipe, avec pour objectif de rassembler un pôle central après le scrutin. du jour

«Le président de la République a tué la majorité présidentielle.» Lui l'a enterrée. Par sa déclaration cash, face à la caméra de TF1 info, Edouard Philippe a encore marqué ses distances, jeudi, avec Emmanuel Macron, ne se sentant plus lié par le contrat passé en 2022 avec Renaissance. «C'est pas moi qui suis parti, c'est pas des frondeurs qui l'auraient énervé», poursuit l'ex-Premier ministre, qui ne cache plus son désaccord avec la dissolution de l'Assemblée. Lancés dans un grand escape game électoral pour tenter de sauver leurs sièges les 30 juin et 7 juillet, les macronistes n'ont pas le temps de décortiquer la sortie. «Indépendamment de Philippe, c'est quoi l'avenir de Renaissance? Ses paroles sont dures mais le fond n'est pas totalement du faux», textotait une exdéputée. Si certains s'agacent de ce nouveau geste d'émancipation, les philippistes ont beau jeu de rappeler que leur chef n'a fait qu'affirmer une évidence. «C'est une réalité. C'est ce que j'apprécie avec lui, on ne se raconte pas de craques», vante Paul Christophe, candidat Horizons dans le Nord, qui reçoit la visite de Philippe ce samedi. Etau. Comment prétendre l'inverse ? Institutionnellement, la XVIe législature ayant été bazardée, la majorité présidentielle est dissoute avec elle. Le maire du Havre appelle non pas à sa reconstitution telle quelle, mais à la création d'une «alternative qui n'est pas la reproduction de ce qui a été». La majorité présidentielle est morte, vive la «majorité parlementaire». Un attelage que Philippe imagine avec les futurs députés de Renaissance, du Modem et d'Horizons, rejoints par des sociodémocrates gênés par l'alliance avec LFI au sein du Nouveau Front populaire, des LR ayant refusé de prêter allégeance au RN, et d'autres élus modérés, pris en étau entre les blocs de la gauche unie et de l'extrême droite. Si tant est que ces élus soient assez nombreux pour devenir majoritaires Le patron d'Horizons en pose les bases avant le premier tour, pour espérer échafauder une coalition à l'issue du second.

jour

Plus question, en effet, de voiler ses intentions derrière des formules sibyllines. Philippe parle à la première personne: cette «majorité parlementaire qui fonctionnera sur des bases différentes, j'y suis prêt et c'est ce que j'essaie de construire». Alors que Gabriel Attal personnalise à fond l'élection en appelant les Français à le «choisir» comme chef de gouvernement, l'ex-locataire de Matil'homme gnon se place en première ligne. Pas pour 2027. Pour le 8 juillet. «Edouard Philippe a des contacts avec pas mal de gens, de bonnes relations avec Gérard Larcher [le président LR du Sénat, ndlr], avec Bernard Cazeneuve [ex-Premier ministre PS, très critique à l'égard du NFP]. Jérôme Guedj [député PS, candidat sans la bannière du NFP] est son ami de jeunesse. Ses relations dépassent les frontières de l'ancienne majorité», fait valoir François Goulard, trésorier d'Horizons. Caduque. La stratégie ne date pas de jeudi. Dès la réunion du bureau politique d'Horizons, le 10 juin, les responsables en étaient convaincus : l'affranchissement, c'est maintenant. «On a estimé que c'était le moment de dire autre chose, qu'on ne voulait plus être dans une majorité présidentielle le doigt sur la couture du pantalon. Ce n'est pas une rupture, c'est un pas de côté, sans rien renier de ce qu'on a fait», pose Cendra Motin, candidate en Isère. Jugeant caduque le bail de la «maison commune» écrit en 2022 avec Renaissance et le Modem, les philippistes le renégocient. En lice dans 58 circonscriptions aux dernières législatives, Horizons, qui compte 31 sortants, investit 82 candidats. «On part sous nos couleurs, mais on ne présente pas de candidats contre ceux qu'on aime bien, on a trouvé un accord avec nos partenaires», assure Gilles Boyer.

Loyaux ou libres ? Dedans ou dehors? Des mois que les philippistes s'interrogeaient sur le moment d'acter une rupture. La dissolution a chamboulé les plans. Artisan d'une stratégie patiente et souterraine jusqu'à la présidentielle de 2027, celui qui se targue de «voir loin pour faire bien» doit s'adapter.

«La situation politique invite tout le monde à réexaminer les données du problème. Mais il aura un projet sur trois ans», prédit Boyer. Le tout en gardant sa position de surplomb? Philippe peut-il peser sur la nouvelle donne parlementaire sans en être? L'option d'un retour à l'Assemblée a vite été écartée. «Il devait faire une campagne nationale et il n'est pas indispensable d'être à l'Assemblée pour peser», veut croire François Goulard, convaincu qu'Edouard Philippe n'aurait pas lâché sa mairie. Même si, au Havre, comme sur l'ensemble du paysage politique, une épaisse purée de pois bouche désormais l'horizon. ?

Le Monde
élections législatives, samedi 22 juin 2024 939 mots, p. 13
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21 juin 2024 - Le Monde (site web)

Le triple défi de Gérald Darmanin à l’intérieur

JO, Nouvelle-Calédonie, élections… Le ministre, candidat aux législatives, doit gérer de lourds dossiers

Antoine Albertini

Gérald Darmanin voulait faire des Jeux olympiques la vitrine de son expertise en matière sécuritaire. Le pari était risqué mais que l’événement se déroule sans encombre et le bénéfice politique à en tirer aurait été considérable. Mais voilà, le ministre de l’intérieur a lui-même balayé l’hypothèse d’un maintien Place Beauvau, sauf cas peu probable d’une victoire du camp présidentiel. Le 7 juillet, au soir du second tour des élections législatives, il fêtera ses quatre ans et un jour Place Beauvau. Depuis l’avènement de la Ve République, seule une poignée de prédécesseurs ont fait mieux que lui.

Le voici désormais contraint aux allers-retours entre Paris et son fief de Tourcoing (Nord), ville dont il a été le maire à deux reprises et où il brigue désormais un mandat de député. Sans doute aurait-il préféré se consacrer exclusivement à cet exercice qu’il goûte entre tous, une chasuble orange sur le dos avec les ouvriers d’Ahlstrom à Bousbecque (Nord), comme mercredi, ou avec les supporteurs de l’équipe de France devant le bar Le Chagnot, à Tourcoing, deux jours plus tôt. Mais « impossible de déserter dans une période pareille », comme l’avance un haut fonctionnaire de la Place Beauvau.

Troupes mobilisées

Et le même d’égrener les rendez-vous à l’agenda : après un comité interministériel sur les Jeux olympiques au côté d’Amélie Oudéa-Castéra le 12 juin, pour un check-up sécuritaire complet – revue des effectifs ou état des « criblages », les procédures de vérification menées par les services de renseignement – il siégeait une semaine plus tard au conseil de défense puis à celui des ministres. Et son emploi du temps prévoit encore des rencontres avec les représentants des sociétés de sécurité privée. « Honnêtement, il est sur toutes les balles », martèle-t-on Place Beauvau, où se tient une réunion quotidienne avec ses plus proches conseillers sous la houlette d’Alexandre Brugère, son directeur de cabinet et véritable homme de confiance, qui le suit depuis son passage à Bercy.

Le petit groupe conserve un œil sur les événements de Nouvelle-Calédonie, venus percuter l’organisation des Jeux olympiques en préemptant un volume considérable de policiers et de gendarmes initialement prévus pour sécuriser la manifestation sportive. Outre les cinq escadrons de gendarmerie mobile présents de manière continue sur place, vingt-sept autres unités ont franchi les 1 700 kilomètres qui séparent la métropole de l’archipel, soit près de 3 000 gendarmes. Autant de troupes en moins pour la sécurisation des Jeux olympiques car, confie-t-on à la direction générale de la gendarmerie nationale, « on voit mal comment on pourrait lever le camp au regard des événements ».

« Les effectifs seront rincés »

En l’espace de dix jours, le pilote d’un blindé de la gendarmerie et un opérateur du GIGN ont failli perdre la vie après des tirs d’armes de gros calibre : la vitre d’un véhicule a sauvé le premier, le deuxième a reçu une balle dans son sac alors qu’il était embarqué à bord d’un hélicoptère qui a écopé de trois impacts.

Certains escadrons de gendarmerie mobile déployés en « Nouvelle-Cal », comme disent les militaires, ont appris qu’à leur retour de leur séjour difficile ils devront se contenter de quatre jours de repos et d’une journée supplémentaire pour la remise en condition de leurs équipements avant de gagner la région parisienne pour sécuriser les JO. « Les effectifs seront rincés, on craint les pétages de plombs alors que nous aurons besoin de sang-froid pour assurer ces missions », redoute un officier en poste dans un escadron de gendarmerie mobile.

Le relais de la flamme olympique, moins présent à l’esprit de l’opinion publique, mobilise aussi une grande partie de l’attention des services du ministère jusqu’à son arrivée à Paris, le 14 juillet. Sur l’île de la Cité, au siège de la préfecture de police, on s’efforce d’afficher le calme des vieilles troupes. Gérald Darmanin sait pouvoir compter sur le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez. Les deux hommes s’apprécient, se tutoient en privé. Ensemble, ils ont bâti l’architecture sécuritaire des JO dont le coup d’envoi doit être donné dix-neuf jours après le second tour des élections législatives.

Mais le véritable maître des clés reste le préfet de police, chargé de veiller sur deux fronts : le déroulement des Jeux et la lutte contre la délinquance. Il y a quelques jours, c’est lui qui a rencontré le comité d’organisation des JO puis le gouverneur militaire de Paris, Christophe Abad, mercredi 19 juin ; c’est encore lui qui recevra le Comité international olympique la semaine du 24 juin. Selon plusieurs responsables de l’administration préfectorale parisienne, ce petit dormeur « ne donne pas l’impression d’être particulièrement inquiet ». Son éventuel remplacement en cas de victoire du Rassemblement national ? « Il faudrait être cinglé pour jeter la pièce maîtresse de la sécurité des Jeux à quelques jours de la cérémonie d’ouverture,avance l’un d’eux. Quand on lui a posé la question, il nous a répondu : “Ce n’est pas le sujet, on bosse”. »

Mais la perspective d’émeutes dès le 30 juin, au soir du premier tour des élections législatives anticipées, ajoute un motif d’inquiétude. Si la rue s’embrase, surtout à Paris, faudra-t-il mobiliser les renforts massifs déjà sur place, soit cinquante unités de forces mobiles (CRS et gendarmes) ? Et si une telle crise perdure, comment et avec quelles ressources assurer ensuite la sécurité des Jeux olympiques ? Voire, tout simplement, en assurer l’organisation ?

Libération
Les Hommes de La Rue du Bac, samedi 22 juin 2024 15452 mots, p. Les_Hommes_de_La_Rue_du_Bac_1,2,3,4,5,6,7,8,9,10,11,12

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Inès Chatin et les hommes de la rue du Bac

Willy Le Devin

Cahier spécial Enquête

L'écrivain Gabriel Matzneff, le philosophe Jean-François Revel, le patron de presse Claude Imbert, l'avocat François Gibault «Libération» révèle le témoignage à l'origine d'une enquête vertigineuse sur des intellectuels en vue des années 70 et 80, accusés d'avoir formé un groupe pédocriminel faisant subir les pires sévices sexuels à des enfants au coeur de Paris.

Par Willy Le Devin Photos Cyril Zannettacci VU

«D

epuis ma naissance, je n'ai connu que des emmerdes.» Qui oserait décrire ainsi les monstruosités dont Inès Chatin a été victime, et qu'elle n'a trouvé la force de révéler qu'aujourd'hui, quarante ans plus tard ? Longtemps, seule sa peau s'exprimait, étalant sur ses avant-bras l'éventail de maladies matérialisant les troubles invisibles. Puis, les mots ont jailli, à mesure que le pouvoir de ceux qu'elle présente comme ses bourreaux s'amenuisait, et qu'elle s'éloignait du 97, rue du Bac, adresse maudite du VIIe arrondissement parisien.

Ces derniers mois, Libération a réalisé plus de soixante heures d'entretien Suite page II

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avec Inès Chatin, 50 ans, ainsi qu'avec ceux qui lui ont permis de rassembler les fragments de son passé. Un récit terrifiant en surgit, enrichi par une masse d'archives inédites documentant l'univers pédo criminel d'un noyau de l'intelligentsia parisienne des années 70-80. A l'heure où

s'étire la procédure judiciaire née de la publication en 2020 du livre le Consentement de Vanessa Springora, dans lequel elle décrivait la relation d'emprise qu'exerçait sur elle l'écrivain Gabriel Matzneff lors de son adolescence, une autre débute, cette fois pour Inès Chatin.

«Visages masqués». A l'automne, cette

dernière avait sollicité une audition auprès du parquet de Paris, afin de dénoncer une litanie de sévices sexuels imposés durant son enfance, notamment par Gabriel Matzneff. Lors d'une brève médiatisation, RMC avait alors révélé une lettre adressée à la justice par ses avocats, Marie Grimaud et Rodolphe Costantino, figeant le caractère vertigineux de ses révélations. Inès Chatin y était cependant restée anonyme, simplement désireuse d'obtenir des investigations à l'instar de celles engagées dans le cadre de l'affaire Springora. Et ce malgré la prescription qui s'applique. L'initiative a fonctionné, puisque le parquet de Paris a réagi dès le 23 octobre, avec l'ouverture d'une enquête préliminaire, offrant ainsi aux policiers de l'Office des mineurs (Ofmin) un nouveau cadre de recherche d'autres victimes. Car en réalité, la liste des personnes accusées excède largement l'écrivain aux penchants pédophiles revendiqués. En effet, Inès Chatin témoigne de viols et d'abus commis, de ses 4 à ses 13 ans, par un groupe d'hommes gravitant autour de son père adoptif, Jean- François Lemaire, médecin magouilleur auprès des assurances, fasciné par les cercles de pouvoir et les sociétés secrètes. Perpétrées dans plusieurs lieux, dont l'épicentre était le domicile familial du 97, rue du Bac, les violences ont débuté non loin, rue de Varenne, dans un appartement mis à disposition par des amis de Jean-François Lemaire. Des «jeux» sexuels sordides - selon les mots qu'elle utilise devant l'Ofmin - y ont été réalisés sur des enfants, auxquels ont participé de façon certaine, selon Inès Chatin, le fondateur et directeur historique du Point, Claude Imbert, l'écrivain et académicien Jean-François Revel, l'avocat François Gibault, 92 ans aujourd'hui, défenseur en leurs temps de Bokassa et Kadhafi, Gabriel Matzneff et Jean-François Lemaire, son père adoptif. Lors de ces séances, où ces hommes n'étaient pas forcément tous présents en même temps, plusieurs enfants étaient rassemblés et devaient endurer tour à tour des pénétrations réalisées avec des objets métalliques. Ordre était donné de ne jamais exprimer sa douleur : «Si quiconque pleurait ou manifestait une résistance, c'est sur lui que les hommes se concentraient, insistaient», raconte Inès Chatin, le corps encore secoué de spasmes. Durant ces pratiques sadiques, les hommes «avaient le visage masqué», et portaient «sur eux une sorte de cape ou de

manteau». De prime abord, on résiste au récit d'Inès Chatin. Comment concevoir qu'une telle violence et une telle folie aient pu exister, initiées par le propre père adoptif de la victime ? C'est une des clés de la mécanique du silence dans laquelle elle s'est longtemps murée. Qui pourrait la croire ? Pourtant, son récit s'adosse aux nombreux documents qu'elle a livrés aux enquêteurs. En effet, les policiers de l'Ofmin décortiquent des semainiers détaillés de Jean- François Lemaire, des livres d'or de dîners mondains organisés rue du Bac, des correspondances inédites entre ces hommes, ainsi que des dédicaces de livres originaux. Ces éléments viennent signer l'extrême proximité de ce groupe d'intellectuels puissants que le

«docteur Lemaire» désignait sous le terme «la bande», lors de déplacements communs en Asie du Sud-Est, notamment à Bangkok. «Ces hommes étaient à l'intérieur de ma vie, explique Inès Chatin. C'est comme si je leur appartenais autant à eux qu'à Gaston [elle utilise ce prénom, son véritable état-civil, comme une digue mentale pour désigner son père adoptif, ndlr]. Je leur devais le même respect contraint, j'étais forcée à la même intimité. Ils avaient les mêmes droits sur moi.» Ne résistant d'ailleurs à aucune indécence, «Gaston» a convié les tourmenteurs de sa fille jusqu'à ses noces, en 1997, avec Geoffroy Ader. Ce descendant d'une autre grande famille, expert en horlogerie, partage depuis sa vie, ses maux, et son combat pour la vérité : «Tous ceux qui s'en prendront à ma femme trouveront un couple sur leur chemin. Notre force, c'est le nous.»

«Pleurer à l'intérieur».

Il existe au moins une autre victime identifiée de ces hommes : le grand frère d'Inès Chatin, lui aussi adopté via l'organisme la Famille adoptive française (FAF). De deux ans son aîné, Adrien [le prénom a été changé, ndlr] ne souhaite pas parti-

ciper pour le moment à la démarche judiciaire entreprise par sa soeur, ni voir son histoire intime racontée dans la presse. Il a toutefois tenu à authentifier le témoignage d'Inès, en paraphant chacune des trois pages du texte dans lequel elle détaille les crimes endurés. Au pied, il a apposé les mots suivants : «Je, soussigné Adrien, m'associe au récit de ma

soeur Inès Ader [son nom d'épouse], mais ne souhaite pas être davantage mêlé à son action pour ne pas replonger dans ce passé douloureux.» Les enquêteurs de l'Ofmin disposent de cet écrit, ainsi que du nom de deux autres enfants, victimes selon Inès Chatin des mêmes violences à l'époque.

Dans cet univers où les hommes régnaient en maîtres incontestés, une autre personne a été la cible de brimades et de soumission : Lucienne Chatin, la mère adoptive d'Inès, descendante d'une grande famille d'industriels lyonnais. «Maman, c'est le plus beau souvenir de mon enfance», confie sa fille, la voix étranglée au moment d'évoquer celle qui n'a pas pu les sauver, elle et Adrien. Dans une mécanique bien huilée de la terreur, Jean-François Lemaire humiliait et battait sa compagne en cas de comportements jugés inappropriés des enfants, parmi lesquels poser des questions. «Quand on était petits, la conséquence de la parole, c'était les coups, pas sur nous mais sur elle. Si on faisait quelque chose de travers, quoi que ce soit, une mauvaise note à l'école, il y avait des coups sur elle», explique Inès Chatin. Cette dernière s'est donc entraînée à se taire et à rester impassible en toutes circonstances.

Pour cela, elle a même inventé une expression : «Pleurer à l'intérieur.» Aujourd'hui encore, elle dit ne jamais trouver les larmes, même lorsqu'elle est contrainte de se remémorer ce qu'il y a de plus noir.

Réseau tentaculaire. Après des années passées près de Genève, où elle a fondé une famille avec Geoffroy Ader et travaillé comme journaliste et rédactrice dans la com, Inès Chatin regagne Paris en 2016. Le somptueux appartement de la rue du Bac est désormais équipé d'un lit médicalisé pour sa mère mais la dépendance devient trop forte. Les époux Lemaire intègrent l'Ehpad Le Corbusier de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) courant octobre 2020. Inès exige alors que sa mère soit placée dans une autre chambre que celle occupée par Jean-François Lemaire. Pour la première fois, la voilà libérée de son joug. Mieux, la soeur de Lucienne, avec qui elle était très liée, est installée dans la chambre voisine, si bien que «ses journées sont enfin douces». En hommage à sa mère, Inès a supprimé le nom Lemaire de son état civil le 5 août 2022, pour lui substituer celui de Chatin, grâce aux dispositions de la loi Vignal.

Ne plus porter le nom de Lemaire «était aussi une façon de dénier à Gaston le droit d'être un père», cingle-t-elle.

Aujourd'hui, l'une des questions essentielles à ses yeux est justement de savoir si elle a été adoptée à dessein par «Gaston», et si oui, sur quels critères. Le fait qu'Inès Chatin soit métisse n'a jamais été neutre dans les sévices sexuels qu'elle a subis. Lors des viols, Gabriel Matzneff semblait même se repaître de cette caractéristique physique, puisqu'il la surnommait «ma petite chose exotique». Via son réseau tentaculaire, le docteur Lemaire a-t-il pu s'arroger des enfants, dont la destinée était de subir des crimes sexuels ? Les premières recherches entre prises par une enquêtrice privée permettent de constater la présence du nom de François Gibault, qu'elle met en cause comme agresseur, sur une copie de son jugement d'adoption, datée du 2 mars 2000. L'avocat, qui était aussi le conseil personnel de son père adoptif, est-il la preuve vivante, l'impensable trait d'union entre les drames de sa vie ? Contacté par Libération, François Gibault a répondu via une lettre envoyée par son conseil, Jérémie Assous. Il y assure «n'avoir jamais assisté au moindre acte criminel, et n'aurait pas manqué, si cela avait été le cas, d'y mettre un terme et de les dénoncer immédiatement aux autorités». Il conteste donc «avec vigueur les allégations d'Inès Chatin», dont il estime le récit «inexact». Sur la présence de son nom sur une copie du jugement d'adoption d'Inès Chatin, François Gibault demeure mutique. Joint également, Gabriel Matzneff n'a pas donné suite. La famille Imbert a réagi, elle, par la voix du fils de Claude, l'avocat Jean-Luc Imbert : «Cela me paraît étrange de la part d'Inès Chatin [ils se connaissent de longue date, ndlr] de jeter le discrédit sur son père adoptif. Pour autant que je le sache, Jean- François Lemaire et son épouse se sont magnifiquement occupés d'elle. Quant à mon père, il aimait les femmes, mais pas les petites filles. On est dans l'époque #MeToo, c'est notre maccarthysme.» Après publication de notre enquête sur Internet, Jean-Luc Imbert précise : «Il va de soi que je ne puis qu'ajouter que si les faits rapportés sont exacts, ce dont je persiste à vouloir douter, j'en suis accablé et évidemment profondément désolé pour Inès, ne me doutant pas une seconde de l'éventualité que

mon père, comme ceux que je connaissais parmi les personnes citées, puissent s'égarer dans de tels comportements aussi abjects qu'inadmissibles.» Enfin, les enfants de Jean-François Revel, Eve et Matthieu Ricard, ainsi que Nicolas Revel, nous ont fait parvenir la déclaration suivante : le récit d'Inès Chatin «faisant état de la participation présumée de notre père, Jean-François Revel, à des actes d'agression sexuelle sur mineur constitue pour nous un choc immense. Face à la gravité des accusations portées, nous souhaitons que la justice qui a été saisie puisse établir ce qui s'est réellement passé, quand bien même ces faits remonteraient à plus de quarante ans et impliqueraient de nombreuses personnes pour beaucoup disparues. C'est l'attente de la victime qui a déposé plainte et dont nous ne doutons d'aucune manière de la sincérité et de la douleur. C'est aussi notre attente car ces accusations nous plongent dans une incrédulité d'autant plus profonde, qu'elles concernent un homme, notre père, dont tout ce que nous savons de sa personnalité comme de son comportement tout au long de sa vie, se situe aux antipodes des actes monstrueux qui lui sont prêtés».

Etre un «grain de sable». A l'égard de ses agresseurs, Inès Chatin n'exprime aucun désir de vengeance. Elle sait de toute façon que Claude Imbert, Jean-François Revel et «Gaston», morts il y a quelques années, se sont déjà échappés. Pour les vivants, elle dit : «Aller en prison n'aurait plus aucun sens. Je veux que la justice les confronte à la gravité de leurs actes. S'en prendre à des enfants est inqualifiable.» Surtout, elle souhaite agir «pour interrompre la reproduction» des comporte-

ments pédocriminels, «être un grain de sable», comme a pu l'être Camille Kouchner avec la Familia Grande. Ce livre, au topsie de l'inceste commis sur son frère par son beau-père Olivier Duhamel, a bouleversé Inès Chatin, et l'a convaincue de poursuivre sa quête : «Parler, c'est vivre en paix.»

L'adoption Une procédure nébuleuse et une «entremetteuse»

L'

histoire d'Inès Chatin est aussi celle d'une longue quête de ses origines. Elevée dans un univers pédocriminel du Paris germanopratin, elle ne put jamais questionner ses parents sur leur choix d'adopter leurs deux enfants, elle et son grand frère Adrien, via l'organisme principal de l'époque, la Famille adoptive française (FAF). Chez elle, le carcan du silence ne permettait aucune transgression, et les rares fois où elle s'est hasardée à sonder son père adoptif, Jean-François Lemaire, il coupait court à toute discussion. Ce huis-clos étouffant explique aussi qu'Inès Chatin n'ait jamais pu lever le voile sur les sévices sexuels qu'elle a subis de ses 4 à ses 13 ans.

Pour que sa parole se libère, il a fallu attendre que les époux Lemaire soient placés en Ehpad. Peu à peu, Inès Chatin va faire de nombreuses découvertes en vidant l'appartement dans lequel elle a grandi. Outre des écrits étayant les liens entre ses tourmenteurs, celle qui approche alors des 50 ans met la main sur des reçus de dons effectués à la FAF. Fondée en 1946 par Dominique Crétin, un ingénieur de la SNCF, l'association avait pour vocation première d'aider les enfants de cheminots déportés ou morts dans la Résistance à trouver «des familles de substitution». Ainsi, ils sont près de 400 à avoir été adoptés dès 1948, avec le concours de la Croix-Rouge française et de l'Assistance publique. Sachant sa mère à l'Ehpad dans une chambre distincte de ce père honni, Inès Chatin va faire de ces reçus le point de départ de la plongée vers ses origines.

Afin de recomposer les différentes strates de son dossier administratif, elle décide de recourir aux services d'une en- Suite page IV

Suite de la page III

quêtrice privée. Ensemble, elles vont se procurer auprès de diverses institutions (judiciaire, archives nationales) des documents troublants, interrogeant les conditions comme la régularité de son adoption. Compte tenu de la gravité de son vécu, Inès Chatin suspecte directement «Gaston» d'avoir recouru à un trafic d'enfants, orchestré par son réseau amical et politique. Si la FAF ne dispose plus de l'agrément des autorités, l'organisme, dont le siège est basé à Boulogne-Billancourt, est toujours tenu d'ouvrir ses archives lorsque des demandes valides lui sont adressées. Depuis ses premiers contacts avec la structure, en décembre 2021, Inès Chatin a obtenu quatre entretiens à la FAF, réalisés avec l'actuelle directrice, Christine Delettre, ou la psychologue de l'association, Alice Lévy. Coopératives sur certains points, les deux interlocutrices vont l'être nettement moins sur d'autres, manifestement embarrassées par la foultitude d'anomalies que recèle

le dossier d'adoption. «Tout est étrange», ne cessera d'ailleurs de répéter Alice Lévy, en feuilletant les pages. Contactée par Libération, la FAF jure, au contraire, «avoir transmis à Mme Chatin, conformément à sa demande, tous les éléments présents dans son dossier au 20 décembre 2021». Sur ce point, l'enquête préliminaire ouverte le 23 octobre par le parquet de Paris permettra peut-être d'en savoir davantage, puisque le processus d'adoption fait partie intégrante de la plainte déposée par Inès Chatin à l'Ofmin.

C'est lors du premier entretien avec la psychologue Alice Lévy qu'Inès Chatin va découvrir sa véritable identité. Son acte de naissance originel lui est présenté : «Le 9 septembre 1973, à 9 h 30, est née à Montpellier Bérénice Duhamel, de Martine Duhamel», alors âgée de 19 ans. Détail qui a son importance : la majorité était à l'époque fixée à 21 ans.

Une longue série d'«étrangetés». Partie sans laisser de traces en 1973, Martine Duhamel [le prénom a été changé, ndlr] est toujours vivante. Inès Chatin l'a retrouvée, et les deux femmes se sont rencontrées à plusieurs reprises, dans un café de la place de la Comédie, à Montpellier. Si le choc émotionnel fut intense pour Inès Chatin, il le fut tout autant pour cette femme qui voyait soudain resurgir l'enfant qu'elle a abandonnée quelques jours

après sa naissance. Désireuse de ne s'impliquer qu'a minima dans la quête de sa fille, et très éprouvée par les informations sur les sévices sexuels qu'Inès Chatin lui a livrées pour expliquer sa réapparition quarante-neuf ans plus tard, Martine Duhamel ne s'exprimera pas ici. Tout juste a-t-elle permis à Inès d'en savoir plus sur les conditions de sa naissance, «le point de départ de cette existence jalonnée d'emmerdes», comme elle le dit si souvent. En 1973, Martine Duhamel vit dans un foyer pour «mères adolescentes» du nord de Montpellier, l'Abri languedocien. Bien qu'âgée de 19 ans seulement, elle y élève déjà un petit garçon. Voilà cinq ans, elle avait été placée une première fois dans une structure spécialisée, nichée dans une propriété des Rothschild, le château de Laversine, après que ses parents avaient perdu tout droit sur elle. Selon l'expression consacrée, elle est donc «une enfant de la Ddass» - l'ancien nom de l'Aide sociale à l'enfance. Mais Martine Duhamel sera renvoyée de Laversine lors de sa première

grossesse. La jeune mère arrive alors à l'Abri languedocien, un établissement plus adapté, dirigé par Louise Baert, une travailleuse sociale qui oeuvrait dans les lieux de prostitution et les foyers de mères adolescentes du sud de la France. C'est dans ce cadre, en proie à une très grande précarité, qu'elle va croiser le père biologique d'Inès Chatin, un étudiant en pharmacie. De son propre aveu, leur histoire, bornée à «un ou deux rendez-

», n'avait rien à voir «avec l'amour». Lors des entrevues avec sa fille, Martine Duhamel en dit d'ailleurs le moins possible sur cet homme. Inès Chatin va insister pour que sa mère biologique se soumette à un test ADN. Le résultat confirme à 99,9 % que la quasi-septuagénaire est sa génitrice. Mais soucieuse d'en apprendre davantage, Inès Chatin va en-

suite publier son propre ADN en ligne, sur la base de données MyHeritage. Des semaines plus tard, son génome va «matcher» à 22,9 % - ce qui est élevé - avec un dénommé Serge Roux, présenté par le site comme un «potentiel oncle ou demi-frère». Miracle, la trouvaille se révèle juste. Serge Roux n'est autre que le frère d'Hubert Roux, un pharmacien qui se trouvait dans le Languedoc-Roussillon en 1973, en raison de l'affectation à Nîmes de

son père militaire. Tout s'explique enfin, jusqu'au métissage d'Inès Chatin, Hubert Roux étant d'origine ivoirienne. Avant son décès, le 30 novembre 2023, il aura le temps de dire à sa fille biologique au téléphone qu'il désirait la garder et l'emmener en Côte-d'Ivoire, où il a vécu une grande partie de sa vie. Il confiera aussi qu'on l'en a dissuadé.

Les jours qui suivent la naissance de «Bérénice» se révèlent nébuleux. Avant sa mort, Hubert Roux a avoué à Inès Chatin que Martine Duhamel l'avait non seulement avisé de sa grossesse, mais lui avait présenté un enfant «blond». Surtout, elle lui aurait sur le moment

affirmé, l'air grave, que le bébé était atteint de la mucoviscidose. Une maladie rare et souvent mortelle. «Mon père biologique a trouvé tout cela bizarre, rapporte aujourd'hui Inès Chatin. Comme si on avait voulu l'évincer.» Cette anecdote est la première d'une longue série d'«étrangetés», pour reprendre le propre terme de la psychologue de la FAF.

Bains de moutarde. Martine Duhamel mettra seize jours à déclarer la naissance de

son enfant. Une éternité pour celle qui désirait, semble-t-il, accoucher sous X, et dont la parole n'a pas été respectée. A Inès Chatin, elle a même révélé s'être immergée dans des bains de moutarde, avec l'espoir que cela provoque des contractions et un avortement naturel. Soit le terrible quotidien des femmes avant 1975 et la loi Veil légalisant l'IVG. C'est d'ailleurs dans cette perspective qu'il faut replacer la suite, un instantané échappé des années 70, difficile à concevoir de nos jours. Afin d'abandonner officiellement sa fille, Martine Duhamel signe un acte chez un novous

taire montpelliérain, maître Fernand Aldorf. Mais la jeune femme est mineure : il aurait fallu, pour que le document ait une quelconque valeur juridique, qu'il soit signé par son tuteur légal, resté au château de Laversine. Une faille qui aurait déjà dû stopper le processus d'adoption. Par la suite, la jeune mère confie «Bérénice» à une femme au parcours hors du commun, qui occupe alors un appartement de la résidence «les Cyclamens», dans le Montpellier où se bousculent les rapatriés des colonies. Ex-enseignante en Algérie, Henriette Dauchez-Malle - qu'Inès Chatin nomme «l'entremetteuse» - a ce point commun avec Jean-François Lemaire d'avoir une vie remplie d'activités obscures. Selon plusieurs témoignages, son logement a servi à recueillir plusieurs bébés, en dehors de toute procédure légale.

Cette histoire, c'est la fille d'Henriette Dauchez-Malle qui la raconte. Inès Chatin l'a retrouvée à force de tâtonnements et de confrontations des versions parcellaires de son abandon livrées par Martine Duhamel et la FAF. Lorsqu'elles se contactent pour la première fois, Véronique Dauchez-Malle a d'emblée ces mots : «Cela fait cinquante ans que j'attends cet appel.» Comme si l'heure était enfin venue d'exorciser un lourd secret de famille. Fin avril, Véronique Dauchez-Malle reçoit Libération dans son appartement du quartier Estanove, situé non loin des Cyclamens. Sur le balcon, des tortues achèvent paisiblement leurs feuilles de salade. Cette femme de 68 ans est un témoin direct du passage éphémère des enfants chez sa mère. Elle avait entre 16 et 17 ans, et Henriette Dauchez- Malle la réquisitionnait pour s'occuper des bébés qu'elle récupérait auprès des filles-mères, à Montpellier, Marseille ou Nice : «Les enfants étaient amenés directement à la maison, ou bien ma mère allait les chercher dans un couffin en osier. Moi, je m'occupais d'eux. Je les changeais, les couchais, leur donnais les biberons. Je dirais qu'entre 20 et 25 bébés sont passés chez nous. Parfois, les enfants et leurs mères étaient pris en photo. Pour qui ? Je ne sais pas. Mais j'ai gardé des souvenirs de beaucoup d'entre eux, dont Bérénice [elle appelle toujours Inès Chatin ainsi].» «Une captation d'enfant, un rapt». Au

terme d'une période allant de quelques jours à plusieurs semaines, les bébés faisaient ensuite l'objet d'une adoption qui avait tout d'un habillage factice. Plusieurs traces du passage des nourrissons existent, notamment un cahier à spirales que Véronique Dauchez-Malle dit avoir gardé, dans lequel sont inscrits les noms de ceux passés par les Cyclamens. Certains étaient handicapés, deux autres sont arrivés de Corée. Véronique Dauchez-Malle a en outre correspondu avec certains des enfants dont elle s'est occupée, immortalisant par écrit ce capharnaüm de trajectoires intimes. Enfin, une ex-dirigeante de la FAF lui avait aussi envoyé des mots de remerciements pour son investissement auprès des bébés Si l'association demeure aussi embarrassée, c'est parce qu'Henriette Dauchez-Malle a été membre de son conseil d'administration, entre 1975 et 1976. D'ailleurs, la directrice de la FAF, Christine Delettre, a d'abord dissimulé son existence à Inès Chatin. Plus tard, elle finira par reconnaître son statut, et le caractère trouble de ses activités. Or dans sa réponse officielle à Libération, la FAF s'attache à prendre ses distances avec le personnage : «Les actions de recueil ayant été conduites par Mme Dauchez-Malle à cette époque ne sont pas connues de notre équipe et, au vu des éléments d'archives dont nous disposons, ne relevaient pas de ses fonctions au sein de l'association.» Et de compléter : «Elle a été la représentante de l'antenne locale de l'association à Mont- pellier à partir de début 1973, où son rôle se ré-

sumait à deux actions. Prendre contact avec les candidats de la région qui avaient fait une demande auprès de la FAF à Paris, afin de leur donner les premiers renseignements. Et faire connaître l'existence de la FAF et de son fonctionnement aux jeunes femmes qui désiraient confier leur enfant à l'adoption.» Toujours est-il que l'activité illicite d'Henriette Dauchez-Malle semble bien avoir été découverte en 1976, puisque d'autres institutions avec lesquelles elle travaillait l'ont radiée, notamment le Planning familial. A la FAF, on dit seulement qu'elle a «démissionné», façon pour l'organisme de s'éviter à l'époque des accusations de trafic. C'est d'ailleurs le mot qu'emploie Véronique Dauchez-Malle en se remémorant cette période douloureuse : «Ma mère était une femme dure, secrète. En rentrant d'Algérie, elle a d'abord vendu des appartements.

Puis elle a été enquêtrice sociale pour le tribunal de Montpellier, et s'est investie dans des associations comme SOS Amitié. Elle portait de vrais engagements, comme aider les mères en difficulté. Je l'entendais par exemple dire : "Bon, je vais m'occuper de vous, on va faire partir l'enfant à l'association." Mais oui, c'était du

trafic. En tout cas moi, j'ai envie de le dire comme ça.» Henriette Dauchez-Malle, qui a eu deux enfants biologiques, en a également recueilli un en tutelle, et a adopté Véronique. Discuter aujourd'hui de la quête d'identité d'Inès Chatin ébranle cette dernière, meurtrie par le même déracinement.

Comment Inès Chatin est-elle ensuite arrivée aux mains des époux Lemaire, au 97, rue du Bac ? Nul ne le sait. Martine Duhamel a raconté qu'après l'étape chez Henriette Dauchez-Malle, elle avait convoyé elle-même sa fille vers Bordeaux. Pour la remettre à qui, dans quel cadre ? Les archives de la FAF disent, elles, que «Bérénice» est passée temporairement par «Maison Blanche», une pouponnière de l'association, située à Bourcefranc-le-Chapus, en Charente-Maritime. Mais ce séjour n'a laissé aucune trace dans son dossier administratif, à l'exception d'un bon de transport, daté du 14 novembre 1973, autorisant le déplacement par des bénévoles. Plus grave encore, Martine Duhamel n'aurait jamais dû participer elle-même au transport de l'enfant qu'elle venait d'abandonner. Quant à la requête en adoption d'Inès Chatin, elle n'a été déposée que le 3 octobre 1974. Or le bébé a été confié aux Lemaire sept mois plus tôt, le 7 mars 1974 Gênée aux entournures, la directrice de la FAF, Christine Delettre, avait livré à Inès Chatin des explications bien plus circonstanciées que la réponse officielle qui a été transmise à Libération. Lors du quatrième entretien, elle avait notamment reconnu que son association avait pu être «un maillon de l'histoire, nécessaire pour valider quelque chose d'une autre ampleur». «C'est une espèce de captation d'enfant, un rapt», avait-elle ajouté, suspectant finalement elle aussi le caractère commandité de l'adoption. Des propos sur lesquels la FAF est restée silencieuse lors de l'échange contradictoire avec Libération.

Il se trouve que l'hypothèse confessée par Christine Delettre n'a rien d'impossible : de façon troublante, on retrouve de nombreuses

personnalités liées à l'adoption d'Inès Chatin dans les agendas de Jean-François Lemaire. Ainsi, avait-il rendez-vous le 28 août 1967 avec Fernand Aldorf, le notaire qui, six ans plus tard, établira l'acte d'abandon de Martine Duhamel. Et que penser du rendez-vous du 22 août 1964 avec le fondateur de la FAF, Dominique Crétin ? Ou de celui du 12 juillet 1961 avec François Delmas, notaire, illustre maire de Montpellier, dont les liens supputés avec Henriette Dauchez-Malle interrogent ? Et puis, il y a cet autre notaire, qui a réalisé les actes d'achat du 97, rue du Bac : maître Dauchez. Etait-il de la famille de «l'entremetteuse» ? Il y a cette étrange confidence, faite par Jean-François Lemaire à la fin de sa vie, lorsqu'il décrit à sa fille adoptive le regard de Martine Duhamel, qu'il n'est pas censé connaître : «Ta mère avait des yeux bleus, d'un bleu profond.» Il y a surtout, sur une copie du jugement d'adoption, datée de mars 2000, le nom de celui qu'Inès Chatin désigne comme l'un de ses agresseurs : l'avocat François Gibault, qui demeure muet sur ce point.

Les sévices Dix ans de violences sexuelles et des décennies de silence

C

hez Inès Chatin, la plupart des émotions sont enfouies. Rester impassible, ne rien laisser deviner de la douleur endurée, c'est précisément ce que lui demandaient ses agresseurs en la violant avec des objets. Subir en silence, c'est aussi ce qu'elle s'est efforcée de faire pour protéger sa mère, Lucienne. Car pour attiser la culpabilité de ses deux enfants et les asservir, leur père adoptif, le médecin Jean-François Lemaire, s'acharnait sur son épouse. «Si on posait une question, c'est maman qui prenait», en cauchemarde encore Inès Chatin. Elle reste hantée par le soir où Lemaire l'a projetée dans le grand escalier de leur domicile. Emmurée dans ce mécanisme, elle n'a pu interroger ses origines et verbaliser son passé qu'après le décès de Lucienne, en mai 2021 : «Il a fallu que maman meure pour qu'elle soit enfin en sécurité. Sans cela, je me serais sûrement tue», murmure-t-elle. A cela, il faut ajouter qu'en ayant été la victime directe des amis les plus intimes de son père, qu'elle a continué

de côtoyer à l'âge adulte - certains étaient même invités à son mariage en 1997 -, elle leur est restée psychologiquement assujettie. Plus de trente-cinq ans après, Inès Chatin accepte à grand-peine de décrire les scènes les plus crues de son enfance. Libération a pu l'éprouver lors des soixante heures d'entretien réalisées à ses côtés, dans les locaux de ses avocats, Marie Grimaud et Rodolphe Costantino. Si certains traumatismes de son enfance et de son adolescence semblent aujourd'hui apprivoisés, il suffit parfois d'évoquer un nom, un lieu, un objet, pour en voir certains se réactiver violemment. Elle se recroqueville, son élocution ralentit, allant parfois jusqu'à fixer le sol, silencieuse. En un instant, Inès Chatin redevient à 50 ans la petite fille qu'elle était rue du Bac.

Le psychologue Jean-Luc Viaux, qui l'a longuement expertisée à la demande de ses avocats, constate qu'Inès Chatin souffre d'un «trouble de stress post-traumatique complexe», dont les manifestations oscillent entre «plaques sur la peau, angoisse se traduisant par des crises respiratoires, claustrophobie, peur persistante et honte». Si elle a pu se construire une vie familiale et sociale «normale» - elle est mariée et a deux enfants -, c'est, selon Jean-Luc Viaux, «au prix d'une dissociation d'avec la souffrance psychique venue de son enfance». Pour autant, l'expert estime qu'«elle n'a pas souffert d'une Suite page VI

Suite de la page V

amnésie traumatique» et que son incapacité à donner des dates précises - comme de nombreuses autres victimes d'actes du même type - «ne doit pas pour autant invalider les souvenirs qu'elle a de ces agressions». Il en conclut : «Le traumatisme complexe, les éléments dissociatifs, anxio-phobiques et la souffrance vécue (réminiscences, difficultés mnésiques) n'altèrent pas son rapport à la réalité, ou sa capacité à gérer les relations sociales. Il s'agit de troubles qui la font davantage souffrir dans son rapport à ellemême. Sa vie de femme, de mère, et ses activités professionnelles témoignent d'une résilience partielle, malgré une souffrance

psychique qu'elle a supportée faute de pouvoir parler.» Lors du dépôt de plainte qu'elle a effectué le 14 décembre 2023 à l'Ofmin, long de plus de sept heures, elle a d'ailleurs pavé son récit de détails extrêmement précis, qui ont retenu l'attention des policiers. Depuis quelques semaines, les enquêteurs dissèquent également, dans le cadre d'une enquête préliminaire ouverte par le parquet de Paris, les milliers de pages de documents qu'elle a versés à l'appui de ses déclarations, tous certifiés par huissier. Pour Inès Chatin, ce premier témoignage marathon devant la justice fut un Everest : «Jusqu'au dernier moment, j'ai pensé ne pas y arriver. Puis, en arrivant, j'ai vu les gardes qui surveillent le bâtiment avec des pistolets-mitrailleurs. Là, je me suis dit : "C'est bon, je suis en sécurité, je peux enfin raconter."» «Boisson blanchâtre». Eu égard à l'extrême violence des scènes racontées par Inès Chatin, il a été convenu, avec elle et ses avocats, de ne pas en rapporter certaines à la première personne du singulier. Libération s'appuiera donc sur les déclarations figurant sur le procès-verbal de dépôt de plainte. Pour comprendre les faits qu'elle dénonce, il faut distinguer deux types d'événements : ceux commis par un groupe d'hommes sur plusieurs enfants simultanément, qui sont les plus anciens. Et les viols commis sur la seule personne d'Inès Chatin par Claude Imbert et Gabriel Matzneff, à un âge plus avancé. Nourrie par deux années d'échanges avec ses conseils et des membres de sa famille, et après une plongée minutieuse dans les archives exhumées du 97, rue du Bac, sa plainte fait état de crimes qui pourraient s'étirer de 1977 à 1987.

Selon Inès Chatin, la première séquence des violences débute à une période où elle n'habite pas encore au 97, rue du Bac. En 1974, lorsqu'elle est adoptée par le couple Lemaire, ses parents n'occupent pas encore le mirifique appartement du premier étage, mais logent dans l'un des entresols de l'immeuble, pour cause de travaux. Les enfants, eux, sont hébergés «à quelques minutes à pied», rue de Varenne, avec leur nurse. Surnommée «Zazelle» (contraction de mademoiselle), cette dernière est aujourd'hui décédée. La mère ne venait jamais dans cet appartement. A cette époque, Lucienne ne voyait ses enfants que

la journée dans des parcs, surtout celui du musée Rodin dont Inès Chatin garde des souvenirs très précis. Le soir venu, Lucienne partait dormir chez sa soeur, comme cette dernière le confiera plus tard à sa nièce. Pourquoi ce mode de vie séparé ? Selon François Gibault, cet arrangement tenait à la nature de l'union des époux Lemaire : un «mariage blanc», destiné à masquer l'homosexualité du docteur aux yeux d'un microcosme catholique et ultraconservateur. L'avocat a fait cette confidence à Inès Chatin en 2022, chez lui, dans son hôtel particulier de la rue Monsieur (VIIe arrondissement), peu après les aveux de son père adoptif, qu'elle avait longuement interrogé à l'Ehpad. Toutefois, il n'était pas question d'homosexualité dans la bouche de

Jean-François Lemaire, mais de pédocriminalité, dont il justifiait, avec un détachement glaçant, le bien-fondé, sans s'excuser une seule seconde.

C'est dans ce contexte que les premiers crimes ont débuté en 1977. En fin de journée, parfois après l'école - elle se rappelle précisément y être allée avec un cartable -, Inès Chatin était emmenée dans un troisième lieu, un appartement, situé au 33 ou 35, rue de Varenne : «Cet appartement n'était pas meublé comme un lieu de vie. Il y avait de l'espace. Certaines fois, on nous emmenait après l'école. Il y avait un

avant l'arrivée des hommes. D'autres fois, les hommes étaient déjà là. Zazelle nous emmenait là-bas, elle nous laissait», expliquet-elle aux enquêteurs. Débutait alors ce qu'elle nomme «des jeux» : un enchaînement d'atteintes sexuelles sordides sur des enfants. Dans son souvenir, les enfants étaient à peu près aussi nombreux que les hommes présents, environ cinq ou six. Il y avait plus de garçons que de filles. Les premiers étaient blancs de peau, alors que les secondes étaient «toutes métissées ou d'autres origines» d'après Inès Chatin. Avant le début de ces «jeux», elle devait ingur-

giter une «boisson blanchâtre» (probablement un décontractant musculaire), qui «donnait une impression d'ivresse, comme si on flottait. Mais surtout, ça faisait mal au coeur». Inès Chatin précise encore que les enfants devaient se déshabiller, «mais pas totalement, que le bas». Quant aux hommes, «ils avaient le visage masqué avec sur eux une sorte de cape ou de manteau». Des apparats dont elle ne peut donner la signification.

Les participants - qu'elle ne peut tous identifier, et qui n'étaient pas forcément les mêmes d'une séance à l'autre - arrivaient munis de divers objets métalliques. Avec, ils réalisaient des actes de pénétrations sur les enfants, en les encerclant, chacun leur tour, mais sans contact physique : «Ils apportaient des objets comme s'il y avait une soirée à thème. [...] Ils les utilisaient pour tester la résistance à la douleur de nos endroits intimes», rapporte Inès Chatin. Parmi eux, des pièces d'argenterie, ainsi qu'un exemplaire très particulier de coupe-papier de la marque Christofle, créé par le sculpteur Jean Filhos. Sur son bas-relief (les pénétrations étaient effectuées avec ce manche), des femmes dénudées sont représentées dans une scène orgiaque, inspirée de ce passage des Métamorphoses d'Ovide, que le groupe d'hommes proches de Jean-François Lemaire appelait «le roman des romans» : «C'était l'époque de la traditionnelle célébration triennale des mystères de Dionysos par les jeunes femmes de Sithonie, la nuit est la confidente des mystères.» Cet objet incarne la quintessence de la soumission pour Inès Chatin. Selon elle, ceux qui en détenaient un exemplaire - elle cite Claude Imbert et François Gibault (ce dernier dément en avoir possédé un) - le laissaient sciemment en majesté sur leurs bureaux, notamment son père adoptif et Claude Imbert. «Quand cet obtemps

LIBÉ.

FR

Qui étaient les hommes de la rue du Bac ?

n Retrouvez sur notre site, la version intégrale des différents épisodes de notre enquête sur les hommes de la rue du Bac, mais aussi les portraits des principales personnalités accusées d'appartenir à ce groupe pédocriminel : n Claude Imbert, un patron de presse entre influence et opacité Mort en 2016, le fondateur du Point était une figure des cénacles parisiens. Ses références grécoromaines et son goût pour le secret apparaissent aujourd'hui sous un nouveau jour.

n Jean-François Revel, un pamphlétaire emblématique devenu académicien Figure de la droite intellectuelle dans les années 80, Jean-François Revel est

un intime de Claude Imbert, qu'il rejoindra au Point après avoir dirigé l'Express. Elu à l'Académie française, le philosophe et essayiste sera aussi jusqu'à sa mort en 2006, un polémiste et éditorialiste médiatique collectionnant les récompenses littéraires.

n François Gibault, l'avocat qui avait «l'ascendant sur les autres» Occupant une place privilégiée dans le Paris des lettres et le monde judiciaire, proche de certains milieux d'extrême droite, l'avocat aujourd'hui nonagénaire, qui fut le conseil de Jean-François Lemaire et l'exécuteur testamentaire de Céline, est, avec Gabriel Matzneff, l'un des seuls protagonistes de l'affaire encore vivants à ce jour.

jet est dans la pièce, je suis incapable de dire un mot», admet-elle encore aujourd'hui. L'exemplaire que possédait Jean-François Lemaire, retrouvé rue du Bac après son placement à l'Ehpad, a été récupéré par ses avocats (il est stocké au cabinet), qui en ont fait des photographies transmises à l'Ofmin. «En révélant l'existence de cet objet à l'autorité judiciaire, notre cliente se libère de son avilissement et désarme symboliquement ses agresseurs», observe son avocate Marie Grimaud. Dans son expertise, le psychologue Jean-Luc Viaux souligne lui aussi la très forte notion «d'appartenance» à ces hommes développée par Inès Chatin, en raison de ce sinistre processus

d'objetisation. «Les dîners du lundi». S'il lui est impossible de donner avec certitude une notion de fréquence de ces «jeux», Inès Chatin implique en revanche plusieurs participants : le fondateur du Point, Claude Imbert, son père adoptif, Jean-François Lemaire, l'ex-patron de l'Express Jean-François Revel, l'écrivain Gabriel Matzneff et l'avocat François Gibault. «Ces gens-là sont dans mon enfance tout le temps, pas seulement rue de Varenne, détaillet-elle. Ils s'invitaient perpétuellement à la maison ensuite, rue du Bac.» Pour eux, l'identification se fait donc sur le timbre de voix, le

regard, la démarche, la corpulence, mais aussi les odeurs.

Quasiment borgne de l'oeil gauche depuis un vieil accident de la route, son père adoptif est ainsi aisément reconnaissable, même sous un masque. Idem pour Claude Imbert, intime de Jean-François Lemaire depuis le lycée Carnot, et qui passerait presque pour un oncle. «Gibault, Matzneff, Revel, c'est les récurrents, ajoute-t-elle en audition à l'Ofmin. C'est ceux-là les plus faciles à reconnaître. Matzneff,

il a un côté lisse et féminin. Revel, lui, est très lourd, sent mauvais, transpire beaucoup [elle le surnomme «l'Ogre»]. Ils pourraient mettre 40 capes et masques que je les reconnaîtrais.» Sur Gibault enfin, elle ne donne pas de caractéristiques physiques aux enquêteurs, mais assure à Libération l'avoir identifié en raison de son physique «malingre», presque «chétif». «Il était plus petit que tous les autres», ajoutet-elle. Si Gabriel Matzneff n'a pas donné suite à nos sollicitations, François Gibault nie en revanche toute implication dans des faits de nature sexuelle, et juge «inexact» le récit d'Inès Chatin. Sans pouvoir les mêler formellement aux mêmes agissements, la plaignante dispose de souvenirs sensoriels de l'ex-directeur de la banque Worms Claude Janssen et de «la voix rauque» de l'architecte italien Ricardo Gaggia. Les deux sont décédés. «Eux, je sais qu'ils étaient parfois là, explique-t-elle. Mais je n'ai aucune image d'eux me faisant directement du mal.» A compter de 1980, ces «jeux» vont s'interrompre. Les travaux du 97, rue du Bac achevés, les Lemaire et leurs enfants vont enfin

s'installer au premier étage, dans les magnifiques salons littéraires qui étaient occupés au XIXe siècle par la princesse de Salm. D'autres pratiques vont naître, comme les étranges «présentations» en clôture des «dîners du lundi». Ces gueuletons resserrés vont essentiellement concerner les plus intimes de Jean-François Lemaire, dont ceux qu'Inès Chatin désigne comme ses agresseurs. La petite fille était alors invitée à patienter dans le salon, le temps que le repas soit fini. Ensuite, elle devait monter, parfois avec son frère, en pyjama et robe de chambre, se présenter aux invités dans une pièce très particulière qu'elle nomme «la cabine de bateau». Ovale et asphyxiante, elle reproduit l'intérieur d'une cabine de navire, avec hublots et carte marine

accrochée au mur. «Voir à travers nous». C'est d'ailleurs sous cette carte, qu'elle trouvera plus tard, entre autres, les livres dédicacés de Matzneff à son père adoptif, ainsi qu'un exemplaire du livre de dialogues entre Jean-François Revel et l'un de ses fils, le moine bouddhiste Matthieu Ricard, le Moine et le Philosophe. Une fois devant les hommes, qui la regardaient intensément - «ils nous scrutaient, comme s'ils voulaient voir à travers nous» -, Inès Chatin devait répondre à des questions d'apparence banale, comme «qu'aimes-tu à l'école ?», «qu'as-tu fait aujourd'hui ?» Puis, après quelques minutes, les hommes quittaient la pièce ensemble par une porte dérobée, qui débouchait directement sur le grand escalier de l'immeuble. Inès Chatin se dit incapable d'expliquer le sens de ce cérémonial. Etait-ce une présentation de l'enfant dans le but d'une «rencontre» ultérieure ? Ou ces hommes venaient-ils simplement chercher une certaine excitation sexuelle ? Et puis, jusqu'en 1987, Inès Chatin décrit les viols perpétrés individuellement par Claude Imbert et Gabriel Matzneff, de manière plus ou moins régulière. Avec l'écrivain, qui s'invitait régulièrement à déjeuner, les viols avaient lieu à l'hôtel Pont Royal, situé rue de Montalembert, à deux pas de son prestigieux éditeur, Gallimard, et «dans l'entre-deux-portes liant l'entrée et la salle à manger» du 97, rue du Bac. Matzneff se saisissait alors des cheveux crépus de la petite fille, et l'appelait «ma petite chose exotique». Là encore, son père adoptif, dont la profession lui permettait de faire des ordonnances à foison, lui faisait boire le fameux liquide blanchâtre, «qui donnait un effet planant». Ces scènes plaisaient à Jean-François Lemaire, qui arrivait généralement avant la fin, pour les observer en arrière-plan. D'ailleurs, ce dernier veillait à ce qu'elle n'aille pas chez le coiffeur, afin de «stimuler l'appétit sexuel» de Matzneff, comme le dit aujourd'hui Inès Chatin. Depuis, elle entretient un rapport pathologique à ses cheveux, toujours coupés à ras, quand elle ne porte pas un bandana ou un chapeau. En parallèle, Inès Chatin dit aussi avoir été victime de viols réguliers de Claude Imbert, perpétrés tant au 97, rue du Bac qu'au domicile parisien du fondateur du Point, ainsi que dans sa maison de campagne, située dans

la ville suisse de Perroy, sur les bords du lac Léman. Sans qu'elle ne puisse l'expliquer, elle se souvient qu'Imbert et Matzneff l'avait rebaptisée «Agnès». Enfin, il y eut, rue du Bac, des prises de vue pédopornographiques. Dans les Passions schismatiques, Gabriel Matzneff évoque le rapport des pédocriminels aux images d'enfants en ces termes : «Aimer les très jeunes, c'est kidnapper l'instant, vivre l'instant. Si les pédérastes sont souvent des fanatiques de la photo, c'est parce que celle-ci donne l'illusion de fixer le temps, d'opérer l'alchimie qui transmute le fugitif en éternité.» Une séance, qui l'a particulièrement choquée, s'est déroulée

dans la cuisine de l'appartement, en présence de Jean-François Lemaire et de plusieurs autres hommes. Vêtue d'une simple chemise de nuit où il était écrit «Bonne journée» devant et «Bonne nuit» derrière, la petite Inès a dû se plier à des poses suggestives et dénudées. L'un des rares clichés de cette séance où elle pose habillée finira en une de l'édition du 11 février 1982 d'Impact médecin, un magazine médical dont Jean-François Lemaire assure alors la rédaction en chef. A l'intérieur, un écrivain est mis à l'honneur : Gabriel Matzneff. Sa chronique commence par ces mots : «Dans l'avion Paris-Bombay-Bangkok-Manille, je suis envahi une nouvelle fois par cet exquis sentiment d'invulnérabilité qui m'habite dès lors que je pars en voyage. Sensation absurde peut-être, mais toute-puissante, d'être hors d'atteinte. Les ennuis riment avec Paris.» Il faut attendre la période 1986-1987, et les 13 ans d'Inès Chatin, pour que cessent définitivement les crimes sexuels. C'est aussi la date à laquelle Gabriel Matzneff va entamer sa relation d'emprise avec Vanessa Springora, l'autrice du Consentement. Interrogé par sa fille à l'Ehpad, Jean-François Lemaire lui en expliquera la raison de vive voix : à partir de 12-13 ans, les corps des garçons et des filles se différencient, et perdent l'apparence glabre qui sied tant aux pédocriminels. Délivrée mais brisée, Inès Chatin tente d'attirer l'attention des professeures de son collège, en se scarifiant les jambes avec des fléchettes d'un jeu offert par son parrain. «J'avais en tête l'idée - que j'ai depuis toute petite - que l'une d'elles pourrait me prendre avec elle, pour m'offrir une nouvelle famille», confie-t-elle. Le soir même, en représailles, Jean-François

Lemaire jettera son épouse dans l'escalier.

La «bande» Les influentes amitiés de Jean-François Lemaire

I

nès Chatin dit de son enfance qu'elle «fut baignée de masculin». Elle était une petite fille silencieuse, déambulant tel un fantôme dans de grands salons peuplés d'hommes, qui n'avaient aucune attention pour elle, sauf lorsqu'il s'agissait de disposer de son corps pour lui imposer d'innommables sévices. Elle a grandi dans le faste du Paris littéraire, élitiste et cérémonieux. Son père adoptif était fasciné par les écrivains et les intellectuels, surtout ceux qui défrayaient la chronique, comme Gabriel Matzneff. «De tous ses amis huppés», Matzneff, aux penchants pédophiles revendiqués, «semblait être celui qui le fascinait le plus», raconte Inès Chatin : «Lorsqu'il entrait dans une pièce, il captait l'attention, avec ses manières très sophistiquées d'être en société.» Comme lui, Jean- François Lemaire est un descendant de Russes blancs, ces tenants de l'ancien régime tsariste ayant émigré pour fuir les bolcheviks et la Révolution de 1917.

Pour comprendre la façon dont le silence a longtemps recouvert les sévices sexuels subis par Inès Chatin, il faut se figurer cette société de la rive gauche, ses usages, ses rituels et son goût immodéré du secret. Il faut aussi appréhender les faits dénoncés comme étant l'oeuvre d'une bande soudée, qui a traversé les décennies sans trop se désunir. C'est d'ail- leurs par ce terme, «la bande», que Jean-François Lemaire désigne, dans ses agendas, ses camarades les plus fidèles, avec lesquels il réalise des voyages réguliers à l'étranger, notamment en Asie du Sud-Est. Dans ce monde, les amitiés sincères sont toujours concurrencées par l'envie d'en être, les intrigues de palais, les réussites jalousées, les brouilles politiques. Mais au 97, rue du Bac, au coeur de cet appartement monumental, Suite page VIII

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propriété auparavant de la famille d'Or messon, une constante ne pouvait être démentie : les hommes régnaient en maîtres.

Aux origines de la bande, il y a le lycée Carnot, situé sur le très rupin boulevard Malesherbes (XVIIe arrondissement). Jean-François Lemaire y rencontre le futur fondateur du Point, Claude Imbert, et celui qui deviendra directeur de la banque Worms, Claude Janssen. Si

Inès Chatin identifie sans le moindre doute le premier comme auteur de plusieurs viols et sévices, elle dispose de souvenirs plus fragmentaires du second, qu'elle situe néanmoins dans la «même communauté de pensée». Car c'est au lycée Carnot qu'est née la fascination du trio pour les Grecs et les Romains. Ce culte de l'histoire antique et de la philosophie hellénistique est l'un des ferments les plus profonds des tourmenteurs d'Inès Chatin. Durant leurs carrières, beaucoup d'entre eux ont accumulé les références à l'Antiquité, égrenées d'interviews en chroniques de journaux, et jusque dans leurs propres livres. Dans leurs nécrologies respectives, Revel est comparé à Socrate dans le Monde, Imbert à Trajan dans le Point.

Leur profession de foi la plus crue, c'est peutêtre Gabriel Matzneff, qui la livre dans les Passions schismatiques, essai paru en 1977 : «Je crois à la fonction socratique de l'adulte. Les anciens Grecs appelaient l'intelligence hegemonikon, qui signifie le guide. [ ] Aux mères qui agitent hystériquement contre moi l'épouvantail de la police et de la prison, je rétorque toujours, sans me démonter, que pour avoir initié leur progéniture à une sphère infiniment supérieure au marécage familial, et cela dans tous les ordres, on devrait non me punir, mais me décorer.» Dans un texte de juillet 1982, qui est toujours accessible sur le site du Monde, le même Matzneff expose : «J'ai tenté de montrer, dans les Moins de seize ans [autre essai, paru en 1974, ndlr], que le goût de l'extrême jeunesse n'est pas de l'homosexualité. Un homme peut très bien avoir le désir des femmes, se marier, être l'amant d'innombrables jeunes filles et, dans le même temps, ne pas être insensible au charme, à la grâce, à la vénusté de certains jeunes garçons imberbes.» Une allusion parfaitement claire à la pédérastie, dont la permissivité était ardemment défendue par certains membres du groupe.

A la lumière du témoignage d'Inès Chatin, Libération a relu la majorité des livres de Gabriel Matzneff. Au fil des pages, principalement dans ses fameux journaux intimes, on croise les personnages du 97, rue du Bac. Dans Mes Amours décomposés, par exemple, couvrant la période 1983-1984 durant laquelle Inès Chatin dénonce des viols de sa part, il n'est pas rare de croiser l'auteur, «sortant d'un déjeuner chez son ami Jean-François Lemaire

». Matzneff lui envoie aussi des cartes postales éloquentes de ses lointains voyages, où il loue, en 1986, «les jeunes demoiselles philippines si jolies et si peu farouches». L'écrivain a d'ailleurs une formule bien à lui pour qualifier leurs penchants pédocriminels : «L'amant de l'extrême jeunesse.» Electron libre, Matzneff semble être celui qui s'affranchit le plus des cénacles parisiens pour assouvir ses crimes. Dans les Passions schismatiques toujours, il raille d'ailleurs le microcosme germanopratin, qu'il vénère autant qu'il le méprise : «Mes amis pédophiles peuvent témoigner que ce n'est qu'exceptionnellement que j'utilise les réseaux de notre secte [parle-t-il ici des hommes de la rue du Bac ? Matzneff n'a pas répondu à Libération, ndlr], où l'on se refile les gosses, et où l'unique séduction est celle du portefeuille (qui joue, de façon ou d'autre, un rôle d'importance dans les relations sexuelles entre adultes et enfants, où la frontière qui sépare l'amour de la vénalité n'est jamais clairement tracée).»

Si on ignore comment Matzneff et Lemaire se sont rencontrés, les agendas de ce dernier, ainsi que les livres d'or du 97, rue du Bac - tous désormais aux mains des policiers de l'Ofmin, qui enquêtent depuis huit mois - indiquent que des liens existent depuis 1961. S'il manque plusieurs millésimes (non retrouvés), ces ouvrages agissent comme une mémoire figée de nombreuses interactions entre les membres du groupe. Ils documentent en tout cas les rendez-vous ou les dîners mondains suffisamment importants pour être notés, sur une période allant de 1959 à 1985, ce qui inclut la période des faits dénoncés par Inès Chatin. Claude Imbert y apparaît le plus (133 fois), puis viennent Claude Janssen (86 fois), François Gibault (72 fois), Gabriel Matzneff (21 fois) et Jean-François Revel, qui était moins in - féodé à la vie du groupe (2 fois). «Ces agendas sont comme des repères, mais ils ne sont qu'un infime échantillon des liens qui unissaient ce groupe, assure Inès Chatin. On allait aussi déjeuner ou dîner chez la plupart de ces hommes, chez qui il faudrait disséquer en retour toutes les traces archivées. Pour les plus intimes - Imbert, Janssen, Gibault, notamment -, il n'y avait pas besoin d'invitation ou d'occasion pour qu'ils passent à la maison. Souvent, ils sonnaient et montaient à l'improviste. J'ai dû partager une intimité égale avec eux tous.» Dans les carnets, apparaissent aussi les nombreux voyages de Jean-François Lemaire,

en 1963 à Bangkok avec «la bande», où l'accompagne le banquier Claude Janssen. En 1964 en Egypte, avec Christian Giudicelli, l'éditeur de Matzneff chez Gallimard. Mort en mai 2022, il avait été éclaboussé par des propos de l'écrivain, qui l'avait décrit en touriste sexuel à Manille (Philippines), en quête de jeunes garçons. En 1966, Lemaire retourne à Bangkok avec Janssen - des codes sont inscrits sur les pages, étaient-ce des numéros de chambre ? En 1977 et 1978, il est à Tunis avec Matzneff. Les deux acolytes seront également pris en photo ensemble, semble-t-il à Marrakech. Enfin, en 1977 toujours, un agenda mentionne «Gibault Chine». Souvent adossés à des conférences, des congrès ou des rencontres littéraires, ces voyages, dans des destinations connues pour être aussi des lieux de prostitution de mineurs, revêtaient-ils des intentions moins avouables ?

Le «Cyclope». Avant de mener la grande vie, Jean-François Lemaire avait été médecin militaire en Algérie. D'où tirait-il la fortune qui lui a permis d'acquérir son somptueux appartement, dont les plafonds, de style Empire, sont classés ? L'hypothèse d'Inès Chatin est qu'il a surtout puisé dans la fortune de Lucienne, son épouse, descendante d'une grande famille d'industriels lyonnais. Car une fois rentré d'Algérie, où il obtint comme beaucoup d'autres son lot de décorations, sa vie fut marquée par quelques scandales. Médecin agréé auprès des assurances, Lemaire a d'abord été impliqué dans un curieux accident de voiture, à Rognac (Bouches-du-Rhône) en 1972. Son véhicule, qui a effectué un impressionnant vol plané selon la presse locale de l'époque, s'est ensuite échoué en contrebas de l'autoroute A7, pour finalement prendre feu. Lemaire s'en tire en réussissant à s'extraire in extremis de la carcasse. Mais il perd quasiment son oeil gauche, qu'il ne pourra plus ouvrir pour le restant de sa vie. D'où le surnom de «Cyclope», que lui accolera Inès Chatin, et qui le confondra lors des sévices sexuels. Quant à la passagère de la voiture, elle meurt calcinée, mais son identité demeure floue, puisqu'elle changera dans les différents procès-verbaux de la procédure. Enfin, un autre passager mystérieux se serait enfui. Le 7 juillet 1981, Jean-François Lemaire est cette fois condamné dans une affaire au retentissement national. Durant quelques mois,

il a en effet été président-directeur général de Coeur Assistance, un service médical d'urgence cardiaque reposant sur un abonnement payant, fondé en 1974 par Bernard Tapie et Maurice Mésségué. Le dispositif ne résiste que trois ans, torpillé par une plainte de l'Ordre des médecins qui aboutit à un procès. Lemaire y est formellement condamné pour «publicité mensongère», mais n'écopera que d'une amende symbolique de 3 000 francs. Faut-il voir dans cette clémence le résultat de l'action de son réseau, qui s'est activé en amont du procès pour lui éviter l'opprobre ? Dans le fatras de l'appartement de la rue du Bac, qu'elle a vidé avec ses proches quand ses

parents ont rejoint un Ehpad en 2020, Inès Chatin a remis la main sur des correspondances décomplexées. Dès juin 1980, soit un an avant le procès, Claude Imbert, déjà patron de l'hebdomadaire le Point, écrit une lettre à Paul-André Sadon, procureur général près la cour d'appel de Paris.

Effacer le casier judiciaire. Si la missive initiale n'a pas été retrouvée, la réponse du magistrat, datée du 5 février 1981, est édifiante. Sadon écrit : «Vous m'avez fait part de votre émoi en apprenant que l'un de vos amis de jeunesse, le docteur Jean-François Lemaire, se trouvait impliqué dans une procédure de

publicité mensongère [ ]. Je comprends le désarroi de M. Lemaire, dont vous avez tenu à souligner à mon intention le désintéressement et l'honnêteté, et qui supporte les conséquences liées à son inculpation [ ]. Sans préjuger de la décision qui sera rendue par le tribunal, j'ai le sentiment que l'on peut très raisonnablement escompter, en ce qui le concerne, une peine extrêmement modérée, voire de principe [ ]. En tout état de cause, soyez assuré, cher monsieur, que j'ai pris bonne note des excellents renseignements que vous m'avez communiqués sur le docteur Lemaire, et qu'il en sera fait le meilleur usage.» Même si elle s'avère effectivement symbolique, la condamnation de Jean-François Lemaire est une tache - pire, un déshonneur - pour Saint-Germain-des-Prés. Son puissant réseau va alors oeuvrer pour le réhabiliter, faisant émerger, à travers de nombreuses missives, une histoire des coulisses de la Ve République. Dès le 15 septembre 1981, l'Ordre des médecins - alors même que Jean-François

Lemaire a été condamné au pénal - va lui faire savoir qu'il retire l'action disciplinaire intentée contre lui. Puis c'est une succession de missives de ses amis Claude Imbert et Georges Bérard-Quélin, président du puissant Club du siècle (regroupant de nombreux patrons de presse), qui vont déferler sur les plus hautes huiles de l'Etat. Le but ? Faire effacer le casier judiciaire du docteur en vertu de la loi d'amnistie promulguée dès son arrivée au pouvoir par François Mitterrand, et ce pour que Lemaire soit proposé au grade de chevalier dans l'Ordre national de la Légion d'honneur. Dès 1970, son grand ami Valéry Giscard d'Estaing, alors ministre de l'Economie et des Finances de Georges Pompidou, avait déjà pris un décret le consacrant chevalier dans l'Ordre national du Mérite.

La famille Giscard d'Estaing. La famille de l'ancien président est en effet très présente au 97, rue du Bac. De nombreuses lettres, signatures de registres, talons d'entretiens téléphoniques en attestent. Et pour cause. En juin 1965, Jean-François Lemaire fait partie des membres fondateurs de l'association Perspectives et Réalités, dont les comités seront les fantassins de l'accession de Giscard à la présidence de la République en 1974. L'exmaire de Chamalières (Puy-de-Dôme), qui déjeune parfois en trio avec Lemaire et Imbert, ne l'oubliera jamais. Sous sa mandature, le docteur sera bardé d'autres décorations, notamment chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres, honneur octroyé par le secrétaire d'Etat à la Culture de Giscard, Michel Guy, autre signataire régulier des livres d'or de la rue du Bac. Au gré des pages, on retrouve aussi Olivier Giscard d'Estaing, frère du président et lui-même député. Lemaire voyage d'ail - leurs avec lui au Liban en 1964. Y figurent enfin un ministre de Pompidou, André Bettencourt, son Premier ministre, Pierre Messmer, l'entrepreneur Guy Taittinger ou encore l'écrivain Jean d'Ormesson, qui revenait au domicile de son enfance.

Durant toutes ces années, Jean-François Lemaire a pu compter sur François Gibault pour veiller au mieux sur ses intérêts. L'avocat, qui a été son conseil personnel, était aussi celui des hautes affaires de la République. En 1987, il a notamment défendu le dictateur centrafricain Jean-Bedel Bokassa. Quelques années plus tard, il représente le colonel Kadhafi,

dont le régime libyen est accusé de l'attentat à la bombe commis en septembre 1989 contre le DC-10 d'UTA - le crash fit 170 morts. Mondain à souhait, hôte lui aussi de dîners mirifiques, Gibault suscite tous les fantasmes. On le dit stratège, correspondant du Sdece (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, ancêtre de la DGSE), et doté lui aussi d'un réseau tentaculaire, notammentionnant

ment à l'ordre des avocats de Paris. Aujourd'hui âgé de 92 ans, il était encore sur le devant de la scène il y a peu, lorsque des manuscrits inédits de Louis-Ferdinand Céline, dont il est l'exécuteur testamentaire, ont ressurgi de l'ombre. De lui, Inès Chatin dit : «Gibault est parmi les intimes depuis toujours, il est dans une proximité permanente avec mon semblant de famille depuis aussi loin que mes souvenirs existent. Lui, c'est le chef de la troupe. Un homme petit et sans envergure physique, il pourrait passer inaperçu en réalité. Pourtant, il est autrement plus puissant que les autres. Je dirais que c'est une puissance intellectuelle. Dans mon enfance, Gibault, c'est le haut de la pyramide hiérarchique, le chef de "la bande". La notion d'appartenance est d'autant plus prégnante avec lui, parce qu'il est en quelque sorte supérieur à mon père adoptif.» Lorsque l'avocat rédige le tome I de ses mémoires, publiés en 2014 chez Gallimard, et intitulés Libera Me, il en adresse un exemplaire à Inès Chatin, avec la dédicace suivante : «A Inès Ader [son nom d'épouse], que j'ai connue au berceau.» De façon troublante, le nom de Gibault se trouve sur une copie du dossier d'adoption d'Inès Chatin, qu'il a demandé aux greffes du tribunal en 2000. Pourquoi ? Il ne s'est pas expliqué sur ce point auprès de Libération, pas plus que sur d'éventuelles attestations de moralité qu'il aurait rédigées en faveur de Jean-François Lemaire, afin de faciliter la procédure.

Combien de services se sont-ils rendus, les hommes de la rue du Bac, depuis les coulisses feutrées des cercles où ils adoraient se montrer, parmi lesquels le Siècle, l'Automobile Club de France ou la célèbre brasserie Lipp ? Le plus important de ces cénacles était peutêtre le Club des cent, ce who's who interdit aux femmes qui organisait des ripailles chez Maxim's. Parmi ses membres éminents, Jean- François Lemaire, Claude Imbert et Jean- François Revel, à qui le New York Times consacre un long article en 1977, intitulé

«The Bête noire of France's left». Soudés par leur proximité avec le pouvoir giscardien, ces hommes sont aussi devenus ensuite les mégaphones d'une droite farouchement anticommuniste, réactionnaire et empreinte de catholicisme. Et quoi de mieux pour causer politique jusqu'à pas d'heure que la bonne chère et les grands crus ?

Les «Janus bifrons». Chez Jean-François Lemaire, les dîners étaient très ritualisés, jusqu'à laisser à l'hôte la charge de goûter les plats en premier. «Apicius ressuscité rue du Bac», s'extasie d'ailleurs Gabriel Matzneff sur le livre d'or le 19 juin 1985, faisant ici référence à ce millionnaire de la Rome antique, amateur de plaisirs et contempteur des moralistes austères. «Apicius», Inès Chatin se souvient l'avoir moult fois entendu, notamment à propos de Jean-François Revel, à la descente remarquée, et de Claude Imbert. «Gaston [le vrai prénom de Jean-François Lemaire] parlait souvent de l'Apicius de Revel et Imbert, sans que je ne comprenne ce qu'il voulait dire

à l'époque», se remémore-t-elle. Pour compenser les ripail les, certains membres du groupe s'adonnent aux jeûnes et aux bains de glace, entretenant un véritable culte du corps. Existe-t-il un lien entre le rapport de ces hommes à la gastronomie et les sévices sexuels de la rue de Varenne, perpétrés, pour majeure partie, avec des pièces d'argenterie ? Si beaucoup de ces agapes avaient lieu le week-end, d'autres, plus resserrées autour des agresseurs que désigne Inès Chatin, avaient lieu les lundis. Un majordome, Peter, et du personnel s'affairaient alors pour servir les hommes, fascinés également par Napoléon Bonaparte. Esthètes à table, ils s'autodésignent, summum de leur cynisme, les «Janus bifrons», référence au dieu romain aux deux visages, incarnation des commencements et des fins. Dans la nécrologie officielle que l'Académie des sciences morales et politiques consacre à Jean-François Lemaire en 2021, il est écrit : «Janus bifrons, Jean-François Lemaire était à la fois docteur en médecine et docteur en histoire, Esculape et Clio [deux figures de la mythologie grecque qui incarnent respectivement ces disciplines].» La référence est encore plus explicite dans cet autre passage des Passions schismatiques de Gabriel Matzneff : «Tant qu'une improbable explosion (sociétale) n'aura pas révélé que tout

le monde est pédéraste, l'amant de l'extrême jeunesse devra, pour survivre, s'avancer masqué, et sera condamné à être un Janus bifrons, homme à double visage, et à double vie. Jadis, je croyais être seul de mon espèce, ou quasi. Mon amour de ce troisième sexe que forment les moins de 16 ans était une singularité qu'autour de moi personne ne semblait partager. A présent, je sais que nous sommes nombreux, très nombreux. Seulement, nous sommes une société secrète, la dernière des sociétés secrètes, et nous n'avons pas fini de l'être.» Des Janus bifrons qui passent du fromage au dessert, c'est cela qu'observait, silencieuse, Inès Chatin, dans ce grand appartement dépourvu du moindre jouet. Attendant qu'ensuite, ils viennent la chercher.

Les aveux «Le responsable, c'est le gosse au départ»

T

rente-cinq ans après le supplice de la rue du Bac, Inès Chatin fait face à Jean-François Lemaire dans unechambre de l'Ehpad Le Corbusier, de Boulogne-Billancourt. A 91 ans, affaibli physiquement, mais parfaitement alerte, il accepte enfin le dialogue. Timide les premiers jours, il se fera plus disert à mesure que les conversations avec sa fille adoptive vont se multiplier.

Inès Chatin veut désormais comprendre «comment et pourquoi» de tels actes pédocriminels lui ont été imposés. Le déclic fut fulgurant. Longtemps silencieuse sur son passé, elle y sera confrontée brutalement en vidant le vaste appartement de son enfance, en octobre 2020, au moment du départ de ses parents en maison de retraite. Par ci, sous les coussins d'un canapé, par là, sous une carte marine accrochée au mur, elle découvre des noms, des dédicaces, des cartes postales, des lettres aux significations vertigineuses.

Surtout, elle va trouver, scotchée à l'intérieur du secrétaire personnel de sa mère, Lucienne, battue par son mari toute sa vie, une mystérieuse enveloppe contenant les pages déchirées d'un magazine pornographique sadomasochiste. Sur les images figurent uniquement des hommes, masqués de noir, dans des positions obscènes et suggestives. Inès Chatin y

voit une volonté de sa mère de laisser derrière elle une trace de l'indicible, ce Suite page X

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qui va déclencher chez elle une légitimité nouvelle à poser toutes les questions, y compris les pires.

Si Inès Chatin est désormais prête à affronter Jean-François Lemaire, c'est aussi parce qu'elle s'est enfin affranchie du carcan de ses agresseurs. En 1997, à 24 ans, elle s'est mariée avec Geoffroy Ader, un expert en horlogerie, fils de commissaires-priseurs et fin connaisseur des arcanes de l'hôtel Drouot. Ils se connaissent alors depuis 1992, car Geoffroy est un ami d'Adrien, le grand frère d'Inès. En cela, Geoffroy Ader est un témoin essentiel de l'atmosphère délétère qui régnait chez les Lemaire : «Quand j'y allais les premières fois, je me souviens d'un malaise difficile à définir. Puis, plus j'ai connu Gaston [comme Inès Chatin, il utilise le véritable état civil du docteur Lemaire, même si ce dernier se faisait toujours appeler Jean-François, contraction de ses deuxième et quatrième prénoms], plus j'ai découvert un homme détestable. Il hurlait sans arrêt "Lucienne apporte-moi ceci", "Lucienne, va faire ça". Plus tard, aux repas de famille, Lucienne nous mettait des coups de pied sous la table pour changer de sujet quand elle sentait affleurer une discussion qui n'allait pas lui plaire.» «Gaston» avait aussi cette manie de faire valdinguer les plats en tirant violemment sur la nappe lorsque la cuisine n'était pas à son goût.

«L'antre du malin». Inès Chatin dit de son mari qu'il l'a «sauvée». Car avant leur union, son père adoptif et ses puissants amis semblaient vouloir garder le contrôle de sa destinée. En 1991, lorsqu'elle est en terminale au lycée privé de la Tour, dans le XVIe arrondissement, Jean-François Lemaire l'envoie en stage au cabinet de François Gibault. Le faceà-face d'une semaine la fera frémir. Puis, Gas- ton demande à son ami Claude Imbert de prendre sa fille au Point, où elle fera un pas-

sage, pendant la période des attentats de 1995. «Ils n'ont reculé devant aucune monstruosité», s'emporte Geoffroy Ader, presque plus en colère que sa compagne. Le summum de l'indécence est atteint en 1997, pour leurs noces. Toujours très soucieux des usages et d'afficher sa richesse, Jean-François Lemaire veut organiser le cocktail dans ses somptueux salons. Le 30 septembre, Inès Chatin est donc contrainte de célébrer son mariage en compagnie

de la majorité de ses tourmenteurs. Puis, le couple part s'installer de longues années en Haute-Savoie, près de Genève. Ils auront deux enfants, et ne reviendront vivre à Paris qu'en 2016.

Geoffroy Ader n'a compris que récemment ce qui était arrivé à sa femme entre 1977 et 1987. Longtemps, il a pensé que les coups sur sa mère avaient généré ce malaise lancinant, remarquant toutefois un mal-être physique particulièrement marqué. Le jour où tout est devenu clair, au moment de la liquidation de «l'antre du malin» comme il l'appelle, il lui a promis de l'accompagner dans sa quête de vérité, jusqu'à faire paratonnerre de son nom, lui qui est issu d'une grande famille parisienne : «Ce que nous vivons, ce n'est pas le combat d'Inès. C'est notre combat. Et pour le mener, je lui offre aussi mon nom de famille, Ader. Dans notre milieu social, ça compte.» En 2020, c'est

donc un tout autre rapport de force qui s'engage lorsque commencent les entretiens avec Jean-François Lemaire.

Afin de garder une trace de leurs échanges, Inès Chatin décide d'enregistrer les entretiens, qui vont se dérouler de novembre 2020 à avril 2021. Pour cela, elle pose son téléphone à la vue de Jean-François Lemaire, sur son lit, sans que cela ne l'incommode. Les propos qui vont suivre sont donc pour la très grande majorité enregistrés, et ont été retranscrits ensuite mot à mot. Les scripts, ainsi que les bandes audio, ont été certifiés conformes par huissier, et ont été transmis à l'Ofmin. «Peut-être naïvement», dit-elle, Inès Chatin attendait des excuses de son père adoptif à l'heure de sa fin de vie. Mais elles ne sont jamais venues. Au contraire, le ton froid, détaché, il assume ses actes, et mouille certains de ses amis à des degrés différents, surtout Gabriel Matzneff, qui revendique déjà ses actes dans ses livres, et Claude Imbert, mort en 2016. A propos de son ami et avocat François Gibault, Lemaire va se montrer plus évasif. Il va d'abord refuser «intellectuellement» de l'impliquer «dans cette voie». Mais ne l'écartera finalement pas, lorsque la question lui sera reposée ultérieurement. Est-ce parce qu'il le craignait, comme l'a toujours affirmé Inès Chatin ? Afin de lancer le sujet des violences sexuelles, à partir de janvier 2021, Inès Chatin suggère à son père adoptif de lire d'abord la Familia Grande, le livre dans lequel Camille Kouchner

dissèque la mécanique de l'inceste commis sur son frère par son beau-père, Olivier Duhamel. A 47 ans, Inès Chatin se sent encore incapable d'interroger directement l'un de ses agresseurs sur son cas personnel, et va donc genrer la plupart des passages de la discussion au masculin : «Tu as lu le livre que je t'ai apporté ? ? Oui en partie. [ ] J'adore picorer avant de

lire, alors j'ai picoré certains passages. C'est bien C'est bien écrit, ce qui n'était pas évident pour un Kouchner, et le thème choisi est intéressant. Donc je pense à la fin de la semaine l'avoir lu, et si tu si nous nous rencontrons le week-end, nous pourrons en parler. ? Ah oui.

? Mais c'est un très bon choix de texte à offrir [ ].

? Non, c'est le thème moi qui m'avais ? Oui, il est excellent, et rare et bien traité. Tout est là [ ].

? C'était le thème du viol en fait. ? Mais exactement, [ ] or ce n'est pas courant un livre consacré au viol du fils par son père. ? Non, mais c'est quelque chose qui arrive souvent.

? Bah ça arrive plus souvent qu'on ne le pense, et en tout cas plus souvent qu'on ne le dit. ? Ça, c'est sûr oui. Dans des familles très bien.

? Dans les familles de haute bourgeoisie, où on ne plaisante pas avec la morale.

? Mais ça, la morale, toi, ce n'est pas totalement ton ton rayon.

? Non [ ]. ? Par exemple Matzneff, il était bien avec des enfants ? ? Ah, il n'était même qu'avec des enfants, pratiquement. ? Et tu trouvais ça bizarre ? ? Bah, on le classait parmi les pédérastes au sens euh ? pédophile quoi. ? grec du terme.» Dans un enregistrement suivant, Jean-François Lemaire relativise la pédocriminalité, la comparant à une addiction classique, comme le tabagisme. Inès Chatin l'interroge : «Mais tu penses qu'on peut témoigner à son enfant son affection de cette manière-là ? ? Oui, oui. De même qu'il y a des gens qui fument visiblement un peu trop.

? Oui. ? Quand ils ont le goût du tabac. C'est pour te prendre un exemple qui marque que j'ai pris le tabac.

? Oui. ? Il y a l'alcool, bon, qui mène l'alcoolique par le bout du nez. Bah, c'est exactement la même chose. Quand ils ont 2 ans, les gosses n'y pensent pas, puis quand ils en ont 4, en fonction des lectures du père et des gestes du père, ils y viennent progressivement [ ].

? Oui Ben, c'est-à-dire que quand c'est dans

l'enceinte familiale, ce qui est pratique, c'est que du coup ça ne se voit pas de l'extérieur ? Non.

? Donc ça permet une certaine intimité, disons ? Oui.

? C'est ça. Mais après l'enfant, il ne peut plus avoir il est marqué un peu quand même. ? Le responsable, c'est le gosse au départ, mais sans arrière-pensée, c'est ça qui bon, puis ensuite, entre 15 et 20 ans ça pivote, le responsable devient l'homme mûr qui sait ce qu'il

fait. Et c'est d'autant plus critiquable que c'est à lui plutôt de donner des leçons de morale.» Dans les quatrième et cinquième enregistrements, Jean-François Lemaire est interrogé par Inès Chatin sur la connaissance que sa mère, Lucienne, avait des violences qu'elle a subies. Il explique : «Il y a certainement dans la littérature et la vie courante beaucoup plus de cas qu'on ne le pense d'amour paternofilliaux, sous l'oeil non pas indulgent, mais sous l'oeil de la mère qui faisait son tricot. Et qui n'en coucherait pas moins le soir avec le père. [ ] La sexualité atteint des profondeurs que l'on ne soupçonne pas. Le père et le fils cachés derrière le journal - parce que ça, il y avait des mètres carrés là qui vous dissimulent bien - pendant que la mère coud à la fenêtre, attendant qu'ils aient fini leurs ébats pour passer à la cuisine.

? Oui, mais ça ne marche qu'avec des enfants suffisamment petits, parce qu'après, quand ils sont adolescents, ils n'acceptent plus [ ]. ? Une fois que l'affaire est lancée ? Ah oui, ça continue ? ? Je crois qu'il peut y avoir un certain goût pour ? De l'enfant ? ? Oui. Parce que l'homme mûr est le sachant. Alors ? C'est comme un apprentissage tu veux dire ? ? Oui, si l'adolescent sait qu'il se soumet à des règles condamnées par la société, mais finalement qui apportent une certaine jouissance, euh pourquoi pas ? ? Oui, mais alors comment est-ce qu'après il peut arriver à retomber sur ses pieds et à sortir de cette relation ? ? Mal. Généralement mal. ? C'est ça. Oui. [ ] Bah, ça laisse des traces ? Oui.» Dans le sixième audio, Inès Chatin aborde ce qu'elle a toujours nommé les «jeux» sexuels, à savoir les sévices commis avec des objets métalliques, de 1977 à 1980, dans un appartement de la rue de Varenne. A l'époque, elle y était emmenée par celle qu'elle appelle «Zazelle», sa «nurse». «Les jeux sexuels, ça ne peut être que pour les petits, en dessous de 10 ans, commence Inès Chatin.

? Oh oui. ? C'est ça ? Mais par exemple s'il y a une nounou dans la maison, la nounou elle le voit bien ? ? Bien sûr.

? Et elle ne dit rien ? ? Cela dépend des nounous [ ]. ? Elle avait des yeux quand même. [ ] Du coup, ce n'est pas dérangeant pour elle ? Elle s'en fout ? ? Elle admettait que c'était la société [ ] ? Mais ce qu'il y a, c'est qu'à partir du moment où l'enfant, il est assez grand pour parler, il

peut raconter aussi, alors du coup c'est c'est embêtant ? ? Oui. ? Comment fait-on pour l'empêcher de raconter ? ? On change de sujet. ? Ah oui. Et s'il insiste ? ? L'enfant, quand même, a vis-à-vis de son père la notion du respect. Et si le père [ ] ne dit pas "c'est pas vrai", mais "nous parlerons davantage de la pluie parce que ce jour-là il a plu des cordes, et que c'est quand même intéressant", et tous les enfants vont dire "mais oui papa, bien sûr qu'on parle de la grande pluie d'avant-hier" [ ].

? Mais est-ce que tu dirais que c'est une forme d'amour ? demande Inès Chatin.

? Entre ? ? Le père et le fils ? ? Ah si elle va jusqu'aux actes répétés, il n'y a aucun problème, c'est une preuve d'amour. ? Oui ? Mais encore faut-il ? Mais après, si plus tard le père et le fils ne s'entendent plus, alors ça veut dire ? Eh bien ils divorcent, comme d'autres, seulement ils n'ont pas leur tribunal et leurs avocats et le procureur [ ].

? Mais il a quand même plus ou moins violé son fils, c'est gênant ? C'est de bonne guerre. ? Ah oui, tu penses ? ? Ah oui.

? Bah, ça ne se fait pas trop, quand même ? C'est-à-dire que ça n'apparaît pas trop mais ça se fait couramment.» Dans le huitième enregistrement, Jean-François Lemaire justifie à nouveau la pédocriminalité, l'associant à une pseudo-permissivité inspirée des civilisations grecque et romaine. Inès Chatin : «Je te faisais parler des liens avec les enfants [ ].

? Ah oui. Oui, oui. ? C'était plutôt ça qui m'intriguait. Je me di-

sais qu'avec de genre de personnes comme Gibault et comme Matzneff, il y avait quand

même beaucoup de choses qui se passaient avec les enfants, et que je trouvais ça un peu ? [ ] Janssen [il parle ici de l'ex-directeur de la banque Worms, Claude Janssen, aujourd'hui décédé, ami de Lemaire depuis le lycée Carnot, qu'Inès Chatin n'implique pas formellement dans les crimes, mais à propos duquel elle dispose de souvenirs fragmentaires], il fallait qu'il soit le premier, [ ] il a donc avalé toute la littérature grecque, où Dieu sait que l'enfant est mis en valeur, comme il a avalé le reste.

? Non, mais ce n'est pas ça, les liens avec les enfants, je voulais dire les gens qui touchent aux enfants.

? Oui, mais ça l'un menait à l'autre [ ]. ? L'un mène à l'autre tu penses ? ? Si tu lis la littérature grecque de l'Antiquité, ce n'est qu'un éloge de l'enfant. Ce n'est qu'après qu'on verra apparaître l'éloge de l'homme mûr. ? Ah, tu veux dire qu'on incitait à être avec des enfants ? ? [ ] Le milieu était favorable à l'enfant. Et l'enfant était, par zèle au départ, peut-être pas par goût, mais le résultat est le même, l'objet des attentions de ses aînés.

? Oui mais des attentions [ ]. ? sexuelles.» Le neuvième audio aborde les lettres découvertes subrepticement par Inès Chatin en vidant l'appartement familial du 97, rue du Bac. «Pourquoi tu as gardé toutes les lettres qui parlent de ça ? interroge Inès Chatin. ? [ ] Tu sais où elles sont ? ? Oui. Elles sont chez moi.» Il rit et enchaîne : «Mais il y en a quoi ? Il y en a cinq, il y en a six ? ? Non, non, non. Alors, il y a les dossiers que t'as faits, qui sont hallucinants, où tu mets les noms des personnes, et puis tu as toutes les lettres, tu as gardé toutes les lettres. Et après, il y a tout ce que t'as planqué dans des endroits étranges, comme par exemple sous le canapé de l'arrière-bibliothèque Les lettres de Matzneff [Inès Chatin a retrouvé une lettre dans laquelle Gabriel Matzneff demande au docteur Lemaire de récupérer le dossier médical de Vanessa Springora. En effet, comme l'autrice l'explique dans le Consentement, elle a été hospitalisée pour un streptocoque au moment où elle vivait une relation d'emprise avec l'écrivain. On ne sait toutefois pas si Lemaire a pris le dossier ou non.]

? Ah ça, cela m'ennuie davantage.

? [ ] Vanessa Springora qui avait donc 14 ans quand Matzneff couchait avec elle, ce genre de chose tu vois. C'est embêtant ça. ? Bof, c'est un peu la vie d'adolescent. ? Ah oui, enfin, pas tous les adolescents heureusement, parce qu'il y en aurait beaucoup qui se seraient foutus en l'air ou seraient partis chez des psys à vie.

? Là, je crois que tu exagères [ ]. ? Tu caches les lettres [comportant des écrits pédocriminels] sous le canapé, c'est quand même particulier ? Ce ne sont pas des lettres à laisser traîner. Mais d'un autre côté, cela ne compromet que celui qui les a écrites.» Dans le dixième audio, le fondateur du Point, Claude Imbert, est évoqué nommément. Jean-François Lemaire va faire de lourdes confidences à son sujet, en laissant entendre à sa fille adoptive qu'il recourait aussi à des réseaux de prostitution : «Où est-ce qu'il trouvait les enfants ? ? Ça, c'était Il était assis sur la réserve bulgare.

? Ah oui. Mais qui arrivait à les faire venir jusqu'à Paris ? ? Oh, sans la moindre difficulté. [ ] Claude Imbert a monté de véritables réseaux de prostitution. ? Mais de pédo, pédo-prostitution ? ? Non, pas forcément, mais si cela pouvait l'aider, ce n'était pas un obstacle.» Au cours du douzième enregistrement, enfin, Inès Chatin interroge son père adoptif pour savoir comment il réagirait si elle décidait, un jour, de révéler la vérité : «Est-ce que tu penses qu'il faut que je parle ? Parce que tu la connais, moi, ma morale personnelle. Elle est comme elle est, mais tu la connais.

? Elle est oui, oui, oui, elle est très respectable. ? Donc tu me conseillerais plutôt de parler alors ? ? Oui, dans un contexte Non dans un fait divers un peu canaille, mais dans un contexte plus général traitant de l'ensemble de l'article. ? Oui.

? Mais est-ce que ces gens ont fait du mal ? ? Bah oui, aux enfants, répond Inès Chatin. ? En leur ouvrant la voie ? ? Bah en bousillant leur vie. En leur faisant des choses que les adultes ne doivent pas faire aux enfants. Tu ne crois pas ? ? Oui, oui, je t'écoute. On peut penser ça.»

Jean-François Lemaire meurt le 3 septembre 2021. Lucienne Chatin est morte quelques mois plus tôt, en mai 2021. Le jour des obsèques de sa mère, le prêtre de Suite page XII

Suite de la page XI

l'Ehpad, mobilisé aussi par Inès Chatin dans l'espoir d'obtenir des excuses de son père adoptif, lui dit : «Madame, n'espérez plus.» «Pour moi, ces mots ont été une profonde violence, retrace-t-elle. Ils représentent la fin d'une espérance. Un échec aussi, parce que j'ai cru bêtement que je pourrais lui faire réaliser à quel point tout ça n'était que de la souffrance.» Quatre mois plus tard, personne n'est invité à la cérémonie de Jean- François Lemaire. Seuls Inès, son frère Adrien et son mari Geoffroy Ader se rendent au crématorium. Ils feront paraître une annonce minimaliste dans le carnet funéraire du Figaro,

sans aucune mention des multiples décorations glanées par le docteur Lemaire. Inès Chatin assure qu'en la découvrant, François Gibault l'a appelé, furibard, pour s'offusquer de ce crime de lèse-majesté. Le même François Gibault, chez qui elle s'est rendue à deux reprises en 2022 pour lui poser également un bon nombre de questions. Très craintive, elle ne l'accusera pas directement des agissements qu'elle dénonce aujourd'hui à la justice le concernant. Gibault, lui, niera être au courant de quoi que ce soit, comme l'a martelé son conseil auprès de Libération. En fouillant les archives du 97, rue du Bac, Inès Chatin avait aussi mis la main sur un curieux télex, présentant laconiquement ses condoléances à Lucienne Chatin, comme si son mari venait de décéder brutalement : «Très émus par le décès prématuré du docteur Jean-François Lemaire, les membres de l'association des médecins conseils de société d'assurances Côte d'Azur Corse vous adressent leurs bien vives condoléances.» A quoi a-t-il servi exactement ? Inès Chatin l'ignore. Mais ce qui semble certain, c'est que son père adoptif s'est fait passer pour mort auprès de certaines personnes. Interrogé par Inès Chatin à l'Ehpad, Jean-François Lemaire a répondu, énigmatique (et hors bande audio) : «Ça peut être utile de disparaître.»

Les avocats Un long parcours «sur le chemin de la parole»

C'

est un rituel qui s'est imposé au fil du temps. Dans le grand bureau éclairé de son avocate Marie Grimaud, Inès Chatin s'installe dans le coin droit du canapé. Son conseil lui fait face, de l'autre côté de la petite table en verre où, mille fois, elles ont étalé les archives qui charpentent ce dossier aux multiples fantômes. «Cette pièce est pour notre cliente un lieu de sécurité. Tout s'est fait ici, ou presque, depuis deux ans, raconte Marie Grimaud. Des centaines d'heures d'entretien, autant de lecture, d'analyse des documents et ouvrages exhumés par Inès qui, confrontés à son récit, sont entrés en cohérence les uns avec les autres. Nous avons également fait des recherches auprès de divers organismes et institutions. Cela a été un

travail minutieux et rigoureux, au cours duquel l'émotion a pu aussi trouver sa place, une confiance est née. Ce qui était indispensable pour parcourir un tel chemin.» Approche «clinique». Si Inès Chatin a poussé la porte de ce cabinet, posé non loin de la place de la République, à Paris, c'est parce qu'elle recherchait des avocats expérimentés et spécialisés dans la protection de l'enfance. Marie Grimaud et Rodolphe Costantino, son associé et mari dans la vie, y consacrent leurs carrières, depuis 2011 pour la première, 1993 pour le second. Leur salle d'attente campe d'ailleurs le décor, des Playmobil à portée d'enfants à la petite tortue d'eau qui enchaîne les apnées. «Avec Rodolphe, on se dit parfois que si la relation a pu s'établir ainsi

avec Inès Chatin, comme avec d'autres de nos clients adultes ou enfants, c'est parce que nous finissons par représenter symboliquement des parents judiciaires», poursuit Me Grimaud. Comme deux repères orthogonaux pour cette femme qui décrit encore les horreurs qu'elle a vécues avec des mots d'enfant.

Pour appréhender le dossier, et s'équilibrer mutuellement, ils ont rodé une méthode inchangée depuis la rencontre initiale de février 2022. Marie Grimaud est celle qui tient la relation parfois éprouvante avec Inès Chatin. Noctambules, les deux femmes échangent à des heures improbables, lorsqu'un détail revient en mémoire. Leur règle : «On écrit tout ce qui nous vient, l'autre répond quand elle peut, mais au moins, c'est posé quelque part.» Mais même à 2 h 30 du matin, les réponses fusent. «En deux ans, il n'y a pas un jour où je n'ai pas échangé avec notre cliente. Son dossier est une affaire à tiroirs, une histoire dans l'Histoire», livre Marie Grimaud. Rodolphe Costantino, lui, ne s'est jamais immergé dans le dédale des documents et des

entretiens avec Inès Chatin, pour garantir une forme d'approche «clinique et contextualisée» du dossier, au fur et à mesure des avancées. «J'ai tenu à rester le premier juge de ce dossier. Dans les documents, il y a tellement de pistes à explorer, de recoupement à effectuer, qu'il était possible de s'y perdre. Mon rôle a consisté à savoir dire stop à certains moments, pour rendre intelligibles, précis et caractérisables les éléments en notre possession», murmuret-il, avec un certain stoïcisme. A ses yeux, l'histoire d'Inès Chatin n'aurait pu être audible

sans la libération de la parole qui a découlé du mouvement #MeToo, et qui a eu pour effet «une désacralisation d'une certaine élite politique, littéraire, artistique et peutêtre même judiciaire». Sans cette fracturation, permise par toutes celles qui ont ouvert la voie, dont les autrices Christine Angot et Camille Kouchner (la Familia Grande) sur l'inceste, Vanessa Springora (sur Matzneff, avec le Consentement), Hélène Devynck (l'affaire PPDA) et plus récemment l'actrice Judith Godrèche (qui dénonce l'emprise de cinéastes adulés, notamment Benoît Jacquot et Jacques Doillon, sur des actrices adolescentes), la réception de la parole d'Inès Chatin aurait certainement recueilli une forte réprobation. «Il y a peu de temps encore, ce type de violences paraissait impensable dans les milieux dits "très favorisés". Les résistances sont encore puissantes, et nous n'en sommes qu'à entrevoir la partie émergée de l'iceberg», observe Rodolphe Costantino.

Afin de bâtir pas à pas la procédure, et structurer la volumineuse quantité de pièces apportées aux enquêteurs, Inès Chatin et ses avocats ont opéré un classement des documents en fonction de leur teneur, les ont ordonnés chronologiquement, avant de les faire numériser. Un labeur qui a nécessité un temps et une énergie considérables, mais qui a nettement accru leur connaissance des arcanes du dossier. Un huissier est venu ensuite certifier conforme la masse d'archives, ainsi

que les aveux enregistrés de son père adoptif, Jean-François Lemaire, depuis l'Ehpad, si bien que l'intégralité des pièces a été remise à l'Office des mineurs en mai.

Lors des deux années écoulées, Inès Chatin a mûri sa décision de prendre la parole publiquement. Si le cheminement s'est fait mois après mois, notamment via la lecture de la Familia Grande de Camille Kouchner, un article paru dans le journal le Monde a été un tournant décisif. Le 5 novembre 2022, M le magazine consacrait un portrait à François Gibault, organisateur à plus de 90 ans de dîners encore très sélects, sur le modèle des mondanités qui se déroulaient rue du Bac. Dans l'article, l'écrivain et journaliste Nicolas d'Estienne d'Orves, lié d'amitié avec François Gibault, déclare : «C'est une sorte de parrain, une figure paternelle sans ambiguïté, attentionné et attentif.» Des propos «insupportables» pour Inès Chatin, qui s'est alors sentie

l'obligation de révéler les souvenirs qu'elle a du personnage.

De son choix d'apparaître à visage découvert, Inès Chatin dit aussi : «Révéler une telle histoire revient à dire "bas les masques". Ce n'est pas un plaisir d'étaler ce passé publiquement, de devoir révéler cette part de sa vie, c'est même si violent. Je sais à quel point ça abîme ou expose, tant mon entourage que les familles de ceux que je mets en cause, jusqu'à ceux qui ont croisé la route de Gaston sans savoir qui il était.» Elle espère aussi que son récit ne sera pas vain, qu'il inspirera potentiellement de nouveaux garde-fous juridiques, mais sans volonté d'entrer dans l'arène publique : «J'ai bien conscience que, parmi ceux qui auront porté un intérêt à mon histoire, il se trouvera des voix pour réinterroger les délais de prescription, les processus d'accession à la parentalité via les organismes d'adoption ou encore la GPA. Je n'aspire pas à être la figure d'une cause. Mais j'ai un rêve : ne jamais revoir celle que j'étais dans le regard d'une petite fille.» Promesse. Depuis quelques mois, Inès Chatin parcourt aussi les forums d'enfants adoptés ou ceux des foyers fréquentés durant sa jeunesse par sa mère biologique afin de trouver d'éventuelles histoires similaires à la sienne. Pour cela, elle a créé un compte Facebook à son nom originel : Bérénice Duhamel. Elle pense ainsi chaque matin à Virginie Warluzel, avec qui elle a conversé des heures en ligne. C'est l'enquêtrice privée qu'avait mandatée Inès Chatin pour l'aider à remettre la main sur son dossier d'adoption qui lui avait signalé les recherches similaires de cette femme, victime aussi de violences sexuelles, et adoptée en 1972 par un relais perpignanais de la Famille adoptive française. Mais Virginie Warluzel, qui se battait également pour recomposer son passé, est morte des suites d'un malaise en mai 2022. Inès Chatin lui avait promis de continuer : «Aujourd'hui, c'est moi qui arpente le chemin de la parole. J'espère juste que beaucoup d'autres l'emprunteront à leur tour.»?

«Quand on était petits, la conséquence de la parole, c'était les coups, pas sur nous mais sur [notre mère].» Inès Chatin Le fait qu'Inès Chatin soit métisse n'a jamais été neutre dans les sévices sexuels qu'elle a subis. Lors des viols, Gabriel Matzneff la surnommait «ma petite chose exotique». Afin d'abandonner officiellement sa fille, la mère d'Inès signe un acte chez un notaire montpelliérain. Mais la jeune femme est mineure. «Je dirais qu'entre 20 et 25 bébés sont passés chez nous. Parfois, les enfants et leurs mères étaient pris en photo. Pour qui ? Je ne sais pas.» Véronique Dauchez-Malle fille d'Henriette Dauchez-Malle qui recueillait des enfants (dont Inès Chatin) en dehors de toute procédure légale «Ils apportaient des objets comme s'il y avait une soirée à thème. [...] Ils les utilisaient pour tester la résistance à la douleur de nos endroits intimes.» Inès Chatin Pour compenser leurs ripail les, certains membres du groupe s'adonnent au jeûne et aux bains de glace, entretenant un véritable culte du corps. «[Gibault], c'est le chef de la troupe. Un homme petit et sans envergure physique [ ]. Pourtant, il est autrement plus puissant que les autres.» Inès Chatin «Quand ils ont 2 ans, les gosses n'y pensent pas, puis quand ils en ont 4 [ ], ils y viennent progressivement.» Jean-François Lemaire questionné par Inès Chatin «Où est-ce que Claude Imbert trouvait les enfants? ? Ça c'était Il était assis sur la réserve bulgare.» Dialogue entre Inès Chatin et son père adoptif, Jean-François Lemaire, en 2021 «Il y a peu de temps encore, ce type de violences paraissait impensable dans les milieux dits "très favorisés". [ ] Nous n'en sommes qu'à entrevoir la partie émergée de l'iceberg.» Rodolphe Costantino avocat d'Inès Chatin «Je n'aspire pas à être la figure d'une cause. Mais j'ai un rêve : ne jamais revoir celle que j'étais dans le regard d'une petite fille.» Inès Chatin

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 22 juin 2024 666 mots, p. AUJM5
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21 juin 2024 - Le Parisien (site web)
22 juin 2024 - Le Parisien

Bras de fer en vue sur la diplomatie ?

En cas de cohabitation avec Jordan Bardella, pas certain qu'Emmanuel Macron garderait la maîtrise de la politique étrangère. Le fameux « domaine réservé » du président ne l'est pas tant que cela...

Henri Vernet

C'est devenu un rituel des sorties d'Emmanuel Macron sur la scène internationale, depuis la claque électorale de son parti aux européennes et, surtout, la dissolution de l'Assemblée. Dans les coulisses du G 7 dans le sud de l'Italie, les 13 et 14 juin, puis en marge du dîner des vingt-sept dirigeants de l'UE à Bruxelles consacré aux « top jobs » européens, lundi, ses pairs lui donnent une tape sur l'épaule et le pressent de questions, curieux ou inquiets, tentant de comprendre où va la France.

Que se passerait-il si le RN arrivait au pouvoir ? Le président assure ses partenaires de son engagement à maintenir les « marqueurs » de notre diplomatie. À commencer par le rôle moteur de la France en Europe ou le soutien majeur à l'Ukraine. À cet égard, le sommet de l'Otan à Washington (États-Unis) du 9 au 11 juillet, au surlendemain du second tour des législatives, sera observé à la loupe : si Bardella a affirmé mercredi vouloir garder la France dans l'Otan, son parti, Marine Le Pen en tête, a maintes fois évoqué une sortie du commandement intégré de l'alliance militaire atlantique.

« Différentes interprétations »

Maintenir... mais un président en cohabitation le pourrait-il vraiment ? La politique étrangère, a-t-on l'habitude d'entendre, serait le « domaine réservé » du chef de l'État, comme le rappelle l'entourage élyséen, soulignant aussi qu'il est le chef des armées, seul habilité à appuyer sur le bouton nucléaire. Cette prééminence est-elle si solide ?

« Cela tient à l'usage républicain, c'est le gaulliste Jacques Chaban-Delmas qui a inventé cette expression, domaine réservé, souligne Jean-Louis Bourlanges, ex-président centriste de la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée dissoute. La Constitution autorise différentes interprétations. C'est avant tout le fait d'être élu au suffrage universel qui donne au président, sur des sujets aussi essentiels, une légitimité que lui seul possède. » Cette pratique a permis trois cohabitations sans heurts sur ce terrain, entre Mitterrand et Chirac, puis Balladur, et Chirac et Jospin. « Mais il s'agissait de forces démocrates d'accord sur les orientations fondamentales du pays. Que se passerait-il avec des extrêmes qui remettent en cause ces choix ? », s'alarme Jean-Louis Bourlanges.

Certains signaux éloquents ont marqué l'ancien député (qui ne se représente pas). « Dans ma commission, j'ai vu les députés RN faire du Brexit en pièces détachées, contestant le budget de l'UE, la supériorité du droit communautaire sur le droit national, etc. Quant au soutien à l'Ukraine, ils étaient toujours en dessous de la main (en deçà de l'élan général). »

Les éventuels désaccords sont nombreux

Sur ce plan, l'Assemblée nationale a offert une image frappante, trois jours à peine avant sa dissolution : alors que le président ukrainien, Zelensky, était venu prononcer un discours en tribune, l'hémicycle était vide de tout élu LFI, et Marine Le Pen avait boudé la séance (il est vrai qu'ils n'étaient pas les seuls absents). Un Bardella à Matignon aurait de quoi inquiéter l'Ukraine. Même si le parti a pris, officiellement du moins, quelque distance avec Poutine, il répète son souci d'ajuster l'aide militaire à Kiev afin d'éviter toute escalade. Des projets comme l'envoi de Mirage 2000 ou d'instructeurs en Ukraine seraient-ils maintenus ? Pas sûr. « Or, une simple décélération de notre aide militaire, avant même un éventuel désengagement américain provoqué par une élection de Trump à la Maison-Blanche, aurait des conséquences dramatiques pour la résistance ukrainienne », avertit Jean-Louis Bourlanges.

D'autres sujets pourraient donner lieu à un bras de fer au sommet de l'État, de la défense aux traités commerciaux tels que le Mercosur (zone de libre-échange en Amérique du Sud), en passant par la politique française en Afrique ou au Moyen-Orient ou la nomination d'ambassadeurs. Le « domaine réservé » ne le resterait sans doute pas tant que ça...

Le Monde
Idées, samedi 22 juin 2024 948 mots, p. 28
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21 juin 2024 - Le Monde (site web)

Bruno Palier En se présentant comme le parti de ceux qui travaillent dur, le RN récupère le vote de ressentiment

Le politiste souligne le lien existant, partout en Europe, entre dégradation des conditions de travail et vote pour l’extrême droite

Les résultats obtenus lors des élections européennes par le Rassemblement national (RN) doivent en grande partie se comprendre comme une revanche contre la réforme des retraites et plus largement comme une demande de reconnaissance et d’amélioration des difficultés rencontrées au travail. Dans notre ouvrage collectif Que sait-on du travail ?(Presses de Sciences Po, 2023), nous avons pu documenter combien, pour une grande majorité de Français, les conditions de travail sont mauvaises, le travail s’est intensifié, les accidents de travail sont plus nombreux et les risques psychosociaux sont plus élevés qu’ailleurs.

Ces difficultés ont été niées par le gouvernement lors de la réforme des retraites de 2023, mais aussi par les principaux représentants des employeurs lors des négociations qui ont échoué, début janvier, sur le pacte traitant de la qualité de vie au travail.

Dans une tribune publiée dans Le Monde en janvier 2023, nous annoncions que la réforme des retraites allait alimenter le vote RN. Plus généralement, c’est un vote d’opposition à ceux qui sont restés sourds aux problèmes économiques et sociaux manifestés par les Français. Un vote sanction des politiques aveugles aux réalités sociales, telles que la dépendance aux voitures et les budgets contraints des « gilets jaunes » analysés par Pierre Blavier dans son livre Gilets jaunes. La révolte des budgets contraints(PUF, 2021). C’est aussi une réaction à l’absence de revalorisation des professions « essentielles » après le Covid-19, professions pourtant mal loties, comme l’ont montré les travaux de la chercheuse Christine Erhel, une revanche contre l’imposition de la réforme des retraites bien que les Français s’y soient opposés faute de pouvoir tenir au travail plus longtemps.

En se présentant comme le parti de ceux qui travaillent dur, en les opposant aux élites qui les négligent et les méprisent, le RN récupère ce vote de ressentiment. De plus en plus de travaux de sciences politiques soulignent le lien entre insatisfaction au travail, dégradation des conditions de travail, management vertical, perte de sens et vote pour les droites radicales extrêmes en Europe.

Faible capacité d’expression

Ainsi, Luc Rouban, dans son ouvrage La Vraie Victoire du RN (Presses de Sciences Po, 2022), souligne le lien entre l’absence de reconnaissance professionnelle et le vote RN. Thomas Coutrot a récemment montré dans une étude (« le bras long du travail ») que les variables professionnelles les plus saillantes en lien avec le vote RN sont le statut d’ouvrier, la pénibilité physique et le fait de travailler habituellement de nuit ou tôt le matin. Le vote d’extrême droite est aussi associé à une faible capacité d’expression dans le travail. Des études internationales confirment ces liens.

Ainsi, Lorenza Antonucci et ses collègues montrent que les difficultés au travail (précarité des contrats, manque d’autonomie dans les décisions professionnelles, absence de perspective d’avancement, équilibre entre vie professionnelle et vie privée insatisfaisant, salaire inadapté aux responsabilités) expliquent le vote pour les partis radicaux, en France comme aux Pays-Bas.

Johannes Kiess et ses collègues montrent, quant à eux, avec des données d’Allemagne de l’Est, que l’absence de « pouvoir d’agir » au travail conduit à soutenir l’autoritarisme et la xénophobie, tandis que l’expérience de la participation aux décisions a l’effet inverse. Dans sa thèse, le docteur en sciences politiques Paulus Wagner expose les modèles d’organisation du travail en Allemagne et en Autriche. Les travailleurs au bas de la hiérarchie se sentent « traités comme un numéro plutôt que comme un être humain » par la direction de leur entreprise. Ils éprouvent alors de l’injustice et du ressentiment, lesquels débouchent sur un vote pour les partis de la droite radicale populiste.

On pourrait se demander pourquoi la gauche ne semble pas avoir profité jusqu’à présent de ces problématiques du travail. Notons, tout d’abord, qu’en France, les syndicats ont profité de leur union contre la réforme des retraites, en organisant des mobilisations et en mettant des mots sur les réalités du travail (conditions dégradées, intensification, absence d’écoute et de reconnaissance) pour recruter des nouveaux adhérents et accroître leur légitimité.

Le baromètre de la confiance du Cevipof montre qu’en janvier 40 % des Français interrogés font confiance aux syndicats, contre 27 % en 2020, les situant ainsi loin devant les partis politiques (20 % de confiance lors du rapport de janvier).

Notons ensuite que les partis de gauche apparaissaient divisés après 2022 et ont été, à ce jour, très peu mobilisés sur les questions du travail, à l’exception de certains comme François Ruffin [député La France insoumise de la Somme]. A l’heure où le RN annonce qu’il ne reviendra sans doute pas sur la réforme des retraites, il n’ose aborder directement les conditions de travail dégradées, le management vertical, les stratégies d’intensification du travail des entreprises et de leurs actionnaires pour ne pas heurter une partie de son électorat (les petits patrons, artisans et commerçants notamment).

De son côté, une gauche unie qui saurait parler du travail pourrait attirer les suffrages des nombreux Français qui demandent que leurs difficultés au travail soient entendues, reconnues et améliorées.

Il faudrait pour cela questionner les formes dominantes de management en France, promouvoir une participation plus grande des salariés aux décisions stratégiques et quotidiennes des entreprises, reconnaître leur travail et l’importance de leur contribution.

Le Figaro, no. 24829
Le Figaro Économie, vendredi 21 juin 2024 3046 mots, p. 21

Économie

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20 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Audiovisuel public, simplification, énergie... Les réformes à l'arrêt

La dissolution de l'Assemblée nationale a stoppé net une dizaine de projets de loi dans la sphère économique. Les secteurs concernés s'inquiètent.

Comme tout un chacun, les acteurs de la vie économique ont été pris de court au soir des élections européennes. Mais ils ont peut-être été davantage saisis par l'effroi. Car l'annonce surprise de la dissolution de l'Assemblée nationale par Emmanuel Macron a entraîné la disparition pure et simple des travaux parlementaires en cours dans cet hémicycle. Projets de loi, propositions de loi, commissions d'enquête, missions d'information n'ont pas seulement été suspendus, ils ont disparu avec la perte par les députés de leur mandat. Réforme de l'audiovisuel public, EGalim 4, loi sur les produits phytosanitaires... Si le nouveau gouvernement, nommé à l'issue des législatives, souhaite ainsi engager un nouveau travail sur ces réformes qui étaient en phase préparatoire, il faudra reprendre le processus depuis le début : élaboration du projet de loi, consultation du Conseil d'État, adoption en Conseil des ministres puis jeu de la navette parlementaire entre les deux Assemblées avant adoption et promulgation. Dans le cas contraire, ce sera l'abandon pur et simple des travaux qui avaient été engagés.

Des textes qui ont en revanche été adoptés en première lecture à l'Assemblée avant la dissolution, comme la loi d'orientation agricole, ont en théorie un destin différent. Une fois que les nouveaux députés auront été élus, les discussions sur ces textes pourront tout à fait reprendre au Sénat. Mais il n'y a là rien d'automatique... Autrement dit, en mettant un coup d'arrêt aux réformes, la dissolution a jeté un grand trouble, au grand dam des secteurs concernés. Tour d'horizon.

L'audiovisuel public en plein brouillard

Ce devait être la mesure phare de la ministre de la Culture, Rachida Dati. La réforme qui promettait de fusionner les différentes entités du service audiovisuel public afin de créer une « BBC à la française » restera finalement dans les cartons. Porté depuis des années par le Sénat et programmé à l'Assemblée le 24 juin, ce projet de rassembler France Télévisions, Radio France, France Médias Monde et l'INA au sein d'un holding n'avait jamais été aussi proche d'aboutir. Le dossier, déjà remisé au placard en 2020 en raison de la crise du Covid, «joue de malchance» ,a estimé Delphine Ernotte, la présidente de France Télévisions. Mais «ce serait une erreur de ne pas faire cette réforme» ,insiste la dirigeante, qui a milité pour un pôle public fort.

En attendant, l'audiovisuel public doit régler un sujet plus brûlant. Depuis la fin de la redevance télé, son financement, qui s'élève à 4 milliards d'euros, est assuré par la ponction d'une fraction de la TVA. Ce mécanisme, temporaire, deviendra caduc en fin d'année. Pour le remplacer, un projet de loi porté par les députés Quentin Bataillon (Renaissance) et Jean-Jacques Gaultier (LR) envisageait un système pérenne de prélèvements sur recettes, calqué sur le modèle du financement des collectivités. Avec l'idée d'éviter la budgétisation, qui soumettrait l'audiovisuel public aux aléas des révisions annuelles de ses subsides. Ce texte devait être soumis au vote du Parlement avant la loi de finances, à l'automne prochain. Faute de réforme, et donc de visibilité sur les moyens dont ils disposent, France Télévisions, Radio France, France Médias Monde et l'INA seront contraints de naviguer à vue.

Un coup d'arrêt au chantier de la simplification

Le grand chantier de la simplification cher au ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, devra attendre. Après des mois de consultation auprès des entrepreneurs, des organisations patronales et autres fédérations professionnelles, la loi de simplification appelée de ses voeux par Emmanuel Macron suivait pourtant un processus bien avancé. Le texte présenté en Conseil des ministres au mois d'avril s'apprêtait à être voté au Sénat deux jours seulement après l'annonce surprise de la dissolution, le mardi 11 juin.

Le caractère très consensuel du projet de loi de « simplification de la vie économique » - qui prévoyait la suppression d'une grande partie des Cerfa, la création d'un « test PME » ou la facilitation de l'accès aux marchés publics pour les PME - laissait espérer une adoption facile à la Chambre haute, malgré une majorité d'opposition. Car, à droite comme à gauche, la nécessité de libérer les patrons, notamment ceux de petites entreprises, du poids excessif de normes souvent inutiles paraissait évidente. Seules quelques mesures, comme la simplification de la fiche de paie - supprimée au Sénat -, avaient jusqu'alors fait débat.

Le renouvellement de l'Assemblée nationale a néanmoins mis un coup d'arrêt au texte, pourtant très attendu par le monde économique. Un contretemps qui n'empêche pas le patronat d'espérer que, quelle que soit la majorité qui se dégagera des élections le 7 juillet, l'ouvrage sera remis sur le métier, tant il apparaît nécessaire pour « libérer la croissance ». «La question de la simplification apparaît comme une chose assez consensuelle au niveau politique, donc on espère que le chantier engagé sera maintenu, avance un patron du secteur commercial. Mais jusqu'à maintenant, j'ai l'impression que seul le RN parle de légiférer sur les normes, alors attendons de voir.» Devant le patronat, ce jeudi, Jordan Bardella a en effet proposé de lancer des assises de la simplification. Ce à quoi Bruno Le Maire a tenu à répondre que «c'est déjà fait» : «Le texte est prêt à être voté, à vous de voir si vous voulez refaire tout le travail. Il est entre vos mains, plus entre les miennes», a-t-il déclaré. Pour convaincre, de son côté, Bruno Retailleau a tenu à rappeler que le test PME demandé par les chefs d'entreprise a d'abord été voté à l'initiative de la droite sénatoriale.

Le monde agricole craint de perdre les fruits de sa mobilisation

Loi d'orientation agricole (PLOA), EGalim 4, loi sur les produits phytosanitaires... Nombreux sont les textes touchant le quotidien des agriculteurs, des usines agroalimentaires et des acteurs de la grande distribution eux aussi suspendus à des stades plus ou moins avancés de leur conception. Dans les cours de ferme, on craint une nouvelle occasion ratée d'enfin résoudre les maux de la ferme France, après des semaines de mobilisation au tournant de 2023 et 2024. «Nous manoeuvrons pour essayer de faire en sorte que les promesses faites ne soient pas oubliées, notamment en envoyant aux candidats les 27mesures que nous souhaitons voir reprises, explique Arnaud Rousseau, le président de la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire. Cela touche notamment les mesures de compétitivité, de simplification des entreprises et de dignité, qui regroupe le nécessaire renouvellement des générations ou la rémunération.» Pour cibler le maximum d'aspirants députés, le syndicat a mis en branle son vaste réseau de terrain. La tâche reste ardue, dans un contexte où la possible absence de majorité claire fait craindre une phase d'immobilisme. «À part quelques « bullets points » chez le Rassemblement national, nous n'avons rien de très solide concernant le programme de l'alliance RN-LR», ajoute le chef de file du syndicat, qui voit toutefois dans l'alliance un moyen d'arrondir les angles sur de potentiels sujets de crispation. Comme celui des « prix garantis » ou de la sortie des accords de libre-échange, prônés jusque-là par le parti dirigé par Jordan Bardella, et vus d'un mauvais oeil par le monde agricole.

Concernant la future loi EGalim 4, qui encadre les relations commerciales entre distributeurs, agriculteurs et industriels, promise pour cet été, ou le texte sur les produits phytosanitaires, l'avenir semble beaucoup plus incertain. « Il est difficile d'y voir clair, explique Dominique Chargé, le président de la Coopération agricole qui regroupe 40 % des industriels de l'alimentaire, donc nous essayons de pousser pour obtenir le plus rapidement la publication des textes les plus matures, comme le décret sur la réutilisation des eaux usées.»Du côté des distributeurs, l'arrêt des débats sur la réforme EGalim suscite également des craintes. «On se retrouve dans une situation bancale avec une réflexion sur la réforme arrêtée en plein milieu. On est laissés dans l'incertitude» ,souligne le représentant d'un distributeur. Seule certitude, à ce stade : quelle que soit l'issue des élections législatives, on s'attend à une reprise des débats, en particulier sur la délicate question de la souveraineté alimentaire. «Qu'il s'agisse du front populaire ou du RN, les deux bords annoncent une volonté de souveraineté alimentaire mais aucun n'explique comment cela serait mis en oeuvre. Tout est très parcellaire» ,s'inquiète ce même représentant. L'épineux débat sur l'application de prix planchers pour les produits agricoles est également redouté. Au-delà de ces sujets EGalim, le secteur craint surtout que l'encadrement de ses marges revienne sur la table. «Bien sûr que nous avons des craintes lorsque certains candidats affirment que la grande distribution a fait des profits et qu'il faut la taxer. Nos marges sont très faibles,insiste-t-on dans le milieu. Ce qui nous inquiète est que tant à l'extrême gauche qu'à l'extrême droite, ils ne connaissent pas nos sujets. »

Climat, énergie : des priorités à définir au plus vite

La stratégie nationale bas carbone (SNBC) et la Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) qui en découle sont prévues par la loi énergie et climat de 2019. Ces textes doivent servir de base au plan national intégré énergie-climat, qui doit légalement être remis à Bruxelles avant le 30 juin. La PPE établit les priorités d'action du gouvernement en matière d'énergie pour la métropole, dans les dix années à venir, partagées en deux périodes de cinq ans. L'actuelle couvre la période de 2019 à 2023 et de 2024 à 2028. Elle aurait dû être actualisée dès l'été dernier, et bénéficier de l'ajout d'une nouvelle période de cinq ans, de 2029 à 2034. Au printemps, le gouvernement avait finalement opté pour la voie réglementaire, préférant éviter un texte législatif soumis à une assemblée potentiellement hostile. Une nouvelle consultation nationale devait être lancée et un décret d'application publié avant la fin de l'année. «Nous aurions eu besoin d'un document de programmation. Cela aurait rendu plus visibles les éventuels changements d'orientation» ,souligne Jules Nyssen, président du syndicat des énergies renouvelables. «La PPE nous couvre jusqu'en 2028. Et après? » ,s'inquiète Michel Giorgia, délégué général France Renouvelables. De même, le plan national d'adaptation au réchauffement climatique (PNACC) est repoussé à des jours meilleurs.

Un répit pour la niche fiscale des meublés de tourisme

La proposition de loi « visant à remédier aux déséquilibres du marché locatif en zone tendue » devait être votée ces jours-ci, après une commission mixte paritaire. Elle prévoyait de raboter la niche fiscale dont bénéficient les meublés de tourisme, en plus de donner aux maires une nouvelle boîte à outils permettant de réguler le phénomène (quotas par quartier, priorité à la location de résidences principales, obligation de réaliser un diagnostic de performance énergétique...). «C'est une proposition de loi transpartisane, qui avait terminé son chemin au Sénat, insiste Véronique Siegel, présidente de la branche hôtellerie de l'Union des métiers et des industries de l'hôtellerie (Umih). Nous allons tout faire pour que le nouvel Hémicycle s'en saisisse dès sa prise de fonction. Plus on attend, plus la crise du logement s'aggrave. En particulier pour les étudiants, qui commencent à chercher un logement pour la rentrée.» Après avoir déjà initié une plainte pour concurrence déloyale auprès du tribunal de commerce de Paris, l'Umih soutient l'action portée par 26 hôteliers, qui viennent d'assigner la plateforme, cette fois-ci, à Lisieux. Ces professionnels reprochent notamment à Airbnb de publier des annonces illicites (sans numéro d'enregistrement). Ils réclament 9,2 millions d'euros de dommages et intérêts. «Une loi comme celle-ci se doit de retrouver sa place au sein de l'Assemblée nationale, pense la députée (Renaissance) Annaïg Le Meur, qui portait le projet avec Iñaki Echaniz . Mais le RN est contre, car il veut protéger les propriétaires et refuse les DPE.»

Horizon bouché pour la construction

Le secteur du logement, en crise profonde depuis des mois, n'avait pas besoin de ça. La loi Kasbarian 2, qui visait à faciliter la production de logements abordables, est elle aussi mise en jachère. Le texte, par ailleurs décrié par les associations d'aide au logement, permettait entre autres aux maires qui n'atteignent pas le quota de 25 % de logements sociaux de l'atteindre en construisant en lieu et place des appartements destinés aux classes moyennes. Il prévoyait également des mesures pour construire plus vite. «C'était une loi qui n'allait pas révolutionner la planète immobilier mais qui allait dans le bon sens», rappelle Pascal Boulanger, le président de la Fédération des promoteurs immobiliers. Les réservations de logements neufs se sont effondrées de près de 40 % en 2023.

Beaucoup de temps perdu face aux cybermenaces

L'horloge tourne pour le projet de loi « résilience » , qui devait être présenté en Conseil des ministres le 12 juin. Alors que les attaques cyber sont en constante progression, la France se doit d'avoir transposé dans son droit national d'ici au 17 octobre trois directives européennes, dont celle dite « NIS 2 » (en français, SRI, Sécurité des réseaux et des systèmes d'information). Ce texte définit un nouvel ensemble de normes en matière de cybersécurité auxquelles des milliers d'entreprises et les collectivités territoriales de plus de 35 000 habitants devront se conformer. L'objectif est aussi simple que crucial : contraindre à mieux se protéger contre les cybermenaces qui empoisonnent la vie quotidienne des Français et du tissu économique. Si la France s'expose à des sanctions financières en cas de retard, c'est surtout la crainte d'une discussion parlementaire à la va vite qui inquiète certains acteurs, ou le renvoi de plusieurs points à trancher à des décrets d'application. «Pour être efficiente, une telle loi doit être claire et détaillée, insiste la dirigeante d'une start-up de cybersécurité. Si les entités concernées ne savent pas vraiment ce qu'elles doivent faire ni comment, elles risquent de retarder au maximum leur mise en conformité.» L'important travail préparatoire réalisé en amont par l'Anssi, l'Autorité nationale en matière de cybersécurité et de cyberdéfense, et «l'enjeu apolitique et absolument indispensable»pourraient fluidifier les discussions, veut croire un avocat spécialisé. Reste que tout temps perdu fait le jeu des attaquants.

Les titres-restaurant attendent leur projet de loi

Régler ses courses en titres-restaurant. Plus de 5 millions de salariés ont pris l'habitude de le faire. Ils sont pratiquement 100 % à vouloir que cela continue. En 2022, l'exécutif avait pourtant élargi à titre exceptionnel, l'utilisation des titres-restaurant pour acheter tout produit alimentaire au supermarché. La dérogation a été prolongée jusqu'au 31 décembre prochain, pour aider les Français dans un contexte de forte inflation. La grande distribution est ravie. Les restaurateurs fous furieux. «Nous demandons une chose: la fin de cette extension au 31décembre, même si cette mesure est impopulaire pour les pouvoirs publics, insiste Franck Chaumès, président national de l'Umih-restauration. D'accord pour utiliser les titres-restaurant en grande surface et dans des commerces de bouche, mais uniquement pour se restaurer à midi. Le titre-restaurant n'est pas un titre Caddie. Le gouvernement Macron a écouté le lobby des grandes surfaces, au détriment des restaurateurs. Nous demandons au nouveau gouvernement de soutenir les restaurateurs.» La mesure est tellement populaire que le prochain gouvernement aura du mal à faire marche arrière. Olivia Grégoire, ministre déléguée chargée des Entreprises, du Tourisme et de la Consommation, était favorable à sa pérennisation. L'objectif était de lancer un projet de loi à la rentrée, pour réformer le dispositif et notamment accélérer la dématérialisation du titre-restaurant. Début juin, des arbitrages étaient en discussion à Matignon. Il était notamment question d'instaurer un double plafond (plus élevé en restauration, moins en grande surface).

La loi anti-fast fashion fragilisée

À l'unanimité, la proposition de loi visant à «réduire l'impact environnemental de l'industrie textile» avait été adoptée par les députés fin mars. Elle devait être examinée au Sénat, dans le cadre d'une procédure accélérée. Cette loi anti-fast fashion va-t-elle tomber dans les limbes de la dissolution ? De nombreuses marques de prêt-à-porter en rêvent. D'Inditex (Zara) à H&M, en passant par Primark et Shein, ce projet leur a donné des sueurs froides. En prévoyant la mise en place d'un malus sur certains articles, il vise leur modèle économique et promet de faire fuir une partie de la clientèle. Et ce, dans un contexte déjà très tendu concernant les ventes de vêtements en France. En coulisses, toutes les enseignes s'activaient pour se défendre et mettre en avant des pratiques qui s'améliorent (gestion des stocks, choix des matières premières, relocalisation d'une partie de la production dans le bassin méditerranéen).

Tout le monde s'accorde à dire que l'industrie de la mode est l'une des plus polluantes. Mais qui sont les mauvais élèves ? La définition de l'ultra-fast fashion devait se faire par décret, en fonction du nombre de références renouvelées chaque jour et de la durée de commercialisation des articles. Un travail très difficile. J'ai bon espoir que la loi soit reprise et suive son parcours législatif, déclare Anne-Cécile Violland, députée Horizons de la Haute-Savoie, qui portait le texte . La Nupes était favorable au texte. Le RN était pour le principe, même s'il était contre certaines mesures jugées trop contraignantes (notamment l'interdiction de la publicité).»

Le verdissement des flottes reporté aux calendes grecques

Damien Adam, le député de Seine-Maritime (Renaissance) qui portait la proposition de loi sur le verdissement des flottes de véhicules d'entreprise, ne s'avoue pas vaincu. Reporté aux calendes grecques avec la dissolution, son texte partait d'un constat simple : la loi d'orientation des mobilités (LOM) votée en 2019 prévoyait que les entreprises disposant d'au moins 100 véhicules, y compris les loueurs de courte durée, soient contraintes d'acquérir une part de véhicules « à faibles émissions » (100 % électriques et hybrides rechargeables) lors de leur renouvellement annuel : 10 % à partir de janvier 2022, 20 % en janvier 2024, 40 % en 2027 et 50 % en 2030.

Ce quota n'étant pas respecté, la proposition de loi avait pour but de les y contraindre avec des sanctions à la clé. Davantage de véhicules électriques auraient de fait alimenté le marché de l'occasion destiné aux particuliers. Fin avril, la commission du développement durable avait décidé de mandater une mission flash sur le sujet, ce qui de fait reportait l'examen du projet de loi à l'automne. Cette proposition de loi pourrait-elle être remise en piste ? « Tout dépendra de quel côté se situe la nouvelle majorité , selon Damien Adam. La « majorité présidentielle » et le Nouveau Front populaire y sont favorables. Pas le RN, ni LR. Beaucoup d'élus se font l'écho d'électeurs qui n'arrivent pas à se projeter dans l'avenir, regrette le député. Mais en 2035, l'autonomie des batteries sera plus importante et le nombre de bornes de recharge aura considérablement augmenté. SERVICE ÉCONOMIE

Le Monde
élections législatives, vendredi 21 juin 2024 1054 mots, p. 6
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20 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Quelles solutions pour remédier à la crise du logement ?

Questions de campagne Souvent oublié, le sujet est cette fois abordé par l’ensemble des grandes forces politiques. Avec de vrais clivages

Claire Ané

Une fois n’est pas coutume, le logement, souvent escamoté, fait partie des thèmes de la campagne en vue des élections législatives des 30 juin et 7 juillet. Y compris au sein de la majorité sortante, largement accusée de n’avoir pas su répondre à la crise profonde du secteur : Emmanuel Macron a déclaré, mercredi 12 juin, faire son « mea culpa » sur l’accès au logement des jeunes.

Si les politiques s’en saisissent, c’est parce que la situation s’est détériorée : la cherté des logements, doublée de la hausse des taux d’emprunt immobilier, a fait s’effondrer la construction et la vente, et bloqué de nombreux aspirants propriétaires dans le parc locatif. La création de logements sociaux a chuté, alors que 2,6 millions de ménages sont en attente, un record. Les difficultés à se loger sont accrues par la progression des résidences secondaires et des locations touristiques, alimentant un sentiment de déclassement.

Les programmes des différents camps n’accordent pas la même importance à cette crise. Celui du Nouveau Front populaire est, de loin, le plus fourni et le seul à y affecter d’importants moyens, au risque d’être accusé d’irréalisme. Le camp présidentiel y consacre l’un des huit points de sa plate-forme, et une nouvelle taxe. Les Républicains (LR) promettent « une vraie politique du logement », marquée par une baisse de la fiscalité. Le Rassemblement national (RN), qui n’a pas encore publié de programme, n’en fait pas une priorité, même si le patron du parti, Jordan Bardella, interrogé sur le sujet sur France 2, mardi 18 juin, a cité quelques mesures.

Sur le fond, de nombreux points communs se font jour. LR et RN s’accordent à soutenir les propriétaires, un marqueur traditionnel de la droite. Ils veulent supprimer l’interdiction progressive de mise en location des passoires thermiques, que le gouvernement a déjà allégée pour les petites surfaces, car elle « tue le marché locatif ».

Ces deux partis ont défendu, ces derniers mois, les généreuses niches fiscales accordées aux loueurs de meublés touristiques et de meublés, que la majorité sortante et la gauche étaient en passe d’aligner sur la location longue durée. LR entend baisser les impôts sur les revenus locatifs, « pour remettre des logements sur le marché ». Autre faveur aux plus aisés : la résidence principale serait exonérée de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI), ainsi que de l’impôt sur la fortune financière, que le RN compte substituer à l’IFI.

« Alléger les normes »

Il s’agit aussi, pour LR, de « protéger les propriétaires contre les mauvais payeurs et les squatteurs », ce que fait déjà la loi du 27 juillet 2023 de Guillaume Kasbarian, devenu depuis ministre du logement. LR et le RN avaient voté ce texte critiqué par la Défenseure des droits et par les rapporteurs spéciaux de l’ONU. Le Nouveau Front populaire prévoit d’abroger cette loi « antisquat », préférant « sécuriser les propriétaires et les locataires » en créant une garantie universelle des loyers. La gauche préconise d’encadrer les loyers dans toutes les zones tendues.

Les pistes de relance de la production de logements varient. LR a proposé au printemps d’assouplir l’objectif, fixé par la loi en 2021, d’atteindre le zéro artificialisation nette des terres d’ici à 2050, qui réduit les possibilités d’étalement urbain et contribue à renchérir les prix du foncier. C’est aussi l’une des « urgences » du RN, indique Frédéric Falcon, député sortant de l’Aude et référent du parti sur le logement : « Plus largement, nous souhaitons alléger les normes et les possibilités de recours, qui pèsent sur la construction. » Des objectifs que partagent LR et un récent projet de loi du gouvernement.

Le Nouveau Front populaire préfère encadrer les prix du foncier – une mesure qui avait fait consensus lors du Conseil national de la refondation consacré au logement. Le camp présidentiel réitère sa promesse de créer 35 000 logements étudiants et le RN remet à plus tard son projet d’en construire 100 000 en cinq ans. La gauche annonce 200 000 logements publics par an, durant cinq ans, ce qui coûterait 10 milliards d’euros, selon le chiffrage de l’ex-députée socialiste de Tarn-et-Garonne Valérie Rabault.

La gauche entend aggraver les sanctions contre les communes urbaines qui ne respectent pas leurs obligations de construction de logements sociaux, fixées par la loi Solidarité et renouvellement urbains (SRU). Elle prend le contre-pied du gouvernement, qui s’apprêtait à assouplir ce dispositif, tandis que LR, et surtout le RN, voulaient en profiter pour aller plus loin. A défaut de pouvoir donner aux Français la priorité pour l’accès au logement social – cela nécessiterait de réviser la Constitution –, le RN souhaite en priver ceux qui ont « un casier judiciaire long comme le bras », a indiqué Jordan Bardella. L’actuel ministre du logement s’était déclaré « ouvert » à une telle idée, début mai.

Tous les partis comptent encourager l’accession à la propriété. Pour les macronistes, cela passe par une exonération des frais de notaire pour les jeunes qui achètent des logements coûtant moins de 250 000 euros. LR ne précise pas la modalité retenue, tandis que la gauche veut rouvrir le prêt à taux zéro à tous les ménages primo-accédants. Côté RN, Frédéric Flacon préfère « ne pas s’avancer » sur l’idée, issue du programme de 2022, d’un prêt à taux zéro jusqu’à 100 000 euros, accordé sans conditions de ressources aux ménages dont la moyenne d’âge est inférieure à 30 ans et dont l’un des membres au moins est français.

La rénovation des logements n’est abordée que par deux camps. Celui d’Emmanuel Macron promet « un fonds de rénovation de 300 000 logements pour les classes moyennes » , financé par une taxe sur les rachats d’actions par les grandes entreprises, tandis que la gauche s’engage en faveur d’un renforcement des aides à tous les ménages pour l’isolation complète de leur logement. Enfin, le Nouveau Front populaire se distingue par sa volonté de répondre à la hausse du nombre de sans-abri, en renforçant l’hébergement d’urgence et sans exclure la réquisition de logements vides.

Le Figaro, no. 24829
Le Figaro, vendredi 21 juin 2024 1019 mots, p. 2

Politique

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20 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Législatives : les trois blocs espèrent profiter d'une surmobilisation de l'électorat

Deux ans après le scrutin de 2022, les électeurs ont beaucoup plus conscience des enjeux et se projettent vers une alternance politique à court terme.

Timsit, John

Se dirige-t-on vers une forte baisse de l'abstention ? À une petite semaine du premier tour des élections législatives, les Français ont pour l'instant prévu de se mobiliser davantage que lors du dernier scrutin de 2022. D'après le sondage Ifop-Fiducial pour Le Figaro,LCI, et Sud Radio, publié jeudi, la participation du 30 juin est estimée à 64 %. Soit 16,5 points de plus qu'il y a deux ans. Une poussée impressionnante due au choc de la dissolution actionnée par le président de la République dans la foulée des européennes. «Nous ne sommes pas dans une conjoncture habituelle» , souligne Céline Braconnier, directrice de l'IEP Saint-Germain-en-Laye.

Quels sont les ressorts d'une telle envolée ? Plusieurs facteurs s'additionnent, selon la politologue spécialiste de l'abstention. Il y a d'abord moins de lassitude de l'opinion puisque «ces législatives ne viennent pas juste après une présidentielle» ,la synchronisation du calendrier électoral ayant été bousculée. En 2022, «il n'y avait aucune conscience de l'enjeu puisque tout le monde pensait qu'Emmanuel Macron aurait une majorité absolue», pointe Jean-Yves Dormagen, président fondateur de Cluster 17 et expert de l'abstention. Deux ans plus tard, «c'est complètement différent, puisque c'est une élection décisive pour le futur du pays et la désignation du futur premier ministre.»À l'instar de la compétition politique dans les régimes parlementaires présents au Royaume-Uni ou en Espagne.

Autre élément important : la campagne, d'une rare intensité, qui polarise l'offre entre trois blocs bien distincts. Alors que la majorité présidentielle est en troisième position dans notre étude, beaucoup de Français considèrent que l'élection se jouera entre le Rassemblement national et la gauche rassemblée dans le Nouveau Front populaire. Ce qui permet, selon Céline Braconnier, aux futurs votants de se projeter dans une «possible alternance»à très court terme. «Les électeurs qui se mobiliseront ne vont pas aller voter pour tel ou tel député, mais pour le représentant de tel ou tel camp qui aura su rassembler sur son projet» ,précise-t-elle. Si le premier ministre Gabriel Attal et le président du RN Jordan Bardella sont les candidats naturels de leur famille politique pour Matignon, la gauche, elle, ne parvient pas à s'accorder sur une seule personnalité. Cette bataille à trois est tellement personnifiée et nationalisée qu'elle peut ramener dans l'isoloir des personnes «souvent loin de la politique». «Quelqu'un qui s'abstient habituellement peut être mobilisé dans une campagne inhabituelle», poursuit-elle.

Trois semaines après une participation en hausse aux européennes (51,49 %), par rapport à 2019, ces législatives pourraient bouleverser le profil de ceux qui vont à la pêche le jour des élections. «Plus on est éduqué, aisé, âgé et urbain, plus il y a de chances d'aller voter,analyse Adélaïde Zulfikarpasic, directrice générale de BVA France . Parmi ces abstentionnistes, il y a souvent un manque d'intégration, notamment professionnelle, à la société.»Le cercle vicieux de l'abstention sera-t-il renversé ? Un indice vient confirmer cette hypothèse : les procurations, sur lesquelles 700 000 Français se sont déjà rués en une semaine. Le début des grandes vacances a beau expliquer cette envolée, l'incertitude et la dramatisation du scrutin n'y sont pas non plus pour rien.

Avec un effet direct imputable à cette hausse probable de la participation : la hausse du nombre de triangulaires au second tour. Pour se maintenir dans leur circonscription jusqu'au 7 juillet, les candidats devront dans un premier temps récolter les suffrages d'au moins 12,5 % des électeurs inscrits sur les listes. Logiquement, la hausse du nombre de votants, cumulée à un plus faible nombre de candidats par rapport à 2022, baisse considérablement le seuil de qualification en voix. «Dans ces cas de figure, se posera dès le premier tour la question du maintien pour celui qui sera en troisième position, met en garde Jean-Yves Dormagen . Faudra-t-il faire barrage au RN ou au Front populaire?»La question n'a pas fini de tarauder les états-majors politiques, qui refusent, pour la plupart, d'y répondre.

Reste une inconnue, présente sur toutes les lèvres : à qui le retour aux urnes des électeurs va-t-il profiter ? En campagne dans un territoire où le RN est arrivé en tête aux européennes, une députée macroniste mise sur un sursaut des Français «par crainte des extrêmes.» «Le pays n'y est pas prêt», espère-t-on dans le camp présidentiel. À cet égard, les appels des sportifs ou des influenceurs qui visent à faire barrage sont risqués, cette communication pouvant au final surmobiliser les oppositions. Les spécialistes, eux, tentent de prendre de la hauteur. Les prédictions sont d'autant plus difficiles que «la campagne se fabrique progressivement» ,confie Céline Braconnier.

D'un côté, le regain de mobilisation des plus jeunes pourrait «bénéficier aux candidats du Nouveau Front populaire»qui se sont érigés en rempart contre les nationalistes qui seraient aux portes du pouvoir. «Aux européennes, il y avait une forte porosité à gauche, là il va y avoir un raffermissement», prédit Adélaïde Zulfikarpasic. De l'autre, le RN a «encore un réservoir de voix pour les législatives,rappelle Céline Braconnier. Certains électeurs n'ont pas participé aux européennes.»Jordan Bardella n'a en effet réuni que 7,7 millions de suffrages le 9 juin, beaucoup moins que les 13,2 millions de Marine Le Pen à la présidentielle de 2022. «Il y a une diversification sociologique très marquée du RN depuis quelques années, mais son socle dans les catégories populaires et les jeunes ne vote pas forcément aux élections intermédiaires ou de faible intensité. La perspective de l'alternance peut les mobiliser» ,développe la professeur de sciences politiques.

Si les sondages donnent une photographie de l'opinion au niveau national, à un instant « T » , il faut rappeler que les législatives se jouent localement : 577 petites élections vont avoir lieu, dans autant de circonscriptions. Le poids et l'implantation des sortants peuvent se révéler déterminants. Des événements, comme le prochain débat organisé sur TF1 le 25 juin entre Gabriel Attal, Jordan Bardella et Manuel Bompard, peuvent aussi faire bouger les lignes. Il reste neuf jours avant le premier tour. Une éternité en politique. T. J.

L'Humanité
vendredi 21 juin 2024 718 mots, p. 27

Jean-Claude Lefort, la justice accrochée au coeur

Pierre Chaillan

Hommage L'ancien député PCF du Val-de-Marne, un temps secrétaire de Georges Marchais, engagé dans la solidarité avec le peuple palestinien, est décédé à l'âge de 79 ans.

Jean-Claude Lefort a succombé le 19 juin des suites d'un cancer contre lequel il a mené son dernier combat. Il était un militant communiste, de ceux qui se sont formés dans les rangs des jeunesses communistes des cités populaires de la banlieue rouge. Né le 15 décembre 1944 à Paris, il passe d'abord son enfance et sa jeunesse à Bagnolet (Seine-Saint-Denis), dans un milieu modeste. Son père, ouvrier, s'était engagé aux côtés des républicains espagnols dans les Brigades internationales et sa mère est gardienne dans une école. Celui qui aime déjà se dire « manouche » grandit dans ces zones périphériques de la capitale et fait ses armes militantes dans les combats pacifistes et internationalistes de ces années 1960-1970. Il devient dirigeant du MJCF. Ils sont trois copains et camarades, liés par le souvenir du combat de l'Espagne républicaine, qui ne se quittent jamais pour faire les quatre cents coups politiques : Jean-Claude Lefort à Bagnolet, José Fort à Aubervilliers, et François Asensi à Montreuil.

José Fort a réagi à l'annonce de sa mort pour saluer « notre histoire commune et notre amitié » au-delà de « nos divergences, nos colères, nos engueulades ». « Nous avons tous les trois vécu des moments intenses à la direction du Mouvement de la Jeunesse communiste : les bouleversements de 1968, la guerre américaine au Vietnam... »

Après « ces équipées », Jean-Claude rejoint, lui, le collectif travaillant en direct aux côtés de Georges Marchais, le tout nouveau secrétaire général du PCF. En 1983, il devient secrétaire de la puissante fédération du Val-de-Marne. Le dirigeant communiste est ensuite élu député de la 10e circonscription du département durant trois mandats. Membre de la commission des Affaires étrangères, il participe à de nombreuses négociations internationales et s'engage aux côtés des peuples et contre les injustices. En mémoire de la lutte contre la bête immonde en Espagne, il sera coprésident fondateur de l'Association des amis des combattants en Espagne républicaine (Acer), avec José et François - le député, grâce à ses prérogatives au sein de la commission des Affaires étrangères, récupère une partie des archives des Brigades internationales déposées à Moscou. Mais une terrible tragédie touchant un peuple le fait se lever une nouvelle fois. 1994, le génocide au Rwanda. L'élu milite pour que la vérité soit établie et propose, en 1998, la création d'une commission d'enquête sur la part des responsabilités françaises. Vice-président de ce qui sera, finalement, une mission d'information parlementaire sur le Rwanda, il se trouve en désaccord avec les conclusions du rapport et refuse d'en être coauteur. Il finit son troisième mandat de député en 2002 mais le militant poursuit ses combats pour la justice.

Toujours sensible à ses frères et soeurs, humains du monde, il s'investit activement en faveur des droits du peuple palestinien. En mai 2009, il est élu président de l'Association France Palestine Solidarité (AFPS), à l'issue du deuxième congrès de ce mouvement. Il est également le coordinateur du comité national de soutien à Salah Hamouri, emprisonné dans les geôles israéliennes depuis 2005, dont il deviendra le beau-père après que sa fille, Elsa, a épousé en 2014 le Franco-Palestinien, libéré en 2011 à la suite d'une intense campagne internationale. Salah Hamouri sera à nouveau détenu à trois reprises, avant d'être expulsé en 2022. Décoré des insignes de chevalier de la Légion d'honneur par Cécile Rol-Tanguy, en présence de l'ambassadeur palestinien en France, Jean-Claude Lefort ne cesse de multiplier les démarches pour faire respecter les droits de son gendre et poursuit sa lutte aux côtés des Palestiniens pour la reconnaissance de leur souveraineté.

Toujours prêt à dénoncer les injustices, il appelle en 2013 à la démission le ministre de l'Intérieur Manuel Valls pour sa politique à l'égard des Roms. Il rappelle au ministre socialiste sa propre émigration depuis l'Espagne, pour fuir le régime franquiste, et la compare avec celle des Roms, qui subissent une discrimination sociale dans leurs pays d'origine. Il signe « Jean-Claude Lefort, fils de Manouche ». En janvier 2024, en raison d'un différend qu'il explique dans un texte publié sur Mediapart, Jean-Claude Lefort quitte « avec une douleur extrême » le PCF, après soixante années d'appartenance.

L'Humanité présente ses condoléances à sa famille et à ses proches.

Le Monde
Economie & Entreprise, vendredi 21 juin 2024 990 mots, p. 17
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19 juin 2024 - Le Monde (site web)

Privatiser l’audiovisuel public, l’idée du RN qui alarme le secteur

En cas de victoire, le parti veut céder Radio France et France Télévisions

Aude Dassonville

Chaque jour de la campagne électorale qui passe apporte son lot d’hypothèses sur les projets du Rassemblement national (RN), en cas de victoire aux législatives, pour l’audiovisuel public. Dès le lundi 10 juin, le porte-parole du RN et député du Nord Sébastien Chenu confirmait que l’objectif de son parti restait identique à celui qu’il défendait lors de l’élection présidentielle de 2022, à savoir la privatisation.

La perspective provoque des sueurs froides à France Télévisions et à Radio France, les deux sociétés visées en priorité, mais aussi chez les producteurs et le milieu de la création audiovisuelle en général. « Aucun pays européen ne s’est risqué à privatiser l’audiovisuel public », rappelle une tribune signée par quarante et une organisations professionnelles fustigeant un « projet dangereux pour les Français » et pour « ce pilier de notre démocratie et de notre culture ».

Elle suscite aussi quelques doutes du côté des chaînes privées, dont le cours en Bourse n’a pas tardé à décliner. Après avoir atteint un niveau plancher vendredi 14 juin (7,45 euros par action pour TF1, soit une baisse de 16 % par rapport au vendredi 7 juin, et 12,04 euros pour M6, soit - 12 % en cinq jours), les valeurs ont remonté, sans avoir retrouvé leur niveau d’avant les européennes.

A TF1, on préfère garder le silence sur le sujet, afin de ne pas « participer au débat politique ». « Nous ferons valoir nos analyses sectorielles à l’issue de l’élection au gouvernement qui sera en place », indique-t-on. De même, l’Association des chaînes privées (groupes TF1, M6, Altice et Canal+), actuellement présidée par Rodolphe Belmer, le directeur général de TF1, ne s’invite pas non plus dans le débat. Mais tout le secteur s’accorde sur un principe : on n’accueille pas davantage de convives à partager un gâteau qui rétrécit quand on ne souhaite pas maigrir.

Au sein d’une des chaînes privées, les responsables ont fait les comptes. D’un côté, un budget de France Télévisions qui avoisinerait les 3 milliards d’euros dans quelques années (aujourd’hui, il est de 2,4 milliards). De l’autre, des recettes publicitaires qui devraient passer de 3,5 milliards en 2022 à 3,1 milliards en 2030, d’après une étude de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) et publiée en 2023. Dans ces conditions, « la privatisation serait une catastrophe. A moins de diviser le nombre de chaînes par deux ».

Conditions aux acquéreurs

Côté RN, on assume la privatisation sans se montrer précis. Lundi 17 juin, Damien Toumi, candidat RN de la Somme, a assuré sur France Bleu Picardie que « des chaînes comme France 2 ou France 3(…) seront privatisées ». A l’entendre, son parti souhaite « conserver à la fois RFI et France 24, qui représentent la France et l’étranger, mais aussi Arte, Franceinfo et les radios France Bleu, qui permettent de garder une proximité ».

Une affirmation que corrige le cabinet de Marine Le Pen : à part France Médias Monde (France 24, RFI et MCD), sur lequel le parti souhaite garder la main, le reste serait proposé à la vente, « même les antennes locales de France 3 et France Bleu ». « Nous ne sommes pas contre l’audiovisuel public, et nous n’allons pas faire ça à la hache», assure un député RN sortant, qui envisage de garder une chaîne, afin de « la dédier à l’histoire et à l’éducation, ce qui devrait déjà être le cas ». Mais « notre objectif, reprend-il, c’est de garder notre souveraineté audiovisuelle, et de renforcer l’audiovisuel français face aux plates-formes comme Netflix ».

Cet argument, TF1 et M6 le brandissaient en 2022, lorsque les deux groupes ambitionnaient de fusionner. Fin mai, le député RN de l’Oise Philippe Ballard a déposé une proposition de loi afin que les chaînes privées puissent en acquérir de nouvelles plus facilement. Car malgré la baisse tendancielle du marché publicitaire de la télévision, et tandis que celui du numérique ne cesse de progresser (d’où le lancement récent des plates-formes TF1+ et M6+), l’écran du salon continue d’attirer les convoitises. Pour preuve, les dossiers déposés par TF1, mi-mai, auprès de l’Arcom, afin d’obtenir deux autorisations supplémentaires de diffusion dans le cadre de la procédure d’attribution de quinze fréquences de la TNT.

Alors que le RN précisera son programme dans les prochains jours, l’entourage de Mme Le Pen ajoute que des conditions seront posées aux éventuels acquéreurs. « Quand on vendra France 3, on pourrait mettre, dans les obligations, la nécessité de garder des antennes locales. On verra l’échelon : départemental, régional…,explique ainsi Renaud Labaye, le bras droit de l’ancienne candidate à la présidentielle. Ce que l’on garde, c’est une radio pour passer des messages d’urgence, et une voix de la France à l’étranger. » Afin de pouvoir s’adresser à tous les Français en cas de crise majeure, l’Etat avait conservé jusqu’en 2017 la diffusion de France Inter en grandes ondes. Depuis leur disparition, plusieurs antennes, et non une seule, sont susceptibles d’être mobilisées dans ce cas de figure.

En marge de sa venue sur RTL, le mardi 11 juin, Jordan Bardella a pris soin d’assurer aux dirigeants du groupe M6 que la privatisation n’était pas, à ce stade, une priorité. Il n’a pas dit si la pérennisation du budget de l’audiovisuel public, menacé par la fin de la redevance et l’absence de solution au-delà du 31 décembre prochain, en constituait une autre. « A priori, on va vers la budgétisation » , reconnaît notre député RN. Soit un financement susceptible d’être réactualisé, plutôt à la baisse, chaque année : un scénario plus plausible que celui de la privatisation, mais aussi moins inquiétant pour les chaînes privées.

Libération
vendredi 21 juin 2024 1133 mots, p. 6,7

événement Législatives

Antisémites, racistes, complotistes : les candidats RN n'ont pas changé

Par Maxime Macé et Pierre Plottu

Après une première enquête sur les propos tenus ou relayés par certains de ses candidats aux législatives, «Libération» poursuit ses révélations avec sept nouvelles figures lepénistes bien loin des canons de la «dédiabolisation».

Des députés racistes, antisémites, laissant filtrer leur sympathie pour le maréchal Pétain, les groupuscules violents ou les pires théories du complot : ce scénario pourrait devenir réalité en cas de large victoire du Rassemblement national aux élections législatives des 30 juin et 7 juillet. Après une première enquête, Libération continue ses révélations sur les propos tenus ou relayés en ligne par des candidats RN à ce scrutin. A Paris, les lectures antisémites d'Agnès Pageard C'est la troisième fois que la militante RN Agnès Pageard se présente à Paris pour se faire élire députée. Cette fois, c'est dans la 10e circonscription de la capitale qu'elle a posé ses valises, après deux échecs dans la 12e. En matière de lutte contre l'antisémitisme, la candidate laisse à désirer. En février 2021, elle invitait sur son compte X à «relire Henry Coston» (1910-2001), homme de lettres et surtout collaborateur notoire, qui a continué bien après la Seconde Guerre mondiale à promouvoir l'antisémitisme et l'antimaçonnisme. Dans le même esprit, Pageard a apporté son soutien à Cassandre Fristot, jeune femme condamnéen 2021 à six mois de prison avec sursis pour avoir brandi, dans une manifestation antipass sanitaire, le message implicitement antisémite «Qui ?». Agnès Pageard ellemême fait régulièrement usage de ce nouveau slogan, comme Libé l'avait déjà noté en mai 2022, lors des précédentes législatives. Le RN le savait et l'a réinvestie quand même.

Dans le Loiret, les tweets racistes d'Anthony Zeller «C'est où ? En Afrique ?» commentait Anthony Zeller sur X en octobre 2022, en réponse à une photo postée par la députée LFI Mathilde Panot depuis sa circonscription de Stains (Seine Saint-Denis). Il y avait visiblement trop de personnes non blanches sur le cliché au goût du futur candidat RN dans la 6e circonscription du Loiret.

«Collabo comme toujours», lançait le même sur X en juillet 2023, cette fois à l'encontre du premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure. La faute de ce dernier? Avoir jugé, sur le même réseau, que «se servir d'un acte odieux pour sous-entendre que les immigrés sont des violeurs est raciste». Dans le Calvados, Philippe Chapron, un gros calibre En 2014, Philippe Chapron quittait la direction de la fédération FN du Calvados sur fond de désaccord avec la direction du mouvement. Etait-ce car deux élus locaux du parti avaient vu leur mandat suspendu par la justice pour cause d'irrégularités électorales ? Ou après les révélations sur son ancien passage chez les néofascistes d'Ordre nouveau, dans les années 70, et du Groupe union défense (le GUD)? Ancien membre du DPS, le service d'ordre lepéniste, Chapron apparaît aussi dans un rapport parlementaire établi par la commission d'enquête sur le DPS, en 1999. Contrôlé en 1993 au retour d'un point presse de Le Pen, on découvre alors dans son véhicule «un fléau japonais, un poing américain, un pistolet lancefusées calibre 12 et des balles en caoutchouc, un sabre d'exercice japonais en bois ainsi que 26 manches de pioche». Juste au cas où.

A Lyon, Délia Agus et les «prisonniers politiques» de l'extrême droite «Le ramadan à Lyon [ ], moi qui connais le Maghreb, j'économise un billet d'avion», ironise Délia Agus en postant sur X, en mars, la vidéo d'une rue lyonnaise où passent des femmes voilées. Racisme ? Mais non ! Cette lepéniste passée un temps à Reconquête déteste cela ! Enfin, surtout le «racisme systémique qui s'abat aujourd'hui sur l'ensemble du peuple français», dit un commentaire qu'elle partage sur son compte Facebook en décembre. La publication prenait fait et cause pour les «manifestants» ayant «exprimé leur indignation» le mois précédent dans un quartier populaire de Romans-sur-Isère, après le meurtre du jeune Thomas. Il s'agissait en réalité de la descente raciste de 80 militants d'extrême droite cagoulés et armés, hurlant des slogans xénophobes et cherchant la confrontation avec les habitants du quartier. Plusieurs d'entre eux ont été condamnés à de la prison avec sursis pour ces faits. Des «prisonniers politiques», selon la candidate RN. En Gironde, les «likes» douteux de Sandrine Chadourne En lice dans la 10e circonscription de la Gironde, Sandrine Chadourne, conseillère municipale RN de la commune de Pineuilh, n'est pas à un paradoxe près. Les abonnements de son compte Facebook mettent en évidence un soutien à Benyamin Nétanyahou, le Premier ministre israélien accusé de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité dans le cadre de la guerre à Gaza. Mais on y trouve aussi des «likes» sur des pages antisémites, comme celle du journal Rivarol ou du site Jeune Nation, vitrine du mouvement néofasciste Les Nationalistes. En 2017, Libé révélait que Sandrine Chadourne, déjà candidate aux législatives, se servait de sa page Facebook pour diffuser de fausses informations, par exemple que «les immigrés» touchaient «une retraite à taux plein sans jamais avoir cotisé». Dans le Bas-Rhin, Nathalie Aubert et «Tintin au Congo» Nathalie Aubert, candidate RN dans la 2e circonscription du Bas-Rhin, a deux comptes Facebook. Sur l'un, elle relaie scrupuleusement la communication de son parti et ses interventions en tant que conseillère régionale de la région Grand Est. Sur l'autre, plus personnel, elle partage sa passion pour la course à pied et son combat pour le bien-être animal. Il lui arrive aussi toutefois de relayer des posts ouvertement racistes comme, le 3 juin 2023, un montage juxtaposant la couverture de l'album Tintin au Congo et la photo d'une embarcation pleine à ras bord de migrants noirs. Légende: «Le Congo chez Tintin». En guise de commentaire, Nathalie Aubert ajoute un émoji hilare. Epinglée ces derniers jours sur les réseaux sociaux pour ce post, l'intéressée l'a supprimé.

En Guadeloupe, la grosse droite de Rody Tolassy Pendant la campagne des européennes, Rody Tolassy, en 21e position de la liste de Jordan Bardella (et donc élu eurodéputé le 9 juin), avait promis une «raclée» à la majorité. Il s'y connaît : en mars 2022, alors que Marine Le Pen est en déplacement en Guadeloupe dans le cadre de la campagne présidentielle, celui qui est désormais candidat dans la 3e circonscription de l'île a littéralement frappé une opposante. Alors que la patronne du RN devait donner une interview à France Télévisions depuis son hôtel, devant lequel de nombreux manifestants donnaient de la voix, la sécurité du parti et Rody Tolassy étaient allés au contact. Et ce dernier de gifler violemment une militante portant un drapeau indépendantiste guadeloupéen, sous l'oeil des caméras. Un geste tout sauf chevaleresque de la part de celui qui, une semaine plus tôt à peine, expliquait à un journal local avoir «choisi de faire de la politique au sens noble». ?

L'Humanité
vendredi 21 juin 2024 112 mots, p. 9

[Justice La ministre et ex-députée européenne Rachida...]

Justice La ministre et ex-députée européenne Rachida Dati, soupçonnée d'avoir fait du lobbying au Parlement européen pour Renault-Nissan, est mise en examen depuis 2021 pour « corruption » et « trafic d'influence ». Si elle prétend avoir été l'avocate du groupe à l'international, de nouveaux témoignages recueillis par France Info fragilisent sa ligne de défense.

Migrations La Commission européenne contre le racisme et l'intolérance (Ecri) a rendu son rapport annuel. Six millions de personnes déplacées par la guerre en Ukraine, lutte contre la montée de l'antisémitisme en Europe en raison de la guerre à Gaza... L'Ecri appelle aussi à « prendre des mesures énergiques pour combattre le racisme et la discrimination envers les musulmans dans toute l'Europe ».

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 21 juin 2024 640 mots, p. AUJM7
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19 juin 2024 - Le Parisien (site web)
21 juin 2024 - Le Parisien

Jérôme Guedj, l'affranchi du Nouveau Front populaire

Le député sortant, investi par le PS en Essonne, refuse de se placer sous la bannière de l'union des gauches. Il va donc devoir ferrailler avec son ancienne suppléante, Hella Kribi-Romdhane.

Victor Tassel

À l'ombre de la garede Massy-Palaiseau (Essonne), Jérôme Guedj tend ses professions de foi à chaque passant en criant, comme un marchand ambulant : « Contre l'extrême droite, on se mobilise ! » Sur le document de campagne, tous les logos des partis politiques de gauche apparaissent, à l'exception du NPA et de LFI. Et, surtout, du Nouveau Front populaire (NFP). Le député sortant (PS), revenu aux affaires en 2022 après sa défaite face à Amélie de Montchalin cinq ans plus tôt, s'en est affranchi.

Dès vendredi soir, le jour où l'union des gauches a officiellement été scellée, Jérôme Guedj a prévenu qu'il ne se lancerait pas sous la bannière du NFP. « Je ne peux pas m'associer avec LFI, j'ai trop de désaccords profonds avec la direction de ce parti. Je reste cohérent avec moi-même », explicite-t-il. Le socialiste reproche la « brutalisation » des Insoumis dans le débat public, la purge des éléments critiques, et les mots durs « reprenant la sémantique antisémite », prononcés par Jean-Luc Mélenchon à son encontre, malgré leur très grande complicité dans le passé. L'ex-candidat à la présidentielle l'avait qualifié de « délateur, qui aime aller susurrer à l'oreille du maître ».

Ses détracteurs dénoncent un « deal » avec Macron

La prise de distance, personnelle, de Jérôme Guedj avec le NFP l'entraîne dans un combat fratricide. Face à son refus de porter l'étiquette, son ex-suppléante et conseillère régionale en Île-de-France, Hella Kribi-Romdhane, coordinatrice nationale de Génération·s, se présente avec un suppléant sans investiture officielle. « Elle s'est autoproclamée candidate NFP », raille-t-on dans le camp opposé. Un règlement de comptes ? « C'est signé », se contente de commenter Jérôme Guedj, qui dénonce le « coup de couteau dans le dos » planté par sa concurrente, guidée par des « intérêts personnels locaux ».

L'intéressée, en lancement de campagne dans un restaurant de Massy ce mardi soir, réfute le scénario d'une trahison. « Jusqu'à samedi soir, j'ai tout essayé, notamment de le convaincre de se mettre sous la bannière NFP, tout en enlevant le logo LFI, plaide Hella Kribi-Romdhane. Mais il a tout refusé. Tout ça n'était pas prévu. Nous ne pouvions pas laisser une circonscription, où il n'existe pas de risque de Rassemblement national, sans candidat de gauche ! » « Mais je suis un candidat de gauche ! », se gausse Jérôme Guedj.

La citation de son nom par Emmanuel Macron lors de la conférence de presse mercredi dernier et l'absence de candidat de la majorité présidentielle sur la circonscription constituent, à leurs yeux, des signes avant-coureurs. « Il a un deal avec Macron, c'est sûr. Il trahit la gauche », veut croire Hagady, supportrice d'Hella Kribi-Romdhane. Jérôme Guedj dément, « bien évidemment ». « Je reste fidèle à mes valeurs, point barre », évacue-t-il.

« Montrer qu'un autre chemin est possible »

Ses soutiens saluent son « courage ». « Vous avez raison de vous lever contre LFI, vous êtes très courageux. On vous soutient ! », lui lance chaleureusement ce couple de retraités venu à sa rencontre devant la gare. Mais Jérôme Guedj n'échappe pas aux questionnements des électeurs, inquiets et circonspects d'observer deux candidats de gauche - « amis qui plus est » note Emma - s'affronter dans les urnes. « Vous prenez le risque que la gauche perde ! » s'agace l'étudiante. « Pourquoi refuser par principe l'étiquette ? Vous nuisez à l'union », le tance Flavien, professeur, avec son béret sur la tête.

Face aux interrogations, Jérôme Guedj assume et pilonne les Insoumis. « Jean-Luc Mélenchon tétanise tout le monde. Avec lui, c'est se soumettre ou se démettre, lance le député sortant à ses interlocuteurs. Je ne veux pas d'une gauche rabougrie. Je souhaite montrer qu'un autre chemin est possible. » En espérant l'incarner dans l'hémicycle.

Libération
vendredi 21 juin 2024 1144 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Ecologie Le RN au ras des pâquerettes

Par CORALIE SCHAUB

S'il tente de repeindre son image en vert, le parti reste souvent climatosceptique, pro-pétrole, hostile aux énergies renouvelables, et jure de lutter contre la «dictature écologique».

Que signifierait une victoire du Rassemblement national (RN) pour la protection du climat, de la nature, la lutte contre les diverses pollutions et donc pour notre santé et nos conditions de vie? Officiellement, le «défi environnemental» figure parmi ceux que le parti d'extrême droite entend relever au XXIe siècle, à en croire le programme de son président, Jordan Bardella, pour les élections européennes. Ainsi, le parti entend «défendre une écologie raisonnable, à rebours de l'écologie punitive du Pacte vert» européen, ensemble de textes qu'il ne cesse de vilipender. Officiellement, le RN prône une «écologie positive, porteuse d'espoir pour tous». Mais à y regarder de plus près, le sujet semble être le cadet de ses soucis. Il est très peu présent dans ses publications. Idem dans les déclarations de ses dirigeants. «C'est parce qu'on n'est jamais interrogés dessus», justifie Jean-Philippe Tanguy, ex-député de la Somme candidat à sa réélection et président délégué du RN «multicasquettes», qui fait aussi office de «Monsieur environnement» au RN depuis l'éviction fin 2022 de l'eurodéputé

Hervé Juvin, condamné pour violences conjugales. Ces derniers mois, nombre de députés RN ont tenu des propos ouvertement climatosceptiques. Tapant aussi à bras raccourcis sur le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat des Nations unies (Giec), ils s'inscrivent dans la droite ligne de propos tenus par Jean-Marie Le Pen et sa fille Marine Le Pen. En août2023, le député Thomas Ménagé pointait la «tendance à exagérer» des experts sur le climat, méconnaissant la réalité de leurs travaux. De la même façon que Marine Le Pen affirmait quelques mois plus tôt que «le Giec a toujours été alarmiste». «Un malentendu», rétorque Jean-Philippe Tanguy, fustigeant le climatoscepticisme et mettant en avant sa rencontre avec la climatologue Valérie Masson-Delmotte, qu'il dit avoir trouvée «très républicaine et professionnelle». Le responsable RN qualifie par ailleurs de «mal inspirées» les expressions «dictature écologique» ou «inquisition climatique», pourtant régulièrement employées par des cadres de son parti, notamment sur le réseau social X. Ainsi, par exemple, Hervé de Lépinau (candidat à sa réélection dans le Vaucluse), estimait fin 2023 que «les propagandistes du Giec [ ] suggéreront bientôt l'extermination de l'espèce humaine». Autant de propos nourris notamment par les écrits du «consultant free-lance» Thibault Kerlirzin, proche des milieux conspirationnistes et auteur d'une étude sur «l'influence des lobbys écologistes» pour la Fondation Identité et Démocratie.

«PIRE QU'UN DÉSERT» L'examen des mesures phares proposées par le RN sur les questions énergétiques ou agricoles montre que celles-ci sont néfastes pour l'environnement et la santé. Si Jordan Bardella remportait les législatives, pour l'écologie, «ce serait pire qu'un désert, un retour en arrière complet», estime ainsi Géraud Guibert, président de la Fabrique écologique, un groupe de réflexion «transpartisan». Ainsi, en plus de mener à une hausse des émissions de gaz à effet de serre, la baisse de la TVA à 5,5 % sur l'électricité, le gaz, les carbu- rants et le fioul, qui coûterait 17 milliards d'euros aux finances publiques, constituerait selon Géraud Guibert «un cadeau aux riches», lesquels se déplacent bien davantage et avec de plus grosses voitures que les plus pauvres. Autre «recul majeur pour le climat», selon lui, l'hostilité du RN vis-à-vis des énergies renouvelables, en particulier de l'éolien. Même en investissant à fond dans le nucléaire, comme le prône le parti, son déploiement ne sera pas effectif avant 2035.

«L'écologie n'est pas punitive, c'est le changement climatique qui l'est, et de manière dramatique pour les plus vulnérables», insiste la directrice des programmes de l'ONG Réseau Action Climat (RAC), Anne Bringault. De fait, le RN ne propose rien pour accompagner les ménages dans la transition écologique et souhaite lever les obligations de rénovation énergétique des bâtiments (DPE). Pour Anne Bringault, le RN montrerait «son vrai visage» : «Il ne se préoccupe pas des locataires qui grelottent l'hiver dans des passoires énergétiques mais de leurs propriétaires, souvent des ménages aisés qui Suite page 4

Suite de la page 2 ont les moyens de financer des travaux.» Quant à la promesse d'«abroger» la fin de la vente des véhicules essence et diesel neufs en 2035, en plus d'être «climaticide», selon la responsable de l'ONG, elle «enfermerait d'autant plus les ménages à bas revenus dans une dépendance aux énergies fossiles». «Il y aura des mesures de rééquilibrage» pour les plus précaires, assure Jean-Philippe Tanguy, a priori pas sous forme de chèques, qui «ratent toujours leurs cibles : Jordan Bardella gagne plus de 10 000 euros par mois et a reçu deux fois le chèque énergie et un papi ayant 900 euros de retraite que j'ai croisé lors d'un débat sur BFM TV ne l'a jamais eu». Et de plaider pour «une planification technologique»: «On est pour les voitures électriques ou hybrides, on ne veut juste pas de pistolet sur la tempe des gens.»

LOCALISME ET TECHNOPHILIE Le parti d'extrême droite ne propose aucune mesure pour protéger la nature - il a même voulu torpiller une loi européenne sur sa restauration-, ni pour lutter contre la pollution de l'air, pourtant à l'origine de 8,1 millions de morts sur la planète en 2021. Il veut même abroger la multiplication des zones à faibles émissions (ZFE). Rien non plus sur l'eau, l'alimentation durable, très peu sur l'économie circulaire. Ce qui, pour Anne Bringault, «montre que ce sont des sujets sur lesquels ils n'ont pas travaillé : ils utilisent leur ADN "préférence nationale" pour le plaquer sur l'écologie sans réelle volonté de résoudre les problèmes environnementaux». «C'est vrai, il faut qu'on développe tout ça, l'eau, les forêts, etc.» dit Jean-Philippe Tanguy, qui se définit comme un «technosolutionniste», mais jure ne plus prendre l'avion pour ses loisirs et ne manger de la viande rouge qu'une fois par semaine.

Comment expliquer, alors, que ces idées séduisent autant ? Le discours du RN est «simpliste et agréable à entendre, remarque Anne Bringault, alors que le nôtre suppose d'entrer un peu plus dans la complexité des sujets et des solutions». Les mesures en faveur du climat ou de la biodiversité sont «d'une importance majeure pour la survie de l'humanité, mais on ne voit pas forcément leurs conséquences à très court terme», ajoute Géraud Guibert.

Plutôt que populiste, le RN serait «un parti démagogue, il va dans le sens du vent pour rameuter des électeurs», analyse le spécialiste des droites radicales Stéphane François. Selon ce professeur de sciences politiques à l'Université de Mons (Belgique), l'histoire du parti montre que l'écologie y a été «soit absente, soit marquée par l'identitarisme, le nationalisme rebaptisé souverainisme, le localisme proche des combats régionalistes et des patries charnelles de Charles Maurras. En réalité, ce n'est pas que l'écologie punitive qui les embête, c'est l'écologie tout court». ?

Le Monde
élections législatives, vendredi 21 juin 2024 770 mots, p. 4
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19 juin 2024 - Le Monde (site web)

En Nouvelle-Calédonie, des législatives « irréelles », qui aggravent les divisions

A dix jours du premier tour, le scrutin semble bien loin des préoccupations des habitants

Charlotte Mannevy

Nouméa - correspondante - Mercredi 19 juin, les rideaux de fer des magasins de la capitale de Nouvelle-Calédonie se sont baissés en fin de matinée, et les habitants de Nouméa ont massivement quitté le centre-ville dans des embouteillages, laissant derrière eux des rues aussi désertes qu’aux premiers jours des violentes émeutes contre la réforme du corps électoral, mi-mai. Un mouvement de peur, qui fait suite à l’annonce de l’arrestation, le matin même, de Christian Tein, le leader de la cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), à l’origine de la mobilisation contre le projet de réforme, qui a fait neuf morts, dont deux gendarmes, et, au bas mot, 1,5 milliard d’euros de dégâts. L’Union calédonienne (UC), le parti dont la CCAT est l’émanation, a appelé au calme, mais les forces de l’ordre ont érigé une forteresse de métal autour du siège de la gendarmerie, où se déroulent sa garde à vue ainsi que celles de dix autres interpellés.

Dans ce contexte, la tenue des élections législatives, les 30 juin et 7 juillet, semble totalement « irréelle » à Guillaume Denis, Néo-Calédonien croisé dans les embouteillages. « C’est vraiment la dernière de mes préoccupations », confie le père de famille, qui se demande « quand est-ce que le calme va enfin revenir ».

Du côté des états-majors, la crise que traverse la Nouvelle-Calédonie rebat bon nombre de cartes. Va-t-elle favoriser les extrêmes ? Ou « réveiller la majorité silencieuse, plus encline au dialogue », comme veut le croire Philippe Dunoyer (Calédonie ensemble, groupe Renaissance), député sortant de la 1re circonscription ? Elle a en tout cas fait voler en éclat la fragile alliance de toutes les droites, qui avait permis à Renaissance d’emporter les deux sièges de députés de l’archipel, en 2022.

Aucune investiture donnée

Nicolas Metzdorf (Générations NC, groupe Renaissance), député de la seconde circonscription, a décidé de venir chasser sur les terres de Philippe Dunoyer, dans un duel fratricide entre candidats macronistes. M. Metzdorf se présentera dans la 1re circonscription, pour laisser ses chances dans la 2de à Alcide Ponga, président du Rassemblement-Les Républicains.

Même le parti présidentiel refuse de se mouiller. Le message a été passé par le conseiller outre-mer de l’Elysée : aucune investiture ne sera donnée. De quoi laisser perplexe dans le parti de Philippe Dunoyer, Calédonie ensemble, qui saluait encore, mardi, la lettre ouverte d’Emmanuel Macron aux Néo-Calédoniens, appelant à la responsabilité des élus. Un texte qui, selon Calédonie ensemble, « s’inscrit résolument dans la perspective du dialogue, du consensus et de la paix, ce dont nous nous félicitons ».

De son côté, Nicolas Metzdorf critique « un courrier inadapté, compte tenu de la situation en Nouvelle-Calédonie ». L’élu, qui dit avoir appelé le président de la République au sujet de ce courrier, envoyé mardi, explique qu’il a « toujours précisé[être] d’abord un élu calédonien et que, si Emmanuel Macron prenait un mauvais chemin,[il] n’aurai[t] aucun problème à le dire et à le dénoncer ». M. Metzdorf fera campagne sans investiture, tandis que M. Dunoyer a obtenu celle d’Horizons, le mouvement d’Edouard Philippe, dont l’investissement dans le dossier néo-calédonien, lorsqu’il était premier ministre, avait été très apprécié localement.

Chez les indépendantistes aussi, le scrutin du 30 juin ne fait que jeter un peu plus de lumière sur des fractures béantes. Samedi 15 juin, le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), mis au défi par les militants de la CCAT, plus radicaux, n’a pas réussi à tenir son congrès extraordinaire. Résultat, il n’a pu ni s’expliquer sur la manière de poursuivre le dialogue avec l’Etat – les plus modérés étant pour un accord global avec le gouvernement, les autres pour une remise à plat des revendications et l’indépendance pure et simple –, ni désigner des candidats.

Pourtant, dimanche, deux candidatures ont été déposées au nom de l’UC, membre du FLNKS. Celles d’Emmanuel Tjibaou, le fils du leader assassiné en 1989, Jean-Marie-Tjibaou, dans la 2de circonscription, et d’Omayra Naisseline, belle-fille d’une autre figure indépendantiste aujourd’hui disparue, Nidoïsh Naisseline. Une surprise pour Charles Washetine, l’un des porte-parole du Palika, l’autre composante avec l’UC du FLNKS : « On ne sait rien de leur programme, de leur position sur l’avenir institutionnel. » Quant au dialogue avec l’Etat, qu’appelle tant de ses vœux le président de la République, « il est de fait en pause à cause de ces législatives qu’il a voulues » , souligne M. Washetine.

L'Humanité
vendredi 21 juin 2024 2084 mots, p. 24

Youssef Souidi

Entretien réalisé par Nicolas Mathey

Éducation nationale Dans Vers la sécession scolaire ?, le sociologue et économiste, spécialiste de l'analyse des mécanismes de ségrégation sociale en milieu scolaire, interroge l'inégale répartition des élèves au sein des collèges publics, ainsi que les privilèges du privé.

Quelles sont les caractéristiques aujourd'hui en France de ce que vous appelez la ségrégation scolaire ? Pourquoi avoir concentré vos recherches sur les collèges, et pas sur l'école primaire ou le lycée ? Que penser des indicateurs retenus pour évaluer la ségrégation scolaire ? Vous évoquez, pour les familles, une véritable « lutte des places » en matière scolaire... Parler de sécession plutôt que de ségrégation ou de non-mixité, n'est-ce pas renvoyer aux « territoires désertés de la République » ? L'enseignement privé jouit-il d'une situation particulière en France ? Au-delà de la question géographique, la ségrégation scolaire serait-elle un élément structurant de l'école française ? Faut-il demander à l'enseignement privé de rendre davantage de comptes quant à la mixité scolaire ? Vous évoquez la nécessité de considérer la ségrégation ethnique. En appelez-vous à autoriser des statistiques selon les pays d'origine ? Les politiques de l'éducation prioritaire (ZEP, REP, REP +) mises en place depuis des décennies ont-elles corrigé les effets de la ségrégation scolaire ?

En analysant les indicateurs de position sociale, Youssef Souidi met en évidence la ségrégation scolaire qui pèse sur les collèges. Plus que le prolongement de la ségrégation sociale qui marque les territoires, ce qui ressemble à un mouvement de « sécession scolaire » (1) renvoie aux effets de la carte scolaire, aux stratégies de contournement des familles ; mais aussi au poids de l'enseignement privé, qui bénéficie de larges subventions sans pour autant devoir rendre de comptes sur les modalités de sélection des élèves. Un point du programme des cent premiers jours du Nouveau Front populaire souligne cette exigence de transparence et la nécessité de moduler les subventions en fonction de la mixité sociale des élèves.

Quelles sont les caractéristiques aujourd'hui en France de ce que vous appelez la ségrégation scolaire ?

La ségrégation scolaire désigne le fait que les établissements scolarisent des publics aux caractéristiques très différentes, soit en termes de niveaux scolaires, soit en termes de niveaux sociaux. Dans une situation de ségrégation scolaire totale, il y aurait des établissements à 100 % constitués d'élèves socialement favorisés ou défavorisés. Bien sûr, les choses ne sont jamais aussi claires. Les collèges français se caractérisent par des écarts très importants quant aux indices de position sociale (IPS). Ce qu'on entend souvent c'est que ces écarts découlent de la ségrégation résidentielle, alors que celle-ci n'est en réalité qu'une partie de l'explication. Avec le sociologue Hugo Botton, on a mesuré que 90 % des collégiens défavorisés vivaient près du domicile des collégiens favorisés. La ségrégation scolaire est, en fait, un miroir grossissant de la ségrégation résidentielle.

Pourquoi avoir concentré vos recherches sur les collèges, et pas sur l'école primaire ou le lycée ?

Il y a bien moins de données pour le premier degré, où la proximité prime. Quant au lycée, la séparation entre voies générale et professionnelle est déjà marquée et rend l'analyse de la ségrégation scolaire plus compliquée. Le collège unique est le seul endroit où toute une jeunesse pourrait être scolarisée au même endroit, en étant mélangée et brassée. Ce que la réalité des statistiques dément dans les faits.

Que penser des indicateurs retenus pour évaluer la ségrégation scolaire ?

En France on utilise principalement la profession des parents et des responsables légaux des élèves, enregistrée dans les logiciels de l'éducation nationale. Dans d'autres pays, on utilise davantage les revenus des parents. L'IPS est critiquable car l'importance de la profession renvoie plus à une mesure du capital culturel que du capital économique. Le fait que, par exemple, un élève ayant deux parents enseignants ait un IPS plus élevé interroge. L'IPS masque donc une partie de la réalité. Le père et la mère n'ont pas le même impact sur la réussite des enfants. Reste qu'il n'y a pas d'indice parfait et qu'on aimerait croiser l'IPS avec d'autres variables comme le revenu. L'IPS est un outil intéressant mais incomplet, même si d'autres pays européens n'ont aucune donnée pour analyser la ségrégation scolaire.

Vous évoquez, pour les familles, une véritable « lutte des places » en matière scolaire...

Cette lutte des places vient du système d'affectation au collège. La carte scolaire est souvent vécue comme un carcan par les familles. Si les parents ne sont pas satisfaits du collège de secteur, il est possible de demander une dérogation vers un autre collège public, ce qu'une famille sur dix fait. Ils peuvent aussi recourir aux établissements privés, la plupart largement subventionnés mais qui sélectionnent les élèves et imposent des frais de scolarité. Dans certains territoires, le choix scolaire est un dilemme et les familles doivent engager de véritables stratégies scolaires. Par endroits, moins de la moitié des familles scolarisent leurs enfants dans les collèges de secteur. Ce n'est pas un phénomène uniquement parisien. La situation est la même dans d'autres métropoles, mais aussi dans des villes plus modestes comme Perpignan, qui compte à la fois des écoles privées parmi les plus favorisées et des collèges publics parmi les plus défavorisés de France. Dans les territoires ruraux, il y a moins de choix et d'offre scolaire, la lutte des places est donc moins prégnante.

Parler de sécession plutôt que de ségrégation ou de non-mixité, n'est-ce pas renvoyer aux « territoires désertés de la République » ?

L'usage de ce terme s'accompagne d'un point d'interrogation. C'est une question analysée dans l'Apartheid scolaire, ouvrage publié en 2005 dans lequel les sociologues Georges Felouzis, Françoise Liot et Joëlle Perroton parlaient de « ségrégation ethnique », et encore tout récemment, dans le Ghetto scolaire par François Dubet et Najat Vallaud-Belkacem. Parler de sécession renvoie au dualisme scolaire qui fait que certains établissements se spécialisent dans l'accueil des enfants de familles favorisées, au gré des stratégies parentales de ces dernières... Quelques signaux confortent cette question de la sécession, comme l'écart social entre public et privé, qui ne cesse de s'aggraver depuis les années 1980. On trouve des collèges favorisés et défavorisés qui sont très proches géographiquement.

L'enseignement privé jouit-il d'une situation particulière en France ?

En Belgique, les établissements privés sont largement subventionnés par les puissances publiques mais ont peu d'autonomie. En Angleterre, les écoles privées ressemblent à nos établissements hors contrat. Ils sont peu subventionnés mais ont une large autonomie dans la sélection des élèves. En France, on a le meilleur des deux mondes : le privé est massivement subventionné, sans devoir rendre de comptes sur la sélection des élèves. Parfois, la carte scolaire est tracée de telle manière que les élèves des centres-villes ne rencontrent presque pas ceux des quartiers populaires... Il est très difficile de changer cette situation, comme le montrent les difficultés rencontrées par Pap Ndiaye il y a un an, avec son projet d'améliorer la mixité sociale dans les collèges français en modulant les subventions selon le degré de mixité sociale. Ce dessein s'est heurté aux oppositions des élus locaux de droite et du président du Sénat, Gérard Larcher.

Au-delà de la question géographique, la ségrégation scolaire serait-elle un élément structurant de l'école française ?

On peut trouver des collèges proches géographiquement et éloignés socialement. Cela montre que le système d'affectation en sixième permet de créer cette ségrégation, et de contourner le collège unique, qui n'a jamais vraiment existé. Les groupes de niveau, dans la première mouture, l'ont d'ailleurs remis en cause. Même si, depuis, la ministre Nicole Belloubet a atténué le projet en parlant de groupes de besoin. Il faut voir la manière dont les acteurs éducatifs vont s'emparer de cette réforme à la rentrée prochaine. Le risque, c'est que des établissements crééent des classes de sixième réservées aux élèves favorisés, ce qui reviendrait à la situation de précollège unique, où il y avait différentes filières au sein d'un même établissement. C'est une réforme faite dans la précipitation et dont la mise en oeuvre interroge. La communauté éducative reste vent debout contre elle, tant les syndicats d'enseignants que ceux des personnels de direction.

Faut-il demander à l'enseignement privé de rendre davantage de comptes quant à la mixité scolaire ?

Dans le cadre d'un rapport parlementaire, le député FI Paul Vannier et le député Renaissance d'Amérique du Nord Christopher Weissberg se sont tous deux prononcés en faveur de la prise en compte de l'IPS dans l'allocation des moyens aux établissements, et d'une transparence accrue dans les procédures d'admission. Brandie comme un totem par l'enseignement privé, la loi Debré de 1959 avait pourtant précisé qu'il n'entendait pas encourager un dualisme scolaire en subventionnant largement le privé. Qu'est-ce qui justifie, de nos jours, la concurrence des écoles privées subventionnées aveuglément ? Ce privilège qu'a l'enseignement privé de bénéficier de larges subventions tout en s'exonérant des exigences de la mixité sociale interroge. Il faut demander plus de transparence de la part du privé quant aux critères d'admission des élèves. On ne pourra pas atténuer cette ségrégation scolaire sans revoir les modalités d'association entre le secteur privé et l'État. On pourrait fixer pour chaque établissement privé sous contrat des cibles de mixité sociale, dont le respect conditionnerait le maintien des subventions et du contrat avec l'État. Cette mesure figure d'ailleurs dans le programme des 100 premiers jours du Nouveau Front populaire : « Moduler les dotations des établissements - y compris privés - en fonction de leur respect d'objectifs de mixité sociale. »

Vous évoquez la nécessité de considérer la ségrégation ethnique. En appelez-vous à autoriser des statistiques selon les pays d'origine ?

Constituer des statistiques ethniques est à la fois délicat et problématique. Sur quelles données se fonder ? Les pays de naissance des parents ? Comment éviter le risque de récupération par l'extrême droite de ces données, pour conforter son idée délirante de « grand remplacement » ? En même temps, poser des chiffres sur une réalité les rendrait plus difficiles à ignorer. On a vu que la publication des données sur l'IPS a rendu plus manifeste la ségrégation sociale. Les données sur la ségrégation ethnique permettraient de mieux penser les sources de ce que certains discours appellent communautarisme. Le livre de Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l'extrême droite, qui traite du racisme dans le vote RN, montre combien la question ethnique revient chez ses électeurs et les stratégies scolaires des familles. Parler de la ségrégation sociale, c'est parfois avoir des pudeurs de gazelle pour parler de la ségrégation ethnique, d'autant que l'extrême droite n'a pas besoin de ces chiffres pour prospérer. Dans ce débat sur la ségrégation scolaire, le fond du problème est l'écart entre les grands discours publics sur la cohésion sociale ou le communautarisme, et cette réalité qui perdure dans laquelle certains ne font jamais l'expérience de l'altérité sociale et culturelle.

Les politiques de l'éducation prioritaire (ZEP, REP, REP +) mises en place depuis des décennies ont-elles corrigé les effets de la ségrégation scolaire ?

Il est difficile d'avoir une réponse tranchée, puisque plusieurs réformes en ont fait varier les modalités depuis les années 1980. Le principe de ces politiques est de donner plus de moyens aux établissements qui scolarisent des publics plus défavorisés, en actant de fait cette réalité. Cette politique n'a pas toujours compensé les différences de dépenses par élève. Par exemple, les établissements du centre de Paris comptent des professeurs mieux payés que dans l'éducation prioritaire, avec plus d'ancienneté et plus souvent agrégés. La mesure des CP dédoublés, quant à elle, n'a pas eu autant d'effets qu'espéré. Ce label d'éducation prioritaire a inversement pu servir de repoussoir pour les familles. Aujourd'hui, la carte scolaire date de 2014 avec des données de 2011 : elle n'est souvent plus adaptée dans la répartition de l'éducation prioritaire.

Le Monde
élections législatives, vendredi 21 juin 2024 1383 mots, p. 3
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19 juin 2024 - Le Monde (site web)

Reportage

En campagne dans le Calvados, Elisabeth Borne joue son avenir

L’ancienne première ministre se dit peu convaincue par la décision d’Emmanuel Macron de dissoudre l’Assemblée nationale

Olivier Faye

Évrecy, Villers-Bocage (Calvados) - envoyé spécial - La cigarette électronique dans une main, une pile de tracts dans l’autre, Elisabeth Borne se dirige doucement, mercredi 19 juin, vers le marché d’Evrecy, paisible village de 2 000 habitants du Calvados. « Bonjour messieurs dames, je viens vous voir pour les euro… Euh, les législatives. » Pas simple de s’y retrouver dans ce calendrier électoral chamboulé par la dissolution de l’Assemblée nationale. Une retraitée interroge l’ancienne première ministre : « C’est pas ce dimanche-là ? C’est l’autre d’après ? » Voilà : le 30 juin pour le premier tour, le 7 juillet pour le second. Cette fois, il s’agit de choisir le ou la député(e) de la 6e circonscription du département, pas d’envoyer des élus au Parlement européen. Elisabeth Borne est candidate à sa propre succession. La date et les enjeux étant posés, la partie difficile de la discussion peut débuter.

Pourquoi les électeurs auraient-ils soudainement envie de soutenir le chef de l’Etat et sa représentante, trois semaines après avoir sanctionné la majorité lors des élections européennes ? Denise Poulard, qui se surnomme elle-même « la Mère Poulard », « plutôt de droite »et inquiète du désordre ambiant, se veut rassurante : Emmanuel Macron garde son soutien. « J’ai toujours voté du même côté. Je ne sais pas de quel côté vous êtes… », glisse-t-elle à Elisabeth Borne, semblant ne pas reconnaître cette candidate pourtant vue à la télé.

Un jeune homme, au contraire, ne distingue que trop bien la fine silhouette de celle qui a fait adopter la réforme des retraites, en 2023, grâce auforceps de l’article 49.3 de la Constitution (qui permet de faire passer des textes sans vote au Parlement). Il se rue vers elle : « Madame, vous devriez avoir honte, leFN[Front national, devenu Rassemblement national, RN] est aux portes du pouvoir à cause de vous ! Vous avez fait passer votre loi contre l’avis de 90 % des Français. »Le dialogue tourne court.

Face à un ex-Debout la France

Le risque d’une victoire du Rassemblement national, de fait, n’a jamais été aussi présent dans ce territoire qui se partage entre un bocage conservateur, au sud, et la périphérie de Caen, au nord, plus progressiste. La liste de Jordan Bardella a obtenu 34 % des voix dans la circonscription, le 9 juin. Un record dans cette région jusque-là modérée, qui avait l’habitude d’épouser la houle de la politique nationale en basculant du centre gauche au centre droit, et inversement.

Mais le territoire partage de nombreux maux de la France rurale. La fermeture de la maternité de Vire, 10 000 habitants, en 2013, reste dans tous les esprits, et les urgences de l’hôpital peinent à pallier le manque de médecins généralistes. Dans les couloirs du collège Val de Vire, Elise Montecot, professeure de français, a entendu des élèves crier « Vive Marine ! », « Vive le RN ! », au lendemain des européennes. L’établissement doit fermer ses portes à la rentrée pour fusionner avec l’autre collège de la commune. Un crève-cœur pour beaucoup d’habitants. « Le paysage politique se transforme de façon très rapide, il n’y a que deux communes où le RN n’est pas arrivé en tête, note Alain Tourret, ex-député radical de gauche (1997-2002, 2012-2017) puis élu sous l’étiquette macroniste de 2017 à 2022, qui a aidé Elisabeth Borne à s’implanter en 2022. C’est une situation très risquée, la circonscription ne résistera pas à un vent trop défavorable. »

Il y a deux ans, déjà, l’ancienne locataire de Matignon ne l’avait emporté qu’avec 52,5 % des voix au second tour face au candidat de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), Noé Gauchard. Ce dernier est de nouveau en lice, sous la bannière du Nouveau Front populaire. Le RN, lui, a parachuté un Rouennais, Nicolas Calbrix, ancien du parti Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan. Un candidat plus soucieux d’aligner les « punchlines » face à « Madame 49.3 » que de parler des problématiques locales. Mais est-ce bien, au fond, ce qu’attendent les électeurs de Marine Le Pen et de Jordan Bardella ?

Elisabeth Borne poursuit sa journée de campagne par un détour sur le marché de Villers-Bocage. Geneviève Lung, 72 ans, dont cinquante-trois comme éleveuse de canards et de poules pondeuses, énumère les faits divers mettant en cause des étrangers. « Le pourcentage de ces gens-là en prison, j’aimerais savoir de combien il est », lâche-t-elle, avant de lancer l’assaut sur le « besoin d’autorité » à l’école. L’ancienne première ministre hésite : « Il y a un gros boulot à faire, il faut moins d’élèves par classe, revoir la formation des instits… »« J’ai pas fait toutes ces écoles-là et tout, la coupe l’éleveuse, le regard méfiant derrière ses lunettes multicolores. La politesse, ça s’apprend. »

« J’ai pas mal d’expérience »

Geneviève Lung refuse le tract d’Elisabeth Borne. Pas la peine : cette ancienne électrice de droite, qui a basculé au RN le 9 juin, compte rester fidèle à l’extrême droite. L’ex-première ministre a tourné les talons lorsque cette femme finit par avouer un autre moteur de son vote : la « baisse de la natalité blanche »face à « toutes les races qui[la] dérangent ».

Elisabeth Borne s’assoit à l’intérieur d’un café. La dissolution a surpris tout le monde, elle la première. « C’est la décision du président de la République », commente-t-elle, pour mieux se démarquer de ce pari à haut risque. « Je note que l’Assemblée nationale n’avait pas été bloquée jusque-là : on a passé 69 textes, le budget en 49.3 et la réforme des retraites en 49.3, et nous avons su bâtir des majorités », ajoute-t-elle. Une manière de souligner que l’argument du risque de « chienlit » avancé par le chef de l’Etat ne tiendrait pas.

Sa stratégie de campagne, en revanche, est raccord avec celle du chef de l’Etat. Elle consiste à dénoncer les programmes « irresponsables », sur le plan économique, de ses deux principaux adversaires, le RN et le Nouveau Front populaire. Elle ne croit pas que le premier, « qui n’aime pas la différence », soit un réel défenseur des juifs de France. « Ils sont avant toutcontre les musulmans », souligne-t-elle. Quant au second, l’ancienne cheffe du gouvernement lui reproche sa volonté de « régulariser tous les travailleurs sans papiers, les étudiants et les parents, dans un contexte où il y a une crispation sur l’immigration ». Un écho au propos d’Emmanuel Macron, pour qui le cartel de gauche affiche un programme « immigrationniste ».

La rhétorique présidentielle se retrouve aussi dans l’attitude que l’ancienne première ministre compte adopter en vue du second tour. Elle votera blanc en cas de duel entre le RN et le Nouveau Front populaire, mettant un signe égal entre les deux concurrents. Impossible de se rallier à la coalition de gauche en raison de la présence en son sein de La France insoumise (LFI), un parti « qui soutient l’islamisme, le communautarisme, le séparatisme, et est antisémite ». « De part et d’autre », au RN et à LFI, « on a des gens qui fracturent la société », estime Elisabeth Borne.

Le paysage dévasté qui risque de se présenter aux Français au lendemain des législatives ne l’invite pas à se mettre en retrait. Au contraire. A l’heure où les ambitions commencent à s’affirmer au sein de la majorité en vue de l’élection présidentielle de 2027, Elisabeth Borne tient à passer le message qu’il faudra compter avec elle. « Sans faire preuve d’un orgueil démesuré, il me semble que j’ai pas mal d’expérience, argue-t-elle. J’avais une vie professionnelle avant, comme préfète de région dans des régions rurales – ce qui m’a permis de mesurer que Paris n’est pas la France –, j’ai dirigé une entreprise publique que j’adorais [la RATP] , j’ai occupé trois postes ministériels passionnants et j’ai été première ministre vingt mois, donc je pense que j’ai quelques idées sur ce qui peut être utile pour le pays et pour les Français. Le moment venu, je m’exprimerai. » Encore faudra-t-il avoir survécu à la vague annoncée de l’extrême droite.

Le Monde
élections législatives, vendredi 21 juin 2024 1025 mots, p. 5
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20 juin 2024 - Le Monde (site web)

Le « grand bazar » de la valse des étiquettes

Les candidatures dissidentes ou hors alliances brouillent le jeu et illustrent la décomposition des partis

Mariama Darame

Al’approche des élections législatives, le paysage politique connaît une relative éclaircie. Après une première semaine de campagne marquée par les revirements et les coups d’éclat, liés aux tractations des partis pour investir des candidats dans un délai très court, le ministère de l’intérieur a dévoilé, mardi 18 juin, la liste des 4 011 candidats en lice pour le scrutin des 30 juin et 7 juillet. Soit un tiers de candidatures en moins qu’en 2022 (6 290). La dissolution surprise d’Emmanuel Macron a eu pour effet de réduire drastiquement le nombre de candidatures dans les 577 circonscriptions, faute de temps pour les plus petits partis mais aussi du fait de la concentration des candidatures liées aux coalitions formées au niveau national.

La convocation de ces législatives anticipées a fait émerger une nouvelle tectonique des plaques entre les différentes forces politiques. A gauche, le Nouveau Front populaire (NFP), cet accord électoral conclu en quatre jours réunit aussi bien l’ancien président de la République socialiste François Hollande, La France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon que le triple candidat à la présidentielle du Nouveau Parti anticapitaliste, Philippe Poutou. Une alliance à marche forcée face au péril de l’extrême droite, après une campagne des élections européennes à couteaux tirés entre les gauches.

A droite et à l’extrême droite, le surgissement d’une alliance entre le Rassemblement national (RN) et le président des Républicains (LR), Eric Ciotti, a fait vaciller la formation héritière du gaullisme mais également Reconquête !, le parti d’Eric Zemmour, face à la tentative avortée d’une alliance avec Marine Le Pen et ses élus.

Figure repoussoir

Au sein du camp présidentiel, la perspective d’une perte d’autonomie du bloc central, coincé entre deux forces polarisantes, celles de l’union de la gauche et du RN, pousse les soutiens d’Emmanuel Macron à s’émanciper de son autorité, le chef de l’Etat étant devenu une figure repoussoir. « Les lignes politiques ont plus bougé en sept jours qu’en sept ans », souligne Raphaël Llorca, expert associé à la Fondation Jean Jaurès.

Cette dissolution a pour effet principal de fragmenter un peu plus un système partisan dominé, selon l’expression du politiste Rémi Lefebvre, par les « partis personnels » depuis 2017 (Renaissance autour d’Emmanuel Macron, LFI et Jean-Luc Mélenchon, le RN et Marine Le Pen…). Avec ce paradoxe : l’offre politique a beau avoir été simplifiée, avec la consécration de trois blocs aux visions du monde antagonistes, les nouvelles alliances électorales et les positionnements fluctuants noués lors de cette campagne – la plus courte de la Ve République – rendent difficile la compréhension du jeu électoral. « Aux législatives, les électeurs ne connaissent pas les candidats. Ce sont vraiment des élections lors desquelles on vote et on se repère principalement sur des étiquettes et des labels », souligne Jean-Yves Dormagen, professeur de science politique à l’université de Montpellier et président du laboratoire d’étude de l’opinion Cluster 17.

Ces derniers jours, dans des enquêtes qualitatives auxquelles a participé M. LLorca, une expression est revenue à plusieurs reprises dans la bouche des différents sondés : « C’est le grand bazar. »«Cette dissolution, plutôt que d’apporter de la clarification, nourrit la confusion et élève le coût d’entrée à la compréhension du système politique », avance l’essayiste.

Dans les Hauts-de-Seine, où le premier ministre, Gabriel Attal, brigue un troisième mandat de député, la coalition présidentielle (Renaissance, MoDem, Horizons,) réunie sous la bannière « Ensemble pour la République », a conclu une alliance locale avec LR pour former un « arc républicain » contre les « extrêmes ». Mais le parti, déchiré entre les pro-Ciotti et les membres du « canal historique », soutient finalement deux candidats rivaux, investis contre M. Attal. Ailleurs, face au discrédit de l’étiquette LR, certains députés sortants de droite se sont résolus à faire campagne en se revendiquant « divers droite ». Semblant échapper aux secousses de la dissolution, le RN veut, lui, s’imposer en « pôle de stabilité »de la vie politique française.

Le ministère de l’intérieur classe les candidats LR-RN sous l’étiquette « union de l’extrême droite » tandis que l’ensemble des candidats du NFP sont étiquetés « union de la gauche », selon un nuancier qui recense 24 étiquettes, contre 65 pour le réétiquetage effectué par Le Monde.

« Libres »

Au niveau local, ces étiquettes sont parfois mises à distance tant elles sont l’objet de dissensions. Comme en 2022, avec l’étiquette de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), des députés sortants refusent d’arborer l’étiquette du Nouveau Front populaire sur leurs affiches ou leurs tracts, par crainte d’un effet repoussoir lié à La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon auprès d’une partie de l’électorat social-démocrate. « Une partie de l’électorat va se déterminer principalement pour un bloc, et une autre fraction d’électeurs beaucoup plus informée, politisée mais minoritaire, fera des distinctions à l’intérieur des blocs », estime Jean-Yves Dormagen. En Meurthe-et-Moselle, le député sortant Dominique Potier est bien recensé par le ministère de l’intérieur sous l’étiquette « union de la gauche », mais il refuse d’arborer le logo du Nouveau Front populaire pour ne pas s’aliéner les électeurs modérés face au RN, qu’il a battu en 2022.

En Seine-Saint-Denis, les dissidents Raquel Garrido et Alexis Corbière, évincés des investitures de LFI, sont étiquetés « divers gauche » par Beauvau mais revendiquent leur appartenance au NFP. Comme la plupart des candidats du camp présidentiel, Clément Beaune, à Paris, ou Olivier Véran, en Isère, ne veulent pas subir l’impopularité du chef de l’Etat. L’image du président de la République a disparu de leurs affiches de campagne.

Les deux ex-ministres investis par Renaissance se déclarent « libres »et affirment leur identité sociale-démocrate, alors qu’ils sont menacés par des concurrents « insoumis » ou socialistes. « Ceux qui connaissent bien leur circonscription savent ce qui marche ou ne marche pas auprès des électeurs, ce qui est acceptable ou ce qui ne l’est pas », souligne M. Lefebvre. Reste à savoir si le scrutin du 30 juin leur donnera raison.

L'Humanité
vendredi 21 juin 2024 589 mots, p. 13

« Notre mot d'ordre est clair : lutter »

Naïm Sakhi

Syndicalisme À Lyon comme partout en France, la CGT a organisé, ce jeudi, des actions articulant mobilisations sociales et refus de l'extrême droite.

Métropole de Lyon, envoyé spécial.

Lyon, capitale de la résistance ? À première vue, la capitale des Gaules résiste tant bien que mal dans les urnes. Aux élections européennes, l'extrême droite, cumulée, était en deçà de 18 % de son score national. Mais avec la déflagration de la vie politique, après la dissolution de l'Assemblée, l'union départementale CGT a organisé, ce jeudi 20 juin, une grande journée de déploiement.

L'enjeu est de taille : trois travailleurs sur dix vivent à l'extérieur de la métropole, plus favorable au RN. À l'instar de Philippe Godineau. Chasuble rouge CGT sur le dos, cet habitant de Bourgoin-Jallieu, dans l'Isère, tient une diffusion de tracts au siège EDF de Lyon. Sa fédération, l'énergie, mobilise pour une révision des grilles salariales. L'occasion de distribuer du matériel, à l'heure de la pause-déjeuner, en faveur du « progrès social et populaire ».

« Le combat unitaire doit se tenir dans le temps »

« Ce matin, un syndiqué m'a appelé. Il ne comprenait pas le soutien de la CGT en faveur du programme du Nouveau Front populaire (NFP). Je pense que nous avons eu raison », mesure le syndicaliste. À ses côtés, sa camarade Constance Dagbo poursuit : « Notre mot d'ordre est clair : allez dans les structures locales de la CGT pour militer contre l'extrême droite. Mais, il faut l'avouer, dans les entreprises, beaucoup restent frileux pour parler de politique. »

Vers 13 heures, dans le quartier de Gerland, la CGT des 7e et 8e arrondissements distribue à la sortie du métro Debourg. « Le RN, c'est la grande imprécision. Bardella a déjà renoncé à abroger la réforme des retraites. Le combat unitaire contre l'extrême droite doit se tenir dans le temps. La pression populaire ne doit pas retomber après les législatives », affirme Renaud, le secrétaire de l'union locale, devant une cinquantaine de personnes. Dans la foulée, une délégation de grévistes de l'hôpital Saint-Jean-de-Dieu arrive en camion. Cet été, 45 suppressions de lits sont programmées dans l'établissement psychiatrique. Elles s'ajoutent à la centaine de lits supprimés depuis 2017. « L'arrivée au pouvoir du RN serait une catastrophe. Sa vision des soins psychiatriques est uniquement sécuritaire, avec l'idée que les patients seraient mieux en prison. Les établissements de soins craqueront pour de bon », insiste Céline.

De son côté, Clément, élu CGT à l'École normale supérieure, prépare ses prochaines actions : « Ce week-end, j'irai donner un coup de main à une candidate NFP dans l'Isère. La députée sortante est Modem, mais l'extrême droite pourrait tout rafler. » S'engage alors une discussion avec un adhérent de Solidaires sur le vote FN chez les syndiqués. Selon ce dernier, « les militants des centres-villes doivent se rendre compte du décalage entre leurs discours et la réalité populaire des campagnes. On sent un rejet de la gauche. Parler de sujets comme l'interdiction de la chasse n'était pas porteur. » Tous deux se donnent rendez-vous à 17 h 30 pour un meeting place Guichard.

Devant la bourse du travail de Lyon, les cortèges de plusieurs dizaines d'initiatives CGT convergent en fin d'après-midi. « La préférence nationale, c'est le tri entre les travailleurs en fonction de leur nationalité, voire leur origine », lance au micro Maud Millier. Devant les 150 militants venus, malgré la forte pluie, la secrétaire adjointe de la CGT métropole de Lyon poursuit : « En substituant la lutte des races à la lutte des classes, l'extrême droite a toujours été l'alliée du capital. » Prochain rendez-vous, dans la rue, ce dimanche à 15 heures. 

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 21 juin 2024 889 mots, p. AUJM6
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20 juin 2024 - Le Parisien (site web)
21 juin 2024 - Le Parisien

Attal en mode survie

Omniprésent dans la campagne des législatives, le Premier ministre prend de plus en plus ses distances avec le chef de l'État.

Pauline Théveniaud

Il suffit parfois d'un pronom : « L'action que je conduirai », « ma majorité », « mes candidats ». Contraste avec le rang de jeune « petit frère » auquel l'a renvoyé Emmanuel Macron lundi, Gabriel Attal conjugue plus que jamais tout à la première personne. C'était particulièrement frappant lors de la conférence de presse sur le programme, intitulée « Le jour d'après », qu'il a tenue ce jeudi. Jusqu'à cette conclusion : « Le 9 janvier, le président de la République m'a nommé. Le 30 juin, j'aimerais que les Français me choisissent. » Ces mots, aiguille un proche, sont « les plus importants » de ce discours écrit en se passant de la validation de l'Élysée. Ils actent une prise de distance explicite avec Emmanuel Macron, tout à la fois le fruit de la « cassure » provoquée par l'épisode de la dissolution et une question de survie politique alors que le président est conspué.

Une émancipation, y compris sur la stratégie à adopter dans cette campagne. Derrière le pupitre du chef du gouvernement, au QG de Renaissance, s'affichent trois colonnes, quand il présente ce que sera à ses yeux le « jour d'après pour le porte-monnaie des Français », « pour notre planète », « pour la France dans le monde » : celle d'Ensemble et deux autres prédisant le pire en cas de victoire du RN ou du Nouveau Front populaire. Là où le président a passé un cap en réservant ses coups les plus durs à la gauche, le Premier ministre continue de renvoyer dos à dos « l'extrême droite, menée par Jordan Bardella » - dont « une victoire », selon lui, « débriderait les haines » - et « la Nupes, menée par Jean-Luc Mélenchon » - faisant exprès d'utiliser l'ancien label de la gauche unie.

La figure sur les affiches

« Il affirme sa différence, sa liberté, par petites touches », confirme un proche, qui développe : « Il ne faut pas jouer uniquement sur les peurs. Il faut à la fois dramatiser les enjeux et montrer qu'on est le camp du sérieux, des solutions du quotidien. » Ce n'est rien de dire que le chef de l'État a heurté les siens en accusant la gauche de vouloir permettre de « changer de sexe en mairie ». Dans le sillage du Premier ministre, les bouches restent cousues. Certains regards suffisent. « C'est horrible, incompréhensible », tranche pour sa part un visage du QG. Affaibli, et même « humilié », juge un ministre, par le puissant coup qu'il a pris sur la tête avec la dissolution du 9 juin et le niveau du RN alors qu'il devait être « une arme anti-Bardella », Gabriel Attal bénéficie de la comparaison avec un chef de l'État devenu un véritable repoussoir, y compris auprès de ses troupes.

Après avoir disparu vingt-quatre heures des écrans radar, sonné, le Premier ministre s'est relancé lors de la réunion du groupe Renaissance à l'Assemblée du mardi 11 juin. Ce matin-là, une députée amie, Nadia Hai, lance l'idée qu'il est celui qui doit mener la campagne. « C'était complètement téléguidé », pouffe l'un de ses collègues. À sa suite, d'autres interviennent pour demander une photo détourée. Sachant que la quasi-totalité des troupes refuse désormais d'afficher le visage d'Emmanuel Macron sur les tracts... « Dans la foulée, des députés ont été appelés par des proches d'Attal pour savoir s'ils le voulaient sur leur affiche », confie l'un des destinataires.

Difficile de savoir combien ont accepté la proposition - « un quart des candidats a dû mettre la tête de Gabriel Attal », jauge un ministre. Sur le clip de campagne, le livret programme, on ne voit en tout cas que lui. « On pourra créer une dynamique et essayer de reconquérir une partie des électorats perdus en mettant du Attal un peu partout », juge l'un de ses soutiens. Un candidat Renaissance modère néanmoins : « Il y a des secteurs géographiques où Attal, ça porte, mais dans d'autres pas du tout. Moi, on ne me parle jamais de Gabriel Attal dans ma circonscription. » Sans compter, dans les territoires de gauche, l'effet chiffon rouge du décret durcissant les conditions d'indemnisation du chômage.

« Il sait que Matignon, c'est fini »

En parallèle, l'intéressé joue à fond son rôle de « chef de campagne », avec des déplacements et des interventions médias à la chaîne. Dans les rangs macronistes, nul ne croit réellement possible de décrocher une majorité. « Il sait que Matignon, c'est fini », tranche un ministre. Sans avoir eu le temps de planter son arbre ? Pas sûr, Bernard Cazeneuve l'a fait sans attendre les six mois requis par la tradition. Caustique, après tout ça, un ami a en tout cas préféré en rire : « T'as qu'à planter un arbre à glands ! » Ambiance.

Gabriel Attal continue néanmoins de jouer sa partition. « C'est la première fois depuis plus de vingt-cinq ans que les Français vont choisir un Premier ministre », martèle-t-il, estimant qu'il y aura « évidemment un avant et un après [...] dans la pratique du pouvoir, dans l'équilibre des institutions ». Avec quelle idée en tête ? Son entourage n'en dit mot. Un candidat Renaissance devine : « Il se dit que la meilleure chose pour lui, c'est d'avoir mené la bataille. Que cela lui permettra de surnager après, dans tout ce bordel. » En espérant compter « le jour d'après »... Emmanuel Macron.

Le Monde
élections législatives, vendredi 21 juin 2024 831 mots, p. 2
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20 juin 2024 - Le Monde (site web)

Chronique | Solenn de Royer

Le président et la « chienlit »

Solenn de Royer

Au soir du dimanche 9 juin,un conseiller de l’Elysée faisaitun parallèle entre la dissolution de l’Assemblée nationale provoquée par Emmanuel Macronet celle décidée par de Gaulle,le 30 mai 1968, pour sortir de la crise. Le contexte, précisait-il, n’a rien à voir mais l’objectif restait le même : retrouver une légitimité perdue. Il y a près de soixante ans, cette opération s’était soldée par une Chambre largement acquise au Général, qui avait jouéà plein sur le réflexe légitimiste des Français, fatigués par des semaines de blocages. Après la « chienlit », l’ordre retrouvé.

Dès l’annonce de la dissolution, le président a joué sur ce ressort, dénonçant le « désordre »et la « fièvre »entretenue par les extrêmes qui sèment la confusion à l’Assemblée et polluent le débat public, tout en menaçant le gouvernement de censure. « Sans dissolution, cela aurait été la chienlit » , a-t-il lancé, le 18 juin sur l’île de Sein (Finistère), où il célébrait le 84e anniversaire de l’appel du Général. Nous y voilà.

Son calcul est limpide : jouer sur les peurs des Français, auprès desquels il souhaite apparaître une fois de plus comme le seul recours rassurant (« Vous me connaissez »), le garant de l’ordre et de sa stabilité, face aux extrêmes et leurs excès. Mais, cette fois-ci, c’est l’inverse : le chef de l’Etat, dont le rôle est pourtant d’amortir les chocs, apparaît comme celui ayant organisé le désordre. « Monsieur le président, comment avez-vous pu nous mettre dans cette situation(…) ,ce chaos ? », l’a interpellé, mardi, une promeneuse, sur l’île de Sein. « Sa décision, qui n’a pas été comprise, suscite une perte de repères et de grandes inquiétudes pour la suite », avance le sondeur (IFOP) Frédéric Dabi, selon lequel « les Français semblent penser que “la chienlit, c’est lui” ».

Quoi de plus « démocratique » qu’un « retour au peuple », répète le président depuis le 9 juin. L’organisation à la hâte de ce scrutin pose toutefois de nombreuses questions. Rarement délai n’aura été aussi court pour convoquer une élection : vingt jours seulement, soit le délai minimumrequis par la Constitution. Avant même d’avoir commencé, la campagne sera terminée. Cette précipitation compromet la tenue de débats de fond et handicape les candidats qui n’ont pas eu le temps de se préparer, loin des conditions de sérénité devant permettre la « respiration démocratique » souhaitée. Le 30 juin, lors du premier tour, seuls4 011 candidats pourrontse présenter devant les Français, contre 6 290 en 2022.

Le chef de l’Etat, on l’a dit, a pris seul cette décision, entouré d’une poignée de conseillers et mis le premier ministre – informé par son directeur de cabinet – etles présidents des Assemblées, devant le fait accompli, sans les « consulter » à proprement parler, comme l’exige pourtant la Constitution. « C’est donc une consultation par téléphone ? », s’est agacé le président du Sénat, Gérard Larcher (Les Républicains), en apprenant deux heures avant que le président allait dissoudre l’Assemblée (il a consigné cet échange, qu’il a versé aux archives du Sénat). « Emmanuel Macron est un forceur démocratique », observe le politiste Vincent Martigny, selon lequel le locataire de l’Elysée « utilise les règles institutionnelles pour faire un coup politique attentatoire à la notion de consentement, au détriment même de la démocratie. »« En créant une telle imprévisibilité, il met en outre la France au bord de la crise de nerfs ».

Plutôt que d’attendre une probable motion de censure déposée à l’automne, M. Macron a préféré provoquer un électrochoc, quelles qu’en soient les conséquences. L’un de ses soutiens ne décolère pas : sous couvert de « démocratie », dit-il, son ami a fait montre d’une forme de « brutalité », et « mis la France cul par-dessus bord ». Ce macroniste historique– qui refuse de s’exprimer publiquement avant le scrutin – pardonne d’autant moins au chefde l’Etat qu’il s’était fait élire en incarnant le camp de la « nuance » et de la « modération ». « Ce moment qui devait être un moment de clarification, de respiration démocratique, risque d’abîmer encore plus la démocratie », s’est inquiétée, au lendemain de la dissolution, l’ex-députée Renaissance de Paris Astrid Panosyan-Bouvet.

Le 9 juin, devant ses soutiens, peu avant 20 heures, Emmanuel Macron a expliqué les raisons de son geste, avant de conclure ainsi : « On fera tout pour l’éviter mais s’il devait y avoir une majorité absolue pour l’extrême droite, mieux vaut une cohabitation de combat maintenant que de voir arriver Marine Le Pen en 2027 » ,a-t-il indiqué en substance, selon plusieurs témoins. Le simple fait d’avoir envisagé ce scénario catastrophe est impardonnable, pour la plupart de ses soutiens. Le président pourrait aussi hériter d’une Chambre ingouvernable, divisée en deux ou trois blocs se neutralisant les uns et les autres. Soit le risque d’une crise politique majeure, sous les yeux ébahis de nos partenaires européens, sur fond de défiancedes marchés. Bref, la chienlit.

Le Figaro, no. 24829
Le Figaro, vendredi 21 juin 2024 975 mots, p. 4

Politique

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20 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Élisabeth Borne à quitte ou double dans le Calvados

Quinault-Maupoil, Tristan

Les six vendeurs ambulants ont investi la place de la mairie d'Évrecy, 2 000 habitants. Comme tous les mercredis, il y a là le camion boucherie de Monsieur Hervé, le camion du crémier et même un « bistrot » itinérant. Au milieu de la dizaine de badauds qui font leurs courses en silence, il est 9 h 30 quand apparaît Élisabeth Borne, tracts à la main. «Il faut du courage», remarque une dame. «Oui c'est ça», sourit la candidate, imperméable olive sur doudoune rose pour tenir tête aux éléments. Devoir battre la campagne deux ans après avoir difficilement décroché son premier mandat de députée, encore une facétie d'Emmanuel Macron dont elle se serait passée. «Les gens sont très inquiets et ne comprennent pas ce qui se passe», lui fait remarquer une boulangère qu'elle ne contredira pas. Cette dissolution, il va sans dire que l'ancienne première ministre y goûte peu. «L'Assemblée n'était pas bloquée puisqu'on a adopté plus de textes qu'en majorité absolue» , souffle-t-elle, écho aux 69 textes votés lorsqu'elle était première ministre.

D'autant qu'aux européennes, le Rassemblement national s'est hissé en tête dans la 6e circonscription (34,03 %) du Calvados. Et qu'il ne manquait que 2 000 voix à La France insoumise en 2022 pour l'emporter ici. Alors «on croise les doigts», lui suggère la commerçante. «On croise les doigts, oui», acquiesce l'élue sortante, ensuite alpaguée par les partisans de son rival Insoumis, Noé Gauchard. «Je suis de gauche depuis que je suis né.Les 49.3 je n'ai pas apprécié», cingle un retraité, quand un père de famille la foudroie : «Vous devriez avoir honte. Vous avez provoqué le désespoir en France avec la réforme des retraites et le RN est aux portes du pouvoir.» «Le programme du Nouveau Front populaire, on rêve quand on lit ça. Les Français ont-ils oublié que c'est Mitterrand qui a supprimé l'indexation des salaires en 1983?», interroge l'ancienne conseillère de Lionel Jospin. Un peu plus tard, dans la commune de Villers-Bocage, c'est une vendeuse de canetons révulsée par l'augmentation de l'immigration et le manque de politesse ambiant qui lui confiera avoir glissé un bulletin RN pour la première fois, le 9 juin dernier. Elle s'apprête à faire de même aux législatives en votant pour Nicolas Calbrix, que le parti à la flamme a désigné.

Prise entre deux feux, Élisabeth Borne renvoie dos à dos ses adversaires, «des wokistes séparatistes, soutiens de l'islamisme et du communautarisme d'une part, et de l'autre, le grand flou pour dissimuler leur programme. On ne sait même plus ce qu'ils pensent de la double nationalité et économiquement, ça ne tient pas» , confie-t-elle, attablée dans un bar PMU qui porte encore les marques des festivités du Débarquement. Autant dire qu'ici, la promesse d'une «révolution copernicienne» formulée par Emmanuel Macron la semaine dernière en cas de victoire aux législatives anticipées est passée inaperçue. «Moi je suis ancrée ici», grince son ancienne première ministre malgré une implantation électorale encore récente dans la circonscription. «De là où on est, on n'aperçoit pas les astres», raille une proche venue prêter main-forte, illustration de la distance qui s'est installée avec l'Élysée.

Mais à Vire, comme ailleurs dans le pays, Élisabeth Borne prend le risque d'être affaiblie par l'impopularité de celui qui a mis abruptement fin à son bail à Matignon en janvier dernier. Après avoir fait le choix de continuer à tracer sa route en politique, ces législatives sont à quitte ou double pour elle. C'est la suite de son ambition pour le pays qui se jouera dans ces communes rurales taiseuses, où les regards échangés au marché n'aboutissent qu'à de rares discussions. Son plan de bataille pour s'emparer du parti présidentiel, accompagné de la publication d'un livre à l'automne, menace de s'enliser dans le bocage normand.

«Sans faire preuve d'orgueil démesuré, j'ai une expérience pour mesurer que Paris ce n'est pas la France, j'ai été préfète de région, patronne d'une grande entreprise(la RATP, NDLR) , j'ai occupé trois postes ministériels, j'ai été vingtmois première ministre. J'ai quelques idées sur ce qui peut être utile pour le pays et les Français. Je m'exprimerai le moment venu», rappelle l'intéressée pour signifier que l'enjeu ici n'est pas que local.

Déjà Élisabeth Borne prévient qu'elle refusera de choisir entre le RN et LFI en cas de duel au second tour. «De ce que j'ai vu de LFI, je ne peux pas appeler à voter pour eux. À l'exception peut-être de quelques personnes plus raisonnables comme François Ruffin ou Clémentine Autain», insiste-t-elle, marquée par le souvenir de la litanie des motions de censure imposées par les amis de Jean-Luc Mélenchon. Elle accuse son mouvement d'avoir «organisé un bazar permanent» et d'avoir «joué avec l'islamisme» ce «qui a fait monter le Rassemblement national».

Quand elle constate que Jordan Bardella engrange jusqu'au sein de la communauté juive, la fille de déporté enrage. «Choquée» par les récents propos de Serge Klarsfeld qui se détourne de ses combats historiques contre l'extrême droite pour adouber le patron du RN au détriment des Insoumis. «Ce n'est pas possible de dire ça. Le RN parle de lutte contre l'antisémitisme pour s'en prendre aux musulmans. C'est un parti qui n'aime pas la différence, un parti contre l'universalisme», charge Élisabeth Borne.

Elle s'étonne de ces élèves venus lui réclamer un selfie lors des commémorations du débarquement de Normandie avant de lui avouer être fans de Jordan Bardella. Au marché de Villers-Bocage tous ne sont pas aussi transparents. «Vous vous souvenez? J'étais venue il y a deux ans», rappelle-t-elle à une charcutière. «Oui vous aviez goûté du boudin», relève la commerçante. «Oui voilà, eh bien nous revoilà du coup», tente Élisabeth Borne sans provoquer la clémence de son interlocutrice. «Parfois ce n'est pas la peine d'insister...» , estimera-t-elle en poursuivant son chemin. Il reste dix jours pour convaincre avant le premier tour. T.Q.-M.

Libération
vendredi 21 juin 2024 999 mots, p. 8

événement Législatives

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20 juin 2024 - Libération (site web)

Marylise Léon «Les travailleurs doivent pouvoir voter pour un choix de progrès»

Recueilli par Frantz Durupt

La secrétaire générale de la CFDT appelle ses 630 000 adhérents à se mobiliser dans la campagne pour empêcher l'accession du Rassemblement national au pouvoir.

Près de 80 organisations du Pacte du pouvoir de vivre et de l'Alliance écologique et sociale ont lancé mercredi la Coalition 2024, qui «appelle à la mobilisation autour de seize mesures prioritaires à engager dès le 8 juillet». On trouve dans la liste des signataires Attac, la Fondation Abbé-Pierre, la Ligue des droits de l'homme ou encore Oxfam, mais aussi cinq syndicats réunis en intersyndicale : la CFDT, la CGT, l'Unsa, la FSU et

Solidaires. Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, évoque les enjeux et les difficultés de cette campagne éclair pour empêcher l'accession de l'extrême droite au pouvoir.

Quel est l'objectif de cette coalition ? C'est une centaine d'associations, d'ONG, de syndicats opposés à l'extrême droite et réunis autour de seize mesures qui permettent à tous de dire: «Ça oui, c'est important», et de se demander quelle formation politique les propose. Par exemple, revenir sur la réforme des retraites, donner accès au RSA dès 18 ans, garantir l'accès aux services publics sans condition de nationalité et partout sur le territoire Et puis, ça implique la mobilisation de toutes les troupes des organisations qui font partie de cette coalition. Et ça fait du monde.

Comment décliner cela concrètement ? Une des priorités de la CFDT depuis toujours, c'est de s'engager contre l'extrême droite, l'enjeu étant de se mettre en ordre de marche pour agir efficacement d'ici à 2027. Là, le soir de l'annonce de la dissolution, on se dit qu'on va devoir faire en trois semaines ce qu'on devait faire en trois ans! Notre mot d'ordre, c'est «tous sur le pont». Pour convaincre de l'importance d'aller voter et de l'impasse qu'est l'extrême droite. Le tout, c'est de dépasser le cercle des responsables pour embarquer tout le monde. On a fait des tracts, des vidéos, des argumentaires, et on va sur deux terrains. D'abord la question des valeurs, c'est-à-dire que, dans notre conception de la société, l'émancipation, la solidarité, la démocratie sont incompatibles avec ce que porte le RN, qui défend des principes d'inégalité de droits entre individus, de discrimination, de préférence nationale. Ensuite, on a les exemples des pays européens qui ont vu l'extrême droite arriver au pouvoir. Systématiquement sont remises en question l'indépendance de la justice, la liberté de la presse, les libertés syndicales. Comment ça se passe sur le terrain ? L'idée qu'on défend, c'est qu'il faut débattre. Dans cette période, il n'y a rien de pire que le silence et l'évitement. Je préfère un débat musclé, où on va se confronter et argumenter de part et d'autre, au silence. Sur le terrain, on a des remontées diverses. Des militants pointent la difficulté d'aborder ces questions sur les lieux de travail, donc l'organisation doit être en renfort pour les aider, les accompagner. Les discussions peuvent aussi être âpres. On nous explique que ce n'est pas le rôle d'un syndicat de se positionner sur ces questions. Je ne vais pas jouer la langue de bois, on a des adhérents qui partent.

Pourquoi ? Parce qu'on a pris position contre l'extrême droite. Mais un adhérent qui part fait toujours plus de bruit qu'un adhérent qui arrive. Et on en a aussi beaucoup qui arrivent. Et du côté des employeurs ?

Certains disent qu'il ne faut pas distribuer de tracts. C'est la première fois que je vois ça. Ça se produit dans des très grosses boîtes où les syndicats ont accès aux messageries. Je leur réponds que c'est de la liberté d'expression syndicale, qu'on est pleinement dans notre rôle, fidèles à notre histoire. Et qu'on est dans un moment inédit pour tout le monde.

Que dites-vous aux salariés pour les convaincre que voter RN revient à voter contre leurs droits? Qu'il y a ce que le RN dit et il y a ce qu'il fait. Au Parlement européen comme en France, ils n'ont jamais pris position en faveur des droits des travailleurs. Les trois directives de progrès, même petites à l'échelle européenne, ils ont voté contre : celle sur les travailleurs des plateformes, celle sur le devoir de vigilance, celle sur la transparence sur l'égalité salariale entre femmes et hommes. En France, c'est le groupe qui compte le plus de députés ayant voté contre ou s'étant abstenu sur la constitutionnalisation de l'IVG. Et leur politique est un tout, basé sur la discrimination et la préférence nationale. Je trouve extrêmement éclairantes -et inquiétantes- les dernières déclarations de Jordan Bardella qui nous parle de Français d'origine étrangère. Il y aurait deux types de Français selon les origines ? Quand Laure Lavalette [députée RN du Var, ndlr] dépose un amendement expliquant que les travailleurs étrangers en situation régulière ne peuvent plus participer aux élections professionnelles, c'est bien qu'ils sont obnubilés par les étrangers et ne comprennent pas ce qu'est un collectif de travail. Vous n'envisagez toujours pas d'aller au-delà d'un appel à voter contre le RN en soutenant explicitement le Nouveau Front populaire ? Vous disiez mardi à Albi qu'il fallait un «vote de progrès» J'ai dit ça parce que je ne veux pas désespérer tout le monde en expliquant qu'il faut voter contre. Je crois à l'intelligence de la liberté de réflexion et de choix. C'est aussi la démarche de la coalition dans laquelle la CFDT est investie. C'est en liberté que les travailleurs doivent pouvoir voter pour un choix de progrès, donc de formations politiques qui ont des choses à dire sur le travail et la solidarité. Mais moi, je ne vais pas leur dire de voter pour untel, sachant qu'il y a 577 élections. Notre position, c'est : pas de consigne de vote au premier tour, si ce n'est de faire barrage au RN. Et la CFDT sera très claire au deuxième tour sur un appel à voter pour tous les candidats qui seront face au RN. ?

Libération
vendredi 21 juin 2024 1038 mots, p. 4,5

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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21 juin 2024 - Libération (site web)

Vent debout contre les éoliennes

MARGAUX LACROUX

Le parti d'extrême droite compte démonter ces infrastructures cruciales pour la transition énergétique du pays. Les experts interrogés par «Libération» mettent en garde contre une mesure climaticide, ruineuse et qui pourrait même plonger la France dans le noir.

«Les migrants c'est comme les éoliennes, tout le monde est d'accord pour qu'il y en ait mais personne ne veut que ce soit à côté de chez lui.» C'est avec cette diatribe que Marine Le Pen a lancé son opération de récupération des antiéoliennes lors des européennes de 2019. Cinq ans plus tard, le Rassemblement national (RN) tourne toujours en boucle, les accusant d'être coûteuses, inefficaces car «intermittentes», et symboles de «l'écologie punitive» qui gâche les paysages. «On arrête les éoliennes», a promis le candidat RN Jordan Bardella sur BFM TV le 7 juin. Quelques jours plus tôt, sur la même chaîne, Marine Le Pen détaillait un plan d'attaque: en priorité, cesser d'en construire, puis démonter celles qui «abîment le plus le paysage». Le député de la Somme, l'un des artisans du programme du RN pour les législatives, Jean-Philippe Tanguy, confirme la volonté d'un «moratoire». Si les projets étaient stoppés net, si un futur gouvernement RN renonçait à déployer la cinquantaine de parcs éoliens en mer prévus d'ici 2050 et à doubler la production des éoliennes terrestres, à quelles conséquences s'attendre ? Pour lutter contre le changement climatique, la France compte atteindre la neutralité carbone en 2050. Ce qui implique de sortir des énergies fossiles et d'électrifier des secteurs très émetteurs en CO2 (transport, bâtiment, industrie etc.). Tous les scénarios combinent le nucléaire et les énergies renouvelables (ENR), selon le gestionnaire du réseau électrique, RTE qui en a échafaudé plusieurs et signalait en 2023 qu'un moratoire sur les ENR rendrait «impossible la réindustrialisation et le respect des trajectoires climatiques à compter de la décennie 2030».«Black-out». Aucun de ces scénarios n'exclut totalement les éoliennes ou le solaire, qui ont fourni l'an dernier 15% de la production d'électricité. «Bloquer le développement de l'éolien fragiliserait l'approvisionnement électrique à court terme et condamnerait les perspectives de décarbonation complète de notre électricité», avertit Patrick Criqui, chercheur du CNRS au Laboratoire d'économie appliquée de Grenoble. Une crainte partagée par les lobbys du secteur. Le Syndicat des énergies renouvelables a ainsi plaidé, le 13 juin, contre un dangereux «coup d'arrêt». «Le RN a pris l'éolien pour cible avec l'angle fallacieux de dire c'est soit le nucléaire soit le renouvelable, signale le directeur de la stratégie de France renouvelables, Mattias Vandenbulcke. C'est une absurdité, il y a de la place pour tout le monde !» Les machines à pales, notamment celles installées en mer, qui bénéficient d'un vent plus fort et constant, ont le potentiel de développement le plus important. «En France, on a surtout besoin d'électricité en hiver, on attend donc davantage de l'éolien que du solaire, explique Cédric Philibert, chercheur associé à l'Ifri et auteur de Eoliennes, pourquoi tant de haine? Le vent est une ressource à nous, les patriotes devraient s'en réjouir.» Comment le RN compte-t-il faire pour s'en passer ? Lui qui s'inquiétait, après l'accident de Fukushima, de la dangerosité des centrales, entend aujourd'hui déployer vingt nouveaux réacteurs nucléaires, dont les premiers seraient opérationnels dès 2031. Une promesse douteuse selon Cédric Philibert: «Seules des dictatures arrivent à construire des réacteurs en six ans, en passant outre la sécurité et les procédures». En France, le premier EPR, récemment inauguré à Flamanville (Manche), a accusé un retard de douze ans, sans parler du vieillissement du parc actuel dont la durée de vie ne pourra pas être prolongée indéfiniment en attendant les prochains EPR, programmés par Emmanuel Macron à l'horizon 2035-2040. Entre-temps, la France a donc besoin d'une montée en puissance d'autres énergies. Et l'hydraulique, également prisée par le RN, n'aura qu'un potentiel limité. «La France est déjà largement équipée en barrages», expose le chercheur Patrick Criqui.

Cesser d'investir dans l'éolien signifierait un retour vers le passé. «Soit on devra soit rouvrir des centrales à gaz, soit on devra diminuer notre consommation d'énergie brutalement, soit on s'exposera à des black-out», décline Bastien Cuq, le responsable énergie de l'ONG Réseau action climat (RAC). Pour le coprésident du Cler, réseau spécialisé dans la transition énergétique, Marc Jedliczka, «le RN propose que les Français se retrouvent dans le noir les soirs d'hiver entre 2028 et 2035». Dépendantiste. Cette stratégie, catastrophique pour l'économie française, conduirait à importer davantage d'électricité mais aussi de gaz russe et de pétrole du Golfe persique et de Norvège. «Le RN n'est pas souverainiste mais dépendantiste», raille Bastien Cuq. Une opération de démantèlement précoce des éoliennes affecterait les caisses du pays. «L'éolien est devenu une vache à lait pour l'Etat», rappelle Cédric Philibert. Ce serait aussi une «menace», selon Bastien Cuq, pour les milliers d'emplois du secteur, pour les constructeurs français de pales d'éoliennes marines et pour les finances des communes où sont implantés des parcs. Autre problème coûteux à gérer en cas de démantèlement : les recours d'exploitants devant les tribunaux, avec indemnités à la clé. Reste que, techniquement, il n'est pas bien compliqué de raser les éoliennes. «Mais ce serait du gâchis. Mieux vaut rénover les parcs vieillissants en remplaçant les éoliennes par des plus grandes et plus performantes. ça se fait déjà en milieu terrestre», avertit Patrick Criqui. En mer, où les premières éoliennes viennent d'être posées à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), Saint-Brieuc (Côtes-d'Armor) et Fécamp (Seine-Maritime), leur démantèlement est déjà prévu dans vingt-cinq ans. La coupe des mâts se fera plus ou moins à ras en fonction de la biodiversité : «Au pied des éoliennes, les enrochements peuvent être colonisés par des espèces qui forment des récifs», explique l'écologue Jean-Claude Dauvin, professeur émérite à l'université de Caen Normandie. En 2050, de nouvelles éoliennes pourront pousser dans ces mêmes zones, si le gouvernement d'alors le décide. «La promesse du RN n'est pas construite sur une réalité scientifique, met en garde Bastien Cuq. C'est du suicide énergétique.»

«Le Rassemblement national propose que les Français se retrouvent dans le noir les soirs d'hiver entre 2028 et 2035.» Marc Jedliczka coprésident du Cler, réseau spécialisé dans la transition énergétique

L'Humanité
vendredi 21 juin 2024 732 mots, p. 12

Antisémitisme : le NFP face à un faux procès

Emilio Meslet

Élections Depuis l'agression antisémite et le viol d'une enfant de 12 ans, droites et extrême droite alimentent les calomnies sur le Nouveau Front populaire. Son programme propose pourtant des moyens pour lutter contre les discriminations.

U n drame - antisémite et sexiste - et la machine à instrumentaliser se remet froidement en route. Le viol d'une enfant de 12 ans, insultée de « sale juive » selon son témoignage, par deux garçons de 13 ans, à Courbevoie (Hauts-de-Seine), n'a provoqué, en pleine campagne des législatives, ni décence ni retenue dans la partie droite de l'échiquier politique. Avec une cible : le Nouveau Front populaire (NFP).

Le maire LR de Meaux (Seine-et-Marne), Jean-François Copé, ne cille pas lorsqu'il assure que ce crime « explique l'immense colère des Français de confession juive (...) de voir l'extrême gauche prospérer sur des slogans tous plus ignobles les uns que les autres, qui effleurent l'antisémitisme et créent cette dynamique effroyable qui n'est rien d'autre que l'antisémitisme le plus pire (sic) qui soit ». Marine Le Pen (RN), elle, invoque « la stigmatisation des juifs depuis des mois par l'extrême gauche à travers l'instrumentalisation du conflit israélo-palestinien ». Quant à Gabriel Attal, citant nommément Jean-Luc Mélenchon, il renvoie dos à dos gauche et extrême droite : « Les responsables politiques et partis politiques ont une responsabilité pour mettre des digues, pour empêcher qu'un certain nombre de discours se banalisent. »

L'ensemble des responsables politiques du NFP ont pourtant tous condamné fermement ces violences. Du secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, dénonçant « un crime atroce qui nous rappelle une fois de plus que l'antisémitisme gangrène notre société et grandit dangereusement » à son homologue écologiste Marine Tondelier, laquelle affirme que « l'antisémitisme, les violences faites aux femmes, sont des plaies béantes de notre société ». Jean-Luc Mélenchon a fait de même, se disant « horrifié par ce viol à Courbevoie et tout ce qu'il met en lumière concernant le conditionnement des comportements masculins criminels dès le jeune âge, et du racisme antisémite ». Rien qui ne puisse arrêter la trumpisation du débat public où l'on confond bien volontiers défense de la Palestine et antisémitisme. Pour accréditer leur thèse d'une prétendue haine des juifs à gauche, les opposants au NFP s'appuient sur des propos parfois ambigus d'une poignée de cadres de la France insoumise, dont Rima Hassan, qualifiant Israël de « monstruosité sans nom », ou Jean-Luc Mélenchon lorsqu'il a parlé d'un « antisémitisme résiduel ».

« Certaines expressions ne nous ont pas convenu mais il n'est pas antisémite. Sinon nous n'aurions jamais fait cette alliance », rappelle Ian Brossat (PCF). « Comme sur les violences sexistes et sexuelles, nous ne sommes pas parfaits mais nous luttons contre les impensés. Il y a parfois eu des mots qui ont pu blesser mais il n'y a pas, à gauche, d'antisémitisme structurel, assure l'écologiste Sandrine Rousseau. Les juifs ne risquent rien avec le NFP au pouvoir. Au contraire, nous mettrons en place des dispositifs pour les protéger car notre matrice est la lutte contre les discriminations. »

les faits ne pèsent pas bien lourd

C'est même écrit noir sur blanc dans le programme commun : « Les actes racistes, antisémites et islamophobes (...) connaissent une explosion inquiétante, sans précédent. Aucune tolérance n'est de mise face à ces menaces et à ces comportements d'où qu'ils viennent. » La gauche prévoit notamment « un plan interministériel pour analyser, prévenir et lutter contre l'antisémitisme en France, notamment à l'école ». Mais les faits ne pèsent pas bien lourd dans cette bataille électorale 2024 où la gauche progresse dans les sondages.

« Cette instrumentalisation politicienne sert la dédiabolisation de l'extrême droite, martèle Ian Brossat. En revanche, au RN, il y a des antisémites et des négationnistes notoires. » L'élu communiste fait référence à Frédéric Boccaletti, député sortant et réinvesti, qui tenait, à Toulon, une librairie négationniste.

Depuis deux jours, le parti fondé par des Waffen-SS est épinglé en raison du choix d'autres candidats, comme Louis-Joseph Pecher (« Juif qui parle, bouche qui ment, disait Voltaire. »), Jean-Pierre Templier (« Cette communauté nous dirige. Combien sont au gouvernement, à la tête des entreprises du CAC 40. Partout dans le monde, ils nous dirigent. ») ou Joseph Martin (« Le gaz a rendu justice aux victimes de la Shoah. »). Tous trois se sont vu retirer le soutien du RN. Un soutien initialement accordé parce qu'il s'agit « des dizaines voire des centaines d'investitures faites en quelques heures », a justifié Jordan Bardella. Comme quoi, il ne suffit que de « quelques heures » pour trouver des authentiques antisémites dans ce parti.

L'Humanité
vendredi 21 juin 2024 968 mots, p. 4

« Ici, en Provence-Alpes-Côte d'Azur, le RN, "on a essayé" »

Lina Sankari

À l'occasion de la Fête de la musique, retour sur l'inquiétude du monde de la culture face à l'ascension de l'extrême droite. Un milieu qui avait déjà entamé une réflexion autour de la recrudescence des cas de censure. Exemple dans un territoire gangrené mais combatif.

Arles (Bouches-du-Rhône), envoyée spéciale.

Au début, bien sûr, la tentation est forte de rester dans son coin ou de cantonner la conversation à ceux que l'on connaît. Repas et rosé faisant, les langues se délient à l'ombre du jardin d'été. Une main tend la spécialité qu'elle a concoctée spécialement pour ce repas de quartier, une autre propose les olives fraîchement achetées au marché. L'échange vient des quatre coins du monde. Scène ordinaire d'un mois de juillet, lorsque les Suds à Arles invitent les habitants à la rencontre. C'est même la vocation première de ce festival des musiques du monde, ancré dans le territoire depuis 1996, mais « résolument tourné vers l'Autre avec un grand A », selon les mots de sa fondatrice, Marie-José Justamond. Elle poursuit : « Même si on ne peut pas tout résoudre avec la culture, elle permet à chacun de mieux se connaître. C'est un complément de l'éducation. »

Comme dans de nombreuses structures culturelles, l'annonce des résultats des européennes, le 9 juin, puis de la dissolution de l'Assemblée nationale, a suscité colère et révolte. Au coeur de la circonscription d'Arles, déjà occupée par un député du Rassemblement national (RN) et où les listes d'extrême droite ont cumulé 43 %, l'inquiétude est palpable. « Ce résultat interroge le modèle de société que l'on défend, qui va à l'encontre de la ségrégation et de toute hiérarchie. Notre projet n'emporte pas l'adhésion mais il n'est pas question de le changer. Cela nous pousse au contraire à renforcer nos actions de pédagogie et de sensibilisation », insiste Stéphane Krasniewski, le directeur des Suds à Arles, qui ont toujours pris soin d'inclure l'ensemble du territoire : des quartiers populaires de Barriol et Griffeuille jusqu'à Salin-de-Giraud, en passant par la maison centrale.

« une instrumentalisation au service d'une idéologie identitaire... »

Malgré une bonne participation post-Covid, la structure observe aujourd'hui une plus grande volatilité du public. Stéphane Krasniewski interroge « le caractère anxiogène de la période ». D'un point de vue pratique, les législatives anticipées bousculent également l'organisation, déjà compliquée par les JO, l'Euro de football et les européennes qui ont réduit les possibilités d'affichage et de visibilité. Le festival, dont la 29e édition s'ouvrira au lendemain du deuxième tour, le 8 juillet, organise 42 stages et master class dans les écoles transformées en bureaux de vote. « Les services municipaux sont sursollicités mais on parvient à trouver des solutions grâce à leur mobilisation », rassure le directeur des Suds.

À l'échelle de la région Paca, les professionnels du spectacle ont appelé à défiler, samedi dernier, à Marseille : « Il nous est dit de l'extrême droite : " On n'a pas essayé..." Ici, en Provence-Alpes-Côte d'Azur, " on a essayé" et, depuis 1995, certaines municipalités (Toulon, Orange, Fréjus, Vitrolles...) ont fait, ou font l'expérience de l'extrême droite. Avec des conséquences connues : diminution drastique des financements, (...) instrumentalisation de la vie associative au service d'une idéologie identitaire, reprise en main des programmations et des contenus culturels », expliquait l'intersyndicale.

Dans la foulée des régionales de 2015, qui avaient vu s'affronter droite et extrême droite lors du second tour, Marion Maréchal avait laissé entrevoir sa vision de l'art lors de l'université d'été du Front national : « Dix bobos qui font semblant de s'émerveiller devant deux points rouges sur une toile. » Malgré le manque de visibilité du projet actuel du RN sur la culture - au-delà des menaces sur l'intermittence, qui constituent un sérieux indice quant aux attaques en préparation contre l'exception culturelle - et les questions autour de la pérennité d'une offre ouverte, les structures font face à des interrogations quant aux subventions. « La question se pose pour nous depuis 2015, alors que la région est notre premier partenaire. Elle n'a toujours pas été tranchée. Soit on accepte les fonds, au risque de l'instrumentalisation, soit nous faisons face au risque de censure. Avoir un éditorial écrit par un élu RN dans notre brochure, accepter de leur donner une tribune lors de notre conférence de presse... c'est tout de même compliqué », juge Stéphane Krasniewski, qui siège également au Syndicat des musiques actuelles (SMA).

Au niveau national, le SMA a entamé une réflexion autour de la recrudescence des cas de censure après des actions de l'Action française ou de Civitas contre des spectacles qui ont entraîné leur interruption. « Désormais, le risque qui plane est celui de l'autocensure pour éviter ces attaques », admet Stéphane Krasniewski. Un climat qui a toutefois poussé les structures à se coaliser, à trouver des réponses collectives. Le ministère de la Culture a ainsi répondu à leur demande de nomination d'un médiateur à même d'être saisi en cas d'atteinte à la liberté d'expression.

La nostalgie d'une Provence pure qui n'a jamais existé

Le festival des Suds a toujours marché sur deux jambes par la mise en valeur conjointe des musiques du monde et des cultures du Bassin méditerranéen et du pays d'Oc via des artistes comme Jan-Maria Carlotti, Manu Théron et Sam Karpienia. « Nous sommes allés avec eux à l'étranger, ce qui est une manière de valoriser notre culture. Il y aurait peut-être moins de frustration si on envisageait ce monde provençal comme une ouverture sur le monde », relève Marie-José Justamond. La nostalgie d'une Provence pure qui n'a jamais existé est pourtant au coeur du projet de certains groupes identitaires caressés dans le sens du poil par toutes les nuances de la droite locale. L'ouverture d'un « Puy du Fou provençal », en 2021, concrétisait ainsi une idée de Marion Maréchal. À Arles, entre les bras du Rhône qui s'offrent à la Méditerranée, la musique permettra toutefois d'autres manières d'écouter le monde. Une fenêtre pour apprendre à mieux vivre ensemble. 

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 21 juin 2024 1084 mots, p. AUJM8
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20 juin 2024 - Le Parisien (site web)
21 juin 2024 - Le Parisien

Le RN et le Nouveau Front populaire n'ont pas réussi à rassurer les patrons

Les représentants des trois coalitions en lice ont passé leur grand oral devant les représentants des organisations patronales. Ceux de la majorité ont emporté les suffrages.

Erwan Benezet

Trois blocs mais sept intervenants. Dans une salle Gaveau pleine à craquer, au coeur du VIII e arrondissement de la capitale, les principales figures des trois grandes coalitions formées en vue des législatives ont tenté de convaincre plusieurs centaines de chefs d'entreprise du bien-fondé de leurs programmes économiques. Pour le Rassemblement national et le Nouveau Front populaire, il s'agissait avant tout de convaincre. Ce que Jordan Bardella, le président du Rassemblement national, et Éric Ciotti, toujours officiellement président des LR, ont tenté de faire, sans y parvenir. À gauche, les deux représentants du Nouveau Front populaire (NFP), Éric Coquerel (LFI) et Boris Vallaud (PS), ont égrainé eux aussi leurs mesures parfois sous des huées et sans chiffrages précis. Pour les trois autres intervenants, l'ancien Premier ministre Édouard Philippe, l'actuel ministre de l'Économie, Bruno Le Maire et le président du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau, la tâche était moins compliquée.

En introduction, le président du Medef, Patrick Martin, à l'initiative de ce grand raout, a déploré « la dangereuse absence de l'économie dans le débat », avant d'alerter sur « les risques de décrochage structurel de la France et, derrière, toute l'Europe, face à ses principaux concurrents que sont les États-Unis et la Chine ». Entouré de François Asselin, le président de la CPME (les petites et moyennes entreprises), et de Michel Picon, à l'U2P (artisanat et commerce de proximité), Patrick Martin a appelé Édouard Philippe, ancien Premier ministre d'Emmanuel Macron (de 2017 à 2020), à ouvrir le bal.

« On reste sur notre faim »

Dans une présentation d'une quinzaine de minutes, le président d'Horizons a déroulé ses objectifs devant un public conquis : « Construire une France plus prospère, plus libre et plus juste », tout en défendant l'action de l'actuelle majorité. « Depuis 2017, c'est probablement la politique la plus pro-business qu'on ait vue depuis longtemps », a estimé l'actuel maire du Havre (Seine-Maritime), dont le costume-cravate contrastait avec ses bracelets de surfeur au poignet. « Et si j'étais un peu facétieux, je dirais même que cette politique a commencé un peu avant, sous François Hollande, a-t-il ajouté, avant de lancer une petite pique. Je ne devrais pas le dire trop fort, ça risquerait de gêner un peu sa nouvelle étiquette au Nouveau Front populaire (l'ancien président de la République est candidat en Corrèze sous la bannière de la coalition emmenée par LFI, le PS et les Verts) », déclare-t-il, déclenchant des rires dans la salle. Avant de redevenir plus sérieux : « A-t-on donné trop aux entreprises, avec par exemple la flat tax (un impôt à taux unique de 30 % s'appliquant aux revenus du capital), la réforme du travail ou de la fiscalité ? Je ne crois pas, on a créé un environnement plus stable. »

La stabilité, c'est bien ce que les patrons ont peur de perdre si le Nouveau Front populaire arrivait au pouvoir. À ses deux représentants, l'Insoumis Éric Coquerel, désormais ancien président de la commission des Finances de l'Assemblée nationale, et Boris Vallaud, ex-député PS des Landes, la journaliste économique de BFM Hedwige Chevrillon, dans le rôle de la maîtresse de cérémonie, a demandé comment ils pouvaient rassurer leur auditoire. Le second, ancien directeur de cabinet d'Arnaud Montebourg puis secrétaire général adjoint de François Hollande, a répondu par des interrogations : « L'heure est grave, dangereuse et inquiétante, mais avons-nous suffisamment fait ? Pour ne pas vivre dans un pays fracturé, pour défendre les services publics, l'hôpital, les enseignants, les ouvriers comme les patrons, la valeur travail ? »

Ce à quoi Éric Coquerel a voulu répondre par ces deux chiffres : « Quand le salaire réel depuis 2017 baissait de 2,5 %, le montant des dividendes distribuées aux actionnaires, lui, était multiplié par deux. » « Les classes moyennes paient les impôts que les milliardaires ne payent pas, les PME paient ceux dont les multinationales ne s'acquittent pas », complète Boris Vallaud, bravache. Agitation dans la salle, un patron rétorque en les interrogeant sur le coût de leur programme, évalué à au moins 100 milliards d'euros. « Nous vous présenterons le budget d'ici à la fin de la semaine », affirment-ils.

« On reste sur notre faim, tout ça, c'est très flou, confie une cheffe d'entreprise dans les ressources humaines. Quand on dirige une boîte, on a besoin de concret. »

Bardella reste flou sur la réforme des retraites

Jordan Bardella et Éric Ciotti entrent en scène. C'est la première fois que les deux chefs de parti s'affichent publiquement ensemble depuis qu'ils ont scellé une alliance. « M. Ciotti, on ne vous attendait pas forcément là », réagit d'ailleurs Hedwige Chevrillon. Qui leur pose la même question qu'aux deux représentants de NFP : « Que pouvez-vous dire pour rassurer les entreprises ? » Jordan Bardella répond sans hésiter : « Qu'il faut remettre de l'ordre. De l'ordre dans le pays, dans la rue et dans les comptes publics. Tout en créant de la richesse. » Là aussi, la question vient de la salle. « Avec quels moyens ? L'Europe ne vient-elle pas de nous remettre en déficit excessif ? », interroge-t-on.

Selon le président du RN, l'Europe fait partie de l'équation. « Nous renégocierons ce que nous versons à l'Union européenne, explique-t-il. Nous lancerons par ailleurs dès l'automne des états généraux de la simplification pour dresser un état de lieux des contraintes qui pèsent sur la croissance. » Des grandes phrases qui laissent l'auditoire sur sa faim.

Sur la réforme des retraites, Jordan Bardella continue d'entretenir le flou. « Je ne décalerai pas l'âge de départ à la retraite », déclare-t-il, avant d'enchaîner que « la réforme mise en oeuvre par Macron est injuste et très coûteuse ». L'assistance est perdue.

« Que ce soit l'extrême gauche ou l'extrême droite, on est beaucoup sur des effets d'annonce, déplore Pascal Teurquetil, membre de la commission entrepreneuriat au Medef France et vice-président de la CCI Paris-Île-de-France, en charge de l'éducation. On voit qu'ils n'ont jamais gouverné. Les programmes qu'ils ont présentés sont difficilement applicables, notamment au regard de notre déficit. »

Arrive ensuite Bruno Le Maire, auditionné au nom de la majorité présidentielle. Comme Édouard Philippe, il ravit les patrons quand il martèle sa « priorité absolue » : le « rééquilibrage des comptes publics ». Bruno Retailleau, le dernier auditionné, enfonce le clou : « Il faut plus de croissance et moins de dépenses. »

Le Monde
France, vendredi 21 juin 2024 3666 mots, p. 14,15
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20 juin 2024 - La Matinale du Monde

Enquête

Le dealeur de Villejuif, l’attentat en Espagne et l’ombre de l’Iran

Fin 2023, Alejo Vidal-Quadras, un responsable politique espagnol, a échappé à une tentative d’assassinat à Madrid. Il a aussitôt accusé le régime iranien. Le principal suspect, un délinquant du Val-de-Marne, a été arrêté, le 6 juin, aux Pays-Bas. La police française le cherchait depuis bientôt deux ans dans le cadre d’une affaire de « narchomicide » dans le Val-d’Oise

Lorraine de Foucher et Soren Seelow

De l’homme qui a tenté de l’assassiner, il n’a jamais vu le visage. A peine a-t-il entendu sa voix. Alejo Vidal-Quadras s’apprêtait à rentrer chez lui après sa promenade habituelle au parc du Retiro, l’un des plus beaux de Madrid, lorsqu’une silhouette dans son dos a prononcé ces mots : « Hola señor. »

A 13 h 30, ce jeudi 9 novembre 2023, la rue Nuñez de Balboa était noire de monde. Ce haut responsable politique espagnol de 78 ans, qui fut vice-président du Parlement européen avant de fonder le parti d’extrême droite Vox, était à quelques pas de l’entrée de son immeuble. « Je me suis retourné, et j’ai fait un geste qui m’a sauvé la vie, raconte-t-il au Monde. J’ai incliné la tête. » L’ombre dans son dos a appuyé sur la gâchette : la balle de 9 mm Parabellum qui aurait dû lui fendre le crâne a traversé sa mâchoire de part en part.

Des passants se sont aussitôt précipités pour venir en aide au responsable politique qui chancelait sur la chaussée. Un homme a ôté sa veste et l’a appuyée sur ses plaies pour endiguer l’hémorragie en attendant l’arrivée des secours. Alejo Vidal-Quadras a ensuite passé seize jours à l’hôpital, où il a subi une reconstruction faciale. Quelques semaines plus tard, quand les enquêteurs espagnols sont venus l’interroger chez lui, il n’a pas hésité une seconde : il a accusé le régime iranien d’être derrière sa tentative d’assassinat.

Alejo Vidal-Quadras n’a perçu que deux mots et le claquement d’une détonation avant de s’effondrer. Mais des passants ont décrit son assaillant. Vêtu d’une veste bleue et coiffé d’un casque de moto, le tireur s’est enfui à bord d’un scooter Yamaha noir sur lequel l’attendait un complice avant de s’évaporer dans les rues de Madrid.

Grâce aux images de la vidéosurveillance, le deux-roues a été retrouvé deux heures plus tard, entièrement calciné, dans une zone industrielle de la périphérie de Fuenlabrada, à une vingtaine de kilomètres au sud de Madrid. Il gisait sur la chaussée comme un squelette carbonisé. Mais les flammes n’avaient pas suffi à effacer son numéro de châssis, et les enquêteurs ont rapidement fait le lien avec un individu contrôlé deux jours plus tôt à bord du même scooter. Il s’agit d’un ressortissant tunisien qui a grandi et qui vit en France, à Villejuif précisément, dans le Val-de-Marne. Il s’appelle Mehrez Ayari.

Champ de tournesols

Au siège de la police judiciaire de Versailles, la révélation de l’identité du principal suspect de l’attentat de Madrid est une déflagration. Mehrez Ayari est un de leurs « clients ». Voilà plus d’un an qu’ils cherchent à le localiser pour l’arrêter dans une affaire d’un tout autre genre : le Tunisien est soupçonné du meurtre d’un petit dealeur de cannabis commis quinze mois plus tôt, en août 2022, dans le Val-d’Oise. La veille de la tentative d’assassinat de Vidal-Quadras, les enquêteurs de la brigade criminelle avaient justement obtenu que la juge d’instruction de Pontoise chargée de leur dossier émette un mandat d’arrêt international contre le fugitif.

Quand les enquêteurs espagnols les ont sollicités en urgence, deux jours après l’attentat madrilène, pour leur apprendre que l’homme qu’ils recherchaient venait de tirer sur un haut dignitaire politique en plein jour dans les rues de la capitale espagnole, les enquêteurs de la Crim’n’en sont pas revenus. A leurs yeux, Mehrez Ayari était un délinquant multirécidiviste de moyenne envergure. Son casier est certes émaillé de quarante-sept mentions, mais il s’agit pour l’essentiel de délits mineurs : il n’avait ni l’ampleur ni le profil d’un tueur à gages à la solde de l’Iran.

L’étonnant parcours et l’ascension météorique de ce dealeur francilien, devenu en quelques mois un criminel recherché par les polices du monde entier, ont finalement été interrompus il y a deux semaines aux Pays-Bas, après près de deux ans de cavale. Selon les informations du Monde, Mehrez Ayari a été arrêté sous une fausse identité le 6 juin à Haarlem, près d’Amsterdam, par les policiers néerlandais, tandis qu’il s’apprêtait, précise une source proche de l’enquête, à commettre un nouveau meurtre à connotation «politique».

Pour démêler les fils de cette affaire hors norme aux ramifications internationales, il faut remonter un peu plus d’un an avant l’attentat de Madrid, en 2022. Tout commence à l’aube d’un jour d’été, par un banal appel anonyme aux pompiers signalant un homme aviné sur la chaussée. Le 10 août 2022, à 5 h 59 précisément, une voix hésitante contacte le 18 :

« Pompiers, bonjour !

– Bonjour, heu… Je faisais du vélo… Et j’ai vu un monsieur qui avait l’air un peu… ivre mort, je ne sais pas, il ne bougeait pas, alors… J’ai pensé vous appeler…

– D’accord, sur quelle commune, monsieur ?

– C’était rue du Cimetière, à Neuville-sur-Oise[Val-d’Oise] .»

L’opératrice du 18 alerte les pompiers du Val-d’Oise, en prenant soin de leur glisser que le « requérant »qui vient de l’appeler « n’a pas l’air très net »Très vite, les secours dépêchés sur place rappellent : « Le corps est au milieu d’un champ, en début de raideur cadavérique, les doigts recroquevillés, recouverts de sang. » La permanence de la brigade criminelle de la police judiciaire de Versailles est aussitôt réveillée et envoyée sur les lieux.

A 9 heures, les policiers arrivent dans ce gros village de deux mille habitants niché dans une boucle de l’Oise. En face du petit cimetière s’étend un premier champ de tournesols dans lequel ils découvrent une trottinette électrique abandonnée. Puis, quelques dizaines de mètres plus loin, une image qui marquera tous les protagonistes de ce dossier, baptisé « l’affaire “Tournesols” » par les enquêteurs : un cadavre gît sur le dos au milieu des plants d’hélianthes qui l’entourent comme une ronde de soleils jaunes.

A côté du corps, deux énormes pierres ensanglantées. Le tee-shirt de la victime est maculé de sang et de terre. Ses chaussures et son téléphone portable ont disparu. Le médecin légiste estime l’heure de sa mort entre 23 h 30 et 1 h 30 et conclut qu’il a probablement été massacré à coups de pierres.

La victime est rapidement identifiée. Il s’appelle Alexandre B., un Neuvillois de 27 ans, titulaire d’un bachelor de marketing digital et qui travaillait comme webmaster dans l’entreprise de son père. Pourquoi ce jeune homme a-t-il été tué aussi sauvagement ? La perquisition menée dans le coquet pavillon familial où il vivait avec ses parents apporte un début de réponse. Dans sa chambre, les policiers découvrent 2 kilos de résine de cannabis, 3,6 kilos d’herbe stockée dans des bocaux, une balance de précision et 6 550 euros en liquide.

A la sortie du lycée, Alexandre B. avait monté un petit trafic de cannabis indépendant, loin des grandes centrales des points de deal. D’abord confidentiel, son commerce au détail, réputé pour la qualité de ses produits certifiés, a peu à peu fleuri sur les réseaux sociaux, au point qu’il avait fini par attirer des clients venus de toute l’Ile-de-France. Un succès marketing et commercial que le jeune homme vivait comme un «accomplissement», selon un de ses amis. Le chemin du cimetière, où il avait l’habitude de se rendre en trottinette, était son point de vente habituel.

Grâce à un minutieux travail de téléphonie, les policiers de la Crim’vont bientôt isoler trois suspects potentiels. Ils s’aperçoivent que la ligne qui a contacté le 18 vers 6 heures du matin avait déjà borné aux abords de la rue du Cimetière entre minuit et 1 heure, soit à l’heure du crime. Et que deux autres lignes téléphoniques l’ont accompagnée durant ces deux trajets nocturnes à travers l’Ile-de-France.

Engrenage infernal

Les enquêteurs identifient le requérant « à l’air pas très net ». Il s’agit d’un certain Mehrez Ayari, alors âgé de 36 ans, un Tunisien titulaire en France d’une carte de résident. Il n’habite pas dans le Val-d’Oise, mais à l’autre bout de la région, à Villejuif. A son casier, de nombreuses mentions pour trafic de stupéfiants, escroqueries, extorsions, vols avec armes, faux documents, violences ou encore menaces de mort, qui lui ont valu de passer en tout et pour tout deux ans et huit mois derrière les barreaux.

Le meurtre d’Alexandre B. serait-il un « carottage » qui a dégénéré ? Trois jours plus tôt, les deux autres passagers du convoi mortel, Karim B. et Youcef T., avaient été interpellés au domicile de ce dernier, à Bobigny, à la suite d’un renseignement désignant cette adresse comme un lieu de stockage alimentant le trafic de cannabis d’une cité de la ville. Libérés en raison d’un vice de procédure, Karim et Youcef avaient malgré tout perdu les 8 kilos de cannabis saisis par les policiers dans l’appartement.

Les deux hommes et Mehrez Ayari ont-ils cherché à se refaire en tentant de braquer le petit dealeur de la rue du Cimetière, après l’avoir contacté sur les réseaux sociaux en se faisant passer pour des clients ? C’est aujourd’hui la piste privilégiée par les enquêteurs de la brigade criminelle de Versailles. Mais dans le sillage des faits, les trois suspects du meurtre se sont évaporés, laissant les limiers de la Crim’à leurs questions.

Le 7 novembre 2023, décision est prise de faire bouger le dossier, en lançant des perquisitions chez les proches des fugitifs. Ils se rendent notamment dans une barre d’immeubles de Villejuif, où vit la famille Ayari. Ils tirent un des frères de Mehrez du sommeil et le placent en garde à vue.

Très vite, des tas de papiers déposés sur sa table de nuit ou dans la commode de sa chambre attirent leur attention. Il s’agit de relevés bancaires de Mehrez, sur lesquels figurent des versements du revenu de solidarité active (RSA) et des reçus de « mandats cash » : les quelque 500 euros du RSA du fugitif ont été systématiquement retirés par un proche pour lui être transférés dans des bureaux tunisiens, marocains puis espagnols. Les policiers de la Crim’tombent des nues : ils pensaient que leur suspect s’était planqué en Tunisie, où il s’était enfui en passant par Nice quatre jours après le meurtre d’Alexandre B.

Entendu avenue de Paris, à Versailles, le grand frère s’enferre dans ses dénégations : il peine à dire la dernière fois où il a vu Mehrez, dans quel pays il se trouve ni ce qu’il y fait. Chauffeur VTC ? Dealeur ? En tout cas pas meurtrier : « On peut faire des petites bêtises, des petits larcins, comme dans ma jeunesse. Je connais bien mon frère, ce n’est pas possible qu’il puisse tuer quelqu’un. » Alors oui, la famille a bien constaté sa disparition depuis une grosse année, mais ils l’imaginaient en cavale pour une histoire de cambriolage. A l’issue de son audition, l’aîné de la fratrie est laissé libre.

Mais dans son téléphone, les policiers de la Crim’vont retrouver plusieurs éléments intrigants. D’abord, un message de son frère Mehrez, daté du 14 octobre 2023, soit trois semaines avant la tentative d’assassinat de M. Vidal-Quadras : « Salem frérot appelle moi quand t’es là je vais voir pour un calibre à Rotterdam[Pays-Bas] . » Mais surtout une vidéo de repérage, envoyée par un numéro néerlandais, où l’on voit l’homme politique espagnol au milieu d’une manifestation, une dizaine de jours avant l’attentat dont il a été victime.

Le 9 novembre 2023, à 1 300 kilomètres de la cellule de la Crim’de Versailles de laquelle son frère est sorti la veille, un homme – suspecté d’être Mehrez Ayari – tire sur Alejo Vidal-Quadras. Il rate son contrat et s’enfuit, mais les policiers espagnols remontent rapidement le commando. Le 21 novembre 2023, ils arrêtent l’acheteur de la moto et une délinquante de Malaga. Le 17 janvier 2024, c’est un Vénézuélien qui est interpellé tandis qu’il tentait de passer la frontière entre son pays et la Colombie. Le 30 avril, la police espagnole annonce l’arrestation d’une femme impliquée « dans le financement et la préparation de l’attentat contre Alejo Vidal-Quadras ». Elle a été arrêtée aux Pays-Bas.

De nombreuses pistes explorées par la police espagnole mènent aux Pays-Bas, et plus précisément à l’un des plus puissants groupes criminels européens : la Mocro Maffia, un cartel de narcotrafiquants de sinistre réputation qui règne sur l’Europe du Nord et que les enquêteurs espagnols soupçonnent d’avoir organisé la tentative d’assassinat du responsable politique.

Mais un rouage de cet engrenage infernal échappe encore aux policiers : quand et comment Mehrez Ayari serait-il entré en contact avec ce cartel de drogues ? Etait-il déjà un soldat de la Mocro Maffia avant le meurtre d’Alexandre B. ? Un simple fugitif aux abois ayant accepté un contrat pour financer sa cavale ? Les accusations d’Alejo Vidal-Quadras contre le régime iranien soulèvent surtout une question abyssale : pourquoi un cartel spécialisé dans le trafic de drogues agirait-il pour le compte d’un Etat étranger ?

Ce groupe criminel, dont les membres sont en majorité issus de la communauté marocaine installée aux Pays-Bas, s’est imposé au fil des décennies comme un acteur incontournable du trafic de cannabis puis de cocaïne en Europe du Nord en faisant profiter les cartels sud-américains de ses entrées dans les ports d’Anvers (Belgique) et de Rotterdam. Fidèle à sa devise « Wie praat, die gaat » (« Celui qui parle mourra »), il sème la terreur aux Pays-Bas, multipliant exécutions et règlements de comptes.

Son audace et son appétit sans limites l’ont aussi conduit, ces dernières années, à sortir du cadre du narchomicide. La Mocro Maffia a assassiné deux journalistes, un avocat, intimidé des juges et des médias, et est allée jusqu’à menacer les plus hautes personnalités de l’Etat néerlandais, comme le premier ministre, Mark Rutte, ou la princesse héritière, Amalia. Sa figure la plus crainte, Ridouan Taghi, a ainsi été condamnée le 27 février 2024 à la réclusion à perpétuité, à l’issue d’un procès qui aura tenu les Pays-Bas en haleine pendant près de six ans, pour avoir commandité de nombreux meurtres.

« Je crains encore pour ma vie »

Mais ces homicides étaient tous liés aux activités criminelles du cartel. Alejo Vidal-Quadras n’avait, a priori, rien à voir avec l’univers du narcotrafic. La Mocro Maffia aurait-elle agi pour le compte de l’Iran, comme il l’affirme ? Il existe en tout cas des précédents. Selon les services de renseignement néerlandais, ce groupe criminel a déjà offert ses services au régime iranien. En janvier 2019, le ministre des affaires étrangères avait ainsi affirmé que Téhéran était responsable du meurtre de deux opposants iraniens, exécutés aux Pays-Bas en 2015 et 2017 par des tueurs à gages de la Mocro Maffia.

Trois mois après sa tentative d’assassinat, en février 2024, Alejo Vidal-Quadras a publiquement réitéré ses accusations contre le régime des mollahs. « Je n’ai aucun doute sur le fait qu’il s’agit du régime iranien. L’Iran a une longue tradition d’activités terroristes extraterritoriales contre les dissidents et les étrangers qui les soutiennent», a déclaré l’ancien vice-président du Parlement européen lors d’une conférence de presse. « Pour moi, il est évident que cet attentat a été commandité par Téhéran. Mais c’est une chose d’avoir une certitude, une autre de le prouver judiciairement, explique-t-il au Monde. Je me suis distingué de façon publique durant toute ma carrière comme l’un des principaux soutiens de la résistance iranienne, le mobile ne fait à mes yeux aucun doute. Je crains encore pour ma vie, la menace est toujours là », s’inquiète l’ancien parlementaire, aujourd’hui protégé par des officiers de sécurité à chacun de ses déplacements en Espagne ou à l’étranger.

Tout au long de ses quinze années passées comme député au Parlement européen (1999-2014), Alejo Vidal-Quadras a en effet été un allié précieux de l’opposition iranienne. Son engagement auprès du Conseil national de la résistance iranienne, une coalition de groupes dissidents basée en France, dont les plus connus sont les Moudjahidin du peuple, lui avait d’ailleurs valu, en octobre 2022, un an avant l’attentat, d’apparaître en bonne place dans une liste noire des ennemis du régime iranien publiée par Téhéran.

Selon le quotidien espagnol El Pais, le parti d’extrême droite Vox, qu’il a fondé en 2014, a en outre reçu des fonds de la dissidence iranienne. En épluchant ses comptes pour les élections européennes de mai 2014, les journalistes se sont aperçus que 80 % de la campagne avaient été financés par 146 dons d’opposants iraniens, pour un total de 800 000 euros. Alejo Vidal-Quadras, qui était alors le président et la tête de liste du parti, a confirmé ces versements au Monde, évoquant des « dons légaux de particuliers »émanant de dissidents en exil.

Si l’hypothèse d’un crime d’Etat perpétré par un cartel de drogues peut à première vue sembler déroutante, elle ne surprend pas les experts du régime iranien. « Téhéran est un spécialiste de la sous-traitance et recourt régulièrement à des groupes criminels pour éliminer des opposants à l’étranger. Il offre en retour asile et protection à leurs dirigeants », explique Jason Brodsky, un chercheur spécialiste de l’Iran et « policy director » de United Against Nuclear Iran, une association américaine à but non lucratif œuvrant contre la nucléarisation de l’Iran.

« Les autorités des pays concernés vont bien arrêter quelques opérationnels, mais ça remonte rarement plus haut. Cette utilisation des réseaux mafieux leur offre ainsi un “plausible denial , la possibilité de nier leur implication de façon plausible.Le bénéfice est largement supérieur au coût », développe-t-il.

Y compris lorsque ces attentats échouent, comme celui qui a visé M. Vidal-Quadras ? « Les projets d’assassinat d’Etat exécutés par des opérationnels négligents sont un grand classique, poursuit-il. Ce qui compte, c’est le “fear factor ” : même si l’opération est un échec, le régime iranien insuffle la peur parmi ses opposants à l’étranger et leurs soutiens occidentaux. »

Informateur du FBI

Rares sont les interlocuteurs contactés par Le Monde à avoir accepté de s’exprimer sur ce dossier brûlant. « C’est une affaire extrêmement sensible, car un Etat est potentiellement impliqué et il y a de possibles répercussions diplomatiques, même si nous n’avons à ce stade pas de preuves formelles d’une implication de l’Iran », confie au Monde une source proche de l’enquête. Contactée à plusieurs reprises, l’ambassade d’Iran à Paris n’a pas donné suite.

Si la piste de l’attentat politique se confirme, Alejo Vidal-Quadras serait le premier homme politique européen victime d’une tentative d’assassinat commanditée par Téhéran. Mais il existe de nombreux précédents d’attentats déjoués ayant visé des responsables occidentaux. L’un d’entre eux, retentissant, s’est déroulé de l’autre côté de l’Atlantique. Selon les révélations faites en août 2022 par le ministère de la justice américain, John Bolton, l’ancien conseiller à la sécurité nationale de l’administration Trump, a lui-même échappé à une tentative d’assassinat fin 2021.

Selon les détails de l’enquête rendus publics, l’instigateur du complot était un Iranien de 45 ans, Shahram Poursafi, qui cherchait des contacts sur les réseaux sociaux au prétexte qu’il préparait un livre sur le haut fonctionnaire néoconservateur. Au fil de ses recherches, l’espion iranien, qui serait membre des gardiens de la révolution, les puissants services secrets de la République islamique, était tombé pour son plus grand malheur sur un informateur du FBI, à qui il avait demandé de lui trouver un tueur à gages. Un prix est convenu, autour de 300 000 dollars (environ 279 000 euros). Des repérages sont réalisés, une échéance est même arrêtée : avant la fin de l’année 2021.

Le FBI déjoue l’attentat, et le ministère de la justice accuse publiquement Téhéran : « Ce n’est pas la première fois que nous découvrons des complots iraniens visant des Américains sur le territoire national, et nous travaillerons sans relâche pour les empêcher. » Là encore, l’opération impliquait une sous-traitance à des réseaux criminels, précise Jason Brodsky, sur le « même schéma »que l’attentat contre M. Vidal-Quadras : « Un des individus impliqués dans ce complot était un Mexicain lié à un cartel. » Comme à chaque fois qu’il a été mis en cause dans ce type d’affaires, l’Iran a démenti toute implication.

Depuis le 6 juin et l’arrestation aux Pays-Bas de Mehrez Ayari, le délinquant de Villejuif suspecté d’être devenu un tueur à gages à la solde de l’Iran, les polices européennes font la queue pour l’interroger. Il y a d’abord les Néerlandais, qui l’ont interpellé dans le cadre d’une nouvelle affaire de tentative de meurtre à connotation politique aux Pays-Bas, dernier chapitre de la vertigineuse fuite en avant du fugitif. Mais aussi les services espagnols, pressés de l’entendre à propos de l’attentat contre Alejo Vidal-Quadras.

A l’autre bout de la file d’attente, la brigade criminelle de la police judiciaire de Versailles attendra son tour : Mehrez Ayari ne devrait être mis en examen que dans l’affaire « Tournesols » : le meurtre du jeune Alexandre B. pour un « carottage » qui aurait mal tourné.

La Croix, no. 42950
Événement, vendredi 21 juin 2024 554 mots, p. 4
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21 juin 2024 - La Croix (site web)

Le Nouveau Front populaire est-il d’extrême gauche ?

Laurent de Boissieu

En miroir du Rassemblement national, d’extrême droite, les adversaires du Nouveau Front populaire le qualifient d’extrême gauche.

Cette affirmation questionne la définition de l’extrême gauche, ainsi que le programme et les composantes de cette nouvelle union.

Chef de campagne de la majorité présidentielle pour les élections législatives, le premier ministre, Gabriel Attal ne cesse de le marteler : le centre macroniste constitue le rempart contre « les extrêmes », c’est-à-dire le Rassemblement national d’extrême droite et le Nouveau Front populaire, assimilé à l’extrême gauche. Cette affirmation n’est-elle qu’un artifice stratégique ou repose-t-elle sur des fondements concrets ?

Comme tout le vocable politique issu d’une place dans les assemblées parlementaires, la définition de l’extrême gauche varie selon les époques et les pays. Dès la Révolution française, le modéré Jacques Pierre Brissot évoque ainsi une « majorité intermédiaire entre les deux partis extrêmes ». C’est au milieu du XIXe siècle que s’imposent les notions de « gauche extrême » ou d’ « extrême gauche », aboutissant en 1876 à la formation par des députés d’un « groupe d’extrême gauche ». Celui-ci réunissait des radicaux-socialistes, que les apparitions successives des groupes socialiste puis communiste pousseront vers le centre de l’hémicycle.

Sous la IVe et la Ve République, le concept d’extrême gauche se stabilise en désignant toutes les forces situées plus à gauche que le Parti communiste français (PCF), et généralement non représentées au Parlement. S’y retrouvent pêle-mêle plusieurs familles idéologiques, mais l’une d’entre elles domine : les trotskistes. Ainsi définie, l’offre d’extrême gauche réunit, pour le premier tour des élections législatives anticipées, le 30 juin, 549 candidats de Lutte ouvrière, 78 du NPA-Révolutionnaires et une grosse vingtaine d’autres groupuscules (Parti des travailleurs, Pôle de renaissance communiste en France, Révolution permanente).

Qu’en est-il du Nouveau Front populaire ? Tout d’abord, parmi ses composantes figurent celles qui font habituellement partie des unions de la gauche : socialistes (174 investitures), écologistes (93) et communistes (49). Soit au total 316 candidatures, pour 230 pour La France insoumise.

Le « contrat de législature » du Nouveau Front populaire n’est en outre pas marxiste, puisqu’il ne parle ni de dictature du prolétariat ni d’appropriation collective de l’ensemble des moyens de production. Il prône un retour à ce qui existait avant, qu’il s’agisse de services publics entendus comme des monopoles ou de la retraite à 60 ans. S’y ajoutent des mesures sociales classiques (blocage des prix pour les biens de première nécessité, hausse du smic…).

Qu’en est-il en particulier de La France insoumise (LFI) ? La question se pose pour trois raisons. Tout d’abord, la tactique « du bruit et de la fureur » de Jean-Luc Mélenchon possède des relents davantage révolutionnaires que démocratiques. Ensuite, certains de ses élus ou candidats ont pris des positions personnelles en rupture avec la laïcité et l’universalisme républicains. Enfin, LFI a ouvert sous l’étiquette de L’Union populaire ses investitures à des groupuscules d’extrême gauche : le NPA L’Anticapitaliste (Philippe Poutou), La Jeune Garde antifasciste (Raphaël Arnault) et le Parti ouvrier indépendant (dont le député sortant Jérôme Legavre).

En conclusion, le Nouveau Front populaire ne peut pas être qualifié d’extrême gauche, mais il comporte bien en son sein des candidats d’extrême gauche.

Le Figaro, no. 24829
Le Figaro, vendredi 21 juin 2024 1352 mots, p. 5

Politique

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20 juin 2024 - Le Figaro (site web)

« Macron est fini, ses soutiens et la droite vont devoir choisir entre nous et le RN »

Flurin, Richard, Jarrassé, Jim, Lepelletier, Pierre

Ancien député des Bouches-du-Rhône, Jean-Luc Mélenchon a été candidat à trois reprises à l'élection présidentielle, sous la bannière du Front de gauche (2012) puis de La France insoumise (2017, 2022).

- LE FIGARO. - Smic à 1 600 euros, retraite à 60 ans, indexation des salaires sur l'inflation... Alors que la France accuse une dette de 3 000 milliards d'euros,

le programmedu Nouveau

Front populaire ne risque-t-il pas d'accélérer la dégradation économique du pays ? - JEAN-LUC MÉLENCHON. - C'est un grand classique ! À chaque élection, le programme de la gauche est assimilé à la ruine du pays. Mais la ruine est déjà là ! Nous traitons la question avec le plus grand sérieux. Selon les calculs de notre parti, à horizon cinq ans, il y aura un total de 200 milliards d'euros de dépenses publiques et 230 milliards de recettes pour l'État. Comment ? Par un coup de fouet à l'activité. La dépense sociale crée du bien-être, lequel permet la consommation, qui, elle, produit de l'emploi et des recettes fiscales. Les besoins écologiques et sociaux doivent s'imposer aux flux économiques, non les seuls profits comme depuis quarante ans !

LE FIGARO. - Au risque d'endetter le pays ?

- Ceux qui nous font ce procès s'amnistient d'un fardeau de 3 000 milliards de dettes sans avoir amélioré quoi que ce soit dans le pays ! Je dis aux classes moyennes : nous sommes la meilleure nouvelle pour vous depuis longtemps. Notre programme augmentera le pouvoir d'achat par le blocage des prix et les baisses d'impôts pour 92 % des contribuables. Certes, ce n'est pas tout le monde. Et pas ceux qui sont en haut de la pile, qui gagnent plus de 4 000 euros par mois et surtout les grandes fortunes. À la fin, tout le monde y gagnera !

- Vous prônez l'idée

d'une«nouvelle France»liée aux vagues d'immigration.

Qu'est-ce que signifie ce concept ?

- Aujourd'hui, un Français sur quatre a un grand-parent étranger. Dans les années 1950, c'était un sur dix. La « nouvelle France » , c'est le résultat de l'immigration et d'un grand brassage qui ne produit qu'un seul peuple. Il faut le valoriser dans l'imaginaire collectif au lieu d'acter la balkanisation communautaire. La « nouvelle France » , c'est la créolisation des cultures, le métissage, plus l'invention d'un futur commun. Mes adversaires y voient du mal, moi j'y vois du bien. Allez ! Un peu de confiance dans ce que nous sommes : la France.

LE FIGARO. - Toute une partie de la gauche, les socialistes en premier lieu, essaie de recomposer un espace sans vous. Qu'en dites-vous ?

- Tout le monde a le droit à l'ambition. J'ai toujours pensé qu'on pouvait se répartir la tâche. Je leur propose d'aller là où ils peuvent gagner des voix et pas nous. Le bloc PS et Vert a perdu 400 000 voix aux dernières élections. Nous en avons gagné 1 million. Sans le choc du renouveau porté par les Insoumis, d'aucuns seraient encore en train de rabâcher le même missel. Ils ont enfin compris qu'il fallait bouger. Que le monde sur lequel la gauche a existé pendant un siècle n'existe plus.

LE FIGARO. - Que reprochez-vous aux « frondeurs » , comme Raquel Garrido ou Alexis Corbière, qui n'ont pas été réinvestis par LFI ?

- Nous avons dû céder cent sièges au PS. Mais notre stratégie reste de faire élire des militants syndicaux et associatifs. Qui d'autre à gauche fait ça ? Pour que ces amis viennent, il faut leur assurer des circonscriptions gagnables. Alors notre commission électorale a choisi... Fallait-il sacrifier la place des députés loyaux, qui ont fait le boulot sans jouer les stars sur le dos des autres ? Elle a donc proposé celle des députés qui ont mis la pagaille pendant deux ans, ont raconté la moindre discussion aux journalistes au point qu'on ne puisse plus se parler. Je préfère voir élue une secrétaire confédérale nationale de la CGT par exemple. Le reste n'a aucune importance.

- François Ruffin a dénoncé

«le sectarisme»du mouvement, affirmant que les frondeurs

ont eu«l'impudence d'avoir

un désaccord avec le grand chef».

Que répondez-vous ?

- François a choisi la rupture avec moi, et non l'inverse. Je n'ai jamais dit de mal de lui, et je n'en dirai pas plus aujourd'hui qu'hier. D'ailleurs, il a été réinvesti par LFI comme Clémentine Autain. Ils ne l'ont pas refusé avant la clôture des inscriptions ! Où est la « purge » qu'on m'attribue ? Mais je ne mérite pas sa vindicte blessante. Pas sûr qu'elle serve ses ambitions.

- Votre mouvement a investi des candidats qui ont tenu des propos extrêmement préjudiciables. L'un, Aly Diouara, a qualifié

Raphaël Glucksmann de«candidat

sioniste». Un autre, Raphaël Arnault, est un militant d'ultra-gauche fiché S.

Pourquoi les avoir choisis ?

- Des inventions ! Une investiture n'est pas un interrogatoire de police politique sur quinze ans. Le fichier S n'est pas public. Qui a donné ce cas aux journalistes ? Et ça ne fait pas d'un fiché S écolo ou syndical un terroriste, un truand, ou un condamné. Lui est un activiste antifasciste. Point final. Un bon point pour moi pour le voir siéger à l'Assemblée. Regardez plutôt les candidats investis par l'extrême droite.

- Serge Klarsfeld, figure de l'anti-nazisme, a qualifié LFI

de formation«antisémite

et antisionniste»et dit préférer voter

RN. Quelle est votre réaction ?

- Je l'admirais. Là, c'est un naufrage moral de sa part. Pourquoi a-t-il décidé de faire de moi un pseudo-antisémite ? Il en manque ? Compte tenu de ce qu'est ma vie, de mes engagements, tout cela me blesse profondément. Le but est de me diaboliser. L'objectif est de constituer un nouvel espace politique dont LFI serait exclu. Ils nomment ça « l'arc républicain ». Quel est le but ? Juste sauver l'ordre établi. La méthode est infâme. En réalité, elle est au service du RN !

LE FIGARO. - Quel est votre principal adversaire aujourd'hui ? Emmanuel Macron ou Marine Le Pen et Jordan Bardella ?

- L'après-Macron a commencé. Lui-même est fini. En face de nous, seuls restent les fascistes. La politique de Jordan Bardella est un leurre. C'est du Macron emballé dans le racisme. C'est tout. Sinon pourquoi reporte-t-il ses mesures économiques ? Tous ces gens-là sont des prête-noms. Je l'avais anticipé sur France 2 en 2012 : à la fin des fins, ce sera eux ou nous. Nous y sommes. Même si c'est pénible, la droite et les macronistes devront choisir, comme nous avons dû tant le faire à gauche. Ils choisiront bien car ils ont une conscience. Entre deux maux à leurs yeux, ils choisiront ce qu'ils verront comme le moindre mal, même si pour eux, c'est toujours un mal. Au-delà des divergences les plus radicales, nous avons la France en commun !

- François Hollande a annoncé

être candidat PS, sous la bannière Nouveau Front populaire, aux élections législatives. Que vous inspire

son retour ?

- Chaque parti désigne qui il veut. Et lui, c'est un cadeau ! Si quelqu'un avait oublié l'histoire du PS, il le voit désormais dans la vitrine. Ce sera drôle s'il est élu. D'abord, parce qu'il a de l'humour. Ensuite, car il a des comptes à régler. Ce sera intéressant de le voir faire. Mais bien sûr, il n'aura aucun rôle officiel.

LE FIGARO. - Contrairement à lui, vous avez décidé de ne pas être candidat. Pourquoi ?

- Ça s'est longuement discuté. Sans circonscription disponible, je ne voulais pas prendre la place d'un sortant. Et ce n'était pas vraiment dans mon plan de marche.

LE FIGARO. - Votre plan de marche, c'est la présidentielle ?

- 2027 est un horizon commun pour la conquête du pouvoir. Il faut réunir les forces sociales pour y arriver. Je dois y travailler. Peu importe à quel poste de combat.

LE FIGARO. - Après une campagne des européennes centrée sur Gaza, LFI en parle beaucoup moins depuis la dissolution. Pourquoi ?

- Erreur ! Même pendant les négociations, nous avons tous continué à alerter et à faire pression. On ne se taira jamais. Car le gouvernement de Benyamin Netanyahou extermine à tour de bras à Gaza. Il menace le Liban ! La France doit agir pour le bloquer.

Le Monde
élections législatives, vendredi 21 juin 2024 880 mots, p. 2
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20 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Macron cible en priorité la gauche

Pour qualifier son camp, le chef de l’Etat a décidé de reporter la confrontation contre le RN au second tour

Claire Gatinois

Emmanuel Macron est prié par ses alliés de se taire. Mais le chef de l’Etat veut parler. Ce mardi 18 juin, encore, depuis la brasserie du Petit Victor Hugo, à Paris (16e), le président de la République a des choses à dire aux journalistes. Devant un parterre d’une dizaine de rédacteurs de la presse quotidienne régionale, le chef de l’Etat fustige l’ « esprit de défaite »qui tétanise une partie de ses troupes. Sa décision de dissoudre l’Assemblée nationale dix jours plus tôt, le 9 juin, a laissé un goût amer aux élus de son camp qui redoutent d’être rayés de la carte. Une vague d’extrême droite déferle dans le pays et c’est pour lutter contre « cette eau qui monte »et ne pas se figer dans la «contemplation du désastre » que le locataire de l’Elysée a, répète-t-il, voulu dissoudre l’Assemblée nationale.

Devant un tartare-frites, Emmanuel Macron préfère pourtant décocher ses flèches contre la gauche et le Nouveau Front populaire, cette union alliant La France insoumise au Parti socialiste, aux écologistes et aux communistes. « Sur la question sociétale, regardez le programme, ils sont en train de proposer qu’on puisse changer de sexe en mairie ! », s’étrangle-t-il, comme le relate le journal Sud Ouest, mercredi 19 juin. «C’est dans leur projet. Ça, c’est une vision de la société, ce n’est pas la mienne »,poursuit-il, avant de s’envoler le même jour pour l’île de Sein (Finistère). Sur les terres bretonnes, le chef de l’Etat insistera encore sur ce sujet du « changement de sexe » en mairie, une idée « ubuesque », s’offusquera-t-il devant un couple de retraités, avant d’accuser le Nouveau Front populaire de défendre une « politique immigrationniste ». Une rhétorique empruntée à l’extrême droite.

« Macron a choisi son camp. Pour lui, mieux vaut le national autoritaire que le Front populaire », grince sur X François Ruffin, député sortant (La France insoumise) de la Somme. « On attendait Jupiter, on a eu Néron», embraye le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, sur RTL. « Il sort du cadre. A travers ses propos, on voit l’image qu’Emmanuel Macron a du peuple français : franchouillard et homophobe »,s’effraie encore Gaspard Gantzer, ancien communicant du président socialiste François Hollande.

L’Elysée tempère. L’ancienne secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les hommes et les femmes Marlène Schiappa est dépêchée en urgence sur le plateau de BFM-TV, mercredi, pour défendre le président de la République qui a permis la procréation médicalement assistée pour toutes. « On a mal compris », le propos a été « sorti de son contexte », dit-elle en substance.

Pris en tenailles

Mais il ne s’agit en rien d’une maladresse présidentielle. Emmanuel Macron déroule une tactique. Ce scrutin, a-t-il analysé devant les journalistes de la presse régionale, est d’abord une campagne « de premier tour ». Le camp présidentiel, pris en tenailles entre l’alliance de gauche et l’extrême droite, cherche à se qualifier pour le second tour et obtenir un maximum de duels face au Rassemblement national, espérant l’emporter au final.

Pour y parvenir, il s’agit, dans un premier temps, de fracturer le Nouveau Front populaire. Cette alliance fragile, montée à la vitesse de l’éclair pour faire barrage à l’extrême droite, n’est pas «un mariage d’amour »,a reconnu, mercredi, Raphaël Glucksmann, porte-voix de la gauche modérée. Emmanuel Macron cherche les failles. « Il y a des gens qui ont rejoint le[Nouveau] Front populaire et ne partagent pas leurs valeurs », appuie un conseiller élyséen. La victoire est illusoire pour le camp présidentiel, mais Emmanuel Macron veut se battre de toutes ses forces. «Austerlitz est à portée de main, plus que Waterloo. Il y croit », assure un proche du chef de l’Etat. « Emmanuel Macron n’est pas dans le cynisme électoral »,selon un cadre de l’équipe de campagne.

Bascule dans la caricature

Mais au sein du camp présidentiel, on s’étonne que le chef de l’Etat, qui prônait le progressisme et la nuance lors de sa première élection en 2017, bascule dans la caricature en épousant les obsessions et le vocabulaire d’une droite réactionnaire . Dans les circonscriptions où bataillent des élus macronistes de l’aile gauche, comme à Paris ou dans la Vienne, on soupire : « Ça fait mal. »

A leurs yeux, avec cette stratégie, il sera difficile pour Emmanuel Macron de convoquer le front républicain au second tour pour empêcher le Rassemblement national d’obtenir une majorité au Palais-Bourbon. Ironie de l’histoire, pour rafler des voix, Emmanuel Macron avait aussi pioché dans la sémantique de ses opposants de gauche par le passé. En 2022, lors de l’entre-deux-tours de la présidentielle, le président candidat avait clamé à la foule venue l’écouter dans la salle de la Défense Arena, à Nanterre, le slogan du Nouveau Parti anticapitaliste : « Nos vies valent plus que tous leurs profits. »

Ici, Emmanuel Macron parle le langage de l’extrême droite, donnant implicitement raison à l’adversaire, souligne Alexis Lévrier, historien des médias. « Cette triangulation mène à la capitulation. Comment le macronisme originel peut-il s’y retrouver ? », conclut-il.

Le Figaro, no. 24829
Le Figaro Économie, vendredi 21 juin 2024 1290 mots, p. 22

Économie

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20 juin 2024 - Le Figaro (site web)

L'opération séduction des partis devant le patronat

À dix jours du premier tour des législatives, les têtes des principaux partis politiques étaient invitées à défendre leur programme économique devant les chefs d'entreprise.

Darbon, Louise, Engrand, Thomas

Malgré un calendrier très serré, les organisations patronales n'ont pas dérogé à leur traditionnelle audition des candidats précédant chaque élection. Compte tenu de la précipitation, les syndicats de patrons ont cette fois-ci fait audition commune des têtes des principaux partis engagés dans la bataille des législatives. « Nous voulons démontrer notre volonté commune que la voix des entreprises soit entendue» , a déclaré Patrick Martin, le président du Medef, arrivé bras dessus, bras dessous avec ses homologues, François Asselin pour la CPME et Michel Picon pour l'U2P.

Devant un parterre de dirigeants d'entreprise réunis dans la très chic Salle Gaveau, le patron des patrons a tenu à rappeler que «c'est aux politiques d'emporter la confiance des chefs d'entreprise» et non l'inverse. La veille, Patrick Martin avait exposé sa position dans un entretien exclusif au Figaro,dans lequel il déclarait que «le programme du RN est dangereux pour l'économie française, celui du Nouveau Front populaire l'est tout autant, voire plus». Un propos qui n'est pas passé inaperçu chez les concernés. «C'est toujours un plaisir de se réveiller le matin en étant qualifié de danger par la personne qui vous invite une heure après pour dialoguer» , a ainsi lancé Jordan Bardella - le sourire aux lèvres -, au président du Medef, installé au premier rang, sous les rires contenus de la salle.

De tous les invités du jour, c'est sans doute lui qui jouait le plus gros. En venant devant les patrons, le président du RN pouvait autant parvenir à casser l'image d'ennemi des entreprises qui collent à son parti que se mettre à dos les soutiens, de plus en plus nombreux, qu'il compte parmi les petits patrons. «J'ai compris en venant ici qu'il fallait que je rassure», a admis le leader frontiste. Pour faciliter l'opération séduction, le jeune homme avait convié son nouvel allié Éric Ciotti, à ses côtés pour la première fois en public. Le président de LR avait été snobé par le patronat au moment de faire la liste des invités, préférant inviter Bruno Retailleau, fidèle à l'indépendance du parti de droite. Un choix dont le nouvel allié du RN s'est ému.

Le geste d'union de Ciotti a néanmoins fini par se retourner contre son auteur. Certes, le député des Alpes-Maritimes est parvenu à déclencher les applaudissements de la salle après sa promesse de renouveau. Mais en voulant profiter de l'image «probusiness» accolé au LR, Jordan Bardella a surtout mis en évidence l'écart qui sépare le programme économique des deux partis. Les patrons ont surtout cherché à savoir quelle vision l'emporterait sur la question des retraites. L'un souhaitant rendre à nouveau possible le départ à 60 ans, quand l'autre défendait - il y a quelques mois encore - que les 64 ans n'étaient pas suffisants. La réponse de Jordan Bardella n'a pas calmé les craintes. «Je ne décalerai pas l'âge de départ à la retraite, car la réforme d'Emmanuel Macron est injuste socialement» , a-t-il déclaré. En revanche, il n'a pas dit clairement dans quelle condition il souhaitait permettre à certains de partir encore plus tôt. Un manque de clarté dans lequel Bruno Le Maire s'est engouffré avec délectation. «Si quelqu'un a compris ce que le couple improbable a expliqué sur les retraites?» , a raillé le ministre de l'Économie, sous les rires de la salle.

En comparaison, la tâche des représentants du Nouveau Front populaire paraissait presque aisée. Après avoir dévoilé un programme comprenant le passage du smic à 1 600 euros ou encore l'indexation des salaires sur les prix, les partis de gauche n'avaient plus grand-chose à perdre auprès des patrons. Pas sûr qu'ils aient réellement voulu remonter la pente, malgré la présence du socialiste Boris Vallaud aux côtés de l'Insoumis Éric Coquerel. «Avez-vous fait suffisamment pour votre pays?» , a rapidement interpellé le premier devant une assemblée interloquée. «Je n'ai pas trouvé ça correct» , a réagi Audrey Louail, présidente du réseau d'entrepreneurs Croissance Plus, à la sortie de l'événement.

Virage à 180 degrés

Certes, les deux hommes de gauche ont adopté une attitude plus constructive pour vendre leur projet de relance keynésienne. Selon Éric Coquerel, ce virage à 180 degrés avec la politique d'Emmanuel Macron ne pénaliserait que les grands groupes et pas les petites entreprises «qui verraient leur cadre fiscal inchangé» , a-t-il promis. La tentative n'a pas fait mouche : «Mais quel c...» , a grommelé un patron au moment de la sortie du duo sous de timides applaudissements mêlés de huées. Le président du Medef n'a pas non plus goûté la manoeuvre d'opposer petites et grandes entreprises. «Ce qui a été tenté par un des intervenants, à savoir fracturer le front patronal, ça ne marche pas, c'est une vue de l'esprit» , a-t-il cinglé à la sortie.

Face à la droite nationaliste et à la coalition menée par La France insoumise, le bloc central a tenté d'exister, devant un auditoire pourtant plutôt acquis à sa cause. Le tout, en ordre dispersé. Coincé entre un Éric Ciotti toujours président des Républicains mais rallié au RN et une ex-majorité présidentielle avec laquelle LR a déjà passé de nombreux accords électoraux pour les élections à venir, Bruno Retailleau, le sénateur LR, a tenté de convaincre son auditoire de la nécessité de faire confiance à la droite française. «Vous n'aurez jamais la liberté si vous n'avez pas l'autorité et l'ordre républicain, et nous sommes les seuls à pouvoir marcher sur ses deux jambes là» ,a-t-il dit.

De son côté, Édouard Philippe, le président d'Horizons, a vendu à son auditoire la formation «d'une nouvelle majorité parlementaire allant de la droite conservatrice jusqu'à la gauche sociale». Invité à s'expliquer sur sa présence, seul au pupitre, l'ancien premier ministre a rappelé que «le président a mis un terme à la majorité présidentielle» , en choisissant de dissoudre l'Assemblée nationale. «Fidèle mais libre» , le maire du Havre a délivré un discours relevant plus de la fidélité que de la liberté. Reconnaissant que «ce qui a été fait depuis 2017 n'est pas parfait» ,il a néanmoins défendu la politique probusiness menée par Emmanuel Macron. «Je ne crois pas qu'on soit allé trop loin» , a-t-il déclaré avant d'affirmer qu'il «ne faut absolument pas changer de logique».

Un discours accueilli sobrement par les patrons, plus enclins à applaudir son ancien ministre de l'Économie, indélogeable à Bercy depuis sept ans. Car Bruno Le Maire, qui prenait la parole au nom de la majorité, a nettement remporté - grâce à quelques bons mots - les suffrages patronaux à l'applaudimètre. Conscient de l'inquiétude de son auditoire, il a fait du rétablissement des comptes publics sa priorité, alors que, de son propre aveu, «la marge de manoeuvre budgétaire de la France est nulle».

Et à ceux qui lui ont rejeté la responsabilité de cette fuite en avant, l'hôte de Bercy a rappelé les crises successives auxquelles le pays a dû faire face depuis 2020, et sa bonne gestion du pays malgré tout. Seule attente de Bruno Le Maire face aux patrons : qu'on le laisse finir ce qu'il a commencé. En matière de simplification, par exemple, sujet ô combien cher aux patrons : «Le texte est prêt à être voté, à vous de voir si vous voulez refaire tout le travail. Il est entre vos mains, plus entre les miennes.»Avant de dire en guise d'envoi : «La conclusion, c'est que j'aimerais qu'il n'y en ait pas.» ET T.E.

Le Figaro, no. 24829
Le Figaro, vendredi 21 juin 2024 459 mots, p. 3

Politique

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20 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Le RN domine, la gauche en force, le camp Macron résiste

Timsit, John, Infographie, Service

L'Assemblée telle que les Français la souhaitent commence à prendre forme. Dix jours après la dissolution surprise, décidée à la suite des européennes, toutes les formations politiques battent la campagne aux quatre coins du pays. À moins de deux semaines des législatives anticipées, convoquées les 30 juin et 7 juillet prochains, les différentes alliances sont nouées et les rapports de force commencent à se cristalliser. C'est en tout cas ce que révèle la dernière vague du sondage Ifop-Fiducial pour LeFigaro, LCI et Sud Radio, publié ce jeudi, qui fournit des premières intentions de vote, sans toutefois esquisser de projections en sièges à ce stade.

Avec une participation au premier tour estimée à 64 %, « l'union des droites » , emmenée par le Rassemblement national - incluant les « ciottistes » non LR -, est créditée de 34 %, soit une hausse spectaculaire de + 15 points par rapport aux dernières législatives de 2022. Rassemblés sous la bannière commune du Nouveau Front populaire, les Insoumis, socialistes, écologistes et communistes sont quant à eux donnés à 29 %. Une nette progression (+ 4,5) par rapport aux résultats obtenus par la Nupes il y a deux ans (25,66 %). Ce, en dépit des nombreuses fractures internes, tant sur les questions internationales (Ukraine, Gaza) que sur des investitures sulfureuses et contestées ici ou là. Si le cartel des gauches surfe sur les européennes, en captant l'extrême majorité des voix mélenchonistes (92 %), il ne parvient pas à en convertir autant chez les socialistes (71 %) et les Écologistes (76 %).

Secoué par sa lourde défaite aux européennes, le camp Macron se maintient, lui, à 22 % des suffrages. Si la majorité actuelle résiste, elle accuse toutefois un recul de 4 points par rapport à 2022, où, avec 25,75 % des voix sur l'ensemble du pays, elle avait échoué à obtenir une majorité absolue. De quoi toutefois envoyer un signal positif aux troupes présidentielles, selon l'institut. «C'est le premier rayon de soleil depuis longtemps. Car, contrairement aux européennes, on prend ici en compte l'offre réelle, et donc le poids des sortants, les contextes locaux,etc., explique Frédéric Dabi, directeur général opinion de l'Ifop. La majorité peut nourrir des espoirs, même si elle reste troisième.»

Loin derrière le trio de tête, Les Républicains apparaissent sonnés par « l'alliance avec le Rassemblement national » , annoncée par le président contesté du parti, Éric Ciotti. Résultat, la droite est donnée à 6 %, soit une chute de 7 points en deux ans. Quant au parti nationaliste Reconquête, qui ne compte aucun député sortant et qui a implosé sur fond de divorce public entre Éric Zemmour et Marion Maréchal, il peine toujours à exister dans le paysage, avec à peine 2 % d'intentions de vote. J. T.

La Croix, no. 42950
Monde, vendredi 21 juin 2024 605 mots, p. 9
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20 juin 2024 - La Croix (site web)

Les groupes mafieux prolifèrent au Brésil où l’inquiétude monte

Thierry Ogier

Les commanditaires de l’assassinat de Marielle Franco ont été inculpés mardi 18 juin, plus de six ans après les faits, perpétrés par un policier devenu membre d’une milice paramilitaire à Rio de Janeiro.

L’inquiétude monte au Brésil face au noyautage progressif des institutions.

São Paulo (Brésil)

De notre correspondant

L’enquête sur la mort de Marielle Franco, l’ancienne conseillère municipale de Rio criblée de balles en pleine rue, touche-t-elle à sa fin ? Après six années de rebondissements et de blocages, la Cour suprême vient d’inculper des « gros bonnets ». Un député fédéral, Chiquinho Brazao, est accusé d’être l’un des commanditaires de cet assassinat. Tout comme son frère, Domingos Brazao, membre de la Cour des comptes de l’État de Rio, et l’ancien chef de la police judiciaire locale, Rivaldo Barbosa.

Ils auraient recruté un tueur à gages, l’ancien policier Ronnie Lessa, pour éliminer cette jeune élue de gauche devenue gênante pour leurs affaires et trafics en tous genres dans les quartiers contrôlés par la milice. Le chauffeur de Marielle Franco, Anderson Gomes, a également été tué en mars 2018.

L’affaire avait causé un émoi énorme au Brésil. Car « Marielle », militante noire et lesbienne, membre du Parti socialisme et liberté (PSOL), issue de la périphérie, était rapidement devenue le symbole de la jeunesse révoltée que les autorités cherchent à faire taire à tout prix. Face à la lenteur de l’enquête, ses proches et les militants des droits humains ont longtemps clamé « Qui a tué Marielle ? », puis « Qui a ordonné la mort de Marielle ? »« Notre famille et la société brésilienne attendaient ce jour depuis plusieurs années. Je souhaite que le jugement soit rapide, car on attend cela depuis trop longtemps », affirme la sœur de la victime, Anielle Franco, nommée ministre de l’égalité raciale par Luiz Inácio Lula da Silva.

Le cas Marielle est l’illustration criante du noyautage des institutions par les organisations criminelles, relève le procureur Roberto Livianu. « Parmi les trois inculpés, on trouve un chef de la police qui a entravé les progrès de l’enquête ; un élu qui a été conseiller municipal, comme Marielle, avant de devenir élu fédéral ; et un membre de la Cour des comptes désigné par le gouverneur ou l’assemblée locale, qui a déjà été arrêté pour corruption », note Roberto Livianu.

Il ne s’agit pas d’un cas isolé à Rio. « Ils ont des représentants au Congrès. C’est un véritable pouvoir parallèle », assure le procureur. À São Paulo, la plus grande ville du pays, des entrepreneurs liés au Premier commando de la capitale (PCC), le plus grand groupe mafieux du pays, ont raflé plusieurs concessions de lignes de transport en commun.

« Tisser des liens avec les pouvoirs publics fait certainement partie de la stratégie du crime organisé,confirme à La Croix Mario Luiz Sarrubbo, secrétaire d’État à la sécurité publique. On s’aperçoit grâce à nos services de renseignements qu’ils s’infiltrent dans certaines mairies, des conseils municipaux, mais pas encore à un point tel que l’on puisse dire que le Brésil tout entier est gangrené. Mais on doit prendre garde à ce que cela ne prolifère pas. »

En février, deux membres du Commando rouge, l’un des principaux groupes de trafiquants de drogue de Rio, se sont volatilisés d’une prison de sécurité maximale. Ils n’ont été arrêtés que cinquante jours plus tard, à 1 600 kilomètres de là. Les circonstances de cette cavale hors du commun n’ont toujours pas été éclaircies.

La Croix, no. 42950
Monde, vendredi 21 juin 2024 117 mots, p. 8

repères

Six candidats en lice

Six candidats, la plupart conservateurs, ont été autorisés à concourir à la présidentielle du 28 juin, par le Conseil des gardiens de la Constitution.

Trois font figure de favoris selon les experts : Mohammad Bagher Ghalibaf, le président conservateur du Parlement, Saïd Jalili, ex-négociateur ultraconservateur du dossier nucléaire, et Massoud Pezeshkian, député réformateur de Tabriz et ancien ministre de la santé.

Sont également candidats, Alireza Zakani, maire de Téhéran, Amir Hossein Ghazizadeh Hashemi, le chef ultraconservateur de la Fondation des martyrs, et le religieux Mostafa Pourmohammadi, ex-ministre de l’intérieur.

Les candidatures de l’ex-président (2005-2013) Mahmoud Ahmadinejad et de l’ancien président modéré du Parlement Ali Larijani n’avaient pas été retenues.

Le Monde
International, vendredi 21 juin 2024 795 mots, p. 11
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20 juin 2024 - Le Monde (site web)

Des figures de la diaspora palestinienne appellent à une refonte de l’OLP

Plusieurs initiatives visent à créer une nouvelle direction, réunifiant le Fatah et le Hamas

Laure Stephan

Amman - envoyée spéciale - L’immobilisme de l’Autorité palestinienne (AP), totalement aphone malgré huit mois de guerre à Gaza, et la stérilité du dialogue entre le Fatah et le Hamas, ont poussé de nombreuses figures de la diaspora palestinienne à engager une réflexion sur les moyens de faire émerger une nouvelle direction, réunifiée et plus en phase avec la population. « Il est sot de croire qu’il y aura des négociations sans le Hamas pour l’après-guerre à Gaza ou pour un Etat palestinien indépendant,prévient ainsi, dans sa maison d’Amman, Taher Al-Masri, ancien premier ministre de la Jordanie (1991). Ce n’est pas que cela me plaise, mais la réalité dicte cette analyse, car le Hamas jouit d’une forte popularité. Les Palestiniens sont las des conférences de paix qui n’ont mené à rien. » Membre de l’élite jordanienne, issu d’une famille de notables palestiniens de Naplouse, ce vétéran de la politique n’en revient pas de la violence de la guerre menée par l’armée israélienne à Gaza. Il n’entrevoit « pas de fin proche ».

Comme plusieurs centaines de figures arabes locales, M. Al-Masri a apporté son soutien, en décembre 2023, à un texte émanant d’un petit groupe de Jordaniens, dont une partie est originaire de Cisjordanie, mobilisé sur les affaires palestiniennes. Cet appel met en garde contre le risque d’une « nouvelle Nakba »(« catastrophe ») , une référence au déplacement forcé de 700 000 Palestiniens à la création de l’Etat d’Israël en 1948. Il exhorte à la création d’une structure « transitoire »unitaire, « incluant le Hamas et le Fatah[à couteaux tirés depuis 2007] », forme de prémices à un élargissement de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), la maison mère du nationalisme palestinien.

Cette initiative a été « très mal reçue par[le président de l’AP] Mahmoud Abbas et sa clique », rapporte l’ex-ministre Mohamad Halaiqah, l’un des auteurs de l’appel. Bien qu’il soit inaudible face aux bombardements à Gaza, M. Abbas reste l’interlocuteur privilégié du pouvoir hachémite, hostile au Hamas.

« Nous observons les plans pour le “jour d’après” esquissés par les diplomates arabes et internationaux. L’AP n’a pas d’influence et le Hamas ne gouvernera jamais seul à Gaza comme avant le 7 octobre 2023. Nous avons besoin d’une structure qui représente les Palestiniens : une OLP revitalisée, alors que M. Abbas en a fait un corps mort », explique l’analyste politique Oraib Rantawi, également à l’origine de l’appel de décembre 2023. Lui et ses amis ont rencontré des cadres politiques du Hamas en exil au Qatar, des membres du Fatah de Cisjordanie de passage à Amman et des diplomates européens en Jordanie.

« Leadership palestinien unifié »

D’autres initiatives prônant l’unité et l’intégration du Hamas – et d’autres factions – dans l’OLP ont émergé depuis l’automne, dans les territoires palestiniens et au sein de la diaspora. En février, lors du deuxième forum annuel pour la Palestine à Doha, co-organisé par l’Institut d’études palestiniennes et le Centre arabe – structure fondée par l’ex-député arabe israélien Azmi Bishara, exilé au Qatar – l’idée de tenir une « conférence nationale palestinienne » a été lancée. Cette plate-forme permettrait de « fédérer les différentes initiatives et de réunir des Palestiniens de diverses tendances, des islamistes aux libéraux, afin d’élaborer un leadership palestinien unifié », estime, depuis Amman, Mouïn Al-Taher, membre du comité préparatoire. Le projet prévoit deux réunions, l’une pour les Palestiniens des territoires occupés, en Cisjordanie, l’autre pour ceux de la diaspora, envisagée dans un pays arabe. Aucune date n’est annoncée.

Ce plan suscite là encore l’ire de l’AP. Ceux qui combattent cette entreprise voient la main du Qatar derrière – ce que M. Al-Taher réfute – en raison de l’influence de M. Bishara dans sa préparation. « L’idée d’une OLP élargie est ancienne, nuance un diplomate palestinien. La logique veut que le Hamas, comme force politique et sociale influente, soit intégré à l’OLP. Mais cela sert aussi ses intérêts : c’est un moyen d’obtenir une reconnaissance extérieure. »Le mouvement islamiste, qu’Israël a juré d’écraser, est classé terroriste par Washington et l’Union européenne.

Malgré l’hostilité de l’AP, une soixantaine de participants, dont Mustafa Barghouti (indépendant) et Ahmad Ghoneim (proche de Marwan Barghouti, cadre du Fatah incarcéré en Israël depuis 2002), se sont réunis le 12 juin, à Ramallah, pour discuter d’une revitalisation de l’OLP et du projet de conférence. « Le but n’est pas de remplacer l’OLP, mais de lui donner une nouvelle impulsion » , assure M. Al-Taher. p

Libération
vendredi 21 juin 2024 692 mots, p. 4,5

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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21 juin 2024 - Libération (site web)

et queue de poison sur les pesticides

PAULINE MOULLOT

Le RN, qui s'est posé lors de la crise de début 2024 en défenseur des agriculteurs les plus productivistes, a viré d'une position antipesticides à une défense absolue des produits chimiques.

Entre retournements de vestes et discours dignes d'un «en même temps» des débuts macroniens, difficile de cerner une ligne claire du parti d'extrême droite sur l'agriculture au-delà du «localisme» vanté pendant des années. Jusqu'à un ultime virage cet hiver. Le RN, qui a accentué son discours populiste lors de la agricole du début d'année, s'est posé en défenseur des agriculteurs les plus productivistes quitte à sacrifier l'environnement. Mouvante il y a quelques années, sa ligne sur les pesticides est désormais très clairement contre l'interdiction de ces molécules. Au point d'en faire l'un des symboles de «l'écologie punitive» tancée par le président du parti, Jordan Bardella.«Saloperie». «Ils ont complètement changé leur fusil d'épaule depuis 2017. Leur position, c'est de faire feu de tous les mécontentements, donc aujourd'hui ils reprennent les positions de la FNSEA et voient les pesticides comme des moyens de production», analyse François Veillerette, porte-parole de Générations futures qui a recensé en amont des législatives anticipées les différents votes des groupes politiques sur les sujets de biodiversité et de pesticides. En 2017, l'UE vient de réautoriser le glyphosate, qu'Emmanuel Macron s'est engagé à interdire sous trois ans en France (une promesse reniée). Si, déjà, les cadres du RN alertent sur la nécessité de trouver des solutions de remplacement à l'herbicide controversé, Marine Le Pen regrette que l'homologation soit «renouvelable», et qualifie au passage Monsanto «d'entreprise criminelle [qui continue à] vendre [son] poison». Le pesticide est même qualifié de «saloperie» par Bardella en 2018. Changement de ton cette année, alors que le glyphosate vient de nouveau de voir son autorisation prolongée pour dix ans. «Je ne veux pas d'une écologie qui interdit quand il n'y a pas de plan B», soutient le même Bardella. Même tergiversation sur les néonicotinoïdes, ces insecticides dits tueurs d'abeille, dont l'interdiction en 2018 réjouit dans un premier temps le parti d'extrême droite, qui vote finalement pour leur réautorisation deux ans plus tard. En février 2023, alors que l'Europe les prohibe définitivement, les députés RN déposent une propocrise sition de loi pour les permettre malgré tout. «Ils ont reviré à ce moment-là», analyse Sandy Olivar Calvo, chargée de campagne agriculture pour Greenpeace.«Aucune boussole». Cet hiver, à l'unisson des conservateurs, le RN fait sien le slogan de la FNSEA, «pas d'interdiction sans solution». Depuis 2022, le député Grégoire de Fournas, viticulteur en Gironde et chargé des questions agricoles pour le parti, défend sans relâche les pesticides. En commission d'enquête parlementaire en juillet 2023, il ose le parallèle entre les pesticides et «certains médicaments à destination des humains [ ] dont l'utilisation raisonnée ne fait pas débat» et fustige le Nodu, l'indicateur du plan de réduction des pesticides Ecophyto dont les agriculteurs productivistes finiront par avoir la peau à l'issue de la crise agricole. Après les nombreuses concessions du gouvernement, le RN se félicite d'ailleurs d'une «victoire idéologique». Pas à une contradiction près, le RN répète à la veille du Salon de l'agriculture 2024 sa promesse de 2022, celle d'un «plan de soutien pour l'agriculture biologique». Pourtant, quelques mois plus tôt, lors du vote transpartisan d'un amendement pour soutenir la filière, les sept députés présents (sur 88 élus) s'étaient abstenus. Lors du dernier scrutin européen, la principale promesse agricole de la liste menée par Jordan Bardella était la fin du Pacte vert (qui prévoit pourtant de passer à 25 % de surfaces en bio). Quasiment aucune mesure agricole de ce texte honni par les conservateurs et devenu la bête noire des syndicats productivistes, n'est pourtant entrée en vigueur. En novembre 2023, le groupe RN s'est félicité du rejet du règlement sur les pesticides, appelant la Commission à «mettre un terme à l'inflation normative environnementale» et «à sa dérive environnementaliste.» «Ils n'ont aucune boussole politique. Ils ont changé de braquet pour justifier des politiques de repli sur soi, tance Sandy Olivar Calvo. Mais ce n'est pas en faisant des zigzags qu'on va soutenir des producteurs qui, justement, demandaient un cap pour l'agriculture cet hiver.»

Le Monde
élections législatives, vendredi 21 juin 2024 944 mots, p. 7

Après l’affaire du viol à Courbevoie, le camp présidentiel s’en prend à Jean-Luc Mélenchon

En pleine campagne des législatives, des candidats Renaissance ont accusé le leader de LFI de favoriser la montée de l’antisémitisme

Robin D’Angelo et Thibaud Métais

Mélenchon en prison ! » , scande la foule réunie sur le parvis de l’Hôtel de ville de Paris. Mercredi 19 juin en fin d’après-midi, plusieurs centaines de personnes étaient rassemblées pour condamner l’antisémitisme, à la suite de la mise en examen, la veille, de trois adolescents âgés de 12 à 13 ans, dans le cadre d’une information judiciaire ouverte des chefs « de viol aggravé, agression sexuelle aggravée, tentative d’extorsion, atteinte à l’intimité de la vie privée, menace de mort, violences et injures, ces deux dernières infractions étant aggravées par leur commission à raison de l’appartenance de la victime à une religion ». Ils sont soupçonnés d’avoir agressé une fille de 12 ans de confession juive, le 15 juin, à Courbevoie (Hauts-de-Seine).

En moins de quelques minutes, ce rassemblement, à l’appel du collectif contre l’antisémitisme Nous Vivrons, fondé en réaction aux prises de position de La France insoumise (LFI) au lendemain de l’attaque terroriste du Hamas contre Israël le 7 octobre, a viré à l’expression de haine contre le leader des « insoumis », Jean-Luc Mélenchon, et ses alliés du Nouveau Front populaire (NFP). Sur la petite estrade montée au milieu de la place, des figures de la majorité sortante ont pris la parole pour effectuer un lien entre le fait divers – l’enquête est toujours en cours – et le bloc des gauches, à moins de deux semaines du premier tour des élections législatives du 30 juin, et du second tour le 7 juillet.

« Après les mots incendiaires, il y a des incendies ! », a tonné le garde des sceaux, Eric Dupond-Moretti, entouré des députés Renaissance de Paris, Sylvain Maillard, Astrid Panosyan, Benjamin Haddad, Clément Beaune et David Amiel, tous candidats aux législatives. Avant de cibler M. Mélenchon : « Chacun doit se souvenir des mots qui ont été prononcés il y a peu de temps : Yaël Braun-Pivet, dont on dit qu’elle est allée “camper en Israël”, ou le fameux “résiduel”, quand c’est une explosion d’actes antisémites en France. »« Vos propos récurrents alimentent la haine qui mène au pire », a encore lancé le ministre de la justice au fondateur de LFI, sur X.

« Un contexte inflammable »

Références à des propos de M. Mélenchon, sur son blog, le 2 juin, lorsqu’il a estimé que « l’antisémitisme reste résiduel en France ». Et à ceux, en date du 22 octobre, lorsqu’il avait dénoncé le déplacement de la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, en Israël. Elle « campe à Tel-Aviv pour encourager le massacre » à Gaza, avait-il écrit, suscitant à chaque fois des réactions indignées.

« Il faut être sans complaisance avec ceux qui ont de la complaisance, et il y en a eu beaucoup trop ces derniers temps ! », condamne à son tour l’ancien ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer. Le président de l’Union des étudiants juifs de France, Samuel Lejoyeux, s’est lui indigné que « des partis jusque-là républicains se soient alliés avec ceux qui ont engendré cette haine ». Comprendre : le Parti socialiste, les écologistes et les communistes ont eu tort de nouer un accord avec LFI pour les législatives. Pendant ce temps, le public hurle « les gauchos dehors », « Hollande, ordure » ou encore «la gauche complice ».

A son tour, l’ex-ministre et député sortant de Paris, Clément Beaune, déplore « un contexte inflammable alimenté tous les jours par des incendiaires qui ont fait de l’antisémitisme une forme de variable d’ajustement, voire de commerce électoral ».

Invité de TF1 mercredi 19 juin au soir, le premier ministre, Gabriel Attal, a appelé « les responsables politiques à mettre des digues sur la question de l’antisémitisme ». « Assez des discours qui banalisent, assez des propos qu’on tolère, qui installent dans le pays un climat mortifère », a-t-il lancé, rappelant que, depuis l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre, « l’antisémitisme a repris de la vigueur » en France.

La gauche s’était pourtant rapidement positionnée pour condamner les faits survenus à Courbevoie. Dès mercredi 19 juin matin, M. Mélenchon s’est dit « horrifié par ce viol » et tout « ce qu’il met en lumière concernant le conditionnement des comportements masculins criminels dès le jeune âge, et du racisme antisémite ». Le leader de LFI a fait part de sa « solidarité » envers la victime, appelant à ce « qu’on ne transforme pas ce crime, ni la souffrance qu’il engendre, en spectacle médiatique ».

Les partenaires de LFI au sein du Nouveau Front populaire ont tous rappelé que la lutte contre l’antisémitisme doit être une priorité. Cible de nombreuses attaques de la part de LFI lors de la campagne des européennes, le candidat soutenu par le Parti socialiste, Raphaël Glucksmann, ne veut pas mettre « la poussière sous le tapis ». « Ça montre une chose : l’explosion de l’antisémitisme, qui est tout sauf résiduel dans notre société et qui doit être combattu d’arrache-pied », a-t-il affirmé mercredi, lors d’un déplacement à Marseille.

Plus tôt dans la journée, Marine Le Pen avait également profité de la situation pour viser LFI. « La stigmatisation des juifs depuis des mois par l’extrême gauche à travers l’instrumentalisation du conflit israélo-palestinien est une véritable menace pour la paix civile », a déclaré la dirigeante du Rassemblement national sur X.

Quant à Emmanuel Macron, en conseil des ministres, il a demandé à la ministre de l’éducation nationale, Nicole Belloubet, qu’ « un temps d’échanges » soit organisé « dans les prochains jours » dans les écoles sur le racisme et l’antisémitisme.

L'Humanité
vendredi 21 juin 2024 820 mots, p. 27

Le retournement du printemps 1934

Serge Wolikow

Antifascisme Après les mobilisations suivant le 6 février 1934, le PCF tient, en juin, sa conférence nationale, où il affirme son programme d'unité d'action, prélude au Front populaire.

Lors de sa conférence nationale des 24 et 25 juin 1934 à Ivry-sur-Seine, le PCF lance le mot d'ordre d'unité d'action antifasciste et appelle à la défense des libertés démocratiques. Quelques mois plus tard, après la réalisation de l'unité d'action avec la SFIO (parti socialiste de l'époque), le PCF, à la surprise de nombreux observateurs, propose - à la veille des élections cantonales en octobre 1934 - la constitution d'un Front populaire. Celui-ci élargit la proposition d'alliance à toute la gauche face à la progression électorale de la droite, qui s'appuie sur l'agitation de l'extrême droite.  

Cette conférence nationale du PCF et l'appel unitaire qu'elle lance marquent un tournant dans la politique du parti, qui avait défendu, les mois précédents, une ligne notablement différente consistant à dénoncer la démocratie bourgeoise en voie de fascisation. Au moment des émeutes du 6 février, fomentées par les ligues d'extrême droite contre le gouvernement dirigé par le Parti radical (soutenu par la SFIO), le PCF a violemment critiqué le projet défendu à la Chambre des députés par Daladier, et dénoncé la répression policière contre les manifestants.

Alors comment rendre compte d'un revirement si important et durable ? Pour comprendre ce qui s'est passé, il faut faire appel à la situation internationale marquée par l'arrivée d'Hitler au pouvoir en Allemagne, en janvier 1933. Pour le mouvement communiste mondial et l'Internationale communiste, la secousse est profonde et les avis partagés, dans un premier temps. S'agit-il d'une défaite passagère ou durable et qui en est responsable ? En France, l'émotion provoquée par la défaite du mouvement ouvrier allemand face au nazisme est alors considérable. La gauche et le mouvement syndical multiplient les initiatives sur le territoire, qui donnent lieu à une première mobilisation antifasciste - dont le PCF est partie prenante. Le mouvement Amsterdam-Pleyel, lancé par Romain Rolland et Henri Barbusse, impulse de nombreux événements organisés par des comités qui essaiment dans le pays.

l'URSS infléchit sa diplomatie

Le PCF s'adresse à l'Internationale communiste pour qu'elle initie des pourparlers avec l'Internationale socialiste. En France, Maurice Thorez engage le débat avec les socialistes en vue de manifestations communes en solidarité avec les antifascistes allemands. Après quelques flottements, le secrétariat de l'Internationale communiste prend le contrepied de ces démarches en affirmant que la social-démocratie porte seule la responsabilité de la victoire du nazisme, considérée comme l'aboutissement de la fascisation de la démocratie, et le prologue à une prochaine révolution. La direction du PCF, entre mai et décembre 1933, est critiquée pour son opportunisme et ses faiblesses à l'égard de la social-démocratie. La condamnation est sans appel, la direction du journal l'Humanité revient à André Marty, porteur de cette analyse, tandis que Maurice Thorez est vertement brocardé et mis en cause. Cette orientation bouscule nombre de militants et cadres communistes impliqués dans le mouvement unitaire antifasciste.

Comment comprendre alors le revirement qui, après les événements de février 1934, aboutit aux nouvelles initiatives unitaires antifascistes prises par le Parti communiste avec l'appui de l'Internationale communiste ? La lecture de leurs archives, devenues accessibles, permet de reconstituer le processus de retournement. La grève générale du 12 février 1934, doublée de manifestations unitaires associant les syndicats et les organisations politiques ouvrières, exprime sur le terrain une reprise très forte de la mobilisation populaire. Des comités de vigilance antifascistes sont créés à l'initiative d'intellectuels de gauche. Au sein du PCF, de nombreuses voix se font entendre en faveur d'une action commune antifasciste, d'autant qu'une minorité importante au sein de la SFIO leur fait écho. Au plan international, Dimitrov, symbole de l'antifascisme après son expulsion d'Allemagne en URSS, devient le nouveau secrétaire de l'Internationale communiste.

C'est le moment où l'URSS infléchit sa diplomatie en faveur d'un rapprochement avec la France. Enfin, au PCF, Jacques Doriot, député-maire de Saint-Denis et dirigeant du Parti, mène campagne contre la direction en prônant l'union avec les socialistes. L'Internationale communiste appelle les deux dirigeants à Moscou pour conjurer la crise interne, seul Maurice Thorez s'y rend et se voit expliquer qu'il est temps, vu la situation, de faire des propositions directes aux socialistes. Lourdement critiqué jusqu'alors pour ses fautes opportunistes, Thorez renoue avec une politique amorcée sans succès, l'année précédente. Dès lors, l'évolution se précipite. De retour en France, il appelle la SFIO à l'action commune dans l'Humanité en faveur des antifascistes allemands emprisonnés.

La tenue de la conférence nationale à Ivry est l'occasion pour lui d'avancer des idées nouvelles sur la défense des libertés, sur la dimension nationale du combat de classe en appelant à l'unité d'action les socialistes contre le fascisme. Ceux-ci, surpris et parfois réticents, acceptent finalement des négociations et des manifestations communes qui débouchent sur le pacte d'unité d'action signé en juillet 1934.

Historien

Libération
vendredi 21 juin 2024 833 mots, p. 7

AUTRE

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20 juin 2024 - Libération (site web)

Devant le Medef, Bardella câline les grands patrons

Anne-Sophie Lechevallier

Le président du Rassemblement national, accompagné d'Eric Ciotti, a détaillé une politique de l'offre basée sur de nouvelles suppressions d'impôts de production et des baisses de cotisation. Sur les retraites, il s'est montré confus.

C'

est au patronat qu'ils ont réservé leur première apparition publique. Jeudi matin, dans la salle Gaveau du VIIIe arrondissement de Paris, les fraîchement alliés Eric Ciotti, encore formellement président du parti Les Républicains (LR), et Jordan Bardella, président du Rassemblement national, se sont serrés dans le même canapé beige qu'occupaient quelques instants plus tôt les représentants du Nouveau Front populaire, Eric Coquerel (LFI) et Boris Vallaud (PS). Le duo devait y clarifier ses mesures économiques devant quelque 700 personnes venues assister aux auditions organisées par le patronat. Sept représentants de partis étaient présents, tous des hommes. «J'ai compris en venant ici devant vous qu'il fallait que je rassure les milieux économiques», a commencé le président du parti d'extrême droite. Puis, s'adressant à Patrick Martin, le président du Medef : «Je vous remercie un peu moins pour les amabilités que vous avez eues à mon endroit ce matin, cela fait toujours plaisir de se faire traiter de danger par la personne qui vous invite deux heures après pour dialoguer.» Rires dans la salle. Ce seront les seuls. Le député européen fait référence à une interview parue dans le Figaro, dans laquelle Martin juge que «le programme du RN est dangereux pour l'économie française, la croissance et l'emploi». Bardella aurait pourtant pu le remercier pour la fin de cette phrase: «Celui du Nouveau Front populaire l'est tout autant, voire plus.» Subterfuge. Alors, le programme du RN, quel est-il ? «Remettre de l'ordre dans le pays, dans la rue, dans les comptes publics», a affirmé Bardella dans un curieux amalgame. Pendant ses cinquante minutes sur scène, il a régulièrement, comme à son habitude, renvoyé à l'état «catastrophique» des finances publiques et à l'audit qu'il lancerait sur les comptes de la nation - cette fois, il n'a pas dit qui le réaliserait - qu'il pose en préalable à ses choix budgétaires. Un subterfuge pour décliner toute réponse claire sur la politique économique et budgétaire que le RN compte mener s'il obtient la majorité absolue le 7 juin.

Il a préféré détailler des mesures à l'attention des patrons, comme la possibilité d'augmenter jusqu'à 10 % leurs salariés payés moins de trois smic, en échange d'exonérations de cotisations sociales. Il a aussi ressorti des placards des cadeaux fiscaux: baisse des impôts de production avec la suppression, déjà dans les plans du gouvernement actuel, de la cotisation sur la valeur ajoutée (CVAE) ainsi que celle progressive de la C3S. Il leur a promis de ne pas revenir sur le crédit impôt recherche (CIR) et a planifié des «Etats généraux de la simplification» à l'automne. Douze mois laissés au patronat pour ranger les normes selon une «stratégie tricolore», qu'il a très sérieusement déclinée.

Jordan Bardella est resté évasif sur son programme xénophobe. A une représentante des bouchers artisanaux, Véronique Langlais, qui lui expliquait que les «entreprises peuvent tenir la route grâce aux travailleurs immigrés», il a répondu refuser les «régularisations d'étrangers en situation irrégulière» et prévoir «qu'une fois son contrat de travail terminé, l'étranger reparte dans son pays». Tandis que Ciotti a refusé de «justifier une immigration nouvelle par une faiblesse de l'emploi dans les secteurs en tension». Sur les retraites, dans un entrelacs de phrases, Bardella n'a pas été plus clair. Résumons: il compte revenir sur la dernière réforme Macron qui «sera abrogée dans son système actuel», permettre aux personnes qui ont démarré leur carrière avant 20 ans de partir dès 60 ans dès lors qu'elles ont 40 annuités de cotisation et revenir à 62 ans, un jour. «Avant de donner un calendrier, je veux d'abord avoir connaissance des marges budgétaires qui seront en ma possession», a-t-il évacué. A ses côtés, Ciotti est resté silencieux. Ce fervent promoteur d'un report de l'âge légal de départ à 65 ans a mangé son chapeau. Pour moins que ça - un désaccord sur les carrières longues -, il avait démis de ses fonctions, en février2023, le numéro 2 de son parti, Aurélien Pradié.

«Couple improbable». «Les retraites, c'est le sujet de divergence. Eric Ciotti suivra le gouvernement sur ce point, imagine Alexandre Loubet, directeur de campagne de Bardella. Ça s'appelle le compromis et les alliances.» Bruno Le Maire, encore ministre de l'Economie et qui succédait au duo sur scène, ne s'est pas privé de railler: «S'il y a quelqu'un qui a compris ce que le couple improbable de tout à l'heure vous expliquait sur les retraites, eh bien je veux que vous m'expliquiez parce que moi, j'ai rien compris.» Il aura d'autres occasions de tenter de comprendre. «Jordan en reparlera ce [jeudi] soir au JT de TF1», indique Loubet. Et lundi, quand Bardella présentera enfin son programme - avec un chiffrage, paraît-il.

Le Monde
Styles, vendredi 21 juin 2024 1192 mots, p. 25
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13 juin 2024 - Le Monde (site web)

Voyage

Microvoyages sur la ligne 11 du métro parisien

Mis en service le 1 3 juin, le prolongement entre Les Lilas et Rosny-sous-Bois permet de découvrir un cinéma Art déco ou une piscine tournesol

Olivier Razemon

Cités-jardins, pavillons des années 1930 ou 1970 couverts de glycine et de roses, jardinets plantés de palmiers ou d’oliviers et sentiers de randonnée… entre les stations Mairie des Lilas et Rosny-Bois-Perrier, le nouveau terminus de la ligne 11 du métro parisien, la Seine-Saint-Denis ressemble à un rêve de douce banlieue. Une société tranquille, où le café ne coûte que 1,10 euro au comptoir, où les bistrots du coin s’appellent Le Train de vie ou Au chat blanc, où les tables dressées pour le déjeuner donnent sur une rue calme. Un monde enfoui de petits commerces, une sellerie, une retoucherie, etc.

Cette description du département le plus pauvre de France vous semble exagérément idyllique ? Admettons. Mais on ne devrait jamais négliger le plaisir du microvoyage. Inauguré jeudi 13 juin, le prolongement enrichit la ligne 11, jusqu’à présent la troisième plus courte du réseau parisien, de 5,4 kilomètres supplémentaires, d’une connexion avec le RER E, et de six stations desservant quatre nouvelles communes de Seine-Saint-Denis – Romainville, Montreuil, Noisy-le-Sec et Rosny-sous-Bois. Outre qu’elle facilite les déplacements de dizaines de milliers de riverains, l’extension ouvre la voie, pour le prix d’un ticket de métro, à de nouvelles explorations.

Le secteur se caractérise par l’abondance de ses espaces verts, résultat de la géographie locale. « Le parcours de la ligne 11 traverse d’ouest en est la butte de Romainville, qui s’étend du quartier de Belleville, à Paris, à Rosny-sous-Bois », rappelle Loïc Boissier, auteur d’une carte intitulée Voyage au bout de la ligne 11 (Les Voix urbaines,6,90 euros).

« Ce plateau, qui culmine à 130 mètres, est bordé d’éperons rocheux sur lesquels sont bâtis trois des seize forts composant la ceinture de défense de Paris. Au pied des pentes assez abruptes étaient creusées des carrières. Certaines d’entre elles ont été transformées en espaces verts depuis longtemps, comme les Buttes-Chaumont ou le cimetière du Père-Lachaise. D’autres sont encore à aménager », explique le cartographe.

Ainsi, à moins d’une demi-heure porte à porte de la place du Châtelet, le visiteur accède à plusieurs parcs apaisants, beaucoup moins fréquentés que ceux des berges de Seine ou de Belleville. La Corniche des forts, qui réunit plusieurs parcs juxtaposés, couvre au total 64 hectares. Etablie sur une ancienne carrière de gypse à la végétation devenue luxuriante, la partie centrale a été aménagée en 2021.

Les écologues y ont repéré des chauves-souris, des hérissons et des écureuils. Si un bois naturel, sanctuarisé, demeure fermé au public, le nouvel espace vert comprend un sentier forestier, une grande prairie, des jardins familiaux et des jeux pour les enfants. La passerelle d’observation, cheminement en bois jeté en travers de la nature, est conçue pour ne pas entraver la pousse des arbres, tout en offrant un poste privilégié sur la zone d’écopâturage, domaine des moutons.

D’un promontoire surgit un panorama boisé, dominé par la tour hertzienne dite « de Romainville », qui, du haut de ses 141 mètres, fait figure de phare de la banlieue est. L’édifice, consacré à l’émission radio et télévisée, est situé dans l’enceinte du fort de Romainville, mais se trouve en réalité sur le territoire de la commune des Lilas, ce que ne manque jamais de rappeler cette municipalité, y compris sur les panneaux d’information touristique.

Piste de vélocross pour enfants

Qu’importent ces rivalités, les deux villes vantent pareillement leur cadre de vie. Le cœur de Romainville se vit comme un village où se mêlent des histoires parallèles. Autour de la mairie, reliquat d’un ancien château, se tiennent l’élégante église Saint-Germain-l’Auxerrois,des stèles à la mémoire de la résistante communiste Danielle Casanova et du militant antifasciste Ernst Thälmann, sans oublier La Signature des artisans, boulangerie qui semble faire l’unanimité. D’une terrasse dominant le cimetière étagé, le panorama embrasse toute la banlieue nord. Au loin apparaissent le tarmac de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, les hangars, la tour de contrôle, les avions qui atterrissent et qui décollent.

Un peu plus bas se tient le parc de Romainville, en pente douce, qui promet, lui, une vue vers l’ouest. A Montreuil, à une grosse vingtaine de minutes à pied de la nouvelle station de métro La Dhuys, nommée d’après l’aqueduc qui passe juste au-dessous et alimentait autrefois Paris en eau potable, voici le parc Montreau, 18 hectares de grands arbres et de parterres fleuris, égayés par une vaste mare rectangulaire et une piste de vélocross destinée aux enfants.

Au centre du parc trône une maison bourgeoise qui abrite le Musée de l’histoire vivante. Inauguré en 1939 par trois personnalités communistes, dont Jacques Duclos, alors député de la circonscription, le musée consacre l’histoire sociale souvent négligée de cette commune populaire. L’exposition qui s’y tient jusqu’au 29 décembre, « Sport en banlieue parisienne », rappelle le prestige des grands prix cyclistes, des tournois de boxe ou des matchs de football dans la culture ouvrière. Les bustes de Karl Marx et de Jean Jaurès y sont revêtus de chasubles de marathonien, tandis qu’un panneau raconte les Olympiades ouvrières qui se tinrent entre 1925 et 1937, sous l’égide de l’URSS, « pour célébrer l’amitié, la fraternité et la solidarité entre les peuples(…) . SeuleL’Internationale , comme hymne, y retentit ».

Sur le chemin du retour vers la station La Dhuys, par le sentier de petite randonnée PR9 qui serpente dans les rues tranquilles, c’est une tout autre ambiance que ménage le golf de Rosny-sous-Bois, neuf trous, greens impeccables, clubs bien rangés, et même un restaurant, Le Birdie, avec vue sur le parcours et plats raffinés.

Les territoires desservis par la nouvelle « 11 » ne sont pas seulement prétextes à sorties bucoliques. La ligne dessert ainsi la piscine tournesol Raymond-Mulinghausen, héritage des années 1970, aux Lilas ; le centre hospitalier André-Grégoire, à Montreuil ; la librairie Les Pipelettes ou le théâtre L’Annexe, à Romainville. Devant la station Romainville-Carnot, voici le cinéma Le Trianon, à la programmation art et essai. La salle de style Art déco est connue pour avoir abrité le tournage de l’émission « La Dernière Séance », présentée entre 1982 et 1998 par Eddy Mitchell.

En devenant une « grande ligne », la « 11 » a été modernisée. Les vieilles rames de 1959, comprenant quatre voitures et pouvant accueillir jusqu’à 450 passagers, ont progressivement cédé la place à des véhicules articulés de cinq rames conçus en 2014, d’une capacité de 560 personnes. Des voitures certes plus confortables, mais pas vraiment moins bruyantes. Après la station La Dhuys, pour rejoindre le terminus situé quarante mètres plus bas et adoucir la pente très raide qui y mène, les voies doivent sortir de terre. Le viaduc de 600 mètres, œuvre de l’architecte Marc Mimram, repose sur quarante-deux piles en acier. Au milieu de cette descente spectaculaire trône la station Coteaux-Beauclair, transparente dans son habit de verre. Une vision de modernité absolue, loin des clichés sur la Seine-Saint-Denis.

La Croix, no. 42950
Événement, vendredi 21 juin 2024 1982 mots, p. 2,3
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21 juin 2024 - La Croix (site web)

Face à l’extrême droite, une jeunesse dispersée

Youna Rivallain et Esther Serrajordia Photos Antoine Merlet pour La Croix

Marquées par une forte abstention chez les 18-34 ans, les élections européennes et leurs résultats auront provoqué un électrochoc politique chez de nombreux jeunes.

Beaucoup restent désabusés vis-à-vis de la politique des partis.

Lyon, Montluel, Pusignan,

Vaulx-en-Velin (Rhône et Ain)

De nos envoyées spéciales

Quand elle a appris les résultats des élections européennes, dimanche 9 juin, Élise a fondu en larmes. De tristesse face à la montée du Rassemblement national, mais surtout de culpabilité. Comme 62,5 % des 18-34 ans, elle n’est pas allée voter. « La vérité, c’est que j’ai su trop tard qu’il y avait des élections. Je ne pouvais déjà plus m’inscrire sur les listes près de chez moi, et, par flemme et désintérêt, je n’ai pas fait de procuration… », avoue-t-elle, penaude.

Sur une terrasse des pentes de la Croix-Rousse, à Lyon, la jeune fille au carré blond, 25 ans, revient devant ses amis sur son « sursaut »politique. Ils se sont rejoints, ce lundi 17 juin, pour voir la France jouer son premier match de l’Euro de football. « Je m’en veux parce que j’ai l’impression d’avoir participé à ce qu’un parti que je déteste accède à des responsabilités. En 2022, j’avais glissé à contrecœur un bulletin “utile” au second tour pour m’opposer au RN », poursuit-elle. Élise était pourtant très politisée quand elle était lycéenne. Ses études d’ingénieure et son quotidien l’en ont éloignée. « Ça me fait un choc de me dire que j’ai changé et pas dans le bon sens. »

Les jeunes (18-34 ans) sont ceux qui se sont le moins mobilisés aux européennes. Ceux que nous croisons dans les rues de Lyon n’échappent pas à la règle, mais beaucoup s’en mordent les doigts. Devant l’école d’informatique Epitech, Émilie, 22 ans, admet avoir « oublié »d’aller voter. Elle s’est depuis réinscrite sur les listes électorales. Le 30 juin, au premier tour des élections législatives, elle votera Nouveau Front populaire.

Malgré les nombreux sondages plaçant le RN en tête, beaucoup des jeunes n’avaient « pas vu venir » une telle montée. C’est le cas de Romain (*). En 2022, il s’était promis de voter « contre » pour la dernière fois. Le 30 juin, il dérogera pourtant à sa promesse, et pense voter « pour le parti de Macron. C’est le seul, pour moi, qui peut vraiment faire barrage ». Son choix diffère des tendances de sa génération. D’après une note de la Fondation Jean-Jaurès, les jeunes semblent s’être polarisés aux extrêmes de l’échiquier politique. Le 9 juin, 33 % d’entre eux ont mis un bulletin LFI, 25 % pour le RN, et seulement 8 % pour la liste Renaissance.

Les jeunes que l’on rencontre rejettent très largement la politique d’Emmanuel Macron, au pouvoir depuis sept ans, soit la grande majorité de leur vie d’électeur. Léonard, assis aux côtés d’Élise, n’a pas de mots assez forts pour critiquer le président, qu’il « déteste ».« Je trouve qu’il mène une politique brutale. Tout est fait dans la répression, il gouverne contre le peuple », résume ce doctorant en physique de 24 ans, féru de politique. Conséquence, il a toujours voté « pour le candidat qui avait le plus grand pouvoir de nuisance vis-à-vis de Macron. Aux législatives, je ne m’interdis pas de voter RN ».

Dans les rues de Lyon, les conversations en terrasse sont toutefois loin de tourner toutes autour de la politique, qui passe souvent après les relations amoureuses, les notes aux partiels ou les vacances d’été. Certains, toutefois, en parlent, rarement en bien. Paul, étudiant en école de commerce, regrette la polarisation extrême du débat. « J’aimerais bien voter, mais je ne me sens plus représenté du tout. Le PS et l’UMP, ça me manque. » Son ami Louis, lui, n’a plus envie. « C’est pas en allant voter que les choses vont changer pour moi. »

Cette tendance au désengagement, nous la retrouvons un peu partout dans les villes et villages du Rhône. À Pusignan, village rural où le RN a remporté 47 % des voix aux élections européennes, trouver des jeunes en semaine n’est pas une mince affaire . « Je ne suis pas un vrai Pusignanais », prévient d’ailleurs Benjamin, 18 ans.

Lui vient de finir son année d’hypokhâgne à Lyon. Le 9 juin, il a voté pour la première fois. « Je savais que je voulais voter contre le RN, mais je voulais surtout soutenir des idées plutôt que des orateurs. »Alors qu’il vient à peine d’accéder au droit de vote, on sent déjà chez lui une forme d’amertume. « J’ai l’impression que la politique relève de plus en plus du spectacle, du divertissement. On devrait voter pour notre idée de la justice, pas pour quelqu’un parce qu’il parle bien. »

Mis à part Benjamin, les jeunes croisés à Pusignan ne semblent pas s’intéresser à la politique .Pour Tristan, 24 ans, serveur au restaurant du bourg, le vote du 9 juin se limitait surtout à une chose : bloquer le RN. « Je ne m’y connais pas beaucoup, mais je sais que ce n’est pas dans mes valeurs, de ce que je pense être la France, un pays où peu importe ton orientation sexuelle et ton origine, tu es le bienvenu. Sans la main-d’œuvre étrangère, on serait en galère dans les usines et sur les chantiers ! »

Pauline, 19 ans, a elle aussi « peur des extrêmes ». En stage à l’agence immobilière du village, elle ne peut que constater à quel point ceux-ci sont valorisés sur les réseaux . « C’est devenu un effet de mode de voter pour le RN, Bardella est en tendance partout sur TikTok », déplore la jeune fille pendant sa pause cigarette. Parmi ses amis, beaucoup ont voté RN. « Les jeunes ne lisent plus les programmes, ils regardent des vidéos de Bardella. Avant ils se cachaient pour voter RN, maintenant c’est devenu une fierté. »

D’autres sont complètement désabusés. Abdel (*), qui profite de l’après-midi ensoleillé pour promener son chien, en fait partie. Le jeune homme de 23 ans a trouvé un travail de peintre en rénovation en Suisse, et revient dans son Rhône natal uniquement pour les vacances. Mais surtout pas pour voter. « Je n’y crois plus, c’est de la poudre aux yeux. Mes parents ont voté toute leur vie, ça n’a rien changé. »

S’il devait glisser un bulletin dans l’urne, cet enfant d’immigrés voterait pour un programme qui « avantagerait les Français », avec des mesures comme le Frexit, la préférence nationale et des restrictions en matière d’immigration. Jordan Bardella ? « Il n’a pas plus de diplôme que moi ! Mais Marine Le Pen, elle a de bonnes idées. De toute façon je m’en fiche, je veux pas rester en France. »

À quelques arrêts de tram de là, à Vaulx-en-Velin, le paysage change mais la résignation est la même. Dans cette banlieue de Lyon où les moins de 25 ans représentent 40 % de la population, la participation aux élections européennes était de 34 %, l’une des plus basses de France. Dans ce groupe d’amis adossé près d’une boulangerie, certains s’étaient laissé tenter ces dernières années par La France insoumise, mais la plupart viennent nourrir les rangs de l’abstention.

« Je suis à deux doigts de voter Le Pen aux législatives, parce que Macron nous promet la carotte depuis sept ans mais ici rien ne bouge », s’énerve Mehdi*, 29 ans, qui s’est abstenu aux européennes. Pour lui et ses amis, tous fils d’immigrés nés en France, le pouvoir d’achat fait partie des préoccupations principales . « Mon père, dans les années 2000, gagnait 1 500 € par mois et nourrissait ses huit enfants, explique-t-il . Ma mère aujourd’hui, elle est à 2 300 € avec quatre enfants à charge et elle ne s’en sort pas. C’est plus possible. » Teinté de complotisme, le discours est pessimiste, et le « retour au pays » fantasmé. « J’ai voté et revoté, ça n’a rien changé, ça a juste accéléré mon départ pour rentrer au Maroc »,résume Sélim*, 29 ans.

Esdras et Ismaël (*), 19 ans tous les deux, sortent d’un atelier « projet professionnel » lorsque nous les croisons à la mission locale de Vaulx-en-Velin. L’un veut se lancer dans la vente, le second cherche une alternance dans la carrosserie. Aucun n’est allé voter. Pourtant, les politiques, ils connaissent. En tout cas ceux qui sont sur TikTok .« J’aime bien Louis Boyard(député LFI du Val-de-Marne, NDLR), il défend les jeunes qui galèrent à trouver un logement ou un job. Il a ouvert les yeux à beaucoup d’entre nous », explique Esdras. Ismaël, lui, apprécie Jean-Luc Mélenchon, qu’il suit sur les réseaux. S’ils situent bien certaines personnalités, la notion de parti est plus floue. « Attends, le Rassemblement national, c’est quoi déjà ? Ah mais c’est Bardella ! Ah non, lui, c’est mort, c’est l’extrême droite. »

Le Rassemblement national est pourtant en progression chez les 18-24 ans, passant de 15 % aux élections européennes de 2019 à 25 % en 2024. À seulement 18 ans, Djany fait partie de ce quart d’électeurs : il avait hâte, pour son premier vote, de glisser un bulletin RN. Le jeune homme tatoué travaille dans le restaurant familial de Montluel, dans l’Ain, où il a grandi. Malgré le TER direct pour aller dans le centre de Lyon, lui ne s’y rend presque jamais. « J’ai voté Bardella, comme tous mes potes, normal »,dit-il fièrement. Le cuisinier reconnaît ne pas maîtriser le programme du parti, mais reste sûr de lui. « L’insécurité, l’économie… La France, ça part en cacahuète. J’ai envie de voir du changement. » Lequel, par exemple ? « Qu’il n’y ait plus de casseurs dans les manifestations, et moins de délinquance. »

Cette montée du vote RN chez les jeunes, Loan la constate sur le terrain. Derrière le lot d’insultes qu’il reçoit sur les réseaux et lorsqu’il distribue des tracts, ce jeune militant RN sent un certain intérêt. Déjà mobilisé pendant la campagne des européennes, il est désormais à fond pour les législatives. «Parfois, quand on fait les marchés, je reste trois heures mais je ne distribue que dix tracts, parce que les gens ont envie de parler et comprendre. » Parler et comprendre, Loan, 20 ans, aime ça, lui qui se passionne pour la politique depuis tout petit. « Et plus tu t’intéresses, plus tu forges tes convictions. » En 2023, cet étudiant en école de commerce a pris sa carte au RN, convaincu par les idées du parti en matière de sécurité, d’intégration des étrangers et de politique sociale, notamment en ce qui concerne le pouvoir d’achat.

Le RN, d’extrême droite ? « Les gens ont été traumatisés par Jean-Marie Le Pen, dont les propos ont stérilisé le débat sur l’insécurité et l’immigration pendant quarante ans, concède le jeune homme qui dit en vouloir au fondateur du FN pour ses déclarations polémiques et ses provocations. Mais je pense qu’il a été visionnaire sur des sujets comme l’économie ou l’Europe fédérale. » Le débat, Loan n’est jamais contre. « À condition qu’il y ait des arguments en face. » Depuis le 9 juin, justement, Élise parcourt les manifestations, lit tous les programmes et s’informe le plus possible. Avec un objectif précis. « J’avais envie de crier ma colère aux électeurs RN, mais j’ai décidé de me former pour avoir la légitimité de contrer leurs arguments. » Pour elle, il y aura un avant et un après 9 juin 2024. « Je ne me suis jamais sentie aussi engagée. »

(*) Les prénoms ont été modifiés

à la demande des intéressés.

Libération
jeudi 20 juin 2024 1014 mots, p. 6

événement Législatives

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19 juin 2024 - Libération (site web)

GAUCHE «IMMIGRATIONNISTE», PROPOS TRANSPHOBES «Macron ferait mieux de se taire»

Par Lucie Alexandre

Lors d'un déplacement sur l'île de Sein mardi soir, le chef de l'Etat a ciblé en priorité la gauche en adoptant une rhétorique d'extrême droite, déplorée par les candidats de son parti qui préfèrent se réfugier derrière la figure de Gabriel Attal.

Chacun sa manie. Jean-Luc Mélenchon a ses «mots obus», théorisés pour enflammer le débat public, Emmanuel Macron a ses «petites phrases», ces saillies qui déclenchent des polémiques depuis le début de son premier quinquennat. A l'aube de sa campagne de réélection en décembre 2021, le chef de l'Etat avait même esquissé un mea culpa sur TF1: «Il y a des mots qui peuvent blesser, et je pense que ce n'est jamais bien et même inacceptable.» Mais à l'instar d'autres pratiques, il ne s'est jamais défait de cette habitude. Nouvelle occurrence mardi soir lors d'un déplacement sur l'île de Sein dans le Finistère. Alors qu'il avait déjà particulièrement ciblé la gauche lors de sa conférence de presse du 12 juin, le Président s'en est encore pris au Nouveau Front populaire. «C'est un programme totalement immigrationniste», a-t-il dénoncé auprès des journalistes, employant là un adjectif cher à l'extrême droite, jusque-là jamais entendu de son côté de l'échiquier politique.

Plus tôt, devant un groupe de personnes âgées, Macron avait attaqué le programme du Rassemblement national sur son coût pour les finances publiques, avant de déclarer : «Du côté de l'extrême gauche, c'est quatre fois pire», «y a plus du tout de laïcité», «et puis y a des choses complètement ubuesques comme le changement de sexe en mairie». Cette dernière assertion, jugée transphobe par de nombreuses associations de défense des droits LGBT +, dont celle affiliée à Renaissance, a fait sursauter ses propres partisans. «Ça m'a beaucoup surprise, oui», admet Brigitte Liso, spécialisée sur ces sujets. «Je n'ai pas d'explications à vous donner, parce que pour avoir échangé avec lui, ça s'éloigne de ses positions habituelles, peut-être a-t-il dit cela en supputant que c'est ce que son auditoire voulait entendre», poursuit la députée Renaissance sortante du Nord, candidate à sa réélection.

«Une dérive droitière depuis un bon moment» La sortie, qui n'évoque pas du tout l'ADN «progressiste» porté en étendard par les macronistes depuis 2017, étonne d'autant plus qu'en 2022 le chef de l'Etat avait affirmé au magazine Têtu que le choix d'une transition ne devait pas, selon lui, «être rendu plus complexe par des procédures administratives si elles sont inutiles». «Il y a une dérive droitière du gouvernement et du Président depuis un bon moment, et c'est un problème, même si Gabriel Attal reste un pilier», relève Raphaël Gérard, député Renaissance sortant de Charente-Maritime, et candidat à sa réélection.

Alors qu'en mai le Sénat examinait une proposition de loi des Républicains destinée à encadrer les transitions de genre pour les mineurs, le parlementaire qui se revendique de l'aile gauche avait été ulcéré d'apprendre que le ministre délégué chargé de la Santé, Frédéric Valletoux, avait donné un «avis de sagesse» du gouvernement, c'est-àdire ni favorable ni défavorable. «Je l'avais chopé à la buvette de l'Assemblée pour lui demander des comptes là-dessus, mais il ne savait pas trop s'expliquer, sa collaboratrice avait laissé entendre que ça venait de l'Elysée. Je suis ensuite allé voir Attal, qui en me voyant débarquer furax était sur le mode "oui, je sais, désolé"», relate-t-il. L'élu charentais pointe l'entourage du Président, «une enceinte infranchissable autour de lui, qui participe à sa déconnexion», et responsable selon lui de ce virage conservateur affiché. Depuis le vote houleux de la loi immigration en décembre, de nombreux députés Renaissance disent pourtant s'être plaints en réunion de groupe de cette «course à l'échalote», censée démonétiser le RN.

«Quand on voit où ça a mené LR cette stratégie, on serait sages de ne pas s'en inspirer», persifle ainsi Raphaël Gérard. «Penser qu'on ramènera des voix très à droite parce discours, c'est bizarre, alors que c'est pas comme si on n'avait pas déjà essayé», lâche aussi un ex-député macroniste battu en 2022, qui tente de revenir dans l'hémicycle. C'est donc peu dire que le discours présidentiel ne suscite pas l'adhésion de ses troupes, lancées dans la bataille des élections législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet. Plutôt une incrédulité teintée de colère. «Effectivement, je ne comprends pas, parce que même si je tape aussi sur La France insoumise, je pense que notre stratégie devrait consister à récupérer les électeurs socio-démocrates», estime ainsi Cécile Muschotti, ancienne députée La République en marche dans le Var, défaite en 2022 et de nouveau candidate. Comme d'autres, elle appelle plutôt à se référer aux propos du Premier ministre, Gabriel Attal, plus enclin à cogner sur l'extrême droite. «C'est comme s'il y avait deux tonalités différentes dans la campagne, et pour moi, c'est vraiment Attal le chef de file», juge-t-elle.

attaquer la gauche le plus possible «Je ne me sens pas alignée», confesse aussi l'ex-députée LREM de Loire-Atlantique Valérie Oppelt, au sujet de l'adjectif «immigrationniste». «Sur le terrain, les gens me disent que Macron ferait mieux de se taire. Attal est beaucoup plus écouté», note celle qui est lancée pour tenter de récupérer son siège perdu en 2022. En dépit de leurs doutes, certains tentent malgré tout d'expliquer l'approche élyséenne. «Le problème, c'est ce discours qui consiste à dire que la gauche serait le seul rempart contre l'extrême droite, ça leur donne tous les pouvoirs, et ça nous fait disparaître», fait valoir une parlementaire Renaissance, sortante et candidate. La méthode adoptée pourrait donc consister à attaquer la gauche le plus possible avant le premier tour pour éviter un trop grand nombre de duels entre la gauche et le RN, aujourd'hui annoncés comme massifs. En clair, éliminer la gauche pour rejouer le match jusqu'ici toujours gagné du macronisme contre l'extrême droite. Parce que si les données de la confrontation changent cette fois-ci, le camp présidentiel n'a en effet pas de solution. «Dans ce cas-là on défendra le ni-ni dans l'entre-deuxtours, je ne vois pas comment on peut faire autrement», défend la même députée. ?

Le Figaro, no. 24828
Le Figaro, jeudi 20 juin 2024 1878 mots, p. 5

Société

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19 juin 2024 - Le Figaro (site web)

La France, selon trois agriculteurs candidats aux législatives

Pesticides, mégabassines, main-d'oeuvre étrangère saisonnière, revenus... Ils expliquent leur vision de l'agriculture et détaillent les mesures qu'ils prendraient si leur parti était majoritaire à l'issue du scrutin, le 7 juillet.

de La Chesnais, Éric

Trois agriculteurs concourent pour les trois grands blocs politiques de ces élections législatives : Nouveau Front populaire (NFP), Rassemblement national (RN) et Renaissance. Ils expliquent leur vision de l'agriculture et détaillent les premières mesures que leur parti prendrait dans ce domaine s'il obtient la majorité à l'Assemblée nationale, le 7 juillet prochain.

Il s'agit de Benoît Biteau, éleveur, candidat du NFP dans la 2e circonscription de Rochefort-Aunis, en Charente-Maritime, de Grégoire de Fournas, viticulteur dans le Médoc, député sortant du RN de la 5e circonscription de Gironde, et de Jean-Baptiste Moreau qui vient de céder sa ferme, porte-étendard de Renaissance dans l'unique circonscription de la Creuse.

Ce dernier assume sa proximité avec Emmanuel Macron qui, dès le dimanche soir des résultats des européennes, l'a appelé pour qu'il se représente à la députation. Malgré sa défaite en 2022 face à LFI, l'agriculteur a décidé de repartir au combat. Il a reçu le soutien de Rachida Dati, la ministre de la Culture, samedi dernier, lors de son déplacement à Guéret. «Le président de la République, avec lequel je suis toujours resté très proche malgré des divergences de vues, notamment sur l'accord de libre-échange du Mercosur, m'a demandé d'être candidat dans la Creuse, rapporte Jean-Baptiste Moreau. Par fidélité à celui qui représente le rempart de la démocratie face aux montées des extrêmes, je ne pouvais me résoudre à faire comme si de rien n'était.»

Désormais, le paysan a plus de temps pour faire campagne : il vient de céder son exploitation de vaches limousines à un jeune et a repris un think-tank rural, Agriculture Stratégies. «Lorsque j'étais député En Marche, entre 2017 et 2022, je me suis rendu compte qu'il était très difficile de mener de front la conduite d'une exploitation bovine, la gestion d'une circonscription et le vote de la loi dans l'Hémicycle, se souvient celui qui a été rapporteur de la loi EGalim 1 sur le revenu des agriculteurs, lors de la mandature précédente. Si je n'ai pas été réélu en 2022, c'est parce que je n'étais pas assez présent sur le terrain. Cela appartient au passé.»

Le candidat Renaissance connaît bien les difficultés du monde rural. Il était présent sur les barrages des tracteurs et sur les plateaux de télévision pour défendre la cause paysanne lors de la crise agricole de ce début d'année. Il s'offusque également contre les idées défendues par ses six concurrents dans la Creuse, dont celles de la députée (LFI) sortante, Catherine Couturier. « Contrairement à elle, je suis pragmatique et non dogmatique. La transition écologique se fait en accompagnant les agriculteurs et non pas en prononçant la sortie des pesticides comme le prône son parti. C'est une ânerie finie, on va affaiblir l'agriculture française en diminuant le rendement des cultures et le revenu des fermiers avec, à terme, des risques de pénurie de certaines denrées. Quant au moratoire sur les réserves d'eau défendu par Jean-Luc Mélenchon, ce n'est pas mieux. Sans eau, il n'y a pas de vie. Dans mon département, nous n'avons qu'une seule nappe phréatique, dans le secteur de Gouzon. La loi devrait favoriser au contraire la création de retenues collinaires pour stocker les précipitations excédentaires et les réutiliser quand il fait sec.»

Jean-Baptiste Moreau est tout aussi critique vis-à-vis du député LR-RN Bartolomé Lenoir. «Il est incapable d'apporter des solutions pérennes à l'agriculture. Favoriser le localisme, alors qu'il y a plus de vaches que d'habitants dans la Creuse, n'assurera pas de débouchés à tous les éleveurs. La nationalisation de la PAC va renfermer l'agriculture tricolore sur elle-même. Enfin, nous avons besoin de la main-d'oeuvre étrangère saisonnière dans les exploitations car on ne trouve pas de travailleurs sur place. Globalement, les promesses du RN sont plus trotskistes que celles de La France insoumise. Ces deux partis constituent les deux faces d'une même pièce.»

Plus à l'ouest, dans le Médoc, Grégoire de Fournas, élu dans la 5e circonscription en 2022, brigue à nouveau les suffrages des électeurs ce 30 juin. Il aura face à lui 5 candidats dont l'ancienne députée socialiste, de 2007 à 2017, Pascale Got. Edwige Diaz, vice-présidente du RN, élue comme lui en juin 2022 en Gironde, dans la 11e circonscription, estime que Grégoire de Fournas est « un homme de la terre et du terroir, un excellent camarade».

Sur le terrain, ce fils de viticulteur produit des bordeaux issus des cépages traditionnels locaux, cabernet sauvignon ou petit verdot, sous appellation d'origine contrôlée (AOC). À Paris, dans l'Hémicycle, il a été rapporteur de la commission d'enquête sur la souveraineté alimentaire, mise en place par la conférence des présidents le 5 mars dernier. Le but de ce groupe de travail était «d'analyser en profondeur les causes ayant progressivement désagrégé les filières agricoles françaises depuis vingtans» ,peut-on lire sur le site du Palais Bourbon. Des travaux qui ont été stoppés par la dissolution de l'Assemblée nationale, alors qu'ils étaient proches du but.

Presque tous les acteurs concernés avaient été interviewés. «Nous avons auditionné les représentants des filières agricoles, des associations, des ministres, des industriels de l'agroalimentaire..., énumère Grégoire de Fournas. Deux principales conclusions ont été tirées. La première porte sur l'absence totale d'études d'impact économique et social sur les filières agricoles quand des politiques publiques affectent les agriculteurs, comme le ''pacte vert'' De la ferme à la fourchette ou la réduction des intrants. La seconde est relative à l'inapplication des lois EGalim sur le revenu des agriculteurs. Il faudrait déjà appliquer EGalim 1 avant de parler d'EGalim 4. Par ailleurs, le code du commerce, notamment l'article 442-7 sur les prix abusivement bas, n'est pas respecté.»

Plutôt qu'une sortie des pesticides voulue par LFI, le candidat RN prône un moratoire sur le plan Écophyto, qui prévoit une baisse de 50 % des traitements phytosanitaires d'ici à 2030. «Il faut arrêter la surtransposition de la France sur les interdictions de molécules en Europe, explique Grégoire de Fournas. Elle met en état de distorsion de concurrence les agriculteurs français par rapport à leurs homologues européens. C'est par exemple le cas de l'acétamipride, cet insecticide toujours autorisé dans l'Union mais interdit dans l'Hexagone. Nous reviendrons également sur les restrictions d'usage du glyphosate et sur le rôle accru de l'Anses, décidé le 13octobre 2014 dans le cadre de la loi d'avenir agricole, à qui il revient la gestion des autorisations de mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques. Il faut que son rôle soit révisé pour que le dernier mot revienne au pouvoir politique, naturellement avec un avis préalable de l'Anses.»

Sur le moratoire des mégabassines, également mis en avant par le NFP, le candidat du RN indique au contraire qu'il faut construire de nouvelles réserves d'eau. «Nous sommes confrontés à un réchauffement climatique, nous sommes favorables au stockage de l'eau car elle est nécessaire au développement de l'agriculture, dit le viticulteur du Médoc. Nous n'appelons pas à la décroissance mais nous voulons continuer à cultiver en France, sinon on devient dépendant des autres pays. On a vu ce que cela a donné avec les masques Covid... En outre, l'alimentation est devenue une arme géopolitique, autant avoir une agriculture forte! Face aux difficultés de recrutement, il faut améliorer la rémunération des agriculteurs pour qu'ils soient en mesure eux-mêmes de mieux rémunérer des métiers saisonniers mal payés et difficiles. Je reste favorable au recours à la main-d'oeuvre européenne en priorité. Beaucoup d'Espagnols, de Roumains et de Portugais sont candidats pour venir travailler dans les exploitations françaises. Enfin, concernant l'abattage rituel, nous sommes favorables à un étourdissement préalable, comme nous l'avons décidé dans l'abattoir de Bègles en accord avec l'imam local.»

Un peu plus au nord, à Sablonceaux, en Charente-Maritime, Benoît Biteau, éleveur de bovins, caprins, chevaux de trait, baudets du Poitou et poules pondeuses, est le porte-drapeau du NFP. Il est candidat dans la 2e circonscription du département (Rochefort- Aunis) face à 4 concurrents, dont la sortante Anne-Laure Babault (MoDem). Non réélu aux élections européennes sur la liste Europe Écologie-Les Verts (EELV), il pensait faire une pause politique après une campagne mouvementée. «Je ne m'attendais pas, après avoir été sorti du Parlement européen, que Macron dissolve l'Assemblée nationale, avoue l'ancien directeur adjoint du parc régional du Marais poitevin, de 1999 à 2006. Mais je ne pouvais pas rester immobile face à la montée du RN.»

Bien identifié dans l'opinion publique, au niveau national et local, par les décideurs politiques de son camp, il a été choisi par les responsables nationaux d'EELV, Marine Tondelier et Yannick Jadot, pour combattre le RN et défendre les couleurs du NFP. Un programme agricole qui s'inscrit dans la rupture avec les pratiques existantes . «Nous proposons un moratoire sur les bassines, admet le candidat du NFP. Nous n'avons pas dit qu'il n'en fallait pas mais nous considérons qu'il faut revoir la manière dont on déploie le stockage de l'eau. Nous avons besoin d'éclairages scientifiques suffisamment pertinents pour déterminer le fonctionnement du grand cycle de l'eau. Il faut recharger les nappes phréatiques profondes et éviter que certains s'approprient les ressources en eau.»

Dans le domaine des traitements phytosanitaires, «nous misons sur la sortie des pesticides car cela correspond aux attentes sociétales, poursuit l'ex-élu européen EELV. Des études scientifiques montrent que le monde agricole peut s'en affranchir, quand il répond à des logiques agronomiques basées sur la sortie des pesticides. Par ailleurs, pour éviter les distorsions de concurrence, il faut appliquer les clauses miroirs, autrement dit, il faut que les pays d'où nous importons des denrées agricoles appliquent les mêmes restrictions phytosanitaires que nous.»

Par ailleurs, le candidat de l'union des gauches prône la fin des aides directes dans la PAC. Il est favorable au retour des outils de régulation des productions agricoles. « Sur fond de libéralisme, l'Europe a détruit progressivement tous les outils de régulation depuis 1992. Cela a abouti à la fin des quotas et fragilisé l'agriculture française, notamment dans le lait et les betteraves sucrières. Le marché ne peut pas tout résoudre,précise-t-il. Ces outils de régulation aideront en outre à tenir des prix planchers de vente pour les paysans. Nous sommes également pour la taxation des superprofits, notamment des usines de production d'engrais qui ont profité de la guerre en Ukraine pour s'enrichir tout en bénéficiant de subventions européennes pour faire baisser les prix de vente de leurs produits aux agriculteurs. Leur but est de rémunérer leurs actionnaires, ils se moquent des difficultés de revenus du monde agricole.»

Concernant la main-d'oeuvre étrangère, l'éleveur charentais estime qu' « elle participe à la croissance du PIB et repousse cette position manichéenne qui consiste à croire qu'elle serait la source de tous nos problèmes. Il faut qu'il y ait une harmonisation vers le haut des rémunérations et conditions de travail en Europe pour éviter que le prix de la main-d'oeuvre ne soit un motif de concurrence déloyale» , exhorte-t-il. É. D.

Le Figaro, no. 24828
Le Figaro, jeudi 20 juin 2024 724 mots, p. 2

Politique

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19 juin 2024 - Le Figaro (site web)

L'Ouest parisien, ultime bastion de la macronie ?

Timsit, John

Aucune rue ne doit être oubliée. En campagne ce début de semaine pour les législatives dans la commune d'Houilles (Yvelines), située à quelques kilomètres de Paris, la députée Renaissance Marie Lebec se lance, plan de la ville en main, dans une opération de porte-à-porte. Candidate à sa réélection dans la 4e circonscription du département, - l'une des rares terres où la majorité est arrivée devant le RN aux européennes -, la trentenaire est repartie au combat dès l'annonce de la dissolution. «Ça ne se passe pas trop mal, on est clairement sur un territoire qui est en soutien du président» , fait-elle valoir.

Manches de chemise retroussées et baskets aux pieds, Marie Lebec s'arrête toutes les quinze secondes. On en oublierait presque qu'elle est encore ministre chargée des Relations avec le Parlement, jusqu'au verdict des urnes. Aidée par une poignée de militants, elle sonne à l'interphone de tous les pavillons longeant sa route. Lorsque les résidents répondent, l'accueil est bienveillant. À l'instar de cette dame perchée au premier étage de sa maison, qui lui demande de pas laisser de profession de foi après avoir pris connaissance de l'étiquette politique de son interlocutrice. «Pas besoin, je voterai pour vous» ,rétorque-t-elle. Élue depuis 2017 sur un territoire bien ancré à droite, Marie Lebec sent les «gens concernés» par le scrutin. Alors beaucoup de sympathisants «de centre droit sont agacés par le ralliement d'Éric Ciotti au RN» ,elle mise plus que jamais sur le choix «rationnel» des électeurs contre les extrêmes. De gauche comme de droite.

À son image, plusieurs députés macronistes installés dans l'Ouest parisien retrouvent le terrain avec confiance. Cet optimisme, qui tranche avec la morosité du camp présidentiel depuis le cuisant échec de Valérie Hayer, est d'autant plus galvanisé que le RN a réalisé de plus faibles scores dans leur circonscription qu'à l'échelle nationale. Plus on se rapproche géographiquement de la capitale, plus la majorité est en position de force. Et inversement. Le scrutin européen en a été l'illustration : la liste Renaissance s'est hissée en première position dans neuf circonscriptions sur les treize que comptent les Hauts-de-Seine. Et dans une petite partie des Yvelines. De quoi sauver les meubles les 30 juin et 7 juillet prochains ? «On a un tout petit peu plus de chance que les autres, mais les votes ne nous appartiennent pas», relativise Bruno Millienne, élu MoDem de la 9e circonscription des Yvelines.

« Derniers gardiens du temple »

Positionnée au «centre droit»de l'échiquier politique, la députée Maud Bregeon, candidate dans la 13e circonscription des Hauts-de-Seine, a choisi, elle, de conclure un accord local avec LR. «Ça permet de rassembler et d'avancer avec plus de souffle,relate celle qui était porte-parole du groupe Renaissance à l'Assemblée. Dans ces territoires, il y a une majorité de gens raisonnables qui sont très inquiets, parfois plus de Mélenchon que de Bardella.» «Mon message est clair: ni l'un ni l'autre à Matignon,ajoute-t-elle. L'intérêt de notre territoire et des gens, c'est la stabilité.»

Pour maximiser leurs chances, certains candidats confient, hors micro, avoir retiré l'image d'Emmanuel Macron de leur kit électoral par crainte qu'il soit devenu en deux ans un repoussoir. S'il n'y a pas «de rejet du président, mais une incompréhension de sa décision» ,la députée Céline Calvez, en course dans sa 5e circonscription des Hauts-de-Seine, perçoit tout de même «la différence dans les opérations militantes lorsque son visage est là ou pas». «Mes électeurs, eux, font le distinguo entre mon bilan de député, et le chef de l'État qui cristallise toutes les colères», veut se persuader une de ses collègues yvelinoise.

Reste une inconnue d'ici à trois semaines : ces députés seront-ils les héritiers d'un macronisme recroquevillé sur l'Île-de-France ? Si cette hypothèse était confirmée dans les urnes, une élue altoséquanaise espère ne pas être «isolée» sur les bancs du Palais Bourbon. «Comme depuis 2022, il faudra rester ouvert et travailler avec une droite républicaine et des sociaux-démocrates», suggère cette dernière. Une sombre perspective que d'aucuns n'osent même pas envisager. «Je ne veux pas croire au scénario des derniers gardiens du temple, ça voudrait dire qu'il y aurait une fatalité alors qu'il y a encore beaucoup de travail», s'enflamme l'élue de la 7e circonscription des Yvelines Nadia Hai. Une de ses collègues use même de la méthode Coué : «On n'est pas le dernier village d'Astérix!» T. J.

Le Monde
élections législatives, jeudi 20 juin 2024 771 mots, p. 3
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19 juin 2024 - La Matinale du Monde

A gauche, le choix épineux d’un potentiel premier ministre

Le Nouveau Front populaire a reporté la désignation d’un candidat pour Matignon, mais l’interrogation revient de manière récurrente

Sandrine Cassini

Qui deviendrait premier ministre, si la gauche arrivait en tête des élections législatives ? En négociant dans l’urgence les contours du Nouveau Front populaire, les partis de gauche, qui avaient fait de Jean-Luc Mélenchon l’étendard de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) en 2022, ont décidé de remettre à plus tard cette épineuse question. Las, chaque jour qui passe apporte son lot d’ambitieux.

« Il y aValérie[Rabault, ex-députée du Tarn-et-Garonne] , Carole[Delga, la présidente d’Occitanie] , moi,Boris[Vallaud, ancien président du groupe PS] » , égrène le maire socialiste de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol. Le député sortant de la Somme (La France insoumise, LFI) François Ruffin, Jean-Luc Mélenchon, ou encore le chef de file du Parti communiste français (PCF), Fabien Roussel, s’étaient déjà dits prêts à endosser l’habit de premier ministre.

Mais comment choisir l’hôte de Matignon ? Mardi 18 juin, le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), Olivier Faure, et le coordinateur de LFI, Manuel Bompard, se sont écharpés par médias interposés. « Il y aura un vote car je ne connais pas d’autre façon d’arbitrer », a dit pour la première fois le chef de file du parti à la rose sur BFM-TV. Et d’ajouter : « Je ne peux pas imposer un premier ministre socialiste. Personne ne peut imposer un premier ministre “insoumis”. »

Toujours sur BFM-TV, le premier lieutenant de Jean-Luc Mélenchon lui a répondu quelques heures plus tard. A son sens, il revient au groupe « ayant le plus grand nombre de députés » de faire « une proposition de candidat au poste de premier ministre ». Autrement dit, à LFI, qui avait 75 des quelque 150 députés de gauche avant la dissolution.

« Cette fois, LFI est minoritaire »

« Olivier Faure lui-même a proposé cette formule que je partage », a ajouté M. Bompard, qui tient à garder cette prérogative qui s’imposait en 2022. « Les gens votent Front populaire, pas LFI, qui n’a pas la majorité absolue dans la coalition », conteste Luc Broussy, un proche de M. Faure.

Car, si Jean-Luc Mélenchon a promis qu’il ne chercherait pas à s’imposer, des fidèles continuent de pousser sa candidature. Une campagne battue en brèche par le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, le 19 juin sur Franceinfo : « Jean-Luc Mélenchon ne se présente pas aux élections législatives et le premier ministre qui devra être demain à la tête d’un gouvernement devra être issu de l’Assemblée nationale. »Une condition qui exclut de fait Jean-Luc Mélenchon, qui n’est pas candidat aux élections législatives, contrairement à Fabien Roussel, député sortant du Nord.

Si les socialistes ont choisi de reporter le débat, c’est aussi parce qu’ils espèrent se renforcer aux législatives. « La Nupes, c’était Jean-Luc Mélenchon, qui avait fait 22 % à la précédente élection. Cette fois, LFI est minoritaire », développe Nicolas Mayer-Rossignol. Lors des négociations sur le Nouveau Front populaire, LFI a obtenu 40 % des investitures, contre 60 % en 2022.

Ensemble, socialistes, communistes et écologistes, qui n’envisagent pas de choisir M. Mélenchon, pourraient être bien plus nombreux que les « insoumis ». L’ancien député des Bouches-du-Rhône Patrick Mennucci pense que le PS peut « plus que doubler » par rapport à la trentaine de députés sortants, et même devenir le premier groupe à gauche devant les « insoumis ».

Les socialistes ont récupéré les investitures de circonscriptions où LFI avait perdu en 2022. Comme à Rouen, ou encore en Corrèze, où se présente François Hollande. « Le but, c’est d’aller chercher des territoires, comme en Occitanie ou à Montpellier », appuie le président du conseil départemental de Haute-Garonne, Sébastien Vincini.

L’identité du futur premier ministre devra aussi tenir compte du nouveau visage de l’Assemblée. « Il faudra un premier ministre capable de rassembler au-delà de nos rangs », avance le sénateur (PCF) Ian Brossat. A ce stade, aucun profil n’émerge : François Ruffin est considéré comme trop à gauche pour l’aile droite du PS et Laurent Berger, l’ancien secrétaire général de la CFDT, brandi par la tête de liste PS-Place publique aux européennes, Raphaël Glucksmann, peut difficilement convenir à LFI. L’ancien syndicaliste n’a toujours pas fait part de ses intentions.

Pas sûr qu’au final, cette option arrange la palanquée de candidats à Matignon. « Pourquoi aller chercher Berger ? », s’interroge M. Broussy. L’écologiste Sandrine Rousseau préfère faire revenir tout le monde à la réalité : « Ce genre de débat, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Là, on a une bataille historique à mener. »

La Croix, no. 42949
France, jeudi 20 juin 2024 649 mots, p. 12
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19 juin 2024 - La Croix (site web)

Élections législatives, le rejet d’Emmanuel Macron, un moteur du vote

Corinne Laurent

L’amertume des ex-députés de la majorité en campagne pour les élections législatives résonne avec le rejet de la personnalité d’Emmanuel Macron exprimé par les Français lors du scrutin européen.

Le président de la République a perdu la confiance de l’opinion, dans les sondages.

La colère ne retombe pas. Les ex-députés de la majorité présidentielle sont repartis « au combat », après avoir vidé leur bureau au Palais-Bourbon et licencié leurs collaborateurs en quelques jours d’une « violence inouïe », disent-ils. Quelque chose de l’ordre de la rupture s’est joué avec la décision prise par le président de la République de dissoudre l’Assemblée nationale, après le score record de l’extrême droite aux élections européennes. Pour beaucoup de ces figures macronistes, « l’amertume » est toujours présente. « Je n’ai plus aucune once de fidélité. Le président n’a plus de majorité. Je pense même qu’il a mis fin à son mandat », affirme l’un d’eux.

En campagne, certains regrettent que le chef de l’État ne leur ait pas envoyé un mot d’explication dans la foulée de son choix radical, même si Emmanuel Macron et son conseiller parlementaire appellent désormais les députés « dissous ». « Je suis étonné que l’Élysée prenne de nos nouvelles », glisse un élu. En janvier, après la nomination de Gabriel Attal à Matignon et la composition du gouvernement jugée « à droite », des députés de la majorité avaient déjà exprimé des doutes, desserrant les lèvres sur le chef de l’État, « sa pratique du pouvoir, sa solitude et la sincérité de ses convictions ».

Le scrutin européen a tourné au référendum anti-Macron. L’enquête « Comprendre le vote des Français » réalisée les 6 et 7 juin par Ipsos observait, dans les motivations du vote, « une perception très dégradée de l’image du président de la République » : 56 % des Français n’apprécient « ni la personnalité ni l’action d’Emmanuel Macron », 12 % « apprécient son action mais pas sa personnalité », 16 % « apprécient sa personnalité mais pas son action », selon l’institut. « Il y a eu un vote d’adhésion pour le RN, mais aussi un vote de rejet », admet une ex-députée de la majorité.

« Le plus grand échec, que nous payons au prix fort, est de ne pas avoir réformé l’État et d’avoir laissé prospérer une pratique du pouvoir trop verticale.(…) Cette manière de gouverner est de plus en plus violemment rejetée par les Français », a analysé, dans Le Monde, Gilles Le Gendre, ancien chef de file des députés macronistes et candidat dissident, après le refus du parti présidentiel, Renaissance, de le réinvestir dans la 2e circonscription de Paris.

« Ce monde n’est désormais plus le mien », a tranché de son côté Joël Giraud, ancien secrétaire d’État chargé de la ruralité, puis ministre de la cohésion des territoires. « Le résultat des élections européennes est le fruit du désamour assumé de la province, de la ruralité et des électeurs sociaux-démocrates », a expliqué l’ancien député des Hautes-Alpes dans Le Dauphiné libéré.

« La colère et le manque de considération se sont exprimés en milieu rural. Ce n’est pas un vote d’extrême droite mais lié à la dégradation objective des conditions de vie. L’accès aux médecins, le pouvoir d’achat, l’insécurité et aussi un très haut niveau de détestation du président de la République », observe un ex-député, qui ne fait aucune référence à Emmanuel Macron dans ses opérations de porte-à-porte et refuse les visites ministérielles.

Présenté comme blessé par la défaite, Emmanuel Macron a assuré en avoir compris le message. Dans un échange avec quelques journalistes mardi, il a affirmé que, dans le cas d’une nouvelle majorité, « nous devrons être encore plus ouverts sur le fond des mesures, comme sur la manière de gouverner ». Mais, selon Elabe, seuls 24 % des Français disent lui faire « confiance »pour résoudre « efficacement » leurs problèmes.

Aujourd'hui en France
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_Politique, jeudi 20 juin 2024 750 mots, p. AUJM6
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20 juin 2024 - Le Parisien

Dans son fief, le revenant Jérôme Cahuzac veut y croire

L'ex-ministre du Budget, condamné pour fraude fiscale, a lancé sa campagne dans le Lot-et-Garonne. Il conserve dans sa ville de Villeneuve-sur-Lot une cote de sympathie.

Robin Korda Envoyé Spécial À Villeneuve-Sur-Lot (lot-Et-Garonne)

Il le dit tout net : William est « un fan ». Le septuagénaire déroule doucement le poster entre ses doigts. Un lointain revenant s'y expose de trois quarts. « Le meilleur député-maire qu'on ait eu », souffle l'admirateur, a signé quelques mots sur son tract.

Jérôme Cahuzac, le paria des années Hollande, a lancé sa campagne, ce mardi, dans la 3 e circonscription du Lot-et-Garonne. À Villeneuve-sur-Lot, son modeste local s'inaugure devant une trentaine de fidèles. « Je n'ai qu'un adversaire : le Rassemblement national », clame-t-il.

Il n'y a peut-être qu'ici, finalement, que le scénario de son retour n'a plus rien d'impossible. Partout ailleurs, son nom semble à jamais lié à « l'affaire ». En février 2013, le ministre PS du Budget maintient « les yeux dans les yeux » au présentateur Jean-Jacques Bourdin qu'il n'a « jamais eu de compte à l'étranger ».

« C'est la seule critique qu'on puisse lui faire : quarante-cinq secondes désastreuses », soupire un soutien. En 2018, la cour d'appel de Paris le condamne à quatre ans de prison pour fraude fiscale, dont deux avec sursis, et cinq ans d'inéligibilité. L'homme le plus détesté de France établit sa résidence principale en Corse où il passe deux ans, bracelet électronique à la cheville. Le médecin de formation a été maire de Villeneuve-sur-Lot de 2001 à 2012. Daniel, ex-employé municipal de 72 ans, lui accorde une « intelligence rare ». C'est lui, notamment, qui aurait « sauvé » l'hôpital en soutenant la création d'un grand pôle de santé. Ses aveux, « cela m'a fait penser à la chute d'un héros de roman, dit-il. Mais il est conscient d'avoir menti. Désormais, on peut lui faire confiance ».

Patrick, 73 ans, n'a pas voté aux dernières législatives. Cette fois, il sait bien à qui donner sa voix. « S'il est élu, il nous aidera », espère le retraité agricole. Dans son « petit pays rural sans élevage ni paysans », c'est « l'abandon total ». La colère des agriculteurs est passée par là. Même le bureau de poste a fermé. La sous-préfecture, elle aussi, compte ses stores baissés. Aucune gare ne la dessert.

« Je veux réparer »

« Quand le prix de l'essence augmente, à Paris, c'est un problème. Chez nous, c'est un désastre », confie le maire (LR) Guillaume Lepers. Cet ancien cadre de 46 ans multiplie les projets locaux afin de redynamiser la commune. Plusieurs entreprises s'installent. Un nouveau campus est créé. Mais Paris reste toujours loin.

Partout, une cour aux crinières argentées entoure l'ex-ministre, qui se présente sans étiquette, lui remémorant ses services rendus. « Je me demande comment il ose se présenter, s'indigne la députée (RN) sortante Annick Cousin. Je veux servir les gens. Lui ne pense qu'à se servir... » Mercredi, le voilà qui arpente, pour son 72 e anniversaire, le marché de Saint-Sylvestre-sur-Lot. Cet animal politique le sait : un espace s'offre à lui. Aux européennes, les listes PS-Place publique et Renaissance ont chacune réuni plus de 11 % des voix, derrière le Rassemblement national (38,4 %). Or, la majorité présidentielle ne présente aucun candidat aux législatives. Le Nouveau Front populaire, lui, est représenté par l'Insoumis Xavier Czapla.

« Je suis de gauche, pour la justice sociale et l'égalité, mais je considère qu'on peut être de gauche et essayer d'être réaliste d'un point de vue économique », explique l'ancien socialiste. Sur place, certains l'accusent d'avoir nourri le populisme d'extrême droite. Lui répond avoir « le dos large » - « cela tombe bien, vu le nombre de couteaux qu'on y a plantés... » - et avoir conscience d'avoir « fait du mal à la vie politique ». « Aujourd'hui, je veux réparer. »

« Il a pris pour tous les autres qui ne se font pas coincer », tempère Christiane. Cette sexagénaire ne sait pas pour qui elle va voter. La professeure à la retraite est « plutôt de gauche ». Mais la France insoumise, c'est niet. Alors, pourquoi pas l'ancien maire ?

Sa peine d'inéligibilité tout juste achevée, ce dernier avait annoncé sa résurrection avec une grande réunion publique, en novembre. Quand a-t-il décidé de remettre le pied à l'étrier ? « C'est un long cheminement », élude-t-il. Ses adversaires, eux, retiennent que des instituts de sondage testaient son nom à la fin 2023. Sa profession de foi et ses affiches de campagne ont commencé à circuler dès le lendemain de la dissolution de l'Assemblée nationale.

Le Figaro, no. 24828
Le Figaro, jeudi 20 juin 2024 1044 mots, p. 4

Politique

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19 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Qui sont les 4 011 candidats aux élections législatives ?

L'effet surprise de la dissolution a provoqué une forte diminution du nombre de candidats par rapport aux législatives précédentes.

Tabard, Guillaume

Ils sont 4 011 sur les rangs. 4 011 candidats à briguer un siège de député dans l'une des 577 circonscriptions françaises. Parmi eux, un ancien président de la République. Neuf sortants sur dix ont choisi de retourner à la bataille.

7 candidats par circonscription

Le nombre de candidats peut paraître spectaculaire. Il n'a en fait jamais été aussi faible aux législatives. En 2002, après la réélection de Jacques Chirac 8 444 prétendants étaient sur la ligne de départ. 4 011 aujourd'hui, c'est donc moins de la moitié. De ce fait, le nombre de candidats par circonscription est passé de 15 il y a vingt-deux ans, à à peine 7.

Un fort recul s'était déjà produit il y a deux ans, le nombre de candidats passant de 7 881 en 2017 à 6 293 en 2022. l'explication était alors politique. Après la première élection d'Emmanuel Macron, les formations de gauche étaient parties chacune sous ses propres couleurs alors qu'après sa réélection, elles avaient fait le choix de candidatures uniques au sein de la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale (Nupes). Le Nouveau Front populaire a remplacé la Nupes mais la logique de candidature unique à gauche reste la même. Le spectaculaire recul du nombre de candidats en 2024 (36,3 % en moins !) n'a donc pas, cette fois, d'explication politique. Ce ressac est le fruit de dissolution. Prises par surprise par la décision du chef de l'État, les formations politiques autres que celles déjà représentées au Parlement n'ont pas eu le temps de trouver des candidats. La brièveté record de la campagne - la plus courte dans l'histoire de la Ve, plus encore qu'après les cinq autres dissolutions - et la logistique pour déposer des candidatures en préfecture ont conduit à ce resserrement de l'offre.

Le nombre de candidats par circonscription est donc historiquement bas, avec une moyenne inférieure à sept. Dans 40 batailles, il n'y aura que quatre compétiteurs. C'est le cas dans quatre circonscriptions du Nord (3e, 13e, 16e, 18e) ou deux de la Marne, dont celle du Liot Charles de Courson, dont le nom est évoqué pour Matignon dans l'hypothèse où aucune alliance ne disposerait de majorité claire. Comme en 2022, un record de 19 candidatures est enregistré, dans la 9e circonscription des Français établis hors de France (Maghreb, Afrique de l'Ouest). Comme toujours aussi, l'offre est abondante à Paris (entre 10 et 14 postulants).

2 362 hommes, 1 649 femmes

La parité recule. Elle n'est pas obligatoire aux scrutins uninominaux mais les partis sont frappés de pénalités financières, défalquées de leur financement public, s'ils ne présentent pas autant de femmes que d'hommes. Ce mécanisme a favorisé l'équilibre. On est ainsi passé de 40 % de femmes en 2012, à 42 % en 2017 et 44 % en 2022 (sachant que l'ensemble de la population compte 52 % de femmes). Cette fois, l'offre se remasculinise avec 2 362 hommes et 1 649 femmes sur la ligne de départ, soit un ratio de 58 % contre 42 %. On notera que l'offre est exclusivement masculine dans 31 circonscriptions, dont celle du ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, et entièrement féminine dans la seule 11e circonscription de la Gironde, détenue par la RN Edwige Diaz.

25 retraits, dont 17 dans la majorité

C'est un autre effet de la dissolution, les sortants repartent en bloc au combat. Et c'est un autre changement par rapport aux législatives précédentes. En effet, sur 577 députés sortants, 553 sont à nouveau candidats. Dans cette liste, nous avons fait le choix de compter 23 ministres, dont Gabriel Attal, qui, en rigueur de terme, ne sont pas sortants puisqu'en entrant au gouvernement, ils avaient laissé leur siège à leurs suppléants. Mais ils avaient été élus sous leur nom en 2022 et repartent sous leur nom en 2024. Seuls deux ministres se lancent dans la bataille législative pour la première fois : Stéphane Séjourné (Affaires étrangères), en lice dans la 9e des Hauts-de-Seine (Boulogne-Billancourt), et Agnès Pannier-Runacher (Agriculture) , dans la 2e du Pas-de-Calais.

Il y a donc 25 véritables départs, ce qui n'est rien comparé aux 136 députés de 2017 qui n'étaient pas repartis en 2022. Parmi ceux-ci, les trois quarts appartiennent à la majorité macroniste sortante, tels les anciens ministres Olivier Dussopt et Joël Giraud, ce dernier ayant exprimé sa colère au lendemain de la dissolution, ou le président sortant de la commission des affaires étrangères, le MoDem Jean-Louis Bourlanges. À LR, c'est un des plus anciens du groupe qui s'arrête, Marc Le Fur, élu pour la première fois dans les Côtes-d'Armor en 1993. Trois sortants de gauche seulement n'y retournent pas, dont l'Insoumis Adrien Quatennens et l'écologiste Julien Bayou.

Le retour de Hollande et Wauquiez

Près d'une centaine d'anciens députés qui avaient quitté l'Assemblée tentent d'y revenir. C'est le cas de l'ancien président de la République François Hollande qui brigue à nouveau la 1re circonscription de la Corrèze dont il fut l'élu de 1997 à son entrée à l'Élysée en 2012, ou du président de la région Auvergne-Rhône-Alpes,

Laurent Wauquiez, qui entend reprendre la 1re de la Haute-Loire où il avait été élu la première fois en 2004. Signalons aussi le désir de retour de Jean Lassalle dans les Pyrénées-Atlantiques, de l'ancienne ministre écologiste Dominique Voynet, de Lionel Jospin, dans le Doubs, de l'ancien ministre du Budget de François Hollande Jérôme Cahuzac, dans le Lot-et-Garonne, de l'ancienne ministre Valérie Létard qui, après avoir été sénatrice du Nord tente d'en devenir députée. Plusieurs députés de la majorité macroniste battus en 2017 par des candidats de gauche tentent de prendre leur revanche, tel Pierre-Yves Bournazel (Horizons), face au LFI Aymeric Caron dans le 18 arrondissement de Paris.

Parmi les situations insolites, Typhanie Degois, élue sous l'étiquette LREM dans la 1re circonscription de la Savoie en 2017, tentera d'y battre la ministre Marina Ferrari sous l'étiquette RN cette fois. À noter aussi quelques changements. En Nouvelle-Calédonie, Nicolas Metzdorf, sortant dans la 2e circonscription, sera cette fois candidat dans la première. Sortante dans la 3e de Paris, Caroline Yadan rend sa place au ministre Stanislas Guerini ; elle sera cette fois candidate dans la 8e circonscription des Français de l'étranger. G. T.

Libération
jeudi 20 juin 2024 734 mots, p. 6

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

GAUCHE «IMMIGRATIONNISTE», PROPOS TRANSPHOBES «Macron ferait mieux de se taire»

LUCIE ALEXANDRE

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Lors d’un déplacement sur l’île de Sein mardi soir, le chef de l’Etat a ciblé en priorité la gauche en adoptant une rhétorique d’extrême droite, déplorée par les candidats de son parti qui préfèrent se réfugier derrière la figure de Gabriel Attal.

Chacun sa manie. Jean-Luc Mélenchon a ses «mots obus», théorisés pour enflammer le débat public, Emmanuel Macron a ses «petites phrases», ces saillies qui déclenchent des polémiques depuis le début de son premier quinquennat. A l’aube de sa campagne de réélection en décembre 2021, le chef de l’Etat avait même esquissé un mea culpa sur TF1 : «Il y a des mots qui peuvent blesser, et je pense que ce n’est jamais bien et même inacceptable.» Mais à l’instar d’autres pratiques, il ne s’est jamais défait de cette habitude. Nouvelle occurrence mardi soir lors d’un déplacement sur l’île de Sein dans le Finistère. Alors qu’il avait déjà particulièrement ciblé la gauche lors desa conférence de presse du 12 juin, le Président s’en est encore pris au Nouveau Front populaire. «C’est un programme totalement immigrationniste», a-t-il dénoncé auprès des journalistes, employant là un adjectif cher à l’extrême droite, jusque-là jamais entendu de son côté de l’échiquier politique. Plus tôt, devant un groupe de personnes âgées, Macron avait attaqué le programme du Rassemblement national sur son coût pour les finances publiques, avant de déclarer : «Du côté de l’extrême gauche, c’est quatre fois pire», «y a plus du tout de laïcité», «et puis y a des choses complètement ubuesques comme le changement de sexe en mairie». Cette dernière assertion, jugée transphobe par de nombreuses associations de défense des droits LGBT +, dont celle affiliée à Renaissance, a fait sursauter ses propres partisans. «Ça m’a beaucoup surprise, oui», admet Brigitte Liso, spécialisée sur ces sujets. «Je n’ai pas d’explications à vous donner, parce que pour avoir échangé avec lui, ça s’éloigne de ses positions habituelles,

peut-être a-t-il dit cela en supputant que c’est ce que son auditoire voulait entendre», poursuit la députée Renaissance sortante du Nord, candidate à sa réélection. «UNE DÉRIVE DROITIÈRE DEPUIS UN BON MOMENT» La sortie, qui n’évoque pas du tout l’ADN «progressiste» porté en étendard par les macronistes depuis 2017, étonne d’autant plus qu’en 2022 le chef de l’Etat avait affirmé au magazine Têtu que le choix Plutôt une incrédulité teintée de colère. «Effectivement, je ne comprends pas, parce que même si je tape aussi sur La France insoumise, je pense que notre stratégie devrait consister à récupérer les électeurs socio-démocrates», estime ainsi Cécile Muschotti, ancienne députée La République en marche dans le Var, défaite en 2022 et de nouveau candidate. Comme d’autres, elle appelle plutôt à se référer aux propos du Premier ministre, Gabriel Attal, plus enclin à cogner sur l’extrême droite. «C’est comme s’il y avait deux tonalités différentes dans la campagne, et pour moi, c’est vraiment Attal le chef de file», juge-t-elle. ATTAQUER LA GAUCHE LE PLUS POSSIBLE «Je ne me sens pas alignée», confesse aussi l’ex-députée LREM de Loire-Atlantique Valérie Oppelt, au sujet de l’adjectif «immigrationniste». «Sur le terrain, les gens me disent que Macron ferait mieux de se taire. Attal est beaucoup plus écouté», note celle qui est lancée pour tenter de récupérer son siège perdu en 2022. En dépit de leurs doutes, certains tentent malgré tout d’expliquer l’approche élyséenne. «Le problème, c’est ce discours qui consiste à dire que la gauche serait le seul rempart contre l’extrême droite, ça leur donne tous les pouvoirs, et ça nous fait disparaître», fait valoir une parlementaire Renaissance, sortante et candidate. La méthode adoptée pourrait donc consister à attaquer la gauche le plus possible avant le premier tour pour éviter un trop grand nombre de duels entre la gauche et le RN, aujourd’hui annoncés comme massifs. En clair, éliminer la gauche pour rejouer le match jusqu’ici toujours gagné du macronisme contre l’extrême droite. Parce que si les données de la confrontation changent cette fois-ci, le camp présidentiel n’a en effet pas de solution. «Dans ce cas-là on défendra le ni-ni dans l’entre-deuxtours, je ne vois pas comment on peut faire autrement», défend la même députée.

Le Monde
élections législatives, jeudi 20 juin 2024 1632 mots, p. 8
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19 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

A Louviers, « c’est le moment où tout peut changer »

La tentation du RN Dans l’Eure, le parti d’extrême droite avait emporté quatre des cinq circonscriptions en 2022. Le député PS sortant de la quatrième tente de sauver son mandat

Franck Johannès

Louviers, Gisors (Eure) - envoyé spécial - Il y a un fantôme, au Rassemblement national (RN). Le candidat de la quatrième circonscription de l’Eure, l’ancien fief électoral de Pierre Mendès France, est un homme dont personne n’a jamais entendu parler. L’enjeu est pourtant majeur : le RN a obtenu en 2022 quatre députés sur les cinq du département. Le dernier bastion à résister encore est tenu par Philippe Brun, membre du bureau politique du Parti socialiste (PS), élu – de justesse – en juin 2022, avec 350 voix d’avance (sur 19 825) sur Chrystelle Saulière (RN), une hôtesse de l’air, certes ex-conseillère régionale, mais peu connue et aujourd’hui plutôt tentée par Eric Zemmour. Il y a deux ans, sa campagne avait été si discrète que peu d’électeurs avaient eu l’occasion de lui serrer la main.

La quatrième circonscription est donc gagnable pour le RN, d’autant que Jordan Bardella a obtenu 41,2 % des suffrages aux européennes dans la circonscription, comme d’ailleurs dans le reste du département, soit 10 points de plus que la moyenne nationale. Mais le nom du candidat d’extrême droite ne doit être officiel que mercredi 19 juin, et c’est déjà bien tard pour une si courte campagne. Le député RN de la circonscription voisine, Timothée Houssin, a cependant laissé échapper, le 13 juin sur France Bleu Normandie, qu’il s’agissait d’un avocat, un certain « Patrick Pauper ». Les états-majors de campagne se sont précipités sur Internet pour découvrir le profil de l’heureux futur élu et ont fait chou blanc.

« Je ne le connais pas, a convenu Timothée Houssin, croisé le 14 juin sur le marché de Gisors, lui qui était pourtant secrétaire départemental du parti jusqu’à son élection. L’afflux des nouveaux membres est tel que je ne connais pas tout le monde. » Il s’agit, en réalité, de Patrice Pauper, un avocat de… Juvisy-sur-Orge, dans l’Essonne, plutôt versé dans le droit commercial. Il n’a aucune attache dans l’Eure – c’est légal, mais sans doute pas le meilleur moyen de se faire connaître.

Il est membre du RN, et un peu loin de sa circonscription. « Bah, 120 kilomètres », se contente de répondre le parachuté. Il est vrai que les électeurs du parti votent pour Jordan Bardella premier ministre, pas pour Me Pauper de Juvisy.

Sur le marché de Gisors, les électeurs assument d’ailleurs paisiblement leur vote RN. Jérôme Delamare vote depuis des années pour le parti extrémiste. « A chaque attaque, ce sont toujours des musulmans ou des Maghrébins, dit le retraité. C’est pour ça que je vais voter Bardella, même si 28 ans, c’est un peu jeune pour être premier ministre… » Les troupes frontistes sont encore maigres : le candidat à l’entrée du marché, son suppléant à la sortie, et trois jeunes et aimables militants. Comme Mattéo Mulas, 19 ans, étudiant en histoire, qui a pris sa carte il y a quelques mois. « Je me suis décidé à sauter le pas parce que le parti me paraît aujourd’hui prêt à gouverner, estime le jeune homme. C’est le moment où tout peut changer. »

La quatrième circonscription est défendue par Philippe Brun, un magistrat administratif de 32 ans, sorti de Sciences Po, de HEC et de l’ENA, et déjà jeune éléphant du PS. « C’est un bon candidat,reconnaît Erik Michiels, le délégué départemental du RN. Il est apprécié, il fait bien son travail. C’est un magistrat, c’est pourquoi il fallait un candidat de la même ligne, un avocat. »Philippe Brun, lui, bouillonne d’énergie et résiste à l’encerclement du RN. Il a prévenu ses troupes, jeudi 13 juin, lors de son premier meeting, où se bousculaient près de 500 personnes, dont une trentaine des 40 maires, pas tous de gauche, qui le soutiennent, sur les 80 de la circonscription : « On fait comme avant ; on commence à fond, et après on accélère. »

Au plus près des gens

Dès qu’il a appris, le 9 juin, la dissolution, il a téléphoné à son équipe de campagne, annulé un passage sur BFM, et a foncé à l’Assemblée nationale enregistrer une vidéo de trois minutes, « qui a fait beaucoup de vues ». Le mercredi, il avait des affiches, le jeudi des tracts et un meeting. Il installe depuis des tentes sur les ronds-points – il était, en 2018, l’un des rares politiques en costume auprès des « gilets jaunes », une expérience qui « a changé [s] a vie ». Il envisage de distribuer un quatre-pages dans les 40 000 boîtes aux lettres de la circonscription et d’être présent partout, tout le temps.

« Ça ne me change pas beaucoup, fait l’ex-député dans un sourire, c’est épuisant, mais je suis en campagne permanente. »Il participe tous les week-ends aux brocantes locales. Il a compté : 52 sur 83 communes et plus de 500 événements en deux ans. Il se targue d’avoir reçu 1 900 personnes en deux ans dans sa permanence, et s’interrompt pour passer un coup de fil à une maire qui a perdu son chien, n’oublie pas de fêter l’anniversaire de tel autre. Et, de fait, chacun le reconnaît dans la rue.

Philippe Brun milite pour un « socialisme populaire », sous la photo de Jean Jaurès, au plus près des gens, il a fait adopter la loi du 11 avril 2024 à l’Assemblée « visant à protéger le groupe EDF d’un démembrement » parce qu’ « une personne sur cinq est en situation de précarité énergétique »,et il en parle avec plaisir comme de « [s]a loi ». Il navigue depuis entre les tensions des membres du Nouveau Front populaire.

Localement, à Louviers, ça se passe bien. « Avec LFI[La France insoumise] , on est finalement les héritiers d’une même tradition, la lutte contre l’exploitation de l’homme par l’homme. Avec les écolos, c’est autre chose, c’est l’exploitation de la nature par l’homme, mais on se comprend. » Il a eu un différend avec sa suppléante de 2022, la mélenchoniste Lisa Moreau, devenue un temps son assistante parlementaire. Elle a été licenciée et l’a attaqué aux prud’hommes pour « licenciement abusif ». « Ce n’est pas un problème politique mais personnel, dit le candidat . Elle parlait mal aux gens, ce n’était plus possible. »

« Le repoussoir Mélenchon »

Avec LFI, Philippe Brun marche sur des œufs. Lors de son meeting sont intervenus en soutien une maire écologiste, un maire du Parti communiste français, un autre de Place publique et même un représentant des radicaux de gauche – mais personne de LFI. Il a, dans son discours, fait applaudir la nécessité de reconnaître un Etat palestinien, mais il n’a prudemment pas dit un mot de l’Ukraine.

Ses priorités sont ailleurs. « La rémunération du travail, quand les gens touchent un salaire de misère après avoir travaillé toute leur vie », et ce « sujet écrasant » : la désertification médicale. « On a perdu cinquante médecins en cinq ans dans le département et huit encore cette année, s’inquiète le candidat. Et il y a, par exemple, huit fois plus de dentistes dans les Landes que dans l’Eure. » Il entend déposer, « tous les trimestres s’il le faut », une proposition de loi contre la désertification. Philippe Brun entend aussi lutter contre l’explosion des prix de l’énergie, la pollution de l’eau, rouvrir des lignes de train, abolir la loi sur les retraites…

Il fait, en tout cas, salle comble. « La société est déjà à feu et à sang,explique Cathy Aubé, une secrétaire de 60 ans, il faut quelqu’un comme lui pour l’apaiser. » Un de ses neveux est prêt à voter RN : « Les gens disent : “Il n’y a qu’eux qu’on n’a pas essayés.” Mais les jeunes n’ont pas cette culture syndicale avec laquelle notre génération a grandi. »

A Louviers, le Nouveau Front populaire, c’est Philippe Brun. « Aux européennes, on a été incapables de se rassembler, de montrer qu’on était une alternative à Macron, explique l’ex-député. On a fait une campagne de gauche des années 1970, à la Jacques Delors. Du coup, les gens, pour voter non à Macron, votent RN. » Il assure d’ailleurs connaître des électeurs qui ont voté Bardella aux européennes mais voteront pour lui aux législatives. Avec un problème : Jean-Luc Mélenchon. « Mélenchon, c’est un repoussoir absolu, dit-il. Je soutiens François Ruffin, je lui ai encore parlé hier, c’est un antidote au retour de Mélenchon, avec un vrai discours de la gauche populaire. »

Entre le RN et le Nouveau Front populaire essaie de se glisser Anne Terlez (MoDem), la première maire adjointe du maire de Louviers, qui va devoir défendre les couleurs présidentielles. « Ça va être un combat difficile, reconnaît la candidate, mais on ne peut pas laisser les deux blocs s’opposer sans qu’il y ait une force centrale. » Et elle compte beaucoup sur le « repoussoir Mélenchon » pour grappiller des voix. Sans illusions toutefois : « Il y a un rejet très fort de la personne d’Emmanuel Macron. C’est d’ailleurs très injuste, alors que son bilan est loin d’être mauvais et que la dissolution est une vraie décision démocratique. »

Dans son bureau, Philippe Brun rêve, lui, déjà plus loin que la législative. Il a sur sa table un étrange caillou. C’est un jeune homme de Louviers, passé à Paris, qui l’a ramassé pendant les travaux de l’ancien siège du PS, rue de Solférino. « Il me l’a donné en me disant : “Sur cette pierre, tu reconstruiras le Parti socialiste” » , médite le candidat.

Aujourd'hui en France
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_Politique, jeudi 20 juin 2024 1056 mots, p. AUJM4,AUJM5
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19 juin 2024 - Le Parisien (site web)

Macron crée l'émoi dans la majorité

Les candidats du camp présidentiel, qui ne digèrent pas la dissolution, condamnent les propos du chef de l'État, mardi, sur l'île de Sein. Et expriment de plus en plus ouvertement leurs critiques.

Olivier Beaumont et Pauline Théveniaud

Le SMS, adressé par un député Renaissance à un ministre, est parti d'un coup. « On ne peut pas l'enfermer jusqu'au 7 juillet ? », a textoté l'élu, sitôt les propos d'Emmanuel Macron sur l'île de Sein (Finistère) diffusés sur les chaînes d'info mardi soir. Avec sa charge au canon contre le Nouveau Front populaire (NFP), le président de la République a achevé de déboussoler et d'exaspérer ses troupes qui le conjurent de se mettre en retrait depuis qu'il a annoncé la dissolution de l'Assemblée nationale. Le revoilà au centre du jeu, ou plutôt des polémiques. Une fois encore.

La mèche a été allumée mardi, après la commémoration du 84 e anniversaire de l'Appel du 18 juin sur l'île bretonne. En toute fin de journée, le chef de l'État saisit l'occasion d'un échange avec des passants pour tirer à boulets rouges contre ceux qu'il résume désormais à ce label « LFI et associés ». Ne craignant pas d'employer un champ lexical plébiscité par l'extrême droite, il juge le programme de l'alliance des partis de gauche « totalement immigrationniste », « quatre fois pire en termes de coût » que celui du RN. Et fustige « des choses complètement ubuesques comme aller changer de sexe en mairie ».

« Changer de sexe en mairie » ? En fait, le Nouveau Front populaire propose d'« autoriser le changement d'état civil libre et gratuit devant un officier d'état civil » pour les personnes transgenres. Mais la sortie provoque son petit effet sur l'auditoire. Aussitôt l'indignation s'empare des associations LGBTQI + qui dénoncent un « glissement dangereux » dans un contexte de « transphobie ». Et de la gauche, bien entendu. « Cet homme élu et réélu pour faire face à l'extrême droite enchaîne les reprises du discours de l'extrême droite », dézingue le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, sur RTL. Bref, c'est un tollé.

Une stratégie délibérée

Ne pas croire que le chef de l'État ait improvisé. Il avait, au contraire, rodé son argumentaire en amont. « Ils sont en train de proposer qu'on puisse changer de sexe en mairie, c'est écrit noir sur blanc. C'est fou ! », ressassait-il en privé, quelques heures auparavant, ajoutant : « Ce qui va se jouer dans les jours à venir, c'est aussi un choix de civilisation. Pour que les Français le comprennent bien, on a dix jours pour avancer nos idées, mais aussi déconstruire celles de nos adversaires. Avec des propositions plus dures, plus radicales. » Quitte à jouer sur les peurs et à éloigner les électeurs modérés qu'il appelait la semaine dernière à s'unir derrière lui. « C'est du gros rouge qui tache, il en faut toujours un peu. Ça a choqué 10 000 personnes à Paris, grand max », veut croire l'un de ses fidèles.

Bien que les sondages lui prédisent une débâcle, Emmanuel Macron demeure persuadé qu'il y a encore une voie de passage le 7 juillet. « Si l'extrême droite ne gagne pas cette élection, c'est fini. Ils auront perdu. Gagner les européennes avec 15 points d'avance et derrière ne pas être capable d'avoir une majorité absolue... Ce sera un moment de vérité », espère-t-il en petit comité.

Dans ce contexte, Emmanuel Macron juge qu'il doit parler à la ruralité, celle-là même qui vote beaucoup RN, même si les campagnes ne sont pas directement concernées par l'immigration. Qu'il lui faut emprunter le même langage, et même essayer de siphonner leur électorat à la marge comme l'avait fait Nicolas Sarkozy en 2007. « Je n'y vois pas une envie de triangulation cynique, ni de braconnage », défend un proche. « Le président considère que le RN n'a pas de réserves de voix et que le Nouveau Front populaire effraie les gens. Donc, il se dit qu'en cognant contre monsieur Mélenchon et ses amis, ça peut éclairer des électeurs hésitants, qui du coup se reporteraient vers nous », confie pourtant un ministre qui a ses entrées à l'Élysée. Dans son viseur, un électorat hors des grandes villes, plutôt senior. Une stratégie délibérée, donc. « On a regardé de près les programmes, on ne fait que mettre des mots derrière ce qui est écrit », assume un cadre de sa campagne. Mais fort risquée, cette sortie droitière ayant provoqué le malaise jusque dans ses rangs. « Pour les personnes trans, pour les personnes LGBT, pour toutes et tous... Nous devons rejeter toute stigmatisation dans le discours politique et faire avancer les droits », a écrit sur X l'ex-ministre Clément Beaune, candidat dans une bataille serrée à Paris.

« Je ne me préoccupe plus de ce qu'il dit ! »

Plus cash, puisque sous couvert d'anonymat, un autre candidat, « infiniment triste que ça permette au RN de faire oublier tout le reste », balance : « La proposition peut se discuter, mais vous ne dites pas que les gens vont changer de sexe en mairie. En 1981, il y avait les chars russes prêts à débouler dans Paris. Là, on fait peur aux vieux en disant qu'on va être envahi par les trans ! » Les mots sont d'autant plus durs qu'à la rancoeur d'avoir été dissous s'ajoutent les multiples appels à ce que le président cesse d'apparaître pour ne pas polluer la campagne du rejet qu'il inspire. « À chaque fois qu'il fait ce genre de sorties, il nous fait perdre un point. Qu'il la boucle et qu'il nous laisse nous dépêtrer de la situation dans laquelle il nous a mis ! », enrage un député sortant. Et d'ajouter : « Je ne me préoccupe plus de ce que dit le président ! »

Au point que l'hypothèse qu'Emmanuel Macron s'adresse aux candidats de la majorité, examinée la semaine passée, a été balayée. C'est finalement le Premier ministre, Gabriel Attal, officiellement chargé de « mener campagne », qui les a réunis ce mercredi soir.

Le président de la République, qu'un proche dit « lucide sur la détestation dont il fait l'objet », ne demeure pas dans l'ombre pour autant. Au contraire, son entourage assume même qu'il lui revient d'envoyer « des signaux ». Au point de répondre à un François Bayrou qui estimait il y a une semaine qu'il fallait « démacroniser la campagne », ce paradoxal : « C'est pour ça que je fais une conférence de presse demain. » CQFD.

La Croix, no. 42949
France, jeudi 20 juin 2024 518 mots, p. 12
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20 juin 2024 - La Croix (site web)

L’impossible campagne électorale en Nouvelle-Calédonie

Maud Guilbeault

Dans l’archipel du Pacifique, qui doit élire deux députés aux législatives, la campagne électorale peine à exister face à la crise provoquée par le projet de loi visant à modifier les critères électoraux.

Le scrutin des 30 juin et 7 juillet parviendra-t-il à se faire une place dans l’actualité néo-calédonienne ? Après des élections européennes déjà largement perturbées par la crise que traverse le territoire français du Pacifique sud, les législatives risquent d’en pâtir à leur tour. La suspension, conséquence de la dissolution de l’Assemblée nationale, du projet de loi constitutionnelle portant le dégel du corps électoral dans l’archipel, n’a pas suffi à éteindre l’incendie. Pour l’historien et analyste de la vie politique de Nouvelle-Calédonie Luc Steinmetz, cela a même « plutôt ajouté à l’inquiétude et à l’incertitude des populations calédoniennes quant à la durée de la crise et au moyen d’y mettre un terme ».

Agitée par des émeutes depuis le 12 mai, la Nouvelle-Calédonie s’est réveillée mercredi 19 juin en apprenant l’arrestation de onze personnes, interrogées depuis dans le cadre d’une enquête visant « les commanditaires présumés des exactions commises » dans l’archipel, a précisé le procureur de Nouméa, Yves Dupas. Parmi les interpellés figure Christian Tein, responsable de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), mouvement soupçonné d’avoir orchestré les émeutes.

La veille, Emmanuel Macron avait exigé, dans une lettre aux Calédoniens, « la levée ferme et définitive de tous les barrages » et la « condamnation des violences sans faux-semblants ». Jugeant ce courrier « inadapté », le député Renaissance sortant, Nicolas Metzdorf, a annoncé qu’il se présenterait dans la première circonscription calédonienne sans étiquette autre que locale. Philippe Dunoyer, député sortant Renaissance, s’est tourné vers Horizons.

Il n’y aura donc pas de candidat du parti présidentiel, qui a enregistré 28,64 % des voix aux européennes, devant le Rassemblement national (21,7 %). Des scores à relativiser : le taux d’abstention a atteint 86,87 % sur le Caillou, 6 points de plus qu’en 2019. Les élections législatives ont généralement plus de succès. En 2022, le taux de participation avait atteint 41 % au second tour.

Dans ce contexte, à quelle mobilisation s’attendre le 30 juin prochain ? « Plus que jamais, une élection nationale sera l’occasion pour le corps électoral de se positionner pour ou contre l’indépendance, estime Luc Steinmetz. Cet enjeu sera en lui-même mobilisateur. »

Déjà, le RN et le Nouveau Front populaire ont fait part de leurs projets pour la Nouvelle-Calédonie. Le premier par la voix de Marine Le Pen, qui, rompant avec la ligne historiquement loyaliste de son parti, a indiqué à L’Express, mardi 18 juin, vouloir reprendre « la technique éprouvée des accords de Nouméa » pour rétablir l’ordre, soit un nouveau référendum d’autodétermination.

Le Nouveau Front populaire, lui, liste « la paix en Kanaky- Nouvelle-Calédonie » parmi ses « 20 actes de rupture »prioritaires. La coalition de gauche entend « abandonner le processus de réforme constitutionnelle » et soutenir « la recherche d’un projet d’accord global qui engage un véritable processus d’émancipation et de décolonisation ».

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 20 juin 2024 462 mots, p. AUJM6

Le retour de « l'ancien monde »

Cette campagne inattendue voit plusieurs personnalités briguer un nouveau mandat.

Julien Duffé (avec P.M.)

Comme un petit air de déjà-vu. Dans cette campagne express des législatives anticipées, plusieurs circonscriptions voient le retour d'anciennes gloires de la politique ou de personnalités de « l'ancien monde » qu'Emmanuel Macron se vantait d'avoir balayées en 2017. Le plus emblématique est celui de l'ancien président de la République François Hollande, candidat du Nouveau Front populaire (NFP) en Corrèze. Au PS, même Olivier Faure a été pris de court, la circonscription étant initialement réservée au maire de Tulle, Bernard Combes. « On aurait pu le désinvestir mais c'est très bien qu'il soit avec nous, ça rassure les gens sur le Front populaire », dit-on dans l'entourage du patron des socialistes. « C'est le contre-feu absolu aux critiques sur l'extrême gauche », se réjouit un cadre PS.

Plus étonnant encore, l'ex-ministre des Finances de François Hollande, Jérôme Cahuzac, sera candidat (sans étiquette) dans le Lot-et-Garonne. Six ans après sa condamnation pour fraude fiscale, il revendique une « deuxième chance ».

Au PS, plusieurs anciens députés « frondeurs » du quinquennat Hollande sont sur les rangs : Christian Paul (Nièvre), Laurent Baumel (Indre-et-Loire) ou Pouria Amirshahi, dans la 5 e circonscription de Paris où le député écologiste sortant Julien Bayou a renoncé à se présenter. « Si ces gens qui avaient fait un pas de côté reviennent, c'est qu'il y a du vent dans les voiles, se félicite un grand élu socialiste. Cela montre aussi qu'on a un banc de touche fourni si on est amenés à gouverner. » Chez les Écologistes, l'ex-ministre de l'Environnement, Dominique Voynet, portera les couleurs du NFP dans le Doubs.

Candidature précipitée pour Laurent Wauquiez

À droite, dans le cadre de son alliance solitaire avec le Rassemblement national, Éric Ciotti est allé chercher Jacques Myard, 76 ans, inamovible député RPR, UMP puis LR des Yvelines de 1993 à 2017, pour affronter la présidente de l'Assemblée, Yaël Braun-Pivet. Le maire de Maisons-Laffitte est notamment connu pour ses positions en faveur des régimes syriens et russes.

Sept ans après avoir quitté le Palais-Bourbon, le président (LR) d'Auvergne - Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez se présente dans son fief de Haute-Loire. Un retour précipité sur la scène nationale pour celui qui nourrit des ambitions pour 2027.

Après avoir renoncé à se présenter aux législatives de 2022 pour « impératifs médicaux », le double candidat à la présidentielle Jean Lassalle brigue la 4 e circonscription des Pyrénées-Atlantiques. Du côté de l'extrême droite, Marie-Caroline Le Pen, la soeur de la cheffe de file du RN, ressurgit dans la Sarthe.

À la France insoumise, où on se targue d'avoir investi de nouveaux profils, Manuel Bompard ironise en citant l'Italien Antonio Gramsci, : « Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Les intéressés apprécieront.

Libération
jeudi 20 juin 2024 868 mots, p. 5

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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20 juin 2024 - Libération (site web)

Près de Montluçon, «chaque vote compte»

LUCIE ALEXANDRE Envoyée spéciale à Montluçon (Allier) Photo NOÉMIE VIEILLARD

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

Dans la 2e circonscription de l’Allier, la candidate LFI avait perdu de 140 voix contre le RN en 2022. Cette fois, elle part en binôme avec une agricultrice.

Des tours colorées aux teintes passées, à deux pas des champs, d’où l’on aperçoit des vieux corps de ferme. Nous sommes à Fontbouillant, l’un des trois quartiers prioritaires de Montluçon. La rénovation urbaine inachevée a laissé les habitants sans commerces de proximité, des personnes âgées dans des immeubles à moitié vides sans ascenseur, et peu de transports urbains en direction du centre, pour ceux qui n’auraient pas les moyens de se payer une voiture et l’essence qui va avec. C’est là que Louise Héritier, petite brune tout de noire vêtue, est venue lancer sa campagne éclair au nom de LFI et du Nouveau Front populaire (NFP). Parmi la quinzaine de militants venus faire du porte-à-porte, la plupart sont des novices. Cheveux en chignon, en baskets et veste de costard «pour faire sérieux», Louise leur prodigue une formation express. Verdict pour Pierre, étudiant venu de Clermont-Ferrand : «C’est super intéressant de discuter avec les gens, ça nous fait sortir de notre bulle.» «Ça permet aussi d’ajuster les programmes en fonction de leurs préoccupations», renchérit «FX», chargé de la communication de la campagne. «Un objectif concret». «On est là pour faire barrage à l’extrême droite et à Macron. Chaque voix va compter», répète souvent la jeune comédienne aux résidents qu’elle entreprend sur leur palier. En 2022, il est vrai que

seules 140 voix avaient manqué au second tour pour la faire élire députée face au candidat du RN, Jorys Bovet. «Notre avantage, c’est qu’on a un objectif concret, dégager un élu d’extrême droite qui a un bilan : il n’a rien foutu pendant son mandat», explique-t-elle. Selon le site Nosdéputés.fr, le chauffeur livreur de 31 ans fait partie des 150 parlementaires les moins actifs de l’hémicycle, sur quatre critères différents. «On ne le voit jamais, il n’a même pas de permanence ici. Mais le RN n’a pas à se donner de la peine : la télé fait campagne pour eux, et elle est tout le temps allumée chez les gens ici», déplore la candidate, qui peut compter sur du renfort lié au contexte menaçant.

Dans cet ancien grand bastion industriel déserté par les emplois, les services publics, et les jeunes, le PCF est encore solidement implanté. Les militants sont âgés, mais expérimentés. Parti en dissidence contre la Nupes il y a deux ans, Bernard Pozzoli, maire communiste de Prémilhat, petite commune de 2 400 habitants, s’est rangé cette fois derrière Louise Héritier, et amène avec lui un tissu d’élus locaux rouges. Syndicats, associations ou figures du coin entrent dans la bataille, en conviant le NFP à se greffer à des événements prévus de longue date, comme un concert organisé par un agriculteur mardi soir. L’occasion d’interpeller le public sur la nécessité d’aller voter. Les bras pour tracter affluent aussi. Pas des militants, juste des gens qui ne dorment plus depuis qu’Emmanuel Macron a prononcé la dissolution de l’Assemblée. Tout s’est improvisé dans l’urgence. Un ami de Louise qui se débrouillait en graphisme a réalisé fissa les visuels des tracts, bulletins et affiches, avant que n’arrive le matériel national. Une stratégie adaptée à

la ruralité est privilégiée. La tête de Jean-Luc Mélenchon n’apparaît pas et le programme est présenté sur trois axes forts : redistribution des richesses et pouvoir d’achat, investissement dans la défense des services publics, et des mesures pour le mondeagricole. La comédienne fille d’un couple de danseurs contemporains se présente en binôme avec Marie-Claude Moncelon, une agricultrice à la retraite de 62 ans, au lieu d’un suppléant LFI comme en 2022. «Quand Louise m’a appelée, j’étais tellement déprimée par ce qui se passait que j’ai pas hésité longtemps», nous raconte devant un croque-monsieur cette ancienne maire d’une commune de 300 habitants. Non encartée, elle vient de rédiger un courrier destiné à un millier d’agriculteurs des environs, qu’elle leur enverra par la poste, pour les convaincre. «Pour moi, le RN très haut aux européennes est une conséquence directe de la crise des agriculteurs,

qui ne se retrouvent pas dans les solutions apportées par le gouvernement», assure-t-elle. «Ça te hante». Alors qu’elle va interpeller des parents à la sortie de l’école, on questionne Louise Héritier sur les «purges» à LFI, comme les députés sortants Alexis Corbière, Raquel Garrido et d’autres. «Oui, des militants m’en ont un peu parlé, moi je leur dis qu’on verra ça plus tard. Je pense que les gens ont le temps de s’embrouiller quand ils sont dans une circo où la gauche est sûre de gagner, répondelle. Nous ici, on a beaucoup de pression sur les épaules, il n’y a pas une minute à perdre. Quand tu perds à 100 voix près, ça te hante ensuite, tu te dis qu’un marché de plus à tracter aurait pu faire la différence.»

Le Monde
Horizons, jeudi 20 juin 2024 1989 mots, p. 24
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17 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

L’enfant sacré de Mongolie

Un garçon de 9 ans, issu d’une famille influente d’Oulan-Bator, est considéré par les autorités d’un courant du bouddhisme comme la réincarnation d’une figure religieuse de premier plan. Au grand dam de la Chine

Harold Thibault

Oulan-Bator - envoyé spécial - Le monastère étend ses toits verts et jaunes à l’ouest d’Oulan-Bator. Avec ses moulins à prières, ses dizaines de moines en robes rouges, son immense bouddha de la compassion, Gandan est l’épicentre de la vie religieuse en Mongolie. C’est dans l’une de ses pièces que neuf enfants et leurs pères furent rassemblés, un soir de 2016. Devant eux, ce jour-là, deux religieux et un universitaire étalent des rosaires, des livres d’écritures sacrées ou encore des vêtements ayant appartenu à la plus haute autorité religieuse nationale, le neuvième bogd, décédé en 2012, à l’âge de 79 ans.

L’un des bébés, un garçon de 1 an et demi, se démarque alors des autres en saisissant sans hésiter les affaires de cette figure vénérée. L’universitaire qui a coordonné la cérémonie, Bataa Mishigish, président du département d’études religieuses de l’Académie des sciences de Mongolie, n’a jamais oublié ce moment : « De façon assez incroyable, il a démontré son extraordinaire identification des éléments précis,raconte-t-il au Monde. Il les a choisis. Aucun autre n’a fait pareil, et à cet âge-là, on ne peut pas dicter à un enfant quoi faire. »En agissant de la sorte, le bébé a été identifié comme étant la réincarnation du bogd, une autorité souvent considérée comme le troisième personnage du courant du bouddhisme que Tibétains et Mongols ont en partage.Le début, pour lui et pour ses proches,d’une vie au cœur de tensions géopolitiques, à l’ombre de la volonté de contrôle du puissant voisin chinois.

Il faut dire que la désignation des figures majeures du bouddhisme dominant au Tibet et en Mongolie – le courant Gelugpa, ou l’« école des bonnets jaunes » – est une affaire sensible. Son représentant le plus célèbre, le dalaï-lama, choisi autrefois selon le même cérémonial que le bébé d’Oulan-Bator, vit en exil en Inde depuis qu’il a fui, en 1959, le Tibet occupé par les Chinois. Quant au panchen-lama, deuxième plus importante autorité du clergé tibétain, il a été enlevé six jours après sa désignation, en 1995, à l’âge de 6 ans, et n’est jamais réapparu en public. A l’époque, la Chine s’était empressée de nommer un autre panchen-lama, de son choix cette fois. Le dixième bogd, lui, a un jumeau, et pour assurer la sécurité de l’enfant choisi, ses proches et les responsables religieux mongols ne donnent que l’initiale de son prénom, la même que pour son frère : A. Altannar.

Après la fameuse cérémonie de 2016, le dalaï-lama s’était rendu en Mongolie afin de valider l’avènement du petit garçon. Les propos qu’il tient alors trahissent la réticence des parents : « Il est toujours un enfant, nul besoin de hâter des annonces publiques,insiste le chef spirituel tibétain. Dans quelques années, les choses seront plus claires. » Même si le nom de l’enfant n’est pas dévoilé, la Chine s’insurge contre la visite du dalaï-Lama, ce « loup en robe de moine » qu’elle combat depuis des décennies. En représailles, Pékin ferme pendant plusieurs jours la frontière avec la Mongolie, bloquant ainsi des exportations de cuivre et de charbon cruciales pour l’économie mongole tandis que les chauffeurs routiers doivent patienter dans le froid.

La Chine et son « urne d’or »

La République populaire, pourtant communiste, est très vigilante sur ces questions religieuses. Considérant avoir hérité de la dynastie Qing l’autorité sur ce bouddhisme, elle revendique le pouvoir de choisir ses responsables en tirant les noms de « l’urne d’or »,un processus instauré par l’empereur Qianlong au XVIIIe siècle. Plus récemment, un décret daté de 2007 a consolidé la prédominance de Pékin sur les procédures de réincarnation dans le bouddhisme tibétain. Autrement dit, toute autre forme de désignation que celle de l’urne d’or n’a aucune valeur à ses yeux, et le bébé d’Oulan-Bator ne saurait donc être le dixième bogd.

Ce contexte n’a pas échappé à la famille d’Altannar. Dans un entretien téléphonique accordé au Monde, sa mère, Munkhnasan Narmandakh , explique que son mari et elle se sont d’abord opposés à la désignation de leur fils : « Vous me demandez si nous avons pris en compte les risques associés aux tensions géopolitiques… C’est une des raisons pour lesquelles nous avons d’abord rejeté l’annonceNous avons dit non, parce que nous pensions qu’il devait choisir sa propre destinée. »

Avant d’être appelé par une vie vouée à la religion, l’enfant était promis à une tout autre existence, des plus aisées. Sa grand-mère, Garamjav Tseden, ingénieure en géologie, a fait fortune en fondant, au début des années 1990, un groupe d’exploitation de mines d’or et de cimenteries, Monpolymet. Elle a également été vice-ministre des ressources minières, puis députée. Il se dit en Mongolie que la ferveur de sa dévotion pour le neuvième bogd pourrait expliquer la désignation – miraculeuse – de son petit-fils.

Au-delà, certains critiques se demandent pourquoi les figures religieuses se réincarnent si souventdans des personnes issues de foyers riches et influents. L’universitaire Bataa Mishigish, maître d’œuvre de la cérémonie de 2016, soutient qu’à partir des dizaines de milliers d’enfants dont la date de naissance correspondait à certaines règles complexes une liste restreinte de neuf présélectionnés avait été établie « selon la science astrologique » puis que la réaction spontanée d’A. Altannar devant les affaires placées devant lui n’avait laissé aucune place au doute.

Plus prosaïquement, les défenseurs du système avancent qu’un enfant bien né aura les moyens de son éducation. Le premier bogd, Zanabazar, désigné par la noblesse en 1639, n’était-il pas un fils de roi et un descendant du grand Gengis Khan en personne ? Le second bogd était de la même lignée, ce qui a contribué par la suite aux velléités mongoles d’émancipation de la tutelle de la dynastie chinoise Qing.

A. Altannar, lui, est né aux Etats-Unis, pays où ses parents ont passé beaucoup de temps, ce qui pourrait offrir une forme de protection. Son père, Altannar Chinchuluun – les Mongols prennent généralement pour nom de famille le prénom de leur père –, un brillant mathématicien, s’est formé en Floride et à Londres et enseigne à l’école de commerce de la meilleure université de Mongolie. Sa mère, elle, dirige le groupe minier familial.

En mars 2023, soit près de sept ans après sa désignation, le nouveau bogd a été présenté au monde. Ce jour-là, devant une foule de Mongols venus à Dharamsala, la ville du nord-ouest de l’Inde où le dalaï-lama vit en exil, ce dernier déclare : « La réincarnation est présente avec nous aujourd’hui. » Des photos montrent le garçon, cheveux courts et regard déférent, avançant des offrandes au vieil homme.

A. Altannar, désormais âgé de 9 ans, semble se faire à la destinée qui lui a été, d’une certaine manière, imposée. « Il demande souvent : “Pourquoi moi ?”, mais il accepte sa responsabilité,confie sa mère. Il apprend, il est ouvert à l’idée. » A l’entendre, il se montre intéressé par les questions religieuses, alors que son jumeau est davantage tourné vers les sciences et les Lego. « L’élu » suit l’école normalement, tout en bénéficiant des enseignements des moines de Gandan, première institution religieuse du pays.

En 2023, l’officialisation de son avènement est intervenue à un moment de résurgence du religieux en Mongolie, pays où la plupart des monastères furent détruits durant la période soviétique. Alors qu’au début du XXe siècle le huitième bogd était aussi le chef de l’Etat (de 1911 à son décès, en 1924) d’une Mongolie indépendante après la fin de la Chine impériale, l’institution a manqué disparaître sous le communisme. La réincarnation du neuvième bogd au Tibet, puis son exil en Inde avec le dalaï-lama furent longtemps gardés secrets : l’homme mena une vie très normale àDharamsala, où il fut un temps employé de la radio tibétaine. Il a fallu attendre 1990 pour que le dalaï-lama révèle son identité. L’inconnu de Dharamsala effectua sa première visite en Mongolie neuf ans plus tard, muni d’un simple visa touristique. Une fois intronisé, il reçut la nationalité mongole et put mourir au pays des steppes, en 2012.

En Mongolie, le nom de « bogd » est si prestigieux qu’il est exploité par des banques ou des marques de cachemire. Mais ce pays vaste comme trois fois la France, pour seulement 3,3 millions d’habitants, voudrait qu’on le laisse tranquille avec ces histoires de dirigeants religieux. Sauf que la présence d’un voisin comme la Chine ne facilite pas les choses. A la suite de la visite du dalaï-lama en 2016, la tension n’était retombée qu’après que la Mongolie s’était engagée à ne plus jamais l’inviter. Pékin lui avait conseillé de « vraiment tirer les leçons de cet incident et [de] sincèrement respecter les intérêts fondamentaux de la Chine ».

Depuis 2023, les autorités chinoises n’ont pas fait de commentaires publics sur l’officialisation de la désignation du petit garçon, mais le fait que le dalaï-lama ait donné sa bénédiction ne peut qu’être problématique à leurs yeux. D’autant que le leader tibétain, âgé de 88 ans, n’est pas éternel. A sa mort, Pékin tentera probablement de désigner une réincarnation très officielle, en utilisant son « faux » panchen-lama pour valider son choix.

De son côté, le dixième bogd, même s’il n’a autorité que sur la religion en Mongolie, sera considéré comme la plus haute figure vivante et libre de ce courant du bouddhisme. En d’autres termes, il se retrouvera soudain en première ligne etpourra, par une seule phrase, légitimer un quinzième dalaï-lama né en exil, puisqu’il a reçu son autorité de l’actuel dalaï-lama. Il sera, en quelque sorte, le chaînon manquant. Ou être lui-même une figure alternative vénérée jusqu’au Tibet, si le dalaï-lama venait à ne plus se réincarner.

Faire profil bas

Quel que soit son rôle dans le futur, l’enfant d’Oulan-Bator suscite déjà bien des manœuvres. En mars 2023, aussitôt son visage révélé, un moine mongoldu nom de Sanjdorj, responsable d’un monastère, le Centre pour un nouveau bouddhisme mongol, avait dénoncé, lors d’une conférence de presse, l’influence du dalaï-lama en Mongolie. « Il devient de plus en plus clair que ce processus d’identification de la réincarnation du bogd ne s’est pas fait selon les règles, c’est un mélange d’ingérences extérieures et de non-sens », s’indignait-il. Des propos très alignés sur les thèses de Pékin.

Le 29 mars, ce moine, ainsi que deux autres Mongols et un ressortissant étranger, nommé Hua, ont été arrêtés en Mongolie pour « collusion avec une agence de renseignement étrangère », chinoise en l’occurrence, qui, semble-t-il, les finançait. Ces opérations pourraient n’être qu’un avant-goût des frictions autour du cas Altannar dans les années à venir. Cette crainte explique la discrétion de la famille et du gouvernement, soucieux de faire profil bas jusqu’à ce qu’il devienne adulte.

« Si tout le monde venait à s’intéresser à lui, nous ne sommes pas certains d’avoir la capacité de renforcer sa protection, confie sa mère, Munkhnasan Narmandakh. En tant que maman,je veux m’assurer d’un environnement dans lequel il peut grandir et apprendre comme un enfant normal. Cet espace privé est très précieux. »Les autorités mongoles, elles aussi, aspirent à la sérénité. « Nous ne voulons pas contrarier la Chine. Nous sommes une petite nation », explique Bataa Mishigish, peu loquace sur le rôle envisagé pour l’enfant dans l’avenir du bouddhisme. « Un jour, dans le futur, il entrera dans la lumière. Pour le moment, il apprend. »

Le Figaro, no. 24828
Le Figaro, jeudi 20 juin 2024 1486 mots, p. 3

Politique

Éric Ciotti à la droite : « Revenez à la raison et à la maison »

Le président des Républicains vise la constitution d'un groupe « puissant » à l'Assemblée le 8 juillet.

Galiero, Emmanuel

Député sortant des Alpes-Maritimes et candidat à sa réélection, le président contesté des Républicains, Éric Ciotti, est menacé d'exclusion de LR depuis son « alliance » avec le RN.

LE FIGARO. - Vous annoncez la structuration du « Rassemblement des droites » mercredi. Quel est le message ?

Éric Ciotti. - Nous voulons porter notre coalition vers la victoire. La France en a besoin pour se redresser et pour éviter le succès crépusculaire d'une majorité Front populaire.

Donc vous ne regrettez pas votre « alliance avec le Rassemblement national » ?

L'union des droites est le seul rempart contre une victoire de l'extrême gauche et un maintien du macronisme au pouvoir. Chaque jour, l'évolution de la situation électorale confirme que ce choix était le seul possible pour éviter cette double catastrophe. Le Front populaire porte des dangers mortels compte tenu de sa complaisance avec la violence, l'antisémitisme, le terrorisme islamiste, la haine des forces de l'ordre. Nos libertés fondamentales et notre pacte républicains sont menacés de disparition. Pour y faire face, il n'y a qu'un seul vote possible, c'est celui de l'union des droites.

N'êtes-vous pas tombé dans un piège tendu par Emmanuel Macron ?

Le piège aurait été de laisser le président Macron obtenir une nouvelle majorité pour enfoncer le dernier clou dans le cercueil de la France ! Il a joué au poker le destin de la France. Ce sont ses propres amis qui le disent, sans se cacher. En voulant s'acharner de façon nihiliste à détruire le clivage gauche-droite depuis 2017, il est l'artisan de ce chaos. Le piège aurait été de disparaître avec Macron. Cette alliance que j'ai bâtie avec Jordan Bardella est éthique sur le fond et compatible avec mes valeurs, qui sont celles du gaullisme. J'ai la conviction de donner une nouvelle chance à la droite, d'avoir un groupe parlementaire puissant et de jeter les bases de la reconstruction d'un vrai parti de droite, enfin débarrassé de ses vieux oripeaux, immobiles et impuissants, dont la seule vertu revendiquée était de ne jamais agir.

De quels oripeaux parlez-vous ?

Depuis 1981, à l'exception de la période 2007-2012, le cordon sanitaire a imposé pendant quarante ans une politique socialiste ou sociale-démocrate. J'ai percé la citadelle du politiquement correct et abattu ce mur idéologique mortifère. Quand je fais cela, je suis fidèle à tous ces électeurs et militants qui me demandent, depuis des années, pourquoi la gauche peut s'unir et pourquoi la droite ne le peut pas.

Que vous disent-ils, ces sympathisants dans la rue ?

Je sens chez eux une forme de libération. Le mot le plus fréquent dans leur bouche est celui de « courage ». Alors, oui, bien sûr, cela a pu heurter le confort de ceux qui ont amené notre famille politique au seuil de la mort à coups de querelles, de reniements idéologiques, de compétitions inappropriées et de primaires récurrentes, les mêmes qui ont provoqué le désastreux 4,78 % de Mme Pécresse à la présidentielle. Ceux-là sont toujours à la manoeuvre et nouent un accord national avec la macronie. Ils ne se rendent pas compte qu'ils font déjà partie d'un passé qui sera très vite oublié. Moi, ce qui m'importe, c'est d'ouvrir un nouveau livre, d'écrire de nouvelles pages de la droite et de participer à cette période qui sera enthousiasmante, celle du redressement. La France est à terre. Tout s'effondre. Nous sommes en 1958. C'est le moment pour que des patriotes se lèvent et s'unissent en disant : « Nous pensons d'abord à la France, pas aux petits calculs partisans. » J'appelle tous mes amis à nous rejoindre dans cette démarche d'espérance. C'est une démarche tellement plus gaullienne que le statu quo et le confort de rentes électorales réduites à néant !

Craignez-vous des troubles dans le pays en cas de victoire du « bloc national » ?

J'ai reçu personnellement par courrier des menaces de mort. J'ai vu un appel extrêmement préoccupant des Soulèvements de la Terre, appelant à une opposition physique. Le ministre de la Justice doit poursuivre ces appels à la haine dès aujourd'hui et le ministre de l'Intérieur doit réactiver la dissolution de ces mouvements qui prônent la violence. Avec notre nouvelle majorité, la peur changera enfin de camp.

Gérald Darmanin vous a accusé d'avoir commis un crime contre l'honneur...

Je ne suis pas sûr qu'il sache ce que veut dire le mot « honneur ».

Tout indique que le résultat de ces législatives ne permettra pas de dégager une majorité absolue à l'Assemblée. N'est-ce pas un problème pour vous ?

Je ne le crois absolument pas. Je suis convaincu que notre coalition obtiendra une majorité absolue.

En cas de majorité introuvable, demanderez-vous la démission du chef de l'État ?

Emmanuel Macron a provoqué une crise institutionnelle. C'est à lui de trouver le moyen de l'arrêter.

Jordan Bardella n'ira pas à Matignon s'il n'a pas cette majorité. A-t-il raison ?

Oui, je le crois. Nous devons poser les vrais enjeux : gouverner avec une majorité pour la France en sortant des vieilles combinaisons politiciennes, stériles et dégradantes.

Croyez-vous à l'hypothèse d'une cohabitation avec une figure de la droite LR à Matignon ?

Depuis quelques jours, les masques tombent. Pour ma part, j'ai proposé une alliance claire aux Français, les yeux dans les yeux et en vérité. D'un autre côté, certains poursuivaient leur alliance secrète avec la macronie en me stigmatisant avec violence. Je dénonce publiquement la grande dissolution de la droite dans le macronisme à l'oeuvre. Plus de la moitié des députés LR sortants opposés à ma stratégie n'auront pas de candidat macroniste contre eux. Cette majorité relative serait une véritable trahison pour nos électeurs et justifierait ma position, s'il en était encore besoin. Imaginez-vous un gouvernement dirigé par M. Larcher, en ayant pour ministres M. Roussel, M. Wauquiez et Mme Rousseau ? Tout cela confinerait au grotesque.

On vous dira que vous avez trahi les instances de votre famille politique...

Non, je n'ai trahi personne et surtout pas les militants et les électeurs. Depuis longtemps. Ce qui m'importe, c'est le fond. Et je note avec intérêt les prises de position de Nicolas Sarkozy et François Fillon (lire nos éditions du 19 juin), qui n'ont pas condamné le fond de l'union des droites, bien au contraire. Sur la forme, je connaissais trop nos modes de fonctionnement archaïque pour savoir qu'il ne sortirait rien de ces énièmes palabres où personnes n'était d'accord. Un chef doit savoir prendre ses responsabilités.

Ne craignez-vous pas d'être absorbé par le RN ?

Non, c'est au contraire la constitution d'un pôle puissant, indépendant, solidaire et loyal dans la majorité. D'autres, en revanche, oeuvrent pour l'absorption totale dans le macronisme ! Nous sommes dans une coalition qui a pour ambition de gouverner la France. Donc, naturellement, je souhaite que ma famille politique, deuxième parti de cette coalition, puisse se mobiliser pour redresser la France. Ce qui nous rassemble est infiniment plus fort que ce qui pourrait encore nous distinguer. Les fossoyeurs de l'économie s'appellent Macron et Le Maire, pas Le Pen et Bardella.

Sous quelle étiquette avez-vous enregistré vos candidats en préfecture ?

Sous celle des « Républicains à droite » , qui sera le nom de notre groupe à l'Assemblée. Nous comptons 62 candidats (l'un d'entre eux, en Meurthe-et-Moselle, a perdu le soutien d'Éric Ciotti mercredi pour des « propos antisémites, homophobes et orduriers » sur les réseaux, NDLR). Si certains s'obstinent à empêcher cet élan inéluctable, nous en tirerons les conséquences. Je lance un appel : revenez à la raison et à la maison, ne vous trompez pas d'adversaire. Ensemble, osons la droite.

Que répondez-vous à Bruno Retailleau, qui dénonce votre logique des blocs « mortifère » empêchant toute majorité ?

Malgré lui, Bruno Retailleau est engagé dans une logique de blocs puisque ses amis ont négocié avec la macronie un accord national, et notamment le premier d'entre eux, le président du Sénat, Gérard Larcher. Bruno est un patriote sincère, je le sais, il refuse cette perspective mais ne peut pas le dire parce qu'il est prisonnier des arcanes du Sénat qui fleurent bon la IVe République. J'espère qu'il osera s'affranchir le moment venu.

À la présidence des LR, avez-vous le sentiment d'être assis sur un siège éjectable ?

Certains s'épuisent dans de nouvelles procédures. Ils ont déjà perdu. Est-ce sérieux, à une semaine d'un scrutin dans lequel se joue le destin de la France ?

Une partie des militants applaudit votre démarche, mais ne craignez-vous pas des conséquences sur vos projets locaux dans le département des Alpes-Maritimes et à Nice ?

J'ai vu que l'on avait osé envoyer un pseudo-candidat LR contre moi (lire ci-dessous). Je souligne qu'il était encore adhérent Horizons il y a quelques jours et qu'il a été choisi par le cabinet du maire de Nice, M. Estrosi. Cela démontre le ridicule de ceux qui conduisent ces petites opérations. Le département est derrière moi. Et je n'ai jamais ressenti un soutien aussi fort dans ma ville et dans les Alpes-Maritimes.

Le Monde
Idées, jeudi 20 juin 2024 982 mots, p. 32
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18 juin 2024 - Le Monde (site web)

Raphaël Glucksmann Seule la gauche peut être la digue dont la démocratie française a besoin

Alors que le Rassemblement national peut conquérir la majorité absolue à l’Assemblée nationale, la principale menace pour le pays ne vient pas d’une France insoumise divisée et diluée dans le Nouveau Front populaire, affirme le coprésident de Place publique dans une tribune au « Monde »

Raphaël Glucksmann

On raconte que Néron contemplait Rome en flammes en récitant des vers et en jouant de la lyre. Emmanuel Macron sourit-il, ces jours-ci, en regardant notre pays s’enfoncer dans la crise ? Est-il fier et satisfait d’avoir joué le destin de la France aux dés, alors que rien d’autre que son orgueil blessé ne l’obligeait à dissoudre l’Assemblée nationale ?

Nous n’en savons rien et cela n’a plus d’importance, au fond. Nous savons que nous sommes présidés par un adolescent qui s’amuse à craquer des allumettes dans une station-essence sous les vivats énamourés de trois conseillers obscurs. Et nous savons aussi que seule compte désormais l’absolue nécessité de refermer les portes de l’Enfer qu’il a ouvertes, c’est-à-dire d’empêcher la prise du pouvoir par l’extrême droite le 7 juillet, 300 députés du Rassemblement national à l’Assemblée, Jordan Bardella premier ministre, Thierry Mariani ministre des affaires étrangères, Marion Maréchal à l’éducation nationale et Eric Ciotti à l’intérieur…

Dans moins d’un mois, la France peut être gouvernée par la famille Le Pen et ses affidés. Que signifie cette phrase qui peine encore à faire sens lorsqu’on la prononce ? Elle signifie que la principale puissance militaire du continent sera dirigée par des petits télégraphistes du Kremlin. Elle signifie la déconstruction méthodique du projet européen et la remise en cause de l’Etat de droit (la promesse est déjà faite de « marcher » sur le Conseil constitutionnel). Elle signifie la privatisation du service public de l’audiovisuel (soyons clairs : sa vente à Vincent Bolloré) et le tri des malades à l’hôpital avec la fin de l’aide médicale de l’Etat…

Devoir de vérité

Dans un moment de bascule aussi fondamental, le premier devoir d’un politique est un devoir de vérité. Feindre de se réjouir de la « parole rendue au peuple » ou faire croire que l’union des gauches montée à la hâte pour résister au pire est un mariage d’amour, ce serait mentir. Non, l’heure n’est pas à la fête, mais à la responsabilité.

Je comprends le trouble de nombreux électeurs qui ont voté le 9 juin pour la voie sociale-démocrate, écologiste et pro-européenne que j’ai ouverte pendant la campagne des européennes. Je les croise dans la rue et je lis leurs lettres. Mais lorsque l’extrême droite est aux portes du pouvoir, hiérarchiser les périls devient une obligation. Et qui peut décemment croire que la principale menace sur la République vient d’une France insoumise divisée et diluée dans une large coalition électorale dont elle n’a pas la maîtrise quand le Rassemblement national seul peut conquérir la majorité absolue à l’Assemblée dans moins de trois semaines ?

Dans aucune autre démocratie européenne nous n’aurions eu à faire face à une telle situation : un fait du prince ouvrant la voie à une campagne de vingt jours avec un système électoral (le scrutin majoritaire à deux tours) réduisant de facto l’expression du pluralisme. Nous avions littéralement cinq jours pour tout organiser et il était de notre responsabilité de forger cette large unité d’action contre l’extrême droite en imposant nos conditions sur le soutien à la construction européenne, les livraisons d’armes à l’Ukraine, la nature terroriste des attaques du 7 octobre 2023, la lutte contre l’antisémitisme ou le rejet de la brutalisation de la vie politique.

Soyons responsables

Nous avons bataillé sans relâche pour faire en sorte que le Nouveau Front populaire ne soit pas une Nupes 2 et il est clair cette fois aux yeux de tous, y compris les siens, que Jean-Luc Mélenchon ne sera pas premier ministre. Il est clair aussi que la ligne dominante n’est plus la sienne. Alors oui, les purges sont insupportables, oui, des candidats « insoumis » ont franchi les limites de l’acceptable, oui la gauche doit affronter ses démons, les fractures qui la minent et les violents qui la salissent. Nous les affronterons.

Les leçons de morale sont tout sauf morales si elles conduisent à consentir au triomphe du pire. La seule morale qui doit nous guider ces jours-ci est celle de l’extrême urgence. Elle suppose de fonder ses choix sur une analyse clinique de la situation. Le macronisme est mort ce 9 juin 2024. Il n’a ni la force ni la légitimité pour faire barrage. Seule la gauche peut être la digue dont la démocratie française a tant besoin, à condition que nous soyons responsables pour tous les autres et que nous appelions au second tour à voter pour chaque candidat républicain faisant face au RN.

Forts de notre score aux élections européennes, fidèles à l’espérance que nous avons fait naître, nous lutterons pour qu’émerge de ce chaos un nouvel espace démocrate, écologiste et humaniste dans notre pays. Sans ciller, ni céder sur rien. J’y consacrerai toute mon énergie dans les semaines, les mois, les années qui viennent.

Mais, d’abord, il y a l’urgence. D’abord, nous devons empêcher la France de sombrer dans l’abîme dans quelques jours. D’abord, je ferai campagne sans pause pour que le Rassemblement national ne dirige pas notre nation le 7 juillet 2024. Voilà la mère de toutes les batailles, le combat qui rend possible tous les autres. Il reste peu de temps, très peu de temps et l’histoire nous regarde.

Le Monde
élections législatives, jeudi 20 juin 2024 848 mots, p. 3
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19 juin 2024 - Le Monde (site web)

Le cas « Ciotti » embarrasse toujours LR

Des cadres du parti souhaitent convoquer un troisième bureau politique pour l’exclure

Alexandre Pedro

Lundi 17 juin, les ténors du parti Les Républicains (LR) « canal historique » ont battu le rappel auprès des membres de leur conseil national. Il s’agit d’exclure pour de bon, cette fois, Eric Ciotti, ce président accusé d’avoir pactisé dans leurs dos avec le Rassemblement national (RN) sans mandat pour le faire. Déchu par deux premiers bureaux politiques les 12 et 14 juin, le nouvel allié de l’extrême droite a été provisoirement rétabli dans ses fonctions par le tribunal judiciaire de Paris, vendredi soir. « M. Ciotti a engagé un bras de fer judiciaire contre notre famille politique. Nous ne l’acceptons pas et nous ne céderons rien », écrivent les membres du conseil national, dont des figures majeures du parti comme Gérard Larcher, Laurent Wauquiez, François-Xavier Bellamy, Valérie Pécresse ou encore Xavier Bertrand.

Cette troisième tentative se veut inattaquable au niveau du droit, quand la première avait force de symbole, avec la présence de presque tous les dirigeants LR pour rejeter cette union des droites. « On a été pris par le temps et la nécessité de faire de la politique, explique la sénatrice de Paris et membre du bureau politique Agnès Evren. O n n’allait pas dire aux électeurs d’attendre que nous consultions notre avocat pour savoir quoi faire. »

Les « anti-ciottistes » ont réuni lundi le quart de signatures nécessaires (700) auprès des membres du conseil national dans le but d’obliger M. Ciotti à convoquer un bureau politique sous huit jours en conformité avec les statuts du parti. L’objectif est donc de régler le cas du Niçois avant le premier tour des législatives. Dans ce sens, une lettre lui a été envoyée au 4, place du Palais-Bourbon, à Paris, soit l’adresse du siège des Républicains. « Je n’ai rien reçu », assure au Monde le principal intéressé .

Pénible feuilleton judiciaire

Difficile de croire qu’Eric Ciotti ignore les projets de ses anciens amis. « L’objectif est la révocation du mandat d’Eric Ciotti avant son exclusion définitive en accord avec les articles 5.5.1, 5.4 et 5.5 de notre règlement intérieur pour que cela soit juridiquement carré », détaille Mme Evren. Certains doutent pourtant de la démarche et prédisent un pénible feuilleton judiciaire. « Ils veulent mettre Ciotti en minorité, mais cela ne fera que remettre une pièce dans la machine en pleine campagne », désespère un cadre du parti frappé par « l’amateurisme dont toute cette affaire a été menée ».

Lors du bureau politique du 14 juin, seul Alain Joyandet avait voté contre l’exclusion de M.Ciotti, tout sauf un vote de soutien pour ce « gaulliste social ».« Je plaide depuis des mois pour un accord avec la majorité, avance le sénateur de la Haute-Saône. J’ai déploré que nous réglions juste le cas d’Eric Ciotti alors que son choix de s’allier au RN a le mérite de clarifier les choses et nous offre la chance d’enfin définir la ligne politique de notre parti. »

L’ancien secrétaire d’Etat de Nicolas Sarkozy prend la gauche en exemple pour appuyer son raisonnement avant d’ajouter, « nous aurions dû présenter des candidats communs avec Horizons, Renaissance ou le MoDem ». Dans sa fédération de la Haute-Saône, M. Joyandet a passé un accord pour favoriser Alain Chrétien (« un ami »), candidat Horizons dans la 1re circonscription face au député sortant, le RN Antoine Villedieu.

Face à tant de subtilités, l’électeur LR, lui, doit avoir un nuancier à sa disposition pour s’y retrouver entre toutes ces droites. D’un côté, les 62 candidats « ciottistes » – réunis sous la bannière Rassemblement des droites – dont seulement huit sont à jour de cotisation chez Les Républicains, selon un document consulté par Le Monde. De l’autre, plus de 400 postulants investis par la commission nationale d’investiture, ceux qui approuvent la ligne « indépendante et non compromise avec la majorité » vantée par Mme Genevard sans pour autant toujours partir sous l’étiquette LR, et, enfin, ceux alliés à la Macronie pour former « l’arc républicain »cher au président de la République, Emmanuel Macron.

Rien d’étonnant alors que la marque LR soit peu mise en avant sur les affiches de campagne. « Une majorité de nos élus sortants font campagne sur leur nom et non sur celui du parti, et c’est compréhensible », concède Mme Evren. Dans le Jura, Marie-Christine Dalloz dit ainsi « repartir en campagne, seule avec[son] équipe, sans famille politique »et sous l’étiquette « divers droite ». D’autant plus que vendredi, le tribunal judiciaire de Paris a refusé de se prononcer sur le fond sur l’interdiction des sigles et marques Les Républicains, demandée par M.Ciotti, rendant la situation encore plus illisible quant à l’utilisation du sigle LR.

Eric Ciotti et Laurent Wauquiez peuvent afficher sur leurs réseaux sociaux la même photo du général de Gaulle derrière son micro à Londres en 01940, l’appel du 18 juin 2024 sonne dans le vide pour une droite divisée, aussi bien sur le terrain qu’au tribunal.

La Croix, no. 42949
Événement, jeudi 20 juin 2024 1147 mots, p. 2,3
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19 juin 2024 - La Croix (site web)
20 juin 2024 - La Croix International (web site)

Législatives, les choix douloureux des catholiques

Marguerite de Lasa et Marie-Liévine Michalik

Avant les élections législatives des 30 juin et 7 juillet, les catholiques, qui adoptent des positions différentes, apparaissent tiraillés.

Tentés de faire barrage au Rassemblement national ou plus largement aux extrêmes, ils comprennent différemment l’engagement au nom de leur foi.

L’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale a déjà réveillé les fractures entre catholiques. « Des amitiés ont pris fin et je me suis disputé avec ma mère », raconte Édouard, 30 ans, catholique pratiquant, qui votera pour le Nouveau Front populaire dimanche 30 juin. Des clivages éclatent au grand jour, notamment sur les réseaux sociaux. Ainsi, le 13 juin, le collectif chrétien écologiste Lutte et Contemplation critique ouvertement le député européen LR François-Xavier Bellamy, catholique revendiqué, qui affirme qu’il pourrait voter pour le RN afin de faire barrage à l’union de la gauche : « Rejoindre l’extrême droite, c’est nier deux mille ans de tradition chrétienne d’accueil de l’étranger. »

Mais s’il est dans toutes les têtes, le sujet reste tabou entre catholiques, surtout dans les paroisses, de peur de diviser les communautés. D’autant que, selon un sondage Ifop pour La Croix, réalisé dimanche 9 juin, le vote des pratiquants réguliers est particulièrement éparpillé de l’extrême gauche à, dans des proportions plus importantes, l’extrême droite.

Tiraillés, les catholiques doivent hiérarchiser entre plusieurs sujets primordiaux pour eux, comme la bioéthique, la lutte contre la pauvreté, l’écologie, mais aussi la défense de l’identité chrétienne ou celle des valeurs de la famille traditionnelle. Comme le reste des Français, ils sont déchirés : faut-il faire barrage au RN ? Aux extrêmes en général ? Voter pour la majorité présidentielle, après d’âpres débats sur la fin de vie ?

L’avocat Erwan Le Morhedec, 49 ans, par exemple, a milité sans relâche contre l’euthanasie et le suicide assisté ces derniers mois. Alors qu’il n’aura comme choix, dimanche 30 juin, qu’entre l’extrême droite, un candidat LFI et un candidat Renaissance – LR se désistant dans sa circonscription –, cet homme fidèle à la « droite sociale » s’avoue « en colère ». Après s’être senti profondément déconsidéré par le gouvernement pendant les débats sur la fin de vie, il éprouve de l’amertume à être convoqué à un vote de raison. « J’ai le sentiment qu’on s’est fait piétiner pendant toute une mandature et qu’ensuite on attend de nous, les catholiques, qu’on soit sages et raisonnables, et qu’on vote contre les extrêmes », soupire-t-il, exaspéré.

Pour Thomas (1), haut fonctionnaire de « droite classique », ce qui prime, c’est le rétablissement d’une fraternité abîmée. Ce trentenaire engagé aux petits frères des Pauvres place au cœur de son vote la reconstruction du « lien social distendu », qui s’incarne à travers l’engagement, le bénévolat , « le fait de se tourner vers autrui pour se sentir appartenir à une communauté ». Une sensibilité qui le tient à distance des partis « qui opposent les communautés les unes aux autres », c’est-à-dire, pour lui, l’extrême droite et La France insoumise.

D’autres catholiques ont, eux, choisi de placer les préoccupations sociales et écologiques en tête. Pour la première fois le 30 juin, Édouard votera ainsi à gauche au nom de la « défense des plus pauvres et des isolés ». Comme Camille, 24 ans, étudiante à Normale-Sup, engagée dans la transition climatique. Par son vote, elle espère participer à « une lueur d’espérance » et à la construction d’un « monde plus juste et positif ». Elle s’est longuement appuyée sur la doctrine sociale de l’Église ainsi que sur les écrits de la philosophe Simone Weil. « Mon moteur est l’amour infini du Christ pour le monde, ajoute-t-elle. Quand on voit comment Jésus se comporte avec les plus pauvres et les personnes marginalisées, cela nous montre comment nous devons agir. »Pourtant, ce choix ne se fait pas sans tension avec d’autres valeurs. Camille relègue volontairement les questions bioéthiques à plus tard.

À rebours des chrétiens qui, dans une tribune à La Croix, appellent explicitement à voter contre l’extrême droite, Clément (1), catholique pratiquant, vote, lui, pour le RN. Ce communicant de 27 ans critique une société « sans éducation, sans repères moraux, où la sécurité part à vau-l’eau ».Rejetant le « délire wokiste »,il se dit attaché à la recherche d’une « société harmonieuse » qui préserverait un héritage culturel national et une anthropologie qui défendrait qu’ « un homme est un homme, une femme est une femme ». « Je crois que les combats que je porte politiquement reflètent le désir de cette société harmonieuse inspiré par le Christ. » Il reconnaît volontiers une tension entre sa foi et ses convictions politiques : « Et j’espère que pour tout chrétien cette tension existe ! » S’il a souvent « aidé des personnes immigrées», il « distingue l’ouverture d’esprit au niveau personnel et la rigueur à tenir à l’échelle nationale », parce que, juge-t-il , « l’immigration met en danger le bien commun ».

Pourtant, certains n’hésitent pas à dire que le christianisme exclut d’office certaines positions. Pour Erwan Le Morhedec l’Évangile est une « force de modération » qui l’empêche de voter à l’extrême droite. « Il ne m’autorise pas à regarder l’étranger sous le prisme de mes irritations passagères », insiste-t-il. Selon lui, le RN entretient toujours une « compromission avec une violence raciste latente ».Même réserve pour Thomas. Tout en pensant que l’immigration pose des difficultés, il veut se « laisser bousculer par la voix du pape ».

Pour certains, le rejet du RN va de pair avec celui de l’extrême gauche. Thomas estime que LFI a « entretenu une forme d’antisémitisme ». Au « centre gauche » aussi, Véronique Fayet, ancienne présidente du Secours catholique, juge que l’extrême droite et LFI nourrissent des positions démagogiques et violentes. « Ce sont soit des discours contre les immigrés soit contre les riches », déplore celle qui aspire à « des positions constructives qui vont nous permettre de vivre ensemble ».

Face à la polarisation de la vie politique, Véronique Fayet veut surtout croire que « les catholiques ont un rôle à jouer pour être artisans de paix et de réconciliation ».Fustigeant la condamnation morale des électeurs RN – « Qui sommes-nous pour juger de la moralité des personnes ! »–, elle est partisane d’un grand débat sur l’immigration, pour aborder ce sujet clivant sur le fond et ainsi « déconstruire les discours démagogiques ».« Il faut qu’on regarde ce qui nous unit comme chrétiens : l’accueil des petits, des handicapés, des pauvres, y compris des migrants », dit-elle en mentionnant des bénévoles du Secours catholique très engagés avec les migrants, qui pourtant votaient RN. « Ce qui nous divise, ce sont les idéologies et les peurs : il faut prendre le temps du dialogue pour revenir aux personnes. »Et peut-être inventer des lieux de débat entre catholiques.

(1) Le prénom a été modifié.

La Croix, no. 42949
Monde, jeudi 20 juin 2024 730 mots, p. 13
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20 juin 2024 - La Croix (site web) La Croix International (web site)

Payer pour ne pas aller à la guerre, l’idée agite l’Ukraine

Fabrice Deprez

Un projet de loi propose de permettre aux entreprises ukrainiennes de payer pour éviter à une partie de leurs employés d’être mobilisés dans l’armée.

Justifiée par la nécessité de soutenir le « front économique », cette mesure risque, selon ses détracteurs, de renforcer la perception d’une mobilisation inéquitable.

Kiev (Ukraine)

De notre correspondant

L’idée était évoquée depuis plusieurs mois, sans que personne n’ose la mettre directement sur la table. C’est désormais chose faite. Un groupe de députés du parti présidentiel « Serviteur du peuple » a déposé le 13 juin un projet de loi qui, s’il était adopté, permettrait aux entreprises ukrainiennes de débourser une taxe mensuelle pour s’assurer qu’une partie de leurs employés ne puissent être mobilisés au sein de l’armée.

Si un statut spécial d’« entreprise stratégique » permet déjà à certaines sociétés dans les secteurs du transport, de l’agriculture, de l’énergie et de la défense de protéger une partie de leurs employés de la mobilisation, la nouvelle loi s’appliquerait à l’ensemble du secteur économique. « On ne peut pas gagner cette guerre sans une économie fonctionnelle », a justifié Dmytro Nataloukha, l’un des députés à l’initiative du texte.

Mais son adoption est loin d’être garantie, tant le sujet de la mobilisation est sensible. Ce n’est qu’au terme de longs mois de débats tendus que le Parlement est parvenu à adopter en avril une loi permettant au ministère de la défense d’intensifier le rythme de la mobilisation pour remédier au manque d’hommes sur la ligne de front. En cause, la perception d’une mobilisation visant avant tout les populations les moins aisées. Un sentiment que ne manquerait pas d’exacerber cette nouvelle loi, selon ses détracteurs.

«Le projet de loi sur l’exemption économique sape l’unité de la société, juge dans une tribune le commentateur ukrainien Serhii Marchenko. Vous pouvez parler de l’intérêt qu’il y a à avoir un informaticien derrière son ordinateur qui gagne de l’argent et paie des impôts, mais dans les faits, la perception sera la suivante : si tu as de l’argent, tu n’as pas à te battre. Si tu n’en as pas, tu seras embarqué dans un fourgon [et mobilisé]. »

La loi trouve son origine dans les protestations croissantes d’entreprises, qui voient depuis deux ans leur masse salariale grignotée par l’effort de guerre. Plusieurs représentants du transport routier avaient ainsi tiré la sonnette d’alarme en mai en évoquant un risque « d’effondrement » causé par le manque de main-d’œuvre. Le ministre de la transformation digitale Mykhaïlo Fedorov s’est même précipité au secours des compagnies de son secteur, en assurant que « les spécialistes des entreprises innovatrices et technologiques (…) doivent être exemptés pour que ces sociétés puissent continuer à contribuer au budget de notre pays ».

Car l’État ukrainien a constamment besoin d’argent, l’aide occidentale ne pouvant pas être employée pour couvrir les dépenses militaires. Les soutiens du projet voient donc dans cette taxe mensuelle de 22 000 hryvnias (environ 450 €) par employé exempté une manière de contenir quelque peu l’hémorragie budgétaire. Autre argument : les réfractaires à la mobilisation n’hésitant pas à payer des pots-de-vin pour être déclarés inaptes, la clarté de la mesure permettrait de faire passer dans l’économie légale ces transactions très clandestines.

« Si une personne comprend qu’elle peut payer certaines taxes et qu’en échange elle pourra continuer de travailler, de participer au développement économique de l’État et qu’elle ne sera pas mobilisée, cela peut être une solution »,hésitait au micro de la radio ukrainienne Radio NV Fedir Venislavskyi, député et membre de la commission de défense. Tout en reconnaissant une conséquence au cœur du débat : « Bien sûr, si l’on parle en termes simples, nous traçons une ligne entre les travailleurs hautement qualifiés et bien payés, dont 99 % vivent dans les villes, et les travailleurs qui gagnent peu d’argent, et dont la majorité sont dans les petites villes et les villages. C’est une question d’équité. »

Le Monde
élections législatives, jeudi 20 juin 2024 955 mots, p. 2
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18 juin 2024 - Le Monde (site web)

Analyse

Quand macronistes et « insoumis » participent à la banalisation du RN

Jean-Luc Mélenchon estime que Bardella, « c’est Macron en pire », là où le camp du chef de l’Etat met sur le même plan extrême droite et gauche radicale

Abel Mestre

Le Rassemblement national (RN) ne pouvait pas rêver mieux. A moins de quinze jours du premier tour des élections législatives anticipées du 30 juin, la formation d’extrême droite bénéficie d’une situation inédite depuis sa naissance en 1972 sous le nom de Front national : c’est bien le parti qui se trouve en position de favori (la liste de son président, Jordan Bardella, a réuni 31,4 % des suffrages lors des élections européennes du 9 juin). Un avantage qui peut encore être démultiplié par le jeu d’une sorte de double « banalisation », du fait de l’attitude de certains de ses adversaires directs, La France insoumise (LFI) et les ténors de la majorité présidentielle.

Pour les premiers – notamment leur leader Jean-Luc Mélenchon –, « Jordan Bardella, c’est Macron en pire ». Dans un entretien donné à 20 minutes, samedi 15 juin, M. Mélenchon a assuré ainsi que « Bardella, c’est du Macron aggravé. Il en a déjà la politique. Il vient d’accepter la retraite à 64 ans. (…) Bardella, c’est l’arnaque sociale, de nouvelles brutalités racistes et la ruine de la Sécurité sociale privée de cotisations ».

En faisant cela, les « insoumis » espèrent se substituer au RN comme force d’opposition radicale et montrer qu’il n’y a que deux camps : eux ou un supposé lepéno-macronisme. Si les fidèles de l’ancien sénateur socialiste reprennent sans ciller cette analyse, ce n’est pas le cas du reste des partenaires de LFI au sein du Nouveau Front populaire. Socialistes, communistes et écologistes continuent ainsi de faire la distinction entre les positions des deux partis.

Pour les seconds, les macronistes, le Rassemblement national équivaudrait, dans les risques qu’il fait courir au pays, à La France insoumise, principale force de la gauche jusqu’à récemment. Plusieurs figures du camp d’Emmanuel Macron les mettent sur le même plan. Il en va ainsi, par exemple, du ministre de la justice, Eric Dupond-Moretti, qui « refuse »de choisir en cas de second tour entre un candidat « insoumis » sous la bannière du Nouveau Front populaire et un candidat lepéniste. De même, les représentants du chef de l’Etat renvoient très souvent dos à dos la Nouveau Front populaire et le RN en parlant de la notion floue des « extrêmes »et en ne donnant pas (encore) de consigne systématique de vote contre la formation d’extrême droite.

Ces deux stratégies électorales ont, en réalité, un seul et même effet : renforcer la banalisation de l’extrême droite. Pour les « insoumis », voir le RN accéder au gouvernement serait une sorte de continuité des sept années écoulées depuis la première victoire d’Emmanuel Macron en 2017. Tandis que les macronistes mettent sur un pied d’égalité une partie de la gauche et le parti lepéniste. Toutes ces stratégies traduisent une méconnaissance du parti à la flamme.

Jusqu’à récemment, la lutte contre l’extrême droite n’était plus une priorité des « insoumis » , ni du reste de la gauche. En cause, notamment, une certaine forme de cynisme : les stratèges de cette famille politique furent longtemps persuadés que la victoire était quasiment assurée au second tour de la présidentielle face à Marine Le Pen. Selon eux, l’adversaire à battre prioritairement était le chef de l’Etat. Mme Le Pen était ainsi épargnée.

Multiplication des ambiguïtés

A titre d’exemples, dans les 144 pages de l’ouvrage de Jean-Luc Mélenchon L’Ere du peuple (Fayard, 2014), véritable bréviaire du mélenchonisme, le terme « extrême droite » apparaît six fois, « Marine Le Pen » une fois, et « Le Pen » quatre fois. Dans ce livre, M. Mélenchon parle d’ailleurs de la peur du « Yéti d’extrême droite de la politique française », renvoyant ce courant à un personnage de contes et de légendes. Dans Faites mieux ! Vers la révolution citoyenne(Robert Laffont, 2023), essai de près de 360 pages, on trouve neuf occurrences d’ « extrême droite » et une seule de « Le Pen ». Depuis la présidentielle et les législatives de 2022 où le parti d’extrême droite a obtenu 89 députés (un député a perdu son siège depuis) et le résultat des européennes, la gauche a su relativiser son assurance de victoire face au RN. Mais difficile de rattraper en si peu de temps un manque de travail sur un parti qui ne cesse de muer.

Du côté présidentiel, si la promesse originelle était de faire le fameux « en même temps » (comprendre : en même temps de droite et de gauche), aucun travail de fond sur les propositions du RN n’a été fait. Au contraire, les ambiguïtés vis-à-vis de l’extrême droite se sont multipliées. Comme, par exemple, lorsque le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, jugeait, en 2021, Marine Le Pen « trop molle » sur l’islam. Ce furent ensuite les confidences dans la presse amie comme Valeurs actuelles, ou encore un entretien dans le Journal du dimanche après sa reprise en main par Vincent Bolloré. Ou, plus récemment encore, quand Emmanuel Macron a qualifié, mardi 18 juin, « de totalement immigrationniste » le programme de l’union de la gauche, reprenant à son compte l’un des termes favoris du Rassemblement national.

Mais surtout, il y eut la loi « immigration », adoptée fin 2023. Les nombreuses concessions faites à la droite ont abouti à un texte reprenant des propositions du RN, mettant en cause l’égalité des droits sociaux et le droit du sol. Si les mesures les plus radicales n’ont pas passé l’examen du Conseil constitutionnel, il n’en demeure pas moins que certains fondamentaux lepénistes s’en sont trouvés légitimés.

Le Monde
élections législatives, jeudi 20 juin 2024 1147 mots, p. 10
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19 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Le rejet de l’écologie est-il un moteur du vote d’extrême droite ?

Questions de campagne Le Rassemblement national a fait de la dénonciation de l’« écologie punitive » une nouvelle arme électorale

Matthieu Goar

Le 1er mai 2024, date toujours importante pour les héritiers du Front national, Marine Le Pen délivre son traditionnel discours à Perpignan. Derrière un pupitre et à côté d’un drapeau français, elle déroule les thématiques cruciales pour le Rassemblement national (RN) avant les élections européennes. Et l’écologie y tient une place de choix.

L’ancienne candidate à l’élection présidentielle tempête contre « Bruxelles » qui « vous oblige, presque du jour au lendemain, à changer votre chaudière pour 15 000 euros », contre les « diminutions autoritaires des surfaces agricoles », contre cette « Commission européenne sans cœur ».

« N’ont-ils pas comme objectif la réduction de l’activité humaine dans son ensemble, lance-t-elle avant d’entremêler ses obsessions à la vie quotidienne des Français, une stratégie qui a porté le RN aux portes du pouvoir. C’est toujours la même logique de la décroissance qui les conduit à interdire la vente des moteurs thermiques en 2035 et programme ainsi volontairement la mise à sac de notre industrie automobile et la dépendance à la Chine. »

Les « petits » et les « puissants »

Longtemps invisibilisés ou moqués, les enjeux environnementaux font maintenant partie intégrante de l’arsenal tribunicien du RN. Après avoir tenté de construire sa propre doctrine sur ces sujets avec le « localisme », un concept issu de l’extrême droite identitaire, la formation populiste a décidé de mettre en place une tactique plus basique : repérer les sujets de crispation et surfer sur les ressentiments et les tensions générés par la transition écologique.

« Au moment de la crise des “gilets jaunes”, le RN a compris que la question climatique pouvait commencer à perturber la vie quotidienne et donc créer du mécontentement », résume Théodore Tallent, chercheur doctorant et enseignant à Sciences Po, auteur d’une note pour la Fondation Jean Jaurès sur le risque de backlash, c’est-à-dire le raidissement des opinions face à l’ampleur du défi. « Cela leur permet de trouver un nouveau moyen de critiquer Bruxelles, les élites, de prendre la défense des “petits” qui seraient opprimés par les “puissants”… », poursuit-il.

Lors des élections régionales 2021, Marine Le Pen s’était ainsi dressée contre les éoliennes, « un combat majeur(…), une catastrophe, visuelle, écologique, économique ».Depuis 2021 et le vote de la loi Climat et résilience, ses proches ont dénoncé pêle-mêle les zones à faible émission, le zéro artificialisation net avant de se jeter sur les barrages de la récente crise agricole pendant laquelle Jordan Bardella, président du RN, vitupérait contre « la tyrannie des ONG, le gouvernement des juges et l’Europe ».

Une façon de fédérer les sympathisants déjà convaincus – au sein des trois blocs, les pro-RN restent les plus sceptiques sur l’origine humaine du réchauffement climatique (48 %), selon l’enquête « Fractures françaises » d’Ipsos-Sopra Steria publiée le 9 octobre 2023 dans Le Monde. Mais aussi une manière d’agglomérer un électorat plus large. « Une grande majorité de Français ne nient pas le changement climatique, mais de larges pans ont souvent l’impression que les mesures envisagées sont portées par des milieux soi-disant “bobos déconnectés”, une opinion sur laquelle appuie le RN, analyse Brice Teinturier, délégué général de l’institut Ipsos. Il y a un besoin de protection qui traverse toute la société. Le RN joue là-dessus, sur l’immigration, sur la sécurité, mais aussi sur les normes en disant qu’ils veulent protéger les Français des “délires” de Bruxelles. »

La « 206 » de la « grand-mère »

Lors de la campagne des européennes, Jordan Bardella a ainsi répété son opposition au Green Deal, l’ensemble des textes européens votés depuis 2019 pour mettre l’UE sur la voie d’une baisse de 55 % de baisse des émissions de gaz à effet de serre en 2030. Favorable au tout-nucléaire, il a promis d’imposer un moratoire sur les énergies renouvelables et de revenir sur la fin de la vente des véhicules thermiques neufs en 2035 pour protéger la « ruralité » et « la vieille grand-mère qui va acheter le pain avec sa 206 », selon les mots du député de la Somme Jean-Philippe Tanguy, lors d’un débat le 16 avril.

« Vu les niveaux de préoccupations sur des questions comme le pouvoir d’achat, l’immigration ou la sécurité avec une guerre en Europe, la question écologique est un argument de tribune plutôt qu’un moteur décisif pour l’extrême droite, mais cela crée une ambiance dans un dessein plus global de dénonciation », décrypte Thierry Pech, directeur général de l’institut Terra Nova.

Même si les critiques contre les scientifiques et le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) existent toujours – « Le GIEC a toujours été alarmiste », avait déclaré Mme Le Pen le 1er mai 2023, le Rassemblement national développe maintenant une forme de « climato-rassurisme »,en opposant sur chaque sujet une « écologie du bon sens » contre une écologie décrite comme « punitive ».

L’objectif est de récolter le vent de défiance au sein de catégories de la population inquiètes des changements de modes de vie, notamment sur des terres plus modérées comme la Bretagne où il a réalisé des scores historiques le 9 juin (25,6 %). « Le RN exploite et instrumentalise l’angoisse créée par les évolutions rendues nécessaires par le défi climatique, ils chantent une douce musique, estime Loïg Chesnais-Girard, président de la région et ancien socialiste. Sur le recul du trait de côte, sur la baisse des rendements agricoles, ils rassurent en disant à tout le monde qu’on a le temps, tout en se précipitant au chevet des colères. »

Derrière cette agitation politique, les députés du RN occupent le terrain à l’Assemblée, mais semblent naviguer à vue au moment des votes (abstention puis rejet des prix planchers sur les produits agricoles, abstention puis rejet du projet de loi sur la sûreté nucléaire…). « Ils n’ont pas de colonne vertébrale et s’emparent des sujets en fonction de l’actualité. C’est plus facile d’échanger avec des écologistes qui ont une pensée structurée », résume Jean-Marc Zulesi, ex-président de la commission du développement durable et candidat Renaissance dans les Bouches-du-Rhône. Contactés, deux cadres du RN spécialisés sur ces enjeux n’ont pas souhaité nous répondre.

Cette évolution au sein du RN, similaire à celles de nombreux partis d’extrême droite en Europe, arrive à un moment très particulier pour la transition écologique, celui de la mise en œuvre des textes votés en Europe ou en France. Une récupération qui met en lumière l’importance de l’acceptabilité par les citoyens.

« Cette poussée électorale de l’extrême droite pose l’immense question de l’accompagnement social de la transition, poursuit Théodore Tallent. Les populistes alimentent le backlash en jouant sur des ressorts émotionnels, et le risque serait que cela infuse dans d’autres partis, ce qui serait catastrophique pour le climat. » p

Le Monde
élections législatives, jeudi 20 juin 2024 2358 mots, p. 9
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19 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Serge Klarsfeld, l’« intouchable » prêt à voter RN

L’ex-chasseur de nazis, qui a rencontré Marine Le Pen en février, qualifie aujourd’hui son parti de « projuif »

Ivanne Trippenbach

Paris, 19 février 2024. Dans le vaste appartement du 8e arrondissement, non loin du quartier de l’Elysée, les talons de Marine Le Pen résonnent sur le parquet en point de Hongrie. Arno Klarsfeld, fils de Serge et de Beate, célèbres pour avoir pourchassé des criminels nazis afin de les traduire en justice, fait entrer dans son salon la cheffe de file du Rassemblement national (RN). Et lui présente… ses deux chats. Celle qui en élève ne feint pas de cajoler Heaven et Malka.

L’avocat répète qu’il faut aux leaders du RN un grand discours, comme celui de Jacques Chirac, en 1995, pour le Vél’ d’Hiv, sur la protection des « juifs de France ». Marine Le Pen acquiesce. L’instant d’après, la voilà reçue dans le bureau de Serge Klarsfeld, face aux plans reconstitués des camps de concentration d’Auschwitz et de Birkenau, toute une vie de travail sur les archives et les noms des victimes de la Shoah. C’est, là encore, l’amour des animaux qui les réunit ; un chihuahua à poils longs et une petite chienne de Roumanie ont fait leur apparition.

Quatre mois plus tard, l’Assemblée nationale est dissoute et le parti d’extrême droite se trouve aux portes du pouvoir. Les Klarsfeld sont, aux yeux du clan Le Pen, un immense symbole. L’onction d’une référence, entendue des Français de confession juive, propre à dynamiter l’un des derniers grands verrous de l’accession du RN aux rênes du pays.

Dimanche 16 juin, le premier tour des législatives anticipées est encore loin mais Serge Klarsfeld déclare, lors d’une interview à la chaîne d’information LCI, qu’en cas de duel entre l’alliance de gauche et le RN, entre « un parti antisémite et un parti projuif, je voterai pour un parti projuif ». L’ex-Front national, cofondé par un ancien de la Waffen SS, projuif ? Gêne, tristesse et consternation dans le milieu des associations de déportés, où l’on éprouve un infini respect pour le legs du couple Klarsfeld.

Au RN, le ravissement domine. Eric Ciotti, rallié au parti lepéniste, s’empresse de saluer ce dévoilement contre « l’alliance des extrêmes gauches », au vif agacement de son ennemi Christian Estrosi. C’est le RN qui avait proposé l’entrevue de février. « On venait de loin, chacun en sens inverse. Maintenant, on s’accorde sur le fait qu’il y a eu deux France, une France qui a résisté, avec l’Eglise et la population, pas responsable de la déportation des juifs », enjolive le maire RN de Perpignan, Louis Aliot, né d’une mère juive algérienne et figure des pieds-noirs des Pyrénées-Orientales, artisan de ce rapprochement.

A Perpignan, en octobre 2022, Serge Klarsfeld avait reçu des mains de l’ancien directeur du cabinet de Jean-Marie Le Pen la médaille de la ville, grâce à l’entremise du Perpignanais Philippe Benguigui, président d’une association mémorielle. Cet événement local a ébranlé le monde des associations et des historiens, qui gardaient à l’esprit la tribune parue dans Libération,cosignée par lesKlarsfeld, dans l’entre-deux-tours de la présidentielle de 2022, refusant « la société divisée, fracturée et violente prônée par Marine Le Pen », « fille du racisme et de l’antisémitisme ».

L’horizon s’est ouvert avec la « grande marche civique » contre l’antisémitisme organisée le 12 novembre 2023, moment de renversement de la vie politique après l’attaque terroriste du Hamas en Israël, le 7 octobre. Marine Le Pen et ses députés ont défilé, à l’arrière du cortège de plus 100 000 participants ; pas Jean-Luc Mélenchon ni ses fidèles de La France insoumise (LFI). Après de longs débats au sein de l’entourage élyséen, Emmanuel Macron s’est abstenu. « On a oublié de faire simple : contre l’antisémitisme, on marche ! », s’en mord aujourd’hui les doigts un ancien de la cellule « diplo » de l’Elysée.

Serge Klarsfeld avait alors soutenu, au micro d’Europe 1, que le RN était devenu « un parti fréquentable », en appelant au reniement de Jean-Marie Le Pen, porte-voix d’un « négationnisme vigoureux et néfaste ». Une réserve aujourd’hui évaporée. « Elle aime son papa », dit désormais Arno Klarsfeld. Que Jordan Bardella dise du patriarche de l’extrême droite qu’il n’était pas antisémite, avant de se rétracter face au tollé ? « Une réponse instinctive, il n’a pas la promptitude de l’hypocrisie », l’excuse Serge Klarsfeld, 88 ans, qui ne connaît pas le jeune homme de 28 ans.

Quand, en 2019, Jordan Bardella menait déjà le RN aux élections européennes, Jean-Marie Le Pen était encore l’eurodéputé qui s’indignait d’avoir « le droit de ne pas croire en Dieu, mais pas aux camps de concentration ou à leur importance », qualifiant le négationnisme, un délit, de simple « opinion ». Jordan Bardella était là, encore, au premier rang du colloque des 50 ans du parti, à l’Assemblée nationale, en 2022, où Bruno Gollnisch, membre du conseil national du RN, vilipendait la loi Gayssot de 1990 – qui réprime les actes racistes, antisémites ou xénophobes – comme « liberticide ».

Serge Klarsfeld, qui a longtemps admiré en Emmanuel Macron un « Bonaparte », et compte voter Renaissance ou Les Républicains dans son arrondissement de l’Ouest parisien – où un duel entre le Nouveau Front populaire et l’extrême droite n’aura pas lieu –, répète pourtant que le RN est devenu « philosémite ». « On verra à l’usure… J’ai des œillères de Français juif, c’est vrai », confie-t-il au Monde, en rappelant qu’il a perdu un cousin, commandant d’une brigade israélienne à Gaza, le 8 octobre 2023.

Que dit ce « Français curieux d’Allemagne », comme on le dépeint à l’Elysée, sauvé par son père Arno, qui le cacha de la Gestapo dans le double fond d’une armoire en 1943, et marié trente ans plus tard à une « Allemande venue à Paris », de la préférence nationale ? Du malaise d’étrangers vivant en France et de Français musulmans, au cœur des projets des forces d’extrême droite ? « Ce n’est pas mon problème ! Je ne peux pas m’occuper de tout, les musulmans doivent s’occuper d’eux-mêmes », tranche l’octogénaire, qui juge qu’ils « ne manifestent pas leur attachement à la France ».

« Un désarroi énorme »

Les mots du président de l’association Les Fils et filles des déportés juifs de France, qui a obtenu la nationalité israélienne en 2001, vont parfois jusqu’à flirter avec l’autodéfense juive. Assez pour que les institutions juives réaffirment qu’elles ne dévient pas de leur ligne « ni RN ni LFI ». A la tête du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), onathan Arfi témoigne d’un « sentiment de solitude républicaine », amertume adressée à la gauche. Aussitôt l’alliance du Nouveau Front populaire nouée, le 12 juin, le CRIF juge « indigne »de faire comme si « l’antisémitisme était une question secondaire, et non plus la ligne rouge fondamentale pour la gauche depuis l’affaire Dreyfus »,malgré un projet qui énonce noir sur blanc la lutte contre le racisme et l’antisémitisme.

« La République n’a pas dit son dernier mot,reprend Yonathan Arfi . Une bonne partie des Français défendent le cadre républicain qui rejette les extrêmes, d’un côté un projet populiste nationaliste, de l’autre l’antisémitisme de LFI. »Le CRIF, qui s’est toujours opposé au Front national, devenu RN, assure qu’il « continuera à le faire » : « C’est un parti extrêmement dangereux pour la société française, qui n’a jamais été un rempart contre l’antisémitisme. Tout ce qui menace le cadre républicain et l’universalisme est fondamentalement dangereux pour les juifs. Aux consciences juives, il faut refuser le fatalisme. »

« Klarsfeld tombe dans un piège, c’est une bêtise. Le RN est encore dangereux pour les juifs,s’étrangle au même moment Samuel Lejoyeux, président de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) . Ces élections sont dramatiques pour les Français juifs : d’un côté la gauche s’allie avec des gens antisémites ; de l’autre, le RN nous met en danger de façon existentielle parce que c’est son ADN,déplore-t-il. Cela met en péril notre sérénité en France, crée un désarroi énorme, et certains se mettent à dire des conneries. Je flippe pour mon avenir en France. »Une peur que le RN tente de retourner contre le bloc des gauches : « En cas de victoire de l’extrême gauche, je crains qu’il y ait des pogroms », lâche l’ex-député RN des Bouches-du-Rhône Franck Allisio, le 17 juin, sur BFM-TV.

En mai 2019, Samuel Lejoyeux et une dizaine de militants de l’UEJF s’étaient rendus à un meeting du RN à Metz, tracts en main, avant de se faire jeter à terre. « On s’était fait casser la gueule par les hommes de la sécurité du RN », relate-t-il, à coups de gaz lacrymogène, la vidéo circule encore sur Internet. Le 24 mai 2024, ils réitèrent l’opération lors d’un meeting de Jordan Bardella et Marine Le Pen, à Hénin-Beaumont, dans le Pas-de-Calais. Le même officier de sécurité à barbe blanche, qui les avait molestés cinq ans plus tôt, l’aperçoit : « Je te reconnais, toi. » « Il m’a fait un sourire, mais je suis sûr qu’il a reçu des consignes,rapporte Samuel Lejoyeux. Une fois que le RN arrivera au pouvoir, ces gens-là se remettront à taper des juifs. »

« Poutine n’est pas Hitler »

Au lendemain de la cérémonie de Perpignan, en 2022, l’historien Laurent Joly déjeune avec Serge Klarsfeld. « Vous ne connaissez pas ce parti, vous allez vous compromettre », le met-il en garde. « Si vous pensez qu’il ne faut pas soutenir les plus modérés… », proteste l’octogénaire. L’auteur de travaux de référence sur la rafle du Vél’ d’Hiv et de La France et la Shoah (Calmann-Lévy, 2023) redit aujourd’hui que « le RN, ce n’est pas que ses origines collaborationnistes, c’est aussi quarante ans d’un clan méprisé qui prendra sa revanche. LFI fait peur. Mais si l’antisémitisme est illégal en France, ce n’est pas grâce à l’extrême droite, qui s’est toujours opposée aux lois antiracistes. Croire que l’extrême droite protège les juifs est une illusion ».

Serge Klarsfeld faisait jusqu’à présentfigure, depuis les disparitions de Simone Veil (en 2017) et de Robert Badinter (en février), de dernière grande conscience de la communauté juive française. « Le poids de sa parole est instrumentalisé, comme si, quand il parle, c’était la Shoah qui parlait »,regrette le journaliste Claude Askolovitch, auteur avec sa mère, Evelyn, de Se souvenir ensemble (Grasset, 2023). Cette dernière relève que « Klarsfeld est intouchable, mais il n’est pas un homme politique. Des juifs votent pour le RN parce qu’ils n’aiment pas les Maghrébins, mais ils seront mis dans le même sac. C’est un vote français, pour les Français ».

Le père et le fils Klarsfeld citent bien cette « immigration », qu’ils jugent incontrôlable, comme moteur du vote. Comme le philosophe Alain Finkielkraut, deux jours après la dissolution, qui se dit, auprès du magazine LePoint, « contraint » de voter RN « pour faire barrage à l’antisémitisme »en cas de duel avec l’alliance de gauche. « Un crève-cœur pour les juifs français », ajoute le penseur du Juif imaginaire, en minimisant la xénophobie du parti national-populiste au nom de « l’angoisse existentielle d’une majorité de Français devant la pression migratoire ».

« Le sentiment anti-arabe l’emporte sur l’histoire. On ne peut être et avoir été, et se laisser aller à la haine », déplorele président de l’association des Amis de la Fondation pour la mémoire de la déportation,Thierry Berkover. « Les Klarsfeld risquent de jouer les idiots utiles,redoute l’universitaire Yann Jurovics, ancien juriste près des tribunaux internationaux, spécialiste des crimes contre l’humanité . Le père est une idole, mais il se trompe, le fils est coutumier d’une légèreté inconséquente. La structure, le dogme du RN reste la discrimination, alors qu’à gauche, la dérive est le fait de sinistres personnages. »Le normalien rappelle que, dans les années 1980, les milieux conservateurs murmuraient déjà « plutôt Le Pen que Poperen » [Jean Poperen, ministre de François Mitterrand] – le choix de l’extrême droite plutôt quele communisme.

Nombre d’admirateurs des Klarsfeld soulignent le rôle du fils, Arno, dans la mue du père. L’avocat, opposé à l’aide à l’Ukraine en guerre, clame régulièrement que Vladimir « Poutine n’est pas Hitler ». Serge Klarsfeld expliquait, dans la revue Politique internationale(n° 182, hiver 2024), que le discours de Poutine qui prétend « dénazifier » l’Ukraine n’est « pas complètement inapproprié ».

Historiens et militants de la mémoire préfèrent laisser de côté ces dérives pour ne retenir que l’œuvre du couple, qui a fait condamner Paul Touvier, Maurice Papon et Klaus Barbie, faisant « taire les mensonges, les euphémismes, les révisions », saluait Emmanuel Macron, lundi 27 mai, deux petites semaines avant le scrutin européen, en élevant Serge et Beate Klarsfeld aux rangs de grand-croix et de grand officier de la Légion d’honneur, à l’ambassade de France à Berlin. « Merci malgré nos dissentiments », lui glisse l’ancien avocat. « Mais il n’y a pas de dissentiment ! », réplique avec chaleur le chef de l’Etat.

Dans son bureau, où s’affichent les brochures de presse montrant Beate arrêtée au Chili et en Bolivie, ousa célèbre gifle à l’ancien nazi Kurt Kiesinger, chancelier d’Allemagne de l’Ouest, en 1968, Serge Klarsfeld revendique l’insolence, à contre-courant. « Ils voudraient nous voir en chasseurs de nazis, on l’a été, mais on l’a été quand il y avait des nazis,dit-il tranquillement. On a mené tant de luttes, on en est sortis vivants, ça nous engage à prendre parti. »Après, ajoute-t-il, pétri d’angoisse par cette dissolution incomprise, « j’attends que les événements me donnent tort ». Comme pris d’un doute, il suppose que « le travail d’historien restera, on oubliera la prise de position pour les élections ». Et se demande soudain s’il « ne vaut pas mieux être dans son canapé, avec des animaux qu’on caresse… »

L'Humanité
jeudi 20 juin 2024 561 mots, p. 7

LGBTI, soyons fier·e·s

N ous, organisations, personnalités et militant·es LGBTI, appelons à faire barrage à l'extrême droite et à sanctionner le gouvernement aux élections législatives du 30 juin et du 7 juillet en votant pour les candidat·e·s du Nouveau Front populaire.

Avec près de 40 % de vote en faveur des listes du Rassemblement national et de Reconquête !, l'extrême droite a réalisé un score historique aux élections européennes du 9 juin. Face à ce cataclysme, Emmanuel Macron a choisi de dissoudre l'Assemblée nationale.

Après avoir placé dans son gouvernement des ministres issu·e·s de la Manif pour tous, amené la casse sociale à un niveau jamais vu, promulgué des lois racistes et laissé passer des propositions transphobes, le président déroule désormais le tapis rouge à l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir, à la régression de nos droits et à la répression des étranger·e·s, des musulman·e·s, des femmes et des LGBTI.

L'extrême droite n'a jamais été et ne sera jamais l'alliée des LGBTI. De la dépénalisation de l'homosexualité au mariage pour tou·te·s, en passant par le pacs ou la PMA, elle s'est toujours opposée à l'avancée de nos droits. Partout en Europe elle s'est révélée un danger pour nos communautés, ces dernières années, nous considérant comme des terroristes en Russie, instaurant des zones sans LGBTI en Pologne, interrompant les subventions à nos associations en Hongrie ou en voulant modifier les actes de naissance des familles homoparentales en Italie. Voilà ce qui peut nous attendre en France avec un gouvernement d'extrême droite. Déjà aujourd'hui, après s'être opposés à la constitutionnalisation de l'avortement, le RN et Reconquête ! mènent un combat contre nos communautés en votant des lois transphobes, en voulant supprimer les subventions aux associations telles que le Planning familial ou en déclenchant des polémiques contre les lectures drags pour les enfants.

Passé l'effet de sidération, il est temps de reprendre le combat et il ne pourra pas se mener seul·e·s face au danger du fascisme. Les LGBTI ont toujours su lutter, quelles que soient les conditions dans lesquelles nous nous trouvions. Du bûcher aux camps en passant par la répression policière, nous nous sommes à chaque fois relevé·e·s. Si nous pouvons avoir des désaccords, nous sommes aussi conscient·e·s que le risque de voir un gouvernement d'extrême droite nous appelle à la responsabilité. Car, si on sait quand elle arrive au pouvoir, on ne sait jamais quand l'extrême droite le quitte. Ces élections législatives auront des effets concrets et directs sur nos vies, et nous appelons donc les LGBTI à construire le Nouveau Front populaire avec l'ensemble des forces partisanes, syndicales et associatives des mouvements sociaux, féministes, antiracistes et écologistes. Ce mois des fiertés sera aussi celui de la lutte contre l'extrême droite et nos marches des fiertés seront également celles de l'antifascisme.

Face à l'extrême droite, arrêtons d'être des cibles et passons à l'offensive !

Le Monde
Culture, jeudi 20 juin 2024 1465 mots, p. 25
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19 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Reportage

A Villers-Cotterêts, le château sur la défensive

La Cité internationale de la langue française a déjà attiré 180 000 visiteurs, dans une ville dirigée par le RN

Roxana Azimi

Villers-Cotterêts (Aisne) - envoyée spéciale - Samedi 8 juin, veille d’élections européennes. Le public est clairsemé, mais l’ambiance bon enfant au château de Villers-Cotterêts (Aisne), l’ancien logis de chasse de François Ier, reconverti en 2023 en Cité internationale de la langue française. Lycéens et compagnies de théâtre amateur rivalisent d’éloquence à l’occasion de la Fête du château. Non loin de là, on règle la sono du bal Joséphine B[re]aker, organisé le soir même dans la cour. « On est à fond sur les rails » , glisse Paul Rondin, directeur depuis janvier 2023 de cet établissement qui cumule un parcours interactif autour de la langue française, des résidences d’auteurs francophones et un auditorium pour les spectacles.

En six mois, la Cité affiche 180 000 visiteurs, sans que soient spécifiés leur profil ni la proportion d’entrées payantes. « On y verra plus clair cet été », promet Paul Rondin, persuadé d’attirer le grand public avec la nouvelle exposition « C’est une chanson qui nous ressemble », consacrée aux stars francophones, prévue jusqu’au 5 janvier 2025.

Non sans malice, son commissaire, le journaliste musical Bertrand Dicale, fait démarrer le parcours avec la chanteuse franco-malienne Aya Nakamura, qui fut ciblée en mars par un torrent de haine émanant de l’extrême droite. Tout un symbole, dans une commune administrée depuis dix ans par un maire Rassemblement national (RN), Franck Briffaut, fidèle de Jean-Marie Le Pen.

Rempart à l’intolérance

Emmanuel Macron avait cru qu’en transformant ce château délabré en haut lieu de la francophonie il ferait rempart à l’intolérance. En l’inaugurant le 30 octobre 2023, il avait vanté une langue-monde « hospitalière et voyageuse », au moment où « on voudrait renvoyer les communautés dos à dos ». Cette profession de foi, doublée d’un investissement colossal de 211 millions d’euros que la Cour des comptes a dans le viseur, n’a pas fait reculer l’extrême droite. Les Cotteréziens ont voté le 9 juin à 46,9 % pour la liste européenne du président du RN, Jordan Bardella.

Inverser les mentalités prend du temps, veut croire Paul Rondin. « Je suis à l’endroit dont j’ai toujours rêvé, là où je peux accueillir tous les artistes, tous les publics sans prérequis. » En 2014, au moment où le Front national gagnait la mairie de Villers-Cotterêts, Paul Rondin secondait Olivier Py, alors directeur du Festival d’Avignon. Ce dernier avait alors menacé de délocaliser la prestigieuse manifestation si le parti d’extrême droite remportait les suffrages à la cité des Papes.

Dix ans plus tard, Paul Rondin n’en est plus là. « Notre erreur collective, c’est qu’on n’a pas été à l’écoute. On a cloisonné culture de quartier et culture de ville, succès populaire et succès d’estime. On a fait preuve de condescendance en disant : “Venez parce qu’on sait ce qui est bien.” On a perdu les gens en route parce qu’ils se sont dit qu’eux n’étaient pas assez bien. »

Il sait sa tâche complexe. « Si je dis aux gens “venez à la Cité pour la culture”, je les perds et je ne me retrouve qu’avec la bourgeoisie culturelle. Ma méthode, c’est de montrer que le rap, ce n’est pas la musique du diable, que siLes Tontons flingueurs [Georges Lautner, 1963] et leur argot font rire, alors on peut aussi aimer les humoristes de Kinshasa. » Le comédien franco-sénégalais Adama Diop, qui a envoyé, en mai, des étudiants de son école d’acteurs de Dakar en résidence à la Cité, approuve : « C’est dans ce type d’endroit qu’il faut agir pour faire pâlir les peurs, pour montrer que “l’Autre” est plus proche qu’on ne le pense. »

Si les résidences et la salle de spectacle se remplissent, les anciens bâtiments des logis sont vides. Les rares candidats qui ont répondu à l’appel pour une offre d’hôtellerie-restauration seront départagés à l’automne. Faute d’offrir assez de chambres d’hôtel, la Cité ne sera pas « le cœur battant » du prochain sommet de la Francophonie, comme l’avait promis l’Elysée. L’établissement picard accueillera certes, le 4 octobre, les 88 chefs d’Etat et leurs délégations. Mais ces derniers retourneront à Paris le soir même.

En attendant, l’établissement commence à prendre ses marques dans le département. « On se sent plus concernés qu’on ne l’était durant sa conception », reconnaît Sébastien Eugène, maire (Parti radical) de Château-Thierry (Aisne). L’Echangeur, scène nationale installée dans sa ville, a d’ailleurs coproduit quatre spectacles qui se tiendront en octobre à Villers-Cotterêts. « On pouvait craindre que la Cité soit un projet hors-sol, parisien, parachuté, mais ce n’est pas le cas, c’est un lieu qui a du sens », s’enthousiasme son directeur, Christophe Marquis. Même plébiscite à Soissons (Aisne), où la Cité de la musique et de la danse a accueilli, le 14 mai, un concert d’Alain Souchon coproduit avec la Cité internationale de la langue française. « On sent une vraie circulation entre notre public et le leur », salue son directeur, Benoit Wiart.

A l’office du tourisme de Villers-Cotterêts, on se frotte les mains : entre janvier et mai, le chiffre d’affaires en boutique et billetterie a augmenté de 89 % par rapport à la même période en 2023. L’Hôtel Le Régent a enregistré, depuis six mois, une hausse de 15 % des réservations et une montée en gamme de sa clientèle. Portée par l’élan, une crêperie basée à Pierrefonds (Oise) va se dédoubler à Villers-Cotterêts ; le salon de thé Les Favorites y ouvrira bientôt ses portes. Même le maire, Franck Briffaut, se réjouit : « La notoriété de la Cité déborde largement sur la ville. » La commune, pourtant, ne s’est pas mise au diapason.

Chacun chez soi

Façades décrépites, bâtiments décatis, équipements publics défaillants… A la moitié de son deuxième mandat, Franck Briffaut n’a aucune réussite à son actif. « Villers-Cotterêts est confronté à une délinquance tenace, contre laquelle le maire ne semble pas avoir de solutions », relevait, en octobre 2023, le quotidien L’Union. « L’encéphalogramme est plat », tonne Jeanne Roussel, élue de l’opposition, moquant les « projets structurants promis depuis dix ans »par la mairie RN. La ville dispose d’un fonds de roulement de 11,2 millions d’euros, mais elle investit peu. Alors que 11,3 millions d’euros de travaux étaient prévus en 2023, à peine 1,6 million a été réalisé, souligne Jeanne Roussel. La faute au retard des partenaires, à la « complexité » des dossiers, réplique Franck Briffaut, qui trouve mille autres raisons de vitupérer, quitte à compromettre la cohabitation avec la Cité.

Son nouveau cheval de bataille ? La fête foraine annuelle, qui se tient le jour de la Pentecôte dans le Grand Bosquet jouxtant le château, désormais transformé en parking. Le Centre des monuments nationaux (CMN), qui coiffe la Cité, a fait savoir à Franck Briffaut qu’il lui fallait trouver un autre site. Ce dernier prétend n’avoir aucune autre solution. « Le CMN est chez lui. Je comprends qu’ils aient besoin de parking pour le futur hôtel, mais s’il chasse les activités existantes, ça ne va pas aider à ce que la population s’approprie la Cité… »

Le député de l’Aisne Jocelyn Dessigny (RN), candidat à sa propre réélection aux prochaines législatives, a aussitôt réagi en lançant une pétition sur Change.org appelant la présidente du CMN, Marie Lavandier, à « revenir sur cette décision insensée ». « Ça me rend malade qu’on prétende qu’on veut stopper la fête foraine alors que j’ai voulu faire ce métier en voyant les camions des forains, enfant, dans ma banlieue », proteste Paul Rondin, rappelant que « ça fait quatre ans qu’on leur dit de trouver un autre lieu ».

Pratiquant le chacun chez soi, le directeur de la Cité s’était gardé de répondre aux escarmouches des élus RN. « Le maire ne se mêle pas de ce qui se passe au château, et nous ne nous mêlons pas de politique. » Franck Briffaut, pourtant, ne se prive pas de critiquer le parcours autour de la langue française, trop « idéologiquement correct » à ses yeux. « Il aurait été nécessaire de respecter une chronologie historique, de rappeler qu’avant de s’imposer comme langue universelle il a fallu s’imposer comme ciment de l’unité française. Ce n’est pas dans l’air du temps de le dire, mais ça viendra peut-être… », lâche-t-il, anticipant l’arrivée au pouvoir du RN. « On ne va pas tout casser, être systématiquement contre ce qui a été fait. Mais on voudra probablement amender le parcours en mettant des explications. » Le chacun chez soi s’est fissuré.

Le Figaro, no. 24828
Le Figaro, jeudi 20 juin 2024 559 mots, p. 3

Politique

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19 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Virgile Vanier-Guérin, le novice LR envoyé au feu à Nice

Hélin, Lucas

Personne ne sera dupe du symbole, voire de la petite provocation : c'est à quelques encâblures de la permanence d'Éric Ciotti, sur le port de Nice (Alpes-Maritimes), que le candidat Les Républicains « canal historique » a choisi d'organiser sa première conférence de presse pour se présenter au grand public et justifier sa folle envie d'affronter le président contesté des Républicains. Dans un restaurant au bord du quai appartenant à sa suppléante, Virgile Vanier-Guérin, 43 ans, a lancé sa campagne, mercredi en début d'après-midi, même si une quasi-mission impossible l'attend face au député sortant. Dans cette première circonscription phare, Éric Ciotti y est ancré depuis 2007.

Mais dans le contexte de l'implosion de la droite après l'alliance LR-RN, cette candidature spontanée de celui qui était un simple sympathisant de droite se révèle avant tout symbolique et contestataire. «On s'oppose à lui amicalement pour lui faire prendre conscience de ce qu'il a fait, a-t-il expliqué, en assumant viser le deuxième tour. Il a pris en otage le parti pour préserver ses avantages en nature, c'est indigne d'un homme politique.» Un LR va bien affronter un LR le 30 juin, même si Éric Ciotti use aussi de l'étiquette de son micro-parti, À droite !, et que sa renommée suffit aux électeurs niçois. Avant ce rendez-vous, peu d'éléments avaient fuité sur la personnalité de Virgile Vanier-Guérin, inconnu du microcosme politique azuréen. Entrepreneur, cadre commercial, ancien président des sommeliers de Nice, le quadragénaire divorcé et père de trois enfants semble davantage avoir acquis une notoriété dans le milieu économique local. Sur son profil LinkedIn, le réseau social dédié au monde professionnel, il se présente comme «autodidacte et ambitieux»: « J'ai prouvé mes capacités à diriger et à bâtir des équipes», ajoute-t-il.

Devant une dizaine de journalistes, il s'est de nouveau affirmé comme quelqu'un qui «refuse la facilité» et qui «aime sortir de sa zone de confort». Un novice envoyé au feu, mais qui le veut bien. «Il était impensable de laisser la première circonscription aux mains des extrêmes», a-t-il insisté. Les tractations pour trouver des profils LR « canal historique » dans les neuf circonscriptions des Alpes-Maritimes ont été difficiles. Les candidats ont manqué, et, pour certains, se sont désistés en dernière minute face à l'ampleur de la tâche, reconnaît-on chez les recruteurs LR.

Conscient de la planche savonneuse

La motivation soudaine de Virgile Vanier-Guérin, qui a repris sa carte aux Républicains la semaine dernière, a étonné. «Il est sorti du bois et ça nous a réglé un problème, reconnaît un élu qui n'avait jamais entendu parler de lui. Il faut lui reconnaître un certain courage! »

C'est tout simplement en envoyant un courriel à la fédération des Républicains que Virgile Vanier-Guérin a pu être investi sous cette étiquette, a-t-il raconté. «Ils m'ont répondu, puis j'ai reçu un accord favorable , a détaillé le néo-politique. Et ils m'ont dit « bon courage! » » , a-t-il plaisanté, conscient de la planche savonneuse. Mais dans le camp Ciotti, on y voit davantage une candidature montée par la mairie de Nice et l'ennemi Christian Estrosi... Virgile Vanier-Guérin a, lui, confié n'avoir, à ce stade, échangé avec aucun cadre du parti, et il a avoué ne même pas avoir déjà croisé en personne Éric Ciotti. Il en aura bientôt l'occasion au milieu d'un match retour avec Graig Monetti (Horizons), le protégé de l'édile niçois. L. H.

Le Monde
Sports, jeudi 20 juin 2024 1471 mots, p. 23
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18 juin 2024 - Le Monde (site web)

Entretien

« Il n’y a aucune raison que les Jeux se passent mal avec le RN »

Pour Guy Drut, membre du CIO, un gouvernement issu d’une alliance entre LR et l’extrême droite ne poserait pas de problème pour les JO

propos recueillis par Mustapha Kessous propos recueillis par Mustapha Kessous

Depuis 1996, Guy Drut, 73 ans, est membre du Comité olympique international (CIO). L’ancien spécialiste du 110 mètres haies a eu une carrière aussi riche sur les tartans qu’en dehors des stades. Médaillé d’argent aux Jeux de Munich en 1972, puis médaillé d’or quatre ans plus tard, en 1976, à Montréal, il a été longtemps député de Seine-et-Marne (Rassemblement pour la République, RPR), puis ministre des sports (1995-1997) sous Jacques Chirac. Dans un entretien au  Monde, l’administrateur du Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024 (Cojop) considère que le Rassemblement national, parti de Jordan Bardella et de Marine Le Pen, « n’est plus » celui du fondateur du Front national, Jean-Marie Le Pen.

Quelle sera votre position aux élections législatives ?

Je reste et je voterai Les Républicains (LR), tendance Eric Ciotti [le président du parti, banni par son camp], parce que j’approuve l’union des droites et l’alliance avec le Rassemblement national (RN) [pour les législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet]. Eric Ciotti a eu raison d’appeler à cet accord face à la menace fasciste de gauche. Certes, il a été maladroit, il est allé trop vite : il aurait dû consulter les cadres du parti. Quand bien même, les Gérard Larcher, Valérie Pécresse, Laurent Wauquiez, Xavier Bertrand, qui restent mes amis, ne sont pas crédibles. Il faut qu’ils écoutent davantage la base. Ils me font penser à des bobos de droite, qui volent sur le dos pour ne pas voir la réalité.

Laquelle ?

La rapidité de la déliquescence du pays. Ça fait sept ans [depuis 2017]qu’on essaie de travailler avec [Emmanuel] Macron, sept ans qu’il nous envoie sur les roses. Son problème, c’est qu’il n’écoute que son miroir et que celui-ci est, aujourd’hui, cassé. J’ai parlé avec plusieurs personnalités sportives qui sont dans le même état d’esprit que moi, mais ils ne le diront pas.

N’êtes-vous pas en train de « composer avec l’extrémisme », comme l’avait pourtant déconseillé Jacques Chirac avant de quitter l’Elysée en 2007 ?

Il parlait de Jean-Marie Le Pen. J’ai siégé à l’Assemblée nationale en même temps que lui [de 1986 à 1988] et j’ai toujours eu des réserves. Mais Marine Le Pen, ce n’est plus la même chose, je la trouve plus responsable. Est-elle toujours – tout comme Jordan Bardella – d’extrême droite ? Pour moi, ils représentent une vraie droite et, comme ils ne peuvent pas gouverner sans nous, cette alliance permettra d’avoir notre mot – efficace – à dire. Je reste gaulliste, chiraquien et républicain. Je n’ai pas du tout l’impression de trahir mes convictions, et je n’ai plus l’âge de recevoir des leçons.

Pourtant, le sport a toujours été un angle mort pour le RN…

Et chez La France insoumise alors, c’est un peu la même chose. Reconnaissons que le sport a trop souvent été considéré par les politiques comme une variable d’ajustement. Pour le reste, je veux juste que mon pays marche mieux et que les Jeux olympiques se passent bien.

Justement, comment le Comité d’organisation de Paris 2024 et le CIO réagissent-ils face à la situation politique actuelle ?

Peut-être qu’ils ont l’impression d’être dans un pays en ébullition. Mais je comprendrais qu’ils aient une inquiétude.

Un gouvernement RN en fonction au moment des Jeux olympiques et paralympiques ne nuirait-il pas à l’image de la France à l’international ?

Croyez-vous qu’actuellement nous soyons pris au sérieux à l’étranger ? Ça sera le même problème que lorsque Giorgia Meloni [présidente d’extrême droite du conseil italien] est arrivée au pouvoir. Des gens se poseront des questions, voilà tout. Et si Jean-Luc Mélenchon était à Matignon au moment des JO, quelle serait l’image à l’international ?

En raison de votre titre olympique et de votre position au CIO, vous donnez une légitimité à une alliance perçue comme extrêmement dangereuse pour notre démocratie…

J’ai l’expérience de la vie et du terrain. Je dirais aux réfractaires : « N’ayez pas trop de crainte. »

De grands champions ont exprimé, dans une tribune publiée, le 16 juin, par « L’Equipe », leur « peur » de voir le RN gouverner la France et ont appelé à lui faire barrage. Vous êtes le premier représentant sportif à prendre position pour ce parti…

Je ne vais pas aujourd’hui reprocher à des athlètes d’avoir un engagement ou une opinion politique, puisque j’ai fait la même chose en 1975, en adhérant publiquement à l’UDR [Union des démocrates pour la République]. A l’époque, on m’avait vivement critiqué, jusqu’à me traiter de « facho ». Que Kylian Mbappé dise qu’il faut lutter contre les extrêmes, je peux le comprendre, il est victime du politiquement correct.

Mais je ne saisis pas le discours de Marcus Thuram, qui dénonce un extrême mais pas l’autre. Même si c’est son droit, ça me gêne parce que le programme de Jean-Luc Mélenchon, c’est de la folie. Son parti me rappelle les pays d’Europe de l’Est, à la fin des années 1960, dans lesquels je faisais des compétitions. C’était : « Tu fais ce qu’on dit ou sinon tu dégages. » Il y a mieux comme dialogue.

Ces sportifs évoquent un risque de division du pays et mettent en avant des valeurs de mixité, qui existent au sein de l’équipe de France…

On verra si la mixité sera mise en péril ou pas. De toute façon, ce n’est pas le gouvernement qui va décider de la constitution de l’équipe de France. Mais si Marcus Thuram, qui joue à Milan, ne se sent pas à l’aise dans ce pays, qu’il aille jouer en Angleterre ou ailleurs.

On est d’accord que Giorgia Meloni n’est pas d’extrême gauche, et pourtant, lors des derniers championnats d’Europe d’athlétisme à Rome, les Italiens ont fait un tabac en remportant plus de 20 médailles. Et personne ne l’a dénoncé. C’est comme chez Viktor Orban : les Mondiaux d’athlétisme en Hongrie [en 2023]se sont tellement bien passés que la fédération internationale souhaite y retourner.

Certes, mais un gouvernement d’extrême droite en France ne posera-t-il pas de problème au Comité international olympique ?

Le CIO se suffit à lui-même. N’oublions pas qu’il représente 206 pays, la France n’est pas le centre du monde. Les Jeux olympiques vont bien se passer. Les attentats à Munich en 1972 n’ont pas empêché les Jeux de se dérouler. Il n’y a aucune raison que ça se passe mal avec un gouvernement RN.

En cas de changement de majorité, les ministres concernés par les Jeux n’auraient aucun historique de l’organisation de cet événement…

Qui se souvient des noms du ministre des sports quand j’ai été médaillé en 1972 et en 1976 ? Un changement de l’exécutif ne changera rien : le CIO s’adapte. Il l’a fait avec la Chine, avec le président russe, Vladimir Poutine. En France, il y a un délégué interministériel aux Jeux olympiques et paralympiques [Michel Cadot]d’une très grande qualité. Toute une équipe de fonctionnaires continuera à travailler. Certains seront contents, d’autres feront la gueule. Ce n’est pas l’exécutif seul qui fait tourner cette machine olympique.

Avez-vous envie de jouer un rôle politique dans cette alliance ? Ministre des sports ?

Certainement pas. J’ai 73 ans, j’ai donné. Mais je ne suis pas opposé à aider. Si quelqu’un juge que je peux avoir un avis efficace dans un domaine que je connais très bien, ça ne me gênerait pas du tout. Je ne demande rien et, d’ailleurs, depuis deux ou trois ans, personne ne me demande rien ou ne m’a approché. Et je n’ai pas de lien avec Jordan Bardella ou Marine Le Pen.

Etes-vous toujours opposé à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques sur la Seine ?

Oui, c’est une bêtise. Il fallait rester dans le stade afin de limiter les risques d’extravagances.

Amélie Oudéa-Castéra, la ministre des sports, a annoncé que les athlètes françaises ne pourront pas porter de voile aux Jeux. Est-ce également votre position ?

Voir une athlète voilée ne me choque pas. Il y a le droit local [jurisprudence du Conseil d’Etat sur le principe de neutralité du service public qui s’applique aux fédérations sportives] et le droit sportif qui s’opposent. Le CIO l’autorise, je suis pour le droit sportif.

Libération
jeudi 20 juin 2024 2056 mots, p. 18,19

IDÉES

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18 juin 2024 - Libération (site web)

Collégiens au Mont Valérien «Cette lutte contre les fascismes est importante, surtout aujourd’hui»

ANASTASIA VÉCRIN

IDÉES

Lors d’une visite au mémorial de la France combattante, une classe de troisième du Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine) a pu découvrir le combat de résistants souvent pas beaucoup plus âgés qu’eux. Un appel à la vigilance face aux menaces contre les démocraties.

«Vous connaissez les FTP ?» Ce matin de printemps, Victoria, guide au mémorial du Mont Valérien, à Suresnes près de Paris, commence par tester les collégiens sur la Résistance. «Franc-tireur partisan», lui répond Milan du tac au tac. Les élèves, en troisième au collège Claude-Nicolas-Ledoux du Plessis- Robinson (Hauts-de-Seine), ont été briefés. La conférencière les emmène sur le «parcours du souvenir», chemin emprunté par les 1 008 fusillés entre 1941 et 1944, dont la moitié en 1942. Résistants, communistes, Juifs, Français, étrangers, «ceux qui aimaient la France à en mourir» étaient pour la plupart «à peine plus âgés que vous», leur dit la guide. La visite commence sous l’imposante croix de Lorraine en grès rose des Vosges dans laquelle sont gravés ces mots, prononcés le 18 juin 1940 par le général de Gaulle : «Quoi qu’il arrive la flamme de la résistance ne s’éteindra pas.» Par une petite porte dorée qui contraste avec la grandeur de la place d’armes à la scénographie specta - culaire, le groupe d’adolescents de 14 ans, survêtements de couleurs sombres, baskets blanches et sacs à dos, pénètre dans l’enceinte de la forteresse qui fut le principal lieu d’exécution de résistants et d’otages par l’armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, parmi lesquels Missak Manouchian et les siens, le journaliste et député communiste Gabriel Péri, ou encore le journaliste communiste Lucien Sampaix. Longtemps, seules des commémorations y étaient organisées, notamment

chaque 18 juin, depuis 1945. Jusqu’à ce que le lieu devienne, sur la volonté de De Gaulle, le Mémorial de la France combattante, inauguré en 1960. La mémoire de cette sombre page de l’histoire est accessible gratuitement, mais uniquement sur visites guidées. En 2023, 33 000 personnes s’y sont rendues dont pour moitié des scolaires. DERNIERS MESSAGES Selma est d’emblée enthousiaste : «Le chapitre sur la Résistance est l’un des plus intéressants. Ce sont des gens qui ont exprimé leurs idées et ont agi au péril de leur vie, c’est important de ne pas les oublier.» C’est à la suite de la mort de Jacques Bonsergent, premier résistant exécuté le 23 décembre 1940 au Fort de Vincennes, que les nazis choisissent le Mont Valérien pour leurs mises à mort, un lieu plus discret, proche de la forêt mais aussi de la capitale et de ses institutions. La végétation, luxuriante, et le ballet des tondeuses à gazon contrastent avec l’horreur des exactions commises, que nous rappellent sans cesse les panneaux explicatifs qui ponctuent le chemin. Raphaëlle Riba et Laura Simon, professeures d’histoire-géographie et d’éducation civique et morale, ont découvert le lieu l’année dernière et ont engagé un travail transdisciplinaire sur la Résistance qui lie histoire, éducation civique et français, avec un travail sur le poème d’Aragon, Strophes pour se souvenir, renommé l’Affiche Rouge par Léo Ferré. «Au Mont Valérien, des personnes sont mortes pour une certaine idée de la liberté, ils se sont battus contre le régime de Vichy et les nazis. Ce ne sont pas des modèles à suivre mais ça fait réfléchir les élèves. Qu’est-ce qu’il faut défendre aujourd’hui dans notre pays pour qu’on vive mieux ensemble ? On leur rappelle qu’il y a toujours un risque de basculer vers un régime autoritaire. C’est au coeur du programme de troisième car on travaille sur les années 30. Un élève m’a demandé un jour très justement “est-ce que ça existe une bonne dictature ?” Ça les intéresse», explique Raphaëlle Riba, qui assure que la Résistance et la Shoah sont les deux pages de l’histoire qui passionnent le plus ses élèves. Même si la transmission de la mémoire ne garantit pas celle des valeurs de paix, de tolérance et de liberté, comme l’a montré la sociologue et historienne Sarah Gensburger (1), Laura Simon espère «quecette visite peut faire naître chez les élèves un sentiment d’engagement et faire qu’ils soient un peu moins individualistes. J’ai récemment vu un sondage qui disait que 40 % des 18-25 ans se fichaient de vivre en démocratie. Ils ne se rendent pas compte que ça n’a pas toujours été le cas. C’est important de leur rappeler que leur liberté n’est pas acquise, qu’il faut sans cesse se battre pour elle. Ces élèves vont voter à la prochaine présidentielle». Après une petite ascension, le groupe entre dans la chapelle désacralisée du Mont Valérien, qui était le lieu d’attente des condamnés avant le poteau d’exécution. Victoria ferme la porte. Les élèves découvrent, sur les murs bleus, quelques graffitis montrant les derniers messages politiques des fusillés : «vive la France», «vive le Parti communiste», «mort pour la France». Les poteaux sont là, abîmés par les balles, ainsi que des cercueils. Au sortir de la chapelle, le groupe se retrouve autour d’une cloche de bronze de plus de 2 mètres de hauteur, oeuvre souhaitée par Robert Badinter, réalisée par Pascal Convert et inaugurée en 2003. Les 1 008 noms des personnes disparues au Mont Valérien

y sont gravés en lettres dorées, par ordre d’exécution. «Que remarquezvous ?» lance la guide. «Il y a des noms étrangers», répond un élève. «La résistance en France ce n’était pas seulement les Français. Parmi les fusillés du Mont Valérien, 20 % étaient des étrangers. Cette cloche parle de diversité, il y a des individus de plus de 20 nationalités, plusieurs religions, avec ce souci de traiter tous les noms sur un pied d’égalité.» Reda, qui reste un peu en retrait, a la franchise d’admettre : «Moi ça m’intéresse

pas trop. Que des étrangers aient combattu, oui ça m’inspire du

respect. Je me dis quand même que s’ils ne s’étaient pas battus on ne serait pas dans ce pays développé et démocratique.» Une autre élève interroge : «Pourquoi il n’y a pas de femmes ?» L’explication de Victoria laisse les collégiens cois : «Fusillés, c’est une mort avec les honneurs. Les femmes étaient guillotinées dans des prisons allemandes car elles étaient considérées comme non-combattantes par le Code pénal allemand.» MÉMOIRE VIVANTE La clairière des fusillés apparaît au bout d’un long chemin. Verdoyant et paisible, l’endroit contraste avec les trois rares clichés en noir et blanc montrant des scènes d’exécution. Pris à la dérobée par un sousofficier allemand, Clemens Rüther, qui les a longtemps gardés secrets, l’un d’entre eux n’est autre que celui de l’exécution du groupe Manouchian, le 21 février 1944. «Pourquoi les Allemands qui tirent sont beaucoup plus nombreux que les condamnés ?» demande un élève. «Cela permettait de diluer la culpabilité des soldats», indique la conférencière. «Je ne pensais pas qu’un jour je me retrouverais dans un lieu comme ça où des milliers de gens ont été fusillés», lâche Christian. Au milieu de la clairière, un drapeau français et une stèle, premier élément de la construction de cette mémoire de la France combattante, érigée en 1959. Victoria demande à Milan de lire l’inscription : «De 1940 à 1944, ici tombèrent plus de 4 500 personnes pour leur indomptable foi dans les destins de leur pays.» Les remarques fusent : «C’était pas tous leur pays.» «Ce n’est pas le même chiffre que vous avez dit tout à l’heure à la cloche.» Victoria expose alors la bataille mémorielle dont le Mont Valérien a fait l’objet

entre les gaullistes et les communistes. «Le chiffre est issu d’un consensus. Il y a les faits dont la connaissance évolue dans le temps et la façon dont on en parle. La mémoire, elle est vivante. Il est possible qu’on

parle encore d’une autre façon du Mont Valérien à l’avenir.» Une preuve tangible pour les élèves que les stèles ne garantissent pas la vérité historique. La visite se termine dans la crypte, inaugurée le 18 juin 1960 par De Gaulle. Sont enterrés en arc de cercle quatorze héros et deux héroïnes de la guerre : soldats libérateurs,

résistants fusillés ou déportés. «Nous sommes ici pour témoigner devant l’histoire que de 1939 à 1945 ses fils ont lutté pour que la France vive libre», dit l’inscription qui surplombe les collégiens. La visite se termine et la conférencière missionne les collégiens avec une prière digne d’une messe : «Ce souvenir, c’est vous qui allez le porter. Vous pouvez revenir avec vos familles.» Au cours d’un atelier qui succède à la visite, les collégiens explorent

par petits groupes une série de documents – pièces d’identité, lettres manuscrites, photos, coupures de presse, jugements – pour retracer le parcours d’un fusillé du Mont Valérien, d’origine étrangère. Cette thématique spécifique est un souhait des enseignantes. «J’avais envie de montrer à mes élèves que beaucoup sont étrangers ou issus de l’immigration, que des étrangers avaient joué un grand rôle dans la libération de la France», explique Raphaëlle Riba. «Missak Manouchian a demandé deux fois la nationalité, sans succès. Il n’a jamais été français officiellement, et il est aujourd’hui au Panthéon. Cette panthéonisation est importante pour plus d’inclusion, faire société. Etant donné la situation que nous vivons, les discours qui stigmatisent, je trouve que ça fait du bien. Il y a une grande souffrance chez mes élèves d’origine immigrée notamment, un manque de reconnaissance et donc un grand besoin de reconnaissance. Quand on aborde l’engagement des étrangers, les élèves sont touchés, je sens une certaine fierté.»

NUL APPEL À LA HAINE Victoria, qui anime aussi l’atelier, leur explique la démarche : «Le travail d’historien, c’est de faire des hypothèses et de chercher des traces pour valider cette hypothèse.» Marcel Rajman, 21 ans, polonais. Tony Bloncourt, 21 ans, haïtien. Mohammed Ben Slimane, algérien, 43 ans. Rino Della Negra, 20 ans, d’origine italienne. Karl Schönhaar, 17 ans, un des 11 Allemands fusillés au

Mont Valérien. Les enfants se confrontent à leurs visages, leur écriture. Les fusillés reprennent vie à travers les documents. Quentin dit justement : «Cet atelier, ça nous

rapproche d’eux, beaucoup plus que si c’était un texte narratif.» Mattéo se penche sur une copie de la dernière lettre de Rino Della Negra, qui a refusé le Service du travail obligatoire pour rejoindre la Résistance au sein du groupe Manouchian : «C’est pas facile de lire certains vieux documents mais je trouve ça super intéressant.» Christine, professeure d’anglais, alerte : «Regardez bien la source des coupures de presse car ce sera pas la même version si c’est un journal collabo ou résistant. Conseil qui vaut aussi pour aujourd’hui !» Les dernières lettres touchent particulièrement les élèves. Lorenzo : «Moi ce que je trouve trop fort, c’est la lettre de Manouchian à sa femme. Sacrifier sa vie comme ça, faut avoir du courage, un mental fort. Donner sa vie pour un pays qui n’est pas le mien, je ne sais pas si je pourrais. Je veux bien donner ma vie pour mon pays mais pas pour un autre.» Camille s’étonne de la lettre de Karl Schönhaar, fusillé à 17 ans, à sa mère : «Il lui dit de se séparer des objets qui lui appartenaient et d’avoir un autre enfant, c’est fort.» Des éléments reviennent dans plusieurs lettres : «Aucune lettre n’incite à la haine. On dit aux proches de continuer leur vie. Ce sont des personnes engagées qui n’ont pas voulu que le conflit se poursuive après leur mort,

toutes les lettres sont porteuses d’un message de paix. Cette lutte contre les fascismes est aussi importante, surtout aujourd’hui.» conclut Victoria. Terence a sa propre hypothèse : «Je pense qu’ils ont écrit ces lettres de paix parce qu’ils voulaient se distinguer du régime nazi qui était un régime de haine.»(1) Qui pose les questions mémorielles ? Paris, CNRS, 2023.

«Il y a un grand besoin de reconnaissance chez mes élèves d’origine immigrée. Quand on aborde l’engagement des étrangers, les élèves sont touchés.» Raphaëlle Riba Professeure d’histoire-géographie

L'Humanité
jeudi 20 juin 2024 490 mots, p. 7

Le RN, ennemi de l'Afrique et des panafricanistes

E n choisissant de dissoudre l'Assemblée nationale après sa défaite aux élections européennes, Emmanuel Macron a fait de l'arrivée de l'extrême droite à Matignon non pas une hypothèse pour le printemps 2027, mais un sérieux risque pour le début de l'été 2024. À l'instar d'une frange de la population française qui estime que le moment de « tester » les recettes du Rassemblement national (RN) est arrivé, certains militants « panafricanistes » ethnocentrés proclament que cet événement est de nature à renouveler les relations entre la France et l'Afrique. Il faut méconnaître la nature, l'histoire et l'idéologie de l'extrême droite européenne pour abonder dans ce sens.

Le socle idéologique de l'extrême droite a évolué. À la hiérarchie raciale et l'antisémitisme s'ajoutent l'islamophobie, la théorie du « grand remplacement », la « guerre des civilisations », etc. Le RN de Marine Le Pen et Jordan Bardella est l'héritier des organisations et des groupes paramilitaires qui s'opposaient aux mouvements nationalistes africains - ceux qui ont soutenu le régime d'apartheid en Afrique du Sud. Les aventures coloniales et les luttes des peuples africains pour les indépendances nourrissent son idéologie. Des membres de l'OAS, Occident et Ordre nouveau, que l'on retrouvera plus tard dans l'encadrement et le service d'ordre du Front national-Rassemblement national, ont été mercenaires au Biafra, au Katanga, aux Comores... Vincent Bolloré, qui règne sur un empire médiatique où les thèses d'extrême droite occupent en permanence les antennes, doit sa puissance au continent africain, notamment aux « débris du capitalisme colonial français » sur lesquels il a fait main basse au début des années 1980.

La dynastie Le Pen fait de l'Afrique et de certains de ses chefs d'État des sources de financement. Marine Le Pen, tout en critiquant la Françafrique, y cultive des réseaux. En 2017, elle a été reçue par feu l'autocrate Idriss Déby. En janvier 2023, elle est allée au Sénégal pour y rencontrer un Macky Sall en pleine dérive dictatoriale. Comme en France, madame Le Pen signale à gauche mais tourne toujours à l'extrême droite. Elle promet des ruptures en matière de politique africaine de la France, tout en votant pour le maintien des instruments de la politique impérialiste française (opérations militaires, franc CFA/Eco, francophonie franco-centrée...). Elle veut bloquer les transferts d'argent des travailleurs immigrés à leur famille. En 2022, elle a obtenu d'Emmanuel Macron l'interruption de l'aide publique au développement au Mali.

Les progressistes africains doivent déconstruire le discours de l'extrême droite. Le Rassemblement national est porteur d'une idéologie décliniste, ultralibérale, xénophobe, raciste et violente. Il ne renoncera pas à la politique de puissance de la France en Afrique. Les panafricanistes de gauche seront des cibles privilégiées d'une guerre renouvelée contre les aspirations de souveraineté des sociétés et de la jeunesse africaine.

Le Figaro, no. 24828
Le Figaro, jeudi 20 juin 2024 707 mots, p. 2

Politique

Aussi paru dans
19 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Législatives : Gabriel Attal en première ligne d'une campagne « démacronisée »

En froid avec le chef de l'État depuis la décision solitaire de la dissolution, le premier ministre multiplie les déplacements.

Quinault-Maupoil, Tristan

Tous ne pourront pas y prêter une oreille. Le temps de cette courte campagne est précieux. En convoquant mercredi soir une visioconférence avec les candidats de la majorité sortante, Gabriel Attal veut convaincre qu'il ne faut pas prêter le flanc au défaitisme. Quelques instants auparavant, le premier ministre a fustigé le coût des programmes du RN et du Nouveau Front populaire depuis le journal télévisé de TF1. Puisque Jordan Bardella a pris ses distances avec la baisse promise de la TVA sur les produits de première nécessité et l'annulation de la dernière réforme des retraites, Gabriel Attal a pointé du doigt un « programme qui se pèle »comme un « oignon »« il ne reste à la fin que les yeux pour pleurer ». Ce jeudi, il tiendra une conférence de presse du même acabit avant de filer dans la Sarthe et l'Orne pour arpenter le terrain

D'abord sidéré par la dissolution et gagné par le doute, Gabriel Attal remonte sur son cheval. Poussé par les députés sortants à se placer en première ligne pour sauver ce qu'il reste à sauver, le premier ministre est entré de plain-pied dans la campagne. Après s'être assuré que le chef de l'État se ferait le plus discret possible. Pas seulement pour des raisons tactiques mais aussi parce que les relations entre les deux têtes de l'exécutif sont devenues... polaires, à en croire un interlocuteur récent de Gabriel Attal. Bien qu'ils restent «constamment en contact, tous les jours», jure l'entourage du chef du gouvernement. L'annonce surprise de la dissolution, apprise sur le tard par le premier ministre, a terminé d'installer un fossé entre les deux hommes. L'agacement de Matignon devenait déjà perceptible bien en amont, quand le trentenaire constatait que l'Élysée freinait de plus en plus ses initiatives. Gabriel Attal, qui a vu le sol se dérober sous ses pieds au moment de l'allocution d'Emmanuel Macron, comprend maintenant qu'elle lui offre l'opportunité de se démarquer de la tutelle encombrante du chef de l'État sans apparaître déloyal. « Pour la première fois depuis 25 ans les Français vont choisir leur premier ministre. Celui qui en sortira(vainqueur) aura une légitimité forte », a-t-il dit sur TF1, en réinterprétant la Constitution au détriment du président.

« Un rôle à jouer »

Quand bien même il risque d'être un très éphémère premier ministre en cas de défaite de son camp le 7 juillet, il quittera Matignon affranchi. Le «petit frère» , ainsi que l'a surnommé Emmanuel Macron mardi devant des enfants au Mont-Valérien, pourrait-il tirer son épingle du jeu ? «Vous vous démenez. Notre salut est chez vous», lui a lancé, le même jour dans le 16e arrondissement de Paris, une femme qui a «la trouille» des conséquences de la dissolution. À plusieurs reprises cette semaine, des témoignages similaires lui ont été adressés. «Il faut dire au président qu'il ferme sa gueule», a-t-il entendu dans le Val-de-Marne lundi d'un homme bienveillant à son égard. «Qu'il existe des colères dans le pays, j'en suis conscient» mais «ce n'est pas une élection présidentielle», répète le premier ministre à la presse pour sortir Emmanuel Macron de l'équation qui l'oppose à Jordan Bardella et à la gauche.

Les macronistes d'hier sont devenus les attalistes d'aujourd'hui, à l'instar des Jeunes avec Macron (JAM) qui ont édité cette semaine une affiche de campagne avec le seul visage du locataire de Matignon. Des louanges qui tranchent avec les tombereaux de critiques qui s'abattent sur Emmanuel Macron. Bien qu'une ministre en campagne raconte avoir «défoncé» Gabriel Attal quand elle l'a entendu annoncer le maintien de la réforme de l'assurance-chômage, par la publication d'un décret avant le second tour des législatives anticipées. Même en cas de défaite nationale, il aura «un rôle à jouer», imagine une huile de la majorité. Alors qu'il est en bonne place pour conserver son siège de député des Hauts-de-Seine, «je pense qu'il voudra être président de groupe à l'Assemblée nationale. Il y aura aussi le congrès de Renaissance», pour en prendre la tête à l'automne. Rampe de lancement idéale pour 2027. Mener la bataille impossible de la dissolution vaut bien un parti. T.Q.-M.

Le Monde
jeudi 20 juin 2024 114 mots, p. 1

[Comment le RN a obtenu l’aval des Klarsfeld...]

Comment le RN a obtenu l’aval des Klarsfeld

« Le Monde » raconte les dessous du choix de Serge Klarsfeld, qui se dit prêt à voter RN face à la gauche

Macron cible la gauche

En visite sur l’île de Sein, le chef de l’Etat a dénoncé le programme « immigrationniste » du Nouveau Front populaire

L’anti-écologisme

L’extrême droite a fait du rejet des mesures en faveur de l’environnement une arme de campagne

Glucksmann et la digue de gauche

Dans une tribune au « Monde », le député européen explique son ralliement à l’alliance de gauche, au nom de la lutte contre l’extrême droite

L'Humanité
jeudi 20 juin 2024 1265 mots, p. 2

Contre le Nouveau Front populaire, la guerre des médias

Jessica Stephan

Législatives Depuis la dissolution de l'Assemblée nationale, un cap a été franchi dans le traitement médiatique réservé à la gauche. La virulence des attaques se répand, couplée à une trop fréquente complaisance envers l'extrême droite.

Il a fallu plusieurs heures pour qu'ils s'en rendent compte. Dans la soirée du 10 juin, les principales formations de gauche annoncent la création du Nouveau Front populaire (NFP), une alliance inédite, destinée à vaincre l'extrême droite et à remporter les élections législatives anticipées. Mais, en direct, sur la plupart des chaînes d'information en continu, l'événement semble d'abord anecdotique. Peu de temps d'antenne lui est alors consacré. En quelques jours, le NFP prend cependant de l'ampleur, rassemblant un périmètre jamais vu à gauche et suscitant l'espoir, et finit par se tailler une place sur les plateaux. Mais beaucoup de médias privés y voient l'ennemi à abattre.

La palme revient à CNews et Europe 1, propriétés du milliardaire d'extrême droite Vincent Bolloré - qui lorgne désormais le Figaro - toujours prêtes à exalter le RN et à qualifier le NFP de « coalition du déshonneur ». Le programme de la gauche unie mènerait, selon elles, le pays « à la ruine ». « Les Français ont le sentiment, qui est sans doute vrai, que la FI est infréquentable, extrémiste, et que le RN, c'est autre chose, ce n'est pas un parti qu'ils qualifieraient d'extrême droite, si tant est qu'on puisse définir l'extrême droite », insiste Pascal Praud dans la nouvelle émission de Cyril Hanouna si bien nommée On marche sur la tête, sur Europe 1. « Cette fois-ci, s'il y a un front républicain, il est du côté du RN. Ils sont beaucoup plus républicains, beaucoup moins dangereux que leurs adversaires. Je trouve intéressant de voir, s'il y a un second tour entre cette gauche radicale et ce bloc national, comment vont se prononcer les habituels donneurs de leçons, est-ce qu'ils vont faire barrage ou pas à la gauche antisémite ? » ajoute le journaliste Alexandre Devecchio, en charge du FigaroVox, dans l'Heure des pros, sur CNews. Et le directeur des rédactions du Figaro, Alexis Brézet, de cogner lui aussi, qualifiant sur Europe 1 le NFP d' « union avec des antisémites, des vrais ! des antiparlementaristes, des vrais ! des factieux, des vrais » !

« Il faut parler aux électeurs de Bardella pour qu'ils ne se détournent pas de BFM »

L'attaque est frontale, alors même que les chaînes du groupe Bolloré ont plusieurs fois été rappelées à l'ordre par l'Arcom pour leurs pratiques médiatiques, totalisant 44 mises en garde, mises en demeure et amendes depuis 2012. Mais BFMTV n'est pas en reste. L'antenne, en plein remaniement éditorial, a donné pour consigne à ses équipes de donner davantage la parole à des éditorialistes de droite et d'extrême droite, comme l'a révélé Mediapart. Une liste a même été envoyée. L'idée : « L'électeur de Bardella n'a pas envie d'entendre que son candidat est nul, qu'il n'a pas de programme ou qu'il est raciste. Il faut parler à ces gens-là pour qu'ils ne se détournent pas de BFM », résume une journaliste de la chaîne. Les responsables de gauche sont aussi souvent les cibles d'un ton insidieux ou suspicieux. Au lendemain d'un meeting de soutien au NFP, à Montreuil, le 17 juin, Olivier Faure (PS) était l'invité d'Apolline de Malherbe. Au sujet de la foule présente, la présentatrice demande : « Il n'y a pas quelque chose qui vous a frappé ? » Et de poursuivre : « Il n'y a pas du tout de drapeau français. Il y avait des drapeaux palestiniens, des drapeaux du Front populaire, des drapeaux de la France insoumise, mais il n'y avait aucun drapeau français. »

Manière d'exclure implicitement la gauche (qualifiée d' « anti-France » par ses adversaires) et ceux qui votent pour elle du champ républicain. Au menu du reste de ce face-à-face parfois proche du réquisitoire : l'antisémitisme supposé de la FI, prétexte principal à la charge contre la gauche - juste avant les divisions internes et le chiffrage du programme. Un autre jour, sur LCI, une journaliste en plateau lance un sibyllin : « Vous vous rendez compte qu'avec le package proposé par le NFP, on en vient presque à se dire que ce que propose le RN, c'est moins coûteux que ce que propose la gauche ? », avant de reprendre le cliché éculé selon lequel ce sera la « dépense à gogo », sans se poser la question des différents modèles économiques mis en débat. L'économiste Michaël Zemmour lui répond que la gauche compte sur de nombreuses nouvelles recettes, tout comme il l'a fait sur France Info, où le journaliste a conclu l'échange en glissant : « Merci, Michaël Zemmour, économiste classé à gauche », comme pour prendre une distance. Pourquoi pas. À condition que les économistes de droite soient eux aussi qualifiés comme tels...

Interruptions, citations partielles, présentation tronquée...

Certaines questions posées, jusque sur les antennes et sur les plateaux du service public - que le RN voue à la privatisation -, interpellent donc elles aussi tant la banalisation de l'extrême droite et la mise en accusation de la gauche se sont imposées. À différents degrés, un deux poids, deux mesures s'installe. Invité de France Info le 19 juin, Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, a pu l'expérimenter. Interruptions fréquentes, citations partielles des partenaires... jusqu'à la présentation tronquée des mesures du programme du NFP, en omettant des précisions clés pour leur compréhension. Ainsi, devant la question : « Est-ce que c'est bien 50 milliards d'euros de hausse d'impôts prévue dès cet été ? », le député sortant du Nord a été contraint de recadrer le présentateur : « Est-ce que tout simplement vous pourriez préciser que ces hausses d'impôts concernent le capital, c'est-à-dire les plus riches ? » La veille, la ministre de la Culture, Rachida Dati, invitée sur France Inter, affirmait que François Hollande « fait campagne avec des antisémites », sans que les journalistes ne relèvent ou ne lui demandent d'étayer ses accusations. Mathias Reymond, président de l'observatoire des médias Acrimed, décrypte cette évolution : « Une barrière a été franchie, en commençant à laisser entendre que la FI est antisémite. » Un mouvement qui « s'est aggravé avec la dissolution, pour inciter les électeurs à ne pas aller vers la FI et le NFP. Alors que les accusations n'ont jamais été étayées nulle part, à aucun moment, par les défenseurs de cette thèse ».

Un stupéfiant renversement s'opère : le RN est présenté comme respectable et la gauche, non. « On n'étudie pas, de manière aussi rigoureuse, les candidatures du RN qui ont eu des positions clairement racistes, clairement antisémites, qui ont eu des condamnations », déplore Mathias Reymond. Une illustration ? Lorsque le chroniqueur Olivier Dartigolles, sur CNews, tente : « Pour éviter le deux poids, deux mesures, est-ce qu'on peut regarder certains profils de candidats RN ? », Pascal Praud embraye sans lui laisser la parole. Le président d'Acrimed alerte : « Ce qui me semble le plus effarant, c'est que les journalistes sortent de leur rôle de journalistes pour attaquer le NFP. »

Un mouvement favorisé par l'extrême concentration du secteur de la presse et la course à l'Audimat. « Il y a un combat politique, idéologique, mené par la plupart des médias et des éditorialistes qui ne se retrouvent pas du tout dans le programme de la gauche », poursuit Mathias Reymond. « Il y a un affrontement entre deux blocs, un de gauche et un d'extrême droite. Et les médias ont fait, pendant des années, à la fois le jeu du RN en privilégiant les thèmes qu'il met en avant et, de l'autre côté, critiqué et tapé de manière assez virulente sur la gauche de gauche. Ils ne peuvent plus défendre les seconds face aux premiers. » Avec une conséquence glaçante : « Le choix d'une partie des médias, c'est : tout, sauf le Nouveau Front populaire. » Tout, même le Rassemblement national. 

Le Monde
élections législatives, jeudi 20 juin 2024 1000 mots, p. 10

Reportage

A Blendecques, les « réfugiés climatiques » entre colère et impuissance

Dans cette ville du Pas-de-Calais durement éprouvée par les inondations cet hiver, l’abstention et le Rassemblement national triomphent

Stéphane Mandard

Blendecques (Pas-de-Calais) - envoyé spécial - Ils sont vingt-huit à avoir glissé un bulletin écologiste dans l’urne, dimanche 9 juin, lors des élections européennes. Les habitants (4 926 au dernier recensement, en 2020, dont 3 715 inscrits) de Blendecques, dans le Pas-de-Calais, ont subi de plein fouet les effets dévastateurs du dérèglement climatique avec des inondations à répétition, des maisons et des vies à reconstruire.

Pourtant, le parti censé incarner la lutte contre le réchauffement climatique n’a pas bénéficié d’un raz de marée dans les urnes. Au contraire. La liste emmenée par Marie Toussaint a obtenu 1,7 % des voix. Très loin du Rassemblement national (RN) et de ses 50,7 %, devancée par l’Alliance rurale de Jean Lassalle (2,5 %) et par le Parti animaliste (2,2 %).

« Les premiers réfugiés climatiques, c’est nous », reconnaît pourtant Vincent Maquignon,adjoint (sans étiquette) aux sports à la mairie de Blendecques. Sa jolie maison en brique rouge va être rasée, comme une dizaine d’autres dans sa rue, prise en étau entre deux bras de l’Aa. L’Etat doit les racheter pour y construire un bassin de rétention.

« C’est un crève-cœur de devoir partir, mais, avec le réchauffement, les inondations vont se répéter et s’intensifier », dit ce père de famille de 52 ans. Il est bien placé pour le savoir : il est chef d’équipe à Voies navigables de France. Son poste de vigie de l’environnement ne l’a toutefois pas orienté vers le vote écologiste : « Un jour, ils s’insultent et le lendemain ils sont tous copains. J’ai horreur de ces gens. »

Aux législatives, il privilégiera le « candidat de terrain ». Malgré les « petits arrangements entre les partis », sa voix devrait se porter sur le député sortant, Bertrand Petit (divers gauche), investi par le Nouveau Front populaire : « Les autres, comme le jeune du RN[Auguste Evrard, 24 ans] , on ne les a pas vus pendant les inondations. » Contrairement à Gabriel Attal, qui, sitôt nommé premier ministre, début janvier, s’était rendu auprès des sinistrés du Pas-de-Calais. Depuis, il y est retourné quatre fois – notamment pour son premier déplacement de campagne, à Boulogne-sur-Mer, (Pas-de-Calais) le 13 juin – pour y annoncer plus de 50 millions d’euros d’aides.

« On est à bout »

Dans leur mobil-home, Jean-Claude et Catherine Reny ont tout de même le sentiment d’avoir été « abandonnés ». Une trentaine de baraquements ont été installés dans la zone commerciale de Longuenesse pour accueillir les naufragés de Blendecques. Le couple y vit depuis janvier et espère regagner sa maison à la fin du mois. « Attal est venu, revenu, mais qu’est-ce qui a changé ? Rien », estime Catherine Reny, agente de service à Saint-Omer. « Bardella a fait un carton à Blendecques. C’est normal, les gens en ont ras le bol, mais qu’est-ce que ça va changer s’il est élu ?, s’interroge M. Reny. Les prix du gazole et du gaz vont continuer à augmenter. » Le couple s’abstiendra ou votera blanc.

Deux mobil-homes plus loin, Anne Riquet, 69 ans, a déjà fait son choix : « Ce sera Berdella, Berdolla, Bardolla… je ne sais jamais comment on prononce son nom, mais il parle bien. » Les travaux de rénovation dans sa maison ont démarré le 17 juin, et la nouvelle cuisine n’est pas attendue avant septembre. « Un bassin de rétention a été créé près de chez moi, mais ça n’a pas empêché d’avoir 90 centimètres d’eau dans le salon, rappelle la sexagénaire en tirant sur sa cigarette. Qui peut régler le problème du réchauffement climatique ? »

Cheveux teints en violet, veste d’ambulancière et gros 4 × 4 de marque allemande, Sylvie Wident, « dans l’opposition à la mairie », préfère garder son vote secret tout en se revendiquant « pas du tout écolo ». A 53 ans, elle a toujours vécu à Blendecques : « Le “dérangement climatique”, il a bon dos. Il y a toujours eu des inondations ici, mais jamais à ce point. Neuf cents foyers ont été touchés. On est en juin, et rien n’a été fait : pas d’entretien des berges, pas de travaux de protection, pas de curage des fossés. Les gens votent RN, car ils en ont marre, c’est très simple. »

Devant les panaches de fumée de l’usine à papier NorPaper, 170 salariés, Jean-Marie, 60 ans, fine moustache et lunettes de soleil, ouvre le procès de l’ « écologie punitive » : « A les écouter, au nom de la lutte contre la pollution, bientôt, il n’y aura plus d’usines en France. »Le mécanicien, qui souhaite garder l’anonymat, n’avait pas voté aux dernières législatives. Cette fois, il pense glisser un bulletin Les Républicains parce que « Macron, y en a marre » et que « la famille Le Pen, ce n’est pas[sa] came ».

Bénévole aux Restos du cœur, Denis Hurtevent, 63 ans, estime lui que « le RN, ce n’est plus le Front national d’avant, de Jean-Marie. Il ne me fait pas peur ». Une cinquantaine de familles viennent régulièrement chercher des provisions auprès de l’association. Aujourd’hui, des cagettes de pommes de terre sont arrivées. « Pendant les inondations, des familles venaient en pleurs, mais les dons et les aides de l’Etat n’ont pas suivi. On est à bout. »Le portrait de Coluche plane dans le local.

« C’est bien de défendre la nature, mais les écologistes sont trop dans les extrêmes,estime Magalie Feramus, 45 ans, quand ils se couchent sur la route pour bloquer la circulation, à chaque fois, ça dégénère en violences et après, ils ne sont pas pris au sérieux. » Les deux bénévoles ne sont pas allés voter aux élections européennes, et comptent également s’abstenir aux législatives. « On est un peu perdus,confie Mme Feramus. Je préfère ne pas voter plutôt que de faire une erreur. » A Blendecques, l’abstention a atteint 54 % le 9 juin.p

Le Monde
élections législatives, jeudi 20 juin 2024 800 mots, p. 5
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19 juin 2024 - Le Monde (site web)

Excepté la majorité, tous les partis veulent supprimer la niche fiscale des armateurs

Cette « dépense fiscale » est l’une des plus importantes, après le crédit d’impôt recherche, les déductions pour les emplois à domicile et l’abattement de 10 % pour les retraités

Jean-Michel Bezat

Un vent très désagréable souffle ces jours-ci sur Marseille, où l’armateur de porte-conteneurs CMA CGM a installé son siège mondial. Le Rassemblement national (RN) a inscrit in extremis dans son programme la suppression de l’avantage fiscal dont le secteur bénéficie depuis vingt ans, en France et dans les autres pays de l’Union européenne, afin de résister à la concurrence des armateurs asiatiques et aux pavillons de complaisance. Il préconise l’abrogation de la taxe forfaitaire au tonnage sur leurs navires en propriété sous pavillon européen, qui se traduit par un prélèvement limité à environ 2 % du chiffre d’affaires, et un retour au droit commun, celui de l’impôt sur les sociétés (IS) taxant les bénéfices à 25 %.

« C’est une nouvelle mesure de notre feuille de route, explique Jean-Philippe Tanguy, ex-député de la Somme et potentiel ministre de l’économie de Jordan Bardella si le président du parti d’extrême droite accédait à Matignon. Il n’y a aucune raison pour que les armateurs bénéficient d’une telle niche fiscale, aucune contrainte particulière qui le justifie. Il ne s’agit pas de leur imposer une nouvelle taxe, mais de leur faire payer les mêmes impôts que les autres acteurs économiques. »Le « M. Economie » du RN estime que « ces pratiques fiscales jouent un rôle dans la crise de la démocratie ». Si la mesure a été ajoutée au dernier moment pour répondre aux injonctions de trouver des recettes immédiates, admet-il, elle s’inscrit « dans une stratégie plus large pour imposer les superprofits ».

Sur les 465 « dépenses fiscales » en 2023, la niche des armateurs (à laquelle s’ajoute l’exonération de cotisations patronales sur les salaires des marins et des taxes sur le fioul) est l’une des plus importantes, après le crédit d’impôt recherche (CIR), les déductions pour les emplois à domicile et l’abattement de 10 % pour les retraités. Elle a représenté 5,6 milliards d’euros de manque à gagner pour l’Etat en 2023, après 3,8 milliards en 2022, selon le ministère de l’économie et des finances.

Volatile et aléatoire

En période de disette budgétaire, la demande d’abrogation fait presque l’unanimité dans le monde politique. Seule la majorité présidentielle ne l’évoque pas. Sans surprise, les partis de gauche y sont favorables ; Les Républicains aussi, qui ont proposé la quasi-suppression de la taxe au tonnage lors de l’examen du projet de loi de finances 2024 et un retour au droit commun.

C’est évidemment CMA CGM, numéro 3 mondial du porte-conteneurs, qui a le plus à perdre dans l’affaire, même si des sociétés comme Bourbon ou Louis Dreyfus Armateurs sont concernées. Dans un entretien au Monde (6 mai), le PDG du géant marseillais, Rodolphe Saadé, défendait le statu quo en rappelant qu’il paye l’IS sur la logistique, une part croissante de son activité, et les terminaux portuaires.

La taxe au tonnage, ajoutait-il, « on la paie, que l’on gagne de l’argent ou pas », rappelant qu’il avait réinvesti l’essentiel des superprofits de 2021-2022 (40 milliards d’euros). « Qu’est-ce que ça veut dire, les superprofits ? Nous avons connu deux années exceptionnelles. Le reste du temps, nos résultats sont en dents de scie. Quand le cycle économique est favorable, nous investissons : 35 milliards d’euros sur cinq ans, utiles à l’entreprise et au pays. »

Les principaux concurrents de CMA CGM, comme l’italo-suisse MSC, le danois A. P. Moller-Maersk ou l’allemand Hapag-Lloyd, bénéficient aussi de cet avantage. Sa suppression unilatérale par la France créerait donc une distorsion de concurrence.

Mais M. Tanguy juge probable que les pays d’origine de ces compagnies souhaiteront à leur tour y regarder de plus près. D’autant que le rapport de force s’est inversé : les numéros un, deux, trois et cinq du secteur sont désormais européens, le chinois Cosco se classant à la quatrième place, le taïwanais Evergreen à la sixième et le japonais One à la septième.

Le RN a trouvé une recette nouvelle, populaire et indolore pour le contribuable. Mais aussi volatile et aléatoire que peut l’être le marché du transport par conteneur. Durant la décennie 2010-2020, les grands du shipping ont oscillé entre pertes et bénéfices modestes, les taux de fret jouant au yo-yo en fonction des échanges commerciaux et des capacités excédentaires ou déficitaires des flottes. Après une folle exubérance entre la fin de 2020 et le début de 2023, ils ont chuté jusqu’en décembre avant de se redresser en raison de la crise en mer Rouge.

L'Humanité
jeudi 20 juin 2024 770 mots, p. 9

Pour torpiller la gauche, Macron plagie le RN

Emilio Meslet et Julia Hamlaoui

Élections Sentant la défaite poindre, le chef de l'État s'est attaqué au Nouveau Front populaire avec les mots de l'extrême droite. Il fustige un projet « immigrationniste » et se vautre même dans la transphobie, suscitant l'ire des partis et des associations progressistes.

Affirmer lutter contre l'extrême droite et avoir ses mots plein la bouche. Chez Emmanuel Macron, ce n'est pas une maladresse, mais une stratégie de triangulation maintes fois éprouvée. Une tactique à nouveau mise en oeuvre, ce mardi, lors d'un déplacement sur l'île de Sein (Finistère) pour les commémorations de l'appel du 18 juin 1940. Dos au mur depuis qu'il a décidé de dissoudre l'Assemblée nationale, le chef de l'État s'en est pris à l'union de la gauche, dont il craint la dynamique devant l'inéluctable débâcle de son camp. Devant une poignée de badauds bretons et surtout une caméra de BFMTV, il a fustigé le Nouveau Front populaire (NFP), qualifié d' « extrême gauche », et son programme, jugé « immigrationniste ». Du Marine Le Pen dans le texte.

Mais le président de la République ne s'est pas arrêté en si mauvais chemin dans sa reprise du vocable d'extrême droite pour commenter le projet de la gauche, dans lequel il dit trouver « des choses ubuesques comme aller changer de sexe en mairie ». Et ce, alors que le document du NFP propose d'« autoriser le changement d'état civil libre et gratuit devant un officier d'état civil ». Changement de genre et non de sexe, donc. Pour parfaire le triste tableau, l'hôte de l'Élysée a ajouté qu' « à l'extrême gauche, il n'y a plus de laïcité ». Une façon très sarkozyste d'incarner le front républicain - qu'il a lui-même torpillé - en allant sur le terrain de l'ennemi qu'on est censé combattre.

des minorités prises pour cible

Devant sa défaite annoncée, Emmanuel Macron ne renonce donc à aucune outrance, y compris transphobe, pour tenter de combler son retard. De quoi provoquer, à gauche, de nombreuses réactions outrées. « Diviser, cliver, stigmatiser, susciter la haine. Ce président, élu pour faire barrage au RN, en devient le minable perroquet », a écrit, sur X, Ian Brossat, porte-parole du PCF. « Cette manière de flatter les réactionnaires est insupportable », a réagi Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes. Et son homologue socialiste, Olivier Faure, d'abonder : « Un barrage... toutes vannes ouvertes. Les mots finissent par manquer devant tant d'inconséquence et de cynisme. »

La saillie du président sur les personnes trans, cibles favorites de l'extrême droite, a particulièrement fait parler. « Emmanuel Macron convoque la transphobie pour attaquer les programmes de ses opposant·es politiques. La stratégie est donc claire : instrumentaliser les minorités dans la course au pouvoir », a dénoncé Julia Torlet, présidente de SOS Homophobie. L'insoumis Jean-Luc Mélenchon estime que « le président ignore la dose de souffrances que cela implique pour les personnes concernées » et rappelle que « cette possibilité existe déjà dans la loi ». « Il n'est pas nécessaire d'avoir suivi un traitement médical ou d'avoir été opéré. Vous devez démontrer que le sexe indiqué sur votre état civil ne correspond pas à celui de votre vie sociale (identité de genre) », précise ainsi le site service-public.fr où sont consignées les démarches qui doivent, pour l'heure, s'effectuer « auprès du tribunal ». Emmanuel Macron a même été rappelé à l'ordre par son ancien ministre Clément Beaune, par ailleurs candidat à sa réélection comme député sous l'étiquette Renaissance : « Pour les personnes trans, pour les personnes LGBT, pour toutes et tous, nous devons rejeter toute stigmatisation dans le discours politique et faire avancer les droits. »

pillage sémantique, pari hasardeux

Les dangereux propos du président de la République, lequel proposait jadis de simplifier les procédures pour le changement de genre, disent aussi la panique qui est la sienne devant la déroute de son camp et la dynamique du NFP. Son électorat âgé, en général plus conservateur que le reste de la population, fuit peu à peu vers le RN. Ce qui avait déjà conduit Emmanuel Macron à s'aventurer dans le pillage sémantique de l'extrême droite en reprenant notamment le terme de « décivilisation ». Questionné sur cette fâcheuse tendance, en février, par les journalistes de l'Humanité, qualifiés de « drôles de censeurs », le chef de l'État répondait qu'il « ne faut pas laisser (au RN) la capacité à nommer le réel ».

Du réel il ne s'embarrasse pourtant pas, dès lors qu'il s'agit de diaboliser la gauche qui aujourd'hui le menace. Avec ce genre d'assertion attrape-réacs, Emmanuel Macron prend le pari hasardeux que le confusionnisme peut lui être favorable, quitte à brouiller parfois les frontières avec l'extrême droite. Au risque de ne pas seulement être celui qui reprend les mots du RN, mais aussi celui qui l'aura porté au pouvoir.

Le Monde
Élections législatives, mercredi 19 juin 2024 1281 mots, p. 4,5
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18 juin 2024 - Le Monde (site web)

La stratégie confuse du camp Macron dans l’attribution de ses investitures

La majorité a décidé de ne présenter aucun candidat dans 67 circonscriptions. Des choix locaux, parfois jugés incohérents, qui doivent profiter au PS ou à LR

Robin D’Angelo et Alexandre Pedro

Cela devait être l’occasion de préparer l’avènement d’une nouvelle majorité. C’est finalement l’incapacité du camp présidentiel à nouer de nouvelles alliances qui est soulignée. Lundi 17 juin, Renaissance, Horizons et le MoDem ont enfin dévoilé la liste conjointe de leurs investitures pour les élections législatives des 30 juin et 7 juillet. Au total, la majorité sortante ne présentera que 489 candidats – dont 24 ministres sur les 35 que compte le gouvernement –, alors que l’Assemblée nationale compte 577 sièges. Répartis dans 97 départements, auxquels il faut y ajouter les onze circonscriptions des Français de l’étranger, ils mèneront campagne sous la bannière « Ensemble pour la République ».

Le chiffre, en deçà des 569 circonscriptions investies en 2022, illustre l’incapacité des troupes présidentielles à orchestrer le « dépassement ». Comprendre : attirer des candidats issus d’autres formations, dans l’espoir d’élargir la majorité. Le 10 juin, au lendemain de l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale, le secrétaire général de Renaissance, Stéphane Séjourné, avait évoqué la possibilité de « donner l’investiture »à des députés sortants de l’opposition faisant « partie du champ républicain ».

Les ambitions ont largement été revues à la baisse, puisque aucun parlementaire issu d’un autre groupe que ceux de la coalition gouvernementale n’a été investi. A la place, la majorité sortante a décidé de ne présenter aucun candidat dans 67 circonscriptions, là où elle estime ne pas être en mesure de l’emporter face au Rassemblement national (RN) ou au Nouveau Front populaire (NFP). Dans ces endroits, le camp présidentiel « a fait le choix de ne pas envoyer de candidats pour garantir de faire barrage aux extrêmes », a justifié le premier ministre, Gabriel Attal, le 17 juin sur RTL. « Et dans ces cas-là, on soutient un autre candidat. »

A défaut de gagner des alliés, donc, la manœuvre a vocation à enrôler bon gré mal gré des candidats issus des oppositions dans « un bloc central », même s’ils ne s’en revendiquent pas. Et ainsi mieux renvoyer dos à dos l’extrême droite de Marine Le Pen et Eric Ciotti, et l’alliance des gauches (« insoumis », socialistes, écologistes et communistes). « La majorité doit organiser un vote utile dès le premier tour, résume Laurent Hénart, le président du Parti radical, l’une des composantes du camp présidentiel. Car si on ne le fait pas, les duels entre l’extrême gauche et l’extrême droite vont se multiplier au second. »

Stratégie confuse

Sans accord national entre appareils politiques, c’est à l’échelon local que les cadres de la majorité ont eu à charge d’identifier les circonscriptions dans lesquelles ils ne présenteraient pas de candidat au nom de « l’arc républicain ». En Meurthe-et-Moselle, l’ex-député Renaissance et responsable des investitures Emmanuel Lacresse a ainsi plaidé pour ne pas présenter d’adversaire face au candidat Les Républicains (LR) Thibault Bazin, menacé d’être défait par l’extrême droite. « Ici, il n’y a jamais eu de députés RN, et nous voulons que ça reste comme ça », vante M. Lacresse.

Pas de candidat non plus face à Dominique Potier dans le département. Ce proche de François Ruffin est pourtant investi par le Parti socialiste (PS) et, de facto, intégré au Nouveau Front populaire, bien qu’il ne fasse pas campagne sous les couleurs de la coalition de gauche. « C’est un mystère », répond-il lorsqu’on l’interroge sur les raisons qui, selon lui, ont amené Renaissance a ne pas présenter de candidat face à lui. Outre Dominique Potier, deux autres députés sortants issus de la gauche ont été épargnés par le camp présidentiel : il s’agit des socialistes Jérôme Guedj, qui se représente dans l’Essonne hors accord du Nouveau Front populaire, et Cécile Untermaier, candidate en Saône-et-Loire, avec l’étiquette de l’alliance de gauche. « C’est une manipulation très grossière », dénonce M. Guedj, qui, bien qu’il ait rompu avec La France insoumise (LFI), ne revendique pas moins son « opposition claire » à Emmanuel Macron.

A droite, certains candidats s’étonnent également de ne pas avoir un candidat de la majorité face à eux, à l’image de l’ex-député LR du Haut-Rhin Raphaël Schellenberger. « C’est sûrement en remerciement de mon engagement à leur mettre des candidats LR dans les autres circonscriptions du département,ironise ce proche d’Aurélien Pradié (ex-député LR du Lot), inlassable contempteur de la Macronie. Et puis, en remerciement pour mon vote de la motion de censure. »Celle-ci avait été déposée en mars 2023 lors de la réforme des retraites par le groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires (LIOT). Neuf de ses membres n’auront pas de candidats Renaissance, MoDem ou Horizons face à eux. C’est par exemple le cas des députés sortants Bertrand Pancher (Meuse), Charles de Courson (Marne) ou encore Pierre Morel-A-L’Huissier (Lozère).

Trois autres députés LR ayant voulu faire chuter le gouvernement en 2023 se retrouvent exemptés d’un adversaire issu du camp présidentiel : Julien Dive (Aisne), Justine Gruet (Jura), et Francis Dubois, opposé à François Hollande en Corrèze, qui bénéficie du soutien du camp présidentiel. Pas de candidat pro-Macron non plus face à quelques parlementaires LR peu susceptibles de nourrir de la bienveillance à l’égard du chef de l’Etat, comme Michèle Tabarot (Alpes-Maritimes) ou Pierre-Henri Dumont (Pas-de-Calais). A l’inverse, des élus au profil plus « macroncompatible » n’ont pas eu cette chance, à l’instar de la députée LR sortante Véronique Louwagie, qui doit affronter la candidate Horizons Amale El Khaledi dans sa circonscription de l’Orne. « Allez chercher la logique… », soupire celle qui avait appelé à voter en faveur d’Emmanuel Macron pour le second tour de la présidentielle en 2022, immédiatement après que les résultats du premier tour ont été connus. Un cas individuel, qui illustre la stratégie confuse du camp présidentiel.

Accord de non-agression

Lors de sa conférence de presse du 12 juin, Emmanuel Macron avait demandé aux « responsables politiques qui ne se reconnaissent pas dans la fièvre extrémiste » de « travailler à une fédération de projets pour gouverner ».Dans la foulée, l’ancien premier ministre Edouard Philippe appelait à « créer une nouvelle majorité présidentielle »,cinq jours plus tard, sur BFM-TV. Leur appel trouve écho chez une partie des Républicains, opposés à Eric Ciotti. Dans les Hauts-de-Seine – où se présentent Gabriel Attal et Stéphane Séjourné –, le président de la fédération LR, Philippe Juvin, a négocié un accord de non-agression avec la majorité. Malgré ce pacte, LR investit tout de même deux candidats (un « canal historique » et un pro-Ciotti) face à M. Attal sur le territoire de Vanves et Issy-les-Moulineaux.

Le maire LR de L’Haÿ-les-Roses, Vincent Jeanbrun, qui brigue le siège de l’« insoumise » Rachel Keke dans le Val-de-Marne, s’est félicité de ne pas trouver de candidat Renaissance sur sa route. « J’accueille cette décision avec responsabilité, a-t-il écrit dans un communiqué, lundi 17 juin. Je porterai donc les valeurs qui unissent la droite, le centre et tous les défenseurs de la République. » « L’objectif, in fine, c’est d’arriver à former une majorité, même relative, dans le cadre d’une coalition qui permette d’éviter les extrêmes.C e que je vais soutenir avec force », assume Valérie Debord, la présidente LR de la majorité régionale du Grand-Est. Mais si le chef de l’Etat avait invoqué la nécessité de « clarifier » le paysage politique pour justifier la dissolution de l’Assemblée, pas sûr que cette stratégie au cas par cas permette d’y voir beaucoup plus clair.

L'Humanité
mercredi 19 juin 2024 821 mots, p. 5

Dans le bassin minier, Jean-Marc Tellier repart au combat contre le RN

Anthony Cortes

Dans la 3e circonscription du Pas-de-Calais, la seule reprise à l'extrême droite en 2022, le député communiste sortant a été réinvesti sous la bannière de l'alliance de gauche.

Lens, Méricourt (Pas-de-Calais), envoyé spécial.

Il n'y a pas une seconde à perdre. Dans l'étroit couloir du siège du Parti communiste lensois, les militants venus de tout l'ancien bassin minier arrivent, repartent, reviennent. Les bras sont chargés. D'affiches, de tracts, de matériel de collage, et d'envie. « Ce qu'on leur a pris, on ne veut pas le perdre ! » glisse Pierre, jeune engagé, en pleine distribution d'accolades et de cafés. Le député sortant et désormais candidat du Nouveau Front populaire, le communiste Jean-Marc Tellier, s'en amuse : « C'est la mobilisation générale ! » Il y a seulement deux ans, ce fils de mineur réussissait l'exploit de reprendre la 3e circonscription du Pas-de-Calais à l'extrême droite, l'emportant de justesse au second tour face au candidat du RN, Bruno Clavet. C'était la seule circonscription de conquête de la gauche face à un lepéniste sortant. « À 71 voix près ! tient à préciser le communiste. N'en oubliez pas une, elles sont précieuses. » Une performance qu'il lui faudra réitérer, voire même dépasser, pour conserver son siège. Lors des élections européennes du 9 juin, Jordan Bardella a, sur cette circonscription ouvrière, recueilli plus de 52 % des voix (avec 53 % d'abstention). « Il n'y a aucune raison de ne pas croire en nous, assure Jean-Marc Tellier, qui a été maire d'Avion pendant treize ans. On va frapper à toutes les portes... Et on y arrivera ! »

« La proximité, c'est le meilleur moyen de rassembler »

Au nord de Lens, au centre des barres d'immeubles du quartier de la Grande Résidence, c'est justement ce que se préparent à faire, en sa compagnie, une bonne vingtaine de ses soutiens. « Surtout, on écoute les gens ! » lance Sébastien, chargé de guider les troupes mobilisées pour cette opération porte à porte. « C'est notre méthode depuis toujours, précise Fatima Aït Chikhebbih, conseillère départementale socialiste venue prêter main-forte. Faire avec et pour les habitants. La proximité, c'est le meilleur moyen de rassembler et de contrer l'extrême droite. » Derrière les quelques portes qui s'ouvrent, beaucoup de demandeurs d'emploi, quelques femmes au foyer, des travailleurs de nuit - la plupart d'origine étrangère. Dans les mains des militants qui grimpent les marches des tours quatre à quatre, un tract récapitule les actions menées par le parlementaire « pour protéger notre pouvoir d'achat, nos services publics, nos emplois ». À l'Assemblée nationale : proposition de loi pour baisser les taxes sur le carburant, pour l'augmentation des salaires et des retraites, pour la prise en charge intégrale des soins liés au traitement du cancer du sein... Et en circonscription : dispositif d'aide au départ en vacances visant à permettre à 10 000 personnes aux faibles moyens de prendre le large, campagne de mobilisation contre la vie chère. Sans oublier l'arrêté empêchant les coupures d'énergie pris en concertation avec plusieurs maires ou les différentes mobilisations contre les fermetures de classes du territoire. « Je veux qu'on fasse campagne en parlant de nous, pas seulement du RN », insiste Jean-Marc Tellier.

Reste que le parti d'extrême droite est dans toutes les têtes. À Méricourt, à quelques kilomètres de là, une trentaine de personnes sont réunies sous la pluie pour commémorer l'appel du 18 juin 1940. « Il nous appartient de bâtir un avenir commun libre de toute forme de barbarie ou d'intolérance » lance à la tribune Marianne Lenne, adjointe au maire de la commune, toute de rouge vêtue. Outre son imposant terril, Méricourt a une particularité : si trois de ses bureaux font partie de la troisième circonscription du Pas-de-Calais - celle de Jean-Marc Tellier -, cinq autres appartiennent à la onzième, où la députée s'appelle... Marine Le Pen. « On fait ce que l'on peut pour lutter contre le vote RN et nous arrivons tout de même à limiter les dégâts tant bien que mal, observe René, 69 ans, retraité de l'industrie du chauffage, abrité sous son parapluie.  Mais les votes d'extrême droite ont la peau dure. Les plus âgés votent souvent par crainte du désordre et les plus jeunes parce qu'ils n'arrivent pas à vivre de leur travail. »

Un constat que partage Corinne Taté, adjointe au maire PS de Harnes, Philippe Duquesnoy, qui mène campagne avec Jean-Marc Tellier : « On voit de plus en plus de jeunes, et même de retraités ayant travaillé toute leur vie, obligés d'aller aux distributions alimentaires. Ça crée autant de honte que de rage. Pour en finir avec le RN, il n'y a pas de secret : il faut redonner confiance et dignité à la population. Par l'emploi, donc la réindustrialisation du territoire. » Dans le Pas-de-Calais, le taux de chômage s'élève à 9,2 %, deux points de plus que la moyenne nationale. Tandis que 28 % de ses habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté, selon l'Insee. Jean-Marc Tellier résume : « Ici, on ne veut pas l'aumône, on veut se donner les moyens de vivre. » 

L'Humanité
mercredi 19 juin 2024 168 mots, p. 4

Seine-Saint-Denis Une « primaire de la gauche » entre FI... et FI

Montreuil, 7e circonscription de Seine-Saint-Denis, verra s'opposer deux candidats de gauche : Alexis Corbière, député sortant non réinvesti par la France insoumise (FI) mais soutenu, au niveau local, par les autres forces du Nouveau Front populaire (NFP), et Sabrina Ali Benali, officiellement désignée par la commission des investitures de la FI. Un duel qui est venu parasiter l'esprit unitaire du meeting. « Ce que vous appelez une élection ici, c'est en fait une primaire de la gauche », a ironisé François Ruffin. Dont acte. Sur scène, l'eurodéputée FI Rima Hassan a tenu à exprimer son « plein soutien aux nouveaux candidats du Front populaire », citant certains candidats parmi lesquels Sabrina Ali Benali, mais aussi Mohamed Awad, candidat dissident de la FI dans la 4e circonscription de Seine-Saint-Denis, circonscription pourtant attribuée à la députée sortante PCF Soumya Bourouaha. Quelques instants plus tard, la réplique est venue de François Ruffin, qui a affirmé son « plein soutien » à son « camarade et ami Alexis Corbière ». Ambiance.

Le Figaro, no. 24827
Le Figaro Économie, mercredi 19 juin 2024 978 mots, p. 25

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18 juin 2024 - Le Figaro (site web)

La recomposition du paysage politique renforce le casse-tête des temps de parole

La campagne électorale expresse et plusieurs situations inédites compliquent la tâche des télés et des radios.

Sallé, Caroline

Des calculs qui risquent de s'apparenter à un «supplice chinois». La semaine dernière, en marge d'une présentation du dispositif pour les Jeux olympiques, le directeur de l'information de France Télévisions, Alexandre Kara, annonçait la couleur pour les élections législatives anticipées. «On s'est déjà arraché les cheveux durant les européennes et le calcul des temps de parole sera à nouveau très compliqué», pronostiquait-il.

Ses concurrents acquiescent en choeur. «Un casse-tête à chaque fois, se lamente l'un d'eux. Nous avons un service composé de plusieurs juristes, auquel s'ajoute une société externe, pour gérer et mesurer seconde par seconde les temps de parole des uns et des autres. C'est la règle, nous l'acceptons et il n'est pas question de se retrouver en délicatesse avec l'Arcom. Mais c'est terriblement complexe.» Les élections «réclament beaucoup d'organisation et de méthode» , reconnaît Adrien Gindre, le chef du service politique TF1-LCI.

Pour ces législatives anticipées, l'Arcom, le régulateur de l'audiovisuel, a fixé la même règle que pour les européennes. S'agissant du temps de parole des candidats, de leurs partis et de leurs soutiens à la télévision et à la radio, le principe qui s'applique est celui de l'équité et non l'égalité stricte. Cette équité s'évalue à l'aune de leur représentativité qui s'apprécie en fonction de leurs résultats aux précédentes élections - les législatives de 2022 et les européennes du 9 juin -, des sondages et de la capacité des partis à animer la campagne, lors de meetings ou encore sur les réseaux sociaux, indique l'Arcom.

Depuis le mardi 11 juin, date du début du décompte des temps de parole, radios et télévisions sont dans les starting-blocks. Les chaînes et les radios doivent effectuer leurs calculs en fonction de deux décomptes. L'un au niveau local, par circonscription, en respectant une équité entre les candidats. Et l'autre, au niveau national, en respectant une équité entre les partis. «C'est dans ce décompte que l'on intègre par exemple tout ce qui relève du programme d'un parti», explique Adrien Gindre. Dans ce décompte sont également comptabilisées les interventions des ministres, comme Rachida Dati à la Culture ou Dupond-Moretti à la Justice, en soutien de la liste Renaissance, même s'ils ne sont pas candidats. Pour le premier ministre, Gabriel Attal, en campagne dans les Hauts-de-Seine, le décompte peut être local ou national dans le cadre des législatives. Quant à la longue conférence de presse d'Emmanuel Macron mardi dernier, elle sera intégralement imputée au parti de la majorité présidentielle sortante. Les radios et les télévisions doivent redoubler de vigilance. Première difficulté, le tempo allegro de la campagne électorale. Les européennes s'étaient étirées sur huit semaines.

Cette fois, la campagne n'excède pas deux grosses semaines et demie. Dans ces conditions, respecter l'équité des temps de parole s'avère plus difficile. Surtout pour une chaîne généraliste. France3, par exemple, n'a qu'un magazine d'information par semaine, « Dimanche en politique » , observe Cyril Guinet directeur réglementation de la déontologie et du pluralisme à France Télévisions. En cas de dérapage, la marge de manoeuvre pour rectifier le tir est étroite.

Le rythme des décomptes s'est aussi accéléré. «Compte tenu du calendrier extrêmement serré, nous demandons aux éditeurs de nous communiquer les résultats deux fois par semaine» au lieu d'une, a expliqué la semaine dernière le président de l'Arcom, Roch-Olivier Maistre. Les groupes audiovisuels ont déjà remis une première copie lundi. La prochaine est attendue ce jeudi, puis les 24 et 26 juin, avant le premier tour du scrutin fixé au 30 juin.

Surtout, alors que le paysage politique est en pleine recomposition, les relevés des temps de parole se corsent. «Pour le parti LR, c'est un peu compliqué», relève Cyril Guinet. Sur quelle liste affecter les déclarations d'Éric Ciotti, dont l'exclusion à la présidence des Républicains, après son pacte avec le RN, a été invalidée par la justice ? «Nous nous fondons sur le référentiel de l'Arcom, une liste de milliers de noms de personnalités politiques, mise à jour régulièrement», explique Cyril Guinet. «À ce stade, le régulateur considère que le temps de parole d'Éric Ciotti est imputable au parti des LR. Une première décision de justice l'a maintenu dans ses fonctions de président LR. Mais des évolutions sont toujours possibles. Et il faut aussi faire preuve de bon sens» , indique prudemment Adrien Gindre. «En période électorale, intervient la notion de soutien,précise de son côté Cyril Guinet. Si Éric Ciotti dit lors d'une interview qu'il soutiendra tous les candidats RN, alors ce bout de phrase sera décompté de la liste RN.»

La logique est valable pour tout le monde. Dans le cas où Olivier Faure, le premier secrétaire du Parti socialiste, soutiendrait un candidat du nouveau Front populaire avec une étiquette de La France insoumise, ces propos abonderaient la liste LFI. Député sortant de Seine-Saint-Denis, Alexis Corbière, n'a pas été réinvesti par LFI dans sa circonscription où il est élu depuis 2017. Mais il reste membre du parti LFI. À ce titre, ces propos seront imputés à la liste LFI. En revanche, le cas Marion Maréchal, écartée de Reconquête par Éric Zemmour, est différent. «En tant que députée soutien du RN, ces déclarations seront décomptées sur le compte RN», indique le régulateur.

Les récentes alliances ont fait émerger trois grands blocs : «L'un autour de la majorité présidentielle sortante, l'autre autour du Rassemblement national et le dernier autour du Nouveau Front Populaire,rappelle Adrien Gindre. Et chaque parti, au sein de ces blocs, a droit à son crédit de temps de parole en fonction de sa représentativité.»Officiellement, seuls les partis comptent aux yeux de l'Arcom, pas les alliances. «J'imagine que le régulateur se livrera quand même à une appréciation par bloc, afin d'évaluer si leur temps de parole correspond à leur représentativité» , glisse un diffuseur. C. S.

Le Monde
Élections législatives, mercredi 19 juin 2024 967 mots, p. 6
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18 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

A Montreuil, les deux campagnes rivales de LFI

Un meeting du Nouveau Front populaire s’est déroulé, lundi, entre ambition unitaire et tensions latentes

Julie Carriat et Nathan Gombert

Montreuil, en Seine-Saint-Denis, sa place Jean-Jaurès, son cinéma d’art et d’essai Le Méliès, ses plus de 70 % pour les listes de gauche aux élections européennes. Lundi 17 juin, la ville accueillait un meeting se voulant être une démonstration unitaire des forces de gauche mariant société civile, syndicats, associations, intellectuels, et les partis du Nouveau Front populaire, en campagne pour les élections législatives des 30 juin et 7 juillet.

A Montreuil, le scrutin ressemble plus à une « primaire de la gauche » qu’à un combat frontal contre le Rassemblement national, comme le remarquait l’ancien député La France insoumise (LFI) de la Somme François Ruffin, venu encourager les débuts de cette alliance qu’il a contribué à fonder. A Montreuil aussi, la direction de LFI règle ses comptes, en excluant des investitures, vendredi à la dernière minute, le député « insoumis » sortant Alexis Corbière, ainsi que quatre autres élus du parti, coupables d’avoir exprimé leurs désaccords avec l’appareil.

« Querelles inutiles »

C’est dans ce mélange d’ambiances, entre ambition unitaire et tensions latentes, que s’est tenue l’initiative lancée par l’économiste Julia Cagé – par ailleurs présidente de la Société des lecteurs du  Monde –, avec le soutien du maire communiste de la ville, Patrice Bessac. Sur scène, ce dernier disait son espoir de transformer cet accord d’appareils : « A partir de l’accord des formations politiques représentées, le Front populaire peut-il en quelques jours devenir le mouvement d’un peuple nouveau, uni dans un seul combat ? » La question reste entière. Et la place Jean-Jaurès n’était pas tout à fait pleine… Même si les organisateurs revendiquaient plusieurs milliers de personnes.

Après un week-end marqué par de premières failles dans l’accord entre « insoumis », socialistes, écologistes et communistes, étant donné la colère suscitée par la décision de LFI d’évincer cinq députés (Alexis Corbière, Hendrik Davi, Raquel Garrido, Frédéric Mathieu et Danielle Simonnet), la formation de Jean-Luc Mélenchon était au cœur de toutes les mises en garde. « Nous ne pouvons pas nous payer le luxe de querelles inutiles, a lancé la numéro un de la CGT, Sophie Binet. L’heure n’est plus aux calculs politiciens, aux comportements sectaires ou à la guerre des places. Soyez à la hauteur du moment et de notre mobilisation. »La secrétaire générale du syndicat a poursuivi en invitant toute la gauche à cesser « de mépriser le monde syndical », et à « se nourrir de ses réflexions ». Comme sa collègue de Solidaires Murielle Guilbert, elle a prévenu aussi que « jamais » son syndicat ne lâcherait son indépendance vis-à-vis des partis. Même si la gauche accédait à Matignon.

Après les appels multiples à la « responsabilité », à la « mobilisation », après l’invitation des économistes Julia Cagé et Thomas Piketty à imposer enfin un véritable impôt sur les grandes fortunes, la scène a laissé place aux cadres politiques. Rima Hassan, nouvellement élue LFI au Parlement européen, s’est chargée de porter les coups d’un mouvement qui a choisi d’habiller ses règlements de comptes sous des couleurs antiracistes. Dénonçant le « poison distillé de la trahison », l’eurodéputée a fait valoir qu’ « il n’y a pas de gauche sans lutte antiraciste et décoloniale ». Un discours destiné à justifier, dans ce cas précis, l’exclusion de députés présentés comme des usurpateurs à la cause des classes populaires racisées. L’avocate franco-palestinienne a dit ensuite son plein soutien aux nouveaux candidats, dont la médecin urgentiste Sabrina Ali Benali, investie par LFI à Montreuil face à M. Corbière. Au Monde, Mme Ali Benali confie avoir été sollicitée mercredi 12 juin pour candidater. La proposition d’investiture lui a été faite par Lise Maillard, longtemps membre du cabinet de M. Mélenchon. Depuis, la médecin défend la nécessité de renouveler le personnel politique pour « ne pas être grisé par le pouvoir ».

Concours d’applaudimètres

Lundi, malgré la volonté des organisateurs de se tenir au-dessus des querelles de partis, les deux campagnes rivales de LFI, à Montreuil, se faisaient côte à côte. Alexis Corbière semblait sur les images appartenir au Nouveau Front populaire, à voir la multiplication des accolades avec les chefs de parti présents, celui du Parti socialiste, Olivier Faure – qui lui a dit son soutien sur scène – celle des Ecologistes, Marine Tondelier, mais aussi de ses collègues ex-députés, Clémentine Autain (Seine-Saint-Denis) et François Ruffin, qui ont multiplié les gestes d’amitié à son égard. Par contraste, le canal officiel de LFI, représenté par Mathilde Panot, ex-présidente des députés LFI, s’est souvent trouvé relégué à l’arrière-plan. « Le Front populaire, c’est une gauche populaire et joyeuse et non plus hargneuse, teigneuse. Cet esprit-là doit demeurer le 7 juillet au soir », a lancé M. Ruffin, affirmant son « plein soutien » à M. Corbière. Auprès du Monde, le député sortant de la 7e circonscription (Montreuil et Bagnolet) balaie, quant à lui, la « volonté destructrice »d’une poignée. « J’ai été exclu d’une organisation lambertiste, on me traitait à l’époque d’agent de[François] Mitterrand, maintenant on me traite d’agent de Macron », relève-t-il.

Sur place, Mme Ali Benali avait à ses côtés le collectif local d’Urgence Palestine, qui a tenté de porter ses drapeaux palestiniens sur scène pendant tout le rassemblement. La candidate « officielle » de LFI reprenait, elle, les mêmes slogans que Rima Hassan. Passé quelques moments gênants de concours d’applaudimètres entre les deux campagnes, la foule s’est dissipée. Trois militantes communistes, pas nées de la dernière pluie, commentaient. L’une pour souhaiter le maintien d’un député « qui nous satisfaisait ». L’autre pour expliquer : « Ce n’est pas surprenant que quelqu’un comme Mélenchon foute en l’air l’union car, cette fois, elle n’est pas derrière lui. »

Le Monde
Élections législatives, mercredi 19 juin 2024 1580 mots, p. 2
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18 juin 2024 - Le Monde (site web)

« Il y a un mal-être dans ce territoire »

La tentation du RN Elus, syndicats et associatifs soutiennent le dernier député communiste des Bouches-du-Rhône

Gilles Rof

Marseille - correspondant - Ils sont venus en urgence, mardi 11 juin, et la petite salle Raoul-Dufy, au centre de Martigues, déborde. Pierre Dharréville, député communiste de la 13e circonscription des Bouches-du-Rhône et conseiller municipal, y lance sa campagne. Moins de 48 heures après la bombe de la dissolution. Le maire de la ville, Gaby Charroux (Parti communiste français, PCF), ceux des communes voisines de Fos-sur-Mer (divers gauche) et Port-de-Bouc (PCF) et le charismatique chef de la CGT départementale, Olivier Mateu, ont fait eux aussi le déplacement, libérant leur agenda, comme près de 300 sympathisants. « Ce n’est pas le moment de se poser des questions sur la dissolution ou sur le résultat des européennes dans la circo. J’ai pris acte, je pars au charbon » , résume le parlementaire de 49 ans, élu sur le secteur depuis 2017.

S’il retrouve sur sa route le même candidat Rassemblement national (RN) qu’en 2022 – Emmanuel Fouquart, ancien gendarme reconverti dans les assurances –, les circonstances apparaissent moins favorables qu’il y a deux ans pour le sortant. Aux élections européennes, le RN est arrivé largement en tête dans les six communes de cette circonscription populaire, taillée pour épouser presque parfaitement les contours des zones industrielles et portuaires entre étang de Berre et Méditerranée.

Hormis une parenthèse Union pour la démocratie française entre 1993 et 1997, écourtée – clin d’œil de l’histoire – par la dissolution voulue par Jacques Chirac, on n’a connu ici que des députés communistes. Mais cette fois, le bastion rouge peut clairement connaître le même sort que ses deux circonscriptions voisines, tombées dans l’escarcelle du RN en 2022.

Commerces fermés

« Ce n’est pas la première fois que le FN[Front national, devenu RN] fait des scores importants, mais le territoire est quand même resté communiste », tente de relativiser Pierre Graffeo, 67 ans. Fondateur puis directeur du théâtre Le Sémaphore à Port-de-Bouc pendant trois décennies, le désormais retraité a été de tous les combats locaux contre le parti lepéniste, qu’il désigne toujours par son nom historique. Le 11 juin, il s’est précipité à Martigues pour soutenir le député sortant. Il y a retrouvé beaucoup de ses vieux compagnons de lutte. Cinq jours plus tard, chapeau de paille, chemise saumon, badge d’un festival de jazz qu’il a organisé au revers de sa veste, il digère le choc et veut croire que les 20 points de retard des listes de gauche le dimanche précédent ne sont pas insurmontables : « Il faut se bouger. Sur une élection nationale, les choses vont se passer différemment. Il y a une dynamique et un enthousiasme avec le programme du Nouveau Front populaire », s’emballe-t-il, retrouvant l’accent de sa jeunesse tunisienne.

Mais autour de lui, le centre-ville de Port-de-Bouc semble raconter une autre histoire. Commerces fermés, bars où la politique intéresse moins que le mercato de l’OM et le nouvel album de Jul, qui passe en fond sonore… « Il y a un mal-être dans ce territoire qui rend un peu triste quand on a, comme moi, porté pendant trente ans des propositions artistiques avec des valeurs d’humanisme, d’ouverture », reconnaît l’homme de théâtre. Pour lui, le premier ressort du vote RN, dans cette ville où le taux de logement social atteint 45 % du parc immobilier, est « la baisse du pouvoir d’achat ». Loin devant un quelconque réflexe xénophobe. « A une époque, on disait qu’on parlait trente-trois langues différentes sur la place du marché de Port-de-Bouc… J’ai du mal à croire que cette ville est subitement devenue raciste. Si c’est le cas, où sont les tensions communautaires ? », interroge-t-il.

Dans les couloirs de l’hôtel de ville, une reproduction de Guernica, le tableau antifasciste de Picasso, accueille le visiteur. Derrière son bureau avec vue sur le canal, le maire communiste, Laurent Belsola, évoque la nécessité de « gagner la bataille des idées, d’offrir un bol d’oxygène avec des propositions comme la retraite à 60 ans ou l’indexation des salaires sur l’inflation ». « Il ne faut pas rester dans la léthargie des européennes, et faire un travail de porte-à-porte pour décrocher les gens de BFM et de CNews qui leur servent la purée RN toute la journée », abonde son jeune directeur de la communication, Mathias Escalante.

Des motifs de ce qu’il appelle « un vote de colère » chez ses administrés, le maire PCF en repère quelques-uns. Un contournement routier souhaité par tous mais que l’Etat et les grandes collectivités locales tenues par la majorité présidentielle ne semblent pas pressés de lancer. Un trafic de drogue qui déborde de Marseille et implante sa violence dans certains quartiers de sa ville. Et puis cette réforme des retraites que « tout le monde a combattue mais que le pouvoir macroniste a passée en force ».

« Le fantasme d’autorité, la peur des étrangers, c’est un paravent. La vraie raison du vote RN, c’est que les gens se sentent en insécurité sociale et psychologique », analyse, de son côté, le médecin généraliste Gérard Eddi, 65 ans. Dans son centre médical multidisciplinaire à Martigues, la plus grande ville de la circonscription, cet encarté au PCF « par tradition » voit grimper depuis quelques années ce qu’il appelle un « stress social ». « Les gens ne se sentent plus protégés, y compris sur ce qui constitue leurs bases : le travail, le cadre de vie, l’accès aux soins… ». Le praticien regrette notamment le manque de transparence des autorités sur l’impact sanitaire de la pollution dans une zone de 120 000 habitants comptant près de trente sites classés Seveso « seuil haut ».

« On a une responsabilité »

Fils d’un salarié du secteur pétrolier, le médecin raconte un temps où les ouvriers des raffineries ne payaient même pas leurs factures de téléphone, prises en charge par la direction de l’usine. « Si les paies restent encore correctes, il y a eu une érosion des statuts. On ne bénéficie plus du paternalisme des grandes compagnies pétrolières comme BP. Quand il y avait du fric, les problèmes les plus importants étaient dilués », souligne-t-il.

« Martigues a changé », constate aussi Marie Cantor, 49 ans, cheffe de cuisine qui a grandi entre les canaux de la « Venise provençale ». Elle décrit une ville que son extension rend « beaucoup plus clivée qu’avant entre les riches et les pauvres ». Les lotissements qui ont poussé vers la mer, comme dans le quartier de la Couronne, ancien fief PCF qui vote maintenant RN. Ou, dans son quartier du centre-ville, les snacks halal qui font face à un bar dont le propriétaire accroche, tous les jours, un drapeau français en évidence. « Deux clientèles bien distinctes qui ne se parlent pas », regrette-t-elle.

La 13e circonscription n’est pourtant pas un territoire en déshérence. Les communes, plutôt riches, assurent depuis toujours un haut niveau d’équipements et de services publics. Sur la zone industrialo-portuaire, des projets ambitieux, notamment dans le domaine de la production d’hydrogène, sont annoncés. De nouvelles activités, comme celle de Provence Studios, où sont tournées des séries Netflix, se développent. Mais l’actualité des grands employeurs locaux reste instable. A Fos-sur-Mer, où le RN a fait 54 % des voix aux européennes, la raffinerie Esso va être revendue par ExxonMobil. Et le site sidérurgique d’Ascometal change de mains après plusieurs années d’incertitudes.

Tout au long de la campagne des européennes, Frédéric Grimaud a tracté tôt le matin, devant l’entrée des usines. Boule à zéro, carrure imposante dans son sweat-shirt rouge, sourire chaleureux, cet enseignant de 49 ans, responsable local du syndicat SNUipp, milite pour La France insoumise (LFI). « On m’a beaucoup répondu : “Moi, c’est Bardella” », s’étonne-t-il encore. Seul élu « insoumis » au conseil municipal de Martigues, il a quitté la majorité de gauche plurielle en 2021, quand un scandale lié à l’opérateur foncier de la ville a éclaboussé le maire, M. Charroux.

Dimanche 9 juin, aux européennes, il a constaté qu’avec 12 % des voix LFI était la première force de gauche dans sa ville. « J’étais à la fois content de notre score et désespéré par celui du RN », reconnaît-il. Dans les quinze prochains jours, il mettra de côté les questions municipales pour faire la campagne du Nouveau Front populaire : « Il est capital que le mouvement social se mobilise. On a une responsabilité et il faut la mettre au service de Pierre Dharréville. » La CGT des dockers, elle, a publié dès le 13 juin un communiqué de soutien au député sortant, « seul candidat du côté des intérêts de la classe ouvrière ».

« Mais vous croyez qu’un docker CGT vote forcément à gauche ? », sourit Jean-Luc Di Maria. Assis à la terrasse d’un restaurant martégal, avec vue sur le pont autoroutier qui surplombe le canal et la ville, l’entrepreneur, candidat Les Républicains aux dernières municipales, est interpellé par quelques clients. « Pourquoi je ne me présente pas ? Dans une situation si polarisée, ce serait un combat politique qui n’aboutirait pas à grand-chose. Vous pensez qu’une personne qui a pris un bulletin Bardella sans hésiter aux européennes va, trois semaines plus tard, choisir un autre candidat ? », répond-il. A la tête d’une entreprise de BTP d’une trentaine de salariés qui travaille avec les grands industriels du territoire, il dit se « réserver pour 2026 » et le prochain scrutin municipal. Mais d’ici là, « notre électorat sera peut-être tenté de faire basculer la circonscription » dans le camp du RN, constate-t-il.

Le Monde
Élections législatives, mercredi 19 juin 2024 1229 mots, p. 5
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18 juin 2024 - Le Monde (site web)

Entretien

« La dissolution est une décision insensée »

L’ex-député Renaissance de Paris Gilles Le Gendre reproche à Emmanuel Macron d’avoir pris un « risque inutile et dangereux » en provoquant des élections législatives anticipées

Propos recueillis parMariama Darame Propos recueillis parMariama Darame

Gilles Le Gendre, figure macroniste et député de Paris depuis sept ans, se retrouve en rupture de ban. Renaissance, le parti présidentiel, a refusé de l’investir dans la 2e circonscription de Paris, lui préférant un proche de la ministre de la culture, Rachida Dati. Il a cependant décidé de se présenter aux élections législatives des 30 juin et 7 juillet, entrant de facto en dissidence. A ses yeux,le président de la République a pris un « risque inutile et dangereux »en dissolvant l’Assemblée nationale. L’ancien chef de file des députés macronistes craint que sa famille politique ne devienne « la minorité de l’effacement ». Il appelle son camp à donner des consignes de vote au soir du premier tour pour empêcher le Rassemblement national (RN) « de prendre le contrôle de nos institutions ».

Neuf jours après l’annonce de la dissolution, quelle interprétation faites-vous du choix d’Emmanuel Macron de convoquer des législatives anticipées ?

C’est une décision insensée, en ceci qu’elle n’a pas de sens. Je ne trouve personne ni dans les rangs de notre majorité ni parmi les dirigeants de mon parti et encore moins parmi les électeurs, à la rencontre desquels je suis retourné depuis trois jours, qui la comprenne ou l’approuve. Maintenant qu’elle est prise, cela ne sert à rien d’épiloguer sur ce qu’on aurait dû faire ou non. Il y a le feu. Nous n’avons pas le droit de négliger le moindre moyen d’apaiser les flammes. Cette situation nouvelle nous oblige à aller de l’avant et à limiter les dégâts.

Comment percevez-vous la recomposition politique qui découle de cette dissolution, notamment entre le camp présidentiel, le Nouveau Front populaire et le RN ?

Il s’agit davantage d’une décomposition que d’une recomposition. La situation est si instable, le paysage politique si désolé que tout pronostic définitif serait hasardeux. Et si tout peut arriver, le pire n’est pas certain. Une fois qu’on a dit ça, ma conviction est que le président de la République a pris le risque, inutile et dangereux, que la crise politique larvée qui abîme notre pays depuis des années devienne une crise avérée. Dans ce cas, il faut redouter que nous ne soyons plus capables d’en maîtriser les conséquences, que les fractures du pays s’enveniment et que l’action publique soit paralysée, et cela, au moment où les Français, par leur vote, exigent qu’elle recouvre son efficacité. C’est bien ça l’enjeu de ce scrutin.

Et c’est pour conjurer ce scénario que je me bats et que toutes les forces républicaines doivent se battre. Nos consignes de vote le soir du premier tour ne devront viser qu’un objectif, notamment en cas de triangulaires : empêcher le RN, quelle que soit l’ampleur de son résultat, de prendre le contrôle de nos institutions.

En ce sens, la stratégie du camp présidentiel qui consiste à mettre dos à dos l’alliance de gauche et l’extrême droite est-elle la bonne ?

Je ne veux pas rentrer dans cette rhétorique. Avant tout, nous devons démontrer, nous, le corps centriste et central, que nous sommes capables de desserrer l’étau dans lequel nous enferme cette dissolution, avec d’un côté une droite dominée par l’extrême droite et une gauche dominée par l’extrême gauche. Nous étions depuis 2017 la majorité du dépassement. Le 7 juillet, nous pourrions devenir la minorité de l’effacement. Cette hypothèse n’est pas certaine, mais nous devons malheureusement l’envisager.

Estimez-vous que le macronisme est voué à disparaître ?

Le sort du pays, du moins à court terme, et celui du macronisme sont étroitement liés. Si le scénario redouté se réalise, le danger est que le macronisme succombe en tant que force de transformation du pays.

En cas de défaite, une cohabitation, même difficile, avec le RN, est-elle envisageable ?

Le président de la République est le garant des institutions, et sa responsabilité durant les trois dernières années de son mandat consistera à explorer toutes les voies permettant d’éviter une catastrophe. Cela supposera un diagnostic sans indulgence des causes qui auront permis le succès éventuel du RN, le 7 juillet. Des institutions à bout de souffle. Des services publics jugés, à tort et à raison, inefficaces… Reconnaissons-le, le plus grand échec, que nous payons au prix fort, est de ne pas avoir réformé l’Etat et d’avoir laissé prospérer une pratique du pouvoir trop verticale. Au fil des décennies, et plus encore de ces dernières années, cette manière de gouverner est de plus en plus violemment rejetée par les Français.

Emmanuel Macron a déclaré lors de sa conférence de presse, le 12 juin, qu’il faudra « gouverner différemment » à l’issue de ces élections. Mais le camp présidentiel peut-il encore susciter des ralliements au vu de sa faiblesse électorale ?

La seule chance pour le chef de l’Etat de reprendre la main, après une victoire éventuelle de l’extrême droite, consisterait à réaliser une union des forces qui refusent de laisser le pays aux extrémistes de droite et de gauche. Mais il n’y réussira qu’au prix d’un changement radical de son logiciel personnel. Il devra revenir à la formule gaullienne du président arbitre qui prend de la hauteur par rapport au quotidien et se concentre sur l’essentiel. Surtout, il devra démontrer sa capacité, qui a fait jusqu’ici défaut, à bâtir des compromis avec les partis politiques, les syndicats et les forces vives de la nation… Mais cette promesse de gouverner différemment, maintes fois répétées, est insuffisamment documentée pour que les Français la jugent sincère. Elle risque donc de n’avoir aucun effet aux législatives.

Après sept ans de mandat, le parti Renaissance a décidé de ne pas vous réinvestir dans la 2e circonscription de Paris. A quoi est due cette décision ?

Je l’ai appris vendredi soir sur mon smartphone et, depuis, je n’ai pas eu plus d’explication. Aucun message ni coup de téléphone m’informant de ce choix. Le candidat qui a l’investiture étant un adjoint de Rachida Dati à la mairie du 7e arrondissement [Jean Laussucq], la signature semble évidente et confirme que Mme Dati a rejoint la majorité présidentielle [en janvier]non pas pour la renforcer, mais pour ses propres intérêts, dans la perspective des municipales de 2026, à Paris. Pour ma part, je soutiens Emmanuel Macron depuis mai 2016, j’ai été élu deux fois député, j’ai été président du groupe majoritaire (2018-2020) à l’Assemblée.

Et, en tant que député sortant, je suis le seul de la majorité présidentielle à pouvoir remporter la victoire dans cette circonscription, à la fois de droite et de gauche, donc très macronienne. Vous n’imaginez pas le nombre de messages de soutien que je reçois, y compris de figures historiques du macronisme. Richard Ferrand [ancien président de l’Assemblée], Philippe Grangeon [ex-conseiller spécial d’Emmanuel Macron], Agnès Buzyn [ancienne ministre de la santé], Florence Parly [ancienne ministre des armées] , par exemple, m’ont promis de venir tracter avec moi pour cette campagne, malgré la décision du parti de ne pas me réinvestir. Désormais, je suis plus libre que jamais.

Le Figaro, no. 24827
Le Figaro, mercredi 19 juin 2024 588 mots, p. 5

Politique

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13 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Pourquoi les partis jouent leur survie financière avec les législatives

Lagrave, Martin

En prononçant la dissolution de l'Assemblée nationale, Emmanuel Macron a provoqué deux séismes. Le premier, politique, les équilibres de la Chambre basse risquant d'être profondément changés à l'issue des législatives. Le second, financier, puisque des résultats de ce scrutin dépendent l'état des finances des partis le temps de la prochaine législature.

Au premier tour, dès lors qu'un parti récolte au moins 1 % des suffrages dans 50 circonscriptions, chaque voix lui rapporte 1,64 euros, et ce, de manière fixe chaque année. Puis, une fois le second tour passé, chaque parlementaire élu - députés et sénateurs confondus - débloque l'autre volet d'un montant de plus de 37 000 euros par élu et par an jusqu'au renouvellement suivant. Une manne financière qui s'élève aujourd'hui à 66 millions d'euros par an selon la CNCCFP (Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques).

La dissolution de l'Assemblée chamboule les prévisions des partis politiques. « Ce que les gens ignorent, c'est que la dissolution peut faire perdre beaucoup d'argent à certains », explique la cheville ouvrière d'un groupe au Palais Bourbon. « Depuis 2022, on avait un plan de financement sur cinq ans qui ne tient donc plus », poursuit-il. Si chaque député sortant espère retrouver son siège dans l'Hémicycle, les états-majors des partis doivent aussi surveiller les caisses. Renaissance et ses alliés, qui se partageaient 19,5 millions d'euros par an, au titre des suffrages rassemblés en 2022, risquent gros. Le camp Macron pourrait perdre de nombreux députés, et donc beaucoup d'argent. Cette menace justifie d'autant plus de maximiser sa représentation dans l'ensemble des circonscriptions afin de capter au moins le premier volet de la dotation publique. Un enjeu important lors de la constitution, ou non, de coalition électorale.

« Même s'ils ne sont pas élus, plus vous avez de candidats, plus, pendant cinq ans, votre subvention sera élevée », expose Jean-Jacques Urvoas, ancien député et ministre socialiste. « D'où l'intérêt pour les partis, même dans les circonscriptions ingagnables, de présenter des candidats », abonde le professeur de droit. Les partis de gauche du Nouveau Front populaire présentant un candidat unique par circonscription s'amputent nécessairement de ces revenus. À l'inverse, la volonté de Reconquête de présenter des candidats dans 330 circonscriptions, sans nouer d'accord de désistement avec le RN, peut être lue comme une volonté de maximiser les rentrées financières du mouvement.

À droite, la bataille fait rage entre les LR anticiottistes, emmenés par Laurent Wauquiez, Annie Genevard et François-Xavier Bellamy, qui ont investi environ 400 candidats, et les LR/RN, qui disposent d'une soixantaine de prétendants. Sans compter, donc, les 70 candidats soutenus par le mouvement Nouvelle Énergie de David Lisnard (lire ci-dessus). La clarification aura lieu lors du rattachement financier des députés élus à un parti, au lendemain du scrutin.

Une fois les législatives enjambées, les grandes manoeuvres vers 2027 pourront débuter. « Évidemment que les partis vont provisionner dans leur budget de l'argent qu'ils auront tiré de cette législative pour aborder la présidentielle » , remarque un député sortant macroniste. « C'est peut-être un peu pour ça qu'Horizons part sous ses propres couleurs cette fois-ci », remarque-t-il.

Contrairement à 2022, les candidats estampillés « majorité présidentielle » n'afficheront pas la bannière de la coalition Ensemble, qui regroupait Renaissance, le MoDem et Horizons. Un choix qui relève « strictement » d'une stratégie de « différenciation politique », jure François Goulard, trésorier du parti philippiste. Mais, dans les faits, la dotation sera reversée directement dans les caisses d'Horizons et ne transitera plus par le holding Ensemble. « Loyal, mais libre » , disait le maire du Havre. ML

Le Figaro, no. 24827
Le Figaro, mercredi 19 juin 2024 812 mots, p. 10

Société

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18 juin 2024 - Le Figaro (site web)

L'autonomie de la Corse victime de la dissolution de l'Assemblée

La décision d'Emmanuel Macron a fait voler en éclats la perspective de ce processus, entériné par un accord avec le gouvernement en février.

Giannini, Antoine

Conférence de presse d'Emmanuel Macron, dans la foulée de la dissolution de l'Assemblée nationale. Un journaliste interroge le président de la République sur le devenir des sujets chauds, dont le processus d'autonomie de la Corse. Le pensionnaire de l'Élysée répond sur tout, sauf sur la question politique insulaire. Une scène qui en dit long sur l'état de ce dossier, à présent très éloigné des priorités du gouvernement. D'aucuns n'hésitent pas à parler d'un « processus enterré vivant ». Si la dissolution décidée par le président de la République a fait l'effet d'une bombe dans le pays, elle a aussi mis KO les élus nationalistes en Corse.

Gérald Darmanin, le ministre de l'Intérieur, s'était engagé en mars 2022 à discuter de l'avenir de l'île, jusqu'à une potentielle autonomie, quatre mois après l'agression mortelle en prison du militant indépendantiste corse Yvan Colonna, condamné à perpétuité pour l'assassinat du préfet Claude Érignac. De violentes manifestations avaient alors éclaté dans l'île. Emmanuel Macron avait aussi acté cette réforme constitutionnelle, en septembre 2023, devant l'Assemblée de Corse.

Plus de deux ans après ces discussions « historiques » et laborieuses, les élus nationalistes espéraient conclure les échanges, après un accord avec le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, en février 2024, sur « un statut d'autonomie au sein de la République ». Le texte, qui prévoyait notamment un statut pour l'île, devait tenir compte de « ses intérêts propres liés à son insularité méditerranéenne, à sa communauté historique, linguistique, culturelle, ayant développé un lien singulier à sa terre ». Mais aussi de la disposition selon laquelle la collectivité de Corse « peut être habilitée à fixer les normes dans les matières où s'exercent ses compétences ».

Plusieurs obstacles, et non des moindres, restaient à franchir. Un vote au Sénat, à l'Assemblée nationale et un passage au Congrès en fin d'année, sur fond d'hostilités de nombreux élus de droite. « Nous avions réussi à aller très loin dans les discussions et la dissolution a tout mis par terre,constate, amer, Paul-André Colombani, député nationaliste (Parti de la nation corse) de Corse du Sud. Personne ne peut dire ce qu'il va advenir. Je suis très inquiet si le Rassemblement national arrive en tête lors des législatives.»

« Rendez-vous manqué »

Et pour cause. Le parti de Marine Le Pen, qui a remporté les élections européennes, est fortement opposé à l'autonomie de la Corse. Dans les colonnes de Corse-Matin, le 5 juin, Jordan Bardella redoutait que cette réforme constitutionnelle constitue le « marchepied de l'indépendance ».

Dans l'île, le parti à la flamme a réalisé carton plein, bien au-dessus de son score au niveau national, soit 10 points de plus. La liste soutenue par Emmanuel Macron (13,2 %) est arrivée loin derrière alors que l'abstention a été importante (57 %). Un résultat qui fait tâche par rapport aux discussions sur l'autonomie. D'autant plus que l'attitude de Gilles Simeoni, à l'occasion de ce scrutin, n'a pas été vue d'un bon oeil à Paris. Le président de la région a fait le choix de ne passer aucune consigne de vote : « L'attitude de Gilles Simeoni suffit à enterrer ce processus,confie François-Xavier Ceccoli, président de la fédération Les Républicains de Haute-Corse. Il ne s'agissait pas d'appeler à voter pour Macron mais d'appeler à ne pas voter pour les partis opposés au processus.»

Celui qui est candidat à un poste de député se montre très pessimiste sur l'avenir de l'autonomie : « Vu les difficultés et les obstacles rencontrés par le processus, je suis très pessimiste pour la suite. C'est un rendez-vous manqué dont les Corses vont souffrir. En particulier sur le plan financier. Il y avait la possibilité d'avoir des moyens économiques supplémentaires pour l'île. Quel que soit le résultat des élections législatives au niveau national, je ne vois pas ce qui pourrait relancer les discussions. Avant la fin du mandat, il n'y aura rien. Le problème corse passera à la fin du livre.»

Alors que ces échanges avaient mis fin aux violences qui avaient touché l'île après la mort d'Yvan Colonna, d'autres s'inquiètent d'une reprise des tensions en Corse. «Ce processus avait ramené le calme dans l'île,analyse Paul-André Colombani. La société corse peut très vite se remettre en tension. Il y a cette crainte. Nous allons reprendre notre bâton de pèlerin mais la fenêtre de tir au niveau du calendrier est de plus en plus petite.»

Les législatives pourraient aussi définitivement mettre un coup d'arrêt aux discussions, en cas de défaite des nationalistes, qui comptent trois députés. « Cette étape est un sondage politique qu'on n'a pas eu tout au long de ce processus » , reconnaît l'autonomiste. François-Xavier Ceccoli, lui, est plus tranché : « Personne ne me parle d'autonomie sur le terrain. Cette question intéresse les politiciens mais les simples citoyens sont loin de tout ça. » A.G.

Le Monde
Élections législatives, mercredi 19 juin 2024 1024 mots, p. 4
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18 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

La campagne ravive l’animosité entre Hollande et le chef de l’Etat

Le socialiste est candidat du Nouveau Front populaire en Corrèze. Le camp présidentiel appelle à voter pour le député Les Républicains sortant

Claire Gatinois

Emmanuel Macron n’a eu aucun état d’âme. Ce dimanche 16 juin, le chef de l’Etat affine, avec les chefs de partis de son camp et une poignée de ministres, la stratégie à suivre pour la campagne des législatives des 30 juin et 7 juillet. La ligne est claire mais le chemin est étroit. Il s’agit, dit-il, d’incarner le vote « utile » et de soutenir partout les candidats les mieux placés pour lutter contre les « extrêmes ».Ceux que le chef de l’Etat désigne par « LFI et associés »,visant d’un côté l’alliance du Nouveau Front populaire regroupant le Parti socialiste, les Ecologistes, La France insoumise (LFI) et les communistes ; et de l’autre « RN et associés »,pointant le Rassemblement national et une partie des Républicains (LR). « Dans ce cas, on ne soutient pas François Hollande ? », interroge l’un des participants à la réunion. « Non, il est allié aux LFI » , répond sans ciller Emmanuel Macron, qui fut secrétaire général adjoint de l’Elysée puis ministre de l’économie sous François Hollande.

L’ancien premier secrétaire du Parti socialiste avait annoncé, la veille, se présenter dans la première circonscription de Corrèze sous la bannière du Nouveau Front populaire. Un coup de théâtre survenu quarante-huit heures après qu’il a salué l’alliance nouée entre les différents partis de gauche, même s’il n’en connaissait « pas le détail », avouait-il au JT de 20 heures de TF1.

Maintes fois, François Hollande a condamné les outrances de La France insoumise et de son leader, Jean-Luc Mélenchon, présenté comme « le problème de la gauche », le 22 octobre 2023, sur France 2. Mais à l’heure où l’extrême droite « n’a jamais été aussi proche du pouvoir », il a mis en sourdine ses divergences. L’aval du représentant de la gauche modérée a donné au Nouveau Front populaire des gages de respectabilité, prenant l’Elysée par surprise. La riposte ne tardera pas.

Le camp présidentiel fait d’abord savoir, dimanche soir, qu’il ne présente pas de candidat en Corrèze, pour mieux faire barrage aux extrêmes. Mais ce n’est pas pour aider François Hollande. « Ah non ! »,lance le premier ministre, Gabriel Attal, lundi 17 juin au matin sur RTL. Le soutien vise le candidat Les Républicains, Francis Dubois.

« Affligeant… Que c’est petit ! »

Peu importe que ce dernier, député sortant, ait voté en mars 2023 la motion de censure pour faire tomber le gouvernement après l’examen de la réforme des retraites à l’Assemblée. « C’est oublié », balaie Hervé Marseille, président de l’UDI, allié du chef de l’Etat. «S’il y a une personne qui peut battre Hollande, c’est lui», Francis Dubois, remarque le sénateur. Une attitude qui n’est « pas à la hauteur des enjeux », soupire-t-on dans l’entourage de l’ancien président socialiste. « Affligeant… Que c’est petit ! », réagit Gaspard Gantzer, l’ancien communicant de François Hollande.

La bataille électorale qu’Emmanuel Macron a déclenchée en prononçant, le 9 juin, la dissolution de l’Assemblée nationale, est l’occasion de règlements de comptes entre les deux hommes. Du temps où il était encore président, François Hollande entretenait un lien quasi filial avec Emmanuel Macron. De lui, il disait, en 2015, « c’est un garçon gentil, un bon camarade », narrent Gérard Davet et Fabrice Lhomme dans «Un président ne devrait pas dire ça… » (Stock, 2016). « Je serais désolé qu’il veuille s’échapper : ce serait un gâchis, le système est très vorace, il le broierait… Je serais désolé non pas parce que ce serait une déloyauté, mais parce que ce serait sans avenir… », ajoutait le chef de l’Etat, en 2016, peu avant qu’Emmanuel Macron ne se présente à l’élection présidentielle, avant même de savoir si le socialiste allait se représenter ou pas. Un coup de poignard dans le dos, comme il est de coutume en politique.

Huit ans plus tard, la candidature de François Hollande en Corrèze a le parfum d’une revanche. Le 10 juin, depuis Tulle où Emmanuel Macron poursuit son cycle de commémorations des 80 ans de la Libération, le socialiste, très critique de la dissolution, a fait la leçon à son ancien ministre : « La situation est grave, ce n’était pas la bonne décision à prendre », cingle François Hollande. «C’est une bonne décision, c’est pour cela que je l’ai prise », lui rétorque alors sèchement le chef de l’Etat, comme le pointait Le Monde, le 11 juin.

En se présentant aux législatives, comme l’avait fait avant lui Valéry Giscard d’Estaing, l’ancien président imagine reprendre une place de premier plan dans une Assemblée nationale au cœur du jeu politique. Après le 7 juillet, la gauche pourrait, espère-t-on dans l’entourage de l’ex-chef d’Etat, peser davantage que la coalition Renaissance-MoDem-Horizons. Depuis des mois déjà, François Hollande, auréolé d’une popularité soudaine, est décrit par ses proches comme brûlant d’envie de faire campagne. Le voici prêt à assumer un nouveau « leadership », prédit Gaspard Gantzer. « François Hollande est né à Rouen ! Il s’est toujours servi de la Corrèze comme d’un tremplin », dénonce Francis Dubois, accusant son adversaire de « viser le perchoir[la présidence de l’Assemblée nationale] ».

Emmanuel Macron, qui n’a jamais masqué son peu d’estime envers la « présidence normale » de son prédécesseur, pouvait difficilement rester de marbre. A l’Elysée, où certains conseillers ont jadis fait campagne pour François Hollande, on s’afflige de voir « hélas » le socialiste réformateur donner son aval à l’alliance du Nouveau Front populaire, tout en vantant le profil de son adversaire LR en Corrèze. Francis Dubois, lui, n’est pas tout à fait certain que le soutien présidentiel dont il hérite, sans rien avoir demandé, soit une bénédiction pour sa réélection. Et prend soin de préciser qu’il n’est pas question de s’allier avec le pouvoir en place : « Je ne signerai pas de pacte de gouvernement », précise-t-il.

Le Figaro, no. 24827
Le Figaro, mercredi 19 juin 2024 863 mots, p. 2

Politique

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18 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Au RN, la majorité absolue pour seule option

Laubacher, Paul

C'est tout ou rien. Jordan Bardella a prévenu les électeurs. Ceux qui votent déjà pour le Rassemblement national, et ceux qui hésitent encore à le faire. «Pour gouverner, (j'ai) besoin d'une majorité absolue» , tranche-t-il dans Le Parisien.Voilà posé l'enjeu du parti nationaliste pour les législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet prochains. Car le jeune président du RN assure qu'il ne compte être «ni dans l'impuissance, ni le collaborateur du président de la République». Comprendre : s'ils échouent à envoyer au moins 289 élus à l'Assemblée nationale, Marine Le Pen et son héritier refuseront de prendre le pouvoir dans deux semaines. L'objectif est-il atteignable ? «Selon mes décomptes, avec les récents sondages, on peut avoir entre 300 et 310députés le soir du second tour» , assure un député branché à ses tableurs Excel.

Sur le terrain, les lieutenants du parti à la flamme guettent, eux, les signes qui leur donneraient raison. En Provence-Alpes-Côte-d'Azur, Franck Allisio a par exemple remarqué l'effondrement du bloc central. Pour preuve, le ralliement au RN d'Olivier Rioult, collaborateur de la présidente de la métropole Aix-Marseille et du département des Bouches-du-Rhône Martine Vassal. La droite méditerranéenne ne «sait pas quelle alliance rejoindre» , dit un député nationaliste du Sud-Est. Dans la Somme, Jean-Philippe Tanguy, proche de Marine Le Pen, s'amuse de voir Renaissance se contenter de faire de la figuration. «C'est un stagiaire du cabinet d'Attal» , se marre-t-il, au sujet de son adversaire macroniste. La preuve, selon lui, que les troupes présidentielles ne sont pas préparées à ce scrutin dans lequel le chef de l'État les a précipitées. Et que leur défaite n'est donc pas loin.

Cette vision, largement partagée au RN, réjouit les lepénistes. «Cela veut dire qu'il y aura encore plus de duels avec le Nouveau Front populaire» , prophétise un stratège. «En 2022, un tiers de nos députés ont été élus après des face-à-face avec la Nupes» , rappelle un autre. Marine Le Pen et Jordan Bardella l'ont bien noté, eux aussi. Depuis quelques jours, ils mettent donc en place le récit d'un affrontement avec le «bloc islamo-gauchiste» , qualifié d' «abomination». «Ils sont fous d'avoir fait alliance avec le NPA» , s'étonne encore un conseiller de Marine Le Pen, alors que le porte-drapeau du Nouveau parti anticapitaliste, Philippe Poutou, a été investi dans l'Aude.

Un premier test politique

Parmi les angles d'attaque, l'un porte sur le programme. «Voter NupesII, c'est voter FMI» , dit Marine Le Pen au Figaro, pour se positionner à l'inverse comme une force politique rassurante, pragmatique et sérieuse. Mais si le RN avait anticipé qu'une dissolution deviendrait inévitable, et s'était en conséquence préparé à investir en urgence des candidats, un sujet n'avait en revanche pas été anticipé : l'élaboration du programme législatif, censé prouver que le parti nationaliste est «prêt au pouvoir».

Résultat, les mesures et le calendrier sont arbitrés au jour le jour, pour s'inscrire dans le séquençage de l'exercice du pouvoir en «deux temps» tel que l'ont défini Marine Le Pen et Jordan Bardella : parer à l'urgence dès l'été, d'abord ; puis aborder les réformes de l'automne, ensuite, moment du premier budget. Un « audit» des comptes publics déterminera en parallèle les autres priorités. D'où le délai avant d'établir une liste de mesures, que Jordan Bardella doit présenter en début de semaine prochaine lors d'une conférence de presse. «Un premier discours de politique générale» , dit un proche de Marine Le Pen, qui y voit un premier test politique pour Jordan Bardella.

Reste une question : en cas de succès dans les urnes, la majorité absolue sera-t-elle celle du RN seulement, ou dépendra-t-elle d'Éric Ciotti, avec qui le parti a noué une «alliance»? L'état-major du Rassemblement national ne cache pas sa préférence : n'avoir idéalement besoin de personne pour atteindre la barre fatidique des 289 députés. Mais les 62 candidats investis par le président contesté des Républicains, dans le cadre de l'accord entre les deux camps, n'inquiètent pas vraiment les stratèges marinistes pour autant. «Le seul enjeu, c'est qu'ils respectent la ligne» , dit l'un. C'est d'ailleurs la pierre angulaire du pacte avec Éric Ciotti : ce dernier s'est engagé à voter le premier budget d'un gouvernement RN. «C'est à ce moment-là qu'un groupe parlementaire prouve son appartenance à la majorité» , observe un cacique nationaliste.

Sans attendre, Marine Le Pen a évidemment déjà jeté un oeil sur les investitures de son nouvel allié. Elle a eu quelques mauvaises surprises, comme des repêchés chez les zemmouristes de Reconquête ; mais quelques bonnes nouvelles aussi, comme la candidature du chroniqueur de CNews Guillaume Bigot, qu'elle aurait très bien pu investir. «Ce groupe d'élus ciottistes, ils seront vraisemblablement plus conservateurs, plus identitaires, plus raides que nous» , résume toutefois une source nationaliste.

Marine Le Pen, qui a confirmé qu'elle resterait à la tête du groupe RN plutôt que de se laisser tenter par Matignon, anticipe déjà ce qu'il pourrait se passer si les urnes ne désignaient aucune majorité claire. «Dans ce cas, la Constitution ne laisse plus qu'un seul choix: la démission»du président a-t-elle jugé dans Le Figaro. Elle se présenterait alors et, si elle était élue, n'hésiterait à pas enchaîner les référendums. Comme autant de coups de poker. Là encore, tout ou rien. P. L.

La Croix, no. 42948
France, mercredi 19 juin 2024 94 mots, p. 9

Décès Mort de l’eurodéputée RN Nathaly Antona, qui venait d’être élue

La députée européenne RN Nathaly Antona, élue le 9 juin au Parlement de Strasbourg, est décédée, a indiqué mardi 18 juin le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, qui a fait part de sa « grande tristesse ». Âgée de 49 ans, cette cadre du parti en Corse figurait en 24e position sur la liste RN aux européennes, les lepénistes ayant remporté 30 sièges. André Rougé, un ancien eurodéputé RN qui figurait à la 31e position, doit remplacer Nathaly Antona au Parlement européen.

Libération
mercredi 19 juin 2024 1082 mots, p. 8,9

LÉGISLATIVES

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18 juin 2024 - Libération (site web)

Sur son programme, le RN tente le tout pour le flou

Par NICOLAS MASSOL

A moins de deux semaines du scrutin pour lequel il part favori, Jordan Bardella s'efforce de lisser un programme mal financé et potentiellement repoussoir pour les électeurs de droite. Des revirements et des zones d'ombre qui le rendent totalement illisible.

Dans une poignée de semaines, Jordan Bardella pourrait s'installer à Matignon sans que personne, à commencer par lui, ne sache exactement quelle politique il entend y mener. Depuis l'annonce de la dissolution de l'Assemblée et la tenue de législatives pour lesquelles il part en favori, celui qui a été désigné par Marine Le Pen pour occuper le poste de Premier ministre en cas de victoire empile les revirements et les zones d'ombre, qui rendent à peu près illisible un programme qu'il semble d'ailleurs peu pressé de présenter.

Interrogé mardi après-midi sur la possibilité d'une conférence de presse en fin de semaine, l'entourage du jeune homme répondait que «rien n'[était] acté», quand l'un des responsables du programme haussait les épaules - «Voyez avec l'équipe, je ne peux pas vous dire.» Il faut se contenter d'un tract en huit promesses au niveau de précision relatif («mettre fin au laxisme judiciaire», «baisser le coût de l'immigration») ou aux airs de lapalissades («Défendre notre souveraineté et les intérêts de la France en Europe.») Et d'une page d'interview dans le Parisien de mardi. A ceux qui seraient tentés de se reporter aux engagements plus détaillés de la dernière présidentielle, Marine Le Pen a répondu, dans un entretien au Figaro, que tous ne s'appliqueraient pas, sans préciser lesquels. «Ce n'est ni tout ni rien», élude la députée du Pas-de-Calais.

MUR DE LA DETTE En dire le moins possible pour limiter au maximum l'exposition aux critiques : la méthode n'est pas nouvelle au Rassemblement national (RN). Travailler sur ce parti d'extrême droite, c'est se voir promettre des livrets thématiques qui n'arrivent jamais, ne pas savoir à qui s'adresser sur tel point alors que le parti a, depuis deux ans, 88 députés censés se spécialiser, être confronté à des cadres de première importance qui ne connaissent pas leur propre programme, ou découvrent que telle mesure n'est plus de saison. La semaine dernière,

Sébastien Chenu, vice-président du RN et de l'Assemblée, a longuement défendu l'interdiction de la double nationalité sur le plateau de C8, une promesse abandonnée par Marine Le Pen à l'orée de la campagne présidentielle de 2022. Huit mois plus tôt, le même défendait la suppression de la TVA sur les produits de première nécessité, mesure phare du mouvement en faveur du pouvoir d'achat, sans être pour autant capable de citer le taux actuel de la taxe. Il n'aura plus l'occasion de sécher : l'idée est en passe de disparaître de l'agenda frontiste.

Enfin, pas exactement. A dix jours du premier tour des législatives, Jordan Bardella a sorti les grands moyens pour toiletter un programme potentiellement repoussoir pour des électeurs de droite, moins rebutés par ses mesures xénophobes que par le caractère dispendieux de ses promesses sociales. Partout où il passe, le candidat à Matignon brandit le mur de la dette pour justifier ses revirements (lire ci-contre). La baisse de TVA sur les produits de première nécessité? Elle interviendra à l'automne, promet le jeune homme mardi sur Europe 1. Qui s'empresse d'ajouter : «Mais il faut bien que les Français comprennent que si je deviens Premier ministre dans quelques jours, je vais hériter d'une situation financière de quasi faillite.» La suppression de l'impôt sur le revenu pour les moins de 30 ans ? «C'était le projet de la campagne présidentielle, ça reste nos mesures», assure le même qui nuance très vite: «Avant de promettre tout et n'importe quoi, je dis aux Français: nous allons faire le point sur les dépenses de l'Etat, nous vous dirons en transparence ce qu'il en est et nous arbitrerons en fonction.» Quant à la nationalisation des sociétés d'autoroute, nul n'en pipe désormais mot, ou pour la renvoyer aux calendes grecques.

TROMBES D'EAU DANS LEUR VIN Autre pierre d'angle du programme lepéniste, la réforme des retraites promise par Marine Le Pen devrait se voir réduite à un dispositif favorisant le départ à 60 ans pour les carrières commencées avant 20 ans. «Et je ferai pour les autres en fonction des contraintes budgétaires dont j'aurai hérité», a-t-il avancé, sem- blant enterrer l'idée de revenir sur le relèvement de l'âge de départ à 64 ans (lire page 10). Les adversaires du Rassemblement national se sont empressés de faire leurs choux gras des palinodies lepénistes. «Ce n'est plus le RN, c'est le reniement national», a ironisé l'actuel ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, mardi matin sur TF1. «L'extrême droite cherche-t-elle à cacher son programme à quelques jours des élections législatives ? Notamment ses reniements sur la retraite à 60 ans?» tacle de son côté François Ruffin, relevant l'inopinée mise hors ligne du site de campagne de Marine Le Pen pour la présidentielle. Jamais aussi près d'accéder pouvoir, Marine Le Pen et les siens auraient-ils déversé des trombes d'eau dans leur vin pour permettre les noces avec Eric Ciotti ? «Non, il n'y a pas eu de programme négocié», assurait Marine Le Pen au Figaro. Ce que confirme à mi-mots à Libération le jeune bras droit du président de LR, Guilhem Carayon : les discussions n'ont porté que sur la répartition des circonscriptions. Les RN se seraient-ils rendu compte du caractère inapplicable de leur volet social de leur programme, qui ne comporte aucune hausse d'impôt et presque pas de pistes de recettes ? Comme à chaque fois qu'elle sèche sur un sujet, l'extrême répond : immigration. «La France n'a plus vocation sur le plan migratoire à être un guichet social ouvert à tous les peuples du monde [ ] donc je ferai des économies considérables», argumentait Bardella mardi matin. Soit la définition de la préférence nationale, qu'il ne pourra mettre en place à Matignon car cette mesure doit passer par un référendum modifiant la Constitution. Dont la convocation est la prérogative du seul chef de l'Etat, comme les cadres du Rassemblement national le reconnaissent eux-mêmes.

Comment faire campagne sur un programme aussi flou ? «Je suis le seul en capacité de faire barrage à Jean-Luc Mélenchon et à l'extrême gauche», avance Jordan Bardella, qui dit aussi : «Le choix, il est très simple : c'est le saut dans le chaos avec l'extrême gauche [ ] soit la rupture raisonnable et responsable que je conduis.» Moi ou le chaos : bel hommage rendu à cette vieille stratégie macroniste. ?

L'Humanité
mercredi 19 juin 2024 489 mots, p. 23

[L'élection d'un nouveau président de la République...]

La République islamique, ébranlée par les soulèvements et la crise économique, est à la recherche d'un soutien populaire perdu.

L'élection d'un nouveau président de la République iranienne, le 28 juin, ne sera pas une simple formalité et pourrait réserver des surprises. Le très religieux et conservateur Conseil des gardiens de la Constitution, a choisi six « bons » candidats, tous fidèles au régime islamique, parmi les 81 personnes (dont 4 femmes) qui avaient posé candidature, et nul ne peut dire aujourd'hui qui sera élu pour diriger une République islamique qui se sait en danger et où se pose la succession du guide suprême Ali Khamenei, âgé de 85 ans. En effet, aucune personnalité politique n'a son expérience et, s'il venait à décéder, le président élu serait alors leur seul homme politique ayant une certaine légitimité pour diriger le pays.

Les Iraniens sont écrasés par les sanctions économiques imposées par les États-Unis ; l'Iran est confronté à l'instabilité régionale et à la guerre de Gaza, et la République islamique contestée par sa population. L'abstention massive lors de l'élection d'Ebrahim Raïssi, en 2021, ou les élections législatives du printemps dernier ont confirmé la rupture profonde entre la plupart des Iraniens et un appareil d'État paralysé, souvent corrompu, divisé, usé par quarante-cinq années de pouvoir. Pour les factions conservatrices rivales qui dirigent le pays, l'enjeu de cette élection est donc moins le choix d'un nouveau président que de trouver un minimum de soutien populaire pour assurer la survie du régime. La répression ne suffit plus. Un candidat réformateur a donc été autorisé à se présenter pour tenter de mobiliser l'électorat modéré des « réformateurs », qui avaient signé en 2015, avec les États-Unis et la communauté internationale, un accord sur le nucléaire et la levée des sanctions. Masoud Pezeshkian, ancien ministre de la Santé du président réformateur Khatami, a une excellente réputation et obtenu le soutien sans réserve de la presse modérée et des leaders politiques réformateurs qui appellent à ne pas boycotter l'élection. Député de Tabriz, il pourrait bénéficier du soutien des nombreux Azéris turcophones. Certains le voient déjà élu au premier tour et imposer des changements politiques profonds, mais les nombreux soutiens du mouvement « Femme ! Vie ! Liberté ! » qui exigeaient le renversement de la République islamique iront-ils voter ? La question reste ouverte.

Deux personnalités émergent parmi les cinq candidats conservateurs : l'idéologue et très conservateur Saïd Jalili et Mohammad Bagher Qalibaf, ancien général des gardiens de la révolution, ancien maire pragmatiste de Téhéran et président du Parlement. Cette division du camp conservateur pourrait disperser les voix et aboutir à un second tour, le 5 juillet, entre les deux candidats arrivés en tête. Si le réformateur Pezehkian fait face à un conservateur, on peut penser que les électeurs se mobiliseront pour éviter le pire, même si cela redonnera de la légitimité à la République islamique. Tout n'est pas joué d'avance en Iran car les Iraniens ont toujours eu le courage de s'exprimer, par les urnes, ou d'autres moyens.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 19 juin 2024 655 mots, p. AUJM7
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18 juin 2024 - Le Parisien (site web)
19 juin 2024 - Le Parisien

Entre Éric Ciotti et le RN, accord et reniements

L'alliance nouée par le patron de LR avec Jordan Bardella et Marine Le Pen n'empêche pas des contradictions importantes, notamment sur les sujets économiques.

Quentin Laurent

Friture sur la ligne, déjà. Lundi soir, passé 20 heures, Éric Ciotti affirme sur le plateau de France 2 qu'« il n'est pas dit que la réforme des retraites sera abrogée » si Jordan Bardella accède à Matignon. Dans l'heure qui suit, l'interview accordée par le président du Rassemblement national au « Parisien » - « Aujourd'hui en France » précise pourtant bien l'exact contraire.

« Parce qu'elle est inefficace économiquement et injuste socialement, la réforme des retraites menée par Emmanuel Macron sera abrogée à partir de l'automne », claironne l'eurodéputé, détaillant son plan de bataille en cas de victoire aux législatives. Jordan Bardella ajoute cependant qu'elle sera immédiatement modifiée pour intégrer la question des carrières longues, ceux qui ont commencé à travailler plus tôt pourraient partir après quarante annuités. Mais pas question de revenir sur l'allongement de la durée de cotisation pour tous.

Premier accroc. Au « Parisien » qui lui demandait comment gérer cette incohérence entre les deux nouveaux alliés sur un sujet aussi crucial, Jordan Bardella a répondu que « la cohérence, c'est que c'est le RN qui conduit cette coalition ». Et qu'en creux, Éric Ciotti devra accepter de s'y plier.

« Voici Ciotti le soumis ! »

« Il aura suffi de huit jours pour qu'Éric Ciotti trahisse ses propres idées et devienne quasiment socialiste. On connaissait les Insoumis. Voici Ciotti le soumis ! », tacle le secrétaire général délégué de LR, Geoffroy Didier, qui avait pourtant soutenu le Niçois dans sa conquête de l'appareil LR.

« Il renie ce qu'il avait voté il y a quelques mois ! », constatait le chef des sénateurs LR, Bruno Retailleau, ce mardi sur BFMTV. Sur le site Internet du parti les Républicains, il est encore possible de trouver des extraits d'interviews de celui qui en est encore légalement le président. « Je privilégierai toujours l'intérêt supérieur du pays [...]. Si l'on ne demande pas aux Français de travailler un peu plus sur la durée d'une vie, alors le pacte de confiance générationnel sera rompu et les 20 millions de retraités verront leurs pensions s'effondrer », déclarait encore Éric Ciotti en février 2023. Qui n'a jamais hésité à déclarer que Marine Le Pen avait le programme économique de Jean-Luc Mélenchon, ou que le RN était « historiquement l'adversaire, voire l'ennemi de la famille gaulliste ».

Divergence sur le fond... et la forme

« Je me retrouve dans la plate-forme sur laquelle on discute. De l'ordre dans les comptes, de l'ordre dans la rue », a voulu insister Éric Ciotti sur France 2, lundi soir. Et d'assurer dans la foulée que le Rassemblement national avait accepté de reprendre « une mesure essentielle » qu'il défend : « l'exonération des droits de succession pour la résidence principale ».

Une mesure pourtant bien plus timide que celle dont Ciotti avait fait un des principaux arguments de conquête des Républicains à l'automne 2022, soit la fin de « l'impôt sur la mort ». Une formule choc pour décrire une mesure qui ne l'était pas moins, à savoir la fin des successions pour les patrimoines inférieurs à 5 millions d'euros. Pendant la présidentielle de 2022, Marine Le Pen, elle, voulait exonérer d'impôts les successions jusqu'à 300 000 € pour les biens immobiliers.

S'ils divergent sur certains éléments de fond, les nouveaux alliés ne semblent pas non plus être totalement raccord sur la forme. En évoquant sa nièce Marion Maréchal, Marine Le Pen a déclaré, vendredi dernier depuis Hénin-Beaumont : « Nous avons une divergence, je suis pour l'union des patriotes, elle est pour l'union des droites. » La veille, l'ancien député de Nice remerciait ses amis « de soutenir avec autant de ferveur, d'espoir cette union des droites » qu'il portait avec le RN. Main dans la main, mais pas tout à fait dans la même direction.

Libération
mercredi 19 juin 2024 67 mots, p. 12,13

LÉGISLATIVES

RN Pour Glucksmann, «seule la gauche peut être la digue»

Dans une tribune publiée dans le Monde, le député européen estime que «seule la gauche peut être la digue dont la démocratie française a tant besoin» face au RN. Ajoutant une condition: «Que nous soyons responsables pour tous les autres et que nous appelions au second tour à voter pour chaque candidat républicain faisant face au RN.»

Libération
mercredi 19 juin 2024 890 mots, p. 8,9

LÉGISLATIVES

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18 juin 2024 - Libération (site web)

Sur les questions économiques, le grand n'importe quoi

ANNE-SOPHIE LECHEVALLIER

Entre approximations, grosses ficelles et revirements, la possible arrivée de l'extrême droite aux commandes a de quoi donner des sueurs froides à l'administration de Bercy.

Aune dizaine de jours du premier tour des législatives, le Rassemblement national n'a toujours pas présenté de programme économique. Le parti d'extrême droite n'a pourtant pas été pris de court par la dissolution qu'il appelait de ses voeux. En décembre, il annonçait un livret synthétisant mesures fiscales, économiques et réglementaires, qu'il devait adresser aux acteurs économiques et sociaux. Sans suite. Ces jours-ci, plutôt que de présenter un projet et un chiffrage avec un cadrage macroéconomique comme en 2022, le RN choisit, à longueur d'interviews, d'égrener phrases chocs, mesures parcellaires et changements de pied.

Dette. A chaque intervention, ses porteparole usent des mêmes ficelles. D'abord, noircir le tableau déjà sombre des finances publiques. La situation est «catastrophique», le pays est en «quasi-faillite sur le plan financier», répète Jordan Bardella, le président du RN. Certes, le déficit public et la dette sont à des niveaux élevés, des recettes moindres que prévues l'an dernier ont déséquilibré les comptes, mais l'Etat se refinance facilement : 60 % des 285 milliards d'euros à lever sur les marchés cette année, à moyen et long termes, pour remédier à la dette l'ont été sans difficulté entre le 1er janvier et le 6 juin, date de la dernière émission à long terme.

Ensuite, soupçonner des manipulations dans les comptes publics. Il y a «soit des dissimulations dans les placards, soit des mensonges», a décrété Jordan Bardella, vendredi sur BFM TV et RMC. Il a déclaré confier «un audit sur les comptes de l'Etat à la Cour des comptes et à l'Inspection générale des finances». A elles deux, ces entités ont pourtant déjà reçu commande depuis novembre d'une dizaine de revues générales de dépenses publiques. Trois jours plus tard, il n'était déjà plus question de s'appuyer sur Bercy, ni sur la Cour. Le même, sur Europe 1 mardi, a confirmé «l'audit», mais déclaré vouloir le confier à une «commission du bilan» composée de «fonctionnaires de la Cour des comptes, d'économistes et d'universitaires». Désignés par le RN, donc.

Viennent ensuite les mesures en elles-mêmes. Enfin, surtout une: pour répondre aux préoccupations sur le pouvoir d'achat, le RN veut inscrire dans un projet de loi de finances rectificative, à l'été, des baisses de la TVA sur l'énergie et le carburant, qui passerait de 20 % à 5,5 %. La mesure est dispendieuse: son coût est estimé à 12 milliards d'euros par le RN et à 16,8 milliards par Bercy, dont 10 rien que pour l'essence. Cette subvention aux énergies fossiles ne va pas dans le sens des engagements de réduction des émissions de CO2 et déroge, en tout cas pour l'essence, au cadre européen. Elle n'est pas non plus ciblée vers «les classes populaires et moyennes», contrairement à ce que prétend Jean-Philippe Tanguy, député RN sortant. Si ces postes de dépenses pèsent lourd dans le budget des ménages modestes, la TVA est payée par tous. Rien ne garantit enfin que la baisse serait répercutée aux consommateurs. La France en a fait l'expérience en 2009 sous Sarkozy : la baisse de la TVA dans la restauration de 19,6% à 5,5% n'avait presque pas profité aux salariés et aux clients, mais bien aux propriétaires des restaurants. Le RN maintient aussi la réduction de la TVA sur les produits «de première nécessité» déjà au programme en 2022, mais renvoie ce geste à 7 milliards d'euros à l'automne et au projet de loi de finances

Infraction. Reportés aussi, les ajustements sur les retraites et les mesures fiscales favorisant les plus aisés. Parmi elles, la transformation de l'impôt sur la fortune immobilière (IFI) en impôt sur la fortune financière. Tout comme la suppression de l'impôt sur le revenu des moins de 30 ans, rebaptisée par les oppositions l'«amendement Mbappé», ou encore l'exonération pour les médecins qui quitteraient leur retraite. Les positions de leurs députés depuis deux ans, recensées par la Fondation Jean-Jaurès, complètent le tableau. Ils ont voté contre l'augmentation du smic, l'indexation des salaires sur l'inflation, le gel des loyers et le rétablissement de l'impôt sur la fortune Du point de vue des recettes et des économies, c'est le grand flou. Les hérauts du RN répètent qu'aucune hausse d'impôts n'est prévue, et ne font plus mention des 16 milliards d'euros par an d'économies qu'ils comptaient récupérer en 2022 avec leur politique xénophobe sur l'immigration. Ils n'évoquent plus que la suppression de l'aide médicale d'Etat, soit 1,2 milliard. Autre «piste d'économies sérieuses» mentionnée: la suppression de la niche sur les armateurs (leur impôt n'est pas calculé en fonction des revenus, mais selon le tonnage de leur flotte). Son coût est estimé à 5,6 milliards en 2023 par la Cour des comptes. Ils reprennent la lutte contre la fraude chiffrée à 15 milliards, un montant jamais étayé. Et annoncent la baisse de 2 milliards de la contribution française au budget européen, décision unilatérale qui placerait la France en infraction, et qui, avec d'autres, pourrait la mener à sortir de l'UE.

Dans un projet de loi de finances rectificative, le RN veut réduire la TVA sur l'énergie et le carburant à 5,5 %, au lieu de 20 % actuellement. Le coût est estimé à 12 milliards d'euros par le RN, 16,8 par Bercy.

Libération
mercredi 19 juin 2024 1027 mots, p. 6,7

MONDE

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19 juin 2024 - Libération (site web)

A Chichester, fief conservateur : «Un nombre surprenant d'indécis»

J. Dé. Envoyée spéciale à Chichester (Royaume-Uni)

Empêtrés dans une campagne hésitante, les tories sont menacés jusque dans leurs bastions historiques, où le nombre de déçus et deux formations rivales pourraient leur faire perdre certains de leurs sièges les plus sûrs.

Jess Brown-Fuller frappe à la porte et double d'un bref coup de sonnette. Quelques secondes passent avant qu'une femme âgée n'ouvre, étonnée. «Bonjour, vous êtes bien Margaret?» «Euh oui.» «Est-ce que vous avez pour habitude de voter aux élections ?» «Oui.» «Avez-vous prévu de voter ce 4 juillet?» «Bien sûr.» «Et vous avez décidé pour qui?» Margaret hésite. «Justement, non » Face à elle, la candidate libérale-démocrate se fend d'un grand sourire et dégaine son tract: «Vous n'êtes pas la seule !» Chichester se trouve en terre conservatrice. La circonscription, qui recouvre la ville du même nom, une partie du trait de côte et des terres agricoles, n'a pas élu de député qui ne soit pas conservateur en un siècle. En 2019, l'actuelle ministre de l'Education, Gillian Keegan, y remportait une majorité de plus de 24000 votes.

Les libéraux-démocrates (Libdem), longtemps troisième force politique du Royaume-Uni, arrivaient en seconde place.

Océan Atlantique

IRLANDE

Chichester

Travail de fourmi. Pour la première fois en plusieurs décennies, un vent de changement souffle sur la région. Plusieurs sièges du «blue wall», ce «mur bleu» de circonscriptions du sud de l'Angleterre, plutôt affluentes et traditionnellement à droite, sont dans le viseur des Libdem qui mènent une campagne calibrée 100 pour les faire passer au centre. Ils n'ont pas attendu que Rishi Sunak annonce des élections surprises: quand la date a été fixée au 4 juillet, leurs équipes étaient sur le qui-vive, les flyers déjà imprimés et prêts à être distribués. Quand Margaret referme la porte, après avoir accepté le prospectus «Yes to Jess», Brown-Fuller retrouve les membres de son équipe.

Mer du Nord

ROYAUMEUNI

Tous pianotent sur leurs téléphones et entrent dans une application sur-mesure les informations collectées lors de cette session de porte-à-porte. «J'ai un électeur non inscrit, je lui imprime un formulaire ?» «Moi j'ai trois supporteurs du Labour qui ont dit qu'ils nous prêteraient leurs votes.» Dans les rues en arc d'une banlieue de Fishbourne, un modeste village de pêcheurs, ils se répartissent les maisons à démarcher, déterminés à couvrir les 44 000 foyers que compte la zone - un travail de fourmi, mais qui leur donne pour une fois l'espoir de l'emporter.

Londres

Manche

Dans leur local du centre-ville, des dizaines d'enveloppes sont empilées selon un ordre précis, et attendent d'être distribuées -des lettres personnalisées à destination de ceux qui votent habituellement travailliste, vert, ou conservateur. Cette dernière cohorte est l'objet de tous les efforts: ceux qui avaient voté pour Boris Johnson en 2019 sont trois fois plus nombreux à hésiter que ceux qui avaient voté pour

Jeremy Corbyn. «On aurait pensé qu'à ce moment de la campagne, il y aurait eu un regain d'intérêt pour le Parti conservateur, mais ça n'est pas arrivé», observe Kate O'Kelly, ancienne candidate et élue municipale qui chapeaute les activistes. «Partout dans le blue wall, ceux qui auraient voté pour les Tories ne savent pas quoi faire. On a cette fois un nombre surprenant d'indécis -autour de 40%. C'est très différent de ce qu'on a pu voir en 2019.» Jusque-là, la campagne nationale a été peu inspirée - un sentiment renforcé par un premier débat robotique et agaçant. Le Labour se contente de jouer la carte de la prudence et mise sur le désir de changement. Le Parti conservateur, quant à lui, insiste sur la question sécuritaire, l'immigration et dramatise le risque de voir les impôts augmenter s'il n'est pas reconduit pour un nouveau mandat et agite la menace de voir le chef du Labour, Keir Starmer, armé d'une «supermajorité» si les électeurs votent pour les petits partis.

«Plaie». Ce n'est pourtant pas ce qui intéresse les Britanniques, assure Jess Brown- Fuller. «Quand on arrive chez eux, les gens ne nous parlent pas d'immigration. Ils nous parlent du service de santé, de comment s'assurer que leurs maisons ne seront pas inondées car elles sont construites sur des zones à risque, de comment avoir un rendez-vous chez le dentiste pour leurs enfants De toutes ces choses qui sont sous pression en ce moment.» Le Brexit, que les Libdem avaient promis d'annuler en 2019 avant de se prendre un revers monumental, n'est que rarement mentionné. «C'est davantage quelque chose qui tient à coeur à nos activistes», précise Kate O'Kelly. Elles se concentrent donc sur les sujets du quotidien: la pollution des eaux, la santé, ou les bouchons sur l'A27, à des lieues de la guerre culturelle dans laquelle a tenté de s'engager le gouvernement.

Le chef des Libdem, Edward Davey, s'est rendu à Chichester dès le début de sa campagne, et se fait voir partout où son parti est arrivé en deuxième place lors du dernier scrutin. Il ne cache pas ses ambitions de faire tomber plusieurs têtes : les derniers sondages indiquent qu'une douzaine de ministres pourraient perdre leurs sièges début juillet. Parmi eux, Gillian Keegan à Chichester, mais aussi Jeremy Hunt, qui deviendrait un des rares ministres des Finances à échouer aux législatives. Pour limiter les dégâts, Hunt a personnellement investi 100 000 livres dans la branche du Parti conservateur de sa circonscription. L'itinéraire de campagne révèle aussi l'attitude défensive du parti au pouvoir : plutôt que d'aller chercher l'électorat du Labour, Rishi Sunak s'est d'abord rendu dans les fiefs conservateurs, dont certains disposent pourtant de larges majorités. Signe qu'il prend l'attitude «tout sauf eux» très au sérieux.

Dernier revirement, qui inquiète aussi les Libdem de Chichester: Reform UK est venu ajouter un niveau de complexité à la bataille. Nigel Farage, l'ultramédiatique voix d'extrême droite, avait initialement refusé de se présenter, avant de faire volte-face, promettant d'être «une véritable plaie» s'il est élu au Parlement à sa huitième tentative. Lui qui avait un temps caressé l'idée de prendre sa carte de conservateur a désormais d'autres ambitions : surfer sur le cataclysme annoncé, pour reprendre la tête du parti et le diriger.

votes. Tous et sur- du en Mer du Nord de Océan Atlantique ROYAUMEUNI IRLANDE la « Londres Chichester changement région. Manche les Fishbourne, 100 km wall», ce

Le Monde
mercredi 19 juin 2024 124 mots, p. 1

Le camp Macron peine à trouver des alliés

- Renaissance, Horizons et le MoDem ont dévoilé, lundi 17 juin, la liste conjointe de leurs investitures pour les législatives des 30 juin et 7 juillet

- Au total, la majorité sortante ne présentera que 489 candidats – dont 24 ministres sur 35 –, alors que l’Assemblée nationale compte 577 sièges

- Le chiffre illustre son incapacité à nouer de nouvelles alliances. A défaut, des candidats d’opposition se retrouvent soutenus sans l’avoir demandé - La campagne ravive l’animosité entre Emmanuel Macron et François Hollande, candidat surprise du Nouveau Front populaire en Corrèze -  Dans un entretien, l’ex-député Renaissance Gilles Le Gendre juge que la dissolution est « une décision insensée »

Libération
mercredi 19 juin 2024 649 mots, p. 14

Expresso

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18 juin 2024 - Libération (site web)

«Victoire» : la Thaïlande légalise le mariage homosexuel

Par Lucile Coppalle (avec AFP)

Les couples gays et lesbiens pourront enfin faire reconnaître officiellement leur union dans le pays. Les premières célébrations auront lieu à l'automne 2024, après la promulgation de la loi.

C'

est une annonce sans précédent en Asie du Sud- Est. La Thaïlande est le premier pays de la région à légaliser le mariage gay et lesbien -après Taiwan qui l'avait autorisé en 2019 et le Népal en 2023. Il ne manque plus que la présentation du texte au roi Maha Vajiralongkorn pour parution dans la gazette royale, synonyme de promulgation. Depuis les Pays-Bas, Etat pionnier dans la célébration des unions homosexuelles en 2001, plus d'une trentaine de pays ont autorisé le mariage pour tous dans le monde.

Tolérance. En Thaïlande, la loi a presque été adoptée à l'unanimité, avec 130 sénateurs qui ont du voté en faveur du texte. Seulement quatre politiques s'y sont opposés, et 18 se sont abstenus. Ce consensus est rare. Le royaume est divisé entre le bloc conservateur favorable à l'armée et au roi, et l'opposition progressiste soutenue par les jeunes générations. «Aujourd'hui, l'amour a gagné sur les préjugés», a réagi Plaifah Kyoka Shodladd, qui a pris part aux travaux d'élaboration de la loi. Début juin, l'activiste défilait dans le cortège de la Marche des fiertés de Bangkok. Un événement qui existe depuis 1999 et qui était baptisé à l'origine «Bangkok Gay Festival».

La légalisation du mariage pour tous n'est cependant pas une surprise. La communauté LGBT+ bénéficie d'une large visibilité dans le pays : réputée pour sa tolérance, elle attire des touristes gays d'Etats voisins conservateurs. Mais l'instabilité de la vie politique thaïlandaise, entre coups d'Etat et grandes contestations populaires, avait eu raison de précédentes tentatives de légalisation ces dernières années.

jour

La nouvelle législation du mariage vise à modifier les références aux «hommes», «femmes», «maris» et «épouses» pour les remplacer par des termes non genrés, en l'occurrence «individus» et «partenaires de mariage». Elle doit aussi conférer aux couples homosexuels les mêmes droits qu'aux couples hétérosexuels en matière d'adoption ou d'héritage. Mais les activistes déplorent l'absence de reconnaissance des personnes transgenres ou non binaires, qui n'auront toujours pas le droit de faire modifier leur genre sur leurs documents d'identité. Les réactions des défenseurs des droits LGBT sont néanmoins enthousiastes. «Nous faisons ça pour tout le monde. Si la société accorde des droits à chacun, c'est alors une société où on peut vivre», a déclaré Adisorn Juntrasook, qui a pris part aux travaux d'élaboration de la loi en tant qu'expert. Avant le vote, Tunyawaj Kamolwongwat, député du parti pro-démocratie Move Forward, avait salué «une victoire pour le peuple», qui redonne le «sourire» dans une période de turbulences politiques.

Incertitudes. En dépit de l'unité affichée au Sénat, la Thaïlande traverse une période d'incertitudes en raison de procédures à la Cour constitutionnelle visant le Premier ministre du pays, Srettha Thavisin, et Move Forward, les deux principaux avocats politiques du mariage pour tous. Ce dernier risque d'être dissous et ses leaders bannis de la vie politique durant plusieurs années, pour avoir promis de réformer la loi de lèse-majesté durant la campagne des législatives de 2023 - loi qui punit de «trois à quinze ans de prison» quiconque «diffame, insulte ou menace» le roi, mais aussi la reine, le prince héritier, le régent, ainsi que, dans certains cas, les précédents monarques. Cette sanction, si elle se concrétisait, marquerait un recul de la démocratie, redoutent les groupes de défense des droits humains. La Cour constitutionnelle, qui avait dissous en 2007 l'ancien parti de l'ex-Premier ministre thaïlandais Thaksin Shinawatra (centre), a par ailleurs indiqué mardi qu'elle allait se réunir à nouveau le 3 juillet pour discuter de l'affaire. Thaksin Shinawatra vient, lui, d'être libéré sous caution alors qu'il est justement accusé de lèse-majesté. Il est menacé de peines allant de trois à quinze ans d'emprisonnement. ?

L'histoire du jour

Le Figaro, no. 24827
Le Figaro, mercredi 19 juin 2024 1050 mots, p. 3

Politique

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18 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Législatives : le scénario à haut risque d'une As semblée ingouvernable

Si aucune majorité absolue ne se dégage au soir du second tour des élections, le 7 juillet prochain, le pays pourrait plonger dans une crise politique majeure.

Gentilhomme, Célestine, Hidalgo, Clara

C'est un scénario dont personne ne veut vraiment parler tant ses conséquences relèvent encore de l'inconnu. Que se passerait-il si aucune majorité absolue ne se dégageait dans les urnes, au soir du 7 juillet prochain ? «Ce serait un beau bordel... La séquence politique ne se dénouera pas dans l'année» , souffle une cadre socialiste. Les premiers sondages n'écartent pas totalement la possibilité d'une Assemblée nationale « ingouvernable » , où aucune force politique ne parviendrait à décrocher les 289 sièges sur 577 indispensables pour détenir une majorité absolue.

Le premier ministre doit, en pratique, émaner du camp majoritaire pour permettre à son gouvernement de faire passer ses textes de loi à l'Assemblée nationale. Sans cela, il est exposé à la menace permanente de la motion de censure qui, si elle est adoptée par les oppositions, conduit à sa démission. «Le nouveau gouvernement pourrait donc tomber au bout d'une semaine» , prédit Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à Paris Panthéon-Assas. Une configuration incertaine qui plongerait le pays dans une «crise de régime» , a mis en garde le ministre de l'Économie, Bruno Le Maire.

Promis à Matignon en cas de victoire de son camp, Jordan Bardella a déjà prévenu qu'il déclinerait ce cadeau empoisonné. «Pour gouverner, j'ai besoin d'une majorité absolue» , a-t-il balayé ce lundi dans un entretien au Parisien. Sans laquelle Marine Le Pen et son dauphin refuseraient de former un gouvernement, obligeant le chef de l'État à bâtir une majorité ailleurs. La gauche unie sous la bannière du Nouveau Front populaire, pas écartée de la course, évite de se poser la question, préférant se concentrer sur une campagne «difficile». «En politique, il faut savoir avaler les plats les uns après les autres» , professe Patrick Kanner, patron des sénateurs socialistes.

Pour anticiper les blocages, une majorité relative peut toujours faire l'appoint avec des élus d'opposition. C'est ce qu'a tenté le camp présidentiel, fragilisé par une majorité relative à partir de 2022, en négociant des alliances de circonstance. Mais les troupes d'Emmanuel Macron n'ont jamais réussi à constituer une coalition durable, au-delà de la stratégie du «texte par texte». Faute de solides alliés, l'exécutif a dû passer en force à vingt-trois reprises avec l'article 49.3, lui permettant de faire adopter un texte sans vote. Et s'exposant en retour à autant de motions de censure, dont l'une d'entre elles a manqué de le renverser, en mars dernier, à neuf voix près.

L'exercice d'équilibriste risque d'être encore plus complexe pour le RN ou le Nouveau Front populaire, s'ils détiennent une courte majorité. Le premier ne pourrait compter que sur d'éventuels députés issus de son « alliance » avec LR, décrétée par le patron contesté du parti, Éric Ciotti. Le second ne pourrait trouver le potentiel soutien que d'une poignée de macronistes de gauche, rescapés des urnes. Même si le parti présidentiel conservait sa majorité relative, Emmanuel Macron aurait lui aussi du mal à conjuguer avec ces deux blocs irréconciliables. Il y a quelques jours, le chef de l'État a tendu la main aux sociaux-démocrates, écologistes ou démocrates-chrétiens pour construire une «fédération de projets» au lendemain du scrutin. «Il n'arrivera pas à débaucher des socialistes. L'aile droite du PS ne cédera pas parce que la présidentielle est trop proche» , tranche une élue socialiste.

Surtout, le nouveau gouvernement devra affronter un premier obstacle : le vote à haut risque du projet de loi de finances 2025, prévu à l'automne. Le contexte économique est particulièrement inflammable, alors que les comptes publics plongent dans le rouge. «Le gros danger, c'est qu'en cas de pression des marchés, le budget devrait être relativement contraint» , avertit Benjamin Morel. Ce qui contraindrait le Nouveau Front populaire comme le RN, critiqués pour leurs programmes économiques, à faire machine arrière sur plusieurs mesures jugées trop coûteuses.

Dans un scénario de majorité relative, l'exécutif tout juste formé échapperait difficilement à l'option de l'article 49.3, au risque d'être aussitôt renversé par une motion de censure. Comme les textes financiers doivent impérativement être appliqués dès le 1er janvier 2025, la Constitution offre une ultime porte de sortie, rarement empruntée : celle de l'article 47, qui prévoit une adoption du budget par ordonnance en cas de blocage parlementaire. «Cela peut permettre de renvoyer le vote très loin, on peut traîner pendant des mois» , décrypte Benjamin Morel. Même avec ce délai supplémentaire, les deux Chambres devront tôt ou tard s'exprimer sur le projet de loi. Là encore, resurgit le spectre d'une censure du gouvernement.

Même l'hypothèse d'une démission d'Emmanuel Macron - écartée par l'intéressé - ne débloquerait pas cette paralysie institutionnelle. «Ce n'est pas vraiment une sortie de crise, balaie Benjamin Morel. Le problème, ce n'est pas lui, mais l'absence de majorité dans la Chambre.» Un nouveau président ne peut dissoudre l'Assemblée nationale, et donc convoquer de nouvelles élections législatives, deux fois dans la même année, comme l'impose l'article 12. Dans un entretien au Figaro, Marine Le Pen a pourtant jugé que la Constitution ne laisserait à Emmanuel Macron que le «seul choix» de démissionner en cas de «blocage total» de la machine démocratique.

En attendant, une seule solution semble envisageable aux yeux des constitutionnalistes pour contourner l'absence de majorité absolue. Celle de la nomination d'un gouvernement de «techniciens», inspiré du modèle italien. «Le principe est de nommer un vieux sage comme premier ministre. Un homme ou une femme politique qui ne déplaît à personne, capable de créer une alliance allant de l'extrême droite à l'extrême gauche. Sa mission serait de diriger le gouvernement jusqu'aux nouvelles élections législatives» , avance Benjamin Morel. En 2012, l'Italie, alors enlisée dans une crise politique, confie les rênes à Mario Monti, ancien commissaire européen à la Concurrence, chargé uniquement de gérer les affaires courantes. «En France, on pourrait s'attendre à voir le centriste Charles de Courson à ce poste» , évoque le politologue, citant le nom du député le plus expérimenté de l'Assemblée nationale, respecté de tous les bords pour sa connaissance fine des finances publiques. Interrogé par Le Figaro, l'intéressé, en campagne pour son huitième mandat, ne ferme pas la porte : «On verra après... À chaque jour suffit sa peine.» C.G. ET C. H.

L'Humanité
mercredi 19 juin 2024 584 mots, p. 10

Pour rassurer les marchés, Bardella joue la girouette

Benjamin König

législatives Retraites, impôts, TVA sur les produits de première nécessité, équilibre des comptes publics : les revirements du RN et les remises à plus tard des réformes « sociales » témoignent d'une volonté de brosser le capital dans le sens du poil.

J eudi 20 juin, au matin, Jordan Bardella passera un examen. Voici plusieurs jours qu'il potasse fébrilement : à 10 h 30, le président du Rassemblement national passera son grand oral devant un aréopage du Medef. Au sein du patronat, on a trouvé un bon mot pour caractériser les revirements du RN sur son programme : la « melonisation », en référence à la cheffe du gouvernement italien d'extrême droite, qui mène une politique néolibérale. Dans le Parisien du mardi 18 juin, Jordan Bardella détaille ses priorités en cas d'accession au pouvoir et donne des gages : « Mon action se caractérisera par un retour à la raison budgétaire. »

Depuis la dissolution et la possibilité d'une accession au pouvoir du RN, chaque jour apporte son lot de revirements : sur la double nationalité, la réforme des retraites, le pouvoir d'achat, l'impôt sur le revenu. Même Sébastien Chenu, député du Nord et cadre du parti, s'emmêle les pinceaux à propos de la suppression de la double nationalité. « On ne peut pas être français pour certaines choses et uruguayen pour d'autres », déclarait-il, le 13 juin, sur le plateau de Cyril Hanouna. Avant de rétropédaler quelques heures plus tard après s'être vu rappelé que cette mesure a été abandonnée en 2022.

Le point névralgique concerne les retraites. Depuis la présentation de son projet en 2022, Marine Le Pen noie le poisson quant à l'âge légal, mettant en avant le seul dispositif carrières longues : celles et ceux qui ont commencé à travailler avant 20 ans pourront partir dès 60 ans s'ils ont 40 annuités. Mais pour les autres ? Depuis une semaine, le RN a remisé l'abrogation de la réforme de 2023 -  « Nous verrons », a d'abord répondu Jordan Bardella le 14 juin -, avant d'évoquer à nouveau le sujet dans le Parisien, promettant une abrogation « dès l'automne ». Mais, dans l'immédiat, la réforme du RN ne sera pas mise en oeuvre.

Certains points semblent faire tache : le site Politico révèle ainsi que le livret consacré à la défense, tiré du programme de Marine Le Pen de 2022, a été retiré du site. Le document préconisait notamment d'établir « une alliance avec la Russie sur certains sujets de fond ». Le site de campagne de 2022, intitulé MlaFrance.fr, a lui aussi disparu, depuis le 11 juin.

En matière sociale, ne reste donc que la baisse de la TVA sur l'énergie (de 20 % à 5,5 %), estimée à 16 milliards d'euros. Exit la baisse sur les produits de première nécessité, reportée, de même que la création d'un impôt sur la fortune financière ou la suppression de l'impôt sur le revenu pour les moins de 30 ans. Pour la financer, le RN a sorti du chapeau une curiosité : la suppression de la « niche fiscale armateurs ». Cette exonération d'impôt pour le fret maritime, d'un montant d'environ 5 milliards d'euros, ne concerne que la multinationale CMA-CGM du milliardaire Rodolphe Saadé, proche de Macron. Pour le reste, rien ne change : « Il y a quand même un éléphant dans le couloir des dépenses publiques qui s'appelle l'immigration », assène Marine Le Pen dans le Figaro, au mépris de toutes les études qui démontrent que les immigrés contribuent de façon excédentaire aux deniers publics. Le fond idéologique ne varie pas. Mais l'essentiel est que les marchés financiers soient rassurés.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 19 juin 2024 605 mots, p. AUJM9
Aussi paru dans
19 juin 2024 - Le Parisien

Le choix d'un futur Premier ministre divise la gauche

Olivier Faure a jugé ce mardi que le Nouveau Front populaire devrait choisir son candidat à Matignon par un « vote » de ses députés nouvellement élus. Une méthode contestée par LFI.

Pierre Maurer

Tous les matins, depuis qu'ils ont scellé l'accord du Nouveau Front populaire (NFP), les chefs des quatre principales formations de la gauche accordent leurs violons. Marine Tondelier (Les Écologistes), Olivier Faure (PS), Manuel Bompard (LFI) et Fabien Roussel (PCF) se coordonnent par visioconférence sur la journée à venir. Sans esquiver leurs désaccords. Dès mardi, ils se sont heurtés à un différend tenace. La méthode pour choisir un candidat à Matignon en cas de victoire aux législatives.

Invité de BFMTV avant la visioconférence, Olivier Faure annonce qu'en cas de victoire, le NFP devra choisir son Premier ministre par « un vote » des députés nouvellement élus. « Car je ne connais pas d'autre façon d'arbitrer », dit le patron des socialistes. Dans son viseur : Jean-Luc Mélenchon, qui s'est dit « capable » d'aller à Matignon la semaine dernière, sans vouloir « s'imposer » à ses partenaires. Pas un gage de bonne foi, à écouter les socialistes. « Il n'y a pas un bloc Insoumis qui s'imposerait au reste de la gauche », insiste le socialiste.

Rapport de force

De quoi déplaire à Manuel Bompard. Quelques minutes après l'intervention du Premier secrétaire, le bras droit de Jean-Luc Mélenchon lui rétorque, lors de la visio des chefs de la gauche, que « ce n'est pas la méthode » qu'il avait proposée la semaine précédente, quand le socialiste affirmait qu'il fallait une simple « discussion » entre tous les députés du NFP, une fois qu'ils seraient élus. Sur France 2 mercredi, Jean-Luc Mélenchon expliquait que c'est « le groupe parlementaire le plus important qui propose un Premier ministre. » Assurant alors que c'était une proposition... d'Olivier Faure.

Mardi, le député LFI sortant Paul Vannier a donc accusé le patron des socialistes « d'inventer une nouvelle primaire et de renier [sa] propre parole ». Et Manuel Bompard de répéter sur BFM que ce sera au plus « grand nombre de faire une proposition ». « Olivier Faure entretient l'illusion qu'il y aurait les Insoumis dans cette coalition et les autres, mais c'est faux », s'agace en privé le coordinateur national de LFI.

En coulisses, et alors que le NFP n'est pas assuré d'avoir une majorité le 7 juillet, se joue déjà un rapport de force pour la domination de la gauche. L'accord noué jeudi dernier prévoit une répartition des circonscriptions plus favorables aux socialistes, devant LFI lors des européennes que lors de la formationde la Nupes en 2022, après les 22 % de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle. Avec les futurs députés communistes et écologistes, les socialistes pourraient donc être plus nombreux que LFI.

Les socialistes espèrent en tirer parti pour bloquer la route du pouvoir au leader Insoumis.« Olivier y est allé par gradation », explique un de ses proches. « Quand Mélenchon a fait le JT de France 2 la semaine dernière, en disant qu'il se sentait capable mais ne s'imposait pas, il a d'abord dit qu'il ne le disqualifiait pas. Puis il a expliqué que le futur Premier ministre ne devait pas être clivant. Et, ce matin, il exclut de fait Mélenchon en proposant un vote. Car, à la fin, une majorité de députés LFI dans le Front populaire, ça n'existe pas. ».

Mais que feront réellement les futurs députés écologistes et communistes ? Et quels seront les contingents de chaque groupe ? Pour l'heure, la gauche n'a aucune certitude.

Libération
mardi 18 juin 2024 3493 mots, p. 2,3,4,5,6

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

A l'Assemblée nationale, bâillon de culture RN

Par ÉLISABETH FRANCK-DUMAS et CLAIRE MOULÈNE

«Libé» a épluché les mesures votées ou soutenues par les 11 élus Rassemblement national qui siégeaient à la commission des affaires culturelles et de l'éducation, et y a repéré quelques obsessions inquiétantes : patrimoine, «wokisme», attaques contre l'audiovisuel public

Ils étaient 11 députés, 7 femmes et 4 hommes, étiquetés Rassemblement national (RN), à siéger au sein de la commission des affaires culturelles et de l'éducation à l'Assemblée nationale. Le 9 juin, jour de la dissolution surprise, leur mandat a pris fin prématurément. Ces deux dernières années, qu'ontils voté, défendu, soutenu ou assené sur les bancs de l'hémicycle ou à l'occasion des auditions des différents représentants du service public en matière de culture? Des centaines de prises de parole, questions écrites, questions au gouvernement et autres propositions de loi produites avec plus ou moins d'assiduité par ces députés parfois introduits de longue date dans la vie politique, parfois totalement novices, et que nous avons épluchées, il ressort une petite musique avec ses thèmes récurrents et ses refrains entêtants. Défense du patrimoine, privatisation de l'audiovisuel français, promotion des régionalismes et autres folklores, lutte contre le spectre «woke» ou abolition de l'écriture inclusive comptent parmi les rengaines favorites de ces députés RN. Plus surprenant, on compte aussi certains combats de façade qui, à bien y regarder, ressemblent à des faire-valoir: lutte contre l'antisémitisme, portée notamment par le député Julien Odoul, protection de l'enfance, soutien relatif à la restitution des biens spoliés, meilleure représentation des outre-mer Autant de combats louables mais qui, dans la stratégie du RN, ressemblent à des chiffons rouges.

Patrimoine

Dans la profession de foi de Marine Le Pen pour la présidentielle de 2022, on a beau chercher, pas d'entrée culture. A la place, un onglet «patrimoine». «Le patrimoine est notre histoire pétrifiée, au sens premier de cet adjectif; c'est pourquoi il tient une place majeure dans le programme de redressement moral du pays», pouvait-on lire dans le document. Au menu, deux mesures en particulier retiennent l'attention : le partage à 50/50 du 1 % artistique, le programme de commande publique, qui se répartirait dès lors à égalité entre soutien à la création contemporaine et restauration du patrimoine existant, et la création d'un «service national du patrimoine, ouvert aux jeunes de 18 à 24 ans pour une durée de six mois renouvelable une fois». Dans l'une de ses questions écrites adressée le 9 avril à Rachida Dati, la députée RN de l'Essonne, Nathalie Da Conceicao Carvalho, mettait en balance quelques chiffres : une réduction des crédits budgétaires alloués au patrimoine de l'ordre de 99 millions d'euros, contre «la consommation touristique totale» qui «représente environ 150 milliards d'euros pour la France dont plus de 40 milliards rien que pour la région Ile-de-France». Un mauvais calcul en somme, selon elle.

Le 11 juin, soit deux jours après les élections européennes, c'est autour de Roger Chudeau, 2e circonscription du Loir-et-Cher, de demander à la ministre si elle envisage «de procéder à une révision» de ces coupes budgétaires «afin de préserver le patrimoine culturel français». Caroline Parmentier, députée RN de la 9e circonscription du Pas-de-Calais depuis 2022 et ex-attachée de presse de Marine Le Pen, rappelait quelques semaines plus tôt à sa prédécesseuse, Rima Abdul Malak, en plein vote des crédits de la mission culture, la droite ligne de son parti: «C'est le sens de notre programme au Rassemblement national de promouvoir un projet enraciné, celui d'une France fière de son passé et de son origine.» C'est elle aussi qui porta la proposition de loi constitutionnelle visant à «assurer la préservation et la promotion du patrimoine matériel et immatériel historique et culturel français à l'article premier de la Constitution». Objectif: «Rénover 4800 édifices menacés par l'usure des siècles» - comprendre : en prenant entre autres appui sur le loto du patrimoine -, mais aussi lutter contre les «dégradations par des actes criminels, qui se multiplient et s'accentuent». Dans le texte, étaient ainsi recensés le saccage de l'Arc de Triomphe, le 1er décembre 2018 (par des gilets jaunes), l'incendie de la cathédrale de Nantes en 2020, les dégradations de trois églises parisiennes en 2023 ou le saccage de l'église Sainte-Madeleine d'Angers, le 12 avril 2023, autant de «funestes témoins de ce fléau». Enfin, selon la députée et les 87 signataires de cette proposition - presque tous RN -, il s'agit de «protéger notre patrimoine culturel contre des idéologies régressives, qui ont pour unique projet de "détruire", "déboulonner" et "déconstruire"». Autres propositions de loi initiées par des députés RN allant dans ce sens: baisser la TVA sur les billets d'entrée des sites patrimoniaux, transférer la charge d'entretien des édifices religieux construits avant 1905 à l'Etat et, plus «niche», une proposition de résolution européenne visant à la préservation du patrimoine culturel lié aux vitraux et au maintien de l'artisanat des vitraillistes, «menacé» par la révision d'un règlement européen concernant l'interdiction du plomb.

Liberté de création

Il est un autre terrain sur lequel les députés RN ont pris l'habitude d'utiliser la stratégie de la diversion: celle de la protection de l'enfance. Proche de certaines associations, dont Innocence en danger, souvent en première ligne dans les affaires récentes de censure visant des oeuvres d'art, certains députés, dont la très active Caroline Parmentier, également membre de la délégation aux droits des enfants, ont fait des droits des mineurs leur cheval de bataille. Saluant le travail de Judith Godrèche lors de son audition à l'Assemblée le 14 mars, plaidant tous azimuts pour une meilleure prise en charge des violences faites aux mineurs, la lutte contre la paupérisation infantile ou l'instruction des enfants en situation de handicap, elle a récemment utilisé cet engagement pour cibler une oeuvre d'art contemporain.

L'affaire Miriam Cahn, du nom de l'artiste suisse présentée au Palais de Tokyo au printemps 2023, l'a occupée une partie de cette période, jusqu'à l'attaque vandale du tableau au coeur de la polémique, Fuck Abstraction !, par un ancien élu FN qui l'a aspergé de peinture violette. Si Marine LePen a pris le soin de désolidariser son parti de cette action, le moins que l'on Suite page 4

Suite de la page 3 puisse dire est que la campagne orchestrée parle RN durant les quelques semaines qu'ont duré l'exposition n'a pas arrangé les choses. Après la déferlante de publications haineuses consécutives à l'alerte lancée par l'ex-journaliste Karl Zéro qui avait cru voir dans cette peinture, représentant une scène de fellation forcée, une image à caractère pédopornographique, Caroline Parmentier avait posté sur Twitter une vidéo dans laquelle elle se mettait en scène devant la même oeuvre qui, selon elle, «présente aux yeux de tous une scène de pédocriminalité». Le 21 mars, à l'occasion des questions au gouvernement, la même députée qui dans son passé de journaliste pour le journal Présent a multiplié les tribunes contre l'IVG et l'homosexualité, avait ensuite interpellé directement la ministre de la Culture, Rima Abdul Malak : «Je vous demande si l'exposition de ce genre de tableau sera l'un des marqueurs de votre mandat, un glissement vers la démocratisation et l'acceptation de ce type d'oeuvre? Et si ce n'est pas le cas, je vous le demande solennellement, quand ce tableau va-t-il être décroché?» Avant de faire remarquer que «si nous n'avions pas demandé l'interdiction des dessins de Bastien Vivès, il aurait été exposé cette année [en 2023, ndlr] au Festival de la BD d'Angoulême». «Ne mélangeons pas tout, avait répondu la ministre de la Culture. Vous êtes allée faire votre coup de com et votre vidéo, mais est-ce que vous avez vu l'ensemble de l'exposition ? [ ] L'interprétation de l'artiste est diamétralement opposée à la vôtre. Miriam Cahn documente et dénonce depuis quarante ans les horreurs de la guerre.» Dans la foulée, quatre associations de protection de l'enfance avaient déposé une requête auprès d'une juge des référés, puis devant le Conseil d'Etat, toutes deux déboutées. Alors que l'ex-élu frontiste Pierre Chassin qui s'en était pris au tableau de Miriam Cahn sera prochainement jugé pour «dégradation volontaire», Caroline Parmentier a porté il y a quelques semaines une proposition de loi «luttant contre le vandalisme politique des oeuvres d'art». Mais dans son viseur, ce sont bien les militants écolos qui s'en sont pris ces dernières années aux tableaux de Van Gogh, Vinci ou Monet qui sont ciblés. Lesquels, contrairement à l'élu FN, ont toujours pris soin de ne pas endommager les oeuvres qui étaient systématiquement protégées par une vitre. «Le sens de cette proposition de loi est de lutter plus fermement contre l'"écovandalisme"», formule clairement la proposition, qui modifierait entre autres le code pénal pour «fixer une amende de la valeur du bien dégradé». La députée du Vaucluse Catherine Jaouen préfère quant à elle rester en terrain connu: le Festival d'Avignon, qu'elle a le «plaisir d'accueillir» dans sa circonscription. A plusieurs reprises, s'adressant d'abord à Christopher Miles, le directeur général de la création artistique au ministère, puis directement à Rachida Dati lors de son audition, elle pointe l'opacité

du festival, le terrible manque de transparence. «Il est difficile de savoir où part l'argent et qui en bénéficie», avant d'évoquer le scandale provoqué par Carte noire nommée désir -la pièce de Rébecca Chaillon qui mettait en scène des corps racisés avait déclenché des réactions parfois violentes et racistes dans la salle, et le relais dans la foulée de bribes et d'images par la fachosphère, donnant finalement lieu à

une plainte déposée contre X le 29 novembre. «L'argent public a-t-il été employé pour financer cette pièce?» interroge Catherine Jaouen.

«Je me tiens à la disposition de la parlementaire pour lui faire parvenir tous les bilans», a sobrement répondu Christopher Miles, avant de rappeler: «Je voudrais souligner que les financements publics qui ont été apportés à la compagnie ne préjugent pas du contenu de ce spectacle. Je vous le rappelle, l'article 1er de la loi stipule que la création est libre.»

Audiovisuel public C'est l'une des premières promesses électorales avancées par le RN dès l'annonce de la dissolution. S'il accède au pouvoir, le parti d'extrême droite privatisera l'audiovisuel public, avance Sébastien Chenu, viceprésident du mouvement, sur BFM TV le 10 juin. Rien de surprenant pour qui a suivi les prises de parole des députés RN à l'Assemblée, lesquels n'ont jamais fait mystère de ce souhait, entre privatisation pure et simple, demandes répétées de plafonnement des revenus publicitaires du service public et dénonciations des montants engagés chaque année à cet endroit par l'Etat. «Nous défendons depuis toujours la privatisation de l'audiovisuel public, à l'exception de l'audiovisuel extérieur des outre-mer, d'Arte et de l'INA transféré au ministère de la Culture», détaillait le 14 mai le député RN de l'Oise Philippe Ballard, ancien journaliste passé par France Info, RTL et LCI (de 1994 à 2021). La privatisation, selon lui, «permettrait par ricochet de consolider le secteur audiovisuel qui subit la concurrence de plateformes aux moyens, on le sait tous, considérables. Il y a un risque d'invisibilité à l'avenir pour nos chaînes, qu'elles soient publiques ou privées. L'urgence est donc d'accélérer la concentration».

Si le député revient souvent sur la menace constituée par les «mastodontes» étrangers dans ses interventions, la raison économique n'est évidemment pas la seule dictant cette orientation, l'élu dénonçant «la propagande insidieuse déversée quotidiennement, le manque d'objectivité et la partialité évidente de certains programmes diffusés sur ces chaînes publiques». En juin, il fustigeait les «dérives wokistes du service public», incriminant le passage, sur France Télévisions, du programme

Drag Race (prononciation à la française) qui ferait selon lui «la promotion, à une heure de grande écoute, des drag queens», se lamentant que le service public ne soit le plus souvent «que le triste reflet d'une caste déconnectée à la dérive, complètement éloignée de ses missions de service public, même si parfois des émissions de qualité arrivent à se glisser dans la grille des programmes». Le 6 décembre, revenant en commission sur le droit d'agrément offert aux journalistes, c'est-à-dire leur possibilité de choisir le directeur de leur rédaction, il s'interroge: «Est-ce que ce droit d'agrément n'est pas un petit peu lunaire? Dans l'audiovisuel, on sait que la sensibilité des journalistes est marquée à gauche. Est-ce qu'avec un tel dispositif on ne risque pas de se retrouver avec une information mono-couleur?» Quelques mois plus tard, il module un peu la rengaine lors de la commission d'enquête sur l'attribution des chaînes de TNT: «Comment faire respecter le pluralisme quand certains partis politiques refusent d'aller dans certains médias, sur certaines chaînes d'info en continu? Je fais allusion à des groupes qui refusent d'aller à CNews. Et a contrario, des chaînes privées -je pense à l'émission Quotidien qui se vante de ne pas inviter des personnalités du RN.» Autre obsession du député, «les grandes plateformes étrangères» aux budgets de création infiniment supérieurs à ceux des chaînes françaises, dont il craint l'influence jusqu'à la conception de télécommandes invisibilisant les chaînes françaises de la TNT. «L'accès aux téléviseurs connectés par wi-fi ne passant plus que par les fournisseurs d'accès à Internet ne cesse de se développer, menaçant la visibilité des chaînes françaises Nous devons nous atteler dès maintenant à la défense de notre souveraineté audiovisuelle sinon adieu TF1, France Télévisions, M6 et peut-être même Canal+. Nous n'aurons plus le choix qu'entre Amazon, Disney+, Netflix, YouTube sur nos téléviseurs connectés.» En octobre, il enfonçait le clou : «Bien loin le temps où on n'avait que le choix entre quelques chaînes de la TNT.» Il semble sincèrement le regretter. «Leur obsession principale reste la destruction de l'audiovisuel public, confirme l'ancienne ministre de la Culture Rima Abdul Malak. Ils disent vouloir défendre la culture française? France Télévisions est le printrés financeur de la création française avec 500 millions d'euros d'investissement, ce qu'aucune chaîne privée ne peut faire. Ils disent vouloir défendre l'emploi et lutter contre le chômage? Ce sont 62000 emplois sur l'ensemble du territoire français qui sont concernés par l'activité de France Télévisions. Que deviendraient-ils en cas de privatisation ? Rien ne tient debout dans leur argumentaire. Tout est pure idéologie. Le RN n'a cessé aussi d'attaquer la liberté de la presse : boycott de BFM quand le recrutement d'une journaliste ne leur convient pas, demande de couper les subventions de l'AFP quand leurs dépêches ne leur plaisent pas, refus de voter la résolution relative à la législation européenne sur la liberté des médias »

«Wokisme»

Autre leitmotiv : la dérive «woke». Le 9 mai 2023, dans une question écrite, la députée du Var Julie Lechanteux n'y va pas de main morte, interpellant directement Rima Abdul Malak sur le risque, selon elle, d'une «régression générale civilisationnelle». «Qu'il s'agisse de l'anti- spécisme, des réunions non mixtes, l'écriture inclusive ou encore d'une défense de minorités prétendument opprimées, la contamination de la société française est fulgurante. Il existe de multiples causes pour devenir le nouveau héros de la société woke. Le milieu culturel et intellectuel en constitue une terre fertile», estime la députée, qui pointe ensuite certaines prises de position ou programmations. «En janvier 2021, l'actuel ministre de l'Education nationale, M. Pap Ndiaye, et Mme Constance Rivière écrivaient dans leur rapport sur la diversité à l'Opéra national de Paris : "L'opéra européen était le point de vue sublime des dominants sur le monde : celui d'hommes européens blancs, au pouvoir ou proches de lui." Plus récemment, en juin 2022, le musée de Cluny accueillait la conférence en son sein: "Les genres fluides : de Jeanne d'Arc aux saintes trans"». Quelques semaines plus tard, la députée repart à l'attaque lors de l'audition de Florence Philbert, directrice générale des médias et des industries culturelles au sein du ministère de la Culture. Cette fois-ci, elle dénonce la «monoculture idéologique de certaines maisons d'édicipal tion» et une «censure imposée». Le 19 mars, le député du Loir-et-Cher Roger Chudeau, lors de l'audition de Rachida Dati devant l'Assemblée, embraye sur le spectre «woke» venu des universités américaines: «On entreprend de réécrire intégralement des oeuvres majeures sous contrôle du wokisme. La dernière folie en date la plus récente: l'affiche officielle des JO, où l'on constate que la croix sommitale de la cathédrale de Saint-Louis-des-Invalides a disparu», regrette le député. Et devant le président du CNRS, institution qu'il considère être «le grand promoteur des études de genres, intersectionnelles et des études reposant sur la théorie critique de la race», Roger Chudeau réitère sa charge. C'est lui encore qui dépose, le 12 octobre, une proposition de loi portant sur l'interdiction de l'écriture dite inclusive dans les éditions, productions et publications scolaires et universitaires ainsi que dans les actes civils, administratifs et commerciaux : «Une entreprise insensée qui défigure la langue française, qui féminise artificiellement, un obstacle insurmontable à l'apprentissage de la lecture» alors que le pays compterait, selon lui, «2,5 millions d'illetde és». Avant de sortir l'ultime argument : «Aucun francophone d'Afrique n'a voulu ni ne peut adopter l'inclusivité.

Mangas Que le Pass culture profite in fine à des créations étrangères, voilà encore l'insidieuse petite musique que fredonnent les députés RN depuis leur arrivée à l'Assemblée nationale en 2022. En octobre, le député Jean-Philippe Tanguy (4e circonscription de la Somme) dépose un amendement au projet de loi finances 2023 pour que le pass, «doté d'un budget conséquent (208,5 millions d'euros)», ne s'applique plus aux bandes dessinées japonaises qui représentent «54 % des réservations littéraires» mais se concentre sur des achats «réellement culturels». L'amendement est rejeté deux jours plus tard, mais cela n'empêche pas la députée Sophie Blanc (1re circonscription des Pyrénées-Orientales), en avril, de demander dans une question écrite que le pass soit «recadré». «Les 300 euros mis à disposition des jeunes dès leurs 18 ans semblent ne pas remplir l'objectif premier qui était Suite page 6

Suite de la page 5 d'ouvrir les jeunes au monde de la culture, écrit-elle. Près de la moitié des ventes du Pass culture sont dépensées dans des mangas, dont les ventes ont doublé depuis la création du dispositif (les éditeurs japonais doivent se frotter les mains). Avec 40 millions d'exemplaires vendus en 2023, la France est le deuxième marché mondial pour les mangas après le Japon. On peut bien sûr considérer le manga comme un bien culturel, mais il serait plus pertinent de le positionner dans la catégorie distraction alors que l'objectif du Pass culture était tout autre.»

Défense des régions Enfin, les députés RN ne manquent jamais une occasion de manifester leur attachement aux terroirs et aux Français se sentant oubliés par la métropole, par le biais de la défense tous azimuts de régionalismes s'exprimant dans des domaines divers. Ainsi, le passage d'une loi sur la professionnalisation de l'enseignement de la danse fournit-elle à la députée Sophie Blanc l'occasion d'un reproche: la loi «ne tient pas compte des spécificités régionales ou locales en ce qui concerne les pratiques de danse En effet, l'épanouissement des danses régionales en France -chacune ancrée dans l'histoire, la culture et les traditions de sa région- se heurte au manque de moyens financiers consacrés à les promouvoir. Ces danses constituent non seulement des moyens d'expression artistique, mais aussi des témoignages vivants de l'identité et de la richesse culturelle de chaque région. Il faut donc les préserver et soutenir leur enseignement», alors même que la loi ne prévoit pas de financement particulier à cet effet. De même, le programme des Olympiades culturelles lancées pour les Jeux olympiques se heurte aux critiques des députés RN, au motif qu'il y aurait trop d'événements à Paris et très peu en province et dans les outre-mer.

«Le RN a changé de nom, essaie de nous endormir avec sa stratégie de respectabilité à coups de chats mignons et de sourires sur TikTok, mais son vrai visage est toujours celui de la flamme de son logo : le parti de l'incendie et de la censure, estime l'ancienne ministre de la culture Rima Abdul Malak. Mais j'ai vu leurs députés à l'oeuvre. Ils n'ont cessé de menacer la liberté de création, pilier de la vitalité culturelle française. Leurs objectifs sont clairs : "conditionner" les aides du CNC aux films qui feraient "la promotion de l'histoire de France", réduire le Pass culture à "la vraie culture" à savoir les oeuvres "classiques" uniquement, interférer dans la programmation des lieux culturels pour empêcher telle exposition ou tel concert. J'ai aussi vu les mouvances d'extrême droite à l'oeuvre sur le terrain : intimidation des artistes, boycotts, violences, fabrication permanente de fake news pour manipuler et tenter d'imposer leurs récits. Dans certaines municipalités RN, des livres sont retirés des bibliothèques, des associations culturelles chassées, des artistes réduits au silence.» Contactée par Libération, l'actuelle ministre de la Culture, Rachida Dati, n'a quant à elle pas donné suite à notre proposition d'échange. ?

Philippe Ballard fustigeait les «dérives wokistes du service public», incriminant «Drag Race» qui ferait selon lui «la promotion, à une heure de grande écoute, des drag queens».

Le Monde
élections législatives, mardi 18 juin 2024 1149 mots, p. 3
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17 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

« Les amis d’Eric Ciotti » alliés avec le RN, un ensemble hétéroclite

Le président des Républicains, banni par son camp, a investi 62 candidats, dont moins de la moitié étaient adhérents à LR

Clément Guillou et Alexandre Pedro

Avec 62 candidats investis, Eric Ciotti a fini par trouver de quoi habiller sa liste d’« union nationale » pour les élections législatives. Non sans mal. « Il était à poil car on refusait de lui donner les documents internes », confie un collaborateur démissionnaire après l’annonce d’un accord entre le président des Républicains (LR) et l’extrême droite. Signe de la précipitation et du désordre dans les investitures d’A droite, les amis d’Eric Ciotti – ainsi que les candidats se sont déclarés en préfecture –, aucune liste n’a été communiquée ni par le député des Alpes-Maritimes, ni par le Rassemblement national (RN) après le dépôt des candidatures, dimanche 16 juin.

Et loin d’avoir amené avec lui une part de LR, Eric Ciotti a plutôt dû solliciter de l’aide ailleurs pour trouver des candidats, dont moins de la moitié étaient adhérents de LR. Baroque, la liste reconstituée par Le Monde mêle d’anciens zemmouristes, des proches de l’eurodéputée (Reconquête !) Marion Maréchal, de vieux routiers de l’UMP, des chroniqueurs de CNews, un porte-parole de Donald Trump en France… et une ex-députée macroniste.

Exclu de son parti vendredi, mais toujours chef de LR pour la justice, le député des Alpes-Maritimes devait amener une dizaine de députés sortants. La corbeille de mariage est légère avec M. Ciotti lui-même et sa voisine maralpine, la députée Christelle d’Intorni qui, selon une source à LR, avait entamé des discussions avec le RN local avant l’annonce de la dissolution.

Nombreux parachutages

Au milieu de cette nouvelle guerre des droites, on s’amuse des difficultés du sergent recruteur Ciotti « qui s’est déjà ridiculisé auprès de ses nouveaux amis, Jordan Bardella et Marine Le Pen », persifle Daniel Fasquelle, trésorier de LR « canal historique ». Quand, lundi 10 juin, le Niçois met sa jeune équipe dans la confidence de son choix historique, il leur propose aussi « la circonscription de notre choix »,relate un des participants. Tous déclinent, sauf son chargé de mission Gaëtan Inard, qui se projette en Haute-Garonne.

Le président des Jeunes Républicains, Guilhem Carayon, sera, lui, candidat dans le département du Tarn, celui de son père, Bernard, un ancien du groupuscule violent d’extrême droite Groupe Union Défense (GUD). En une semaine, le fils Carayon s’est converti au « ciottisme » et a abandonné son champion, Laurent Wauquiez, devenu, selon lui, un « chapeau à plumes » comme les autres. Mais le voir défendre l’union des droites ne surprend personne. Il s’entend très bien avec Pierre-Romain Thionnet et Stanislas Rigault, ses homologues du RN et de Reconquête !. En mars 2023, les trois avaient posé ensemble à la une du mensuel partisan de « l’union des droites », L’Incorrect, sous ce titre : « Les jeunes coupent le cordon ».

Ils sont cinq du premier bureau politique du Tarnais, en 2021, à tenir la paire de ciseaux avec lui aujourd’hui. Candidat en Haute-Savoie, Quentin Taïeb est l’un d’eux. « Je fréquente des militants du RN et je suis d’accord avec eux sur 90 % des sujets. Quand je militais à l’UNI[syndicat étudiant de droite], on était nombreux à défendre cette union »,explique cet ancien soutien de Xavier Bertrand lors de la primaire en 2021.

Mais trouver une soixantaine de candidats en moins d’une semaine demande un peu de souplesse géographique. De très nombreux candidats des « amis d’Eric Ciotti » ont été parachutés depuis Paris, où ils mènent une carrière dans le privé. Proche d’atterrir dans les Pyrénées-Atlantiques, Théo Michel a finalement trouvé son bonheur en Seine-et-Marne, une terre électorale plus proche pour ce conseiller municipal du 17e arrondissement parisien. Un chef d’entreprise atterrit en Saône-et-Loire, un chroniqueur de télévision à Belfort, un cadre de L’Oréal dans la Manche…

Pour trouver des candidats, Eric Ciotti a ouvert son carnet d’adresses à la page UMP (Union pour une majorité présidentielle). Il a sorti de sa retraite politique Michel Hunault, député entre 1993 et 2012 pour défendre son rassemblement des droites en Loire-Atlantique. A 76 ans, Jacques Myard, compagnon de route de M. Ciotti et de Thierry Mariani au sein de La Droite populaire, dans les années 2010, est investi dans les Yvelines pour briguer un sixième mandat (1993-2017).

Arnaud Dassier, fils de l’homme de télévision très à droite Jean-Claude Dassier, est également candidat après avoir mené les campagnes numériques de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, puis soutenu Eric Zemmour. Parmi les 62 candidats figurent d’ailleurs de nombreux anciens soutiens du polémiste maurassien, candidat à la présidentielle de 2022. Ainsi, des proches de Marion Maréchal, parmi lesquels l’entrepreneur lyonnais Gérault Verny, investisseur au sein du média d’extrême droite Frontières (ex- Livre noir). Ou l’ancien sénateur apparenté Reconquête ! Sébastien Meurant.

Des intervenants de CNews

Les véritables prises à la droite sont rares et attribuées à Franck Allisio, chef de file marseillais du RN, plutôt qu’à Eric Ciotti. La plus significative, s’appelle Olivier Rioult, candidat à Marseille et jusqu’alors secrétaire général du groupe majoritaire de Martine Vassal (divers droite) à la Métropole Aix-Marseille-Provence.

Plusieurs intervenants de CNews, sur l’antenne de laquelle le rapprochement Ciotti-RN est vivement encouragé, ont aussi été investis. C’est le cas de l’éditorialiste climatosceptique Guillaume Bigot; de l’entrepreneur Sébastien Laye ; de l’avocat pénaliste Philippe Fontana, pourfendeur du droit d’asile ; ou de l’ancien magistrat Charles Prats, spécialisé dans les estimations fantaisistes de la fraude sociale en France.

D’autres candidats « ciottistes » rejoignent le RN après une carrière politique déjà riche en changements de maison. Le maire de Cholet, Gilles Bourdouleix, avait déjà annoncé son rapprochement avec l’extrême droite après avoir connu plusieurs partis à droite. Typhanie Degois, élue députée macroniste en 2017, s’était rattachée au Parti radical avant de soutenir Marine Le Pen en 2022. La médiatique cuisinière Babette de Rozières a successivement soutenu Anne Hidalgo, Valérie Pécresse et Emmanuel Macron avant de rallier Jordan Bardella. Pour Adrien Mexis, candidat dans la Marne, c’est au contraire un retour à la maison puisqu’il fut directeur de cabinet de Stéphane Ravier, alors au Front national, après avoir milité pour Jean-François Copé.

Il manquait au casting un nom fleurant l’extrême droite la plus radicale, et les « amis d’Eric Ciotti » l’ont trouvé : en Meurthe-et-Moselle est investi Louis-Joseph Pecher, plus connu sous le nom de Louis-Joseph Gannat. Fils de Pascal Gannat, ancien responsable du Front national dans l’Ouest et intime de Jean-Marie Le Pen, ce courtier en assurances a emprunté pour l’occasion le nom de son épouse et associée. Il est le frère de Jean-Eudes Gannat, principale figure de la mouvance national-catholique en France, avec qui il fit de la politique et manifesta contre le mariage pour tous.

Libération
mardi 18 juin 2024 816 mots, p. 8,9

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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17 juin 2024 - Libération (site web)

Alliance LR-RN : Eric Ciotti en monsieur bricolage

NICOLAS MASSOL

Vieux visages recyclés, jeunes pousses promues, anciens zemmouristes blanchis : le président des Républicains a ratissé large pour recruter ses aspirants députés, signe de son relatif isolement à droite.

Juin 2015 dans un bureau de l'Assemblée nationale. Pierre Gentillet, jeune militant du parti Les Républicains, écoute un vieux routard de la droite dure, Jacques Myard, député d'un riche coin des Yvelines, demi-célébrité parlementaire gueularde, tempétueuse et théâtrale. Dans son bureau, l'aîné dresse un triste tableau du pays, lui met dans les mains son ouvrage dédicacé et finit par demander, l'air de rien : «Tu me prêterais ton fichier des jeunes militants LR ?» Le jeune enrage : décidément, ces vieux notables ne changeront pas. Rien à faire avec ces «pachydermes», comme il les appelle. L'entrevue le décide à claquer la porte du parti de droite.

Eclectique. Un peu moins de dix ans plus tard, les deux hommes pourraient se retrouver, en alliés, à l'Assemblée nationale. Gentillet est candidat RN dans le Cher pour les législatives anticipées du 30 juin et du 7 juillet. Myard, lui se présente sous la bannière LR, mais dans le cadre de l'alliance avec l'extrême droite soutenue par Eric Ciotti. «Quand nous arriverons ils partiront», promettait le FN de Jean-Marie Le Pen Ou plutôt «ils reviendront», serait-on tenté de corriger, en décortiquant les candidats aujourd'hui présentés par LR et soutenus par le RN dans le cadre de ce partenariat.

Pour remplir son contingent, Ciotti a dû ratisser large, recyclant ici de vieilles gloires de l'UMP, là d'anciens zemmouristes, là encore des girouettes ou des personnalités déjà proches du RN. Ainsi que de nombreux jeunes ravis d'occuper des places que leur famille politique, jusqu'ici, ne leur libérait pas. Preuve de la pénurie de CV, Ciotti a dû revoir ses ambitions à la baisse. Jeudi, sur le plateau de France 2, il annonçait 80 candidats LR soutenus par le RN. Dimanche, son bras droit Guilhem Carayon en évoquait 70, pour une trentaine de circonscriptions gagnables. Finalement, «au moins 62 candidats» ont été trouvés, a indiqué Ciotti dimanche soir, à la fin du dépôt des candidatures, par un communiqué mettant 19 noms en avant. Difficile de savoir le nombre exact : lundi, aucune liste complète n'était disponible.

Honneurs aux anciens: en plus de Myard, 76 ans, comptent reprendre du service Brigitte Barèges, députée jusqu'en 2012, Gilles Bourdouleix, maire de Cholet et député de 2002 à 2017 ou encore Michel Hunault (élu à l'Assemblée de 1993 à 2012). «Il a puisé dans le fichier des anciens députés», se marre un cadre du RN. Ciotti recycle aussi la conseillère régionale d'Ile-de-France Babette de Rozières, proche d'Anne Hidalgo et de Valérie Pécresse avant de rouler pour Macron en 2022.

Eclectique par nécessité, le patron de LR a aussi dû piocher chez Reconquête. A Paris, on retrouve ainsi Arnaud Dassier, ancien «monsieur Web» de Sarkozy, proche un temps de Bayrou, militant pour Zemmour en 2022, auquel il a facturé des prestations numériques. L'homme déclarait alors à la République du Centre : «Pour moi, Marine Le Pen est socialiste.» L'ancien sénateur du Val-d'Oise Sébastien Meurant, rallié à Zemmour en 2022, a repris sa carte LR en échange de la 4e circonscription de son département. Un proche de Zemmour et de Marion Maréchal,

Gérault Verny, par ailleurs actionnaire du média identitaire Livre noir, est parachuté dans les Bouches-du-Rhône. Un ancien directeur de cabinet de l'ex-élu marseillais du RN Stéphane Ravier, qui avait claqué la porte du parti car il jugeait sa mère trop mal placée sur une liste aux élections régionales, s'est aussi rangé derrière Ciotti.

Vingtenaires. Quelques purs ciottistes ont quand même pu être trouvés. Deux, en fait. Bernard Chaix, conseiller municipal à Nice, et Christelle d'Intorni, députée sortante de Nice et de son arrièrepays. A en croire les huiles locales, cette protégée de Ciotti négociait déjà avec le RN local.

Cette disette ouvre une large place aux jeunes. A l'image de Guilhem Carayon, une série de cadres ont eu moins de pudeur que leurs aînés à enjamber le cordon sanitaire: d'anciens responsables des jeunes LR, un collaborateur au Sénat, un assistant de Ciotti «Je pense qu'il y aura plus de jeunes de moins de 30 ans dans notre groupe que partout ailleurs. C'est la preuve qu'il fallait que ça bouge», se réjouit Carayon, symbole de ces vingtenaires de droite qui fréquentent depuis toujours leurs homologues d'extrême droite et en partagent les idées.

L'ensemble dessine un groupe constitué moins de ciottistes que de ralliés à une sorte de RN élargi. Ce qui n'est pas pour déplaire aux hiérarques lepénistes, qui savent leur patronne méfiante vis-àvis des chapelles. Jean-Philippe Tanguy, numéro 2 du groupe à l'Assemblée nationale, se frotte les mains : «On aurait fait élire de vieux barons, des gens qui ont une telle implantation qu'ils se croient imbattables, ça aurait été plus compliqué. Là, ils vont savoir à qui ils doivent leur élection.» Au besoin, on le leur rappellera.

Le Figaro, no. 24826
Le Figaro, mardi 18 juin 2024 780 mots, p. 3

Politique

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17 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Le grand flou des affiches électorales

Cimbidhi, Eloïse

La confusion du moment politique s'invite jusque sur les panneaux électoraux. Après la clôture du dépôt des candidatures aux élections législatives des 30 juin et 7 juillet, la liste des investitures de chaque parti semblait se préciser ce dimanche. Mais c'était sans compter sur le brouillamini des nouvelles alliances scellées de part et d'autre de l'échiquier politique. Un manque de clarté de l'offre électorale qui se répercute directement sur les affiches des candidats, où la diversité de slogans et de logos entretient le trouble des électeurs.

Réunie sous la bannière « Ensemble pour la République » , la majorité présidentielle a fait le choix de l'élargissement, quitte à brouiller les pistes. Ainsi, en Seine-et-Marne, Thomas Ianz (UDI) se présente face au socialiste Olivier Faure sous les couleurs de la majorité présidentielle. Au bas de l'affiche du candidat, le logo de son parti mais aussi d' « Ensemble pour la République » , de Renaissance et du MoDem. Un enchevêtrement de revendications partisanes risqué, selon le professeur de communication Philippe Moreau-Chevrolet. «La marque « Ensemble » n'a pas eu le temps de s'implanter. Les électeurs vont être totalement perdus. Cela va favoriser les marques les plus fortes, les personnes les plus visibles et claires» , prédit-il.

Le choix des macronistes de ne pas présenter de candidats dans une soixantaine de circonscriptions pour privilégier des concurrents jugés plus à même de combattre les «extrêmes»ajoute à la confusion. En Corrèze, le camp présidentiel soutiendra par exemple le député sortant LR Francis Dubois, face à François Hollande. Mais le candidat ne fait montre d'aucun signe de ralliement à la majorité sur son affiche, pas plus que de son appartenance aux LR. «Il n'y a absolument pas d'obligation d'afficher le soutien d'un parti politique», précise Romain Rambaud, professeur de droit public et spécialiste en droit électoral.

Même frilosité pour se réclamer du camp présidentiel chez les macronistes eux-mêmes. À l'instar de la députée Renaissance de Lille Violette Spillebout, qui a évincé la figure du chef, Emmanuel Macron, de son visuel. «L'étiquette est vécue comme un handicap. On a peur du jugement des électeurs et on préfère miser sur une équation personnelle», explique Philippe Moreau-Chevrolet.

Moins pusillanimes, certains élus de droite n'ont pas hésité à acter leur ralliement au camp Macron. C'est le cas de l'adjoint au maire d'Asnières LR, Thomas Lam. Partie prenante d'un accord dans les Hauts-de-Seine avec la macronie, il se met en scène sur son affiche avec le slogan « Arc républicain » rédigé dans la même police que celle de la majorité. Sur son matériel de campagne, les logos de la coalition présidentielle viennent s'adosser aux sigles des LR et de l'UDI.

Alors que la majorité ne présentera pas non plus de candidat face à lui, le maire de L'Haÿ-les-Roses, Vincent Jeanbrun, a, lui, repris à son compte le slogan présidentiel « Ensemble pour la République » , dont il revendique la paternité. Une façon pour le porte-parole démissionnaire des Républicains d'entretenir l'ambiguïté et de fédérer plus largement autour de sa candidature.

Cacophonie

La bataille de l'affichage est aussi rude chez les LR, non affiliés à la macronie. Déchirés après la décision d'Éric Ciotti de se rallier au Rassemblement national, les élus de droite se disputent l'usage de l'insigne du parti. Saisie par le patron contesté de la droite, la justice avait annulé son éviction du parti, tout en refusant de se prononcer sur l'interdiction d'utiliser les logos et la marque Les Républicains par les anti-Ciotti. À la tête de la fronde contre le Niçois, Annie Genevard, secrétaire générale des LR et députée sortante du Doubs, n'a pas hésité à utiliser le logo de sa famille politique.

Chez les ciottistes, le problème a été balayé en s'accordant sur des formules jugées juridiquement incontestables. Investi sous l'étiquette LR-RN face à Gabriel Attal, Sébastien Laye écrira ainsi sur ses tracts : «Membre des Républicains investi par la présidence des Républicains et le Rassemblement national», avec deux logos : «Les Républicains, à droite» et «le RN». D'autres s'affichent aux côtés d'Éric Ciotti, de Jordan Bardella mais aussi de Marion Maréchal.

La cacophonie règne également à gauche. Après sa non-reconduction par La France insoumise, Raquel Garrido se dispute la bannière du Nouveau Front populaire avec son successeur désigné, Aly Diouara, en Seine-Saint-Denis. Pour Romain Rambaud, cette double revendication ne pourrait poser problème que «si elle concerne des documents électoraux officiels - les bulletins de vote, les professions de foi et les affiches sur les panneaux électoraux».Et de compléter : «Seul le Conseil constitutionnel est compétent pour examiner s'il y a eu une manoeuvre frauduleuse dans un contentieux postélectoral. S'il y a eu tromperie des électeurs sur les investitures et que le résultat des élections a été influencé, cela pourrait entraîner des annulations d'élections.»

Libération
mardi 18 juin 2024 717 mots, p. 6

événement

A Villers-Cotterêts, une cohabitation en terrain miné

Rémi Guezodje

Dans la ville frontiste depuis dix ans, les élus RN et les dirigeants de la Cité internationale de la langue française, qui programme des artistes d'horizons divers, se regardent en chiens de faïence.

En 2014, le Front national avait conquis Villers-Cotterêts avec patience et difficultés. Trente-sept ans de militantisme et quatre candidatures aux municipales pour que Franck Briffaut, ex-militaire, gagne enfin la ville. Six ans et une autre élection plus tard, le maire reconduit se réjouit d'accueillir un ambitieux projet culturel, la Cité internationale de la langue française, voulue par Emmanuel Macron et chapeautée en partie par la philosophe et académicienne Barbara Cassin. «Cité», et non musée. «Internationale» contre les tentations nationalistes et identitaires: voici quelques-unes des précautions mises en place par l'une des quatre directeurs artistiques. Car le risque de récupération de ce monument à la gloire de la langue française est grand, et les approches qui pourraient en être faites diamétralement opposées, de la plus mondialisée (comme c'est le cas actuellement, avec notamment des invitations en résidence à des auteurs d'outre-mer), à la plus chauviniste.

OISE

Chacun chez soi. Pour l'heure, l'équilibre se maintient. Le maire Briffaut s'est même frotté les mains à l'idée d'accueillir ce qu'un Cotterézien désignait sur France Info comme le «Château Macron». Compte tenu de la première place largement obtenue par le RN aux européennes (49,86 %), on est aussi surpris d'entendre Paul Rondin, le directeur de la Cité, nous dire que son programme culturel fondé sur le métissage de la langue et la variété des registres a largement été reçu avec le sourire par les habitants des alentours. Depuis son ouverture en octobre, la Cité internationale de la langue française travaille à estomper les dissensions en s'inspirant des techniques de campagne des politiques avec des stratégies de terrain. Afin d'attirer son large public de 170000 visiteurs en huit mois, les équipes du centre culturel se sont adaptées aux usages des habitants plus âgés

SEINE

ETMARNE 20 et ruraux de l'Aisne, allant tracter sur les marchés plutôt que concentrer toute la communication sur des stories Instagram. Le directeur ajoute qu'il n'est pas là pour faire la morale aux habitants. La fracture politique n'est en effet «pas directement [son] sujet». D'après lui, le RN serait indifférent aux activités de la Cité : «L'ambiance est à la prudence chez

BEL.

AISNE Laon

ARDENNES

Cotterêts

MARNE beaucoup d'élus, entre et au sein des différents camps politiques.» Les deux camps gagneraient à s'éviter pour raisons diplomatiques. Chacun chez soi sans concession. En 2020, Franck Briffaut imposait une ambiguë «clause de neutralité politique» aux artistes se produisant dans sa ville lors la fête de la musique, comme le rapportait le journal la Croix. Il a aussi manifesté dans la presse son opposition au franglais et à l'écriture inclusive. Mais son opposition n'est jamais frontale, contrairement à celle plus ouverte de son conseiller municipal pressenti pour prendre la relève, l'actuel député de l'Aisne Jocelyn Dessigny. Briffaut, lui, préfère laisser traîner le projet de construction d'un parking adapté à l'affluence du lieu.

Situation urgente d'après le quotidien l'Union, qui note que des spectateurs n'ont pas pu assister à un concert faute de places de stationnement.

Chape de plomb. Pour le passage de la flamme olympique à la Cité, les négociations furent aussi compliquées. L'élu serait-il en accord avec la tribune que Dominique Bilde, députée européenne RN, publiait sur le site du parti le 27 octobre, fustigeant à propos de la Cité une oeuvre macroniste «infertile et petite»? Une chose est sûre : même si Paul Rondin se fait l'écho des mutations linguistiques contemporaines et des littératures francophones, le dialogue culturel se fracture en silence. Et la direction de la Cité fait un travail d'équilibriste, tentant de ne pas trop froisser les élus RN. Une coexistence en forme de cohabitation culturelle, un potentiel avant-goût de la chape de plomb planant audessus d'une institution culturelle lorsque les pouvoirs politiques sont à l'extrême droite. A cette hypothèse, Rondin répond que «ce n'est pas une cohabitation car il n'y a pas de vainqueurs et de vaincus, c'est la même République à l'intérieur et à l'extérieur de la Cité». Avant d'ajouter «Le premier qui taperait dans cet équilibre déclencherait une catastrophe.»

Le Monde
élections législatives, mardi 18 juin 2024 1355 mots, p. 2
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17 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Le Nouveau Front populaire gêné par LFI

Le mouvement fondé par Jean-Luc Mélenchon a investi des candidats face à Alexis Corbière, Raquel Garrido, Hendrik Davi et Danielle Simonnet, qui restent décidés à concourir sous la bannière de la nouvelle alliance de gauche

Sandrine Cassini

Tout bouge vite à La France insoumise (LFI), fortement secouée ce week-end. Les quatre anciens piliers « insoumis », non investis vendredi soir par le mouvement pour les élections législatives du 30 juin et du 7 juillet, ont confirmé, dimanche 16 juin, qu’ils se représentaient. Les ex-députés de Seine-Saint-Denis Alexis Corbière et Raquel Garrido, l’ancien élu de Marseille Hendrik Davi et Danielle Simonnet à Paris feront bien campagne au nom du Nouveau Front populaire .Or, ils affronteront des candidats investis par LFI. De quoi créer une certaine confusion dans l’esprit des électeurs.

Ces figures « insoumises », habituées des chaînes d’info, ont l’avantage d’être bien insérées dans le paysage médiatique, et continuent d’avoir le soutien de leurs partenaires de gauche. Lundi 17 juin, certains d’entre eux devaient s’afficher à Montreuil (Seine-Saint-Denis) lors de la réunion publique de soutien au Nouveau Front populaire, organisée par des personnalités de la société civile comme les économistes Julia Cagé et Thomas Piketty, la patronne de la CGT, Sophie Binet, ou la militante féministe Caroline De Haas.

Comme au temps de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), les ex-députés seront sur l’estrade avec la chef de file des Ecologistes, Marine Tondelier, son homologue du Parti socialiste (PS), Olivier Faure, et deux autres frondeurs « insoumis », eux réinvestis, Clémentine Autain et François Ruffin. Egalement écarté de l’investiture, mais moins connu, l’ex-élu de Rennes Frédéric Mathieu, qui demandait, comme ses camarades, plus de démocratie au sein du mouvement, a préféré jeter l’éponge.

Pendant que les bannis de LFI enregistraient dimanche leur candidature à la préfecture, l’ancien dauphin de Jean-Luc Mélenchon, Adrien Quatennens, adoubé par le mouvement malgré sa condamnation pour violences conjugales, renonçait à se présenter à Lille. « Je n’entends pas plus longtemps que ma candidature soit utilisée contre La France insoumise et le Nouveau Front populaire pour leur nuire », a-t-il justifié. La décision de l’ancien dauphin serait personnelle et non le fruit d’une demande du mouvement, soucieux d’étouffer les critiques, alors que les accusations de purge parasitent les efforts de Jean-Luc Mélenchon pour se montrer rassembleur et apaisant. Sur le plateau de France 3, le triple candidat à la présidentielle a promis avoir « découvert »la décision de l’ex-héritier .L’ancien sénateur socialiste s’est fait grandiloquent à son égard, exprimant sa « douleur » après la décision « extraordinaire » d’un homme « bon », « juste », « équilibré », qui n’a pas voulu « être une cause de désordre ».

« Obligation de cohérence »

Adrien Quatennens se serait-il épargné une déroute ? La campagne promettait d’être difficile, alors que, localement, le Lillois était sous la pression des socialistes, des écologistes, des communistes et, surtout, des associations féministes. En face de lui, la féministe Amy Bah avait décidé de se présenter, avec le soutien de la maire socialiste de Lille, Martine Aubry. Le renoncement de Quatennens ne l’a d’ailleurs pas fait changer d’avis. La juriste a décidé de se maintenir, et affrontera Aurélien Le Coq, à la tête des Jeunes Insoumis.es, autre proche de la direction du mouvement.

Concernant ses anciens compagnons de route, Mélenchon a justifié dimanche sur France 3 leur éviction par la nécessité de faire de la place pour « les milieux associatif et syndical », citant notamment Céline Verzeletti, de la CGT, qui sera en concurrence avec Danielle Simonnet dans le 20e arrondissement de Paris. « Il n’y a pasd’investiture à vie chez LFI », a-t-il dit, rappelant avoir « rendu 100 circonscriptions », en référence à 2022, quand LFI avait obtenu 326 investitures dans le cadre de la Nupes. Se faisant beau joueur, il a même fait mine d’accepter sans barguigner la candidature en Corrèze de son ennemi de toujours, François Hollande, investi par le Parti socialiste. Il a assuré qu’il n’y avait même pas de place pour lui-même, comme s’il n’était pas tout-puissant au sein de son mouvement.

Au même moment sur BFM-TV, Manuel Bompard, qui se représente à Marseille, ne s’embarrassait pas d’autant de précautions. Demandant aux « frondeurs » de « retirer leur candidature », il a aussi accusé Alexis Corbière et Danielle Simonnet d’avoir « voulu siéger dans un autre groupe que celui de LFI ». « Il ment. Bompard bredouille des arguments faux pour justifier une purge voulue par Jean-Luc Mélenchon », s’emporte Alexis Corbière auprès du Monde.

Ces derniers jours, le coordinateur de LFI a livré devant des militants une explication sans équivoque. « Vous ne pouvez pas avoir un groupe de députés qui participent à d’autres réunions stratégiques en dehors de LFI », a-t-il justifié, évoquant une « obligation de cohérence et de loyauté » que devait avoir, à ses yeux, tout élu « insoumis », « dans un contexte d’arrivée de l’extrême droite » au pouvoir.

Les militants secoués

Rejetant le terme de « purge », il a justifié les investitures de François Ruffin et Clémentine Autain, tout aussi critiques de Mélenchon, par le choix pour le mouvement d’avoir des « accords politiques » avec d’autres organisations. « C’est un mensonge absolu. Il n’y a eu aucun accord, aucune prise de contact », s’insurge Clémentine Autain, qui a créé au printemps un micro-parti, Emancipations, pour l’aider « dans[s] on activité », alors que le mouvement auquel elle reversait une part de son indemnité d’élue lui avait « fermé tous[s] es moyens »(comme son service de communication).

Depuis deux ans, les désaccords stratégiques persistent entre la direction de LFI et ces frondeurs, qui peaufinaient avec Marine Tondelier, Olivier Faure ou des membres du Parti communiste français, l’idée d’une candidature unique de la gauche pour 2027, autre que celle de Jean-Luc Mélenchon. Pas question pour LFI de s’accommoder de tels désaccords. La direction du mouvement a fait signer aux candidats pour les législatives une « charte » restreignant leur parole et corsetant leur action. Tous ont dû s’engager, en cas de succès, à « respecter la discipline de vote du parti », « défendre le projet et la stratégie définie par LFI », « participer activement aux réunions de groupe », et surtout « soutenir le ou la candidate soutenu·e par LFI lors de la présidentielle de 2027 ». Autrement dit, à mettre de côté tout différend. Une « camisole », résume un « insoumis ».

En Seine-Saint-Denis, les exclusions ont secoué les militants « insoumis ». Ceux de la 9e circonscription de Seine-Saint-Denis ont écrit à leur ex-députée, Aurélie Trouvé, membre de la direction de LFI, pour se dire « scandalisés » par la « purge opérée par la direction », alors même qu’Adrien Quatennens était reconduit. Ces militants de Romainville, Noisy-le-Sec ou du Pré-Saint-Gervais ont rappelé à l’ancienne coprésidente d’Attac lui avoir fait confiance pour faire obstacle aux « pratiques staliniennes », « brutales » et « stratégiquement ineptes », en cours, selon eux, dans le mouvement. Aurélie Trouvé a tenté de répondre sur Facebook, par un texte en forme de périlleux « en même temps ». Elle a à la fois justifié des « choix difficiles », qui ont un « sens politique ». Tout en affirmant « ne pas [en] partager certains ».

La campagne promet d’être difficile dans ces circonscriptions. Le PS, par exemple, ne compte pas soutenir le rival de Raquel Garrido, Aly Diouara, qui a tenu ces dernières semaines des propos ambigus, traitant notamment Raphaël Glucksmann de « sioniste ». « Ce n’est pas parce qu’on fait un accord qu’on doit se compromettre. Il y a des lignes rouges infranchissables », justifie le président socialiste du conseil départemental de Haute-Garonne, Sébastien Vincini.

A Massy, dans l’Essonne, LFI soutient Hella Kribi-Romdhane, qui vient d’annoncer sa candidature aux couleurs du Nouveau Front populaire. Or, cette dernière se présente contre Jérôme Guedj, dont elle est l’ex-suppléante. L’ancien député, cible d’attaques aux relents antisémites de la part de Jean-Luc Mélenchon, a, lui, décidé de ne pas candidater aux couleurs de la nouvelle alliance. Mais il reste investi par le PS, qui lui avait promis qu’il n’y aurait pas d’autres candidats à gauche. C’était compter sans les représailles de LFI.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mardi 18 juin 2024 1104 mots, p. AUJM2
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17 juin 2024 - Le Parisien (site web)
18 juin 2024 - Le Parisien

« Pour gouverner, j'ai besoin d'une majorité absolue » Le RN lève le voile sur son projet

Le président du RN dévoile au Parisien-Aujourd'hui en France son plan de bataille de la première année s'il était nommé à Matignon. Mais pour la première fois, il l'indique clairement qu'il ne souhaite pas y accéder s'il ne dispose que d'une majorité relative au soir des élections législatives. « Mesures d'urgences » puis « temps des réformes » : Jordan Bardella, le président du RN, présente à notre journal sa feuille de route. Et revient en partie sur le projet présidentiel de Marine Le Pen.

Propos recueillis par Alexandre Sulzer et Quentin Laurent

Le président du Rassemblement national et député européen conduit la campagne des législatives.

Nicolas Sarkozy, pour qui vous avez de l'estime, constate que vous n'avez « jamais été en situation de gérer quoi que ce soit ». Malgré votre inexpérience, vous prétendez quand même pouvoir diriger la France ?

Jordan Bardella. Chaque jour qui passe, je me prépare à l'exercice du pouvoir. À titre personnel, comme chef de parti, je me sens prêt. On juge un leader à sa faculté de s'entourer de talents divers. Depuis quelques jours, beaucoup de hauts fonctionnaires, diplomates, chefs d'entreprise entrent en contact avec nous. Car la perspective d'une prise de pouvoir est envisageable.

Diriger un parti, ce n'est pas exactement comme diriger la France...

Je ne crois pas avoir de leçons à recevoir, de brevets de compétences de la part de gens qui s'apprêtent à nous léguer un pays à plus de 3 000 milliards d'euros de dette et un niveau d'insécurité et d'immigration sans commune mesure.

Les Français ignorent encore ce que vous imaginez mettre en oeuvre...

Mon ambition est de remettre de l'ordre à la fois dans les comptes de l'État et les rues du pays. J'ai identifié deux temps dans une potentielle action à Matignon : le premier est celui des urgences autour du pouvoir d'achat, de la sécurité et de l'immigration. Mon action se caractérisera par un retour à la raison budgétaire. J'engagerai dès les premières semaines un audit des comptes de l'État par l'intermédiaire d'une commission indépendante qui réunira des fonctionnaires de la Cour des comptes, des économistes et des universitaires, chargée de dresser l'état des lieux des finances du pays.

Vous évoquez ensuite un « temps des réformes » à l'automne. C'est-à-dire ?

La première réforme, c'est le réarmement économique du pays. La deuxième concernera le redressement des services publics, comme l'école ou la santé. Ces réformes tiendront compte de l'audit des comptes publics. Parce qu'elle est inefficace économiquement et injuste socialement, la réforme des retraites menée par Emmanuel Macron sera abrogée à partir de l'automne. Et nous permettrons aux carrières longues, ceux qui ont commencé à travailler avant 20 ans, de partir à la retraite avec 40 annuités à un âge légal de départ de 60 ans.

Vous souhaitez abroger une réforme qui a été soutenue par votre nouvel allié Éric Ciotti. Où est la cohérence ?

La cohérence, c'est que c'est le RN qui conduit cette coalition. Nous avons des points de convergence très importants sur le pouvoir d'achat, la raison budgétaire, la lutte contre l'insécurité et la maîtrise de l'immigration...

Vous ajustez vos propositions à la réalité du pays, à la dette... Est-ce que ce que vous proposiez jusqu'ici était en fait irréalisable ?

Cette élection, c'est une clarification. Il y a d'un côté des gens qui accusent un bilan économique de quasi-faillite. De l'autre, il y a une alliance, regroupée derrière M. Mélenchon, qui vend un projet irréaliste et irréalisable. Voter LFI, c'est voter FMI. En quarante-huit heures, avec eux, la France sera sous tutelle du FMI. Nous proposons un changement pragmatique et raisonnable. Les Français ont conscience que la situation dans laquelle Emmanuel Macron a plongé le pays appelle ses successeurs à faire des choix. Le projet présidentiel demeure, mais je suis extrêmement réaliste sur l'état financier du pays. Je ne vendrai pas aux Français des mesures pour faire plaisir.

La possibilité de votre victoire rend les marchés nerveux. Comment vous assurer que les taux d'intérêt ne montent pas en flèche ?

Les marchés n'aiment pas l'incertitude. Depuis dimanche, le contexte institutionnel français amène des incertitudes légitimes. Mon ambition, c'est de développer nos mesures et exposer notre sérieux budgétaire. Ces trajectoires reviendront à la normale et se stabiliseront.

Certaines mesures au coeur de votre projet (préférence nationale, fin du regroupement familial, réforme du droit d'asile) nécessitent une réforme constitutionnelle. Vous n'êtes pas en mesure de la faire. Ne seriez-vous pas un Premier ministre de l'impuissance ?

Non, je ne serai ni dans l'impuissance ni le collaborateur du président de la République. À Matignon, avec l'hypothèse d'une majorité absolue, nous aurons des leviers importants pour agir. Nous allons faire maintenant ce que nous pourrons faire maintenant, et nous ferons demain à la tête de l'État ce que nous pourrons faire demain.

Contourneriez-vous le Parlement en gouvernant par ordonnance si le Sénat (avec une majorité LR et seulement trois élus RN) refuse vos mesures ?

C'est difficile d'anticiper ce type de situation. Mais je n'entends pas brutaliser la démocratie.

Vous revendiquez un accord avec Éric Ciotti... qui ne vous a apporté qu'une seule députée LR sortante. Il s'est moqué de vous ?

Non, pas du tout. Nous avons passé un accord historique avec le président de LR, dans 62 circonscriptions, parce que je souhaite construire un gouvernement d'union nationale.

Rien ne dit que vous aurez une majorité à l'Assemblée, encore moins une majorité absolue. Si ce n'est pas le cas, est-ce que vous réclamerez quand même Matignon ?

Pour gouverner, j'ai besoin d'une majorité absolue. Qui peut croire qu'on pourra changer le quotidien des Français en cohabitation avec une majorité relative ? Personne. Je dis aux Français : pour nous essayer, il nous faut la majorité absolue.

La Constitution dit que c'est le Premier ministre qui dirige l'action du gouvernement. Qui sera le chef de la majorité, vous ou Marine Le Pen ?

Le Premier ministre, c'est moi. Je conduirai la politique du gouvernement, mais nous travaillons ensemble, main dans la main, et en bonne intelligence.

En cas de défaite aux législatives, vous démissionnez de votre poste de président du RN ?

Non.

Kylian Mbappé a appelé à voter contre les extrêmes. Que lui répondez-vous ?

J'ai beaucoup de respect pour Kylian Mbappé. Mais je suis gêné de voir des gens qui sont millionnaires, qui n'ont aucune difficulté pour boucler les fins de mois, donner des leçons de morale à des Français qui sont dans une situation de grande souffrance. Il espère le 7 juillet prochain pouvoir continuer à jouer avec un maillot dont il est fier des valeurs. Je ne savais pas que le maillot de l'équipe de France était le maillot du gouvernement.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mardi 18 juin 2024 858 mots, p. AUJM9
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17 juin 2024 - Le Parisien (site web)
18 juin 2024 - Le Parisien

Ces circonscriptions où la majorité n'envoie pas de candidats

Dans l'espoir de faire reculer « les extrêmes », le camp présidentiel laissera le champ libre à des LR anti-Ciotti, des centristes Liot et même certains socialistes sans pour autant les soutenir.

Maëlane Loaëc

Depuis plus d'une semaine, la macronie n'a qu'un mantra en tête en vue des législatives : contrer « les extrêmes ». Quitte à « tendre la main » à des personnalités de l'opposition. La majorité présidentielle a annoncé ce lundi avoir investi 489 candidats mais a fait l'impasse sur 65 circonscriptions, dans l'espoir de ne pas faire d'ombre à un concurrent capable de l'emporter face au bloc du Nouveau Front populaire et à celui de l'extrême droite.

Dans le détail, ce sont surtout des candidats LR opposés à l'alliance entre Éric Ciotti et le RN que le camp macroniste favorise, ainsi qu'une poignée d'aspirants députés du groupe Liot et certains socialistes. Un véritable patchwork loin de dessiner pour autant un « projet politique en vue de gouverner », qui doit passer par une coalition avec les organisations des partis, constate Bruno Cautrès, chercheur au centre de recherches politiques de Sciences-po.

Un « arc républicain » avec les anti-Ciotti

La majorité a ainsi « mis plutôt l'accent sur la droite, voyant bien qu'à gauche, l'alliance du Nouveau Front populaire a tout emporté sur son passage », relève le politologue. Depuis l'annonce d'Éric Ciotti d'une alliance avec le RN en vue du scrutin, le bloc présidentiel a multiplié les appels aux déçus de cette ligne à le rejoindre. Rien d'étonnant donc à ce qu'il n'oppose pas de concurrents à plusieurs figures de LR montées au créneau contre le patron désavoué du parti, à commencer par Michèle Tabarot, députée sortante de la 9 e circonscription des Alpes-Maritimes, à la tête de la stratégique de la commission d'investiture des Républicains, qui a décidé de lancer dans la bataille près de 400 candidats anti-Ciotti.

Idem dans la 2 e circonscription de l'Aisne pour le sortant Julien Dive, vice-président de LR et proche du président des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, qui avait exhorté à mettre Éric Ciotti « dehors ». Plusieurs autres candidats bénéficient aussi de la « main tendue », comme Marie-Christine Dalloz dans le Jura, Virginie Duby-Muller en Haute-Savoie, Émilie Bonnivard en Savoie et Nicolas Forissier dans l'Indre.

Un accord de non-agression en vue de créer un « arc républicain » dans le département a également vu le jour localement dans les Hauts-de-Seine, une alliance qui avait passablement agacé la tête de liste aux européennes François-Xavier Bellamy, désormais codirecteur des Républicains. Personne de la majorité ne se présente face à Philippe Juvin, prétendant à sa réélection dans la 3 e circonscription. La majorité apporte par ailleurs son soutien au LR Jean-Didier Berger en ne présentant pas de candidat au poste du député MoDem sortant Jean-Louis Bourlanges, qui ne se représente pas. En échange, le Premier ministre, Gabriel Attal, qui aspire à sa réélection dans la 10 e circonscription, n'aura pas de concurrent LR officiel (il affrontera néanmoins un « ciottiste » allié au RN).

Du côté de la gauche, une absence a été remarquée : pas de candidat présidentiel contre François Hollande, qui a décidé de se présenter en Corrèze. Mais l'exécutif, qui n'a pas manqué de railler ces derniers jours le rattachement de l'ex-président socialiste au Nouveau Front populaire, a vite clarifié sa position : Gabriel Attal a précisé sur RTL lundi matin que la majorité apporterait son soutien dans cette circonscription au LR Francis Dubois, opposé à la ligne d'Éric Ciotti.

Une autre figure socialiste ne verra aucun macroniste s'opposer à lui : Jérôme Cahuzac, ancien ministre condamné pour fraude fiscale, candidat dans le Lot-et-Garonne. Bien qu'il se présente sous l'étiquette centre gauche, il ne sera pas pour autant soutenu par la majorité, qui lui préfère là encore un rival LR, Guillaume Lepers. Jérôme Guedj, candidat dans l'Essonne également hors du Nouveau Front populaire, n'aura pas non plus de concurrent de la majorité ni même de LR.

Les intentions du camp présidentiel semblent plus floues en revanche en Seine-et-Marne, où le patron du PS, Olivier Faure, pourtant architecte du Nouveau Front populaire, n'aura pas de rival de la majorité, qui n'a pas précisé soutenir un concurrent. Idem dans le cas de Dominique Potier, en Meurthe-et-Moselle, et de Cécile Untermaier, en Saône-et-Loire, également de l'union de gauche. « Cela ne trace pas une ligne très lisible, très claire », constate Bruno Cautrès.

Des signaux envoyés au centre

La majorité tend enfin la main à plusieurs candidats du groupe indépendant Liot, alors même que la formation centriste s'était fortement opposée à l'exécutif pendant la bataille de la réforme des retraites. Fer de lance de cette contestation, Charles de Courson, qui aspire à être réélu dans la 5 e circonscription de la Marne, n'aura ainsi pas de concurrent issu de la majorité, tout comme Bertrand Pancher (Meuse), Benjamin Saint Huile (Nord), Christophe Naegelen (Vosges), Martine Froger (Ariège) ou encore Pierre Morel-À-L'Huissier (Lozère). « Le gouvernement avait beaucoup misé sur le fait que les députés du groupe Liot voteraient des textes avec eux pour se présenter comme une majorité mais l'exercice reste difficile », estime Bruno Cautrès.

L'Humanité
mardi 18 juin 2024 133 mots, p. 6

Législatives lfI face au PCF en Seine-Saint-Denis

Peu avant la fin du dépôt des candidatures, dimanche, la France insoumise a décidé d'investir en son nom propre un autre candidat, Mohamed Awad, dans la quatrième circonscription de Seine-Saint-Denis. Un territoire - qui comprend notamment La Courneuve - déjà attribué au Parti communiste français, selon l'accord du Nouveau Front populaire. La députée sortante, Soumya Bourouaha, suppléée par Marie-George Buffet, avait déjà lancé sa campagne. Elle devra donc faire face à un dissident de la France insoumise. La formation de Jean-Luc Mélenchon affirme que ce choix est une mesure de rétorsion. Dans la circonscription voisine, le maire apparenté communiste de Bobigny, Abdel Sadi, est candidat suppléant aux législatives en binôme avec Raquel Garrido, députée sortante FI non investie par son parti en raison de divergences internes.

Le Figaro, no. 24826
Le Figaro, mardi 18 juin 2024 1482 mots, p. 3

Politique

Aussi paru dans
17 juin 2024 - Le Figaro (site web)

« Je ne le reconnais plus » : atmos phère de fin de règne dans le camp Macron

Boichot, Loris, Hausalter, Louis, Quinault-Maupoil, Tristan

Leurs détracteurs prennent un malin plaisir à continuer de les surnommer « les Mormons ». Ils étaient la garde rapprochée du candidat Emmanuel Macron en 2017, les artisans de sa victoire surprise. Des soldats dévoués corps et âme à leur chef, qui ont intégré le cabinet élyséen ou des ministères au début du premier quinquennat. Ces dernières années, tous ou presque ont pris le large, essentiellement en rejoignant le secteur privé. Aujourd'hui, ces tenants de l'épopée originelle observent de loin le séisme provoqué par « leur » président avec sa décision de dissoudre l'Assemblée nationale. Et comme de nombreux Français, ils oscillent entre effarement et incompréhension.

« Je ne le reconnais plus, s'alarme l'un de ces fidèles de la première heure. Je peux comprendre la mécanique intellectuelle qui conduit à la dissolution, son sentiment d'être entravé. Mais le faire maintenant, à la veille des Jeux olympiques, ça fout un bordel monstrueux et ça offre une tribune aux extrêmes. » Un autre est encore plus sévère : « Pour moi, la psychologie offre la seule clé de lecture cohérente. Une légère défaite aux législatives de 2022 avait provoqué six mois de déprime. L'énorme claque des européennes produit une décompensation brutale. Et s'il perd de nouveau ces élections, Dieu sait ce qui se passera. » Un troisième, sans vouloir s'étendre, ne cache pas avoir reçu nombre de messages paniqués de l'écosystème macroniste : « Les inquiétudes sont multiples, exprimées et largement partagées. »

Dans le paysage politique, le camp présidentiel est celui qui a ressenti le plus douloureusement le choc de la dissolution. Et une semaine après, il peine encore à reprendre son souffle. À réaliser que, ce 9 juin, qui ne devait être qu'une pénible soirée électorale, restera sans doute comme la bascule vers la fin d'une ère. Alors on ressasse ce moment de stupeur, cette incrédulité partagée. « Je n'y crois pas, ce serait suicidaire » , confie la secrétaire d'État à la Ville, Sabrina Agresti-Roubache, quand elle a vent de la rumeur peu après 20 heures. Au même moment, Emmanuel Macron cherche à joindre Gérard Larcher pour procéder à la « consultation » prévue par la Constitution. Le coup de fil dure trois minutes, le président du Sénat encaisse. « Donc c'est une consultation par téléphone? » , fait-il mine d'interroger, histoire de signifier au chef de l'État ses manières expéditives.

La consternation s'est prolongée quand les macronistes ont découvert les photos du moment où le président explique sa décision aux ténors de la majorité, puis à l'ensemble du gouvernement convoqué à l'Élysée ce soir-là, mises en ligne par la photographe officielle, Soazig de la Moissonnière. On y voit les visages déconfits des ministres, à commencer par le premier d'entre eux, Gabriel Attal. Non seulement Emmanuel Macron fait tapis avec le sort de ses troupes, mais il veut en plus que l'on voie leur ahurissement. « Je ne comprends pas pourquoi ils font ça » , lâche un familier de l'Élysée. « À court terme, c'est pour la gravité du moment. Et à long terme, c'est pour l'Histoire » , justifie-t-on au pôle communication de l'Élysée, tenu à l'écart du circuit de validation des clichés publiés, un domaine sensible et réservé.

Mais en macronie, on tempête surtout contre « les savants fous » qui, dans l'entourage présidentiel, auraient suggéré ou encouragé cette décision. Et les élus de terrain s'inquiètent plus que jamais d'un Élysée déconnecté. À un interlocuteur qui lui rapportait récemment l'élan pro-Rassemblement national sur son territoire après « l'alliance » avec Éric Ciotti, Emmanuel Macron a répondu : « Pourquoi ça ne les pousse pas à voter pour nous? » Un deuxième message a suivi : « Question naïve mais vraiment de bonne foi. » Comme si le président ne saisissait pas l'ampleur du rejet. De quoi faire perdurer le sentiment d'une décision prise sans en avoir mesuré la portée. Ainsi, dans l'entourage présidentiel, aucune cellule n'a été chargée d'expertiser l'hypothèse pourtant plausible d'une cohabitation, avec ses implications juridiques et les marges de manoeuvre que pourrait garder le chef de l'État. Il faut dire que le cabinet présidentiel n'a plus de conseiller institutions depuis le départ en février du titulaire du poste, Éric Thiers, qui n'a jamais été remplacé.

Puisque plus rien ne sera comme avant, certains n'hésitent pas à l'acter publiquement. Quitte à alimenter l'atmosphère de fin de règne. La dissolution « est la décision d'un seul homme » , s'est démarqué Bruno Le Maire, dimanche sur Franceinfo. « Ce que je constate, c'est qu'elle a créé dans notre pays de l'inquiétude, de l'incompréhension, parfois de la colère » , a ajouté le ministre de l'Économie, qui se projette déjà dans l'après-Bercy. Sur le flanc gauche, l'ancien ministre Clément Beaune, particulièrement menacé dans sa circonscription du centre de Paris, a lui aussi pris ses distances dimanche, en sous-entendant qu'il ne siégerait plus dans le groupe Renaissance s'il était réélu. « Libre » , celui qui fut conseiller d'Emmanuel Macron préfère souligner ses « points communs avec les écologistes ou les socialistes ».

Déjà, les uns et les autres recomposent l'après, sans intégrer le président dans leurs plans. Ceux qui font campagne tentent aussi de mettre à distance cette figure repoussoir. En déplacement dans le Val-de-Marne, lundi, Gabriel Attal s'est fait interpeller par un passant : « Faudra dire au président qu'il ferme sa gueule! » « On vote pour le premier ministre » , a répondu le chef du gouvernement sortant, du tac au tac. On cherche en vain la photo d'Emmanuel Macron dans les tracts imprimés à la va-vite par les candidats de son camp. Même les Jeunes avec Macron, qui frisaient l'idolâtrie, préfèrent mettre Gabriel Attal en avant sur leur affiche. « Le président est affaibli, c'est Gabriel l'homme fort de la majorité » , juge le député MoDem Richard Ramos. L'Élysée semble avoir compris. Plus question de trois interventions d'Emmanuel Macron par semaine, comme lui-même l'annonçait aux ministres le soir de la dissolution. « Il restera à la juste distance » , dit prudemment son entourage.

Dans cette ambiance de sauve-qui-peut, nombre de macronistes ont commencé à prospecter pour trouver un nouveau job. Plutôt que des tracts, « chez les conseillers, ça distribue des CV » , glisse l'une d'entre eux. « Je vais chercher un poste dans une grande boîte » , assume un haut gradé d'un cabinet, qui s'est brusquement intéressé à la nouvelle réforme de l'assurance chômage pour évaluer son indemnisation. Jusque dans la garde rapprochée de Gabriel Attal, certains ont commencé à sonder des cabinets et des grands patrons. Même le très investi Ambroise Méjean, président des Jeunes avec Macron, hésite à continuer au-delà de la campagne. À l'image de nombreux permanents du QG de Renaissance.

Un certain écoeurement a aussi gagné les troupes en voyant le patron du parti, Stéphane Séjourné, se parachuter dans les Hauts-de-Seine, l'une des dernières terres peu hostiles. Ou l'un de ses conseillers, Vincent Caure, atterrir lui dans la confortable circonscription des Français du Royaume-Uni et d'Europe du Nord. Une ministre se souvient de la consigne passée par Emmanuel Macron à son gouvernement, le soir de la dissolution, d'aller au combat. Ceux qui sont députés sortants ont obtempéré, mais aucun autre ne s'y est risqué, à part Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée à l'Agriculture, candidate dans le Pas-de-Calais. Pour le reste, «soit ils n'y vont pas, soit ils vont dans le 92 » , peste une ministre repartie à la bataille.

Il faut dire que « la donne a complètement changé sur le terrain » , constate un autre ministre élu avec 8 000 voix d'avance en 2022. Le patron philippiste des députés Horizons, Laurent Marcangeli, ne cache pas être « très pessimiste ». Dans sa ville d'Ajaccio, la liste Bardella a raflé 45 % des voix. « C'est un référendum qui refuse de dire son nom, estime-t-il. Le président veut faire trancher un différend avec le Parlement par les Français. » « Les deux alliances formées par les extrêmes écrasent tout et ne laissent plus de place pour le choix de la raison » , s'inquiète pour sa part Christophe Jerretie, ancien député MoDem de Corrèze, terre pourtant réputée modérée.

En réponse, l'Élysée diffuse tous azimuts des éléments censés rassurer. Et notamment les indicateurs annonçant un engouement pour les législatives. Plus de 400 000 procurations ont été réalisées la semaine dernière, selon le ministère de l'Intérieur. « Il y a un sursaut. Les consulats ont enregistré énormément de mises à jour de données pour voter par voie électronique » , ce qui est possible pour les expatriés, note le ministre de l'Industrie Roland Lescure, député des Français d'Amérique du Nord. « On aura une participation de présidentielle » , esquisse l'une de ses collègues, sans être certaine que cela profite à son camp.

Pendant que ses troupes s'interrogent, ruminent, tentent de sauver leur mandat ou leur carrière, Emmanuel Macron déroule imperturbablement son agenda. Ce mardi, il se rend au Mont-Valérien puis à l'île de Sein (Finistère) pour l'anniversaire de l'Appel du 18 Juin. Vendredi, l'Élysée ouvrira comme chaque année ses portes à l'occasion la Fête de la musique. On ignore si Gilbert Montagné, l'un des artistes invités, interprétera On va s'aimer ou J'ai le blues de toi. L.B. ET L.H. ET T.Q.-M.

Le Figaro, no. 24826
Le Figaro, mardi 18 juin 2024 703 mots, p. 2

Politique

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17 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Au nom du « front républicain » , la macronie risque l'effacement

Dans une centaine de circonscriptions, les candidats du camp Macron ont renoncé à se présenter pour se ranger derrière d'autres candidats.

Boichot, Loris

Les plus pessimistes y voient un mauvais présage. L'amorce d'un grand effacement au Parlement. Pris de court par la dissolution de l'Assemblée nationale, les soutiens d'Emmanuel Macron ont renoncé à concourir dans une centaine de circonscriptions, en se rangeant la plupart du temps derrière un autre candidat, en vue des élections législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet prochains. «Le calcul qui a été fait, c'est de constater qu'il n'y avait pas de candidat de la majorité qui était susceptible de pouvoir l'emporter» , a expliqué Édouard Philippe lundi matin, sur BFMTV. Résultat, sur 577 sièges à conquérir, le camp présidentiel n'en brigue que 489.

En ménageant certains de leurs opposants, les troupes du chef de l'État entendent ne pas insulter l'avenir, avec un espoir : obtenir de nouveaux alliés dans le futur Hémicycle. Une sorte de « front républicain » dès le premier tour, manière de bâtir la «fédération de projet» espérée par le chef de l'État. Tout en évitant l'élection de députés du Nouveau Front populaire ou du RN. «Nous sommes le seul vote utile pour protéger les Français», a résumé Emmanuel Macron, dimanche soir, lors d'une réunion élyséenne avec Stéphane Séjourné (Renaissance), Édouard Philippe (Horizons) ou François Bayrou (MoDem). Une stratégie d'ouverture que défend le centriste : «S'il y en a qui ont envie de travailler avec nous, rien n'est plus légitime que de ménager l'avenir. Sans leur demander d'abandonner leurs convictions.»Gabriel Attal lui-même a scellé un « pacte de non-agression » avec des Républicains, dans son fief des Hauts-de-Seine.

Mais cette stratégie inquiète, sur fond de percée du RN aux européennes. «Entre le bloc de gauche et le bloc de droite, on va se faire ratiboiser et finir à 80députés», redoute un ministre candidat. L'opération fait aussi quelques déçus, parmi les prétendants dissuadés de se lancer. «Je regrette que l'on ne m'ait pas rappelée», a déploré dans La Voix du Nord Alexandrine Pintus, prête à concurrencer Marine Le Pen à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), avant que son parti Renaissance ne préfère donner son soutien à l'UDI Dorian Lamy.

Plusieurs dissidences

Au total, une vingtaine de députés sortants de droite, de gauche et du groupe hétéroclite Liot sont épargnés. Sont notamment concernés les LR Michèle Tabarot (Alpes-Maritimes), Julien Dive (Aisne), ou Francis Dubois en Corrèze, face à l'ex-président François Hollande, de retour sous la bannière du Nouveau Front populaire. À gauche, le socialiste Jérôme Guedj, qui a pris ses distances avec certaines outrances des Insoumis, est aussi préservé dans l'Essonne, tout comme ses collègues Dominique Potier (Meurthe-et-Moselle) et Cécile Untermaier (Saône-et-Loire). En retour, plusieurs figures de la majorité sont épargnées par des Républicains, comme la présidente de l'Assemblée, Yaël Braun-Pivet, à Sartrouville (Yvelines). «Les partis politiques, c'est Koh-Lanta, depuis la dissolution, résume le député macroniste sortant de Poissy (Yvelines), Karl Olive. Il faut qu'on crée des fronts républicains.»

Parfois, la raison invoquée est un simple manque de préparation. En Charente-Maritime, où les cinq députés sortants sont issus de la majorité présidentielle, les LR se sont retirés dans trois circonscriptions. «Ils n'ont pas eu le temps de s'organiser dans la précipitation», jure le président de la fédération, David Labiche, en assurant qu'il n'y a «zéro alliance, zéro accord». Il n'empêche que ces absences bénéficieront aux candidats macronistes. Lesquels pourront s'en rappeler lors des municipales de 2026. Dans leur version la plus poussée, ces ententes amènent les « constructifs » de droite, du centre et de gauche à s'effacer derrière un seul candidat, comme à Nogent-le-Rotrou (Eure-et-Loir) et à Dunkerque (Nord). Ces accords devraient se multiplier dans l'entre-deux-tours, en cas de triangulaire. Sauf si certains refusent d'appliquer les consignes.

Dès le premier tour, plusieurs dissidences ont déjà été enregistrées. À Paris, l'ex-chef des députés Marcheurs, Gilles Le Gendre, s'est maintenu face au candidat « officiel » Jean Laussucq, transfuge de LR. Dans le Val-de-Marne, Horizons soutient le LR Sylvain Berrios face au député Renaissance sortant Frédéric Descrozaille. Au risque de diviser les précieuses voix du camp présidentiel. L.B.

Libération
mardi 18 juin 2024 1052 mots, p. 10,11

événement Législatives

Les investitures surprises du Nouveau Front populaire

Lilian Alemagna, Frantz Durupt, Mathis Hardouin, Maxime Macé et Pierre Plottu

Parmi les candidats de l'union de la gauche investis, certains noms étonnent. «Libé» dresse une liste non exhaustive.

près la répartition, les noms.

A

Insoumis, socialistes, écologistes et communistes égrènent depuis vendredi soir les noms qui occuperont les 546 circonscriptions qu'ils se sont répartis après l'officialisation, jeudi, du Nouveau Front populaire. Parmi les nouveaux venus, chaque camp a réservé quelques petites surprises. D'un ancien président de la République -le premier depuis Valéry Giscard d'Estaing à redevenir député s'il l'emporte le 7 juillet- à une ancienne numéro 2 de la CGT, on fait le point sur les nouvelles têtes d'affiche de cette union de la gauche new look.

Nouvelle donne pour Pierre Larrouturou Il s'est vite trouvé un point de chute. Eurodéputé jusqu'au 9 juin -non retenu sur la liste du Parti socialiste et de Place publique -, Pierre Larrouturou revient par la fenêtre législative via un autre de ses anciens partis : Les Ecologistes. Après avoir appelé à voter, quelques jours avant le scrutin européen, pour Marie Toussaint, plutôt que pour sa liste de Nouvelle Donne, voici l'économiste récompensé d'une circonscription gagnable : la 5e de l'Essonne. Celle que Cédric Villani, soutenu par les écolos en 2022 après avoir tenté l'aventure Macron en 2017, avait perdu pour moins de dix voix face au néomacroniste Paul Midy. L'ex-eurodéputé n'a encore jamais siégé à l'Assemblée nationale, où il devrait apporter ses graphiques et y porter ses thèmes fétiches, comme le partage du temps de travail. En 1997, il avait déjà été candidat aux législatives, sans succès, avec une bannière, celle de l'«Union pour la semaine de quatre jours». Le come-back de Dominique Voynet On la pensait à la retraite eh non. Dominique Voynet rempile en Franche-Comté pour tenter de ramener à gauche la 2e circonscription du Doubs, conquise par un écologiste - Eric Alauzet - en 2012. En 2017, elle avait choisi l'aventure macronienne. Elue dans le Jura en 1997 avant de devenir ministre de Lionel Jospin, l'ancienne patronne des Verts s'était

DR

DR éloignée de la politique après avoir été maire de Montreuil entre 2008 et 2014. En 2021, elle quitte la tête de l'agence régionale de santé de Mayotte. Son retour, amorcé dès 2022 lorsqu'elle devient secrétaire régionale d'EE-LV en Bourgogne-Franche-Comté, fait les frais du boulanger Stéphane Ravacley, candidat dans le Doubs que les écolos avaient soutenu il y a deux ans. Philippe Poutou repart au turbin dans l'Aude On l'avait laissé en Gironde. On le retrouve dans l'Aude. Triple candidat à la présidentielle, Philippe Poutou du Nouveau Parti anticapitaliste se voit cette fois-ci investi sur le quota de LFI. Envoyé dans la 1re circonscription de l'Aude, conquise par l'extrême droite en 2022, celui qui défend la ligne unitaire du NPA se présente sous la même bannière que les socialistes qu'il a longtemps critiqués lorsqu'ils étaient au pouvoir. Fini, les petits scores ? Sur un territoire qui comprend Carcassonne et perdu par la gauche en 2017 - au profit d'Emmanuel Macron puis de Marine Le Pen - il lui faudra déloger le frontiste Christophe Barthès, qui avait devancé la gauche unie de plus de 3 000 voix il y a deux ans.

François Hollande, un ex-président de retour dans l'arène Un petit tour au 20 heures de TF1 puis s'en va en campagne. Samedi,

DR deux jours après s'être dit «favorable» à l'accord à gauche, François Hollande a présenté dans son fief de Tulle sa candidature dans la 1re circonscription de Corrèze. Son annonce a surpris jusque dans son propre parti, qui n'avait pas prévu une telle investiture. Mais le Parti socialiste s'est rapidement rangé derrière l'ancien président, lui offrant l'investiture du Nouveau Front populaire. S'il est élu, François Hollande ne serait pas le premier président de la Ve République à reprendre du service en tant que député. Trois ans après son départ de l'Elysée, Valéry Giscard d'Estaing avait siégé à l'Assemblée. Chez lui, François Hollande n'a pas la partie gagnée : à Tulle, le RN est arrivé en tête aux élections européennes, avec 26,73 % des voix. Perdu en 2017 au profit du camp Macron, ce fief socialiste est à droite depuis 2022. François Hollande tentera de rattraper les 3 000 voix qui avaient manqué à la gauche (représentée par une insoumise il y a deux ans) pour tenter d'ajouter un nouveau mandat à ses dix-neuf années compilées en tant que député de Corrèze.

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Céline Verzeletti, de la CGT à LFI Investie par La France insoumise à la place de Danielle Simonnet dans la 15e circonscription de Paris, Céline Verzeletti est un visage connu du syndicalisme. Secrétaire confédérale de la CGT depuis neuf ans, ce qui fait d'elle l'une des plus anciennes membres du bureau dirigé par Sophie Binet, cette employée de la pénitentiaire de 55 ans apparaît régulièrement dans les médias pour défendre l'action du syndicat. Ou plutôt apparaissait, puisqu'elle a démissionné de ses mandats confédéraux, sans possibilité

de faire demitour : «En cas de défaite, je ne pourrai pas réintégrer le bureau confédéral», indique-t-elle. Elle a en revanche seulement «suspendu» ses activités à l'Union fédérale des syndicats de l'Etat CGT, dont elle est cosecrétaire générale. Dans une circonscription imperdable pour la gauche (une partie du XXe arrondissement), elle va donc devoir faire face à Danielle Simonnet qui devrait, elle, profiter de son réseau militant et du soutien des autres partis du Nouveau Front populaire qui n'ont pas accepté la non-reconduction des sortants insoumis opposés à Mélenchon.

DR

Raphaël Arnault, un antifa «de combat» «Qu'on ne baisse pas le regard à l'Assemblée, ni dans la rue, ni sur leurs plateaux, voilà ce qui les effraie.» Pas encore trentenaire, Raphaël Arnault porte les couleurs du Nouveau Front dans la 1re circonscription du Vaucluse, celle d'Avignon et de Cavaillon, gagnée par le RN en 2022. Il est le porte-parole du mouvement antifasciste La Jeune Garde, qui a des sections partout en France. Un groupe qui participe à de nombreuses mobilisations et a tenu un stand à la Fête de l'Huma. Qui revendique un antifascisme de combat et n'hésite pas à diffuser des images où il s'en prend à des militants d'extrême droite. Ce qu'assume le jeune homme, lui-même déjà plusieurs fois agressé par des nervis et qui s'est lancé en politique après la mort de Clément Méric, tué par des skinheads à Paris en 2013.

DR

Le Monde
élections législatives, mardi 18 juin 2024 974 mots, p. 9
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17 juin 2024 - Le Monde (site web)

Reportage

A Uzès, ville d’apparence aisée, « les gens n’ont plus rien à perdre »

Rare territoire à résister à l’extrême droite, la 6e circonscription du Gard est minée par les questions identitaires et de pouvoir d’achat

Agathe Beaudouin

Nîmes - correspondante - Devant le bar-tabac Le Provençal, à Uzès (Gard), l’ardoise ne passe pas inaperçue : « Ici, nous aimons la France, son drapeau et La Marseillaise, mais pas le RN. » Le client est prévenu. Certains viennent féliciter le patron, Alexandre Gonçalves De Oliveira, quand d’autres lui tournent le dos. Il s’en moque. Cet enfant d’immigrés portugais a très mal vécu la soirée du 9 juin, lorsqu’il a découvert le score du Rassemblement national (RN) aux élections européennes. Son père a dû quitter son pays natal et l’« Estado novo » de Salazar. « A 46 ans, je n’ai pas envie de refaire le voyage dans l’autre sens », explique le commerçant, en colère contre ce qu’il assimile à « une mode », une épidémie générée par « la téloche et les réseaux sociaux ». A l’entendre, le vote frontiste « n’est pas un vote d’adhésion. Dans le coin, on a beaucoup d’agriculteurs. Ils embauchent une main-d’œuvre immigrée ». Derrière son comptoir, il écrit déjà les scénarios : « Bardella premier ministre ; Ciotti ministre de la défense ou de l’intérieur. Le Français aime jouer à se faire peur. »

Dans cette chic cité du sud-est de la France, la politique n’est pas une conversation qu’on étale sur la place publique. Le maire (Les Républicains), Jean-Luc Chapon, en est à son septième mandat. Le député (MoDem) sortant, Philippe Berta, à son deuxième. Mais le scrutin européen a ébranlé l’équilibre de cette commune de droite. Même si elle fait beaucoup moins bien que dans le reste d’un département où l’extrême droite s’est enracinée, la liste de Jordan Bardella est arrivée ici en tête (22 %) et, trois jours plus tard, le député a choisi de ne pas se représenter. « En 2022, je ne voulais pas y aller et j’ai sauvé la circo, mais le mandat a été très difficile. L’ambiance dans l’Hémicycle était insupportable. Je n’ai pas la carapace pour ça. » Une décision qui fragilise un peu plus la 6e circonscription du Gard, qui s’étale de Nîmes jusqu’aux plaines agricoles de l’Uzège.

Avec son secteur historique aux ruelles piétonnes impeccables, Uzès, moins de 8 500 âmes, semble pourtant un îlot préservé de la pauvreté qui accable le reste du département. Président (PS) de la communauté de communes et ex-député sous François Hollande, Fabrice Verdier le reconnaît : « Objectivement, il n’y a pas vraiment de problèmes, ni de sécurité ni d’immigration. »

Mais l’élu, premier adjoint au maire d’Uzès, note une évolution des mentalités et des comportements. « Ce qui était un non-sujet il y a sept ans autour de l’islam peut aujourd’hui déranger, voire agacer. » Le vivre-ensemble se fragilise, ici aussi. « Je ne reconnais plus mon pays », affirme, dans le centre-ville huppé, un quinquagénaire militant de Reconquête !, le parti d’Eric Zemmour, qui requiert l’anonymat. Il ne supporte pas Emmanuel Macron qui, dit-il, « laisse entrer tous les migrants ».

En s’éloignant du quartier touristique, un autre visage d’Uzès se dévoile aussi : celui d’une ville-dortoir où même la classe moyenne peine à se loger. Pas un studio à moins de 500 euros. Près d’un magasin alimentaire à bas prix, Sébastien Ploge, 53 ans, salarié agricole, fils d’un agrégé de mathématiques, rejoint son véhicule avec un sac de courses. Avenant, il parle assez facilement du contexte, de la hausse du prix de l’électricité et de l’essence, de cette France trop sociale à son goût qui n’incite pas au travail. « Personne ne veut venir travailler dans les champs », observe celui qui cultive la vigne, les asperges et récolte le foin. Il garde en tête la période du Covid-19, où « tant de gens ont été payés à ne rien faire ». Pour les législatives, il dit d’abord hésiter. Puis non. Il choisira le RN.

Les prix à la caisse, « ça pique »

Benjamin Lebeau, 23 ans, dont deux en CDI en tant que technicien, ne s’est pas vraiment penché sur les européennes. Pour le prochain scrutin, il hésite. Pour lui aussi, les prix à la caisse, « ça pique ». « Bardella, je le connais un peu parce qu’il joue aux jeux vidéo. Je crois qu’il propose des choses intéressantes. »

Pour Patrick Chabrier, vigneron, qui aurait voté pour Jean Lassalle s’il avait pu faire une procuration, les dés sont de toute façon jetés. Lui a participé au blocage de l’autoroute A9, en février, durant le mouvement des agriculteurs. Dans son bureau envahi de paperasse, il a oublié de rendre à temps les dossiers pour l’aide à la replantation (50 000 euros). « Les vignerons ne veulent ni Macron ni le[Nouveau] Front populaire, explique ce social-démocrate, admiratif du modèle suisse, qui s’est longtemps investi dans le syndicalisme agricole. Les gens n’ont plus rien à perdre. Au caveau, ce n’est pas la folie. C’est dur pour le business. » Cette forte probabilité d’une victoire du RN, Marie-Line Bergdoll, ancienne caviste, 57 ans, six enfants, s’en réjouit. Adhérente du parti d’extrême droite depuis ses 18 ans, celle qui se souvient avoir déjeuné à Alès (Gard) avec Jean-Marie Le Pen savoure l’instant. « Je dis tout haut ce que beaucoup pensent tout bas », affirme cette enfant des Cévennes.

Cette inéluctabilité, c’est le combat de Marie-Ange Agniel Vinhas, agente hospitalière à la retraite. Mariée à un Portugais, l’ancienne militante communiste de 68 ans refuse de croire à une victoire de l’extrême droite dans sa circonscription. « Les gens vont se réveiller » , dit-elle. Elle a prévu de voter par procuration pour sa maman de 88 ans.

Le Monde
élections législatives, mardi 18 juin 2024 3955 mots, p. 6,7
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17 juin 2024 - Le Monde (site web)

Récit

Dissolution : récit de ces heures où Macron a ouvert la boîte de Pandore

L’annonce de la décision du chef de l’Etat de dissoudre l’Assemblée nationale a mis l’appareil d’Etat en apesanteur. Déboussolés,les élus macronistes oscillent entre colère, inquiétudes et désirde sauver leur place dans cette campagne qui s’annonce difficile

Elsa Conesa, Solenn de Royer, et Claire Gatinois

Un doux soleil caresse la pelouse de Matignon, impeccable. Tous les jours, un robot tondeuse blanc, aveugle et silencieux, la sillonne lentement, dans un mouvement hypnotique. A droite, à gauche. En long, en large. D’un côté, puis de l’autre. En ce jour de vote, dimanche 9 juin, Gabriel Attal et ses proches conseillers se sont repliés dans le pavillon de musique, au fond du jardin, où le premier ministre a installé ses quartiers en arrivant à Matignon, le 9 janvier. Sa « meute » – son directeur de cabinet, Emmanuel Moulin, sa directrice de cabinet adjointe, Fanny Anor, son chef de cabinet, Maxime Cordier, son conseiller affaires réservées, Antoine Lesieur, et son communicant, Louis Jublin – attend les résultats, qui s’annoncent mauvais, en sirotant des sodas ou du vin frais.

En fin d’après-midi, le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, appelle son ami Emmanuel Moulin pour lui faire part de la décision prise par le président de la République de dissoudre l’Assemblée nationale. L’ex-patron du Trésor en informe aussitôt le premier ministre. Les deux hommes sont estomaqués. Dans la journée, Emmanuel Macron est encouragé par son entourage à prévenir son chef du gouvernement sans tarder, mais le chef de l’Etat prend son temps. Quand il appelle enfin Gabriel Attal, peu de temps avant la réunion politique qu’il a convoquée à l’Elysée, à 19 h 15, ce dernier le prie de renoncer : « Je vous donne ma démission, utilisez-moi comme fusible. »En vain.

Comme d’autres, le chef du gouvernement tablait plutôt sur une dissolution à la rentrée. Mais pas maintenant, au pire moment, alors que le Rassemblement national (RN), qui s’apprête à remporter une victoire historique, a « le vent dans les voiles », comme il dit, et que le monde entier est attendu à Paris, fin juillet, pour les Jeux olympiques. L’entretien est bref. Gabriel Attal revient vers ses conseillers, blême. Deux d’entre eux se mettent à pleurer. « La belle aventure » s’arrête ici. Ils savent surtout qu’il existe un risque réel de voir le président du RN, Jordan Bardella, s’installer dans cet hôtel de Matignon, pour lequel il avait montré tant de curiosité début janvier, quand le premier ministre l’avait reçu, au même titre que les autres chefs de parti.

« Je ne veux pas mourir à petit feu »

Plus tard, dans la nuit, les ministres arrivent à l’Elysée en ordre dispersé pour un conseil exceptionnel, à 22 heures. Dans un salon du rez-de-chaussée, le gouvernement se retrouve au grand complet, dans une ambiance funèbre. La photographe officielle de la présidence, Soazig de la Moissonnière, virevolte autour de la table pour immortaliser en noir et blanc les mines sombres, consternées. « A ce moment-là, tout le monde est en train de basculer dans le monde d’après », raconte un ministre.

Emmanuel Macron prend acte de la claque électorale que les Français viennent d’infliger à la majorité, avant de défendre sa décision, annoncée une heure plus tôt. Ayant remanié en janvier, il s’est privé de cette carte pour juin. L’option, qu’il juge de toute façon « injuste, inefficace, inappropriée », a été écartée. Tout comme celle d’un référendum sur les institutions, défendue par le président du MoDem, François Bayrou. Il semble acquis que le gouvernement tombera à l’automne, sur le budget, poursuit-il. Il faut s’extirper du piège, retrouver la maîtrise du temps. « Nous sommes un corps malade », répétait le président de la République dans les semaines précédentes, assénant : « Je ne veux pas mourir à petit feu. » Devant ses ministres, il insiste : « C’est une décision légitime et politique, au sens noble du terme. » Sûr de pouvoir l’emporter : « Je souhaite bien du courage à la gauche pour s’unir… »

Mis devant le fait accompli, les ministres sont invités à s’exprimer. Gérald Darmanin (intérieur), qui a poussé pour ce scénario, défend ardemment la décision du chef de l’Etat : « C’est une autre élection. Les Français iront voter en pensant : qui pour gouverner ? On peut gagner. »« Au fond, c’est une présidentielle », ajoute Rachida Dati (culture). « C’est exactement ça », acquiesce Macron. Les autres restent cois. Le conseiller spécial du président de la République, Jonathan Guémas, croise les ministres quand ils sortent, sonnés. La ministre de l’égalité entre les femmes et les hommes, Aurore Bergé, est en larmes. Le spin doctor tente d’expliquer, rassurer. Quand il rentre chez lui, en taxi, tard dans la nuit, il veut croire que les membres du gouvernement, qui vont devoir faire leurs cartons, ont fini par comprendre qu’il n’y avait pas d’autre solution pour redonner du souffle à ce mandat enkysté. « Il fallait que le président ouvre le jeu », admet un ministre.

« Il se prend pour Jésus »

Emmanuel Macron vient, en réalité, d’ouvrir la boîte de Pandore. « Folie », « attentat », « monstruosité », « pure vanité », « roulette belge » (soit 6 balles dans le barillet, et donc l’assurance du trépas) : la dissolution fait la quasi-unanimité contre elle dans le petit monde politique, en état de choc. « J’ai l’impression de revivre la dissolution de 1997 ! », s’exclame Nicolas Sarkozy dans un entretien au Journal du dimanche, le 16 juin, en référence à la décision de Jacques Chirac, ourdie par le secrétaire général de l’Elysée, Dominique de Villepin, qui s’était soldée par un échec cuisant pour le pouvoir : la victoire de la gauche et une cohabitation de cinq ans. « La situation est grave, plus qu’elle ne l’a jamais été », renchérit l’ex-président de la République socialiste François Hollande, qui a décidé de se présenter aux législatives en Corrèze. L’« ancien monde », qui s’était fait vilipender avec mépris et cruauté par l’apôtre de la « start-up nation », gronde devant tant de supposée légèreté.

A posteriori, chacun tente de trouver une rationalité à cette décision présidentielle qui risque de jeter la France dans les bras du RN, dans la foulée de sa victoire du 9 juin, et de déstabiliser l’Europe, en plein conflit avec la Russie. L’historien et professeur à l’université de Yale Patrick Weil reçoit une flopée de messages au sujet du livre qu’il a publié en 2022 chez Grasset : Le président est-il devenu fou ? L’ouvrage revient sur la fin de la présidence de Woodrow Wilson et la psychologie du 28e président des Etats-Unis (1913-1921), « dévot aliéné se sentant en communication directe avec Dieu », disait Freud. « Macron a mis la folie au centre de la France ! Il se prend pour Jésus en imaginant que sa bonne parole va tout régler », s’emporte l’ex-allié du chef de l’Etat, l’écologiste Daniel Cohn-Bendit, pour qui « une dissolution, ça se prépare ».

Dans l’avion qui ramène Emmanuel Macron d’Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne), où il a poursuivi, lundi 10 juin, le cycle des commémorations de la Libération, Le Figaro Magazine s’enhardit et pose la question qui hante toute la presse internationale : « Etes-vous fou, comme ils le prétendent ? »A quoi pense-t-il, en cet instant ? Esquisse-t-il un sourire ? Est-il consterné ? Commence-t-il à douter ? « Je ne pense qu’à la France,répond le président de la République. C’était la bonne décision dans l’intérêt du pays. Et je dis aux Français, n’ayez pas peur, allez voter. »Quatre jours plus tard, en Italie, où il se rend pour le G7, il fustige les programmes des « extrêmes », totalement « irréalistes » à ses yeux. Et retourne le mot contre ses adversaires : « On est chez les fous ! »

En préparant son opération dissolution, Macron avait tout prévu : il incarnerait la campagne, à raison de trois interventions par semaine, comme pour une présidentielle. Mais le rejet dont il fait l’objet est abordé, lundi 10 juin à l’Elysée, lors d’une réunion de communication, mixant les équipes de la présidence et de Matignon, sous la houlette d’Alexis Kohler. Les tracts à l’effigie d’Emmanuel Macron ont été jetés à la figure des militants qui les distribuaient lors de la campagne des européennes, rappelle l’un des participants, suggérant que, cette fois-ci, le chef de l’Etat reste en retrait. « Ce n’est pas ce que disent nos “quali”[sondages qualitatifs] », rétorque un communicant du palais. Plusieurs semaines avant le scrutin européen, le patron de l’institut de sondage IFOP, Frédéric Dabi, avait échangé avec les équipes élyséennes pour alerter du risque d’un vote sanction visant personnellement Emmanuel Macron. « On se méfie de Dabi », répète-t-on au palais, où le chef de l’Etat a cru, jusqu’au dernier moment, que la liste de la majorité (14,6 %) pourrait atteindre, voire dépasser 20 %.

La déroute annoncée doit être évitée. A son tour, Attal demande au président de la République de se faire discret. Les deux hommes se retrouvent lundi 10 juin, avant le dîner. Le premier ministre, qui a été informé au dernier moment mais pas « consulté », comme l’exige pourtant l’article 12 de la Constitution, permettant au président de la République de dissoudre l’Assemblée, veut bien s’engager dans la campagne suicide, qui risque de coûter cher aux députés de la majorité, mais à ses conditions : « J’assume à vos côtés, mais je dois être le chef de la campagne. » La conférence de presse du chef de l’Etat, prévue mardi 11 juin, est reportée. Ce jour-là, reçu à l’Elysée avec le chef de file du parti Horizons, Edouard Philippe, et Gabriel Attal pour le déjeuner, François Bayrou insiste à son tour : « Vous ne devez pas parler. » Le lendemain, au Pavillon Cambon Capucines, le chef de l’Etat le précise à 200 journalistes, qui l’écoutent discourir sur un fond blanc, spectral : « C’est le premier ministre qui portera cette campagne. »

L’annonce de la dissolution a mis l’appareil d’Etat en apesanteur. Les ministres candidats – une vingtaine – ont déserté leurs ministères. Les agendas officiels se sont vidés ; la plupart des rendez-vous ont été annulés. A Bercy, les « technos » du ministère ont les yeux rivés sur leurs écrans Bloomberg, guettant la réaction des marchés, hantés par le souvenir de la crise de la dette de 2012. « C’est un 21 avril bis[21 avril 2002, jour où Jean-Marie Le Pen est arrivé au second tour de la présidentielle] ,lâche l’un d’eux. Sauf que, cette fois, j’ai des responsabilités. » Ils en veulent à Emmanuel Macron, un ancien de la maison qui « a cassé son jouet ». Mais il y a plus urgent : les investisseurs n’aiment guère l’instabilité politique, et la situation de finances publiques est déjà tendue après la dégradation de la note de la dette française par l’agence Standard & Poor’s. La Bourse de Paris se met à tanguer et les taux d’emprunts français s’envolent. Depuis le G7 en Italie, vendredi 14 juin, Emmanuel Macron est interrogé sur la fébrilité des marchés. « Ça vous donne un avant-goût de ce que serait l’avènement de programmes économiques totalement irréalistes », avance-t-il, mettant dos à dos les idées du RN et celles du Nouveau Front populaire.

« Chacun pour ses miches »

Les cabinets sont en émoi. « On ne peut travailler sur rien », se désole un « budgétaire » qui se demande, comme d’autres hauts fonctionnaires, s’il ne devrait pas préparer une lettre de démission. Entre l’administration fiscale, la direction du Trésor, la direction des entreprises, Bercy est une mine d’informations sur le pays et sur ceux qui comptent. Peut-on imaginer devoir transmettre des informations à un ministre d’extrême droite ? « Il faut essayer de faire quelque chose d’utile pour le pays dans ce chaos », plaide un directeur du ministère des finances. Mais comment ? Les cinq ministres de la citadelle de verre, qui se savent sacrifiés, sont partis en campagne. En privé, ils s’affligent des programmes des « extrêmes », qui « foutent en l’air tous les efforts » et feront fuir les investisseurs.

Dans les milieux d’affaires, la rancœur sourd contre l’ancien banquier de chez Rothschild. Des grands patrons lui font part de leur étonnement, par texto. « Ça m’ouvre plein d’options ! », justifie Emmanuel Macron. « Il croit qu’il peut sortir vainqueur, mais c’est tout l’inverse », commente froidement un des plus grands patrons du CAC 40, devant un visiteur. Les gérants du fonds d’investissement BlackRock, présent au capital de la quasi-totalité des entreprises du CAC 40, veulent connaître l’impact des programmes des candidats aux législatives. Y aura-t-il des nationalisations ? Des hausses d’impôts ? Une crise comme celle des « gilets jaunes » ? Dans le doute, certaines opérations sont suspendues. « De nombreux clients m’ont appelé lundi matin en me demandant de résumer le programme du RN, que personne n’avait lu », raconte le directeur général du cabinet de conseil en stratégie de communication Taddeo, Julien Vaulpré.

« C’est le bazar, mais si ça peut réveiller les uns et les autres… », déclare, philosophe, le secrétaire d’Etat au logement, Guillaume Kasbarian, mardi 11 juin, devant des visiteurs reçus à sa table, boulevard Saint-Germain. En plein déjeuner, le ralliement du patron des Républicains (LR), Eric Ciotti, au RN s’affiche sur les téléphones portables, posés sur la table. « Oh, la vache ! », lance, interdit, l’auteur de la loi « antisquat ». A un jet de pierre de là, le ministre de la fonction publique, Stanislas Guerini, s’indigne, sidéré, devant sa télévision : « Il y a un camion de déménagement devant le siège de LR ! »La bataille entre les hauts dirigeants de la droite, qui ont tenté de reprendre possession du siège du parti, clés à la main, et Eric Ciotti, qui a décidé tout seul d’une alliance avec l’extrême droite, est un inépuisable vaudeville. « Faute de coalition avec LR, LR a basculé au RN », déplore un poids lourd du gouvernement, issu de la droite.

A plusieurs reprises, le député des Alpes-Maritimes avait pourtant envoyé des signaux à la Macronie pour dire qu’il était prêt à une coalition. Quinze jours avant le scrutin européen, il déjeune avec un ancien ministre d’Elisabeth Borne. Ce dernier comprend qu’Eric Ciotti s’est senti méprisé par Emmanuel Macron, qui ne l’a jamais appelé pour évoquer le moindre deal. « Je vais donc être obligé de faire du Ciotti… », glisse, sibyllin, le président de LR, qui prépare en secret son rapprochement avec l’extrême droite, sous l’égide de Vincent Bolloré. Les députés LR, nombreux, qui refusent de faire l’union des droites partent sous leurs propres couleurs ou nouent des accords locaux avec la majorité. « C’est chacun pour ses miches », résume l’allié du chef de l’Etat, le sénateur des Hauts-de-Seine Hervé Marseille, président de l’UDI.

Déboussolés, les députés macronistes sont au bord de l’écœurement. A la peur de voir le RN rafler la mise s’ajoute le sentiment d’avoir été envoyés au casse-pipe sans sommation par le chef de l’Etat et ses conseillers, ces « pieds nickelés de l’Elysée ». Le conseiller mémoire et ex-journaliste, Bruno Roger-Petit (dit « BRP »), qui prétend sentir le pays en regardant chaque matin depuis son bureau « L’Heure des pros », l’émission phare de CNews, est particulièrement visé.

De retour dans sa circonscription des Yvelines, la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, flanche. « Je ne suis pas sûre de me représenter. Je ne suis plus en phase avec Emmanuel Macron », confesse la présidente déchue devant une quarantaine de militants, en visioconférence. Elle se laisse finalement convaincre d’être candidate, après un appel de son ami, le président LR du Sénat, Gérard Larcher. L’ancien ministre du travail, Olivier Dussopt, ex-transfuge de la gauche qui a porté « sans craquer », disait-il, la douloureuse réforme des retraites, rend cette fois les armes : il ne se représentera pas dans sa circonscription de l’Ardèche. « Il est temps de tourner une page de mon engagement politique », écrit-il à ses soutiens, mercredi 12 juin. « Ce monde n’est désormais plus le mien », révèle encore, cinglant, le député (Renaissance) des Hautes-Alpes Joël Giraud, pilier de l’aile gauche de la majorité.

En panique, de nombreux macronistes appellent leurs connaissances de gauche pour tenter de se refaire une virginité, alors que le Nouveau Front populaire arrive deuxième, après le RN, dans les sondages. La recomposition joue à l’envers, les fleuves retournent dans leurs lits, et le clivage droite-gauche renaît. L’ex-ministre de la santé Aurélien Rousseau, qui avait démissionné pour protester contre la loi « immigration » et la droitisation du pouvoir, est investi par le porte-voix de la gauche modérée, Raphaël Glucksmann, dans les Yvelines. L’ancien ministre des transports, Clément Beaune, ex-chouchou d’Emmanuel Macron, multiplie les échanges depuis dimanche avec les socialistes Jérôme Guedj, ancien député de l’Essonne, ou Carole Delga, présidente de la région Occitanie.Au QG de Renaissance, rue du Rocher à Paris, l’ambiance est à la fois triste et tendue, électrique. « C’est le Titanic », résume au Monde l’ancienne secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa : « Certains, à l’orchestre, joueront jusqu’à la dernière minute quand d’autres poussent des passagers par-dessus bord pour accéder aux canaux – et canots – de sauvetage. »

La dissolution, qui menace la majorité d’effacement, asphyxiée entre le RN et le bloc de gauche, percute également la stratégie des prétendants à la succession d’Emmanuel Macron. Gabriel Attal, le premier. Dimanche et lundi, son entourage hésite : faut-il démissionner ou rester ? Rompre avec Macron ou pas ? Créer un nouveau parti ou conduire la campagne de la majorité ? Partir lui permettrait de ne pas se laisser plomber par l’héritage du président de la République, dans lequel cette dissolution pèsera lourd. Ses conseillers redoutent aussi qu’Edouard Philippe prenne une longueur d’avance, en se distinguant le premier. Finalement, le premier ministre décide de rester, à ses conditions. Macron qui voulait reprendre la main se voit évincé : le combat électoral et les recompositions politiques se font sans lui.

« Accélérateur de particules »

Dimanche soir, au Havre (Seine-Maritime), Edouard Philippe prévient ses troupes : « Ma tête et le bandeau Horizons, voilà tout. » Pas question, pour lui non plus, de voir la photo d’Emmanuel Macron sur les tracts de campagne de ses candidats Horizons, qui partiront autonomes. La discussion avec ses stratèges est tout aussi vive. Faut-il se présenter aux législatives ou garder Le Havre comme bastion ? Deux leaders de droite espèrent peser dans le futur Parlement : Laurent Wauquiez, qui quitte la région Auvergne-Rhône-Alpes pour tenter de revenir à l’Assemblée, tout comme Gérald Darmanin, le premier à être parti en campagne, à Tourcoing (Nord). Malgré la pression, Edouard Philippe préfère rester « au-dessus de la mêlée et de la mélasse ».

De son côté, Raphaël Glucksmann, qui ne veut pas de la reconstitution d’une « Nupes 2 », sous le joug des « insoumis », cherche à établir des ponts. Il souhaite que le Nouveau Front populaire s’ouvre le plus possible au centre, aux élus indépendants du groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires, par exemple, pour rééquilibrer le centre de gravité de l’alliance des gauches. Il s’entretient également, mardi 11 juin, avec Edouard Phlippe, pour évoquer la situation du pays, au bord de « l’abîme ». Mais il ne répond à aucun message des macronistes, qui veulent l’attirer à eux : « Peut-on se parler ? »

Chaos ? « Cla-ri-fi-ca-tion », avance-t-on à l’Elysée où l’on assure que la décision du président de la République fait l’effet d’un « accélérateur de particules ». Macron l’assène encore à ses troupes, dimanche 16 juin, dans la soirée. « Entre les RN et associés et les LFI et associés, on a un chemin », dit-il, persuadé de pouvoir incarner « le vote utile ».Cela faisait des semaines que le chef de l’Etat préparait, parmi d’autres scénarios, son opération dissolution, autour d’une poignée de conseillers : le vice-président de Publicis et ex-conseiller à l’Elysée, Clément Leonarduzzi, son conseiller spécial, Jonathan Guémas, Bruno Roger-Petit, et le sarkozyste Pierre Charon, ex-sénateur LR de Paris, qui s’est associé au « boys’ club », avec lequel il partage cigares, whisky, et reparties à la Audiard.

Le secrétaire général de Renaissance, Stéphane Séjourné, est, lui aussi, dans la boucle. Tout comme le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin : convaincu de la nécessité de donner un grand coup de pied dans la fourmilière, afin de retrouver des marges de manœuvre politiques, il plaide pour la dissolution. Comme François Bayrou, qui suggère toutefois d’attendre septembre. Mais Emmanuel Macron est pressé. « On aurait été sous le feu tout l’été », argue-t-il. Il croit surtout que la donne politique issue des européennes lui est éminemment favorable : une droite affaiblie et au bord de l’implosion, une gauche plus divisée que jamais. C’est le moment de pousser son avantage et de rejouer le « moi ou le chaos ». A ceux qu’il informe, dimanche 9 juin, de sa décision, il plaide : « On aurait dit : “C’est le pire score qu’un gouvernement ait fait, les Français ont envoyé un message, et vous vous en fichez…” »

« Il y a d’autres chemins »

Le prudent secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, qui se méfie habituellement des « coups » fomentés dans l’ancienne sacristie de l’aile Madame, l’aile est de l’Elysée, où le bureau de « BRP » est installé, a cette fois donné son feu vert. Le haut fonctionnaire, qui croit en la rationalité, juge inimaginable que le RN, au programme flou et non chiffré, puisse l’emporter. « Si ça se trouve, à un moment, on va être obligé de faire une dissolution… », teste le bras droit du président de la République devant un invité du dîner d’Etat avec le président américain, Joe Biden, samedi 8 juin à l’Elysée, veille du scrutin. Son interlocuteur croit à une boutade. Tout comme ce conseiller du premier ministre, qui ne tique pas quand Bruno Roger-Petit, le 6 juin en Normandie, où sont célébrées les commémorations du Débarquement, laisse entendre que se prépare quelque chose d’ « historique », « du même ordre que la fête de la Fédération de 1790 », quand Louis XVI avait prêté serment à la nation dans un climat d’unité nationale.

Dimanche 9 juin, à l’Elysée, lors d’une première réunion convoquée à 19 h 15, la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, elle aussi mise devant le fait accompli, tente de dissuader le chef de l’Etat : « Il y a d’autres chemins », argue celle qui plaidait depuis des mois pour nouer une coalition avec la droite. Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, intervient à son tour : « Il y a deux sortes de dissolutions. Les dissolutions politiques qui peuvent conduire à une nouvelle majorité et les dissolutions de convenance qui conduisent inéluctablement aux crises de régime. »

« Et vous, Sébastien, qu’en pensez-vous ?, interroge le président de la République en se tournant vers son ministre des armées, Sébastien Lecornu.

– Je ne vais pas vous répondre comme ministre, puisque vous avez déjà pris votre décision, mais comme militant,commence le ministre. Avez-vous fait un travail secret, ces quinze derniers jours, qui nous permettrait de penser que ces élections législatives pourraient être meilleures que les européennes ?

–  Non, nous n’avons pas fait de sondages,assure Emmanuel Macron. C’est une nouvelle élection, ce sera donc une nouvelle dynamique. »

Lecornu poursuit, dans un silence de mort.

« Nous partons pour une élection “Blitzkrieg”. Les raisons que vous allez donner ce soir pour convoquer une nouvelle fois le corps électoral devront être très bien comprises des Français. Si ça ne part pas droit, nous n’arriverons pas à rectifier le tir. »

Le Figaro, no. 24826
Le Figaro, mardi 18 juin 2024 822 mots, p. 6

Société

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17 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Législatives : la stratégique bataille de l'autorité à l'école

Alors que Gabriel Attal avait fait du rétablissement de l'ordre une priorité, le RN entend aller plus loin sur ce terrain, quand la gauche prône une rupture totale avec l'existant.

Beyer, Caroline

Compte tenu des enjeux, l'éducation fait partie du domaine réservé du président», avait dit Emmanuel Macron en août 2023. Dix mois plus tard, la dissolution de l'Assemblée et la perspective d'une cohabitation éclairent d'un nouveau jour le caractère purement symbolique de cette affirmation. Constitutionnellement, le président n'a d'autre domaine réservé que les armées et les affaires étrangères. En cas de cohabitation, il devra composer.

Si le futur premier ministre est issu des rangs du Rassemblement national, «il pourrait y avoir une forme de continuité, Gabriel Attal ayant repris des mesures issues du programme du RN» , pose l'historien de l'éducation Claude Lelièvre. L'uniforme à l'école d'abord. En septembre, le chef de l'État se disait favorable à l'expérimentation d'une «tenue unique». Alors ministre de l'Éducation, Gabriel Attal se chargeait de la mettre sur les rails. Elle commencera en septembre. Le port de l'uniforme figure dans les programmes présidentiels 2017 et 2022 de Marine Le Pen.

Davantage de pouvoir aux corps d'inspection

Député RN du Loir-et-Cher, Roger Chudeau avait d'ailleurs porté une proposition de loi, rejetée en janvier, pour le rendre obligatoire à l'école primaire et au collège. Agrégé d'allemand, ex-inspecteur général, ce connaisseur du ministère et de ses rouages est le « M. Éducation » du RN. Ancien militant au RPR puis membre des Républicains, Roger Chudeau fut le conseiller éducation de François Fillon. Après la défaite de l'ancien premier ministre en 2017, il s'était éloigné de la vie politique. Avant d'y revenir en ralliant le RN. On lui doit le programme 2022 de Marine Le Pen pour l'école. La fin du « collège unique » , proposition récurrente du parti, y est assortie d'une mesure faisant du brevet «un examen d'orientation» en fin de troisième, qui dirigerait l'élève vers la voie générale et technologique, la voie professionnelle ou l'apprentissage.

Sans aller jusque-là, Gabriel Attal, avec le « choc des savoirs » , a fait du brevet le passeport obligatoire pour entrer au lycée, à partir de 2025. En cas d'échec, les élèves intégreront une nouvelle classe de « prépa seconde ». Ce « choc des savoirs » prévoit aussi des groupes de niveau au collège, le retour du redoublement et la restauration de l'autorité aux enseignants. Gabriel Attal a d'ailleurs fait de l'autorité son cheval de bataille. Sans cette dissolution, il aurait dû présenter ces prochains jours des mesures dont il avait déjà annoncé la couleur il y a deux mois. Installation de «commissions éducatives»dès l'école primaire, obligation de «se lever dès qu'un professeur entre dans la classe», internat pour les élèves sur la mauvaise pente, responsabilisation des parents... Autant de mesures qui pourraient convenir au RN.

Dans son programme de 2022, le parti promet de «restaurer l'autorité du maître et de l'institution» et de mettre fin à «l'impunité structurelle dont bénéficient les fauteurs de troubles». Mais il va bien plus loin que la macronie. Pour «mettre un terme au laxisme scolaire» et au « pas de vague » , il prévoit des «sanctions contre l'encadrement des établissements» ,dans le cas où des « sanctions plancher » ne seraient pas appliquées lors des conseils de discipline. Il veut aussi «renforcer l'exigence de neutralité» des enseignants «en matière politique, idéologique et religieuse». Pour cela, il prévoit de donner davantage de pouvoir aux corps d'inspection, ainsi que l'obligation de «signaler» des cas problématiques «sous peine de sanctions à l'égard des encadrants». «Une prise en main idéologique » , estime Claude Lelièvre, qui souligne par ailleurs qu'en lieu et place du « lire, écrire, compter » , le RN fixe comme priorité «le français, les mathématiques et l'histoire de France». «Des fondamentaux axés sur l'aspect nationaliste et identitaire», ajoute-t-il.

Quant à l'hypothétique cohabitation avec le « Nouveau Front populaire » , elle provoquerait une rupture totale avec la feuille de route éducative écrite par Emmanuel Macron depuis 2017. L'union fortuite des Insoumis, des socialistes, des communistes et des écologistes propose d'abord de faire table rase de l'existant, en abrogeant le choc des savoirs, en abolissant Parcoursup, en mettant fin au SNU. Côté propositions, le rassemblement de la gauche prévoit de faire «une grande loi éducation». Il ambitionne de «réduire les effectifs par classe pour faire mieux que la moyenne européenne de 19élèves» , mais aussi de moduler les dotations des établissements, y compris privés, en fonction de la mixité sociale. Une mesure qu'avait portée le député LFI et agrégé de géographie Paul Vannier, auteur en avril d'un rapport parlementaire à charge sur l'enseignement privé sous contrat. Un programme éducatif a minima, rédigé par une gauche encore et toujours tiraillée entre les « chevènementistes » - laïcs et partisans des pédagogies traditionnelles - et les défenseurs de l' « école émancipée » , dont Freinet est le héros. C. B.

La Croix, no. 42947
Événement, mardi 18 juin 2024 1412 mots, p. 2,3

Les nouveaux contours du paysage politique

Laurent de Boissieu

Tour d’horizon

des blocs politiques actuellement en recomposition à deux semaines du premier tour des élections législatives.

Le centre

en rempart

« des extrêmes »

Réuni sous la bannière « Ensemble pour la République », le centre macroniste revendique 489 candidats, sur 577 circonscriptions. Première différence par rapport aux législatives de 2022 : l’UDI d’Hervé Marseille, président du groupe Union centriste du Sénat, rejoint dans certains départements la coalition formée par Renaissance, le MoDem, Horizons et le Parti radical.

Deuxième différence : les candidats d’Horizons s’affichent cette fois sous leurs propres couleurs avec la mention « soutenu par Édouard Philippe » et se rattachent à leur propre association de financement du parti, et non plus à une structure commune à tous les alliés d’Emmanuel Macron. Cette prise d’autonomie pourrait constituer un premier pas vers une candidature de l’ancien premier ministre à l’élection présidentielle de 2027.

Troisième différence : en présentant des candidats dans 489 circonscriptions, contre 559 aux législatives de 2022, le centre laisse la voie libre dans plusieurs territoires à des candidats de droite ou de gauche modérées. « Il y a quelques circonscriptions, une soixantaine, où on sait que nos candidats ne seraient pas les mieux placés pour éviter la victoire des extrêmes. Et dans ces cas-là, on soutient un autre candidat », a assumé Gabriel Attal, sur RTL.

Parmi eux, des députés socialistes qui ne devraient pas afficher l’étiquette Nouveau Front populaire, comme Dominique Potier et Cécile Untermaier. Des sortants du groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires (Liot), en pointe contre la réforme des retraites mais positionnés du centre droit au centre gauche, et surtout du groupe LR. Autant d’alliés potentiels pour éventuellement contrer une majorité relative d’extrême droite, voire de gauche.

Au-delà des élus ménagés, la stratégie macroniste consiste à agiter auprès des électeurs la peur des deux « extrêmes » en assimilant le Nouveau Front populaire à l’extrême gauche. Au point, dans la première circonscription de Corrèze, de soutenir le député LR Francis Dubois contre l’ancien président de la République François Hollande en raison de son investiture par le Nouveau Front populaire. Tant pis si son mandat présidentiel avait préparé celui d’Emmanuel Macron.

L’extrême droite en campagne pour « Jordan Bardella premier ministre »

Comme en 2022, le Rassemblement national présente ou soutient des candidats dans la quasi-totalité des circonscriptions. Avec une différence majeure : dans 62 d’entre elles, il s’agit de candidats revendiqués « républicains de droite » et investis par Éric Ciotti dans le cadre de l’ « union nationale » promue par celui qui avait été élu président des Républicains en décembre 2022. Parmi eux, le président des Jeunes Républicains, Guilhem Carayon (Tarn, 3e circonscription), mais seulement deux députés LR : Éric Ciotti lui-même (Alpes-Maritimes, 1re) et Christelle D’Intorni (Alpes-Maritimes, 5e).

La récolte est donc moins importante qu’espéré par Jordan Bardella. Les intéressés se sont rattachés à la structure de financement personnelle d’Éric Ciotti, « À droite ! Les amis d’Éric Ciotti ». Même limité, cet apport est essentiel pour le RN dans sa stratégie de conquête du pouvoir : briser le « cordon sanitaire » qui le sépare de la droite et mettre en avant des personnalités susceptibles de participer à un gouvernement de cohabitation dirigé par Jordan Bardella.

Cette « union nationale » ne se réduit pas à des dissidents de la mouvance LR. On y trouve par exemple Charles-Henri Gallois (Nièvre, 1re), président d’un mouvement souverainiste pro-Frexit, « Reprenons le contrôle ! ». Et, surtout, des dissidents de Reconquête !. La préparation des législatives anticipées a en effet divisé le parti lancé par Éric Zemmour, qui fêtait pourtant l’élection de cinq parlementaires européens.

D’un côté, les proches de Marion Maréchal – quatre eurodéputés sur cinq – ont rejoint l’« union nationale » de Jordan Bardella, à l’image d’Agnès Marion (Val-d’Oise, 9e) ou de Patrick Louis (Rhône 9e), ex-parlementaire européen avec Philippe de Villiers.

De l’autre, Éric Zemmour reste à l’écart et revendique 330 candidats indépendants, contre 554 aux législatives de 2022. « Afin d’être certain de ne pas nuire aux autres candidats de droite engagés dans cette campagne », a avancé l’intéressé sur les réseaux sociaux. Quoi qu’il en soit, le RN est plus que jamais hégémonique à l’extrême droite.

La gauche unie mais Jean-Luc Mélenchon critiqué

Sur le papier, la gauche aborde le scrutin sous les mêmes auspices que celui de 2022. Des candidatures uniques dans la quasi-totalité des circonscriptions, le Nouveau Front populaire remplaçant la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes). Et un programme commun. Mais comparaison n’est pas raison.

Tout d’abord, l’union s’est élargie vers l’extrême gauche à la branche du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) dirigé par Philippe Poutou, lui-même candidat dans la première circonscription de l’Aude (Carcassonne). Aux législatives de 2022, LFI avait déjà présenté des candidats issus de l’extrême gauche trotskiste, mais en toute discrétion (six titulaires du Parti ouvrier indépendant, une suppléante de la Gauche révolutionnaire). La présence de l’ancien candidat à l’élection présidentielle Philippe Poutou, aux positions controversées sur les forces de l’ordre comme plus récemment sur le Hamas, possède cette fois une autre dimension. Localement, une partie du PS devrait d’ailleurs soutenir une autre candidature, celle d’Aurélien Turchetto, présenté par le Parti radical de gauche (PRG).

Ensuite, l’euphorie d’une union à gauche est vite retombée en raison des dissensions internes à LFI. Sa direction mélenchoniste a en effet décidé de ne pas réinvestir une poignée de députés jugés trop critiques vis-à-vis de Jean-Luc Mélenchon : Alexis Corbière, Raquel Garrido, Danielle Simonnet, Hendrik Davi, Frédéric Mathieu. Guillaume Ancelet, le président de « Picardie Debout ! », le mouvement régional de François Ruffin, n’a en outre pas été investi. Ces mises à l’écart ont renforcé les critiques vis-à-vis de l’ancien candidat à l’élection présidentielle, de plus en plus considéré comme un obstacle et non un atout pour une victoire de la gauche. Autrement dit, contrairement à 2022, impossible de faire campagne autour du nom d’un potentiel premier ministre.

Enfin, se pose la question de la cohérence d’un programme qui s’étend du centre gauche social-libéral, symbolisé par François Hollande, à la gauche et à l’extrême gauche antilibérales (LFI, PCF, NPA). Tout dépendra du rapport de force qui sortira des urnes entre le PS (31 sortants, 175 candidats) et LFI (75 sortants, 229 candidats).

La droite prouve qu’elle existe encore

La droite dispose-t-elle encore d’un espace idéologique et électoral ? Ce scrutin s’annonce décisif pour une famille politique dont l’éradication a été maintes fois annoncée depuis la recomposition politique de 2017. Plus que jamais, la voilà cernée des deux côtés.

Aux yeux du premier ministre macroniste Gabriel Attal, les électeurs ont en effet « trois choix » : « L’alliance menée par le Rassemblement national », « l’alliance menée par La France insoumise » ou un « troisième bloc » dont il se proclame le chef de campagne. Exit donc la droite, que le centre espère absorber. De fait, des responsables locaux de LR ont topé avec la majorité présidentielle dans plusieurs départements afin de former un « arc républicain ». C’était le cas dans les Hauts-de-Seine, dont la fédération est présidée par le député Philippe Juvin. La commission nationale d’investiture a cependant désavoué cet accord en désignant des candidats, notamment contre Gabriel Attal dans la 10e circonscription (Boulogne-Billancourt, Vanves, Issy-les-Moulineaux, Meudon).

De l’autre côté, la bataille politique et juridique avec Éric Ciotti, élu président du parti en décembre 2022, complique la donne. « Aucun accord d’appareil n’engage Les Républicains, martèlent les dirigeants de LR. Notre ligne a été fixée dès le départ : l’indépendance, dans la constance des combats de la famille politique de la droite. » Le parti a ainsi investi « près de 400 candidats », pour 468 aux législatives de 2022 (à l’époque 396 LR et 72 alliés UDI ou Les Centristes). Dont un face à Éric Ciotti.

Le maintien d’une présence équivalente aux autres blocs politiques constitue une première victoire pour la droite, qui mise sur l’implantation de ses élus : la plupart des électeurs auront bien à leur disposition un bulletin LR le 30 juin. L’absence d’un adversaire macroniste par là, ou lepéniste par ici, pourrait toutefois préfigurer des divergences entre les deux tours, ou une fois la nouvelle Assemblée nationale élue.

Le Figaro, no. 24826
Le Figaro, mardi 18 juin 2024 517 mots, p. 4

Politique

Une vingtaine de ministres déjà repartis en campagne

Gentilhomme, Célestine

Le coup de théâtre de la dissolution n'a pas seulement pris de court le camp présidentiel, mais aussi les ministres eux-mêmes. À moins de deux semaines des élections législatives, qui se tiendront les 30 juin et 7 juillet prochains, vingt-quatre d'entre eux, dont Gabriel Attal, sont déjà repartis en campagne pour briguer un siège de député - soit plus des deux tiers du gouvernement.

Le premier ministre se représente dans la 10e circonscription des Hauts-de-Seine, dont il est élu depuis 2017. Dans ce bastion macroniste, qui est l'un des rares à avoir placé Valérie Hayer en tête des élections européennes, le chef du gouvernement l'avait emporté facilement (59,85 %) face à une candidate socialiste en 2022. Malgré un accord avec une partie de la droite locale, Gabriel Attal aura sur sa route un candidat LR, comme l'a fait savoir le parti. Mais aussi l'entrepreneur franco-américain, Sébastien Laye, investi par le patron contesté de LR, Éric Ciotti, et soutenu par le Rassemblement national.

Dans le territoire voisin, longtemps acquis à la droite modérée, le ministre des Affaires étrangères, Stéphane Séjourné, tente pour la première fois sa chance dans la 9e circonscription des Hauts-de-Seine, qui comprend Boulogne-Billancourt. La porte-parole du gouvernement, Prisca Thevenot, défendra son siège dans la 8e circonscription du département francilien.

Trois membres du gouvernement se représentent dans les Yvelines : la ministre chargée de l'Égalité, Aurore Bergé (10e circonscription), sa collègue en charge des Relations avec le Parlement, Marie Lebec (4e circonscription) et le ministre délégué de l'Europe, Jean-Noël Barrot (2e circonscription). Dans son fief de Seine-et-Marne, Franck Riester (Commerce extérieur) retourne à la conquête de la 5e circonscription. Juste à côté, Frédéric Valletoux (Santé) repart sous les couleurs d'Horizons dans la 2e circonscription. Sa collègue Marie Guévenoux (Outre-mer) se représente dans la 9e circonscription de l'Essonne. À Paris, deux ministres vont tenter de sauver leurs sièges : le ministre de la Fonction publique, Stanislas Guerini (3e circonscription), et sa collègue des Entreprises, du Tourisme et de la Consommation, Olivia Grégoire (12e circonscription).

Sur les vingt-quatre ministres candidats, seuls treize le sont en dehors de la région francilienne. Parmi lesquels Gérald Darmanin (Intérieur), qui repart en campagne dans son bastion du Nord. Dans le Pas-de-Calais, Agnès Pannier-Runacher (Agriculture) brigue pour la première fois un mandat de député dans la 2e circonscription. Fadila Khattabi (Personnes handicapées) repart dans la 3e circonscription de Côte d'Or, comme Dominique Faure (Collectivités territoriales) dans la 10e de Haute-Garonne et Patricia Mirallès (Anciens Combattants) dans la 1re de l'Hérault.

Hervé Berville (Mer) remet son titre en jeu dans la 2e circonscription des Côtes-d'Armor, comme Sarah El Haïry (Familles) dans la 5e de Loire-Atlantique et Thomas Cazenave (Budget) dans la 1re de Gironde. Tandis que Sabrina Agresti-Roubache (Ville) candidate pour un second mandat dans la 1re des Bouches-du-Rhône, Marina Ferrari (Numérique) dans la 1re de Savoie et Roland Lescure (Industrie) dans la 1re des Français de l'étranger, qui comprend le Canada et les États-Unis. Tout comme Marc Fesneau (Agriculture) dans la 1re du Loir-et-Cher et Guillaume Kasbarian (Logement) dans la 1re d'Eure-et-Loir. C.G.

Le Monde
Idées, mardi 18 juin 2024 933 mots, p. 26
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16 juin 2024 - Le Monde (site web)

Entretien

Arthur Nazaret « Avec René Dumont, en 1974, l’écologie entre en politique »

Le journaliste raconte l’acte de baptême de l’écologie politique, la campagne présidentielle de ce lanceur d’alerte souriant, avec son pull rouge et son verre d’eau

Propos recueillis par Abel Mestre

Arthur Nazaret est journaliste à Politico, où il s’occupe des questions d’énergie et de climat. Il est spécialiste du mouvement écologiste.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la campagne de René Dumont, lors de l’élection présidentielle de 1974 ?

Pour la première fois, un candidat écologiste se présentait à une élection présidentielle. C’est l’acte de baptême de l’écologie politique, l’entrée de ce mouvement, qui n’en est pas encore vraiment un, dans l’arène politique. Cela raconte une campagne mais aussi une époque : celle du surgissement de la thématique écologiste, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, avec la mobilisation autour du parc de la Vanoise, le discours à Chicago de Georges Pompidou sur « la morale de l’environnement », la manifestation antinucléaire de Bugey, la création du ministère de l’environnement dont Robert Poujade est le premier titulaire, le lancement de journaux écologistes…

C’est une période très féconde où se mettent en place les éléments de ce que sera l’écologie politique. Et puis, le personnage de René Dumont est extraordinaire il a alors 70 ans. Cet agronome au parcours hors norme est particulièrement haut en couleur : il n’a pas peur d’aller au feu et annonce l’apocalypse en souriant. Il est à la fois très érudit et très fantasque.

Le récit de campagne montreun mois euphorique, avec un certain succès militant, mais un piètre résultat. La société françaisen’était pas prête ?

Dumont dit en substance que « la fête est finie », alors qu’on se trouve dans une période de croissance. Son discours n’est pas forcément audible. Menant une campagne atypique, il affirme ne pas être là pour gagner des voix mais pour réveiller les consciences. Il sème pour d’autres qui vont récolter. Il était écouté mais souvent moqué, notamment à gauche. En somme, il arrive un peu trop en avance sur son époque. Il faudra ainsi dix ans avant la création des Verts.

Par ailleurs, c’est un moment où la gauche est unie [François Mitterrand est le candidat des socialistes et des communistes]et pense pouvoir gagner. De ce fait, la démarche de René Dumont n’est pas toujours comprise ; lui-même, d’ailleurs, a peur de gêner François Mitterrand. Enfin, l’électorat sensible à ces questions est pour partie libertaire et ne veut pas participer à ce qu’ils appellent la « mascarade électorale ».

Dumont a un côté amateur, maisil assimile les codes de la politique moderne. Son pull-over rouge, le verre d’eau ont marqué les esprits…

C’est un candidat modeste avec un petit score, mais qui connaît une percée médiatique réelle, notamment en raison du fait que beaucoup de journalistes, y compris de grandes rédactions, lui donnent les codes. Il manifeste un côté théâtral, un souci de la mise en scène, ce qui lui a d’ailleurs été reproché. Il en fait parfois trop.

A la lecture, nous sommes frappés des points communs avec l’écologie politique actuelle. Etait-il un précurseur ou ce courant n’a-t-il pas suse renouveler ?

Dumont est un prophète et un héritier. Il popularise des thèmes dans l’air au début des années 1970 : place de la voiture, pollution, refus du patriarcat, critique de la croissance infinie dans un monde fini, nucléaire. Ce dernier thème est le socle du mouvement écologiste et a cimenté ce mouvement disparate. Dumont a, en outre, porté le fer sur le tiers-monde, question un peu délaissée aujourd’hui. Les Verts n’ont pas repris aveuglément tout ce qu’il disait, délaissant la question de la surpopulation, qui était primordiale pour Dumont. En 1974, il n’y a pas de doctrine, Dumont avance en lanceur d’alerte. Depuis cette époque, les Verts ont opéré un mouvement d’institutionnalisation, avec une revendication du pouvoir et la mise sur pied d’une doctrine plus complexe.

Au mitan des années 1970, le milieu écolo bouillonne : de nombreux intellectuels s’y intéressent, les journalistes sont très présents, des journaux s’en réclament (« Le Sauvage », « La Gueule ouverte »). A l’heure actuelle, c’est l’inverse : l’écologie est sortie de son ghetto politique mais n’a plus autant de relais dans la société civile. Comment l’expliquer ?

Nous avons tout de même, aujourd’hui, Pierre Charbonnier, Andreas Malm, l’héritage de Bruno Latour, Jean-Baptiste Fressoz, et un petit bouillonnement autour de certaines maisons d’édition, notamment. La campagne de Dumont symbolise les années de printemps, celles où tout semble pouvoir fleurir, c’est encore le prolongement du grand rire libérateur de Mai 68. Le slogan de campagne, « L’utopie ou la mort », correspond à cela. Après, ce sera le recroquevillement de la décennie 1980, les « années d’hiver », comme les a appelées le philosophe Félix Guattari.

Dumont est-il une référencechez les écologistes ?

Oui et non. Pour commémorer les 40 ans de la campagne, il y a dix ans, peu de choses ont été organisées. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’ils le redécouvrent. Un événement est prévu en juin à Montargis [où a grandi René Dumont]. De son côté, la Fondation de l’écologie politique numérise des documents. La mémoire est entretenue. Jean-Luc Mélenchon l’a cité, tout comme la députée « insoumise » Aurélie Trouvé, ancienne dirigeante d’Attac, dont Dumont a été cofondateur. Enfin, L’Utopie ou la mort a été réédité par le Seuil, en 2020.

Libération
mardi 18 juin 2024 134 mots, p. 11

AUTRE

Assemblée nationale Le futur président sera élu le 18 juillet

En bref

Tout ça nous paraît encore très loin mais il faut bien se préparer. Les futurs députés, élus le 7 juillet, éliront à leur tour le prochain ou la prochaine présidente de l'Assemblée nationale le 18 juillet, selon un calendrier communiqué par le Palais- Bourbon. C'est ainsi que s'ouvrira la 17e législature de la Ve République. La titulaire sortante, Yaël Braun-Pivet (Renaissance), de nouveau candidate dans les Yvelines, a rendu son titre en même temps que son mandat de députée à la suite de la dissolution. La couleur politique du futur quatrième personnage de l'Etat est hautement incertaine, alors que plusieurs élus s'attendent à ce que les prochaines législatives donnent naissance à une Assemblée nationale entravée entre trois blocs politiques se faisant face.

La Croix, no. 42947
Éthique, mardi 18 juin 2024 1532 mots, p. 20,21
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17 juin 2024 - La Croix (site web)

Être majeur ou mineur, une question cruciale pour un migrant

Nathalie Birchem

L’an dernier, près de 67 000 jeunes migrants se sont présentés aux départements comme mineurs

non accompagnés. S’ils sont reconnus mineurs,

ils peuvent être pris en charge par l’Aide sociale

à l’enfance. Mais pour cela, leur âge doit être évalué au cours d’un long processus qui ne respecte pas toujours les droits de l’enfant.

Il se tient la tête entre les mains et s’exprime d’une voix monocorde. Il n’a pas de barbe au menton. Ce n’est plus tout à fait un gamin, mais ce n’est pas encore un adulte. Quel âge a au juste celui qu’on appellera Mory ? Moins ou plus de 18 ans ? C’est à cette question que va devoir répondre Alexandre, l’un des évaluateurs de l’Accueil mineurs non accompagnés de Paris (Amna), géré par l’association France Terre d’asile pour le compte de Paris. Son objectif : déterminer si les jeunes qui se présentent à son guichet sont mineurs. Et s’ils peuvent, à ce titre, être logés, nourris, soignés et éduqués par l’Aide sociale à l’enfance, comme la loi l’y oblige pour tout enfant en détresse.

Comment savoir ? Mory, qui est Guinéen et dont les réponses en malinké sont traduites par une interprète au téléphone, a apporté un acte de naissance, selon lequel il est né en 2008 et a 15 ans et 7 mois. Le jeune homme est allé dans une école coranique dès l’âge de 7 ans. Il s’est arrêté à la fin de la classe de sixième, car à la mort de son père, sa mère a été chassée de sa belle-famille. Il a ensuite pris la route en septembre 2023 avec le fils d’un voisin en passant par l’Algérie, la Tunisie, l’Italie et la France. Question après question, Alexandre tente de retracer la chronologie de la vie de Mory, et de voir si les dates et les faits peuvent correspondre. Combien de sourates connaît-il ? En quelle classe était-il au moment du Covid ? Ou lors du coup d’État de 2021 ? Ou quand son club de foot préféré, le FC Barcelone, a joué contre le PSG ?

À la fin de l’entretien, Alexandre recommande à Mory de voir le médecin de l’Amna avant de retourner dans le foyer où il est pris en charge durant son évaluation. « Il n’a clairement pas 21 ans, mais je ne suis pas sûr qu’il ait 15 ans et 7 mois », estime-t-il. La date de naissance de sa mère, qui indique qu’elle l’aurait eu à 53 ans, l’intrigue. Tout comme l’âge que les enfants sont censés avoir en fin de sixième dans le système scolaire guinéen, qui ne correspond pas à l’âge de Mory en 2023. Mais difficile de conclure pour autant qu’il a plus de 18 ans. À l’issue d’une réunion de coordination, l’Amna optera par un « plaide au doute » : autrement dit, l’absence de certitude doit bénéficier au jeune homme. Mory sera donc reconnu mineur et pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance.

Le jeune garçon a eu de la chance. Selon Départements de France (DF), près de 67 000 personnes se sont présentées comme mineurs non accompagnés en France en 2023 (48 % d’augmentation en deux ans). Mais seulement 23 % ont été reconnues mineures, selon une « mission flash » sur 71 des 103 départements. Des chiffres très bas si on les compare au taux de minorité de 56 % signalé par un rapport d’inspection publié en 2018. L’évaluation de l’âge des jeunes migrants pose de nombreuses questions. Tout d’abord, elle n’a pas toujours lieu comme elle le devrait. « Alors que c’est une obligation légale, au moins treize départements ont annoncé qu’ils arrêtaient les évaluations», dénombre Elsa Faucillon, députée PCF et corapporteure d’une mission d’information sur les mineurs non accompagnés qui doit rendre son rapport prochainement.

« J’ai voté une motion dans ce sens pour alerter sur la situation, même si on a continué à accueillir car la loi nous y oblige », se défend Florian Bouquet, impliqué sur ces sujets à DF et président du Territoire de Belfort. « Au niveau national, 21 % des enfants confiés à l’ASE sont des mineurs non accompagnés. Cela embolise complètement le système. Dans mon département, nous avons des enfants du cru que nous ne pouvons pas protéger car nous n’avons plus de places. »

La quasi-totalité des départements, sauf Paris et la Seine-Saint-Denis, ont désormais recours au tout nouveau fichier d’appui à l’évaluation de la minorité (AEM). « Ce fichier est très positif car il nous permet de voir si le jeune est déjà connu comme majeur, ça évite que ceux qui ont déjà été déboutés ne retentent leur chance ailleurs »,reprend Florian Bouquet. Chez moi, quand c’est le cas, je le note majeur tout de suite et la préfecture lui délivre une obligation de quitter le territoire.» Sauf que « ce n’est pas l’esprit de la loi, qui dit que la correspondance AEM n’est qu’un élément parmi d’autres et qu’il doit y avoir une évaluation », rétorque Blandine Quevremont, coordinatrice de la plateforme de défense des MNA Infomie. « Vous pouvez très bien avoir un jeune qui apparaît comme majeur parce qu’il est arrivé en avion avec un faux passeport, qui indiquait un autre âge que le sien. »

Même si un jeune arrive à passer ces étapes et à faire l’objet d’une évaluation en bonne et due forme, d’autres écueils l’attendent. « On constate que les garanties imposées par la loi ne sont pas toujours respectées, poursuit Blandine Quevremont. Normalement, le jeune a le droit à un interprète. Or il n’y en a pas toujours, ou pas dans la bonne langue, ou alors au téléphone où l’on perd beaucoup en qualité de la communication. En théorie, l’évaluation doit aussi être pluridisciplinaire et mêler des compétences sociales, juridiques, médicales, psychologiques… Or souvent, il y a un seul évaluateur et on ne sait pas qui intervient derrière. » Surtout, déplore Agathe Nadimi, fondatrice des Midis du Mie (Mineurs isolés étrangers), association parisienne qui aide les jeunes déboutés, les entretiens sont menés « à charge ». « Ce que cherchent les évaluateurs, ce sont des incohérences entre la chronologie et l’âge. Pour cela, on pose aux jeunes des questions auxquelles ils ne savent pas répondre. Nous-mêmes, nous ne saurions pas répondre si on nous demandait où on était année après année pendant notre enfance ! »

Déterminer l’âge exact à partir d’un récit de vie est en fait un « travail quasi impossible », selon Blandine Quevremont. « C’est pour cela que le Comité des droits de l’enfant de l’ONU, dans un avis du 6 février 2023, a recommandé que ce soit le document d’état civil qui prime. Or beaucoup de jeunes n’en ont pas quand ils arrivent en évaluation, et on ne les aide pas à en obtenir. En plus, on ne croit pas toujours ceux qui en ont. Pourtant, le Comité des droits de l’enfant recommande que ces documents soient considérés comme authentiques pour peu qu’ils soient reconnus par l’administration du pays d’origine, ce que la France ne respecte pas. » La possibilité de faire un recours auprès d’un juge des enfants n’est pas toujours connue des jeunes déboutés. Cela peut pourtant être déterminant.

« Avec mes collègues, on constate qu’environ la moitié de jeunes que l’on suit obtiennent finalement la reconnaissance de leur minorité, car on fait un gros travail pour présenter à la justice des documents qui tiennent la route », explique Catherine Daoud, avocate de l’antenne des mineurs du barreau de Paris. Il arrive aussi que les juges des enfants demandent des tests osseux. L’avocate y est plutôt réticente, à cause d’une marge d’erreur de plusieurs années, mais consent à le faire « quand on n’a que ça ».

Autre problème : à mesure qu’avancent ces démarches, ce qui prend souvent des mois, les intéressés se rapprochent bel et bien des 18 ans. Or, contrairement à ce que recommande le Comité des droits de l’enfant, la France ne prévoit pas de mettre à l’abri les migrants en recours. « Ce sont des très jeunes gens qui se retrouvent livrés à eux-mêmes et doivent se débrouiller pour trouver un toit, manger, se soigner et échapper à tous les dangers de la rue, explique Agathe Nadimi, des Midis du Mie. Après six mois de rue, certains sont complètement fracassés. »

Même ceux qui sont reconnus comme mineurs ne sont pas toujours au bout de leurs peines. Car ils peuvent alors être envoyés dans un autre département. Et là, reprend Blandine Quevremont, « même si c’est totalement interdit par la loi depuis 2022, certains départements sont tentés de réévaluer le jeune. Surtout s’il vient de Paris et de Seine-Saint-Denis, qui n’utilisent pas le fichier AEM ».

Libération
mardi 18 juin 2024 557 mots, p. 8,9

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

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17 juin 2024 - Libération (site web)

A Reconquête, l'esprit de défaite domine

N.Ma

Le parti d'Eric Zemmour, qui a cru la semaine dernière participer au rêve d'union des extrêmes droites de son fondateur, ressort très divisé des européennes.

Et maintenant, l'ombre et l'indifférence. Après quelques jours d'ascenseur émotionnel la semaine dernière, pendant lesquels les cadres de Reconquête ont cru enfin participer à leur rêve d'union des extrêmes droites avant de se réveiller pour s'étriper copieusement, la poussière est retombée dans la soupente zemmourienne. Ceux qui restent comptent les bouses. «Ça a été très dur la semaine dernière mais on sort de la tempête, on réussit l'énorme exploit d'aligner 330 candidats en quatre jours, soupire Sarah Knafo, députée européenne depuis huit jours. J'ai beaucoup d'admiration pour nos candidats et pour nos militants. Sans triomphalisme, le parti tient bon.» Faute d'avoir pu investir plus de champions, le mouvement fait mine de payer son écot au front constitué autour de Marine Le Pen. «Nous aurions pu concourir dans toutes les circonscriptions, mais il ne sera jamais dit que nous ayons fait quoi que ce soit qui puisse favoriser une victoire de l'islamo-gauchisme que j'ai combattu sans relâche pendant trente ans», écrivait dimanche soir Eric Zemmour, qui a lui-même renoncé à se parachuter à nouveau, deux ans après son élimination au premier tour de la très favorable circonscription de Cogolin. Autre reliquat du bureau exécutif, Stanislas Rigault n'ira pas non plus chercher une nouvelle défaite après les émotions des dernières semaines. Chacun lèche ses plaies en attendant d'y voir plus clair. Le parti a de l'argent, conserve l'immense majorité de ses cadres. De quoi vivoter jusqu'à jusqu'à quand ? Un cadre relativise : «On est dans la merde, mais on l'est pas tellement plus qu'on ne l'était le 8 juin au soir. La seule différence, c'est qu'on a eu un espoir de faire l'union.»

Du côté de Marion Maréchal, les prochaines semaines risquent d'apporter leur lot de nouveautés. Si elle n'a pas gardé l'appareil, la tête de liste du parti aux européennes (qui a recueilli 5,5% des voix) emporte trois députés européens, en plus d'elle-même, auxquels, assez comiquement, Zemmour a demandé de rendre leur mandat. Omettant de se rappeler qu'envers les ralliés venus du RN, il n'avait pas eu la même exigence. A quoi pourraient s'ajouter quelques très proches, comme Thibaut Monnier ou Agnès Marion, recasés dans des circonscriptions RN sous bannière «union nationale». Chez Zemmour, on hurle à la combinaison. S'il n'est pas question de se fondre au sein de la maison frontiste, la nièce de Marine Le Pen semble prête à constituer une forme de petit parti satellite au sein de la coalition d'extrême droite. Pour la patronne du RN, c'est presque tout bénef. Après avoir fait imploser Reconquête, elle garde sa nièce sous le coude, d'où elle la ressortira un jour où sa forte notoriété pourra lui être utile.

Pendant ce temps, zemmouriens et marionistes continuent de s'écharper sur Twitter, à coups de comptes anonymes, de théories du complot et d'invectives. Chaque camp tient l'autre pour responsable de l'échec de l'union. Les attaques les plus rudes viennent de Reconquête, qui a besoin de conserver sa base. Seule une poignée de cadres locaux auraient déserté. «Ça s'est fait dans la douleur mais au moins c'est résolu, on est passé sur une autre séquence», relativise Stanislas Rigault, pour qui c'était peut-être déjà, à 25 ans, la dernière danse.

Le Monde
élections législatives, mardi 18 juin 2024 1131 mots, p. 9
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17 juin 2024 - La Matinale du Monde

Des électeurs du Loiret prêts à « renverser la table »

La 5e circonscription, qui avait élu un député Renaissance avec 11 voix d’avance en 2022, pourrait basculer au RN

Raphaëlle Rérolle

Fleury-les-Aubrais (Loiret) - envoyée spéciale - Quand on lui demande son âge, Olivier Fontaine éclate de rire : « Le même que Brad Pitt » à quelques mois près : 61 ans, donc, et le sens de l’humour, vu le décor dans lequel ce chômeur de longue durée promène son vieux chien. Autour de lui, la cité des Andrillons regroupe des HLM décatis. Situé à deux pas du centre-ville de Fleury-les-Aubrais, l’ensemble fait partie d’un quartier prioritaire de la politique de la ville, autrement dit l’une des trois poches de pauvreté que compte cette agglomération du Loiret, en lisière d’Orléans. Sur ce territoire où vivent 21 500 personnes, des rangées de constructions sans charme ont poussé en désordre le long du nœud ferroviaire des Aubrais. Aux cheminots de l’après-guerre s’est ajoutée une population plutôt jeune et modeste, composée de 15,4 % d’étrangers en 2020, selon l’Insee.

Avant d’atterrir aux Andrillons, dans l’appartement bien tenu qu’il occupe avec son fils de 21 ans, Olivier Fontaine a exercé différents métiers, de directeur commercial jusqu’à chauffeur-livreur. L’homme est originaire d’une famille aisée de Versailles, il a le verbe haut et le contact facile.

Apercevant, de loin, la maire socialiste de la commune, il la hèle par son prénom. Carole Canette est une quinquagénaire proche de ses administrés, qui se démène pour améliorer la vie des habitants, à commencer par leur accès aux services publics. Ce qui n’a pas empêché M. Fontaine de se précipiter à l’hôtel de ville, dès le 10 juin, pour essayer de s’inscrire sur les listes électorales afin d’apporter sa voix au Rassemblement national (RN). Pas question, cette fois, de voter en faveur du Parti socialiste, comme il l’a fait des années durant. Il exprime son choix sans réticence. Comme si le résultat du parti d’extrême droite aux européennes (27,5 % des suffrages à Fleury, 34,8 % à l’échelle du département, 40,9 % dans la circonscription) lui donnait soudain des ailes. Pour lui, comme pour nombre de Fleuryssois, la victoire de la tête de liste du RN, Jordan Bardella, semble avoir ouvert des horizons. Des pudeurs sont tombées, des barrières se sont ouvertes. Une aide-soignante d’origine algérienne qui a voté pour la candidate Renaissance s’inquiète déjà de voir ses voisins « changer d’attitude depuis le 9 juin ».

« Inaction des politiques »

Il ne s’agit pas à proprement parler d’espoir chez ceux qui soutiennent le RN – la plupart des personnes interrogées se font peu d’illusions sur l’amélioration de leurs conditions de vie –, mais d’une colère rappelant celle des « gilets jaunes » : contre la baisse du pouvoir d’achat, l’insécurité, les déserts médicaux et surtout, ces « élites » dont Emmanuel Macron serait l’emblème. Un mélange de revanche et d’excitation, où le fatalisme cohabite avec un sentiment de puissance éphémère. « Après tout, le RN est le seul parti qu’on n’ait encore pas essayé », finissent-ils par lancer. Dans cette rhétorique, il s’agit de « renverser la table », comme l’explique Patrick, 63 ans, au bar d’un restaurant de quartier. Cet ancien fonctionnaire territorial préfère cacher son nom de famille car il est en congé de longue maladie. « J’ai voté pour Giscard en 1981, ajoute-t-il, mais maintenant, je choisis le RN, après cinquante ans d’inaction des politiques, qui n’ont rien fait pour arrêter le bordel. » Derrière le comptoir, la patronne opine du chef. Fille d’un immigré marocain, cette trentenaire a beau se déclarer abstentionniste, on comprend qu’elle a déjà voté pour le RN. Elle entend rester anonyme pour ne froisser ni les clients ni son pèrequi « a toujours été de gauche et s’est battu pour avoir le droit de vote ». Patrick habite pourtant la Bustière, « le plus beau quartier de Fleury », dit-il. « Mais quand on regarde ce qui se passe ailleurs…L’insécurité risque de nous gangrener. » Les images vues à la télévision, celles des faits divers violents ou des actes d’incivilité, pèsent plus lourd dans sa décision que la réalité vécue.

Pour Olivier Fontaine, en revanche, ces problèmes font partie du quotidien. Il désigne les espaces verts, en contrebas de son balcon : « Jusqu’à récemment, j’avais la vue directe sur un point de deal. » Menée par les services de l’Etat, une opération « Place nette » a éloigné ce trafic vers le centre commercial, 2 kilomètres plus loin, mais la peur ne s’est pas envolée pour autant. Depuis, les bandes des quartiers voisins ont commencé à se battre afin de reprendre le marché.

Dans l’esprit des électeurs du RN, cette insécurité semble avoir une origine unique, implicite même lorsqu’elle n’est pas clairement formulée : l’immigration. En souhaitant l’arrivée au pouvoir du parti d’extrême droite, Olivier Fontaine aspire donc à « une reprise en main du phénomène et[à] une véritable exécution des obligations de quitter le territoire[français] » prononcées par les préfets.

N’allez pas lui dire, pourtant, qu’il est raciste. D’abord, explique-t-il, ses deux filles aînées sont métisses. De plus, il cohabite en paix avec ses voisins. Enfin, et il insiste là-dessus : « Je n’ai aucun problème avec les anciennes générations. Seulement avec les jeunes. »

L’autre grand sujet d’exaspération, qui surgit dans la conversation, ce sont les « abus » en matière de droits sociaux. « Quand on me parle des familles monoparentales et de leurs difficultés, je rigole, lance M. Fontaine.  Le soir, je croise le mari de ma voisine sud-africaine qui va la rejoindre en catimini. Et ce n’est pas un cas isolé. »La mairie, de son côté, confirme que le taux d’occupation réel des appartements ne correspond pas aux chiffres officiels, déterminants pour les dotations versées par l’Etat.

Dans un contexte d’inflation, remarque M. Fontaine, ces fraudes seraient un ferment de vote en faveur de l’extrême droite. « Y compris chez les Africains », soutient-il. Pour preuve, il appelle son copain Merry Ngreppe, domicilié trois étages plus haut. A 32 ans, ce cadre informatique né en République centrafricaine vient de retrouver du travail. Naturalisé français, il n’a pas de mots assez durs pour dénoncer « un système qui encourage à ne pas travailler », mais aussi réclamer « la priorité aux Français », notamment pour les logements sociaux. A ses yeux, du reste, ladite préférence devrait s’étendre aux questions internationales : « Je suis pour que l’Ukraine puisse se défendre, martèle-t-il, mais avec quoi ? Où prendra-t-on ces milliards ? Faut-il les aider au détriment de notre système social ? » En ce qui le concerne, il projette non seulement d’adhérer au RN, mais de militer pour ce parti.

Le Monde
élections législatives, mardi 18 juin 2024 1582 mots, p. 3
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17 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

entretien

Olivier Faure : « Il faut sortir de cette histoire des gauches irréconciliables »

Le premier secrétaire du Parti socialiste rappelle que le Nouveau Front populaire a l’ambition de rassembler tous les progressistes, au-delà des partis

propos recueillis parLaurent Telo propos recueillis parLaurent Telo

Le Nouveau Front populaire vit des premières heures agitées. Vendredi 14 juin, La France insoumise (LFI) annulait cinq investitures, dont celles d’Alexis Corbière, de Raquel Garrido et de Danielle Simonnet, critiques envers la ligne du parti. Dimanche, l’« insoumis » Adrien Quatennens, condamné pour violences conjugales, renonçait à sa candidature. Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste (PS), réagit.

Où en est le Nouveau Front populaire ?

Le Nouveau Front populaire [NFP] est un immense espoir qui se lève. En témoignent les dizaines de milliers de gens qui ont défilé en France ce week-end, qui refusent l’extrême droite et veulent renouer avec une autre vision, joyeuse, égalitaire, émancipatrice, fraternelle. Ce qui paraissait impossible il y a une semaine, devient de nouveau envisageable face à l’urgence et au danger de l’extrême droite. Maintenant, à chacun de se mettre à la hauteur du moment.

La non-investiture des cinq candidats La France insoumise fragilise-t-elle le NFP ?

Cette décision la dessert en créant un doute sur l’idée que le NFP puisse camoufler des règlements de comptes au sein d’une formation politique. Mais personne ne peut remettre en cause le NFP qui ne nous appartient déjà plus. Il n’est la propriété de personne ou, plus exactement, il est celle de tous ceux qui se rassemblent. Sur les marchés, les citoyens que je croise sont nombreux à me dire : « Protégez-nous de ce cauchemar si le Rassemblement national arrive au pouvoir. » Pour nombre de nos compatriotes, l’arrivée de l’extrême droite est une menace directe.

Avez-vous parlé avec Manuel Bompard, coordinateur de LFI, depuis le déclenchement de la polémique ?

Oui, dès vendredi soir. Je lui ai dit ce que je pensais de ces évictions. C’est certes le privilège de LFI de choisir ses propres candidats, mais aujourd’hui, avec le NFP, toutes les décisions des uns ont des conséquences sur l’ensemble. On ne se prive pas de talents parce qu’ils ne sont pas exactement dans la ligne.

Néanmoins, allez-vous faire campagne avec les exclus s’ils se présentent ?

Ils ont mon soutien, mon affection et mon amitié car ils ont été de tous les combats avec nous. Je partage ce qu’a dit [le député LFI sortant de la Somme]François Ruffin : « Les purgés doivent être soutenus, mais l’accord doit tenir. »

Pour quelle raison la durée de vie du NFP serait-elle plus longue que celle de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale ?

Parce que le NFP n’est pas la Nouvelle Union populaire écologique et sociale [Nupes], qui était un accord entre partis politiques. Là, c’est différent. Nous devons produire de l’inédit. Au lieu d’un repli sur soi, il faut nous ouvrir à la société civile organisée : aux syndicats, aux ONG, au monde de l’économie solidaire, aux personnalités engagées, etc. Les partis structurent la vie politique, mais ne structurent plus la société elle-même. Le NFP, pour moi, ce n’est pas un partage entre quelques formations politiques, cela n’aurait aucun sens, ni assez de poids pour conjurer la montée de l’extrême droite. Nous devons nous dépasser pour retrouver une puissance comparable à celui du Front populaire de 1936.

Lorsque nous aurons une majorité à l’Assemblée, il faudra former un gouvernement qui mêle des personnalités issues du monde politique, mais aussi de la recherche universitaire, des associations, des syndicalistes… Pourquoi ne pas associer, par exemple, des représentants d’associations qui luttent contre la pauvreté ou des experts du GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] ? Nous devons avoir beaucoup d’ambitions, mais aussi la modestie de reconnaître que le niveau de l’extrême droite est aussi notre échec. Nous ne devons plus avancer seuls. Ni avant l’élection ni ensuite dans l’exercice du pouvoir. [Le président de la République, Emmanuel] Macron a méprisé toute forme de dialogue avec la société. « Gilets jaunes », intersyndicale pendant la réforme des retraites, Nouvelle-Calédonie… Même la dissolution a été le fruit d’une décision solitaire. Jupiter, c’est fini !

Emmanuel Macron qualifie le NFP d’attelage contre-nature…

Le NFP couvre large, de Jean-Luc Mélenchon [leader de LFI] jusqu’à François Hollande [ancien président de la République (2012-2017)], face à une menace qui peut créer de l’irréversible et menacer l’idée républicaine. Face au péril de l’extrême droite, aucun progressiste ne devrait faire la fine bouche. Personne n’est de trop dans ce combat. Chaque voix qui manquera deviendra une voix pour l’extrême droite. On n’a pas le choix. La candidature de François Hollande [en Corrèze] dit quelque chose de simple : toute la gauche se retrouvera toujours au rendez-vous du combat contre l’extrême droite. Il nous faut sortir de cette mauvaise histoire des gauches irréconciliables. Il y a toujours eu des divergences. Mais la gauche et les écologistes ont toujours su se retrouver sur l’essentiel.

Comment convaincre un électeur qui a voté pour Raphaël Glucksmann aux élections européennes de voter pour un candidat « insoumis » ?

Alors qu’il a dû supporter une campagne rude, avec des attaques de LFI qui ont pu confiner à l’irréparable, Raphaël Glucksmann [vainqueur à gauche des européennes] a fait le choix du NFP et a jeté ses rancœurs à la rivière. Il fallait une vraie grandeur d’âme pour accepter cette alliance large au sein du NFP. Sur le fond, chacun devra se référer à ce qui a été signé cette semaine sur l’Ukraine, le racisme antimusulman, l’antisémitisme. Concernant les accusations d’antisémitisme contre LFI, le seul projet auquel je me réfère est le projet NFP, qui refuse toute forme de faiblesse sur ce sujet. Et puisque aujourd’hui, tout le monde se réfère au Front populaire de 1936, rappelons que la situation de départ n’était pas plus simple : le PCF [Parti communiste français]et la SFIO [Section française de l’Internationale ouvrière, les socialistes de l’époque] étaient dans un moment de tension extrême. Le PCF était né d’une scission de la SFIO au congrès de Tours, en 1920… A l’époque, le PCF était soumis au Kremlin… Eh bien, ils se sont unis et aujourd’hui, leur héritage est notre patrimoine commun.

Quid de l’incarnation du NFP ? En cas de victoire, la logique électorale enverrait un représentant de LFI, qui domine le NFP, à Matignon…

Que les futurs élus, au nom du NFP, choisissent collectivement, au lendemain de leur élection, le nom de celui ou celle qui ira à Matignon. Il faut rompre avec la logique présidentielle qui a fini par s’imposer à tous les étages. La notion d’équipe a disparu au profit d’une forme jupitérienne du pouvoir. Peut-on encore accepter que ce soit un individu qui détienne tous les leviers ? Le NFP ne sera pas la propriété d’une ou d’un seul. Aucune ambition personnelle ne doit s’imposer à notre ambition collective. Cette règle que je fixe aux autres, je me l’impose à moi-même. Assez de batailles égotiques !

Jean-Luc Mélenchon peut-il être celui-là ? Ou est-ce le moment de tourner définitivement la pagedu leader « insoumis » ?

Quel est le bon profil ? Une personnalité ayant la capacité à rassembler et à faire travailler l’ensemble de la coalition et une capacité à fédérer le pays autour d’une vision. Le pays est fracturé, « archipelisé ». Le profil clivant de Jean-Luc Mélenchon ne correspond pas à ce moment. Jean-Luc Mélenchon l’a déjà admis, dimanche à la télévision, en reconnaissant qu’il n’était pas la solution et qu’il ne souhaitait pas devenir un problème.

Vos contradicteurs jugent le programme économique présenté par le NFP dangereux pour la France…

Le gouvernement va retrouver les vieilles ficelles pour disqualifier ses adversaires. Il me semble que la note de la France a été dégradée sous le gouvernement Attal. Est-il légitime à nous donner des leçons ? La gauche au pouvoir n’a jamais été dégradée par les agences de notation et cela ne l’a pas empêché de réaliser de grands projets comme les 35 heures, qui ont révolutionné notre rapport au temps. Sous Emmanuel Macron, ce sont 50 milliards d’euros par an qui se sont volatilisés sous forme de cadeaux fiscaux aux plus riches. C’est ce gouvernement qui a vidé les caisses.

Sa volonté inébranlable de ne pas taxer les superprofits est un scandale permanent. Comment expliquer aux Français qu’ils doivent se serrer la ceinture quand ils voient la fortune d’une poignée de nantis se démultiplier d’année en année ? Une fois au pouvoir, nous devrons engager un dialogue avec les forces sociales et nouer un compromis utile avec le patronat pour lutter contre les inégalités, le dérèglement climatique, sans mettre en danger notre compétitivité.

Excusez-moi, mais on est en train d’oublier la puissance de l’extrême droite. C’est elle qui est en situation de l’emporter. Je constate que, depuis sept ans, le pouvoir en place a passé plus de temps à taper sur la gauche radicale, qui a fait 9,9 % aux élections européennes, qu’à combattre l’extrême droite, à 40 %. C’est quand même fascinant. La menace, c’est l’extrême droite. Aucun progressiste ne peut être dupe de ce qu’ils sont, de leur matrice originelle dont ils ne se sont jamais départis : leur racisme et leur antisémitisme.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mardi 18 juin 2024 875 mots, p. AUJM8
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18 juin 2024 - Le Parisien

« Tout peut encore se passer », veut croire Emmanuel Macron

Dimanche soir, le président a réuni des ministres et les leaders de la majorité pour acter la stratégie électorale, répétant son intention de présenter son camp comme celui du vote utile face aux extrêmes.

Olivier Beaumont

« J'ai reçu un appel d'invitation dimanche matin. Je me demande pourquoi je suis venu », lâche, encore dépité, un participant à la réunion de travail organisée dimanche soir par Emmanuel Macron. Tout juste après l'heure limite de dépôt des candidatures pour les élections législatives, le chef de l'État a réuni quelques ministres et chapeaux à plume de la majorité pour faire le point sur les investitures et acter la stratégie des prochains jours. Autour de la table, Gabriel Attal, une poignée de membres du gouvernement (Gérald Darmanin, Bruno Le Maire, Rachida Dati), la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, et les chefs des partis alliés, notamment François Bayrou (MoDem), Édouard Philippe (Horizons) et Hervé Marseille (UDI). Et ce constat partagé par plusieurs d'entre eux en sortant : « J'ai comme l'impression que le président n'avait pas grand-chose à nous dire, à part de rappeler que nous sommes le seul vote utile face aux extrêmes. Mais c'est ce qu'on dit déjà tous depuis une semaine... » y va un pilier de l'exécutif.

Mais le rendez-vous - tenu en une heure quinze, montre en main - a d'abord été l'occasion d'acter que la majorité ne présenterait pas de candidature dans 65 circonscriptions, notamment dans le Val-de-Marne où le LR compatible Vincent Jeanbrun est candidat, et dans l'Essonne avec le député PS sortant Jérôme Guedj. « Il n'y avait pas à godiller plus longtemps. Là où on a des candidats implantés qui peuvent faire barrage aux extrêmes, on les laisse tranquilles », y est ainsi allé le président de la République, selon des propos rapportés par un des convives.

« Ni LFI et ses associés ni le RN et ses associés »

« En gros, on n'a pas mis de candidat là où on n'était pas en situation de se qualifier pour le second tour. Et, dans ces circonscriptions-là, notre ligne, c'est ni LFI et ses associés ni le RN et ses associés, donc on soutient le candidat républicain », appuie un stratège de l'exécutif. Quant à François Hollande, s'il n'aura pas d'adversaire de la majorité face à lui dans la 1 re circonscription de Corrèze, c'est, justifie-t-on, en raison de son statut d'ancien chef de l'État. Mais qu'en a pensé Emmanuel Macron quand il a appris cette nouvelle samedi matin ? « Honnêtement, il s'en fout. C'est d'abord un sujet pour Hollande, pas pour lui », lâche un de ses soutiens. Pas si désintéressé que ça néanmoins, puisque Gabriel Attal a précisé lundi matin sur RTL que la majorité soutiendrait le candidat de droite face à l'ancien président...

Dans ce grand tour de table élyséen, chacun y est surtout allé de son humeur pour témoigner pêle-mêle de « l'état de sidération qui continue de traverser le pays depuis l'annonce de la dissolution il y a une semaine » (François Bayrou), mais que « sur le terrain nos candidats y vont à fond, sans esprit de défaite malgré les vents contraires » (Bruno Le Maire). Édouard Philippe, lui, a insisté sur un point à faire valoir dans cette campagne : le fait d'« incarner le camp du sérieux budgétaire », de la baisse d'impôt, donc « la crédibilité », là où les adversaires sont accusés d'avoir la dépense publique folle. Et Macron de rebondir sur des éléments de langage déjà largement utilisés depuis la fin de semaine dernière : « On a quand même face à nous un camp à 100 milliards et un autre à 300 milliards. »

En privé, le chef de l'État fait un pari : celui d'une forte participation les 30 juin et 7 juillet, qui pourrait, à ses yeux, témoigner d'une volonté des Français à faire barrage aux extrêmes. D'où l'idée de déployer dans les jours à venir une stratégie de communication pour un « vote utile dès le premier tour » : « Regardez ce qu'il s'est passé depuis une semaine : une alliance contre nature à gauche, une autre avec le RN et LR, Reconquête qui a disparu, un ancien président de la République qui a ressurgi de nulle part. La participation sera très élevée. On va avoir un nombre record de procurations, donc il peut encore tout se passer », a-t-il lancé.

« Méthode Coué »

« Notre enjeu, c'est de savoir si la peur des extrêmes peut être un facteur suffisamment fort pour voter en faveur du bloc central, mais aussi de montrer que le choix des Français est de donner les clés de Matignon à Bardella, Mélenchon ou Attal », explique un soutien du président. Et Macron de motiver lui-même les troupes, pour ne pas céder à la résignation malgré des sondages qui annoncent une déroute pour son camp : « Vous êtes la majorité qui protège. Qui protège l'épargne des gens, l'emploi des gens, le pouvoir d'achat, la sécurité des gens, les valeurs républicaines et l'avenir », a-t-il martelé. Traduction d'un participant : « Ça sent la méthode Coué. » Un autre : « C'est crépusculaire. » Mais lui considère encore qu'un « chemin est possible ». Il reste douze jours pour le démontrer.

Le Monde
Idées, mardi 18 juin 2024 1054 mots, p. 25
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16 juin 2024 - Le Monde (site web)

Raphaël Llorca La dissolution, un coup d’Etat psychique

La décision du président de la République a eu pour effet de plonger le champ politique dans une forme de « psychose politique », ouvrant une fenêtre des possibles qui encourage toutes sortes de transgressions, analyse l’essayiste

Raphaël Llorca

Coup de poker », « roulette russe », « pari »: depuis l’annonce surprise de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, c’est le champ sémantique de l’irrationalité qui domine les commentaires politiques. La presse étrangère, incrédule, va même jusqu’à s’interroger : le président français est-il devenu fou ? Ne nous perdons pas en conjectures sur son état mental : en politique, les explications psychologisantes trahissent souvent une incapacité à saisir ce qui survient. En revanche, il me semble important de ne pas négliger l’approche psychique du moment politique que nous traversons.

A commencer par l’acte même de la dissolution. A en juger par ses effets – un état de sidération proche de celui occasionné par l’annonce du confinement –, on aurait tort de ne placer l’analyse que sous un strict angle politique : à bien y réfléchir, le président a réalisé ce que l’on pourrait appeler un « coup d’Etat psychique ». L’expression ne concerne en rien le plan juridico-légal : la décision relève bien d’une prérogative du président de la République, prévue dans l’article 12 de la Constitution. C’est sur le plan symbolique que l’expression prend tout son sens : le coup d’Etat psychique, c’est un acte politique disposant d’une telle force de déstabilisation qu’elle est en mesure de provoquer une forme de neutralisation mentale. En produisant un fort sentiment d’irréalité : l’événement a-t-il vraiment eu lieu, ou l’ai-je rêvé ? Quel épisode ai-je raté pour me retrouver au milieu d’un film auquel je ne comprends rien ?

Dans le même temps, cette irréalité se heurte à des conséquences hyper réelles – et c’est ce choc des contraires qui engendre une telle confusion. C’est que la dissolution a tout de l’acte performatif, ce type de discours, devenu si rare en politique, qui entraîne des effets dans le réel : aussitôt prononcée, elle déclenche la tenue d’une campagne qui, d’emblée, se place sous le registre de l’urgence. Une urgence temporelle, avec une campagne d’une durée d’à peine vingt jours, et une urgence politique, avec la perspective d’une possible accession de l’extrême droite au pouvoir. Comme le résumait l‘ex-député (LFI) de la Somme François Ruffin au micro de France Inter : « On pensait avoir trois ans pour donner une issue au pays. Finalement, on a trois semaines. »Beaucoup resteraient cloués au lit pour moins que cela…

Parmi les plus affectés par ce coup d’Etat psychique, on trouve au premier chef les états-majors des différents partis politiques. Rincés par une campagne électorale éprouvante, celle des européennes, les voilà forcés de reprendre immédiatement du service. Aux oubliettes, la perspective de congés estivaux, sans parler de récupérer leurs heures de sommeil perdues : dans les semaines à venir, l’intensité promet d’être démultipliée.

On touche du doigt les effets pervers du rythme décidé par le président, qui n’est pas destiné qu’à conserver un précieux temps d’avance sur les oppositions, comme on l’a souvent lu : de fait, il a aussi pour caractéristique de capitaliser sur l’état d’épuisement psychique de celles et ceux qui doivent, très rapidement, évaluer la situation, prendre des décisions stratégiques et battre campagne sur le terrain. Cet avantage concurrentiel psychique n’est pas sans poser question : n’est-il pas de nature à rompre l’égalité des conditions d’exercice de la démocratie ?

A observer la tectonique des plaques à laquelle nous assistons, on ne peut qu’être frappés de l’incroyable moment de déstabilisation psychopolitique. Les lignes se sont mises à bouger dans des proportions inédites, et ce, sur l’ensemble de l’échiquier politique. Dans le camp présidentiel, on parle d’un « moment de clarification »: lors de sa conférence de presse, le président de la République a même parlé d’une « épreuve de vérité ». Suivant son raisonnement, les effets de la dissolution sont salutaires : ils accélèrent une recomposition déjà enclenchée. Au fond, son acte nous ferait gagner du temps, en faisant éclore en quelques jours ce qui aurait laborieusement fini par advenir en quelques années.

Franchir le Rubicon

Rien n’est moins sûr. Tentons une hypothèse alternative : la survenue de ce coup d’Etat psychique n’a-t-elle pas pour conséquence de faire sauter tout un tas de verrous qui, dans des conditions normales de la vie politique, n’auraient pas nécessairement cédé ou, en tout cas, certainement pas de cette manière ? Tout se passe comme si l’acte du président de la République avait psychiquement autorisé la liquidation de toutes les limites politiques. Grande ouverte, la fenêtre des possibles encourage toutes sortes de transgressions qui seraient, sans elle, restées taboues.

La conséquence, c’est de plonger le champ politique dans ce que l’on pourrait qualifier de psychose politique. Cliniquement, la psychose est décrite comme une perte de sens du réel, une altération grave de la pensée logique. Le ralliement spectaculaire d’Eric Ciotti à Marine Le Pen est certainement la forme la plus emblématique de psychose politique. Ses convergences idéologiques avec le RN étaient connues, mais hors moment extraordinaire, est-on si sûr qu’il aurait fini par franchir le Rubicon ? Et, surtout, de cette manière : doté de ce drôle d’état d’esprit, paranoïaque et assiégé, agissant seul, et promettant un accord de « plusieurs dizaines de députés LR » tout bonnement imaginaires ?

Ces derniers jours, dans une forme de déréalisation stupéfiante, beaucoup de décideurs politiques sont devenus des petits barons noirs, planifiant des bougés et imaginant des coups de génie qui changeraient le rapport de force. Contre toute évidence.

L’avènement de cette « nouvelle économie psychique », pour reprendre les termes du psychanalyste Charles Melman, auteur de L’Homme sans gravité (Denoël, 2002), rebat considérablement les cartes des élections à venir, en attribuant une prime : à l’énergie, face à l’épuisement ; à la lucidité, face à la confusion ; au calme, face à l’agitation. Il reste à savoir qui saura en tirer avantage…

La Croix, no. 42947
Événement, mardi 18 juin 2024 571 mots, p. 4
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18 juin 2024 - La Croix (site web)

577 scrutins locaux pour des élections nationales

Maud Guilbeault

Les 30 juin et 7 juillet prochains, les Français sont appelés aux urnes pour élire de façon anticipée les 577 députés qui siégeront à l’Assemblée nationale.

Des élections à la fois locales et nationales, à l’issue difficile à projeter.

577 scrutins locaux pour ne former qu’une seule Assemblée nationale. Les élections législatives, traversées par une vive tension entre les deux échelles territoriales, sont à nulle autre pareille. D’ici aux deux tours des 30 juin et 7 juillet, elles feront coexister « un ancrage local des élus »,d’une part, et une « dynamique nationale »,d’autre part, souligne Olivier Costa, politologue et directeur de recherche au Cevipof.

Une tension « inhérente à tout système de représentation parlementaire », ajoute le politologue, mais « particulièrement vive en France, où l’on a connu longtemps la figure du député-maire ». Représentant influent sur le territoire, il était élu davantage pour sa notoriété locale que pour son rattachement partisan. Mais depuis 2014 et la fin du cumul des mandats, les députés se sont éloignés de leurs circonscriptions au profit de leur siège à l’Assemblée, multipliant par la même occasion les stratégies électorales en campagne.

À l’occasion des élections anticipées, « les candidats très implantés sur leur territoire vont tenter de faire mentir les sondages en se faisant élire sur leur nom et leur bilan », note Olivier Costa. Lui constate notamment cette dynamique du côté de la majorité présidentielle, dont certains candidats « ne mettent en avant ni Emmanuel Macron ni Gabriel Attal sur leurs affiches de campagne, pour ne pas souffrir des mauvais résultats de leur camp aux européennes. »

À l’inverse, le politologue constate chez les candidats de l’opposition une stratégie à échelle nationale : « Le Rassemblement national, faiblement implanté à l’échelle locale, propose des candidats pour la plupart inconnus. Leur argument de campagne repose sur la possible accession de Jordan Bardella à Matignon, plutôt que sur la représentation du territoire. » De la même façon, le Nouveau Front populaire range ses candidats derrière une seule bannière, à défaut d’un nom. Les effets perturbateurs de cette logique de coalition provoquée par la dissolution de l’Assemblée nationale prononcée au sortir d’un vote contestataire « ne doivent pas être sous-estimés », souligne Olivier Costa. « Le grand défi du Nouveau Front populaire va être de faire voter, dans certaines circonscriptions, des électeurs du Parti socialiste pour un candidat Insoumis parachuté chez eux par la coalition »,estime-t-il.

Dans ce contexte, le vote des électeurs qui aspirent à la modération, à gauche comme à droite, pourrait être déterminant. « Certains, n’ayant plus confiance dans le camp présidentiel, avaient peut-être trouvé aux européennes une alternative dans un candidat comme Raphaël Glucksmann, illustre Olivier Costa. Impossible de savoir où leur vote se reportera le 7 juillet. » Aux yeux du spécialiste, les multiples logiques qui traversent par nature les élections législatives, couplées à un contexte électoral inédit, rendent difficile toute projection sur son issue. « Se baser sur le résultat des élections européennes juste achevées est risqué : le scrutin n’est pas le même, les choix qui s’offrent aux électeurs non plus », avance-t-il.

Quant à la comparaison avec les précédentes élections législatives, menées en 2022, « elle souffrirait d’une trop grande variation du contexte politique après deux ans de baisse de la popularité du camp d’Emmanuel Macron, de provocations de La France insoumise et de banalisation du Rassemblement national », ajoute le politologue. Prudence, donc.

Libération
mardi 18 juin 2024 119 mots, p. 11

AUTRE

Justice Eric Ciotti visé par une enquête pour «détournement de fonds publics»

En bref

Selon les informations de France Info lundi, une enquête visant le président du parti Les Républicains a été ouverte par le parquet de Nice le 31 mai après un signalement d'Anticor, l'association de lutte contre la corruption. Elle concerne «l'utilisation détournée des cartes de parking au port de Nice mises à disposition gratuitement par la chambre de commerce et d'industrie à des proches du député LR, en lien avec le conseil départemental [des Alpes-Maritimes]». Il s'agit de la troisième enquête ouverte pour «détournement de fonds publics» visant Eric Ciotti depuis 2022. Dans la foulée, sur X lundi, le dissident républicain a dénoncé «une manipulation politique».

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mardi 18 juin 2024 628 mots, p. AUJM4
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18 juin 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Baisser la TVA, un effet incertain sur les prix à la pompe

La proposition du RN, qui s'appliquerait aussi au gaz et à l'électricité, coûterait 16,8 milliards d'euros.

Vincent Vérier

Le prix du litre d'essence qui baisse d'une vingtaine de centimes ? C'est LA promesse qui fait rêver tous les automobilistes mais qui serait un véritable cauchemar pour le budget de l'État.

En proposant que la TVA sur les produits pétroliers passe de 20 % à 5,5 %, le Rassemblement national (RN) priverait les ressources de la France d'environ 10 milliards d'euros (Mds€), selon l'administration fiscale.

À cela, il faut ajouter la même réduction de la TVA sur le gaz et l'électricité, comme le propose aussi le parti d'extrême droite. Ce seraient encore 6,8 Mds€ en moins. Au total, 16,8 Mds€ seraient à trouver ailleurs pour tenter d'équilibrer le budget.

« Ce sont les entreprises qui en profitent »

Ce cadeau profiterait aussi bien aux automobilistes français qu'aux millions de voitures et de camions étrangers qui traversent chaque année l'Hexagone. Sans oublier qu'elle bénéficierait sans distinction aux Français modestes comme aux ménages aisés. Enfin, personne n'a oublié la baisse de la TVA dans la restauration en 2009, qui est passée de 19,6 % à 5,5 %. Un cadeau fiscal à 3 Mds€ qui devait permettre d'améliorer les salaires des employés, de baisser la facture pour les clients et d'améliorer les marges des restaurateurs. Une note de l'Institut des politiques publiques (IPP) sortie en 2018 avait établi que ce sont surtout ces derniers qui avaient tiré avantage des largesses de l'État. L'effet d'une telle mesure sur les prix à la pompe est donc incertain.

« Quand vous baissez la TVA, ce sont les entreprises qui en profitent, constate un député de la majorité. On le voit encore avec la TVA réduite sur les produits d'hygiène. » En 2022, à partir des chiffres de 2018, l'Institut Montaigne avait calculé qu'une même baisse de la TVA sur les produits énergétiques représenterait un manque à gagner compris entre 8,2 Mds€ et 12,4 Mds€. Un chiffre moins élevé qu'aujourd'hui qui s'explique à la fois par l'inflation mais aussi par le fait qu'un allégement de la fiscalité peut entraîner une hausse de la consommation (donc des recettes de TVA) : chauffage, utilisation plus importante de la voiture... Une mauvaise nouvelle pour la planète.

Si le RN indique encore travailler sur le financement de cette mesure, il avance qu'il pourrait en partie être réalisé grâce à une baisse de la participation au budget de l'Union européenne de 2 Mds€ et par la suppression de la niche fiscale des armateurs.

Depuis 2003, le transport maritime dispose d'un régime dérogatoire qui lui permet de ne pas être assujetti à l'impôt sur les sociétés mais de payer à la place un impôt forfaitaire sur le tonnage de leurs bateaux qui doit être réglé même quand l'entreprise perd de l'argent. Selon les derniers documents budgétaires, en 2022, cette niche a représenté 3,8 Mds€ de manque à gagner pour l'État et 5,6 Mds€ en 2024. Un avantage fiscal présent dans tous les pays européens pour résister à la concurrence asiatique. « Si vous la supprimez, les bateaux seront immatriculés ailleurs, estime Thierry Le Guevel, secrétaire général de l'Union fédérale maritime-CFDT. Il y aura des pertes d'emplois. »

Enfin, Denis Ferrand, économiste et directeur général de Rexecode, un institut d'études économiques, prévient : « Comme toute mesure qui touche la TVA, elle nécessitera l'accord de nos partenaires européens. Surtout, elle coûte très cher et s'inscrit dans un contexte où il faut déjà trouver 10 Mds€ d'économie dès cette année pour respecter notre trajectoire budgétaire et 20 Mds€ en 2025. »

Le Monde
Idées, mardi 18 juin 2024 1785 mots, p. 24
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16 juin 2024 - Le Monde (site web)

Entretien

Gilles Richard « Les Républicains sont voués à devenir un parti croupion »

L’historien explique que le nouveau clivage structurant de la vie politique française oppose la droite nationaliste identitaire à la droite libérale et européiste, un paysage politique où le parti Les Républicains n’a plus sa place

Propos recueillis par Ariane Ferrand

Gilles Richard est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Rennes-II, spécialiste de l’histoire des droites. Elève de René Rémond et de Serge Berstein, il a publié en 2017 une Histoire des droites en France. De 1815 à nos jours (Perrin) et est président de la Société française d’histoire politique.

Dans votre livre, vous affirmez que le clivage droite(s)-gauche(s) a progressivement été remplacé par un clivage entre deux familles de droite. De quelles droites parlez-vous ?

Dès 1997, au congrès du Front national (FN) de Strasbourg, le frontiste Bruno Mégret annonce l’émergence d’un nouveau clivage politique. Désormais, le combat opposera les « mondialistes » aux « nationalistes ». Une idée que Marine Le Pen a largement reprise, préférant l’expression « patriotes ». En 2002, la fracture annoncée se réalise : au second tour de l’élection présidentielle, les Français ont le choix entre un candidat libéral et européiste, Jacques Chirac, et un candidat nationaliste identitaire, Jean-Marie Le Pen. Même scénario en 2017, puis en 2022, mais, cette fois, le second tour n’est plus une surprise. Le changement est acté, et le clivage droite(s)-gauche(s) a bien été remplacé par une opposition entre deux familles de droite.

Pouvez-vous revenir sur cette recomposition du spectre politique ?

D’évidence, cette recomposition ne s’est pas faite en un jour. La bascule, ce fut la victoire de Valéry Giscard d’Estaing à l’élection présidentielle de 1974. La famille libérale s’impose pour la première fois, alors qu’elle avait jusque-là toujours partagé le pouvoir avec d’autres. A partir du septennat giscardien, l’intégration de la nation française dans une Europe supranationale ne cesse d’avancer, centrée autour du marché commun. En parallèle, le mouvement ouvrier s’effondre, face à la désindustrialisation du pays et au chômage de masse. Ses représentantes, les gauches, s’affaiblissent, avec un Parti communiste français (PCF) déclinant et un Parti socialiste (PS) qui renonce progressivement à « changer la vie ». Dès lors, le libéralisme peut prospérer et affaiblir la République sociale, bâtie par à-coups depuis les premiers acquis du Front populaire.

Dans ce double contexte marqué par la forte montée du libéralisme et l’affaissement du mouvement ouvrier, le FN, fondé en 1972 par Jean-Marie Le Pen, a pu pousser son projet nationaliste identitaire. Le parti joue sur une crise de l’identité nationale, marquée par la perte de puissance économique, le déclin de la France dans le monde et l’intégration européenne. Il capte aussi les contestations sociales, promettant des solutions de nature nationaliste : renforcer les frontières, chasser les immigrés, réindustrialiser, plus tard réinstaurer le franc, sortir de l’Union européenne (UE)… Petit à petit, le parti parviendra à récupérer les classes populaires, le cœur de l’électorat des gauches. L’incapacité de la gauche mitterrandienne à incarner une alternative, après le « tournant de la rigueur » de 1983-1984, renforce ce processus. Le FN réalise ainsi sa première percée électorale aux élections européennes de 1984, totalisant 10,95 % des suffrages.

Le clivage droite(s)-gauche(s) a-t-il pour autant disparu ?

Non, bien sûr. Simplement, il est passé au second plan. De 1789 à 1879, la question dominante était celle du régime, puis de 1879 à 1984, ce fut la question sociale, et, depuis les années 1980, il me semble que c’est la question nationale qui s’impose peu à peu comme centrale. Pour autant, il n’est pas exclu que l’union des gauches finisse deuxième, voire en tête des prochaines législatives. Tout cela est évolutif, mais les tendances de fond favorisent le clivage droite-droite précédemment décrit.

Comment l’Union pour un mouvement populaire (UMP), renomméeLes Républicains (LR) en 2015,s’est-elle positionnée dans ce champ politique renouvelé ?

Après le coup de tonnerre du 21 avril 2002, avec l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle, les libéraux européistes n’ont pas voulu prendre le risque de rester divisés. En quelques jours seulement, Alain Juppé et Jacques Chirac fondent l’UMP en vue des élections législatives. Le parti naît de la fusion du Rassemblement pour la République (RPR), de Démocratie libérale (DL) et d’une grande partie de l’Union pour la démocratie française (UDF). La fusion est facilitée par la crise interne de l’UDF, mouvement d’origine giscardienne, et par la conversion, dès les années 1980, du RPR, d’origine gaulliste, au libéralisme européiste. L’objectif initial d’Alain Juppé était d’élargir l’UMP à la gauche modérée ou « sociale-libérale ».

L’arrivée de Nicolas Sarkozy à la tête du parti, en 2005, rebat les cartes. En partie inspiré par Charles Pasqua, il reste libéral, mais ajoute une rhétorique identitaire pour capter l’électorat frontiste, tout en refusant catégoriquement une alliance avec le FN. En 2007, la stratégie est gagnante. Le parti gonfle à 350 000 adhérents et Nicolas Sarkozy devient président de la République. Une fois au pouvoir, il crée le ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire. C’est symptomatique. Le problème, c’est que cohabitent désormais deux lignes contradictoires au sein d’un même parti.

Historiquement, est-il rare qu’un parti de droite cherche à fusionner des lignes différentes ?

Non, cela a existé par le passé mais ces partis ne durent qu’un temps. Prenez le Centre national des indépendants et paysans (CNIP) par exemple, fondé en 1948 par Roger Duchet et René Coty, aujourd’hui disparu de la mémoire collective. Ce fut le premier parti de France au milieu des années 1950 en passe de réaliser l’union des droites. Fondé par des libéraux, il s’est ouvert à des transfuges gaullistes, à des radicaux, à des démocrates-chrétiens, à des nationalistes, à des partisans de l’Algérie française… Jusqu’à inclure Jean-Marie Le Pen, élu député de la Seine sous cette étiquette en 1958. Mais, face à la crise algérienne, les divisions se sont exacerbées et le parti a explosé.

Avant le CNIP, l’ambition unificatrice était déjà présente dans la Fédération républicaine d’Eugène Motte et Jules Méline (créée en 1903), ou dans la Ligue républicaine nationale de Millerand (créée en 1924). Même le Parti social français fondé en 1936 par François de La Rocque, un parti de masse nationaliste qui connut un succès fulgurant avant la guerre, cherche à rassembler. Si le fantasme d’union hante une partie des droites, elle semble difficile à réaliser – il en va de même à gauche. Ma conviction, c’est que les alliances entre plusieurs partis sont possibles et même souvent nécessaires, mais que les fusions en un seul parti ne peuvent être qu’éphémères.

En l’occurrence, la dualité au sein de l’UMP était-elle tenable à long terme ?

C’était intenable. On ne peut pas être à la fois libéral européiste et nationaliste identitaire. La coexistence des deux lignes a marché un temps, Nicolas Sarkozy étant président de la République. Mais, dès la défaite électorale de 2012, le parti commence à se fissurer. Qu’on se souvienne de l’immense confusion qui a entouré l’élection du président de l’UMP en novembre 2012, Jean-François Copé et François Fillon se déclarant l’un et l’autre vainqueur. Cinq ans plus tard, alors candidat à l’élection présidentielle, François Fillon essaie de faire du Sarkozy rénové. Seule variante, il donne au discours identitaire une connotation catholique traditionaliste, dans un contexte marqué par La Manif pour tous.

L’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, sur une ligne libérale et européiste, fait voler en éclats l’équilibre de LR. Une partie des Républicains rejoint La République en marche (LRM), et Edouard Philippe, un juppéiste, devient premier ministre. Une autre partie se rapproche du FN, renommé Rassemblement national (RN) en 2018. Thierry Mariani est un exemple, il finit d’ailleurs par adhérer au RN en 2022. De son côté, Eric Ciotti, le président des Républicains [son exclusion par le bureau politique de LR a été suspendue par la justice vendredi], a une proximité certaine avec le parti de Marine Le Pen, comme l’illustre son appel à l’alliance après l’annonce de dissolution. Et puis, avant même l’élection d’Emmanuel Macron, des maires de petites communes habitués à voter UMP-LR se sont mis à voter pour le FN-RN aux sénatoriales. C’est ainsi que le FN a fait élire ses deux premiers sénateurs en 2014, puis trois en 2023.

Après l’élection d’Emmanuel Macron, LR aurait-il dû éclaircir son positionnement ?

De fait, depuis 2017, LR n’a pas clarifié sa ligne. Si l’on se penche sur les primaires de la droite de 2022, la division est patente entre les partisans d’Eric Ciotti et ceux de Valérie Pécresse, qui pourrait faire une bonne ministre macroniste. C’est elle qui gagne les primaires, mais elle doit incorporer dans sa campagne un discours très sécuritaire et identitaire pour donner des gages à l’autre moitié de son parti. Discours brouillé : elle finit sous la barre des 5 %. Donc oui, le parti aurait dû trancher. En témoigne son long déclin. La dissolution accélère les choses : se pose avec encore plus d’acuité la question du choix d’une ligne. Mais quoi qu’il en soit, les Républicains ne pourront pas redevenir une force dominante. Il est désormais trop tard car ils n’ont plus d’espace politique. Ils sont pris en étau entre les partis de la majorité présidentielle libérale et un RN nationaliste qui s’est banalisé.

Vous n’utilisez jamais les mots « extrême droite » pour parler du RN, pourquoi ?

Je préfère parler de ligne nationaliste identitaire. Le mot « extrême » laisserait penser que la droite est un continuum, des modérés aux extrémistes. Or, les droites sont profondément plurielles. Il y a des droites, de même qu’il y a des gauches, et c’est justement pour cela que l’union est difficile.

D’après vous, Les Républicains sont-ils voués à disparaître ?

Non, mais ils sont voués à devenir un parti croupion, survivant grâce à des alliances comme l’ont fait les radicaux ou le PCF. S’il suit Eric Ciotti, le parti deviendra un satellite du RN, sans vraie autonomie. De même, s’il décide de s’allier à la droite macroniste, il restera un parti satellite relativement marginal. A l’approche des législatives, certains veulent aller seuls au combat. C’est possible, mais LR risque d’en sortir encore plus affaibli, avec seulement quelques victoires dans des circonscriptions à fort ancrage local.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mardi 18 juin 2024 1036 mots, p. AUJM5
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18 juin 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Un an après les émeutes, le coeur de Montargis bat fort pour le RN

La ville du Loiret peine à se remettre des émeutes qui en ont saccagé le centre, il y a un an. Le vote en faveur de Jordan Bardella a depuis grimpé. Qu'attendent les habitants du Rassemblement national ?

Elsa Mari

Ça recommence. Chantal a les larmes aux yeux. À chaque fois qu'elle passe dans la rue Dorée, l'artère commerciale de Montargis (Loiret), la tristesse la prend aux tripes. « Regardez, on dirait qu'il y a eu un bombardement », lâche cette habitante de 70 ans, en montrant, d'un geste malheureux, l'angle de la rue. L'emplacement de la pharmacie de la place Mirabeau n'est plus qu'un trou béant, couvert de graviers et de jardinières. L'imposante ossature en bois qui maintient l'immeuble voisin a été décorée de papillons bleus, jaunes, rouges. La tentative joyeuse n'efface pas la cicatrice à vif laissée par les émeutes, il y a un an.

À l'été 2023, des violences urbaines secouent le pays, après la mort de Nahel, tué par un policier à Nanterre, et Montargis, pourtant si calme, avec ses 14 000 boîtes aux lettres, bascule une nuit en enfer. Le soir du 29 juin, 300 jeunes cagoulés défigurent la ville : officine incendiée, plusieurs immeubles à terre, près de 25 magasins éventrés, pillés, et des voitures brûlées. Traumatisme indélébile. De la violence et des cendres a jailli la colère des habitants. Et une solution : voter RN.

Chantal, ex-socialiste, choisira le visage de Jordan Bardella aux élections législatives. « Je veux qu'on sévisse ! » Avec 30,5 % des voix en sa faveur aux élections européennes, soit 8 points de plus qu'en 2019, Montargis, la Venise du Gâtinais, lui est acquis. Le coeur du Loiret bat pour l'eurodéputé, présent vendredi dernier, à Chuelles, à 20 km de là, lors de son premier déplacement de la campagne des législatives. « On veut de la tran-qui-lli-té », articule un passant.

La dureté des gens du coin se raconte dans des détails

Dans les rues silencieuses, comme tout lundi en province, on répète qu'il y en a marre de l'insécurité et du désordre ou, comme le clame Chantal, « de la racaille ». Elle a cru la fuir, dit-elle, il y a trois ans, lorsqu'elle a quitté Châlette-sur-Loing, dans la banlieue de Montargis, ou sévissent des trafiquants de drogue. « Ils postaient leur chaise devant ma porte, ils buvaient beaucoup et frappaient chez moi en pleine nuit. J'avais tellement peur que je dormais habillée. » Deux éboueurs, croisés dans une ruelle, acquiescent. « Là-bas, on ramasse des sachets de haschisch à même le sol », se désole l'un tandis que l'autre n'oubliera jamais le lendemain des émeutes : « On a passé la journée à balayer le verre cassé. » Eux aussi croient en Bardella.

Chantal, attristée par la destruction de sa chère pharmacie, veut vivre sans trembler. Et aussi, insiste-t-elle, arrêter de s'épuiser à compter. Qu'on lui donne plus de pouvoir d'achat ! « Le Rassemblement national parle au peuple, pas comme Macron qui ignore les retraités. » Avec 1 200 € de pension et 400 €de loyer, longtemps cette ancienne agente en école maternelle a pris un crédit à la consommation pour s'offrir des vacances. Même la nourriture plombe aujourd'hui son budget. « Le soir, je mange un oeuf. Parfois deux. » La dureté des gens du coin se raconte dans des détails. « Avant, les clients parlaient en kilos, raconte un primeur. Maintenant, ils nous disent : Donnez-moi quatre tomates. »

Qu'attend Montar, comme le surnomment ses habitants, du RN ? « Autre chose que ce qui existe. » Lui, c'est Bernard, 86 ans, petit vieux fragile sur son déambulateur. Il ne pardonnera pas aux « jeunes » d'avoir cassé sa ville et ses abribus. Justement, voilà le sien, à l'approche. « Il faut de la rigueur », exhorte-il, en avançant malgré sa jambe « mal fichue ».

Le député RN du Loiret, Thomas Ménagé, qui a ravi la circonscription à LR en 2022, en fait la promesse. « Les gens savent depuis longtemps que l'on a des solutions contre l'insécurité », sourit-il, alors que son bureau de parlementaire vient d'être transformé à la hâte en permanence de campagne. Cinquante mille tracts attendent dans un carton. La bataille commence.

« On a perdu 40 % de chiffre d'affaires »

Dans les rues, les stigmates des émeutes se lisent sur les visages fermés des commerçants et les devantures d'une dizaine de magasins, encore calfeutrées derrière de lourds panneaux de bois. Camaïeu est inaccessible, Eden Park a changé d'adresse, un immeuble, totalement détruit, n'en a plus. « On a perdu 40 % de chiffre d'affaires, peste un commerçant, qui a réparé sa vitrine - 6 000 € à ses frais. Les plus âgés ont la trouille. Ils ne viennent plus dans le centre-ville passé 18 heures. » De ce désamour, on ne parle pas. C'est un crève-coeur.

À la violence impardonnable des émeutiers s'ajoute le ras-le-bol des « profiteurs », martelé à tire-larigot. À écouter un grand nombre de personnes, Montargis serait coupé en deux : travailleurs contre tire-au-flanc. « On est le pays de l'assistanat : partout dans la ville, des jeunes qui zonent au lieu d'aller bosser et qui profitent des aides », lâche le commerçant, qui fait vite le lien avec les immigrés. Beaucoup le pensent : « Il y en a dix fois trop et ils passent la journée au bar », se plaignent les deux éboueurs croisés plus tôt qui soutiennent, mains en l'air, qu'ils ne sont pas racistes. « Des raisons de voter RN, il y en a plein », crie la postière qui passe à vélo.

Derrière le comptoir du bureau de tabac de la rue Dorée, Nathalie aussi en a trouvé. « À chaque fois que je sors, on me dit : Vous n'avez pas une pièce ? Une cigarette ? Il y en a ras le bol ! » Une petite dame, chariot de course à la main, s'offusque : « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. »

Cette retraitée de droite tergiverse : « Pour la première fois, je réfléchis sérieusement à voter RN aux législatives. » Comme les autres, elle aimerait bien qu'on contrôle l'immigration et qu'on s'occupe d'abord « des Français ». La retraitée reprend à son compte un adage bien connu : « Charité bien ordonnée commence par soi-même. »

Le Figaro, no. 24826
Le Figaro, mardi 18 juin 2024 830 mots, p. 8

International

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17 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Au Royaume-Uni, Nigel Farage lance sa « révolte politique »

La leader du parti anti-immigration Reform UK, qui effectue une percée dans les sondages, a présenté lundi son programme pour les législatives du 4 juillet.

de La Grange, Arnaud

Nigel Farage ne part pas pour gagner - la mission est impossible - mais pour devenir la principale force d'opposition face au gouvernement travailliste annoncé. En lançant son programme électoral ce lundi, le leader de Reform UK a exhorté les Britanniques à rejoindre sa «révolte politique». Un appel lancé particulièrement vers les électeurs du parti conservateur, alors que l'entrée en lice de Farage a un peu plus sapé les positions des tories.

À plus de deux semaines des législatives du 4 juillet, Nigel Farage a décliné son programme depuis le sud du pays de Galles, région déshéritée pour cause de désindustrialisation et dirigée par le Labour. Critiquant les deux grands partis, de droite comme de gauche, le dirigeant du parti «antisystème»propose un «contrat» aux électeurs. Se voulant à la fois sur des positions «radicales» et «traditionnelles» , il reprend ses thèmes fétiches, la lutte contre l'immigration et la défense du Brexit.

Nigel Farage promet ainsi un «gel» de l'immigration nette, alors que les conservateurs ont échoué à la maîtriser. Celle-ci s'est élevée à 685 000 personnes supplémentaires en 2023, soit le deuxième niveau le plus élevé après le record de l'année précédente (764 000 personnes). Sur le plan économique, Reform UK entend privilégier les «citoyens de base» sur les multinationales. Il promet de baisser les impôts, de simplifier la réglementation pour les entreprises et de supprimer les subventions aux énergies renouvelables. Il entend aussi « refondre » le système de santé public (NHS) et recruter des policiers supplémentaires.

Farage accuse aussi les gouvernements conservateurs d'avoir négligé la défense. Au lieu du rétablissement d'un service national évoqué par Rishi Sunak, Reform UK veut recruter 30 000 professionnels supplémentaires pour servir dans les forces armées. Et le budget de la défense devrait non seulement passer à 2,5 % - la cible des autres partis - dans un premier temps, mais à 3 % du PIB ensuite. Enfin, Farage a envoyé quelques piques contre les «extrémistes woke», notamment dans les universités, qui oeuvrent au «déclin culturel» du pays.

Sévère sur la copie, l'Institute for Fiscal Studies (IFS) estime que les chiffres de Nigel Farage «ne tiennent pas la route». Pour le centre de réflexion qui fait référence sur ces sujets, il y a un écart de «dizaines de milliards de livres par an» dans les projets de réduction d'impôts et d'augmentation des dépenses de Reform UK. Selon Carl Emmerson, directeur adjoint de l'IFS, les promesses de réduction de l'impôt sur les sociétés et d'exonération de l'impôt sur le revenu pour des millions de personnes coûteraient bien plus que les 90 milliards de livres estimés par le parti.

« Devenir la vraie opposition »

Pour Farage, cette élection n'est qu'un «premier pas» vers une prise de leadership sur la droite britannique. Pour lui, Reform UK sera le seul parti capable de demander des comptes à Keir Starmer, le leader travailliste qui devrait s'installer à Downing Street. «Notre ambition est d'établir une tête de pont au Parlement et de devenir la vraie opposition à un gouvernement Labour» , a-t-il dit. L'ancien député européen de 60 ans a en ligne de mire les élections de 2029.

Farage a annoncé se présenter aux élections il y a moins de deux semaines. En même temps, il a pris la tête de Reform UK ,une formation anti-immigration qui est l'héritière du Brexit Party et avant cela de l'Ukip. La pression mise sur le gouvernement conservateur de David Cameron par Farage et l'Ukip fut en grande partie à l'origine de la décision du premier ministre de convoquer le référendum sur le Brexit de 2016.

Reform UK a effectué récemment une percée dans les sondages, franchissant la barre des 10 % pour se situer entre 13 % et 15 %. La semaine dernière, une étude a même semé la panique chez les conservateurs quand le parti est passé d'un point devant eux (19 % contre 18 %), les reléguant en troisième position. En vertu du système électoral britannique, le parti ne devrait toutefois pas remporter plus d'une poignée de sièges dans tout le pays. Sur le plan personnel, Nigel Farage espère enfin faire son entrée à Westminster, après avoir déjà concouru sept fois sans succès à des élections législatives. La circonscription dans laquelle il se présente, Clacton-on-Sea, dans le sud-est de l'Angleterre, pourrait lui offrir un siège.

D'ores et déjà, Reform UK fait mal à un parti conservateur déjà très amoindri. Le moral est au plus bas, le ministre de la Défense, Grant Shapps, ayant même admis ce lundi que la défaite était fort probable... Il avait sans doute en tête le sondage catastrophique du week-end, l'agence Survation prédisant un raz-de-marée travailliste avec 456 sièges gagnés, les conservateurs n'en gardant que 72. Chez les tories, le seul enjeu est désormais de limiter la casse. A. D.

Libération
mardi 18 juin 2024 634 mots, p. 2,3

ÉVÉNEMENT LÉGISLATIVES

A Bruay-la-Buissière, les miss qui cachent la forêt

CLÉMENTINE MERCIER

Dans la ville du Pas-de-Calais, tombée entre les mains du RN en 2020, le poste d'adjoint à la culture a été supprimé et le service des affaires culturelles remplacé par un «pôle événementiel» raboté de la plupart de ses salariés.

L

Mer du

PASDE CALAIS

Manche a culture, un gros mot ? A Bruay-la-Buissière, 22100 habitants, où la liste «La France revient» de Jordan Bardella a recueilli 63,45% des voix aux élections européennes le 9 juin, le mot culture a disparu de l'organigramme. La commune des Hautsde-France, ex-cité minière qui votait jusqu'alors à gauche (PS), a confié en 2020 les clés de la mairie à Ludovic Pajot, député RN du Pas-de-Calais. Sous sa mandature, en quatre ans, tout a bougé, les têtes, les associations, la programmation. Une fois les équipes précédentes au placard, c'est Robert Mille qui a supervisé la politique culturelle pendant quatre ans. Mais, en février 2024, subitement, l'homme a été écarté et son poste tout bonnement supprimé. Il n'y a désormais plus que huit adjoints à la mairie et non plus neuf: à la poubelle donc le poste d'adjoint à la culture. «J'ai voté contre mais j'étais seul, rapporte Arnaud Vanderhaeghe, élu d'opposition LFI. Robert Mille est certes élu RN mais c'était un homme de culture, je ne voulais pas que le maire s'approprie seul la délégation, j'ai de gros doutes sur sa gestion des affaires culturelles. Mais c'est passé.» A part Arnaud Vanderhaeghe, les élus d'opposition sont aux abonnés absents au conseil municipal. Depuis février, c'est le maire qui gère donc en direct.

Bruay-la-Buissière

SOMME 20 «Fossoyeuse». A la mairie, où une convention d'achat groupé a été signée avec la ville d'Hénin-Beaumont pour les marchés publics, on ne parle pas de service des affaires culturelles mais de «pôle événementiel». En 2021, est arrivée une femme qui a changé la donne : Doriane Vivard, surnommée «la fossoyeuse»

ou la «coupeuse de têtes». Cette nouvelle «chef protocole animations», passée par Hénin-Beaumont au service relations publiques, a raboté le «pôle événementiel» à quatre agents, plus un technicien, alors qu'ils étaient quatorze - techniciens inclus - à l'ère PS. Doriane Vivard a tout simplement pris la place du directeur du cinéma. Injoignable, nous dit-on à la mairie, elle n'a pas donné suite à nos appels. Dès 2021, elle a organisé, comme à Hénin-Beaumont, une élection de miss. Selon la Voix du Nord, l'événement était un souhait du maire, qui avait été contacté parle comité Miss France. A Bruay-la-Buissière, la programmation du pôle événementiel est visible sur le journal en ligne, qualifié de «journal municipal de propagande» par l'élue d'opposition Marlène Rotar Zingiro, qui a déploré dans Liberté Hebdo le manque de place accordé aux projets alternatifs et des insultes à son encontre.

Nord

BEL.

NORD

Arras km «Vigilance». Les pages déroulent le programme : concerts de Sheila, de Christophe Willem et d'Amel Bent, rencontre avec Elie Semoun, gratuité de la bibliothèque, spectacles pour la petite enfance, mais aussi fêtes foraines, feux d'artifice, jeux gonflables, marché de Noël, parades de géants, hommages à la musique pop des eighties, des événements populaires, pas réservés «à l'élite». Mais difficile de recueillir des témoignages à visage découvert tant le climat «inflammable» exige une «vigilance» de tous les instants pour ceux qui ne partagent pas les idées du maire. En 2022, deux profs qui animaient depuis longtemps des cours de théâtre, très appréciés, ont été remerciés et remplacés par une association, selon la Voix du Nord. Exit aussi le centre social PartAges et ses 17 salariés, qui faisaient de l'animation culturelle et sportive. «C'était dans les petits papiers du maire depuis le début, commente Arnaud Vanderhaeghe. Il voulait la mainmise sur cette association dont la présidente était sur une liste d'opposition. Il a d'abord raboté les subventions, puis il les a carrément supprimées.»

Libération
lundi 17 juin 2024 862 mots, p. 6,7

ÉVÉNEMENT

«Vous voyez, tout le monde est avec moi» : en Seine-Saint-Denis, avec les purgés de LFI

MARIE PIQUEMAL et MARIE-ÈVE LACASSE

Députés sortants critiques envers la direction du parti, Raquel Garrido et Alexis Corbière n'ont plus le soutien de celui-ci. «Libé» les a suivis dimanche, à la rencontre de leurs électeurs à Drancy et Montreuil.

«Concrètement, vous avez une femme qui a fait le ménage en 2022 dans une circonscription compliquée. Et maintenant, on envoie un homme à ma place pour mettre les pieds sous la table? C'est ça l'idée lumineuse de Mélenchon ?» Raquel Garrido, la députée sortante de Seine-Saint-Denis, est en toupie. De sortie sur le marché de Drancy (Seine-Saint-Denis) dimanche, elle embrasse à tout-va. «On va y arriver», «gardons espoir». Une femme lui glisse à l'oreille, assez fort pour qu'on entende : «C'est dégueulasse ce qu'ils te font mais on est là.» Sourire de l'intéressée : «Vous voyez, tout le monde est avec moi.» A vrai dire, pour un jour de marché, il n'y a pas foule avenue Barbusse. C'est aussi la fête de l'Aïd, beaucoup d'habitants passent la journée en famille. Une dame toute petite s'approche: «Dites donc, d'habitude je vous vois à la télévision, mais cette fois, c'est en vrai. J'ai plus de 80 ans et j'ai toujours voté. Ça devrait être obligatoire.» Raquel Garrido la serre contre elle : «Il ne faut pas se tromper de bureau de vote surtout. Pardon, je veux dire de bulletin. Il y aura deux bulletins du Nouveau Front populaire, vous avez bien compris ?»

Pique. La situation est un chouïa compliquée : «Ça fabrique de la confusion tous ces rebondissements», constate une militante au K-way dégoulinant. Après l'accord express des gauches qui a mis sur pattes une nouvelle union électorale, était prévue l'investiture d'un seul candidat par circonscription. Et en principe des sortants, quand il y en avait. Mais vendredi soir, sur la liste publiée par LFI, plusieurs députés insoumis critiques de la direction du parti n'apparaissent pas investis. Notamment Raquel

Garrido et son compagnon Alexis Corbière, lui aussi député sortant. Scandale chez les intéressés, et dans les autres partis de gauche. «Je ne suis pas française à l'origine, je le suis devenue. Combien compte-t-on de députés immigrés ?» s'agite Raquel Garrido, devant un commerçant. Un pas plus loin : «Cela fait trente ans que je milite, j'ai été élue pour la première fois à 48 ans. Que Jean-Luc Mélenchon se rassure, je resterai moins longtemps que lui et ses trente-cinq ans de mandat.» Pique à l'adresse du leader de LFI qui, dans 20 Minutes samedi, se défendait de toute purge, arguant que «les investitures à vie n'existent pas». Plutôt que Garrido, LFI soutient donc Aly Diouara, fondateur du collectif d'habitants «la Seine-Saint-Denis au coeur». Un peu plus loin, avec sa veste en cuir, Jean-Christophe Lagarde, ancien maire de Drancy (UDI) et sous le coup d'une peine d'inéli- gibilité pour emploi fictif, tracte lui aussi pour sa femme, Aude Lagarde, devenue maire de la ville. «Ce qui arrive à Garrido, une purge, c'est classique dans un parti stalinien. Mais, dans un moment pareil, je reconnais que je ne l'ai pas vu venir», commente-t-il. A l'adresse de ses adversaires, il crie joyeusement: «Si vous voyez Mélenchon, saluez-le de ma part !» Un rayon de soleil passe, les soutiens de Garrido se pressent pour une photo de groupe. Ils hurlent: «Jean-Luc qu'est-ce que tu fous ? !» Un militant, le rigolo de la bande, accourt. Ledit Jean-Luc s'allonge sur le goudron et prend la pose.

Espoir. Quelques kilomètres plus au sud, à peu près au même moment, Alexis Corbière débarque sur un marché de Montreuil, dans sa circonscription. «Je vous soutiens, je ne lâche pas l'affaire», l'interpelle un passant, avant une photo bras dessus, bras dessous avec le député sortant. Un autre, âgé, s'approche -«monsieur Corbière, je voudrais vous dire quelque chose» - et lui chuchote à l'oreille. Le candidat a les larmes aux yeux: «Bon, je suis fatigué là, ça fait deux nuits que je ne dors plus. Cet homme vient de me dire qu'il est juif, qu'il aime ce que je fais et qu'il a peur. Notre responsabilité est immense.» Après vingt-sept ans aux côtés de Jean-Luc Mélenchon, Alexis Corbière affirme qu'ils ne s'adressent plus la parole depuis un an. Malgré ces dissensions, il a bon espoir : «Je sens une dynamique. Sur les 23 millions d'abstentionnistes, on en voit 4 ou 5 millions qui se mobilisent. Mais pour donner envie aux gens de voter pour nous, il faut avoir des comportements éthiques. Les gens votent pour des personnes qui sont respectueuses. Si vous incarnez l'inverse, les gens le voient.»

LIBÉ.

FR

A lire aussi sur notre site internet : ? A Paris, Clément Beaune, l'ancien ministre aux Transports Renaissance, qui se présente dans la 7e circonscription, tient sa ligne modérée et compte passer devant Emmanuel Grégoire (Nouveau Front populaire). ? Dans le nord de la Gironde, le RN en terrain con- quis : députée RN sortante, Edwige Diaz repart en campagne. Selfies, bises et encouragements Sur les terres rurales aux portes de la Dordogne, la vice-présidente du RN a été reçue comme à la maison dimanche. ? Manifs de samedi : reportage à Grenoble, où des jeunes sont venus en nombre, entre peur et espoir, défiler dans les rues de la ville.

La Croix, no. 42946
Événement, lundi 17 juin 2024 1023 mots, p. 2,3

Jean-Marc Tellier, Nouveau Front populaire « Travailler ensemble aujourd’hui, on mesure ce que ça veut dire »

Esther Serrajordia

Le communiste Jean-Marc Tellier est candidat à sa réélection

dans la 3e circonscription

du Pas-de-Calais.

En 2022, il l’avait remporté face à Bruno Clavet (Rassemblement national)

à 71 voix près. Deux ans après, sa campagne éclair va miser sur son ancrage local.

Lens (Pas-de-Calais)

De notre envoyée spéciale

9 h 30. Ce vendredi 14 juin, dans la grande salle brune et jaune de la communauté d’agglomération Lens-Liévin, une cinquantaine de personnes sont présentes. Il s’agit de la dernière réunion du « projet 10 000 », un dispositif d’aide au départ en vacances organisé dans 26 communes. L’initiative en revient à Jean-Marc Tellier, fils de mineur, dernier d’une fratrie de sept enfants. Ce militant du Parti communiste depuis l’âge de 17 ans a un CV sans temps mort. Il a été maire d’Avion (où il a lancé le programme), conseiller général et départemental du canton, puis député de la 3e circonscription du Pas-de-Calais de juin 2022 jusqu’au… soir du dimanche 9 juin, à 21 heures.

Désormais candidat à sa réélection, il ne peut plus participer au projet, règlement oblige. « Arrivé à la ligne finale, je dois m’éclipser, c’est un crève-cœur, d’autant plus que je comptais déposer une proposition de loi à l’Assemblée pour le pérenniser », glisse-t-il, avant de prononcer quelques mots devant les personnes présentes qui l’écoutent attentivement. « Vous vous doutez que c’est un peu compliqué en ce moment, on est dans une situation complexe et inédite dans notre pays. Je ne peux plus apparaître dans l’action et je vais quitter la réunion, mais je tenais à tous vous remercier : on a fait du bon boulot et on a donné du bonheur aux gens. »

Le quinquagénaire s’éclipse sous les applaudissements pour rejoindre des réunions d’organisation de sa campagne. Dimanche soir, lors de l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale, Jean-Marc Tellier a « pris une claque ». « Tout mon emploi du temps a été chamboulé. Les vacances annulées, évidemment, mais aussi des projets comme celui-ci que je ne mènerai pas jusqu’au bout. Lundi matin, je me suis réveillé en me disant : “Allez, j’ai trois semaines“ », confie-t-il. Veste de costume bleu nuit, pantalon noir et lunettes sur le nez, et un sourire qui ne semble jamais quitter le candidat qui part sous les couleurs du Nouveau Front populaire. Seules les cigarettes qu’il allume les unes après les autres témoignent de son stress. « J’ai repris,avoue-t-il. Et j’ai arrêté mon régime ! C’est pas bon pour l’hygiène de vie, mais depuis dimanche soir, on est sur du 15-17 heures par jour, et c’est loin d’être terminé. »

Pour cette campagne, Jean-Marc Tellier part avec le soutien des 13 maires (socialistes, communistes, écologistes) des communes de sa circonscription. En 2022, le Rassemblement national (RN) a présenté un nouveau candidat : Bruno Clavet, ancien mannequin et candidat de téléréalité aujourd’hui âgé de 35 ans. Mais, à 71 voix près, ce dernier a perdu face à Jean-Marc Tellier. Le communiste fut le seul à rafler une circonscription au RN. Pour ce nouveau scrutin, les têtes d’affiche sont les mêmes – en attendant de savoir qui la majorité présidentielle va présenter.

« Pendant longtemps, dans le bassin minier, la droite n’existait pas. Des décennies durant, la guerre a opposé le Parti socialiste au Parti communiste. Travailler ensemble aujourd’hui, on mesure ce que ça veut dire », confie le député sortant, qui salue l’accord trouvé à gauche vendredi. « Un bloc s’est créé au niveau national, c’est très important. Maintenant, au niveau local, à nous de montrer aux habitants notre différence avec le RN. »

Depuis une dizaine d’années, il a vu le Rassemblement national s’implanter dans le Pas-de-Calais. Sa circonscription touche d’ailleurs celle de Marine Le Pen, députée de la 11e du département. « Au RN, ils n’ont même pas besoin de se montrer. Nous, on doit en faire dix fois plus qu’eux », déplore-t-il.

Pour sa campagne, le député sortant mise sur son bilan, son ancrage local et les contradictions du Rassemblement national. « Quand les députés RN votent contre la remise en place de l’impôt de solidarité sur la fortune, contre l’augmentation du smic, contre le blocage des loyers, ça m’interroge. On va essayer de faire comprendre à la population que, nous, on agit, on ne fait pas que parler », explique-t-il, entouré de ses soutiens, lorsqu’il annonce à la presse sa candidature à Lens, dans la salle Émilienne-Moreau (institutrice dans la région, militante socialiste et résistante française, compagnon de la Libération).

Exit les réunions publiques et les meetings, la « campagne éclair », comme Jean-Marc Tellier l’appelle, sera axée sur les rencontres, le porte-à-porte et… les réseaux sociaux. Son concurrent Bruno Clavet compte près de 100 000 abonnés sur Instagram, quand lui dépasse à peine les 1 000. Ce jour-là, c’est Louis, 28 ans, qui s’en occupe. Originaire de Lens, il a appelé son employeur parisien lundi pour lui annoncer qu’il posait trois semaines de congé. Retour dans le Pas-de-Calais pour prêter main-forte au député sortant. « J’avais déjà donné un coup de main en 2022, je ne me suis pas posé la question dimanche soir », dit le jeune homme. Jean-Marc Tellier peut compter sur l’appui d’une force militante. Comme Louis, ils sont nombreux à avoir posé des vacances pour participer bénévolement à la campagne.

En fin d’après-midi, Jean-Marc Tellier est attendu au collège Joséphine-Baker, à Sallaumines. Sur la route, il commente toutes les infrastructures, comme s’il révisait son bilan : « Ah, voilà une école que j’ai contribué à faire construire », « Cette gare devait être supprimée, on s’est battus pour la garder ! »

Après une semaine consacrée aux rencontres, à l’organisation, à l’élaboration des tracts (« ils sont partis à l’imprimerie ce matin ! », indique le député sortant), au changement de bail de sa permanence, place au terrain dès lundi. « Dormez ce week-end, on ne va pas arrêter », sourit Jean-Marc Tellier devant ses troupes.

Le Monde
élections législatives, lundi 17 juin 2024 1129 mots, p. 2
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15 juin 2024 - Le Monde (site web)

A gauche, un programme commun et déjà une polémique

Les forces de gauche ont présenté les mesures défendues par le Nouveau Front populaire, vendredi, avant qu’une crise interne n’éclate à La France insoumise

Mariama Darameet Thibaud Métais Mariama Darameet Thibaud Métais

Quatre jours et quatre nuits d’intenses tractations, et, à l’issue, une photo de famille réunissant toutes les sensibilités à gauche. Le Parti socialiste (PS), Europe Ecologie-Les Verts (EELV), La France insoumise (LFI), le Parti communiste français (PCF) et Place publique (PP) ont présenté, vendredi 14 juin à la Maison de la chimie, à Paris, le « contrat de législature » du Nouveau Front populaire. Ce programme « de rupture », censé acter l’union des gauches pour les législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet, avec une candidature unique par circonscription, aura toutefois été terni par LFI.

« Purge », « sectarisme », « sabotage »… La formation de Jean-Luc Mélenchon a révélé, vendredi soir, l’identité de ses 230 candidats investis : l’ex-député du Nord Adrien Quatennens, condamné, fin 2022, pour violences conjugales, y figure, mais pas Danielle Simonnet, députée de Paris, ainsi que Raquel Garrido et Alexis Corbière, élus de Seine-Saint-Denis qui incarnent des voix critiques au sein de LFI. « L’extrême droite est aux portes du pouvoir, un rassemblement inédit vient d’être constitué à gauche, et LFI décide de fracturer notre mouvement et d’affaiblir le rassemblement » , a réagi, sur X, la députée sortante de la Seine-Saint-Denis Clémentine Autain, comme d’autres figures du mouvement telles que François Ruffin. Jusqu’ici, cette alliance avait reçu l’onction de plusieurs personnalités jusque-là rétives à tout accord avec les « insoumis », comme l’ancien président François Hollande ou la maire de Paris, Anne Hidalgo.

Pouvoir d’achat et diplomatie

Face aux caméras, vendredi pour l’annonce du programme, les négociateurs des partis de gauche s’affichent les uns aux côtés des autres : Aurore Lalucq pour PP, Manuel Bompard et Mathilde Panot pour LFI, Marine Tondelier et Yannick Jadot côté écologistes, Olivier Faure, le premier secrétaire du PS, la maire (PS) de Nantes, Johanna Rolland, et Fabien Roussel, le secrétaire général du PCF. Abdel Ait Ouazghour, ouvrier automobile de MA France, licencié en mai à la suite de la fermeture de son usine en Seine-Saint-Denis, et Jean-François Julliard, directeur de Greenpeace, sont également présents, en signe d’ouverture de l’alliance à la société civile.

Prenant le micro en premier, le coordinateur de LFI, Manuel Bompard, a soutenu, au nom de l’alliance de gauche, deux priorités en cas d’accession au pouvoir : « le blocage des prix sur l’alimentaire et sur l’énergie »et un positionnement diplomatique de la France visant à « rétablir une voix de paix(…) sur la scène internationale », en soutenant l’Ukraine « face à la guerre d’agression de Vladimir Poutine et en se donnant les moyens d’obtenir un cessez-le-feu immédiat face aux massacres en cours à Gaza ». Des propos loin d’être anodins tant les sujets internationaux ont déchiré ses partis, ces deux dernières années, de l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine au massacre du 7 octobre 2023 perpétré par le Hamas, suivi de l’offensive israélienne à Gaza. La campagne houleuse des européennes entre la liste PS-PP de Raphaël Glucksmann et celle de LFI a fait émerger des clivages forts sur la cause palestinienne, avec des accusations d’antisémitisme à l’encontre de LFI. Et, malgré l’union, les plaies ne semblent pas encore totalement cautérisées pour Aurore Lalucq. « On l’a fait parce qu’il le fallait », a lancé l’émissaire de PP, sans tenter de feindre l’enthousiasme. « On ne va pas se mentir, on part de lignes qui peuvent être éloignées », a-t-elle embrayé, provoquant un léger malaise dans l’assistance.

Sans surprise, le programme du Nouveau Front populaire est orienté vers le social. Dès les quinze premiers jours, la gauche entend adopter « vingt actes de rupture pour répondre à l’urgence sociale, au défi climatique, à la réparation des services publics, à un chemin d’apaisement en France et dans le monde ». En premier lieu, la coalition décrétera un « état d’urgence sociale » en revenant sur certaines mesures emblématiques des mandats d’Emmanuel Macron. Elle veut abroger les décrets d’application de la réforme des retraites ayant repoussé l’âge légal de départ à 64 ans et le décret de la réforme de l’assurance-chômage, qui doit être publié le 1er juillet.

Le nucléaire, grand absent

La coalition de gauche veut mettre en œuvre un « pacte pour le pouvoir d’achat », un sujet « sur lequel il n’y a aucune ambiguïté », où tous les partis se sont « rapidement mis d’accord », a fait savoir Fabien Roussel. Pour augmenter les salaires, le smic sera porté à « 1 600 euros net, à 2 000 euros brut, et le brut est important, car les cotisations compteront pour financer la protection sociale de notre pays », a précisé le secrétaire national du PCF, qui a également assuré que les salaires seront indexés sur l’inflation. A cela s’ajoutent des mesures plus symboliques. Dès la rentrée 2024, Marine Tondelier a annoncé l’instauration de « l’école vraiment gratuite », la prise en charge de la cantine, du périscolaire, des transports…

« Un délire total »aux yeux du ministre de l’économie, Bruno Le Maire, qui a qualifié, sur Franceinfo, le programme de la gauche d’ « assurance du déclassement, du chômage de masse et de la sortie de l’Union européenne », compte tenu des contraintes établies par le pacte budgétaire européen . « Ces gens qui prétendaient être des experts de la finance, quand on voit la situation budgétaire dans laquelle ils ont mis le pays, ne sont pas très bien placés pour donner des leçons », répond Johanna Rolland. La maire socialiste de Nantes certifie que les négociateurs ont tenu compte de la dégradation des finances publiques. « Il y a une possibilité dans le pays de contribuer à l’effort national. Ça peut même être un élément de fierté et de citoyenneté, comme sur la taxation des superprofits », considère-t-elle.

Géopolitique, pouvoir d’achat, taxation des plus aisées… Tous les membres de l’union de la gauche soutiennent que « rien n’a été mis sous le tapis » dans l’optique de sceller un accord. Il y a toutefois un grand absent dans le programme : le nucléaire. « Tout le monde sait que l’on a des désaccords », assume Yannick Jadot .L’ancien candidat écologiste à la présidentielle compte sur « une grande loi de programmation énergétique ».

Il reste que la gauche, critiquée pour ses grands écarts et ses divisions fratricides, est attendue au tournant. « Attention ! Soyez à la hauteur des enjeux. La tâche est immense, le pays meurtri. Vous avez tant à faire » , a prévenu Abdel Ait Ouazghour, avant d’être applaudi. Quelques heures plus tard, une crise interne éclatait au sein d’un des mouvements fondateurs de l’union.

Le Monde
International, lundi 17 juin 2024 927 mots, p. 10
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14 juin 2024 - Le Monde (site web)

Aux Pays-Bas, tensions dans la nouvelle coalition au pouvoir

Une réunion de crise a eu lieu après le retrait forcé du ministre de l’asile et une polémique autour de la députée appelée à le remplacer

Jean-Pierre Stroobants

Bruxelles - correspondant - Il n’aura pas fallu longtemps avant que le nouveau gouvernement néerlandais, qui n’est toujours pas entré officiellement en fonctions, connaisse sa première crise. Une réunion d’urgence a été convoquée vendredi 14 juin entre les quatre partenaires de la future coalition dominée par l’extrême droite, qui devaient débattre de la nomination de certains ministres. En cause, le retrait, décidé par Geert Wilders, jeudi, du titre de vice-premier ministre et ministre de l’asile et de la migration dont il avait gratifié, quarante-huit heures plus tôt, un député de son Parti pour la liberté (PVV, extrême droite). Une « enquête de sécurité » diligentée par les services de renseignement et dont le contenu n’a pas été révélé, avait rendu impossible la nomination du très controversé Gidi Markuszower. « Ils veulent que je m’incline, c’est injuste mais je crains de ne pouvoir faire autrement », a commenté l’intéressé en parlant d’une « situation kafkaïenne ».

Auteur de propos souvent tonitruants, arrêté pour port d’arme illégal, ancien porte-parole du Likoud, le parti conservateur israélien, aux Pays-Bas, Gidi Markuszower fut soupçonné par les services de renseignement, en 2018, d’avoir livré des informations au Mossad. L’enquête lancée à l’époque n’avait pas livré de conclusions claires. En 2021, le député fut rappelé à l’ordre par la présidente de la seconde chambre pour avoir dénoncé la politique « criminelle »du gouvernement en matière d’immigration. Et il lui serait reproché aussi d’avoir entretenu des liens avec un complotiste qui a formulé à plusieurs reprises des accusations de pédophilie contre des personnalités politiques, dont le premier ministre libéral démissionnaire, Mark Rutte.

Détournement d’argent

Ce premier accroc dans la vie du gouvernement que dirigera Dirk Schoof a été rapidement suivi d’un autre lorsque M. Wilders a annoncé, jeudi, son intention de nommer Marjolein Faber en remplacement de M. Markuszower. De quoi irriter Dilan Yesilgoz-Zegerius, la principale partenaire de M. Wilders : la dirigeante du Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD, libérale) et ministre de la justice sortante a estimé que cette sexagénaire, une fidèle de longue date du dirigeant d’extrême droite, n’était « pas exempte de controverses ».

Une allusion au fait qu’elle aurait, en 2015, détourné de l’argent de son parti au profit de son fils, selon des enquêtes de médias. En 2017, elle avait dénoncé la nomination du maire de la ville d’Arnhem, Ahmed Marcouch, figure populaire du parti social-démocrate, en scandant « Pas d’Arnhemmistan ! Nous perdons notre pays ! ».En 2019, elle citait « des sources fiables »pour désigner, à tort, un Nord-Africain comme responsable d’une attaque au couteau à Groningue. L’élue s’est aussi rendue célèbre en plaidant contre « le grand remplacement » et pour avoir demandé à M. Rutte si « une cinquième colonne », soit des partisans de l’islamisme, ne se cachait pas derrière son gouvernement.

De quoi inciter Mme Yesilgoz-Zegerius à appeler, jeudi, M. Wilders pour s’inquiéter du « ton et des paroles »de la future ministre, peu apte, selon la dirigeante libérale, à exercer cette fonction. Les partis membres d’une coalition ne disposent toutefois pas d’un droit de veto sur les nominations décidées par leurs partenaires, d’où la convocation d’une réunion des quatre partis de la coalition par Richard van Zwol, le haut fonctionnaire qui a présidé aux longues discussions préliminaires à la conclusion d’un accord de gouvernement.

« Regarder dans le même sens »

M. Wilders et les dirigeants du VVD, du Nouveau contrat social et du Mouvement agriculteur-citoyen se sont retrouvés vendredi en fin d’après-midi, invités par M. van Zwol à « regarder tous dans le même sens ». Ils se sont quittés au bout de deux heures et demie et M. Wilders a confirmé le choix de Mme Faber. Mme Yesilgoz n’a fait aucun commentaire à sa sortie. Très discret jusqu’ici, le premier ministre, Dirk Schoof a prévu de s’entretenir durant trois jours avec ses ministres au début de la semaine du 17 juin. Il devra, déjà, tenter de remédier à l’évidente instabilité de sa coalition, laquelle est causée en grande partie par l’absence totale de cadres compétents dans le parti d’extrême droite de M. Wilders.

La nomination de Mme Faber promet, en tout cas, de continuer à diviser la coalition : une majorité d’électeurs centristes et libérauxs’y oppose, selon un sondage publié vendredi par la chaîne publique NOS, tandis que 40 % des Néerlandais seulement disent faire confiance à la nouvelle équipe ministérielle. Autre sujet de trouble pour le royaume : des fonctionnaires ont exprimé leur inquiétude quant à l’arrivée au pouvoir du PVV. De quoi susciter une remarque assez inhabituelle du chef de l’Etat, jeudi. Concluant une mission aux Etats-Unis, le roi Willem-Alexander a estimé que « chacun est libre de chercher un autre emploi » s’il n’est, « en conscience », pas d’accord avec le système, « unique » selon lui, de la fonction publique néerlandaise, qui fait qu’ « un fonctionnaire est loyal à un responsable politique quel qu’il soit ».

Le roi a confirmé à cette occasion que la date d’entrée en fonctions du gouvernement n’était pas encore connue. Et il a évoqué les onze années durant lesquelles il a collaboré avec le premier ministre démissionnaire, Mark Rutte. « Bien sûr les choses vont changer, avec d’autres personnes, mais la continuité est là » , concluait-il.

La Croix, no. 42946
Événement, lundi 17 juin 2024 1043 mots, p. 2,3

Stéphane Rambaud, RN« La préférence nationale, c’est le bon sens »

Antoine d’Abbundo

À Hyères, cet ancien commissaire de police et député sortant brigue la 3e circonscription du Var.

Son slogan de campagne est déjà trouvé : « Défendre la France. Stopper Macron. »

Hyères (Var)

De notre envoyé spécial

Sans plus tarder, Stéphane Rambaud a déposé, vendredi 14 juin au matin en préfecture de Toulon, sa candidature pour les législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet pour cause de dissolution de l’Assemblée nationale. Député sortant, il représentera à nouveau le Rassemblement national dans la 3e circonscription du Var, aux côtés des sept autres personnalités investies dans ce département qui figure parmi les bastions du parti.

A-t-il été surpris par la décision du président Macron au soir des européennes, dimanche 9 juin ? Stéphane Rambaud admet que oui. « La dissolution, on la demandait depuis longtemps, mais on ne pensait pas qu’elle arriverait aussi vite. Tout le monde est pris de court, y compris les services de l’État. J’ai dû attendre plus d’une heure pour faire enregistrer mon dossier. Maintenant que la course contre la montre est lancée, il va falloir s’organiser », lâche-t-il. Côté finances, l’affaire paraît bien engagée. « Comme le temps de campagne est réduit, les dépenses le seront aussi. Tout le matériel de propagande officiel – bulletins de vote, profession de foi, affiches – est pris en charge par le national. Au niveau local, j’ai bouclé mon budget – pas plus de 15 000 €, moitié moins qu’en 2022 – grâce à deux emprunts auprès de sympathisants », détaille-t-il.

Les troupes sont elles aussi mobilisées. À Hyères, au 19 avenue des Îles-d’Or, adresse de la permanence électorale, Nicole, Claudine et Mahaut, trois militantes surmotivées, sont déjà en train de déballer les premiers cartons des 1 000 posters et 20 000 tracts commandés pour lancer la campagne. « On les distribuera aux militants lors de la réunion prévue à 19 h 30. Mais avant, à 18 heures, vous devez être à Toulon pour une conférence de presse avec tous les autres candidats », lance Nicole à Stéphane Rambaud qui découvre, avec satisfaction, son image sous le slogan « Défendre la France. Stopper Macron ».

C’est en 2021 que ce jeune retraité de 64 ans, né en Algérie mais élevé à Toulon, ancien commissaire de police, marié, 7 enfants et 14 petits-enfants, qui se revendique catholique pratiquant, décide de s’engager publiquement au Rassemblement national. « Parce que j’ai toujours voulu défendre les victimes et les gens qui souffrent », explique-t-il alors dans Var Matin. Aux législatives de juin 2022, le nouveau venu en politique crée la surprise en battant de 400 voix à peine la candidate Ensemble ! (majorité présidentielle) Isabelle Montfort, faisant tomber dans la gibecière du RN cette 3e circonscription qui manquait à son tableau de chasse. Une adversaire qui a choisi la bannière Horizons pour disputer la revanche dans un scrutin où il faudra aussi compter sur l’ancienne rivale Nupes, Julia Peironet-Bremond, qui se présente sous l’étiquette du Nouveau Front populaire. « Y aura-t-il aussi un candidat Les Républicains et un Reconquête ? Pour l’instant, je n’en sais rien. Si c’est le cas, cela ne me fait pas peur. Après deux ans de travail à l’Assemblée et de présence sur le terrain, les gens commencent à me connaître », soutient Stéphane Rambaud avec assurance.

Pour tester sa popularité, rien de tel qu’une déambulation improvisée. Mais en ce début d’après-midi ensoleillé, ce sont surtout les touristes qui flânent et la politique paraît loin. Amélie, patronne d’un commerce où le candidat a ses entrées, est convaincue d’avance. « Être artisan, en France, c’est faire de la résistance. Tout ce qu’on gagne à la sueur du front, on nous le taxe. Sans parler de l’insécurité et de l’immigration hors de contrôle. On espère que le Rassemblement national sera la solution à la dégringolade du pays. C’est le moment », veut-elle croire. « L’heure est arrivée d’écrire une page de l’histoire de France. Nous sommes prêts, avec Jordan Bardella comme premier ministre, à relever le défi de gérer le pays malgré la situation catastrophique », répondra comme en écho Frank Giletti, délégué départemental du RN varois et candidat dans la 6e circonscription, lors de la conférence de presse annoncée dans la matinée. En bout de table, Stéphane Rambaud opine du chef. Ce soir-là, il laissera la vedette à Sébastien Soulé, policier marseillais qui a inspiré le film Bac Nord et nouveau candidat dans la 1re circonscription, et à Julien Argento, responsable local des Jeunes LR et suppléant de la députée sortante de la 2e circonscription Laure Lavalette qu’il avait affrontée en 2022.

Sur la route du retour vers Hyères, Stéphane Rambaud se laissera aller à quelques confidences, entre récits personnels et convictions politiques. « Quand on me reproche d’être d’extrême droite, ça me fait rigoler. Droite, gauche, ça ne veut plus rien dire. Le vrai clivage passe entre mondialistes et patriotes. Et pour moi, c’est la France d’abord. La préférence nationale, c’est le bon sens. Avant de donner votre argent aux voisins, vous le donnez à vos enfants, non ? C’est ce qu’une majorité d’électeurs est en train de comprendre. » Un discours que Fiona, commerciale, et Manon, agente de crèche, âgées de 24 ans, applaudissent sans réserve. Elles font partie de la quarantaine de militants qui ont répondu, ce soir-là, à l’appel du candidat pour se répartir le travail : collage, distribution de tracts sur les marchés et dans les boîtes aux lettres, porte-à-porte et activisme sur les réseaux sociaux. « Quand on voit l’amour du RN pour la France, on ne peut pas rester les bras croisés », sourit Manon. Avec au bout la victoire ? En habitué des campagnes électorales, Serge, 65 ans, retraité de la RATP et militant Front national puis RN depuis 1983, fait le compte. « Le risque d’une forte abstention et l’alliance à gauche font que ce n’est pas gagné. Mais le rejet de Macron et la mollesse des responsables LR placent la dynamique de notre côté. Alors oui, c’est jouable. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 17 juin 2024 961 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4
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16 juin 2024 - Le Parisien (site web)
17 juin 2024 - Le Parisien

Top départ d'une campagne historique

L'inscription définitive des candidatures aux élections législatives s'est achevée ce dimanche à 18 heures. La bataille peut réellement commencer.

Ludwig Gallet et Alexandre Sulzer

Qui aurait pu prédire, que, en une semaine, la vie politique française serait tant chamboulée ? Que François Hollande, ancien chef de l'État, viserait la députation sous les couleurs d'une union de la gauche, non loin de Jean-Luc Mélenchon ? Qu'Éric Ciotti, président des LR, aurait pactisé avec Marine Le Pen au nez et à la barbe de ses lieutenants, déclenchant une guerre au sein de son camp ? Et que la majorité sortante se retrouverait dans une situation si délicate que les minorités d'autrefois se plaisent désormais à la marginaliser ? 577 batailles sont officiellement lancées, alors que le délai de dépôt des candidatures a expiré ce dimanche. Elles dessineront l'avenir politique du pays.

Mardi, Agnès Pannier-Runacher était encore incapable de dire si elle serait candidate. Dans son esprit, la crainte de prendre la place d'un sortant bien placé dans les Hauts-de-France. Et la volonté de ne pas forcément aller concurrencer une personnalité politique d'un autre parti face au mastodonte RN. Elle s'est finalement lancée, comme de nombreux membres du gouvernement.

Tous jouent très gros, certains sans doute leur avenir politique. Les résultats de Gabriel Attal, Gérald Darmanin, Stéphane Séjourné ou encore Élisabeth Borne seront scrutés avec la plus grande attention. « Ce qui se passe est ultra-violent, confie un député de la majorité sortante. Voir la gauche se recomposer alors que 80 % des gens sur le terrain nous disaient ne pas vouloir de Mélenchon ou de la Nupes, c'est terrible. »

Édouard Philippe se tient éloigné de la majorité

La gauche est unie, et elle ratisse plus large que prévu. Samedi, l'ancien ministre de la Santé Aurélien Rousseau a annoncé son investiture dans les Yvelines sous la bannière du Nouveau Front populaire. Dimanche, François Hollande a regoûté aux joies de la campagne électorale, dans son fief corrézien, multipliant les bises et les poignées de main. Sa candidature, officiellement vue d'un bon oeil par Jean-Luc Mélenchon, qui appelle à « jeter les rancunes à la rivière », sera scrutée de très près. Tout comme les circonscriptions des sortants Insoumis Raquel Garrido, Danielle Simonnet et Alexis Corbière, victimes de la « purge » mélenchonienne et évincés de l'investiture au sein de l'alliance. « Je suis candidat », insistait encore dimanche le dernier, lancé dans l'aventure de la dissidence. Le dossier Quatennens, lui, est clos. Le député Insoumis, face à l'émoi suscité par sa candidature à gauche, a finalement jeté l'éponge. Le bloc de gauche s'est uni en quelques jours à peine, mais sa fragilité demeure palpable.

La situation n'est guère plus reluisante au sein de la majorité sortante. Elle apparaît divisée, alors qu'Édouard Philippe s'éloigne autant que possible de ses partenaires. Et pas seulement par l'absence de toute mention relative à la majorité sur les tracts. Horizons a décidé de soutenir un candidat LR dans le Val-de-Marne, face à un candidat Renaissance. Prise en tenaille, la macronie diabolise ses adversaires et résume le scrutin à une décision existentielle. « On a installé les trois blocs. Le choix, maintenant, c'est Bardella, Mélenchon ou nous, qui incarnons le sérieux », développe un proche du président.

« Ça va être hyper compliqué », concédait samedi un ministre. Beaucoup craignent une rouste qui balaierait une bonne partie du groupe loin du Palais-Bourbon. Ils devraient pouvoir compter sur l'hyperactivité de Gabriel Attal, qui va se démultiplier la semaine prochaine avec des déplacements quotidiens. Son agenda était encore en discussion ce dimanche soir. Le président devrait, lui, se tenir plus éloigné en ce début de semaine, avec un agenda officiel déjà chargé. Son entourage a théorisé son rôle dans cette campagne éclair : « surplomb et engagement ». Impossible de faire plus macroniste.

Un candidat LR face... au président du parti

Mais c'est à droite que la situation sera la plus dure à suivre, depuis le pacte conclu entre Éric Ciotti et le RN dans 62 circonscriptions. Dans la 1 re des Alpes-Maritimes, LR, qui a annoncé avoir investi 400 candidats, a donc fini par en mettre un face à... son propre président. Comme révélé par « le Parisien », il s'agit de Virgile Vanier, directeur commercial et ex-président de l'Association des sommeliers de Côte d'Azur. Un néophyte en politique qui a adhéré à LR... cette semaine.

L'impétrant a déposé sa candidature en catimini à la préfecture après avoir eu l'accord verbal de la CNI. « Il ne va pas se faire flinguer par deux Géorgiens mais quand même, ici, ils sont capables de beaucoup de choses », glisse un conseiller LR. Éric Ciotti aura aussi à affronter Graig Monetti (Horizons), adjoint au maire de Nice, Christian Estrosi. LR n'a trouvé personne en revanche à opposer dans la 5 e circonscription face à Christelle D'Intorni, seule députée LR sortante qui a suivi Ciotti.

Reconquête investit 330 candidats, a indiqué Éric Zemmour ce dimanche soir. « Nous aurions pu concourir dans toutes les circonscriptions mais il ne sera jamais dit que nous ayons fait quoi que ce soit qui puisse favoriser une victoire de l'islamo-gauchisme », explique-t-il, apportant son soutien à Éric Ciotti, Nicolas Dupont-Aignan, le magistrat (ciottiste) Charles Prats ou encore Guilhem Carayon, le président ciottiste des Jeunes Républicains.

Le camp de Marion Maréchal assure, lui, qu'une vingtaine de délégués départementaux auraient démissionné après son exclusion. Un chiffre que dément l'entourage d'Éric Zemmour. « Bruno Mégret était parti avec 86 fédérations. Il a échoué quand même. Notre Mégret en jupons ne fait pas le quart », ricane-t-on à la direction de Reconquête où l'on pointe aussi que certaines des cinq circonscriptions laissées par le RN aux proches de Marion Maréchal sont difficiles. « Ça sent pas bon pour la putsch patrouille », se marre un fidèle de Zemmour.

Libération
lundi 17 juin 2024 1330 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT

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16 juin 2024 - Libération (site web)

Renaissance La déprime en marche

Par JEAN-BAPTISTE DAOULAS et LAURE EQUY

En désaccord avec la dissolution, le Premier ministre, Gabriel Attal, sans grand espoir sur ses chances de rester à Matignon après le 7 juillet, a néanmoins décidé de conduire la campagne. Un chemin de croix ?

Après avoir senti le sol se dérober sous ses pieds, Gabriel Attal peut enfin les poser dans sa circonscription des Hauts-de-Seine. Qu'il est bon, dans ce chaos, de retrouver les embrassades des mamies groupies, les bras qui se tendent pour un selfie, les ballons floqués «Ensemble avec Gabriel Attal», gonflés par les militants à l'entrée du marché installé, vendredi soir, sur la place de la mairie d'Issy-les-Moulineaux ! «C'est ici que j'ai gravi les échelons grâce aux électeurs qui m'ont fait confiance, de là que je tiens ma légitimité», flatte le Premier ministre, élu pour la première fois aux législa- tives de 2017.

Après avoir négocié en direct avec son allié UDI Hervé Marseille et les patrons locaux de LR un pacte de non-agression dans le département, Gabriel Attal n'a pas grand-chose à craindre. Il est soutenu par les quatre maires de sa circonscription, dont André Santini, qui l'attend au bout de l'allée. «Il fait ce qu'il faut, ici ça se passera bien, glisse l'inamovible élu d'Issy. Mais je lui avais dit quand il a été nommé: "Vous êtes un fusible."» Ignorant les militants du Nouveau Front populaire qui tractent à la sortie du métro, le candidat se fraye un chemin parmi la petite nuée de badauds et d'admirateurs : «Oui, il faut que je vienne à la fête des voisins», «je compte sur vous le 30 et le 7.» A un lycéen qui le sollicite «pour un stage à Matignon», le chef du gouvernement, stoïque, dit «bien sûr» et fait signe à son équipe de prendre ses coordonnées. Comme si rien n'hypothéquait son bail.

«UN CAPITAL DE SYMPATHIE» Attal, imperturbable général d'une armée en déroute, pour mener une campagne qu'il n'a pas voulue. Discipliné, le chef du gouver- nement compte faire un déplacement par jour pour aller soutenir les candidats de la coalition présidentielle (la semaine dernière dans un Pas-de-Calais acquis au RN et en Loire-Atlantique où le PS a devancé Renaissance aux européennes). C'est lui qui a dévoilé les premiers éléments du programme, ce week-end. «Je suis prêt. Je suis clair. Je suis libre», proclamait-il samedi, venu sur le plateau du JT de France 2 avec un message à marteler : qui pour gouverner ? Lui, ou le patron du Rassemblement national, Jordan Bardella, ou encore Jean-Luc Mélenchon, choisi par les macronistes (sans être désigné par la gauche) comme meilleur repous- soir du Nouveau Front populaire. Dans les sondages, Attal ne s'en tire pas si mal: selon une enquête Elabe réalisée les 11 et 1 juin pour BFM TV et la Tribune Dimanche, 39 % des Français souhaitent que Jordan Bardella soit nommé Premier ministre mais, à 36 %, l'actuel titulaire du poste n'est pas distancé.

«C'est lui qui a encore un capital de sympathie dans l'opinion, une notoriété. Autant qu'on en fasse profiter ceux qui sont candidats», prône le président de l'UDI, Hervé Marseille. Pour son camp, il lui faut limiter les dégâts. Et pour lui-même, sauver les apparences, cacher tout signe d'amertume, partir en conquête sans se croire en sursis. «Gabriel est très légitimiste, il doit tout au Président qui l'a fait ministre et Premier ministre, assure un de ses proches. Il remonte sur son cheval avec la foi des combattants.»

TOMBÉ DE TRÈS HAUT Le 9 juin, il est pourtant tombé de très haut. A 18 heures, le Premier ministre attend les résultats des élections européennes dans le pavillon de musique niché au fond du jardin de Matignon. Entouré, dans ce cocon de marbre et de boiseries, de son directeur de cabinet, Emmanuel Moulin, et de ses quatre plus proches conseillers, Fanny Anor, Maxime Cordier, Antoine Lesieur et Louis Jublin, chargé de sa communication. L'équipe phosphore sur les éléments de langage à distiller pour minimiser la défaite et rebondir. Un déplacement sur l'autorité à l'école est à l'étude afin de rythmer la semaine. Jublin crée une boucle WhatsApp destinée à alimenter les communicants des ministres et les députés amenés à intervenir en plateau. Elle restera muette. A 18 h 30, Macron appelle Attal et l'informe de son intention de dissoudre l'Assemblée. Le Premier ministre échoue à l'en dissuader. Ses proches et lui sont frappés de stupeur. Elle est gravée sur son visage Suite page 4

Suite de la page 3 fermé, lors de la réunion convoquée à l'Elysée à 19 h 15 et immortalisée par la photographe du Président. Le temps presse avant l'allocution du chef de l'Etat, à 21 heures. «Ecoute, Sylvain, voilà » Attal met au parfum le président des députés Renaissance, Sylvain

Maillard. Eux ont immédiatement en tête les 600 lettres de licenciement que leurs députés devront adresser à leurs collaborateurs. Le mardi, Attal reconnaîtra, devant eux, le caractère «brutal» de la décision présidentielle. La ministre des relations avec le Parlement, Marie Lebec, est aussi prévenue par un coup de fil de trente secondes: «Le Président va dissoudre, je suis désolé, on se voit après.» Malgré l'émotion dans sa voix, Attal fait bonne figure.

«Tu veux une photo avec Gab?» Sans que les mots ne soient prononcés, c'est pourtant une rupture qui vient d'être actée. «Des personnes seront responsables devant l'histoire», lâche un pro-Attal. Le Président a réfléchi pendant des semaines à la dissolution avec une poignée de proches sans l'en avertir, alors que le Premier ministre mûrissait, lui, depuis janvier un plan de bataille pour faire voter le budget 2025 en évitant une motion de censure à l'Assemblée: détail des coupes budgétaires en juin, négociations en amont avec les députés LR, cajolés et reçus rue de Varenne. «A Matignon ils étaient volonta- ristes, c'est très bien. Mais malgré tout cela, il se trouve que les oppositions disaient qu'elles voteraient la censure», contredit-on à l'Elysée.

Un proche du Président a beau affirmer que «tout est ouvert», y compris l'option du maintien d'Attal à Matignon en cas d' (improbable) victoire le 7 juillet, le Premier ministre et ses proches ne se bercent d'aucune illusion. Et ressassent. Payent-ils la bonne cote d'Attal? Sa paisible déambulation, en février, au salon de l'agriculture, où le Président a été chahuté? Humilié, le chef du gouvernement s'enferme dans le silence pendant 24 heures. Jublin et son adjointe snobent une réunion de communicants organisée le lundi à l'Elysée. Claquer la porte ? L'idée est caressée à Matignon, mais vite remisée. Autour d'Attal, on raconte la pluie de messages de députés lui demandant de les sauver du désastre. Au cours d'un tête à tête avec le Président, lundi soir, il obtient de diriger la campagne et Emmanuel Macron consent à se faire plus discret, comme Edouard Philippe, François Bayrou et tant de députés le réclament. Son conseiller spécial Maxime Cordier est prêté à l'équipe de campagne.

Eviter de vexer l'Elysée n'est plus un sujet de préoccupation. Les équipes de Gabriel Attal y vont franco en proposant aux députés d'imprimer son portrait sur leurs tracts, alors que ces derniers déclinent en masse celles du Président: «Tu veux une photo avec Gab?» Matignon ne fait rien pour désamorcer un projet de tribune de la députée Nadia Hai, plaidant pour le maintien d'Attal si jamais Renaissance et ses alliés l'emportaient. Est-ce de sa faute si un de ses ministres le qualifie -au premier degré - de «star auprès des députés»? Depuis 2017, les dates d'anniversaire des parlementaires macronistes sont enregistrées sur son téléphone. En cas de déroute aux législatives, il sera toujours temps de se replier à l'Assemblée pour prendre la tête de son camp. Un député

ulcéré par la dissolution a déjà tourné la page : «C'est la fin de Macron et le début d'Attal.» ?

«Gabriel est très légitimiste, il doit tout au Président qui l'a fait ministre et Premier ministre. Il remonte sur son cheval avec la foi des combattants.» Un proche de Gabriel Attal

Libération
lundi 17 juin 2024 657 mots, p. 4

événement

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16 juin 2024 - Libération (site web)

«On ne se lance pas comme ça dans la gueule du loup»

Jean-Baptiste Daoulas

Elus en 2017, battus en 2022, d'anciens parlementaires macronistes n'envisagent pas de retenter leur chance aux législatives des 30 juin et 7 juillet.

C'

est un signe, parmi d'autres, que le camp présidentiel s'attend au désastre. Parmi les députés macronistes élus en 2017 et battus en 2022, seules quelques poignées ont accepté de retenter leur chance le 30 juin. Depuis l'annonce de la dissolution, la plupart des ex contactés par Renaissance déclarent forfait. «Ce n'est pas hyper surprenant, reconnaît un dirigeant de la majorité. Ils ont perdu et se disent qu'ils vont encore perdre. Ils ont recommencé leur vie. Ce n'est pas si simple de mettre son travail entre parenthèses pendant trois semaines.» Conscience. Ancienne porte-parole du groupe La République en marche, Valérie Gomez-Bassac est de ceux-là. Défaite dans le Var par le Rassemblement national en 2022, elle est depuis associée dans un cabinet d'avocats, dont elle ne se voit pas laisser les équipes en plan pour repartir en campagne. «Je reste fidèle au président de la République et au gouvernement, mais juste en qualité de citoyenne, répond-elle.

J'ai envie de profiter de ma famille et de mes enfants.» En Moselle, Hélène Zannier, a «beaucoup hésité» avant de renoncer. «Cela me fait un peu mal de laisser le territoire que je connais et que j'aime au RN sans me battre un peu.» Mais elle vient de décrocher un nouveau poste dans la requalification urbaine et la concertation des quartiers politique de la ville et aurait mauvaise conscience à lâcher son employeur et les habitants.

Dans l'Oise, l'ancienne vice-présidente de l'Assemblée, Carole Bureau-Bonnard, n'imagine pas non plus abandonner ses patients du jour au lendemain. La kinésithérapeute a décliné les propositions venues du siège de Renaissance. «Je ne me sens plus l'âme d'être à fond pendant vingt jours de campagne. J'ai une patientèle», s'excuse-telle. Son analyse est aussi politique. Vaincue par un candidat du RN en 2022, elle est convaincue que son passé de députée macroniste joue contre elle, même si elle est désormais encartée chez Horizons, le parti d'Edouard Philippe. «Je suis encore étiquetée comme macroniste par les gens, je ne le renie pas, mais je le dis franchement: il vaut mieux quelqu'un en dehors de cette étiquette.» L'exdéputée a donc fait le choix de s'effacer pour soutenir un candidat centriste, vice-président de la région Hauts-de-France dans la majorité de Xavier Bertrand. Un meilleur choix pour arracher la circonscription au RN, espère-t-elle.

Certains ne veulent tout simplement pas «aller à l'abattoir», selon l'expression de l'un d'eux. «La direction de campagne des législatives est la même que pour les européennes», ironise un député vaincu en 2022. Et comme une même cause produit souvent les mêmes effets Elu dans le Val-de-Marne de 2017 à 2022, Jean-François Mbaye a la dent dure contre ce qui fut son parti. Il pointe les promesses d'accompagnement de Renaissance pour les députés battus qui ne se sont jamais concrétisées. «On ne peut pas ignorer la personne pendant deux ans et lui demander de repartir au combat en 2024. La politique, ça ne marche pas comme ça», grince-t-il. Emmanuel Macron s'est borné à recevoir une fois les battus à l'Elysée en août 2022, leur faisant miroiter «des matins de combat et des soirs de conquête». Et depuis, plus rien. «Rectifier le tir». Mbaye souligne surtout son rejet de la réforme des retraites et de la loi asile-immigration - «Je ne les aurais pas votées» - et la droitisation du second quinquennat d'Emmanuel Macron. «On aurait pu rectifier le tir plus tôt. La majorité a loupé le coche en 2022 en ne voulant pas établir un canal de discussion avec les socio-démocrates.» Dans ces conditions, il le sait, aucune chance de reconquête de son siège passé aux mains de La France insoumise en 2022: «On ne se lance pas comme ça dans la gueule du loup. D'autres le font, moi je ne le fais pas.»

Le Figaro, no. 24825
Le Figaro, lundi 17 juin 2024 854 mots, p. 2

Politique

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16 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Élections législatives : Les Républicains minés par la grande confusion qui règne à droite

À quinze jours du premier tour de scrutin, le choix d'une alliance avec le RN défendu par Éric Ciotti reste très contesté par les ténors du parti, quand une partie de la base militante salue le choix du président des Républicains.

Galiero, Emmanuel

Un épais brouillard enveloppe la droite à l'approche des élections législatives. Empêtrés dans l'implosion de leurs divergences sur la ligne à tenir, Les Républicains de tous bords reconnaissent l'ampleur de la confusion. En choisissant de bâtir une alliance avec le Rassemblement national, Éric Ciotti a provoqué une fracture soudaine et spectaculaire au sein de sa famille politique. D'un côté, les pro-Ciotti félicitent le chef des LR d'avoir osé briser un tabou en traçant la perspective d'un front de droite uni contre les extrémistes de gauche. De l'autre, les ténors du parti l'accusent d'avoir entraîné leur mouvement dans une aventure qui condamnera la droite à la disparition et plombera une stratégie d'indépendance qu'ils croient indispensable pour avoir une chance d'exister en 2027.

Investitures en urgence, paniques locales, multiplication des candidats de droite sur certaines circonscriptions, rumeurs de pactes locaux avec la macronie, besoins d'explications, imprécisions sur les slogans et les logos, menaces, imprévisibles conséquences de la dissolution... À deux semaines du premier tour, la plus grande confusion règne à droite et tout le monde s'en désole. Les deux camps s'envoient des menaces sur l'utilisation du logo LR que chacun revendique. Visiblement, les pro-Ciotti ont écarté ce problème en choisissant des formules qu'ils croient juridiquement incontestables, comme Sébastien Laye, qui écrira sur ses tracts : « Membre des Républicains investi par la présidence des Républicains et le Rassemblement national » , avec deux logos : « Les Républicains, à droite » et le « RN ». Mais, dans ce cas, les anti-Ciotti ont-ils le droit d'utiliser le logo LR ? La question reste posée. Chacun mesure l'urgence de clarifier la situation sur le terrain, au plus près des militants, qui n'y comprennent rien. Qui seront les vrais candidats LR ? Pourquoi parfois plusieurs candidats de droite se retrouveront en compétition ? Et pour couronner le tout, les LR présenteront même un candidat à Nice contre... Éric Ciotti.

Une « OPA inacceptable »

En peaufinant la liste de plus de 400 candidats (dont 59 députés sortants) attendue dimanche soir, Michèle Tabarot, présidente de la CNI, reconnaît la grande difficulté de l'exercice et l'impossibilité de faire des miracles. «Mais ce que nous sommes parvenus à faire est énorme. Nous avons pu rassembler plus d'un quart du conseil national LR favorable à la ligne d'indépendance que nous défendons face à Éric Ciotti, et nous sommes prêts» , avance la députée des Alpes-Maritimes, qui peine à digérer cependant la «prise d'otage»du chef LR. Pour dissiper le trouble des électeurs et des militants, les rivaux de Ciotti ont préparé des communiqués destinés à chaque département pour tenter d'éclairer les militants locaux. «Aujourd'hui, ce n'est pas notre séquence, mais la présidentielle viendra» ,assure l'élue. Elle est convaincue de pouvoir s'appuyer sur la «solidité»des fédérations, mais, pour elle, le divorce est «consommé» avec celui qu'elle accuse d'avoir lancé une «OPA inacceptable»sur le parti. «Réalise-t-il à quel point il a rajouté au chaos?»

Au moment où chacun s'empresse de préparer ses outils de campagne, toutes les rumeurs circulent. «Est-il vrai qu'à Paris un candidat Lisnard se retrouverait face à un candidat LR canal anti-Ciotti?» ,questionne un élu. Un autre s'interroge sur l'impact de trois candidats de droite dans certaines circonscriptions des Hauts-de-Seine, où des élus, comme le député LR sortant Philippe Juvin, n'ont pas résisté aux promesses d'un « arc républicain » érigé en barrage contre les extrêmes. Ces situations donnent du grain à moudre aux partisans de Ciotti mais agacent aussi ses adversaires, qui espèrent avoir suffisamment de temps pour faire entendre leur opposition «claire» à toute entente locale avec la macronie.

François-Xavier Bellamy critique vivement ces stratégies locales qui contribuent à noyer les électeurs. «Si je suis resté fidèle à ma ligne d'indépendance, c'était pour défendre les couleurs de la droite. Refuser une alliance pour en accepter une autre n'a aucun sens. Pas de compromission avec la macronie» , insiste le parlementaire européen, en faisant observer que les LR opposés à Ciotti auront des candidats partout dans les Hauts-de-Seine, y compris face à Juvin. Mais Bellamy ne cache pas son inquiétude en voyant les sondages remonter pour le vote macroniste. Pour lui, la dissolution d'une ligne de droite indépendante est une conséquence directe de l'immense confusion qui règne à droite. Et quand Ciotti invite les siens à se concentrer sur l'urgence qu'il y a à battre l'extrême gauche, ses adversaires LR le renvoient à l'interview de Marine Le Pen publiée dans LeFigarodès dimanche. «Il faut bien lire ce qu'elle dit, avance Bellamy, le RN assume qu'il n'est pas un parti de droite, donc on ne peut pas parler d'union des droites. En réalité, c'est la destruction d'une possibilité de reconstruction qui sert la stratégie de Macron à laquelle nous avons résisté depuis sept ans. C'est ce qui est le plus aberrant dans cette histoire. » E. G.

Le Monde
élections législatives, lundi 17 juin 2024 716 mots, p. 3
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15 juin 2024 - Le Monde (site web)

Chronique | par Laurent Telo

L’incarnation finale sera forcément imparfaite

par Laurent Telo

François Ruffin a tiré deux foisle premier. D’abord, dimanche 9 juin, au soir des élections européennes, il lance un appel au «front populaire »qui fait tilt et mouche : le Nouveau Front populaire, qui s’étend de Jean-Luc Mélenchon à François Hollande, un miracle pour les uns, un attelage contre-nature pour les autres, surgit des cendres de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale archi dominée par La France insoumise (LFI). Ensuite, jeudi 13 juin, sur Franceinfo, le même Ruffin se dit « prêt » à devenir premier ministre si l’union de la gauche remporte les élections législatives anticipées, prévues les 30 juin et 7 juillet. Il s’est fait prier par les intervieweurs pour le dire, il ne s’est pas répété depuis. Son entourage l’exhorte à s’afficher rapidement comme l’incontournable visage du rassemblement, mais le député de la Somme sait que donner l’impression de tirer la couverture à soi, dans un moment politiquement très collectif, peut lui être fatal.

Cependant, se pose déjà la question de l’incarnation de l’union. Car à la fin, si victoire il y a, il n’en restera qu’une ou qu’un, à Matignon. Qui pour mener le combat sur les plateaux médiatiques et personnifier un programme «grand écart »ficelé en quelques heures ? Pour ne pas faire capoter la coalition à cause de querelles d’ego, les responsables des partis désormais partenaires ont décidé d’entretenir le flou le plus longtemps possible.

« On est une équipe ! On veut marquer des buts collectivement,a célébré Fabien Roussel, premier secrétaire du Parti communiste français, lors d’une conférence de presse commune, vendredi 14 juin. En fonction des résultats, on verra qui sera le meilleur[pour Matignon] . » Pas de tête d’affiche, une première historique confrontée à un problème majeur : les électeurs voudront savoir pour qui ils votent.

L’incertitude de l’incarnation peut aussi laisser prospérer l’idée d’un Jean-Luc Mélenchon de nouveau postulant à Matignon. En ce début de campagne, les remontées de terrain font état d’unrisque de rejet massifdu triple ex-candidat à l’élection présidentielle auprès des électeurs de gauche les plus éloignés de la radicalité insoumise, ainsi que des éventuels déçus du macronisme. Les non-investitures brutales, décidées par LFI, d’Alexis Corbière, Raquel Garrido et Danielle Simonnet, réputés proches de François Ruffin, n’arrangent rien. Beaucoup veulent donc acter, au plus vite, une impossibilité :le premier ministre ne sera pas Jean-Luc Mélenchon.

LFI demeure le barycentre

L’intéressé n’a-t-il pas lui même déclaré au journal de 20 heures de France 2, mercredi 12 juin : « Je ne m’élimine pas, mais je ne m’impose pas. »Mais le pacifisme politique affiché par M. Mélenchon depuis dimanche, sa tentative d’un possible renoncement de soi pourraient ressembler davantage à un repli tactique qu’à une volonté subite et profonde de quitter la scène politique. Ils’en prend directement, désormais, à ses soutiens originels qui sont devenus ceux de son rival du moment, François Ruffin. « Jean-Luc Mélenchon peut toutà fait être premier ministre »,a déclaré Manuel Bompard, chef de file des « insoumis », vendredi midi, lors de la conférence de presse commune.

L’incarnation finale sera forcément imparfaite. Même si les élections européennes ont tourné à l’avantage du Parti socialiste, LFI, même si son hégémonie a été rognée, même si elle est secouée par une crise interne dont on mesure encore mal les conséquences demeure le barycentre de la gauche. Elle envoiele plus gros contingent de candidats et ses volontés demeurent prédominantes. C’est donc autour de M. Ruffin, réputé davantage social-démocrate que M. Mélenchon, que convergela plus grande «centralité »de la nouvelle union.

Qui d’autre ?Raphaël Glucksmann n’était pas présent à la conférence de presse, mais s’est dit prêt « à mouiller la chemise » dans la campagne. Clémentine Autain, députée LFI de moins en moins proche de Jean-Luc Mélenchon, et Fabien Roussel, se sont positionnés. Boris Vallaud, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale ? Un ou une écologiste, mais le ou laquelle ? Reste l’hypothèse d’une personnalité issue de la société civile. Raphaël Glucksmann a suggéré Laurent Berger. Pour l’instant,le répondeur téléphonique de l’ancien leader de la CFDT enregistre des appels qui restent sans réponse.

La Croix, no. 42946
Événement, lundi 17 juin 2024 1016 mots, p. 4,5

Fabienne Colboc, Renaissance « Je suis là pour rassurer les plus modérés, le bloc central existe »

Xavier Renard

Candidate à sa réélection dans la 4e circonscription d’Indre-et-Loire, Fabienne Colboc était, vendredi 14 juin, sur le marché de Richelieu.

Macroniste de la première heure, elle croit encore à ses chances de l’emporter, en misant sur sa « présence continue sur le terrain » .

Richelieu (Indre-et-Loire)

De notre envoyé spécial

Pour son entrée en campagne, Fabienne Colboc (Renaissance), la députée sortante de la 4e circonscription d’Indre-et-Loire, a choisi Richelieu, un fief de la droite classique, longtemps administré par l’ancien secrétaire d’État au commerce, aux PME et au tourisme Hervé Novelli (LR). Les belles maisons bourgeoises de la grand-rue y sont en permanence pavoisées aux couleurs du drapeau tricolore, mettant d’office la ville au diapason d’un prochain scrutin à la portée historique. Faisant fi du sentiment de défiance affiché à l’encontre du camp présidentiel, une vingtaine de militants, de tous âges, ont fait irruption en force, vendredi 14 juin, sur le marché. Comme leur candidate, la majorité d’entre eux se revendiquent de la social-démocratie. Les plus anciens étaient encartés au PS avant de se ranger derrière Emmanuel Macron. En première ligne, la députée sortante, vêtue d’une veste jaune citron, reconnaissable entre mille, entend montrer qu’elle ne se dérobera pas : « Ici, je suis arrivée première en 2022, sans doute grâce à ma présence continue sur le terrain »,assure-t-elle.

La veille, cette proche de Gabriel Attal a eu la bonne surprise de recevoir ses 300 premiers tracts de campagne, rédigés au débotté. « En début de semaine, je n’aurais pas cru que ce serait possible »,souffle cette ancienne responsable de mission locale pour l’emploi, qui se mord les doigts d’avoir omis de mentionner son action en faveur des agriculteurs, « alors que je travaille avec eux sur la loi Egalim ». L’erreur a été corrigée, à la hâte, sur son site Internet et sur sa profession de foi, qu’elle vient d’envoyer à l’impression.

Les militants ont commencé à tracter tôt le matin. Dès 8 h 30 pour Jean-José Lafage, fidèle macroniste depuis 2017 : « Les premiers contacts ont été bons. Je n’en suis pas tellement étonné. Fabienne est une élue de terrain. Elle capitalise sur les actions qu’elle a menées depuis 2017 et sur tous les dossiers qu’elle a réussi à débloquer, parfois en toute discrétion. »Rares sont les passants à refuser de prendre les documents tendus.

Cet accueil regonfle son moral : « Finalement, cette dissolution a du bon, même si elle entraîne l’abandon dommageable de projets comme celui relatif à la fin de vie que j’attendais depuis longtemps »,développe ce retraité de 73 ans, qui a repris un travail à mi-temps dans le social « autant par nécessité que par envie ».Curieusement, il n’a pas été échaudé par la réforme des retraites, adoptée fin 2023. « Il faut être réaliste. La France serait le seul pays sur la planète à diminuer le temps de travail, alors même que ses finances ne le lui permettent plus. »Comme d’autres, il a le sentiment que les électeurs ne se sont pas remis de l’annonce de la dissolution. « Nous, nous avons eu une semaine pour nous remotiver après ce coup sur la tête. Il n’y a pas trop le choix. Le temps est compté »,souligne un autre sympathisant.

En avance sur ses adversaires, manifestement pris de court et ralentis par les tractations de leurs appareils politiques, Fabienne Colboc espère passer par un trou de souris pour retrouver son banc à l’Assemblée nationale. Dans cette nouvelle élection, la députée sortante va rejouer le même match qu’en 2022. Elle affrontera Jean-François Bellanger, un ancien gendarme investi par le RN, qui avait totalisé près de 20 % des voix, et le socialiste Laurent Baumel, qu’elle avait déjà battu en 2017 et – d’une courte tête – cinq ans plus tard. « Ce ne sera pas facile. Si les électeurs font le même choix qu’aux européennes, je ne passe pas le premier tour »,reconnaît-elle. « C’est un autre scrutin. Les gens me connaissent. Je suis là pour rassurer les plus modérés, ceux qui sont inquiets face à la percée des extrêmes. Le bloc central existe encore. »

La forte poussée du RN aux dernières européennes l’inquiète moins que l’alliance du Nouveau Front populaire. La gauche est loin d’être laminée dans la circonscription, même si le parti dirigé par Jordan Bardella s’est enraciné dans de nombreux villages. « Chez moi, le RN fait plus de 60 % des voix. Cela fait très longtemps qu’il arrive en tête », constate Liva, soutien de Fabienne Colboc sans être encartée, présente sur le marché de Richelieu. À ses côtés, Chloé, sa belle-fille, qui votera pour la première fois le 30 juin prochain, fait figure d’exception dans son entourage. La plupart de ses amis et des élèves de son lycée professionnel ont épousé le discours de Jordan Bardella, « qu’ils ont découvert sur TikTok »,assure-t-elle.

Dans les travées du marché, Fabienne Colboc aperçoit Étienne Martegoutte, l’actuel maire LR de Richelieu, venu à sa rencontre « par courtoisie républicaine ».Visiblement inquiet ,l’élu LR ne veut absolument pas voir « les extrêmes »accéder au pouvoir. Face à cet impératif, l’investiture de Sophie Lagrée par la fédération des Républicains d’Indre-et-Loire – qui ne prône pas le rapprochement avec le Rassemblement national – le laisse sceptique. «Cette candidaturede témoignage n’a pas de sens »,grommelle-t-il. « En faisant ce choix, on affaiblit le bloc central et on est presque sûr d’avoir l’extrême gauche ou l’extrême droite. »

La députée sortante mènera sa campagne jusqu’au bout : « Je ne voudrais pas avoir à me reprocher de ne pas avoir fait le maximum. » Après un déjeuner avec des maires ruraux, elle a répondu à l’invitation d’un industriel d’Azay-le-Rideau, tandis que de nouvelles séances de tractage étaient programmées tout le week-end sur le marché urbain de Joué-lès-Tours.

Libération
lundi 17 juin 2024 527 mots, p. 4

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16 juin 2024 - Libération (site web)

A Lille, «moi, c'est la majorité, mais c'est surtout moi»

Stéphanie Maurice Correspondante à Lille

Sur les marchés du Nord dimanche, l'élue sortante Renaissance Violette Spillebout avançait l'ancrage personnel plutôt que son étiquette.

Une députée macroniste sortante avec le vent dans le dos, ces jours-ci, ce n'est pas si courant. Violette Spillebout a de la chance : sa circonscription, la neuvième du Nord, est la seule du département à avoir placé Renaissance en tête aux élections européennes, avec 20,46% des voix. Ce territoire où cohabitent un bout populaire de Lille, la moitié de Tourcoing et les très bourgeoises villes de Bondues, Mouvaux et Marcq-en-Baroeul, a l'allure d'un havre macroniste préservé.

Au salon de thé de Marcq, où rendez-vous était donné aux militants pour le tractage dimanche matin, Robert et Marielle, venus pour leur petit déjeuner, la guettent. En deux ans de mandat à peine, l'élue s'est installée dans le paysage, son nom est connu. Le couple est inquiet, estomaqué

de la montée de l'extrême droite dans ces bastions aisés de la droite bon teint passés au macronisme: 18,7% pour le RN dans la circonscription aux européennes, contre 9,6% au premier tour des législatives de 2022.

«Il y a quelque chose qui se passe», reconnaît Raphaël Charpentier, suppléant de Spillebout et conseiller de la majorité municipale à Marcq. «Il ne faut pas se reposer sur ses lauriers, estime la députée sortante. Les électeurs se sentent perdus.» Sa stratégie : se montrer, privilégier l'ancrage local, redonner des repères. «Vous nous connaissez bien», dit son tract, où n'apparaissent qu'elle, son suppléant, et Gérald Darmanin, ex-maire de Tourcoing. Pas Macron ou Attal. «Moi, c'est la majorité, mais c'est surtout moi!» répond-elle à un curieux qui lui demande son parti.

Pour ce premier dimanche de campagne, elle a choisi la difficulté : le marché du quartier populaire du Pont, à Marcq-en-Baroeul, qui vote RN. Peu de monde, et un pavé déjà battu par des militants communistes du Nouveau Front populaire. On se serre la main, en toute cordialité. Aux étals, ce n'est pas l'ambiance.

«Je ne suis pas inscrit sur les listes électorales depuis 1995», dit l'un. «Vous vous déplacerez le 30 juin?» demande Spillebout à un autre. «Pas du tout», répond-il. Enfin, un répit, au stand du marchand de gaufres. «J'ai essayé d'être très présente», fait valoir la candidate. Il la rassure : «Je pense que vous allez repasser.» Un homme alpague l'élue, lui demande ce qu'elle ferait dans le cas d'un duel RN-Front populaire: «Je dirai de voter pour la candidate du Front populaire», répond-elle, sans hésiter. L'autre part en vrille: «Vous appelez à voter Mélenchon, vous êtes une traîtresse.

Il n'y a que trois sujets, le pouvoir d'achat, la sécurité et l'immigration. Si vous ne l'avez pas compris, vous êtes perdue.» Au marché de Bondues, deuxième étape de sa tournée, un ancien militant LR lui détaille les raisons de son vote RN, et d'abord une trop grande permissivité de la société: «On a l'impression qu'il n'y a plus de règles», regrette-t-il. La candidate est sollicitée, plus que d'habitude. «Les gens ont besoin de parler, longtemps», analyse la députée sortante. Et de sortir leur colère.

Le Figaro, no. 24825
Le Figaro, lundi 17 juin 2024 1462 mots, p. 2

Politique

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16 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Contre vents et marées, Éric Ciotti trace sa route vers l'union des droites

Galiero, Emmanuel

Aux yeux de la justice, Éric Ciotti est toujours président des Républicains et il compte bien exploiter cette réalité à son avantage. Vendredi soir, ses partisans se sont immédiatement réjouis de la décision du tribunal judiciaire de Paris qui a suspendu son exclusion de la présidence LR. Cette mise au ban du chef de file de la droite avait été décidée par les ténors du mouvement, notamment Gérard Larcher, Laurent Wauquiez, Annie Genevard et François-Xavier Bellamy au motif qu'Éric Ciotti avait engagé le parti dans un accord avec Marine Le Pen en vue des législatives, en trahissant «tout le monde» et en s'affranchissant des statuts LR, lesquels l'obligeaient à consulter les instances du parti.

Dimanche, quinze jours avant le scrutin, le climat était loin de s'apaiser entre les anticiottistes « canal historique » et les ciottistes canal « union des droites ». Mais pour celui qui se considère toujours pleinement légitime à la tête du parti, l'objectif reste le premier tour. Contre vents et marées, Éric Ciotti semble déterminé à tracer sa route jusqu'au bout et coûte que coûte, avec l'espoir d'une clarification réparatrice au soir du 30 juillet.

C'est ce que croit par exemple l'un de ses candidats, l'entrepreneur Sébastien Laye, investi face à Gabriel Attal dans la 10e circonscription des Hauts-de-Seine, où la droite avance en ordre dispersé. «Moi, j'ai envie de bosser et d'aider une nouvelle droite la plus forte possible. Je suis investi par Les Républicains présidés par Éric Ciotti et par le RN, qui n'est plus le parti sectaire qu'il était. Nous construisons une majorité plurielle», confie au Figarole candidat franco-américain. Il se dit convaincu d'une réconciliation des LR autour de la nécessité de consolider un front de droite, dès le 8 juillet, pour contrer le «danger» de la gauche radicale. D'ailleurs, le soldat Laye croit avoir une carte à jouer s'il parvient à mettre le premier ministre devant le «bilan catastrophique» de la macronie avant le choc du 1er tour, dans un département peuplé d'entrepreneurs où la droite des anticiottistes est accusée d'avoir pactisé avec la majorité d'Emmanuel Macron. Une accusation rejetée par les anticiottistes qui promettaient, dimanche, de mettre des candidats « indépendants » partout en France.

Dans le climat de grande de colère et d'immense confusion qui régnait à droite ce week-end (lire ci-dessus), rien n'indiquait qu'une réconciliation soit réellement possible au soir du 1er tour. En attendant, le député des Alpes-Maritimes ciblé par ceux qu'il appelle les «chapeaux à plumes», joue la carte de la «main tendue» sans s'interdire de blâmer quelques-uns de ses anciens amis LR, qu'il accuse d'avoir négocié discrètement avec la macronie.

En réalité, Éric Ciotti construit sa stratégie sur trois niveaux. Dans un premier temps, il pointe la fragilité de ses rivaux LR en rebondissant sur le statu quo fixé par le tribunal qui lui laisse la possibilité de faire campagne en restant assis sur le siège de la présidence LR. «Je n'avais pas de doute sur l'illégalité de tout ce qui a été fait. D'ailleurs, les deux bureaux politiques ont bien montré que tout avait été fait à l'envers. Même dans les procédures, ceux qui se prétendaient aux manettes des Républicains sont assez déficients», jugeait-il dès vendredi soir, avant d'ajouter : «Un chef, ça cheffe. Si on m'avait suivi, nous n'en serions pas là. J'ai pris mes responsabilités. Je les assume.»

Au passage, après lecture de l'interview de Nicolas Sarkozy dans le JDD dimanche, les soutiens d'Éric Ciotti jugent leur leader «plutôt épargné». Ils ont bien noté que l'ex-président de la République se démarque clairement du député maralpin, tout en relevant que son opposition concerne deux points précis. «Il s'est trompé sur deux sujets qui ne sont pas ceux pour lesquels on le condamne » , juge ainsi l'ex-président Sarkozy avant d'estimer que Ciotti «a parfaitement le droit d'exprimer une orientation politique» et de la «défendre». Il juge une alliance de la droite avec le RN «inopportune», met en garde face au risque «d'absorption» des LR et pense que le chef du parti a eu «tort de trancher un débat avant qu'il ait pu prospérer». Pour lui, Ciotti aurait dû passer par la case des adhérents, quitte à les consulter en urgence par voie «électronique».

L'ancien chef de l'État considère également, en soulignant un «désaccord de fond», que l'union des droites «doit se faire par les électeurs, non par les états-majors». Il n'en fallait pas plus pour que les pro-Ciotti puissent entendre ses propos comme une forme d'indulgence, d'autant que Nicolas Sarkozy juge «outrancières» la plupart des «expressions» utilisées contre Éric Ciotti. Enfin, les amis du parlementaire sudiste notent que l'ancien président de la République reste favorable à une stratégie d'unité avec la majorité présidentielle et qu'il se démarque du «ni Macron, ni extrêmes» prôné par les LR rivaux de Ciotti en vue de la prochaine élection présidentielle.

En se croyant conforté dans son entreprise d'alliance avec le RN, Éric Ciotti veut aussi faire passer un message clair aux LR. Et cela ressemble à un avertissement. S'il conçoit d'avoir pu «heurter» certains de ses amis avec sa décision de trouver un accord avec le Rassemblement national, il considère que la situation actuelle de sa famille politique, fragilisée par une présidentielle à 4,78 % et des élections européennes à 7 %, est le fruit de «palabres et des discours datés qui nous ont toujours fait perdre». «Ceux qui me font des procès aujourd'hui, MmePécresse ou M.Bertrand, ce sont eux qui nous ont conduits dans cette impasse», pointe le député. Tout en ciblant également la responsabilité d'Emmanuel Macron dans la situation «chaotique» du pays, avec parfois les mêmes mots que ceux de Marine Le Pen, il se vante d'avoir dit «clairement les choses aux Français, les yeux dans les yeux».En disant cela, le président des Républicains contesté fait référence aux investitures de certains LR qui ne seraient confrontés à aucun candidat de la majorité macroniste dans leur circonscription. «Il semblerait que certaines négociations occultes se déroulent avec la macronie», accuse-t-il. De leur côté, ses opposants chez LR martèlent qu'il n'existe aucun accord et que tout sera organisé pour combattre la majorité présidentielle. Visé par ces accusations de rapprochement avec les macronistes, le président du Sénat a démenti «formellement les rumeurs inacceptables et fantasques qui circulent» , comme il l'avait également fait devant le groupe des sénateurs LR à la fin de la campagne des élections européennes.

Mais Éric Ciotti insiste. « Comme par hasard, on voit que certains responsables qui ont dirigé la CNI contre moi n'ont pas d'adversaires sur le terrain. On voit, comme par miracle, que certains candidats républicains sont enlevés face à des ministres. Mais je préviens, ça, avec moi, ce ne sera pas possible. La négociation secrète de M.Larcher avec la macronie qui a abîmé la France, ce n'est pas pour moi», met-il en garde.

Enfin, sans tirer un trait définitif sur la possibilité de renouer avec certains des LR qui se sont éloignés de lui, Éric Ciotti veut lancer des perches vers ses anciens amis en essayant de les mobiliser face à ce qu'il considère comme la menace absolue de ce scrutin : la prise du pouvoir par la gauche radicale. «Je ne veux pas M.Mélenchon à Matignon, MmeRousseau à l'Intérieur ou encore MmeRima Hassan aux Affaires étrangères!», clame le parlementaire, prêt à «aider tout le monde pour battre l'extrême gauche».

Dimanche, dans les couloirs de la droite LR, rien n'indiquait que la voix de Ciotti puisse être accueillie favorablement par ceux qui lui reprochent de les avoir «trahis». Certains vont même jusqu'à dire qu'Éric Ciotti les a entraînés dans un «gouffre», comme le fustige sa collègue des Alpes-Maritimes, Michèle Tabarot, présidente de la commission nationale d'investiture, fermement décidée elle aussi à défendre la légitimité d'un parti LR «rassemblé» contre la ligne Ciotti.

Pour sa part, droit dans la tempête, le chef de la droite non encore déchu serre les poings et ne rompt pas. Il veut croire que l'histoire politique lui donnera raison. Et, en guise de signal envoyé vers les impatients d'un renouveau à droite, il se tourne vers François-Xavier Bellamy. Comme si le député européen auréolé d'une belle campagne était un symbole, Éric Ciotti lui tresse des lauriers. «C'est quelqu'un de grande qualité, un homme de droite, qui peut incarner cette page nouvelle que nous devons construire et qui peut jouer un rôle dans cet apaisement nécessaire. Sur le fond, on pense la même chose.» Contacté par Le Figaro dimanche, le parlementaire européen ne croit pas à la possibilité d'avancer dans un tel brouillard. «Ce qui se passe,confie-t-il, est d'une tristesse absolue. Les questions les plus importantes sont escamotées derrière des histoires d'appareils. Je crois à la nécessité de reconstruire la droite, mais pas dans la confusion actuelle.» E.G.

Le Monde
élections législatives, lundi 17 juin 2024 3719 mots, p. 6,7
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15 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Enquête

Face à l’arrivée possible du RN, des cadres de l’Etat « tétanisés »

Alors qu’un gouvernement d’extrême droite paraît désormais possible après les législatives, les hauts fonctionnaires s’interrogent sur la conduite à tenir, déchirés entre obligation de continuité et conscience personnelle

Ivanne Trippenbach

Mercredi 12 juin, trois jours après la déflagration provoquée par la décision d’Emmanuel Macron de dissoudre l’Assemblée nationale et de convoquer des élections législatives anticipées, des conseillers d’Etat de la « section de l’intérieur » du Palais-Royal se réunissent, l’air soucieux. Que feront-ils, s’ils ont à plancher sur des projets de loi estampillés Rassemblement national (RN) ? Au hasard, un texte réservant les logements sociaux aux Français, promesse du parti d’extrême droite ? « On dira que c’est contraire à la Constitution », anticipe un maître des requêtes expérimenté. « C’est sûr qu’il y aura des éléments de préférence nationale. Comme en 1940, le Conseil d’Etat s’aplatira, avec la peur de sembler peser sur le cours des choses » , s’étouffe un juge administratif, déterminé à déguerpir en cas de victoire du RN, le 7 juillet.

Depuis dimanche, les hauts fonctionnaires décrivent une atmosphère de compte à rebours avant l’impact d’une météorite, qui verrait entrer le président du RN, Jordan Bardella, 28 ans, à l’Hôtel de Matignon, et la France se doter de ministres du parti fondé par Jean-Marie Le Pen. Partir ou rester ? Une quinzaine d’années que ce questionnement taraude les cadres des ministères à mesure que l’extrême droite progresse dans le pays. Plus que quelques semaines pour mettre en balance obligation de continuité et conscience personnelle. Déjà, ils imaginent l’arrivée possible des hommes de Marine Le Pen et Jordan Bardella dans certains des quelque 600 emplois supérieurs de l’Etat, que le gouvernement nomme en conseil des ministres.

Le RN dit vouloir attendre la fin des Jeux olympiques avant de changer les rouages utiles à cette grande fête populaire, dont le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez. Mais il a en tête la quinzaine de postes les plus sensibles : patron du renseignement, directeur de la police nationale, du Trésor ou du budget. Et a déjà fléché pour ses proches les places de directeur de cabinet de Matignon, directeur de cabinet du ministère de l’intérieur et secrétaire général du gouvernement, véritables tours de contrôle de l’appareil d’Etat.

« On n’est pas par principe pour le spoils system[pratique américaine qui consiste à remplacer des fonctionnaires en place par des fidèles] , mais il faut aux postes-clés des gens totalement loyaux et pas anti-RN,argue le Versaillais catho tradi Renaud Labaye, bras droit de Marine Le Pen à l’Assemblée nationale et pièce maîtresse de l’ombre formée à Saint-Cyr et à HEC. Ceux qui voudraient freiner ou empêcher, ceux qui ne sont pas disposés à appliquer totalement notre politique seront remplacés, c’est certain. »

Entre les murs lambrissés de la Cour des comptes, Pierre Moscovici imagine l’institution qu’il préside comme « un corps de refuge », où ses magistrats détachés pourront rentrer dès le 8 juillet – quelques-uns l’ont déjà appelé pour revenir. Lui-même avait fait ce choix, en mars 1993, quand la victoire de la droite aux législatives avait débouché sur la cohabitation Mitterrand-Balladur. La publication des rapports, souvent épicés, vient d’être suspendue le temps de la campagne pour ne pas influencer le débat. Ensuite, « nous continuerons notre office quoi qu’il arrive, pas pour servir le pouvoir, mais pour remplir la fonction de la Cour, informer les citoyens », positive le premier président.

Mais en privé, Pierre Moscovici se tracasse. « Quand tout fout le camp, il reste les institutions, veut croire l’ancien ministre socialiste de l’économie de François Hollande. En quarante ans de vie politique, je n’ai jamais vu un truc pareil. Je me muscle le cerveau, je me bronze l’âme, pour le pire. Quand l’illibéralisme attaque, il le fait toujours contre les médias et les juges. Il faut être prêt à résister. » Résister, mais comment ? A ses yeux, les cadres supérieurs de l’Etat se classent en trois types : ceux qui, refusant de servir un gouvernement RN, démissionneront ou retourneront dans leur corps d’origine ; ceux qui resteront, avec l’espoir de peser de l’intérieur pour préserver les principes républicains ; ceux qui s’en tiendront à leur rôle, servir un gouvernement démocratiquement élu, parfois par adhésion aux thèses du RN.

Dans les ministères, les uns et les autres s’épient, en se demandant à quelle catégorie ils appartiennent. « On sent une tétanisation, un abattement, une chape de silence. C’est un signal de peur, témoigne Mylène Jacquot, secrétaire générale de la CFDT Fonctions publiques, conservatrice de bibliothèque. Cela fait un moment que ça tangue. Après le conflit des retraites, il y a eu un désengagement. Depuis la loi “immigration”, il suffit qu’on soit à l’abri des oreilles, dans les couloirs, pour qu’on nous en parle spontanément. Des cadres supérieurs de l’Etat, dans les ministères sociaux et à Bercy, nous interrogent : est-ce qu’on reste ? »

« L’atmosphère a beaucoup changé »

La CFDT ne donnera pas de mot d’ordre aux fonctionnaires, malgré l’inquiétude face à cette « force politique sans expérience et avec des positions idéologiques mortifères pour la démocratie et la paix sociale ». « Tous les résistants n’étaient pas dans le maquis,se rassure l’élue syndicale . Et une majorité de nos adhérents ne sont pas cadres supérieurs, ce sont ceux qui en ont les moyens qui peuvent partir… »Jeudi, une centaine de cadres de l’éducation nationale ont signé une pétition pour avertir : « Nous n’obéirons pas »à un « projet politique funeste ».

Mais qu’il semble loin, ce temps où les hauts fonctionnaires faisaient circuler des e-mails à tout-va pour prendre position contre Marine Le Pen, avant même le premier tour de l’élection présidentielle de 2017 ! « Je ne servirai pas un Etat Front national[l’ancien nom du RN] . Je démissionnerai », avait clamé le juge Serge Portelli, alors président de la chambre près la cour d’appel de Versailles.

L’ambassadeur de France au Japon, Thierry Dana, avait publié une tribune dans Le Monde, en mars 2017, intitulée « Madame Le Pen, je refuserai de servir la diplomatie du Front national ». Gérard Araud l’avait soutenu. « L’atmosphère a beaucoup changé, confie aujourd’hui l’ancien ambassadeur de France en Israël et aux Etats-Unis. Le risque est d’apparaître comme les élites qui prennent parti face au petit peuple qui vote. C’est atterrant de se retrouver dans cette situation, mais ça y est, le train est parti. »

Une anecdote ? Au Palais-Royal, fin mars, on s’étrangle en lisant les œillades au RN distillées sur les réseaux sociaux par Arno Klarsfeld, fils des chasseurs de nazis Serge et Beate Klarsfeld, ancien avocat nommé conseiller d’Etat sous Nicolas Sarkozy. Une poignée de conseillers d’Etat alertent le vice-président de la haute juridiction administrative, Didier Tabuteau. Ce dernier n’intervient pas.

« Ils tiquent parce que ce n’est pas leur position, mais ils n’ont pas à tiquer,minimise Arno Klarsfeld auprès du Monde, en précisant qu’il ne s’exprime pas au nom du Conseil d’Etat . Je dis que Marine Le Pen a changé, elle n’est pas raciste et antisémite, La France insoumise[LFI] est antisémite derrière un voile diaphane antisioniste. Entre[Jean-Luc] Mélenchon[le leader de LFI] et le RN, je choisis sans hésiter le Front national. »En 2017, le même Arno Klarsfeld expliquait à L’Obsqu’ « il y aura une purge » sous un gouvernement aux couleurs du Front national. « Tous les régimes d’extrême droite l’ont fait et ont apporté le malheur aux peuples,s’inquiétait-il. Il faudra que je m’en aille. »

Autre signe relevé dans les grands corps, le « coming out » de Daniel Keller, ancien maître du Grand Orient de France, la première obédience maçonnique du pays, et ex-président de l’association des anciens élèves de l’ENA, qui apparaît sur le site d’ Opinion internationale, mardi 11 juin : « Si le peuple veut le RN au pouvoir, les élites françaises devront l’aider. »« Il n’y a qu’un seul souverain, c’est le peuple, les élites administratives devront être loyalistes, développe-t-il auprès du Monde. Le programme du RN respecte-t-il l’Etat de droit ? Je le pense. Il répond aux demandes des électeurs sur l’immigration ou la politique pénale. Je ne suis pas a priori inquiet, sauf sur le réalisme économique, avec des taux d’intérêt qui risquent d’être multipliés par trois dans une situation budgétaire difficile. »

L’ancien haut fonctionnaire devenu salarié du groupe mutualiste Malakoff Humanis se réfère au sondeur Jérôme Sainte-Marie, responsable de la formation des cadres au RN et candidat RN aux législatives dans les Hautes-Alpes, et reprend la rhétorique lepéniste inspirée de l’essayiste britannique David Goodhart, qui oppose les « enracinés » aux « nomades ». « J’ai la chance d’appartenir à l’univers des “people of nowhere”[les « gens de nulle part »], mais j’ai des racines auxquelles je suis attaché, dit Daniel Keller, natif du Massif central . L’électrochoc de dimanche devrait faire bouger les lignes, il y a matière à revoir certains principes au nom de la construction européenne. »Une position qui fait bondir au Grand Orient de France, loge que Daniel Keller qualifie d’institution totalitaire : trois jours plus tard, il vire de bord dans une deuxième interview à Opinion internationale, pour assurer à « la communauté des francs-maçons »qu’il faut « empêcher que le RN soit le grand vainqueur ».

Une vague de départs paraît illusoire

Plus discrets, sous leur casquette incarnant l’autorité étatique, les préfets sont en première ligne. Combien défendraient avec entrain, aux cérémonies du 14-Juillet, la politique d’un gouvernement Bardella ? A l’inverse, combien imiteraient Philippe de Villiers, sous-préfet qui se mit en disponibilité un soir de juillet 1981, après la victoire triomphale de François Mitterrand ? « Le rire me gagne quand j’entends dire aujourd’hui que la fonction préfectorale est neutre », avait-il lancé dans la cour de la sous-préfecture de Vendôme (Loir-et-Cher), avant de prôner le « combat spirituel » gramscien.

A entendre une petite dizaine de préfets aux quatre coins du pays, une vague massive de départs apparaît illusoire. « Tous ceux qui auront servi ne seront pas dégagés, mais il n’y a pas de présomption de loyauté non plus », prévient Renaud Labaye, pour dire que le RN attendrait des gages dès le lendemain d’une victoire. Référence, entre autres, aux préfets issus de l’ère Macron : François-Xavier Lauch, préfet de l’Hérault, ancien chef de cabinet à l’Elysée ; Jean-Marie Girier, préfet de la Vienne, qui a dirigé la campagne d’Emmanuel Macron de 2017, ou encore Joseph Zimet, ex-préfet de la Haute-Marne à la tête de la cellule de crise pour les réfugiés ukrainiens, ancien conseiller à la communication de l’Elysée.

Les « états d’âme »sont bannis dans ce corps loyal et muet, mais sous le couvert de l’anonymat, c’est une autre histoire. Un préfet qui adore sa mission dans son département confesse, la mort dans l’âme : « Je ne peux pas mettre en œuvre la politique du RN. Un préfet est obligé de dire “grâce au gouvernement” tout le temps, devant les élus, les syndicats, les entreprises. Parfois,[le ministre de l’intérieur, Gérald] Darmanin me casse les pieds mais je n’ai pas honte de travailler pour lui. Je suis profondément attaché à la République sociale, laïque, émancipatrice. Le RN est l’héritier de Vichy et de l’OAS, un parti dont le fonds de commerce est d’exciter la haine de l’étranger, de parler à la colère des gens. La République parle à la raison, au citoyen. Moi, je ne pourrais pas être préfet de ça. »

Dans un tel scénario, des lettres de démission atterriront, de l’autre côté de la Seine, sur le bureau d’Emmanuel Macron, sans éclat ni fracas. « Avec un parti pro-Poutine à Matignon, on abandonnerait les Ukrainiens ? Je n’en dors pas », souffle un haut cadre du ministère de l’intérieur, qui fait partie de ceux-là. L’alternance offrirait au gouvernement des manettes stratégiques. Le ministre des armées, Sébastien Lecornu, le sait, lui qui signe les actes de cession de matériel militaire à l’Ukraine, une griffe qui ne peut être déléguée pour protéger la souveraineté de l’armée française. A Bercy, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, n’a qu’un ordre à donner pour stopper le virement des milliards d’euros vers Bruxelles, alors que le RN promet de « rendre l’argent aux Français » en baissant la contribution nette à l’Union européenne pour réduire la TVA sur l’énergie.

Malgré l’embarras, beaucoup citent l’impératif de faire tourner la machine, en pleine crise budgétaire et à la veille des Jeux olympiques, qui se dérouleront sous l’œil du monde entier, du 26 juillet au 11 août. « Partir ou rester, c’est un choix très personnel, qui n’est pas simple. Il faut bien que quelqu’un collecte l’impôt ou fasse un budget, les directeurs ont des équipes en dessous », soupèse Catherine Sueur, qui dirige l’inspection générale des finances, le corps d’origine d’Emmanuel Macron, et a reçu quelques demandes de retours. Ici et là, les patrons d’administration s’attendent à une « longue période d’instabilité », qui pourrait réclamer du temps pour composer un gouvernement et étirer la gestion des affaires courantes durant l’été. Avec l’urgence de reprendre la fabrication de la loi de finances, dans un climat où les taux d’intérêt grimpent dangereusement depuis dimanche.

D’autres – nombreux – se savent « sur la liste », mais attendront de se faire débarquer, issue inévitable à leurs yeux. Didier Leschi, préfet chevénementiste, à la tête de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, prévient qu’ « il est bien clair que je n’appliquerai pas des politiques qui ne sont pas conformes à mon éthique républicaine ». « Comment organise-t-on la résistance ? On ne peut pas penser que la République sera la même avec une majorité RN à l’Assemblée, poursuit l’ancien chef du bureau central des cultes au ministère de l’intérieur. On ne peut pas être dans l’état d’esprit de ces historiens qui affirment que l’arrivée au pouvoir du colonel de La Rocque[1885-1946, figure majeure de l’extrême droite française des années 1930] n’aurait pas mis en danger la République. »

Une ère de cohabitation ouvrirait un bras de fer inédit autour des nominations, entre un président de la République affaibli, dans l’impossibilité de se représenter, à l’inverse de Chirac ou Mitterrand, et un premier ministre d’un parti nationaliste et antisystème, à la filiation antirépublicaine. « Je ne veux pas donner les clés à l’extrême droite en 2027 », a lancé Emmanuel Macron, mercredi à l’Elysée, mais « permettre de gouverner à des forces politiques qui auront été choisies par les Français », invoquant la Constitution pour écarter toute démission. Cette même Constitution qui dispose que le président nomme sur proposition du premier ministre.

Dominique Marcel, qui a vécu deux cohabitations, l’une à l’Elysée comme conseiller économique de François Mitterrand, l’autre à Matignon comme directeur de cabinet adjoint de Lionel Jospin, rassure ainsi un préfet inquiet : en 1986 comme en 1993, l’Elysée et Matignon trouvaient des compromis. « Mais ce ne serait pas le même type de cohabitation avec le RN ! Mitterrand, Chirac, Jospin avaient l’expérience de l’Etat, de vastes réseaux, ils partageaient une culture commune, tout ce qui ne caractérise pas le RN », note Luc Rouban, sociologue des fonctions publiques. Au parti d’extrême droite, Renaud Labaye manie le « en même temps » : « On veut des compétences, mais on ne veut pas reprendre les mêmes et on recommence. »

« Macron se trouvera piégé »

Emmanuel Macron serait-il simple « notaire » qui « doit signer », selon la formule de François Mitterrand en 1986 à propos des lois en cohabitation ? « Intuitivement, le président garderait la main », suppose le communicant de Publicis Clément Leonarduzzi, ex-conseiller spécial d’Emmanuel Macron, ajoutant qu’il « ne se met pas dans cette optique-là ». Dimension inexplorée à l’Elysée, où il n’est pas rare que le chef de l’Etat écarte d’un geste ceux dont il doute de la loyauté, rayant d’un trait de plume le nom d’Aurélien Rousseau dans les projets de nomination ou de décoration depuis que l’ex-ministre de la santé, opposé à la loi sur l’immigration, a démissionné en décembre 2023. Mais, « si le président empêche des nominations, le RN orchestrera son message pour dire : “Macron nous prive des moyens d’agir, élisez-nous et donnez-nous tous les pouvoirs en 2027”, complète un recteur de premier plan. Il se trouvera piégé. »

La patiente séduction du Front national vis-à-vis des hauts fonctionnaires est ancienne, de l’idéologue identitaire Jean-Yves Le Gallou à l’énarque souverainiste Florian Philippot. Mais c’est peu après avoir changé le nom du Front national, parti populiste qui cible l’ « oligarchie », que le Rassemblement national renverse son discours sur l’Etat, prenant à rebours ce président énarque et déterminé à dynamiter les cursus honorum. « Je crois, pour ma part, au modèle administratif français », écrivait Marine Le Pen en mai 2021, dans une lettre aux préfets, brossant dans le sens du poil la noblesse d’Etat.

Une à une, les prises du RN ont agi comme des appâts. Dernière en date, celle d’Eric Ciotti, le président du parti Les Républicains dont l’expulsion a été suspendue par la justice, est citée au sein des administrations comme une caution venue de la droite républicaine, malgré le tollé déclenché par son alliance solitaire avec l’extrême droite. Proche du préfet Christophe Noël du Payrat, en Ile-de-France, et d’Hugues Moutouh, dans les Alpes-Maritimes, comme d’autres membres des ministères régaliens qu’il recevait à la questure de l’Assemblée, le député des Alpes-Maritime exclu de LR a pour dernier compagnon le général Christophe Gomart, qui vient d’être élu député européen. Un militaire qui s’affiche en uniforme sur sa propagande électorale, malgré le souvenir exécrable qu’il a laissé à la direction générale de la sécurité extérieure, où l’ancien chef de corps du premier régiment de parachutistes lui avait adressé un rappel à l’ordre après un livre publié sans trop d’égards pour le secret de la défense nationale.

Contestés dans leurs anciens services, ces hauts fonctionnaires ralliés peaufinent les apparences. Auparavant, Marine Le Pen avait salué un « grand serviteur de l’Etat »en Christophe Bay, ancien préfet de l’Aube et de la Dordogne recruté au RN comme directeur de campagne en 2021. En réalité, celui-ci avait été démis de ses fonctions pour des dépenses de dizaines de milliers d’euros d’argent public en whisky et autres achats personnels, assortis de dégâts laissés dans son sillage, avait révélé Le Monde.

Christophe Bay fait aujourd’hui partie des hommes qui se déploient dans un élan destiné à rassurer la haute fonction publique. Objectif : rappeler la promesse de Marine Le Pen de revenir sur la suppression des corps diplomatique et préfectoral. « Emmanuel Macron a voulu faire une haute fonction publique jetable, Kleenex et à sa botte », enfonce le désormais candidat RN aux législatives dans l’Eure-et-Loir, jeudi dans le magazine Acteurs publics, en assurant qu’il n’y aura pas de « chasse aux sorcières ».

Au ministère de l’intérieur, on cite aussi Fabrice Leggeri, élu député européen avec Jordan Bardella et ancien patron de Frontex, l’agence européenne de gardes-côtes et de gardes-frontières, visé par l’Office européen de lutte antifraude pour sa « politique délibérée et illégale de rejet des migrants » en Méditerranée, a alerté la Ligue des droits de l’homme.

Dans les chancelleries diplomatiques, c’est Xavier Driencourt, ancien ambassadeur en France à Alger, qui tient lieu d’avant-garde RN. L’ex-inspecteur général de l’administration au Quai d’Orsay, dit-on, connaît le « misérable petit tas de secrets » du ministère. « Il sait tout de la gestion dispendieuse des résidences d’ambassadeurs,souffle un diplomate à un poste exposé, des épouses au comportement abusif, des dossiers de harcèlements épais comme un annuaire… Il tient un certain nombre de gens. » « Je connais bien le ministère des affaires étrangères de l’intérieur, se félicite Xavier Driencourt. Il y aura des démissions, mais les préfets et les diplomates sont loyalistes et frustrés par le manque d’autorité de l’Etat. On ne s’improvise pas préfet ou ambassadeur du jour au lendemain. Il y a eu un certain mépris de la part du président vis-à-vis de ces corps. »

Cette parole douce contraste avec celle d’Emmanuel Macron secouant les cadres de l’Etat réunis à l’Elysée, en mars. « C’est Bibi qui paye », sermonnait le président de la République, mécontent de voir sa politique de simplification trop peu appliquée à son goût. « Il y a beaucoup de comptes à régler avec le macronisme, jusqu’à la haute hiérarchie », observe le sociologue Luc Rouban. Une préfète, qui se dit de droite, constate que « la suppression du corps préfectoral et diplomatique a nourri des aigreurs, de l’antimacronisme ». De son côté, l’ambassadeur précité estime, en écho, que « l’arrivée du RN se fait sur le terrain d’une administration tétanisée. Le système est en surchauffe, une chasse aux sorcières a eu lieu après la tribune des diplomates sur la politique arabe de la France, les gens ne se font pas confiance. Le RN n’a plus qu’à étendre l’opération cravate au domaine régalien, celui des préfets et des diplomates ».

Tandis que la campagne des législatives bat son plein, les hauts fonctionnaires interrogés par Le Monde attendent le scrutin comme un couperet. « Il y a deux ans, on se disait que ça n’arriverait jamais. Il y a deux mois, que ça arriverait peut-être un jour. Maintenant, c’est peut-être dans trois semaines,énumère une rectrice, sûre de démissionner dans cette hypothèse .C’est la chute libre. » Quand, en début de semaine, le conseiller mémoire de l’Elysée, Bruno Roger-Petit, a exalté la dissolution comme la Fête de la Fédération de 1790, un pacte entre Louis XVI et les citoyens, le mot s’est passé entre préfets, conseillers et administrateurs qui connaissent leur histoire : abasourdis, ils rappellent que, trois ans plus tard, le roi de France s’était fait guillotiner.

Le Figaro, no. 24825
Le Figaro Économie, lundi 17 juin 2024 1770 mots, p. 34

Médias & Publicité

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16 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Un an après le vote de la loi, grand coup de balai dans le milieu des influenceurs

Disparition de marques véreuses, fermeture d'agences, baisse des revenus, transparence imposée... La législation s'est attaquée à la face obscure du marketing d'influence, même si des dérives persistent.

Cohen, Claudia

Juchés sur les télésièges de Courchevel à plus de 2 000 mètres d'altitude, les influenceurs en vacances multiplient, en ce mois de février 2024, les selfies sous la neige. Dans la très sélecte station de ski française, la fête bat son plein au restaurant d'altitude La Folie Douce et chaque moment est filmé pour partager les festivités à leurs millions d'abonnés... Mais à peine redescendus des pistes, les notes de musique encore en tête, une mauvaise surprise attendait certains d'entre eux. «Nous avons demandé à nos agents à Paris de sauter dans le premier train dès que nous avons vu sur les réseaux sociaux les photos et vidéos publiées par ces personnalités dans notre viseur!raconte au Figaro l'un des enquêteurs de la répression des fraudes. C'était une opportunité à ne pas rater pour auditionner des influenceurs exilés à Dubaï qui rechignaient à se déplacer dans nos bureaux pour répondre à nos questions.»

Un an après son vote unanime à l'Assemblée nationale, la loi française visant à encadrer l'influence commerciale et à lutter contre ses dérives a engendré des interpellations publiques d'influenceurs, des mises en garde, des amendes... «Et quelques dossiers qui ont été transmis à la justice,confie le député (PS) Arthur Delaporte, corapporteur du texte. Certaines enquêtes seront suivies de sanctions financières, et des procès contre des influenceurs qui n'ont pas respecté les règles pourraient aussi voir le jour dans les prochains mois. Tout cela prend du temps.»

Cette législation a créé une définition juridique des métiers d'influenceur et d'agent et rendu obligatoire la signature de contrats entre ces deux parties ; rappelé certaines obligations auxquelles sont soumis les créateurs, comme de signaler clairement au public leurs collaborations commerciales ; et en a créé de nouvelles, comme l'obligation de mentionner l'usage de filtres beauté sur les vidéos et photos, ou l'interdiction de la promotion de la chirurgie esthétique. Dans son sillage, la loi a entraîné l'effondrement de la face obscure du marché du placement de produits, épinglé pour ses dérives par les consommateurs, la classe politique ou encore le très loquace rappeur Booba.

«Depuis la loi, les opportunités ont diminué,confie Julia Paredes, qui affiche 1,1 million d'abonnés sur Instagram. On a un peu moins de travail qu'avant, aussi parce que les marques comme les influenceurs font plus attention.»De quatre placements de produits par jour, cette ancienne candidate de téléréalité résidant à Dubaï est passée à quatre par semaine. «Tous les influenceurs issus de la téléréalité ont été mis dans le même panier. On a subi la mauvaise réputation de certains, même lorsque l'on faisait attention à nos pratiques», regrette Julia Paredes, qui n'est plus en agence. À la recherche de sources de revenus complémentaires, la mère de famille a décidé de se lancer en parallèle dans l'immobilier, tout en créant sa marque de box d'activités pour enfants. D'autres personnalités populaires sur les réseaux sociaux ont, elles, décidé de tenter leur chance sur YouTube, où les revenus publicitaires progressent au fil du nombre de vues.

«La loi a réussi à dissuader, voire à faire disparaître, de nombreuses marques véreuses qui essayent de vendre des produits de mauvaise qualité à prix d'or aux consommateurs par le biais d'influenceurs , analyse Jeff, youtubeur et intervieweur spécialisé du milieu. Résultat, ces influenceurs se retrouvent avec aucune ou très peu de propositions de collaborations rémunérées, poursuit-il. Le vivier de marques qui distribuaient de « l'argent facile » se rétrécit, et il est ainsi plus difficile aujourd'hui de devenir influenceur et d'en vivre.»

«Les agences qui représentaient traditionnellement les influenceurs issus de la téléréalité sont progressivement en train de disparaître», analyse de son côté Cyril Attias, fondateur de l'agence de marketing ADMS.paris, qui collabore avec des marques comme Magnum, Axe ou Elizabeth Arden. Dans la tourmente depuis la très médiatique campagne de dénigrement de Booba, la société Shauna Events est toujours en redressement judiciaire. «On continue notre activité, on essaye de se relever après une grosse perte de chiffre d'affaires en récupérant progressivement des influenceurs et la confiance des marques, explique sa fondatrice, Magali Berdah, qui ne souhaite plus communiquer le nom de ses clients. Face à la nouvelle loi, on met désormais systématiquement à disposition de nos influenceurs des juristes pour répondre à leurs interrogations.»

Au fil des mois, la loi a participé à assainir le secteur et à redistribuer les cartes. Les consommateurs, eux-mêmes très au fait de la réglementation, n'hésitent plus à interpeller les influenceurs lorsqu'ils décèlent des infractions... «Au niveau de la transparence des collaborations commerciales, il y a clairement eu un avant et un après la loi», se réjouit Mohamed Mansouri, directeur délégué de l'Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP). En guise de passage obligé, la plupart des grands annonceurs exigent aussi que les influenceurs avec qui ils collaborent aient passé le certificat de l'influence responsable de l'ARPP. «Nous sommes passés de 350créateurs de contenus certifiés l'an passé à plus de 1500 aujourd'hui», dévoile le professionnel.

Certes, cela reste faible à l'échelle des 150 000 influenceurs existants selon Reech, mais la demande ne cesse de progresser. Les équipes de l'ARPP, aidées par des outils d'intelligence artificielle capables de scanner les réseaux sociaux, veillent au grain pour retirer, en cas d'impairs, le certificat. L'organisme français travaille actuellement avec une dizaine de pays partenaires à la création d'un certificat européen pour aider les influenceurs à travers le continent à comprendre les règles auxquels ils sont assujettis.

La nouvelle loi a également fait émerger un nouveau vocable pour faire le distinguo entre acteurs respectables et canards boiteux. «La loi a permis de marginaliser certains influenceurs en reconnaissant les vrais professionnels du milieu: les créateurs de contenus, que nous représentons», explique Bénédicte de Kersauson, déléguée générale de l'Union des métiers de l'influence et des créateurs de contenus (Umicc). Pour asseoir leur crédibilité aux yeux des annonceurs comme de la sphère politique et oeuvrer à la structuration du secteur, de nombreux acteurs ont décidé de se regrouper autour de cette fédération, qui compte désormais 120 adhérents.

Si des agences ont été terrassées par la loi influenceurs, d'autres continuent de voir le jour, en particulier sur un nouveau segment du marché : le contenu généré par les utilisateurs (UGC), dans lequel des marques font appel aux services d'internautes qui ne jouissent pas de grosses communautés sur les réseaux sociaux, et ce afin de donner une illusion d'authenticité. L'arrivée de la législation a, par ailleurs, accéléré la concentration du secteur, avec des grosses agences de créateurs de contenus qui mettent la main sur de plus petits acteurs, à l'image du rachat de Made In par le groupe Follow. Plusieurs agences sont aujourd'hui à vendre. «À l'avenir, les créateurs de contenus se tourneront de plus en plus vers des agents indépendants, qui gèrent au maximum 3 ou 4talents,parie Cyril Attias. Le modèle des agences qui jonglent avec 60talents à la fois perd en popularité.»

Phénomène intéressant, la structuration du secteur du marketing d'influence a aussi fait éclore tout un écosystème de juristes, d'avocats, de fiscalistes ou encore d'assureurs, se revendiquant spécialistes du droit de l'influence commerciale. «Certaines agences font désormais payer aux annonceurs le « côté administratif » de la loi,confie Cyril Attias. Pour la prestation d'un influenceur qui était habituellement facturé 3000euros, la facture a grimpé en moyenne de 10 à 15%.»

Malgré de nombreuses clarifications et améliorations de la loi, des interrogations persistent encore pour les influenceurs qui résident dans un autre pays de l'Union européenne mais qui s'adressent à des internautes français. «Il n'y a pas de seuil d'audience qui est précisée dans la loi... Si seulement 40% de mon audience sur Instagram est française, suis-je soumis à la loi?», s'interroge encore un influenceur français, qui s'est expatrié il y a trois ans à Marbella.

Autre zone grise : la législation a viré au casse-tête fiscal pour de nombreux créateurs de contenus recevant de la part de marques des cadeaux et des invitations pour assister à des évènements. «Dès qu'un créateur de contenus reçoit un produit à tester ou une invitation à assister à un évènement comme Roland-Garros, nécessaires pour réaliser son contenu, il nous paraît problématique, dans certains cas, de considérer cela comme un enrichissement personnel à déclarer auprès des impôts. La loi n'est pas claire là-dessus», explique de son côté Bénédicte de Kersauson, de l'Umicc.

Conséquence de ce flou, «nous estimons que les marques vont davantage investir à l'avenir dans ce marché. Car les influenceurs les plus convoités privilégient désormais les partenariats qui leur rapportent de l'argent face aux anciennes logiques de relations publiques, comme les cadeaux ou les voyages», analyse Pierre Calmard, président de Dentsu France et auteur de L'Entreprise harmonieuse (Eyrolles). Dentsu anticipe une croissance du marché du marketing d'influence «d'au moins 10% dans l'Hexagone en 2024». Mais il n'existe à ce jour aucune donnée sur le poids exact de ce marché français. Pour l'Umicc, l'idéal serait de parvenir à réaliser une étude dès 2025. Au niveau mondial, le marketing d'influence a doublé de volume en trois ans à 19,7 milliards d'euros, avec un quart des entreprises qui ont investi plus de 40 % de leur budget marketing dans ce segment, selon HypeAuditor.

Malgré cet assainissement du secteur, ses acteurs savent qu'il reste encore du chemin à parcourir avant que l'influence soit considérée aux yeux du grand public comme aussi respectable que les autres pans de la communication. Il faut dire que des pratiques problématiques persistent. Faute de moyens, la trentaine d'agents de la DGCCRF qui sont mobilisés sur les sujets d'influence se retrouve submergée de travail. «Au-delà du manque d'effectifs, il faudrait également revoir le fonctionnement de la plateforme SignalConso, pour que chaque signalement des internautes soit traité en temps réel, souligne le député sortant Arthur Delaporte. Avec des canaux de communication renforcés avec les plateformes comme Instagram ou X, pour limiter l'ampleur des dérives que l'on continue tout de même d'observer.»

Les arnaques se sont également déportées vers des messageries chiffrées, comme Telegram. Et d'autres dérives sont nées. Le député sortant Arthur Delaporte espère ainsi arriver à réguler la « jungle des live match TikTok » , où les créateurs de contenus peuvent recevoir sur l'application chinoise des « cadeaux virtuels » de la part de leurs abonnés, échangeables contre de l'argent. Certains n'hésitent pas à recourir au chantage affectif et à la manipulation de leurs fans pour s'enrichir. CC

Libération
lundi 17 juin 2024 951 mots, p. 5

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16 juin 2024 - Libération (site web)

A Nice, le début d'une campagne «dingue»

Mathilde Frénois Correspondante à Nice

Dans le fief d'Eric Ciotti, allié au RN, son ennemi juré, le maire Christian Estrosi, et la gauche fourbissent leurs armes. Les esprits s'échauffent.

Deux marchés, un comité de quartier, une palanquée d'heures dans la permanence. Et aussi une pissaladière croquée, un Coca au comptoir, des bises claquées. Le compte y est. A Nice, Eric Ciotti s'élance pour récupérer son siège de député. Pourtant «sa campagne n'est pas lancée», assure ce week-end son entourage. Les autres sont déjà partis : le camp du maire (Horizons) Christian Estrosi, son ennemi juré, annonce une «guerre éclair» ; la gauche veut un combat de «judo»; et le RN se retrouve en total désoeuvrement. Libé a suivi le premier week-end de campagne dans la zone la plus zinzin : la première circonscription des Alpes-Maritimes.

Eric Ciotti serait revenu vendredi à Nice pour «retrouver les militants» et «se reposer auprès de ses proches», fait savoir son entourage. Impossible de le suivre depuis son retour sur sa terre natale et électorale. On l'a bien croisé par hasard sur le port de Nice vendredi. Il a filé à sa permanence. En coulisse, on explique qu'il faut d'abord «restructurer les équipes»

- comprendre : voir qui reste à bord et qui quitte le navire, écoeuré de l'alliance qu'il a proposée avec le RN.

Chou farci. A Nice, le parti de Marine Le Pen la joue grand seigneur. Il n'engage aucun candidat, laissant la place à ses nouveaux alliés, dont Eric Ciotti. «Localement c'est un effort colossal, expose le responsable de la section niçoise du RN, Benoît Kandel, dont la propre candidature n'a pas été retenue. On s'assoit sur les ambitions personnelles. On fait cet effort-là pour les besoins de la cause.» Mais voilà, Eric Ciotti ne répond plus. «On attend quelques gestes, pointe Kandel. Au moins une réunion, au moins un contact. On est dans un monde de dingue localement.» L'extrême droite n'a jamais fait un score aussi élevé à Nice : 32 % pour Bardella, 9 % pour la liste zemmourienne menée par Marion Maréchal. Benoît Kandel : «Nos militants sont un peu déboussolés.» Devant la permanence d'Estrosi, samedi matin, c'était l'inverse. Toutes les bonnes volontés se proposent pour «faire du phoning», «travailler avec les jeunes» ou «tenir un bureau de vote». C'est que le maire de Nice lance la contre-attaque. Dans un «grand rassemblement» (en réalité 200 personnes), il a réuni ses «amis» et ses candidats dans les trois circonscriptions niçoises. C'est son poulain, le «bébé Estrosi» Graig Monetti, qui affrontera Eric Ciotti. Ce jour-là, Estrosi tape sur son ancien assistant devenu son meilleur ennemi : Ciotti a «trahi», Ciotti a «menti». «Quand on se comporte comme un trouillard qui a peur de perdre ses privilèges, je comprends l'ambition mais je déplore l'opportunisme», déclame Estrosi. Les images s'enchaînent: «On lui aurait proposé d'être secrétaire d'Etat au chou farci, il aurait pris.» Ou encore : «Ce n'est pas la flamme olympique qu'il va porter, c'est la flamme du RN.» Christian Estrosi a eu le temps de réfléchir à ses métaphores : cela fait sept ans au moins que rien ne va plus entre eux.

Tatami. Candidat du Nouveau Front populaire face à Ciotti, Olivier Salerno (LFI) a «bien conscience» de la médiatisation de sa circonscription: «On aimerait faire du judo avec Ciotti. Je parle de judo, et pas de boxe. On veut utiliser la force et le retentissement médiatique d'Eric Ciotti pour mettre en évidence tout ce qu'il porte: une parole raciste et libérale.» Ce prof en lycée professionnel n'entend passe laisser éclipser parle match Ciotti-Estrosi. «On va s'imposer, assure-t-il. Le débat, c'est Ciotti-Salerno et puis basta. De toute façon, ils nous détestent. Là-dessus, ils seront tous les deux d'accord.» Rendez-vous sur le tatami. Aux législatives de 2022, dans la première circonscription des Alpes-Maritimes, la Nupes avait récolté 20 % des suffrages au premier tour : Ciotti 31 %, Monetti 25 %. Le premier s'était finalement imposé au second tour. Match retour ce 30 juin. Le député sortant Eric Ciotti était sur le marché Saint-Roch samedi, en fin de matinée.

Graig Monetti a préféré le petit matin. Lui a prévu d'aller «dans les 28 quartiers de la circonscription»: «Les élections c'est 1+1+1. Ça ne se fait ni avec des camemberts, ni avec des diagrammes, ni avec des sondages Ifop.» Pourtant, Monetti aime les chiffres: «Ciotti a menti, ça le discrédite à vie. C'est une question de valeur. Et aujourd'hui la valeur de Ciotti, c'est 0. Tout nous différencie, tout nous oppose.» Au milieu des militants estrosistes, Sarah et James assistent à leur premier meeting. Le couple de retraités votera Monetti. «On a été tout sauf surpris par Ciotti, déclarentils. On l'avait même annoncé, qu'il irait à la soupe. Il avait déjà fait du gringue à Cazeneuve, il avait tambouriné à la poste des macronistes. C'est catastrophique. Jamais de la vie on vote pour lui.» Cécilia s'approche. La retraitée a reçu un «SMS d'invitation» pour le «grand rassemblement» de Christian Estrosi. Mais elle est ciottiste. «Vous allez voter RN, madame», la prévient Sarah. «Non, je vote à droite avec Ciotti», renchérit-elle. S'ensuit une bataille d'arguments plus ou moins valables. La première est Niçoise depuis 1957. La seconde depuis seulement 1980. Aïe. Leurs ancêtres ont combattu pour la France. Ouf. La première ne verrait que l'intérêt de la ville de Nice. La seconde ne penserait pas à ses petits-enfants. Les arguments s'enchaînent. «C'est effrayant, dit James. Faites attention madame, vous votez pour le RN, vous votez pour des collabos.» Réponse de Cécilia : «Non, je soutiens quelqu'un fidèle à ses convictions.» Sarah : «L'ignorance est le plus grave des dangers.» Dans les têtes et sur le terrain, la campagne est lancée.

Libération
lundi 17 juin 2024 763 mots, p. 6,7

ÉVÉNEMENT

Chez les insoumis, une fronde qui gronde

CHARLOTTE BELAÏCH

Après la mise au ban de cinq députés sortants, le parti local de François Ruffin, Picardie Debout, promet que «la suite de cette histoire ne s'écrira pas» avec LFI.

Il y a quelques mois, un insoumis, fervent soutien de Jean-Luc Mélenchon, disait en riant : «Mélenchon, c'est Mao. Il lance son mouvement avec des cadres qu'il finit par désavouer en racontant que ce sont des traîtres, puis il s'entoure de jeunes, la garde rouge.» A peine scellé le Nouveau Front populaire, le leader insoumis a ainsi écarté les députés sortants Raquel Garrido, Alexis Corbière, Danielle Simonnet, Hendrik Davi et Frédéric Mathieu, pour certains piliers historiques du mouvement, tous critiques du manque de démocratie interne à la France insoumise (LFI). Alors que l'accord de la gauche unie prévoit la réinvestiture des sortants, les cinq «purgés» sont tous candidats à leur réélection et affronteront donc des concurrents étiquetés LFI. Raquel Garrido et Alexis Corbière, deux figures historiques du mouvement, avaient déjà été évincés de la direction en 2022, en même temps que les députés Clémentine Autain et François Ruffin.

Le député d'Ile-et-Villaine Frédéric Mathieu était également identifié comme une «tête dure», l'un des rares à assumer ses divergences, mais toujours en interne. Il avait notamment contesté la stratégie de son groupe pendant la réforme des retraites ou l'expression de sa collègue Danièle Obono sur le Hamas, «mouvement de résistance». Comme Danielle Simonnet et d'autres frondeurs, il avait plusieurs fois appelé les lieutenants insoumis, à commencer par Sophia Chikirou, à moins de violence en interne. «J'ai un sentiment d'injustice, mais c'est presque un soulagement, confie-t-il à Libération. La vie est dure dans le groupe insoumis, ça devenait tellement violent. Les cinq exclus sont aussi des unitaires, or il y a un durcissement vers l'épicentre. J'ai eu la volonté naïve de changer les choses en interne, j'ai fait ce que j'ai pu.»

«C'est à vomir». «Si les gens qui ont des désaccords avec le grand chef n'étaient pas investis, on n'aurait pas investi François Ruffin, Clémentine Autain», s'est défendu Jean-Luc Mélenchon sur France 3 dimanche. Sans convaincre tout le monde: «Ils n'ont pas écarté Autain et Ruffin simplement parce que ça aurait été trop gros», analyse un insoumis cri- tique de la direction.

Ce n'est pas la première purge du mouvement insoumis, habitué aux bannissements et aux départs silencieux. Huit ans après la création de la formation, presque tous les cadres des débuts sont partis. Restent des militants dévoués, insuffisamment armés pour contester le chef. Mais ces nouvelles évictions suscitent des protestations en interne. Alors que la boucle Telegram des députés a été fermée, celle qui réunit les élus locaux est devenue «le lieu de la contestation», raconte l'un d'eux. Dans des messages, que Libération a pu consulter, des militants s'indignent: «c'est à vomir», «profiter d'une heure aussi sombre pour purger, je n'ai plus de mots», «vraiment minable, tu devrais avoir honte Manu [Bompard]», «vous êtes lamentables», «on se croirait chez Macron», «La FI torpille le NFP de l'intérieur», «on est dans un parti de stal». Interpellé, Manuel Bompard, le coordinateur du mou- vement, envoie le communiqué de presse justifiant les évictions. «C'est à mourir de rire, c'est tellement ridicule qu'on ne sait même plus quoi répondre, raconte une élue à Libé. C'est une boucherie. Au-delà des députés sortants, partout, ils ont préféré investir des gens inconnus qui ne risquent pas d'avoir une indépendance d'esprit.»

«Humiliations». «Mélenchon ouvre une crise au sein de LFI», affirme un proche des frondeurs. Dans un message adressé aux militants de Picardie Debout, que Libé a pu consulter, le secrétaire général du petit parti de François Ruffin explique: «On a posé publiquement qu'il n'y aura pas de suite avec LFI, sa direction, ses chefs. Que la suite de cette histoire ne s'écrira pas dans cette organisation. Elle restera un partenaire, un allié, des camarades de lutte.

Mais plus le lieu où l'on accepte chaque jour des humiliations supplémentaires.»

Vendredi soir, le député de la Somme et Clémentine Autain ont condamné la purge, précipitant la rupture avec la direction du mouvement. Les attaques contre ces figures insoumises qui s'affirment dans la perspective de 2027 et s'inscrivent dans une dynamique unitaire devenaient de plus en plus violentes. Certains, au sein de LFI, attendent maintenant un nouveau chemin. «Je vais quitter le mouvement et je ne suis pas la seule, des gens ont ouvert les yeux, raconte une militante. Ça va être le statu quo le temps de la campagne, mais les frondeurs vont devoir trouver quelque chose. Ça a été trop loin, on ne peut plus rester planqués.»

Le Monde
élections législatives, lundi 17 juin 2024 835 mots, p. 8
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14 juin 2024 - Le Monde (site web)
15 juin 2024 - La Matinale du Monde

Analyse

Chez LR, derrière le vaudeville, la gravité du choix d’Eric Ciotti

Le ralliement du président à l’extrême droite est l’aboutissement d’une lente dérive sémantique et idéologique de la droite française

Matthieu Goar

Longtemps, la droite française a pu s’imaginer vivre des moments tout droit sortis d’une tragédie shakespearienne. Après l’aveuglement de Mai 68, le vieux général de Gaulle marchant au cœur de la lande irlandaise, dans un moment suspendu entre la fin du pouvoir et la mort. En 1976, Jacques Chirac claquant la porte de Matignon avant de poignarder dans le dos le président sortant, Valéry Giscard d’Estaing. A chaque décennie, son affrontement entre différentes branches de la famille : la vieille garde tentant d’écarter l’entourage de Pompidou, les chiraquiens se vengeant des balladuriens, les sarkozystes poussant dehors les chiraquo-villepinistes… Rien ne se jouait à fleurets mouchetés. Les couteaux étaient dégainés sous les yeux de Français préoccupés de voir quel héritier allait conquérir l’Elysée.

Depuis l’élection de François Hollande, la famille gaulliste a quitté le pouvoir, sans abandonner les luttes fratricides. Copéistes contre fillonistes en 2012, fillonistes contre le reste du monde en 2017, Macron-compatibles contre tenants de la ligne historique… Mais, suprême humiliation pour ce parti qui a fondé et dominé la Ve République, ses drames politiques sont maintenant tournés en dérision.

A l’issue du scrutin européen, Eric Ciotti, président du parti Les Républicains (LR), a commis l’acte électoral le plus grave de l’histoire de sa formation en s’alliant avec l’extrême droite, irréductible ennemie du général de Gaulle. Mercredi matin, il se bunkérise en faisant fermer les portes du siège du parti devant les caméras. Et le trottoir devient un théâtre. La vice-présidente Florence Portelli et le député sortant du Lot Aurélien Pradié s’y précipitent, évoquent un « spectacle de fous »et ironisent sur le « SAMU », seul moyen de sortir le forcené. Quelques heures plus tard, la secrétaire générale Annie Genevard vient avec le double des clés et rouvre les portes.

Jeudi, comme si de rien n’était, devant les mêmes journalistes, le député des Alpes-Maritimes réapparaît, se fait filmer dans son bureau blanc et vide, avant de se montrer à la fenêtre. Les vidéos sont relayées, « likées », accompagnées des smileys pop-corn… Loin du pouvoir, la tragédie devient une pantomime. Comme si les Monty Python réinterprétaient Hamletet Le  Roi Lear.

Critiques balayées

Une impression de vaudeville qui ne doit pourtant pas cacher l’importance du moment. Malgré les protestations unanimes des ténors, cette séquence, en apparence surréaliste, n’est pas du tout illogique. Car la soumission du président de LR au Rassemblement national (RN), un acte de survie personnel pour sauver sa circonscription, est surtout l’aboutissement d’une lente dérive sémantique et idéologique de la droite française.

Il y eut, en 1990, le programme du RPR proposant la « fermeture des frontières », la « suspension de l’immigration », la limitation de « prestations sociales aux nationaux ». Il y eut, en 2007, le ministère de l’identité nationale de Nicolas Sarkozy, avant le discours de Grenoble de 2010, où, pour la première fois, un président de la République faisait un lien explicite entre l’insécurité et « cinquante ans d’immigration insuffisamment régulée ». Il y eut, en 2016, le même, candidat à la primaire, proposant de servir une double ration de frites aux élèves musulmans pour mieux s’opposer aux repas sans porc dans les cantines.

Il y eut, en 2017, François Fillon s’attaquant à la justice après sa mise en examen et organisant au Trocadéro un rassemblement que Valeurs actuelles présenta comme une manifestation pour « protester contre le coup d’Etat des juges ». Il y eut, en 2017, Eric Ciotti et Laurent Wauquiez refusant en bureau politique d’appeler à voter Emmanuel Macron face à Marine Le Pen. En 2022, le futur président de LR affirmera qu’il voterait Eric Zemmour si celui-ci était qualifié au second tour.

A chaque fois, les dirigeants de l’UMP puis de LR balayaient les critiques sur cette légitimation des idées extrêmes. Après tout, dans l’isoloir, les électeurs finiraient bien par choisir un parti de gouvernement, pensaient-ils. Dans tous ces moments de marche vers les extrêmes, peu de ténors ont osé prendre la parole pour se dresser ouvertement contre ces effets de cliquet. La prédominance d’un chef au pouvoir ou la perspective d’un retour inéluctable aux affaires ont souvent tué toute contestation dans l’œuf. Et puis Emmanuel Macron a surgi, fracassant un peu plus ce qu’il restait de la droite post-filloniste.

Partout en France, ses électeurs soit étaient aspirés par le libéralisme économique de ce nouveau centre droit, soit n’avaient plus aucun frein à aller vers l’extrême droite. Loin du siège parisien du parti, la puissance des mots avait fait son œuvre sur les sympathisants les plus droitiers. Le contexte politique et l’appétit de députés voulant conserver leur mandat en rêvant d’obtenir un ministère auront fini de détricoter les dernières mailles du cordon sanitaire.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 17 juin 2024 629 mots, p. AUJM10
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17 juin 2024 - Le Parisien

À Paris, pas de quartier entre Beaune et Grégoire

Il y a duel entre l'ex-ministre des Transports (Ensemble) et le premier adjoint (PS) d'Hidalgo.

Victor Tassel

Les soutiens de chaque candidat se partagent le terrain, en ce samedi venteux, sur le marché Baudoyer à Paris (IV e), au coeur de la 7 e circonscription. Les uns tendent la profession de foi au bandeau rouge, siglée du Parti socialiste, d'Emmanuel Grégoire, premier adjoint à la mairie et investi par le Nouveau Front populaire, et les autres le tract bleu Ensemble de Clément Beaune, le député sortant (Renaissance) et ancien ministre des Transports.

Une électrice passe et s'empare du document présentant le premier mais décline celui du second 2 m plus loin. « Non merci, je vote à gauche », justifie-t-elle. « Clément Beaune est de gauche ! », tente le militant. « Non, mais moi, je vote pour la vraie gauche ! », balance la mère de famille. À une dizaine de mètres, Luce, « macroniste jusqu'au bout des ongles », marque une pause dans le choix de ses légumes et épingle les partisans d'Emmanuel Grégoire. « Ils n'ont pas honte de s'être alliés à la gauche antisémite de Mélenchon ? », grince la retraitée, le tract de Clément Beaune en main, où ne figure ni Emmanuel Macron, ni Gabriel Attal, contrairement à d'autres versions du tract édité par Ensemble.

Le combat s'annonce brutal dans cette « campagne éclair ». Député sortant, élu pour 658 voix face à la candidate Insoumise Caroline Mécary en 2022, Clément Beaune joue son avenir politique après son limogeage du gouvernement en janvier. Dans cette circonscription à haut risque ancrée à gauche, lui et ses militants axent leur discours sur sa position à l'aile gauche de la macronie. « Vous, oui, mais la majorité à qui vous appartenez... », lui lance Benoît, 35 ans, sceptique. « La réforme des retraites et de l'assurance chômage pendant qu'il était au gouvernement, c'était de gauche ? », ironise pour sa part Emmanuel Grégoire.

Les deux se renvoient coup pour coup

Le premier adjoint de la maire (PS) Anne Hidalgo vante son « ancrage local » et sa qualité d'élu de terrain, en plein tractage sur le marché d'Aligre. « On ne le voit jamais, à part quand il a besoin de voix », raille Jean-Paul, 72 ans. « Il porte le mauvais bilan de la municipalité et il a donné les clés de la mairie du XII e à une écologiste après son élection et change maintenant de territoire pour se présenter aux législatives. Les électeurs apprécieront... », tance Clément Beaune. À distance, les deux hommes se renvoient coup pour coup.

En ces temps de recomposition politique, chacun fait le procès en « incohérence » de son rival. « Emmanuel Grégoire disait publiquement que jamais, ô grand jamais, il ne fallait passer d'accord avec la France insoumise. Le voilà qui s'allie à eux pour une élection ! », tance Clément Beaune. « Venant de quelqu'un qui a menacé de démissionner du gouvernement, avant de tout faire pour essayer d'y rester, puis pour être tête de liste aux européennes et maintenant candidat sans afficher son appartenance à la majorité..., rétorque Emmanuel Grégoire. Les électeurs trancheront. »

Ils apparaissent divisés, entre les partisans du premier adjoint « prêts à tout pour faire barrage à l'extrême droite », selon Nordine et Pascal, et ceux de l'ancien ministre « dégoûtés par les acoquinements de la gauche républicaine avec les extrêmes », à l'image de Sabine.

Restent également les indécis, comme Brigitte, 63 ans, « au milieu du gué ». « J'irai voter mais en me pinçant le nez, soupire-t-elle, chariot de courses à la main. Je ne sais pas qui choisir entre un candidat de gauche qui s'allie à n'importe qui pour un poste, et l'autre qui représente le gouvernement de la loi Immigration et des retraites... » À chacun son sparadrap.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 17 juin 2024 841 mots, p. AUJM4
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16 juin 2024 - Le Parisien (site web)
17 juin 2024 - Le Parisien

Issuei« Tout est possible »

Yaël Braun-Pivet, présidente sortante de l'Assemblée

Propos recueillis par Pauline Théveniaud

Une semaine après le choc, Yaël Braun-Pivet revient sur la dissolution prononcée par Emmanuel Macron. En profond désaccord avec cette décision, l'ex-présidente de l'Assemblée nationale se lance dans une campagne semblant perdue d'avance pour les Marcheurs.

À quoi va, selon vous, ressembler la prochaine Assemblée nationale ?

Yaël Braun-Pivet. Il est particulièrement difficile de répondre. La participation s'annonce forte, cela peut changer la donne. Les Français veulent faire entendre leur voix parce qu'ils sont inquiets de la polarisation du débat par les extrêmes, du climat politique qui va régner en France et des conséquences sur leurs économies.

Une victoire de votre camp semble improbable...

Vous savez, c'était improbable pour moi, Yaël Braun-Pivet, qui n'avais jamais fait de politique avant 2017, d'être la première femme présidente de l'Assemblée nationale. Tout est possible.

Vous avez appris qu'Emmanuel Macron avait décidé de dissoudre au dernier moment. Est-ce une bonne pratique du pouvoir ?

C'est une décision qui appartient au président de la République, il n'y a pas à aller plus loin que ça. Et c'est très sain, dans une démocratie, de retourner aux urnes. Après, on peut considérer que ce n'était pas le bon moment pour dissoudre. Mais c'est ainsi.

Considérez-vous que le président a joué l'apprenti sorcier et ouvert les portes du pouvoir au RN ?

Moi, je suis pour la recherche de l'accord maximal, du compromis, du dialogue. C'est ce que j'essayais de faire vivre à l'Assemblée nationale. Je suis intimement convaincue que les Français attendent qu'on travaille ensemble dans un arc républicain et que c'était possible dans cette Assemblée.

Vous pensiez qu'une coalition était possible avec LR. Or Éric Ciotti a fait alliance avec le RN...

Sur la possibilité d'une coalition, je ne crois pas. Cette décision d'Éric Ciotti m'a choquée parce que je ne m'y attendais pas. Mais arrêtons de parler de ces tambouilles politiques qui donnent une image pitoyable de la politique !

La gauche est parvenue à s'unir. Cela vous met encore un peu plus en difficulté ?

Voir la gauche s'allier avec ces Insoumis me désole. J'ai vu l'antisémitisme présent dans les rangs de LFI, j'en ai été la cible. Une simple phrase dans un programme électoral n'efface rien. Et cet accord est ahurissant. J'ai lu leur programme commun, les bras m'en tombent. Un exemple : ils estiment que le contrat d'engagement républicain, soit l'obligation pour les associations qui perçoivent des subventions de respecter la laïcité et les valeurs de la République, est liberticide. Vous imaginez ?

Quelle sera votre consigne de vote en cas de duel entre le RN et le Nouveau Front populaire ?

Je ne sais pas si j'en donnerai. Et si j'en donne, ce sera à partir du 1 er juillet.

Vous renvoyez LFI et le RN dos à dos, comme l'a fait Emmanuel Macron mercredi ?

Quand on regarde leurs programmes économiques, on est assez tenté de le faire... Ils seraient tous les deux ruineux pour la France.

Pourquoi ne pas mettre la photo du président sur vos tracts ? Vous craignez l'effet repoussoir ?

En 2022, je ne l'avais pas mise non plus. J'ai l'honneur d'avoir exercé une fonction importante, j'ai beaucoup travaillé dans ma circonscription (la 5 e des Yvelines) et donc, ma notoriété est suffisante. Je me présente aux électeurs sur mon nom.

Appelez-vous Emmanuel Macron à se mettre en retrait de la campagne à cause de son impopularité ?

Il ne s'agit pas de savoir qui porte la campagne, qui s'allie avec qui. Il faut qu'on parle aux Français de leur vie, sinon ils n'iront pas voter ou ils se laisseront bercer d'illusions. Car, en ce moment, c'est à celui qui rase gratis. C'est la foire à la saucisse de la dépense publique !

Mais vous ne semblez pas trouver, collectivement, de mesure choc pour répondre à la colère. Après sept ans au pouvoir, vous vous êtes asséchés ?

C'est toujours plus difficile pour le camp de la nuance d'avoir des propositions qui renversent la table. Mais il ne faut pas que nos compatriotes se laissent leurrer ou abuser. Les propositions de ce type sont souvent complètement irréalistes. Regardez la retraite à 60 ans : le RN est déjà en train de rétropédaler sur son programme !

Vous n'êtes plus présidente de l'Assemblée nationale depuis la dissolution. Vous avez vidé votre bureau ?

Oui, j'ai vidé mon bureau de l'hôtel de Lassay. Comme les mandats des 577 députés, comme les contrats de tous les collaborateurs, ma fonction a cessé le jour de la dissolution. J'ai quand même la charge d'assurer la gestion des affaires courantes. J'ai, par exemple, fixé le calendrier d'ouverture de la 17 e législature : l'élection pour la présidence de l'Assemblée sera le 18 juillet.

Si vous êtes réélue députée, vous serez à nouveau candidate au perchoir ?

Je ne me projette pas sur la suite. Ce qui m'importe, c'est que notre pays ne tombe pas aux mains des extrêmes.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 17 juin 2024 498 mots, p. AUJM10
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17 juin 2024 - Le Parisien

Aurélien Rousseau, de Macron au NFP

L'ancien ministre de la Santé a été investi par l'union de gauche dans les Yvelines.

Véronique Beaugrand

« Non merci, vous pouvez le garder », lance une habitante de Conflans-Sainte-Honorine à un militant tenant un tract d'Aurélien Rousseau, candidat du Nouveau Front populaire dans la 7 e circonscription des Yvelines. L'ancien ministre de la Santé d'Élisabeth Borne a surpris par son engagement auprès de LFI.

Les partisans de Nadia Hai, la députée sortante Renaissance et candidate à sa succession, présents ce dimanche sur le marché de Chennevières, ne manquent pas de lui faire part de leur étonnement. « Vous avez participé à la réforme des retraites et, là, vous êtes contre. On comprend mal », lâche un militant.

L'ex-directeur de l'agence régionale de santé (ARS) d'Île-de-France tente de s'expliquer. « Pour les retraites, j'étais directeur de cabinet d'Élisabeth Borne, je donnais un avis. Après, les politiques décidaient. J'ai toujours été à gauche, j'ai servi, mais quand une ligne rouge a été franchie avec le projet de loi Immigration, j'ai démissionné. Mon combat, c'est contre le RN. Et le Nouveau Front populaire est la seule dynamique pour lui barrer la route », répète-t-il à l'envi dans ce qui a été le fief des socialistes Michel Rocard et Jean-Paul Huchon.

Deux Philippe, habitants de longue date, en train de siroter un verre de vin sur le marché, ne daignent pas échanger avec le candidat. « Le NFP, c'est trop extrême pour nous, avec LFI. On n'est pas de ce bord-là. On est plutôt du côté de Babette de Rozières (LR-RN). Il y en a ras le bol ! Macron ne nous écoute pas. On veut une Europe économique et non pas fédérale. On veut continuer à manger du cochon et avoir des droits », lancent-ils pêle-mêle.

Sa promesse à un artisan du BTP

Christiane, retraitée, elle, serre poliment la main de Rousseau, mais ne s'attarde pas. « LFI, ah non ! Il y a trop d'immigration. » Un militant écologiste l'assure en revanche de son soutien, tandis que Nathalie fait part de son désarroi. « On ne sait pas où on va, alors on fait n'importe quoi. Il faut se ressaisir et penser aux conséquences. »

Un peu plus loin, c'est un artisan dans le BTP qui fait part de ses difficultés. « Cela fait quatre à cinq mois que nous n'avons plus d'appel d'offres. Il y a une baisse d'activité. C'est très tendu avec les charges et la hausse du prix des matériaux. Et les JO sont en train de nous tuer. On a essayé de faire du travail partiel, mais l'État nous l'a refusé. » « Ça, je le porterai », lui répond du tac au tac le candidat. Son interlocuteur s'inquiète soudain : « Donc vous êtes à gauche avec M. Mélenchon ? » « Non, je suis avec Raphaël Glucksmann. Il y a des désaccords, avec LFI, mais on se rassemble et, après, il faudra reconstruire. L'objectif, c'est de battre le RN », martèle-t-il.

Le Figaro, no. 24825
Le Figaro, lundi 17 juin 2024 2288 mots, p. 6

Politique

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16 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Marine Le Pen : « Le bloc islamo-gauchiste prône la disparition de l'ensemble de nos libertés »

L'ancienne candidate à la présidentielle assure qu' « il est évident que l'abomination, pour le pays, c'est la Nupes 2 » .

Jarrassé, Jim, Laubacher, Paul, Trémolet de Villers, Vincent

Marine Le Pen est députée sortante du Pas-de-Calais, ex-candidate du Rassemblement national à la présidentielle.

LE FIGARO. - LE FIGARO. - Au lendemain de la dissolution, on assiste à l'émergence de trois blocs : une gauche unie, un centre macroniste affaibli et l'alliance entre le Rassemblement national et Éric Ciotti. Avez-vous pris la place de la droite dans le paysage politique français ?

- MARINE LE PEN. -Je ne crois pas qu'il y ait un retour du clivage gauche-droite. L'existence d'une alliance avec une partie de LR ne fait pas du RN un parti de droite. Le RN est un parti patriote dont l'objectif est de ne pas se laisser enfermer dans une catégorie, qu'elle soit de droite ou de gauche. Nous restons donc sur un combat entre les nationaux, c'est-à-dire ceux qui considèrent que la nation est essentielle dans toutes ses prérogatives, et puis les internationalo-mondialistes. Les deux autres blocs de gauche et macroniste ont une vision que j'appelle post-nationale : les uns parce qu'ils considèrent qu'il ne doit pas exister de frontières, que le monde entier doit pouvoir venir en France et bénéficier de notre système, et, d'un autre côté il y a un mouvement qui aspire la substance même de la souveraineté nationale par l'intermédiaire d'une structure supranationale.

LE FIGARO. - Quel est votre principal adversaire entre Macron et Mélenchon ?

- Je ne mets pas les deux blocs sur un pied d'égalité. Il est évident que l'abomination, pour le pays, c'est la Nupes 2, qui est pire que la Nupes 1. C'est l'islamo-gauchisme qui prône de manière presque assumée la disparition de l'ensemble de nos libertés. La première d'entre elles étant la liberté d'être français et d'en tirer quelques bénéfices : la liberté de posséder, la liberté de manifester, la liberté d'expression. Ils souhaitent le désarmement physique et moral de la police, sont pour la mise à bas de notre structuration constitutionnelle et républicaine.

- La destruction opérée par Macron est plus subtile. Lui nous laisse un pays en ruine où l'ensemble des moyens des services publics est détruit. L'immigration est hors de contrôle, l'insécurité détruit la paix civile. Les deux sont dangereux, mais il est évident que la lutte prioritaire, qui nécessite que tout le monde se rassemble, est contre le bloc islamo-gauchiste.

LE FIGARO. - En 2017, vous avez appelé les électeurs de Jean-Luc Mélenchon à vous rejoindre. Vous avez eu des mots très durs à propos de LR. Qu'est-ce qui a changé ?

- Nous avons toujours été conscients qu'il y avait au sein de LR, particulièrement chez les électeurs de LR et certains cadres de terrain, une proximité qui permettait d'envisager des choses avec eux. Mais il existait un fossé entre la base et la direction de LR. Éric Ciotti a mis un coup de pied dans la fourmilière, mais il n'a fait que crever l'abcès des divergences idéologiques profondes qui existent à la tête de LR.

- Reste donc le ventre mou de LR, qui serait d'accord pour une alliance, mais qui, en réalité, est tétanisé par les LR « canal hystérique ». J'ai été frappée de voir les termes utilisés par les caciques LR contre Éric Ciotti, qui sont les termes de l'extrême gauche. Cette outrance verbale est étonnante, surtout pour aller derrière faire un accord avec la macronie de manière secrète. Ils vont faire croire aux électeurs que ce n'est que par le plus grand des hasards que, en face d'un candidat LR, il n'y a pas de candidat macroniste, alors qu'en réalité tout ça est négocié. C'est une escroquerie.

- On assiste à un moment absolument historique où l'ensemble des digues absurdes qui ont été posées dans les quarante dernières années sont en train de sauter. Il fallait le premier coup de pioche dans ce « mur de Berlin » , la première faille dans le barrage. Éric Ciotti a eu le courage de le faire. Face au programme du Nouveau Front populaire, qui provoquerait la disparition de notre pays en l'espace de quelques mois, et à l'urgence de la situation, les forces nationales ont l'obligation de se rassembler.

LE FIGARO. - Envisagez-vous le scénario d'une Assemblée ingouvernable, sans aucune majorité claire, qui ouvrirait une forme de crise de régime ?

- Le général de Gaulle avait réussi à construire une architecture constitutionnelle d'une incroyable solidité dont on pensait que rien ne pouvait permettre le blocage, mais Emmanuel Macron a réussi à trouver un trou de souris pour mettre en place les conditions d'un blocage total du fonctionnement démocratique de notre pays. Dans ce cas, la Constitution ne laisse plus qu'un seul choix : la démission.

LE FIGARO. - Appellerez-vous à la démission du président, en cas de large victoire de votre camp ?

- Non, je suis respectueuse des institutions, je n'appelle pas au chaos institutionnel. Il y aura simplement une cohabitation.

LE FIGARO. - Dans ce cas-là, Jordan Bardella serait à Matignon, mais quelle serait votre place ?

- Je serais la présidente du groupe majoritaire d'un gouvernement de cohabitation. Ce n'est pas exactement la même chose que d'être à la tête d'un groupe de la même famille que le président, à qui le ministre, à la demande de l'Élysée, demande de voter des lois. Je suis là où il est utile que je sois. Présider un groupe majoritaire en période de cohabitation, sachant que ça va être dur, c'est ma place.

LE FIGARO. - Si vous gagnez, craignez-vous des troubles à l'ordre public ?

- Oui, mais là encore, qui est responsable ? C'est le président de la République. Cela fait des années que l'extrême gauche fait oeuvre de violence en toutes circonstances, qu'il pourrit toutes les manifestations sociales, toutes les manifestations politiques, le mouvement des « gilets jaunes » , en toute impunité. Emmanuel Macron disait : «C'est moi ou le chaos.» Mais le chaos, c'est lui. C'était le chaos social, le chaos sécuritaire, le chaos migratoire et maintenant, c'est le chaos institutionnel. Nous, nous incarnons l'ordre et la tranquillité. Le RN n'a jamais organisé une manifestation contre le résultat des élections, jamais empêché la tenue du meeting d'un adversaire, jamais transformé l'Assemblée nationale en ZAD...

LE FIGARO. - Vous souhaitez un gouvernement d'union nationale. Sur qui pouvez-vous compter pour le composer ? Cette question fait-elle partie de l'accord négocié avec Éric Ciotti ?

- Non. Nous avons une charte qui s'appelle Union pour la France, qui a vocation à déboucher sur un gouvernement d'union nationale qui peut ne pas obligatoirement se limiter à des composantes politiques. Face à la situation de crise budgétaire, migratoire, sécuritaire, le peuple français a la capacité de faire émerger des gens compétents et de bonne volonté, quelle que soit leur couleur politique. Je suis épatée par le nombre de hauts fonctionnaires, de diplomates, qui me disent qu'ils sont tout à fait prêts à travailler avec le RN. Nous n'aurons aucune difficulté à constituer un gouvernement.

LE FIGARO. - Après l'annonce de la dissolution, les marchés ont brutalement chuté. Sentez-vous une défiance des forces économiques à l'égard d'une éventuelle cohabitation avec le RN ?

- Les marchés détestent l'incertitude. Ce n'est pas tant la victoire du RN qui a inquiété les marchés que la dissolution en elle-même. L'incertitude, elle est également le fait de la situation économique du pays et parce qu'Emmanuel Macron a fait 1 000 milliards de dettes en sept ans.

- Enfin, il y a une forme de méconnaissance des marchés financiers du projet du RN. C'est vrai aussi pour le milieu économique. Ils n'ont entendu de notre projet que la caricature qui en est faite. Quand ils en prennent connaissance, ils trouvent cela plutôt raisonnable.

LE FIGARO. - Si vous arrivez au pouvoir, est-ce le programme du RN qui sera mis en place ou un programme négocié avec LR ?

- Non, il n'y a pas eu de programme négocié. Il y a une Assemblée nationale, où Éric Ciotti aura son groupe de députés. Et, s'il est nécessaire qu'il y ait des discussions sur un texte, on les engagera pour assurer au vote de ce texte une majorité.

LE FIGARO. - Quels engagements de votre programme de 2022 conservez-vous ?

- Ce n'est ni tout ni rien. Toutes les mesures que nous proposons sont de bonnes mesures. Après, il y a la question de la priorité de leur mise en oeuvre. Comme l'a dit Jordan Bardella, il y a des mesures qui sont prioritaires, urgentes, très importantes. Il y en a d'autres qui sont des bonnes mesures, mais qui peuvent intervenir plus tard dans le mandat en fonction des marges de manoeuvre qu'on aura réussi à dégager.

LE FIGARO. - Quelles marges ?

- Il y a quand même un éléphant dans le couloir des dépenses publiques. Il s'appelle l'immigration. Tout le monde fait semblant de ne pas voir ce qu'il pèse comme poids dans les finances publiques. Quand vous faites entrer 500 000 personnes légalement par an, il faut 4 000 lits d'hôpitaux supplémentaires. Non seulement on ne les ouvre pas, mais on en ferme, et l'hôpital s'effondre. Il faut aussi instruire leurs enfants. Il faut aussi les loger. Et, oui, il y a une pénurie de logements. Tout le monde dit : on a besoin de plus de policiers, parce qu'il y a plus d'insécurité. Mais, l'insécurité, c'est aussi lié à l'immigration massive, dérégulée.

- Vous voyez, c'est l'éléphant. Ce n'est pas seulement le poids financier, c'est aussi le fait que nous n'avons pas les marges de manoeuvre pour, en réalité, accueillir correctement ces gens. Donc, les services publics s'effondrent sur eux-mêmes.

LE FIGARO. - Dans votre programme, il y a la réforme des retraites, la suppression de l'IFI ou encore une réforme des droits de succession. Ces mesures vont-elles être appliquées tout de suite ou plus tard ?

- Jordan Bardella a dit : il y a les urgences. Et l'urgence, tout de suite, c'est le pouvoir d'achat, la sécurité et l'immigration. Ensuite, il y a le temps des réformes. À ce moment-là, il y aura la réforme des retraites, mais pas seulement.

- Sur l'IFI, nous voulons en effet le supprimer, mais, comme nous avons des besoins de financement pour certaines politiques qui nous paraissent fondamentales, je pense par exemple à la politique familiale, nous le remplacerons par un « impôt sur la fortune financière ». Emmanuel Macron a mis en place l'impôt du déracinement. Plus vous êtes déraciné, moins vous êtes taxé. Nous voulons faire exactement l'inverse. Dans la même logique, nous voulons faire sortir la résidence principale (ou unique, résidence dont vous êtes propriétaire, mais qui n'est pas votre principale) de la succession.

LE FIGARO. - Vous parlez de stabilisation des finances publiques. Comment voulez-vous faire pour y arriver ?

- Tout cela va être précédé d'une grande commission d'audit des comptes publics, pour deux raisons essentielles. D'abord, nous voulons dire la vérité aux gens, et je pense que nous allons soulever quelques tapis et trouver quelques moutons, quelques dépenses honteuses cachées. Nous ne pouvons pas prendre le pouvoir, détenu pendant trente ans par les mêmes, sans avoir une vision extrêmement claire de la situation. Nous devons être les candidats et les élus de la vérité. Nous allons peut-être nous apercevoir que la réforme des retraites de M. François Fillon, par exemple, n'a pas fait gagner d'argent...

LE FIGARO. - Il y a une coalition électorale qui propose l'abrogation de la réforme des retraites et le smic à 1 600 euros. C'est le Nouveau Front populaire...

- Cela fait des années qu'ils proposent ça, et les classes populaires ne votent pas pour eux. Il faut arrêter de penser que les gens ne sont pas lucides sur la situation du pays. Ils savent très bien que la France est dans une situation extrêmement périlleuse. Mais là, pour le coup, voter Nupes, c'est voter FMI. C'est un programme de gens qui, en réalité, envisagent de ne pas être au pouvoir. Que ce soit ça ou leurs mesures sur l'immigration, ce sera le chaos généralisé, la ruine et le FMI en l'espace de trois mois, ou même deux.

LE FIGARO. - Vous êtes attendue sur la sécurité et l'immigration. Que pouvez-vous faire en cohabitation ?

- Toutes les mesures que l'on peut mettre en oeuvre. Et c'est ce qu'on fera : la suppression du droit du sol, la suppression des allocations familiales pour les parents d'enfants délinquants, la suppression des peines aménagées et des réductions de peine pour les atteintes aux personnes condamnées à plus de six mois de prison ferme. C'est le retour de la sacralisation de l'intégrité physique. Il y a aussi des textes qui existent déjà et qui ne sont pas appliqués, parce qu'il n'y a pas la volonté politique de les appliquer.

- Il y a une politique dissuasive d'immigration à mettre en oeuvre. Par exemple, nous allons voir quelle est l'intégralité des éléments de prestation non contributifs qui peuvent être, comme le RSA, soumis à un certain nombre de conditions.

LE FIGARO. - L'absence de résultats immédiats ne risque-t-elle pas de limiter vos chances pour la prochaine élection présidentielle ?

- Les Français et ceux qui nous font confiance savent que les résultats mettront du temps. Les Français n'attendent pas de baguette magique. Ils savent très bien que la situation est extrêmement obérée, mais ils veulent que nous allions dans le bon sens. Ils sont conscients que le gouvernement est allé très loin dans les erreurs qui ont été commises.

LE FIGARO. - À la rentrée, vous serez jugée dans l'affaire des assistants parlementaires européens. Imaginez-vous une peine d'inéligibilité, qui vous empêcherait de vous présenter à l'élection présidentielle ?

- Non, rien ne m'empêchera de me présenter à l'élection présidentielle.

La Croix, no. 42946
Une, lundi 17 juin 2024 60 mots, p. 1

Élections législatives

Deux semaines pour convaincre

pReportages auprès de trois députés de camps différents

P. 2 à 5

pSérie d’entretiens sur les origines de la montée des extrêmes

P. 8-9

pNos pages débat sur les enjeux de la campagne

P. 19 à 21

Le Monde
élections législatives, lundi 17 juin 2024 980 mots, p. 3
Aussi paru dans
15 juin 2024 - Le Monde (site web)

Un programme qui inquiète Bercy et le patronat

Bruno Le Maire et le Medef ont fustigéles mesures présentées vendredi, bien qu’elles ne soient pas chiffrées

Elsa Conesa

L’exécutif, qui renvoie dos à dos l’extrême droite et l’extrême gauche, a sauté sur l’occasion. Le programme économique du Nouveau Front populaire alliant les gauches et rendu public vendredi 14 juin, est « un délire total», a immédiatement prévenu le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, sur Franceinfo, le même jour. « C’est 1981 puissance dix », a-t-il assuré, brandissant le spectre du « retour du chômage de masse »,du « déclassement »et de la «sortie de l’Europe ». « Attendez-vous au pire ! »,a-t-il averti.

Quoique non chiffré à ce stade, le programme comporte de fait plusieurs mesures susceptibles de faire frémir les budgétaires de son ministère, dans un contexte de dégradation des comptes et de tensions sur les marchés : abrogation des réformes de l’assurance-chômage et des retraites, relèvement de 10 % des aides au logement, sortie des règles budgétaires européennes, création d’emplois aidés, relèvement du point d’indice des fonctionnaires de 10 %, garantie universelle des loyers, augmentation du nombre de fonctionnaires, relèvement des budgets de certains ministères – le sport passerait à 1 % du budget, et la culture à 1 % du produit intérieur brut (PIB).

S’y ajoutent des mesures peu populaires dans le monde économique, non pas du fait de leur coût mais parce que vues comme néfastes. Comme l’indexation des salaires sur l’inflation, accusée d’alimenter la hausse des prix, ou l’augmentation du smic à 1 600 euros, dont une partie des économistes affirme qu’elle nuirait à l’emploi. Même chose pour la remise en question du libre-échange, auquel sont généralement attachées les entreprises. Ou le refus des règles budgétaires européennes, qui sous-tendent la monnaie unique et s’appliquent à 27 pays membres. « On peut toujours promettre qu’on va raser gratis, on peut toujours promettre que le salaire moyen sera à 2000 euros pour tout le monde, s’est emporté Bruno Le Maire vendredi. Mais, quand on oublie la réalité économique, elle se rappelle à vous. »

Chantier complexe

Le Nouveau Front populaire, qui promet un budget rectificatif dès cet été pour « abolir les privilèges des milliardaires », récuse les accusations de laxisme budgétaire, rappelant que son programme de 2022 était « bouclé », autrement dit que les dépenses étaient financées par des recettes nouvelles permettant de réduire le déficit public. Les mesures présentées vendredi proposent ainsi de taxer les plus riches et les grands groupes, et de réduire les niches fiscales.

Les entreprises verraient leurs aides ou allègements de cotisations réduits, et leur fiscalité alourdie, avec une taxation renforcée sur les transactions financières et sur les « superprofits des agro-industriels et de la grande distribution ». Les ménages fortunés seraient à nouveau assujettis à l’impôt sur la fortune (ISF), avec un volet climat, à la taxation du capital (suppression de la « flat tax »), à l’« exit tax » sur les contribuables partis à l’étranger, tandis que l’impôt sur l’héritage serait alourdi en ciblant les gros patrimoines. Les prélèvements sociaux sur les salaires les plus hauts seraient relevés, ainsi que sur les revenus financiers que sont les dividendes, la participation, l’épargne salariale, et sur les heures supplémentaires.

« Nous avons dû travailler très vite, en quatre jours, admet Aurélie Trouvé, députée sortante LFI de Seine-Saint-Denis et enseignante-chercheuse en économie, qui a planché sur le programme avec plusieurs économistes, dont Eric Berr, du collectif les Economistes atterrés. Nous avions chiffré une partie de ces mesures il y a deux ans. Mais nous n’avons pas comme le gouvernement les services de Bercy qui travaillent pour nous.» Elle indique néanmoins miser sur plusieurs dizaines de milliards d’euros de recettes avec la « révolution fiscale », qui comprend le rétablissement de l’ISF et d’impôts supprimés par la majorité actuelle sur les entreprises (comme la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises), l’alourdissement de la taxe sur les transactions financières, ainsi que l’abrogation des exonérations de cotisations sur les salaires.

« Nous voulons mettre en place un impôt universel sur les entreprises lié à leur activité réelle en France, ajoute-t-elle. Cela rapporterait 40 milliards d’euros. »Un chantier complexe, sur lequel l’OCDE travaille depuis des années et qui a abouti à l’impôt minimum sur les sociétés entré en vigueur en 2024. Le Nouveau Front populaire compte aussi sur un surcroît de recettes lié à la demande supplémentaire que provoqueraient des hausses de salaires.

Les équipes de campagne Renaissance ont proposé leurs propres estimations de ce programme, dont elles évaluent le coût à 257 milliards d’euros, « autant que le PIB du Portugal », affirment-elles. Des mesures comme le relèvement du smic ou l’abrogation de la réforme de l’assurance-chômage conduiraient à « la destruction de 1,2 million d’emplois », calculent-elles.

En réalité, tous ces chiffrages, réalisés de part et d’autre sur la base de promesses encore vagues, sont très approximatifs et difficiles à exploiter. Certaines mesures évaluées ne figuraient par exemple plus au programme en fin de journée vendredi, comme la sixième semaine de congés payés, ou la nationalisation du groupe pharmaceutique Sanofi.

Cela n’a pas empêché les milieux patronaux de faire part de leurs inquiétudes. « L’irrationalité des mesures contenues dans le programme du Nouveau Front populaire, si elles étaient mises en œuvre, conduirait a une explosion des déficits et de la dette et à une perte de confiance dans l’avenir, indique-t-on au Medef. La France n’est pas une île et ne peut pas faire comme si elle l’était. »La Confédération des petites et moyennes entreprises a de son côté évoqué la perspective d’un scénario budgétaire « identique à celui qu’a connu la Grèce »,fustigeant « le retour d’une économie administrée prévoyant notamment un blocage des prix, une embauche massive de fonctionnaires et un alignement des salaires sur l’inflation ».

Le Figaro, no. 24825
Le Figaro, lundi 17 juin 2024 37 mots, p. 1

Une

[Dans un entretien au Figaro, l'ancienne candidate...]

Trémolet de Villers, Vincent

Dans un entretien au Figaro, l'ancienne candidate à la présidentielle (députée sortante du RN) considère que la gravité de la situation du pays exige un « gouvernement d'union nationale » autour de Jordan Bardella. PAGE 6

Le Figaro, no. 24825
Le Figaro, lundi 17 juin 2024 393 mots, p. 5

Politique

L'obsession des Blancs d'Aly Diouara, choisi à la place de Raquel Garrido

Maillot, Hugues

Écartée par LFI de l'investiture aux législatives, la députée sortante Raquel Garrido n'a pas épargné son potentiel successeur, «un pseudo-Insoumis qui est, à la ville, employé de MmeLagarde(épouse de Jean-Christophe Lagarde, battu aux dernières législatives par Mme Garrido elle-même, NDLR) à la mairie de Drancy». Aly Diouara est en effet fonctionnaire territorial à la mairie de Drancy. Il est aussi le président du collectif citoyen La Seine-Saint-Denis au coeur, qui milite pour l'inclusion des habitants de banlieue. En 2022, il s'était présenté aux législatives et avait rassemblé 8,7 % des voix au premier tour.

Durant la campagne des européennes, cet ancien éducateur s'est aussi opposé avec force au Parti socialiste. Parfois avec une certaine ambiguïté. Dans un tweet daté du 12 mai dernier, l'homme qualifiait Raphaël Glucksmann de «candidat sioniste de la droite libérale de gôche (sic)». En mars 2022, il avait déjà publié un message équivoque à propos des Juifs : «Israël donne son feu vert pour l'accueil de réfugiés ukrainiens... juifs. Euh... Ah OK».

Mais la véritable obsession d'Aly Diouara semble bien être la couleur de peau. En août 2022, le fonctionnaire partageait une photo de plusieurs responsables de gauche, avec cette légende : «Salut les Blancs, dites... on vous dérange pas trop dans votre remake de la conférence de Berlin?», en référence à cette réunion entre plusieurs pays occidentaux en 1884-1885 sur le partage et la division de l'Afrique. Un mois auparavant, Aly Diouara avait déjà fustigé «tous ces BLANCS qui décident où et comment vont vivre les gueux (noirs, arabes, indo-pakistanais &co)». En avril 2024, il reprochait à Bruno Retailleau «d'apporter son soutien à un couple de délinquants blancs et bourgeois», en l'occurrence François Fillon et son épouse.

À l'été 2022, Aly Diouara a aussi défendu l'imam Hassan Iquioussen, expulsé vers le Maroc pour des discours «haineux envers les valeurs de la République». En juillet, le fonctionnaire franco-gambien estimait ainsi sur X que «l'islamophobie est avant toute chose un racisme d'État», dans un discours proche de celui tenu par les partisans des Frères musulmans. «Mon soutien à l'homme, à ses enfants et petits-enfants et à toutes les victimes de ce climat racistement (sic) hostile», écrivait-il. Quelques jours plus tard, il avait dénoncé «une chasse à l'homme institutionnelle» contre ce même imam. H. M.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Loisirs, lundi 17 juin 2024 473 mots, p. AUJM30
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16 juin 2024 - Le Parisien (site web)
17 juin 2024 - Le Parisien

Cyril Hanouna de retour sur Europe 1

Il pilotera pendant deux semaines une émission quotidienne sur les législatives de 16 à 18 heures.

Carine Didier et Émeline Collet

Piqué de politique, Cyril Hanouna va jouer les prolongations. Alors que la saison de « Touche pas à mon poste » (« TPMP ») s'est achevée jeudi dernier sur C 8, l'animateur star de la chaîne du groupe Canal + va rempiler ce lundi... sur Europe 1. Il y présentera durant les deux prochaines semaines une émission quotidienne, de 16 heures à 18 heures, pour commenter la campagne des élections législatives, a annoncé la radio, passée dans le giron du milliardaire Vincent Bolloré, qui détient aussi C 8.

D'abord évoquée sous le nom « Cyril Hanouna refait l'actu », elle a été rebaptisée ce week-end « On marche sur la tête ». Objectif : livrer un « décryptage » avant les scrutins des 30 juin et 7 juillet. « Cyril Hanouna refait l'actu avec ses chroniqueurs, ses invités et vous, auditeurs ! », précise Europe 1 sur son site.

Mais comment le réguler ?

Décidé dans l'urgence, ce format remplace le divertissement de Sophie Davant « Sophie et les copains » dont l'équipe a été prise de court alors qu'elle devait rester à l'antenne encore quelques semaines.

Cyril Hanouna fait ainsi son retour sur la station qu'il avait quittée en 2016. Depuis une semaine, il a déjà multiplié les débats sur le plateau de son talk-show en recevant tour à tour les ministres Rachida Dati et Gérald Darmanin, le président de LR alors exclu, Éric Ciotti, l'eurodéputée Reconquête Sarah Knafo et l'ex-député RN Sébastien Chenu. En direct jeudi soir, l'animateur-producteur a même appelé le président du Rassemblement national, Jordan Bardella. La veille, il avait assuré qu'il quitterait la France en cas de victoire des Insoumis aux législatives. « LFI au pouvoir, je pars », avait-il lancé alors, prétextant ensuite une « boutade ».

En fera-t-il de même sur les ondes ? Et jusqu'où ira-t-il à la radio, alors que les règles du pluralisme s'appliquent désormais. Concernant le petit écran, le Conseil d'État a demandé à l'Arcom, en février 2024, de « veiller à ce que les chaînes assurent [...] l'expression pluraliste des courants de pensée et d'opinion en tenant compte des interventions de l'ensemble des participants, y compris les chroniqueurs, animateurs et invités ». Le gendarme de l'audiovisuel assure que « cette nouvelle émission sera examinée de la même façon que les autres ».

Alerté la semaine dernière, l'Arcom doit déjà examiner « le plus vite possible, compte tenu du contexte » la séquence de « TPMP » de jeudi. « La dernière fois qu'on a décrété, via un faisceau d'indices, qu'un commentateur n'était plus dans son rôle mais dans celui d'un acteur politique, c'était Éric Zemmour (en septembre 2021, avant qu'il se déclare candidat à l'élection présidentielle). Son temps de parole a alors été décompté. À l'heure où on se parle, Cyril Hanouna ne fait pas partie d'une liste de personnalités politiques. »

Libération
lundi 17 juin 2024 790 mots, p. 6,7

ÉVÉNEMENT

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16 juin 2024 - Libération (site web)

A gauche, l'union résiste à ses premières secousses

SACHA NELKEN

Après une semaine qui les a vues s'allier puis se quereller autour de la purge chez LFI, les gauches lancent leur campagne ce lundi.

Les candidatures ont été déposées en préfecture, les professions de foi envoyées à l'imprimerie. Cette fois, ça y est: après une longue semaine de négociations, de crispations, de concessions pour aboutir, jeudi soir, au Nouveau Front populaire (NFP), la gauche peut se lancer dans la campagne. Le début d'un contre-la-montre de deux semaines, où presque tous sillonneront leur circonscription. «Pas de retour sur Paris prévu avant le second tour», confirme un proche du président sortant du groupe PS à l'Assemblée, Boris Vallaud. Ce lundi soir, plusieurs figures de l'union de la gauche se retrouveront malgré tout sur une même scène. Les insoumis Clémentine Autain, François Ruffin, le socialiste Olivier Faure, le communiste Fabien Roussel et l'écologiste Marine Tondelier doivent participer au rassemblement «Construire un nouveau Front populaire avec la société civile», organisé à Montreuil (Seine-Saint-Denis) par l'économiste Julia Cagé et l'un des créateurs de la Primaire po- pulaire, Samuel Grzybowski. «La situation actuelle avec une extrême droite aux portes du pouvoir exige le rassemblement le plus large. Il ne peut se limiter aux seuls partis politiques», insiste la première.

Le programme prévoit des prises de parole de syndicalistes, associatifs, essayistes et chercheurs, tels Michaël Zemmour ou Laurence De Cock. «Nous voulons lancer un double appel. A la fois aux élus en leur disant d'ouvrir les partis à la société civile, explique Grzybowski. Mais aussi aux associatifs et activistes pour leur demander d'abandonner cette fausse pudeur qui consiste à ne pas dire comment se traduisent leurs engagements de façon politique.»

UN TOLLÉ Si les initiateurs de l'événement insistent sur le besoin de mobiliser la société civile, c'est notamment par crainte de voir les partis mettre à mal l'élan du NFP. C'est qu'à peine nouée, l'alliance a tangué vendredi soir après une «purge», dixit Clémentine Autain, au sein de LFI. Le premier cercle mélenchonien a décidé de retirer l'investiture du mouvement à cinq députés sortants, dont Alexis Corbière et Raquel Garrido, tous critiques de la direction. Un tollé. Certains ont craint de voir l'accord exploser. «Il y a toujours un risque. On est plusieurs à s'être demandé si ce ne serait pas la goutte d'eau de trop», admet un député PS sortant.

Les écologistes et socialistes demandent alors une réunion en visio des chefs de parti du NFP pour mettre les choses au clair. «Manu [Bompard, coordinateur de LFI, ndlr], j'avais ton engagement oral que vous ne le feriez pas», écrit la cheffe des Ecologistes, Marine Tondelier, aux cadres de l'alliance. «L'accord a été acté avec un principe simple : chaque formation politique choisit librement ses candidats», rétorquet-on à LFI. Finalement, l'épisode ne signera pas la fin de l'union. Le risque est trop grand. Samedi, Olivier Faure, Ian Brossat (PCF) et Marine Tondelier ont manifesté sur le même camion que Mathilde Panot (LFI). Mais l'épisode «ne nous a pas rendu service», regrette le socialiste cité plus haut. «Sur les marchés, les gens disent "C'est encore la main de Mélenchon". Ils doutent qu'il ait été écarté.» Jusqu'au second tour des législatives, l'ombre du tribun planera sur la campagne. Notamment parce que la question du Premier ministre qu'ils proposeront n'est pas tranchée. Il reviendra au groupe avec le plus grand nombre d'élus de choisir son champion. Mélenchon a été le premier à se dire «capable» de s'installer à Matignon, avant de nuancer dimanche sur France 3 : «Si vous pensez que je ne dois pas être Premier ministre, je ne le serai pas.» François Ruffin, Clémentine Autain, Fabien Roussel ont aussi fait part de leur disponibilité.

«FAIT ACCOMPLI» Un gouvernement pourrait rassembler des personnalités de divers horizons. Le NFP brasse large. De Philippe Poutou du NPA, à l'ex-ministre macroniste Aurélien Rousseau en passant par François Hollande. Ce dernier, farouche opposant à la Nupes, a annoncé sa candidature samedi. «On a été mis devant le fait accompli, reconnaît un élu PS. Ce n'est pas lui qu'on avait prévu d'investir, mais on ne pouvait pas dire "on rassemble le plus large possible" et l'envoyer chier.» Même si le coordinateur de LFI, Manuel Bompard, trouve cette candidature «incongrue et incohérente» comme il l'a expliqué dimanche sur BFM, Mélenchon a estimé sur France 3 «que tout renfort est bienvenu pour battre le RN». Le RN et la macronie dénoncent, eux, une alliance contre-nature. Julia Cagé qui, avec Thomas Piketty, a étudié les habitudes des électeurs et les déterminants du vote dans Une histoire du conflit politique pense tout l'inverse. «Il y a une vraie cohérence dans leurs électorats», explique-t-elle.

Le Figaro, no. 24825
Le Figaro, lundi 17 juin 2024 544 mots, p. 4

Politique

Raphaël Arnault, un militant antifa et fiché S investi par LFI

Maillot, Hugues

Obtenue de haute lutte, la nouvelle union des gauches a accouché de quelques surprises. Parmi elles, l'investiture de Raphaël Arnault pour la première circonscription du Vaucluse, qui comprend notamment la ville d'Avignon. Âgé de 29 ans, cet inconnu du grand public n'est pas un novice en politique. En 2022, il s'était présenté dans la deuxième circonscription du Rhône, sa région natale... face à la Nupes, la précédente union des gauches. Cette campagne restera anecdotique, puisqu'il fut balayé avec 6,81 % des voix, alors que le candidat Nupes, ex-député LREM, s'est imposé confortablement face à son adversaire macroniste.

Ce n'est pas pour son action politique que Raphaël Arnault fait parler de lui, mais pour son militantisme. Le jeune homme est porte-parole de la Jeune Garde, mouvement antifasciste violent, né à Lyon et agissant dans plusieurs grandes villes de France. À ce titre, il est fiché S et connu des services, indique une source bien informée, confirmant une information du magazine L'Incorrect. Venu du NPA, Raphaël Arnault est un proche d'Olivier Besancenot et de Philippe Poutou. Il a aussi été aperçu avec Jean-Luc Mélenchon, Éric Coquerel ou encore le controversé Taha Bouhafs.

La Jeune Garde, dont les membres sont généralement issus de la mouvance anarcho-libertaire, est souvent accusée de mener des actions violentes. Un militant de droite avait précédemment témoigné dans nos pages d'une «violente agression»de la part de Raphaël Arnault et d'un autre membre de la Jeune Garde. «Ils me sont tombés dessus à deux contre un et m'ont tabassé à coups de casque», avait raconté la victime.

Parachutage

En octobre 2023, la présidente du collectif féministe identitaire Némésis, Alice Cordier, avait également accusé le militant antifa de l'avoir menacée de mort lors d'un rassemblement à Lyon. Dans un enregistrement audio diffusé sur les réseaux sociaux, une voix d'homme, attribuée à Raphaël Arnault, lui promettait « une balle dans la tête». La jeune Mila, qui avait été harcelée en 2020 après des propos virulents sur l'islam, avait affirmé avoir été «agressée»lors du même rassemblement, et notamment par Raphaël Arnault, ce qu'avaient démenti les syndicats.

Ces dernières années, la Jeune Garde a cherché à gagner en respectabilité, prenant peu à peu de l'ampleur médiatique. Le 3 avril 2023, Raphaël Arnault avait même été invité à un débat à l'Assemblée nationale sur «la lutte contre le terrorisme d'extrême droite», malgré les pratiques de son groupuscule. Plus récemment, le militant a été convoqué par la police pour « apologie du terrorisme » après avoir notamment qualifié le Hamas de mouvement de « résistance » , le 7 octobre. Il en avait profité pour accuser l'Organisation juive européenne d'être responsable de cette convocation.

Le parachutage du militant à Avignon n'a en tout cas pas manqué de faire réagir les élus locaux. La candidate du Rassemblement national dans la première circonscription du Vaucluse, Catherine Jaouen, a jugé dans un communiqué que «la violence politique n'a pas sa place en Avignon». La candidature de Raphaël Arnault pourrait ressembler à du pain bénit pour le RN, dans une circonscription que le parti à la flamme avait déjà subtilisée au PS en 2022. Les socialistes ne s'y sont d'ailleurs pas trompés, en intentant un recours contre cette investiture, selon La Provence. H.M.

Le Monde
élections législatives, lundi 17 juin 2024 1006 mots, p. 4
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15 juin 2024 - Le Monde (site web)

Jean-Luc Mélenchon règle ses comptes au sein de LFI

Des figures contestataires de La France insoumise n’ont pas été reconduites pour les législatives anticipées

Sandrine Cassini

Jean-Luc Mélenchon avait promis qu’il jetait « les rancunes à la rivière »avec la construction du Nouveau Front populaire. Mais, cela ne concernait pas son propre mouvement, La France Insoumise (LFI). A 23 heures, vendredi 14 juin, plusieurs de ses piliers, ont appris, à la faveur de la publication de la liste des candidats pour les investitures, qu’ils n’étaient pas reconduits : Alexis Corbière, Raquel Garrido, Hendrik Davi, Danielle Simonnet ou Frédéric Mathieu. Leur point commun : leur désaccord avec la ligne du vieux chef. « Tout ça est une purge, une punition politique qui n’a qu’un responsable, Jean-Luc Mélenchon, qui règle ses comptes, s’insurge Alexis Corbière. Et d’ajouter : « Le paradoxe, c’est que notre ligne s’accomplit dans le[Nouveau] Front populaire. Toutes les personnes frappées de la décision sont celles qui n’ont pas voulu la situation de tension » instaurée par LFI à l’égard de ses partenaires.

« On ne rend pas la société plus démocratique avec des méthodes pareilles. Même les entreprises privées n’agissent pas de cette façon », poursuit-il. Dans un mail, le mouvement a justifié son éviction par le besoin de renouvellement avec des personnalités de la société civile. L’ex-compagnon de route de Jean-Luc Mélenchon a décidé de maintenir sa candidature en Seine-Saint-Denis (93), où il aura face à lui Sabrina Ali Benali, compagne à la ville de l’ex-député Arnaud Le Gall, un proche de M. Mélenchon.

Alexis Corbière se montrait inquiet ces derniers jours, et avait pris les devants, repartant en campagne, en organisant une réunion publique devant 350 personnes. Sa compagne, Raquel Garrido, également élue dans le 93, a elle aussi décidé de continuer. « On me fait payer le crime de lèse-Mélenchon. C’est du sabotage »,s’est-elle plainte sur X. Pressentant elle aussi un mauvais coup, elle avait lancé sa candidature réunissant 300 concitoyens à Bobigny. « Je ne me laisserai pas faire », confiait-elle aux journalistes avant l’annonce des investitures. Frédéric Mathieu, qui avait « porté une exigence démocratique au sein du mouvement », repart aussi en campagne, comme Danielle Simmonnet. Dans le 20e arrondissement, celle qui fut aussi une proche de Mélenchon a dénoncé une « purge des députés engagés pour l’unité ». Cette semaine, elle s’était exprimée devant 300 militants dans sa circonscription. Elle aura face à elle Céline Verzeletti, de la CGT.

Opération de nettoyage

Pour ces exclus, il s’agit d’un nouvel épisode dans l’opération de nettoyage entamée par Jean-Luc Mélenchon fin 2022. Le triple candidat à la présidentielle avait décidé de les écarter de la direction de LFI, lors de sa dernière réorganisation, créant une importante crise interne. Depuis, c’était la guerre des nerfs entre Alexis Corbière, Raquel Garrido, Danielle Simonnet et la direction du mouvement, à laquelle ces derniers reprochaient l’absence de débat en interne, et le bras de fer permanent et les outrances à l’égard de ses anciens partenaires de gauche.

Les relations n’étaient guère meilleures avec Clémentine Autain, que le mouvement a toutefois décidé de réinvestir, peut-être en raison de l’ampleur médiatique prise par l’ex-élue de Seine-Saint-Denis, citée comme candidate possible pour l’élection présidentielle de 2027. Cette dernière dénonce « la bombe à fragmentation » lancée par LFI. « L’extrême droite est aux portes du pouvoir, un rassemblement inédit vient d’être constitué à gauche, et LFI décide de fracturer notre mouvement et d’affaiblir le rassemblement », a-t-elle tancé sur X. « J’appelle à ne pas créer du dégoût de la politique. J’appelle au soutien du peuple de gauche et écologiste, attaché au pluralisme et à des méthodes dignes du XXIe siècle »,s’est-elle émue. LFI a préféré la punir, en écartant l’un de ses proches, Hendrik Davy. Jean-Luc Mélenchon n’a pas non plus osé s’en prendre à son éternel rival François Ruffin, qui a donné le coup d’envoi le soir de l’élection européenne du 9 juin au Nouveau « Front populaire », appelant les partis de gauche à l’unité, choisissant même d’y intégrer la France Insoumise, et prenant l’ascendant sur l’ex-sénateur socialiste. Réinvesti dans la Somme, l’ancien journaliste a répondu violemment à LFI : « Merci, mais je ne vous ai demandé aucune investiture, aucune autorisation. Je ne suis pas passé sous les fourches caudines de votre bêtise, votre sectarisme », a-t-il écrit sur X. « Vous préférez un homme qui frappe sa femme, auteur de violences conjugales, à des camarades qui ont l’impudence d’avoir un désaccord avec le grand chef », a-t-il ajouté en référence à Adrien Quatennens, l’ex-dauphin de Jean-Luc Mélenchon, condamné pour violences conjugales, mais réinvesti à Lille.

Ruffin n’échappe toutefois pas à une mesquinerie opérée par LFI, soucieux de casser le front contestataire interne qui s’était constitué depuis deux ans. Guillaume Ancelet, président de son mouvement Picardie Debout, n’a pas, lui, reçu l’investiture Insoumise dans la 5e circonscription de la Somme, « écarté à la faveur d’un parachutage LFI », comme l’a dit le sénateur socialiste Rémi Cardon, dans un message de soutien sur X.

Cette nouvelle purge commence à ébranler le tout Nouveau Front populaire. Dans « Les Quatre Vérités », sur France 2, la chef de file des Verts, Marine Tondelier, s’est dite « extrêmement choquée » et a dénoncé, samedi matin, une « purge », une « erreur », « assez ridicule au vu des enjeux qui sont les nôtres ». « Il a toujours été clair que les candidats sortants seraient soutenus par le [Nouveau] Front Populaire, La France insoumise fait l’inverse », a-t-elle lancé, annonçant avoir convoqué les instances de son parti samedi matin. La conseillère d’opposition d’Hénin-Beaumont va discuter de cette décision avec le chef de file du Parti communiste, Fabien Roussel et son homologue du Parti socialiste, Olivier Faure.

Cette crise au sein du Nouveau Front populaire devrait faire la joie du camp présidentiel, en guerre contre l’alliance à gauche et celle du Rassemblement national, aux portes du pouvoir.

Libération
lundi 17 juin 2024 774 mots, p. 11

autre

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16 juin 2024 - Libération (site web)

Kyiv rallie ses alliés à sa «formule de paix»

Stéphane Siohan Correspondant à Kyiv

Le sommet pour la paix s'est achevé dimanche sur une note plutôt positive pour Kyiv. Avec 84 signatures, le communiqué final embrasse la vision d'une sortie de guerre.

Les autorités ukrainiennes se sont déclarées dimanche globalement «satisfaites» de la conférence de haut niveau sur la paix en Ukraine qui s'est tenue au sommet du Bürgenstock, dans les Alpes helvétiques. Au bout de deux jours de discussions, 80 chefs ou représentants d'Etat et quatre organisations internationales ont apposé leur signature sur un document qui reprend quelques-uns des axes de la «formule de paix» ukrainienne. Pas assez sans doute pour Kyiv, mais ce texte pave le tout début d'un chemin, sacrément escarpé, vers une sortie de la guerre que lui mène Moscou, malgré le silence pesant de plusieurs acteurs majeurs de la communauté internationale. «Mini-ONU». En premier lieu, la Russie, dont la non-participation a heurté certains délégués, notamment saoudiens et émiratis. Le communiqué final laisse la porte entrouverte à une participation de Moscou à un sommet ultérieur, en fixant sur papier qu'il faut «impliquer toutes les parties», mais en rappelant aussi «les principes de souveraineté, d'indépendance et d'intégrité territoriale de tous les Etats, y compris l'Ukraine». Pour autant, Volodymyr Zelensky a estimé

en clôture du sommet que la Russie et ses dirigeants n'étaient «pas prêts à une paix juste», qu'il fallait continuer le travail et que la

Chine, autre absente remarquée, «pourrait [nous] aider». Auparavant, comme de bon ton lors d'un tel raout diplomatique, 101 délégués se sont réunis samedi sur la traditionnelle photo de famille. Une façon pour Zelensky de compter ses alliés. Durant plusieurs jours, les spécu- lations sont allées bon train sur le nombre de participants. Seraientils 80, ce qui aurait été un échec pour Kyiv, ou bien plus de 100, un début de victoire? La présence en dernière minute d'invités non annoncés, comme le président argentin, Javier Milei, a fait pencher la balance, malgré l'absence de Pékin ou de Pretoria.

Et voilà qu'en attendant la photo, plusieurs dizaines de délégués répondent en criant, pas toujours avec la bonne prononciation, le slogan «gloire aux héros !» en écho à la tra- ditionnelle incantation «gloire à l'Ukraine!» Une première victoire pour Kyiv, qui réunit autour d'elle une «mini-ONU» de 56 chefs d'Etat. Pour le reste, le sens à donner à la participation à ce sommet n'est pas clair. «L'Ukraine l'a conçu comme une légitimation de sa propre formule de paix, mais pour certains de nos partenaires, il s'agit plutôt d'une préparation aux négociations», estime Mariia Zolkina, spécialiste en sécurité régionale à la fondation des initiatives démocratiques, à Kyiv.

La Russie, absente, a fait monter les enchères. A la veille du sommet, Vladimir Poutine a posé pour condition à un début de processus de paix la reddition militaire de l'Ukraine dans ses quatre régions du sud-est, ce qui équivaudrait à donner Kherson et Zaporijia aux Russes. Sorti du placard, Viktor Medvedtchouk, ancien chef du parti prorusse en Ukraine, a même affirmé que si les Ukrainiens ne se conformaient pas à cette base de négociation, «la Russie [devrait] occuper Odessa et d'autres villes». Déperdition. L'occasion, pour Zelensky, de répondre à ceux qui voudraient voir les Russes trop tôt assis à la table. «Il n'y a pas de Russie ici. Pourquoi? Parce que si la Russie était intéressée par la paix, il n'y aurait pas la guerre», a-t-il déclaré, estimant que son objectif est l'établissement d'un «plan d'action» reprenant les axes principaux de la «formule de paix» en dix points, couvée par son homme de confiance, Andriy Yermak. «Ce plan sera ensuite communiqué [à la Russie], poursuit Zelensky. Ainsi, lors du deuxième sommet, nous pourrons déterminer la véritable fin de la guerre.» Dimanche, le communiqué ne reprend que trois des dix points, la sécurité nucléaire, alimentaire et le retour des prisonniers ukrainiens, comme une base minimale.

Il y a aussi eu de la déperdition dans les rangs au moment de sortir le stylo : seulement 80 pays et quatre organisations ont signé le communiqué, avec l'abstention notoire de pays comme le Mexique, l'Inde ou l'Arabie Saoudite. Selon la chercheuse Mariia Zolkina, la mention des «autres propositions de paix» dans le communiqué n'est pas totalement à l'avantage de l'Ukraine, car à l'avenir, des propositions chinoises ou brésiliennes, plus conciliantes avec la Russie, pourraient revenir dans le jeu. Mais pour le député proprésidentiel ukrainien Yehor Cherniev, «l'Ukraine a gagné et dispose [désormais] de l'avantage diplomatique». «Ce n'est pas le début de la fin [de la guerre], conclut-il, mais c'est certainement la fin du début.» Stéphane Siohan Correspondant à Kyiv

Le Monde
élections législatives, lundi 17 juin 2024 1190 mots, p. 5
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15 juin 2024 - Le Monde (site web)

Le macronisme au risque de la disparition

Le Nouveau Front populaire a constitué une profonde déconvenue pour Emmanuel Macron, qui parie toujours sur la désunion de la gauche

Nathalie Segaunes

Une semaine après l’annonce par Emmanuel Macron de la dissolution de l’Assemblée nationale, les raisons de cette décision sont loin d’être limpides. Le président de la République a évidemment toute légitimité pour convoquer des élections législatives anticipées, en vertu de l’article 12 de la Constitution. Encore ce geste fort – « On ne peut pas faire plus solennel et plus fort », s’enorgueillissait-il lors de sa conférence de presse, mercredi 12 juin – doit-il être compris des Français, appelés aux urnes les 30 juin et 7 juillet.

Trois raisons ont été avancées par le chef de l’Etat, puis par son entourage, pour convaincre qu’il ne s’agit ni d’un acte insensé ni d’un caprice personnel. Il a d’abord été expliqué que l’ « équation parlementaire », entre majorité relative et « désordre » dans l’Hémicycle, était devenue « difficilement tenable ». Or, depuis 2022, ni la majorité relative ni le désordre n’ont empêché la première ministre Elisabeth Borne de faire passer plus de cinquante textes en presque vingt mois, ce qu’elle ne s’est pas privée de rappeler devant les députés Renaissance, au lendemain de la dissolution. Son successeur, Gabriel Attal, envisageait d’ailleurs avec sérénité de poursuivre dans cette voie. Eprouvante nerveusement pour l’exécutif, cette situation était sans doute moins mauvaise que celle de la prochaine Assemblée nationale : la tripartition pourrait déboucher sur une situation de blocage autrement aiguë, sans possibilité de dissoudre avant un an.

Il a ensuite été argué que le vote d’une motion de censure à l’automne était « inéluctable ». Le président du groupe Les Républicains (LR) Eric Ciotti en aurait fait la confidence à l’ancien président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand, qui en aurait informé l’Elysée… Le fait qu’il soit nécessaire de réunir les signatures de 58 députés et que le groupe LR n’en compte que 61 rendait pourtant cette perspective hautement improbable, alors qu’un tiers du groupe n’était pas favorable au dépôt d’une motion. En outre, une dissolution décidée à l’automne à la suite de l’adoption d’une motion de censure aurait été, elle, parfaitement logique et compréhensible.

Une erreur d’analyse

Enfin a été avancé le « vote sur l’Europe » du 9 juin, qui est « clair », pour Emmanuel Macron. Avec près de 40 % pour les forces d’extrême droite, un score il est vrai inédit, « nous devons apporter une réponse démocratique », a-t-il jugé, sans qu’on voie pour autant le lien de causalité entre européennes et dissolution. Cette dissolution « à chaud », après une défaite électorale, est une première sous la Ve République. L’élection des eurodéputés n’a jamais bousculé la vie politique nationale. En 2014, l’échec cuisant de la liste conduite par le chef de file du Parti socialiste (PS) Jean-Christophe Cambadélis (14 % des voix), arrivée troisième, derrière celles du Front national (25 %) et de l’Union pour un mouvement populaire (21 %), alors que François Hollande était au pouvoir depuis deux ans, n’a eu d’autre conséquence que le départ d’une secrétaire d’Etat et l’arrivée de deux autres.

L’explication « rationnelle » de cette dissolution surprise est donc ailleurs. Bridé depuis deux ans par l’absence de majorité absolue, hostile à l’idée de bâtir une quelconque coalition avec un parti républicain, Emmanuel Macron a voulu provoquer un « moment de la clarification »politique à son profit. Les divisions manifestes au sein de la droite républicaine et l’animosité particulièrement forte qui s’était révélée pendant la campagne électorale entre les partis de gauche lui offraient la possibilité, a-t-il calculé, de conquérir la majorité absolue à l’Assemblée nationale. La situation était mûre. Le camp présidentiel apparaîtrait, entre une gauche déchirée et une droite coupée en deux, comme la « force d’apaisement », selon le terme d’un conseiller du chef de l’Etat. Le calendrier volontairement resserré des élections législatives, vingt jours seulement pour investir les candidats et faire campagne, ne laisserait pas le temps aux partis de gauche de se rassembler. Et l’absence d’accord à gauche lui permettrait d’attirer à lui les électeurs sociaux-démocrates de Raphaël Glucksmann (13,8 %).

Ce coup de poker, inspiré par un sentiment tenace d’infaillibilité, repose toutefois sur une erreur d’analyse. A gauche, l’impératif de l’union est encore vivace. « Quand on n’a pas d’idée à gauche, on est pour l’union, c’est pavlovien », moque l’ancien député PS Gilles Savary. Aussi a-t-on vu cette semaine les partis qui étaient profondément divisés pendant la campagne des européennes, sur des questions de fond comme les guerres en Ukraine et à Gaza, parvenir à un accord en quatre jours. Et devenir, dans les sondages, la deuxième force politique derrière le Rassemblement national (RN). Avec la dissolution, Emmanuel Macron offre à la gauche unie – bien que des premières dissensions au sein de La France insoumise dès le 15 juin pourraient entraîner des candidatures dissidentes – la possibilité de devenir la deuxième composante de l’Assemblée nationale.

Sauve-qui-peut

Car ces élections législatives interviennent à un moment où le parti présidentiel Renaissance (15 % aux élections européennes) est particulièrement affaibli. Alors que le RN devrait être présent dans un nombre sans précédent de seconds tours, le parti du président, peu implanté dans les territoires, pourrait perdre une centaine de sièges au moins (sur 249). Pris en étau entre le Rassemblement national et le Nouveau Front populaire, le parti du président de la République apparaît comme un vote inutile pour faire barrage à l’extrême droite. En décidant la dissolution, Emmanuel Macron a donc pris le risque d’aboutir, le 7 juillet au soir, au pire des scénarios : l’effondrement de son parti et une majorité relative pour le RN à l’Assemblée nationale.

Les macronistes tentent ces jours-ci de s’accorder avec la droite modérée en nouant des accords localement, pour faire barrage ici au Rassemblement national, là au Nouveau Front populaire. Tandis qu’Edouard Philippe, président d’Horizons, essaie d’avancer ses pions et de marquer sa différence en travaillant à la construction d’une « majorité parlementaire » dans la prochaine Assemblée, qui irait « de la droite conservatrice aux sociaux-démocrates ».

Un sauve-qui-peut face à la vague RN, tandis que le chef de l’Etat se projette déjà dans une situation de cohabitation. Ainsi faisait-il remarquer jeudi 13 juin, en marge du G7, en Italie, que « sur les sujets internationaux et de défense, la parole de la France est engagée par le président de la République », pas par le premier ministre. Lui-même entend bien se maintenir à l’Elysée jusqu’au « printemps 2027 » , dit-il, quel que soit le résultat des urnes. Il se dit en coulisse qu’Emmanuel Macron souhaite la cohabitation avec les amis de Marine Le Pen, qui lui permettra de faire rempart de son corps pour protéger la République en danger et, ainsi, de se refaire une santé politique. Qu’il y parvienne ou pas, les élections législatives devraient en tout cas acter la fin du macronisme.

Le Monde
International Géopolitique, lundi 17 juin 2024 3493 mots, p. 18,19
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16 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Estonie et Lettonie Les russophones entre intégration et suspicion

Une partie de la population des deux Etats baltes continue aujourd’hui de parler le russe, héritage de l’époque soviétique. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Tallinn et Riga multiplient les mesures pour intégrer ces russophones et réduire les risques pour la sécurité de leur petit pays

Anne-Françoise Hivert

Riga, Tallinn - envoyée spéciale - Quand il a mis les pieds pour la première fois à l’école municipale Mahtra, en septembre 2021, Edgar Roditsenko a eu l’impression de se retrouver dans une « machine à remonter le temps ». Les cours étaient donnés en russe et les méthodes de travail des enseignants, souvent âgés de plus de 50 ans, « sentaient bon l’époque soviétique ». Niché au milieu de barres d’immeubles, dans l’arrondissement russophone de Lasnamäe, dans l’est de Tallinn, l’établissement accueille 720 élèves du primaire à la 3e, dont beaucoup issus de familles défavorisées. A la fin du collège, une toute petite minorité d’élèves réussit l’examen d’estonien nécessaire pour entrer au lycée.

Longue silhouette et boucles noires, Edgar Roditsenko, 36 ans, a quitté un poste de professeur d’histoire et de musique, dans un des plus prestigieux établissements scolaires de la capitale estonienne, pour prendre la direction de cette école. Au risque de fâcher ses collègues – un tiers démissionnera au bout d’un an –, il impose l’estonien comme langue de communication et fait de l’enseignement de celui-ci une priorité. Le jeune directeur est convaincu que si ses élèves ne maîtrisent pas la langue officielle du pays, ils se priveront d’opportunités et ne feront jamais partie intégrante de la société estonienne.

Edgar Roditsenko en sait quelque chose. D’origine ukrainienne, son père vit en Estonie depuis plus de quarante ans. Il est venu rejoindre une Estonienne qu’il avait rencontrée dans le tramway à Kharkiv (Ukraine). Ils ont eu cinq enfants. Aujourd’hui, à 75 ans, son père ne parle toujours pas un mot d’estonien. Ses seules sources d’information sont les médias russes. « Il a voté pour l’indépendance. Il a vu l’accession au pouvoir du jeune Poutine et les réformes qu’il a mises en place. Et pourtant, il refuse de croire ce qui se passe en Ukraine », se lamente son fils.

Loyauté questionnée

Arrivés pour la plupart pendant l’occupation soviétique, à partir de 1940, les russophones représentent 31 % de la population en Estonie (sur 1,3 million d’habitants) et 35 % en Lettonie (1,8 million d’habitants). Depuis l’indépendance des deux Etats baltes, en 1991, leur intégration n’a jamais cessé de faire débat. Au gré des coalitions gouvernementales et des relations avec Moscou, les responsables politiques ont avancé prudemment sur ce terrain miné, sujet à d’éternelles controverses alimentant les malentendus et la méfiance mutuelle. Mais l’invasion de l’Ukraine par la Russie a changé la donne.

Tout à coup, la loyauté de ce groupe très hétérogène s’est retrouvée sous les projecteurs – certains ont la nationalité estonienne ou lettone, d’autres la citoyenneté russe ou un passeport gris (statut de non-citoyen). L’incapacité ou le refus de ces habitants de s’exprimer en letton ou en estonien n’a plus seulement été perçue comme une faille pour la cohésion de la société, mais comme un risque pour la sécurité des deux Etats, faisant d’eux des cibles privilégiées de la propagande du Kremlin, qui accuse régulièrement l’Estonie et la Lettonie de malmener leurs populations russophones. Tallinn et Riga ont réagi, en multipliant les mesures, plus ou moins controversées, destinées à renforcer leur intégration.

La plus importante concerne le système scolaire, pour mettre fin, une fois pour toutes, à l’enseignement en russe encore pratiqué dans de nombreux établissements. En Lettonie, la « transition » avait commencé depuis plusieurs années. Elle a été accélérée. D’ici à deux ans, tous les élèves du public et du privé recevront un enseignement entièrement en letton. Côté estonien, où les discussions n’avaient pas encore abouti, l’invasion de l’Ukraine par la Russie a servi de « catalyseur », note Ingar Dubolazov, chef de la transition au ministère de l’éducation à Tallinn.

En décembre 2022, les députés ont adopté une loi qui prévoit d’imposer l’enseignement en estonien dans tous les établissements scolaires du pays d’ici à 2030, en commençant par la maternelle, le CP et le CM1 à la rentrée 2024. Actuellement, soixante-quatorze établissements scolaires sur cinq cents enseignent encore en partie ou entièrement en russe. Ils sont fréquentés par près de 37 000 élèves, soit un quart des jeunes Estoniens.

Au ministère, on justifie la réforme par un impératif pédagogique. La dernière enquête PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) a montré que « les élèves ayant fait leur scolarité en russe ont en moyenne un an de retard sur ceux sortant d’une école estonienne, à la fin du collège », révèle M. Dubolazov, assurant qu’ « une grosse partie de la société attendait cette réforme depuis trente ans ».Y compris les non-Estoniens, qui sont 70 % à la soutenir et 80 % à plébisciter le principe de la mixité scolaire, selon une enquête réalisée par l’institut Kantar en début d’année.

La mise en œuvre de la réforme, cependant, suscite des inquiétudes. Car l’Estonie, comme de nombreux pays européens, manque cruellement d’enseignants. Or, la pénurie devrait s’aggraver, alors que 1 800 professeurs russophones ne pourront bientôt plus exercer leur métier, à moins de passer un test d’estonien. « Environ un millier est en train de suivre des cours pour se mettre à niveau », assure M. Dubolazov, qui précise que l’Etat va débloquer 68 millions d’euros par an pour financer la transition. Parmi les enseignants qui font de la résistance, Igor Kalakauskas est un des seuls à s’exprimer publiquement. Professeur d’histoire à la Tönismäe Real School, une école de langue russe fondée il y a près de deux cent cinquante ans, à Tallinn, il montre amèrement ses diplômes : « A partir du 1er août, ils n’auront plus aucune valeur », se désole-t-il. Plus que l’objectif de la réforme, il critique son application : « Je ne veux pas participer à cette comédie absurde consistant à ce que des profs russophones enseignent en estonien à des élèves russophones, dans une école russophone. »A terme, M. Kalakauskas prédit « l’effondrement des anciennes écoles russophones » et dénonce un « processus d’assimilation qui ne dit pas son nom ».

A un peu plus de 200 kilomètres à l’est de Tallinn, la ville de Narva fait face à une situation délicate. Située à la frontière avec la Russie, dont elle n’est séparée que par un petit bout de rivière, traversé par le pont de l’Amitié que franchissent plusieurs centaines de personnes chaque jour, Narva abrite 53 000 habitants à plus de 95 % russophones. Sur les sept cents enseignants de la ville, deux cent soixante-dix seulement ont le niveau requis en estonien pour continuer à enseigner. Les autres vont devoir prendre des cours ou changer de profession. Pour faciliter les recrutements extérieurs, le gouvernement a augmenté de 50 % les salaires des professeurs qui acceptent de venir travailler dans la région.

Ancien directeur de la police nationale, le maire, Jaan Toots, membre du Parti du centre estonien, populaire chez les russophones, ne cache pas son irritation : « On avait trente ans pour mettre en place cette réforme. Et maintenant, on veut que cela ait lieu en deux ou trois ans, ce qui ne me semble pas très réaliste. »D’autant, remarque-t-il, que les jeunes auront peu l’occasion de pratiquer en dehors de l’école, dans une ville où presque tout le monde communique en russe, et où les ados parlent mieux l’anglais que l’estonien.

« Ségrégation »

« Le problème est que nous avons un programme national unique depuis 1996 et deux systèmes éducatifs », constate Irene Käosaar, ancienne directrice de la Fondation pour l’intégration, à Narva. L’idéal, selon elle, serait de mélanger les élèves, comme le fait, depuis janvier 2024, la toute nouvelle Ecole estonienne de Narva, financée par l’Union européenne (UE) et placée sous la tutelle de l’Etat, qu’elle dirige. Car, sans mixité scolaire, observe-t-elle, « les jeunes n’ont pas de contact entre eux. Ils ne savent pas ce que l’autre groupe pense ou comment il voit la société. Cette ségrégation se poursuit sur le marché du travail et au sein de la société », renforcée par la géographie : en Estonie, les russophones vivent dans le nord-est du pays et à Tallinn. Selon Mme Käosaar, la réforme scolaire aurait dû être menée depuis des années. « Si nous l’avions faite au début des années 2000, personne n’en parlerait plus aujourd’hui. »

A Riga, au siège du parti Unité (Vienotiba), une formation de centre droit membre de la coalition gouvernementale, l’eurodéputée Inese Vaidere, jusqu’aux élections du 9 juin, est du même avis. Très remontée, l’élégante septuagénaire raconte comment, il y a trois ans, sur un marché de Daugavpils, deuxième ville de Lettonie, à forte majorité russophone, une commerçante l’a traitée de « fasciste », quand elle a exigé de parler le letton.

Pourtant, rappelle Mme Vaidere, lors d’un référendum, en 2012, 75 % des Lettons ont refusé que le russe devienne la seconde langue officielle du pays. Pourquoi ne pas avoir agi plus tôt ? « Notre gouvernement n’a pas été suffisamment déterminé », reconnaît-elle, évoquant « influence dissimulée du Kremlin », mais aussi les critiques d’instances internationales, comme le Conseil de l’Europe, qui reproche régulièrement à Riga de discriminer sa « minorité »russophone. « Ce n’est pas une minorité, ce sont des gens qui ont occupé la Lettonie et n’en sont jamais repartis », s’insurge Mme Vaidere, rappelant que, lors de l’indépendance, « les Lettons ne représentaient plus que 52 % de la population du pays ».

A l’époque déjà, le sort des russophones, venus de toute l’URSS pour faire tourner le complexe militaro-industriel soviétique, pose question. Mais il faut bâtir l’Etat et ses institutions, faire en sorte que la démocratie fonctionne et éviter de provoquer l’immense voisin de l’Est, dont les soldats ne quitteront les pays baltes qu’en 1994. La Lituanie accorde la nationalité aux russophones, qui représentent alors un peu moins de 10 % des habitants du pays. L’Estonie et la Lettonie se trouvent dans une situation différente : les « migrants », originaires de l’empire soviétique, y constituent respectivement un tiers et près de la moitié de la population. La majorité d’entre eux obtiennent le statut de non-citoyen, qui donne droit à un passeport gris. Les détenteurs de celui-ci peuvent aujourd’hui circuler librement au sein de l’espace Schengen et entrer en Russie sans visa. Mais ils sont privés de certains droits, alimentant la frustration chez les plus jeunes, notamment ceux nés en Estonie ou en Lettonie, qui n’admettent pas de devoir passer un examen de langue et un test de connaissances sur l’histoire du pays pour être naturalisés.

Au fil des ans, pourtant, leur nombre a baissé : en 2001, les non-citoyens étaient encore 170 000 en Estonie et, vingt ans plus tard, ils ne sont plus qu’environ 66 000, soit 5 % de la population, tandis que 6,1 % des résidents détiennent un passeport russe. En Lettonie, début 2023, 9,3 % des habitants avaient le statut de non-citoyen et 2 % un passeport russe.

Pendant les deux premières décennies, une « approche libérale » domine, selon le sociologue letton Martins Kaprans : « Des deux côtés, chacun cherchait comment coexister. Les russophones étaient eux-mêmes confus quant à leur identité. Ils étaient des citoyens soviétiques et, tout d’un coup, ils se retrouvaient dans un nouveau pays. On s’est mis à parler d’intégration mutuelle et de dialogue interculturel, et même si la langue était déjà considérée comme une base pour la cohésion, elle ne l’est devenue de façon militante que ces quinze dernières années. »

Sur la fin de cette époque, « l’activation de la politique des compatriotes par la Russie et Vladimir Poutine a aussi eu un impact, note M. Kaprans. Cela a commencé par des investissements dans des infrastructures symboliques, comme la rénovation de bâtiments historiques, puis le financement d’ONG, qui ont fonctionné comme intermédiaires pour cette politique ».Par ailleurs, les intérêts économiques pèsent lourd, ajoute le sociologue : « Les partis gouvernementaux n’avaient aucune envie de distordre les relations avec la Russie », même s’ils « prônent le principe d’une langue pour une nation », quand les formations prorusses – qui n’ont jamais été au gouvernement en Lettonie – « soutiennent le principe du bilinguisme ».

Les événements du printemps 2007, à Tallinn, provoquent un coup de semonce dans la région. Fin avril, les autorités estoniennes, qui veulent éviter des manifestations, le 9 mai, devant la statue de bronze du soldat soviétique trônant, depuis 1947, en plein centre de la capitale, la transfèrent dans un cimetière militaire en périphérie de la ville. Pour les russophones, il symbolise l’héroïsme de l’armée soviétique contre les nazis. Les Estoniens y voient au contraire un rappel constant de l’occupation qui a suivi. Les 26 et 27 avril, des émeutes secouent Tallinn et font un mort et cent soixante-dix blessés, alors que la Russie lance une gigantesque cyberattaque contre l’Estonie.

Au cours des quinze années suivantes, les politiques d’intégration sont plus volontaristes. L’enseignement de l’estonien et du letton est imposé au lycée, dans une majorité de cours. Le principe de la « transition » s’impose à l’agenda. Dans les deux pays, les médias de service public étendent leur programme en russe, pour contrer la propagande de Moscou. Le 24 février 2022, l’invasion de l’Ukraine par la Russie chamboule tout. Car, désormais, ce n’est plus seulement la volonté d’intégration des russophones qui est débattue, mais leur loyauté. « Nous avons vraiment peur d’une cinquième colonne », confirme Mme Vaidere. Elle explique : « Avec la guerre à nos portes, nous devons être sûrs que les gens qui vivent ici sont des patriotes, ou du moins comprennent que la Lettonie est un pays indépendant. »

Parmi les mesures les plus controversées adoptées depuis figure l’amendement à la loi sur l’immigration, voté fin 2022, par le Parlement, à Riga : il impose à tous les titulaires d’un permis de résidence permanent en Lettonie, ayant obtenu la nationalité russe après l’indépendance, de faire une nouvelle demande de titre de séjour, comme s’ils venaient d’entrer dans le pays. Au total, 24 505 personnes sont concernées. Les moins de 75 ans avaient jusqu’à la fin de l’année 2023 pour passer un test de langue et remplir un questionnaire de loyauté portant sur la guerre en Ukraine, le statut de la Crimée, ou leur attachement à la Lettonie.

Crainte de l’expulsion

La majorité, comme Rimma Iljina, artiste peintre, née en Estonie de parents russophones, arrivée en Lettonie en 1977, sont des femmes qui ont obtenu un « passeport gris » lors de l’indépendance et se sont fait depuis naturaliser russes, pour toucher la pension versée par Moscou aux femmes dès leur 55e anniversaire (contre 64 ans en Lettonie). Beaucoup vivent, comme elle, à Daugavpils. Rimma Iljina a pris des cours de letton avant de passer le test, mais elle a échoué, comme 46 % des candidats. Elle se retrouve donc avec un permis de séjour temporaire et la menace d’être expulsée, d’ici à deux ans, si elle rate l’examen.

Dans son austère bureau, en face du Parlement à Riga, le député Gunars Kutris, membre de l’Union des Verts et des paysans (centriste), et président de la commission de la citoyenneté, des migrations et de la cohésion sociale, estime qu’il s’agissait avant tout d’envoyer un message : « Nous disons aux gens que nous vivons en Lettonie et que nous ne sommes plus une colonie de l’URSS. S’ils souhaitent partir, ils peuvent. Mais s’ils restent, ils doivent s’adapter. » L’élu, cependant, reconnaît que la mesure a pu heurter les russophones, même si l’intention « n’était pas d’exacerber les tensions ». D’ailleurs, « il n’y a pas eu d’expulsion de masse, comme certains le craignaient au début », fait-il remarquer. Selon les services de l’immigration, seulement trente-cinq personnes ont reçu l’ordre de quitter le territoire. Mais à Daugavpils, la peur s’est installée : « Même ceux qui ont réussi le test ressentent une grosse inquiétude, car les règles du jeu ont changé », constate Olga Petkevika. Russophone, née en Lettonie, cette spécialiste en communication, âgée de 39 ans, est devenue une célébrité. Porte-drapeau de la lutte contre l’amendement, elle est dépeinte comme une sainte par ceux qu’elle aide dans leurs démarches. D’autres, que ses vidéos sur TikTok agacent, voient plutôt en elle une « agente du Kremlin ». Le 17 janvier, Vladimir Poutine lui-même a jugé que cet amendement était « très grave et affectait directement la sécurité de [son] pays ».

Chercheur d’origine russe, spécialiste en relations internationales, Ivan Polynin, installé à Narva, met en garde contre la « polarisation de la société », qu’il lie à la « problématisation de l’identité »d’une partie de la population, considérée presque systématiquement, depuis le début de l’agression de l’Ukraine par la Russie, comme une « menace pour la sécurité ». « Le postulat est que peu importe qui vous êtes et ce que vous faites, si vous avez un passeport russe ou que vous êtes russophone, vous représentez un danger, ce qui, en plus de renforcer les stéréotypes, est assez néfaste pour l’harmonie et l’équilibre de la société », déplore-t-il.

Ainsi, en Estonie, depuis mars 2022, les citoyens russes, biélorusses et les détenteurs d’un passeport gris (ainsi que tous les ressortissants de pays n’appartenant ni à l’UE ni à l’OTAN) n’ont plus le droit de posséder une arme à feu. Au Parlement, plusieurs partis veulent également suspendre leur droit de vote aux élections locales, arguant que leur participation pourrait biaiser les résultats et faire élire des candidats favorables au Kremlin. « Or, quand la sécurité domine tout le reste, que la logique est que votre passeport détermine vos actions et votre loyauté à l’égard de l’Etat, alors cela empêche de créer une identité qui puisse rassembler tout le monde », déplore M. Polynin, qui souhaiterait « plus de pédagogie et de messages positifs ».

Car, dans les faits, l’intégration progresse, selon la dernière enquête menée par l’institut Kantar pour le compte du ministère de la culture estonien. « Pour la première fois, nous avons pu interroger les participants sur leur loyauté à l’égard de l’Estonie ou sur leur volonté de défendre le pays en cas de guerre, ce qui était inimaginable avant, tellement ces questions sont sensibles », révèle Marju Lauristin, chercheuse à l’université de Tartu et ancienne ministre des affaires sociales. Les réponses ont montré que 60 % des personnes d’origine non estonienne étaient « favorables à l’Occident et soutenaient l’Estonie ».

Autre enseignement : le sentiment d’appartenance ne dépend pas de la langue ou de la couleur du passeport. « Même des jeunes qui ont un passeport russe peuvent avoir une identité estonienne très forte », souligne Mme Lauristin, qui rappelle que 50 % des citoyens russes répondent qu’ils préféreraient avoir un passeport estonien. Mais si ces mêmes jeunes n’ont pas fait d’études et rencontrent des difficultéssur le marché du travail, alors « leur sentiment de marginalisation aura tendance à nourrir leur défiance »à l’égard de l’Estonie, justifiant, selon Mme Lauristin, la réforme du système scolaire, qui devrait leur donner « plus d’opportunités ».

En Lettonie, le groupe des russophones est « de plus en plus fragmenté, du point de vue idéologique et socio-économique, analyse M. Kaprans. Certains sont très pro-Ukraine, d’autres très pro-Kremlin. Et un peu plus de 50 % hésitent et ne veulent pas se positionner. On le voyait déjà après l’annexion de la Crimée. C’est le cœur de leur identité. Ils sont apolitiques et très opportunistes ». Et de préciser : « Moscou pourrait les voir comme un atout, faciles à influencer. Mais s’ils sont attachés culturellement à la Russie, ils ne le sont pas politiquement, et ne représentent donc pas un risque pour la Lettonie, en temps de paix en tout cas. »

A Daugavpils, la directrice du Centre culturel russe, Natalja Kozanova, professeure de russe, reconnaît ce portrait et s’agace à propos des responsables politiques, à Riga, qui « alimentent la suspicion ». Cette année, comme depuis deux ans, la troupe de théâtre des enfants ne jouera pas de pièce d’un auteur russe. L’actrice et metteuse en scène Natali Coton a choisi d’adapter Le Voyage de Chihiro, du Japonais Hayao Miyazaki. « Peu importe ce qui se passe autour d’elle, l’héroïne parle avec toutes les créatures qu’elle rencontre avec humanité, et sans jugement. » Un message que la jeune femme, née en Lettonie d’une mère russe et d’un père biélorusse, espère faire passer au millier d’enfants qui viendront voir la pièce.

Le Monde
International, lundi 17 juin 2024 1902 mots, p. 11
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16 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Reportage

Dans l’Angleterre oubliée, « les gens ont perdu espoir »

A trois semaines des élections générales, les électeurs tendent à renvoyer dos à dos tories et travaillistes

Cécile Ducourtieux

Comté de Durham (Angleterre) - envoyée spéciale - La peinture délavée aux murs, le parquet qui craque et l’odeur de renfermé : la vaste salle de spectacle du social welfare center (le centre social) d’Easington, dans le comté de Durham (nord-est de l’Angleterre), semble tout droit sortie des années 1960, l’âge d’or de cette ville côtière, avant que la mine de charbon à côté de laquelle elle a été construite (sa raison d’être, son premier employeur), ne ferme définitivement en 1993, mettant 1 500 hommes au chômage.

Le welfare center était le cœur battant des villes minières, là où les familles se retrouvaient pour se distraire ou dans les grandes occasions. Mais leur identité collective, construite par l’expérience commune du danger sous terre et la fierté d’appartenir à l’élite de la classe ouvrière britannique, s’est en grande partie évanouie. Comme les autres ouvriers restés à Easington après la disparition de la colliery (la mine de charbon), Steve Fergus, 66 ans, le directeur du centre social, se sent abandonné. En cette mi-juin, à trois semaines des élections générales britanniques du 4 juillet, alors que le Labour fait la course en tête et que les conservateurs, au pouvoir depuis quatorze ans, s’enfoncent dans les sondages, il n’attend plus grand-chose des politiques.

« A côté du centre social, nous avions des terrains de tennis, de cricket, de foot. Tout a disparu. La situation de la ville est choquante : on manque de services publics, d’aides sociales, d’écoles de qualité. Nous avons désespérément besoin d’emplois », insiste Steve Fergus, qui a travaillé seize ans dans la mine, jusqu’à sa fermeture. Il a été traumatisé par la grande grève de 1984 et 1985, à laquelle il a participé, ayant été emprisonné six mois au motif qu’il aurait frappé un policier. « J’ai été innocenté mais j’étais encore considéré comme un agitateur politique, les employeurs ne voulaient pas de moi »,explique-t-il. Ils furent des milliers de grévistes comme lui dans le pays, cibles de la répression du gouvernement de Margaret Thatcher, qui avait déclaré la guerre aux syndicats.

Espérance de vie diminuée

Après ce mouvement social historique, les mines ont toutes fermé et 200 000 mineurs ont perdu leur emploi entre Durham, le Yorkshire et le Pays de Galles. Ces territoires n’ont depuis pas reçu l’attention ni les fonds dont ils avaient besoin pour se reconvertir et restent parmi les plus pauvres du pays : la pauvreté infantile atteint 34 % dans le comté de Durham, l’espérance de vie des hommes, 77,2 ans, est inférieure de 3 ans à celle du sud-est du pays. Lors du référendum de 2016, les habitants du comté de Durham ont voté à 58 % pour le Brexit, puis un bon nombre d’entre eux ont plébiscité Boris Johnson et ses promesses mirobolantes d’investissements en faveur du Nord. Si la circonscription d’Easington est restée Labour aux élections générales de 2019, celles de Darlington, dans lesud du comté, ou de Bishop Auckland, dansl’ouest, ont viré tory.

La politique vendue par Boris Johnson et baptisée « levelling up » (rééquilibrage) par Downing Street, n’a eu qu’un effet négligeable. Le centre social d’Easington est l’un des derniers lieux de socialisation de la ville – presque tous les commerces ont fermé, sauf les tatoueurs et les nail bars. Mais il n’a pas reçu d’argent public pour son toit qui fuyait. Les habitants ont dû organiser un dîner de gala à six livres sterling la place pour payer de sommaires réparations.

Christopher Fallow, 57 ans, un entrepreneur en bâtiment natif de Blackhall, près d’Easington, répète souvent qu’à Londres, les politiques « ne savent pas où on est sur la carte du pays. Ils pensent à Durham et se disent que ce n’est pas si mal ».Il faut dire que le chef-lieu du comté, avec sa splendide cathédrale et ses rues pittoresques, offre un contraste saisissant avec les rues les plus délabrées de Blackhall ou de Horden, qui portent des numéros au lieu de noms, et où logeaient autrefois les mineurs.

Nombre de maisonnettes ont les vitres brisées et les portes condamnées à Blackhall. Ceux qui y vivent sont souvent happés par la drogue. « La méthadone est un problème massif, la violence conjugale aussi, mais avec les coupes budgétaires des années d’austérité[décidées par le gouvernement conservateur en 2010] , les policiers ne sont pas assez nombreux pour faire face », assure Christopher Fallow. « Je n’ai jamais vu Grahame Morris[le député Labour d’Easington] y déambuler, c’est trop dangereux, il se ferait maltraiter », ajoute l’entrepreneur, qui a racheté des boutiques dans ce qui reste de la grand-rue de Blackhall, espérant enrayer sa désertification. Sans grand succès : « Les gens n’ont pas d’argent à dépenser », lance-t-il.

A 15 ans, il devait rejoindre son père à la mine de Blackhall mais elle a fermé juste avant, en 1981. Ce dynamique autodidacte, auteur d’un livre autobiographique(Dragged up Proppa, « Bien élevé », non traduit) ne croyait pas trop au « levelling up » de Boris Johnson et il n’attend pas grand-chose de Keir Starmer, le chef de file du Labour, dont le programme de gouvernement, présenté le 13 juin, emprunte aux conservateurs et prône la discipline budgétaire. A son niveau, il tente plutôt, avec sa campagne « Proppa Jobs » (« de bons emplois »), d’attirer des investissements dans l’ex-bassin minier de Durham. « On a tout pour rebondir : les terrains, la main-d’œuvre, les maisons pas chères. Nous avons besoin d’emplois corrects, pas précaires comme chez Amazon. C’est le seul moyen pour ces lieux de revivre », insiste Christopher Fallow.

Croisé au Deputies d’Horden, un ancien club de mineurs devenu un des derniers pubs de la ville, Lee Fallow, 35 ans, l’un des fils de Christopher Fallow, dit son absence de confiance en les responsables politiques : « Labour ou conservateurs ont les mêmes discours, on ne croit plus à ce qu’ils disent. »Il montre un léger intérêt pour Nigel Farage, chef de file de Reform UK, le parti d’extrême droite, mais il n’a pas l’air encore décidé. Il est sans emploi : « Il n’y a rien ici et on est isolés, les bus ne sont pas assez nombreux. »

Devant son église, Sainte-Marie d’Horden, le prêtre Kyle McNeil tente de positiver : « Les gens ont perdu espoir, mais ils sont résilients. Ils ont encore la foi et un fort attachement à leur communauté. »Les seuls à s’être intéressés à Horden, Blackhall ou Easington semblent être les cinéastes. Ken Loach, le chroniqueur des inégalités britanniques, a tourné à Easington des scènes de son dernier film, The Old Oak, et y a recruté des figurants – Steve Fergus a décroché un petit rôle. Dans les rues d’Easington ont également été tournées de nombreuses scènes du film Billy Elliot, de Stephen Daldry.

« Le principal frein à la reconversion de ces territoires est le manque de formations adaptées. A partir de 1997, avec le New Labour de Tony Blair[dont la circonscription se situait dans le suddu comté de Durham] , des agences de reconversion des mineurs ont été mises en place avec des moyens et les fonds structurels européens pourvoyaient des millions paran au nord-est de l’Angleterre. Tout a été balayé par[la politique d’] austérité en 2010 puis par le Brexit », souligne Joyce Liddle, enseignante à l’université de Northumbria. Les fonds « levelling up » de Boris Johnson sont surtout allésà Bishop Auckland, une des villes les moins mal loties du comté, passée pour la première fois des travaillistes aux conservateurs en 2019. « Ces sommes sont très insuffisantes pour avoir un effet systémique, leur attribution n’a pas été pensée sur le long terme ni en fonction des besoins des habitants », déplore John Shutt, expert en politiques publiques à l’université de Northumbria.

Sentiment de déclin

L’adjoint au président du conseil du comté, le conservateur Richard Bell, ne cache pas son amertume : « L’idée de “levelling up” était bonne mais la distribution des fonds était inefficace et coûteuse. » Le comté a dû dépenser 1,3 million de livres (1,5 million d’euros) en frais de consultants pour monter ses dossiers de demandes de fonds – toutes les localités du pays étant mises en concurrence. « On ne nous a dit qu’on n’était pas éligibles qu’après avoir monté les dossiers ; il y a eu beaucoup de perte de temps et d’argent », explique-t-il.

M. Bell refuse cependant de laisser dire que des populations ont été abandonnées dans le comté : « C’est faux. A Horden, nous avons débloqué 6 millions de livres sterling pour détruire les maisons les plus mal en point. Mais tout cela prend du temps », explique l’élu. Pour autant, les promesses de Boris Johnson « ont aggravé le cynisme des électeurs car elles ont créé une attente,note son collègue Fraser Tinsley, conseiller travailliste au conseil du comté . L’ex-premier ministre était populaire ici, les gens pensaient qu’il était différent. Ils sont déçus et j’ai peur du discours : “Tous les politiques sont les mêmes”. »

Au sud de Durham, le tableau est moins sombre, mais le sentiment de déclin presque aussi prononcé. Il est évident, depuis la grand-rue de Newton Aycliffe, dont la moitié des commerces ont baissé le rideau, que cette ville nouvelle fondée au lendemain de la seconde guerre mondiale par le gouvernement socialiste de Clement Attlee et cœur de la circonscription de Tony Blair, a connu des jours meilleurs. Croisé à l’arrêt de bus, Michael Falls, 41 ans,sans emploi,regrette la vie qui a déserté le centre-ville : « Tout le monde achète maintenant en ligne. »Il ne « voi[t] pas l’intérêt de voter. Les politiques nous disent ce qu’on veut entendre et quand ils sont élus, ils disent qu’il n’y a pas d’argent. »Jim Atkinson, conseiller municipal travailliste de Newton Aycliffe, se dit « pas surpris »qu’aucun fonds du « levelling up » n’ait bénéficié sa ville. « C’était une politique tory et on était en concurrence avec le reste du pays »,lâche-t-il, fataliste.

Même Darlington, à l’extrémité sud du comté, capitale du rail britannique au milieu du XIXe siècle, n’échappe pas à la morosité ambiante, malgré les fonds décrochés par la localité pour agrandir un musée du train et financer la délocalisation d’une partie du ministère des finances. « Cette délocalisation est une bonne chose, elle fournit de l’emploi aux gens de la localité mais ces investissements étaient à visée politique, ils sont allés aux députés tories et ne sont pas suffisants pour compenser les coupes des années d’austérité », souligne Matthew Snedker, candidat Vert pour Darlington.

Ici aussi, les gens souffrent de l’augmentation du coût de la vie. « Ils n’ont pas d’épargne, beaucoup vivent d’un complément d’aides sociales car les salaires sont trop bas. Dans les villages alentour, c’est pire à cause des manques de bus », souligne Anna-Maria Toms, candidate écologiste pour la circonscription de Stockton West. Tous deux assurent présenter une alternative : « Nous offrons autre chose que les programmes similaires des Tories et du Labour, une réforme globale de la taxation, par exemple, plus juste et progressive, et qui permettrait de financer massivement les services publics », assure Matthew Snedker.

Le Monde
lundi 17 juin 2024 595 mots, p. 30
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15 juin 2024 - Le Monde (site web) MSN (France) (site web réf.)

À gauche, l’union à l’épreuve de Mélenchon

Profondément déchirée pendant la campagne des élections européennes, la gauche a refait en quelques jours son unité pour tenter de faire barrage à l’extrême droite. Ce sursaut est à la hauteur du danger : jamais, sous la Ve République, le parti de Marine Le Pen n’a été aussi près de conquérir le pouvoir. Largement vainqueur du scrutin du 9 juin, le Rassemblement national (RN) est en mesure d’obtenir une majorité relative, voire absolue, dans l’Assemblée nationale qui sortira des urnes le 7 juillet, au risque de plonger le pays dans le chaos. Même si son président, Jordan Bardella, tente d’en gommer les aspérités, toute la philosophie du projet repose sur la préférence nationale, le rejet de l’étranger, la remise en cause de l’altérité. Impopulaire, rétrécie, incapable de s’élargir, la majorité présidentielle ne paraît plus en situation de contrer son ascension.

L’accord conclu, jeudi 13 juin, sous la bannière du Nouveau Front populaire , inclut La France insoumise (LFI), le Parti socialiste (PS), Europe Ecologie-Les Verts (EELV) et le Parti communiste français (PCF). Il vise à maximiser les chances de ce camp d’obtenir des sièges au Palais-Bourbon en actant une candidature unique dès le premier tour. L’ancien président de la République François Hollande et le député européen Raphaël Glucksmann, qui conduisait la liste PS-Place publique pendant la campagne des européennes avec l’intention d’émanciper la gauche de l’imprimatur de Jean-Luc Mélenchon l’ont validé aussi, faisant fi des légitimes réserves qu’ils pouvaient avoir. Ces doutes ont été ravivés dès vendredi soir par la manœuvre d’éviction des investitures des principaux opposants au chef de LFI.

Le projet qui accompagne cet accord se veut radical. Il acte une « rupture totale » avec la politique d’Emmanuel Macron, promet l’abrogation de trois réformes combattues par la gauche : retraites, assurance-chômage, loi sur l’immigration. Cela rend inopérant tout scénario d’alliance avec l’actuelle majorité, au cas où la Chambre se retrouverait en situation de majorité introuvable. En actant le décès du macronisme, la gauche unie engage une confrontation directe avec le RN sur le double terrain des valeurs et du social. Les mesures de son programme reflètent une nette prise de distance avec le pacte de stabilité européen. Le projet tente aussi de lisser les divergences existentielles qui opposaient il y a encore quelques semaines LFI et la coalition PS-Place publique à propos de la guerre en Ukraine, du conflit israélo-palestinien et de l’avenir de la construction européenne.

En renouant avec l’unité, la gauche reste fidèle à son histoire. La référence explicite au Front populaire comme à la rupture de 1981 vise à une mobilisation maximum, relayée par les syndicats et les associations. Le contexte dans lequel le combat s’engage interdit cependant tout lyrisme. La figure de Jean-Luc Mélenchon continue d’inquiéter, non seulement l’électorat modéré mais aussi ses alliés.

Fortement contestée ces derniers mois, son emprise sur LFI et, par ricochet, sur le reste de la coalition reste pesante. Ses proches viennent ainsi de profiter des investitures pour conforter le clan qui tient le parti, et punir Alexis Corbière, Raquel Garrido, Danielle Simonnet et d’autres opposants qui contestaient sa ligne et ses excès, créant d’emblée des dissidences. Cette manœuvre, condamnée par ses partenaires, signe une nouvelle fois la pratique autoritaire et sectaire qui prévaut au sein de l’appareil LFI. Ce règlement de comptes était le pire des signaux à envoyer à l’aube de cette nouvelle union.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 17 juin 2024 716 mots, p. AUJM6
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16 juin 2024 - Le Parisien (site web)
17 juin 2024 - Le Parisien

Le député Attal joue sa survie

Dans une circonscription pourtant acquise au centre droit, l'union de la gauche et la multiplication des candidatures chez les Républicains pourraient compliquer la réélection du Premier ministre.

Théo Uhart

Les électeurs de droite ne manqueront pas de choix dans la 10 e circonscription des Hauts-de-Seine, où Gabriel Attal est candidat à sa réélection. Car, malgré son accord local passé avec le président de la fédération LR du département, Philippe Juvin, les Républicains investissent deux candidats sur le territoire de Vanves et Issy-les-Moulineaux : Clément Perrin, désigné par la direction par intérim, et Sébastien Laye, candidat choisi par Éric Ciotti et adoubé par le RN et LR.

Cette double investiture, conséquence du déchirement de la famille LR ces derniers jours, inquiète Bernard et Nicole, retraités et électeurs de droite « depuis toujours ». « J'étais adhérent du temps de De Gaulle », insiste Bernard, qui votera pour le LR centriste. Ils n'ont pas de mots assez durs contre Éric Ciotti, qui provoque « de la division ».

De son côté, Christiane, veste jaune et chariot de marché rouge, née à Vanves il y a plus de soixante-dix ans, hésite encore. Très impliquée dans la vie de sa ville, membre du conseil de quartier et des seniors, cette ancienne cadre a toujours milité pour les Républicains. Pas fondamentalement contre l'alliance souhaitée par Éric Ciotti - « il me fait penser à Pasqua », note-t-elle -, elle estime toutefois que le nom de Jean-Marie Le Pen est encore « trop ancré » au RN. Alors, elle se laisse un peu de temps pour trancher entre le LR non ciottiste Clément Perrin et l'actuel locataire de Matignon, ce dernier semblant avoir ses faveurs.

Faire barrage à la gauche

En revanche, tous ces électeurs de droite se rejoignent sur un point : si le second tour oppose Gabriel Attal à la candidate PS du Nouveau Front populaire, Cécile Soubelet, ils voteront pour le Premier ministre. De quoi ravir les partisans macronistes, qui voyaient d'un oeil très favorable l'accord avec Philippe Juvin. « C'est normal, les Républicains sont des modérés », appuie ainsi Michèle, à Vanves depuis quarante ans maintenant. Diane, habitante d'Issy-les-Moulineaux, apportera aussi sa voix au chef du gouvernement. « On le connaît bien ici, il est en campagne partout, il a fait la rentrée scolaire de ma fille », se souvient-elle. « Ça fait longtemps qu'on vote pour lui », abonde Chantal, dans la gestion de patrimoine à Issy-les-Moulineaux.

« Ça va le faire », tente-t-elle de se rassurer, alors qu'on l'interroge sur la possibilité qu'il soit défait par la gauche. Car si Valérie Hayer l'a emporté d'une courte tête dans cette circonscription aux européennes (21 %, contre 19,6 % pour Raphaël Glucksmann), la gauche rassemblée (PS-les Écologistes-LFI) totalise 41 %. Même en ajoutant au score de Valérie Hayer les 11 % de François-Xavier Bellamy, le match est loin d'être gagné. L'accord recherché par Gabriel Attal avec Philippe Juvin ne surprend d'ailleurs pas vraiment à gauche. « La macronie, c'est déjà la droite », affirme ainsi Sandra. « C'est une alliance fortuite qui correspond au basculement à droite du gouvernement, surtout depuis la loi Immigration », appuient les militants PS en plein tractage à la sortie du métro.

« On tape toujours sur les mêmes »

Signe de cette difficile élection qui s'annonce pour le Premier ministre, certains de ses électeurs ont même basculé vers le Nouveau Front populaire. C'est le cas de Cécile, autoentrepreneuse et habitante d'Issy depuis 2001. « Jusqu'à présent, je l'ai plutôt soutenu, mais là, au premier et au second tour, je voterai à gauche. On tape toujours sur les mêmes, les chômeurs, les immigrés... Je veux rétablir du mieux vivre-ensemble. »

Malgré tout ça, les électeurs de Renaissance ne semblent pas particulièrement inquiets. Julie, avocate, l'assure : « Il va être élu. Ceux qui ont voté Glucksmann aux européennes voteront sûrement pour lui. » Et ce n'est pas Alexandre qui va la contredire, lui qui a glissé un bulletin socialiste dans l'urne il y a une semaine. Plutôt intéressé par l'alliance des gauches, il pourrait toutefois voter pour le Premier ministre, qu'il apprécie. Verdict le 30 juin. Au second tour des législatives de 2022, Gabriel Attal l'avait emporté avec 59 % des voix face à la candidate de la Nupes.

La Croix, no. 42946
Événement, lundi 17 juin 2024 309 mots, p. 2,3

Une campagne sur les chapeaux de roue

Bernard Gorce

La campagne officielle pour les élections législatives va débuter, ce lundi 17 juin, lançant tous les candidats dans une épreuve de sprint. Le Rassemblement national (RN) part en favori, mais le résultat est d’autant plus incertain que la recomposition du paysage politique provoquée par l’annonce surprise de la dissolution par Emmanuel Macron, le 9 juin, n’est pas totalement achevée. Les prétendants avaient jusqu’à 18 heures, dimanche 16 juin, pour déposer leur candidature en préfecture et, jusqu’au dernier moment, tout semblait encore pouvoir se jouer tant le scénario de ces derniers jours a réservé de rebondissements. Ainsi du ralliement d’Éric Ciotti, patron des Républicains, au RN, qui plonge toute la droite dans un flou juridique autour de la marque LR. L’ancien président socialiste François Hollande annonçait, samedi, son retour à la vie politique, se présentant dans son fief corrézien. Dimanche, la surprise est venue des rangs de La France insoumise avec l’annonce du retrait de candidature du député sortant du Nord, Adrien Quatennens (lire un article détaillé sur la-croix.com).

Il faudra observer dans le détail l’offre politique proposée aux électeurs du premier tour, le 30 juin, circonscription par circonscription. Y aura-t-il des candidats de la majorité présidentielle partout ? Combien Éric Ciotti va-t-il aligner de candidats RN-compatibles ? Combien de dissidences à gauche au Nouveau Front populaire ? Autant de détails sur lesquels La Croixreviendra dans son édition du mardi 18 juin, pour dresser les contours de ce paysage politique inédit. Sans attendre, la course contre la montre a démarré la semaine dernière pour les députés sortants que nous avons rencontrés. Certains ignoraient encore à quels candidats ils vont devoir se confronter. Dans l’urgence, tout est à organiser pour tenter de mobiliser des électeurs dont les intentions de vote sont loin d’être figées.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 17 juin 2024 463 mots, p. AUJM6
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17 juin 2024 - Le Parisien

Une vingtaine de ministres en course

Thevenot, Riester, Fesneau, Bergé... Ils sont nombreux à partir dès ce lundi reconquérir leur fief.

Éloïse Bartoli

577 circonscriptions à pourvoir et une bonne vingtaine briguées par des ministres. La composition de l'Assemblée va être profondément redéfinie au lendemain du 7 juillet et, par ricochet, celle du gouvernement. Dans les ministères, c'est branle-bas de combat depuis une semaine. Il faut assurer les affaires courantes et vite partir en campagne. Par crainte de la gueule de bois électorale ou pour appuyer de tout leur poids politique sur les élections, nombreux sont les ministres à s'être déclarés candidats, Gabriel Attal en tête.

Poids lourd du gouvernement, Gérald Darmanin a lancé dès mardi sa candidature dans la 10 e circonscription du Nord depuis Halluin, pressé par la brièveté de la campagne. « Comme dirait mon fils, il n'y a plus que 20 dodos », a ironisé le ministre, selon des propos rapportés par « la Voix du Nord ». Sur les terres voisines du Pas-de-Calais, Agnès Pannier-Runacher (Agriculture) briguera la 2 e circonscription. Son ministre de tutelle, Marc Fesneau, est investi dans le Loir-et-Cher.

Jamais élu lors d'un scrutin national, Stéphane Séjourné, chef de la diplomatie et secrétaire général de Renaissance, va se faire la main dans la 9 e circonscription des Hauts-de-Seine. Avec trois ministres candidats, dont Prisca Thevenot (porte-parolat), une défaite de la majorité dans le département ferait mauvais genre.

Bruno Le Maire n'y va pas

Nombreux sont les ministres à partir dès ce lundi reconquérir leur fief. Jean-Noël Barrot (Europe) réitère l'expérience dans sa 2 e circonscription des Yvelines, sous la bannière MoDem. À l'Industrie, Roland Lescure brigue la 1 re circonscription des Français de l'étranger, qu'il avait mis de côté pour poser ses valises à Bercy. Face aux « populistes », Marie Lebec (Relations avec le Parlement) veut récidiver dans sa 4 e circonscription des Yvelines. Frédéric Valletoux (Santé), lui, est investi dans la 2 e circonscription de Seine-et-Marne. Fadila Khattabi (Personnes handicapées), brigue quant à elle un troisième mandat en Côte-d'Or.

La liste des ministres investis est encore longue. Aurore Bergé (Égalité femmes-hommes), Franck Riester (Commerce extérieur), Guillaume Kasbarian (Logement), Dominique Faure (Ruralité), Stanislas Guerini (Fonction publique), Thomas Cazenave (Budget), Olivia Grégoire (PME), Hervé Berville (Mer), Marie Guévenoux (Outre-mers), Sarah El Haïry (Enfance), Patricia Mirallès (Anciens Combattants), Marina Ferrari (Numérique) ou Sabrina Agresti-Roubache (Ville et Citoyenneté) entament ce lundi leur campagne.

Parmi ceux qui ne se présentent pas, on retrouve des poids lourds, dont Catherine Vautrin (Travail, Santé et Solidarités), Éric Dupond-Moretti (Justice), Rachida Dati (Culture), Sébastien Lecornu (Armées) ou Nicole Belloubet (Éducation nationale et Jeunesse). Bruno Le Maire (Économie) passe aussi son tour, soucieux du renouvellement. « Quand je dis qu'il faut limiter le nombre de mandats de député à trois, en général, je tiens parole », fait-il valoir.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 17 juin 2024 664 mots, p. AUJM4
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17 juin 2024 - Le Parisien

Le RN s'était préparé à la dissolution

Le « plan Matignon » consistait à cibler prioritairement les 100 circonscriptions les plus susceptibles de basculer au regard des résultats obtenus par le RN aux législatives de 2022.

Alexandre Sulzer

Quand il annonce la dissolution de l'Assemblée nationale au soir des européennes, Emmanuel Macron surprend le RN, comme tout le monde. Un bureau exécutif du parti de Marine Le Pen est immédiatement convoqué à 23 heures. Mais les participants ne partent pas d'une feuille blanche. Le fameux « plan Matignon » est prêt. Outre un élément de communication pour montrer aux médias que le parti est bien tenu et faire passer le message qu'une dissolution était inévitable, de quoi s'agit-il ?

Quand il prend la direction générale du RN, en novembre 2022, Gilles Pennelle renouvelle en profondeur les fédérations départementales. À chaque délégué départemental (DD), il est demandé d'identifier et de flécher des bons profils. Au cas où. « On vire les plus faibles ! » y va crûment un stratège.

Des cadres du parti dans les circos quasi assurées

Les choses s'accélèrent en mars 2023 quand le gouvernement est englué dans la réforme des retraites et échappe de peu à la censure. Les fédérations sont priées de faire remonter très vite des noms de candidats, leurs suppléants, tout en respectant le principe de parité.

Si le RN assure privilégier au maximum les profils locaux, il ne s'interdit pas non plus de parachuter (le parti préfère dire « greffer ») des cadres prometteurs. C'est le cas par exemple de Flavien Termet, collaborateur de Gilles Pennelle, salarié du siège parisien du RN et originaire de Bretagne, prié de s'installer début 2023 dans un appartement de Rethel afin de reprendre en main la fédération des Ardennes. C'est lui qui sera le candidat RN dans la 1 re circonscription. Il faut dire que le score du RN au second tour de 2022, 49,66 % des voix, rend le voyage plus stimulant !

Un casting très en amont

Peu avant Noël 2023, le RN entre dans le dur et organise l'audition par la commission nationale d'investiture (CNI) de la centaine de candidats fléchés dans les « circonscriptions ultra-gagnables ». Deux critères principaux pour identifier ces territoires : les circonscriptions où le RN a dépassé plus de 45 % au second tour des dernières législatives, ainsi que les endroits où le candidat a raté à un ou deux points près la qualification pour un duel au second tour, notamment face à la Nupes. Les auditions, d'une vingtaine de minutes, sont menées par deux groupes de la CNI.

Là où le parti a le plus de chances de victoire, il ne veut pas reproduire les erreurs de casting de 2022. Comme celui de Sophie Carnicer qui avait obtenu 48,63 % des voix au second tour dans la 2 e circonscription de Belfort. Celle-ci, après avoir complètement raté une émission télévisée, avait reconnu avoir été « plus que nulle ».

Faire de la place aux nouveaux alliés

Pour ce tour, elle avait été remplacée par le délégué départemental Christophe Soustelle... lequel a dû in extremis laisser sa place au chroniqueur de CNews Guillaume Bigot. C'est qu'il a fallu dans la dernière ligne droite revoir une partie du « plan Matignon » pour caser quelques personnalités médiatiques ou amis de Jordan Bardella, comme le sondeur Jérôme Sainte-Marie (dans les Hautes-Alpes) ou l'avocat Pierre Gentillet (dans le Cher), qui ont fait savoir après l'annonce de la dissolution qu'ils ne seraient pas contre un siège de député...

Il a aussi fallu faire de la place à une poignée de proches de Marion Maréchal et ne pas investir de candidat dans 70 circonscriptions en vertu de l'accord avec Éric Ciotti. Une négociation directement entre le président de LR, non exclu à ce jour, et Marine Le Pen. Quelque 75 % de ces territoires seraient gagnables, selon l'entourage du Niçois. Matignon vaut bien quelques concessions.

Le Figaro, no. 24825
Le Figaro, lundi 17 juin 2024 675 mots, p. 5

Politique

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16 juin 2024 - Le Figaro (site web)

François Hollande : les coulisses d'un retour surprise

Lepelletier, Pierre

Ils ont beau répéter que l'instant est grave, que le RN n'a jamais été aussi proche d'accéder aux responsabilités. Que la période demande donc de la retenue, de l'humilité... Mais au bout de quelques instants, les hollandistes interrogés ne peuvent s'empêcher d'éclater de rire. Tous voient dans la candidature surprise pour les législatives de l'ancien président socialiste en Corrèze, sous la bannière du Nouveau Front populaire, un énième coup de génie. «C'est la surprise du chef, mais parce que c'est le chef», lance un d'entre eux.

Alors que toutes les cartes ont été rebattues depuis l'annonce de la dissolution par Emmanuel Macron, François Hollande, longtemps donné hors jeu à gauche, a tout de suite vu le trou de souris. Tout n'était qu'une question de manoeuvre... Un des deux courants minoritaires du PS, dont il est très lié, a dégagé la piste d'atterrissage en négociant en interne pour « récupérer » l'investiture de la 1re circonscription de Corrèze. Les opposants d'Olivier Faure avaient raconté que l'investiture reviendrait à Bernard Combes, le maire de Tulle. Ce dernier était bien sûr dans la confidence.

En parallèle, François Hollande s'invite au « 20 Heures » de TF1 jeudi soir pour annoncer qu'il soutient le Front populaire. Présents au siège des Verts où ils viennent de conclure l'accord, les dirigeants du PS le découvrent en direct. «Pour moi, ce qui est essentiel, c'est que l'union ait pu se faire», indique François Hollande. Coup de chance, l'ancien président évite une question sur une potentielle candidature. Mais les responsables socialistes les plus aguerris connaissent trop bien l'animal pour savoir que l'ancien chef de l'État a dix mille idées derrière la tête. «À ce moment-là, il savait évidemment qu'il serait candidat», raconte un des rares cadres dans la confidence.

La rumeur qui affole les boucles de messageries se confirme samedi matin sur le marché de Tulle. La scène semble sortir d'un autre temps. François Hollande serre des mains, claque des bises. L'ancien président est dans son jardin, lui qui a été député de la circonscription pendant près de vingt ans. La presse du coin est convoquée en urgence. «Si j'ai pris cette décision, c'est parce que j'ai estimé que la situation était grave, plus qu'elle ne l'a jamais été. Grave parce que le danger représenté par l'extrême droite est aujourd'hui avéré. Jamais l'extrême droite n'a été aussi proche du pouvoir depuis la Libération», rappelle l'ancien président, précisant qu'à «situation exceptionnelle, décision exceptionnelle».

Olivier Faure : « Je n'étais pas au courant »

Olivier Faure, qui a longtemps cru s'être débarrassé des vieux éléphants du PS, reste impuissant. «Je n'étais pas au courant», a reconnu samedi le premier secrétaire depuis le rassemblement parisien contre le RN. Quelques instants plus tard, le parti disait «prendre acte» de la décision de la fédération de Corrèze. «Olivier Faure ne pouvait rien faire. Il a défendu les frondeurs Insoumis virés par Jean-Luc Mélenchon. Il ne pouvait donc pas exclure, à son tour, un ancien président socialiste. Finalement, Mélenchon a aidé Hollande!», se régale un vieux routier, proche de l'ancien président.

Invité sur France 3 dimanche midi, le chef des Insoumis a de son propre aveu reconnu qu'il ne s'attendait pas à ce retour. Lui qui l'a tant combattu, que ce soit au sein du Parti socialiste ou lorsque François Hollande était à l'Élysée... La saga se poursuit. Tout renfort est le bienvenu pour combattre le Rassemblement national. Je jette la rancune à la rivière, et j'espère qu'il en fait autant , a simplement répliqué Jean-Luc Mélenchon.

Les soutiens de l'ancien chef de l'État considèrent que son retour va désormais permettre de «rééquilibrer» le Nouveau Front populaire pour ne pas le laisser entre les mains de LFI. «Jusqu'ici, seul Jean-Luc Mélenchon était un émetteur puissant à gauche. Le retour de François Hollande va changer les choses», veut croire un cadre. Un autre élu socialiste prévient malgré tout : «Il faut faire attention. Sur le terrain, je rencontre peu de Français contents de voir le retour de François Hollande. Ils se disent surtout que le sketch continue...» P. L.

La Croix, no. 42946
Monde, lundi 17 juin 2024 495 mots, p. 11
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16 juin 2024 - La Croix (site web)
17 juin 2024 - La Croix International (web site)

Des restrictions à l’avortement au Brésil font polémique

Thierry Ogier

Un projet de loi prévoit de durcir la législation sur l’IVG, déjà restrictive.

Ses adversaires affirment que les femmes violées et enceintes qui pratiqueraient l’avortement seraient passibles de peines supérieures à celles punissant les violeurs.

Sao Paolo (Brésil)

De notre correspondant

« C’est de la folie. » Lula a vivement réagi, samedi 15 juin, depuis la réunion du G7 à Rome, contre un projet qui durcit la législation sur l’avortement. La Chambre des députés a adopté « en caractère d’urgence », mercredi 12 juin, l’examen préliminaire d’un projet qui prévoit des peines de prison pouvant aller jusqu’à vingt ans de réclusion pour des avortements pratiqués au-delà de 22 semaines de grossesse. Alors que les violeurs sont actuellement passibles d’une peine de dix ans de prison, selon le code pénal brésilien. Une manœuvre parlementaire a permis que le projet de loi, émanant du député évangélique Sostenes Cavalcante, ne soit pas débattu en commission. Il sera ainsi directement voté en séance plénière, où les conservateurs disposent d’une solide majorité.Dans un communiqué, la Conférence nationale des évêques brésiliens (CNBB) a soutenu ce texte, avec nuance. « L’Église catholique considère actuellement que l’approbation de ce projet de loi est importante, mais reste attentive à l’adoption d’autres projets de loi qui garantissent tous les droits des enfants à naître et des femmes enceintes », affirment le président de la CNBB Jaime Spengler et trois évêques, au nom de la « défense et de la protection de la vie dans toutes ses étapes, de la conception à la mort naturelle ».

Ce projet de loi surprise a provoqué de nombreuses manifestations dans le pays. Car de nombreuses victimes de viols au Brésil sont de très jeunes adolescentes dont on détecte la grossesse tardivement, et qui ne parviennent pas avoir accès au système de santé public à temps. Des manifestantes indignées sont descendues dans les rues samedi à Sao Paulo, pour clamer leur révolte. Des rassemblements avaient également été organisés dans plusieurs villes du pays, jeudi dernier.

La législation brésilienne actuelle en matière d’avortement est déjà restrictive. La pratique n’est autorisée qu’en cas de viol, de risque pour la mère ou d’anomalie cérébrale du fœtus. En dehors de ces cas, l’avortement est passible d’une peine de quatre ans de prison.

« Une telle injustice est intolérable ! », s’indigne la Commission Arns pour la défense des droits de l’homme. Ce groupe de défense des droits humains exige de « barrer la route à cette escalade obscurantiste ». « C’est une infamie contre les femmes brésiliennes, surtout envers les adolescentes, qui représentent une partie significative des cas de viol dans le pays. En plus, cette loi va particulièrement toucher des filles et des femmes pauvres, majoritairement des Noires et des habitantes de la périphérie qui n’ont pas accès aux services appropriés en matière d’interruption de la grossesse »,estime la Commission.

Aujourd'hui en France
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dimanche 16 juin 2024 767 mots, p. AUJM4
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15 juin 2024 - Le Parisien (site web)
16 juin 2024 - Le Parisien

ÉvictionsiLes électeurs de Corbière et Garrido déconcertés

Raquel Garrido et Alexis Corbière, les députés (LFI) sortants de la 7e et de la 5e circonscription de Seine-Saint-Denis n'ont pas été désignés par leur parti pour défendre le Nouveau Front populaire aux élections législatives. Une décision qui surprend leurs électeurs.

Hélène Haus

À l'entrée du marché de la Ferme, à Bobigny (Seine-Saint-Denis), ce samedi midi, quelques militants distribuent des tracts bleus à l'effigie de la maire de Drancy, Aude Lagarde, candidate UDI dans la 5 e circonscription du département aux prochaines élections législatives. En traversant ce petit groupe d'adversaires, une électrice de gauche crie « Votez le Front populaire ! Votez le Front populaire ! » Mais lequel ?

La députée sortante, Raquel Garrido (LFI), devait logiquement défendre les couleurs de cette nouvelle union de la gauche le 30 juin, mais la France insoumise a finalement décidé de placer Aly Diouara, le fondateur du collectif citoyen la Seine-Saint-Denis au coeur, comme tête de liste.

Un coup de théâtre que la députée sortante a appris vendredi dans la soirée. L'élue a tout de même décidé de maintenir sa candidature. Sauf revirement d'ici dimanche 18 heures - heure de clôture de dépôt des listes -, la gauche devrait donc partir divisée dans cette circonscription qu'elle avait arrachée à l'UDI en 2022, affrontant le député sortant et baron local, Jean-Christophe Lagarde.

« Elle a fait du bon travail en plus »

À Bobigny, où Raquel Garrido avait obtenu 71,62 % des voix au 2 d tour en 2022, rares sont les habitants à avoir entendu parler, ce samedi midi, de ce coup de Trafalgar. « Je n'ai pas regardé les infos ce matin, vous me l'apprenez, lance Ouefe, 52 ans, venue faire ses courses dans ce marché populaire. Ce n'est pas du tout le moment de diviser la gauche ! » Cette assistante maternelle votera sans hésitation pour la parlementaire : « C'est la seule que je connaisse, elle a fait du bon travail en plus. »

Betty, 65 ans, qui l'avait soutenue en 2022, ne se sent pas concernée puisqu'elle mettra un bulletin pour l'extrême droite dans les urnes. « J'avais choisi Mélenchon à la dernière présidentielle, mais il n'arrivera jamais au pouvoir, et de toute façon, il est devenu trop clivant. » Cette AESH (accompagnante des élèves en situation de handicap) assume son revirement : « Nos conditions de vie se sont trop dégradées à Bobigny. Ce sont mes enfants de 26 et 30 ans qui m'ont ouvert les yeux. J'en ai marre de Mélenchon, je ne supporte pas Macron, alors ce sera le RN, même si je suis d'origine étrangère. » La division de la gauche pourrait bien profiter à Aude Lagarde qui dit s'être décidée dès vendredi à se porter candidate.

À 6,4 km de là, à Montreuil, dans la 7 e circonscription, les électeurs d'Alexis Corbière n'avaient également pas tous entendu parler de l'éviction de leur député ce samedi midi. « Moi qui pensais que je n'aurais pas à voter le 7 juillet, c'est raté... » anticipe Jules, 38 ans, croisé au marché paysan, face à l'hôtel de ville.

S'il trouve « triste » que le parlementaire ne soit pas réinvesti, cet architecte mettra sans doute un bulletin pour la candidate du Nouveau Front populaire, Sabrina Ali Benali, une médecin urgentiste à Paris, inconnue sur le département. « L'heure est trop grave pour qu'Alexis Corbière décide tout seul », pense-t-il. Au niveau local, le député, réélu dès le premier tour en 2022, a tout de même obtenu à nouveau ce samedi les soutiens des maires de Bagnolet et Montreuil, Tony Di Martino (PS) et Patrice Bessac (PCF).

Montrer un front uni... malgré tout

Le revirement de LFI inquiète aussi Jérémy, 36 ans, qui avait également voté pour le député il y a deux ans. « Ce n'est pas du tout le moment de montrer un côté négatif du Nouveau Front populaire, estime-t-il. Avec ce genre de décision, la question du fonctionnement démocratique de LFI se pose. »

Cet enseignant se dit surpris de cette décision : « On a beaucoup vu Alexis Corbière dans notre mobilisation pour un plan d'urgence pour l'éducation en Seine-Saint-Denis ces derniers mois. Il s'engage beaucoup. » Pour autant, il ne sait pas encore pour qui il votera le 30 juin. « Je ne suis pas fixé. L'essentiel, c'est que le candidat porte le programme du Nouveau Front populaire. »

Difficile d'imaginer cette division ouvrir un boulevard pour un candidat de la majorité, de droite ou d'extrême droite, tant les deux villes de la circonscription sont ancrées à gauche.

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dimanche 16 juin 2024 718 mots, p. AUJM10
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TensionsiLes députés macronistes jouent leur peau

Alors que les investitures continuent à être égrainées jour après jour, de nombreux sortants sont retournés sur le terrain pour battre campagne.

Ludwig Gallet et O.B.

Ils n'ont plus le temps de tergiverser. Ni de ressasser, encore et encore, la claque monumentale prise le 9 juin, lorsqu'Emmanuel Macron a décidé de dissoudre l'Assemblée et de les priver en une fraction de seconde de leur mandat. Les députés de la majorité ont pris un énorme coup sur la tête et, désormais, il leur faut repartir dans la bataille. « Il y a d'abord eu un effet de sidération, extrêmement fort, puis un moment difficile, des hauts et des bas jusqu'à la réunion de groupe de mardi. Mais je sens des députés au combat », assure leur chef Sylvain Maillard, lui-même en pleine campagne pour tenter de conserver son mandat de député à Paris, où le Parti socialiste a rebattu les cartes.

Il leur en faudra de la détermination. Le bloc de gauche s'est uni en quelques jours à peine, et voilà que les deux oppositions jouent la carte du match à deux. Comme si les macronistes sortants ne faisaient déjà plus partie de l'équation. « Ils ne vous le diront pas parce qu'ils sont en campagne... Mais la réalité, c'est que vous avez une bonne moitié du groupe, sans doute plus, avec le trouillomètre à zéro. Ils craignent de se faire dégager », glisse un député de la majorité qui a été réinvesti.

L'espoir d'être réélu pour « ceux qui ont bossé »

Le scénario est loin d'être exclu, au vu des scores des européennes. Certes, les législatives sont un scrutin totalement différent. Mais les députés eux-mêmes sortent les calculettes pour essayer de savoir si la théorie du trou de souris peut s'appliquer à eux. Candidat dans la 6 e circonscription du Loiret, Richard Ramos veut croire en son étoile. Il se dit que les électeurs accorderont tout de même une prime « à ceux qui ont bossé ». « Un sortant, c'est - 5 % quand il ne fout rien, et + 5 % quand il est aimé », théorise-t-il. Dans sa circonscription, le RN a obtenu 39 % des voix aux européennes, contre 15 % pour Valérie Hayer...

Engagée à Paris, la députée Astrid Panosyan, macroniste de la première heure, se dit « déterminée »... tout en prenant ses distances avec le choix présidentiel. « Ce qui devait être un moment de respiration démocratique risque finalement d'abîmer notre démocratie. Ce que nous croyions immuable ne l'est pas. » Dans l'entourage du chef de l'État, on sent bien que le lien avec les députés, déjà pas franchement solide, s'est encore fragilisé. « Beaucoup lui en veulent, sont très mécontents, concède un très proche d'Emmanuel Macron. C'est normal, ce qu'ils traversent est un vertige. »

« On n'a plus le temps de se poser des questions »

Ce vertige, ils le vivent souvent de façon très solitaire. Dans leur voiture, pour sillonner leur terrain de jeu, loin des états-majors. « Tant qu'on a encore la main, il faut se donner à fond. On n'est plus dans le spectacle. On n'a plus le temps de se poser des questions, de déblatérer sur la décision du président. Il faut y aller à fond. »

Y aller à fond, mais comment ? Clairement, l'écrasante majorité des candidats va se passer de l'image d'Emmanuel Macron sur les tracts. Ce dernier, aux yeux des élus, ne fait plus recette. « Il faut qu'il arrête d'être omniprésent... Qu'il reste en surplomb », réclame un député. « Attal, c'est le seul qui garde la cote aujourd'hui auprès des députés, c'est lui qu'ils attendent », appuie une ministre engagée dans ce scrutin législatif.

Les candidats, aussi, se retrouvent à devoir partir en quête de dons pour financer leur campagne éclair. « D'habitude, on fait des emprunts, on prépare ça en amont. Là, on n'a même pas le temps... » confie un député Renaissance. « Le parti ne nous file pas un euro, personne ne nous accompagne, s'inquiète un membre du gouvernement. On a reçu les documents, la charte graphique est dégueulasse avec un faux bleu-blanc-rouge qui risque de ne pas passer à la commission de propagande. » Cette campagne sera courte et, pour certains, c'est peut-être un moindre mal.

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_Le Fait du jour, dimanche 16 juin 2024 705 mots, p. AUJM4
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16 juin 2024 - Le Parisien

Coulisses d'une candidature surprise

François Hollande a annoncé ce samedi matin sa candidature aux élections législatives, dans la 1re circonscription de Corrèze, son fief. Avec le soutien du Nouveau Front populaire.

Pierre Maurer et Julien Duffé

Chacun pose son stylo, la mine solennelle. Jeudi, vers 20 heures, les négociateurs du Nouveau Front populaire, réunis en huis clos à Paris, se regroupent devant une télévision. Sur TF 1, ils écoutent François Hollande apporter son soutien à leur union. Une bascule. Jusqu'alors, l'ancien président n'avait jamais épargné la Nupes, ex-alliance des gauches formée en 2022. De là à l'imaginer candidat du NFP ? Personne n'a jamais entendu son nom circuler dans les discussions.

Ce samedi matin, il a pris tout le monde de court. La presse régionale annonce son souhait d'être candidat aux législatives en Corrèze, son fief. Son entourage confirme : il sera candidat PS, soutenu par le Nouveau Front populaire. Ni une, ni deux, voilà que François Hollande, 69 ans, apparaît à Tulle. Devant les caméras, il justifie cette décision par la « gravité » de la situation. « Jamais l'extrême droite n'a été aussi proche du pouvoir depuis la Libération. » Avant lui, seul Valéry Giscard d'Estaing s'est fait élire député après avoir quitté l'Élysée.

L'ancien maire de Tulle détaille même ses priorités, à savoir la République, le progrès et la Corrèze. Au menu : rétablissement de l'ISF, retour sur la réforme des retraites ou encore redonner « toute sa place » à l'école publique. « Dans ces moments de gravité, il faut qu'il y ait une direction. Je veux ici la donner, termine-t-il. Le rassemblement de la gauche était nécessaire, et celui des Français est indispensable. » Sans manquer d'appuyer que, dans cette circonscription, il n'avait « pris la place de personne » : « Ils m'ont tous demandé que je sois candidat et j'ai accepté ! »

« Il s'est convaincu que c'était son devoir »

Une candidature surprise qui a débuté par une manoeuvre. Vendredi matin, c'est le maire (PS) de Tulle, Bernard Combes, qui est investi par les instances du PS. « Un leurre ! », se gausse un baron socialiste, qui y voit un coup monté par Hollande et les siens. Samedi, dans la foulée de l'annonce de sa candidature, la fédération PS de la Corrèze indique qu'elle soutient Hollande. Une discussion s'engage alors entre l'ancien président et les responsables des investitures pour le parti. Qui ne tardent pas à tomber d'accord, quand Hollande indique qu'il s'inscrira dans le cadre du NFP. « Il a troqué son soutien contre sa candidature », grince un stratège de la gauche.

« François s'est convaincu que c'était son devoir », se réjouit l'ex-député Patrick Mennucci, qui avait fait investir Bernard Combes. « Il faut des hommes d'expérience à l'Assemblée. Et c'est très bien pris au PS. Tout le monde comprend qu'il faut qu'il soit dans le rassemblement », assure cet opposant interne au premier secrétaire, Olivier Faure. Lequel a « acté » dans l'après-midi la candidature de Hollande. « J'espère qu'il fera une campagne active », a lâché, laconique, celui qui entretient des relations glaciales avec le sexagénaire.

« On n'était pas au courant », assure un proche de Faure. Pour qui la nouvelle ne fait que renforcer la nouvelle union. « Qu'on le veuille ou non, ça apporte de la crédibilité, ça renforce l'arc-en-ciel du Nouveau Front populaire. D'autant plus qu'à l'heure où certains excluent, nous, on rassemble », remarque-t-il dans une pique adressée à LFI, qui n'a pas réinvesti certaines figures du parti.

François Hollande pourrait-il redevenir un simple député ? « Il estime que le chaos approche et qu'il peut être un facteur d'ordre, d'apaisement. Qu'il peut être une solution au Parlement », confie Jean-Christophe Cambadélis, ancien premier secrétaire du PS. « Il lui fallait retrouver une tribune. »

Depuis Tulle, l'ancien président a évacué les questions concernant Matignon, en cas de victoire de la gauche. Président d'un futur groupe socialiste ? D'une commission ? Un de ses interlocuteurs y voit surtout une tentative de « récupérer une gauche unie (et le PS) dans les circonstances particulières de la dissolution ».

« Il peut être président de la commission des Affaires étrangères, par exemple, ça aurait de la gueule », relève un autre de ses amis. « Ce n'est pas pour rien qu'il a fait des livres. » L'un des derniers, « Bouleversements » (Éd. Stock), paru en 2022, était justement consacré aux relations internationales.

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_Le Fait du jour, dimanche 16 juin 2024 1107 mots, p. AUJM11
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Les familles aussi se déchirent

Parce que cela déchaîne les passions et révèle les fractures idéologiques, parler des élections est sujet à conflit au sein du cercle intime. À l'aube des législatives, certains en ont déjà fait les frais.

Christine Mateus et Juliette Pousson

Attention, sujet inflammable. À tel point que des groupes WhatsApp familiaux diffusent un message d'avertissement à quinze jours du premier tour des élections législatives : pas question d'aborder des sujets politiques. Une habitante du XVI e arrondissement de Paris nous montre le sien, envoyé dès lundi matin par son frère dans la boucle familiale et qui intime de parler de tout « sauf des élections », « pour le bien de tous » et jusqu'à nouvel ordre. « On joue le jeu, on ne veut pas que ça dégénère », nous informe la quinquagénaire au carré blond impeccable.

Pour d'autres, il est déjà trop tard. Une fille qui ne parle plus à ses parents, deux soeurs qui ont coupé les ponts, un père qui vit difficilement les opinions de son fils... La politique peut parfois rompre ou mettre à mal les liens les plus forts. « C'est une blessure intime », ose même Émilie, en parlant de sa soeur aînée qui s'apprête à donner sa voix au Rassemblement national.

« Mon père doit se retourner dans sa tombe »

Élevée par des parents « cathos de gauche », la Bordelaise évoque avec émotion l'admiration de son père décédé pour le socialiste Jacques Delors. « Un européen convaincu, ardent laïc et universaliste, dont les valeurs trouvaient leur source dans la foi chrétienne. Comme mon père. Aujourd'hui, il doit se retourner dans sa tombe », souffle Émilie qui glissera au premier tour un bulletin pour la majorité présidentielle.

Dans un monologue sans fin, cette mère de deux enfants cherche les causes du « vote de rupture » de son aînée. Comme un besoin de comprendre mêlé à une colère sourde. « Ça ne peut pas être un vote contestataire, tonne la cadette. Elle est ultra-privilégiée. » Non, Émilie ne comprend pas. Même si elle a vu le discours de sa soeur changer progressivement.

Une phrase de l'Ancien Testament, que leur répétait leur père, lui revient : « Lorsque tu feras la moisson de ton champ, si tu oublies une gerbe, ne reviens pas la chercher. Elle sera pour l'étranger, l'orphelin et la veuve. » « Comment a-t-elle pu l'oublier ? », lance-t-elle, cinglante. Pour l'instant, entre les deux soeurs, « c'est silence radio ». « C'est mieux, juge Émilie. C'est horrible, de se dire que si je la croisais aujourd'hui je n'en ferais pas une amie. Un fossé s'est installé. Est-ce qu'il sera comblé un jour ? Je ne sais pas. »

À 550 km de là, dans le bastion communiste d'Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), Michel traîne son sac de courses jusqu'à son studio qu'il occupe seul. L'ancien cheminot, âgé de 73 ans, n'a jamais quitté « sa ville », fief PCF depuis 1925. « J'ai longtemps habité la cité Gagarine (aujourd'hui démolie), pas une famille ne votait autre chose que communiste. La mienne comprise », contextualise le retraité, qui habite désormais le quartier d'Ivry-Port, « pas très loin du bidonville Rom ». Mais depuis l'élection présidentielle de 2017, son vote rouge est devenu bleu marine, « sauf pour les municipales », insiste l'Ivryen qui, dans ce cas-là, perpétue la tradition familiale.

Du PCF au RN, ça tangue de tous les bords

Ce virement de bord, il le maintiendra pour les législatives. Quitte à se fâcher avec ses « camarades retraités ». La seule famille qu'il lui reste. « Je ne comprends pas qu'ils continuent de voter Mélenchon. C'est un millionnaire qui drague les populations immigrées, dans des banlieues comme la nôtre. Ils veulent un vote révolutionnaire qui ferait dégager ces élites hors sol ? Qu'ils votent RN ! » s'anime l'ancien cheminot.

Il concède être prosélyte pour tenter de convaincre ses copains. « Ils partagent certaines de mes convictions, notamment sur la sécurité liée à l'immigration massive, croit savoir Michel. Je ne leur pardonnerai pas s'ils ne saisissent pas cette opportunité de renverser la table. » Alors, ils s'engueulent régulièrement au bistrot.

Dans le même département, mais dans la ville bourgeoise de Vincennes, Gaby, la petite soixantaine, sort de chez son médecin. Il souffre d'aigreurs d'estomac depuis longtemps « et l'ambiance actuelle n'aide en rien », persifle ce gérant d'une agence d'architecture. Il pense que ce supplément d'acidité n'est pas sans lien avec les conversations devenues houleuses avec son fils depuis l'annonce de la dissolution de l'Assemblée.

Au prochain scrutin, il promet un vote Renaissance. Pas son fils, et c'est bien là le drame pour lui. « Il m'a dit : J e vais voter pour ma députée sortante dont je suis très content. Je n'en croyais pas mes oreilles. Il vit dans une circonscription socialiste, pas de problème. Sauf qu'elle va se présenter sous l'étiquette Nouveau Front populaire, donc accompagnée de la France insoumise. Et ça, je ne peux pas l'accepter. C'est un crachat fait à notre histoire », tremble le sexagénaire.

Querelles et claquements de porte

Son fils a beau lui expliquer qu'il donne sa voix à une élue PS et non LFI, rien n'y fait. « Nous, juifs, descendants de déportés, comment pourrions-nous légitimer une alliance qui donne la part belle à des antisémites notoires ? » fait mine d'interroger Gaby.

Le sujet a été abordé entre les deux hommes, lundi soir, lors d'un apéritif jusque-là tranquille. « Il était venu récupérer mon petit-fils que nous gardions, avec ma femme. Lorsqu'il m'a dit ça, j'ai été foudroyé. Je n'en suis pas fier mais j'ai hurlé, au point de faire pleurer le petit », déplore le grand-père. « Il est parti en claquant la porte et en criant : Mon propre père me traite d'antisémite ! C'était affreux. » Depuis, plus de nouvelles.

Chaïna, elle, a vécu la soirée électorale du 9 juin comme une « trahison » familiale. L'intérimaire de 25 ans passait alors la nuit chez sa mère et son beau-père, à Cannes (Alpes-Maritimes). « J'ai découvert qu'eux aussi avaient voté Bardella », comme 36 % des votants de cette ville balnéaire. « Tu sais, tes grands-parents ont fait pareil », enfonce alors sa mère.

« J'étais tellement choquée ! Ma mère et mes grands-parents sont réunionnais, mon père est d'origine algérienne. Ils m'ont toujours inculqué la tolérance et l'empathie. Comment ont-ils pu voter pour un parti qui prône des valeurs inverses ? » interroge celle qui a glissé un bulletin LFI.

En colère, Chaïna les questionne. « De toute façon, ils (le RN) finiront par gagner », entend-elle comme seule réponse. Les esprits s'échauffent, la jeune Cannoise crie et finit, elle aussi, par claquer la porte, en larmes. « Je ne leur parle plus depuis. » Renouera-t-elle avant le vote du 30 juin ? La jeune femme espère « crever l'abcès » d'ici-là. « Il faut que je comprenne cette ambivalence entre leur vote et mon éducation. J'ai besoin d'une explication. »

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dimanche 16 juin 2024 947 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4
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16 juin 2024 - Le Parisien

L'union de la gauche déjà ébranlée

La purge surprise de plusieurs députés Insoumis, critiques de Jean-Luc Mélenchon, tels qu'Alexis Corbière ou Raquel Garrido, met à mal la sérénité du Nouveau Front populaire.

Alexandre Sulzer et Pierre Maurer, avec Julien Duffé

Jeudi, Éric Ciotti dénonçait le « pu-putsch » contre lui à droite. L'heure est venue de la pu-purge à gauche. Car la peinture du mot « unité », brandie vendredi par les formations de gauche au sein du Nouveau Front populaire (NFP) n'était pas encore sèche que la liste d'investitures de LFI, publiée un peu avant minuit, expurgeait des députés Insoumis Danielle Simonnet (Paris), Raquel Garrido et Alexis Corbière (Seine-Saint-Denis), ainsi que deux autres sortants moins connus, Hendrik Davi (Bouches-du-Rhône) et Frédéric Mathieu (Ille-et-Vilaine) la liste des candidats investis pour les législatives. Une surprise, car tous les députés sortants étaient censés être réinvestis. Et surtout un point commun à ces cinq évincés en catimini dans la nuit : tous exercent un regard critique sur Jean-Luc Mélenchon, qu'ils égratignent régulièrement pour son autoritarisme au sein de la formation. « Ils ont été trop gourmands, LFI se passera de leurs services à l'avenir », tranche un Insoumis qui a été proche des frondeurs par le passé.

« Nous avons besoin de combattants à l'Assemblée face à l'extrême droite », justifie le député LFI Paul Vannier pour expliquer pourquoi les trois députés franciliens, parmi les plus médiatiques, ont été remplacés par Céline Verzeletti, Aly Diouara et Sabrina Benali. Tollé immédiat, d'autant plus qu'Adrien Quatennens, proche de Mélenchon et condamné en 2022 à quatre mois d'emprisonnement avec sursis pour des violences conjugales, a bien été réinvesti dans le Nord.

La colère de Ruffin et Faure

« Je ne vous ai demandé aucune investiture, aucune autorisation. Je ne suis pas passé sous les fourches caudines de votre bêtise, votre sectarisme. Vous préférez un homme qui frappe sa femme, auteur de violences conjugales, à des camarades qui ont l'impudence d'avoir un désaccord avec le grand chef. Notre démocratie mérite mieux que vous », a réagi sur X l'Insoumis, mais électron libre, François Ruffin. Presque un acte de rupture. « L'extrême droite est aux portes du pouvoir, un rassemblement inédit vient d'être constitué à gauche, et LFI décide de fracturer notre mouvement et d'affaiblir le rassemblement », abonde également sur X Clémentine Autain, qui a profité de la manifestation contre l'extrême droite pour s'afficher avec les purgés qui ont annoncé leur intention de se présenter malgré leur mise sur la touche.

« Extrêmement choquée », la patronne des Écologistes, Marine Tondelier, a réuni la direction de son parti afin de savoir quelles suites donner. Les militants écologistes seront-ils libres de soutenir localement les députés sortants non réinvestis officiellement par le NFP ? Quid des logos des Écologistes ? Est-il possible de le mettre sur les affiches de ceux qui seront formellement des dissidents ? « La décision de la France insoumise est incompréhensible et sournoise. Pourquoi opposer leurs minorités politiques à des personnes issues de la diversité ? C'est le réflexe raciste qui consiste à envoyer les Arabes et les Noirs au casse-pipe », accuse Béchir Saket, secrétaire régional adjoint des Écologistes en Île-de-France.

Même tonalité du côté du PS avec son premier secrétaire, Olivier Faure, qui accuse la France insoumise de « salir » le Nouveau Front populaire par « des décisions irresponsables ». « Évidemment, on est tous catastrophés. Entre minuit et 3 heures, on était tous sur nos fils WhatsApp. C'était un déferlement. Je me suis réveillé ce matin, il y avait des centaines de notif. Les gens ne comprennent pas », confie un proche d'Olivier Faure.

« C'est fort Chabrol »

« Vendredi, on a eu une super journée, et l'autre, à 23 heures, il décide de tout faire exploser ! » enrage-t-il, en référence à Jean-Luc Mélenchon. « Il veut garder son appareil, dégager tout le monde. C'est fort Chabrol, un peu comme Ciotti dans son immeuble. Il n'y a plus aucune logique de conquête de pouvoir. Et pour consolider la secte, ils sont prêts à tout. À Rennes, c'est la petite copine de Louis Boyard qui est investie. Contre Corbière, c'est la compagne d'un proche collaborateur de Jean-Luc Mélenchon : ils n'ont peur de rien ! » ajoute-t-il, pointant un « décalage entre leurs pratiques internes et ce qu'ils prônent pour la société ».

« Dans le cadre de l'accord signé, chaque organisation est responsable des investitures qu'elle accorde », se défend LFI dans un communiqué samedi en fin d'après-midi. « Les investitures à vie n'existent pas. Mais la cohérence politique et la loyauté dans le premier groupe parlementaire de gauche sont aussi une exigence pour gouverner », contre-attaque Jean-Luc Mélenchon dans une interview accordée à 20minutes.fr. Avant de prendre un ton plus menaçant vis-à-vis des autres composantes du NFP : « Donnons-nous un avis sur les candidatures des partenaires ? Devons-nous soutenir des dissidents à notre tour ? Je mets en garde contre ces jeux meurtriers. »

« C'est une indication qu'il pense qu'on ne va pas gagner. Il purifie », analyse un socialiste, bon connaisseur du lambertisme, ce courant trotskiste auquel Jean-Luc Mélenchon appartenait. « Il ne reste plus que deux personnalités, Autain et Ruffin, qui sont trop connues pour qu'on les affronte. Mélenchon pense que Ruffin peut être battu dans une circonscription avec une forte poussée du RN, donc il laisse faire. Et Autain, il ne la touche pas parce qu'elle a des troupes qui sont les anciens trotskistes du NPA. Corbière et Garrido, eux, n'ont pas de militants », analyse le même, selon lequel « Mélenchon estime que dans quarante-huit heures c'est oublié et que la bataille va commencer ». « On ne fait pas la fine bouche, résonne comme en écho François Thiollet, numéro 2 des Écologistes. On bat d'abord l'extrême droite, et on s'engueulera après ! »

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dimanche 16 juin 2024 766 mots, p. AUJM14
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JoiParis 2024, nid d'espions ?

Les services français dédiés au contre-espionnage doivent faire face à la menace terroriste, tout en surveillant les mouvements politiques radicaux. Face à ces effectifs ultra-mobilisés, pays amis comme ennemis pourraient saisir l'occasion de faire voyager leurs agents.

Seize millionsde touristes... et autant de suspects potentiels. Les spécialistes du renseignement s'inquiètent de l'arrivée possible, cet été, d'agents étrangers pour mener des missions de surveillance, voire de recrutement. Les Jeux olympiques représentent « une aubaine pour les espions du monde entier », prédit l'un d'eux, qui les imagine avec une couverture de simple touriste, ou... d'athlète doté d'une autre mission que de rapporter une médaille. « Les services de contre-espionnage seront débordés », annonce un autre.

En France, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) assure ce fameux contre-espionnage mais aussi l'antiterrorisme, le suivi de l'ultragauche, de la fachosphère ou de l'écologie radicale. Ces milieux aux nombreux fichés S pourraient être tentés de s'emparer de l'événement pour servir leur cause. Depuis mars, le niveau « urgence attentat » est déclaré sur l'ensemble du territoire national, soit le degré d'alerte le plus élevé du plan Vigipirate.

Filer un seul suspect pendant 24 heures mobilise 18 agents. Entre les délégations et les fans, chaque nation pourrait essayer d'échapper à des effectifs trop courts en jouant sur le nombre. Et, pourquoi pas, en multipliant les leurres : des individus qui adopteraient des conduites erratiques, proches de lieux sensibles afin d'attirer l'attention de leurs chaperons et laisser libre champ aux véritables infiltrés...

« Ils vont essayer de pourrir l'événement au maximum »

Sollicitée, la DGSI n'a pas souhaité répondre à nos questions. Dans une note adressée en février aux directeurs de la police nationale, de la gendarmerie et au préfet de police de Paris, elle demandait de redoubler de vigilance sur les « signaux faibles » qui pourraient présumer l'implication des services secrets russes. « C'est la panique totale », rapporte le journaliste Nicolas Quénel, auteur d'« Allô, Paris ? Ici Moscou : Plongée au coeur de la guerre de l'information » (Éd. Denoël). « La France va devenir le centre du monde. Les Russes et les autres vont forcément essayer de pourrir l'événement au maximum. »

Depuis des mois, déjà, Moscou et ses alliés diligentent des opérations pour mettre en doute la capacité de Paris à organiser les JO. La psychose des puces de lit, cet hiver, a été « artificiellement amplifiée » en ligne par « des comptes liés au Kremlin », selon le ministre délégué à l'Europe Jean-Noël Barrot. Les analystes du ministère des Affaires étrangères cartographient le fonctionnement de ces manipulations, qui dépassent le cadre des JO. Un savoir-faire russe : le 28 octobre 2023, à partir de 19 h 24, un réseau de 1 095 bots, des comptes automatisés, publiait 2 600 tweets dénonçant l'apparition d'étoiles de David bleues sur les murs de Paris. Des tags en réalité commandités par... les services de sécurité de Moscou.

« On sait que le sport constitue un enjeu important pour la Russie, après avoir organisé les Jeux d'hiver en 2014 et le Mondial de football de 2018. On est donc d'autant plus vigilants », reconnaît une source diplomatique. En mai, notre journal révélait que des volontaires russes et biélorusses, retenus pour figurer parmi les bénévoles de Paris 2024, avaient finalement été recalés sur ordre du ministère de l'Intérieur.

Ces (trop) nombreux mariages de Bretons

L'heure est au bluff et aux faux amis. Les services secrets des différents pays s'échangent énormément d'informations dans le cadre d'une coopération internationale autour de l'antiterrorisme. « Et en même temps, on sait qu'il faut surveiller tout le monde. Chinois, Iraniens, Américains, Israéliens... Tous peuvent vouloir connaître l'avancée de technologies ou mieux cerner la position de la France sur une question diplomatique sensible », craint le député de la majorité Sacha Houlié, à l'origine de la loi adoptée début juin sur les ingérences étrangères.

La Chine, dont les sportifs et visiteurs sont attendus nombreux aux Jeux, est réputée pour ses méthodes inventives. En 2019, le journaliste Antoine Izambard révélait dans un livre qu'un rapport confidentiel du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale s'alarmait du nombre anormalement élevé de... mariages entre Chinoises et Bretons, près de Rennes (Ille-et-Vilaine). La région abrite notamment des sous-marins nucléaires...

Mi-avril, trois ordinateurs ont disparu lors d'un banal cambriolage à Sceaux (Hauts-de-Seine). L'un d'eux contenait des informations sensibles sur la surveillance territoriale, dans le cadre de l'organisation des JO : sa propriétaire était une employée de l'entreprise Thales, géant de la défense. « C'est le troisième ou quatrième ordinateur lié aux Jeux qui se volatilise... », grince un suiveur de ces dossiers. A un mois de la cérémonie d'ouverture, l'espionnite, cette manie de voir des espions partout, gagne peu à peu la capitale.

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dimanche 16 juin 2024 726 mots, p. AUJM26
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16 juin 2024 - Le Parisien

Marcus Thuram, engagé sur tous les terrains

Le fils de Lilian, champion du monde 1998, demande clairement à faire barrage contre le Rassemblement national. La suite logique des combats qu'il mène, en homme de son temps.

Dominique Sévérac Envoyé Spécial À Paderborn (allemagne)

Chez les Thuram, le football et le sens du combat se transmettent en famille. La parole libre, le ton posé, les mots faciles, Marcus Thuram, 26 ans, est devenu ce samedi à Paderborn le premier international français à prendre position contre le Rassemblement national, aux portes du pouvoir désormais après son score aux élections européennes du 9 juin.

« J'ai appris ça après le match contre le Canada. On était tous un peu choqués, confiait l'attaquant de l'Inter Milan. [...] Comme l'a dit Ousmane (Dembélé), il faut voter, il faut dire à tout le monde d'aller voter et, en tant que citoyen, vous comme moi, il faut se battre au quotidien pour que ça ne se reproduise pas et que le RN ne passe pas. »

Jusque-là, les Bleus avaient balbutié un timide appel à se rendre aux urnes quand d'autres estimaient ne pas être devant les micros pour parler des questions brûlantes de l'actualité domestique. Aussi claire, nette et précise que soit la déclaration de Marcus Thuram, il serait réducteur de la rattacher exclusivement à son père, Lilian, champion du monde 1998, et dont la vie après le ballon aura été consacrée à se questionner sur l'esclavage, la colonisation, le racisme, et à engager sa parole publique contre la propagation des refrains rances.

Marcus Thuram n'a pas besoin de son père pour figurer en homme de son temps, comme au sein des Bleus, Mike Maignan ou Kylian Mbappé. Avec le capitaine de Didier Deschamps, le champion d'Italie 2024 entretient une longue relation depuis leur passage commun à l'institut national de formation de Clairefontaine au début de leur adolescence.

Le sens des responsabilités

Depuis plusieurs années, ils s'appellent quasi quotidiennement. La montée des populismes s'invite souvent au menu de la conversation alors qu'ils vivent chacun dans un pays où l'extrême droite cartonne. Ils parlent ensemble des violences policières, des attaques racistes visant régulièrement Vinicius Junior en Espagne avec son maillot du Real Madrid.

Le 31 mai 2020, à 22 ans, Marcus Thuram a sidéré l'Allemagne lors de la victoire du Borussia Mönchengladbach contre l'Union Berlin (4-1). Non pas pour son doublé dont une tête smashée mais pour sa « célébration » après. L'ancien Guingampais a laissé ses partenaires regagner le rond central pour poser le genou gauche à terre, la tête baissée. La reprise de la protestation de Colin Kaepernick pour toutes les victimes de bavures de la police. Six jours plus tôt, George Floyd avait été tué lors d'une arrestation très musclée à Minneapolis provoquant l'embrasement des États-Unis.

Dans un sport qui n'aime pas que l'on mélange football et politique, Thuram fils a mis son engagement au-dessus d'une possible sanction - des poursuites finalement abandonnées par la Fédération allemande. Il ne transige jamais dans ce domaine : « Plein de gens me suivent sur les réseaux sociaux, donc en tant qu'exemple, je suis obligé de faire passer certains messages. » Une attitude saluée par son entraîneur de l'époque, Marco Rose, désormais au RB Leipzig : « Marcus a tout résumé. C'était un message contre le racisme que nous soutenons tous. »

Dans l'Italie de Giorgia Meloni, présidente extrême droite du Conseil des ministres, l'ex-Sochalien a déjà pris la mesure du phénomène de rejet qui saisit une bonne partie de l'Europe : « Est-ce que c'est un problème pour moi directement ? Non, je suis un joueur de foot, les gens me reconnaissent, souffle-t-il. Mais ça l'est pour des personnes noires en Italie. »

Marcus Thuram attend maintenant le passage de son ami Kylian Mbappé, ce dimanche, en conférence de presse à Düsseldorf. Le capitaine ne va pas retenir ses coups et son indignation face à la flambée du parti lepéniste. Ce samedi, en marge d'une manifestation anti-RN, le député de la Somme François Ruffin a expliqué que le Nouveau Front populaire appartient à tous, citant dans la même phrase « Lena Situation, Squeezie et Marcus Thuram ». L'attaquant s'est fait un prénom dans le combat contre le racisme.

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dimanche 16 juin 2024 1297 mots, p. AUJM12,AUJM13,AUJM13,AUJM14
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16 juin 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Alerte aux agents de Moscou

Pots-de-vin, barbouzeries... Les scandales liés à des espions ou taupes russes se multiplient en Europe. Son leadership dans le soutien à l'Ukraine vaut à la France d'être particulièrement visée par le Kremlin. Une nouvelle loi vient d'être adoptée pour lutter contre les ingérences étrangères.

Robin Korda

L e message est apparu en ligne il y a quelques semaines. Sur le réseau Telegram, la chaîne Grey Zone presse ses abonnés français d'empêcher « le début d'une nouvelle guerre ». « Nous avons besoin de bases de données sur les militaires, sur les forces de l'ordre et les services de renseignement de la France », intime le texte. Qui ajoute : « Nous vous remercierons sous toutes les formes que vous souhaiterez »...

Corruption. Barbouzeries. Faux-semblants. Le conflit en Ukraine a ravivé, ces deux dernières années, les réseaux d'espionnage russes et leurs tentatives de « tamponnage », c'est-à-dire de recrutement, en langage d'initiés. Une atmosphère de guerre froide couve. « Les affaires reprennent, se frotte les mains l'historien du renseignement Rémi Kauffer. La guerre secrète avec les Russes est déclarée. »

Wagner, la vitrine

Les fidèles de la messagerie cryptée et de son univers trouble le savent : la page Grey Zone est affiliée au groupe Wagner. Feu Evgueni Prigojine a longtemps dirigé cette organisation paramilitaire russe. En août, un opportun crash d'avion a eu la peau de l'oligarque qui avait osé défier Vladimir Poutine. Les experts considèrent, depuis, son organisation comme une entité à part entière du ministère de la Défense russe. D'après la publication numérique spécialisée Intelligence Online, l'invitation circulant sur les réseaux sociaux serait en fait l'oeuvre du renseignement militaire moscovite, longtemps connu sous le nom de GRU. « C'est la culture du secret : on préfère toujours avancer masqué, souligne la journaliste Morgane Fert-Malka, à l'origine de ces informations. Si le contre-espionnage français réagit, le Kremlin peut toujours se défausser sur une milice privée. »

La marque Wagner, particulièrement présente dans l'invasion de l'Ukraine ou en Afrique, fait aussi office de vitrine. Ses admirateurs grouillent « dans les sphères patriotes, souverainistes, dans l'écosystème complotiste ou encore dans certains espaces d'extrême gauche, par antiaméricanisme surtout », détaille l'analyste géopolitique Louis Duclos. Dans un récent documentaire diffusé sur France 5, Georges Kuzmanovic, ex-conseiller de Jean-Luc Mélenchon, raconte une scène remontant à l'élection présidentielle de 2017. Un homme pose un brouilleur sur la table d'un restaurant aux murs épais du quartier Latin. Il propose d'offrir 500 000 € à l'équipe de l'Insoumis, aux positions jugées Kremlin-compatibles, pour « mener plus efficacement » sa campagne. Un attaché militaire à l'ambassade de Russie a lui-même recommandé ce mystérieux intermédiaire. Le fameux Sergueï Solomasov était en réalité un espion.

En début de semaine dernière, les sapeurs-pompiers font une étrange découverte dans le Val-d'Oise. À Roissy-en-France, le client d'un hôtel présente des brûlures importantes. Dans sa chambre, les secours tombent sur du matériel destinés à la fabrication d'engins explosifs. Le Parquet national antiterroriste a, depuis, mis en examen cet Ukraino-Russe de 26 ans. Originaire du Donbass, une région en partie prise par Moscou, le suspect aurait combattu pendant deux ans au sein de l'armée russe.

Lou Osborn, analyste chercheuse au sein du collectif AllEyesOnWagner, prévient : « Le renseignement russe cible beaucoup plus la France depuis quelques mois. » Et contre-attaque. La même semaine, Laurent Vinatier, 47 ans, est arrêté dans un restaurant moscovite. Ce Français, qui travaille pour une organisation suisse de médiation internationale réputée, est accusé de ne pas s'être enregistré comme « agent étranger », une contrainte administrative imposée aux ONG internationales. Le communiqué du tribunal prétend un temps qu'il recueillait des informations militaires, des allégations finalement non retenues contre lui.

Un tournant s'est opéré en 2022. Vladimir Poutine lance ses chars sur Kiev. La France prie 41 agents de l'ambassade russe de quitter l'Hexagone sur-le-champ. À l'été, ils sont 260 à avoir été expulsés de l'Union européenne, tous suspectés d'espionnage. Mais pas question pour Moscou d'abandonner la surveillance de ses adversaires... Fin mai 2024, le parquet fédéral belge diligente des perquisitions dans les bureaux du Parlement européen, à Bruxelles et à Strasbourg, ainsi qu'au domicile belge d'un assistant parlementaire français. Guillaume Pradoura a travaillé pour l'eurodéputé allemand d'extrême droite Maximilian Krah, accusé d'entretenir des liens avec des agents d'influence russes et chinois, et pour le Français Nicolas Bay (ex-RN et fraîchement exclu de Reconquête).

Un peu partout en Europe, les activités souterraines de Moscou disséminent leurs indices. En février 2023, Londres interpelle cinq Bulgares aux curieuses habitudes. Disposant de documents d'identité britanniques, croates, tchèques, grecs, italiens, espagnols et slovènes, ces trois hommes et ces deux femmes se font parfois passer pour des journalistes. Ils auraient coordonné depuis le Royaume-Uni des opérations pour le compte de Moscou.

Des recrutements sur... Leboncoin

En avril encore, l'Autriche met la main sur un ex-agent de ses propres services secrets. Egisto Ott est suspecté d'avoir collaboré pendant des années avec la Russie. La taupe de Moscou aurait notamment cherché à obtenir l'adresse personnelle de Christo Grozev. Une cible est depuis longtemps punaisée au dos de ce journaliste aux scoops embarrassants. Ceux, par exemple, concernant les empoisonnements au Novitchok, le poison terriblement toxique utilisé en 2018 par les tueurs de l'Est qui tentaient d'éliminer l'ex-agent Sergueï Skripal en Angleterre.

En France, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) alerte dès 2022 sur la présence d'espions russes sur... les sites de petites annonces, comme Leboncoin. En ligne, des agents de Moscou repèrent de jeunes actifs proposant des cours particuliers de maths. Ceux, par exemple, qui travaillent en tant qu'ingénieurs dans des secteurs stratégiques. Ces vrais-faux élèves à l'accent slave se montrent de plus en plus intrusifs. Ils paient de mieux en mieux, posent toujours plus de questions. Jusqu'à porter parfois sur des documents précis.

Les services français détectent une douzaine d'approches dans les premiers mois suivant le début de la guerre. L'intérêt de la Russie pour Paris, véritable carrefour international - avec ses institutions comme l'Unesco ou l'Unicef - réputé plus poreux que Londres ou Washington, est historique. En février, « l'Express » révèle que l'ancien directeur de l'hebdomadaire Philippe Grumbach a été l'un des principaux agents du KGB sous la V e République, travaillant pour Moscou de 1946 à 1981.

Bientôt le renfort d'énormes capteurs de données

En reprenant l'initiative du soutien à l'Ukraine, en début d'année, Emmanuel Macron ulcère le Kremlin. Ses agents multiplient les tentatives de déstabilisation, les actions coups de poing comme les manoeuvres d'influence sur les réseaux. Face à ces bravades, l'Assemblée nationale a adopté début juin une proposition de loi portant sur les ingérences en France. Le texte acte la création d'un registre pour les personnes agissant pour des puissances étrangères.

Il prévoit de publier un rapport tous les deux ans sur l'état de la menace et, surtout, de mettre au service du contre-espionnage d'énormes capteurs de données. L'antiterrorisme emploie déjà ces nouvelles technologies appelées « boîtes noires ». « On sait que les agents secrets obéissent à des protocoles. Tel service va exiger de son espion qu'il réserve un maximum de billets de train pour n'en utiliser qu'un et brouiller les pistes, illustre Sacha Houlié, le député Renaissance à l'origine du texte. Bien calibré, un algorithme peut tout à fait le repérer sur notre sol. »

Restera, toujours, le danger des « walk-in », les « entrées » spontanées dans les bâtiments diplomatiques. Le mois dernier, un ancien soldat était jugé en Allemagne. Arrêté en août 2023 dans la ville de Coblence, Thomas H. avait sauvegardé des fichiers informatiques et photographié des documents sur l'utilisation des munitions et de la technique aéronautique. L'officier avait déposé ce dossier sensible dans une boîte aux lettres du consulat russe de Bonn. Sans retour, il s'était dirigé vers l'ambassade russe, à Berlin, à qui il avait proposé ses services. À son procès, l'homme a tout avoué. Il avait peur d'une escalade nucléaire, voulait bien faire. Personne ne lui avait donné d'ordre. C'était quand même un traître.

Aujourd'hui en France
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dimanche 16 juin 2024 1124 mots, p. AUJM8
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16 juin 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Entre Macron et Attal, l'histoire secrète d'une quasi-rupture

Le Premier ministre n'a pas digéré de ne pas avoir été prévenu du plan du président concernant la dissolution. Leur relation s'est radicalement crispée. Enquête exclusive dans les coulisses.

Olivier Beaumont et Pauline Théveniaud

Le cliché, posté sur le compte Instagram de la photographe officielle de l'Élysée, est déjà entré dans la postérité. Il saisit un Gabriel Attal, bras croisés, visage fermé et regard noir, fixant Emmanuel Macron qui apparaît de dos. « Cette photo dit tout. On voit l'étonnement et la colère d'avoir été mis devant le fait accompli », juge un proche du chef de l'État. Et pour cause. La scène a eu lieu dimanche dernier, au soir des élections européennes.

Le président de la République vient d'annoncer qu'il va dissoudre l'Assemblée nationale. « Je vous suis », réagit du bout des lèvres le Premier ministre, entouré d'une poignée de piliers de la majorité et du gouvernement au salon des Ambassadeurs. Comme s'il acquiesçait. Comme s'il avait le choix...

En fait, il rumine. Le trentenaire a appris la nouvelle une heure avant seulement, à 18 h 30, par un coup de fil présidentiel alors qu'il se trouvait dans les jardins de Matignon, au pavillon de musique où il aime à travailler le week-end. Sa sidération est absolue. « Je vous remets ma démission. Ne faites pas ça », enjoint-il au téléphone.

Rien n'y fait. Emmanuel Macron a déjà pris sa décision. Pis, jamais, dans les heures et les jours qui ont précédé ce cataclysme politique, le Premier ministre n'a été consulté, ni même avisé. À aucun moment associé aux réflexions... Alors que le plan se dessinait doucement depuis quelques semaines dans la tête d'un chef de l'État « sous influence » - disent ses contempteurs - d'une poignée de conseillers et visiteurs du soir.

Dans le viseur, le conseiller « mémoire » Bruno Roger-Petit, l'ex-sénateur LR Pierre Charon, ancien porte-flingue de Nicolas Sarkozy. « Monsieur le président, ce n'est plus possible. Si vous ne voulez pas passer la main à Marine Le Pen en 2027, il faut dissoudre. Par ailleurs, tout le monde sait que ça va être horrible cet automne avec le budget », lui martèlent-ils au cours de ces soirées.

« Il n'y a jamais eu de cellule dormante »

Une bande où l'on retrouve aussi son conseiller spécial Jonathan Guémas, qui parfois se retrouve discrètement en dehors de l'Élysée, et même hors de Paris, sur les chemins de la Lanterne quand le président y séjourne, pour des dîners mi-amicaux, mi-politiques. « Ils jouent à House of Cards ! Mais on n'est pas dans une série ! » enrage un pro-Attal.

La dissolution, ils n'ont pas été les seuls à l'envisager. Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, plusieurs fois consulté dans les jours qui ont précédé le coup de tonnerre, n'était pas contre non plus... mais pas si vite. Alexis Kohler également s'était fait à l'idée, reprenant de plus en plus souvent à son compte ces mots du locataire de Beauvau : « La majorité a la maladie de Charcot. » « Il n'y a pas d'autre solution », avait jugé le secrétaire général de l'Élysée devant un visiteur, à quatre jours du vote, laissant penser que le choix était tranché.

À quel point l'influence de ce cénacle informel a-t-elle pesé dans le choix final ? « On me demande d'exposer des options, je les explore. Mais je ne suis pas un mauvais génie. Au bout du bout, c'est le président qui choisit et qui décide. Il n'y a jamais eu de cellule dormante », clame l'un de ces collaborateurs. Surtout, couper court à ces récits qui ont stupéfié et ulcéré tant de ministres et députés : c'est une demande du chef de l'État, accusé d'avoir joué « l'apprenti sorcier », qui lui-même depuis le G 7 a balayé « une narration farfelue ». Voire...

Un sentiment d'humiliation

Pour le Premier ministre, à l'incompréhension s'est en tout cas mêlé un sentiment d'humiliation. Comment lui, chef du gouvernement, a-t-il pu être si peu pris en considération, quand d'autres étaient avisés du scénario, le coécrivait ? Une blessure personnelle, aussi, alors qu'Attal a toujours dit qu'il devait « tout » à Emmanuel Macron. Certes, leur relation avait déjà connu des tensions. Mais cette dissolution, la façon dont elle a été amenée, décidée, marque un tournant.

Au point de claquer la porte de Matignon, pour redevenir un député parmi les députés en campagne, se démarquer de cette « folie » (un partisan, dixit) et s'éviter le risque d'être marqué au fer rouge de l'histoire par une passation de pouvoir dans la cour de Matignon avec le président du RN, Jordan Bardella ? Dans les vingt-quatre heures qui ont suivi la dissolution, le débat a fait rage au sein de l'entourage du Premier ministre. Ses équipes sont partagées. « À un moment, il faut assumer la rupture avec Macron », clame l'un d'eux. « Non », tranche un autre. Tandis qu'Attal passe ce jour d'après entre Matignon et le QG du parti, où ceux qui l'ont croisé l'ont trouvé « encore sonné », avec « une drôle de tête ».

En ce lundi de gueule de bois, il faut attendre la fin de journée pour qu'une explication finisse par avoir lieu entre les deux hommes, en tête à tête dans le bureau du président, à l'Élysée. Elle fut « franche », confirment les deux camps. L'occasion pour Attal de poser ses conditions. Et, même s'il soigne la forme, de mettre les pieds dans le plat sur l'impopularité de Macron : « Vous êtes le président, vous ne pouvez pas mener la campagne vous-même », argumente le Premier ministre, expliquant que sur le terrain sa figure est un repoussoir.

La page définitivement tournée le 7 juillet ?

Comme une manière de s'affranchir encore plus, le lendemain, en réunion de groupe des députés Renaissance à l'Assemblée, il revient sur cette décision « soudaine », « brutale ». Deux jours plus tard, sur France Inter, il annonce qu'un décret sera signé au 1 er juillet sur la réforme de l'Assurance chômage. La veille, en conférence de presse, le chef de l'État avait pourtant laissé entendre qu'une discussion n'était pas fermée après les législatives... « Pour Attal, c'est une façon de dire : Je t'emm... » traduit crûment un pilier de la majorité. Tandis que le chef de l'État, qui avait pourtant juré de rester en retrait, multiplie les incursions dans le débat public.

Gabriel Attal le sait, même dans le cas (fort peu probable) d'une victoire le 7 juillet, Matignon sera terminé pour lui. La fin d'une aventure. Une cassure avec le président. Et ce commentaire, cruel, d'un conseiller de l'exécutif présent mercredi à la conférence de presse d'Emmanuel Macron : « Si Bardella est à Matignon, peut-être qu'il s'entendra enfin avec un de ses Premiers ministres... »

Le Monde
élections législatives, samedi 15 juin 2024 1195 mots, p. 6
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14 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

La majorité et la peur d’un scrutin perdu d’avance

Inquiets, les ex-députés du camp présidentiel comptent sur leur ancrage territorial pour se faire réélire

Mariama Darame et Robin D’Angelo

Omniprésent dans cette campagne des législatives, malgré ses dires, Emmanuel Macron n’en oublie pas moins que ses troupes sont en première ligne. « La majorité (…) n’est pas simplement unie. Elle est en situation de conquête. Elle veut conquérir de nouvelles circonscriptions », a-t-il lancé devant un parterre de journalistes et de ministres lors de sa conférence de presse, mercredi 12 juin. L’optimisme présidentiel se vérifie-t-il ailleurs ?

Depuis le 9 juin, les députés macronistes oscillent entre sidération, amertume et « esprit de résistance » à la vue de l’affrontement électoral qui se dessine sous leurs yeux. Les voilà lancés dans les affres de la dissolution déclenchée par le chef de l’Etat, face à deux blocs plus ou moins consolidés, le Rassemblement national (RN), auquel se sont ralliés Eric Ciotti, le président des Républicains, et quelques élus de droite, et le Nouveau Front populaire à gauche.

« Récit faible »

Pour le maître de conférences en droit public à l’université Panthéon-Assas Benjamin Morel, « deux mises en récit sont en train de se construire dans cette campagne ». « D’un côté, celle de Jordan Bardella et d’un RN qui n’a jamais exercé le pouvoir, et qui est poussé par l’envie d’une partie de la population de voir ce que cela peut donner. De l’autre, le récit que, peut-être, M. Macron espérait incarner et que lui a déjà ravi la gauche, celui de la mobilisation contre l’extrême droite. Et entre ces deux récits, les centres sont aujourd’hui en difficulté. Le discours porté sur les extrêmes équivalents et dangereux, adressé à la France du patrimoine, apparaît comme un récit faible par rapport aux deux autres. »

Dans sa circonscription des Yvelines, l’ex-vice-présidente du groupe Renaissance, Nadia Hai, ne dit pas autre chose en campagne pour sa réélection : « L’enjeu, c’est nous ou les extrêmes, nous ou le bazar en France. »Dans l’Hérault, où le RN est arrivé en tête aux européennes, distançant de 23 points Renaissance, le discours se veut moins bravache. « Aujourd’hui, nous sommes acculés dans ce combat, sur le bord du tatami, avec peu de force à récupérer. Mais si on ne gagne pas, on n’existera plus », estime Patrick Vignal, élu sortant de la 9e circonscription.

Certains refusent ainsi de « payer les pots cassés ». L’ex-député des Hautes-Alpes Joël Giraud a invoqué un désaccord profond avec le choix de la dissolution et a annoncé quitter la vie politique. Pour des raisons plus personnelles, l’ex-ministre du travail Olivier Dussopt, redevenu député Renaissance de l’Ardèche en janvier, a décidé de ne pas se représenter. Tout comme l’ancien président de la commission des affaires étrangères, Jean-Louis Bourlanges, élu MoDem des Hauts-de-Seine. En tout, une quinzaine de députés de la majorité a fait le choix de ne pas briguer un nouveau mandat.

Réunis dans leur siège parisien, lundi 10 juin, les 51 députés du MoDem se livrent à une séance de thérapie collective pour absorber « le choc » et la « violence » de l’annonce de la veille : comment Emmanuel Macron a-t-il pu jouer sur « un coup de dé » leurs deux ans de mandat, pendant lesquels ils ont « tenu la baraque » pour « sauver » la majorité, quitte à « mettre leurs convictions de côté » ?

L’ancien député Philippe Bolo, élu dans le Maine-et-Loire, laissait entendre, lundi, qu’il ne se représenterait pas. « Je ne trouve plus de sens à tout ça », expliquait alors à ses compagnons l’ingénieur agronome de profession. Il a finalement décidé de briguer un nouveau mandat, sa circonscription étant l’une des rares à demeurer favorable au MoDem.

François Bayrou livre une analyse froide. Sans chercher à défendre le chef de l’Etat, le président du parti indique à ses élus qu’ils n’ont pas d’autre choix que d’aller de l’avant et partir en campagne. Certains savent qu’ils n’ont aucune chance. Même l’héritier désigné, le ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, pourrait perdre la 1re circonscription du Loir-et-Cher, où la liste du camp présidentiel est arrivée derrière le RN aux européennes. La ministre déléguée chargée de l’enfance, de la jeunesse et des familles, Sarah El Haïry, n’est guère mieux lotie dans la 5e circonscription de Loire-Atlantique, où elle est élue depuis 2017.

D’autres figures du camp macroniste sont en position d’extrême vulnérabilité. A Paris, l’ex-ministre des transports Clément Beaune, ou le ministre de la fonction publique, Stanislas Guerini, qui ont gagné sur un fil face à la gauche en 2022, pourraient pâtir d’un duel avec un candidat du Nouveau Front populaire. « Je vais me retrouver dans un face-à-face avec le bloc de gauche », se désespère le député sortant des Français établis hors de France Pieyre-Alexandre Anglade. Il a calculé que ce dernier a atteint 48 % aux européennes, contre 22 % pour la liste de la majorité. « Mieux vaut être confronté à l’extrême droite en réalité. »

« Dynamique locale »

Conscients du risque de disparition dès le premier tour d’une élection au scrutin majoritaire, les députés aspirants n’ont pas attendu leur investiture pour se lancer.

Mais la majorité des élus sortants choisissent de ne pas faire figurer les logos de leur formation sur leurs tracts ou leurs affiches. Et surtout, leurs visages s’affichent en grand, sans celui de M. Macron. De son côté, Horizons, le parti de l’ancien premier ministre Edouard Philippe, avance en cavalier seul, revendiquant une plus grande liberté pour défendre un programme de droite classique. Subsistent quelques infatigables admirateurs du chef de l’Etat, comme Pieyre-Alexandre Anglade, qui apposera le visage de celui-ci sur son affiche. Le message a été entendu. « C’est le premier ministre [Gabriel Attal] qui va porter cette campagne avec les responsables de la majorité », a fait savoir le locataire de l’Elysée, mercredi.

Chez Renaissance, on s’en remet désormais à Gabriel Attal et à sa popularité pour apparaître sur les tracts, les affiches ou en déplacement. « Emmanuel Macron ne peut pas incarner l’avenir puisque son mandat s’arrête en 2027, donc on a aussi besoin de se projeter », appuie Mme Hai. « Au bout de sept ans de mandat, le président de la République cristallise sur lui un certain nombre de mécontentements. Moi, je n’y peux rien, je le vois, je le vis, je le sais, mais c’est ainsi, on n’y changera rien et certainement pas en trois semaines », expose l’ex-députée Renaissance du Rhône Anne Brugnera, qui mise sur sa « dynamique locale ».

Elle est loin d’être la seule à vouloir défendre un ancrage territorial dans ces législatives pour échapper aux forces centrifuges, qui opèrent sur le plan national. « On peut se dire que sur nos noms, on peut faire plus que ce qu’a fait la liste de Valérie Hayer aux européennes[14,6 %] , c’est possible, on verra bien », lançait, lundi, Sylvain Maillard, l’ex-président du groupe Renaissance, élu de Paris. Ludovic Mendes, député Renaissance sortant de Moselle, martèle lui aussi qu’il fera campagne « sur[s] on nom,s ur[s] on bilan ».

Le Monde
élections législatives, samedi 15 juin 2024 883 mots, p. 5
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13 juin 2024 - Le Monde (site web)

A Paris, la majorité d’Anne Hidalgo en difficulté

Dans la capitale, Emmanuel Grégoire et Lamia El Aaraje, deux têtes d’affiche du PS, se présentent dans la même circonscription

Laurent Telo

Le Nouveau Front populaire est acté, mais est-il pour autant immédiatement applicable à Paris ? Pour l’instant, rien n’est certain. Vendredi 14 juin au matin, Anne Hidalgo ne s’était toujours pas officiellement exprimée sur sa volonté, ou non, de participer au Nouveau Front populaire.La situation dans la 7e circonscription – elle inclut une partie de Paris Centre, des 11e et 12e arrondissements –, est symptomatique de la confusion et des tensions à gauche.

Dans un tweet posté mercredi 12 juin, Clément Beaune, député (Renaissance) sortant et candidat à sa réélection dans cette circonscription, résume, à sa manière, la situation : « La gestion de Paris par Anne Hidalgo est tellement exemplaire que deux élus de son équipe se disputent une place contre moi aux élections législatives. » En 2022, l’ancien ministre des transports a été élu de justesse (50,73 % des voix) face à une candidate La France insoumise (LFI).

Effectivement, pendant que les états-majors des partis de gauche négociaient le Nouveau Front populaire pour les élections législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet, Emmanuel Grégoire et Lamia El Aaraje, tous les deux membres du Parti socialiste (PS), ont, à quelques heures d’écart, annoncé leur candidature dans la même circonscription, qui devrait, cette fois, échoir au PS. Emmanuel Grégoire est le premier adjoint d’Anne Hidalgo et candidat déclaré à sa succession en 2026. Aux législatives, il veut se présenter sous la bannière du Nouveau Front populaire, car, « face au danger d’un gouvernement d’extrême droite, le sursaut est impératif », estime-t-il, dans un communiqué. Il bénéficie du soutien implicite d’Olivier Faure, premier secrétaire du PS.

De son côté, Lamia El Aaraje, adjointe à la Mairie de Paris chargée de l’accessibilité universelle et des personnes en situation de handicap, bénéficie du soutien implicite d’Anne Hidalgo, dont elle est très proche. Egalement candidate putative à la Mairie de Paris, et pas du tout favorable, comme Mme Hidalgo, à une alliance avec LFI, elle a adressé un message aux membres du bureau fédéral du PS : « J’ai décidé d’être candidate au cœur de Paris face à Clément Beaune et à ceux qui ont provoqué le chaos dans le pays. Je prends ainsi mes responsabilités(…) pour diriger cette campagne décisive. »

Elue du 20e arrondissement, Mme El Aaraje est l’ex-députée de la 15e circonscription de la capitale, où elle a été battue, en socialiste dissidente de la Nupes, par l’« insoumise » Danielle Simonnet lors des législatives de 2022. Ce duel entre deux membres éminents de l’exécutif parisien est aussi une résurgence de l’opposition entre Anne Hidalgo et Olivier Faure, qui trouve son origine dans la dernière campagne présidentielle (1,75 % pour Anne Hidalgo). Toujours campés sur des lignes opposées, Olivier Faure est l’un des artisans du Nouveau Front populaire, tandis qu’Anne Hidalgo exècre toujours le populisme « insoumis ».

En l’espèce, maintenant que l’union est scellée, quels seront les arbitrages de la maire de Paris ? Ses relations avec Emmanuel Grégoire sont devenues particulièrement tendues, ces derniers mois, depuis qu’elle fait durer le suspense sur son éventuelle candidature à un troisième mandat parisien et renâcle à adouber son premier adjoint. « Anne Hidalgo et moi sommes d’accord sur l’essentiel. Je l’ai évidemment informée de ma décision », a précisé M. Grégoire dans Le Parisien, jeudi 13 juin.

Guerre interne

Selon nos informations, depuis l’annonce de M. Grégoire, Mme Hidalgo a mis la pression sur les maires d’arrondissement et les élus socialistes pour qu’ils ne le soutiennent pas. Jusqu’où ira la rupture ? Anne Hidalgo ira-t-elle jusqu’à débarquer son premier adjoint avant même les élections législatives ? C’est une hypothèse que refuse de commenter l’entourage de M. Grégoire, qui attend la décision finale du conseil national du PS.

Selon les dernières tendances, celui-ci devrait investir le premier adjoint. Si Emmanuel Grégoire est élu député Nouveau Front populaire, un mandat qu’il n’a jamais exercé, il quittera de lui-même son poste de premier adjoint, laissant le champ un peu plus libre à une candidature d’Anne Hidalgo pour un nouveau mandat.

En attendant, cette guerre interne peut faire exploser la majorité municipale si les socialistes ne s’entendent pas. Communistes, écologistes et même certains membres du PS ne comprendraient pas une dissidence d’Anne Hidalgo. « L’heure est à la responsabilité, je suis un peu atterrée par ces petites tambouilles », assène Fatoumata Koné, cheffe de file des écologistes parisiens. « J’espère que tout le monde va atterrir. L’enjeu, maintenant, c’est de faire campagne et de battre le Rassemblement national et la majorité présidentielle. »

Depuis le début des négociations interpartis, le silence d’Anne Hidalgo pose problème à Mme Koné, qui prévient : « Au vu de nos engagements, on ne suivra pas une autre ligne que celle du Nouveau Front populaire. Mme Hidalgo n’a pas d’autre choix que de nous suivre. Je n’ai aucun doute que la maire de Paris le fera.Si [le président du Rassemblement national] Jordan Bardella arrivait à Matignon, Paris devra être une terre d’accueil et d’asile politique pour toutes et tous. »

Libération
samedi 15 juin 2024 2192 mots, p. 2,3,4

événement

GAUCHE Du Lot à la Drôme, «un joyeux mélange de rouge, de rose, de vert»

Par Solange de Fréminville (à La Grand-Combe), Stéphane Thépot (à Figeac), Anaïs Moran (à Die) et Damien Dole (à Gennevilliers)

Malgré l'écrasante vague d'extrême droite aux européennes, des villes ont préféré choisir les listes écologiste, insoumise, socialiste et communiste. Maillage associatif fort, histoire militante «Libé» est allé dans ces territoires résolument ancrés à gauche.

E

t si la gauche pouvait y croire ? Après une élection européenne en mode puzzle - quatre listes - et une campagne très tendue,

voilà socialistes, communistes, insoumis et écologistes de nouveaux unis pour ces législatives dans un Nouveau Front populaire grand format (lire page 4), alimenté de forces syndicales et associatives qui appellent à manifester partout en France ce samedi. Si 93 % des communes ont vu le Rassemblement national (RN) arriver en tête le 9 juin, d'autres ont porté la gauche en première position. Libé est parti s'intéresser à

celles qui résistent à la vague. A La Grand-Combe, «il y a toujours des voisins pour filer un coup de main» Jouer collectif : une tradition qui se perpétue à La Grand-Combe, ancienne cité minière du Gard transformée en ville de 5 000 habitants, réputée pour son marché de producteurs, ses logements pas chers, sa dense forêt cévenole et son vote

rose-rouge depuis les années 30, à quelques exceptions. Aux européennes du 9 juin, le PCF est arrivé largement en tête (29 %) suivi du PS (19 %) et de LFI (15 %), soit deux tiers des suffrages pour la gauche. Le RN, lui, a recueilli 22 % des voix, nettement en dessous du niveau national.

Source de cet ancrage, «la solidarité» qui unissait les mineurs et a perduré malgré les bouleversements sociaux, selon Sandra, travailleuse sociale croisée au marché, mercredi, qui reloge des gens en galère. «Pour ceux que j'ai recasés ici, il y a toujours des voisins pour filer un coup de main, trouver le GARD

HÉRAULT

Mer Méditerranée

frigo qui manque » raconte la quadra. «Il y a 77 associations, on y consacre une part importante du budget municipal», abonde la maire communiste, Laurence Baldit. Un vivier qui irrigue cette commune déshéritée et vieillissante, ravagée par le chômage depuis la fermeture de la dernière

10

mine voisine en 1985 et qui pourtant a gardé le cap à gauche. La municipalité, dotée de 35 % de logements sociaux, se bat pour que son territoire ne soit pas oublié. A son actif, un centre de santé ouvert en 2018, le maintien d'un quartier de la politique de la ville menacé de disparition ou l'un des 19 établissements pour l'insertion dans l'emploi de l'Hexagone. L'internat éducatif

d'allure militaire, qui emploie une cinquantaine de salariés pour près de 150 jeunes inscrits, complète un maillage de huit établissements scolaires publics et privés.

C'est aussi tout un réseau de militants communistes et socialistes qui animent la localité. L'âme de cette vie politique locale ? Patrick Malavieille, longtemps maire et député de la ville, aujourd'hui vice-président

du département. Figure charismatique, il était présent sur la liste PCF aux européennes et a fait du marché du samedi «sa permanence, pour discuter avec les gens», racontet-il au téléphone. «On a un conseiller départemental qui vaut de l'or, un gars valable, intelligent, ouvert à tout le monde», admire André, 84 ans.

ARDÈCHE

Grand-Combe

Nîmes

RHÔNE

BOUCHES

DU

km

Sur cette terre ouvrière qui a recruté pour la mine Italiens, Polonais, Espagnols ou Maghrébins, la municipalité a accueilli ces dernières années des réfugiés kosovars, des exilées syriennes et des familles ukrainiennes. «On me disait : tu vas perdre les élections», confie l'ancien maire, heureux de montrer que «cela n'a pas perturbé la population». Car, assure-t-il, «la question migratoire est montée en épingle, c'est un faux problème». A Figeac, «on peut être de gauche sans être schizophrène» Sous les tilleuls en fleurs de la colline du Puy, un parfum de «force tranquille» flotte au-dessus de Figeac. Le panorama offert depuis l'église et l'ancien collège sur la petite sous-préfecture du Lot (10 000 habitants) est politiquement apaisant. Ici, la liste conduite par Jordan Bardella a culminé à 20 % des 3 747 électeurs qui se sont rendus dans les bureaux de vote dimanche. En face, les listes de gauche pèsent encore plus de 40 % dans

les urnes. L'extrême droite monte sans gagner cette oasis urbaine à la campagne. Le maire, André Mellinger (PS), se déclare relativement confiant pour le prochain scrutin, même s'il avoue se «sentir mal au plan national» depuis l'annonce de la dissolution de l'Assemblée. A Figeac, la liste menée par Raphaël Glucksmann a viré en tête avec 846 voix (23 %). Le maire affecte de ne pas prêter attention aux étatsmajors parisiens qui échafaudent des candidatures uniques sous l'étiquette Nouveau Front populaire. Il préfère filer à Angers pour le congrès des Sites et cités remarquables de France. Figeac a décroché le label «ville d'art et d'histoire» en rénovant patiemment ses maisons médiévales depuis la fin des années 80. Au-delà des flots de touristes qui se pressent dans le centre historique, la ville a surtout décollé avec la création de Figeac Aéro en 1989. Invisible dans le paysage de carte postale, le soustraitant aéronautique revendique 3 000 salariés dans le monde et a fait son entrée en Bourse. Les ateliers de cette Mecanic Vallée ont servi de pépinières à d'éphémères cadres macronistes. Ingénieure aéronautique et députée sortante, la macroniste Huguette Tiegna l'a miraculeusement emporté en 2022 à la faveur d'une triangulaire entre un candidat Nupes et un socialiste dissident. Celle qui travaillait dans une start-up sait que le

DORDOGNE

Cahors

TARNET

10

risque pour elle vient de la gauche, pas de la droite.

«Elle représente le besoin de sang neuf dans le personnel politique local», analyse Patricia Gontier, suppléante LFI lors du dernier scrutin législatif. Tête d'une liste «citoyenneARDÈCHE

Die

GARD

VAUCLUSE

20

CORRÈZE

CANTAL

Figeac

» aux dernières municipales, Patricia Gontier ne se considère pas dans «l'opposition» à André Mellinger. Elle se définit comme «minoritaire». Le maire abonde : «On peut être de gauche sans être schizophrène.» Dans le bassin, les chefs d'entreprise et la chambre de commerce et d'industrie se plaignent de ne pas trouver de main-d'oeuvre qualifiée. Figeac aurait déjà atteint le graal du «plein-emploi». Pas de quoi nourrir les rancoeurs traditionnellement exploitées par l'extrême droite. Le responsable lotois du parti de Marine Le Pen revendique 500 adhérents dans le département. A Die, «une tradition d'ouverture d'esprit et un sens de l'accueil» Si Die est un présage, le peuple de gauche aura envie d'y croire. Dominée par les massifs du Vercors, la sous-préfecture de la Drôme, 5 000 habitants, a voté à 60 % pour

AVEYRON

la gauche aux européennes. Hissant, dans le trio de tête, les listes écologiste (19 % des suffrages), insoumise (18,7 %) et socialiste (18,1 %). Et reléguant le RN à la quatrième place, avec un score moitié moins important que la moyenne nationale (15 %).

Depuis plus de soixante-dix ans, la mairie de Die a quasi exclusivement été tenue par des communistes ou des socialistes. Enserrée par ses remparts, la rivière de la Drôme, les coteaux de vignes et des champs de lavande, Die a des allures de bullerefuge pour la gauche. D'aucuns rappellent que la commune fut une place protestante lors de la Réforme. «C'est une tradition, ici, d'avoir une

ouverture d'esprit et un sens de l'accueil», glisse Olivier Royer, directeur de l'espace social et culturel du Diois. D'autres invoquent la Résistance dans le maquis du Vercors ou bien le «retour à la terre» des postsoixante-huitards pour expliquer ce terreau de gauche. «Notre commune est un joyeux mélange de rouge, de rose, de vert, avec une forte tradition historique pour l'alternatif et les pas de côté, décrit Eric Sicard, ostéopathe à Die depuis près de trente ans et adjoint à la municipalité. Je crois que cette tradition se perpétue parce que, d'années en années, les néoruraux quittent les villes, attirés par le militantisme et le mode de vie qui règnent par chez nous.» Tout n'est pas parfait. Il n'y a plus de services de trésorerie à Die, plus de tribunal d'instance, plus de tribunal de commerce. Plus de maternité malgré une lutte acharnée des habitants et des élus durant trente ans. L'hôpital ne fait plus de chirurgie. En quinze ans, la population a grossi d'environ 15 %, entraînant une hausse significative du prix au m² (plus de 2 000 euros en moyenne). Certains doivent emménager plus loin. Die souffre aussi de précarité. D'après les données récoltées par les équipes du centre social auprès de la caisse d'allocation familiale, 40 % des habitants vivent au sein d'un ménage à «bas revenus», avec un peu plus de 1 000 euros nets mensuels pour chaque membre du foyer.

ISÈRE

HAUTES ALPES

La force de la ville, ce sont ses associations, très nombreuses. Elles permettent de pallier en partie les négligences de l'Etat, de ne pas faire basculer certaines fragilités dans l'exaspération et la tentation de l'extrême droite. La municipalité subventionne une centaine de structures. «Ce maillage associatif est une force, insiste la maire Isabelle Bizouard,

65 ans, encartée PS jusque dans les années 90. On investit beaucoup dessus, car il permet de mettre du liant, du mouvement.» La ville est constellée de lieux solidaires et d'ateliers d'insertion sociale. Il y a aussi un théâtre, une médiathèque, un cinéma d'art et d'essai.

«On ne s'ennuie jamais, ça lance des projets culturels en veux-tu en voilà, témoigne Franck (1), récemment employé par la communauté de communes. D'une Suite page 4

Suite de la page 3

certaine manière, ça empêche les gens d'être scotchés devant leur télé et biberonnés par CNews, si jamais ils ne sont pas déjà en train de crapahuter dans la montagne pour changer d'air ! » A Gennevilliers, «le rejet du deux poids deux mesures» A Gennevilliers, la place Jean-Grandel est à peine dérangée par quelques travailleurs qui vont déjeuner ou un gars en maillot de foot et lunettes de soleil sur la tête qui braille de temps à autre. Même les rames

vétustes du tramway francilien filent sans bruit. Sur une terrasse, trois insoumis nous attendent pour répondre à cette question : comment expliquer les 52,8 % de la liste LFI aux européennes, 40 points devant celle de Jordan Bardella ?

«Une partie du succès de LFI, c'est qu'on donne une image politique différente. Pour beaucoup, c'était chiant, notamment dans les quartiers populaires», commence Thierry Moulin, retraité du secteur de la com. «On prend en compte les choses de manière vraiment radicale par rapport aux réalités de vécus des gens, ça compte», poursuit Claire Fiquet, ex-cadre dans l'animation. Ils parlent du programme, des affiches

collées la nuit, des tractages devant les écoles ou dans les quartiers populaires. De Jean-Luc Mélenchon aussi. Louis Aloisio, retraité de l'éducation nationale : «Il est peut-être clivant chez certains mais ici, les gens se reconnaissent en lui. Même si on peut perdre une personne ou deux, qui nous le disent quand on distribue des tracts, on en gagne énormément dans les quar-

tiers populaires.» La situation de Gennevilliers (doté de 70 % de logements sociaux) est loin d'être un cas particulier : parmi les dix villes où LFI a fait ses meilleurs scores en métropole, neuf sont des communes populaires

VALD'OISE

Nanterre

de la banlieue de Paris. Mais ces résultats ne sont que dans la continuité des scores du parti à la présidentielle de 2022.

HAUTSDESEINE

YVELINES

ESSONNE

3

Près de la mairie, un Caddie bleu est échoué au pied d'un panneau d'affichage. Les listes de Manon Aubry, Léon Deffontaines ou de la scission du NPA trônent aux côtés de posters de la CGT ou sur la Palestine. Le maire, Patrice Leclerc, nous attend dans

Gennevilliers

PARIS

son bureau. «Il n'y a pas un signe d'égalité entre l'origine et le sens du vote. Et les candidats qui se présentent comme musulmans font de très petits scores», tranche-t-il. On l'interroge sur le poids qu'a pu avoir la question palestinienne. «C'était le pari fou de Mélenchon, et qu'il a réussi, il faut le reconnaître, dit le membre d'Alternative communiste. A travers cette lutte pour la Palestine, il y a aussi le rejet du deux poids deux mesures en France et à travers le monde, ainsi que des discriminations.» Comment explique-t-il que l'extrême droite soit aux abois ici ? «Les couches populaires et moyennes de nos villes et quartiers ont gardé de

VALDE MARNE

forts réseaux d'entraide mais il y a aussi à Gennevilliers une tradition de lutte et de mobilisations, qui permettent à chacun de s'interroger sur les raisons profondes des problèmes, avance Patrice Leclerc. Nous travaillons aussi sur la fierté et la dignité des habitants des milieux populaires, car la haine de soi amène à la haine des autres très rapidement. Pour passer au vote RN, il y a très majoritairement du racisme. Avant de remonter cela, ces gens vont devoir faire l'expérience d'actions collectives. Et de comprendre que leurs problèmes, ce n'est pas à cause des

gens dans leur origine mais du capital.» Il sourit : «Le vote est un acte individuel mais l'homme est un animal social, donc quand ça bouge autour de lui, cela le fait bouger aussi.»? (1) Le prénom a été modifié.

Le Monde
élections législatives, samedi 15 juin 2024 1337 mots, p. 8
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14 juin 2024 - Le Monde (site web)

Comment le RN écrit le récit de son empêchement

Le parti d’extrême droite prépare le terrain à l’abandon de certaines mesures en cas de victoire

Clément Guillou et Corentin Lesueur

Le Rassemblement national (RN) présentera-t-il son programme de gouvernement avant les élections législatives ? La chose n’est pas arrêtée, même si plusieurs hauts responsables du parti poussent en faveur d’une forme de discours de politique générale de Jordan Bardella, détaillant le financement des mesures prévues. Pour l’heure, l’extrême droite a paré à l’urgence : une profession de foi, présentée jeudi 13 juin par Le Figaro , est partie à l’imprimerie. Y figurent huit points-clés, pour certains des mesures concrètes, pour d’autres des intentions plus floues. La formation d’extrême droite y parle pouvoir d’achat, sécurité, immigration et santé – nul mot sur l’environnement, l’éducation ou les retraites.

Ce dernier point a fait l’objet de débats en interne. Et reflète l’approche du parti dans cette campagne éclair : « Nous tenons un discours de prudence pour rassurer, notamment les marchés, assume l’ex-député de la Somme Jean-Philippe Tanguy, qui fait figure de possible ministre de l’économie de Jordan Bardella. Ils ne laisseront pas le RN faire dériver les comptes, à l’inverse de ce qui est accordé à Emmanuel Macron. Nos premiers actes budgétaires seront sans déficit supplémentaire. »

Alors que la conquête du pouvoir devient palpable, le RN semble déjà préparer le terrain à l’abandon de certaines mesures. Jordan Bardella a ainsi annoncé, mardi, le report de l’application de la réforme des retraites version lepéniste, martelée durant la lutte contre la réforme d’Emmanuel Macron, en 2023. Le parti continue d’assurer que la réforme ne rapporte rien à l’Etat, mais remet son abrogation au deuxième temps d’un futur mandat.

Selon les informations du Monde, d’autres mesures ne figureraient pas au premier budget d’un gouvernement RN : la suppression de la TVA sur 100 produits de première nécessité, l’exonération d’impôts sur le revenu des moins de 30 ans, une plus franche exonération de droits de succession. A cela, Jordan Bardella donne une explication qui ressemble à celle de beaucoup de premiers ministres avant lui : « La situation économique dont nous allons hériter est(…) compliquée.(…) Je serai amené à faire des choix. »

A ses proches, Marine Le Pen raconte que le président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici, en personne, lui a vivement conseillé de « soulever le capot »si elle prenait un jour les rênes du pays. C’est donc ce qu’elle ferait : un audit des comptes publics serait réclamé à l’inspection générale des finances et à la Cour des comptes. « Cela n’a jamais été fait », a dit Jordan Bardella, mardi, sur France 2 – il s’agit en réalité d’un grand classique en cas d’alternance. Le principe étant d’accuser ses prédécesseurs d’avoir caché des cadavres dans les placards de Bercy, et de relever les prévisions de déficit, afin de justifier des renoncements au programme ou de nouveaux impôts.

Aux cadres du mouvement, les dirigeants parlent désormais d’une rigueur nécessaire et d’efforts à fournir, équitablement répartis. Le RN ne s’accroche, pour l’instant, qu’à une seule mesure très coûteuse, estimant qu’elle est un motif déterminant du vote en sa faveur et relève du « contrat moral » avec l’électeur : la baisse de la TVA à 5,5 % sur le gaz, le fioul et les carburants. Le parti la chiffre à 12 milliards d’euros et Bercy à 16,8 milliards. Elle figurerait dans un budget rectificatif à adopter en juillet. Combien de recettes en face ? Plusieurs pistes sont envisagées. La principale est explosive : il s’agit de la niche fiscale des armateurs, l’une des plus coûteuses pour l’Etat, qui bénéficie surtout au groupe CMA CGM et à son patron, Rodolphe Saadé, par ailleurs propriétaire de presse.

Pas de « double frontière »

« On n’a pas la main sur Bercy. Donc, on verra ce que l’on peut faire. Mais on assume nos mesures », dit Renaud Labaye, bras droit de Marine Le Pen à l’Assemblée nationale. Selon lui, après une première année de législature, qui sera consacrée à ces mesures d’urgence, le parti pourra décliner le reste de son programme en fonction de ses marges de manœuvre. L’exonération de cotisations patronales sur les augmentations de salaire jusqu’à 10 %, autre dispositif phare du logiciel lepéniste critiquée par les économistes, pourrait ainsi intégrer le budget 2025. Mais uniquement à l’issue d’une conférence sociale, que l’extrême droite convoquerait dès la rentrée 2024. Parmi les sujets que le RN mettrait sur la table : le devenir du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi.

Prétextant une dégradation financière « cachée » par l’actuel gouvernement, les cadres du RN préviennent qu’ils raboteront une partie des promesses inscrites dans leur programme de référence, celui de Marine Le Pen lors de la présidentielle 2022. « On ne pourra pas arriver et raser gratis, contrairement à ce que des gens pensent. Si la situation est dégradée comme on le craint, nous devrons gouverner à budget constant », répète Roger Chudeau. L’ex-député du Loir-et-Cher et ancien inspecteur général de l’éducation nationale annonce avoir remisé la revalorisation de la grille indiciaire des enseignants de 3 % par an. L’augmentation serait désormais « conditionnée », « forfaitaire » et renvoyée à la tenue d’une « convention nationale de la fonction d’enseignant au XXIe siècle ».

Outre l’état des comptes publics, le RN brandit déjà, auprès de l’opinion, les « contraintes institutionnelles » qui obéreraient son action. En période de cohabitation, l’ancien Front national devrait ronger son frein en matière d’immigration. « Priorité nationale » dans l’accès au logement, à l’emploi et aux prestations sociales ; abolition du droit du sol ; quasi-suppression du regroupement familial ; restriction du droit d’asile : le parti a préparé un projet de loi à soumettre par référendum pour entériner des mesures aujourd’hui contraires à la Constitution. La procédure choisie, l’article 11 de la Constitution, remise en cause par de nombreux juristes, requiert l’initiative du président de la République.

Impossible aussi pour le RN d’envisager sa « double frontière », martelée par Jordan Bardella lors de la campagne des européennes. Interrogée par Le Monde, début juin, sur ce dispositif restreignant la libre circulation dans l’espace Schengen aux citoyens européens, Marine Le Pen avait conditionné son application à une révision des traités européens, qu’elle souhaite promouvoir en cas d’accession à l’Elysée. Pas avant 2027.

D’ici là, Renaud Labaye limite l’agenda sur l’immigration à une promesse formulée par tous les derniers gouvernements (exécuter les obligations de quitter le territoire français), une loi complétant celle promulguée par le chef de l’Etat (limiter les dérogations à l’expulsion) et un « symbole »(réclamer la dénonciation de l’accord franco-algérien de 1968).

Le RN n’a pas encore la majorité à l’Assemblée nationale – et Matignon – qu’il écrit donc le récit d’un empêchement maximum pratiqué à son encontre par Emmanuel Macron, dans l’exercice des pouvoirs propres du chef de l’Etat, en France et au-delà. Ancien député de Gironde et référent du RN sur les questions agricoles, Grégoire de Fournas ajourne, faute d’accession au Conseil européen, où siège le président, plusieurs engagements formulés à l’adresse des exploitants, dont la sortie de l’agriculture des accords de libre-échange conclus par l’UE ou la réforme du marché unique. Il ne compte pas plus instaurer rapidement de « prix planchers » sur les produits agricoles, proposition historique du RN pour protéger le revenu des agriculteurs : aucun obstacle « institutionnel », cette fois, juste la considération que l’actuelle législation est « suffisante ».

Le programme n’est pas encore annoncé qu’il contient nombre d’abandons. Une chose est sûre, la suppression de la double nationalité n’y figurera pas. L’ex-député du Nord Sébastien Chenu l’a pourtant défendue, jeudi, sur le plateau de « Touche pas à mon poste ! ». Mais Marine Le Pen y a renoncé depuis 2022.

Le Monde
élections législatives, samedi 15 juin 2024 2267 mots, p. 4,5
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14 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Récit

A gauche, une alliance et un programme

PS, LFI, EELV et PCF ont acté une répartition des circonscriptions pour le Nouveau Front populaire

Julie Carriat et Sandrine Cassini

Quatre jours auront suffi pour parvenir à un accord à gauche autour d’un Nouveau Front populaire, jeudi 13 juin. Ce furent des négociations au pas de course, contraintes par l’échéance du dépôt des listes, dimanche 16 juin, et par la gravité des circonstances face à une extrême droite triomphante. « Nous avons réussi. Une page de l’histoire de France s’écrit », s’est réjoui le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), Olivier Faure, alors que le leader « insoumis », Jean-Luc Mélenchon, saluait sur son blog « un événement politique considérable en France ».

Contrairement à la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) de 2022, ce « front populaire » a reçu, quelques minutes après sa naissance, le soutien de l’ancien président socialiste François Hollande. « Je n’en connais pas le détail, mais, pour moi, ce qui est essentiel, c’est que l’union ait pu se faire. J’ai des divergences que l’on connaît, mais il y a un moment, on va au-delà des divergences, on va à l’essentiel » , a-t-il déclaré au journal télévisé de TF1. Un soutien qui devrait pousser les opposants d’Olivier Faure – ils pèsent pour 50 % du parti – à valider ce texte lors du conseil national de vendredi matin. Dans l’immédiat, tous les courants du PS étaient réunis en conclave, occupés à décortiquer la nouvelle alliance.

De dimanche soir, et l’appel de l’ex-député (La France insoumise, LFI) de la Somme François Ruffin à la constitution d’un « front populaire », jusqu’à jeudi, les réunions se sont enchaînées. En commençant par des rencontres secrètes à deux, à trois, lundi matin, entre socialistes, écologistes et communistes, d’abord au quartier général de campagne du PS et de sa tête de liste aux européennes, Raphaël Glucksmann, puis au siège d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV). A cette occasion, Marine Tondelier, numéro un d’EELV, poussée peut-être par certains bons résultats de LFI dans les circonscriptions des députés écologistes mais aussi par l’aile gauche de son parti, prévient ses camarades qu’un accord sans les « insoumis » est impossible pour son mouvement.

« Condamnés à réussir »

Pas question, en revanche, de retourner au siège de LFI, passage Dubail, dans le 10e arrondissement de Paris, comme le propose le coordinateur des « insoumis », Manuel Bompard, premier lieutenant de Jean-Luc Mélenchon. Il y a deux ans, les socialistes avaient l’impression d’aller à Canossa en cheminant sous les perches et les caméras. Cette fois, c’est le siège d’EELV, à quelques centaines de mètres de là, rue des Petits-Hôtels, une sorte de « Suisse » politique, tant les écologistes ne font peur à personne, qui servira de théâtre. Pour tenir, les Verts fourniront pizzas, brochettes de fruits et macarons.

Le principe des discussions à quatre s’impose rapidement, prenant de court les socialistes, qui sortent d’une campagne fratricide et violente avec les « insoumis ». Les presque 10 % de LFI aux européennes jouent, et les rêves d’alliances sur un autre périmètre – Raphaël Glucksmann propose de s’unir aux députés du groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires – pèsent bien moins lourd électoralement. Quant au projet d’un rapprochement des républicains de gauche comme de droite, évoqué par l’ancien premier ministre Bernard Cazeneuve et des soutiens d’Emmanuel Macron, il se heurte à l’effondrement du parti Les Républicains. Et il sonne surtout comme un slogan creux à gauche, dont une grande partie de l’électorat est progressivement devenue imperméable au vote pour le chef de l’Etat.

Le chef de file du PS, Olivier Faure, accepte donc de s’asseoir à une table en face des « insoumis ». Lundi après-midi, pourtant, il a encore la campagne des européennes en travers de la gorge. Sous l’œil incrédule d’écologistes qui ne l’avaient jamais vu dans cet état, le premier secrétaire se met en colère. Il dénonce les « débordements » et les « dérapages insupportables » qui ont émaillé la campagne. « C’était grave, il y a eu un silence total », relate un participant. Manuel Bompard lui répond que LFI a mal vécu d’être accusée d’avoir orchestré les huées qui ont accueilli Raphaël Glucksmann, le 1er mai, à Saint-Etienne. « Injuste », dit le coordinateur de LFI.

Le pire est passé. Marine Tondelier, enjouée, remet tout le monde sur les rails de la négociation. L’atmosphère se détend. A l’extérieur, de jeunes militants de gauche, venus de manière plus ou moins spontanée, agitent des drapeaux et crient à l’unité. Le folklore nécessaire à un accord est réuni. Pour une fois, ces cadres qui aiment tant se détester prennent la mesure de leurs responsabilités, dans un moment où l’extrême droite s’impose comme majoritaire et où le concept de front républicain n’existe plus.

Très vite, lundi soir, les anciens partenaires de la Nupes sentent qu’ils n’ont plus le choix. Décision est prise de s’entendre – et d’annoncer un accord de principe –, même si rien de concret n’est acté, ni sur la répartition des circonscriptions ni sur le programme. Une manière de pousser chacun à mettre de l’eau dans son vin. « On est condamnés à réussir », martèle Marine Tondelier. Les discussions, menées par deux équipes de négociateurs, rentrent dans le dur le lendemain matin. Chacun montre ses muscles. Les portes claquent. Rue des Petits-Hôtels, les délégations chargées du programme prolongent les échanges deux nuits d’affilée jusqu’à 6 heures du matin.

Au QG de Raphaël Glucksmann, les socialistes chargés des circonscriptions quittent la table, mécontents du peu de territoires supplémentaires qui leur est accordé par rapport à 2022. Ils fondent leur calcul sur le résultat de Raphäel Glucksmann, arrivé en tête de la gauche. Pour les « insoumis », pas question d’oublier l’élection présidentielle, « qui structure la vie politique française »et légitime la « force de La France insoumise », justifie l’ex-député LFI du Val-d’Oise Paul Vannier. Finalement, ils conservent 229 circonscriptions, mais le PS en gagne 100 de plus, en tenant compte « des trois précédents scrutins », comme à la création de la Nupes. Seconde étape douloureuse, la répartition de chaque circonscription. Jeudi matin, alors qu’un accord se dessine, les socialistes se plaignent d’une alliance entre LFI et EELV qui leur octroierait trop peu de territoires gagnables. Intox, démentent les « insoumis ».

Jeudi, la rumeur d’une suspension des négociations court toute la journée, les coups de bluff abondent. Les discussions ne s’arrêteront en réalité que pour des pauses de dix minutes. Jusqu’au roulement de tambour du soir, quand un communiqué tombe opportunément avant l’intervention de François Hollande au « 20 heures » de TF1. Mais sur quoi s’accordent les gauches ? Jeudi, l’annonce restait extrêmement succincte. Une conférence de presse est programmée pour vendredi à midi à la Maison de la chimie, à Paris.

« Justice fiscale »

Yannick Jadot, ancien candidat écologiste à l’élection présidentielle de 2022, qui a participé aux discussions, saluait, jeudi soir, « un programme à la hauteur des difficultés des Français ». Il décrit un ensemble de mesures et de chantiers, échelonnés dans le temps, en début de mandat, à l’été, et à l’issue des cent premiers jours. Des mesures pour le pouvoir d’achat, d’abord, pour l’école ensuite (renfort des équipes pédagogiques, mise en œuvre d’une école « vraiment gratuite »). De grands chantiers sur l’hôpital public mais aussi sur la transition écologique. Sur ce thème, les gauches et les écologistes sont tombés d’accord pour un grand plan d’économies d’énergie passant notamment par la rénovation des bâtiments.

Le développement des énergies renouvelables a aussi fait consensus, mais la clivante question du nucléaire a été laissée de côté. « On est passé très vite. Il n’y avait aucun compromis possible », relate un participant. Quant à la réforme des retraites, un accord a été passé pour demander son abrogation et pour un « horizon » à 60 ans, reflétant la diversité des positions. Pour le socialiste Boris Vallaud, dans les négociations, il s’agit de « produire un moment de rupture pour répondre aux urgences sociales et climatiques, et réparer un certain nombre de dégâts »après sept ans de macronisme .Le programme, élaboré avec des économistes, est « financé et finançable », et comporte des mesures de « justice fiscale », comme la taxation des grandes fortunes.

En matière internationale, terrain de division par excellence, « on aborde l’Ukraine, Gaza. C’est sans ambiguïté », assure, pour sa part, Yannick Jadot. Pour ce qui est du conflit en Ukraine, il est fait mention d’un « soutien, y compris avec des livraisons d’armes ». Les discussions ont été particulièrement âpres sur le conflit au Proche-Orient, le sujet qui a déclenché l’explosion de la Nupes. L’accord porte notamment sur la reconnaissance de l’Etat palestinien, la demande de libération des otages israéliens, un embargo sur les armes livrées à Israël. Concernant le 7 octobre 2023, la notion de « massacres terroristes » a été retenue. Et le Hamas décrit comme porteur d’un « projet théocratique ».

La question de l’antisémitisme aura suscité les plus grandes tensions. Le parti de Raphaël Glucksmann, Place publique, en avait fait une de ses plus ardentes revendications, avec l’Ukraine. Il a même été question d’imposer des formations contre l’antisémitisme aux membres du Nouveau Front populaire, une mesure qui visait LFI. Mercredi matin, la délégation « insoumise » était « très remontée », selon un participant, quant à cette accusation en bloc. Une formulation plus consensuelle, excluant cette idée de formation, a finalement été trouvée, assortie d’une proposition d’un plan de lutte contre l’antisémitisme, y compris à l’école.

Le Nouveau Front populaire a décidé de ne dévoiler aucun candidat pour Matignon avant le résultat des urnes, une manière de s’épargner des débats sans fin sur l’identité de l’heureux élu. Alors, Jean-Luc Mélenchon attend son heure, non sans arrière-pensées, comme d’autres, qui se sentent, eux aussi, « capables », de François Ruffin à la socialiste Valérie Rabault en passant par le communiste Fabien Roussel.

Raphaël Glucksmann déçu

La rumeur d’un retour à la députation de Jean-Luc Mélenchon a d’ailleurs enflé ces derniers jours, sans que son point d’atterrissage soit certain. Depuis quelques jours, ceux qui connaissent le triple candidat à la présidentielle l’ont vu changer de visage : après le bruit et la fureur pendant la campagne des européennes, place au responsable madré et rassembleur. Certes, l’ancien sénateur socialiste admettra bien, mercredi sur France 2, se « sentir capable » d’être premier ministre, mais il précisera ne rien vouloir imposer et refusera le lendemain d’aller débattre avec le premier ministre, Gabriel Attal, et le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, au nom du respect de sa nouvelle coalition.

Quant aux visages des candidats dans les 546 circonscriptions partagées – l’accord ne concerne pas l’outre-mer –, ils commencent à émerger. Jeudi, ils ont commencé à être prévenus, un à un, de leur investiture. Une nécessité pour envoyer les documents, profession de foi comprise, aux préfectures à temps, d’ici à dimanche. Alors que, à Paris, la maire, Anne Hidalgo, veut proposer des candidats 100 % PS, en face d’« insoumis », « on a tenu, avec les écologistes, à faire inscrire un accord de sanctions », explique Paul Vannier. Les organisations se sont engagées à ce que les dissidents ne soient plus investis jusqu’aux prochaines législatives ou sénatoriales.

Dans leurs 92 circonscriptions, les écologistes font de la place à de nouveaux candidats, comme l’ancienne ministre Dominique Voynet, dans le Doubs, mais aussi l’ex-eurodéputé Benoît Biteau, candidat dans la Charente-Maritime. Côté communiste, Pierre Lacaze, chargé des élections, se félicitait, jeudi, d’un accord dans lequel une « réflexion un peu plus forte sur l’ancrage dans les territoires a eu lieu ». Mais il jugeait toutefois ce travail « insuffisant ». Les communistes ont obtenu, en plus des sortants, quelques « circonscriptions gagnables »aujourd’hui détenues par Renaissance, dans les Landes, dans le Finistère et dans l’Essonne. Dans le Val-d’Oise, Emmanuel Maurel, tout juste sorti du Parlement européen, part en campagne pour la Gauche républicaine et socialiste, alliée des communistes.

Autre dossier sensible, alors que les socialistes en avaient fait un « casus belli », le cas de l’ex-député LFI du Nord Adrien Quatennens, ancien dauphin de Jean-Luc Mélenchon, condamné pour « violences conjugales », n’a « pas été une seule fois évoqué », assure Paul Vannier. A peine les écologistes en ont-ils touché un mot, dit-il, mais une fois l’accord conclu.

Outre les quatre « grands partis », trois formations plus modestes, Génération.s, Place publique et le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) ont rejoint cet accord, mais ils n’obtiendront de circonscriptions que sur les quotas respectifs d’EELV, du PS et de LFI. Génération.s se porte ainsi candidat dans dix circonscriptions, dont quatre où le parti détient des sortants. Le NPA, quant à lui, négociait encore avec LFI, jeudi soir.

Place publique, enfin, avait de hautes exigences pour commencer, quelque 50 circonscriptions, se murmure-t-il. Raphaël Glucksmann ressort déçu, comme si sa performance avait déjà été oubliée. « La seule chose qui importe à mes yeux, c’est que le Rassemblement national ne gagne pas ces élections législatives et ne gouverne pas ce pays.(…) La seule manière de faire, c’est qu’il y ait une union de la gauche », a toutefois réaffirmé M. Glucksmann, sur France Inter, vendredi matin, avant de préciser que le candidat de la gauche pour Matignon « ne sera pas Jean-Luc Mélenchon ». C’est tout le paradoxe de ces législatives anticipées, qui balaient en quelques heures le résultat des européennes, mais font reculer, aussi, la somme des rancœurs accumulées à gauche.

Le Figaro, no. 24824
Le Figaro, samedi 15 juin 2024 630 mots, p. 6

Politique

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14 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Entre des camps déchirés, la tension redouble à droite

Galiero, Emmanuel, Hélin, Lucas

Vendredi matin, au terme d'une invraisemblable semaine de déchirements chez Les Républicains, Éric Ciotti, président contesté du parti, a retrouvé ses terres niçoises sous les acclamations. Pour le député des Alpes-Maritimes, ce bain de foule ne pouvait être qu'une bouffée d'oxygène après de longues journées où il est apparu seul contre tous, avec toujours la même conviction d'avoir trouvé un chemin pour sauver la droite, en tissant une alliance avec le Rassemblement national aux élections législatives des 30 juin et 7 juillet.

Après des embrassades avec une trentaine de militants azuréens qui lui ont fait une quasi-haie d'honneur, Éric Ciotti voulait prendre le pouls des Niçois. «Tiens, Éric! T'as fait du bordel!», lui lance un habitant attablé dans un café. Le député serre des mains et claque des bises entre les primeurs, les poissonniers et les restaurateurs. Sur l'ensemble des personnes croisées, peu reprochent cette alliance avec le RN. «Bravo à vous, vous avez raison!», «Félicitations!», lui soufflent à l'oreille plusieurs locaux admiratifs. «Vous ne pouvez pas savoir quel soulagement c'est!», lâche une retraitée. Avant qu'un autre arrive pour faire un selfie avec lui : «Continuez, Éric, on va vous soutenir à fond!» Devant son escalope milanaise, une Niçoise lâche sa fourchette pour l'interpeller. Elle approuve l'union, mais s'interroge : «Sur l'aspect économique, comment pouvez-vous soutenir les positions de Bardella?» Éric Ciotti apprécie l'immersion : «Après tout ce tumulte médiatique, cela fait du bien de retrouver ceux que j'aime. Mes vrais amis, ils sont à Nice.»Seules deux personnes croisées le dépeignent en «traître».

Climat de non-retour

Ce retour au pays semble d'autant plus réparateur pour lui que, au même moment, les ténors du parti tiennent un bureau politique pour acter son exclusion du mouvement LR. Ils lui reprochent d'avoir non seulement «menti» , mais de s'être affranchi de toutes les règles «démocratiques» du mouvement, qui l'obligeaient à consulter les instances LR avant de s'engager vers un accord avec le RN. Les avocats de Ciotti ont contesté son exclusion auprès du tribunal judiciaire de Paris, où aucune décision n'était attendue avant vendredi soir.

La veille, sur C8, la manière dont Éric Ciotti a lâché les coups contre ses anciens amis trahit un climat de non-retour. Il les a qualifiés de «quarteron de vieilles barbes à la retraite qui a toujours tout perdu» ,auteurs d'un «pu-putsch». «On a vu Copé, Xavier Bertrand, Valérie Pécresse... Ils me donnent des leçons alors qu'ils sont planqués. LesRépublicains sont un parti de droite, voué à gouverner et non à sombrer» , a ajouté l'élu, en tentant une main tendue vers François-Xavier Bellamy, vice-président désormais chargé d'assurer la gouvernance du parti, avec la secrétaire générale, Annie Genevard.

Mais Bellamy préfère ignorer le geste de Ciotti. «Si vraiment il avait souhaité ouvrir une discussion, il avait tout loisir de le faire avant. Il a mené son projet de manière isolée. Je me fais une autre idée de ce qu'est une relation de confiance» , confie-t-il au Figaro. Le député européen vit cette période de grand trouble à droite avec un sentiment général d' «écoeurement» inédit. Selon lui, cette crise «libère ce qu'il y a de pire dans les instincts politiques». Mais, s'il juge la situation «révoltante», il entend garder le cap. Avec Laurent Wauquiez et Annie Genevard, il a validé le projet en 10 points de ses candidats. «Nous poursuivons notre ligne» , assure le parlementaire, partisan d'une indépendance des Républicains face au macronisme et au lepénisme. Bousculé par des soupçons d'ententes locales avec la majorité visant à protéger certains candidats, François-Xavier Bellamy maintient une position de fermeté «absolue». Son parti, assure-t-il, ne se sent tenu par aucun accord et, partout, des candidats seront présentés dans une opposition à Emmanuel Macron «extrêmement claire». E.G. ET L. H.

Libération
samedi 15 juin 2024 724 mots, p. 8

événement

A Renaissance, «l'esprit de défaite» dans toutes les têtes

Laure Equy

Angoissés de se retrouver broyés entre le RN et le Nouveau Front populaire, de nombreux députés macronistes abordent les législatives sans grand espoir.

Ils auront connu l'hégémonie en 2017, dominant l'hémicycle et les vieux partis du poids écrasant de leurs 300 élus En marche. Puis testé l'inconfort de la majorité relative depuis 2022. Quel sort sera é aux survivants du camp présidentiel, le 7 juillet ? L'angoisse de se retrouver broyés entre le Rassemblement national et une gauche unie saisit les macronistes. Quel que soit le vainqueur de ce scrutin peu prévisible, qu'il obtienne ou non une majorité absolue, «il y a une réelle possibilité qu'on finisse avec deux blocs, de gauche et d'extrême droite, et qu'au milieu, on ne soit qu'une force d'appoint», soupire un ministre. «On va être la minorité relative», appréhende un conseiller ministériel. Feu le «bloc central»... dans la broyeuse. Gagnés par cet «esprit de défaite» que dénigre un Emmanuel Macron, nombre d'anciens députés de son camp repartent en campagne en craignant de faire les frais de la grande «clarification» voulue par le Président.

«Naïveté». Il leur a suffi d'éplucher les résultats des européennes, projetés sur la carte législative, pour comprendre. Si l'exercice n'a aucune valeur prédictive, il montre que les électeurs n'ont placé en tête la liste Hayer que dans 39 circonsréservé

criptions. Grand vainqueur, le RN, et le Nouveau Front populaire, qui investit des candidats communs, pourraient, dès le premier tour, sinon rayer de la carte, du moins réduire à la portion congrue les 250 sortants Renaissance, Modem et Horizons. C'est cette constitution express d'une alliance PS-LFI-Ecologistes-PCF qui a achevé de plomber les derniers optimistes - nouveau coup dur avec l'annonce, vendredi soir, de la candidature de l'ex-ministre Aurélien Rousseau dans les Yvelines sous la bannière Nouveau Front populaire. «Ce qui se passe à gauche est de nature à nous reléguer en troisième position, redoute un autre conseiller du gouvernement. Le champ des possibles pour la gauche est plus large que ne l'ont pensé ceux qui ont pris cette décision dimanche.» Les stratèges de l'Elysée ne l'ont-ils pas vu venir ? C'est la conclusion de ceux qui ont discuté avec les proches du chef de l'Etat: la présidence pariait que la Nupes avait atteint un point de non-retour, l'éparpillement de la gauche au premier tour profiterait aux candidats pro-Macron, lesquels bénéficieraient, au second, d'un report favorable. La vista. «C'est d'une naïveté. La gauche a toujours réussi, dans les moments importants, à trouver des alliances de circonstances, de rabibochage. La création de la Nupes en 2022, ce n'est pas si vieux, s'agace un député Renaissance. Et les conseillers du Président ont misé sur l'incapacité du RN à obtenir une majorité. On a déjà oublié 2017, lorsqu'on nous disait qu'on ne pourrait jamais gagner les législatives.» Le même, en fâcheuse posture - «je lègue mon corps aux électeurs, ils vont le lacérer !» -, redoute «une forme d'effacement par le duopole». Qui pour survivre à cette tenaille ? Le sort des candidats des Hauts-de-Seine (où un accord local a été scellé avec LR) et des Yvelines est envié. D'autres parlementaires pourront compter sur leur ancrage local - ce qui n'est pas le fort des macronistes- pour déjouer les pronostics. Mais, ailleurs, le risque est grand d'être éliminé au bénéfice d'un duel gauche-RN ou d'arriver troisième en triangulaire.

«Cible». Aux législatives de 2022, la Nupes et le Rassemblement national s'étaient affrontés dans 59 circonscriptions, alors que l'on comptait 271 duels entre candidats «Ensemble» pro-Macron et Nupes, et 108 RN-Ensemble. Les candidats de la coalition présidentielle tombés sur un adversaire LFI en sont à se consoler, escomptant un effet repoussoir. Sauf que la répartition des circonscriptions au sein du Nouveau Front populaire, plus favorable au PS qu'en 2022, lui attribue cette fois 175 investitures. «Là où, il y a deux ans, la Nupes avait mis des insoumis un peu dingues, ils envoient des socialistes plus modérés», stresse un conseiller. Logiquement, le PS a visé des circonscriptions détenues par des élus Renaissance ou Modem, de centre-gauche (parfois venant des rangs socialistes): «Ils nous mettent une cible, ils vont essayer de nous éliminer», prévoit un député de l'aile gauche de Renaissance. Sept ans après avoir usé de la même stratégie, voilà les anciens chasseurs pourchassés.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, samedi 15 juin 2024 1050 mots, p. AUJM4
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14 juin 2024 - Le Parisien (site web)
15 juin 2024 - Le Parisien

Très chères mesures

L'union de la gauche n'a pas encore fini d'évaluer le coût du programme qu'elle a présenté ce vendredi. Des économistes estiment déjà que les dépenses prévues ne seront pas supportables.

Aurélie Lebelle, Sébastien Lernould et Charlotte Robinet

Le Nouveau Front populaire n'a pas encore chiffré son programme. « Nous sommes en train de faire chauffer les calculatrices pour remettre à jour nos estimations », assure Aurélie Trouvé, députée LFI en charge des mesures économiques. Une chose est certaine : il va coûter très cher. L'union de la gauche multiplie les propositions pour améliorer le pouvoir d'achat. Des dépenses qu'elle compte financer en partie en augmentant les impôts des plus aisés et des entreprises. « Mais ces mesures d'économies ne seront en aucun cas de nature à compenser les montants considérables qu'elle compte engager », nuance Lisa Thomas-Darbois, directrice adjointe des études France à l'Institut Montaigne, un think tank d'inspiration libérale.

200 € de plus pour le smic

Indexé sur l'inflation, le salaire minimum a progressé de 10 % en deux ans, pour atteindre 1 400 € net par mois environ. Le Nouveau Front populaire compte le porter à 1 600 €, financés par les employeurs. « Quel sera le gain pour les salariés ? s'interroge Erwann Tison, économiste, chargé d'enseignement à l'université de Strasbourg. Avec la prime d'activité, ceux au smic touchent déjà 1 600 € environ. »

Selon lui, une hausse brutale du salaire minimum aura un effet pervers pour les actifs les moins qualifiés. « Le coût du travail deviendra alors supérieur à leur productivité. Par le passé, cela s'est traduit par une hausse du chômage des moins qualifiés », pointe-t-il.

Autres mesures : réindexer les salaires sur l'inflation, augmenter de 10 % le point d'indice des fonctionnaires et relever de 10 % les APL (aide personnalisée au logement). « Si cela est positif pour le pouvoir d'achat des salariés, il en résulte deux problèmes : un creusement du déficit commercial (plus d'importations du fait d'une hausse de la consommation et moins d'exportations du fait d'une hausse des coûts de production) et une stimulation de l'inflation du fait d'une hausse des coûts des entreprises », estime Sylvain Bersinger, chef économiste du cabinet Asterès.

Taxer les plus riches

L'union de la gauche veut revenir sur de nombreuses mesures fiscales prises par Emmanuel Macron. À peine arrivé au pouvoir, le chef de l'État avait supprimé l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF), qui rapportait 4,2 milliards d'euros (Mds€) en 2017, remplacé par un impôt sur la fortune immobilière (IFI) - 1,9 Md€ en 2023. En parallèle, il avait instauré une « flat tax », un taux de prélèvement forfaitaire unique de 30 % sur les revenus du capital. « Avec le rétablissement d'un ISF amélioré avec un volet environnemental, nous envisageons de récupérer entre 10 Mds€ et 15 Mds€ par an, chiffre Aurélie Trouvé. Après, il faut l'actualiser et déterminer précisément les critères de ce nouvel ISF. »

D'autres mesures doivent permettre de « taxer les plus riches » et de « généraliser la taxation des superprofits » des entreprises. Cela rapporterait « entre 10 Mds€ et 20 Mds€ par an, dans un scénario bas », estime Aurélie Trouvé. Une réforme de l'impôt sur l'héritage, avec l'instauration d'« un héritage maximum », est également prévue.

Un nouvel impôt sur le revenu

Quatorze tranches d'imposition seraient instaurées, contre cinq aujourd'hui. « Elles seront appliquées aux Français qui paient déjà l'impôt sur le revenu, précise Aurélie Trouvé. L'objectif est de légèrement faire baisser les impôts des premières tranches et d'augmenter les plus hautes. Au total, 90 % des Français paieront moins d'impôts alors que les 10 % les plus riches verront leur imposition augmenter, surtout pour les 1 à 2 % des ultrariches. » En 2022, cette mesure figurait déjà au programme de Jean-Luc Mélenchon et l'Institut Montaigne avait estimé les recettes à 4,7 Mds€.

Des prix bloqués

L'alliance s'engage dans l'immédiat à bloquer les prix des biens de première nécessité dans l'alimentation, l'énergie et les carburants. « Ce sera financé par l'envolée des marges des grandes entreprises, que ce soit dans l'alimentaire ou pour l'essence, par exemple », décrit Aurélie Trouvé. Quid toutefois de la TVA perçue par les caisses de l'État lorsque les Français font leurs courses ou le plein d'essence ? L'alliance de gauche n'a pas encore chiffré ce manque à gagner. « Tout dépend à combien on bloque le prix du plein d'essence ou celui du litre de lait », nous confie un socialiste, assurant que ces critères précis n'avaient pas encore été déterminés. « C'est triplement absurde, fustige Sylvain Bersinger. D'abord les prix des produits de grande consommation stagnent, voire baissent, comme les pâtes. Ensuite, bloquer des prix engendre des pénuries, car les entreprises arrêtent de produire si elles ne dégagent pas des bénéfices. Ce n'est pas de la science-fiction, on l'a vu en Hongrie il y a deux ans. »

La réforme des retraites annulée

La gauche promet d'abroger la réforme de la retraite à 64 ans et de « réaffirmer l'objectif commun avec le droit à la retraite à 60 ans ». « Rien que cette mesure, c'est démentiel », avance Lisa Thomas-Darbois à l'Institut Montaigne, qui avait calculé en 2022 que le retour à la retraite à 60 ans représenterait un coût « d'un peu plus de 80 Mds€ par an ». « Baisser d'un an l'âge légal de départ, cela coûte 15 Mds€ », appuie Erwann Tison. Et ce, alors que le régime des retraites devrait être déficitaire cette année de 5,8 Mds€.

Quelle conséquence sur les finances publiques ?

Au QG du Nouveau Front populaire, on phosphore pour annoncer un « chiffrage précis, calculé en fonction des données macroéconomiques de la Banque de France », précise Aurélie Trouvé. Il y a deux ans, le programme de LFI prévoyait de faire baisser le déficit de la France en cinq ans. « Les dépenses ou manques à gagner dépassent de plusieurs dizaines de milliards d'euros, au bas mot, les recettes proposées, qui reposent principalement sur une hausse des impôts des plus aisés », estime Sylvain Bersinger. L'Institut Montaigne va plus loin. En 2022, il avait chiffré le programme de LFI à plus de 330 Mds€ de dépenses pour seulement 110 Mds€ d'économies, « soit un déficit structurel de 220 Mds€ par an », rappelle Lisa-Thomas Darbois. « Le programme du Nouveau Front populaire reprend à plus de 70 % celui de Jean-Luc Mélenchon en 2022. Et il ne tient aucun compte de la situation de nos finances publiques. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, samedi 15 juin 2024 675 mots, p. AUJM7
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14 juin 2024 - Le Parisien (site web)
15 juin 2024 - Le Parisien

La gauche, la nouvelle cible numéro 1 du RN

Pour son premier déplacement des législatives, dans le Loiret, Jordan Bardella a décidé de cogner dur contre la nouvelle alliance de la gauche, qu'il considère désormais comme le principal danger.

Quentin Laurent Envoyé Spécial À chuelles (loiret)

À Chuelles, ce vendredi après-midi, le vent n'a cessé de tourner, faisant danser tant les épis de blé que la mèche de Jordan Bardella. Le président du Rassemblement national s'est rendu dans le Loiret pour son premier déplacement en soutien aux candidats aux élections législatives. L'occasion de constater que les coups politiques de son camp venaient eux aussi tout juste de changer de direction.

L'eurodéputé est arrivé vingt-trois minutes après 15 heures dans une exploitation agricole, où il était question de se rendre au chevet d'une profession chez qui la crise couve toujours. « Comment ça va, en ce moment ? » lance-t-il à François Héniau, éleveur de charolaises et céréalier, hôte du jour. Il sera question de charges, de prix de l'énergie, de « paperasse », Bardella faisant le service après-vente du travail de ses députés à l'Assemblée et de son programme à venir.

Un déplacement pour cocher plusieurs cases du programme et s'adresser à une profession historiquement rétive au parti à la flamme, mais qui l'est de moins en moins, dans un secteur rural qui porte le RN très haut. Le Loiret avait donné deux députés au RN en 2022, son score aux européennes (34,80 %, largement en tête) peut leur faire espérer cinq de ses six circonscriptions.

« Ces ingénieurs du chaos »

« Le monde agricole est encore en colère, souffle un céréalier venu en voisin, électeur du RN. Après, c'est un politicien. Ils sont tout beau et gentil avec nous, et après on ne sait jamais ce qui peut se passer, mais bon... ». « Eux (le RN), ils viennent nous voir, au moins. Et puis, il y a l'envie d'essayer autre chose », rebondit un couple, qui avait déjà voté Macron avant de virer frontiste.

Face aux médias venus en nombre, Jordan Bardella ébauche les priorités de ses hypothétiques débuts à Matignon (« le temps des urgences » : pouvoir d'achat, sécurité, immigration), mais surtout en profite pour pointer du doigt son adversaire politique dans la séquence à venir. Les macronistes ? Ce n'est même plus le sujet, le RN les estime déjà perdus. Haro désormais sur le Nouveau Front populaire, qui a dégainé le matin même son programme de gouvernement commun. « Se dresse face à nous un péril qu'est l'extrême gauche et Jean-Luc Mélenchon, lance l'eurodéputé. C'est mon adversaire principal dans cette campagne [...], la République est en danger face à ces ingénieurs du chaos », dramatise-t-il encore.

Diaboliser les diabolisateurs

Le matin même, alors que Marine Le Pen s'est rendue dans son fief d'Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), elle n'a pas dit autre chose. En campagne pour se faire réélire députée, elle a aussi tiré à boulets rouges contre l'alliance de la gauche, « un bloc extrêmement inquiétant », « la Nupes 2, pire que la Nupes 1 ». C'est toute la stratégie du parti créé par le « diable », surnom longtemps donné à Jean-Marie Le Pen : se parer des oripeaux de la « raison », du « rassemblement », et faire endosser les cornes diaboliques au camp d'en face, diaboliser les diabolisateurs.

« Nous avons la possibilité de gagner ces élections, de faire un gouvernement d'union nationale, avec calme et sérénité », a déclaré Le Pen depuis Hénin-Beaumont, prétendant vouloir rassembler « tous les Français de bonne volonté ». « Je suis un garçon raisonnable », a de son côté répété Jordan Bardella, interrogé sur sa gestion des Jeux olympiques, en cas d'accession au pouvoir.

Le patron du parti a ensuite pris un peu de temps pour échanger avec des agriculteurs du coin, avant de repartir avec un plateau de fromages offert. Et de quitter les lieux peu après 17 heures. En espérant que la ruralité, comme sa nouvelle entreprise de diabolisation du Nouveau Front populaire, lui offrira la meilleure moisson électorale possible le 30 juin prochain, au premier tour des législatives.

Le Monde
Economie & Entreprise Argent, samedi 15 juin 2024 948 mots, p. 20
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14 juin 2024 - Le Monde (site web)

Les maisons fissurées un peu mieux assurées

La reconnaissance de la catastrophe naturelle est facilitée mais l’indemnisation reste ardue

Aurélie Blondel

Il est des listes qui donnent le vertige. Ainsi de l’interminable énumération des communes reconnues en état de catastrophe naturelle au titre de la sécheresse de 2022 (les arrêtés pour 2023 ne sont pas encore publiés) : elles sont plus de 6 800. Une commune sur cinq.

Sur ces territoires, les maisons bâties sur des sols argileux se fissurent et voient leur structure menacée par les successions de sécheresses et de fortes pluies, qui provoquent le retrait-gonflement des argiles et des dégâts à parfois plusieurs dizaines ou centaines de milliers d’euros. Un phénomène massif, la moitié des maisons de métropole reposent sur un terrain moyennement ou fortement exposé.

Mais aussi longues soient-elles, les listes des communes au statut Cat Nat (catastrophes naturelles) laissent chaque année de côté nombre de territoires, donc de sinistrés, ont déploré plusieurs rapports récents, notamment celui remis au gouvernement fin 2023 par le député du Nord Vincent Ledoux (Renaissance).

Des maisons elles aussi victimes du retrait-gonflement des argiles, mais situées dans des communes non reconnues Cat Nat parce qu’elles n’ont pas demandé l’arrêté ou ont essuyé un refus. La part des refus varie fortement selon les années, c’est 27 % pour 2022, et en moyenne 52 % de 2010 à 2020, d’après France Assureurs. Or, sans arrêté, pas d’assurance – c’est une condition à l’indemnisation. Pour élargir le nombre de communes éligibles, l’exécutif a modifié les critères par une circulaire publiée le 6 mai. Elle s’applique aux épisodes de retrait-gonflement des argiles survenus depuis le 1er janvier.

Manque de compétence

L’impact attendu est important : les études de Météo-France et de la Caisse centrale de réassurance « anticipent une hausse moyenne du nombre de communes reconnues annuellement d’environ 17 % », dit le ministère de l’intérieur, précisant qu’elle est mesurée sur la période 2018-2022, marquée par plusieurs sécheresses très intenses. En pratique, une commune au sol argileux pourra désormais bénéficier d’un arrêté Cat Nat si elle répond à l’un des trois critères d’éligibilité suivants.

Le premier : avoir subi une sécheresse (mesurée par un indicateur d’humidité des sols superficiels) d’une intensité jugée « anormale ». Pour l’être, il faudra que « l’année pour laquelle la reconnaissance est requise (année N) figure parmi les trois les plus sèches des trois dernières décennies », détaille Albert Dehaudt, président de l’association de sinistrés Cat Nat Flandres-HdF. Un mode de calcul bien plus favorable qu’il ne l’était auparavant, puisqu’il fallait jusqu’ici que l’année N soit l’une des deux plus sèches des cinq dernières décennies.

Nouveau, aussi : un arrêté pourra être pris si la commune a subi une succession de sécheresses d’ampleur significative (trois en cinq ans), même si leur intensité n’est pas suffisante pour être jugée anormale. Précisément, il faudra que l’année N soit l’une des six plus sèches des trois dernières décennies, et que deux autres années durant les quatre précédentes satisfassent également ce critère. Enfin, une commune limitrophe d’une collectivité répondant à l’une des deux conditions précitées pourra dans certains cas être reconnue victime de retrait-gonflement des argiles. « Deux voisins de part et d’autre de la même route sur la même veine d’argile mais dans deux communes différentes pouvaient être traités différemment, nous avons fait pression pour mettre fin à cette injustice », note M. Dehaudt.

« Que le nombre de communes reconnues augmente est une bonne chose, mais ce qui compte surtout pour les sinistrés, c’est l’expertise. C’est l’expert qui fait qu’ils seront indemnisés ou pas », ajoute-t-il. Il dénonce des délais d’expertise trop longs, « supérieurs à cinq ans », un manque d’indépendance, voire, de compétence de certains experts. « Ces derniers doivent faire la preuve de leur indépendance vis-à-vis des assureurs et avoir été formés spécifiquement au RGA », renchérit M. Ledoux. Une réforme pour encadrer l’expertise avait été annoncée en mai, toutefois elle pourrait faire les frais de la dissolution. Le décret en préparation sera-t-il publié avant le second tour des élections législatives ? Le ministère de l’intérieur ne nous a pas répondu.

Si M. Ledoux salue les mesures actées, il les juge incomplètes. « En ouvrant le spectre des communes pouvant être reconnues, on lève un des freins à l’indemnisation. Mais il faut de toute urgence un plan de prévention massif du retrait-gonflement des argiles. Rien n’a été fait à ce sujet. Les mesures préventives sont connues et ne coûtent souvent pas très cher, elles doivent être écrites et diffusées. »Exemples qu’il cite : la gestion des eaux sur le terrain et celle de la végétation autour de la maison – les racines pouvant aspirer l’eau en profondeur et aggraver le retrait-gonflement des argiles. « Nous n’avons toujours pas non plus instauré de gouvernance nationale et territoriale du phénomène malgré l’enjeu », déplore-t-il.

Un autre point fait débat : si la circulaire a élargi le nombre de communes potentiellement éligibles à la reconnaissance Cat Nat, un arrêté du 5 février restreint, lui, le nombre de sinistrés éligibles à l’indemnisation, en excluant de la garantie les dégâts subis par les éléments annexes de la maison, garage, terrasse, etc. En outre, le décret prévoit que seuls seront dorénavant indemnisés les sinistres affectant « la solidité du bâti ou entrav[a] nt l’usage normal des bâtiments », ou susceptibles d’évoluer en ce sens. Les fissures jugées juste « esthétiques » ne le seraient plus. France Assureurs regrette que les textes manquent de lisibilité. La rédaction du texte est en effet peu précise. « L’expert pourra interpréter » , lance M. Dehaudt.

Le Figaro, no. 24824
Le Figaro, samedi 15 juin 2024 681 mots, p. 6

Politique

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14 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Législatives : accords électoraux en série entre le camp Macron et des Républicains

Des « fronts républicains » se forment.

Boichot, Loris

La recomposition s'accélère, quitte à abattre des barrières. Entraînées par Emmanuel Macron dans de très hasardeuses élections législatives anticipées, les 30 juin et 7 juillet prochains, les troupes présidentielles tentent de survivre en se trouvant de nouveaux alliés. Un peu à gauche, et beaucoup à droite. Une manière d'appliquer la demande élyséenne de travailler à une «fédération de projet» avec des opposants «constructifs», afin de «conquérir de nouvelles circonscriptions», selon le voeu formulé mercredi par le chef de l'État devant la presse, à Paris.

Le premier ministre et le patron de Renaissance se sont exécutés. Candidats dans les Hauts-de-Seine, le chef du gouvernement et celui de la diplomatie, Gabriel Attal et Stéphane Séjourné, ont scellé un « pacte de non-agression » avec le patron départemental des Républicains (LR), le député Philippe Juvin. Un «arc républicain» afin de «faire barrage aux extrêmes de droite comme de gauche», écrivent les artisans de l'accord dans un communiqué publié vendredi. Le locataire de Matignon l'assume : «Il y a, au niveau local, des élus locaux qui se retrouvent» , a-t-il déclaré vendredi, en marge d'un déplacement à La Chapelle-sur-Erdre, en Loire-Atlantique. Un autre département où macronistes et droite modérée tentent de s'accorder.

« Main tendue »

Hauts-de-Seine, Loire-Atlantique, Savoie, Yvelines, Nord, Haute-Saône... Ci et là, les soutiens d'Emmanuel Macron comptent sur des ententes avec leurs opposants locaux «de bonne volonté». C'est-à-dire, pour la droite, Les Républicains qui refusent «l'alliance avec le Rassemblement national» (RN) nouée par Éric Ciotti ; et, pour la gauche, les sociaux-démocrates qui rejettent l'accord entre le Parti socialiste et La France insoumise, sorte de Nupes ressuscitée sous la bannière Front populaire. Un casse-tête : «C'est un enfer, on rentre dans des combinazione...», admet le président de l'UDI, Hervé Marseille.

Bien qu'ils ne soient officiellement pas nationaux, ces rapprochements sont condamnés à droite. D'un côté, par Éric Ciotti : « Les masques tombent » , a fustigé sur X le leader des Jeunes Républicains, Guilhem Carayon, qui le suit dans son aventure lepéniste. De l'autre, par la direction anti-Ciotti de LR, qui promet une ligne d' «indépendance». «Nous resterons dans une opposition extrêmement claire à Emmanuel Macron», se persuade François-Xavier Bellamy. Au risque de nier certaines réalités, puisque plusieurs figures macronistes bénéficient de l'aide objective d'élus Républicains. C'est le cas de la présidente sortante de l'Assemblée, Yaël Braun-Pivet, qui revendique dans les Yvelines le soutien du maire LR de Sartrouville, Pierre Fond. Sans compter la bienveillance que lui exprime en coulisses le baron local Gérard Larcher, président du Sénat. « L'ouest de l'Île-de-France est une terre de modération, explique Arnaud Péricard, maire philippiste (Horizons) de Saint-Germain-en-Laye. Ici, la frontière idéologique entre LR, Horizons et d'autres est mince. L'esprit de responsabilité doit primer. »

De l'autre côté, et sauf changement d'ici à la clôture des dépôts en préfecture dimanche après-midi, le camp Macron ménage lui aussi certains candidats LR en n'investissant personne face à eux. Ainsi des députés LR sortants Pierre-Henri Dumont (Pas-de-Calais), Julien Dive (Aisne), Nicolas Forissier (Indre), Véronique Louwagie (Orne), et même la présidente de la Commission d'investiture Michèle Tabarot (Alpes-Maritimes), ou encore Annie Genevard (Doubs). Sans compter le «candidat naturel» de la droite pour 2027, Laurent Wauquiez, épargné en Haute-Loire, son fief où il se présente. Dans une stratégie de «main tendue», Édouard Philippe l'a assuré jeudi, dans Le Figaro : «Nous veillerons à ne pas présenter de candidat contre ceux qui ont vocation à travailler avec nous ensuite, et qui seraient menacés par les extrêmes.»

L'aile gauche macroniste regrette toutefois que les accords se nouent davantage à droite qu'à gauche. «Il ne faut pas regarder que d'un côté, il faut avoir l'alliance la plus large possible», insiste Cécile Rilhac, candidate Renaissance dans le Val-d'Oise, qui revendique le soutien du Parti radical de gauche. L'objectif est de préparer la suite, à l'Assemblée. Quitte à s'allier plus tard à la partie modérée du Nouveau Front populaire. Même ce parlementaire de la droite macroniste reconnaît d'avance cette nécessité : «On sera obligé de se rapprocher de la gauche, mais on ne peut pas le dire maintenant.» L.B.

Libération
samedi 15 juin 2024 716 mots, p. 8

événement

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14 juin 2024 - Libération (site web)

A LR, Ciotti garde les clés du parti

Victor Boiteau et Juliette Delage

Après une journée de zizanie au tribunal vendredi, l'exclusion du chef des Républicains a finalement été suspendue.

Nouvel acte, nouveau décor. Mais le schmilblick n'avance pas d'un pouce La tragicomédie qui entoure la présidence du parti Les Républicains (LR) s'est déportée au palais de justice de Paris vendredi. Saisi en référé -une procédure d'urgence - par Eric Ciotti, le tribunal judiciaire a invalidé, à l'issue d'une audience burlesque, son exclusion par le bureau politique du parti. De quoi relancer le cirque politico-judiciaire à droite Sur X, Eric Ciotti a réagi : «Le tribunal judiciaire de Paris a suspendu mon exclusion des Républicains. Je conserve donc l'exercice de mes fonctions de président.» «Lunaire». En fin de matinée, aucune trace du forcené de la droite dans les couloirs baignés de lumière des Batignolles. Mais même sans lui, rentré à Nice pour faire campagne, l'audience a débuté dans la complète zizanie. «C'est moi qui représente les Républicains!»

Dès les premières minutes, deux avocats se sont écharpés, expliquant chacun être le représentant légitime du parti de droite en tant que personne morale. L'un, Me Philippe Torre -par ailleurs ex-candidat du Rassemblement national (RN) aux élections départementales de 2021 -, a été mandaté par Eric Ciotti. L'autre, Benoît Verger, conseil habituel du parti, l'a été par François-Xavier Bellamy et Annie Genevard. «Maîtres, on n'y comprend rien !» s'agace poliment la présidente du tribunal. Ni une ni deux, l'audience est suspendue. Un représentant du barreau de Paris est appelé pour tenter de démêler - à huis clos - ce nouvel imbroglio. En vain. Les deux avocats seront finalement entendus, au nom de LR. Et tant pis si leurs intérêts sont contradictoires. Situation «inédite», «complètement lunaire», souffle l'un des conseils. Mais les départager, c'était prendre le risque d'empiéter sur le fond du sujet. A savoir : la double exclusion de Ciotti, président de LR, est-elle légale? Un peu plus tôt dans la matinée, la direction des LR canal historique avait «légitimé» l'exclusion du partisan de l'union avec le RN, en convoquant un nouveau bureau politique, en visio. Devant le tribunal, un troisième avocat, Me Philippe Prigent, qui, lui, ne représente

Eric Ciotti que comme personne physique, ironise sur la nouvelle exclusion de son client. «Donc la précédente n'aurait pas de valeur? Ce n'est pas "excusez-nous, la première fois, on s'est ratés". Ça ne marche pas comme ça.» L'éviction du député des Alpes-Maritimes du parti qu'il dirigeait «ne repose sur rien», affirme l'avocat. «A supposer qu'elle soit valide, elle n'a pas d'incidence sur son mandat de président. Aucune condition statutaire n'exige que le président soit encore adhérent», poursuit-il. «Urbi et orbi». Il demande que la justice acte le droit d'Eric Ciotti de se déplacer physiquement au sein du siège des LR. «C'est un homme qui fait 1 mètre 60, qui a 60 ans. Il n'a pas envie de se faire casser la figure. Il me paraît normal qu'il puisse se rendre dans ce lieu.» Dans une plaidoirie assez brève, prononcée depuis son banc, en se tournant régulièrement vers la presse, Philippe Torre s'étonne, lui, de la nomination d'Annie Genevard à la présidence par intérim du parti. «Si M. Ciotti avait été valablement révoqué, les statuts prévoient qu'une seule personne puisse le remplacer : le vice-président délégué. Or, ce vice-président délégué n'existe pas. Il n'a jamais été désigné.» «Eric Ciotti a annoncé urbi et orbi que les LR allaient nouer un accord avec le RN», rappelle à sa suite Me Benoît Verger, l'autre avocat du parti, représentant François-Xavier Bellamy. «Une faute lourde», signe d'un «comportement autocratique», qui n'a fait que générer «la stupeur» de ses anciens camarades. «Tout le monde s'accorde sur le fait que cette décision a été prise de manière solitaire sans concertation préalable», insiste-t-il. «Eric Ciotti s'est placé dès le départ en dehors des statuts» et méritait ainsi, selon lui, «d'être sanctionné». «On est face à un homme qui, seul, a modifié complètement l'orientation politique d'un mouvement. Il n'avait pas le droit de le faire.» Vendredi en fin de journée, le tribunal a ordonné la suspension des deux décisions d'exclusion jusqu'à un prononcé sur le fond.

LIBÉ.

FR

La marge de manoeuvre du Président devrait être très limitée si le RN remporte les législatives. Sauf à provoquer une crise institutionnelle, que les textes ne permettront pas de résoudre.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, samedi 15 juin 2024 929 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4
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14 juin 2024 - Le Parisien (site web)
15 juin 2024 - Le Parisien

Les quatre jours et quatre nuits où la gauche a refait l'union

Ce vendredi, socialistes, Insoumis, écologistes et communistes ont présenté le programme qu'ils défendent sous les couleurs du Nouveau Front populaire. Les négociations ont été âpres.

Julien Duffé et Pierre Maurer

« C'est un peu comme un mariage aujourd'hui, non ? » Ce vendredi midi, dans le jardin de la Maison de la chimie, à Paris, ce cadre PS arbore une très chic veste rayée. Il regarde un brin éberlué ténors socialistes, Insoumis, écologistes et communistes s'égayer de concert sur le gazon impeccable. Les mêmes qui s'écharpaient une semaine auparavant aux européennes posent pour une photo de famille, façon perron de Matignon. Ils viennent de détailler le programme qu'ils porteront ensemble aux législatives anticipées sous la bannière Nouveau Front populaire : abrogation de la réforme des retraites, smic à 1 600 €, blocage de certains prix...

Les yeux sont cernés par les nuits sans sommeil. « On est un peu perdus au niveau temporel », confie l'écologiste Yannick Jadot. C'est qu'il a fallu quatre jours et quatre nuits de négociations acharnées pour parvenir à ce front commun imaginé comme un rempart face au Rassemblement national. « Quand l'essentiel est en jeu, nous sommes là », se félicite le patron du PS, Olivier Faure. Mais que ce fut dur. « On ne va pas se mentir, on part de lignes qui peuvent être éloignées », a admis Aurore Lalucq. « On l'a fait parce qu'il le fallait », poursuit la coprésidente de Place publique, le parti de Raphaël Glucksmann.

Un programme de rupture accouché dans l'urgence

Dimanche soir, ce dernier se préparait à une belle soirée, dans une salle de l'Est parisien, pour fêter son bon résultat aux européennes. Le candidat soutenu par le PS avait promis à ses enfants d'arrêter de fumer s'il atteignait les 14 %. Avec 13,8 %, son sevrage est remis à plus tard. À 20 h 40, le ciel lui tombe sur la tête lorsqu'il apprend par une fuite qu'Emmanuel Macron va dissoudre l'Assemblée nationale.

Revenu des plateaux télé, Olivier Faure le rejoint pour phosphorer sur la stratégie à adopter. « On demande rapidement à ressortir les tableurs Excel de la Nupes », raconte un socialiste. Reconstruire l'union avec toute la gauche, dont LFI ? Glucksmann est plus que réservé. Mais très vite, la solution s'impose. « Partir sans LFI, ça n'existe pas, confie un cadre PS. Comment ne pas inclure tout le monde quand le moment est si grave ? »

D'autant qu'entre-temps, le député LFI frondeur François Ruffin a appelé à la constitution d'un « Front populaire » et que les écologistes de Marine Tondelier ont déjà pris langue avec les Insoumis. Jean-Luc Mélenchon semble d'abord bien peu allant pour le rassemblement, moquant « les téléphones [qui] commencent à chauffer » et ceux qui « bêlent en cadence union, unité ! » Mais un négociateur écologiste remarque qu'il n'appelle pas à être élu Premier ministre comme en 2022 : « L'important, c'est moins ce qu'a dit Mélenchon que ce qu'il n'a pas dit. » Et de fait, lundi, les Insoumis acceptent de se mettre autour de la table. À 16 heures, leurs émissaires toquent au siège des Écologistes, où écologistes et communistes les attendent. À 19 h 30, la délégation PS arrive en même temps que les pizzas.

Trois heures plus tard, surprise : un communiqué acte leur volonté de créer un « Front populaire » sur un programme de rupture. « À partir du moment où tout le monde a signé, on a une obligation de résultat », prévient l'eurodéputé David Cormand. Le plus dur commence alors. Deux principales lignes de fracture apparaissent vite. Sur le fond, Place publique négocie pied à pied avec LFI sur les conditions posées par Raphaël Glucksmann, notamment le soutien « indéfectible » à la construction européenne et à la résistance ukrainienne, un refus de « la brutalisation de la vie publique » et la lutte contre l'antisémitisme. « On les a fait ch... à se battre sur tout pour faire bouger les lignes. À la fin, ils nous haïssaient », glisse-t-on dans le camp Glucksmann.

« On a réussi à rassembler de Poutou à Hollande ! »

En parallèle, se joue une bataille tout aussi homérique entre socialistes et Insoumis sur les circonscriptions. Mercredi, alors que les principaux chefs de parti se retrouvent au siège du PCF, place du Colonel-Fabien, autour d'un buffet de charcuterie, on apprend que LFI a renoncé à une centaine de circonscriptions par rapport à 2022, au profit des socialistes qui en gagnent 100. Mais jeudi, les roses se mettent en colère réclamant aux Insoumis de lâcher des circos « qualitatives » dans lesquelles ils s'estiment en meilleure position. Tension maximale. « On ne va pas investir des candidats qui n'ont aucune chance de gagner face au RN, s'énerve un négociateur du PS. C'est une question de respect mais aussi d'efficacité. »

Jeudi après-midi, à mesure que l'accord se profile, le siège des Verts se transforme en fourmilière. De grands élus dorment à même le sol. Des manifestants viennent rajouter un coup de pression. « Pas d'ego dans vos négos », exhortent-ils. Jadot râle depuis la fenêtre du premier étage : « On s'entend plus bosser ! » La fumée blanche sort à 20 h 18 sous la forme d'un communiqué envoyé sur les réseaux sociaux. Un quart d'heure plus tard, tout le monde se rassemble pour regarder François Hollande se dire « favorable » au Front populaire sur TF 1. « On a réussi à rassembler de Poutou à Hollande, tout est dit ! », se réjouit l'eurodéputé Pierre Jouvet, un des négociateurs du PS. Le programme inquiète néanmoins certains économistes. « Heureusement qu'ils n'ont pas vu la première version », souffle un socialiste.

Le Monde
Idées, samedi 15 juin 2024 1683 mots, p. 28
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14 juin 2024 - Le Monde (site web)

Entretien

Denis Baranger « En cohabitation, le président a peu d’outils pour entraver un gouvernement »

Les pouvoirs du gouvernement sont trop importants pour être confiés à quiconque pourraitne pas respecter les principesde la démocratie libéraleet de l’Etat de droit, estimele professeur de droit public

propos recueillis par Anne Chemin

Denis Baranger, professeur de droit public à l’université Paris-Panthéon-Assas, est l’auteur de La Constitution. Sources, interprétations, raisonnements (Dalloz, 2022) et du Droit constitutionnel (« Que sais-je ? », PUF, 2017). Il codirige le blog « Jus Politicum », dont les billets ont été publiés en 2023 par les éditions Panthéon-Assas (Les Démocraties face au Covid, avec Cécile Guérin-Bargues et Olivier Beaud).

Comment analysez-vous la décision de dissolution prise par le président de la République ?

Ce geste est à l’évidence lourd de conséquences. La dissolution est une prérogative que le président de la République peut exercer de manière discrétionnaire, la Constitution lui imposant uniquement la consultation du premier ministre et des présidents des Assemblées.

En France, les dissolutions sont rares. Tout le monde a en tête le grand « raté » de la dissolution de 1997 par Jacques Chirac, qui conduisit à la cohabitation avec la gauche, Lionel Jospin devenant premier ministre. On m’a rappelé ce matin la phrase de Patrick Devedjian [1944-2020, député] à l’époque : « On était dans un appartement avec une fuite de gaz. Chirac a craqué une allumette pour y voir plus clair. » Aujourd’hui, l’étincelle pourrait emporter avec elle toute la maison.

Traditionnellement, la dissolution se comprend comme un appel au peuple mais là, le peuple vient de parler : il ne s’agit donc pas de cela. Ce n’est pas non plus une sorte de pari politique sur les prochaines élections comme dans une dissolution habituelle. Il se pourrait bien qu’Emmanuel Macron ait mis fin, par ce geste un peu hasardeux, à sa propre expérience politique, ce « monde d’après » qui n’aura été qu’une parenthèse. Il a sacrifié ses troupes et son propre mandat, du moins dans la pleine possession de ses prérogatives présidentielles. Il vient peut-être de mettre fin au macronisme.

Y a-t-il une logique institutionnelleà lier les échéances nationalesfrançaises au résultat des élections européennes ? Ou doit-on analyserla dissolution, plus prosaïquement, comme un « coup » politique ?

Rien n’imposait de relier l’élection européenne et l’élection législative, qui est purement nationale : c’est le président qui a posé, avec la dissolution, une courroie d’entraînement entre les européennes, en général assez découplées de la politique nationale, et les institutions de la Ve République.

Il y a, malgré tout, une sorte de logique à ce qui s’est produit : il faut imaginer le sort qui aurait été réservé au gouvernement de Gabriel Attal, à l’Assemblée nationale, après les élections européennes. La vie lui était déjà difficile : elle serait devenue impossible. Les recompositions liées au résultat des élections européennes se seraient accélérées, avec, pour effet probable, la coagulation de forces oppositionnelles capables de renverser le gouvernement.

Depuis 2022, le pouvoir exécutif tente, non sans difficulté, de gouverner avec une majorité relative. Estimez-vous que le « parlementarisme rationalisé », qui lui permet notammentde recourir à l’article 49.3, a démontré son efficacité, ou, au contraire,ses effets pervers ?

Le terme de « majorité relative » employé depuis l’été 2022 m’a toujours embarrassé. Renaissance et ses alliés n’ont jamais eu de majorité : avoir une « majorité relative », c’est, en réalité, être en minorité. Depuis les élections législatives de 2022, nous avons, en fait, un gouvernement minoritaire. S’il n’est pas tombé, c’est tout simplement parce que les oppositions ne se sont pas coalisées, voire parce que certaines de leurs composantes (une part des Républicains pour ne pas les citer) l’ont tacitement soutenu.

Quoi qu’il en soit, l’adoption des textes importants a donné lieu à d’importantes turbulences. La réforme des retraites de 2023 en est l’illustration la plus flagrante : le texte, fort impopulaire, n’a été « adopté » que grâce à des acrobaties procédurales et à l’empilement des procédés du parlementarisme dit « rationalisé ». Cette grande réforme a été promulguée sans jamais être votée par la Chambre censée représenter le peuple français.

Le passage de la loi « immigration » de janvier a montré d’autres effets pervers. Là où une sorte de solution de compromis avait été trouvée avec les Républicains au Sénat, le gouvernement, de manière assez incompréhensible, a choisi de ne pas la reprendre à l’Assemblée. Il a dès lors subi une motion de rejet de son texte par toutes les oppositions, ce qui illustre bien la situation de pouvoir minoritaire dont je parlais. Mais le texte n’est finalement passé que grâce à une autre acrobatie : une commission mixte paritaire où le seul texte en discussion… était celui du Sénat – donc retour à la case départ.

Depuis 2022, le gouvernement a utilisé les moyens de la Constitution pour traiter avec une certaine rudesse le Parlement. Cela n’a rien de nouveau, mais cette fois, les procédés comme le 49.3 ont été utilisés, non pas pour cimenter une majorité qui tanguait, mais pour suppléer à l’absence de majorité. On est dès lors passés d’un parlementarisme prétendument rationalisé à un parlementarisme déréglé. Dans un régime parlementaire bien tempéré, un gouvernement sans majorité ne se survit pas à lui-même par des artifices juridiques : il s’en va. La survie sous respirateur du gouvernement d’Elisabeth Borne hier et de celui de Gabriel Attal aujourd’hui était très artificielle, donc malsaine. La dissolution est l’issue, quelque peu tragique, de cet état des choses.

Les résultats des élections législatives vont peut-être mener à la quatrième cohabitation de la Ve République. Quel bilan tirez-vous des trois premières ?

Avec la Ve République, nous n’avons pas un seul et unique régime politique : nous avons un régime politique à géométrie variable. La configuration qui apparaît le plus souvent comme normale, c’est le présidentialisme fort qui s’accompagne d’un fait majoritaire. Mais ce n’est pas la seule, comme on le voit avec la deuxième configuration : le présidentialisme minoritaire né il y a deux ans. La troisième option, c’est la cohabitation : un président est élu avec une certaine majorité mais des élections législatives renvoient une majorité parlementaire d’une autre couleur politique. Le premier ministre et le gouvernement, dans ce cas, procèdent de la seule confiance de cette majorité, et le président perd l’essentiel de son pouvoir.

Prévisible depuis 1978, quand Valéry Giscard d’Estaing avait averti qu’il resterait en fonctions même si la gauche « passait » aux législatives, le cas s’est présenté entre 1986 et 1988 (François Mitterrand à l’Elysée et Jacques Chirac à Matignon), puis entre 1993 et 1995 (François Mitterrand à l’Elysée et Edouard Balladur à Matignon) et enfin entre 1997 et 2002 (Jacques Chirac à l’Elysée et Lionel Jospin à Matignon).

En général, on estime que les cohabitations sont des états pathologiques, mais en réalité, la toute-puissance présidentielle n’est pas plus saine. Finalement, la cohabitation ramène la Ve République à un régime parlementaire assez classique : il ne reste au président qu’un pouvoir de nuisance avec certaines prérogatives qui relèvent de ce que Montesquieu aurait appelé la « faculté d’empêcher ».

Quels sont, au regard des textes,les pouvoirs respectifs du présidentde la République et du premierministre en cas de cohabitation ?

Le président conserve ses pouvoirs constitutionnels propres – le droit de saisine du Conseil constitutionnel, la nomination des ambassadeurs, le recours aux pouvoirs exceptionnels de l’article 16 ou le droit de demander une deuxième délibération à l’Assemblée, par exemple – mais sans que puisse opérer la magie noire de l’interprétation « présidentialiste » qui étend ces pouvoirs bien au-delà des textes. Le gouvernement n’est en place que grâce à la confiance de la majorité parlementaire mais il peut parfaitement travailler : il a presque tous les moyens de réaliser sa politique. Pour l’entraver, le président a peu d’outils – notamment le refus de signer les ordonnances.

Dans cette situation, la Ve République devient un régime parlementaire – ce qu’elle a en réalité toujours été. Il y a en effet, dans notre Loi fondamentale, un article qui rappelle que le gouvernement est responsable devant le Parlement : en cas de rejet de la confiance, il est tenu de démissionner. La cohabitation redonne vie au lien entre le gouvernement et le Parlement : elle « débranche » l’emprise présidentielle sur les institutions, cette lecture tout à fait particulière de notre texte fondamental qui étend le pouvoir du président.

Je vais vous citer un exemple très simple : la Constitution précise que le gouvernement « détermine et conduit la politique de la nation ». En temps de fait majoritaire, ce n’est bien sûr pas le cas : Jean Castex ou Elisabeth Borne et leurs ministres ne déterminaient pas la politique de la nation – c’est le président qui le faisait (et qui disait qu’il le faisait). Avec la cohabitation, pour le meilleur ou pour le pire, on en revient à un gouvernement qui détermine et conduit la politique nationale et qui dépend, pour cela, de la confiance de l’Assemblée nationale.

Quels sont les dangers à laisserles clés d’institutions aussi verticalesque celles de la Ve Républiqueà un parti d’extrême droite ?

En cas de victoire de l’extrême droite, la Constitution donnera toutes les clés du pouvoir gouvernemental au Rassemblement national. En France, les pouvoirs du gouvernement sont trop importants pour être confiés à quiconque pourrait ne pas respecter les principes de la démocratie libérale (le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture) et de l’Etat de droit (le respect de la règle de droit et des juges qui en sont les garants). Non seulement ces prérogatives ont de tout temps été importantes, mais elles se sont renforcées dans la période récente. C’est ce que montrent les pouvoirs donnés à l’exécutif par les lois relatives aux états d’urgence et aux crises sanitaires, les limitations récentes de certaines libertés, les nouveautés en matière de surveillance policière contenues dans la loi de mai 2023 relative aux Jeux olympiques ou l’usage préoccupant qui est fait de l’infraction d’apologie du terrorisme.

Libération
samedi 15 juin 2024 757 mots, p. 6,7

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14 juin 2024 - Libération (site web)

Pour les législatives, la gauche a de meilleures chances qu'en 2022

Lucie Alexandre

Si la dynamique majoritaire qui caractérise les législatives risque de favoriser l'extrême droite, le Nouveau Front populaire a retenu la leçon du dernier scrutin. Pour maximiser les victoires, l'union a cette fois adopté une répartition plus stratégique des circonscriptions.

Quelles sont les chances de la gauche de gagner les élections législatives anticipées prévues le 30 juin et le 7 juillet? Les prédictions se révèlent délicates, car c'est la première fois de l'histoire de la Ve République qu'un président dissout l'Assemblée nationale à l'issue d'élections européennes. Commençons par les mauvaises nouvelles. Si le duel entre le Nouveau Front populaire et le bloc d'extrême droite semble déjà installé, ce n'est pas pour rien. Les spécialistes s'accordent pour dire que le camp présidentiel devrait sortir encore davantage rétréci de ce scrutin. «Au vu des résultats des européennes, et de la configuration des alliances, les macronistes risquent d'être balayés dès le premier tour dans de nombreuses circonscriptions», juge ainsi Tristan Haute, maître de conférences à l'université de Lille et spécialiste en sociologie électorale.

Champ des possibles. «Le report de leurs voix au second tour peut donc être la clé du scrutin. Or le profil de leurs électeurs est désormais plus proche de celui des partisans du Rassemblement national, qui a réussi à conquérir un public plus aisé et plus âgé, tandis que l'électorat macroniste résiduel se positionne clairement à droite sur le régalien», décrypte-t-il.

Autrement dit, non seulement le front républicain est une notion de plus en plus désuète, mais le report de voix du camp présidentiel pourrait même se faire contre la gauche. Autre paramètre alarmant, lié cette fois au fonctionnement des institutions. «Les législatives sont des scrutins majoritaires à deux tours qui, en principe, offrent une prime majoritaire aux partis dominants. C'est pourquoi, lorsqu'elles suivent l'élection présidentielle, à l'exception de ce qui s'est produit en 2022, elles donnent traditionnellement une large majorité au chef de l'Etat», rappelle le sociologue Jean-François Laslier, directeur de recherche au CNRS. Qui estime que les scrutins à venir pourraient donc «confirmer, voire amplifier», les résultats du 9 juin où le Rassemblement national est arrivé en tête avec 31 % des voix. «La dramatisation de l'enjeu peut aussi surmobiliser ceux qui veulent un changement radical, par une dynamique de vote utile pour le RN», pointe-t-il.

Il y a pourtant des raisons d'espérer. Les experts de la carte électorale affirment que l'union de la gauche, signée jeudi soir, et soutenue à la fois par l'ancien président socialiste François Hollande et la tête de liste des roses aux européennes, Raphaël Glucksmann, ouvre le champ des possibles. Ce qui a tant divisé les différentes familles de gauche peut en effet se révéler un atout, si les complémentarités des uns et des autres sont bien exploitées. Les scores importants engrangés par La France insoumise (LFI) aux élections nationales, concentrés dans les villes et les banlieues, s'avèrent être un plafond de verre qui les empêche de conquérir un très grand nombre de circonscriptions.

Mobilisation massive. Mais cela pourrait être compensé par un nombre plus important de candidats socialistes (170 au lieu de 70 en 2022), mieux implantés localement, en particulier dans les territoires ruraux et périurbains. «En 2022, la gauche n'était pas au maximum de ses performances, car les investitures n'ont pas été faites de façon stratégique, relève ainsi Frédéric Faravel, membre de la Gauche républicaine et sociale d'Emmanuel

Maurel. Investir un LFI dans une terre de radicaux de gauche ou de socio-démocrates de père en fils, ça n'avait pas beaucoup de chances de marcher.» Sauf que les négociations ont semble-t-il, cette fois-ci, adopté un angle plus tactique. Un exemple parmi d'autres : dans la cinquième circonscription de Gironde, le député RN Grégoire de Fournas, ancien responsable du Bloc identitaire, avait gagné au second tour contre un insoumis avec 53,28%. L'investiture a cette fois été réservée à un candidat du PS, le parti à la rose étant majoritaire à la fois à la région et au département. De la même façon, les dissidents présentés en Occitanie par la présidente Carole Delga devraient cette fois se lancer dans une démarche unitaire au nom du Nouveau Front populaire. Un autre enjeu est d'impulser une mobilisation massive, en particulier dans les territoires où le RN est très haut. «La gauche peut s'appuyer pour ça sur son maillage d'élus locaux, fait valoir le communiste Adrien Tiberti, élu à la mairie de Paris. Si tout le monde entre dans la bataille en sollicitant partout ses relais syndicaux et associatifs, ça peut être un levier décisif.»

Le Monde
International, samedi 15 juin 2024 1877 mots, p. 9
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14 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

En Europe, la dissolution de Macron alarme ou réjouit

Berlin et Varsovie s’inquiètent pour la pérennité du soutien de Paris à l’Ukraine. Rome et Budapest espèrent la victoire de l’extrême droite

Jean-Baptiste Chastand, Anne-Françoise Hivert, Allan Kaval, Virginie Malingre, et Thomas Wieder

Berlin, Bruxelles, Malmö (Suède), Rome et Vienne - correspondants - Emmanuel Macron n’est pas le seul chef d’Etat et de gouvernement européen à avoir été désavoué par les élections européennes, le 9 juin. Le chancelier allemand social-démocrate, Olaf Scholz, pour n’en citer qu’un, a également subi un sérieux revers. Mais les homologues de M. Macron, avec lesquels il doit dîner à Bruxelles, lundi 17 juin, pour la première fois depuis le scrutin, ont très envie de l’entendre sur sa décision de dissoudre l’Assemblée nationale et de convoquer des élections anticipées les 30 juin et 7 juillet.

Certes, il s’agit d’une question de politique nationale, que les Vingt-Sept évitent d’aborder quand ils se retrouvent pour un conseil européen – après tout, chacun a ses problèmes. Mais, en l’occurrence, ce qui se passera à Paris ne sera pas sans influence sur la marche des affaires communautaires.

« A Berlin, ils sont tétanisés »

Dans ce contexte, avant d’évoquer, lundi soir, les différentes nominations à la présidence de la Commission, à celle du Conseil européen et au poste de haut représentant, les Vingt-Sept ont prévu un échange sur les résultats des élections européennes. « On attend de Macron qu’il explique sa décision. Ce sera l’éléphant dans la pièce », confie un diplomate européen. Avant d’ajouter : « Le succès de l’extrême droite en France, c’est l’élément majeur du scrutin européen. »« Si on a un problème en Belgique ou en Slovénie, ça va. Si on a un problème en France, c’est autre chose », confie une autre source européenne.

« Il y aura une explication de texte », confirme un proche du président. Quelle forme prendra-t-elle ? Emmanuel Macron prendra-t-il la parole ? Evoquera-t-il la situation au fil des discussions ? « Rien n’est encore décidé, mais il est probable que le président reviendra sur la situation en France », répond l’Elysée. Dans les apartés, en marge du conseil, le sujet sera sans aucun doute au cœur des discussions.

Entre autres questions, de Rome à Riga, en passant par Varsovie et Berlin, on se demande, par exemple, si un gouvernement dirigé par Jordan Bardella, le président du Rassemblement national (RN), continuerait de financer l’aide à l’Ukraine. « C’est ma plus grande inquiétude », confie un diplomate européen d’un pays de l’Est. « Avec une cohabitation en France, l’élargissement à l’Ukraine, c’est mort », ajoute l’un de ses collègues. D’autres redoutent les conséquences économiques d’un tel scénario.

« A Berlin, ils sont tétanisés par la possibilité que l’extrême droite prenne le pouvoir en France, en plus de la guerre et du décrochage économique », affirme une source européenne. « Quelle ironie si Macron – le champion d’une UEet d’une Ukraine fortes – devait être responsable de l’affaiblissement des deux », a commenté, sur X, Mujtaba Rahman, spécialiste de l’Europe pour le cabinet de consultants Eurasia, le 11 juin.

Cette semaine, Emmanuel Macron a l’occasion d’échanger avec certains de ses homologues au G7, en Italie, au sommet pour la paix en Ukraine, en Suisse, puis avec ses homologues libéraux, à Bruxelles, lundi. Au Quai d’Orsay, on a préparé des éléments de langage qui ont été communiqués à tous les ambassadeurs de France au sein de l’Union. Mercredi, le ministre délégué chargé de l’Europe, Jean-Noël Barrot, a échangé avec eux. « Ils avaient beaucoup de questions d’ordre économique, émanant des grandes entreprises européennes ou du patronat. Ils sont inquiets de la situation, se demandent quel est le programme économique du RN », relate-t-on dans son entourage.

Alors que sa visite d’Etat de trois jours en Allemagne, fin mai, lui avait valu d’élogieux commentaires dans la presse du pays, l’annonce, par Emmanuel Macron, de la dissolution de l’Assemblée nationale a été accueillie très négativement outre-Rhin. A de rares exceptions près, comme le quotidien conservateur  Die Welt, pour qui le président français a « montré une forme de grandeur » contrastant avec la « suffisance d’Olaf Scholz », lequel a fermé la porte à des élections anticipées alors que son parti a obtenu, dimanche, le pire score de son histoire, la sidération a été totale.

Tandis que le  Spiegel décrit un « président kamikaze », le quotidien de centre gauche Süddeutsche Zeitungestime que « Macron perd ses nerfs », reprochant au chef d’Etat français une « décision impulsive » qui « met en jeu le destin du pays » et pourrait avoir des « conséquences fatales ». Sept ans après être tombée sous le charme d’un jeune président alors décrit par la quasi-totalité de la presse comme un « enfant prodige de la politique », l’Allemagne est aujourd’hui tétanisée par l’hypothèse d’une victoire du RN.

« Il en résulte une grande incertitude quant à l’identité du futur gouvernement français et quant à la capacité de la deuxième économie de la zone euro à être un partenaire fiable sur la scène européenne, à une époque où une entente étroite[avec Berlin] est nécessaire, notamment sur les questions militaires et commerciales », s’inquiétait, jeudi, le quotidien  Frankfurter Allgemeine Zeitung, alors que  Die Zeit, le grand hebdomadaire du centre gauche intellectuel, estime que « le président français risque de sombrer dans le chaos qu’il a lui-même provoqué ».

A Rome, le camp de Giorgia Meloni se réjouit de la situation politique en France. D’abord parce que la faiblesse de l’exécutif français fait la force de l’Italie, du point de vue de la présidente du conseil, et cela au moment même où elle accueille les chefs d’Etat et de gouvernement du G7. Ses amis politiques se félicitent d’autant plus de la voir mise en lumière que l’assise politique nationale de ses partenaires français est amoindrie. Sortie victorieuse des élections européennes en Italie, la formation de Mme Meloni, Fratelli d’Italia (nationale conservatrice), a obtenu 28,8 % des suffrages, près de 3 points de plus que lors des législatives de 2022, qui l’avaient portée au pouvoir.

L’ascendant de Paris en Europe étant insupportable à cette famille politique issue du postfascisme, la configuration actuelle a donc de quoi la ravir. « Alors que les autres gouvernements sortent en mauvaise posture de ces élections, le gouvernement italien en sort renforcé.(…) C’est une grande victoire pour nous, mais aussi pour toute l’Italie, qui sera plus forte en Europe », affirmait ainsi, dimanche, le responsable de l’organisation de Fratelli d’Italia, Giovanni Donzelli, au micro de la chaîne de télévision La 7.

A un discours triomphaliste sur les rapports de force entre gouvernements s’ajoute la satisfaction de voir un allié politique potentiel, le RN, en situation d’accéder au pouvoir. Le parti de Marine Le Pen et celui de Mme Meloni appartiennent à deux familles différentes de l’extrême droite, réparties en deux groupes distincts au Parlement de Strasbourg. Leurs positions sur l’Ukraine diffèrent, la cheffe de l’exécutif italien s’étant résolument engagée dans le soutien à Kiev. Pourtant, l’idée d’un rapprochement a fait son chemin.

« L’Europe en paiera le prix »

« L’avenir de nos relations avec le Rassemblement national au Parlement, c’est bien sûr une alliance »,explique Nicola Procaccini, député européen Fratelli d’Italia et cheville ouvrière des stratégies du parti en Europe. « Une victoire du camp de Marine Le Pen aux élections législatives françaises et son arrivée au gouvernement seraient sans conteste une bonne nouvelle pour nous. »La composition de l’alliance formée par le RN, Marion Maréchal et Eric Ciotti réplique d’ailleurs les ensembles souverainiste, conservateur et populaire qui constituent la coalition au pouvoir à Rome. Giorgia Meloni n’a cessé d’appeler de ses vœux une majorité de cette nature à Bruxelles. Elle peut déjà se féliciter d’en voir les prémices à Paris.

Depuis dimanche, la France inquiète profondément les pro-européens d’Europe centrale. Les résultats de l’élection en France sont « dramatiques », a noté le premier ministre polonais de centre droit, Donald Tusk. « L’extrémisme a le vent en poupe », a aussi déploré le premier ministre social-démocrate roumain, Marcel Ciolacu.

La décision de dissoudre l’Assemblée nationale a encore ajouté à l’inquiétude dans cette région, tant l’arrivée d’un éventuel gouvernement RN, moins favorable au soutien de l’Ukraine, pourrait faire basculer le cours de la guerre qui a lieu dans un pays voisin. « Nous espérons que la France maintiendra le cap en ce qui concerne le soutien politique à l’Ukraine et qu’elle augmentera l’aide matérielle avec une gouvernance politique plus claire », dit ainsi Tomas Kopecny, chargé de la reconstruction de l’Ukraine au sein du gouvernement tchèque.

Si des dirigeants favorables à Kiev se sont gardés de réagir officiellement, de nombreux observateurs ont fait part de leur surprise qu’Emmanuel Macron ait pris une telle décision. Le site tchèque Aktualne.cz se demande, par exemple, si « Macron est devenu fou ». Tous les médias de la région se penchent sur le profil de Jordan Bardella en s’interrogeant sur la possibilité que ce dernier change en profondeur la politique ukrainienne de la France. « Si Le Pen est sur le point de gagner, la parole de Macron aura bien moins de poids[au Conseil européen] . Tout le monde le considérera comme un homme du passé », selon le site hongrois Valasz Online.

En revanche, le premier ministre nationaliste hongrois, Viktor Orban, connu pour sa proximité avec le président russe, Vladimir Poutine, a affiché sa satisfaction. « Des élections législatives anticipées doivent maintenant avoir lieu[en France] , où il y a de fortes chances que les partisans de la paix réitèrent leur victoire », a célébré le dirigeant hongrois dans un entretien au site Index, souhaitant ouvertement une deuxième victoire du RN. Selon lui, ce basculement de la France serait la « première manche » avant l’élection présidentielle américaine de novembre, où il espère le retour de Donald Trump.

Dans le nord de l’Europe, l’incompréhension domine, mêlée à un sentiment d’inquiétude concernant la position prorusse du RN. Pour le correspondant à Paris du journal de gauche danois Information, Tore Keller, « Macron joue avec le feu », risquant de mener son parti au « massacre » et l’extrême droite au gouvernement, ce qui aurait pour conséquence d’ « empêcher le reste de l’UE d’aller de l’avant » et de « mettre fin au soutien financier de la France aux Ukrainiens en difficulté ».

En Suède, l’éditorialiste Annika Ström Melin remarque, dans le journal libéral Dagens Nyheter : « Si[le président français] échoue, c’est toute l’Europe qui en paiera le prix », car « un chef de gouvernement français nationaliste et prorusse pourrait faire des dégâts incalculables ». Sur le site d’information consacré à l’UE Omeuropa, le journaliste Henrik Brors s’inquiète des répercussions pour l’Europe si « une des principales puissances de l’UE[se retrouve avec] une Poutiniste d’extrême droite à la tête de son gouvernement ». Selon le journal conservateur Svenska Dagbladet, un Macron affaibli n’est pas une bonne nouvelle, car « ce n’est pas à Berlin que l’on trouvera les grandes visions d’une transition verte ou des réformes inconfortables qui permettraient à l’Ukraine de devenir membre de l’UE ».

Le Monde
élections législatives, samedi 15 juin 2024 1156 mots, p. 7
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14 juin 2024 - Le Monde (site web)

Gabriel Attal endosse le rôle de chef de campagne

Le premier ministre se lance dans la bataille, malgré l’amertume de l’annonce de la dissolution

Claire Gatinois

Jeudi 13 juin, quatre jours, à peine, se sont écoulés depuis l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale prononcée par Emmanuel Macron. C’est assez pour que le premier ministre, Gabriel Attal, fasse mine de mettre de côté sa rancune, son chagrin et sa colèrepour s’engager dans le combat électoraldes législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet. Pour son premier déplacement de campagne, le plus jeune premier ministre de la Ve République (35 ans), en sursis, arpente, en bras de chemise, la 5e circonscription du Pas-de-Calais, où le député (Renaissance) sortant, Jean-Pierre Pont, a été élu, sur un fil, en 2022 face au candidat du Rassemblement national (RN).

Déjeuner avec des militants, tractages, déambulation dans les rues de Boulogne-sur-Mer… La bérézina du camp présidentiel aux élections européennes du 9 juin face au parti d’extrême droite ? Oubliée ! Ces élections législatives ne sont « pas la même élection », assure le chef du gouvernement.

« On est sur une élection législative dont l’objectif est de choisir une majorité qui gouvernera le pays », défend le locataire de Matignon, se disant prêt à débattre de nouveau avec Jordan Bardella, le patron de 28 ans du parti lepéniste, qui convoite le poste de premier ministre, et avec Jean-Luc Mélenchon, le chef de file des « insoumis », qui a immédiatement décliné l’offre.

Aux abonnés absents

Vendredi, Gabriel Attal sera à Nantes, où l’ancienne Nouvelle Union populaire écologique et sociale, alliance de gauche allant du Parti socialiste à la France insoumise (LFI) a réalisé, en 2022, un score plus qu’honorable. L’occasion de dénoncer « l’accord de la honte », selon lui, renoué entre la gauche et LFI avec le Nouveau Front populaire. Une élection, deux adversaires à combattre.Peu importe l’ampleur de la tâche, Gabriel Attal « trace », assure ses équipes.

Depuis le QG de Renaissance, rue du Rocher à Paris, jeudi matin, le chef du gouvernement a déroulé son plan d’attaque, déterminé à défendre un programme « clair », axé sur « la vie quotidienne» : pouvoir d’achat, travail, autorité, écologie. Il faut être binaire et mesurer le péril des programmes de la concurrence, répète Gabriel Attal, endossant pleinement le rôle de chef de campagne.

Les alliés, François Bayrou, patron du MoDem, et Edouard Philippe, à la tête d’Horizons, ont fait le déplacement. Un signe, alors que le maire du Havre n’avait pas voulu s’afficher aux côtés du chef de l’Etat, la veille, pour assister à la conférence de presse tenue au pavillon Cambon Capucines, à Paris. « Comme dans un jeu vidéo, Emmanuel Macron a appuyé sur le bouton “reset”. On est tous un peu groggy. Mais je me refuse à croire qu’il s’agisse d’un acte de vanité. Le président sait des choses que nous ne savons pas », soupire Laurent Marcangeli, ancien chef des députés Horizons à l’Assemblée national, qui décrit un « moment de bascule ». Un coup « brutal », a admis le premier ministre devant les députés de la coalition présidentielle, le mardi précédent. Un choc, pour eux, comme pour lui.

Les vingt-quatre heures qui ont suivi l’annonce de la dissolution, Gabriel Attal est resté mutique. Aux abonnés absents. Que pouvait-il dire ? Lui et le chef de l’Etat entretiennent des relations compliquées, M. Macron s’agaçant de la prudence du numéro un du gouvernement, trop soucieux, à ses yeux, de son sort personnel. Le premier ministre n’a été mis dans la confidence que quelques minutes avant que le chef de l’Etat n’annonce sa décision à la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, et aux caciques de la Macronie dimanche.

La photo prise ce soir-là par la photographe officielle, Soazig de La Moissonnière, dévoile son visage fermé, ses bras croisés, le regard dur. Le locataire de Matignon a cherché à dissuader Emmanuel Macron d’aller si loin. Il a proposé sa démission ; l’a alerté de la capacité de la gauche, son ex-famille politique, à se réunir pour faire barrage au RN ; a tenté de convaincre le chef de l’Etat que la motion de censure brandie par Les Républicains pour faire tomber le gouvernement, à l’automne, lors de l’examen du budget, pouvait être évitée. Gabriel Attal et sa « meute», comme le premier ministre appelle ses proches conseillers, ont une stratégie pour que le gouvernement tienne. Rien n’y fait. Emmanuel Macron a fait son choix.

Le chef du gouvernement, nommé le 9 janvier, doit s’y soumettre, quitte à battre le triste record d’Edith Cresson, restée dix mois au poste de premier ministre. Quelles sont ses chances, à lui, de survivre à Matignon après le 7 juillet ? « Aucune », concède un proche du chef de l’Etat, qui conseille au premier ministre de ravaler son amertume. « Il surmontera s’il veut être au rendez-vous de son destin », veut-on croire au palais présidentiel.

« Je vais me battre »

« Gâchis», « stratégie du chaos »… Dans les ministères, le geste d’Emmanuel Macron est mal compris. La photo de Soazig de La Moissonnière montrant le président déjeunant en terrasse au Touquet, avec son épouse, quelques heures avant de torpiller les élus de la majorité achève d’écœurer les équipes. Pire, Emmanuel Macron fait entendre qu’il compte rejouer la présidentielle de 2022, semblant ignorer le rejet qu’il suscite désormais auprès d’une grande partie des électeurs.

Lundi 10 juin, dans l’avion qui le ramène d’Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne), Emmanuel Macron confie au Figaro Magazine qu’il est prêt à débattre avec Marine Le Pen et à « porter nos couleurs et défendre notre projet ». Une réédition de l’échec des européennes affole les députés et ministres. Gabriel Attal pense avoir une carte à jouer dans ce poker grandeur nature. Et tout au long de la journée fomente sa stratégie pour s’imposer comme chef de campagne.

Après un « échange de vérité », entre le premier ministre et le président de la République, lundi soir, et alors que de nombreux cadres de la majorité allaient dans ce sens,Emmanuel Macron reconnaît qu’il est, sans doute, préférable qu’il reste au second plan. Gabriel Attal a obtenu gain de cause. Quatre de ses collaborateurs posent des congés sans solde pour l’accompagner dans l’aventure.

Le premier ministre « switche » en « mode campagne », observent ses proches avec une ardeur quasi sacrificielle, conscient que son avenir à Matignon n’est, peut-être, qu’une question de jours et que la victoire est peu probable. « Je vais me battre » , dit-il jeudi au micro de France Inter, tout en décrivant un paysage apocalyptique si l’extrême droite venait à prendre le pouvoir, libérant, notamment, la parole homophobe. « C’est une mission honorable parce qu’elle est historique. La mener, c’est une preuve de courage. Et les Français le verront » , veut croire un confident du chef de l’Etat.

Le Figaro, no. 24824
Le Figaro, samedi 15 juin 2024 696 mots, p. 16

Débats

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14 juin 2024 - Le Figaro (site web)

L'antisémitisme de gauche : les leçons de l'affaire Dreyfus

De l'affaire Dreyfus à aujourd'hui, la gauche ne fut jamais du combat contre l'antisémitisme, rappelle l'ancien préfet*.

Les bons scores obtenus par la liste menée par Manon Aubry dans la plupart des bureaux de vote, où l'électorat comprend une part importante de jeunes musulmans insérés, en particulier dans les bureaux de vote des quartiers d'habitat social où la population française d'origine française est devenue résiduelle, a fait ressurgir une question posée dès la fin du XIXe siècle en France, à travers l'affaire Dreyfus : celle de l'antisémitisme. Car il est facile de comprendre que cette liste a tiré profit de la vague propalestinienne qui déferle dans le monde musulman depuis la réponse apportée par l'État d'Israël au massacre perpétré le 7 octobre.

Quand le capitaine Dreyfus a été interpellé puis condamné, la question de son identité israélite n'avait pas été soulevée. On lui reprochait surtout d'être alsacien et de parler allemand, ce qui faisait de lui un espion commode. À la marge, on lui reprochait aussi d'être polytechnicien quand la presque totalité des officiers supérieurs étaient saint-cyriens. L'accusation « raciale » n'est intervenue que dans un second temps, quand des journalistes antisémites (Édouard Drumont, Léon Daudet...) s'en sont mêlés.

En ces années 1890, l'antisémitisme s'était répandu en France, sous deux formes très distinctes. La première était à la fois populaire et parisienne. Elle s'était propagée à la suite de l'installation à Paris de grandes familles venues de l'empire austro-hongrois, à la richesse ostentatoire. Cet antisémitisme populaire a nourri le discours de la gauche de l'époque, celui du Parti ouvrier français de Jules Guesde. La figure du Juif y est associée à celle du banquier, donc du « grand capital » , ennemi du prolétariat. Seul Jaurès, après un temps d'hésitation, s'est démarqué de cette lecture xénophobe de la situation pour rejoindre les rangs des premiers Dreyfusards : Émile Zola, Anatole France, Marcel Proust.

La seconde forme de l'antisémitisme est née dans les départements d'Algérie où les Juifs berbères, depuis l'occupation du Maghreb par les Arabes, occupaient une position subalterne, comme les chrétiens du reste. Ces 35 000 « israélites indigènes » , pour la plupart artisans misérables, ont obtenu en 1870 la citoyenneté française, quand les musulmans, dans leur très grande majorité, ont refusé le bénéfice de la naturalisation. Cette faveur provoqua, vingt ans plus tard, l'acrimonie des populations musulmanes et européennes (originaires pour l'essentiel des provinces déshéritées de l'Espagne et de l'Italie). Et c'est en Algérie, où l'infâme Drumont, auteur de La France juive, fut élu député, que les incidents antisémites ont été violents.

Le procès Dreyfus, par sa durée, structura les deux camps : la Ligue des droits de l'homme contre la Ligue de la patrie française. La gauche, dans cette affaire, conformément au mot d'ordre de Guesde, s'était tenue à l'écart du débat. Un demi-siècle plus tard, le gouvernement du maréchal Pétain, élu par des parlementaires SFIO et radicaux (les communistes ayant préféré respecter la lettre du pacte germano-soviétique) pouvait, sans provoquer de réaction, prendre à l'égard des Juifs, étrangers puis français, des mesures impardonnables. Pierre Laval, son maître d'oeuvre, était lui-même issu des rangs de la SFIO.

Dans les départements algériens, dans le même temps, la situation des Juifs était devenue si inconfortable qu'ils furent les premiers à quitter, après la guerre, l'Algérie pour la France. Leurs ancêtres étaient savetiers, leurs descendants seraient professeurs de médecine. Les anciens dhimmis occuperaient des fonctions éminentes quand les émigrés venus de l'Algérie musulmane travailleraient comme OS chez Renault.

Jean-Luc Mélenchon connaît cette histoire par coeur, car ses ancêtres appartenaient à cette diaspora espagnole qui avait alimenté la population pied-noire d'Algérie. Sans doute lui était-il facile de comprendre que la population musulmane des banlieues serait facile à mobiliser sous le drapeau de la Palestine. Son « génie politique » a fait le reste. La gauche française ne fut jamais du combat contre l'antisémitisme. MICHEL AUBOUIN

*Ancien préfet et inspecteur général de l'administration, Michel Aubouin a exercé de 2009 à 2013 les fonctions de directeur du ministère de l'Intérieur en charge de l'intégration des étrangers et des naturalisations. Il a notamment publié «40ans dans les cités» (Presses de la Cité, 2019) et «Le Défi d'être français» (Presses de la Cité, 2023).

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 14 juin 2024 1027 mots, p. AUJM4
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13 juin 2024 - Le Parisien (site web)
14 juin 2024 - Le Parisien

RéCITiQuand Ciotti a choisi

Récit de cinq jours durant lesquelles le président de LR a rompu brutalement avec tous les dirigeants de sa famille politique pour pactiser avec le RN de Jordan Bardella.

Alexandre Sulzer et Quentin Laurent avec Marion Mourgue

Quand ce dimanche soir d'élections européennes, Éric Ciotti se rend sur TF 1, il a un plan secret selon nos informations : annoncer qu'il va lancer une procédure pour changer le nom des Républicains. Et ainsi ouvrir une nouvelle page pour la droite française. Mais juste avant d'entrer sur le plateau, Gérard Larcher lui confirme l'impensable : oui, Emmanuel Macron, qu'il vient d'avoir au téléphone, va annoncer une dissolution de l'Assemblée. Tout est balayé. « J'ai senti Éric baliser », glisse un proche. À la télévision, le président de LR se contente finalement de dire qu'il est « hors de question d'entrer dans une coalition » avec la majorité.

À 0 h 36, Éric Ciotti envoie un SMS à un compagnon de route historique. « Je lance un appel à l'union des droites ? » « Tu seras désavoué », lui répond celui-ci. « Oui, mais pas par les électeurs », rétorque le président de LR. Sans le dire à ses proches, il reçoit dans la nuit à la questure de l'Assemblée Alexandre Loubet, le directeur de campagne de Jordan Bardella.

« Si on part seuls, on est morts »

Le lendemain matin, il réunit son cabinet et les interroge sur des alliances : « Si on part seuls, on est morts. J'ai déjà fermé la porte à Macron hier soir. » Un salarié propose de se tourner plutôt vers Édouard Philippe et son parti Horizons. « Il y a Estrosi derrière ! », réagit-il aussitôt, évoquant son éternel ennemi. Dans la journée, il échange avec Guilhem Carayon, président des jeunes LR. « On est plus proche du RN que de Macron », lui martèle celui-ci.

Quand Ciotti voit à 17 heures les ténors LR dans le bureau du président du Sénat, il ne les contredit pas alors qu'ils évoquent une ligne d'indépendance aux législatives. En début de soirée, il demande à son chauffeur d'éteindre son portable pour ne pas pouvoir être géolocalisé. Destination le XVI e arrondissement où il rencontre secrètement Jordan Bardella et Marine Le Pen. Puis file boulevard de Montmorency pour rencontrer Vincent Bolloré. Les deux hommes, qui s'apprécient, se voient souvent. C'est notamment ce grand patron, partisan de l'union des droites, qui lui a soufflé l'idée, décriée à droite, d'un revenu minimal agricole à 1 500 € en janvier.

Sentant le « mauvais coup », Tabarot saute dans un avion

Le mardi, les rumeurs commencent à agiter LR. Par téléphone, il rassure Valérie Pécresse en réaffirmant qu'il tiendra une ligne d'indépendance. Mais à 11 heures, il réunit son cabinet et finit par formaliser son projet d'alliance avec le RN. « Vous voulez des circos ? C'est l'occasion ou jamais », leur propose-t-il. Certains acceptent, d'autres non. La députée des Alpes-Maritimes Michèle Tabarot, qui a senti lundi soir le « mauvais coup » venir, a sauté dans un avion pour aller à Paris. Trop tard. Éric Ciotti a avancé son JT de TF 1 de 20 heures à 13 heures où il formalise son alliance avec le RN. Déflagration. Les ténors LR dénoncent cette décision. « Plus ils me mordent les mollets, plus ça me sert », juge Éric Ciotti.

Retour au siège de LR. Plusieurs membres de son cabinet, dont son directeur, expriment leur désaccord avec sa stratégie. « J'ai des collaborateurs qui ne pensent pas comme moi et qui travaillent pour d'autres ! », explose le président de LR. « J'ai alors vu un peu de folie dans ses yeux », confie un de ses fidèles. La rupture est actée. Ils ne répondront plus à ses appels. La plupart des permanents du parti passent en mode désobéissance civile. Le community manager change les codes des réseaux sociaux du parti, l'informaticien suspend le mail Outlook d'Éric Ciotti.

Dans la nuit, Ciotti envoie un message WhatsApp aux députés LR pour justifier sa position. Seuls deux daignent lui répondre. Le député de Corrèze Francis Dubois lui rétorque : « Tu n'es pas loyal et je reste poli ! » « Il est pressant que tu démissionnes. Bien à toi chez les RN », écrit-il. « Éric, ce que tu nous as fait, humainement et politiquement, est inqualifiable. [...] Les convictions et la droiture, ça ne se négocie pas en tremblant devant un camembert de sondages », réagit la députée Émilie Bonnivard (Savoie).

Fuite en avant

Mercredi, un bureau politique, dont Ciotti conteste la légalité, doit acter son exclusion du parti. Peu avant midi, un e-mail est envoyé aux salariés : « Le président a décidé de fermer les portes du siège à 12 heures ce jour. Tout le monde doit quitter le bureau. » Devant les caméras, le psychodrame vire au vaudeville. Éric Ciotti, lui, est dans son bureau de la questure. Au même moment, Olivier Marleix pénètre dans l'Assemblée. « À la questure ? Je vais peut-être aller le voir... pour lui péter la gueule », grince l'ex-patron des députés LR.

Alors que le bureau politique se réunit à 15 heures au musée social, l'équipe fidèle à Ciotti envoie un e-mail aux militants dans lequel il leur demande leur soutien via une pétition. « Plus de 10 000 signatures en une heure ! », s'enflamme l'un de ses proches. Tout en jouant la base contre l'appareil, Ciotti constitue ses listes d'investitures. Il appelle de nombreux candidats potentiels. Comme l'ex-député Julien Aubert à qui il propose une « circonscription en or » dans le Vaucluse. Mais il essuie un refus. « Je pense qu'il a piqué le fichier des adhérents », s'exclame un ténor du parti. Alexandre Pesey, directeur de l'IFP, une école parisienne qui prône l'union des droites, reconnaît qu'il contribue à « faire passer des CV » à droite, notamment aux équipes d'Éric Ciotti.

Jeudi, au siège de LR, Ciotti demande le fichier des candidats de la commission d'investiture au directeur des élections... en présence d'un huissier. Le salarié refuse. Pour montrer qu'il entend être président de LR jusqu'au bout, Ciotti se laisse filmer, seul, dans son bureau. Avant de rejoindre Le Pen et Bardella au restaurant. « C'est la fin d'une histoire, soupire un proche, un mélange de Groland et de Shakespeare. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 14 juin 2024 415 mots, p. AUJM6
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14 juin 2024 - Le Parisien

LFIiLe cas Adrien Quatennens

Alors que le député du Nord, condamné pour violences conjugales fin 2022, s'apprêterait à repartir en campagne, des voix socialistes et écologistes demandent qu'il ne soit pas investi par le Front Populaire, dont on attend la conclusion de l'accord dans les prochaines heures.

J.D.

Au quatrième jour des négociations pour bâtir un « Front populaire » de gauche aux législatives anticipées, la candidature possible d'Adrien Quatennens provoque des remous. Si les Insoumis ont obtenu mercredi que les circonscriptions de leurs députés sortants soient « sanctuarisées », le cas de la 1 re du Nord, celle de Quatennens, fait débat. L'ancien bras droit de Jean-Luc Mélenchon a été condamné fin 2022 à quatre mois de prison avec sursis pour avoir giflé sa compagne.

« La question de l'investiture d'Adrien Quatennens se pose, ça fait partie des choses dont on doit discuter », avait mis en garde la députée écologiste Sandrine Rousseau sur BFMTV. Ce jeudi, c'est la présidente PS d'Occitanie, Carole Delga, qui alertait dans un message X : « L'union autour du Front populaire, oui. Au prix de nos valeurs, certainement pas. Je n'accepterai jamais que la lutte contre les violences faites aux femmes soit sacrifiée. Monsieur Quatennens abîme l'union, qu'il nous laisse travailler. »

La socialiste réagissait à une initiative du député du Nord laissant entendre qu'il comptait bien se présenter, même s'il ne l'a pas annoncé officiellement. Selon les informations de « l'Opinion », l'ex-lieutenant de Mélenchon aurait transmis à des femmes de gauche et féministes un texte intitulé « Nous, femmes et féministes, soutenons la candidature d'Adrien Quatennens ». Une forme de pétition qui loue l'attitude du député du Nord, « à rebours de ce à quoi nous ont habitués bien des politiques mis en cause », rappelant que l'intéressé avait « immédiatement » reconnu puis regretté un geste avant de démissionner de ses fonctions à LFI.

« Il se tapera sûrement une dissidence »

Ce jeudi en début de soirée, rien ne filtrait sur le sort qui serait réservé à Quatennens. Un des négociateurs écolos, l'eurodéputé David Cormand, bottait en touche : « C'est un sujet qui relève du parti qui aura à l'investir. » Le matin même, le sénateur écologiste Yannick Jadot invitait chaque formation politique à « prend [re] ses responsabilités », soulignant que son parti avait pris les siennes en n'investissant pas le député et ex-patron d'EELV Julien Bayou visé par une enquête pour violences psychologiques sur son ex-compagne. À LFI, on s'attendait à ce que le cas Quatennens pose des difficultés. « Même s'il est investi, il se tapera sûrement une dissidence », imaginait tout haut un cadre Insoumis lundi.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 14 juin 2024 531 mots, p. AUJM8
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13 juin 2024 - Le Parisien (site web)
14 juin 2024 - Le Parisien

MatignoniLes prétendants pullulent

Après Jean-Luc Mélenchon, qui n'a pas fermé la porte au poste de Premier ministre en cas de victoire de la coalition de gauche, plusieurs autres prétendants se sont manifestés ce jeudi : François Ruffin, Fabien Roussel ou encore Valérie Rabault. Le chef du PS Olivier Faure défend, lui, « un choix collectif ».

« Vous vous sentez capable d'être Premier ministre ? » Ce jeudi, devant le siège des Écologistes, la question revenait en boucle sous forme de boutade aux responsables de gauche. Mercredi soir, Jean-Luc Mélenchon a ouvert le bal des prétendants à Matignon en cas de victoire de la coalition. Sur France 2, il a dit se sentir « capable » d'occuper le poste. « Je ne m'élimine pas mais je ne m'impose pas », a-t-il insisté, soucieux d'apparaître comme constructif. Ce jeudi après-midi, il a d'ailleurs décliné un débat télévisé avec Gabriel Attal et Jordan Bardella au motif que le Front populaire « n'a pas encore désigné son candidat Premier ministre ».

L'alliance de gauche devrait avoir l'embarras du choix. Ce jeudi matin, le député LFI de la Somme François Ruffin a aussi assuré qu'il s'en sentait « capable ». Dimanche soir, c'est lui qui avait lancé l'idée d'un Front populaire. « Je suis prêt à prendre la place qu'on souhaitera pour transformer la vie des gens », a-t-il expliqué sur France Bleu, se posant comme « le premier qui en a eu marre de Macron ».

La députée PS sortante Valérie Rabault a plaidé sur X pour une « une candidature féminine [qui] aurait beaucoup d'atouts ! ». Interrogée par l'AFP, elle dit penser à la PS Carole Delga, à la députée LFI frondeuse Clémentine Autain et, « pourquoi pas », à elle-même. Clémentine Autain, justement, a défendu sur Franceinfo « un profil qui ne soit pas clivant », capable de rassembler et de représenter la « diversité » de la gauche. Quant au patron du PCF, il a imaginé sur RTL un candidat « populaire, rassembleur, bienveillant, qui parle à tout le monde ». Ajoutant : « J'en fais partie comme d'autres. » Lundi, Raphaël Glucksmann avait avancé le nom de l'ex-patron de la CFDT Laurent Berger. Mais le syndicaliste n'a même pas répondu.

Une incarnation ou une équipe

L'eurodéputé écologiste David Cormand s'amuse de ces déclarations en série. Selon lui, la question est « nulle et non avenue » car le futur Premier ministre sera automatiquement issu du groupe majoritaire de l'Assemblée. Interrogé jeudi matin sur RMC, le patron du PS, Olivier Faure, privilégie « un choix collectif » : « La nouvelle coalition devra choisir en son sein celui qui est le plus en mesure de réparer » le pays, ce qui « suppose un profil, non pas le plus clivant, mais qui permette de fédérer le pays ». Il a aussi expliqué qu'il « ne disqualifie pas » Mélenchon mais que la situation n'est pas la même qu'en 2022.

La future union de la gauche pourra-t-elle se lancer dans la campagne sans chef de file attitré ? « Il aurait fallu désigner quelqu'un vite parce que dans les débats, il faudra une incarnation », s'inquiète une écologiste qui penche pour Ruffin. À l'inverse, une socialiste estime qu'« il faut arrêter avec la personnalisation et s'affirmer comme une équipe ». Le débat risque d'agiter les premiers jours du nouveau Front populaire.

L'Humanité
vendredi 14 juin 2024 402 mots, p. 22

Libérez Abdallah !

Plus vieux prisonnier politique de France, Georges Ibrahim Abdallah endure sa 40e année d'incarcération. Libérable depuis plus de vingt ans, il attend avec toute la patience du monde que justice lui soit rendue dans la prison de Lannemezan. Sa dixième demande de libération conditionnelle a été déposée au tribunal d'application des peines de Paris, le 8 juin. La disparition récente de Robert Badinter a été l'occasion de saluer son combat humaniste contre la peine de mort. Son abolition s'est accompagnée de l'étirement des peines de réclusion criminelle assorties de peines de sûreté incompressibles. Infiniment plus silencieuses que les exécutions judiciaires, mais non moins révoltantes, ces peines de morts lentes, dites « morts blanches », sont condamnées par le droit de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dans son arrêt « Vinter contre Royaume-Uni », la Cour européenne des droits de l'homme énonce qu'il doit être offert un espoir de libération à la personne condamnée à une peine perpétuelle. Le contraire reviendrait à lui infliger un traitement inhumain et dégradant. Une procédure de réexamen de sa situation doit donc être instituée et rendue effective, l'issue ne devant pas dépendre d'un pouvoir discrétionnaire. Georges Ibrahim Abdallah se trouve précisément dans cette situation ubuesque. Sa nationalité libanaise complexifie les modalités du processus de libération conditionnelle à laquelle il a pourtant droit. En effet, il est soumis au régime juridique de la « libération expulsion ». Par deux fois déjà, le juge d'application des peines a confirmé sa demande de libération qui n'a pu aboutir en l'absence d'un arrêté d'expulsion vers le Liban. Les États parties civiles, qui échouent à contrecarrer sa requête devant les tribunaux, exercent ensuite des pressions diplomatiques importantes pour empêcher l'aboutissement de cette démarche.Nous, élu·es, artistes, écrivain·es, universitaires, juristes, militant·es, citoyen·nes, dénonçons ce mépris du principe d'indépendance de l'autorité judiciaire et du respect de la dignité humaine. Cette libération demeure aujourd'hui soumise à l'arbitraire du ministère de l'Intérieur, qui s'abstient d'agir en fonction d'un agenda diplomatique que le président de la République choisit de suivre. Nous condamnons la peine de mort lente infligée à Georges Ibrahim Abdallah et appelons à sa libération.

Le Monde
Élections législatives, Friday, June 14, 2024 582 mots, p. 5
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13 juin 2024 - La Matinale du Monde

Les partis de gauche actent une première répartition des circonscriptions

Un rééquilibrage entre PS, LFI et EELV a eu lieu par rapport à l’accord conclu en 2022

Julie Carriat et Sandrine Cassini

C’est pour bientôt. Mardi 11 juin, socialistes, « insoumis », communistes et écologistes se sont mis d’accord sur les volumes de circonscriptions octroyés à chaque formation en vue des législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet. Avec le programme, il s’agit du nerf de la guerre. Au lendemain d’un conseil national du Parti socialiste (PS) qui aura préféré reporter le vote sur le projet d’accord pour un « front populaire » à gauche, les partis se sont entendus sur des chiffres.

La France insoumise (LFI), qui était candidate dans 326 circonscriptions en 2022, a revu sa copie sous la pression des résultats des européennes. Les « insoumis » candidateront dans 229 circonscriptions. Le Parti socialiste, qui était parti avec 70 candidats il y a deux ans, en présentera 175. Cette centaine supplémentaire est le reflet d’un nouveau rapport de force, tiré du score de 13,8 % de la liste PS-Place publique menée par Raphaël Glucksmann aux élections européennes, par opposition à 2022, quand Anne Hidalgo avait obtenu 1,75 % à l’élection présidentielle.

Les Verts, 100 circonscriptions en 2022, en auront 92 cette année. Le Parti communiste, quant à lui, garde son quota de 50 circonscriptions. Les discussions se font sur la base de 546 circonscriptions (sur 577 en France), et elles excluent les outre-mer et la Corse.

Reconduction des sortants

Les circonscriptions où les partis détiennent un ou une députée sortante sont reconduites. Charge au parti de maintenir le même candidat ou d’en changer selon leur souhait. La question pourrait se poser pour Julien Bayou, député écologiste de Paris, démissionnaire d’Europe Ecologie-Les Verts, à la suite des accusations de harcèlement de son ex-compagne, et alors qu’une enquête interne est en cours. En revanche, les discussions se poursuivent sur le profil des candidats circonscription par circonscription en dehors des territoires déjà conquis. Au Parti socialiste, les opposants au premier secrétaire, Olivier Faure, informés dans la matinée du résultat de l’accord, maintiennent la pression sur lui. « LFI garde les meilleures circonscriptions et le PS aura le reste », s’énerve un protagoniste. La reconduction des sortants induit de maintenir le député LFI du Nord Adrien Quatennens, condamné pour violences conjugales, et les trois élues LFI de Paris, Danièle Obono, Danielle Simonnet et Sophia Chikirou, considérées comme des « repoussoirs pour notre électorat ». Pourtant, à Paris, dans deux circonscriptions de l’Est, c’est LFI qui arrive en tête.

Kamel Chibli (PS), vice-président de la région Occitanie, réclame aussi de pouvoir choisir les candidats les mieux armés pour battre le RN. Dans les zones rurales, l’extrême droite atteint des scores records. « Dans l’Aude, où nous avons trois députés, nous pouvons reprendre la circonscription de Julien Rancoule », affirme l’élu. En 2022, le candidat RN avait gagné face à l’« insoumise » Johanna Adda-Netter. « La bannière LFI pose beaucoup de problèmes chez nous », ajoute-t-il, redoutant que, en matière d’image, le « front populaire » ne soit déjà associé à LFI.

Côté communiste, Pierre Lacaze, chargé des élections, fait valoir la valeur ajoutée des candidats communistes face au Rassemblement national : « Il n’y a que les communistes, la dernière fois, qui ont gagné contre un sortant RN. » A l’heure où les duels et les triangulaires comptant l’extrême droite s’annoncent nombreux, la force des candidats de gauche face au RN aura son importance.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 14 juin 2024 546 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4

Les secrets du deal qui a cassé la droite

Ce jeudi, Éric Ciotti a déjeuné avec Marine Le Pen et Jordan Bardella. Selon nos informations, 70 circonscriptions sont concernées par l'accord avec le RN.

Quentin Laurent et Alexandre Sulzer

Mardi, au 13 Heures de TF 1, Éric Ciotti a offert sur un plateau ce que Marine Le Pen attendait depuis toujours : un dynamitage de la droite dont elle espère tirer profit. Ils se sont revus ce jeudi sur la pause de midi dans un lieu tenu secret pour faire un point, en présence de Jordan Bardella. « On serait gourmands d'en demander plus... », confie Marine Le Pen au « Parisien » - « Aujourd'hui en France ». Les Républicains se déchirent en plein jour, disputant à un Éric Ciotti plus isolé que jamais la légitimité de revendiquer le nom du parti. Le Rassemblement national (RN), lui, savoure.

Les nouveaux alliés avaient encore « des choses à voir ». Selon nos informations : dans 70 circonscriptions, le RN accepte de ne présenter personne aux législatives face à des candidats choisis par Éric Ciotti. Comme sa très proche, la députée des Alpes-Maritimes Christelle d'Intorni; le président des Jeunes LR Guilhem Carayon, ou le vice-président du conseil départemental des Alpes-Maritimes, Bernard Chaix, bientôt propulsé, comme Ciotti, à Nice. Déception au RN ? « Il n'a rien survendu. Tout le monde était conscient de la lourdeur des pressions qui seraient effectuées par l'appareil LR », défend Marine Le Pen.

Des divisions étalées au grand jour

Elle et Ciotti ont « toujours eu de bonnes relations ». À l'Assemblée, ils échangeaient ensemble. N'était-il pas allé la sonder, mi-mars, pour savoir si ses troupes voteraient une motion de censure LR, juste avant d'aller lancer l'idée dans une interview ? Ciotti et Le Pen avaient aussi pris l'habitude de se rencontrer très discrètement à la questure, que le député LR prêtait régulièrement aux élus RN.

Pendant ce temps, à LR, on continue, sidéré, d'essayer de récupérer le parti et le siège. Un nouveau bureau politique se tiendra ce vendredi matin pour acter définitivement l'exclusion de Ciotti. Lui a annoncé qu'il assignait ses anciens camarades au tribunal (lire ci-contre), les accusant de prendre des décisions sans valeur juridique. Après la reprise symbolique du siège par les non-ciottistes mercredi soir, le nouvel allié de Marine Le Pen s'y est ostensiblement affiché ce jeudi matin, se mettant en scène, seul, dans un bureau étrangement vide. « Pathétique... », souffle un vice-président du parti. Preuve qu'il n'est pas serein sur l'issue du conflit, Éric Ciotti a demandé à ceux qui souhaitaient être investis sans RN face à eux de se rattacher financièrement, non pas à LR, mais à son propre micro-parti À droite, les amis d'Éric Ciotti.

Unie contre son président, la droite n'en a pas moins eu l'occasion d'étaler ses divisions : l'eurodéputé LR François-Xavier Bellamy faisant savoir qu'il voterait RN en cas de duel de second tour face à un candidat LFI, le patron du Sénat Gérard Larcher prônant le « ni-ni », quand Xavier Bertrand reste sur la ligne « jamais le RN ». Des fissures qui pourraient devenir béantes une fois passé le second tour des législatives. Aux Républicains, beaucoup doutent de la capacité du parti à se relever le 7 juillet.

Le Monde
Élections législatives, Friday, June 14, 2024 983 mots, p. 5
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13 juin 2024 - Le Monde (site web)

Philippe revendique davantage d’autonomie pour Horizons

L’ex-premier ministre, qui a toujours affirmé être « libre et loyal », plaide pour que ses candidats se présentent sous la bannière de son parti

Robin D’Angelo

Ce n’est pas encore le temps de la rupture, mais la prise de distance est inédite pour Edouard Philippe. A la faveur de la dissolution et de la campagne des législatives qui se préparent, le président d’Horizons plaide pour une plus grande autonomie pour sa formation. Théâtre des opérations : les négociations pour les investitures qui ont débuté mardi 11 juin avec ses partenaires de la coalition gouvernementale. L’ancien premier ministre, par la voix de son négociateur Pierre-Yves Bournazel, souhaite revenir sur les trois points ayant servi de base à l’accord déjà obtenu difficilement lors des élections législatives de 2022.

D’abord, le nombre de circonscriptions à répartir entre alliés. Horizons en avait obtenu 58, contre 101 pour le Mouvement démocrate (MoDem) et 275 pour La République en marche (LRM, devenu Renaissance). Ensuite, surtout, avoir la possibilité de ne pas estampiller ses candidats comme issus de la « majorité présidentielle ». Enfin, le maire du Havre demande que les circonscriptions dans lesquelles les députés sortants ne se représentent pas ne soient pas préemptées par leur parti d’origine.

Ces exigences ont désagréablement surpris au sein des autres composantes du camp présidentiel. « Il va faire quoi ? Présenter un candidat contre un autre de la majorité ?, fustige une source proche du dossier. Ils montrent les muscles, mais ce n’est pas le moment, personne n’est en position de force. » Réplique du camp Philippe : « Renaissance et le MoDem veulent rester sur la configuration de 2022. Mais tout le monde se rend compte que ça ne correspond plus aux équilibres d’aujourd’hui. »

Les tensions interviennent alors que, ce mardi 12 juin, était publiée au Journal officiel la liste des partis politiques auxquels les candidats peuvent se rattacher. Pour l’édition 2022, LRM, le MoDem et Horizons s’étaient tous les trois regroupés sous l’étiquette Ensemble !. Mais, cette année, le parti d’Edouard Philippe fait bande à part, pendant que ses deux alliés restent sous bannière commune.

A croire que la dissolution et la faiblesse dans les urnes du camp présidentiel ont donné l’envie à l’ancien premier ministre d’être un petit peu moins « loyal »et un petit peu plus « libre », son mantra jusqu’à présent. Dès lundi soir, en bureau politique, les dirigeants de la formation actaient la stratégie de leur campagne : « Jouer la carte Horizons à fond. »Les députés investis doivent pouvoir candidater sous l’étiquette seule du parti, et utiliser sur leurs affiches la photo de M. Philippe. « L’homme politique le plus populaire du pays », se persuade-t-on, quand l’image d’Emmanuel Macron agirait comme un repoussoir.

La prise de distance n’est pas du meilleur goût pour les fidèles du chef de l’Etat, alors que le navire n’a jamais autant tangué. « Cette stratégie nuit à tout le monde, tance le chef de file des sénateurs Renaissance, François Patriat. Le mot d’ordre doit être “unité, unité, unité”. » « Horizons est dans le coup d’après. Aujourd’hui, il faut de la responsabilité et de la clarté », abonde l’ex-députée des Yvelines Nadia Hai, qui déplore que le maire du Havre apparaisse sur les affiches de ses candidats : « A-t-il la volonté d’être premier ministre une nouvelle fois ? », fait-elle mine de s’interroger.

« Nouvelle majorité »

La stratégie trouve cependant écho dans une majorité présidentielle plus affaiblie que jamais. La panique n’est pas retombée au sein du groupe parlementaire où l’on se demande bien comment mener campagne quand « la marque Macron n’est plus porteuse », après la « connerie » de la dissolution. « Vous n’imaginez pas l’exaspération des députés Renaissance vis-à-vis de leur créateur », jure un conseiller d’Horizons.

Le souhait d’Edouard Philippe de partir en campagne, chacun avec une identité politique affirmée, sans être pour autant contraint par la bannière présidentielle, trouve ses partisans. « Il vaut mieux avoir un râteau à plusieurs branches parce que la clientèle n’est pas partout la même », selon le sénateur des Hauts-de-Seine Hervé Marseille, dirigeant de l’Union des démocrates et indépendants, rangé dans le camp présidentiel depuis les élections européennes. Tandis que Territoire de progrès (TDP), le petit parti de l’ancien ministre du travail Olivier Dussopt, se verrait bien dupliquer la stratégie de M. Philippe pour sauver son contingent de dix-huit députés. « Le “en même temps”, ce n’est pas le parti unique, et Edouard Philippe a cette vision de travailler en faisant cohabiter les sensibilités de chacun », loue le sénateur des Hauts-de-Seine Xavier Iacovelli, le secrétaire général de TDP.

Le psychodrame chez les Républicains (LR) est surveillé avec la plus grande attention. « La marque LR est carbonisée, dit pour les aguicher l’ex-député Alexandre Vincendet (Rhône), passé de LR à Horizons en mars. Mais ils peuvent reconstruire la droite républicaine et gaulliste avec nous, à Horizons. »

Invité de BFM-TV, lundi 11 juin, M. Philippe a prévenu que l’attelage pour la campagne des législatives ne saurait être « la reproduction de l’architecture de la majorité telle qu’elle a été conçue en 2022 », avant de plaider pour établir une « nouvelle majorité ». L’ex-premier ministre a également formulé des critiques à demi-mot contre Emmanuel Macron, estimant qu’il n’était pas « complètement sain »qu’il s’implique dans la campagne.

Le lendemain, il n’a pas assisté à la conférence de presse du chef de l’Etat, lors de laquelle étaient réunis les poids lourds de la majorité. Interrogé sur l’absence de son ancien premier ministre, M. Macron avait été contraint de faire bonne figure : « La majorité est unie, le secrétaire général du groupe Horizons[Christophe Béchu] est là. »Non sans prendre acte des « ambitions personnelles des uns et des autres(…) contrariées par les mouvements actuels ». A moins qu’elles n’aient été accélérées.

Le Figaro, no. 24823
Le Figaro, vendredi 14 juin 2024 1694 mots, p. 8
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13 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Zemmour-Maréchal, l'impossible union de deux irréconciliables

Le divorce a éclaté au grand jour mercredi.

Laubacher, Paul

Quelques semaines avant les européennes, Marion Maréchal a eu un flash. Elle s'est souvenue d'un épisode lointain. Un petit indiscret paru fin 2018 dans Le Journal du dimanche. Une éternité. «Quand Marine LePen imagine Marion Maréchal à la tête des Républicains » , posait le titre. « Une fois aux commandes de LR, on fait des alliances. Imaginez Jean-Marie LePen à l'extrême droite, moi au Rassemblement national et Marion à LR, ce serait pas mal, non? » , pouvait-on y lire, selon des propos tenus par la présidente du RN. Un doux rêve qui ne s'est pas réalisé. Ce qui n'a pas empêché Marion Maréchal d'y repenser. Lorsqu'elle se repasse cette scène, la tête de liste Reconquête est à un moment crucial de la campagne. Elle tente désespérément d'abattre François-Xavier Bellamy, l'homme qui conduit la liste de droite. Elle se dit que si LR perd les européennes, il ne restera plus que des Le Pen à droite de l'échiquier politique. Marine Le Pen au RN, et elle à Reconquête, bien que le parti soit dirigé par Éric Zemmour. C'est certain, Jean-Marie Le Pen pourra alors être très fier de ses héritières. Car Marion Maréchal repense aussi à ses relations familiales, à sa tante, à son grand-père. D'un coup, l'ancienne enfant chérie du camp national assure que les Le Pen ont toujours fait une chose : «Pardonner». Le mot est le sien. Et venant de celle qui avait préféré rejoindre Éric Zemmour pendant la présidentielle de 2022, plutôt que de soutenir - même de loin - Marine Le Pen, ce n'est peut-être pas un hasard. « Dans la vie, il y a deux pôles d'attraction très forts: la famille, et le pouvoir. Or, Marine LePen concentre les deux pour Marion Maréchal, donc elle finira par revenir au RN. Et cela pourrait arriver plus vite qu'on ne l'imagine » , décryptait récemment en privé le ministre de l'Économie et numéro deux du gouvernement sortant, Bruno Le Maire.

Tout cela date d'avant la déflagration du 9 juin. Avant les 5,47 % qui ont permis à Reconquête de faire élire cinq eurodéputés sous ses propres couleurs, une première depuis la création du parti. Avant, aussi, la dissolution surprise de l'Assemblée nationale par Emmanuel Macron, et la convocation de législatives anticipées les 30 juin et 7 juillet prochains. Avant, toujours, que le tremblement de terre ne vienne percuter de plein fouet Marion Maréchal et Éric Zemmour, ainsi que Sarah Knafo, la compagne et conseillère du nationaliste, réveillant les ambitions, les rancoeurs et les suspicions de ce trio. Avant, enfin, que le président des Républicains, Éric Ciotti, annonce une « alliance avec le Rassemblement national » , provoquant un séisme qui viendra écraser tout le reste. Dont Reconquête.

Depuis mercredi soir, 22 h 01, Marion Maréchal n'est plus membre du parti. Éric Zemmour l'en a exclue en direct à la télévision, avec ses « trois compères en traîtrise » : Guillaume Peltier, Nicolas Bay et la conservatrice Laurence Trochu. «C'est le record du monde de la trahison», déplore le nationaliste, «écoeuré» et «blessé», accusant sa championne de lui avoir «menti». «C'est moi qui l'ai désignée comme tête de liste, ce sont mes militants qui ont fait cette campagne. Les militants ont tracté pour elle, ont donné leur argent pour elle. Et au bout de 48heures, elle trahit ces gens, elle les abandonne comme des chiens, comme de vieilles chaussettes» ,assène-t-il, disant y voir le signe d'un plan caché pour «rejoindre le clan familial».Éric Zemmour a trouvé sa punchline : «Elle est pour le regroupement familial.» Une virulence fuit d'une longue après-midi de règlements de comptes, dont le point culminant a été le bureau exécutif de Reconquête, la veille, qui a duré moins de dix minutes. Les mots y sont acerbes. Marion Maréchal part au bout de cinq minutes. Guillaume Peltier et Nicolas Bay, au bout de huit. Ne restent qu'Éric Zemmour, Sarah Knafo et Stanislas Rigault, qui a lui été, en 48 heures, investi et désinvesti par le RN. La rupture est définitive.

Mercredi, Marion Maréchal donne donc rendez-vous aux médias devant l'Assemblée nationale. Face caméra, l'ancienne députée FN avait dénoncé la «triple faute» de celui qui était encore son patron : «Éric Zemmour a décidé, malgré notre opposition, de présenter le maximum de candidats contre cette coalition de droite dans toute la France.» Entourée de ses alliés, l'eurodéputée conclut par une bombe : elle appelle à choisir les candidats de l'alliance entre le RN et Éric Ciotti plutôt que ceux de Reconquête. Un proche d'Éric Zemmour s'étrangle en direct : «Elle ment.»Il envoie à l'appui une capture d'écran fraîchement tirée d'une boucle Telegram : Guillaume Peltier et Nicolas Bay y demandent quand la commission d'investiture zemmouriste se réunira, et Sarah Knafo leur répond qu'il faudra proposer des candidats partout sauf en cas d'accord avec le RN. Où est la vérité ? Qu'importe. L'accord entre le parti de Jordan Bardella et celui d'Éric Zemmour n'aurait de toute façon jamais pu voir le jour.

Marion Maréchal dit avoir tout tenté, pour ne pas rater ce « moment historique » à la portée du « camp national ». Comprendre : une victoire dans les urnes le 7 juillet, qui ouvrirait grand les portes de Matignon et du gouvernement. Même si elle connaît la réponse avant même de poser la question, l'ex-élue du Vaucluse profite de son rendez-vous, lundi, au siège du RN, pour proposer que Sarah Knafo et Éric Zemmour soient investis aux législatives. Elle image la création d'une «plateforme» pour accueillir les cadres et les élus de Reconquête désireux de s'arrimer au RN, dans le cadre d'un accord qui porterait sur une cinquantaine de circonscriptions. Et tant pis si cela prive au passage le parti zemmouriste des précieux financements publics.

Mais les discussions prennent fin moins de 24 heures plus tard quand Jordan Bardella, qui vient de toper avec Éric Ciotti, l'appelle. Trop de résistances internes. Éric Zemmour et tous ceux qui l'ont approché sont radioactifs. Des cadres RN la trouvent aussi trop gourmande, et s'agacent de l'entendre dire qu'elle souhaite discuter avec le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan. «Elle en fait trop», dit l'un d'eux. «Avec LR, on se crédibilise, pourquoi se rediaboliser avec Reconquête?», questionne un intime de Bardella. Marion Maréchal accuse le coup, publie un communiqué pour fustiger son ancien parti. Selon plusieurs sources, Marine Le Pen rattrapera personnellement l'affaire en investissant dans la nuit de mardi à mercredi deux proches de sa nièce sous étiquette RN et trois autres cadres de Reconquête.

Philippe Vardon, ami très proche de Marion Maréchal, fait le bilan de la séquence et compte sur ses doigts : «Éric Zemmour a viré trois vice-présidents, la présidente du seul mouvement allié et quatre de ses députés européens sur cinq!» Des élus du 9 juin, il ne reste plus que Sarah Knafo. Philippe Vardon, ancien RN, soupire : « C'est la fin de l'aventure Reconquête.» Il parle pour Marion Maréchal, évidemment. Mais il parle aussi de ce parti, créé en décembre 2021 par l'homme et la femme qui voulaient dynamiter le camp national : Éric Zemmour et Sarah Knafo. «Que vont-ils faire du parti? C'est Maréchal, Peltier et Bay qui l'ont structuré», assure un marioniste. Un autre assène : «C'est la conséquence logique des derniers mois.»

Les derniers mois ? Il parle de la campagne des européennes qui s'est transformée en long purgatoire pour Marion Maréchal. Un «calvaire», un «enfer», un «sabotage interne». Tout a déjà été raconté, ou presque, sur cette aventure. Et après la crise, tout le monde fait le procès de tout le monde. «Éric Zemmour et Sarah Knafo ont voulu planter la campagne de Marion Maréchal», dit-on. L'absence de soutiens massifs, les coups de couteau dans le dos, les boucles Telegram devenues inaccessibles le dimanche de l'élection. Marion Maréchal, qui prônait un discours constructif à l'égard du RN, estimait qu'Éric Zemmour et Sarah Knafo, adeptes de la stratégie inverse, allaient lui couper la tête au lendemain des européennes. L'ancienne députée FN n'en pouvait plus, éreintée par les attaques de son propre camp. Les zemmouristes attendaient impatiemment la fin de la campagne. À chaque sondage quotidien, ils suaient. Allaient-ils passer sous la fatale barre des 5 %, seuil indispensable pour décrocher des élus ? Ils disaient aussi ne rien comprendre à la campagne de Marion Maréchal, à ses silences, à ses «erreurs stratégiques». Rétrospectivement, un proche de Sarah Knafo se dit une chose : «Il y a deux Marion. Il y a Marion Maréchal et Marion LePen. Elle sera toujours tiraillée entre son clan et ses convictions.» «Il y a un avant et un après décembre 2023. Avant, tout allait bien. Mais après avoir vu Marine LePen, elle avait complètement changé», explique un autre. Un jour, Éric Zemmour accable Marion Maréchal : «Tu t'exprimes comme si on était un petit parti.» Réplique de l'intéressée : «Nous sommes un petit parti.» Charge de Zemmour, du tac au tac : «Jamais nous ne serons un parti satellite!»

Pourquoi un tel conflit ? Les principaux intéressés jurent que tout cela s'est cristallisé durant la campagne des européennes. En réalité, il faut revenir plus loin en arrière, quand Éric Zemmour se lance dans la campagne présidentielle de 2022. L'homme est persuadé qu'il peut détrôner Marine Le Pen, qui ne pourra jamais accéder selon lui au pouvoir. Toute sa campagne est centrée sur cette idée. À force d'hésiter à le rejoindre, Marion Maréchal finit par l'agacer, ainsi que ses proches. Sans compter l'impact quasi nul de son ralliement sur la campagne, alors que d'aucuns la comparaient à « la Bayrou de Macron ».

Les deux figures nationalistes s'allient mais une différence profonde les séparera à jamais. Aux lendemains de la défaire d'Éric Zemmour à la présidentielle, et du succès du RN aux législatives, tous les yeux nationalistes sont rivés vers 2027. Éric Zemmour et Sarah Knafo planchent sur un plan. «Ils sont persuadés qu'ils affronteront Jean-Luc Mélenchon en 2027», jure un cadre du parti. Cela suppose donc - à nouveau - d'essayer de disqualifier Marine Le Pen et le RN à tout prix. Marion Maréchal, elle, avait prévenu : «Jamais je ne m'opposerai à la victoire de Marine en 2027.» Pas question de s'y opposer en 2024 non plus. P. L.

Le Figaro, no. 24823
Le Figaro Économie, vendredi 14 juin 2024 950 mots, p. 28
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13 juin 2024 - Le Figaro (site web)

L'exécutif tient bon sur la réforme de l'assurance-chômage

Il met en garde contre l'impact économique, au cas où une nouvelle majorité voudrait effectuer un retour en arrière.

Engrand, Thomas

Vite tourner la page. Jeudi matin, le premier ministre a assuré sur France Inter que le décret réformant l'assurance-chômage serait bien pris « d'ici au 1er juillet ». Des propos clairs et concis qui tranchent avec les explications du chef de l'État la veille. Face à des dizaines de journalistes et membres de la majorité, Emmanuel Macron avait alterné le chaud et le froid sur ce chantier en cours. « C'est une réforme importante pour le pays, indispensable même. Elle est assumée, » avait-il commencé. Avant de donner une impression de flottement. « Si certains veulent l'améliorer, la changer (...) Je ne peux pas vous dire que je crois à la coconstruction et vous dire que c'est intangible » , avait ensuite ajouté le chef de l'État.

Un discours d'autant plus surprenant que la réforme de l'assurance-chômage est la dernière grande réforme de la majorité qui pouvait aboutir. Contrairement au projet de loi sur la fin de vie par exemple, ce texte relève du réglementaire, et ne nécessite donc pas de vote de l'Assemblée nationale. Le premier ministre s'est donc attelé à rappeler deux choses. D'une part, que le décret suivait son cours. Le Conseil d'État doit ainsi rapidement se prononcer sur le projet envoyé par le gouvernement. Ce dernier n'a d'ailleurs pas vraiment le choix : sans nouveau texte au 1er juillet, le versement des indemnités devrait s'arrêter du jour au lendemain. Impensable, en particulier entre les deux tours des élections législatives. D'autre part, Gabriel Attal a rappelé que ses ministres et lui-même assumaient pleinement ce durcissement des conditions d'indemnisation « qui permettent un meilleur accompagnement des chômeurs vers le retour à l'emploi ».

Si nouvelle majorité il y a, elle devra donc compter avec une réforme déjà promulguée, même si son impact n'aura pas commencé à se faire sentir. La majorité des mesures que contient le projet du gouvernement ne doit entrer en vigueur qu'au 1er décembre. C'est le cas notamment de l'obligation pour toucher une allocation d'avoir travaillé au minimum huit mois au cours des vingt derniers, contre six mois au cours des deux dernières années jusqu'à présent. Ce durcissement entraîne la baisse de la durée d'indemnisation de 18 à 15 mois pour les demandeurs d'emploi de moins de 57 ans. En attendant la fin d'année, les règles actuelles sont reconduites. Ce décalage dans le temps est assumé par Emmanuel Macron, pour qui cette réforme doit accompagner le redémarrage de l'économie française qu'il anticipe début 2025. « On agit au bon moment du cycle, parce que c'est lorsque la croissance s'apprête à repartir qu'il faut préparer les conditions d'un durcissement de l'assurance-chômage », a-t-il insisté dans une interview donnée fin mai dans L'Express.

Cible des oppositions

Mais le chef de l'État a conscience qu'en cas d'alternance, une nouvelle majorité pourrait revenir sur ce chantier. La gauche est vent debout contre cette réforme « dont personne ne veut et que nul ne demande » selon le député socialiste Boris Vallaud. Un texte « cruel et injuste » estime pour sa part Hadrien Clouet de La France insoumise (LFI).

Du côté des syndicats, l'intersyndicale s'est reformée quelques heures, le temps de rédiger un communiqué affirmant que « l'exécutif doit renoncer à la réforme de l'assurance-chômage ».Les huit organisations la qualifient de « réforme la plus inutile, la plus injuste et la plus violente jamais vue ». Moins catégorique, le Rassemblement national (RN) a lui aussi critiqué le choix du gouvernement de vouloir coûte que coûte promulguer un texte le 1er juillet. « Ça me rappelle un peu les votes du budget au 49.3, on passe en force » ,a réagi Philippe Ballard, porte-parole du parti frontiste, suite à la déclaration de Gabriel Attal ce matin. « On n'est pas chômeur par plaisir, donc on n'a pas besoin d'être sanctionné une deuxième fois » ,a ajouté le député sortant de l'Oise, au micro de Franceinfo. Alors que le RN cherche de nouveaux alliés à droite, comment concilier ce point de vue diamétralement opposé avec Les Républicains (LR), qui eux défendent la réforme ? « On va se mettre autour de la table » , assure Philippe Ballard.

Détricoter la réforme de l'assurance-chômage serait techniquement possible en cas de nouvelle majorité à l'Assemblée nationale. Après l'échec des négociations entre organisations syndicales et patronales sur l'emploi des seniors début avril, l'exécutif a repris la gestion du régime. Il est donc libre d'en modifier les paramètres. Une autre option serait de redonner la main aux partenaires sociaux. Le futur gouvernement devrait alors leur envoyer une nouvelle lettre de cadrage énumérant les contraintes à respecter, puis les laisser élaborer ensemble une nouvelle feuille de route pour les trois prochaines années. Mais ni le RN ni les partis de gauche ne se sont pour le moment prononcés sur le sujet.

T.E.

Ces dernières heures, l'exécutif a cependant tenté de mettre en garde contre toutes velléités de retour en arrière et leur impact sur la santé financière du pays. «Le programme du RN, c'est 100 milliards d'euros dès la première année. C'est-à-dire 5 000 ou 6 000 euros par contribuables. Bon courage ! », a tancé mercredi le président de la République. Il n'a pas hésité à pointer la hausse des taux d'emprunt français pour appuyer ses propos. Même mise en garde de la part du chef du gouvernement jeudi matin. « L'extrême droite a un projet de ruine économique et d'un amateurisme sidérant », a averti Gabriel Attal. En ce début de campagne, il a présenté le projet de la majorité comme celui de ceux qui travaillent. « Pour moi, il y a une majorité de Français qui sont attachés au travaillisme (...) Ils trouveront davantage cette valeur dans la liste Ensemble » , a conclu le premier ministre.

Le Monde
Élections législatives, Friday, June 14, 2024 1310 mots, p. 6
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13 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Les dossiers de la défense suspendus « en plein vol »

Des affaires cruciales se trouvent gelées à la veille de rendez-vous majeurs, tel le sommet de l’OTAN en juillet

Chloé Hoorman et Élise Vincent

L’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale, dimanche 9 juin, par le président de la République, a pris au dépourvu de nombreux acteurs de la défense. Dans une période géopolitique particulièrement agitée, notamment du fait de la guerre en Ukraine, bon nombre de dossiers, malgré leur caractère urgent, ont été suspendus. Et ce, alors que plusieurs rendez-vous majeurs se bousculaient à l’orée de l’été : le sommet annuel de l’OTAN, à Washington, du 9 au 11 juillet, les cérémonies du 14-Juillet ou encore les Jeux olympiques.

« La machine était en plein vol, lancée à pleine vitesse », déplore Thomas Gassilloud, jusque-là député Renaissance du Rhône et président de la commission de la défense de l’Assemblée nationale. « Formellement, je ne suis plus en poste, mais je continue d’avoir beaucoup de contacts informels. Il y a besoin d’assurer une transition », détaille l’ex-député, qui ajoute aux victimes potentielles de la dissolution le salon de l’armement Eurosatory, du 17 au 19 juin, au Bourget (Seine-Saint-Denis), où les enjeux de « l’économie de guerre » risquent de facto de se retrouver en suspens.

La conséquence la plus immédiate pour l’ensemble des armées est surtout l’ajustement annuel de la programmation militaire – en clair, la révision qui a lieu chaque année, peu avant l’été, des moyens budgétaires attribués aux armées. Des débats souvent techniques, surveillés comme le lait sur le feu par les états-majors, car indispensables pour rattraper d’éventuels dérapages ou, au contraire, obtenir des rallonges pour des « urgences opérationnelles ». D’ordinaire assez opaque, cet exercice devait, cette année, pour la première fois, associer directement les parlementaires.

La question de l’aide à l’Ukraine

A Matignon, où le premier ministre dispose d’un cabinet militaire, l’usage est que le nouvel arrivant conserve son chef. Et ce, au nom de la « permanence des armées », censées assurer la défense de la France quelle que soit la couleur politique des autorités politiques. L’actuel tenant du poste, le général de division Frank Barrera, a pris ses fonctions en juillet 2021 et a déjà travaillé avec Jean Castex et Elisabeth Borne. Mais la dissolution gèle en partie le mercato des plus hauts postes de la hiérarchie militaire.

Elle suscite aussi un certain nombre d’interrogations à la tête des grands services régaliens rattachés administrativement à Matignon. Qu’il s’agisse du secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, sorte de tour de contrôle des questions de sécurité sur le territoire national qui prépare notamment les conseils de défense ; de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), en première ligne sur les enjeux de cybersécurité nationaux ; ou encore du groupement interministériel de contrôle (GIC), chargé d’une bonne partie des interceptions pour le compte des services de renseignement.

Sur ces sujets, beaucoup de choses remontent au chef de l’Etat, mais l’autorité de tutelle de ces services peu connus du grand public et qui ont à leur main de puissants outils de collecte d’informations demeure Matignon. « La vraie question est de savoir si [en fonction de la couleur politique du futur premier ministre] les gens qui tiennent ces affaires resteront ou partiront », décrypte une source proche du dossier. Certains, comme le patron de l’Anssi, Vincent Strubel, ont été nommés seulement en janvier 2023, mais le directeur du GIC, Pascal Chauve, est en poste depuis 2016. « S’ils restent, la continuité s’imposera assez largement au gouvernement. S’ils partent, le président aura les moyens de bloquer les nominations qui ne lui iront pas, au moins en partie », ajoute cette source.

Au sein de ces services, il existe de longue date des inquiétudes sur l’impact d’un changement politique, en particulier sur toutes les affaires d’ingérences étrangères. L’essentiel des demandes d’interceptions, par exemple, transite par le cabinet du premier ministre, qui peut donc être au courant des personnes ciblées, et valider ou s’opposer à l’utilisation de certaines techniques (écoutes, captation, etc.). Des filtres existent en amont et en aval de ces décisions, par le biais de la commission nationale des techniques de renseignement ou le Conseil d’Etat, mais, en fonction de la couleur politique du premier ministre, ce type de dossier peut être soumis à des interprétations variables.

La première question majeure qui risque de se poser concerne l’aide à l’Ukraine. Le 16 février, le chef de l’Etat et son homologue ukrainien ont signé un accord dans lequel la France s’engage à fournir dès 2024 jusqu’à 3 milliards d’euros d’aide militaire supplémentaire à Kiev. Mais rien n’est gravé dans le marbre. « Emmanuel Macron pourrait se retrouver dans la même situation que Joe Biden, quand les républicains ont bloqué pendant six mois l’aide à l’Ukraine. Il peut y avoir un moment de vérité au cours de l’été », souligne François Heisbourg, conseiller spécial à la fondation pour la recherche stratégique.

Nombreux garde-fous

Et même si le nouveau gouvernement tient les engagements de la France vis-à-vis de l’Ukraine pour 2024, la question se reposera avec l’ouverture des débats parlementaires, initialement prévus à l’été, sur le projet de loi de finances 2025. La France a peu de marges de manœuvre budgétaires : 20 milliards d’économies ont été annoncées pour l’année en cours et 20 milliards supplémentaires pour 2025. Or, en principe, le financement de l’aide à Kiev doit être trouvé en dehors des 400 milliards accordés aux armées par la loi de programmation militaire 2024-2030 votée en juillet 2023.

La décision d’engager les forces armées est un autre sujet de tension possible. Sur le papier, elle revient au président de la République sur la base de l’article 15 de la Constitution. Cependant, en cas d’opération extérieure de plus de quatre mois, le Parlement doit donner son autorisation. « La nature des personnalités compte beaucoup. Dans des cercles restreints, soit on peut travailler ensemble… soit non », relève un observateur. Ainsi, la défense peut devenir un champ de bataille politique ou un terrain de négociation maîtrisé. « Tout dépend si le premier ministre choisit d’en faire un marqueur de différence », note Camille Grand, politiste et chercheur en relations internationales, relevant le pragmatisme de Giorgia Meloni, la présidente d’extrême droite du conseil italien. « Elle est devenue atlantiste et s’est ralliée à la politique de l’Union européenne dès lors qu’elle a été élue[en octobre 2022] », rappelle-t-il.

En France, il existe par ailleurs de nombreux garde-fous. « Quand il a pris place au conseil de défense[lors de la première cohabitation entre 1986 et 1988], Jacques Chirac[devenu premier ministre] a commencé à vouloir mettre son grain de sel dans tous les dossiers, rappelle M. Heisbourg, de la Fondation pour la recherche stratégique. Il y a eu des moments de tension, mais François Mitterrand, tout en rappelant qu’il était le patron, a su habilement associer son premier ministre à la discussion. »

En attendant l’issue des élections législatives des 30 juin et 7 juillet, au cabinet du ministre des armées, Sébastien Lecornu, une réunion a eu lieu, mardi 11 juin, pour décider des dossiers à faire impérativement aboutir avant le futur gouvernement. Les sujets OTAN, notamment, ont figuré en haut de la pile, en raison du sommet crucial à venir, à Washington. En parallèle, le ministre, qui a toujours un mandat de sénateur et de conseiller départemental dans l’Eure, a déjà repris son bâton de pèlerin dans son fief. Mardi au soir, il était aux côtés du ministre de l’économie et des finances, Bruno Le Maire, à Pacy-sur-Eure (Eure), pour aider Julien Canin, candidat du camp présidentiel.

Le Figaro, no. 24823
Le Figaro, vendredi 14 juin 2024 1119 mots, p. 7
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13 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Derrière l'accord à gauche, la guerre d'influence entre le PS et LFI

Alors qu'un accord a été trouvé jeudi soir, socialistes et Insoumis ont bataillé toute la journée sur la répartition des circonscriptions. En jeu, le poste de premier ministre en cas de victoire de la coalition de gauche.

Lepelletier, Pierre

Les responsables de gauche ont poursuivi leurs négociations à huis clos toute la journée de jeudi au siège des Écologistes, dans l'Est parisien. En début de soirée, l'accord était conclu. L'union de la gauche est « scellée » , indiquait un communiqué. Il faut dire que le temps pressait : les états-majors devaient tenir leur promesse de consolider un « nouveau Front populaire » d'ici dimanche 18 heures, date limite pour le dépôt des candidatures. Comme lors de l'accord de la Nupes, scellé dans la douleur en juin 2022, les discussions se sont sévèrement durcies au moment d'évoquer les circonscriptions. Si le nombre attribué pour chaque parti a rapidement été tranché sur la base d'un nouveau rapport de force compilant les résultats de la présidentielle avec ceux des européennes, la répartition des candidatures sur tous les territoires a, elle, posé de sérieux problèmes.

Sans surprise, le ton est monté très fort rue des Petits-Hôtels (10e arrondissement). Chacun a montré ses muscles, promis les pires choses, lancé telle ou telle rumeur aux journalistes, le tout en brandissant la menace de quitter à tout moment la table des négociations... Du grand classique, et surtout du déjà-vu puisque les négociateurs, tous à tu et à toi, étaient peu ou prou les mêmes qu'il y a deux ans. Tous se connaissent suffisamment, et ont désormais assez de bouteille pour savoir que lorsqu'une porte claque, la même peut se rouvrir aussitôt quelques minutes plus tard. De quoi, forcément, encore un peu plus compliquer l'exercice. «Les négociations sont très difficiles», confiait au coeur de la journée une cadre socialiste. Certaines décisions pour des circonscriptions ont pu durer des heures, comme celle de la 1re du Nord, où siège Adrien Quatennens. Le député LFI avait été condamné pour violences conjugales, après avoir reconnu une « gifle » contre son ex-épouse en septembre 2022. «Ce serait la honte absolue qu'il garde son investiture», prévenait une écologiste.

Comme lors de l'accord de la Nupes, les débats les plus violents se sont surtout tendus entre les délégations socialistes et Insoumises. Au regard du nouveau rapport de force établi, les mélenchonistes devaient « lâcher » des circonscriptions où ils étaient candidats en 2022 aux troupes d'Olivier Faure. «Les socialistes sont arrivés avec une proposition qui n'était pas raisonnable: ils réclamaient toutes les circonscriptions gagnables à gauche. Forcément, ça tend», raconte un écologiste. Les stratèges du PS se sont justifiés en répliquant sans cesse qu'il était «évident» qu'un candidat socialiste aurait beaucoup plus de chances de l'emporter face à un candidat du RN qu'un candidat Insoumis. «Notre taux de victoire serait dix fois plus élevé!», affirme même une cadre. Les socialistes n'ont d'ailleurs pas manqué de rappeler à leurs homologues le nombre de second tour perdu par des candidats LFI face au RN aux législatives de juin 2022.

Au coeur de ces négociations se jouait aussi une bataille plus secrète, plus calculatrice, mais tout à fait décisive. En se battant pour obtenir le plus de circonscriptions « gagnables » , les socialistes espéraient, par ricochet, décrocher le plus grand groupe de gauche début juillet. Dans l'hypothèse - encore très lointaine - d'une victoire du « Front populaire » , ils pourraient ainsi proposer le nom d'un premier ministre issu de leurs rangs. «C'est évidemment ce que les socialistes veulent, et les Insoumis l'ont très bien compris» ,raconte un négociateur.

En cas de contingent de députés moins élevé qu'espéré, la délégation PS voulait a minima s'assurer que le total des effectifs socialistes, écologistes et communistes soit majoritaire par rapport au bloc Insoumis. Une façon de bloquer la route à Jean-Luc Mélenchon pour accéder à Matignon. «Ça ne peut pas être lui, il faut un profil le plus rassembleur possible!», souligne un responsable. Dans cette configuration, la voie pourrait alors s'ouvrir pour François Ruffin. Le député LFI de la Somme fait consensus au sein des trois groupes de gauche, et séduit quelques Insoumis « frondeurs ». Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le réalisateur de Merci Patron! a confirmé jeudi matin sur France Bleu Picardie qu'il se sentait «capable aussi» d'être premier ministre.

Une réponse directe à Jean-Luc Mélenchon, qui s'était lui aussi dit prêt à relever le défi la veille au « 20 Heures » de France 2. «Je ne m'élimine pas, mais je ne m'impose pas», avait indiqué le chef de LFI, confirmant que ce serait «le groupe parlementaire le plus important» du « Front populaire » qui proposerait son candidat. En découvrant son invitation à la télévision, tout le reste de la gauche avait retenu son souffle mercredi, craignant que le chef des Insoumis fasse tout capoter. «Il a été réglo», souffle un élu écologiste. «Les gens qui l'ont regardé vont se dire qu'il en a envie, mais tout le monde sait qu'il est affaibli, que personne dans le reste de la gauche ne souhaite que ce soit lui» ,se rassure une cadre du PS.

Tous ont également salué l'Insoumis d'avoir refusé un débat télévisé entre Gabriel Attal, le premier ministre sortant qui représentera les macronistes, et Jordan Bardella, le chef du Rassemblement national. «Le nouveau front populaire n'a pas encore désigné son candidat premier ministre. C'est donc aux chefs des grands partis de notre coalition d'aller à ce type de débats», a répondu l'Insoumis sur X (ex-Twitter) jeudi après-midi. D'aucuns ironisaient sur l'adoucissement express de Jean-Luc Mélenchon, comme s'il voulait convaincre ses partenaires les plus hostiles qu'il n'était pas si radioactif...

Au-delà de la répartition des circonscriptions, la gauche tablait aussi sur un programme partagé. Même si, comme le soufflait David Cormand, eurodéputé écologiste au coeur des négociations : «Il y a un truc magique en politique, quand il y a accord sur les circos, les questions de programme se règlent tout de suite.» Au sein des partis de gauche, on raconte que les «circonstances exceptionnelles», avec une arrivée imminente du RN au gouvernement, ont contraint tout le monde de trouver en urgence des points d'accord. Une situation qui peut sembler baroque après les mois et mois de tensions entre LFI et PS lors de la campagne européenne, en particulier sur les questions internationales.

Sur le fond, le « Front populaire » devait finalement se mettre d'accord jeudi soir sur un «soutien à la résistance ukrainienne». Exit aussi l'idée insoumise d'ouvrir des négociations avec la Russie de Vladimir Poutine pour aboutir à la paix. Concernant la guerre au Proche-Orient, la gauche devait s'accorder sur le terme de «massacre terroriste» pour qualifier l'attaque du Hamas du 7 octobre en Israël, revendiquer un cessez-le-feu et prôner une solution à deux États. P.L.

Le Figaro, no. 24823
Le Figaro, vendredi 14 juin 2024 1071 mots, p. 14
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7 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Plongée dans la maison d'arrêt de la Santé, où la pratique du « yoyo » fait rage

Gonzalès, Paule

Depuis quand subissez-vous des projections?(de colis, NDLR) - Depuis 1867, date de création de la prison de la Santé. C'est une prison de centre-ville, il y a toujours eu des projections et il y en aura toujours.»

Placide, Bruno Clément-Petremann, directeur de l'établissement pénitentiaire parisien depuis 2019, fait faire le tour du propriétaire à Olivier Marleix, président du Groupe LR d'une Assemblée nationale pas encore dissoute ce vendredi 7 juin.

Le parlementaire a peu goûté que le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti - répondant à une question du député Minot sur le fait que les prisons sont des passoires -, ait préféré biaiser sa réponse en évoquant la séparation des pouvoirs au sujet de l'enquête sur Mohamed Amra, dont la sanglante évasion a défrayé la chronique la semaine du 11 mai.

Le ministre de la Justice affirme n'avoir appris que par voie de presse que ce détenu avait dans sa cellule neuf téléphones, des stupéfiants, une chicha... Autrement dit, tout le confort moderne du petit chef de la criminalité organisée qui poursuit une vie presque normale en prison, jusqu'à bénéficier des services d'une prostituée qui se faisait passer pour sa soeur lorsqu'il était incarcéré à la Santé, justement.

«Le garde des Sceaux fait mine de ne pas savoir que tout entre en détention et qu'il y a des projections» , s'insurge Olivier Marleix en arpentant le chemin de ronde de la Santé, établissement pénitentiaire devenu un modèle depuis sa rénovation en 2019. Malgré tout, le fléau des projections n'épargne aucune prison française, et le député a tenu à se rendre compte par lui-même de cette réalité : «Il faut une volonté qui tienne au-delà de l'émotion. Nous ne pouvons plus accepter que nos agents soient en première ligne face à des malfrats qui peuvent commanditer des meurtres depuis leur cellule ou organiser des extractions médicales, moment de grande fragilité pour les personnels. Il faut aussi colmater les brèches des prisons.»

A la Santé, le chemin de ronde est si étroit entre les hauts murs, qui bordent le boulevard Arago, et le barbelé concertina qui hérisse la cour de promenade du bâtiment QB2, que c'est à main d'homme que, toute la journée, sont lancés des colis récupérés par les détenus. Prises dans les résilles de métal, des bouteilles d'eau en plastique ont servi de lest aux lanceurs. La forte odeur de cannabis qui flotte dans l'air dit tout de la consommation de stupéfiants en détention.

« En fonction de l'heure, ils savent à qui est destinée la projection. Ils se regroupent pour dissimuler ceux qui vont en bénéficier et ils se dispatchent le contenu. Cela va extrêmement vite. Si vite que même le surveillant en charge de la promenade, et placé en surplomb dans la guérite, a du mal à repérer les mouvements » , souligne le directeur d'établissement. « Quand on y parvient, on fouille. Mais ça ne donne pas toujours quelque chose dans la mesure où, bien souvent, ils cachent le contenu dans des endroits du corps que je ne peux pas nommer » , renchérit un homme que les détenus appellent « Kendji » , en raison de sa ressemblance avec le chanteur gitan. C'est un Elac, chargé de la sécurité et de la prévention des troubles dans les établissements pénitentiaires ou lors des déplacements internes. En poste depuis plusieurs années, il maîtrise à la perfection l'art du « yoyo ». Cet objet typiquement pénitentiaire, «fait de bandelettes de tissu agrémenté d'une fourchette qui permet de récupérer, au bas des cellules, des filets de pomme de terre dans lesquels sont glissés viande, haschich, téléphone,etc.».Un jeu de patience, « complexe»qui «nécessite du temps » , souligne le surveillant.

Pas plus tard que le matin même, Bruno Clément-Petremann et le commissaire de police du 14e arrondissement faisaient le tour de l'établissement quand deux colis ont atterri à leur pied. « C'est tout le temps, de jour comme de nuit » , note le directeur de la Santé, qui affirme que les projections se font aussi par des tiers depuis la cour de l'école maternelle qui jouxte la prison, côté rue de la Glacière. De quoi mettre les nerfs en pelote de tous les riverains.

Le patron des lieux insiste sur la démultiplication des projections à cause de la surpopulation carcérale. Avec 1 080 détenus pour 706 places, la Santé affiche un taux d'occupation de 150 %. Une vétille par rapport à d'autres établissements. Toutes les cellules ont été doublées pour éviter les matelas au sol. «Ce n'est pas vrai que les prisons sont des passoires. Il y a de plus en plus de projections, parce qu'il y a de plus en plus de détenus. Si beaucoup de choses entrent, nous en interceptons également beaucoup» , affirme-t-il. Sur 1 500 téléphones saisis par an dans l'établissement, un tiers le serait par interception de projections, estime-t-il.

Cette surpopulation carcérale est un frein redoutable aux fouilles de cellules, précise le directeur en ouvrant l'une d'elles dans le quartier des prévenus. Un jeune homme à la peau pâle et aux cheveux longs, canines en argent massif, est assis sur le lit superposé du haut. Arrêté pour meurtre «lors d'un braquage qui a mal tourné » , dit-il, il est là depuis février et attend sans hâte de rencontrer son juge. Les projections ? Non, vraiment, jamais entendu parler. Les téléphones, non non, il n'en a pas. La cellule, qu'il vient de passer soigneusement à la javel, regorge d'objets et de réserves alimentaires sans doute « cantinés » (achetés en interne) : les siens et ceux de son nouveau colocataire. «Comment voulez-vous fouiller des cellules si encombrées? Sachez pourtant que nos surveillants font des miracles» , tient à souligner Bruno Clément-Petremann.

L'avis diverge quelque peu lorsque Nadia Labiod, capitaine pénitentiaire et déléguée syndicale pour l'Ufap-Unsa, prend la parole, entourée de deux jeunes surveillantes. «Depuis la réouverture de l'établissement, nous demandons des filins anti-projections, mais rien, se désespère-t-elle. Nous retrouvons de tout, même des couteaux.» Selon elle, la situation s'est aggravée par rapport à 2014, année de la fermeture de l'établissement pour sa réhabilitation. «Nous avions des rondes de policiers autour de l'établissement, de jour comme de nuit. Et cela nous a été enlevé» , soupire-t-elle. La création d'équipes de sécurité périmétrique, pouvant intervenir sur les domaines pénitentiaires, ne devrait pas changer la donne. «Car, comme la Santé est une prison de centre-ville, elle ne possède pas de domaine et notre pouvoir et notre compétence s'arrêtent à son portail» , rappelle Bruno Clément-Petremann. P. G.

Le Figaro, no. 24823
Le Figaro, vendredi 14 juin 2024 779 mots, p. 8

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13 juin 2024 - Le Figaro (site web)

« Coupée en deux blocs radicaux » , Marseille ou l' « échec en grand » de Macron

Martocq, Olivier

À Marseille, le constat des urnes est d'une violence inouïe pour le camp présidentiel. Au soir des européennes, Jordan Bardella est arrivé en tête avec 30,14 % des voix, devant la liste LFI (21,54 %), puis Raphaël Glucksmann (11,49 %). La majorité n'est que quatrième, avec 10,32 % des suffrages. Si la liste RN est en tête dans neuf arrondissements sur seize, camouflet supplémentaire, c'est dans les 10e et 11e arrondissements, en partie sur la circonscription de la députée Renaissance Sabrina Agresti-Roubache, qu'elle réalise ses meilleurs scores (avec respectivement 40,8 % et 43,59 % des voix).

Pour autant, la secrétaire d'État chargée de la Citoyenneté et de la Ville ne baisse pas les bras : «Le président comme moi savons que nous faisons avancer les choses, même si ça prend du temps. Il m'a choisie parce que mon histoire personnelle illustre l'ascenseur social à la française. Une élection n'est jamais perdue d'avance. Des habitants m'ont avoué avoir choisi le RN dimanche pour envoyer un signal et m'affirment qu'ils voteront pour moi. Ils me connaissent. Me croisent le week-end sur le terrain. J'ai ma pelle, ma pioche et je vais creuser.»

Si, pour la macronie, les résultats de dimanche à Marseille sont une déflagration, c'est notamment parce que depuis son élection en 2017, Emmanuel Macron n'a cessé de s'engager pour cette ville. Il y a déjà effectué quatorze visites présidentielles officielles et considère Marseille comme sa «ville de coeur». Un amour né pendant sa jeunesse à Amiens, à travers l'épopée de l'OM époque Tapie, selon les confidences livrées à Arthur Berdah, journaliste au service politique du Figaro et auteur du livre Emmanuel Macron, vérités et légendes (Éditions Perrin). «Macron est un animal politique à sang froid, explique l'un de ses relais dans la Cité phocéenne. Marseille lui permet de jouer sur la fibre populaire, la chaleur, la proximité... Et surtout de relever des défis jugés impossibles compte tenu de l'état de la ville et du système politique local.»

D'où l'annonce surprise de son plan Marseille en grand, en septembre 2021. Une enveloppe de 5 milliards d'euros mobilisée par l'État, censée générer 15 milliards d'investissements sur des chantiers prioritaires comme la sécurité, les écoles ou encore les transports. Pour l'Élysée, Marseille devient dès lors un «laboratoire des nouvelles politiques publiques». Dans un premier temps, un préfet est désigné pour suivre l'avancement des chantiers. Puis ce sera Sabrina Agresti-Roubache, une Marseillaise proche du couple Macron. Du reste, tel un maître d'oeuvre, celui-ci viendra à plusieurs reprises sur le terrain pour se rendre compte de l'avancée des programmes. Il est à Marseille, en juin 2023, quand débutent les émeutes qui enflammeront la ville avec 48 heures de retard sur le reste de la France. Et, en mars 2024, il gratifie la Cité phocéenne d'une visite surprise au lendemain de l'opération « Place nette XXL » contre le narcotrafic.

«Le problème, c'est que toutes ces séquences illustrent son incapacité à agir, analyse un élu Renaissance de la métropole provençale. À peine le président reparti, les trafics et les règlements de comptes reprenaient. Quant à Marseille en grand, c'est une pétaudière, ça n'avance pas, c'est inaudible.» Romain Simmarano, président du collectif Génération pour Marseille qui réunit 600 jeunes venus de la droite, du centre et même de l'écologie, avance une autre explication : «On a donné les clés d'une Ferrari à un chauffeur d'auto tamponneuse! Marseille en grand, c'est la chance historique de notre ville. Un effort colossal de l'État que les Marseillais ne voient pas venir à cause d'un seul homme, Benoît Payan. Le maire ne fait pas ce qui relève de sa compétence et bloque ce qui tient de la compétence des autres collectivités. Notre génération ne le lui pardonnera pas.»

À Marseille, Renaissance qui, comme LFI, compte trois députés dans l'Assemblée nationale dissoute contre un seul au RN, veut encore y croire. Notamment parce que les électeurs se sont moins mobilisés ici, avec une abstention à 50,89 % contre 48,6 % à l'échelle nationale. Reste que Renaud Muselier, président (Renaissance) de la région, est inquiet : «Quand on analyse les résultats des européennes, on voit une ville fracturée, coupée en deux blocs radicaux. LFI et le RN arrivent en tête dans tous les arrondissements. Ici, l'alliance Nupes/LFI fonctionne et véhicule la haine dans certains quartiers. Ce qui fait le jeu de l'extrême droite. Ce face-à-face mortifère est potentiellement très dangereux. Marseille, ce n'est pas ça! La ville est plébiscitée par les touristes. Mais le positif est devenu inaudible.»

Le Figaro, no. 24823
Le Figaro, vendredi 14 juin 2024 871 mots, p. 7
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13 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Le camp Macron à la recherche des électeurs de Raphaël Glucksmann

Hausalter, Louis

La pêche à l'électeur de Raphaël Glucksmann est ouverte. À l'Élysée, à Matignon et au QG de campagne macroniste, on jette désespérément des filets pour tenter de capturer cette espèce devenue très convoitée depuis les élections européennes. Avec ce parti incertain que, parmi les 13,8 % d'électeurs à avoir glissé dimanche un bulletin PS-Place Publique dans l'urne, certains (re)viennent vers la macronie aux législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet prochains. Rebutés par la reconstruction d'une alliance de la gauche avec Jean-Luc Mélenchon et désireux d'un vote utile pour faire barrage au Rassemblement national.

Deux épouvantails que Gabriel Attal s'est employé à agiter jeudi, au micro de France Inter. Le premier ministre en a appelé aux « électeurs sociaux-démocrates de gauche » et a montré du doigt l'alliance en cours entre le Parti socialiste, Les Écologistes, le Parti communiste et La France insoumise. « Ça me rend triste de voir les sociaux-démocrates faire alliance avec le NPA de Philippe Poutou » , a-t-il déclaré. « Ça me rend triste de voir ceux qui ont inventé la laïcité se retrouver avec ceux qui carburent au communautarisme. Ça me rend triste de voir ceux qui ont été les défenseurs de Dreyfus avec ceux qui sont poursuivis pour apologie du terrorisme parce qu'ils ont refusé de condamner ce qui s'est passé le 7 octobre » , en référence à l'attaque terroriste du Hamas contre Israël.

Emmanuel Macron avait tenu à peu près ce langage lors de sa conférence de presse, la veille, en s'adressant à cette « gauche républicaine et ses dirigeants, qui avaient exprimé, semble-t-il, des choix clairs durant cette campagne européenne, sur la social-démocratie, l'économie sociale de marché, l'Europe ». Et le chef de l'État de fustiger une alliance « avec l'extrême gauche qui s'est, durant la même campagne, rendue coupable d'antisémitisme, de communautarisme, d'antiparlementarisme ». « S'il y en a un qui doit se retourner dans sa tombe aujourd'hui, c'est Léon Blum » , s'est-il indigné en évoquant le nouveau « Front populaire » formé sur les ruines de la Nupes, avec des négociations accélérées sur les circonscriptions et le programme.

Depuis que Jean-Luc Mélenchon a déclaré, mercredi sur France 2, qu'il se sentait « capable » d'être premier ministre - et qu'il n'a pas été désavoué par le premier secrétaire du PS, Olivier Faure - le camp présidentiel pense tenir un argument de poids. « Est-ce que les Français qui ont voté pour Glucksmann sont à l'aise avec cette nouvelle Nupes? » , fait-on mine de s'interroger dans l'entourage présidentiel, qui n'y va pas par quatre chemins : « Si la gauche prend le pouvoir, leur premier ministre sera Mélenchon, et ce sera un bordel absolu. »

Réservoir limité

L'argument peut-il porter sur le terrain ? « LFI a un effet repoussoir dans mon département » , constate Olga Givernet, députée Renaissance de l'Ain, qui veut croire que les électeurs de Glucksmann se tourneront vers elle. « Un certain nombre d'électeurs ont probablement voté Glucksmann parce qu'il était plus européen et plus modéré que LFI sur beaucoup de sujets, estime Marc Ferracci, lui aussi reparti en campagne chez les Français de Suisse et du Liechtenstein, une circonscription habituellement acquise à la macronie, mais où la liste Glucksmann (20 %) a talonné celle de Valérie Hayer (24 %) dimanche. J'espère que le fait de voir LFI devenir la force dominante au sein de la Nupes, que je continue d'appeler Nupes, avec des divergences profondes sur des sujets comme le nucléaire, l'Europe ou le rapport à la République, va pousser un certain nombre de personnes vers un pôle central stable dans ses convictions. »

Le réservoir est pourtant limité. Selon un sondage Ifop-Fiducial pour Le Figaro, LCI et Sud Radio réalisé le jour des européennes, Raphaël Glucksmann a attiré 17 % de ceux qui ont voté pour Emmanuel Macron en 2022. L'essayiste a surtout pris sur sa gauche, chez les anciens électeurs mélenchonistes et écologistes. Par ailleurs, les appels du pied macronistes à cette France du centre gauche ne s'accompagnent pas tellement de gages sur la ligne suivie. « Si on veut attraper ces électeurs, je ne comprends pas du tout le maintien de la réforme de l'assurance-chômage » , grimace un conseiller ministériel. Gabriel Attal a confirmé jeudi qu'un décret serrant la vis sur les conditions d'indemnisation serait pris d'ici au 1er juillet. La veille, Emmanuel Macron avait lui aussi assumé la réforme, tout en se disant ouvert sur les « modalités » dans le cadre de la nébuleuse « fédération de projet » qu'il entend constituer.

« Ce n'est pas une bonne mesure telle qu'elle est présentée » , pointe lui aussi l'ancien ministre socialiste du Travail François Rebsamen, qui a rejoint la majorité en soutenant Emmanuel Macron en 2022. Le maire de Dijon a lancé jeudi un « appel au rassemblement des sociaux-démocrates » pour « former une coalition avec les républicains progressistes et européens du centre et de la droite de gouvernement ». « Beaucoup de citoyens sociaux-démocrates ont voté Glucksmann de bonne foi, estime-t-il. Mais c'est le moment ou jamais de former un grand bloc central dans l'intérêt de la France, car il y a danger imminent d'une majorité relative ou absolue pour le RN. » Un énième appel à une forme de « front républicain » qui semble avoir perdu de sa vigueur, à force d'être ressassé par une macronie aux abois, qui n'a pas su endiguer cette poussée lepéniste. L.H.

La Croix, no. 42944
France, Friday, June 14, 2024 763 mots, p. 10

Le Rassemblement national, catho mais pas trop

Héloïse de Neuville

Depuis son accession à la tête du RN, Marine Le Pen n’a cessé de faire baisser l’influence historique des catholiques au sein de son parti.

Si quelques-uns y subsistent discrètement, un certain nombre a finalement rejoint le d’Éric Zemmour.

« Des Judas. » C’est ainsi que Marine Le Pen avait qualifié les quelques élus et collaborateurs catholiques qui, pendant l’élection présidentielle de 2022, avaient quitté le Rassemblement national (RN) pour rallier le parti rival, dirigé par Éric Zemmour. Un mauvais pari ? Aujourd’hui déchiré par les soubresauts post-dissolution, Reconquête ! avait à l’époque réussi à séduire des élus RN catholiques, comme les eurodéputés Nicolas Bay et Jérôme Rivière, en proposant un agenda conservateur et en se positionnant comme défenseur de l’identité chrétienne de la France.

Selon des confidences recueillies à l’époque par Le Point, la triple candidate RN à la présidentielle n’était pas inconsolable de ces départs. «(Les cathos), ils ont vraiment un problème, on ne pense pas la même chose, y a rien à faire… », avait soufflé la députée du Pas-de-Calais, après une énième défection de l’un d’eux. De fait, depuis son accession à la tête du parti en 2011, Marine Le Pen n’a cessé de chercher à réduire, avec succès, l’influence des catholiques traditionalistes – « style vieille France », dit une ancienne cadre RN – qui bénéficiaient pourtant d’une place historique au Rassemblement national.

Un écrémage mené par conviction : Marine Le Pen, qui avait confié à La Croix être « extrêmement croyante » mais « fâchée avec l’Église », se méfie des élus RN catholiques et de leurs préoccupations politiques, conservatrices. « On ne gagne pas une élection sur le mariage homosexuel ou la PMA. Ces gens-là ont agacé Marine Le Pen par leur purisme et leur absence totale de sens politique », fustige une ancienne collaboratrice RN.

PMA, GPA, euthanasie, famille traditionnelle… Sur tous ces sujets brûlants, les députés RN n’ont officiellement pas de consignes de vote. Mais force est de constater que la fille de Jean-Marie Le Pen s’exprime rarement sur ces sujets bioéthiques. Récemment, elle a fait partie des 46 députés RN qui ont voté favorablement à la constitutionnalisation de l’IVG, tandis que 14 se sont abstenus et 12 ont voté contre. « J’ai été choquée que le RN puisse faire de l’élimination des enfants à naître une valeur constitutionnelle », déplore le catholique Bruno Gollnisch, membre du bureau national du RN.

La prise de distance de Marine Le Pen avec la branche catho-tradi est également le fruit d’un calcul électoral, la présidente du RN considérant ces sujets comme des chiffons rouges clivants qui éclipseraient les questions sociales, auxquelles elle donne la primauté. Ce positionnement distancié vis-à-vis du catholicisme a atteint son paroxysme pendant la présidentielle de 2022, lorsqu’elle a assimilé, dans Le Figaro, le « zemmourisme » à un « communautarisme » agrégeant des « chapelles remplies de personnages sulfureux », où elle met dans le même sac « catholiques traditionalistes », « païens » et « quelques nazis ».

L’eurodéputé Nicolas Bay, catholique affiché et frère de la prieure générale de la communauté traditionaliste des dominicaines du Saint-Esprit, s’en était alors ému. Il avait, dans la foulée, rejoint Reconquête !, dont la tête d’affiche Marion Maréchal – qui vient d’être exclue de ce parti pour « trahison » – professe ouvertement sa foi catholique.

Au RN, il reste bien une poche d’élus et de collaborateurs catholiques qui continuent de faire entendre leur ligne au sein de leur groupe à l’Assemblée nationale. Avec Renaud Labaye, secrétaire général du groupe RN au Palais-Bourbon, les députés Laure Lavalette et Christophe Bentz font partie de ces quelques responsables qui occupent des postes prépondérants. Ainsi ce dernier était rapporteur au projet de loi sur la fin de vie pour le groupe RN, et Laure Lavalette vient d’être nommée porte-parole de la campagne des législatives. Ces deux élus n’ont pas hésité à monter au feu pendant l’examen du projet de loi sur la fin de vie, pour s’y opposer.

Renaud Labaye, le premier et plus proche collaborateur de Marine Le Pen à l’Assemblée, aurait selon Libération, recruté une myriade de collaborateurs « de style Versaillais »à ses côtés au Palais-Bourbon. Et celui-ci de se justifier auprès du journal : « Ils savent très bien que la ligne est fixée par Marine Le Pen et que je serai le premier à les reprendre s’ils font quelque chose en fonction de la religion. » Au RN, les catholiques restent donc les bienvenus pourvu qu’ils restent… discrets. Et ne tentent pas de peser sur la ligne du parti.

Le Figaro, no. 24823
Le Figaro, vendredi 14 juin 2024 205 mots, p. 1

Une

Mélenchon veut imposer sa loi à la gauche et à Glucksmann

Jeudi soir, après des heures de tractations, socialistes, écologistes, communistes et Insoumis étaient sur le point de trouver un accord dans lequel La France insoumise obtient la meilleure part.

Qui sortira vainqueur de cette gigantesque partie de poker menteur ? Les responsables de gauche ont poursuivi leurs négociations à huis clos toute la journée de jeudi au siège des Écologistes, dans l'Est parisien. En début de soirée, l'accord semblait enfin sur le point d'accoucher. Il faut dire que le temps pressait : les états-majors devaient tenir leur promesse de consolider un « nouveau Front populaire » d'ici à dimanche 18 heures, date limite pour le dépôt des candidatures. Comme lors de l'accord de la Nupes, scellé dans la douleur en juin 2022, les discussions se sont sévèrement durcies au moment d'évoquer les circonscriptions. Les opposants à Jean-Luc Mélenchon ont essayé de lui bloquer la route d'une éventuelle nomination à Matignon en soutenant François Ruffin. Le député LFI de la Somme fait consensus au sein des trois groupes de gauche, et séduit quelques Insoumis « frondeurs ». Il a confirmé jeudi matin sur France Bleu Picardie qu'il se sentait « capable aussi » d'être premier ministre. PAGEs 2, 3 et l'éditorial

L'Humanité
vendredi 14 juin 2024 901 mots, p. 6

Cacao amer chez Poulain sur fond de dissolution

Thomas Lemahieu

Le fonds d'investissement français Eurazeo vient d'annoncer son projet de fermeture de l'usine du chocolatier à Blois. La perspective de voir disparaître une centaine d'emplois et un symbole séculaire qui a fait rayonner la ville dans le monde.

Blois (Loir-et-Cher), envoyé spécial.

Près de deux heures après le début du rassemblement, entre l'aube et le petit matin, ce jeudi, les deux délégués - CFDT et CGT - ne se bousculent pas vraiment pour prendre le micro, au moment de rentrer sur le site industriel du chocolatier Poulain. À l'intérieur, des dirigeants mandatés par le fonds d'investissement français Eurazeo les attendent. Ceux-là, propriétaires depuis quelques années, ont prévu d'officialiser la fermeture et de licencier les 109 salariés d'ici à la fin de l'année. La nouvelle a fuité, en interne puis dans la presse locale, la semaine dernière. Et la sombre perspective de voir disparaître ce fleuron local et d'effacer, au passage, pas loin de deux siècles d'histoire a immédiatement réveillé les vivants et les morts à Blois (Loir-et-Cher). Alors, pour les syndicalistes, pas la peine de gaspiller de salive à ce stade. « Bon ben, on va y aller, grommelle Tony Anjoran, le délégué CGT. Le but, c'est de faire en sorte que la marque reste ici, puis voilà... OK, ça marche ? »

À approuver le plan, même dans cette quintessence, ils sont plusieurs centaines ce matin. Sans compter les spectres, partout, dans le paysage ou dans les têtes. En bonne place, quelqu'un a posé un portrait de Victor-Auguste Poulain, le confiseur qui a eu l'idée de lancer son propre chocolat en 1848 et qui a jeté les bases d'un empire à Blois. Dans la petite foule, beaucoup témoignent : il y a ces aïeux qui ont trimé là, cette arrière-cousine qui allait à la crèche de l'usine, puis cette autre qui, pour regonfler ses stocks de friandises, misait sur les sorties scolaires chez Poulain. Tous ces ancêtres qui ont respiré le chocolat à pleines narines pendant des décennies, et leurs descendants qui le hument encore quand le vent d'ouest souffle et qui, mirage olfactif ou pas, décèlent parfois son parfum dans le fond de l'air.

Derrière l'évocation d'épopées industrielles et de jours heureux, devant l'entrée de la nouvelle usine, déplacée du centre-ville vers la périphérie de Blois au début des années 1990 et bâtie sur des plans du starchitecte Jean Nouvel - un signe de plus du caractère patrimonial de l'entreprise -, la colère suinte devant le hold-up en gestation, pour le présent et pour l'avenir, et tous les regards se tournent vers le fonds d'investissement bien de chez nous qui est à la manoeuvre.

« On fait des profits, on a des intérimaires », détaille Olivier Dupont, secrétaire CFDT du comité social et économique (CSE), à l'issue de la réunion qui a tourné court avec la direction. « On a encore eu de l'intéressement cette année ! Lors du rachat, Eurazeo avait dit qu'il s'intéressait à des entreprises en perte de vitesse, afin de les remettre sur les rails et les vendre... C'était d'accord, ça, mais maintenant, ils trahissent le made in France, et ils veulent partir avec une marque qui est dans l'ADN de Blois ! » Délégué syndical central CGT du groupe Carambar &Co - dans lequel Eurazeo avait logé Poulain -, Thierry Pasquinet grince : « Pour nous, il n'y a qu'une perspective, c'est le maintien de l'activité et de l'emploi ici... Vous vous souvenez que Nestlé avait voulu délocaliser la source du Perrier à Vergèze, dans le Gard ? Eh bien, c'est pareil à Blois, chez Poulain, il y a un puits de chocolat dans le sous-sol, et pas question qu'on y touche ! »

« On peut faire une Scop, comme chez Duralex »

Évidemment, le contexte ouvert par la dissolution de l'Assemblée nationale est dans tous les esprits, même si on n'en parle qu'à mots couverts. Le RN de Le Pen est aux abonnés absents, comme les LR, dirigés par des pro-Ciotti dans le département ; et ça vaut mieux car les syndicats s'étaient préparés au cas où. Affecté à la maintenance dans l'usine, un ouvrier rit jaune à l'idée de voir débarquer Bardella dans ce marasme : « Oh non, pitié, on n'a vraiment pas besoin de ça ! » Un oeil sur la foule de ses administrés, l'autre sur son portable - il attend des nouvelles d'une investiture Front populaire face au député sortant Modem Marc Fesneau, le ministre de l'Agriculture de Macron -, Marc Gricourt, le maire socialiste de Blois, rebondit sur la énième incantation, la veille, du président de la République sur la « réindustrialisation ». « Ce serait bien de passer aux actes ! Cela peut être utile, un fonds d'investissement français, mais si c'est pour délocaliser une usine qui marche, comme Poulain, c'est scandaleux... Il faut être un peu plus radical, par exemple en interdisant de fermer quand une entreprise est viable. On peut trouver des repreneurs ou faire une Scop, comme chez Duralex. »

Un peu en retrait, Dominique et Marie-Odile, un couple de retraités solidaires, arborent leurs deux pancartes confectionnées avec des caissons hérités d'un arrière-grand-père imprimeur chez Poulain. Sur le bois, le slogan emblématique du chocolatier - « Goûtez et comparez » - résonne presque comme un appel politique aux égarés. « Il y a quelques années, ici, on serait rentrés dans l'usine, et on l'occuperait, murmurent-ils en choeur. Hélas, beaucoup de repères politiques et syndicaux ont été perdus... Si on ne retrouve pas très vite une conscience, on risque de le payer très cher. » 

Le Monde
Élections législatives, Friday, June 14, 2024 959 mots, p. 4
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13 juin 2024 - Le Monde (site web)

Eric Ciotti exclu de LR après une folle journée

Au lendemain de l’annonce d’un accord avec l’extrême droite, le président du parti refuse de quitter son poste

Alexandre Pedro

Il faudra peut-être que vous m’aidiez à pousser. »Il est 17 h 15, mercredi 12 juin , Annie Genevard a beau avoir le double des clefs, le portail d’un parti comme Les Républicains (LR) pèse son poids, pas seulement symboliquement. A midi, Eric Ciotti avait demandé sa fermeture pour « garantir la sécurité du personnel ». Encore chef de parti, il s’est retranché dans son bureau parisien, lâché par tous, même ses plus proches collaborateurs, depuis sa décision, mardi, d’accepter une alliance électorale avec le Rassemblement national (RN) aux législatives anticipées.

Avec l’aide du député du Lot Aurélien Pradié, et du trésorier du parti, Daniel Fasquelle, la secrétaire générale finit par entrer, comme pour reprendre possession des lieux grâce au double donné par un ancien collaborateur de M. Ciotti. « Collabos ! Vive la France ! Ciotti président ! », scande un jeune militant favorable à l’« union des droites ». Personne ne relève. Plus rien n’étonne en cette journée où LR se donne en spectacle. « On est chez les fous »,soupire un employé du parti. Quelques minutes plus tôt, à l’issue d’un bureau politique, Mme Genevard avait annoncé l’exclusion à l’unanimité d’Eric Ciotti, « en rupture totale avec les statuts et la ligne portée par LR ».

Le nouveau siège du parti de droite, qui avait déménagé en début d’année place du Palais-Bourbon, à Paris, devait être l’occasion de tourner la page des défaites électorales associées à l’ancien QG, ce vaisseau devenu fantôme de la rue de Vaugirard. Lieu, aussi, du vaudeville politique entre François Fillon et Jean-François Copé pour la présidence de l’UMP en 2012. Raté.

Derrière le lourd portail bleu, Eric Ciotti n’est plus là. Il a rejoint ses locaux de la questure à l’Assemblée nationale. D’un bureau à l’autre, il refuse de démissionner, enfermé dans sa solitude. « Il a toujours été seul, c’était nous son seul entourage », soupire un ancien proche collaborateur, démissionnaire, comme presque toute cette jeune garde. Ils sont deux à être restés auprès de leur patron. Dans la soirée, le Niçois dénonce un « putsch » sur CNews. « Je sais que j’ai la confiance des militants », avance-t-il. Et de dénoncer le bureau politique comme un « cénacle de chapeaux à plumes »dont il nie la légalité et dont il annonce vouloir mener des « actions judiciaires ».

Eric Ciotti a-t-il assisté depuis son bureau à ce drôle de spectacle ? En début d’après-midi, tous les ténors de LR descendaient la petite rue Las Cases, dans le 7e arrondissement, en direction du Musée social, lieu d’un bureau politique aux allures de procès par contumace du chef du parti. Un automobiliste s’impatiente, bloqué par un embouteillage de caméras, autour d’une Valérie Pécresse qui se retrousse les manches avant de lâcher : « Il n’y a pas de place pour les traîtres ni pour les putschs à la petite semaine. »

Un « petit dictateur »

A l’image de la candidate LR à la dernière présidentielle, chacun livre sa petite phrase assassine. « Il peut prendre sa carte au RN maintenant », lance Xavier Bertrand alors que la vice-présidente de LR, Florence Portelli, qualifie Eric Ciotti de « petit dictateur ». L’intéressé a, lui, envoyé deux huissiers pour contrôler la tenue de cette réunion. Les membres du bureau politique exhument les articles 4, 23.2 et 24.2 des statuts pour démettre leur capitaine. Encore faut-il mettre en forme cette destitution, faire poser Gérard Larcher, Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez pour la photo, en soutien au duo composé d’Annie Genevard et de la tête de liste aux européennes, François-Xavier Bellamy, chargés de la gouvernance provisoire.

A l’intérieur, les barons baissent le pouce pour entériner le sort de leur président, élu fin 2022. Autour de la grande table blanche, chacun y va de son commentaire. Même l’ancienne ministre chiraquienne, Michèle Alliot-Marie, est sortie de sa réserve politique pour l’occasion. « Au moins, Eric Ciotti aura réussi à tous nous rassembler ! », positive le maire de Meaux, Jean-François Copé. Au même moment, le président bientôt déchu revendique sur X avoir obtenu « 10 000 signatures »de militants en faveur d’un « rassemblement des droites » aux prochaines législatives.

Dans la foulée du bureau politique, une commission nationale investiture valide les 61 députés sortants, sauf deux : Eric Ciotti et une autre élue des Alpes-Maritimes, Christelle d’Intorni, favorable, elle aussi, à l’accord avec le RN. Mais le calvaire du Niçois comporte encore une étape. Olivier Marleix annonce la présence d’un candidat LR face à lui et le compare à Damien Abad, un de ses prédécesseurs à la tête du groupe LR à l’Assemblée : « Au moins, Abad avait eu la délicatesse de nous prévenir de sa trahison. »

« Tout cela n’a aucune existence juridique et légale »,dénonce Eric Ciotti, et de promettre une bataille juridique et électorale. Lui dit pouvoir présenter 80 candidats sur sa ligne « RN compatible ». Du côté de LR canal historique, on moque des « volontaires trouvés dans le fichier de Guilhem Carayon »,président des Jeunes Républicains, l’un des rares cadres à soutenir l’accord avec l’extrême droite. Le Monde a ainsi appris la candidature dans l’Hérault de Charles-Henri Alloncle, ancien président des Jeunes avec Nicolas Sarkozy. Sur CNews, Eric Ciotti croit que l’avenir lui donnera raison : « Il faut savoir avoir raison contre tous les autres. »Même sans le double des clefs d’un parti qui n’est plus le sien. Jeudi matin sur France 2, il annonçait son intention de retourner au siège de LR et vouloir mener des « actions judiciaires » contre les membres du bureau politique.

Le Figaro, no. 24823
Le Figaro, vendredi 14 juin 2024 2145 mots, p. 21
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8 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Comment la Russie de Poutine joue Staline contre Eltsine

L'ouverture d'un Centre Staline en Sibérie illustre le tournant conservateur encouragé par le sommet de l'État. En miroir, le Centre Eltsine d'Iekaterinbourg, vestige libéral, est dans l'oeil du cyclone.

Colling, Julian

Tout a commencé avec un buste, exhumé d'une forêt en 2017, et qui trône fièrement au milieu de la carrée. Quelque 200 kilogrammes de granit à l'effigie de Joseph Staline, qui régna d'une main d'acier sur l'Union soviétique de 1922 à sa mort en 1953. « C'est notre pièce maîtresse, et c'est à la suite de sa découverte que l'idée du Centre Staline est née » ,explique avec enthousiasme Sergueï Matassov, la trentaine, cofondateur de cette sorte de minimusée dédié au « généralissime ». « Notre région a toujours été rouge, à forte tradition communiste » ,précise-t-il.

Nous sommes en Sibérie du Sud, à Barnaoul, capitale du kraï de l'Altaï. La ville, 500 000 âmes environ, n'évoque sans doute rien au lecteur européen. Elle est sise non loin des mythiques monts de l'Altaï, de la Mongolie et du Kazakhstan. Non loin également du bassin minier voisin du Kouzbass, dont le charbon alimente toute la Russie. Barnaoul, plaque tournante d'une région traditionnellement agraire, est une ville moyenne russe typique. Avec cette particularité : elle présente non pas une, mais deux grandes statues de Lénine en son centre-ville.

Le fameux buste de Staline, installé dans les années 1930 à proximité d'une usine et déboulonné lors du dégel voulu par Khrouchtchev, avait été conservé discrètement par un habitant dans son jardin, puis enterré en forêt. Après son exhumation, il fut légué à des membres du petit parti Communistes de Russie - une branche plus radicale du Parti communiste -, dont Matassov est un élu local. Ce centre culturel nommé Staline est une première en Russie.

L'endroit ne paie pas de mine, au sous-sol d'un de ces petits immeubles de bureaux qui ont proliféré dans la Russie des années 1990. Le musée se résume pour l'instant à une seule pièce avec, en majesté, le buste restauré et repeint. Sont également exposés toutes sortes d'objets soviétiques, épingles et cartes du parti, photos de Staline lors de sa venue dans la région en 1928, éditions d'époque de la Pravda ou de livres écrits par Staline ou son bras droit, le brutal Lavrenti Beria. Un coin est aussi dédié à la visite du numéro un chinois Mao Zedong en URSS en 1949, « qui représente l'amitié éternelle entre nos deux peuples » ,dit Matassov. Il nous montre la déclaration de Charles de Gaulle en hommage à Staline après sa mort. Le député régional nous présente également les vinyles de sa collection personnelle contenant des enregistrements de la voix de celui qu'il appelle sans cesse le « camarade » Staline. « Ce lieu n'est que provisoire, on vise plus grand » ,assure le jeune staliniste. Plus troublant, un mannequin habillé d'un costume d'officier du NKVD - la terrible police politique qui sévit dans les années 1930 - occupe la pièce. « Nous voulions saluer les unités du NKVD qui ont défendu héroïquement la forteresse de Brest(en Biélorussie, NDLR) pendant la Grande Guerre patriotique. Pour nous, Staline est avant tout celui qui a mené l'URSS à la victoire contre l'Allemagne nazie. Il a aussi remis le pays sur pied après la guerre civile russe, puis après 1945. Il a industrialisé et développé le pays de manière rapide, sorti les gens de la pauvreté, amené l'éducation et le logement pour tous... Nous souhaitions jeter une nouvelle lumière sur son bilan, souvent critiqué. »

Le centre organise des conférences, des reconstitutions avec déguisements dans les rues de Barnaoul, sous le regard tolérant des autorités locales. Le centre poste sur ses réseaux sociaux les photos des visiteurs, des familles, « des patriotes ».Il a récemment participé à la « Nuit des musées » en Russie, en invoquant l'âme de Staline lors d'une « séance spirituelle ». Pas un mot dans l'exposition, en revanche, sur le coût humain de la collectivisation à marche forcée. La visite du leader dans la région en 1928, visant à remettre fermement les paysans au travail, a débouché sur de sévères punitions, de koulaks notamment. Et quid de la terreur, des répressions de masse ? « Nous ne nions pas que des mesures draconiennes ont été prises, mais dans le contexte de l'époque, cela pouvait se comprendre, afin par exemple de lutter contre la corruption » ,dit Matassov, attablé avec quelques collègues autour d'un whisky occidental et d'un plat de butterbrod, petits-fours populaires en Russie datant de l'époque soviétique.

Son camarade Valéry, historien de formation, ajoute : « Nous retenons avant tout de Staline l'économie stalinienne, basée sur la planification et sur la fixation des prix, qui a bénéficié au plus grand nombre. Ses mesures sociales. Au fait, nous avons aussi pour exemple la Commune de Paris ! » ,lance-t-il. Ces joyeux stalinistes estiment que si la figure du généralissime gagne en popularité depuis des années d'après les sondages, c'est parce que les Russes ont une forte demande de plus de justice et de moins de corruption et d'oligarchie. Et besoin d'un leader fort.

Est-ce à dire que le président actuel n'en est pas un ? « Le Centre Staline se tient loin de la politique » ,répond Sergueï Matassov. Les rouges de Barnaoul ne diront rien non plus sur la guerre en Ukraine, qui ne semble toutefois guère les enchanter. La figure de Staline connaît en tout cas une réhabilitation certaine en Russie depuis une dizaine d'années, véhiculée par le Kremlin et le discours officiel. « Un Centre Staline a été ouvert dans notre ville ? Je n'étais pas au courant, mais dans l'idée je ne suis pas contre » ,commentait dans les rues de Barnaoul Ivan, 28 ans, informaticien. « Quoi qu'on en pense il a été un grand dirigeant de notre pays, et un personnage éminemment important de notre histoire. »

Quelque 48 nouveaux bustes du dictateur sont apparus à travers le pays en dix ans. Dans la région de Nijni Novgorod, un autre « centre Staline » , un musée de quatre étages cette fois, est en train d'être construit. En Bouriatie (Sibérie orientale), les communistes vont créer une « association Staline » , mouvement pour la mise en valeur de l'oeuvre de ce dernier. Dans le Donbass enfin, Donetsk sera désormais renommée trois jours par an « Stalino » , son nom de 1924 à 1961. « Le pouvoir regarde en arrière afin de trouver des motifs de fierté et d'unité » ,analyse l'éminente anthropologue et spécialiste du folklore russe Alexandra Arkhipova. « Staline est alors effectivement présenté comme un manager efficace, plutôt que quelqu'un qui a fait tuer des millions de gens. Dans les manuels scolaires, on parle de « personnes envoyées en Sibérie » , sans préciser leur sort. J'observe aussi l'émergence d'une image culte et folk de Staline, celle d'un leader idéal, propre, jamais corrompu, qui établissait l'ordre. Un homme qui est mort simplement avec son manteau et ses bottes en sa possession. »

De l'autre côté du spectre, une tout autre Russie fait, elle, le dos rond, sous pression. C'est la Russie dite « libérale ». Celle des années 1990 et de la libéralisation (chaotique) qui a suivi la perestroïka, puis la chute de l'URSS. Celle du premier président de la Russie indépendante, le réformateur Boris Eltsine.

Ces deux idées opposées de la Russie s'éloignent de plus en plus. En plein tournant conservateur et patriotique dans le pays, la Russie incarnée par Eltsine se trouve plus que jamais sous le feu des critiques. L'ancien président est lui-même mal aimé du Russe moyen, car vu comme celui qui a converti de force le pays à l'économie de marché, laissant en chemin de très nombreux Russes dans la pauvreté et la crise sociale. Et faisant émerger dans le même temps la corruption et la classe des puissants oligarques.

Iekaterinbourg, quatrième ville de Russie, a la réputation frondeuse. Elle est un peu l'antithèse d'une ville rouge : première municipalité à retrouver en 1991 son nom d'avant la révolution bolchevique ; première ville à installer un mémorial en mémoire des victimes de répressions soviétiques... Ici, le grand Centre Eltsine (il était de la région), ouvert en 2015 en présence de Vladimir Poutine, porte toujours beau aux abords du bassin d'eau municipal. Mais depuis l'invasion de l'Ukraine, le centre tourne quelque peu au ralenti - en tout cas son programme culturel. « On a interrompu les événements massifs, les festivals, cela nous semblait inapproprié vu le moment et l'humeur dans le pays » ,admet Elena Volodarskaïa, 39 ans. Elle est membre de l'encadrement de cette sorte de grand centre culturel et lieu de rassemblement multifonctions, qui abrite aussi le Musée Boris Eltsine.

Le Centre Eltsine a été, depuis son inauguration, un espace et une plateforme pour les idées libérales et démocratiques en Russie. Mais depuis 2022, la voilure des conférences aux accents politiques a été largement réduite. « On essaie de se concentrer sur la scène locale, de promouvoir de jeunes artistes » ,dit Volodarskaïa. Peu après le 24 février 2022, la direction du Centre prend publiquement position contre l'invasion de l'Ukraine. Le vitriol des voix ultra-patriotiques fuse ; les autorités russes forcent rapidement l'institution à retirer le message de son site web et des réseaux. Cela n'affaiblit pas le feu des critiques. Le propagandiste télévisé en chef Vladimir Soloviev conspue la ville d'Iekaterinbourg, refuge de la vermine libérale selon lui. Plusieurs élus locaux, des communistes notamment, demandent carrément en 2023 le classement du Centre Eltsine comme « agent de l'étranger » - sans succès pour l'heure. Les blogueurs patriotes lancent régulièrement des raids sur Telegram à son encontre. Le célèbre cinéaste pro-Kremlin Nikita Mikhalkov redouble ses attaques contre l'institution, qu'il accuse de jouer contre la Russie et d'enjoliver la période Eltsine, marquée à ses yeux par la trahison de la patrie.

« En réalité, c'est depuis son ouverture que certains demandent sa fermeture, ce n'est pas nouveau, on a l'habitude » ,relativise Anna Borodoulina, 32 ans, directrice du Musée Eltsine au sein du centre. L'intelligentsia russe s'inquiète toutefois pour l'avenir du lieu, ironise sur son futur « remplacement par un hôpital pour vétérans de la guerre en Ukraine ». « Personnellement, j'ai toujours considéré l'existence d'un tel endroit - un centre de soutien aux idées démocratiques - comme une anomalie dans la Russie de Poutine » ,juge Dmitri Kolezev, journaliste indépendant renommé, originaire d'Iekaterinbourg et aujourd'hui en exil. « À travers son cas, on voit clairement l'affrontement entre une idée de liberté individuelle incarnée par les années Eltsine et une vision étatiste et autoritariste qui estime que l'État doit passer avant tout, défendue par les critiques ardents du centre. »

Anna Borodoulina est née dans les années 1990. « Pour moi, cette décennie a été un moment important de formation de la subjectivité des gens en Russie, comme citoyens. Je crois beaucoup aux valeurs de justice, de liberté, de démocratie, comme en la société civile. Ces valeurs me sont chères et il me semble qu'à l'époque d'Eltsine, on a essayé de fonder des institutions représentant ces valeurs, même maladroitement. »Elle n'est pas la seule, semble-t-il, car en cette journée de printemps, les visiteurs du musée Eltsine sont nombreux.

Le lieu revêtirait-il, depuis février 2022, une signification différente pour les Russes ? « Je crois que les gens y viennent désormais aussi pour se sentir tout simplement entourés par des gens qui sont sur la même longueur d'onde au sujet des événements en cours » ,pense Dmitri Kolezev.

« Moi, je suis ici pour la deuxième fois, pour rendre hommage à Eltsine. Quoi qu'on en dise, il a oeuvré pour le pays,témoigne Irina, la cinquantaine, une entrepreneuse. Son époque était une période de liberté en Russie, c'était nouveau pour nous et ça n'a pas de prix. »Dans le programme interactif du musée, filmé pour son ouverture en 2015, de nombreuses personnalités interviewées, d'obédience libérale, sont entre-temps devenues « agents de l'étranger » , comme le remarque avec malice Elena Volodarskaïa.

La dernière grande salle de la visite projette toujours en très grand sur les murs le mot svoboda, « liberté » en russe. Des jeunes prennent des selfies devant ces inscriptions ; d'autres avec la statue d'Eltsine dans le patio central. « Nous ne disons pas que tout est OK autour de nous, que tout est rose, non. Bien sûr, il y a parfois des moments d'angoisse,observe Volodarskaïa. Mais il faut continuer à travailler tant qu'on existe. »

« Je crois que le centre revêt en effet une importance différente désormais,ajoute Borodoulina. Pour certains les notions liberté, de droit, d'humanité sont vécues de manière plus sensible aujourd'hui, plus à fleur de peau. Et ces mots sont très présents dans le centre, voilà tout. On a peut-être ainsi acquis une sorte de fonction thérapeutique, dans la Russie d'aujourd'hui. »

Toutefois, le fossé continuera sans doute de se creuser avec l'autre Russie. Lors de l'ouverture du Centre Staline en décembre dernier, Sergueï Matassov promettait, en plaisantant, de « s'occuper de ces Centre Eltsine et autres agents de l'étranger » ,dans le texte, « à la manière stalinienne ».

Libération
vendredi 14 juin 2024 1037 mots, p. 14

législatives

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13 juin 2024 - Libération (site web)

Accord sur un Nouveau Front populaire : la libération après de rudes négociations

Charlotte Belaïch et Sacha Nelken

Jeudi en début de soirée, les partis de gauche se sont accordés sur un programme commun «de rupture» et la répartition des «candidatures uniques» pour le 30 juin.

Ce fut long mais ça y est. La gauche est unie. «Elle est scellée!» proclame la «déclaration commune» du désormais Nouveau Front populaire, publiée jeudi peu après 20 heures. «Nous aurons des candidats et des candidates communs capables de représenter la société française, poursuit le texte. Nous avons oeuvré à un programme politique de rupture avec une déclinaison pour les cent premiers jours de mandat.» Notamment l'abrogation de la réforme des retraites et la reconnaissance d'un Etat palestinien. Après quatre jours d'intenses négociations tantôt chez les socialistes, tantôt chez les communistes, tantôt chez les écologistes, les roses, rouges et verts aborderont les législatives du 30 juin et du 7 juillet sous la même bannière, comme au temps de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), en juin 2022. «Désormais, l'arrivée du Rassemblement national au pouvoir n'est plus une fatalité», ajoute la déclaration. Une présentation de la nouvelle alliance est prévue ce vendredi à midi à la maison de la Chimie, à Paris. La journée de jeudi a alterné le chaud et le froid. Les discussions se sont d'abord tendues dans la matinée. Les négociateurs chargés du programme avaient pourtant quitté le siège du PCF à l'aube «sans blocages», selon un participant. Alors que les discussions butaient sur l'Ukraine, le 7 Octobre et l'antisémitisme, les émissaires -Boris Vallaud pour le PS, Clémence Guetté pour LFI, Yannick Jadot pour Les Ecologistes et Christian Picquet pour le PCF- avaient réussi à se mettre d'accord sur des formulations qu'ils devaient encore transmettre à leurs directions respectives. Après l'attaque du Hamas en Israël, la Nupes avait explosé sur des désaccords sémantiques, les insoumis refusant de qualifier l'organisation islamiste de «terroriste». «Exigences». Neuf mois plus tard, les partenaires à nouveau réunis ont trouvé un terrain d'entente en parlant de «massacre terroriste» et du Hamas comme d'une «organisation théocratique» qui doit être combattue. Les représentants de Place publique, le mouvement de Raphaël Glucksmann, étaient également arrivés avec des demandes de clarification sur l'antisémitisme, qualifié de «résiduel» par Jean-Luc Mélenchon. Et ce, alors que la tête de liste du PS a été la cible d'attaques tout au long de la campagne des européennes. Sur ce sujet aussi, les négociateurs étaient parvenus, jeudi à 6 heures, à des formulations qui faisaient visiblement consensus. Actant que les actes antisémites étaient en recrudescence et que, face à ce danger, ce Nouveau Front populaire en cours de constitution aurait une «tolérance zéro», les partenaires ont formulé une liste de propositions de lutte contre l'antisémitisme. Affirmant par ailleurs qu'ils refusaient toute «hiérarchisation» des haines raciales, ils constataient également une haine à l'égard des citoyens musulmans et y apportaient là aussi des mesures concrètes. «Faure était aussi dans les parages, au siège du PCF. On s'est quitté dans un état d'esprit de relatif accord», affirme le PCF Christian Picquet.

Mais en parallèle, les négociations sur les circonscriptions se sont, elles, tendues. Mercredi, les quatre composantes du Nouveau Front populaire avaient trouvé un accord sur la répartition du nombre de circonscriptions: 229 pour LFI, 175 pour le PS, 92 pour les écolos et 50 pour le PCF, avec reconduction des sortants. Restait à flécher toutes les circonscriptions restantes.

Du haut de leurs 14% aux européennes, en tête de la gauche, les socialistes estimaient qu'un certain nombre de circonscriptions considérées comme les plus «gagnables» devaient leur revenir. Ils avançaient, en outre, qu'ils étaient les plus à même de battre l'extrême droite par endroits, du fait de leur implantation locale et de leur positionnement politique. «Ils ont des exigences démesurées, contestait de son côté un négociateur insoumis. Ils demandent toutes les meilleures circonscriptions du pays, ça ne peut pas fonctionner. C'est normal que certaines leur reviennent, pas toutes.» Une écolo abondait : «Le PS voulait mettre la pression sur les circo, donc ils ont suspendu les négociations programmatiques.» «Grenade». Depuis le début des négociations, les verts se présentent comme des facilitateurs. Alors que les discussions avaient commencé sans la direction insoumise, ils ont prévenu qu'ils ne continueraient pas sans eux. En appui du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, ils se retrouvent plutôt bien servis dans la négociation, au regard de leur effondrement aux européennes. «LFI et les verts se sont ligués pour leurs circo, affirmait une socialiste jeudi. Ils ne sont pas dans un état d'esprit de barrage à l'extrême droite, mais privilégient leurs intérêts.» «C'est la même histoire qu'en 2022, s'agace un écolo en rupture. Ils étaient allés voir LFI seuls alors que les PS leur proposaient un premier rendez-vous à trois, avec les communistes, pour arriver groupés.» Juste avant la reprise des négociations, dans l'après-midi, un communiste alertait: «On ne peut pas dégoupiller la grenade et la laisser exploser ; il va falloir aboutir.» En toile de fond, déjà, la question du potentiel Premier ministre, en cas de majorité à gauche, agite les partenaires. Pour beaucoup, Mélenchon ne peut plus jouer le même rôle qu'en 2022. Mercredi, les socialistes redoutaient d'ailleurs son intervention du soir sur France 2. Beaucoup espéraient alors que François Ruffin, qui s'était déjà posé en capitaine du Nouveau Front populaire, qu'il a initié, irait un pas plus loin. Mais le député de la Somme s'est contenté de se présenter comme un «visage» de l'alliance. Quelques heures plus tard, Mélenchon affirmait qu'il ne «s'imposait pas» mais ne «s'éliminait pas». Le leader insoumis, qui joue l'apaisement et se montre rassembleur, a affirmé qu'il ne participerait pas aux débats avec Jordan Bardella et Gabriel Attal, proposés par TF1 et France 2. «Le Nouveau Front populaire n'a pas encore désigné son candidat Premier ministre. C'est donc aux chefs des grands partis de notre coalition d'aller à ce type de débats», a-t-il écrit sur X. Selon les informations de Libé, Ruffin a aussi reçu une invitation. A nouveau interrogé sur Matignon jeudi matin, le fondateur de Fakir a finalement affirmé s'en sentir «capable». Mais la gauche doit encore gagner.

Libération
vendredi 14 juin 2024 276 mots, p. 15

AUTRE

L'actu de jeudi

? Sur un plateau (1) Un débat télévisé avec Jordan Bardella et Jean- Luc Mélenchon avant le premier tour des législatives ? Gabriel Attal y serait «favorable» car ce débat «doit être entre ceux ou celles qui ont été plus ou moins identifiés comme potentiellement Premier ministre à l'issue de ces élections». Mais l'insoumis a dégonflé ce fantasme en tweetant que le nouveau Front populaire n'ayant «pas encore désigné son candidat Premier ministre», c'est «aux chefs des grands partis de notre coalition d'aller à ce type de débats». François Ruffin, invité, pourrait s'y coller. ? Sur un plateau (2) CNews, pépinière de «talents» pour l'extrême droite : l'un de ses «éditorialistes politiques», Guillaume Bigot, sera le candidat du Rassemblement national dans la 2nde circonscription du Territoire de Belfort, actuellement aux mains de LFI. Totalement acquis aux idées du parti d'extrême droite, celui-ci critiquait par exemple, la semaine dernière, la présence du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, aux commémorations du 6 juin 1944.

? Hors des plateaux Deux anciens de la maison Bolloré - mais pas d'extrême droite - s'affronteront dans la 3e circonscription du Val-de-Marne, Loïc Signor, porteparole de Renaissance et ancien journaliste de CNews, affrontera l'ancien de la bande à Hanouna, le député LFI sortant Louis Boyard. ? Tout sauf Bayou La bataille de la 5e circonscription de Paris sera, elle, féministe. Le sortant, Julien Bayou, accusé par une excompagne de violences psychologiques se représente. Les écologistes ont donc reçu plusieurs candidatures féministes pour déloger leur ancien secrétaire national, notamment les conseillères de Paris Raphaëlle Rémy-Leleu et Alice Coffin. Renaissance a choisi de son côté l'avocate Rachel-Flore Pardo, spécialiste des affaires de harcèlement et de violences sexistes et sexuelles.

Le Figaro, no. 24823
Le Figaro, vendredi 14 juin 2024 965 mots, p. 2

Politique

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13 juin 2024 - Le Figaro (site web)

À Amiens, l'électron libre de la maison Insoumise lance sa campagne locale

Flurin, Richard

Sur la ligne de départ, elle est le lièvre et je suis la tortue. » En campagne pour sa réélection, le député sortant de la Somme, François Ruffin, s'en est référé à la célèbre fable de La Fontaine pour s'inquiéter devant une poignée de journalistes réunis à Amiens d'une possible défaite aux législatives anticipées face à la candidate investie par le Rassemblement national. En prononçant ses mots, il esquisse un sourire fugace sur sa mine grave. C'est que la « tortue » est devenue l'un des emblèmes des mélenchonistes depuis que leur chef de file s'est présenté lors de la campagne présidentielle de 2022 - dont il sortira avec un score plus qu'honorable de 21,95 % - comme « une tortue électorale sagace ». Faut-il y voir un clin d'oeil de la part de François Ruffin, qui cache de moins en moins son intention de dérober à Jean-Luc Mélenchon son hégémonie à gauche ?

On ne le saura pas. Les questions politiques ne sont pas à l'ordre du jour ce mercredi soir, au pied des tours d'immeuble d'un quartier populaire du nord d'Amiens. La horde de journalistes qui le suit à la trace a beau insister, François Ruffin ne dira rien de ses ambitions nationales. « Ce n'est pas le sujet », serine-t-il, plaidant seulement pour une « incarnation plurielle » façon équipe de football. C'est pourtant ses conseillers qui ont invité les médias nationaux ; un duplex sur BFMTV a savamment été organisé depuis Amiens, avant un autre à la télévision locale. Ainsi avance le candidat putatif à la présidentielle de 2027 : un pied dans sa circonscription qui a tout pour basculer au RN, un autre dans les discussions sur l'avenir de la gauche.

Il lui faudra bien marcher sur ces deux jambes s'il veut poursuivre ses rêves ascensionnels. « En politique, la légitimité s'acquiert par le suffrage universel. S'il se fait battre par le RN dans la Somme, il peut oublier ses ambitions nationales », résume un vieux routard socialiste. L'équation se révèle compliquée pour François Ruffin. Sa circonscription, la première de la Somme, a propulsé la droite nationale à un niveau record aux élections européennes dimanche (45,91 %), loin du score cumulé des quatre partis de gauche (26,33 %). « Nous avons deux semaines pour rattraper 18 points », a répété François Ruffin mercredi soir. En oubliant de préciser qu'il reste favori face au RN. Le parti de Marine Le Pen a investi la même candidate qu'en 2022, Nathalie Ribeiro-Billet, qui n'avait recueilli que 22,58 % des voix au premier tour, puis 38,99 % au second. Mais dramatiser l'enjeu devant les militants permet à la figure de la gauche radicale de lutter contre « l'indifférence et la résignation », qu'il identifie depuis le nord d'Amiens comme « ses pires ennemis ».

Debout sur un banc, en face d'un magasin Leader Price, François Ruffin chauffe ses troupes à blanc. « Vous allez être mes voix et mes visages dans les jours à venir », lance-t-il à la petite foule amassée, qui s'engouffrera bientôt, au son d'une batucada, dans les escaliers sans fin des tours avoisinantes pour un porte-à-porte XXL. Après une diatribe au vitriol contre le président de la République, déjà traité de « taré » à la télévision dimanche soir, le ton se veut moins fielleux contre les candidats du RN. Il intime à ses troupes de ne « pas les insulter »lors des tractages. « Vous devez donner à voir une gauche joyeuse, généreuse, et pas une gauche hargneuse, teigneuse », professe le candidat aux militants. Il n'y a qu'ainsi, pense-t-il, que sa famille politique peut damer le pion à « l'extrême droite ».

Difficile de ne pas voir dans ce plaidoyer pour « la joie » une réprobation, en creux, de la campagne brutale et clivante menée par les Insoumis aux européennes. Lui s'était tenu à l'écart, ne partageant l'estrade avec la tête de liste Manon Aubry qu'une seule fois, chez lui, à Amiens, pour parler de l'urgence sociale qui frappe son territoire. « Évidemment qu'il faut un cessez-le-feu immédiat à Gaza, évidemment qu'il faut tout faire pour aider l'Ukraine, mais le quotidien des gens, ce n'est pas cela », avait-il déclaré, se distinguant de la stratégie du noyau dur mélenchoniste qui a tout misé sur la mobilisation propalestinienne pour étendre son emprise électorale. Une fois de plus, Ruffin a maille à partir avec Mélenchon. Au pied de la cité des Pigeonniers, mercredi soir, le candidat à sa réélection n'a pas manqué toutefois de rappeler son engagement pour la reconnaissance d'un État palestinien.

La circonscription ne compte pas que les quartiers populaires du nord d'Amiens. Elle s'étend jusqu'à Abbeville, qui a voté à plus de 40 % pour le RN aux européennes, en passant par Domart-en-Ponthieu (56 %) ou Picquigny (50 %). Le territoire illustre parfaitement « la France des tours » et « la France des bourgs » que François Ruffin a pour projet politique de réconcilier. Son « députour » se poursuivra dans les prochains jours sous ces clochers picards ensevelis par la vague mariniste. En mode commando, celui qui revendiquait lundi le « capitanat » du Front populaire en gestation dans les QG parisiens des partis a fait part depuis Amiens de son impatience. « Chaque jour qui passe est un jour perdu dans notre combat contre l'extrême droite. Nous n'avons pas le temps d'attendre la fumée blanche. En 1936, le Front populaire a eu deux ans ; nous, nous avons deux semaines », a clamé le candidat picard.

Comme s'il voulait montrer l'exemple, un kakemono aux couleurs de son « Front populaire » a été déployé sur l'asphalte et un tract vante « dix mesures concrètes » dont aucune ne semble prêter le flanc à la contradiction à gauche. Exactement la méthode que François Ruffin défendait lundi au lancement de son site internet « Front populaire 2024 » , qui a déjà recueilli 420 000 soutiens. R. F. (envoyé spécial à amiens)

Le Monde
Élections législatives, Friday, June 14, 2024 991 mots, p. 5
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13 juin 2024 - Le Monde (site web)

Entretien

« La droite que nous souhaitons reconstruire ne s’appelle plus LR »

Le député du Lot Aurélien Pradié voit dans la « trahison » d’Eric Ciotti l’occasion pour la droite républicaine de se reconstruire

propos recueillis par Alexandre Pedro

Lors de la réforme des retraites, en 2023, Aurélien Pradié (Les Républicains, LR) avait défié l’autorité d’Eric Ciotti. L’affaire lui avait coûté son poste de numéro deux du parti. Ce mercredi, il a voté, à l’unisson du bureau politique, l’exclusion du président de LR, après l’annonce de son accord avec le Rassemblement national (RN). Pour l’élu de 38 ans, cette crise doit être l’occasion pour la droite républicaine de se reconstruire. Et pourquoi pas avec un nouveau nom de parti.

Que signifie l’exclusion d’Eric Ciotti pour Les Républicains ?

Les responsables de la droite ont pris cette décision à l’unanimité. Peut-être que lorsque l’essentiel est en jeu, chacun arrive à effacer ses petites différences. Lorsque vous êtes un responsable politique comme Eric Ciotti et que, pour sauver votre petite place, vous sacrifiez l’histoire de la droite gaulliste qui ne s’est jamais associée avec l’extrême droite, vous êtes un des acteurs du pourrissement des comportements dans la vie politique et vous bafouez son code d’honneur. Nous nous sommes habitués aux trahisons. Quitter sa famille pour un poste ministériel est devenu la règle, quand, avant, c’était l’exception. Je craignais que cette ambiance générale donne des idées à certains. Cela a été le cas pour Eric Ciotti.

Vous l’avez toujours soupçonné d’être prêt à se « vendre » pour un poste de ministre…

Oui, je l’avais senti tenté par la Macronie après l’épisode des retraites. Mais tout cela ajoute à son déshonneur. Etre capable de vous vendre à n’importe qui, cela fait de vous un véritable opportuniste.

Cette crise peut-elle se révéler salutaire pour LR ?

La droite a trop hésité à affirmer son indépendance et se rêvant en parti de gouvernement qu’elle n’est plus, elle a cherché à gouverner à tout prix. Hier, en flirtant avec la Macronie, aujourd’hui, pour Eric Ciotti, en s’alliant avec Marine Le Pen. C’est le même phénomène. L’épisode Ciotti peut être l’année zéro de la refondation d’une droite républicaine ou alors la fin de l’histoire.

Eric Ciotti dit que les militants approuvent cet accord avec le RN et souhaite les faire voter. Craignez-vous que votre position soit désavouée par votre base ?

Comme tous les militants, ce qu’ils veulent, c’est gagner. S’ils en arrivent à penser que pour cela il faut se vendre à Marine Le Pen ou à Emmanuel Macron, c’est que nous avons perdu notre capacité à donner espoir. Je veux le leur redonner. Mais, au-delà des adhérents LR, je vois les Français. Je ne les laisserai pas étouffer entre Mme Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron. Depuis dimanche soir, on ne parle que tambouille politique, que ce soit entre le RN et Reconquête !, ou à gauche avec la « nouvelle » Nupes. Il faut mesurer la diversion et le divertissement dans lequel nous sommes en train de tomber. Plus les enjeux sont immenses, plus nous cédons au spectacle du cirque. Et M. Macron est celui qui remet à chaque fois un billet sur la table pour refaire un tour de piste.

Comment prenez-vous la main tendue par le président de la République aux LR qui n’ont pas cédé à l’appel du RN ?

Pour moi, Emmanuel Macron et Eric Ciotti appartiennent déjà au passé. Le premier a été le commanditaire du désastre, le second un des participants. Ce qui se reconstruira demain se fera sans Macron. Le jour où nous aurons compris que l’effacement artificiel des clivages conduit à la résurgence des lignes les plus dures, alors on cessera de vouloir faire ce dépassement qui n’existe pas. On refera le débat démocratique.

Que vous inspire la candidature de Laurent Wauquiez en Haute-Loire ?

Sa décision force le respect, parce que ce n’est pas simple. Il a sans doute compris qu’on ne pouvait plus rester en retrait dans les moments difficiles. Quand on veut tracer un chemin national, la première règle est de prendre un risque électoral.

Pensez-vous partir avec l’étiquette LR dans votre circonscription du Lot ?

Je n’en sais rien. C’est surtout une affaire juridique. Les Lotois savent où j’habite. Mais il y a de fortes chances que la droite que nous souhaitons reconstruire ne s’appelle plus Les Républicains. Et changer le nom sur le bocal ne suffit pas. La reconstruction du parti est en fait une refondation. Une révolution. Pour cela, il faut de la relève et faire confiance à la jeune génération, comme je l’ai dit au bureau politique.

Parlez-vous de vous ?

Je crois au temps long. Mon engagement politique au service de la France ne se fera pas en six mois. J’accepte de réussir ou d’échouer, et de parvenir peut-être à d’autres responsabilités.

Aspirez-vous à de nouvelles fonctions dans l’après-Ciotti ?

Il m’a rendu un immense service en me virant de la vice-présidence en 2023. J’aurais pu partir, mais je suis resté. Mais quand vous êtes maltraité, c’est en restant dans la maison que vous pouvez rebâtir. Il va falloir que ceux qui ne voulaient plus me parler me reparlent et que je leur reparle aussi. Et on a commencé.

Le 7 juillet, le RN peut accéder au pouvoir. Cette perspective vous effraie-t-elle ?

Oui. Mais il ne suffit pas de dire que c’est effroyable. Je mène bataille pour que la France populaire – qui massivement vote Rassemblement national – soit convaincue, demain, que la droite républicaine peut les représenter. J’ai des jugements moraux, mais ils sont inopérants. Vous menez la bataille en défendant cette France, en vous opposant à une réforme des retraites injuste par exemple. Pas à grands coups de « moraline ».

Le Figaro, no. 24823
Le Figaro, vendredi 14 juin 2024 626 mots, p. 7

Politique

En quête d'élargissement, le camp Macron attend un signe des oppositions « modérées »

Boichot, Loris, Hausalter, Louis

Derrière son pupitre tricolore, Emmanuel Macron rêve à haute voix. Il imagine une «fédération de projets» avec les «sociaux-démocrates», les «écologistes» et la «droite gaulliste», devant les journalistes qu'il a réunis ce mercredi, à Paris. Il promet qu'il est «prêt à intégrer» leurs «propositions» pour les législatives. Son programme n'est pas «fermé», assure-t-il, appelant à «bâtir des compromis plus vite et plus fort» dans un futur «accord de gouvernement». Ainsi va la vie d'un chef de l'État qui vient de dissoudre l'Assemblée et s'est contraint à un nouveau casse-tête : trouver des alliés pour espérer continuer à gouverner.

L'opération est délicate. Au siège de Renaissance, du Mouvement démocrate (MoDem) et d'Horizons, les stratèges guettent les députés sortants jugés « constructifs ». Le sont-ils suffisamment, au point qu'ils peuvent les épargner en ne présentant pas de candidat face à eux ? L'espoir est de les retrouver ensuite dans l'Hémicycle, en partenaires. Le temps presse : les candidatures doivent être déposées en préfecture d'ici à dimanche, 16 heures.

Par petites touches, quelques compromis sont trouvés. Selon les informations du Figaro, il a été acté jeudi que la quasi-totalité des 22 députés sortants du groupe hétéroclite Liot - qui comptent dans leurs rangs socialistes anti-Insoumis, membres de l'UDI, nationalistes corses et ultramarins - n'auront pas de concurrent Renaissance. À commencer par leur président, Bertrand Pancher, dans la Meuse.

« Indépendance » à Horizons

Dans le camp présidentiel, Édouard Philippe se sent particulièrement disposé à tisser des liens de part et d'autre. Dans un entretien au Figaro, il invite « tous les démocrates, de la droite conservatrice aux sociaux-démocrates», à se rassembler «avant le premier tour». Comme Emmanuel Macron, il parie sur l'effet repoussoir d'une alliance à gauche avec les Insoumis et de l'alliance à droite avec le RN. Ces derniers jours, il s'est entretenu avec les présidents du Sénat, de la région Île-de-France et de la région Grand Est, Gérard Larcher, Valérie Pécresse et Franck Leroy. Mais il est difficile de s'accorder partout entre alliés. Si la coalition « Ensemble pour la République! » a été relancée jeudi, à l'issue d'un comité stratégique » de campagne, Horizons acquiert une étiquette en préfecture et des règles de financement propres. Édouard Philippe assume auprès du Figaro une ligne d' « indépendance » , avec une centaine de candidats espérés, soit presque deux fois plus qu'il y a deux ans.

À droite, les macronistes visent Les Républicains (LR) opposés au «pacte du diable», selon l'expression d'Emmanuel Macron, entre leur président, Éric Ciotti, et le RN. En Savoie, la ministre MoDem Marina Ferrarri n'aura pas d'adversaire LR, tandis que les deux députés du parti de droite seront épargnés. Dans le Nord, deux transfuges de la droite ont été investis jeudi : l'ex-député LR Sébastien Huygue et le conseiller départemental Jean-Noël Verfaillie. À gauche, un ex-membre du Mouvement des jeunes socialistes, Tarik Mekki, se lance.

En attente de prises de guerre, Renaissance investit des candidats issus de ses rangs, défaits en 2022 ou nouveaux prétendants. Le secrétaire général du parti, Stéphane Séjourné, par ailleurs ministre des Affaires étrangères, se déclare pour la première fois à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), coiffant au poteau le sortant Emmanuel Pellerin. Son porte-parole, Loïc Signor, livre aussi une bataille inédite face au médiatique Insoumis Louis Boyard, dans le Val-de-Marne.

Dans la précipitation, certains couacs sont relevés. Investi dans un premier temps dans son fief d'Annonay (Ardèche), l'ex-ministre Olivier Dussopt a finalement fait savoir qu'il renonçait à une candidature et «va chercher un travail». Quant à Jean-Pierre Bataille, un proche de Xavier Bertrand dans le Nord, il a découvert, jeudi, avoir été présenté comme candidat d'Ensemble : « Je ne sais pas si c'est une erreur, une maladresse ou de la récupération». Des limites de l'élargissement. L.B. ET L.H.

Libération
vendredi 14 juin 2024 866 mots, p. 15

AUTRE

Viré de LR, Eric Ciotti pousse le bouffon un peu loin

Victor Boiteau

Démis de ses fonctions de président du parti à l'issue d'un bureau politique, le Niçois, qui a scellé une alliance avec le Rassemblement national, a contesté la légalité de la décision et était de retour dans son bureau, jeudi.

Pop-corn! A chaque jour suffit sa peine et pourtant Chez Les Républicains, le surréalisme n'en finit plus. Destitué de son poste de président du parti, à l'issue d'un bureau politique et d'une journée ubuesque, mercredi, Eric Ciotti s'est affiché jeudi dans son bureau au siège du mouvement, ce jeudi à la mi-journée. Avant de filer déjeuner avec Jordan Bardella et Marine Le Pen, ses nouveaux alliés pour les législatives anticipées, l'ex-député des Alpes-Maritimes s'est montré aux fenêtres de l'immeuble du siège parisien LR, à deux pas de l'Assemblée nationale : «Je travaille !» A l'intérieur, derrière les vitres de l'entrée, des silhouettes passent. Une salariée arrive avec un carton. D'autres ont posé des congés ou sont en télétravail. Mercredi, la nouvelle présidente par intérim du parti, Annie Genevard, avait repris le contrôle des lieux, sortant de sa poche un double des clés. Ciotti a-t-il retrouvé tous les accès? «Presque», s'amuse le roitelet déchu de- puis son bureau, sans craindre le ridicule. Il est venu avec un huissier pour constater le nombre de salariés du mouvement obéissant encore à ses ordres Le sketch s'accompagne d'une vidéo postée sur son compte personnel X, le montrant seul dans son bureau, sans ordinateur ni parapheurs, mais avec un message: «Au travail pour la France.» En bas du bâtiment, un salarié hésite entre la pitié et l'ahurissement. «On aurait dit Ceausescu ou Kadhafi. C'est de la propagande, un mec obligé de se montrer au travail Il a été pris dans la panique. Ça se voit dans les yeux.» Un des derniers fidèles de l'ex-patron, croisé sur le trottoir, joue le même refrain de la base militante en bloc derrière l'alliance avec l'extrême droite : «Nos boîtes mails sont saturées.» Bisbille picrocholine. L'ex-président conteste toujours la légalité du bureau politique qui a validé son exclusion mercredi. Arrivant au siège dans la matinée, il a rejoué face aux caméras René Magritte et sa célèbre pipe : «Il n'y a pas eu de bureau politique hier. C'est une réunion de personnes qui se sont réunies elles-mêmes hors de tout cadre.» Et Ciotti d'affirmer que le tribunal de Paris a été saisi en référé pour contester la légalité du bureau politique Picrocholine, la bisbille juridique concerne l'aval nécessaire d'un quart des conseillers natio- naux du mouvement pour la tenue du bureau politique. Ciotti nie en avoir été informé. Son recours sera examiné ce vendredi à 11 heures et la décision rendue quelques heures après. Le même jour aura lieu un second bureau politique, initialement prévu jeudi. Objectif ? Valider l'exclusion de Ciotti -et, avec elle, celle de Guilhem Carayon, le patron des

Jeunes LR. Folie. Chez LR, l'alliance annoncée par le frontiste converti vire de jour en jour à la farce. Les LR «canal historique» jurent que le bureau politique est dans les clous. «Nous avons très largement recueilli plus du quart des signatures des conseillers nationaux LR qui maillent le territoire national, démontrant que les cadres, les militants et les adhérents ne cautionnent pas un accord avec le RN», se sont fendu les rebelles dans un message envoyé dans la matinée. Sur France 2, Ciotti déversait un peu plus tôt tout le mal qu'il pensait de ses anciens camarades, des «vieux politicards», «ceux qui ont fait perdre la droite depuis des décennies». Des plateaux de télévision à ses bureaux, Ciotti est désormais trimballé par un chauffeur de la Questure. Le sien, salarié par le parti, ne lui répond plus. Une entorse au règlement du Palais-Bourbon? «Le chauffeur, informe une source parlementaire, on ne l'utilise pas pour aller se balader ailleurs !»

Alors que les députés LR sortants se tiennent à mille lieues de la folie de l'état-major, labourant leur circonscription pour les scrutins du 30 juin et du 7 juillet, les briques du scénario du ralliement de Ciotti à Le Pen s'empilent. Le Niçois aurait ainsi, selon le Monde, rencontré le milliardaire Vincent Bolloré avant de pactiser avec le RN. Devant le propriétaire de CNews, Paris Match, Europe 1 et le Journal du dimanche, Ciotti a imaginé l'accord actant «l'union des droites». Invité mercredi soir sur CNews, Ciotti ne l'a pas évoqué, parlant seulement d'un «choix inédit» : «On va essayer quelque chose de nouveau, important, qui est inédit dans l'histoire de France depuis quarante ans.» Face à lui, la journaliste Christine Kelly acquiesce : «Eh oui » Il a également, rapporte Nice-Matin, échangé lundi avec Jordan Bardella et Marion Maréchal entre les murs de l'Institut de formation politique (IFP), école privée où grenouillent de jeunes gens bien à droite, partisans de la fin du cordon sanitaire. Le patron de la boutique, Alexandre Pesey, jure à Libération que c'est une rumeur «bidon». Avant de préciser qu'il n'est pas le seul à détenir les clés des locaux, dans le XVIe arrondissement de Paris. Encore une histoire de trousseaux.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 14 juin 2024 482 mots, p. AUJM4
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14 juin 2024 - Le Parisien

Un débat Attal - Bardella - Mélenchon à l'étude

Selon nos informations, une confrontation pourrait avoir lieu sur une grande chaîne avant le 1er tour.

Pierre Maurer, Alexandre Sulzer et Pauline Théveniaud

L'affiche ferait, à n'en pas douter, du bruit. Beaucoup de bruit. Et d'autant plus qu'elle acterait l'existence de trois blocs dans la bataille de ces législatives anticipées. Selon nos informations, un projet de débat entre le Premier ministre, Gabriel Attal, le président du RN, Jordan Bardella, et le chef de file de LFI, Jean-Luc Mélenchon, sur une grande chaîne de télévision, est à l'étude. « C'est en cours de calage », souffle un témoin aux premières loges, sans plus de précision. La date du 24 juin a même été avancée.

Interrogé ce jeudi après la publication de notre article, Gabriel Attal s'est dit « favorable » à un tel débat, estimant qu'il devait se tenir « entre ceux ou celles qui ont été plus ou moins identifiés comme potentiellement Premier ministre à l'issue de ces élections ». Et le chef du gouvernement de cibler plus précisément, « M. Bardella pour l'extrême droite et ses alliés, M. Mélenchon pour l'extrême gauche et ses alliés », pour mieux pousser la gauche dans ses retranchements et face à ses difficultés.

Un casting explosif à gauche

Car si le casting semble évident du côté du camp présidentiel, Gabriel Attal ayant été chargé par Emmanuel Macron de « diriger la campagne », autant que côté RN où Jordan Bardella fait figure de Premier ministre putatif en cas de victoire de son parti, la question de la participation de Jean-Luc Mélenchon à une telle joute est, en revanche, explosive. Selon nos informations, le député François Ruffin a également été invité à ce débat et a répondu qu'il entendait laisser le futur Front populaire décider de la personnalité à envoyer sur le plateau.

À sa suite, et après avoir réservé sa réponse - son entourage assurant même n'être au courant de rien - Jean-Luc Mélenchon a réagi à son tour ce jeudi après-midi. « Je remercie TF 1 et France 2 pour leur invitation aux débats avec Attal et Bardella. Le nouveau Front populaire n'a pas encore désigné son candidat Premier ministre. C'est donc aux chefs des grands partis de notre coalition d'aller à ce type de débats », a-t-il écrit sur X.

Sous-jacente - et Attal ne s'y est pas trompé en le mentionnant -, cette question brûlante : quel rôle pour Jean-Luc Mélenchon dans cette campagne et, surtout, en cas de victoire à gauche ? Ce mercredi soir, sur France 2, ce dernier n'a pas fermé la porte à l'idée de prendre la tête de cette coalition à Matignon en cas de victoire aux législatives anticipées - « Je ne m'élimine pas mais je ne m'impose pas », a-t-il dit. Sachant bien qu'à trop s'avancer, en acceptant de représenter la gauche lors d'un débat tripartite, par exemple, il pourrait faire capoter les négociations.

Le Figaro, no. 24823
Le Figaro, vendredi 14 juin 2024 1073 mots, p. 9
Aussi paru dans
13 juin 2024 - Le Figaro (site web)

À droite, l'interminable guerre de tranchées

Entre les ténors anti-Ciotti et le président LR, la guerre politique se poursuit sur le terrain juridique.

Conruyt, Claire, Galiero, Emmanuel, Gonzalès, Paule

La guerre des tranchées ne s'arrête plus. Jeudi, dans le chaudron des Républicains, Éric Ciotti a retrouvé son bureau de la place du Palais Bourbon malgré son exclusion actée par les ténors du parti, la veille. Une décision prise à la suite de l'alliance que le patron de la droite, désormais contesté, a voulu tisser avec Marine Le Pen en vue des élections législatives.

« Je suis président du parti, je vais à mon bureau, c'est tout , a lâché le député des Alpes-Maritimes, avant de diffuser une vidéo de lui-même reprenant ses quartiers dans un bureau immaculé, sur fond de musique épique avec un seul slogan : Au travail pour la France Inflexible, malgré la forte détermination de ceux qui annoncent sa disparition imminente à la tête du mouvement LR, l'homme est contraint de mobiliser des huissiers pour évaluer le nombre de salariés sur lesquels il peut compter. Ciotti n'a pas l'intention de lâcher les rênes de l'appareil. Jeudi matin, il faisait la une du quotidien Nice-Matin, dans son fief, avec un titre choc : « Anatomie d'une chute ». Et dans le parti, certains promettent : Il sera obligé de rendre les clés, l'argent et la carte bleue.»

« Ils sont devenus fous »

Toujours combatif, Éric Ciotti continue de défendre un choix dicté par «les militants ». Il a saisi le tribunal judiciaire de Paris par référé pour contester son exclusion. Comme l'a révélé Le Figaro, l'action est dirigée contre Annie Genevard et François-Xavier Bellamy en ce que tous les deux se seraient comportés comme «présidents» du parti sans en avoir le mandat. Rien ne dit que le tribunal, qui doit examiner le recours ce vendredi matin, se déclare compétent. Les opposants du parlementaire niçois déploient tous les moyens possibles pour le contrer, lui et ses soutiens. D'ailleurs, il est prévu qu'un nouveau bureau politique soit l'occasion d'annoncer plusieurs exclusions, notamment celle de Guilhem Carayon, président des Jeunes LR qui a fait le choix de suivre Éric Ciotti. L'intéressé n'en revient pas : «Ils sont devenus complètement fous et ne comprennent rien de ce que veulent les électeurs de droite. Bon courage pour justifier juridiquement que le président des Jeunes LR élu par les militants peut être démis de ses fonctions. Quid de ceux qui s'allient avec Macron?» Cette nouvelle réunion des ténors en visioconférence doit acter à nouveau l'exclusion du chef. Celle-ci serait validée par le recueillement de plus du quart des signatures des membres du Conseil national, selon les règles statutaires du parti, assure-t-on. «Près de 800 noms sur environ 2000 membres», souligne un ténor avant la fin de la récolte. «On fait ça pour se couvrir juridiquement, ça valide l'expulsion. Ça bétonne tout», soutient-on. «Ce nouveau BP ne fait que confirmer l'invalidité du premier organisé illégalement la veille», riposte Guilhem Carayon. Chez Ciotti, on considère que cette nouvelle initiative n'a toujours aucune valeur juridique.

Le conflit politique à ciel ouvert est aussi une course contre la montre infernale sur le terrain juridique, tandis que l'urgence oblige chaque camp à avancer sur les investitures. Les anticiottistes, mobilisés autour de Laurent Wauquiez, continuent d'affiner leur stratégie. Michèle Tabarot, Patrick Hetzel, Nadine Morano et Roger Karoutchi se penchent sur les circonscriptions et ont pour mission de clore les investitures dès vendredi. Outre les 59 députés sortants annoncés et les 22 noms désignés sous les couleurs LR jeudi matin, les élus promettent d'avoir des candidats «partout». Mais, quel que soit le nombre, la bataille des investitures reste un sujet sensible pour la droite, voire une question cruciale posée au coeur du jeu de massacre auquel assistent les militants LR. Car comment les électeurs feront-ils la différence entre les étiquetés LR et les étiquetés LR/RN ? Dans un camp comme dans l'autre, quelles seront les parades imaginées pour contourner ce problème ?

Certains adversaires d'Éric Ciotti craignent que nombre de candidats RN se ruent sur l'opportunité d'afficher le logo LR sur leurs affiches. «Aucun risque!», soutient Daniel Fasquelle. Pour le trésorier des LR et maire du Touquet, «l'accord passé avec le RN n'a aucune valeur juridique et Ciotti comme le RN prendraient le risque d'être condamnés dans l'heure en référé s'ils tentaient d'utiliser la marque LR». Michèle Tabarot, présidente de la CNI (poste qu'Éric Ciotti lui a retiré, avant qu'il soit rétabli par les ténors) explique au Figaroque des avocats sont mobilisés sur le sujet et que des actions juridiques sont prévues pour contrer ce danger, «mortel pour tout le monde».

« Il fait les fonds de tiroir »

Quand Éric Ciotti assure que 80 candidats sont concernés par son pacte électoral, ses opposants ironisent sur la difficulté qu'il aurait eue à les dénicher. «Il fait les fonds de tiroir, accuse le sénateur Bruno Retailleau. Il a pris le fichier de ceux qui n'ont pas été investis la dernière fois pour leur proposer, ô miracle, la chance de leur vie!» Le patron de la droite sénatoriale annonce un barrage : «Nous ferons annuler leur bulletin et leur profession de foi. Ils ne pourront pas utiliser notre logo. Pas de label LR, le juge l'interdira.» Du côté de Laurent Wauquiez, on insiste : «Il n'y a qu'une seule CNI. Éric Ciotti n'en a aucune. Seuls nos élus seront LR et toutes les mesures juridiques seront prises s'il y a usurpation de logo.» Chez LR, certains cadres se félicitent de voir Laurent Wauquiez «prendre le lead» dans cette affaire. L'entourage du président de la région Auvergne-Rhône-Alpes assure qu'il prendra toute sa part dans cette campagne «collective» et fait observer que son annonce de candidature aux législatives en Haute-Loire est déjà un signal «d'engagement très fort».

Dans les Bouches-du-Rhône, il en est un qui «accueillerait» Éric Ciotti et «tous ses soutiens, s'il en a besoin»... Au Figaro, Franck Allisio, ex-LR passé chez Le Pen et qui a relancé le « RPR »(marque rachetée par le RN en mars 2022), estime qu'Éric Ciotti est victime d'un « putsch ». Et avance : «Il est président des LR! Il n'a pas besoin d'être accueilli par une entité amie. Son choix est salvateur. Comment l'avenir se construira-t-il? Je n'en sais rien. Mais évidemment, mon mouvement, le RPR, est ouvert à tous et si jamais il peut être utile à Éric Ciotti, tant mieux!» ET E.G. ET P. G.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 14 juin 2024 795 mots, p. AUJM8
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14 juin 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Les investitures mettent la majorité sous haute tension

Le compte à rebours est lancé pour désigner les candidats aux législatives. Le timing très resserré ne facilite rien. Pas plus que la volonté d'Édouard Philippe de gagner en indépendance.

Olivier Beaumont Et ludwig Gallet

« On ne dort plus depuis dimanche soir. On découvre des investitures dans la presse, le bureau exécutif n'est même plus réuni pour les valider, c'est n'importe quoi. » Cette confession d'un membre du gouvernement illustre le climat de tension qui règne au sein de la majorité, quatre jours après le tsunami déclenché par Emmanuel Macron. En quelques jours, les partenaires de la majorité ont dû sortir le bleu de chauffe pour investir leurs candidats aux législatives. Le temps presse : la date limite pour le dépôt des candidatures est fixée à dimanche, 18 heures.

Jeudi, lors d'une réunion organisée au siège de Renaissance, en présence de Gabriel Attal, de plusieurs ministres, des chefs des partis de la majorité, Stéphane Séjourné (Renaissance), Édouard Philippe (Horizons), François Bayrou (MoDem) ainsi que le président de l'UDI, Hervé Marseille, tout le monde a choisi de battre campagne sous une bannière commune, intitulée « Ensemble pour la République ». Le slogan a été porté, ou « imposé » pour reprendre les termes d'un ministre, par François Bayrou. Avec une idée simple : le concept de République peut séduire aussi bien à gauche qu'à droite...

Rapports de force

Les tensions sont vives au sein de la majorité. Certains dénoncent un manque de préparation. « Que ceux qui ont organisé la dissolution soient les moins organisés, c'est quand même dingue », déplore un important ministre. Un autre abonde : « On a un jeu avec trois tracts au choix : un avec la tronche du président que personne ne prendra, un avec Attal et un avec seulement celle du député. L'écrasante majorité prendra le dernier. »

Les prétentions d'Édouard Philippe, qui n'a pas retenu ses piques envers le chef de l'État, divisent aussi. L'ancien locataire de Matignon entend mener sa campagne de façon plus indépendante. C'est vrai pour le nombre d'investitures, alors que plusieurs cadres du parti estiment que les rapports de force ont changé au sein de la majorité. Aussi, Horizons souhaiterait déposer ses candidatures en son nom propre et non sous la bannière commune. « C'est d'abord une question de financement », tente de se rassurer un proche du président de la République.

« Mardi matin encore, on n'avait rien »

Cette mise à distance suscite le débat au sein de la majorité. « On peut les comprendre, soutient un conseiller de l'exécutif. Lors des dernières législatives, on y est tous allés sous la bannière Ensemble. La réalité, c'est qu'on ne décidait de rien et que l'on devait se contenter de suivre le président de la République. » L'argument irrite un ténor de la majorité. « Comment un responsable politique, dans une période aussi difficile, peut se permettre de réclamer davantage ? L'enjeu, ce n'est pas les désaccords avec le président, l'enjeu, ce n'est pas la majorité. L'enjeu, c'est le pays. »

Une tête pensante de la campagne préfère relativiser. « C'est vrai qu'on n'était pas prêts quand le président a annoncé la dissolution. Mardi matin encore, on n'avait rien. Mais depuis deux jours, pendant que les autres s'enferment dans leurs bureaux pour négocier, on avance. On a déjà investi 200 candidats, préparé des kits avec bulletins de vote et l'impression des affiches de campagne a commencé. » Le programme, lui, devrait, selon nos informations, être dévoilé ce week-end par Gabriel Attal.

« On galère »

Reste à mobiliser tout le monde. Au sommet de l'État, on aurait souhaité que davantage de ministres se jettent dans la bataille. Stéphane Séjourné s'est réservé une circonscription abordable dans les Hauts-de-Seine. Bruno Le Maire, que certains auraient souhaité voir se lancer, a décliné. « Ce n'était pas une décision spontanée, mais il a préféré rester cohérent avec un principe qu'il a toujours défendu, pas plus de trois mandats, justifie son entourage. Sa parole pèsera sans doute davantage au niveau national que s'il s'était enfermé dans l'Eure. »

Un temps pressenti pour aller défier Éric Ciotti dans les Alpes-Maritimes, Éric Dupond-Moretti ne devrait finalement pas se jeter à l'eau. Cette tâche ardue serait plutôt dévolue à Graig Monetti, adjoint au maire de Nice Christian Estrosi. « On galère pour trouver des candidats, déplore un poids lourd de Renaissance. Là, on recase des collaborateurs, Vincent Caure (conseiller spécial de Stéphane Séjourné) dans la circonscription des Français de l'étranger en Grande-Bretagne. Antoine Lesieur (qui officie dans le cabinet d'Attal), on essaie dans la circonscription de Gilles Le Gendre, mais il ne veut pas se laisser faire. » Il ne manquerait plus que la majorité se lance dans le jeu des dissidences.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 14 juin 2024 474 mots, p. AUJM8
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13 juin 2024 - Le Parisien (site web)
14 juin 2024 - Le Parisien

En terres RN, Attal lance un appel « aux sociaux-démocrates »

Le Premier ministre a lancé la campagne législative à Boulogne-sur-Mer.

Victor Tasselenvoyé Spécial À Boulogne-Sur-Mer (pas-De-Calais)

En bras de chemise, au milieu de la place Dalton, à Boulogne-sur-Mer, Gabriel Attal enchaîne les selfies, tout sourire, avec les ados. Tout autour, des curieux tentent d'approcher le Premier ministre, quelques-uns crient « Vive Jordan Bardella » pour rappeler qu'il s'aventure en terrain hostile. Gabriel Attal a lancé la campagne des législatives de la majorité présidentielle dans le Pas-de-Calais, ce jeudi, là où il avait effectué son premier déplacement après sa nomination, en janvier, lors des inondations. « J'avais dit que je reviendrais tous les mois, je l'ai fait », insiste-t-il face à deux sinistrés venus à sa rencontre. Comme pour mieux souligner que lui tient ses engagements.

En ces terres RN, où Jordan Bardella a réalisé 41 % aux européennes, le Premier ministre, venu soutenir le député sortant Jean-Pierre Pont, en a profité pour lancer un appel du pied... aux électeurs de Raphaël Glucksmann (PS-Place publique). « J'appelle tous les sociaux-démocrates qui, et ils sont nombreux, ne se retrouvent pas dans les valeurs et le programme de la France insoumise, que le PS a malheureusement décidé de rejoindre, à faire confiance et soutenir nos candidats », lance-t-il, déplorant « l'accord de la honte » entre LFI et le PS, son ancien parti, autrefois maître dans le Pas-de-Calais.

Deux heures durant, Attal a défendu tant bien que mal le bilan de la majorité. « Tout n'est pas parfait, mais on fait le maximum », répète-t-il aux habitants venus l'interpeller.

Comme à cette femme de 57 ans, au chômage depuis deux mois malgré « les centaines de CV envoyés » et son master 2. « Qu'allez-vous faire pour les seniors ? À partir de 55 ans, on nous met dehors et personne ne veut de nous ! », lui demande-t-elle. Le Premier ministre, offensif, vante le « bonus senior », qui figure dans la très décriée réforme de l'assurance chômage, dont le décret sera pris le 1 er juillet. Son interlocutrice fait la moue et pointe la réforme comme un « nouveau coup dur » asséné par le gouvernement à « des gens qui ne veulent que retrouver un travail ».

Attaquer le parti d'extrême droite sur son programme

Droit dans ses bottes, Gabriel Attal assume une « réforme impopulaire mais nécessaire » et fustige par la même occasion ces « extrêmes qui jouent au Père Noël ». « Jordan Bardella a répété toute la campagne des européennes qu'il reviendrait sur la réforme des retraites. L'élection passe et le lendemain il nous dit qu'ils ne le feront peut-être pas ! Les oppositions sont le mensonge et le retournement permanents », dénonce Attal, qui compte attaquer le RN sur son programme et ce qu'il juge comme incohérent et contradictoire par rapport aux propositions passées de Marine Le Pen. Un voeu pour l'instant mis à mal par les sondages mais qu'il espère voir se concrétiser grâce aux quinze jours de campagne.

Le Monde
Élections législatives, Friday, June 14, 2024 481 mots, p. 2
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12 juin 2024 - Le Monde (site web)

Le chef de l’Etat veut « supprimer un échelon » et mettre en place le conseiller territorial

Benoît Floc’h

Le président de la République a de la suite dans les idées. « Il faudra supprimer un échelon territorial pour ramener plus de simplicité et de liberté sur les territoires », a déclaré Emmanuel Macron, lors de sa conférence de presse, mercredi 12 juin. Cela faisait déjà partie de la lettre de mission adressée par le chef de l’Etat, fin 2023, à l’ex-député Renaissance de l’Oise Eric Woerth, chargé d’une mission sur la décentralisation. Mais l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy avait refusé de s’engager sur ce terrain. M. Woerth considère que c’est « un combat perdu d’avance » , car il se noierait inévitablement dans des discussions stériles.

Ce que M. Woerth propose dans son rapport, c’est de faire renaître le conseiller territorial, créé par Nicolas Sarkozy, supprimé par son successeur François Hollande avant même d’être entré en vigueur : un seul élu pour deux collectivités, la région et le département. L’objectif est notamment de « mieux articuler » les deux échelons territoriaux. M. Woerth propose de conserver le vote par canton, qui permet d’élire les conseillers départementaux. Comme aujourd’hui, un homme et une femme seraient choisis simultanément dans chaque canton. Mais l’un d’eux siégerait seulement au conseil départemental, quand le second serait aussi membre du conseil régional.

Mercredi, le président de la République a endossé l’idée, considérant qu’il ne peut y avoir qu’ « un seul élu entre le bloc communal et le niveau national ». C’est la vieille idée des trois blocs : celui de la proximité (les communes et leurs regroupements, qui partagent déjà les mêmes élus) ; le développement territorial et la solidarité pour le duo département-région ; et le bloc régalien (Etat et Union européenne).

« Sentiment de dépossession »

Mais Emmanuel Macron veut-il aller plus loin, en fusionnant purement et simplement les départements et les régions ? Car il a bien précisé, mercredi, qu’il faudrait « supprimer un échelon ». Il n’a cependant précisé ni lequel ni comment. Mais il a considéré qu’il fallait « rouvrir la question de ces grandes régions ». Dans « beaucoup » d’entre elles, a-t-il justifié, « on a des compatriotes qui disent : “La région est trop grande.” Ils ont un sentiment de dépossession parce que les centres de décision régionaux se sont éloignés».

Mais ce sera aux citoyens de trancher, sur le terrain, la question de la taille des régions, pas à Paris de « les découper de manière arbitraire », a-t-il ajouté, rappelant que c’est ainsi qu’avait procédé son prédécesseur François Hollande. Or, un exemple existe déjà. Les Alsaciens demandent avec insistance à pouvoir sortir de la région Grand Est et retrouver l’autonomie perdue en 2016, lors de la création d’une nouvelle région avec la Lorraine et Champagne-Ardenne. Emmanuel Macron leur a cependant, à deux reprises, opposé une fin de non-recevoir.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 14 juin 2024 744 mots, p. AUJM4
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13 juin 2024 - Le Parisien (site web)
14 juin 2024 - Le Parisien

Les électeurs LR désorientés

Troublés par la débandade de leur clan, certains voteront Macron quand d'autres se disent prêts, comme Bellamy, à se ranger du côté du RN en cas de duel contre le bloc de gauche au second tour.

Elsa Mari

« Il a déclaré ça ? » Arthur ouvre de grands yeux. Là, il n'y comprend plus rien. Va lui falloir un second café. Jusqu'alors tranquille en terrasse à Levallois-Perret, ville de droite des Hauts- de-Seine, le designer s'est raidi : « Vous venez de m'énerver. » On vient de lui apprendre que François-Xavier Bellamy, désormais président des Républicains par intérim, a déclaré, ce jeudi, qu'il votera RN en cas de duel face au nouveau Front populaire de gauche aux élections législatives. La veille, pourtant, le candidat aux européennes avait choisi, avec les autres ténors du parti, de destituer son patron, Éric Ciotti, après son annonce fracassante d'alliance avec Jordan Bardella.

« Les deux disent presque la même chose ! » Arthur avait tout anticipé. Mais pas que « Bellamy rompe à son tour avec les valeurs des Républicains ». Là, c'est fini : « Je me désengage ! » Ce jeudi, les réactions des sympathisants LR ressemblent à une pantomime. À court de mots, on souffle, grogne, mains sur la tête, bras ouverts, exaspérés par la pantalonnade livrée par son camp ces derniers jours.

La peur d'être piégé par sa propre famille politique

À Levallois, où les Républicains sont arrivés en deuxième position aux européennes, on ne pardonne pas à Ciotti d'avoir tendu la main au RN. Déchu par les siens, le chef - ou ex-chef, on ne sait plus - s'est retranché dans son siège et juge cette exclusion illégale. Devant la mairie bordée d'une pelouse impeccable où même les pigeons ont fière allure, Alain, 80 ans, peste : « Il joue au c... ! C'était mieux quand on avait des gens comme Balkany. »

À vingt kilomètres au sud, à Versailles (Yvelines), fief LR, Franz, en mocassins, « le Figaro » à la main, envoie valser son calme. « Ce qu'a fait Ciotti est une félonie ! Pour un morceau de pain... à l'ail, il a tout gâché. » Le consultant de 73 ans s'interroge : le député LR qu'il choisira ira-t-il ensuite « chercher la soupe chez Marine (Le Pen) ? » : « Et si, après le premier tour, il disait : il faut éviter l'extrême gauche - ce en quoi il aura raison -, et voter extrême droite - ce en quoi il aura tort ? » De peur d'être piégé par sa propre famille, Franz votera Macron, l'assurance « d'un système démocratique stable ». Adieu, le navire qui coule.

Au milieu des indignés, Nelly, 74 ans, lèvres pincées, se distingue. Elle, l'antisocialiste, qui avait pleuré de rage lors de l'élection de Mitterrand, salut le courage de Ciotti : « Il a bien fait. Vous croyez que la gauche se gêne pour faire des alliances ? Y en a marre du cinoche des Républicains et de leur pudeur de gazelle ! »

À Neuilly (Hauts-de-Seine), où les Républicains sont arrivés en tête, dimanche soir, avec 28 % des voix, Félix, 23 ans, est plongé dans un article de presse sur les coulisses de la débandade. Son jambon-fromage lui en tomberait presque des mains : « Je ne voterai plus pour les Républicains ! »

« Tout sauf LFI », quitte à voter Bardella

Et les autres ? Dans les trois villes, une grande partie soutient le choix cornélien de Bellamy. La bonne entente à gauche fait craindre un duel avec le Rassemblement national au second tour. L'idée « tout sauf LFI » grandit. « Entre la peste et le choléra, je choisirai Bardella », se résigne Patrice, 75 ans. Ce sera la première fois. Comme pour beaucoup. Impensable, il y a quelques jours à peine. « Dans les 32 % qui ont voté pour lui aux européennes, il ne doit pas y avoir que des extrémistes », se rassure une retraitée.

À Neuilly, Patrick, 72 ans, juge qu'il ne fallait pas parler d'une alliance avant d'être au pied du mur. Ciotti a eu tort. « Il sera toujours temps de dire : halte là, faisons barrage à la gauche, tous à droite ! », lâche-t-il en sortant d'un magasin de golf. Ce chef d'entreprise glissera lui aussi un bulletin RN dans l'urne. À contrecoeur. « Ça m'embête, mais il faut avancer. » Sa femme ne cédera pas au chant des sirènes. Ce serait trahir sa famille, prévient Patrick. Son oncle était Alain de Boissieu. « Le gendre du général de Gaulle. »

Le Monde
Élections législatives, Friday, June 14, 2024 1190 mots, p. 7
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13 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Le RN au pouvoir, scénario noir des défenseurs du climat

L’absence d’ambition de l’extrême droite sur l’environnement alarme

Audrey Garric, Matthieu Goar et Perrine Mouterde Audrey Garric, Matthieu Goar et Perrine Mouterde

Dimanche 9 juin, après l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, sur WhatsApp, une boucle de coordination réunissant des dizaines d’activistes de différentes organisations, telles que Les Amis de la Terre, #NousToutes et d’autres collectifs, a changé de nom : « Pas de RN aux européennes » est devenu « Pas de RN à Matignon »… Un signe que le danger venait de changer de nature.

Dès le début de cette période à l’issue aléatoire, les militants du climat, les acteurs des énergies renouvelables, les scientifiques ont vu un scénario noir se dessiner : et si l’extrême droite, en campagne depuis des mois contre une prétendue « écologie punitive » imposée par Bruxelles, arrivait au pouvoir en France ? « Quand on a suivi les résultats des élections, nous n’étions pas heureux, mais pas non plus étonnés. Puis, quand on a entendu l’annonce de la dissolution, nous avons été stupéfaits », relate Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace, rejoint par le paléoclimatologue Jean Jouzel : « Je suis secoué, effrayé, abattu. »

Habituées à subir les soubresauts de l’exécutif, les différentes sphères de la cause environnementale ont d’abord recensé toutes les mesures mises à l’arrêt par cette crise politique. Le troisième plan national d’adaptation au changement climatique, décalé depuis des semaines, ne sera pas encore révélé puisqu’une nouvelle période de réserve s’est ouverte, lundi, avec le début de la campagne des élections législatives.

La stratégie nationale bas carbone, qui devait être dévoilée jeudi 13 juin, attendra. Et une énième concertation sur le projet de programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) ne peut plus être lancée. Pendant plusieurs semaines encore, la France devra donc se passer de feuilles de route énergétique et climatique. « Techniquement, on peut essayer de tout faire en juillet, mais bon il faut déjà voir où on en sera tous à ce moment-là », glisse un conseiller de l’exécutif.

Ce temps suspendu provoque de multiples conséquences. « Cette situation est grave, car elle crée de l’incertitude, analyse Jules Nyssen, le président du syndicat des énergies renouvelables. Le gouvernement a pris, par exemple, des engagements oraux sur le développement de l’éolien en mer, mais il n’est pas possible de lancer un appel d’offres de 10 gigawatts[l’équivalent de la puissance de dix réacteurs nucléaires] d’ici à la fin de l’année sans PPE. » Fin avril, la Commission européenne a pourtant enjoint à la France de « clarifier »les mesures qu’elle entendait prendre pour respecter ses engagements en termes de déploiement des énergies renouvelables d’ici à 2030.

« Simpliste et populiste »

La parenthèse pourrait se refermer avec un Rassemblement national (RN) encore plus puissant. Une éventualité redoutée par les défenseurs de l’environnement. Dans son programme des élections européennes, le parti de Marine Le Pen veut abroger des pans entiers du pacte vert pour l’Europe, notamment l’interdiction de la vente de véhicules neufs à moteur thermique en 2035, et il y réaffirme sa volonté de mettre en place un moratoire sur l’éolien et le solaire. Aucun scénario de transition ne prévoit pourtant l’atteinte des objectifs de baisse des émissions de gaz à effet de serre du pays sans une progression forte des renouvelables. « Le RN n’a aucune ambition en termes de lutte contre le changement climatique. C’est le vide. Soit les membres du parti sont climatosceptiques et nient le problème, soit ils l’ignorent », poursuit M. Jouzel.

De nombreux scientifiques n’ont pas oublié les déclarations de Thomas Ménagé, à l’époque député RN du Loiret, estimant, le 21 août 2023, sur France Inter, que le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) avait « parfois tendance à exagérer », reprenant des propos de Marine Le Pen. « Il y a un vrai risque de ne pas se préparer au changement climatique qui frappe la France et qui ne va pas disparaître parce qu’on l’ignore, et de ne pas poursuivre la réduction des émissions », alerte la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte, ancienne coprésidente du groupe 1 du GIEC.

En défendant juste le nucléaire, le RN propose une réponse « extrêmement simpliste et populiste, qui caresse les électeurs dans le sens du poil en leur faisant croire que l’on peut enlever toutes les contraintes », juge le documentariste et militant écologiste Cyril Dion. « Le RN n’a pas de compréhension globale des enjeux environnementaux, ils n’ont pas de cohérence ni de crédibilité sur ces questions », affirme Arnaud Schwartz, vice-président de France Nature Environnement.

En cas de nomination de Jordan Bardella à Matignon, les collectifs et associations de défense de l’environnement redoutent d’être dans le viseur. Lors de l’examen du projet de loi de finances (PLF) à l’automne 2023, des députés RN avaient déposé un amendement proposant de couper les subventions publiques à différents collectifs, notamment le Réseau Action Climat (RAC), Les Amis de la Terre et France Nature Environnement.

Dans ce PLF, mais aussi lors du récent examen du projet de loi d’orientation agricole, ils avaient aussi essayé de mettre fin aux reçus fiscaux, le moyen de financement principal de plusieurs collectifs, pour les associations dont certains membres sont reconnus coupables « d’actes d’intrusion ou de dégradations ». Une initiative qui avait été vue comme une première tentative de restreindre la désobéissance civile revendiquée par certains activistes. « Il y aurait sans doute une diminution drastique des autorisations de manifestations, une augmentation de la surveillance et une répression plus forte contre la désobéissance civile. Oui, notre vie pourrait devenir encore plus compliquée », pense M. Julliard.

Appeler à faire barrage ?

Restent plusieurs questions essentielles en réflexion. Comment s’engager dans cette campagne ? Faut-il appeler à faire barrage à l’extrême droite ? Comment contribuer à remettre les enjeux environnementaux, déjà éclipsés lors de la campagne des européennes, au cœur du débat ? Entre tous ces collectifs qui ont des rapports au monde politique très différents, chacun cherche sa ligne tout en réactivant des lieux d’échanges. « Chaque organisation a ses propres discussions en interne, et nous essaierons de définir une position commune de façon consensuelle », résume Anne Bringault, directrice des programmes du RAC.

La plate-forme du Pacte pour le pouvoir de vivre, créée après la crise des « gilets jaunes » en 2019, qui comptait beaucoup d’acteurs de la cause climatique comme la Fondation européenne pour le climat, devrait faire des propositions. Mardi soir, la Ligue des droits de l’homme (LDH) a réuni de nombreuses structures – Oxfam, Greenpeace, Amnesty International, etc. – pour discuter de la meilleure façon de s’impliquer. Plusieurs textes sont en préparation, notamment un porté par la LDH pour appeler à faire barrage et un autre par Greenpeace sur les questions climatiques.

Dans le milieu des activistes, la question de l’engagement contre la montée en puissance du RN se pose depuis des mois. Au sein du mouvement Alternatiba, les sections Paris, Lyon et Montpellier ont fait scission pour fonder Action Justice Climat, notamment parce qu’ils considéraient qu’il fallait dénoncer plus frontalement les dangers de l’extrême droite.

Le Figaro, no. 24823
Le Figaro, vendredi 14 juin 2024 852 mots, p. 7

Politique

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13 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Attal, un chef de file en campagne pour se main tenir à Matignon

Sans renoncer à la réforme de l'assurance-chômage, le premier ministre espère convaincre les électeurs sociaux-démocrates.

Quinault-Maupoil, Tristan

Il a choisi une table en terrasse et une grande tournée de bières pour marquer son entrée en campagne. D'abord silencieux après l'annonce surprise de la dissolution de l'Assemblée, le premier ministre a sonné jeudi à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) la mobilisation générale de son camp, à 17 jours du premier tour des élections législatives anticipées. «Je ne suis pas du genre à baisser les bras, je suis toujours mobilisé»malgré un «moment difficile», a promis le chef du gouvernement au côté du député macroniste local, Jean-Pierre Pont. Lequel aura fort à faire pour l'emporter. Bien davantage que dans le reste du pays, la commune dirigée par l'ancien ministre socialiste Frédéric Cuvillier a plébiscité le Rassemblement national aux européennes (41,68 %). «Je vois beaucoup de Français qui sont inquiets à l'idée que les extrêmes puissent remporter une majorité et diriger le pays. Évidemment je souhaite que ça puisse se traduire par un sursaut électoral», a insisté Gabriel Attal au lendemain de la conférence de presse d'Emmanuel Macron, où le président l'a chargé d'animer la campagne. «C'est bon que chaque projet soit porté. C'est pour ça que j'ai décidé que ce soit le premier ministre, pour la majorité présidentielle» , a indiqué le chef de l'État au moment où ses partisans aimeraient que l'Élysée fasse profil bas.

C'est tout le sens du premier tract de la majorité, présenté le matin même au siège du parti présidentiel, Renaissance. Seule la photo de Gabriel Attal figure en pleine page au recto du prospectus. Une stratégie de nature à rassurer ministres et députés en campagne. Même si une coquille dans la rédaction d'une charge contre le RN - «Non à l'alliance de l'approvrissement» (sic) - trahit à quel point la dissolution a pris de court jusqu'aux macronistes eux-mêmes. «Je ne suis pas dans la sidération mais dans l'action», a assuré le premier ministre sur France Inter, sans rappeler qu'il avait qualifié mardi de «brutale» la dissolution devant des parlementaires éconduits. Un cliché diffusé mercredi soir par la photographe de l'Élysée montre d'ailleurs le moment où, mines fermées et graves, Gabriel Attal et les ministres prennent connaissance de la décision du président.

Rester en course

Pour le locataire de Matignon, qui se représente dans son fief des Hauts-de-Seine, la dissolution pourrait aboutir à l'interruption brutale de son bail au lendemain du second tour des législatives, le 7 juillet. Soit moins de six mois après sa nomination. Mais Gabriel Attal entend rester en course. «Moi je veux servir, je veux être utile à mon pays. Avec les candidats (macronistes), je me présente évidemment pour pouvoir agir», a-t-il glissé sur France Inter. Avant de se dire « favorable » lors de sa déambulation à Boulogne-sur-Mer à un débat télévisé «entre ceux ou celles qui ont été plus ou moins identifiés comme potentiellement premier ministre à l'issue de ces élections, M.Bardella pour l'extrême droite et ses alliés, M.Mélenchon pour l'extrême gauche et ses alliés, et puis moi-même pour ce bloc progressiste». Bien que sa précédente confrontation avec le président du Rassemblement national, le 23 mai dernier, lui ait laissé un goût amer. Présenté par les commentateurs comme le grand gagnant sur le fond, le chef du gouvernement avait finalement vu Jordan Bardella en récolter les fruits dans les sondages puis dans les urnes.

Pour l'heure, c'est surtout contre l'alliance des partis de gauche que Gabriel Attal porte la charge. En prenant à témoin les électeurs socialistes : «Je me désole de voir que le PS, dont j'ai été membre, fasse aujourd'hui un accord de la honte avec La France insoumise.» «Je me mets à la place des électeurs de Raphaël Glucksmann, je me dis qu'ils doivent se sentir tellement trahis. Ils ont entendu pendant toute la campagne des européennes « c'est fini avec Jean-Luc Mélenchon, c'est fini avec la Nupes »», a-t-il suggéré dans l'espoir de les rallier à la voix «progressiste, républicaine, démocrate et sociale»de la majorité. Bien qu'il a confirmé dans le même temps qu'un «décret sera pris d'ici au 1erjuillet» pour réformer et restreindre l'assurance-chômage. Une équation incertaine tant ce projet hérisse à gauche et jusqu'au sein de la majorité. Élisabeth Borne, qui s'attend à une campagne difficile dans le Calvados, a déjà exprimé ses réserves en avril dernier. À Boulogne-sur-Mer, Gabriel Attal n'a pas manqué d'être interrogé sur le sujet. En juin 2022, c'était le projet de réforme des retraites qui avait déjà plombé la campagne de la majorité. Récemment, dans ses déambulations pour les européennes, d'anciens électeurs déçus lui en parlaient d'ailleurs encore. «Au moins nous, c'est clair» , veut croire le premier ministre en attaquant Jordan Bardella, qui ne fait plus de l'abrogation du texte une priorité en cas de victoire dans trois semaines. Après avoir pourtant prospéré sur son rejet. Il en faudra sûrement davantage pour ramener au bercail les voix égarées par sept ans d'exercice du pouvoir. T.Q.-M.

Le Monde
France, Thursday, June 13, 2024 1335 mots, p. 12
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12 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

La loi sur la fin de vie menacée d’effacement

La dissolution de l’Assemblée nationale a rendu caduque la partie déjà votée en première lecture sur l’aide à mourir

Béatrice Jérôme

Coup d’arrêt, voire coup de grâce. La dissolution de l’Assemblée nationale, décidée par le chef de l’Etat, dimanche 9 juin, a brutalement interrompu l’examen du projet de loi relatif à l’accompagnement des malades et de la fin de vie au Palais-Bourbon. « Avec ce texte, on regarde la mort en face », avait déclaré, le 10 mars, Emmanuel Macron à propos de cette réforme sociétale, qui avait été précédée d’un « débat national » depuis septembre 2022 et d’une convention citoyenne en 2023.

Commencé le 27 mai par les députés, l’examen du texte devait se poursuivre jusqu’au 14 juin, avant un vote solennel le 18 juin. Quinze articles sur vingt et un restaient à examiner. Mais les plus décisifs avaient été votés : l’article 5, qui instaure un accès à une « aide à mourir », et l’article 6, qui énonce les conditions posées à l’administration d’une substance létale pour les malades « atteints d’une affection grave et incurable avec pronostic vital engagé en phase avancée ou terminale ».

La fin de la législature actée par la dissolution a rendu caduque la partie déjà adoptée du texte. Dans la majorité, les regrets n’ont pas manqué de s’exprimer. « Le texte sur la fin de vie, tout ce que l’on a fait jusqu’à présent comme chemin parlementaire est anéanti, s’est désolée, lundi, Yaël Braun-Pivet, présidente sortante de l’Assemblée nationale. Tous les débats qui ont eu lieu en commission spéciale et dans l’Hémicycle n’existent plus. » L’ex-députée (Renaissance) des Yvelines n’est pas la seule à s’affliger. « C’est décevant de s’arrêter si près du but,décrit Didier Martin, ex-député de la Côte-d’Or (Renaissance) et corapporteur du texte. On avait voté les points d’équilibre du texte auxquels les débats en séance nous avaient conduits. »Le projet de loi est « la première victime collatérale de la dissolution », déplore Olivier Falorni, rapporteur général du texte.

Comme d’autres partisans de l’« aide à mourir », l’ex-député démocrate de Charente-Maritime voit surtout se profiler l’abandon pur et simple de la réforme. « Si le Rassemblement national[RN] sort majoritaire des urnes, redoute-t-il, le texte sera définitivement enterré, c’est clair. »

Pas une « priorité »

Dans l’Hémicycle, les députés du RN ont bataillé pied à pied contre « l’aide à mourir ». Lundi 10 juin, Sébastien Chenu, porte-parole du parti de Marine Le Pen, l’a annoncé sur RMC et BFM-TV : en cas de victoire du RN, « ça ne ferait pas partie des priorités immédiates que de reprendre ce texte », a déclaré le député sortant du Nord. « Ça ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire. On a très envie de travailler sur les soins palliatifs. Notre proposition est de donner des moyens pour permettre aux Français d’abréger leurs souffrances, de terminer leur vie dans la plus grande dignité. »

Quel que soit le résultat des urnes, la probabilité que la réforme ouvrant droit à une « aide à mourir » soit remise sur le métier parlementaire, dans la prochaine législature, est faible. « Je ne pense pas que ce sera la priorité », déclare, au Monde, Agnès Firmin Le Bodo. L’ancienne députée (Horizons, Seine-Maritime) estime que même s’il disposait d’une majorité favorable, le chef de l’Etat ne se précipiterait pas pour porter de nouveau le texte.

Emmanuel Macron a été échaudé par la tournure des débats dans l’Hémicycle. Il aurait souhaité que les députés de la majorité se mobilisent davantage pour rétablir la version initiale du projet de loi, largement remaniée en commission spéciale. Les députés y avaient élargi les critères d’accès à l’« aide à mourir », contre l’avis de Mme Firmin le Bodo, présidente de cette commission, et de Catherine Vautrin, ministre de la santé.

« On nous a dit que le président de la République trouvait inadmissible que les députés ne soient pas mobilisés sur un texte aussi emblématique et qu’il était très mécontent des ouvertures[votées en commission et en séance], raconte Annie Vidal, ex-députée Renaissance de Seine-Maritime . Je pense que cela n’est pas loin d’avoir pesé dans son choix de dissoudre », va jusqu’à conjecturer la députée rouennaise.

Pendant l’examen du texte, Catherine Vautrin a fait passer le message dans les rangs macronistes : le président n’apprécie guère la façon dont les débats se déroulent, a-t-elle expliqué en substance. Malgré les efforts de la ministre pour tenter de mobiliser l’aile modérée de la majorité, l’aile plus favorable à un élargissement des critères d’accès à l’« aide à mourir » l’a conduite à devoir se ranger à un compromis. Mme Vautrin espérait rétablir des conditions plus strictes pour l’« aide à mourir » lors de la « navette » du texte avec le Sénat.

Autre sujets sociaux

Outre les réticences de l’Elysée après les tangages internes à la majorité ,la prochaine législature, même en cas de victoire de leur camp, ne sera pas propice au retour du texte, observent les anciens députés macronistes. « Ce serait une erreur de repartir sur ce sujet », estime Annie Vidal, qui plaide au passage pour qu’on « s’occupe d’abord de la question du grand âge et surtout qu’on développe au préalable les soins palliatifs ».

Du reste, les plus fervents partisans de l’« aide à mourir » au sein de Renaissance ne prévoient pas de faire campagne sur le sujet. « On va avoir une campagne 100 % politique sur des thématiques classiques : insécurité, immigration, situation géopolitique, plus que sur des sujets sociétaux », remarque Didier Martin.

A gauche, les députés se montrent plus enclins à reprendre le flambeau de la réforme. « Je compte faire vivre le thème de la fin de vie dans ma campagne », assure Danielle Simonnet, ancienne députée La France insoumise de Paris. « J’en ferai une de mes promesses de candidate », confie Christine Pirès Beaune, ex-députée socialiste du Puy-de-Dôme.

Mais de là à envisager que le sujet soit remis en chantier en cas de victoire de la gauche, rien n’est moins sûr. « Nul doute qu’on portera le projet d’une loi sur la fin de vie, explique Sandrine Rousseau (Europe Ecologie-Les Verts, Paris). Mais, avant la fin de vie, il y a tous les sujets sociaux qui concernent la capacité de vivre des Français. »

Dans les rangs des anciens députés Les Républicains (LR), la suspension du débat sur le projet de loi a été accueilli avec soulagement : « Il y a au moins une bonne nouvelle, c’est la fin de vie pour la fin de vie », s’est félicité Patrick Hetzel (Bas-Rhin). Opposés à l’ouverture à l’« aide à mourir », les ex-députés LR ne souhaitent pas voir revenir le texte au Parlement. « Il est bien clair que je suis contre », dit Philippe Juvin (Hauts-de-Seine). L’ancien député a prévu de faire figurer la promesse de développer les soins palliatifs dans le « huit pages » qu’il distribuera sur les marchés pendant sa campagne.

Outre le projet de loi, dont l’avenir est plus que compromis, Catherine Vautrin avait présenté en conseil des ministres, le 10 avril, une « stratégie décennale » de développement des soins palliatifs, promettant d’y consacrer 1,1 milliard d’euros d’ici à 2034. Aucune mesure de cette « stratégie »ne nécessite une traduction législative, hormis la création des « maisons d’accompagnement », un nouveau type de structures pour les personnes en fin de vie, dont la création, inscrite dans le projet de loi, est donc plus qu’incertaine.

La ministre de la santé a annulé sa venue, jeudi 13 juin, au congrès annuel de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs à Poitiers, en raison de la « période de réserve », qui s’impose aux membres du gouvernement en période électorale. L’incertitude sur le sort de la « stratégie décennale » risque de demeurer au-delà même de la campagne des législatives.

Le Monde
Élections législatives, Thursday, June 13, 2024 2062 mots, p. 2,3
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12 juin 2024 - Le Monde (site web)

Récit

Ces deux jours où Eric Ciotti a fait imploser la droite

Le président du parti Les Républicains, en annonçant mardi un accord avec l’extrême droite décidé en catimini, a suscité la consternation dans son parti. Les caciques le lâchent et cherchent à le démettre de son poste

Solenn de Royer et Alexandre Pedro

Une réunion au sommet. Au lendemain des élections européennes, lundi 10 juin, en fin d’après-midi, les ténors du parti Les Républicains (LR) se retrouvent dans le bureau de Gérard Larcher, afin d’analyser les résultats et de définir la ligne pour les législatives, après l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron. Autour du président du Sénat : la secrétaire générale du parti Annie Genevard, l’eurodéputé François-Xavier Bellamy, le président des sénateurs LR, Bruno Retailleau, et le président du parti, Eric Ciotti.

Les barons du parti s’accordent : LR partira sous ses propres couleurs aux législatives et restera autonome. « Dès l’instant où on conclurait un accord avec les uns ou les autres, on serait dissous à notre tour », veut croire M. Larcher, qui, levant les yeux de ses notes où il consigne tout, interroge : « On est bien d’accord ? » Les autres acquiescent. A l’issue de la réunion, l’un des participants glisse à l’oreille du président du Sénat : « Tu n’as pas trouvé Eric un peu fuyant ? » « Tu le connais : il est inquiet pour sa circonscription… », rassure le sénateur.

Le lendemain, mardi 11 juin, c’est par une alerte du Figaro, peu après 10 heures, que tous apprennent que le président du parti « envisage » un accord avec le Rassemblement national (RN). Ciotti n’a prévenu personne. Lundi soir, au téléphone avec le maire de Meaux, Jean-François Copé, qui plaide pour une alliance avec le pouvoir en place, le député des Alpes-Maritimes a rappelé la ligne d’indépendance actée dans le bureau de Larcher. Même chose mardi matin avec l’ex-candidate LR à la présidentielle de 2022, Valérie Pécresse.

A la sortie d’une réunion avec les sénateurs LR, qui ont rejeté à l’unanimité le principe d’un accord avec le RN, Bruno Retailleau appelle le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, après avoir découvert les intentions d’ « Eric »dans la presse : « Mais à toi, qu’est-ce qu’il a dit ? », « Je tombe des nues, Bruno, comme toi… », jure le futur possible candidat du parti à la présidentielle de 2027. « Ce genre de choses, si des gens sont dans la boucle, c’est foutu… »,expliquera plus tard Eric Ciotti au Monde.

Depuis dimanche soir, le président de LR est fuyant, injoignable, et multiplie les déplacements mystères, demandant à son chauffeur de « couper son portable ». « Eric s’est enfermé, il ne parle plus à personne », raconte un haut dirigeant du parti. Sauf à Marine Le Pen, qu’il a plusieurs fois au téléphone dans la journée de lundi, pour finaliser l’accord.

Le « déclic » de l’union des gauches

Le président du parti a analysé les résultats des européennes : 7 % des voix à peine pour François-Xavier Bellamy, contre plus de 30 % pour Jordan Bardella. Pris en tenaille entre la Macronie et le RN, LR n’a aucune chance en 2027, acte-t-il. Dans sa circonscription des Alpes-Maritimes, où il s’est fait réélire de justesse il y a deux ans, la situation est critique : la liste LR arrive 5e avec 8,9 % des voix, loin derrière le RN (37,7 %). L’union des gauches, lundi, agit comme un « déclic »,confie-t-il au Monde : pourquoi LR ne pourrait-il pas s’allier avec le RN dès lors que le PS pactise avec le parti de Jean-Luc Mélenchon, qui a accumulé les provocations depuis l’attaque du Hamas en Israël, le 7 octobre ?

Lundi soir, il réunit son cabinet au siège du parti, place du Palais-Bourbon, en face de l’Assemblée. Et soumet les différents scénarios : faire alliance avec la majorité, avec le RN, ou rester autonome : « Qu’est ce que vous en pensez ? »« Pourquoi ne pas toper avec Edouard Philippe ? », lance un conseiller. « Vous savez bien que derrière Edouard Philippe, il y a Christian Estrosi »,répond sèchement le patron du parti, en guerre obsessionnelle avec le maire de Nice, dont il rêve de conquérir le siège, en 2026. « Si on part sous nos couleurs, 20 députés ne seront pas réélus, et 20 autres vont partir, soit chez Macron, soit chez Le Pen… », énumère-t-il.

Ce sera finalement un accord avec le RN, confirme-t-il le lendemain matin à ses collaborateurs. Il explique que le parti de Marine Le Pen ne présentera pas de candidats face aux députés LR, et qu’il a obtenu 60 circonscriptions « de conquête » en sus. « Si vous voulez être député, c’est maintenant », glisse-t-il à ses conseillers, consternés. Mais il est trop tard pour dissuader leur chef de commettre l’irréparable. A 13 heures, Ciotti se rend sur le plateau de TF1, pour couper le cordon sanitaire ayant toujours séparé la droite de l’extrême droite, à l’exception de quelques compromissions locales, restées comme des taches dans la mémoire du parti.

« Les militants le réclament… »

« Nous avons besoin d’une alliance avec le Rassemblement national. Une alliance à droite avec tous ceux qui se reconnaissent dans des idées et des valeurs de droite »,déclare le président de LR, à 13 h 08. Une rupture historique. Le dirigeant du parti de Jacques Chirac, qui avait fait du combat contre l’extrême droite le cœur battant de son testament politique, acte que celui-ci fait désormais partie « d’un bloc des droites, un bloc national ».

Dans sa voiture qui le ramène au siège, le député des Alpes-Maritimes prend l’appel de son ami Jean Léonetti : « Tu fais une connerie », lui lance le maire d’Antibes. « Les militants le réclament… », défend Ciotti. « Je ne comprends pas ce que tu fous… », lui glisse à son tour l’ex-député européen Geoffroy Didier, selon lequel il y avait « un autre chemin »: « Avec ton équation personnelle, tu pouvais gagner ta circonscription loyalement. Ça t’aurait renforcé nationalement. » « Cela n’a absolument rien à voir avec le local », prétend le chef du parti, qui rappelle à l’ex-lieutenant de Nicolas Sarkozy qu’il avait lui-même fondé un courant en 2012, appelé « la droite forte ». « C’était offensif sans être extrémiste,argue Didier. C’est tout la différence ! Souviens-toi de l’esprit de 2007… »

Place du Palais-Bourbon, c’est l’écologiste Sandrine Rousseau qui l’interpelle devant le siège. La députée de Paris interrompt le point de presse improvisé du président de LR et lui désigne la porte vitrée : « Honte à vous monsieur Ciotti. Vous ne méritez pas le nom inscrit[Les Républicains] ». L’intéressé répond à celle qu’il prend pour une passante énervée : « Votre diatribe m’honore, madame »,avant d’avouer : « Je n’avais pas vu que c’était elle. » Le sourire est crispé. Les soutiens, rares. Le président des jeunes LR, Guilhem Carayon, vole à son secours : « Si la droite n’opère pas un changement radical, cette famille politique est condamnée »,déclare le futur candidat LR, version RN, dans le Tarn.

Avec la toute nouvelle eurodéputée Céline Imart, numéro 2 sur la liste de Bellamy, le département d’Occitanie rejoint l’alliance prônée par M. Ciotti. Autre néo-eurodéputé, l’ex-général Christophe Gomart s’inscrit, lui aussi, dans les pas du chef.  « Ce que veulent les électeurs, c’est l’union des droites », défend Christelle d’Intorni, députée LR des Alpes-Maritimes et protégée du président du parti. Mais où sont les autres ? Si Jordan Bardella annonce « plusieurs dizaines » de prises de guerre chez les députés LR, le compte n’y est pas. « Je n’en vois même pas cinq », avance Eric Pauget, député des Alpes-Maritimes et abasourdi par la décision de son ami. Lors d’une réunion en visioconférence, mardi en début de soiréeentre parlementaires LR, Meyer Habib (député des Français de l’étranger, apparenté LR) est le seul à valider l’alliance avec l’extrême droite.

« Une impasse »

Chez la totalité des caciques LR c’est la consternation. Sur X, le patron des députés LR, Olivier Marleix, en appelle à l’ « héritage du général de Gaulle » et demande la démission du chef du parti. « Parfois on convainc, parfois on ne convainc pas, mais on ne trahit jamais », lâche à son tour Laurent Wauquiez, depuis Yssingeaux, où il vient d’annoncer sa candidature aux législatives, en Haute-Loire. De son côté, Bruno Retailleau accuse son ancien adversaire à la présidence du parti de « déloyauté », lui reprochant une « faute ». « Il a menti », répète-t-il, la voix blanche, rappelant que Ciotti avait toujours promis que LR ne ferait pas d’alliance avec le RN. Dans la journée, tous les pontes de la formation de droite, y compris les « ex », François Baroin et Christian Jacob, signent une tribune dans Le Figaro, pour dénoncer « une impasse qui n’engage pas notre famille politique ».

En privé, les élus LR évoquent la « mentalité paranoïaque et assiégée »du chef, et surtout cette « obsession niçoise » qui le pousse trop souvent à la faute. « Il n’est animé que par la peur, celle de perdre sa circonscription, et d’être ridicule à Nice », cingle l’un de ses lieutenants. Dans la boucle WhatsApp des députés LR, l’intéressé se justifie, sondages à l’appui : « Nous n’avions aucun espace entre deux blocs très puissants, RN et “front populaire”. Certes, je ne vous en ai pas parlé, mais à un moment il faut prendre ses responsabilités. » Déjà, il parle de l’accord au passé : « Nous pouvions sauver l’intégralité des sortants et imaginer de doubler le nombre de candidatures ». Dimanche soir, après minuit, il a sondé un proche, l’un des rares à avoir été consultés : « Je lance un appel à l’union des droites ? »« Tu seras désavoué… », répond son ami. « Oui, mais pas par les électeurs », tranche Ciotti.

Eric Ciotti, qui se retrouve seul avec un accord dont personne ne veut à parmi la hiérarchie de LR, n’en finit pas de se justifier. « Je vous sens un peu K.-O. », lance-t-il mardi à ses collaborateurs. « Se vendre au RN, ce n’est pas notre identité», se braque l’un d’eux. Au siège, le patron du parti affronte une véritable bronca. Des collaborateurs refusent de lui donner les notes qu’il a réclamées, quand d’autres ne lui adressent plus la parole. Ses messages sur X ne sont plus relayés par le compte officiel du parti.

Plusieurs proches conseillers lui ont signifié qu’ils ne travailleront plus pour lui, dont son responsable de la communication, Benjamin Millo. Le directeur des études, le conseiller d’Etat Aurélien Caron, lui a donné sa démission, suivi par le directeur adjoint des études, Kevin Brookes.

Des élus, comme la sénatrice LR des Yvelines Sophie Primas, annoncent qu’ils quittent eux aussi le parti. « Les amis, attention, c’est à lui de démissionner, s’affole Bruno Retailleau dans un message envoyé dans la boucle des sénateurs LR. Nous allons devoir réunir des instances pour le démettre et donc chacune de nos voix comptera. N’abandonnons pas le combat trop tôt. »

Pour l’instant, Eric Ciotti, qui a prévenu qu’il n’avait nullement l’intention de démissionner, préside toujours le parti. « J’ai la confiance massive des militants », dit-il au Monde. A tous les étages de LR, on épluche les statuts pour y trouver un moyen de le déloger de la place du Palais-Bourbon. « Ça serait bien qu’il comprenne qu’il ne peut pas rester. »,explique le député de la Manche, Philippe Gosselin. « Nous le sortirons du bureau de De Gaulle », prévient l’élu du Lot Aurélien Pradié, mercredi 12 juin sur France 2.

La numéro 2 du parti, Annie Genevard, qui n’a pourtant rien d’une putschiste, a décidé de convoquer un bureau politique pour mercredi à 15 heures, une prérogative du seul président, selon les statuts de LR. « Une réunion convoquée illégalement », s’insurge Ciotti – qui n’a pas encore décidé s’il s’y rendrait ; mais est-il même invité ? – auprès du Monde.

A trois semaines des législatives, le parti héritier du gaullisme, qui a régné sur la vie politique pendant plus d’un demi-siècle et donné plusieurs présidents de la République, implose.  « On n’a plus de chef, plus de stratégie… », se désole la sénatrice de Paris Agnès Evren, selon laquelle Ciotti « place les députés sortants dans une situation impossible ». « Les partis politiques, comme les démocraties, c’est mortel » , résume, laconique, Jean-François Copé.

Libération
Thursday, June 13, 2024 843 mots, p. 12,13

LÉGISLATIVES

«Envie de vomir», «contraire à nos valeurs» Eric Ciotti bien seul en son parti

ANAÏS CONDOMINES

Depuis mardi, plusieurs dizaines de députés, cadres et élus de LR se sont exprimés contre l'annonce de l'alliance avec le RN.

Face au nouveau Front populaire lancé par la gauche pour contrer le succès redouté du RN aux prochaines législatives des 30 juin et 7 juillet, le président du parti Les Républicains a brisé une digue, mardi, en annonçant un accord avec le RN. Après avoir dénoncé une «alliance contre-nature avec les insoumis» à gauche, Eric Ciotti a ainsi déclaré sur TF1, mardi: «Nous avons besoin d'une alliance, en restant nous-mêmes [ ] avec le Rassemblement national et avec ses candidats.» Et d'ajouter: «Je souhaite que ma famille politique aille dans ce sens, beaucoup me suivent.» Beaucoup, surtout, ne le suivent pas. Comme en témoigne la décision d'exclure Eric Ciotti, prise par le bureau politique du parti réuni en urgence mercredi dans un climat de psychodrame, le patron des Républicains s'est rapidement retrouvé plus seul que jamais. Pour y voir plus clair, Libé tient le compteur des députés, élus et cadres LR qui se sont exprimés contre la proposition du chef de la droite (quitte parfois, à rendre leur carte), et de ceux, bien rares, qui ont choisi de le suivre coûte que coûte.

«Plat de lentilles» Parmi les députés sortants, ils sont ainsi, au moment où nous bouclons, 53 sur 61 à avoir expressément lâché leur patron. Certains d'entre eux appelant même très rapidement à sa démission. Olivier Marleix, député d'Eure-et-Loir et président du groupe Les Républicains à l'Assemblée nationale, avait ainsi estimé dès mardi «qu'Eric Ciotti n'engage que lui» et qu'il «doit quitter la présidence des Républicains». De son côté, la députée de Savoie Emilie Bonnivard avait fait savoir, toujours mardi, que «les paroles d'Eric Ciotti, qui ne sait pas se tenir dans la tempête [ ] n'engagent évidemment que lui». Et d'ajouter : «La honte, c'est qu'il préside notre parti. Nous demandons tous chez LR sa démission immédiate.» Julien Dive, député de l'Aisne, a été l'un des premiers à se prononcer contre cette proposition d'alliance avec le RN, à travers une sortie assassine. Sur X, il affirmait : «Nous savons désormais qu'en juin 1940, Eric Ciotti n'aurait jamais traversé la Manche.» D'autres, après ce coup de tonnerre, ont pris la décision de se mettre en retrait de leurs fonctions au sein du parti. C'est le cas de Jean-Yves Bony et de Vincent Descoeur, tous deux députés du Cantal, ou encore de Jean-Luc Bourgeaux, député

d'Ille-et-Vilaine. Assez tardivement, Aurélien Pradié, député du Lot, s'est finalement exprimé mercredi matin sur France 2 pour dire qu'il a «eu envie de vomir quand [il a] entendu le chef de [sa] famille politique, de la famille politique des gaullistes, aller se vendre au Rassemblement national». Même son de cloche chez certains cadres éminents du parti. «Il doit se démettre de son mandat de président», a ainsi estimé le président du Sénat, Gérard Larcher. Valérie Pécresse, présidente de la région Ile-de-France, a quant à elle opté pour une formule imagée : «Vendre son âme pour un plat de lentilles et draper cela dans l'intérêt du pays... C'est ce que j'ai toujours refusé.» Laurent Wauquiez a dénoncé, lui, les «combinaisons d'appareil» et Jean-François Copé «un éloge de l'extrême droite inacceptable et contraire à toutes les valeurs que nous défendons».

«Bon sens» Parmi les autres élus (maires, présidents de conseils départementaux, régionaux...), ils sont aussi nombreux à se désolidariser des propos d'Eric Ciotti. On retrouve parmi eux Xavier Bertrand, président du conseil régional des Hauts-de-France, Guy Lefrand, maire d'Evreux, qui a décidé dans la foulée de quitter le parti, ou encore Maël de Calan, président du conseil départemental du Finistère.

Mais aussi Céline Imart, élue dimanche aux européennes, qui a retourné sa veste mercredi soir. Au total, on dénombre ainsi 224 élus LR qui ont lâché Ciotti, en comptant notamment l'intégralité des sénateurs, au nombre de 133 dans le groupe Les Républicains, qui se sont opposés dès mardi, à l'unanimité, à un accord avec le RN.

A l'heure où nous publions ces lignes, ne restent que huit élus, fidèles parmi les fidèles, à soutenir Ciotti. Sur les rangs des députés sortants, bien esseulée, figure Christelle d'Intorni, députée des Alpes-Maritimes, qui salue une «décision courageuse» et indique: «L'union des droites, c'est additionner nos forces tout en préservant nos sensibilités et nos différences.» Les autres soutiens de Ciotti se trouvaient sur la liste des européennes dimanche (le numéro 5 Laurent Castillo), mais aussi à la tête des Jeunes Républicains -dont le président, Guilhem Carayon, a félicité «le choix du courage et du bon sens». Une prise de position qui ne reflète cependant pas celle des Jeunes Républicains dans son ensemble, 36 responsables des JR ayant adressé une tribune à Valeurs actuelles appelant eux aussi au départ d'Eric Ciotti.

LIBÉ.

FR

A Nice, les LR «sont très emmerdés» Dans le fief électoral de Christian Estrosi, les troupes des Républicains ressentent douloureusement le conflit qui agite le parti. Et peu se déclarent prêts à suivre le président du mouvement dans son alliance avec le RN.

Le Figaro, no. 24822
Le Figaro, Thursday, June 13, 2024 1376 mots, p. 7

Politique

« Alliance » avec le RN et « exclusion » de Ciotti : la droite LR en proie au chaos

Lors d'un « bureau politique exceptionnel » , les ténors du parti ont voté l'exclusion du parti d'Éric Ciotti, qui conteste cette décision.

Conruyt, Claire, Galiero, Emmanuel

Il y a bien longtemps que la droite n'avait vu autant de caméras et de micros tendus. Et l'opération est minutieusement coordonnée : un à un, les ténors du parti en conflit ouvert avec Éric Ciotti apparaissent rue Las Cases (7e arrondissement de Paris) pour se réunir entre les murs épais du Musée social et prendre des décisions inédites sur l'affaire qui secoue la droite depuis mardi. Laurent Wauquiez, Gérard Larcher, Bruno Retailleau, François-Xavier Bellamy, Valérie Pécresse, Xavier Bertrand, Jean-François Copé, Michèle Tabarot, Olivier Marleix... Un ballet de cadres pour trancher le sort de celui qui est alors encore le président des LR et l'artisan d'une alliance avec le Rassemblement national. Dans la horde des dizaines de journalistes présents, collaborateurs et parlementaires commentent une situation plus envenimée que jamais. « Le but, c'est l'exclusion » , avance-t-on. « Quels candidats aux législatives entraîne-t-il ? Aucun député sortant ne le suit ! » , jure-t-on. Pour Geoffroy Didier, ex-eurodéputé, les prochains jours seront « salutaires ». « Ce qui se joue, c'est une bataille politique. »

Deux heures plus tard, Annie Genevard déclare : « Refusant les combinaisons d'appareil et des alliances contre-nature, Les Républicains présenteront des candidats aux Français dans la clarté et l'indépendance. (...) Menant des négociations secrètes, sans concertation avec notre famille politique et ses militants, Éric Ciotti est en rupture totale avec les statuts et la ligne portée par LR. Il est exclu ce jour des Républicains. » Cette décision a été prise à l'unanimité, en vertu de l'article 5 du règlement intérieur. Annie Genevard et François-Xavier Bellamy sont quant à eux désignés à la gouvernance du mouvement. Éric Ciotti contre-attaque en dénonçant des « décisions illégales » et une « violation flagrante » des statuts LR qui peuvent avoir selon lui « des conséquences pénales ». « Je suis président des Républicains. Nous aurons à attribuer des investitures », réplique un peu plus tard Éric Ciotti sur CNews, ajoutant que « autour de 80 » candidats LR seront soutenus par le RN. Le député des Alpes-Maritime, qui sera lui-même candidat, propose désormais une consultation des militants lors d'un congrès du parti, après les élections législatives, pour trancher le conflit ouvert au sein de la droite.

À quelques rues, le siège de LR a fermé ses portes sur ordre du président contesté. Le parti invoque des raisons de sécurité en lien avec des tensions observées la veille, place du Palais Bourbon. Mais d'autres racontent que cette fermeture est la conséquence d'une fuite de nombreux salariés ayant rejoint la fronde anti-Ciotti. Un peu plus tard, les députés Daniel Fasquelle, Aurélien Pradié et Annie Genevard (qui a récupéré un double des clés grâce à un ex-collaborateur d'Éric Ciotti) poussent les portes du siège. On entend une voix crier : « Bande de traîtres ! Collabos ! Ciotti, président ! ». Mais derrière ces images surprenantes se joue en réalité un véritable bras de fer.

En décidant de passer un accord avec Marine Le Pen en vue des élections législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet prochains, Éric Ciotti a mis le feu à la maison LR. Mardi, aussitôt l'annonce de son projet sur TF1, les ténors du parti ont pris la décision de mettre en cause sa légitimité à la tête du mouvement et de sortir l'artillerie lourde pour l'empêcher. C'est depuis cette implosion spectaculaire que la guerre fait rage. En coulisses, mercredi, la confusion est à son comble.

Manifestement, les rivaux de Ciotti ont décidé de poser le sujet brûlant sur la place publique pour mieux fragiliser celui qu'ils accusent d'avoir provoqué un « chaos » et « trahi l'héritage du parti gaulliste ». « Pas de place pour les traîtres » , clame Valérie Pécresse en arrivant sur le lieu de la réunion. Devant la Maison sociale, on entend tout et son contraire : les uns fustigent une décision d'accord avec le RN prise sur un « coin de table » sans la convocation réglementaire du mouvement LR, les autres dénoncent un « bureau politique sans valeur juridique » , d'autres encore déplorent un « cirque lamentable »...

Parallèlement, on observe une avalanche d'offensives et de contre-feux. Convocation d'un BP exceptionnel, dénonciation d'une réunion infondée juridiquement, communiqué LR de réfutation, pétition en ligne pour recueillir des signatures pro-Ciotti, reconduction de la Commission nationale d'investiture dans sa forme initiale, c'est-à-dire avec Michèle Tabarot, députée des Alpes-Maritimes à la présidence de la CNI, alors qu'Éric Ciotti l'avait démise de ses fonctions dans la nuit de mardi à mercredi. À 16 h 50, a peine les annonces des adversaires de Ciotti sur son exclusion inondent-elles les réseaux sociaux, que le parti dégaine un nouveau communiqué, toujours signé par « Les Républicains » , pour condamner une « violation flagrante » des statuts LR et clamer : « Nous portons la voix du peuple, trop longtemps ignorée et confisquée. » À cette folle journée, il fallait encore ajouter les interventions médiatiques rivalisant sur les antennes jusqu'à 20 heures, quand Gérard Larcher était attendu sur TF1 après une mise au point d'Éric Ciotti sur CNews, une heure plus tôt.

Chaque camp se défend en temps réel dans une atmosphère où on a le sentiment que personne ne lâchera. Même chez les analystes juridiques, on ne voit pas de réel aboutissement ailleurs que sur le terrain du droit civil. Henri de Beauregard, président de la Haute Autorité, tient à préciser les limites de sa fonction dans un communiqué. Après avoir énuméré les attributions des différentes instances du parti (Congrès, Conseil national, Bureau politique), il rappelle « solennellement » que le mouvement est « au service de la France et des Français » et qu' « un mandat est un service et l'exemplarité, une exigence » en politique. Le flou des statuts ajoute au brouillard.

Chez Ciotti, dans la tempête, on fait mine d'afficher un calme olympien. « Le président LR est inamovible. Il est extrêmement serein car ce BP et cette CNI sont factices. » Éric Ciotti n'a-t-il pas contourné les règles de son propre parti en s'affranchissant d'une consultation des instances officielles alors qu'il décidait un tournant historique pour sa famille politique ? « Sa légitimité, il la tient des militants. En face, il n'y a que des barons LR qui n'auront pas d'autre choix que d'accepter le réel » , répond-on dans l'entourage du député des Alpes-Maritimes, où l'on se réjouit d'avoir recueilli le soutien de « plus de 10 000 signatures en une demi-heure, soit 5 000 connexions par minute pour une pétition dans laquelle les signataires ont indiqué leurs noms et prénoms ».

ET E.G.En toile de fond, une autre question lancinante agite la droite déchirée : sur combien de circonscriptions l'accord d'Éric Ciotti et Marine Le Pen porte-t-il exactement ? Là aussi, c'est le plus grand flou. Les proches du Maralpin le croient capable d'entraîner une vingtaine de députés sortants sur les 61 parlementaires du groupe. « Impossible. Il fait tout ce qu'il peut pour trouver des candidats ! Il en est à appeler des collaborateurs parlementaires », balaie un cadre LR quand même dans le département de Ciotti, certains députés ne voient pas comment le chef de la droite pourrait rassembler autant de noms.

Quand Annie Genevard s'est entretenue avec lui mardi matin, le président des LR a affirmé que sa négociation avec le RN portait sur plus de cent circonscriptions. Cela implique la désignation de nouveaux candidats qui accepteraient la stratégie ciottiste. Un député LR de la Côte d'Azur lâche : « C'est du bluff, je n'arrive pas à les identifier. »Geoffroy Didier estime : « Il y a un risque que Bardella comprenne que sa proposition n'était qu'une monnaie de singe. » Ce qui changera tout, riposte un maire LR de province, « ce sont les résultats au premier tour. Et ceux qui auront craché sur l'accord viendront à Canossa. Je vous fiche mon billet que sur les sortants, il y en aura 20 en situation délicate qui passeront un coup de fil. Il faut tenir bon ! ».

Mercredi soir, la CNI contestée par Ciotti s'est conclue par l'investiture de 59 députés sortants sur 61. Les deux seuls à ne pas figurer sur la liste sont... Éric Ciotti et Christelle d'Intorni. « Nous avons investi des candidats LR », acte Bellamy. « Si le RN veut investir ceux d'Éric Ciotti, ce seront des candidats RN. » Du côté du député des Alpes-Maritimes, on voit les choses très différemment : « Ce n'est pas le sujet. Ces investitures ne sont pas juridiques. Elles sont purement politiques. »

Le Monde
International, Thursday, June 13, 2024 866 mots, p. 9
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12 juin 2024 - Le Monde (site web)

Aux Pays-Bas, l’extrême droite de Wilders sera chargée de l’immigration

Après sept mois de tractations, les quatre partis de la coalition se sont accordés sur le gouvernement

Jean-Pierre Stroobants

Bruxelles - correspondant - Pour la première fois, un gouvernement néerlandais va compter cinq ministres d’extrême droite : le Parti pour la liberté (PVV) du populiste Geert Wilders, vainqueur des élections de 2023, a conclu une nouvelle et longue négociation avec ses trois partenaires et révélé, mardi 11 juin, la composition du gouvernement « extraparlementaire » qu’il ne dirigera pas mais dont il entend bien dicter la ligne. « Nous y sommes » , annonçait Geert Wilders mardiaprès-midi, visiblement satisfait de mettre un point final à près de sept mois de négociations ponctuées, le 15 mai, par l’annonce d’un accord de coalition avec le Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD, libéral), le Nouveau Contrat social (NSC, centre droit) et le Mouvement agriculteur-citoyen (BBB).

Le gouvernement que dirigera Dick Schoof, un haut fonctionnaire, ancien patron des services antiterroristes, comptera seize ministres et douze secrétaires d’Etat. L’un d’eux attire déjà l’attention : Gidi Markuszower, ministre de l’immigration, a été naguère inquiété pour port illégal d’arme et soupçonné par les services de renseignement néerlandais d’avoir livré des informations aux services secrets israéliens, le Mossad. Député depuis 2017, il a été rappelé à l’ordre par la présidente de l’Assemblée en 2021 pour avoir réclamé la constitution d’un tribunal appelé à juger les responsables chargés de la politique migratoire du royaume. « Un crime contre le peuple néerlandais », soutenait-il, critiquant « une politique des frontières ouvertes qui détruit le pays ».

Le programme de la coalition évoque le « régime le plus strict » pour l’asile, avec une « loi d’urgence » censée assurer la suspension des demandes durant deux ans. La répartition des demandeurs dans toutes les municipalités, qui devait éviter l’encombrement des centres d’accueil, sera, elle, abrogée, même si elle avait été décidée par le parti libéral, désormais associé à M. Wilders. Le PVV gérera quatre autres départements : la santé publique, l’économie, les infrastructures et la coopération. Le budget de cette dernière devrait être réduit chaque année de 2,4 milliards d’euros. Il était de 3,6 milliards en 2023 et le gouvernement démissionnaire prévoyait de l’augmenter de 300 millions en 2024 et, structurellement, de 500 millions à partir de 2025.

Ministre de la défense libéral

Pour le portefeuille de la santé, Geert Wilders a désigné Fleur Agema, députée depuis 2006 et l’une des rares collaboratrices du PVV, un parti sans réelle structure et sans membres. Très attachée à la défense des personnes âgées, Fleur Agema a notamment guerroyé contre des droits qui seraient, selon elle, accordés aux détenus tandis que les aînés n’en jouiraient pas.

Comme le parti d’extrême droite, les autres partenaires obtiennent des portefeuilles qui devraient leur permettre de concrétiser les points les plus saillants de leur programme. Le BBB de Caroline van der Plas, hostile aux mesures de restriction des émissions polluantes qui devaient être imposées aux agriculteurs, va les alléger, voire les abroger, même si la coalition affirme vouloir respecter les objectifs fixés par l’Union européenne. Le gouvernement sortant du libéral Mark Rutte entend imposer une limitation du cheptel et la fermeture de certaines exploitations. Le parti agrarien obtient aussi le portefeuille du logement, un problème-clé dans le pays, que le gouvernement Schoof entend résoudre avec un vaste programme de constructions.

Le VVD de Dilan Yesilgöz-Zegerius, qui a succédé à Mark Rutte à la tête de la formation libérale, voulait contrôler les dépenses envisagées par ses partenaires populistes, qui ont formulé de nombreuses promesses à caractère social. Il gérera donc les finances, ainsi que la justice et l’énergie, nouvelle dénomination, très symbolique, de l’ancien département « climat et énergie », qui avait pour mission, entre autres, d’imposer de lourdes taxes aux plus gros pollueurs industriels à partir de 2028. Le ministre de la défense sera également membre du parti libéral, très attaché à la poursuite de l’aide militaire et financière à l’Ukraine, un sujet sur lequel Geert Wilders cultive l’ambiguïté.

Le Nouveau Contrat social, le parti de l’ancien député chrétien-démocrate Pieter Omtzigt, décroche pour sa part l’intérieur, l’enseignement supérieur, les affaires sociales et les affaires étrangères, pour lesquelles il a fait appel à Caspar Veldkamp, député et ancien ambassadeur, en Israël notamment. Le NSC, qui a prospéré en dénonçant « l’affaire des allocations », un scandale qui aruiné des milliers de familles soupçonnées à tort de fraude au terme d’une enquête fondée sur un profilage racial, obtient également un secrétaire d’Etat qui sera spécifiquement chargé de ce dossier.

La nouvelle équipe ministérielle, dont le nom de certains membres doit encore être révélé, comptera finalement peu de personnalités issues de la société civile. Elle a encore à franchir le cap du Parlement, où chaque ministre sera entendu avant son entrée en fonctions. L’opposition ne pourra leur poser, à chacun, qu’une seule question, ce qui ne devrait pas entraver la mise en place du gouvernement « le plus à droite de l’histoire du pays », comme l’appelle Geert Wilders. Un pays qu’il veut « rendre aux Néerlandais ».

Le Monde
Élections législatives, Thursday, June 13, 2024 1487 mots, p. 3
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12 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Marine Le Pen en passe de réussir la « dislocation » des Républicains

Le président de LR, Eric Ciotti, en répondant à l’appel du Rassemblement national, a fait sauter le « cordon sanitaire » qui existait jusqu’ici entre la droite et l’extrême droite

Clément Guillou et Corentin Lesueur

En saisissant la main tendue de l’extrême droite, le président du parti Les Républicains (LR), Eric Ciotti, n’ignorait rien de la symbolique du geste. Un accord entre, d’un côté, le lointain héritier du parti gaulliste, et de l’autre, un mouvement structuré par des hommes hostiles au général de Gaulle : anciens de l’Organisation de l’armée secrète, ex-collaborationnistes, néofascistes.

« Le Front national est historiquement l’adversaire, voire l’ennemi de la famille gaulliste, pour des raisons historiques, qui plongent leurs racines très loin » , disait, en 2021, un homme qui avait de la mémoire : Eric Ciotti. Le Niçois, en faisant exploser LR par le biais d’un accord électoral périlleux avec Marine Le Pen, n’a pas seulement offert le scalp de son parti à son ennemi historique. Il a aussi accompli l’objectif personnel de la dirigeante d’extrême droite.

Depuis qu’elle a pris en 2011 les rênes du parti cofondé par son père Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen n’a eu de cesse de souhaiter la « dislocation » du grand parti de la droite. « Il faut encore quelques coups de boutoirs, quelques coups d’épaule, pour que le système UMP s’effondre »,disait-elle en 2012, après de simples élections cantonales dont le Front national (FN) n’avait tiré que deux élus. Des propos qui tenaient alors plus de la prophétie autoréalisatrice, mais il y avait déjà là une stratégie : devenir suffisamment fort pour s’imposer comme un pôle d’attraction et attirer des personnalités autour d’une plate-forme de rassemblement articulée autour de deux idées simples, la préférence nationale et le rejet du fédéralisme européen.

Douze ans plus tard, c’est sur un même programme réduit aux acquêts que le RN et le président de LR s’entendent : la lutte contre l’immigration, contre l’insécurité et la baisse des taxes. C’est avec ce même objectif de vider LR de ses forces vives que l’ancien député des Bouches-du-Rhône Franck Allisio a, en 2023, ressuscité le RPR, pour accueillir des cadres locaux de LR dans un microparti inféodé au RN.

« Le rêve de Macron »

Pour Marine Le Pen, il y a encore loin de la coupe aux lèvres, puisque Eric Ciotti s’est trouvé lâché par ses troupes après son annonce d’un accord. Et elle n’obtient toujours pas le ralliement de l’ensemble de la droite. Mais pour la première fois, l’initiative personnelle est celle du président du parti. La députée sortante du Pas-de-Calais, jointe mardi 11 juin au soir par Le Monde, dit voir dans le geste du patron de la droite « la disparition d’un cordon sanitaire qui existait depuis quarante ans »entre les deux familles politiques. Elle y voit trois raisons : « Le fossé qui s’est longuement creusé entre les électeurs LR, les élus de terrain et la direction ; le score du RN, qui est considérable et concomitant de l’affaiblissement de la droite traditionnelle, qui dès lors joue sa survie pour rester audible ; et, enfin, la situation du pays. »

Louis Aliot, vice-président du parti d’extrême droite, qui a poursuivi avec Marine Le Pen cette conquête de la droite depuis bientôt quinze ans, ajoute un autre élément décisif : « Le point de départ, ce sont les 88 députés de 2022, qui nous placent au centre du jeu, malgré le scrutin majoritaire à deux tours. »Comme si les résultats des législatives de juin 2022 avaient prouvé à la droite que le mode de scrutin et le plafond de verre des 50 %, qui a si longtemps empêché le RN d’accéder à l’Assemblée, ne la préservaient plus de la disparition.

Les élections européennes du dimanche 9 juin ont amplifié une dynamique déjà observée lors des scrutins de 2022. Après s’être implanté, dans les années 2000, dans des territoires historiques de la gauche, au Nord, à l’Est et dans le Sud, le RN écrase désormais l’autre grande famille politique dans des zones fortes que sont le Sud-Est, le Grand-Est ou la Bourgogne. Marine Le Pen estime que la crainte d’une disparition de son mouvement a poussé Eric Ciotti à l’accord : « Il est évident que résister à un rassemblement lorsque, élection après élection, vous vous affaiblissez, devient totalement suicidaire. Or, les électeurs ne le sont pas et un certain nombre de dirigeants non plus. »

L’émergence à ses côtés de la figure de Jordan Bardella, président du RN, soucieux de ne jamais heurter l’électeur de droite et populaire dans l’électorat LR, était-elle la pièce manquante pour disloquer LR ? « Peut-être qu’il y a contribué, relativise Marine Le Pen. Mais il y a avant tout une conjonction du moment, de la situation de l’adversaire, du positionnement politique des dirigeants et de la direction qu’ils donnent à leur mouvement. Surtout, ce sont les Français qui sont les maîtres d’ouvrage de ce bouleversement politique. »

L’autre maître d’ouvrage s’appelle Emmanuel Macron. « Détruire la droite, c’était aussi le rêve de Macron, souligne le député européen RN Thierry Mariani, ancien ministre de Nicolas Sarkozy. Désormais, il n’y a plus rien entre lui et nous. Depuis sa victoire de 2017, Les Républicains sont en soins palliatifs ; là, on les débranche. »Dans un tango avec Marine Le Pen, le chef de l’Etat a affaibli LR en déconstruisant le clivage gauche-droite et en attirant à lui des éléments majeurs du parti. En convoquant des élections législatives en trois semaines à un moment où le RN est au plus haut et LR très affaibli, il a créé les conditions d’une mise à mort. « Ce qui se passe est la conjugaison de forces tectoniques et d’un calendrier qui impose des décisions rapides et hystérise tout », analyse l’ancien député RN de la Somme, Jean-Philippe Tanguy.

Si Marine Le Pen a fait du démembrement du parti gaulliste un objectif de sa carrière politique, c’est aussi qu’elle aime afficher sa haine du « droitard ». Il y avait dans sa bouche tout le mépris du monde lorsque, reçue en octobre 2022 à Matignon, elle lançait à la première ministre, Elisabeth Borne, après un développement sur les chômeurs : « Vous avez votre carte chez LR ? Qu’est-ce que c’est que ce discours de “droitard” ? »

Ce sont aussi les visions sociales et sociétales de sa nièce, Marion Maréchal, qui ont compliqué leurs relations politiques. « Il y a un problème culturel : la droite, ça ne nous intéresse pas,expliquait l’an dernier, au Monde, Philippe Olivier, le beau-frère et principal conseiller de Marine Le Pen. J’ai une hostilité idéologique envers les partis de droite, qui placent l’économie au centre de tout et ont une vision utilitariste. Et je les ai vus se suicider politiquement plutôt que de s’allier avec nous. C’est pour cela que l’on n’essaiera pas de trouver un accord avec Ciotti : nous n’avons pas la même logique. »

Des « coups tactiques »

Cet idéal du conseiller lepéniste – tuer la droite sans jamais s’y allier – s’est effacé devant la double opportunité offerte dans l’instant, celle d’accéder au pouvoir et de le faire en achevant le travail de dissection de LR. Dans ce qui n’est pas le moindre des paradoxes, la dirigeante qui a construit son identité politique sur le « ni droite ni gauche »et le rejet de « l’union des droites » entend parvenir à ses fins en s’imposant comme la figure ultradominante de la droite, grâce à l’union.

Elle se rapproche ainsi de son père qui, avant la prolétarisation sociologique de son électorat dans les années 1990, se vivait comme le seul digne représentant de la droite nationale. « La réalité politique s’impose à elle,observe Bruno Gollnisch, ancien numéro deux de Jean-Marie Le Pen et éternel déçu de l’union des droites. La dynamique est du côté du RN, mais le parti a besoin d’une culture de gouvernement. Non pas par nécessité de s’attirer des compétences, mais par celle de rassembler pour espérer faire face aux coalitions qui se forment de l’autre côté. »

« Le FN n’a jamais eu de véritable stratégie dans son positionnement dans l’espace politique et a toujours préféré les coups tactiques dictés par les contingences du moment à la doctrine, souligne l’historien Nicolas Lebourg, spécialiste de l’extrême droite. Marine Le Pen a toujours été très dure avec la droite, mais elle s’est clairement repositionnée sur le continent des droites à partir de 2022, avec des renoncements programmatiques et le choix des mots. » Un mouvement qui ne devrait faire que s’amplifier dans les prochaines semaines, dans l’objectif d’attirer encore davantage l’électorat de son nouvel allié.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, Thursday, June 13, 2024 1045 mots, p. AUJM6
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13 juin 2024 - Le Parisien

Le président de LR viré par... LR

Après l'annonce mardi d'une alliance avec le RN par Éric Ciotti, les ténors du parti ont exclu leur propre président ce mercredi. Lequel dénonce l'illégalité de la démarche, et revendique de rester en poste.

Quentin Laurent (avec Alexandre Sulzer)

Annie Genevard tient dans sa main un petit trousseau avec un porte-clés rouge. Ce « double » fourni par un proche d'Éric Ciotti entré en dissidence, elle l'enfonce dans la grande porte bleue du siège du parti les Républicains, juste en face de l'Assemblée nationale. « C'est notre maison ici », lâche la secrétaire générale du parti, accompagnée du trésorier Daniel Fasquelle, de l'élu du Lot Aurélien Pradié et celui du Haut-Rhin Raphaël Schellenberger. Il est 17 h 20 ce mercredi; symboliquement, ils sont venus « reprendre » possession de leur « maison ».

C'est un jour étrange que celui où le parti qui s'est toujours revendiqué être celui de l'ordre a monté des barricades. Deux camps face à face : d'un côté Éric Ciotti, président de LR, et de l'autre, tout le reste du parti ou presque. La veille, le député de Nice a plongé sa famille politique dans la stupeur en déclarant en direct sur TF 1 avoir noué, sans en informer personne, une alliance avec le RN pour les législatives. Et de provoquer une crise, peut-être la plus importante jamais connue par la formation gaulliste.

La droite est sonnée mais elle n'a pas encore tout vu. Il est 11 h 43, ce mercredi, quand les employés et bénévoles du siège reçoivent un mail stupéfiant : « le Président a décidé de fermer les portes du siège à 12 heures ce jour. Tout le monde doit donc quitter le bureau et continuer en télétravail. » Ébahis, les présents se massent sur le pavé de la place du Palais-Bourbon. L'un d'eux n'a trouvé qu'un grand cabas du Vieux Campeur pour ramasser ses affaires. À midi pile, les deux portes se ferment, et les salariés laissent se répandre leur désarroi.

Un historique, connu de tous, tourne les talons et saisit ostensiblement sa propre gorge pour montrer qu'il en a gros. « On a l'impression de vivre dans une mauvaise série de Canal + », glisse un permanent. « Éric Ciotti a pris en otage le parti pour ses intérêts niçois (aux européennes, le RN est arrivé très largement en tête dans sa circonscription des Alpes-Maritimes loin devant la liste des Républicains), il a pété un plomb », juge un des présents. « On a un programme pour les élections législatives à finir, glisse un autre permanent avant de partir. Mais on est au service du parti, avec Annie Genevard et Michèle Tabarot (députée et présidente de la commission nationale d'investiture) ». Personne n'a vu Éric Ciotti au parti, ce mercredi matin. La plupart des membres de son cabinet l'ont lâché la veille. Certains pensent qu'il observe depuis son bureau de la Questure, juste en face, depuis l'Assemblée nationale.

Ciotti comparé à Human Bomb

À quelques encablures, un déjeuner se tient en face du Sénat. Le président de la Haute Assemblée, Gérard Larcher, y a réuni Oliver Marleix, Bruno Retailleau, Annie Genevard, François-Xavier Bellamy et Laurent Wauquiez. Il s'agit de préparer la suite, et tout d'abord, le bureau politique et la commission nationale d'investiture qui doivent se tenir à 15 heures au Musée social, rue Las-Cases, à deux pas de l'Assemblée. Tout le gratin de la droite s'y retrouve, ceux cités juste avant, les présidents de région Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, ou encore l'ancienne ministre gaulliste Michèle Alliot-Marie. Gérard Larcher y racontera son ultime réunion avec Ciotti, dans son bureau lundi soir, jusqu'à lire les notes qu'il prend toujours manuellement dans lequel le Sudiste répétait que la droite devait rester « indépendante »; Michèle Tabarot, l'avion qu'elle a pris en vitesse mardi matin pour tenter de dissuader le même Ciotti de commettre une erreur, mais il était trop tard.

Au final : « exclusion d'Éric Ciotti des Républicains à l'unanimité » du bureau politique présent. Une gouvernance d'intérim est confiée à Annie Genevard et François-Xavier Bellamy, qui était jusqu'alors vice-président délégué de LR. Dans la foulée, la commission nationale d'investiture réinvestit 59 députés sortants sur 61, à l'exception donc de Ciotti et sa proche niçoise, Christelle Dintorni. « Quand on fait de la politique, on ne répond pas par des petites ententes faites en catimini pour négocier des circonscriptions », tacle Laurent Wauquiez, président d'Auvergne - Rhône-Alpes et candidat aux législatives en Haute-Loire. Aurélien Pradié, lui, compare Ciotti à Human Bomb, le preneur d'otages de l'école maternelle de Neuilly en 1993; épisode qui avait vu le maire de l'époque, un certain Nicolas Sarkozy, participer aux négociations de libération.

Il se prévaut de milliers de soutiens

Il est 18 h 45. Marion Maréchal débarque place du Palais-Bourbon pour une courte conférence de presse. « Nous ne pouvons pas passer à côté de cette union (proposée par le RN avec certains LR) », estime la nièce Le Pen, rompant de fait avec Éric Zemmour. Un accord a été trouvé pour certains de ses proches. Plus tard dans la soirée, le président de Reconquête l'exclura du parti en la traitant de « menteuse » : « C'est le record du monde de la trahison. Je suis écoeuré et blessé. »

Un peu plus tôt, Éric Ciotti apparaît en coulisses, sur la chaîne CNews à laquelle il s'apprête à donner sa première interview post-crise. « Je suis le président des Républicains et je le reste », martèle l'élu de Nice, affirmant que le bureau politique tenu plus tôt dans l'après-midi, sans sa présence, « est illégal et contraire à nos statuts ». « Est-ce que c'est l'alliance qui est dangereuse ou la situation du pays ? », interroge-t-il, prétendant avoir reçu « des milliers » de soutiens à la suite du lancement d'une pétition en ligne, l'après-midi, pour le « Rassemblement des droites ». Une façon d'essayer d'asseoir sa légitimité. Seul, Ciotti ? « Il faut savoir avoir raison contre tous les autres », répond-il sur CNews, revendiquant par ailleurs avoir déjà bouclé 80 investitures de LR, sans candidats RN en face.

Une bataille s'est engagée, entre le président du parti, persuadé d'avoir le droit pour lui, et sa famille qui l'accuse d'avoir trahi en agissant seul, et revendique la légitimité du collectif. L'issue de ce conflit ? Personne n'en a encore trouvé la clé.

Le Monde
Élections législatives, Thursday, June 13, 2024 963 mots, p. 4
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12 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Bardella revient sur sa promesse d’abroger la réforme des retraites

Le président du RN veut apparaître « raisonnable » sur le plan économique, en cas de victoire aux législatives

Elsa Conesa et Clément Guillou

Comme la sortie de l’euro, le retour à la retraite à 60 ans faisait partie des irritants du programme du Rassemblement national (RN) pour les milieux économiques. Les propos de son président, Jordan Bardella, qui a dit, mardi 11 juin sur RTL et sur France 2, qu’il ne reviendrait pas, du moins dans un premier temps, sur la réforme des retraites adoptée en avril 2023 et qui relève l’âge de départ à 64 ans, ne sont pas passés inaperçus chez les chefs d’entreprise. « Nous verrons », a-t-il lancé sur RTL en réponse à une question sur une éventuelle abrogation de cette réforme, que les députés RN avaient combattue à l’Assemblée nationale. « Il faudra faire des choix », a-t-il prévenu, soulignant la situation budgétaire difficile et l’enjeu du « mur de la dette ».« Economiquement, je suis raisonnable », a-t-il enfin insisté.

Le RN dit ne pas vouloir renoncer à sa promesse de ramener l’âge de départ à la retraite à 60 ans pour les personnes entrées dans la vie active avant l’âge de 20 ans. Mais celle-ci ne sera pas la priorité et ne figurera pas sur la plate-forme programmatique de ces élections législatives anticipées, annonce au Monde le bras droit de Marine Le Pen à l’Assemblée nationale, Renaud Labaye. Il n’est pas non plus certain que la promesse d’un retour à la retraite à 60 ans figure dans la profession de foi, qui sera consacrée aux « urgences » décrétées par le RN : immigration, insécurité et pouvoir d’achat.

Mardi soir sur France 2, Jordan Bardella a dit vouloir revenir « évidemment sur la réforme Macron, qui est une réforme sur le plan économique catastrophique », et qui « ne fait pas faire d’économies », mais « dans un second temps ». Les urgences en matière économique, ce sont le pouvoir d’achat – avec notamment les prix de l’énergie et la sortie du marché européen de l’électricité –, la simplification pour les entreprises et la baisse de la pression fiscale sur les ménages, a-t-il indiqué.

« Alliés des libéraux »

« Jordan Bardella veut maintenir la réforme des retraites des macronistes, contre l’avis de sept Français sur dix, a raillé la députée européenne La France insoumise (LFI) Manon Aubry sur X. Jordan Bardella est un Emmanuel Macron de rechange pour les grands patrons, plus brutal encore. »Même avis au Parti socialiste (PS) : « L’extrême droite de M. Bardella, ensemble avec les LR [Les Républicains] de M. Ciotti… sont les alliés objectifs des libéraux de M. Macron, a réagi Boris Vallaud, l’ancien chef de file des députés PS à l’Assemblée nationale. Seul un bulletin de vote de gauche abrogera la brutale réforme des retraites ! »

Promesse phare de Marine Le Pen lors de la campagne présidentielle de 2022, l’abaissement de l’âge de départ à la retraite à 60 ans était la mesure la plus coûteuse de son programme, chiffrée à plus de 26 milliards d’euros par l’Institut Montaigne (un calcul qui comprenait néanmoins la revalorisation du minimum vieillesse). La réforme des retraites adoptée en 2023 par le gouvernement d’Elisabeth Borne devait, quant à elle, permettre d’économiser une dizaine de milliards d’euros.

Le RN justifie cette temporisation par la situation budgétaire de l’Hexagone – dont le déficit a dépassé 5 % du PIB en 2023 et la dette 3 000 milliards d’euros –, ce qui lui permet de blâmer la gestion de l’exécutif et sa « déraison budgétaire ». Le parti d’extrême droite a adopté dernièrement un discours de rigueur susceptible d’améliorer sa crédibilité économique et de neutraliser les critiques en irresponsabilité à son égard, émanant notamment du gouvernement.

Et prépare les esprits à l’abandon de certaines de ses promesses programmatiques. « Peut-être qu’en arrivant au pouvoir on va se rendre compte que la situation financière est encore plus catastrophique, ce qui pourra réduire nos marges de manœuvre », avertit Renaud Labaye. Jordan Bardella a néanmoins conservé d’autres promesses très coûteuses du RN, comme l’abaissement de la TVA sur l’électricité, les carburants, le gaz et le fioul, de 20 % à 5,5 %, ce qui coûterait plus de 10 milliards d’euros, selon l’Institut Montaigne.

« Un programme commun »

La question des retraites et celle de l’allongement de la durée du travail font aussi partie des marqueurs historiques de la droite, avec laquelle le RN compte s’allier. A l’Assemblée nationale, le président de LR, Eric Ciotti, avait poussé ses députés à valider la réforme des retraites d’Emmanuel Macron, provoquant de fortes dissensions dans son camp. « Il y aura un programme commun dans un but de rassembler le plus largement possible, mais ça n’empêchera pas les LR de proposer des réformes qui sont différentes des nôtres dans leur niche parlementaire, par exemple »,ajoute Renaud Labaye.

Ces hésitations font débat au sein du RN, qui avait soigné son statut d’opposant à Emmanuel Macron en s’opposant à la réforme des retraites et arguait d’une réforme, selon lui, réaliste, grâce aux « externalités négatives » sur le travail des jeunes et la productivité.

« La réforme des retraites[d’Emmanuel Macron] ne rapporte pas d’argent, ce n’est pas un enjeu d’équilibre des finances publiques pour 2025,estime, pour sa part, le député sortant de la Somme Jean-Philippe Tanguy (RN), chargé des questions économiques au parti.  Je ne vois pas de raison de ne pas appliquer notre réforme puisque c’est au programme de 2022, qui reste notre base. » L’ex-élu assure qu’en cas d’accession à Matignon le RN ferait figurer sa réforme des retraites dans la trajectoire budgétaire présentée au Parlement.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, Thursday, June 13, 2024 736 mots, p. AUJM10
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13 juin 2024 - Le Parisien

Faire campagne à l'économie

Avec moins de trois semaines avant le premier tour des législatives, le 30 juin, les candidats vont aller à l'essentiel. Et comptent sur les dons, les prêts de proches, voire l'aide financière du parti.

Maxime Gayraud

C'est un scrutin pas comme les autres. Les candidats à l'un des 577 sièges de députés vont vivre l'une des campagnes des législatives les plus courtes de l'histoire. Ils n'ont que trois semaines pour convaincre avant le premier tour, fixé au 30 juin. Et encore, certains doivent attendre d'être officiellement investis avant de commencer les grandes manoeuvres, la date limite de dépôt des candidatures étant fixée à ce dimanche, 18 heures.

Dans ces conditions, comment vont-ils trouver l'argent pour battre la campagne en si peu de temps ? Lors des législatives de 2022, selon le rapport d'activité de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP), les quelque 4 500 candidats avaient investi plus de 66 millions d'euros (M€) pour convaincre les électeurs. Dans le détail, 36,7 % de cette somme venait des poches mêmes des candidats, 16 % de dons de personnes physiques, 7 % de dons des partis, le reste venant de prêts accordés par des personnes physiques (9 %), des partis (11 %) ou des banques (16 %).

« Un crédit, cela prendrait trop de temps à arriver »

Mais cette fois, vu le timing, difficile pour les candidats de compter sur ces dernières. « Ça paraît un peu court, reconnaît un spécialiste du secteur. D'autant plus que c'est toujours un sujet sensible. » Dans une note baptisée « Financement des candidats aux élections et des partis politiques » qui vient d'être republiée, la Fédération bancaire française (FBF) rappelle ainsi que « les banques pratiquent le prêt responsable : elles vérifient, au cas par cas, la solvabilité de chaque candidat demandeur de crédit, c'est-à-dire sa capacité de remboursement, comme pour tout emprunteur ». Avant de conclure : « Le respect des délais de traitement, propres à chaque banque, est primordial : anticipez votre demande de crédit. » Mais il était difficile de le faire avant dimanche soir et la dissolution surprise annoncée par Emmanuel Macron.

« Un crédit, cela prendrait trop de temps à arriver », nous confirme Damien Adam, député (Renaissance) sortant de la 1 re circonscription de Seine-Maritime. Il indique aussi qu'il ne compte guère sur les dons du parti présidentiel - pourtant le mieux doté en financement public l'an passé avec 19,5 M€ -, les organisations politiques ayant déjà beaucoup dépensé pour les européennes. Il a fait imprimer ses premiers tracts mardi et estime le budget entre 3 000 et 4 000 € financés par lui ou par la générosité de particuliers.

« A priori, je vais financer ma campagne principalement par des dons, voire exclusivement », abonde l'ancien ministre des Transports Clément Beaune, candidat à sa réélection à Paris. Idem pour Paul Midy, député (Renaissance) sortant de l'Essonne qui a même lancé un appel aux dons sur LinkedIn. « La démocratie est notre joyau, mais elle n'est pas gratuite et elle nécessite d'être financée », clame-t-il.

Budget serré

Heureusement pour tous les candidats, si le timing est serré, le budget nécessaire cette fois le sera aussi. Bien moindre que les 18 217 € déboursés en moyenne par ceux ayant passé la barre des 5 % des voix aux législatives en 2022. Une somme qui montait à 28 974 € pour ceux ayant atteint le second tour. C'était même quelque 40 000 € il y a deux ans pour Charles Fournier, député sortant (Nupes) d'Indre-et-Loire. « Là, je table sur entre 15 000 et 20 000 € », pronostique l'élu EELV, qui attend tout de même d'être officiellement investi par le Front populaire. Comment va-t-il la financer ? Grâce à des prêts souscrits auprès du parti aux niveaux régional et national, qu'il soldera juste après avec le remboursement forfaitaire versé par l'État (dans la limite de 47,5 % du plafond de dépenses propre à chaque circonscription - ce qui représentait 33 500 € en 2022 dans la 1 re circonscription d'Indre-et-Loire).

Stéphane Rambaud, député (RN) sortant de la 3 e circonscription du Var, table, lui, comme en 2022, sur des crédits contractés auprès de proches. « Autant nous demandions cette dissolution, autant nous avons été surpris comme tout le monde qu'elle arrive si vite, reconnaît l'ancien commissaire de police. En 2022, ma campagne avait coûté 34 300 € mais là ce sera beaucoup moins car elle est très courte. » Et aussi parce que, avec 40,5 % des voix obtenues par la liste Bardella aux européennes dans sa circonscription, il peut avancer serein.

Libération
Thursday, June 13, 2024 1292 mots, p. 12,13

LÉGISLATIVES

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12 juin 2024 - Libération (site web)

De l'alliance contre-nature au divorce forcé, récit d'une folle journée à LR

VICTOR BOITEAU

Réunies en bureau politique mercredi, les figures du parti ont prononcé l'exclusion de leur président, Eric Ciotti, qui veut imposer une alliance avec le RN en vue des législatives. Lui conteste cette décision.

Un homme seul. Agrippé aux statuts d'un parti qu'il a livré au Rassemblement national. Et finalement exclu de la présidence d'un mouvement auquel il avait adhéré à 16 ans. Pour Eric Ciotti, le couperet est tombé mercredi. Au lendemain d'une alliance conclue avec Marine Le Pen pour les législatives anticipées, l'ex-député des Alpes- Maritimes a été exclu du parti Les Républicains par son bureau politique, convoqué par Annie Genevard, la secrétaire générale. Une décision prise à l'unanimité. Mais dont Eric Ciotti a aussitôt contesté la régularité, comme il l'avait déjà fait pour la tenue du bureau politique qui l'a prononcée.

«Aucune des décisions prises à cette réunion n'emporte de conséquence légale. Elle peut avoir des conséquences pénales. Je suis et reste le président de notre formation politique, élu par les adhérents!» a-t-il martelé dans un message publié sur X. Sur CNews, dans la soirée, le patron destitué assure que «seuls les militants pourraient [lui] refuser cette légitimité». Et étrille le bureau politique, un «cénacle de chapeaux à plume tellement déconnecté de la réalité du pays». Il a aussi assuré que «80 candidats» le suivraient. A la sortie du bureau pomême litique, ces ténors LR ont tranché. Annie Genevard a lu ce qui venait d'être acté: «Notre conviction est que la France a besoin d'une parole forte et indépendante, distincte de l'impuissance du en même temps et du saut dans l'inconnu du Rassemblement national.» Ciotti, lui, est accusé d'avoir mené des «négociations secrètes, sans concertation» avec les cadres et les militants. A ses côtés, Laurent Wauquiez enfonce, pointant des «petites ententes faites en catimini pour négocier des circonscriptions». Le parti sera géré par Annie Genevard et François-Xavier Bellamy, réélu dimanche au Parlement européen. «La suite, glisse Vincent Jeanbrun, maire de L'Haÿ-les-Roses et candidat aux législatives, c'est de présenter des candidats de la droite républicaine, indépendants.» Et d'affirmer, serein : «Cette trahison va nous renforcer.» La commission nationale d'investiture, réunie dans la foulée du bureau politique, a décidé de soutenir 59 sortants. Soit l'intégralité du groupe, hormis Ciotti et Christelle D'Intorni, sa protégée dans les Alpes-Maritimes. Sur le plateau de TF1 mercredi soir, le président du Sénat, Gérard Larcher, a confirmé l'existence «d'un seul label LR» pour les législatives: «Nous irons sous nos couleurs, autonomes, indépendants.»

«ON EST CHEZ LES TARÉS» Les appels à la démission de Ciotti ont débuté aussitôt après son passage sur TF1, mardi en milieu de journée, lors duquel le Niçois a déclaré souhaiter une alliance électorale avec le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella, en vue des législatives anticipées. C'est seul, raconte-t-on chez LR, qu'il a pris sa décision. Dimanche soir, après les résultats des européennes, il envoie quelques SMS à des proches, et des anciens collaborateurs. Que faire, après cette nouvelle gifle pour la droite ? «Il va falloir choisir un bloc», glisse-t-il à ses interlocuteurs. Les membres de son cabinet sont sonnés. «On essaie alors de le dissuader», rembobine un ex-collaborateur. En vain. Son choix a déclenché un tollé similaire chez la quasi-totalité des figures du parti. «Dans la famille gaulliste, ce sont les traîtres qui partent, a prévenu le député du Lot Aurélien Pradié, mercredi matin sur France 2. Nous le sortirons du bureau des héritiers du général de Gaulle. [ ] C'est une question d'heures.» Chef des députés LR, Olivier Marleix, l'invitait au moment, sur BFM TV, à «faire preuve d'un minimum de sens de l'honneur. Il s'est engagé seul dans cette voie, il n'est suivi par personne. Il doit quitter ses fonctions». Pressés par la campagne déjà lancée des législatives, cadres et barons ont épluché les statuts du mouvement pour trouver le moyen juridique d'écarter Ciotti de la présidence de LR. Le début d'une longue bataille de procédure, pressent un conseiller de droite: «Ce parti est césariste. Les statuts ont été écrits par Sarkozy. Et on ne pensait pas devoir le virer un jour » De fait, Ciotti a récusé la réunion, organisée selon lui en «violation flagrante [des] statuts» et sans «aucune valeur juridique». Et envoyé, mercredi, des huissiers contester l'irrégularité du bureau politique Esseulé, Ciotti joue de son côté la base contre les cadres. Mercredi matin, il a adressé un mail aux militants de LR, déplorant «l'existence de courants internes contradictoires» qui «depuis deux ans [ ] nous ont condamnés à être inaudibles». «Pour la France, j'ai besoin de votre confiance !» termine l'ex-député de Nice. Rebelote en plein bureau politique: Ciotti se fend d'un nouveau mail, appelant la base à soutenir le «rassemblement des droites». Sur X, il partage un extrait de l'émission de Pascal Praud sur CNews : une ode à «l'union des droites» et un pamphlet contre la «droite la plus bête du monde»...

A droite, les fantômes de la guerre entre Jean-François Copé et François Fillon ressurgissent. «On est chez les tarés, lâche le député du Lot Aurélien Pradié. C'est de la psychiatrie.» Conseillers de l'ombre, parlementaires, salariés du parti Tous tentent de saisir le moment. Lunaire. Les principaux collaborateurs de Ciotti ont pris la porte. Entre-temps, une petite main a pris soin de changer les codes des principaux comptes des réseaux sociaux du parti... Furieux, Ciotti menace de déposer plainte. «Il n'y a plus de pilote dans l'avion, disait mercredi matin un cadre. Ciotti veut s'accrocher. Juridiquement, il peut. Politiquement, c'est intenable.» Dans son camp, restent son chef de cabinet, sa «plume» Maxime Michelet et Bartolomé Lenoir, responsable du média du parti et de la fédération LR de la Creuse.

OÙ SE TROUVE CIOTTI ? La stupéfaction est montée d'un cran mercredi en milieu de journée lorsque Ciotti a décidé de fermer les portes du siège, situé place du Palais-Bourbon, à deux pas de l'Assemblée. A 11 h 43, les salariés reçoivent un mail les priant d'évacuer les lieux. Ils ont dix-sept minutes Au pied du bâtiment les mines sont déconfites. Un salarié déboule, hilare: «Le forcené est sorti ?» Un autre, ses affaires sous le bras, le compare à «Poutine» : «Il est fou, il a vrillé.» La comptable, le service du courrier, les communicants, des stagiaires, le service d'ordre Tous sont scotchés. Sur X, Ciotti se fend d'un message, pestant contre des «élucubrations» et affirmant avoir fermé le siège «à la suite des menaces reçues et des désordres» de mardi, dit-il.

A peu près au même moment, dans une conférence de presse (lire pages 10-11), Emmanuel Macron attaque le président de LR : «La droite et tous ceux qui ont suivi Eric Ciotti tournent le dos en quelques heures à l'héritage du général de Gaulle, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy.» Pendant ce temps, où se trouve Ciotti au juste ? Dans son bureau ? Dans les bâtiments de l'Assemblée? Personne ne sait. En fin de journée, Annie Genevard, suivie d'Aurélien Pradié et du trésorier du parti, Daniel Fasquelle, rouvre le siège avec un double des clés. Et la droite, comme si souvent ces dernières années, continue de perdre la tête.

ZEMMOUR, AUTRE PRÉSIDENT LARGUÉ Lors d'une brève prise de parole mercredi, Marion Maréchal a dénoncé l'attitude d'Eric Zemmour, président de son parti Reconquête, qui «a décidé de lancer un maximum de candidats [aux législatives]», «une triple faute contre le camp national». Au lendemain de l'échec des négociations avec le RN, elle a donc tout de même appelé «à soutenir les candidats uniques de la coalition des droites», entre le RN et LR.

Le Figaro, no. 24822
Le Figaro, Thursday, June 13, 2024 765 mots, p. 6

Politique

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11 juin 2024 - Le Figaro (site web)

À Nice, les considérations locales qui expliquent la décision nationale

Hélin, Lucas

Au moment de justifier cette alliance avec le Rassemblement national, mardi, sur le plateau du journal de 13 heures de TF1, le président des Républicains, Éric Ciotti, n'a pas manqué d'évoquer Nice, sa ville de coeur, dans laquelle il est élu député. «Il y a un immense écart entre ce qu'on entend à Paris, avec les discussions d'états-majors assez déconnectés de la réalité, et la base qui me dit, comme dans ma ville de Nice, "mettez-vous d'accord!" », a-t-il revendiqué. En privé, et à ceux qui persiflent sur cette obsession niçoise en partie liée à sa querelle personnelle avec le maire Christian Estrosi (Horizons), le parlementaire rétorque toujours que sans Nice, il n'est «rien».

Après les piètres résultats de la liste LR aux européennes dans les Alpes-Maritimes (8,88 % en cinquième position) et dans la capitale azuréenne (8,81 %, sixième), les cinq circonscriptions (sur les neuf) détenues par la droite allaient de toute évidence être disputées et menacées. En particulier la première, celle d'Éric Ciotti. «Avec cette opération, il s'est sauvé, il peut même être élu dès le premier tour», glisse un conseiller politique qui juge qu'il va désormais avancer «étape par étape». Éric Ciotti s'assure de n'avoir, a priori, aucun candidat RN et Reconquête face à lui. Déjà en 2022, aucun représentant du parti d'Éric Zemmour ne s'était présenté contre lui. Le parti à la flamme n'avait obtenu que 13,30 % des voix. Il avait dû ferrailler face à un proche de Christian Estrosi mais l'avait emporté avec 56,33 % des suffrages.

Aux alentours de sa permanence du port de Nice, les avis se révèlent contrastés. «C'est un choix électoral, ça ne devient que tactique et théâtre», se lasse un commerçant, dans l'incompréhension de ce rapprochement. «Pour moi, c'est la meilleure décision qu'il n'ait jamais prise, j'ose le dire!», se félicite en revanche un client qui passe par là.

Frères ennemis

Pour lui, «face à l'alliance de gauche, il fallait faire de même à droite». «Pour ne pas rester isolé, il faut essayer!», estime-t-il. «C'est une alliance carriériste», peste à l'inverse un autre Niçois. Dans un restaurant, même désaccord : «C'est pas vrai?», manque de s'étrangler une gérante en apprenant le projet d'alliance. «Pourquoi diaboliser l'union des droites et pas celle de la gauche? C'est une très bonne chose!», juge un autre. «Je ne peux pas être surpris», concède un habitué.

Nice reste la boussole politique d'Éric Ciotti. Même au niveau national, quand il s'agissait pour lui de discuter avec certains membres du gouvernement. Pour rien il ne manquerait un concert organisé pour les seniors par le conseil départemental, dont il préside la commission des finances. Pour rien, encore, il ne manquerait une fête dans un clos de boules nissart... Il croit cette fois plus que jamais en ses chances de pouvoir disputer l'hôtel de ville du bord de la baie des Anges à son frère ennemi Christian Estrosi. D'autant plus avec cette alliance, qui pourrait lui servir dans un territoire marqué à droite et sensible plus que les autres à ses thématiques (sécurité, immigration).

Un accord avec la majorité aurait été synonyme d'un accord avec le maire niçois. Impossible pour lui de l'envisager, confirment ceux qui le connaissent bien à Nice. Et surtout, Christian Estrosi ne lui aurait pas laissé sa circonscription sans adversaire... Derrière cette alliance, qui a effaré une partie des cadres de LR, Bruno Retailleau a d'ailleurs dénoncé «un but personnel vis-à-vis de Nice». «Il a peut-être d'autres ambitions personnelles...», a aussi glissé à Nice Matin Michèle Tabarot, vice-présidente du parti et élu dans l'ouest du département.

Selon nos informations, Éric Ciotti se serait déjà mis d'accord avec le RN pour que celui-ci n'aligne pas de candidat dans les 3e et 5e circonscriptions des Alpes-Maritimes. Dans la cinquième, Christelle d'Intorni a juré fidélité au patron de la droite, qui l'avait mise sur orbite il y a deux ans. Elle sera de nouveau candidate. Concernant la 3e, des proches du parlementaire pourraient être envoyés face au sortant Horizons, Philippe Pradal. Les noms des élus au conseil départemental Bernard Chaix et Bernard Asso circulent.

Éric Ciotti a tenté un pari national mais aussi local. «Jamais je ne laisserai entacher l'image de ma ville pour satisfaire l'opportunisme d'un député paniqué, avide de conserver son poste», a très vite réagi Christian Estrosi, là où son allié Renaud Muselier, président de la région, y a vu une «infamie». Cette alliance entre LR et le RN n'a pas fini de crisper les relations déjà si particulières entre les élus de la Côte d'Azur. L. H.

Le Monde
Élections législatives, Thursday, June 13, 2024 1242 mots, p. 5
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12 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Derrière la combativité, les doutes de Renaissance

Certains appellent le président à ne pas s’investir dans la campagne pour éviter un référendum anti-Macron

Claire Gatinois et Nathalie Segaunes

Jusqu’ici, tout va bien. Deux jours après la dissolution de l’Assemblée nationale, Emmanuel Macron est « serein et engagé », assure-t-on à l’Elysée. « Soulagé », ajoute un proche du président de la République, d’avoir su prendre très vite une décision qui renvoie au second plan la déroute de son camp aux élections européennes et met les oppositions en difficulté. Mieux valait réagir à chaud plutôt qu’attendre l’automne et dissoudre « le flingue sur la tempe », après une probable motion de censure. « Six Français sur dix approuvent la dissolution », se rassure-t-on à l’Elysée, sondage à l’appui, satisfait de voir « la clarification politique » , souhaitée par Emmanuel Macron, se mettre en place, même si nul n’en mesure les conséquences.

A droite, le président du parti Les Républicains (LR), Eric Ciotti, a annoncé, mardi 11 juin, une alliance avec le Rassemblement national (RN), désavoué par de nombreux cadres et élus LR. A gauche, le « front populaire », ébauché vingt-quatre heures après l’annonce de la dissolution, suscite les réserves de Raphaël Glucksmann, tête de liste Parti socialiste-Place publique aux européennes. L’entourage du chef de l’Etat se frotte les mains. « Si j’étais électeur social-démocrate, je pense que ça me ferait drôle, cette alliance avec des gens qui ont flirté avec l’antisémitisme depuis le 7 octobre[2023] » et l’attaque du Hamas contre Israël, souligne un conseiller élyséen. « Le président est gaullien. Si les Français ne l’apprécient pas, c’est parce qu’ils sont gris et n’aiment pas ce qui est brillant », s’enflamme le patron des sénateurs macronistes, François Patriat.

« On a besoin de lui »

Mais derrière une combativité de façade percent la fébrilité et le doute. Emmanuel Macron a-t-il réellement soupesé la lourde portée de sa décision ? Les marchés financiers fléchissent et les premiers sondages sont apocalyptiques, plaçant le RN en tête du scrutin. La majorité présidentielle serait, elle, derrière le « front populaire », à en croire les premières études d’opinion. Une photo des équilibres politiques quasi identique à celle du 9 juin au soir. Une victoire du camp présidentiel tiendrait du miracle, admet un confident d’Emmanuel Macron. L’emballement des premières heures s’émousse. La conférence de presse du chef de l’Etat, programmée mardi, est subitement reportée de vingt-quatre heures. Le temps, explique-t-on à l’Elysée, que le puzzle politique, en plein chambardement, soit décrypté.

En réalité, l’hypothèse que le scrutin se transforme de nouveau en un référendum anti-Macron affole les alliés du chef de l’Etat. Le RN use de la figure du président comme d’un repoussoir. Une tactique payante aux européennes. L’Elysée prend donc soin d’appeler les rédactions, mardi, pour démentir au plus vite une information d’Europe 1 : il n’est pas question que le chef de l’Etat démissionne en cas de victoire du RN, le 7 juillet. « C’est n’importe quoi !», tonne-t-on Rue du Faubourg-Saint-Honoré, où l’on est conscient qu’une telle hypothèse mobiliserait les électeurs en colère contre le pouvoir en place.

« Emmanuel Macron reste président, quel que soit le résultat des urnes. On a besoin de lui », appuie Guillaume Kasbarian, ministre délégué chargé du logement en campagne dans l’Eure-et-Loir. Besoin d’Emmanuel Macron ? Certes, mais à l’Elysée, et non sur les estrades et les affiches de campagne. Lundi, l’allié MoDem François Bayrou tente de faire comprendre au président qu’il serait préférable qu’il prenne du recul. Il s’agit de « démacroniser » la campagne, glisse le maire de Pau, en tâchant de ne pas heurter la sensibilité du chef de l’Etat. « Cette campagne n’est pas organisée pour faire un jugement ou un référendum sur le président de la République », insiste le président du MoDem, mardi, sur BFM-TV. Je ne suis « pas sûr qu’il soit complètement sain que le président de la République fasse une campagne législative », embraye le patron d’Horizons, Edouard Philippe, sur la même chaîne.

M. Macron a perdu de son aura. Depuis dimanche, l’opposition dénonce la folie irresponsable d’un président déconnecté des réalités. Le choix de la dissolution, observent les contempteurs du chef de l’Etat, s’est fait en tout petit comité. Moins d’une dizaine de conseillers et de ministres étaient dans la confidence. N’est-ce pas la preuve d’un pouvoir qui s’isole ? Dix jours avant les européennes, M. Macron imaginait encore possible de rafler plus de 20 % des suffrages, quand les sondages n’accordaient pas plus de 15 % à la liste du camp présidentiel, ont aussi remarqué plusieurs ministres.

Et que penser des propos lancés par le chef de l’Etat à ses ministres dimanche soir ? « Nous pouvons, nous allons gagner ces élections législatives, c’est une question d’envie.»Dans un article mis en ligne, mardi, Le Figaro Magazine l’interroge : « Que répondez-vous à ceux qui disent ça ? Etes-vous fou, comme ils le prétendent ? »« Non, pas du tout, je vous confirme. Je ne pense qu’à la France. C’était la bonne décision, dans l’intérêt du pays. Et je dis aux Français, n’ayez pas peur, allez voter », répond le chef de l’Etat, comme sûr de se faire de nouveau apprécier des citoyens malgré le désaveu cinglant enregistré dans les urnes le 9 juin.

« Envoyés à l’abattoir »

Une bascule s’est opérée depuis dimanche, au sein de la Macronie. Le « comportement narcissique » du président, cette volonté que « chaque élection soit pour lui ou contre lui » sont dénoncés, sous le couvert de l’anonymat, par des parlementaires, qui ont l’impression d’avoir été « envoyés à l’abattoir ». Cette dissolution, « c’est l’automobiliste qui abandonne son chien au bord de l’autoroute », peste un élu. Si le besoin de clarification n’est pas contesté, « il y avait un autre chemin », martèle l’ex-présidente (Renaissance) de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet.

Emmanuel Macron aurait pu « confier à un nouveau premier ministre le soin de proposer une équipe gouvernementale autour d’un contrat de gouvernement bâti pour trois ans, avec le Parlement. Mais cette délégation de responsabilité au premier ministre n’était sans doute pas du goût du président », regrette dans Le Nouvel Obsl’ex-député MoDem Jean-Louis Bourlanges. Cette prise de distance conduit ceux qui tenteront de conserver leur siège de député dans quelques jours à ne plus mettre en avant la « marque Macron ». Ainsi Clément Beaune, élu dans la capitale en 2022, annonçait-il, mardi, qu’il se porte candidat aux élections législatives, mais « librement », « avec mes idées et mes engagements de toujours, sociaux, démocrates, européens. Fidèle à mes valeurs ».

Se détachant de M. Macron, une partie des députés se tournent vers la figure plus populaire du premier ministre, Gabriel Attal. Après avoir gardé le silence, le premier ministre se pose en rassembleur. Acclamé mardi à la réunion du groupe Renaissance à l’Assemblée, il s’est fait compatissant avec les élus. « Je sais aussi que c’est brutal pour vous », a-t-il souligné, ajoutant : « Nous ne sommes pas là pour parler de nos états d’âme, mais pour aller de l’avant », « car la messe n’est pas dite ». Plus tard dans la soirée, le chef de la majorité, qui entend orchestrer les investitures, a balayé, sur TF1, les inquiétudes de ceux qui redoutent l’engagement d’Emmanuel Macron dans ce combat : « Oui, je mènerai cette campagne. »

L'Humanité
Thursday, June 13, 2024 1048 mots, p. 4

« Les Républicains » , le nouveau parti du désordre

Gaël De Santis

Après avoir dit sa volonté d'une alliance avec le RN, Éric Ciotti a été exclu de la formation qu'il préside au terme d'une journée rocambolesque et d'une dérive de la droite qui dure depuis quatre décennies.

L a folle journée vécue par « Les Républicains », ce mercredi, pourrait prêter à rire si elle ne profitait pas tant au Rassemblement national. Mercredi, le président de LR, Éric Ciotti, est allé jusqu'à s'enfermer dans le siège national de sa formation, certains cadres promettant même de « le déloger physiquement ». La veille, il avait annoncé sans consultation des instances de son parti un accord avec l'extrême droite pour les législatives - ultime étape d'une lente dérive vers le lepénisme, initiée sous les années Sarkozy.

Ce coup de poker a amené la secrétaire générale de LR, Annie Genevard, à convoquer dans la matinée un bureau politique. Réponse de l'intéressé, barricadé dans ses pénates : « La réunion convoquée ne répond pas aux exigences juridiques de nos statuts. » Résultat, le bureau politique s'est bien réuni dans l'après-midi... mais au Musée social, non loin du siège. Sans surprise, celui-ci a exclu Éric Ciotti du parti, même si ce dernier prétend à la suite de cette décision « rester président ». À flirter avec l'extrême droite, « Les Républicains » sont devenus le parti du désordre.

Le président du RN Jordan Bardella avait informé, la veille, que « plusieurs dizaines » de députés LR sortants seraient « soutenus par le RN » lors des législatives. Éric Ciotti prétend n'avoir pas d'autre option, jugeant son parti « trop faible » après des élections européennes, où la liste de François-Xavier Bellamy n'a obtenu que 7,25 % des voix. « Nous avons besoin d'une alliance, en restant nous-mêmes, (...) avec le Rassemblement national et ses candidats », avait-il déclaré sur TF1. Mais Éric Ciotti semble aussi être animé par la peur d'une arrivée de la gauche au pouvoir. Agitant la peur du rouge, l'ex-chef de la droite exhorte à « l'union des républicains et des patriotes face au péril d'extrême gauche », car « la menace du " front populaire" s'accentue désormais avec l'élargissement au Nouveau Parti anticapitaliste ».

accords de désistement dans le Var et les Bouches-du-Rhône, dès 1988

Pour autant, assiste-t-on à un réveil antifasciste au sein du parti gaulliste ? Certains, à l'image de Julien Dive, député LR, lundi, ont bien filé la métaphore avec les années noires du siècle dernier : « Nous savons désormais qu'en juin 1940 Éric Ciotti n'aurait jamais traversé la Manche. » Pour d'autres, la critique est d'un tout autre registre. Il n'est qu'à écouter l'argumentation déployée par les opposants à Éric Ciotti, qui attaque le RN essentiellement sur sa politique économique, et non sur son caractère antidémocratique. « Je ne méprise pas les électeurs du RN. Je considère qu'il a fait un score qui l'installe dans le pays. Il est absurde de le nier, a reconnu Annie Genevard sur BFM. Mais je ne partage pas les options du Rassemblement national en matière économique et sociale. » Même tonalité du côté de Jean-François Copé sur France Info : « Nous n'avons rien en commun avec l'extrême droite (...). Le programme économique du Rassemblement national est un programme de gauche. Ils ne veulent faire aucune des réformes que nous préconisons, que ce soit sur la baisse des impôts, la modernisation de l'État, les retraites... Nous ne sommes d'accord sur rien ! » attaque le maire de Meaux, favorable à un rapprochement avec la Macronie. Interrogé sur les valeurs, il dénonce non la politique xénophobe du RN mais son caractère « populiste ». « Mélenchon-Le Pen même combat, ce sont des partis dont le seul but est de déstabiliser les institutions à leur profit », résume-t-il. Du Macron dans le texte.

En vérité, sur les questions de l'immigration, de l'écologie, des moeurs, ce qu'il reste de la famille gaulliste court de longue date derrière les idées et les voix de l'ex-Front national. Dès 1983, la liste RPR-UDF incorpore quatre représentants de ce parti lors d'une élection municipale partielle à Dreux. Simone Veil est l'une des rares responsables de la droite à critiquer ce tournant. Les autres, à l'image de Jacques Chirac, font valoir qu'il y a bien quatre ministres communistes au gouvernement. Dans les années qui suivent, dans le sud de la France, le Front national soutient dès le premier tour des listes de droite. En 1988, il existe des accords locaux de désistement dans le Var et les Bouches-du-Rhône. Loin de freiner l'ascension frontiste, cela a, au terme de trois décennies, marginalisé la droite dans ces zones. Mais la même année, un jeu de mots antisémite de Jean-Marie Le Pen, « Durafour crématoire », rend pour un temps infréquentable le FN, même si, au niveau local, des ententes peuvent se nouer ponctuellement.

Cela n'empêche pas la droite de dériver toujours plus. En 1991, Jacques Chirac dérape, évoquant « le bruit et l'odeur » des immigrés, avant de se raviser et de condamner en 1998 l'élection de présidents de régions RPR et UDF avec les voix du FN, puis d'incarner en 2002 le « Non » à Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle. Mais dans l'appareil, les conceptions conservatrices demeurent. Le député Christian Vanneste fait voter, en 2005, un amendement défendant le « rôle positif de la colonisation ». Ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy joue à fond la carte de la sécurité. Élu président en 2007, il instaure un ministère de l'Identité nationale et de l'Immigration susurré par son conseiller maurrassien Patrick Buisson, ancien rédacteur en chef de  Minute.

Dans l'opposition lors du mandat de François Hollande, la droite bat le pavé contre le mariage entre personnes de même sexe à l'occasion des Manifs pour tous. Cette orientation radicalise la base d'un parti qui renonce, dans le même temps, à la pratique du désistement républicain : c'est le fameux « ni ni », ni gauche ni RN, à partir de 2016. Cette évolution droitière est parachevée en décembre 2022 par l'élection d'Éric Ciotti à la présidence des « Républicains » et la campagne de François-Xavier Bellamy aux européennes, à l'occasion de laquelle le parti publie un tweet demandant à l'Algérie de « reprendre (ses) clandestins, criminels et délinquants ». Reste que Bellamy, malgré tout, réprouve l'accord avec le RN. Représentant d'une droite niçoise tiraillée entre les macronistes opportunistes comme le maire Christian Estrosi et le RN, Éric Ciotti a, lui, tenté, pour sauver quelques circonscriptions, d'imposer à son parti une stratégie de compromission qui, ironiquement, l'a pourtant affaibli dans le sud de la France.

l'Humanité
Politique, Thursday, June 13, 2024 1476 mots, p. 24
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13 juin 2024 - L'Humanité magazine

à la une

La dangereuse spéculation politique d'Emmanuel Macron

Gaël De Santis [email protected]

En convoquant des élections législatives anticipées, le chef de l'État cherche à affaiblir les forces progressistes et à s'ériger en seul rempart contre le RN. Un piège que la gauche pourrait déjouer en se présentant unie devant les électeurs le 30 juin.

E

- bon banquier, Emmanuel Macron importe la spéculation dans le champ politique avec tous les dangers que cela comprend. Le président a dissous l'Assemblée nationale dimanche soir, peu après que les résultats des élections européennes ont été rendus publics. Le scrutin législatif se tiendra les 30 juin et 7 juillet. Le chef de l'État renvoie les électeurs à leurs responsabilités. « C'est avant tout un acte de confiance en vous, mes chers compatriotes, et de confiance en notre démocratie », s'est-il confié.

C'est surtout un pari dangereux. Le Rassemblement national (RN) a obtenu 31,47 % des suffrages lors des européennes. Et son électorat est fortement mobilisé. Au total, l'extrême droite dans ses différentes fioritures (RN, Reconquête, UPR) s'arroge plus de 37,8 % des voix.

En fait d'« acte de confiance » envers les citoyens, Emmanuel Macron cherche à s'arroger une majorité introuvable à l'Assemblée nationale sur la base de son projet. Le programme libéral autoritaire qu'il déroule rencontre une conjonction des oppositions, si bien qu'il l'impose à coups de 49.3. La réforme des retraites, approuvée grâce au renfort des « Républicains », a laissé des traces dans l'opinion et acté la fin des illusions sur le « en même temps ». La loi immigration va rendre plus difficile la vie des résidents étrangers. L'exécutif prévoit 20 milliards d'euros de coupes cette année, alors qu'en sept ans le gouvernement a procédé à 50 milliards d'euros de cadeaux fiscaux aux plus riches et aux entreprises. Sur le plan international, Emmanuel Macron oscille entre alignement sur Washington et velléités d'indépendance, en prenant parfois Joe Biden par la droite, comme lorsqu'il envoie des instructeurs en Ukraine ou qu'il propose une improbable coalition internationale contre le Hamas.

rallier à tout prix « les républicains »

Stéphane Séjourné, secrétaire général de Renaissance, a indiqué dès dimanche qu'il accorderait « l'investiture » aux députés sortants « faisant partie du champ républicain » et qui « souhaitent s'investir sur un projet clair pour le pays » (soit le programme de Macron). Une manière de placer sur un même plan la France insoumise et le RN, fracturant du même coup une gauche parmi laquelle il entend faire le tri, mais surtout de mettre la pression sur les 61 députés « Républicains » sortants. Le parti de droite a octroyé des majorités de circonstance à la Macronie depuis 2022, tout en restant dans l'opposition. Ceux chez qui le RN réalise des percées pourraient être tentés de sauver leurs sièges avec le label macroniste.

Cela ne fait pas pour autant une majorité dans le pays en faveur du projet présidentiel. Les élections européennes du 9 juin ont donné une image du piètre soutien à ce dernier : la liste de Valérie Hayer n'a recueilli que 14,6 % ; celle de François-Xavier Bellamy (« Les Républicains ») 7,25 %. Soit, à deux, bien moins que les 27 % d'Emmanuel Macron à l'élection présidentielle.

Le président compte s'allier aux « Républicains » et éradiquer la gauche en jouant à fond la carte du front républicain face au RN. D'ici à la fin de son mandat, il entend mettre en oeuvre une transformation de l'assurance-chômage qui lèse les droits des privés d'emploi, un deuxième volet de la réforme du marché du travail, et 50 milliards d'euros de nouvelles coupes budgétaires pour permettre d'afficher un déficit de 3 % du PIB en 2027 et répondre aux injonctions de Bruxelles.

Autant dire, poursuivre la politique de casse sociale qui a servi de marchepied au RN. « Le département dans lequel j'habite (la Somme) a voté à 45 % pour Jordan Bardella. Et ce n'est pas 45 % des Samariens qui soutiennent le projet de Jordan Bardella. Ils ont voté Jordan Bardella par contestation de la politique de Macron », a résumé la tête de liste communiste, Léon Deffontaines, dimanche sur BFMTV. Le risque est grand, si la majorité macroniste est reconduite, qu'elle offre un boulevard à l'extrême droite à l'occasion de l'élection présidentielle de 2027.

Une autre hypothèse existe, qui sert de « plan B » à Jupiter. En cas de faiblesse de la gauche ou de son propre camp, le RN pourrait obtenir une majorité et imposer Jordan Bardella au poste de premier ministre. Pari hasardeux : pendant trois ans, Emmanuel Macron jouerait alors, avec l'appui du Conseil constitutionnel, le rôle de garant des institutions, tandis que le RN s'userait au pouvoir.

les insoumis prêts à des concessions

Pour déjouer ces manoeuvres, la gauche cherche à retrouver le chemin de l'union. L'enjeu est de se qualifier au second tour dans le maximum de circonscriptions. Des discussions étaient en cours, entre formations de gauche, à l'heure où nous écrivions ces lignes. Le PCF, qui appelle depuis le printemps 2023 à la création d'un nouveau « Front populaire », a demandé par la voix de son secrétaire national, Fabien Roussel, la création d'un « front populaire pour une République sociale et écologique » avec la participation d'organisations politiques, associatives et syndicales, et l'objectif d'une seule candidature de gauche par circonscription.

Le député insoumis de la Somme François Ruffin était sur la même ligne, appelant lui aussi à se ranger derrière « une bannière commune », elle aussi estampillée « front populaire ». Selon lui, « il n'y a pas de fatalité », l'extrême droite n'ayant jamais remporté en France le pouvoir par les urnes, mais uniquement « par la défaite de nos armées ». « Il faut qu'on arrête les conneries, il faut qu'on soit le plus possible unis », a indiqué le parlementaire insoumis, qui joue le rôle de trait d'union avec les autres forces de gauche, avec lesquelles il entretient de bonnes relations. « L'heure est trop grave pour perdre des heures à se déchirer », a souligné Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes (ex-EELV). Olivier Faure, premier secrétaire du PS, souhaitait également aboutir à un accord, lundi. Les insoumis, tout en se disant prêts à des concessions, exigeaient, eux, de la « clarté » pour mobiliser et souhaitaient que le programme de la Nupes serve de base à l'entente électorale, de peur qu'il ne soit influencé par le bon score de Raphaël Glucksmann, qui portait les couleurs du PS.

la cgt dénonce « les calculs » du président

La préoccupation d'un programme identifié pour mobiliser est partagée à gauche. Pour faire le plein dans les urnes, « il faut dire aux Français demain ce qui peut changer le 7 juillet », indiquait dimanche Fabien Roussel. Lundi, Philippe Brun, député socialiste de l'Eure qui avait battu de justesse le RN en 2022, avec 348 voix d'avance, souhaitait sur LCP un « programme clair » autour d'une « cinquantaine de mesures » pour les « trois prochaines années ».

Dans l'électorat de gauche, la volonté de faire barrage à l'extrême droite est forte. Dès dimanche, des centaines de jeunes se sont réunis place de la République à Paris. Une pétition pour l'union affichait déjà 60 000 signatures lundi. Et sur les réseaux sociaux, le mot d'ordre de « Front populaire » a fait florès.

La CGT a pour sa part publié un communiqué accusant « le président de la République » de jouer « encore une fois avec le feu, en faisant primer de petits calculs politiciens ». La centrale invite elle aussi à un « Front populaire », jugeant que « l'unité de la gauche est indispensable », et demande des mesures fortes « pour augmenter les salaires et pensions ». La Ligue des droits de l'homme s'inquiète de « l'éventualité d'une majorité d'extrême droite » et invite les organisations progressistes à « mettre l'ensemble de leurs divergences sur le côté ». Elle s'engage à travailler « avec toutes les forces syndicales et associatives qui partagent » l'objectif d'un front commun « face à l'adversité ».

une marge de progression à gauche

C'est un nouveau type d'union de la gauche qui se profilait sur ces bases au lendemain du scrutin avec, comme en 1936, l'implication d'organisations associatives et syndicales. De quoi constituer une forme de garantie contre une dérive sociale-libérale telle qu'on l'a connue lors de la présidence de François Hollande ? L'élection européenne a montré que la gauche, si elle fait le plein, a une marge de progression par rapport aux dernières législatives. Dimanche, le total des voix de gauche était de près de 1,5 million de voix supérieur à celui de juin 2022.

Au-delà des 30 juin et 7 juillet, la gauche aura fort à faire dans les années à venir pour reconquérir une partie de sa base sociologique, passée à l'extrême droite. Les sondages sortie des urnes indiquaient une prédominance du RN dans le monde du travail : 40 % des employés et 54 % des ouvriers ayant voté ont glissé un bulletin Jordan Bardella. L'abstention dans ces catégories reste élevée (58 %). Dans des régions telles que les Hauts-de-France, où le parti de Marine Le Pen obtient 42 % des suffrages, le total des voix de gauche n'est guère que de 24 % et aucune liste ne dépasse la barre des 10 %. Un travail de longue haleine attend la gauche.

Libération
Thursday, June 13, 2024 851 mots, p. 14

AUTRE

La gauche s'accorde sur les circonscriptions

Charlotte Belaïch et Sacha Nelken

Au troisième jour des tractations, les négociateurs du nouveau Front populaire ont réussi à s'entendre sur la répartition du nombre de candidats entre partis et continuent de négocier sur un programme commun.

L'

union de la gauche avance. Après trois jours de négociations, les gauches réunies sous la bannière du «nouveau Front populaire» ont réussi à trouver un accord de répartition des circonscriptions en vue des législatives anticipées provoquées par la dissolution de l'Assemblée nationale par Emmanuel Macron.

«Préservation des sortants» Contrairement à ce qu'a affirmé le chef de l'Etat en conférence de presse, mercredi, La France insoumise (LFI) n'obtient pas 300 mais 229 circonscriptions, le PS 175, les écolos 92 et le PCF 50. Du haut de leurs 14 % aux européennes, avec Raphaël Glucksmann, les socialistes ont obtenu le rééquilibrage qu'ils demandaient. Il y a deux ans, après le résultat d'Anne Hidalgo à la présidentielle (1,7%), ils n'avaient pu présenter que 70 candidats. «On a un nouveau rapport de force à gauche», se félicite un cadre du parti à la rose. Restait encore, mercredi, à éplucher la carte électorale pour choilégislatives sir le meilleur prétendant, selon son étiquette politique, dans chaque territoire. En 2022, beaucoup de socialistes avaient déploré les choix opérés à l'aune du score de Mélenchon à la présidentielle (22 %), avec des insoumis placés dans des circonscriptions jugées imprenables pour la gauche radicale. Le PS devrait notamment récupérer des candidats à Paris, où la liste de Raphaël Glucksmann est arrivée en tête. Emmanuel Grégoire, premier adjoint et potentiel successeur d'Anne Hidalgo, a déjà annoncé sa candidature dans la 7e circonscription, gagnée par le macroniste Clément Beaune en 2022.

Dans un message interne, consulté par Libé, les négociateurs socialistes Pierre Jouvet et

Sébastien Vincini ont précisé que «le principe de préservation des sortants» avait été retenu. «Même si certains cas particuliers continuent de nous poser problème», poursuivent-ils, en référence, notamment, au cas du député LFI Adrien Quatennens, condamné pour violences conjugales. Les émissaires ont également affirmé que le PS est «à l'équilibre des circonscriptions avec LFI sur les circos non sortantes». Puis ajoutent: «Par ailleurs, notons que le PC, le PS et EELV pèsent désormais plus que LFI dans la répartition globale des circonscriptions.» «LFI reste la première force avec le volume le plus important», rappelle de son côté le député insoumis Paul Vannier, en charge des accords électoraux.

En parallèle, les partenaires poursuivaient les négociations programmatiques au siège des

Ecolos. Contrairement au souhait des insoumis, la gauche ne repart pas en campagne avec les 600 propositions de la Nupes. Alors que certains plaidaient pour une liste de 10 propositions phares, les négociateurs ont abouti à un contrat de gouvernement d'une centaine de mesures. Un programme chronologique avec des décisions immédiates pour les quinze premiers jours au pouvoir, des promesses à moyen terme, sur les services publics notamment, et dans un dernier temps, des réformes structurelles. «Après débats, on a voulu montrer avec ce document plus fouillé qu'on n'était pas là pour témoigner mais pour gagner», raconte un négociateur.

Rassemblement de soutien Sur le social ou la justice fiscale, les négociations se sont déroulées sans heurts. Les discussions se sont en revanche tendues sur l'Ukraine et l'antisémitisme. Des sujets sur lesquels Glucksmann et les insoumis se sont affrontés pendant la campagne européenne. Selon les informations de Libé, les émissaires de Place publique, le petit parti de l'eurodéputé, sont arrivés au siège des écolos en demandant des clarifications sur l'antisémitisme. «Les insoumis sont plutôt ouverts depuis le début des négociations mais ça les a braqués, raconte un socialiste. On est en appui de Place publique sur le fond, mais on ne peut pas régler nos comptes maintenant, alors que l'extrême droite risque d'arriver au pouvoir.» Mercredi, les derniers points de crispations devaient être abordés en présence des chefs de parti. Le sujet du nucléaire, qui divise la gauche, a, lui, été remis à plus tard. «Pour certains choix, on recourt au peuple», explique-t-on.

Dans l'après-midi, l'annonce du 20 Heures de Jean-Luc Mélenchon a provoqué une certaine crispation parmi les négociateurs par peur qu'une sortie puisse mettre à mal le processus. Finalement, face à Anne-Sophie Lapix, le tribun s'est montré rassembleur, se disant seulement «capable» d'être Premier ministre si c'était le choix du plus grand nombre. Plus tôt dans la journée, les chefs de partis s'étaient réunis dans les locaux du PCF, pour préparer le «déploiement de la campagne». Selon les informations de Libé, un rassemblement en soutien au Front populaire aura lieu le 17 juin, à 19 heures, à Montreuil. Le rendez-vous, qui devait initialement avoir lieu le 19, était préparé depuis des mois par la gauche unitaire, qui voulait lancer une dynamique commune vers 2027, juste après les européennes. Dans la foulée d'un appel de l'économiste Julia Cagé, un texte des maires de gauche, écrit sous la houlette de la socialiste Johanna Rolland (Nantes), de l'écolo Eric Piolle (Grenoble) et du communiste Patrice Bessac (Montreuil), devait être publié pour aboutir à ce rassemblement, dans lequel se seraient aussi retrouvés des insoumis en rupture avec leur direction. La dissolution, entre-temps, a tout bouleversé.

Le Monde
Élections législatives, Thursday, June 13, 2024 1137 mots, p. 4
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12 juin 2024 - Le Monde (site web)

Union des gauches : les hésitations socialistes

Le conseil national du PS souhaite des réponses, en particulier sur la répartition des circonscriptions, pour avaliser l’accord signé lundi

Sandrine Cassini et Laurent Telo

Les mines sont graves, les sourires fugaces. Il est entre 19 heures et 20 heures, ce mardi 11 juin, quand une cohorte inhabituelle de cadres socialistes arrive au siège du Parti socialiste (PS) à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). Le premier secrétaire du parti, Olivier Faure, est déjà dans les locaux. Le président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel, les ex-députés de l’Essonne Jérôme Guedj et des Landes Boris Vallaud, François Kalfon, fraîchement élu eurodéputé, la sénatrice du Val-de-Marne Laurence Rossignol, et son collègue du Nord Patrick Kanner, ou encore le maire de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol, lui emboîtent le pas.

Au menu, un conseil national – le « parlement » du parti – censé débattre de l’accord signé lundi par les partis de gauche en vue de la constitution d’un « front populaire » aux élections législatives anticipées du 30 juin et du 7 juillet. Dans la salle pleine à craquer, les socialistes échangent pendant quatre heures. Pour finalement n’aboutir à aucun vote, tant la question est délicate.

Quand Olivier Faure prend la parole, il s’agit de convaincre de repartir avec les « insoumis », après « la campagne, parfois brutale, des européennes ».Et les fractures creusées par le conflit au Proche-Orient, qui avaient abouti à l’implosion de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes). « Je sais les traces que ça a laissé en chacun de nous », dit-il, avant d’enjoindre à chacun de faire un effort pour aider « les millions d’hommes, de femmes et d’enfants dans ce pays qui tremblent » devant le danger de l’extrême droite.

Mais, à Ivry-Sur-Seine, symptôme de la sensibilité de l’accord, l’heure n’était pas à donner un blanc-seing à Olivier Faure. D’autant plus que trois questions majeures n’ont pas encore été tranchées entre les différents partis de gauche : le programme, la répartition des circonscriptions et le nom du premier ministre que la coalition pourrait envoyer à Matignon en cas de victoire.

Le matin même, les travaux censés concrétiser ce « front populaire » avaient commencé entre le PS, les Verts, le Parti communiste français (PCF), La France insoumise (LFI) et Place publique, le parti de Raphaël Glucksmann, la tête de liste arrivée en tête de la gauche aux européennes, à 13,8 %. Au siège d’Europe Ecologie-Les Verts, à Paris, où la gauche avait entériné lundi le principe de la nouvelle coalition, une équipe planche sur l’accord programmatique. A la manœuvre, Boris Vallaud, les anciens députés LFI du Val-de-Marne Clémence Guetté et de Haute-Garonne Hadrien Clouet ou encore le sénateur écologiste de Paris Yannick Jadot. Raphaël Glucksmann tente de peser de tout son poids dans la discussion. Il a chargé son plus proche conseiller, Pierre-Natnaël Bussière, de s’assurer que « l’aide indéfectible à l’Ukraine »,son principal combat, figure bien dans le document final, alors que la question est sensible pour LFI et le PCF qui le traitent de « va-t-en-guerre ».

Proposition « énorme »

Encore plus délicate, la question des circonscriptions est traitée au QG de campagne du PS et de Place publique, à Paris, où d’autres délégations font tourner les tableurs Excel. Parmi les négociateurs, le socialiste Pierre Jouvet, qui vient d’être élu eurodéputé, et l’ex-député LFI du Val-d’Oise Paul Vannier. Le duo avait déjà négocié l’accord de la Nupes. La journée est consacrée à évaluer combien chaque parti doit obtenir d’investitures. Quand le conseil national du PS commence, la répartition des circonscriptions et l’identité des candidats n’ont pas encore été abordées. Olivier Faure est revenu sur la « provocation insupportable » des « insoumis », en début de matinée, qui a abouti à une première suspension des travaux. Pour entamer le débat, les « insoumis » proposent « royalement 24 circonscriptions supplémentaires », en plus des 70 accordées lors de l’accord de la Nupes, quand la socialiste Anne Hidalgo avait obtenu 1,7 % des voix à la présidentielle. Les socialistes claquent la porte. Quand ils reviennent, la proposition sur la table est « énorme », relate M. Faure, sans cependant donner de chiffre. « Les négociations avancent bien », ajoute-t-il devant les socialistes.

La question est inflammable. Dans certains territoires, les militants sont très réservés. A l’image de Kamel Chibli, vice-président socialiste de la région Occitanie. « L’union de la gauche est nécessaire : la seule question, c’est la bannière LFI, est-ce qu’elle fonctionne ou pas ? »,s’interroge-t-il.

A Paris, la maire, Anne Hidalgo, qui pourfend depuis deux ans le « populisme de gauche » de Jean-Luc Mélenchon, veut refuser l’alliance et investir des candidats socialistes dans toutes les circonscriptions de la capitale, même face à un « insoumis », faisant fi de l’accord électoral en gestation. Alors même que LFI est arrivé en tête dans les 19e et 20e arrondissements parisiens. La maire de la capitale était massivement suivie dans sa tentation hégémonique, lors d’une réunion, lundi après-midi, réunissant les élus socialistes parisiens, qui se félicitaient des résultats aux élections européennes (Paris est le seul département à avoir placé le candidat PS en tête). D’autant plus que le PS parisien n’a plus de députés depuis les dernières élections législatives. Et ne veut pas laisser le champ libre à des élus qui lui posent problème, comme les « insoumises » Danièle Simonnet, Sophia Chikirou ou Danièle Obono. « Je n’ai pas oublié ses positions sur le Hamas », enfonce Nicolas Mayer-Rossignol, qui soutient la démarche de l’édile parisienne. Cette dernière a suggéré aux communistes parisiens de monter des listes communes face à LFI. Le PCF a refusé. Pour l’instant, Anne Hidalgo est donc seule dans le rapport de force. Une voie de discussion se profile : récupérer quelques investitures dans des circonscriptions gagnables pour le PS, comme Paris-Centre.

Autre sujet de discorde, M. Mayer-Rossignol n’a pas non plus envie de faire campagne pour l’« insoumis » Adrien Quatennens, condamné pour violences conjugales. Mais les « insoumis » mettent la pression sur les socialistes. Ils ont fait remarquer à M. Faure que dans sa circonscription du Val-de-Marne, LFI était arrivé en tête.

L’épineuse question du premier ministre qu’enverrait la gauche si elle gagnait les élections n’est pas encore sur la table. Proposé par Raphaël Glucksmann, Laurent Berger a les faveurs du courant de Nicolas Mayer-Rossignol, même si l’ex-patron de la CFDT n’a pas encore répondu à l’invitation de l’eurodéputé de Place publique. En revanche, l’ex-député LFI de la Somme François Ruffin, qui a la paternité de ce « front populaire » n’incarne pas, selon le maire de Rouen, « la centralité à gauche » issue de l’élection européenne. Inversement, aux yeux de certains « insoumis », Berger est « trop à droite ». Autant de questions auxquelles les socialistes ont demandé des réponses avant de se prononcer. Le verdict est attendu vendredi soir.

Le Figaro, no. 24822
Le Figaro, Thursday, June 13, 2024 527 mots, p. 7

Politique

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12 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Maréchal exclue de Reconquête après avoir désavoué Zemmour sur la stratégie

Timsit, John

Après l'explosion des Républicains, celle de Reconquête. Au terme d'une nouvelle journée émaillée de tensions, Éric Zemmour a exclu mercredi soir Marion Maréchal de Reconquête. Se disant « ecoeuré et blessé » sur BFMTV, il a fustigé le comportement de son ancienne tête de liste aux européennes, qui a battu « le record du monde de la trahison ».Une sanction qui trouve ses origines dans le coup de théatre organisé mercredi après-midi.

Après l'échec des négociations entre Marion Maréchal et le RN en vue des législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet prochains, l'eurodéputée zemmouriste est publiquement montée au créneau. Dans une conférence de presse tenue mercredi à la hâte devant l'Assemblée nationale, l'ex-députée FN de Vaucluse n'a pas mâché ses mots contre les choix de celui dont elle a fait son champion lors de la présidentielle de 2022. Aux côtés de ses collègues Guillaume Peltier et Nicolas Bay, ainsi que de la conservatrice Laurence Trochu, la nièce de Marine Le Pen s'est désolidarisé d'Éric Zemmour. Et elle a appelé les quelque 1,35 million d'électeurs qui ont voté pour elle aux européennes à soutenir les candidats de la récente « alliance » entre Éric Ciotti et le Rassemblement national, qui a placé Les Républicains au bord de l'implosion. Jusqu'à aboutir à l'exclusion du patron du parti, renversé par les ténors de son camp. « Nous ne pouvons pas passer à côté de cette union» , a justifié Marion Maréchal, entourée d'une nuée de caméras.

«Depuis maintenant 48heures, j'ai tout tenté pour permettre aux électeurs d'être représentés. (Mais) Éric Zemmour a décidé de présenter le maximum de candidats contre cette coalition»et cette «espérance » , a-t-elle déploré. «C'est une triple faute» qui, dit-elle, perpétue cette «énième division des droites»et entraîne ce faisant le «risque de faire gagner des députés macronistes et d'extrême gauche » dans trois semaines . «Nous ne pouvons pas passer à côté de cette opportunité inédite » , a-t-elle poursuivi, croyant dans les chances du « bloc national » d'imposer une cohabitation à Emmanuel Macron. La rupture étant consommée avec Éric Zemmour, Marion Maréchal a exhorté ses soutiens à choisir l' «intérêt de la France plutôt que celui des partis.»Une main tendue aussitôt applaudie par Jordan Bardella. Sur le réseau social X, le président du RN a salué «une déclaration responsable qui va dans le sens d'une dynamique patriote pour gagner et pour agir demain.»

Mardi, la nationaliste avait déjà déploré la fin de non-recevoir que lui avait adressé le RN en mettant fin aux discussions entamées la veille. «Malgré mes tentatives de négociation, le regrettable argument qui m'a été avancé (est) qu'ils ne souhaitent aucune association directe ou indirecte avec Éric Zemmour», s'était-elle lamentée, alors que sa rencontre avec Marine Le Pen et Jordan Bardella lui avait paru plutôt encourageante.

Quelques heures plus tard, Éric Zemmour avait semblé voler à son secours, en appelant sur CNews à un immense, un grand, un magnifique rassemblement de nos trois partis pour que nous puissions gagner ces élections législatives. Quitte à accepter de mettre son « ego » et son « orgueil » de côté, en renonçant à se présenter lui-même aux législatives. T. J.

Le Figaro, no. 24822
Le Figaro et vous, Thursday, June 13, 2024 1129 mots, p. 42

der ; Portrait

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12 juin 2024 - Le Figaro (site web)

JOSÉ MANRUBIA, LE TORERO QUI NE VOULAIT PLUS TUER LES TAUREAUX

L'ANCIEN MATADOR ARLÉSIEN SOUHAITE CRÉER UNE CORRIDA ÉTHIQUE DANS LAQUELLE L'ANIMAL NE SERAIT PAS MIS À MORT. LE PETIT MONDE DE LA TAUROMACHIE S'ÉTOUFFE.

Reynaud, Stéphane

Dans la corrida éthique telle qu'il l'imagine, nul torero triomphant ne coupera plus ni les oreilles ni la queue de l'animal. Un changement radical. « Pourquoi tuer le taureau ? Pourquoi le blesser ? Je suis animé par l'amour de cette bête. Mon objectif est de créer de l'art avec l'animal. Mais, pour que ce soit de l'art, il ne faut pas que l'objectif final soit l'estocade. »

La question l'obsède. Il sait que « tuer l'animal qui représente la force brute de la nature, la mort, est une quête d'immortalité présente dans l'inconscient de tous les toreros ».

Il reconnaît ne pas avoir été lui-même le meilleur au moment de porter le coup fatal : « J'ai mis beaucoup d'années à accepter le fait qu'il fallait faire mourir le taureau. Pour moi, cela a toujours été le plus difficile. Mais une grande faena(le troisième acte de la corrida, NDLR) suivie d'une mise à mort ratée est un échec. J'ai fini par me dire : « Si tu veux être torero, il faut les tuer le mieux possible. » »

Il a mis un terme à sa carrière de torero à 39 ans. Dans la foulée il s'est allongé sur le divan. « Le psychanalyste m'a dit : « Vous êtes allé au bout de votre rêve, mais vous n'avez pas su en créer un autre. J'ai mis vingt ans à intégrer cela. » »

Aujourd'hui, avec l'artiste Alexandre Gurita et l'historien de l'art Éric Monsinjon, il rêve d'une corrida « à l'issue de laquelle le taureau serait ramené dans le pré », qui « emprunterait certains codes à la tauromachie, mais en écrivant une nouvelle dramaturgie. Comme je supprime la mise à mort, il ne reste plus que le spectacle, la chorégraphie entre l'animal et l'homme, sans autre but que l'émotion qui en ressort. »

La « corrida ética » , il l'a écrite, codifiée : elle se déroule toujours dans une arène. Quatre taureaux - au lieu de six - se succèdent. Le travail à la cape prend plus d'importance. Les picadores à cheval et les banderilleros sont remplacés par des écarteurs et des recortadores, ces athlètes qui sautent par-dessus les taureaux dans les ferias de village. « Aujourd'hui, de toute manière, les taureaux sont plus faibles. Et le recours aux pics et aux banderilles pour affaiblir l'animal n'est plus utile. » Le travail à la muleta est conservé. Il imagine aussi une intervention de « doma vaquera » , une séquence de dressage, entre le deuxième et le troisième temps.

« C'est une démarche pour l'animal, que l'on veut préserver, mais aussi pour l'homme, qui ne doit pas être blessé. » Le costume du torero va lui aussi être revu «pour être moins contraignant »que l'actuel, qui trouve son origine dans l'habit des aristocrates du XVIIIe. La musique des bandas, les fanfares, devrait s'effacer au profit de la musique classique et du flamenco.

C'est peu dire que les idées « rupturistes » de José Manrubia irritent les puristes. « Dans le milieu taurin, tout le monde est contre nous. On me dit : « Ce qu'Aymeric Caron (député antispéciste qui a voulu faire voter une loi interdisant la corrida) n'est pas parvenu à faire, toi, tu vas y parvenir. » » J'en ai parlé à trente-deux toreros au syndicat des toreros français et ils étaient tous contre. Les vieux toreros ne veulent pas voir ni accepter l'évolution du monde. Les jeunes n'osent pas s'opposer aux anciens. De leur côté, les antispécistes demeurent contre nous, car l'animal continue d'être exploité. »

Manrubia va présenter son projet le 12 juin, à Paris. Il fourbit ses armes. « La corrida « ética » va maintenir l'économie des élevages. Cela ne va pas entraîner la fin de la corrida, mais la survie de ce spectacle » ,répète-t-il. Où la première édition aura-t-elle lieu ? « Nous pourrions l'organiser à Nîmes, à Arles, à Mexico, ou dans les arènes de Lutèce, à Paris.» L'événement est envisagé l'année prochaine.

José Manrubia est né en 1965 à Barcelone de parents espagnols installés à Arles. « Ils venaient de la région très pauvre d'Almeria. Comme 2 millions d'Andalous, dans les années 1960, ils ont émigré. Ils voulaient absolument que je naisse en Espagne. Mon père a emmené ma mère en Catalogne pour accoucher. » Il grandit à Arles, apprend la corrida aux côtés d'un père qui a lui-même été torero « à une époque où des milliers de jeunes Espagnols voulaient faire cela, car c'était l'unique possibilité d'ascension sociale » : « Il m'a suivi pendant toute ma carrière. Il m'a soutenu, même si je ne l'écoutais pas trop. Ma mère, de son côté, n'a jamais voulu assister à une de mes corridas. »

Il reste longtemps novillero. Il s'apprête à passer l'alternative en 1987 quand un taureau le renverse. « J'étais très proche de la barrière, j'ai voulu sauter par-dessus, mais l'animal m'a touché à la cuisse et en tombant je me suis gravement blessé. J'ai mis trois ans pour retrouver l'usage normal de mon bras et deux fois plus de temps pour retrouver mon niveau. Durant cette période, je suis parti à l'aventure au Mexique, à Mexico, à Aguascalientes, à Puerto Vallarta, à San Luis Potosi... » José Manrubia s'imprègne de la culture du Nouveau Monde, parle d'Hernan Cortés ou de Porfirio Diaz comme s'il les avait croisés la veille. Je suis le 25e torero français et le premier à avoir reçu l'alternative - en quelque sorte le doctorat de tauromachie -, au Mexique. »

Il rentre en France « par erreur, à l'occasion d'une corrida aux arènes d'Arles, qui devait avoir lieu avec des taureaux mexicains, qui, à la suite d'un imbroglio administratif, ne sont jamais arrivés. » Après une dernière série de corridas en France, il met un terme à sa carrière de torero en 2001. Valérie Gomez, en charge de la communication des arènes d'Arles, le sachant aussi peintre, lui propose de réaliser l'affiche de la feria. Il accepte, en profite pour monter sa première exposition ; la presse le remarque. « Ma nouvelle carrière de plasticien a commencé ainsi. » Il vit près du pont Van-Gogh, à Arles, « la ville ou le ratio entre le nombre d'habitants et le nombre de taureaux est le plus élevé au monde. C'est aussi la ville la plus espagnole. »

Il est le père de trois enfants de 30, 22 et 16 ans. La cadette est passionnée de tauromachie. Il est divorcé, sa compagne actuelle est dingue de flamenco. Il est lui-même la clé de voûte de Flamenca, le festival de flamenco d'Arles, dont la septième édition aura lieu du 29 juillet au 15 août prochains. «J'ai écrit un nouveau spectacle, intitulé « Ocho cuadros » , qui présente huit tableaux correspondant aux huit styles de flamenco. Le spectacle sera cosigné par le chorégraphe Kinsun Chan. » José Manrubia est avant tout l'ambassadeur d'une culture sudiste, vivante et contemporaine.

La Croix, no. 42943
Événement, Thursday, June 13, 2024 123 mots, p. 5

Éric Ciotti conteste son exclusion des Républicains

«Je suis et reste le président de notre formation politique, élu par les adhérents !», a réagi le député des Alpes-Maritimes, après avoir été exclu mercredi de LR à l’unanimité d’un bureau politique auquel il n’a pas participé. Dès lors, deux partis Les Républicains vivent leur vie politique en parallèle. Un LR « canal Ciotti » autour du président élu en décembre 2022 et d’une poignée de fidèles, qui négocie une alliance avec le Rassemblement national. Un LR « canal historique », réunissant la quasi-totalité des dirigeants et parlementaires fidèles à la ligne « ni macronisme ni lepénisme », dont la direction a été confiée à Annie Genevard et François-Xavier Bellamy.

sur la-croix.comUn article détaillé

Le Monde
Thursday, June 13, 2024 601 mots, p. 30
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12 juin 2024 - Le Monde (site web)

La faute d’Éric Ciotti

Entre la droite et l’extrême droite, la digue ne tenait plus ces derniers temps que par quelques pierres. Mardi 11 juin, le président du parti Les Républicains (LR), Eric Ciotti, a donné l’ultime coup de boutoir en revendiquant sur TF1 une « alliance avec le Rassemblement national » et en souhaitant que « tous les députés LR sortants s’allient » avec ce parti « pour préserver un groupe puissant à l’Assemblée nationale ».

Ce n’est certes pas la première fois qu’un élu de droite en perdition dans sa circonscription cherche à sauver son siège en reniant les principes qu’il affichait et les professions de foi qu’il déclinait. Mais le député des Alpes-Maritimes n’est pas n’importe quel élu. Il est l’héritier du parti gaulliste dont jusqu’à présent tous les présidents avaient eu à cœur de maintenir le cordon sanitaire face au Rassemblement national (RN), parce que ce parti a fondé sa doctrine sur la préférence nationale, le rejet de l’étranger, menaçant par là même le principe de fraternité.

Dans le contexte actuel de ressentiment et de tensions, la transgression accomplie s’apparente à une dangereuse reddition. « L’extrémisme est un poison », avait tenu à rappeler Jacques Chirac en quittant l’Elysée, sept ans après le choc du 21 avril 2002, qui avait vu la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle.

Tenue secrète jusqu’au dernier moment, la proclamation d’Eric Ciotti ouvre la brèche que guettait Marine Le Pen pour faire exploser LR, vassaliser une partie de ses élus et en finir avec ce qui fut le grand parti de la droite républicaine. Certes, de nombreux responsables de LR ont manifesté leur indignation, à l’instar du président du Sénat, Gérard Larcher, du président des sénateurs LR, Bruno Retailleau, de l’ancien commissaire européen Michel Barnier ou du président de la région Auvergne-Rhone-Alpes, Laurent Wauquiez. Mais la pression exercée n’a pas empêché le président de LR de s’accrocher à son poste pour poursuivre ses basses œuvres. Le pourrissement est tel que Xavier Bertrand, le patron de la région des Hauts-de-France, fermement opposé à toute alliance, a réclamé un vote des militants pour tenter de clarifier la situation.

L’acte déshonorant du 11 juin n’avait rien d’une fatalité. Réduite à la portion congrue depuis 2017, la droite républicaine avait depuis deux ans l’occasion de se muscler parce que, en situation de majorité relative, Emmanuel Macron avait besoin d’elle pour faire passer la réforme des retraites, la loi sur l’immigration ou les économies budgétaires. Elle a refusé de jouer le rôle de groupe charnière, voire de partenaire, victime de ses divisions, de son anti-macronisme viscéral et de la lente dérive de sa doctrine : à partir de 2010, ses responsables Nicolas Sarkozy, François Fillon, Laurent Wauquiez, Eric Ciotti, ont survalorisé les thèmes de l’immigration, de la sécurité et de l’identité nationale qui servent de carburant au RN. Plus récemment, le positionnement européen et la ligne économique de LR ont fortement perdu en lisibilité, augmentant encore sa vulnérabilité.

Cette rupture, si elle se concrétise dans les prochains jours, va avoir un impact important sur le paysage politique. Par-delà ses divergences, la gauche y trouvera un puissant levier d’union et de mobilisation. Pris en tenaille entre deux blocs, le centre risque de rétrécir, s’il ne parvient pas à trouver la parade. En libérant les démons de la droite, la dissolution de l’Assemblée nationale a ouvert une bataille dont on ne mesure pas encore tous les enjeux.

Le Figaro, no. 24822
Le Figaro, Thursday, June 13, 2024 884 mots, p. 4

Politique

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12 juin 2024 - Le Figaro (site web)

« Front populaire » : LFI fait de la place au PS

Sans inverser le rapport de force avec les Insoumis, les socialistes ont toutefois réussi à capitaliser sur leur bon score aux européennes et à obtenir une centaine de circonscriptions de plus que lors de l'accord de la Nupes en 2022.

Lepelletier, Pierre

Les responsables de gauche n'en reviennent pas eux-mêmes. Les voilà, de nouveau, autour d'une même table, pour négocier des investitures, circonscription par circonscription, dans le cadre d'une alliance sous la bannière du « Front populaire ». Ce, alors que les deux petites années qui se sont écoulées depuis les longues nuits de bataille qui avaient accouché de la Nupes, en 2022, paraissaient une éternité. À l'époque, l'accord scellé dans la foulée de la présidentielle avait été présenté comme historique... Avant d'exploser en vol quelques mois plus tard, sur fond de divergences sur les questions internationales, notamment la guerre à Gaza. Contrairement aux législatives de 2022, l'objectif n'est plus, cette fois, de sauver un maximum de sièges, mais plutôt de bâtir une alternative crédible pour empêcher le RN d'être majoritaire à l'Assemblée, et donc en mesure d'imposer une cohabitation à Emmanuel Macron.

Mercredi, les négociations ont donc continué, mais elles ont déménagé du siège des Écologistes, où elles avaient été entamées, pour se poursuivre dans celui du Parti communiste, place du Colonel-Fabien. C'est déjà dans cette immense enceinte de béton, aux allures de vaisseau spatial, qu'avait été finalisé le « programme commun » entre socialistes et communistes en 1972. Si la gauche veut croire que l'enjeu d'aujourd'hui serait plus important encore qu'il ne l'était il y a cinquante ans, il n'est pas question pour autant de céder à l'urgence et de signer n'importe quel papier. Socialistes, écologistes et communistes ne veulent surtout pas revivre «l'alignement» forcé de 2022 derrière Jean-Luc Mélenchon, qui avait tué le match en s'imposant comme le troisième homme de la présidentielle.

Il n'empêche, les adversaires de cette nouvelle union y voient malgré tout un nouveau tour de passe-passe de l'Insoumis en chef pour reprendre la main, alors que certains à gauche espéraient le «cornériser» dès le lendemain des européennes. Même Emmanuel Macron a acté lors de sa conférence de presse que son adversaire était, «par définition» , le candidat caché au poste de premier ministre de cette «alliance même pas baroque, mais indécente». Invité du « 20H » de France 2 mercredi, Jean-Luc Mélenchon ne l'a pas totalement démenti, en déclarant qu'il se sentait « capable » d'être premier ministre. Mais pour « proposer » et non « imposer » sa candidature à Matignon, le septuagénaire a renvoyé le choix du premier-ministrable du Front populaire à l'après législatives.

Des « cas particuliers »

Pour contrer toute idée d'une hégémonie mélenchoniste renouvelée, les socialistes ont en attendant fait fuiter dans la journée les nouveaux équilibres de répartition des circonscriptions. Selon les troupes d'Olivier Faure, le rapport de force a été réajusté sur la base des résultats des européennes, obligeant les LFI à faire davantage de place au PS. Tout en restant majoritaires puisque le principe de protection des députés sortants a été acté dans le même temps. De fait, les Insoumis conservent 229 circonscriptions contre 328 en juin 2022, les socialistes en gagnent une centaine à 175 contre 70, les Verts reculent de 110 à 92, et les communistes restent à 50. «Notons que, (en cumulé) le PC, le PS et EELV pèsent désormais plus que LFI dans la répartition globale des circonscriptions», préfèrent souligner Pierre Jouvet et Sébastien Vincini, les deux négociateurs en chef des socialistes, dans un courrier adressé aux adhérents.

La volumétrie globale ayant été tranchée, reste désormais la question de la répartition locale de toutes ces investitures sur les territoires. Avec toujours un même enjeu : quel candidat est le mieux placé pour battre le Rassemblement national ? En parallèle, quelques «cas particuliers» continuaient également de poser «problème» ,et en particulier celui d'Adrien Quatennens, dans la 1re circonscription du Nord. L'Insoumis, très proche de Jean-Luc Mélenchon, avait reconnu avoir donné «une gifle» à son ex-épouse, en septembre 2022. Malgré sa condamnation judiciaire, le député avait pu réintégrer le groupe LFI après une suspension provisoire, suscitant l'indignation du reste de la gauche.

Mais depuis l'accord de la Nupes, les négociateurs ont désormais assez de bouteille pour savoir que les débats autour d'une seule circonscription pouvaient s'enliser pendant des heures et des heures. Or, l'horloge tourne puisque toutes les candidatures doivent être déposées d'ici à dimanche au plus tard. «Il y a des discussions mais il ne faut pas s'attarder sur une circo largement acquise à la gauche. L'urgence, c'est de savoir comment battre les candidats RN sur leurs terres», rappelle une cadre PS qui se prépare à l'annonce «désagréable»du maintien d'Adrien Quatennens.

Les discussions devaient se prolonger toute la nuit de mercredi à jeudi pour finaliser aussi les compromis sur le plan programmatique. Un débat loin d'être évident tant les divergences ont été frappantes lors de la campagne des européennes. Au point que socialistes et Insoumis semblaient ne plus parler la même langue. «Il n'y aura aucune concession sur nos valeurs», ont prévenu les socialistes mercredi. P.L.

Le Monde
Élections législatives, Thursday, June 13, 2024 688 mots, p. 5

S’il démissionnait, Macron pourrait-il encore se représenter ?

La dissolution de l’Assemblée a ouvert nombre de débats juridiques, dont celui sur la possibilité d’un nouveau mandat pour le chef de l’Etat

Abel Mestre

L’incertitude de la situation politique engendre des interrogations juridiques. Si, après les élections législatives des 30 juin et 7 juillet, la situation parlementaire restait bloquée, avec une majorité introuvable, Emmanuel Macron n’aurait qu’une ultime carte à jouer : celle de la démission. Certes, le chef de l’Etat a écarté cette hypothèse, mardi 11 juin. Mais que se passerait-il s’il changeait d’avis ? Pourrait-il briguer un troisième mandat ? Rien n’est moins sûr.

L’article 6 de la Constitution dispose que « le président de la République est élu pour cinq ans au suffrage universel direct. Nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs ». Reste à savoir ce qu’il faut comprendre par « deux mandats consécutifs ». Sont-ce des mandats complets ? Si l’on se reporte aux travaux de 2008, la réponse paraît, assez claire. Le rapport parlementaire sur cette révision constitutionnelle indique que « dix ans constituent un horizon admis comme assez long dans nombre de démocraties. Ce temps est suffisamment long pour permettre de conduire un programme politique très ambitieux ».

Et, un peu plus loin, le rapporteur, Jean-Luc Warsmann, alors député de droite des Ardennes note : « Il convient de ne pas négliger l’inéluctable usure du pouvoir qui peut affecter à terme la capacité d’action du pouvoir exécutif. Ainsi, en limitant à deux le nombre de mandats successifs, le constituant répondrait à la fois à un impératif d’efficacité et de rééquilibrage des institutions. En application de la rédaction proposée, juridiquement, un même citoyen pourra effectuer deux mandats consécutifs, puis redevenir président de la République après une interruption. »

Paul Cassia, professeur de droit public à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, estime que l’esprit de la réforme « est d’inciter le président de la République à agir plutôt que de chercher à se maintenir au pouvoir, à chercher une sorte de rénovation démocratique. Or, si dix ans c’est trop, une durée supérieure serait inacceptable ».

« Comme un coup d’Etat »

Mais le casse-tête juridique ne s’arrête pas là. En cas de démission, il y a un intérim exercé par le président du Sénat. Cet intérim pourrait-il compter comme une interruption suffisante entre le deuxième mandat et un éventuel troisième ? « L’esprit de la Constitution est de rendre impossible un troisième mandat de suite. Tout l’enjeu est de savoir si une interprétation large est possible, souligne Charlotte Girard, maîtresse de conférences en droit public à l’université Paris-Nanterre. C’est le Conseil constitutionnel qui sera dans tous les cas l’interprète en dernier recours de cette disposition. »

Le fait de considérer la période d’intérim comme une interruption suffisante entre deux mandats est « une vue de l’esprit »pour Cécile Guérin-Bargues, professeure de droit public à l’université Paris-II Panthéon-Assas. « Il suffirait de démissionner un mois avant la fin du second mandat pour pouvoir se représenter… On ne contourne pas la Constitution comme ça. Cela me semble très risqué, car on pourrait voir cela comme un coup d’Etat », ajoute-t-elle.

Plusieurs juristes rappellent un avis du Conseil d’Etat de 2022 rendant possible la troisième candidature de l’ancien président de Polynésie, Edouard Fritch, alors que le texte prévoit deux mandats de cinq ans complets et successifs au maximum. Ils craignent que cela puisse faire office de précédent autorisant une lecture large de l’article 6 de la Constitution.

Didier Maus, ancien conseiller d’Etat et président émérite de l’Association française de droit constitutionnel, ne le croit pas. « Il y a une vraie différence entre les dispositions applicables en Polynésie et l’article 6 de la Constitution, rappelait-il, fin 2022, dans les colonnes d’ Emile, le magazine de Sciences Po. La Constitution est très nette : pas plus de deux mandats successifs pour le président de la République. La tradition constitutionnelle implique que tout mandat commencé est considéré comme un mandat complet. » Selon M. Maus, pour interpréter différemment, il faudrait une autre rédaction de l’article 6 de la Constitution.

Libération
Thursday, June 13, 2024 1739 mots, p. 24,25

Livres/

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12 juin 2024 - Libération (site web)

En bon et difforme

Par Robert Maggiori

Sans misérabilisme, l'écrivain William Hay analyse avec tact et humour le vécu des infirmes, comme lui, longtemps moqués ou persécutés. Avant-gardiste lors de sa publication au XVIIIe siècle, «De la difformité» est traduit pour la première fois en français.

«C

omme je dois être reconnaissant à Dieu d'être né sur cette île et d'avoir joui des bienfaits du règne de sa Majesté, permettez-moi de ne montrer aucun regret de n'être pas né à Sparte où j'aurais pas plus tôt vu le jour que j'en aurais été aussitôt privé, et jeté comme un objet inutile dans une caverne du Mont Taygète !» Une chance en effet, que d'être venu au monde des siècles après, et à Glyndebourne, dans le

Sussex, plutôt qu'à Lacédémone ! Il n'existe guère de preuve archéologique attestant que dans le gouffre des Apothètes auraient été précipités des enfants de faible constitution ou difformes.

Mais les textes juridiques ou littéraires abondent. «Peut-on vivre avec un corps flétri et ruiné ?» demande Socrate. Réponse de Criton (47e) : «Non, assurément.» Elle est celle que tous les

Grecs, sensibles à l'idéal d'harmonie entre les parties

du corps, de l'âme et de la cité, auraient donnée. Une personne dont les caractéristiques

physiques ne reflètent pas une telle concorde est

dite inférieure, méprisable, sinon responsable de calamités naturelles ou de conflits entre les hommes. Naît-on pied-bot, hydrocéphale, avec un bec-de-lièvre, une arthrogrypose, des mains

syndactyles, une scoliose ou des jambes arquées ? On est un monstre, le signe (sens premier de téras, d'où vient tératologie, science des monstres ou des anomalies congénitales) de la colère des dieux envers les hommes, une malédiction : aussi nains, boiteux, bossus ou estropiés n'ont aucun avantage à vivre et la cité n'a aucun avantage à ce qu'ils vivent. Dans sa Politique (IV, 14, 10, 1 335b), Aristote peut écrire sans ambages que «pour distinguer les enfants qu'il faut abandonner et ceux qu'il faut élever, il conviendra

d'interdire par une loi de prendre jamais soin de ceux qui naîtront difformes». Même à l'époque romaine,

Sénèque tient pour «raisonnable» de couper à la racine les vies handicapées : «On égorge les brebis malades,

de peur qu'elles n'infectent le troupeau ; on étouffe les monstres à leur naissance ; on noie même ses propres enfants trop débiles ou difformes. Ce n'est pas la colère, mais la raison qui veut que d'un corps sain on retranche ce qui ne l'est pas» (De la colère, 1, 15, 2).

En dépit de la diffusion des valeurs prônées par les religions, l'égalité devant Dieu, la miséricorde, la compassion, l'hospitalité ou la mutualité, le handicap sera considéré comme un défaut dégradant, une punition, un «fruit du péché», le stigmate de coupables commerces avec le diable, une forme d'inhumanité, de sorte qu'il semblera longtemps «normal» de moquer ceux et celles qui les portent, de les insulter, enfermer, exhiber en «animaux de cirque», persécuter, éliminer - y compris «en masse», selon l'eugénisme nazi du XXe siècle.

hybride De quelle planète, dès lors, pouvait venir cet Anglais, qui, au milieu du XVIIIe siècle, ose émettre le souhait que «l'humanité soit plus sincère, et plus amicale», à l'égard des individus difformes, et écrire que les «mauvais traitements» qu'on leur inflige «doivent être consi- dérés comme des crimes sérieux» ? A l'époque des Lumières, le regard sur la difformité est certes moins voilé par les croyances sottes et bigotes des temps plus anciens - ignominieuses toutefois, parce que vectrices de féroces discriminations -, mais n'est encore orienté ni par des savoirs médicaux qui, rattachant certaines inca- pacités à des pathologies, s'appliquent à alléger les souffrances qu'elles causent, ni par des théories qui remplacent la notion d'anormalité par celle de diversité et, à terme (seconde moitié du XXe siècle !), rendent nécessaire et juste l'idée qu'aux personnes dés-habiles soient

reconnus des droits inaliénables dans tous les domaines, le travail, la mobilité, l'éducation, le sport En 1754, pourtant, paraît à Londres un petit livre : Deformity : an Essay. Son auteur est William Hay, connu par quelques lettrés pour ses poésies, ses satires, un ouvrage de philosophie morale et un traité de réforme sociale, Remarks on the Laws Relating to the Poor. A l'époque, le titre de l'ouvrage devait certainement faire penser à ces opuscules qui malignement se plaisaient à décrire les «curiosités de la nature» : femmes à

barbe, géants, soeurs siamoises, culs-de-jatte Deformity en est le contraire exact - une sorte de météorite venue du futur, si «anachronique» qu'elle donne à lire ce qu'établiront deux siècles plus tard les théories humanistes du respect de la différence et de la dignité due à toute personne, les philosophies politiques et morales du care ou les disability studies. OEuvre hybride, faite de références littéraires, de notations philosophiques, de souvenirs, d'analyses sociales, Deformity - traduit ici pour la première fois en français - n'est ni une description des malformations ni une étude du «regard», presque toujours malveillant, porté sur elles. De façon alors inédite, la notion de handicap est articulée à celle de l'identité personnelle, dans une combinaison telle que disparaissent sans même qu'on s'en aperçoive toutes les connexions avec les truismes de l'infériorité, de l'inca- pacité, de l'inaptitude - et qu'apparaissent au contraire, aussi naturellement, ses vertus, tant existentielles que sociales et politiques. De la vie de Hay, on ne sait pas grand-chose : orphelin de père et de mère à 5 ans, confié à ses grands-parents, disparus à leur tour, élevé par des tuteurs, il est, adolescent, livré à lui-même, mais parvient néanmoins à étudier au Christ Church College d'Oxford, puis à se former comme avocat et, après deux années de voyage en Europe, à devenir juge de paix dans le Sussex - avant de s'engager auprès des libéraux

anglais, les Whigs, et être élu jusqu'à sa mort (1755) à la Chambre des communes. De belles études, un beau mariage (avec Elizabeth Pelham, apparentée au duc de Newcastle, qui lui donne trois fils), une belle carrière politique. Petits lumignons Mais rien de cela n'était escompté, car, à sa naissance (1695), William hérite d'un corps difforme. Atteint de nanisme, il a également une déformation de la colonne vertébrale qui le fait bossu. Son visage portera les marques disgracieuses de la petite vérole, qui avait déjà considérablement affaibli sa vue. Plus tard, il souffrira de la maladie de l'homme de pierre. Aussi peut-il écrire : «La difformité du corps saute aux yeux, mais les effets qu'elle produit sont connus de peu : l'expérience intime n'est réservée qu'à ceux qui en souffrent, et qui sont souvent peu enclins à la révéler Et je peux avec la même candeur (à la manière de Montaigne) retirer le voile qui couvre mes imperfections, aussi bien

mentales que physiques, et les exposer à nu aux yeux du monde.» Jamais une telle mise à nu n'aura été faite avec un tel tact, une telle élégance, un humour et une ironie si douce. Hay ne se plaint de rien, ne dénonce rien ni personne : il veut «jeter un éclairage philosophique» sur la difformité, mais le fait en alignant des petits lumignons, de fines observations qui par leur mesure même, leur légèreté, leur intelligence, mettent encore plus en évidence

soit la violence, la honte, le mépris ressenti par la personne invalide, soit, au contraire, les vertus et qualités auxquelles le corps difforme peut atteindre. L'individu de petite taille a du mal à se déplacer en ville, à se frayer un chemin parmi les passants ? Voilà comment Hay l'indique : «Je cours le danger d'être piétiné ou étouffé dans la foule, là où mon dos peut servir d'accoudoir commode pour toute personne de haute taille.» Semble-t-il manquer à la galanterie ? «Il m'est impossible de courber mon corps plus

que la nature ne l'a déjà fait. Aussi, lorsque les dames laissent échapper un éventail ou un gant, je ne suis pas le premier qui puisse les ramasser.»

«tRIOMPHE» Une simple allusion lui suffit pour éclairer la scène des ostracismes antiques - à ce «questeur romain» qui «par caprice a livré aux bêtes sauvages à Séville un certain commissaire-priseur sans autre raison que sa difformité». Il ne s'attarde pas sur les causes des comportements railleurs ou offensants de ceux qui se disent normaux, mais insiste au contraire sur les «conséquences naturelles de la difformité corporelle», sur «la disposition qu'elle confère à l'esprit». Là encore, tout est dit avec la plus grande sobriété. On devine bien sûr ce que lazzis, moqueries, insultes ont dû provoquer comme humiliations et souffrances. Mais Hay parle de «désa- gréments» («on finit par s'y faire»), qui certes peuvent «nuire au bonheur de vivre» mais «ne suffisent pas à le

détruire». Et c'est à partir de là que le député anglais «renverse» le rapport entre la force (la norme, la normalité) et la faiblesse (le nanisme, la cyphose, la difformité), en montrant justement les ressources paradoxales que celle-ci peut avoir, si elle favorise la modération, la tempérance, le soin de sa santé, l'évitement de l'exercice violent et de l'exposition

aux dangers, la responsabilité, le sens de la justice, l'ingéniosité, et tout ce qui, au précepte de Juvenal, «mens sana in corporel sano», ajouterait le souci moral de «posséder une âme droite dans un corps tordu». La difformité prive de bien des choses. Mais si on «ne peut être maître à danser pour aligner les talons», rien n'empêche que l'on soit «maître d'école pour instruire les esprits». Si on ne peut tenir l'épée, on peut tenir la plume, et si on ne saurait «être couronné aux Jeux olympiques», on peut viser à devenir «le Pindare qui les célébrerait». Toute vie est digne. Le ridicule et le mépris sont «une conséquence fatale de la difformité» : il faut donc «apprendre à les ignorer puisque aucun ne saurait les éviter. On doit supporter ces faits comme homme, les pardonner comme chrétien, les analyser en philosophe. Et le triomphe sera total si on peut surpasser les autres par la dérision de soi». William Hay l'a fait. On avait, paraît-il, conçu une «machine à soulever les chapeaux». Il rêvait, lui, qu'on en inventât une qui l'aiderait à faire cette action malaisée et douloureuse : lacer ses chaussures.?

William Hay De la difformité. Essai Edition, traduction et notes de Jean-Jacques Courtine et Sophie Houdard. Editions Jérôme Millon, 128 pp., 16 €.

«La difformité du corps saute aux yeux, mais les effets qu'elle produit sont connus de peu : l'expérience intime n'est réservée qu'à ceux qui en souffrent, et qui sont souvent peu enclins à la révéler »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, Thursday, June 13, 2024 667 mots, p. AUJM9,AUJM10
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13 juin 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Front populairei Ces anti-Nupes convertis à l'union

Ces dernières heures, la présidente d'Occitanie Carole Delga et les maires de Montpellier et Rouen, qui pourfendaient la Nupes et les Insoumis, se sont déclarés ouverts à l'alliance de gauche en vue des législatives. Un pas que n'a pas encore franchi Anne Hidalgo.

« On sentait la gravité du moment, on entendait les mouches voler », raconte un participant. Mardi soir, à son siège d'Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), le Parti socialiste réunissait un conseil national (le parlement du parti).

En règle générale, l'ambiance y est électrique et les passes d'armes homériques entre le premier secrétaire Olivier Faure et ses opposants internes. Mais les négociations en cours entre toutes les composantes de gauche pour construire un accord d'union aux législatives ont invité chacun à la retenue. D'autant plus que, ces dernières heures, plusieurs figures socialistes qui n'avaient pas de mots assez durs contre la Nupes et Jean-Luc Mélenchon se sont dits ouverts à l'idée d'un « front populaire ».

Des initiatives qui pourraient convaincre les électeurs les plus frileux alors qu'Emmanuel Macron a fait ce mercredi des appels du pied aux « sociaux-démocrates », dénonçant une alliance de gauche « indécente » et se présentant comme rempart aux « deux extrêmes ».

La présidente PS d'Occitanie, Carole Delga, a été une des premières à montrer son soutien. « Macron a construit une autoroute pour l'extrême droite. Pour le combattre, le Front populaire, la gauche unie qui change la vie des gens, est la bonne solution. Il faut une mobilisation générale pour la défendre », a-t-elle expliqué dès mardi devant ses camarades socialistes. Elle a cependant appelé à ne faire « aucune concession » sur la laïcité, le soutien à l'Ukraine ou encore l'universalisme.

« Il y a deux ans, il n'y avait pas ce péril »

En 2022, Delga avait pourtant dénoncé à grands cris la formation de la Nupes autour de LFI et était allée jusqu'à soutenir des candidats dissidents dans sa région. « Il y a deux ans, la situation n'avait rien à voir, il n'y avait pas ce péril, confiait-elle lundi devant une poignée de journalistes. Là, on est au bord du gouffre. »

Mardi, le maire (PS) de Montpellier, Michaël Delafosse, autre pourfendeur de la Nupes, a annoncé son ralliement à l'union sans taire ses divergences avec LFI. « Cette initiative est une réponse de salut public face à une urgence démocratique. Et il faut y répondre », a-t-il annoncé à «Midi libre». Même feu vert sous condition de « clarté » du maire de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol, animateur du principal courant d'opposition à Olivier Faure. « Là ce n'est pas la Nupes 2022, ça n'a rien à voir », a-t-il insisté mardi sur France Bleu. Satisfecit d'un proche du premier secrétaire : « Nos opposants ont montré qu'ils avaient le sens des priorités. Ils considèrent que le score de Glucksmann (13,8%) a validé leur ligne politique mais au lieu de faire dans la gloriole, ils sont responsables. La situation est telle qu'il y a une vraie hiérarchie dans les emmerdements. »

Un autre argument, sonnant et trébuchant, a pu encourager ces soutiens successifs. « La répartition des circonscriptions en 2022 nous avait été imposée. On va faire en sorte que le rééquilibrage en faveur des socialistes soit aussi un rééquilibrage en faveur des territoires : Occitanie, Seine-Maritime et Paris », confie un proche du premier secrétaire. Dans la capitale, où pas un député PS n'avait été élu il y a deux ans, la maire Anne Hidalgo et ses proches sont bien décidés à réparer cette « injustice » et mettent la pression. Dans l'attente de la fin des négociations, l'édile, réputée pour ses positions anti-LFI, n'a toujours pas apporté son onction au Front populaire.

D'autres défenseurs à attendre ? « Hollande va être obligé de le faire : il a du flair, il sait que ça peut fonctionner », veut croire un cadre PS, convaincu qu'un accord va être trouvé. L'ex-président, dont on annonçait une prise de parole dans la semaine, ne s'est pas encore exprimé.

l'Humanité
Monde, Thursday, June 13, 2024 528 mots, p. 39
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13 juin 2024 - L'Humanité magazine

La France sonnée, l'Europe déstabilisée

Par Francis Wurtz, député honoraire du parlement européen

A

près les résultats catastrophiques aux élections européennes enregistrés en France, suivis du coup de « roulette russe » d'Emmanuel Macron, nombreux sont les dirigeants européens à être déstabilisés à l'idée que l'un des principaux pays fondateurs de l'Union, l'un de ses poids lourds politiques, économiques, démographiques, diplomatiques et militaires puisse basculer à brève échéance dans le camp de l'extrême droite ! Après l'Italie de Meloni et la Hongrie d'Orban, sans oublier les gouvernements finlandais, suédois, slovaque, néerlandais, auxquels participent ou que soutiennent des forces brunes, non seulement l'AfD allemande dépasse chacun des trois partis de la coalition au pouvoir dans la plus grande nation européenne, mais voilà qu'après l'humiliante défaite de « Macron l'Européen » la France menace de plonger à son tour dans le déshonneur et l'inconnu. Les « élites » européennes sauront-elles enfin, le couteau sous la gorge, tirer les enseignements de ce fiasco annoncé qu'elles refusaient de voir ? On peut, hélas, en douter.

Il était prévu que les 27 et 28 juin se tienne un « Conseil européen » réunissant les 27 chefs d'État ou de gouvernement, avec, à son ordre du jour, des sujets majeurs, tels que la guerre russo-ukrainienne ; les questions liées à la sécurité et à la défense européennes ; les mesures à prendre pour stimuler la « compétitivité » de l'économie européenne (sic) ; les relations internationales et le « prochain cycle institutionnel », autrement dit les négociations sur les nominations à venir à la tête du Conseil européen, de la Commission européenne et de la diplomatie européenne. Les choix majoritaires des 27 gouvernements dans ces différents domaines devaient constituer le « programme stratégique » pour les cinq prochaines années. Le séisme politique du 9 juin bouleversera à coup sûr, sinon l'ordre du jour, du moins les discussions restreintes menées en coulisses.

Problème : les enjeux internationaux ne connaissent, eux, aucune trêve. Sur ce point, les 27 poursuivront leur agenda prévisionnel. On observera tout d'abord que le désastre au Proche-Orient (Gaza, Cisjordanie, Liban) n'y figure pas, malgré les liens étroits et privilégiés qu'entretient l'Union européenne avec l'État d'Israël, dont la poursuite de la politique d'occupation, de colonisation et de guerres contredit sans relâche, en toute impunité, le droit international ! Encore et toujours cet insupportable parti pris du « deux poids, deux mesures » que seul un petit nombre d'États membres (mais pas la France) a commencé à remettre en cause en reconnaissant l'État de Palestine.

Par ailleurs, sur l'attitude à adopter pour tenter de mettre fin à la cruelle et meurtrière agression russe contre l'Ukraine, l'impasse est totale. Le choix de la recherche d'une « victoire » par l'escalade militaire n'offre aucune perspective crédible d'une issue rapide et juste à cette catastrophe, jour après jour plus dévastatrice et plus dangereuse.

Travailler vraiment à une solution politique juste et durable des conflits hideux qui nous traumatisent et enlaidissent le monde permettrait en outre, à l'inverse de l'actuelle militarisation des esprits, de réorienter les regards et les attentes vers les urgences sociales et climatiques, la promotion des biens publics, des biens communs, des biens collectifs, et, ce faisant, de contribuer à tarir les sources des courants d'opinion réactionnaires qui ont atteint le seuil d'alerte en France comme sur tout le continent.

Le Monde
Élections législatives, Thursday, June 13, 2024 717 mots, p. 2
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12 juin 2024 - Le Monde (site web)

Eric Zemmour et Reconquête ! exclus de toute union

Après des négociations avec Marion Maréchal, le Rassemblement national a refusé le principe d’un accord avec le parti pour les législatives

Clément Guillou et Corentin Lesueur

Eric Zemmour était prêt à tous les sacrifices pour soutenir l’union des droites, le Graal de son engagement politique. Même à s’écarter aux législatives anticipées du 30 juin et 7 juillet pour ne pas « faire barrage » à la réélection d’un député Rassemblement national (RN) sur sa « circonscription de cœur », la quatrième du Var, où son parti, Reconquête !, a récolté moins de 10 % des voix aux européennes du 9 juin, et celui de Jordan Bardella plus de 45 %. La faveur de l’ancien journaliste du Figaro n’a pas convaincu l’ancien Front national (FN), qui a balayé, mardi 11 juin, la perspective d’intégrer son parti à sa coalition d’extrême droite, bâtie pour accéder à Matignon.

Chargée par ses propres soins de mener les négociations entre ses actuelle et ancienne écuries, Marion Maréchal a pris acte, dans un communiqué, du « changement de position et du refus du RN du principe même d’un accord » que les deux parties étaient « sur le point de finaliser ». La raison ? « Le regrettable argument qui m’a été avancé[par Jordan Bardella] étant qu’ils ne souhaitaient aucune association directe ou indirecte avec Eric Zemmour », a précisé la petite-fille de Jean-Marie Le Pen.

La fin des derniers espoirs de Reconquête ! de profiter de la dynamique du RN et de participer au renouvellement de l’Assemblée nationale. Le début d’une crise dans un parti menacé d’imploser au moment où ses obsessions identitaires et xénophobes n’ont jamais été si proches de guider la conduite d’un gouvernement.

Les deux jours de discussions avec Jordan Bardella et Marine Le Pen n’ont pas seulement abouti à la mise au ban du parti d’Eric Zemmour. Ils ont acté la rupture des deux camps qui s’est formée au fil de la campagne des européennes sur fond de différend stratégique : Marion Maréchal et ses proches, refusant d’attaquer frontalement le favori Jordan Bardella, « pas un adversaire » ; Eric Zemmour et les siens, insistant sur ses « renoncements » idéologiques.

« Agressivité personnelle »

Ne manquant jamais une occasion d’exprimer leur souhait de voir Reconquête ! disparaître, les dirigeants du RN se sont fait un plaisir de lier (officiellement) l’échec des négociations à ces divergences tactiques. « Les invectives qu’[Eric Zemmour] a multipliées à l’égard du[RN] et les positions parfois très excessives qu’il peut prendre ont rendu les conditions d’un accord caduc », a justifié Jordan Bardella, mardi soir, sur TF1. « Son agressivité personnelle et ses outrances, à l’égard de Jordan Bardella, de moi et du mouvement, font que cette confiance n’était pas là, insiste Marine Le Pen auprès du Monde. Nous l’avons exprimé à Marion[Maréchal] . Et par une forme de loyauté, elle n’a pas souhaité s’engager sans Eric Zemmour. »

Difficile d’imaginer que d’anciennes diatribes du polémiste, connues de tous depuis des mois, aient pu empêcher toute alliance. Un proche de Reconquête ! confirme au Monde qu’un accord s’était même dessiné entre les deux têtes du RN et Marion Maréchal, concédant une soixantaine de circonscriptions, dont dix jugées gagnables, pour le parti d’Eric Zemmour. L’opposition de certains cadres du RN à tout pacte avec un concurrent jugé trop radical, partagée par des membres des Républicains (dont le président, Eric Ciotti, a lui rejoint alliance), aurait bien plus contribué à l’interruption des pourparlers.

Au surlendemain de son élection au Parlement européen, les jours de Marion Maréchal semblent désormais comptés à Reconquête !. Eric Zemmour et ses soutiens internes ont peu goûté ses négociations solitaires et secrètes avec le RN, ni ses sorties publiques pour se targuer du soutien de responsables de Reconquête ! (Guillaume Peltier, Nicolas Bay et Laurence Trochu, tous injoignables). « Elle a fait un putsch pour finalement griller toutes nos chances de participer à l’alliance », grince un cadre. Eric Zemmour et Marion Maréchal se sont vus cinq minutes, mardi. Puis le sexagénaire a convoqué une réunion avec ses délégués départementaux pour « sonder ceux qui seraient motivés pour les législatives ». Lui suivra en spectateur la concrétisation de cette « union des droites » qu’il n’a jamais cessé d’attendre.

Le Figaro, no. 24822
Le Figaro, Thursday, June 13, 2024 83 mots, p. 1

Une

LR et Reconquête explosent sur la question des alliances avec le RN

Le bureau politique des Républicains a décidé mercredi à l'unanimité d'exclure le président du parti, Éric Ciotti, partisan d'une alliance avec le Rassemblement national aux législatives. Une procédure contestée par le député qui refuse de quitter la présidence. Marion Maréchal a pour sa part annoncé son soutien au RN, en son nom et contre la stratégie d'Éric Zemmour, qui l'a exclue dans la soirée. PAGEs 6, 7 et 20

L'Humanité
Thursday, June 13, 2024 108 mots, p. 10

[Élysée « Ce n'est ni un pari ni un coup de poker...]

Élysée « Ce n'est ni un pari ni un coup de poker, mais une décision mûrement réfléchie. » Patrick Le Hyaric analyse le moment politique en cours avec la décision du président de la République de provoquer des législatives anticipées. Plus fondamentalement, poursuit l'ancien député européen, Macron cherche au nom du grand capital à trouver une majorité qui puisse sécuriser le système.

Climat La méthanisation de produits alimentaires en voie de péremption est présentée comme une solution au réchauffement climatique. Pourtant, entre la collecte des aliments invendus et leur transformation en gaz qui deviendra ensuite de l'électricité se niche la stratégie des grandes enseignes pour gagner des parts de marché.

Le Figaro, no. 24822
Le Figaro, Thursday, June 13, 2024 1210 mots, p. 3

Politique

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12 juin 2024 - Le Figaro (site web)

« Mon avenir s'écrira différemment. Il faut savoir aller de l'avant... » : Bruno Le Maire, les vertiges de l'après

Quinault-Maupoil, Tristan

Les sourires qui entourent le gâteau au-dessus duquel une bougie s'apprête à être soufflée, appartiennent au passé. Deux semaines après la tenue de cette réception à Bercy pour y célébrer le 7e anniversaire de l'arrivée de Bruno Le Maire, tout a changé. C'était la veille de la dégradation de la note souveraine de la France par l'agence Standard & Poor's, mais surtout dix jours avant la dissolution surprise de l'Assemblée nationale après une défaite cinglante de la majorité aux européennes. Une accélération soudaine de la vie politique prise dans les rapides, où même le paquebot de Bercy ne résiste pas. Conseillers et huissiers du ministère ne cachent pas leurs émotions avant de voir leur chemin se séparer. Le ministre de l'Économie et des Finances ne se fait lui-même plus d'illusions. Selon toute vraisemblance, il rendra son tablier au début de l'été. Ainsi s'achève la domination du grand argentier de l'État le plus pérenne de la Ve République.

J'ai toujours accepté que les choses puissent s'arrêter brutalement, ça fait partie de la vie politique , se raisonne Bruno Le Maire, qui a toujours fait de sa longévité un argument. Mon avenir politique s'écrira différemment. Il faut savoir aller de l'avant. Le plus important c'est le sentiment du devoir accompli» , lâche-t-il dans les couloirs de Bercy, où les douaniers font encore l'effort de se mettre au garde à vous à son passage. Avoir affronté les deux crises les plus graves depuis un siècle me rend plus léger et très libre pour l'avenir. La taxation des Gafa, la baisse des impôts, la réindustrialisation, la baisse du chômage, c'est un héritage qu'on n'oubliera pas , veut-il croire malgré une dette inédite qui dépasse les 3000milliards d'euros.

Quand une heure plus tard sa voiture s'arrête dans une station-service de l'Eure, où il fut élu pendant quinze ans, la propriétaire lui tombe dans les bras. «Je te voyais tout le temps à tes débuts», témoigne-t-elle, souvenir d'une pause-café rituelle de l'ancien ministre de Nicolas Sarkozy lors de ses innombrables allers-retours entre Paris et la circonscription d'Évreux conquise en 2007. «Et maintenant, pour la toute fin», ricane, goguenard pour tromper le malaise, Sébastien Lecornu l'ancien conseiller devenu ministre des Armées. Difficile de ne pas ressasser et enrager contre le «gâchis» né d'un coup de dés présidentiel. Emmanuel Macron, avec qui les relations n'ont jamais été fluides, s'est évidemment bien gardé de sonder au préalable le numéro deux du gouvernement. Celui-ci lui aurait alors dit sa perplexité. «Nous avons en France un problème avec des institutions rendues obsolètes par une démocratie de plus en plus horizontale mais un exécutif toujours très vertical», remarque le ministre, qui craint la paralysie politique du pays au lendemain du second tour des législatives anticipées. «Le Liban sans le soleil», appuie Sébastien Lecornu, au moment où une bourrasque normande s'abat sur le cortège qui patiente à l'extérieur.

Il est bien loin le temps où les deux hommes collectionnaient les succès électoraux dans le département. L'Eure a voté à 42,66 % pour le Rassemblement national dimanche dernier. Quand, le soir même, le président a demandé à tous ses ministres de se présenter aux législatives qu'il venait de convoquer, les deux poids lourds de l'exécutif ont soulevé la question. Mais aucun des deux ne s'y risquera. Malgré les circonstances exceptionnelles. Malgré le fait que la reprise d'une circonscription au RN aurait été un signal utile envoyé au pays pour ensuite prétendre jouer les premiers rôles en 2027 face à Marine Le Pen... «On ne refait pas la même chose à 55ans qu'à 35ans. Ma responsabilité est de porter une voix à l'échelle nationale car notre combat est national», s'excuse Bruno Le Maire, qui avait fait la promesse en 2022 de ne pas briguer un quatrième mandat de député au nom de la régénération de la vie politique. Il fait le pari qu'on ne lui en fera pas le reproche. Il est vrai qu'il n'a plus tant le profil du planqué depuis qu'il n'est plus détenteur du moindre mandat et qu'il a démissionné, il y a douze ans, de la fonction publique. «J'ai toujours respecté les gens qui prennent des risques et c'est ce que j'ai toujours fait. Ça me rend très libre aujourd'hui et plus encore demain», s'aventure-t-il à affirmer avant le grand saut dans l'inconnu. Même si son refus de porter la liste macroniste aux européennes a fait pâlir son image dans la majorité, où l'on ne l'imagine de moins en moins jouer un rôle au sein du parti présidentiel pour souder les rescapés des législatives. Trop solitaire, trop froid et indifférent à ses comparses : «Le seul qui, à la fin d'un dîner, paraît encore moins sympathique qu'au début. Ce n'est pas Darmanin qui te demande des nouvelles de ton chien», grince un ancien ministre de la gauche macroniste. Même si le maire de Châteauroux, Gil Avérous, se souvient du coup de fil immédiat qu'il lui a passé après le meurtre du jeune Matisse, en avril dernier. Ce que n'avait pas fait son collègue de l'Intérieur.

À ses amis Bruno Le Maire aurait exprimé son intention de prendre «un temps nécessaire de réflexion» ces prochains mois car «on n'est pas obligé d'être sans cesse sur le ring», rapporte l'un d'eux. Mais pour l'heure, il s'agit de sauver les apparences. Alors au pupitre d'une petite salle de Pacy-sur-Eure, le ministre prend la centaine de participants à témoin : «Ce qui se passe est grave, réveillez-vous, ouvrez les yeux.» Il rééditera l'exercice un peu partout en France le temps de cette courte campagne. Dans ses habits de patron de Bercy, il prévient qu'une «crise de la dette est possible en France. Un scénario à la Liz Truss est possible», sans que l'on sache vraiment si le public se souvient de l'éphémère première ministre britannique, contrainte à la démission en octobre 2022, deux mois après sa nomination. Tant les marchés doutaient de sa politique. «Les Français ont perdu le sens de leur culture et de leur histoire», se désolait Bruno Le Maire avant de prendre la parole, pointant du doigt «la léthargie»du pays malgré l'abstention en baisse lors des européennes.

Pour véritablement convaincre le flot d'électeurs RN, il reprend ses accents d'ancien candidat à la primaire de la droite de 2016 réclamant plus de sécurité. «Tolérance zéro, tolérance zéro», s'égosille-t-il. Jusqu'à entonner une proposition que ne renierait pas le RN : «Assez avec ces réductions de peines qui donnent un sentiment d'impunité, assez de ces rappels à la loi qui ne se traduisent jamais par des sanctions compréhensibles. Exécution complète des peines, pas de remise de peine!»Devant l'auditoire, il partage le «sentiment que tout fout le camp, que le pays fout le camp». «Il est temps de remettre de l'ordre et de l'autorité», c'est «un mot d'ordre qu'il faut inscrire dans le projet de la majorité», souffle-t-il comme un désaveu du bilan régalien de l'exécutif. Le lendemain, Emmanuel Macron n'a pas repris cette piste lors de sa conférence de presse d'entrée en campagne. Mais il a fustigé «l'esprit de défaite qui vient des élites». «Voilà la responsabilité qui revient à la majorité» , a-t-il cadré devant un parterre de futurs ex-ministres, Bruno Le Maire compris. T.Q.-M.

Le Monde
France, Thursday, June 13, 2024 174 mots, p. 13

Le Conseil national de la refondation sur la santé mentale annulé

Annoncé par le gouvernement après de nombreuses alertes sur la santé mentale des jeunes, le Conseil national de la refondation, qui devait s’emparer de la problématique de la santé mentale, mercredi 12 juin, a été annulé. Le ministre délégué à la santé, Frédéric Valletoux, a fait valoir la « période de réserve » consécutive à l’annonce des élections législatives anticipées, les 30 juin et 7 juillet. L’ancien député Horizons a fait savoir, mardi 11 juin, qu’il se portait candidat dans la deuxième circonscription de Seine-et-Marne.

Ce rendez-vous reporté était attendu par les acteurs de la pédiatrie et de la pédopsychiatrie, nombreux à regretter les « insuffisances » du plan pour la santé de l’enfant, dévoilé le 24 mai. Une étude statistique, parue le 16 mai, portant sur l’envolée des hospitalisations pour tentative suicidaire ou automutilation, en 2021 et 2022, a montré que les jeunes filles et femmes sont les plus concernées, avec un pic autour de l’âge de 15 ans.

La Croix, no. 42943
Éco&Transition, Thursday, June 13, 2024 1129 mots, p. 12,13
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12 juin 2024 - La Croix (site web)

Taxes sur les véhicules chinois, la fin d’une naïveté européenne ?

Denis Peiron et Céline Schoen

Sans renoncer au dialogue, la Commission européenne a menacé mercredi 12 juin d’augmenter les taxes sur les véhicules importés de Chine, pays accusé de pratiques déloyales.

Mais certains États s’emploient déjà à attirer les industriels chinois.

Et les constructeurs nouent avec eux des alliances pour sauver les meubles.

À perte de vue, sur les parkings des ports belges, allemands, néerlandais, des dizaines de milliers de voitures chinoises. Ces images résument l’aspiration d’une Chine surcapacitaire à inonder le Vieux Continent et la difficulté relative qu’elle éprouve, pour l’heure, à imposer ses véhicules sur un marché de l’électrique en perte de vitesse. Elles donnent en tout cas la mesure du péril qui guette l’industrie automobile européenne, en route vers l’interdiction de commercialiser des véhicules thermiques neufs en 2035.

Avec 353 000 unités, les marques chinoises ont vu leurs ventes progresser de 74 % en Europe en 2023. Mais elles ne représentent encore que moins de 3 % des nouvelles immatriculations. Cette percée s’explique notamment par les subventions massives accordées par Pékin à ses industriels. Des subventions jugées déloyales par la Commission européenne, qui a lancé dès l’automne dernier une enquête sur ces pratiques et qui a pu mettre au jour des transferts d’argent et autres abandons de dettes au seul bénéfice des constructeurs chinois.

En réaction, sans fermer la porte au dialogue, Bruxelles a menacé, le mercredi 12 juin, d’augmenter dès le 4 juillet les taxes sur leurs véhicules. Le taux, aujourd’hui de 10 %, sera ajusté à proportion de la distorsion de concurrence subie : + 17,4 points pour BYD, leader mondial du véhicule électrique, + 20 points pour Geely et + 38,1 points pour SAIC.

L’institut économique allemand Kiel a calculé qu’un relèvement des taxes à 20 % se traduirait pour les constructeurs chinois par un surcoût de 3,8 milliards d’euros par an et par une contraction de 25 % de leurs exportations vers l’Europe. Le durcissement du discours, à Bruxelles, intervient en tout cas un mois après l’annonce choc de Joe Biden : le relèvement de 25 à 100 % (soit un doublement du prix) des droits appliqués aux voitures chinoises. Une annonce pré-électorale immédiatement suivie d’une surenchère de la part de Donald Trump, lequel promet de porter ces taxes à 200 % !

À côté de cette Amérique qui montre ses muscles dans une escalade populiste, l’Europe peut sembler jouer petit bras. « Mais pas besoin d’ériger une muraille de Chine autour de notre continent, assure l’économiste Patrice Geoffron, cofondateur de l’Alliance pour la décarbonation de la route. On peut, avec un relèvement de taxes raisonnable, compenser le différentiel de compétitivité, qui n’est pas si grand, entre l’Europe et la Chine, et ce, sans repousser l’horizon de la décarbonation. »

Si l’Europe hésite à prendre des mesures plus fermes encore, c’est que ses membres ont du mal à trouver une position commune, comme le relève Anthony Morlet-Lavidalie, économiste au cabinet Rexecode. « Le chancelier Olaf Scholz freine des quatre fers. » Son ministre des transports, le libéral Volker Wissing, s’est d’ailleurs empressé, le 12 juin, de mettre en garde la Commission contre le risque de « guerre commerciale »avec Pékin (lire les repères). Il faut dire qu’avant d’être détrônée il y a quelques semaines par les États-Unis, la Chine est longtemps restée le premier partenaire commercial de Berlin. Et que Volkswagen y réalise 40 % de ses ventes, Mercedes 30 % et BMW 16 %.

« Paris s’est montré, à l’inverse, volontariste, ce qui a valu à la France des menaces de hausse des droits de douane sur le cognac exporté vers la Chine »,souligne Anthony Morlet-Lavidalie. Mais le jeu est plus complexe qu’il n’y paraît, nuance ce chercheur, qui pointe « le dilemme du prisonnier » : « Les États membres coopèrent pour opposer un front commun mais chacun a aussi sa stratégie individuelle pour sauver ses intérêts nationaux. » Opposée aux sanctions envisagées par la Commission, la Hongrie, dont le régime politique moyennement démocratique n’est pas fait pour déplaire à Pékin, accueille sur son sol une production chinoise de batteries et de véhicules électriques, avec l’ouverture future d’une usine BYD. L’Espagne, elle, verra bientôt à Barcelone la reprise par le constructeur Chery d’un ancien site de Nissan.

Et la France ? Elle n’aurait rien contre l’accueil d’un géant chinois, comme elle a accueilli en 2001 le japonais Toyota à Onnaing (Nord), où il opère ce qui est aujourd’hui la plus grande usine automobile de France. Et quand on demande à un ministre sortant s’il y a lieu de privilégier la toute nouvelle Citroën ë-C3 électrique produite en Slovaquie à une voiture chinoise qui serait fabriquée en France, il concède qu’il y a match… « Ce qui compte, c’est la valeur ajoutée produite sur notre sol. »« Au milieu des deux superpuissances, États-Unis et Chine, l’Europe est restée jusqu’ici le dernier espace de Bisounours,considère Pascal Malotti, directeur de la stratégie chez Valtech, une agence digitale qui possède une coentreprise avec Volkswagen. Elle ne s’est pas bien préparée à la déferlante à venir. Mais gagne enfin en lucidité. »« Il faut rompre avec la naïveté », abonde Gérard Leseul, député PS sortant, rapporteur, en 2022, d’une commission d’enquête sur la désindustrialisation. « Il faut fixer des limites sociales, environnementales, à l’importation des voitures. »

C’est le sens du durcissement des conditions d’octroi du bonus écologique à la conversion : il prend désormais en compte l’ensemble des émissions liées à la production et au transport, ce qui exclut les voitures acheminées par navire depuis la Chine, y compris la très populaire Dacia Spring. Les constructeurs du Vieux Continent, eux, semblent avoir un temps d’avance sur les États. À moins qu’il ne s’agisse de résignation. Renault a confirmé, fin mai, la création avec le chinois Geely d’une coentreprise nommée Horse, qui se veut « le leader mondial sur le marché des moteurs à combustion interne, des transmissions et des hybrides ».

Stellantis, de son côté, vient de créer une coentreprise – qu’il détient à 51 % – avec Leapmotor. Le groupe intègre ainsi une quinzième marque, avec pour objectif de commercialiser ses véhicules électriques en Europe dès septembre prochain. Quitte à concurrencer ses propres véhicules Peugeot, Citroën, Fiat, Opel et autres Chrysler… « Stellantis veut s’assurer une part du gâteau dévolu aux Chinois en Europe », analyse Maria Lee, spécialiste de l’automobile chez Sia Partners. Il s’agit aussi de nouer une alliance pour pénétrer le marché chinois, après l’échec de sa stratégie solo. »

Le Monde
Dissolution de l'Assemblée Dissolution de l’Assemblée, Wednesday, June 12, 2024 1652 mots, p. 2
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11 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

La gauche vers l’union malgré les divisions

Ecologistes, socialistes, « insoumis » et communistes ont acté, lundi, le principe de candidatures uniques

Julie Carriat et Sandrine Cassini

Exit la Nupes, vive le « front populaire » ! Sept mois après l’implosion de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale, les partis de gauche ont réussi à poser en un temps record les bases d’un début d’alliance en vue des législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet. Lundi 10 juin, les quatre chefs de file des principales formations politiques, l’écologiste Marine Tondelier, Olivier Faure (Parti socialiste, PS), le communiste Fabien Roussel et Manuel Bompard (La France insoumise, LFI) sont apparus côte à côte vers 22 h 30 devant le siège d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV) à Paris pour annoncer la « constitution d’un nouveau front populaire », rassemblant « toutes les forces de gauche humanistes, syndicales, associatives et citoyennes ».

Le mot d’ordre avait été lancé la veille par le député de la Somme François Ruffin, dans la foulée de la dissolution annoncée par Emmanuel Macron. « Le front populaire, c’est un engagement qui va bien au-delà de nous-mêmes », a lancé Olivier Faure à la sortie de la réunion. Comme lors des élections législatives de 2022, les partis de gauche se promettent « un programme de rupture » traçant la feuille de route des cent premiers jours d’un éventuel gouvernement. Ils présenteront « des candidatures uniques »dès le premier tour dans chaque circonscription. Par rapport à 2022, l’annonce de l’alliance arrive avant la conclusion d’un accord programmatique. Pour le moment, les partis de gauche sont surtout d’accord sur le fait d’éviter le pire, et de faire de cette dissolution une opportunité plutôt qu’une catastrophe assurée face à l’extrême droite. Sur le fond, bien sûr, des désaccords persistent. « Chacun avance sur ses lignes rouges », assure, mardi matin, Olivier Faure.

Mais la volonté affichée rassure déjà de nombreux unitaires. « Ils ne peuvent plus reculer, le premier qui sort de ça, il finit au bout d’une pique », estime la députée écologiste de Paris Sandrine Rousseau. Le degré d’optimisme sur le texte varie. Du côté de Place publique, parti de Raphaël Glucksmann signataire de cet accord préliminaire, l’analyse est tout autre. Aurore Lalucq, la coprésidente du microparti présente lors des discussions, a précisé sur X que son paraphe ne représentait en aucune manière « un accord, juste une ouverture de discussions ». « Nous sommes les seuls capables d’empêcher le désastre », avertit la députée « insoumise » de Seine-Saint-Denis Clémentine Autain, qui invite « à transformer l’addition du score des gauches en dynamique politique ».

Si elle arrive au terme de sa démarche, la gauche aura déjoué en partie le plan d’Emmanuel Macron qui misait sur sa désunion après une campagne fratricide, pour mettre à terre cette famille politique lors des élections législatives. Pour en arriver là, La France insoumise a accepté d’abandonner le « programme de la Nupes » dont elle avait fait un totem. La menace de l’extrême droite et la perspective d’une liquidation potentielle de nombreux sièges à l’Assemblée nationale a semble-t-il ramené tout le monde à la raison. Et vite, même si la partie n’est pas encore gagnée.

L’appel de Ruffin

Des négociations vont maintenant s’engager sur la répartition des circonscriptions. Les élections européennes, où la liste portée par Raphaël Glucksmann pour Place publique et le PS est arrivée en première position parmi les formations de gauche, devraient servir de levier pour rééquilibrer l’accord de la Nupes qui avait été, en 2022, très favorable à LFI, servie par le bon score de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle. « C’est un engagement qui nous condamne à réussir », explique Marine Tondelier.

Un homme était techniquement absent des discussions, lundi soir : François Ruffin. Le député a préféré faire un tour place de la République, où les organisations de jeunesse et d’autres s’étaient rassemblées contre l’extrême droite. Il peut toutefois s’attribuer, au moins en partie, la paternité de cette nouvelle alliance de gauche, car c’est lui qui l’a baptisée « front populaire ». Dimanche soir, en duplex depuis Amiens, il lâche ce mot d’ordre et rappelle à tous la victoire des gauches en 1936, en pleine montée des périls . Il invite les chefs de parti à « arrêter les conneries »et à se ranger dans l’urgence derrière cette bannière commune. En quelques heures, son appel se répand comme une traînée de poudre.

Lundi matin, sur le plateau de France Inter, il improvise avec Olivier Faure un numéro de duettiste aux airs de scellement d’alliance. « Il n’y a pas de fatalité, nous pouvons l’emporter », lance le premier, qui trace un parallèle avec la crise de 1929 qui a débouché sur le « Front populaire ». « Je partage tout ce que vient de dire François Ruffin », embraye le second.

Le Picard en profite pour convier les syndicats à entrer dans la bataille unitaire des législatives. Cela tombe bien, il entretient de très bonnes relations avec la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet. La centrale lui répond quelques heures plus tard par un communiqué opportun : « Face à l’extrême droite, le front populaire ! »,s’intitule-t-il. Victoire sémantique ultime, Jean-Luc Mélenchon, qui martelait depuis la veille son slogan de « l’union populaire », change de braquet et compose un message sur X aux tonalités défensives : « Front populaire, enfin ! Voilà la méthode que je proposais en 2018 et 2022 », dit-il, citant des archives, comme pour prouver que la formule n’est pas la propriété de son encombrant rival. François Ruffin aurait-il pris le dessus sur le fondateur de La France insoumise ? Pour la première fois, le député de la Somme, qui prépare sa candidature pour 2027, a placé le fondateur de LFI dans une position de suiveur.

« On ne va pas refaire la Nupes »

Dernière salve du député reporter, lundi soir, il lance une plate-forme baptisée « Front populaire 2024 », signée par des « insoumis », des communistes et des écologistes proches de lui. Cette initiative, cela faisait des semaines que le député la mûrissait. Mais elle était plutôt prévue pour la rentrée. Il a accéléré son calendrier, et pris de court tout le monde. Lundi soir, après l’annonce des chefs de parti, il saluait « un bon travail qui déjoue la division sur laquelle comptaient Macron et Le Pen ».

Au PS, Olivier Faure se voyait, lui aussi, en grand orchestrateur d’une nouvelle union de la gauche en vue d’une candidature commune en 2027, alternative à celle de Jean-Luc Mélenchon. Dans l’immédiat, il aura pour tâche, délicate, de faire valider l’accord par son conseil national programmé mardi 11 juin. Le cas de Paris s’annonce particulièrement miné : les socialistes parisiens, la maire Anne Hidalgo en tête, ont bien l’intention de redresser les torts de 2022, lorsque le PS était resté sur le carreau au profit des « insoumis ».

La présidente de la fédération socialiste de la capitale, Lamia El Aaraje, réclame la possibilité d’ « ajuster les dispositifs en fonction du danger de l’extrême droite ».Autrement dit, de présenter des candidats en face de LFI, alors que le risque RN est faible, voire inexistant, à Paris. « La gauche est majoritaire à Paris. Raphaël Glucksmann a tracé une route qui nous oblige », assène l’adjointe de la maire de la capitale. Partout, des députés – en délicatesse avec leurs directions ou non – ont commencé à établir l’évidence de leur départ en campagne. Côté écologiste, Julien Bayou, démissionnaire d’EELV sur fond d’accusations de harcèlement moral, est déjà candidat à sa réélection.

Autre zone de flou, l’avenir de Raphaël Glucksmann dans la recomposition de la gauche. Lundi soir, invité sur France 2, il a livré un discours en complet décalage avec les tentatives d’alliance en cours. « On ne va pas refaire la Nupes là, il y a eu une inversion des rapports de force », a-t-il martelé, avant de fustiger l’échec des « accords d’appareils ». Et de sortir du chapeau le nom d’un hypothétique premier ministre en cas de victoire de la gauche : l’ex-secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger. Un peu plus tôt, l’essayiste avait obtenu de la part du PS un communiqué listant des engagements communs avec son parti, dont plusieurs irritants pour LFI, comme le « soutien indéfectible à l’Ukraine »,ou le « rejet de la brutalisation de l’espace public ».

Le candidat du PS aux européennes n’avait pas eu le temps de savourer son score (13,8 %), dimanche soir, qu’Emmanuel Macron annonçait la dissolution de l’Assemblée nationale. Quelle suite écrire à gauche, lui demande-t-on alors de toutes parts ? Sur BFM-TV, Raphaël Glucksmann continue de se montrer farouchement opposé à Mélenchon, à l’issue d’une campagne où il a concentré les attaques de LFI.

En quelques minutes, la situation politique a pourtant changé. Olivier Faure le sait, lui qui a appris la nouvelle de la dissolution du ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, sur le plateau de France 2. Le premier secrétaire du PS ne ferme plus autant la porte à LFI. Raphaël Glucksmann s’étrangle, lors d’une des réunions de crise de la soirée : « On ne va pas s’allier avec [les députés LFI fidèles de Jean-Luc Mélenchon] Thomas Portes et Louis Boyard », s’insurge-t-il en substance. Autour de la table, beaucoup sont d’accord. Mais il y a les « postures politiques et morales », et une « réalité électorale »dans laquelle de nombreux députés PS ont besoin des « insoumis » pour se faire réélire . « La gauche sociale-démocrate ne gagne pas seule », résume un témoin de la réunion.

La question du premier ministre à désigner en cas de victoire de la gauche arrive sur le tapis. Certains plaident pour M. Glucksmann. Mais il est trop clivant, même pour les écologistes, les frondeurs de LFI ou les communistes. Alors que le député de la Somme a commencé à avancer ses pions, certains se disent alors : « Pourquoi pas Ruffin ? » Toujours lui.

Libération
Wednesday, June 12, 2024 1353 mots, p. 2,3

ÉVÉNEMENT

ALLIANCE LR-RN Le cordon sanitaire à terre

Par VICTOR BOITEAU

En vue des législatives, le président des Républicains, Eric Ciotti, a proposé mardi que sa formation s'allie avec le Rassemblement national. Une rupture historique qui a provoqué une déflagration au sein du parti, où de nombreux cadres réclament sa démission.

Moins de quarante-huit heures: c'est, après les élections européennes du 9 juin, tout ce qu'il aura fallu au président des Républicains, Eric Ciotti, pour enterrer l'honneur de la droite. L'ancienne famille gaulliste a éclaté de l'intérieur mardi, à trois semaines de périlleuses élections législatives annoncées dimanche par Emmanuel Macron. Seul contre tous, le patron de LR a décidé de pactiser avec le Rassemblement national pour les scrutins du 30 juin et du 7 juillet. «Il y a la nécessité de servir le pays qui est en danger», s'est justifié le député des Alpes-Maritimes, invité sur le plateau de TF1 à la mijournée. Las d'une «ligne d'équilibre» qu'il a tenté de tenir depuis 2022, entre les mâchoires du macronisme et de l'extrême droite, Ciotti accomplit ce qu'aucun de ses prédécesseurs à droite ne s'était autorisé à faire: s'allier avec le clan Le Pen. Un député LR, scotché, commente : «Il négocie tout seul. Il sauve son cul et embarque le parti dans un gouffre.» «C'est la peur d'être battu, lui et quelques députés, dans les Alpes-Maritimes», embraye un sénateur, glissant une allusion à la mairie de Nice, l'objectif de Ciotti pour 2026.

Face à l'accord scellé à gauche, avec les insoumis, et au «bloc macroniste qui a mené le pays là où il est aujourd'hui», le Niçois coupe le cordon en évoquant un «bloc des droites, national». Un vocable prisé par l'extrême droite que LR s'interdisait jusqu'à présent d'utiliser. Dès lundi, le président du RN, Jordan Bardella, a affirmé discuter avec des cadres LR en vue des législatives. Le nom de Guilhem Carayon, patron des Jeunes LR, qui a depuis confirmé suivre Ciotti dans son projet, revient alors aux oreilles de Libération. Le soir même, Marine Le Pen précise sur TF1 être «capable» de ne pas présenter de candidats RN face à des LR. Le deal concernerait finalement «tout le territoire», selon Ciotti, et permettra aux députés LR volontaires de ne pas avoir un candidat RN dans les pattes. Combien de circonscriptions, au juste, escompte-t-il a minima conserver, au mieux conquérir, en s'accolant l'étiquette frontiste ? L'ambition affichée sur TF1 est faiblarde: le contingent actuel, soit 61 élus. Reste à savoir si ceux élus sur leurs noms accepteront de siéger encore dans un groupe estampillé

LR, dans lequel siégeraient, aussi, des camarades soutenus par le RN

«IL N'AURAIT JAMAIS TRAVERSÉ LA MANCHE» Si accord il y a. Car le pas franchi par le patron de LR a provoqué une déflagration à droite. Sitôt sa ligne connue, le président du Sénat, Gérard Larcher, le président du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau, le chef des députés LR, Olivier Marleix, et de nombreux élus réclament sa démission. Une tribune collec- tive des barons, publiée dans le Figaro et re- groupant Laurent Wauquiez, Valérie Pécresse, Michel Barnier, Michèle Tabarot, Annie Gene- vard, François Baroin et Christian Jacob étrille une «impasse» qui «n'engage pas notre famille politique et ne représente en aucun cas la ligne des Républicains». «Je ne pense pas que le saut dans l'inconnu soit la solution», ajoute Wau- quiez, en annonçant, depuis son fief de Hau-te-Loire et à l'ombre du chaos à droite, sa can- didature pour les législatives. Réélu dimanche au Parlement européen, la tête de liste LR, François-Xavier Bellamy, dé- nonce, lui, un «choix inutile» et «contre-productif». Une quarantaine de députés (sur 61) a déjà exprimé son opposition à l'alliance avec le RN. Des sénateurs, comme la vice-prési-dente du Sénat, Sophie Primas, ou Jean-Fran-çois Husson annoncent carrément quitter le parti. Ciotti est même lâché en rase campagne par ceux qui apparaissaient comme des fidè- les depuis son accession à la tête du parti, en décembre 2022. «La droite républicaine ne peut, en aucun cas, se soumettre au RN», as- sène sur X l'ancien député Guillaume Larrivé, partisan en 2022 d'un rapprochement avec Emmanuel Macron. La jeune garde cogne plus fort, le député Julien Dive faisant le pa- rallèle avec 1940 : «Eric Ciotti n'aurait jamais traversé la Manche.» Personne, chez LR, ne rapporte avoir été con- sulté avant la décision. Ce qui n'a pas empê- ché certains devoir venir le coup. «Je ne pense pas Ciotti incapable de le faire», glissait le matin même le député LR Philippe Gosselin. La veille, lors d'une visioconférence, les députés débattaient de la position à adopter pour les législatives. Devant ses collègues, l'élu du Lot Aurélien Pradié pose alors sur la table le sujet sensible des alliances. Ciotti s'agace et «n'écarte pas la discussion avec l'extrême droite», rapporte un participant. Premier si- gnal. L'hypothèse prend de l'épaisseur après un papier du Figaro, publié dans la matinée de mardi et évoquant la probabilité d'un «accord» avec le RN. Autour de Ciotti, personne ne moufte. Le parti, lui, craque déjà de par- tout. Avant même que Ciotti ne se soit ex- primé, Wauquiez estime sur X que «le devoir de la droite républicaine est de proposer une parole claire et indépendante entre l'impuissance du "en même temps" et le saut dans l'inconnu du RN».

«CONSTERNANTE ET CONTRE NATURE» Mardi matin au Sénat, l'un des rares bastions où la droite tient encore debout, la réunion de groupe hebdomadaire vire au réquisitoire anti-Ciotti. Les chiraquiens Philippe Bas, Ma-rie-Claire Carrère-Gee et Francis Szpiner fus- tigent par avance un rapprochement que Jac- ques Chirac avait toujours refusé. «Je trouve scandaleux cet accord qui n'est pas dans l'ADN du gaullisme, s'emporte Szpiner. C'est une faute morale.» Le groupe se prononce à l'una- nimité contre une alliance avec l'extrême droite. Isolé, Eric Ciotti feint, quelques heures plus tard sur TF1, d'ignorer ces secousses. La droite va-t-elle exploser? «Nous verrons bien», élude-t-il, avant de s'en remettre à la base: «Je connais les militants, j'en suis un et je sais qu'ils me soutiennent dans cette démarche.» Les troupes à le suivre, elles, sont une infime poignée: le radical patron des Jeu- nes LR Guilhem Carayon donc, Céline Imart et Laurent Castillo, élus au Parlement euro- péen dimanche, et la députée des Alpes-Mari-times Christelle d'Intorni. Le camp présidentiel n'a pas traîné de son côté pour ouvrir grand la porte aux LR fâchés avec leur président. Le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, un ancien du parti, tend la main aux «élus et militants LR qui refusent la collaboration»; Ciotti «signe les accords de Munich», enfonce un autre transfuge de la droite, Gérald Darmanin. Chez Horizons, les mêmes perches sont lancées. La vice-présidente de l'Assemblée, Naïma Moutchou, emballe «la droite républicaine et humaniste, héritière du gaullisme» dans les contours d'Horizons, la boutique d'Edouard Philippe. Invité sur BFM TV en fin de journée, le maire du Havre pilonne cette alliance «consternante et contrenature»... Et tend la main: «Tous ceux qui veulent me rejoindre sont les bienvenus.»

Du côté du Rassemblement national, on ju- bile. Jusqu'à ce jour, la seule alliance digne de ce nom conclue par le parti d'extrême droite l'avait été avec Nicolas Dupont-Aignan et son petit parti souverainiste Debout la France, lors de la présidentielle de 2017. Même si l'ini- tiative d'Eric Ciotti périclitait, elle aurait, vue du RN, l'immense mérite de normaliser da- vantage le parti d'extrême droite, en posant le précédent inédit d'un dialogue stratégique avec un parti de gouvernement. Mardi soir sur France 2, le président du RN Jordan Bar- della applaudit une «opportunité historique». Soucieux de bâtir une «majorité de projets», le poulain lepéniste confirme un «accord» avec LR : «Il y aura un certain nombre de députés LR sortants, ou investis, soutenus par le RN.» Plusieurs dizaines seraient concernés, selon Bardella. Et de lancer, sûr de lui : «Le poste de Ciotti n'est pas menacé à Nice.» Qui en doutait ? ?

Du côté du Rassemblement national, on jubile. Même si l'initiative de Ciotti périclitait, elle aurait, vue du RN, l'immense mérite de normaliser davantage le parti.

Libération
Wednesday, June 12, 2024 1078 mots, p. 6

Événement

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11 juin 2024 - Libération (site web)

A Renaissance, «ni Macron ni Attal sur mon tract, juste ma gueule»

Jean-Baptiste Daoulas et Laure Equy

Pris de court par la dissolution, redoutant une campagne injouable, peu soucieux d'être soutenus par un président impopulaire, les députés de la majorité sortante avancent vers le 30 juin sans croire aux miracles.

Faut-il y voir de l'improvisation post-dissolution de l'Assemblée nationale ou de l'habileté? C'est ce mercredi à 11 heures qu'Emmanuel Macron présentera son «orientation» pour les élections législatives, lors d'une conférence de presse initialement prévue mardi. Par souci de ne pas être «à côté de la plaque», selon un de ses proches, et de laisser à la droite le temps d'imploser après l'alliance proposée par Eric Ciotti au Rassemblement national, mardi à la mijournée. Le chef de l'Etat, qui s'exprimera dans une salle parisienne, et non depuis l'Elysée, n'est pas parti pour la mettre en sourdine jusqu'au second tour du 7 juillet. Il est «bien sûr» disposé à débattre avec Marine Le Pen et «prêt à porter nos couleurs et défendre notre projet», a-t-il dit au Figaro Magazine, ajoutant qu'il ne démissionnerait pas en cas de déroute. Il a fait comprendre dimanche soir à ses ministres que c'est lui, et non Gabriel Attal, qui pilotera la campagne et les investitures. Invité du journal de 20 heures de TF1 mardi, le Premier ministre a tout de même voulu convaincre les Français que «ces élections sont probablement les plus importantes [ ] parce que là on parle de leur vie quotidienne», menacée par «un bloc d'extrême droite dont le programme est la ruine complète du pays» et «le bloc de l'extrême gauche dont le mot d'ordre [ ] c'est le chaos et la violence». N'empêche: «Le numéro 1 c'est Macron, prévient un interlocuteur régulier du Président. Il dit qu'on lui a reproché de pas faire assez campagne en 2022, donc là il va s'impliquer.»

«De la chair à canon» Un investissement qui crispe la majorité plus qu'il ne la booste. Nombre d'élus Renaissance, Modem ou Horizons pourraient reprendre à leur compte le cri du coeur de Xavier Bertrand, président (LR) des Hautsde-France, mardi sur France Info : «Bon sang qu'il se taise ! S'il n'a pas compris qu'il est, avec M. Mélenchon, le moteur de la progression du Rassemblement national » La campagne législative de 2017, qui avait fait déferler sur le Palais-Bourbon une vague de marcheurs néophytes, victorieux rien qu'en s'affichant macronistes, paraît bien lointaine. Le chef de l'Etat ne fait plus recette.

Pire, il plombe ses troupes en campagne. Du discours de la Sorbonne le 24 avril à son interview sur TF1 et France 2 trois jours avant les élections européennes, son interventionnisme s'est avéré contre-productif.

«C'est l'une des plus grosses erreurs qu'on a commises dans la campagne européenne. Le tract avec Emmanuel Macron, c'est un rejet direct, alors que sans sa photo, la discussion peut s'engager, reconnaît un député Renaissance. Mais il n'y a rien de plus dur pour un président que de comprendre qu'il doit se taire.» Si Jordan Bardella (RN) a réussi à transformer le scrutin européen en référendum anti-Macron, l'entourage du Président veut croire qu'un lien persiste avec les Français, vantant sa cote de popularité pas si plongeante, à 31 % en mai selon l'institut Ifop. «Le Président sous-estime le degré de rejet, contredit un autre député, resté proche de Macron. Ça, on ne peut pas le lui faire entendre, j'ai renoncé.» Dédaignés depuis toujours par l'Elysée, jetés dans une campagne hautement casse-gueule, les députés gardent une dent contre leur patron qui a décidé sans sommation d'appuyer sur le bouton de la dissolution. «Il fait de nous de la chair à canon. Ce serait légitime si ça servait un intérêt supérieur mais l'objectif est intenable, il faut être dingue pour y croire», enrage un parlementaire

Renaissance, qui constate que dans les boucles Telegram de la majorité, Macron n'est pas ménagé. En attendant les investitures officielles du parti Renaissance - une première salve, reconduisant les sortants, était attendue dans la soirée-, les anciens députés, rentrés dans leur circonscription, se targuent de mener une campagne «de terrain», pour éviter d'endosser tous les ratés de l'exécutif sur le plan national. «On est fidèles au Président mais il y a un facteur répulsif fort, constate un député Modem. Pour faire 50% au deuxième tour, on va se déporter un peu de lui. Il ne faut pas qu'il se mêle de la campagne.» A l'heure où ils impriment à la hâte leurs tracts et affiches, ceux-là préfèrent y figurer seuls plutôt qu'avec la photo d'Emmanuel Macron. «Ni lui ni le Premier ministre, juste ma gueule !» lâche, tout juste prêt à assumer la mention «majorité présidentielle», un parlementaire qui devait récupérer ses documents de campagne chez l'imprimeur. En quête d'une valeur refuge, d'autres s'en remettent toutefois à la figure de Gabriel Attal. «Sans naïveté, ajoute un député. On a tellement envie d'avoir un leader qu'on prend ce qu'il y a sur le marché.»

Troupes désabusées Prévenu tardivement de la dissolution par Emmanuel Macron et disparu des radars dimanche et lundi, le chef du gouvernement a ressurgi mardi matin à la réunion du groupe Renaissance pour jouer les saintbernards. Cajolant les troupes désabusées, une vingtaine présents physiquement à l'Assemblée, le reste connectés en visio, celui qui repart lui aussi en campagne dans les Hauts-de-Seine a reconnu le caractère «brutal» de la dissolution. «Nous ne sommes pas là pour parler de nos états d'âme, mais pour aller de l'avant», les a-t-il encouragés. Promettant d'aller «au bout de [son] devoir», il a glissé être disponible pour venir soutenir des candidats. Matignon a prévu une photo du Premier ministre prête à l'emploi pour ceux qui veulent s'afficher à ses côtés. «Les militants nous le disent : quand t'as la photo de Gabriel Attal sur les tracts des européennes, ça part plus facilement que quand c'est Emmanuel Macron», constate une députée francilienne. La position d'Attal, qui sait son bail de six mois à Matignon quasi assuré de s'interrompre en juillet, n'en est pas moins inconfortable. «Le nouveau gouvernement se jouera à balles neuves», anticipe une ministre. «Contrairement à Edouard Philippe et Elisabeth Borne, nommés après les élections présidentielles de 2017 et 2022, il ne peut pas dire qu'il sera Premier ministre au lendemain des législatives, pointe un ex-conseiller d'Emmanuel Macron. C'est difficile dans ces conditions de mener campagne comme chef de la majorité.» Le plus jeune Premier ministre de la Ve République est déjà une affaire (cruellement) classée pour un proche du chef de l'Etat : «Il aura eu la chance d'être un futur antérieur.»

l'Humanité
Wednesday, June 12, 2024 836 mots, p. 9

Éric Ciotti se vend au RN et déchire son parti

Lola Ruscio

Le président des « Républicains » a annoncé, mardi, sa volonté de sceller un accord de coalition avec le RN. Cette proposition suscite une vague d'indignation dans son camp, où les appels à sa démission se multiplient.

O n savait qu'Éric Ciotti avait des idées d'extrême droite. Il ne manquait plus qu'il l'avoue publiquement. C'est chose faite avec la tentative du président du parti « Les Républicains » (LR) de faire sauter une digue historique, par un coup de poker, mardi. Le député des Alpes-Maritimes a appelé à une alliance avec le Rassemblement national aux législatives, au journal de TF1, tentant de parachever le vieux rêve réactionnaire d'une « union des droites », qui irait de LR au RN, voire jusqu'à Reconquête !. « Je souhaite que ma famille politique aille dans ce sens, a-t-il déclaré. Une force doit se lever pour s'opposer à l'impuissance du macronisme et au danger des insoumis. »

Éric Ciotti a vu dans un pacte avec l'extrême droite la planche de salut de son camp, après son score calamiteux aux élections européennes (7,2 % des suffrages pour François-Xavier Bellamy, contre 31,4 % pour Jordan Bardella). Le député des Alpes-Maritimes s'est imaginé sauver ainsi le groupe parlementaire LR, composé de 61 élus, avec ce deal mortifère. Supposant que « l'immense majorité des militants souhaitent cet accord » (sans pour autant les avoir consulté), le Niçois incite l'ensemble de ses collègues à prendre toute leur part dans la création d'un « bloc national ». « On dit la même chose sur le chaos migratoire ! a-t-il argué. Donc, arrêtons de faire des oppositions un peu factices pour nous mettre au travail. L'enjeu, c'est de redresser le pays, demain, et d'avoir une majorité pour cela. » En ouvrant la porte de ce pacte faustien, Éric Ciotti cherche ainsi à rompre définitivement avec la doctrine du « cordon sanitaire » érigée, au début des années 1990, par Jacques Chirac (aucun accord avec les Le Pen).

« Qu'il parte ! Il ne nous représente plus »

Problème, Éric Ciotti n'a visiblement pas pris la peine de s'accorder avec ses propres troupes. Sa déclaration a créé la stupéfaction dans son camp, où les appels à sa démission se multiplient. « Il ne peut plus présider notre mouvement et doit se démettre de son mandat ! » a tonné Gérard Larcher, président du Sénat, alors que l'intégralité des sénateurs LR ont voté contre tout accord avec l'extrême droite ou avec la Macronie aux législatives. La sénatrice Sophie Primas et son collègue Jean-François Husson ont annoncé qu'ils claquaient la porte de LR sitôt l'interview d'Éric Ciotti achevée. Les deux députés LR du Cantal rendent aussi leur carte.

Olivier Marleix, patron du groupe à l'Assemblée nationale, ne mâche pas ses mots, tout comme le député Philippe Gosselin, catégorique : « Qu'il parte ! Il ne nous représente plus. » Son collègue Ian Boucard dénonce aussi l'initiative « personnelle » d'Éric Ciotti : « Il a fait cette annonce dans le dos des parlementaires LR qui se sont réunis hier pour acter leur ligne d'indépendance. Je ne sais pas à qui il a pu parler dans notre groupe. Nous sommes déjà une quarantaine sur 61 à avoir condamné cette annonce. À croire qu'Éric Ciotti s'est mis devant un miroir hier et a parlé avec Éric Ciotti. »

« La salade niçoise d'Éric Ciotti est à vomir », a renchéri le secrétaire général délégué de LR, Geoffroy Didier, pour qui « toute collaboration avec l'extrême droite est une trahison de l'esprit des "Républicains" ». « L'ADN de la droite républicaine, c'est jamais les extrêmes, jamais le Front national, jamais Marine Le Pen ! » a martelé quant à lui Xavier Bertrand, le président des Hauts-de-France. Mais le mot le plus cinglant revient à Julien Dive, député LR de l'Aisne : « Nous savons désormais qu'en juin 1940, Éric Ciotti n'aurait jamais traversé la Manche. » Quant à l'ancienne candidate LR à la présidentielle, Valérie Pécresse, hostile à la ligne d'Éric Ciotti, elle a appelé son parti à « dénoncer immédiatement » le pacte proposé par ce dernier, qui « (vend) son âme pour un plat de lentilles et (drape) cela dans l'intérêt du pays ».

Même le président LR de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, pourtant en adéquation avec le virage ultradroitier de Ciotti, le réprouve. « Le devoir de la droite républicaine est de proposer une parole claire et indépendante entre l'impuissance du " en même temps" et le saut dans l'inconnu du RN », plaide celui qui sera candidat à la députation en Haute-Loire. De son côté, Marine Le Pen a salué le « choix courageux » d'Éric Ciotti et son « sens des respon- sabilités. », alors que, dans le même temps, elle sifflait la fin des négociations avec Reconquête !. Sauf que la prise de guerre pourrait être maigre. Rares sont ceux qui disent suivre le patron dans son ralliement à l'extrême droite : le président des Jeunes LR, Guilhem Carayon, les eurodéputés Céline Imart et Christophe Gomart, et Christelle d'Intorni, députée de la circonscription voisine d'Éric Ciotti. Malgré cette quasi-unanimité contre lui, ce dernier refuse pour le moment de démissionner. Les statuts du parti pourraient lui permettre de rester en poste jusqu'aux investitures. LR risque de traîner le boulet Ciotti encore un moment.

Le Figaro, no. 24821
Le Figaro, Wednesday, June 12, 2024 819 mots, p. 4

Politique

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11 juin 2024 - Le Figaro (site web)

La majorité s'en remet à Attal pour « démacroniser » la campagne

Boichot, Loris, Quinault-Maupoil, Tristan

Àquelques rues du Palais de l'Élysée, au pavillon Cambon, Emmanuel Macron doit entrer de plain-pied dans la campagne électorale qu'il a soudainement déclenchée en dissolvant l'Assemblée nationale. Une décision unilatérale et inconsidérée, selon ses propres troupes, qui cachent de moins en moins leur agacement contre les choix de leur champion. Autant dire que la conférence de presse présidentielle, qui doit définir la stratégie de la majorité en vue des législatives des 30 juin et 7 juillet prochains, soulève plus d'inquiétudes que d'attentes. Les députés, désabusés, n'en demandaient pas tant, comprenant que le chef de l'État, devenu impopulaire, ne serait plus celui qui favorisa leur élection en 2017. Mais une figure repoussoir pour beaucoup d'électeurs.

Même ses principaux alliés prennent leurs distances avec une trop forte implication élyséenne. « Je ne suis pas sûr, pour être honnête, qu'il soit complètement sain que le président de la République fasse une campagne législative » , a déclaré mardi sur BFMTV l'ancien premier ministre Édouard Philippe. Quant au centriste François Bayrou, président du Mouvement démocrate (MoDem), il plaide pour « démacroniser » la campagne, ce qu'il a fait savoir lundi après-midi aux cadres de son parti, comme l'a révélé Politico. Le mot ne vient pas de n'importe qui, mais du premier allier du président de la République. Le centriste, partisan d'une « refondation de la vie politique » , juge que « l'objet n'est pas la majorité présidentielle ». Mais une union nationale contre le Rassemblement national (RN). « Macron pense qu'il est une solution au problème, mais c'est fini. Dans la crise politique que l'on vit, il y a le rejet de Macron, estime un centriste. Il faut qu'une nouvelle offre politique surgisse. »

Sur le terrain, de nombreux députés sortants du camp présidentiel affirment qu'ils ne mettront pas Emmanuel Macron au premier plan. Ni sur leurs tracts, ni sur leurs affiches. « On n'a qu'une carte à jouer: la proximité avec nos concitoyens » , explique le député MoDem Bruno Millienne. Il sait que, « pour beaucoup de citoyens, ce n'est pas un avantage de le mettre sur nos affiches ». « Ce qui n'empêche pas qu'économiquement, philosophiquement, on le suit » , précise-t-il. « Il n'y a pas de réalité uniforme, on a tous des territoires très différents. Il faut que chacun - et je suis sûr que le président de la République le prend très bien - mène la campagne en fonction de son territoire » , explique pour sa part la députée Renaissance de la Sarthe, Julie Delpech.

Ces pas de côté sont autant de signes de la rupture de confiance inédite entre le chef de l'État et ses troupes, qui trouvent injuste sa décision. «Je sais aussi que c'est brutal pour vous» , a relevé mardi matin Gabriel Attal devant les députés Renaissance, alors que le premier ministre a été lui-même pris de court par cette annonce. Face à lui, plusieurs parlementaires ont demandé au chef du gouvernement de mener la campagne en première ligne. « C'est toi qui incarnes l'avenir, le positif, la jeunesse, c'est toi qui dois mener cette campagne et parler en notre nom » , a déclaré l'ancienne ministre Nadia Hai. « Les tronches sur les affiches, ça doit être lui » , enchérit le député Renaissance Stéphane Buchou.

Déjà lors de la campagne des européennes, l'omniprésence d'Emmanuel Macron dans la dernière ligne droite provoquait le malaise parmi les siens. « Il génère une colère venue de nulle part » , s'inquiétait une ministre, qui prônait sa discrétion à la faveur du premier ministre, « notre meilleur produit sur l'étagère ». Un sénateur madré qui a rejoint Horizons résumait de façon plus tranchée et fort peu diplomatique : « Macron? C'est radioactif ».

Alors qu'elle tenait récemment une réunion publique dans le 16e arrondissement de Paris, Aurore Bergé avait été directement interrogée par une militante. Fidèle macroniste depuis 2016, l'intéressée rapportait à la ministre de l'Égalité femmes-hommes ses difficultés à tendre des tracts avec la photo du président. En conseillant de laisser plus de place à la candidate Valérie Hayer. « Il ne faut pas avoir honte, lui a répondu l'élue des Yvelines, sinon il y aura un double effet. Nos électeurs qui nous reprocheraient de ne pas assumer et ceux qui ne sont pas nos électeurs qui nous reprocheraient d'avoir honte ». « J'adorerais vivre dans un pays avec des fontaines d'eau pétillante mais la réalité est un peu différente et c'est normal que les gens parfois vous disent non » , concluait-elle.

« La cour autour de Macron est très forte, il se coupe des réalités » , se désole un maire macroniste d'une grande ville, agacé quand le président de la République reporte la faute d'une campagne ratée sur son gouvernement, ses parlementaires et son parti. Mais Paul Midy (Renaissance), reparti en campagne dans l'Essonne pour y être réélu député, veut encore croire que les macronistes « ont besoin » du président « pour gagner » ces législatives « et continuer à transformer la France dans les trois prochaines années ». Une voix de plus en plus rare en 2024. L.B. ET T.Q.-M.

Le Figaro, no. 24821
Le Figaro, Wednesday, June 12, 2024 1011 mots, p. 3

Politique

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11 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Pour Le Pen, une union des droites sans Reconquête

Laubacher, Paul

Marine Le Pen a beaucoup réfléchi. Lundi, au lendemain d'une journée historique marquée par l'écrasante victoire du RN aux européennes puis la dissolution surprise de l'Assemblée, la double finaliste de la présidentielle s'est demandé si, après tout, son parti n'était pas capable de remporter une majorité absolue à lui tout seul. Arithmétiquement, peut-être. Mais, politiquement, cela ne correspondrait pas à l'histoire que la nationaliste veut raconter. Dans cette campagne éclair, jusqu'aux législatives des 30 juin et 7 juillet prochains, elle se dit qu'il faut créer un «grand rassemblement». C'est la dynamique dont le Rassemblement national a besoin pour faciliter la conquête de Matignon. Et puisque la gauche est allée vite pour bâtir un « Front populaire » sur les ruines de la Nupes, la même question s'est rapidement posée au bloc national : avec qui Marine Le Pen veut-elle créer le «rassemblement patriote» qu'elle rêve de construire depuis des années ? Avec qui veut-elle faire alliance ? Moins de 48 heures plus tard, la « candidate naturelle » du RN pour 2027 a le sourire en regardant la télévision. «Nous avons besoin d'une alliance (...) avec le Rassemblement national» , lâche le président des Républicains, Éric Ciotti, au « 13 Heures » de TF1. Avant de provoquer aussitôt une intense crise politique au sein de son parti.

Marine Le Pen soutient toujours ceux qui la rejoignent, surtout quand ils prennent des risques pour le faire. Dans une déclaration à l'AFP, la députée du Pas-de-Calais, elle-même en campagne, salue donc «le choix courageux» et «le sens des responsabilités» du patron de la droite. Elle dit espérer «qu'un nombre conséquent de cadres LR le suivent». Et puis, elle ajoute, consciente qu'une clarification politique est en train de s'opérer à vitesse grand V : «Quarante ans d'un pseudo-cordon sanitaire, qui a fait perdre beaucoup d'élections, est en train de disparaître.» Au Figaro, Jordan Bardella complète en évoquant un moment «historique». Certes, l'alliance électorale avec Éric Ciotti ne concerne pour l'instant que la soixantaine de députés LR sortants. «Une première étape», dit le président du RN. «Pour le reste, nous discutons. Mon souhait est de bâtir un gouvernement d'union nationale pour servir les Français», explique-t-il. Les futures négociations porteront donc aussi sur les ministères que le jeune loup nationaliste est prêt à céder aux Républicains s'il s'impose à Matignon dans trois semaines. «Il y aura des personnalités qui ne sont pas au RN au gouvernement», prévient un proche du président du RN.

En moins de 48 heures, «tous les murs ont sauté», se félicite un député RN, plutôt tendance souverainiste. Les troupes de Marine Le Pen et de Jordan Bardella réalisent enfin ce pour quoi ils se sont toujours battus : un accord entre la droite traditionnelle dite « de gouvernement », et le « camp national » longtemps marginalisé à « l'extrême droite ». Une bascule rendue possible par un double phénomène : la lente progression du RN dans les urnes, et la convocation précipitée de législatives anticipées. « C'est certain que l'urgence est un facteur accélérateur et que cela simplifie les prises de décision», résume un proche de Marine Le Pen. «C'est le temps long qui complexifie tout et qui repousse les décisions. Là, il fallait faire des choix très vite sur les circonscriptions, les bulletins de vote, les affiches, la propagande.»Et pour cause, si les partis ont jusqu'à dimanche pour finaliser le dépôt des candidatures, Jordan Bardella entendait boucler les investitures du Rassemblement national dès mardi.

Sans négliger la dimension stratégique de ces grandes manoeuvres, il ne faut pas sous-estimer non plus le poids des rapports humains. «Marine LePen et Éric Ciotti ont de très bonnes relations personnelles», précise un député RN. Cela facilite les prises de contact, et simplifie les discussions sensibles et privées. Cela crée aussi des liens de confiance. «Éric Ciotti est certain que Marine LePen décrochera son téléphone s'il l'appelle», dit un cadre mariniste. Le deal historique qu'a annoncé le président de LR est enfin le fruit de deux ans d'institutionnalisation du RN à l'Assemblée nationale : il est plus aisé de s'entendre avec ceux que la stratégie de la cravate a rapprochés de soi.

Confiance rompue

Pour autant, l'union était-elle possible avec tout le monde ? La réponse est non. La dynamique enclenchée par Marine Le Pen laisse trois victimes sur le bas-côté : Marion Maréchal, Éric Zemmour et Sarah Knafo. Dimanche soir, à peine élue eurodéputée sous les couleurs de Reconquête, la tête de liste zemmouriste avait pourtant publiquement appelé à l'union du « camp national ». Des contacts avaient ensuite été noués avec Marine Le Pen et Jordan Bardella, au vu et au su des caméras et des micros postés devant le siège du RN. Durant ce rendez-vous, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont posé leurs conditions, et Marion Maréchal a répondu avec ses revendications. Côté RN, l'on a refusé toute alliance avec des personnes avec qui la confiance était rompue - comprendre Éric Zemmour et Sarah Knafo ; et côté Reconquête, l'on a demandé une cinquantaine de circonscriptions pour des candidats qui accepteraient de s'inscrire sur une nouvelle plateforme.

Les discussions se sont poursuivies jusqu'à mardi matin. Avant que le verdict ne finisse par tomber en début d'après-midi, lorsque Jordan Bardella a appelé Marion Maréchal pour lui signifier que l'accord n'aurait pas lieu. Motif invoqué : les nombreuses «résistances internes» à une alliance avec Reconquête ont rendu impossible toute association avec des personnes qui sont, ou ont été, proches d'Éric Zemmour. L'ancien candidat à la présidentielle est jugé trop radioactif au RN. Ce qu'un proche de Marine Le Pen résume sobrement : «Les conditions politiques ne sont pas réunies ;» En apprenant la nouvelle, Marion Maréchal, dépitée, accuse le coup. Dans un communiqué, la nièce de Marine Le Pen dénonce une «décision soudaine et contradictoire avec nos nombreux échanges et travaux préparatoires, (qui) n'est pas à la hauteur des évènements et de l'espoir suscité parmi les Français». «Il y avait un problème de ligne» , décrypte un cadre lepéniste. Qui y voit aussi la preuve que Marine Le Pen et le RN ont choisi leur camp, en préférant la notabilisation des LR à la radicalisation de Reconquête. P. L.

l'Humanité
Wednesday, June 12, 2024 1415 mots, p. 2

La gauche se prépare au Front contre Front

Emilio Meslet

Législatives 2024 Face à la menace RN, les forces de progrès ont conclu, lundi soir, une alliance : le nouveau Front populaire. Elles ont poursuivi, mardi, les négociations sur le programme et la répartition des circonscriptions pour partir le plus rapidement possible en campagne en vue du scrutin du 30 juin. Et répondre aux espoirs des électeurs.

Dans le vocabulaire sportif, on appelle cela prendre de vitesse. Emmanuel Macron espérait se refaire une santé en s'appuyant sur la division de la gauche, après des mois d'une âpre campagne européenne qui a souvent viré aux échanges de noms d'oiseaux. Mais les progressistes ont évité le piège grossièrement tendu en scellant lundi soir, à la nuit tombée, la naissance d'une union inédite à la suite de la dissolution de l'Assemblée nationale : le nouveau Front populaire. Une réponse rapide à l'exigence du peuple de gauche et de la société civile organisée dans la perspective de ces élections législatives anticipées. Un Front populaire pour barrer la route au RN, l'héritier du Front national de Jean-Marie Le Pen.

« Nous souhaitons porter un programme de ruptures sociales et écologiques pour construire une alternative à Emmanuel Macron et combattre le projet raciste de l'extrême droite », écrivent les partis signataires, lesquels actent le principe de « candidatures uniques dès le premier tour ». Voilà le Parti socialiste (PS), la France insoumise (FI), les Écologistes, le Parti communiste français (PCF) et Génération.s repartis en campagne ensemble, comme en 2022 avec la Nupes. Mais, dans un autre rapport de force et un format de coalition élargi à plusieurs formations : Place publique - qui n'a pas quitté la table des négociations contrairement à ce qu'a affirmé le quotidien l'Opinion -, la Gauche républicaine et socialiste (GRS), le Mouvement républicain et citoyen (MRC), les Radicaux de gauche ou encore l'Engagement. Le NPA - l'Anticapitaliste de Philippe Poutou et Olivier Besancenot - s'est, lui, dit prêt à rejoindre la coalition.

Malgré les sujets qui fâchent « Chacun doit faire des compromis »

Devant le siège des Écologistes, dans le centre de Paris, où a été annoncé le pacte, des centaines de jeunes ont accueilli avec soulagement cette nouvelle coalition. « Ne nous trahissez pas », ont-ils scandé devant les principaux chefs de parti et une nuée de caméras. « Il était de notre devoir d'aller leur répondre pour montrer qu'on pouvait construire ensemble et ne pas laisser la désespérance s'installer. Poser ce genre d'actes politiques engage », estime Cyrielle Chatelain, présidente du groupe écologiste à l'Assemblée jusqu'à la dissolution. « Le peuple de gauche ne nous pardonnerait pas de ne pas tout essayer pour battre l'extrême droite », ajoute Christian Picquet, membre national du comité exécutif du PCF et négociateur sur le volet programmatique. « Certaines forces se rendent compte de la catastrophe à laquelle la division nous a menés, affirme Aurélie Trouvé, députée insoumise. Nous sommes maintenant au pied du mur mais nous ne sommes pas tombés dans le piège tendu par Emmanuel Macron. »

Les gauches veulent donc faire ensemble. Et ce, malgré les désaccords et les passes d'armes observés lors de la campagne des européennes. En à peine plus de vingt-quatre heures, la nouvelle donne politique a balayé les ressentiments avec un objectif clair : faire barrage au RN, qui menace d'arriver au pouvoir au soir du 7 juillet. « L'union, c'est faire un travail sur soi, surtout dans un tel moment historique, concède Corinne Narassiguin, sénatrice et membre de la direction du PS. Il faut passer outre les violences subies pendant les européennes car on ne peut tergiverser face à l'extrême droite. »

Le rassemblement est donc acté, mais il reste désormais aux forces politiques à le bâtir en un temps record. Le dépôt des candidatures est fixé au dimanche 16 juin, à 18 heures, et certains imprimeurs exigent que le matériel de campagne soit envoyé dès le jeudi 13 juin. Il faut donc aller vite. C'est pourquoi les négociations ont repris dès mardi matin, toujours au siège des Verts où deux groupes de travail, l'un sur le programme et l'autre sur le partage des circonscriptions, ont planché toute la journée.

Dans une salle de l'austère local écolo, une quinzaine d'émissaires sont réunis autour de la table. Ils doivent s'accorder, d'ici à jeudi matin, sur un « contrat de législature » détaillant « les mesures à engager dans les cent premiers jours du gouvernement du nouveau Front populaire » (lire p. 4). Il aurait pour base le programme de la Nupes de 2022, lequel serait enrichi et ajusté en fonction des nouveaux rapports de force issus du dernier scrutin en date où les socialistes sont arrivés en tête. « Ça avance bien », soufflent différents négociateurs à l'Humanité. Les discussions ont démarré par les sujets qui fâchent, notamment les sujets internationaux comme l'Ukraine. « Chacun doit faire des compromis, glisse Christian Picquet. Nous travaillons à des formulations qui permettent à chacun de s'y retrouver. » En fin d'après-midi, ils n'avaient pas encore abordé les autres sujets, dont certains plus difficiles (le nucléaire) que d'autres (la retraite à 60 ans).

Le PCF devrait pouvoir présenter au moins 50 candidats

Ailleurs, l'ambiance est un peu plus tendue. C'est là que se négocie l'attribution des circonscriptions. Le sort des 150 députés sortants semble sécurisé, même si quelques cas (Adrien Quatennens, Julien Bayou...) peuvent faire débat. Fort de son score aux européennes (13,8 %), le Parti socialiste veut obtenir plus que les 70 circonscriptions où il avait présenté des candidats. Notamment en Occitanie où la présidente de région, Carole Delga, hostile à la Nupes, a rejoint le nouveau Front populaire. Mais la France insoumise a dû mal à lâcher du lest, bien qu'Aurélie Trouvé assure souhaiter que « tout le monde fasse des concessions ». De l'avis de tous, le parti de Jean-Luc Mélenchon ne peut espérer reconduire des candidats dans 326 territoires. Les Écologistes, dont le poids s'est affaissé avec un score de 5,5 %, risque de servir de variable d'ajustement et perdre quelques-unes de leurs investitures. Quant au PCF, il devrait pouvoir présenter au moins 50 candidatures, comme en 2022, tout en réclamant des circonscriptions où des conquêtes sont possibles. « Nous faisons de la politique, pas des mathématiques, lance Pierre Lacaze, responsable aux élections au PCF. Nous voulons un accord qui respecte tout le monde et qui s'appuie sur les réalités locales pour battre les députés du RN. En 2022, seul un député avait repris une circonscription à l'extrême droite. Il était communiste. »

Une fois ces deux sujets tranchés pour permettre aux futurs candidats de partir rapidement en campagne, un troisième groupe de travail sera réuni entre les états-majors pour définir une stratégie. Se posera alors la question de l'incarnation de cette coalition : faut-il désigner un candidat au poste de premier ministre à opposer à Jordan Bardella (RN) et Gabriel Attal (Renaissance) ou présenter un collectif aux Français ? « C'est le collectif qui engagera la dynamique mais la question du premier ministre sera inévitable », avance la socialiste Corinne Narassiguin. Une chose est partagée entre les différentes formations, sauf à la FI, cette campagne ne pourra pas se faire sur la musique de « Jean-Luc Mélenchon premier ministre », comme en 2022, bien que ce dernier ait salué l'accord en assurant « jeter la rancune à la rivière » sur son blog.

« Nous souhaitons mettre en avant une équipe plutôt qu'une personne »

L'initiative personnelle de Raphaël Glucksmann (Place publique), lequel a proposé sur France 2 l'ancien numéro 1 de la CFDT Laurent Berger pour le poste, a aussi braqué les discussions. « Son envolée était irresponsable et met en danger le collectif, à l'heure où on fait de la dentelle », juge une négociatrice. Le nom de François Ruffin commence à rassembler des partisans. Il apparaît aujourd'hui comme le plus avancé et le plus consensuel. Mais faire ce choix dès aujourd'hui semble prématuré pour de nombreux acteurs du nouveau Front populaire. « On dispose de plusieurs profils pour incarner l'union, mais si on brûle les étapes, on se tire une balle dans le pied », met en garde un socialiste. Comme une partie des Verts, Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, est sur la même ligne : « Nous voulons mettre en avant une équipe plutôt qu'une personne. Un premier ministre, ça se décide en fonction d'une majorité à l'Assemblée nationale. Il faut donc attendre le résultat sorti des urnes. D'ici là, nous incarnerons le Front populaire avec différentes personnalités qui se rendront aux débats. » D'autant que le rassemblement de 2024 se veut plus large que celui de 2022, allant de Jean-Luc Mélenchon à Carole Delga en passant par Arnaud Montebourg, Sandrine Rousseau ou encore Léon Deffontaines. C'est ce que l'on appelle l'esprit de responsabilité. 

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, Wednesday, June 12, 2024 1273 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4
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11 juin 2024 - Le Parisien (site web)
12 juin 2024 - Le Parisien

Big bang à droite

La décision d'Éric Ciotti, plus isolé que jamais, de nouer une alliance avec le RN a déclenché un tollé chez LR comme à droite. Jordan Bardella revendique un accord pour « plusieurs dizaines » de circonscriptions.

Quentin Laurent et Alexandre Sulzer avec Marion Mourgue

Il est 17 heures passé, lundi soir. Gérard Larcher réunit les principaux dirigeants de la droite pour évoquer les législatives et la ligne à tenir dans cette galère pour les Républicains. Tous prennent place sur les fauteuils Louis XVI qui meublent le bureau du président du Sénat : la secrétaire générale du parti Annie Genevard, l'eurodéputé François-Xavier Bellamy, le chef des sénateurs LR Bruno Retailleau. Et, bien sûr : le président Éric Ciotti. Certains confieront à l'issue de la réunion l'avoir trouvé anormalement « fuyant », « taiseux ».

Le député de Nice a déjà son plan en tête, mais il n'en dira rien ce soir-là. À personne. Alors quand le lendemain, invité du JT de 13 Heures sur TF 1, le même appelle à une « alliance avec le RN », tout le monde à droite tombe de sa chaise. « À aucun moment il ne nous en a parlé », commente, effaré, Bruno Retailleau, frappé tant par « l'irrespect » que l'inédit. Une rupture historique pour la droite gaulliste.

Coup de semonce sur TF 1

À LR, le bruit commence à circuler dès mardi matin : Éric Ciotti aurait d'ores et déjà dealé des circonscriptions avec le RN. « Plus personne n'arrive à joindre Ciotti », nous dit-on alors. Des appels, des SMS, mais pas de réponse. La boucle WhatsApp des députés LR s'affole, on le tance de clarifier sa position. Au Sénat, le groupe LR vote à l'unanimité un texte réaffirmant l'indépendance de la droite et l'autonomie vis-à-vis d'un RN jugé « démagogique ». « Le FN, jamais. Ni aujourd'hui, ni demain, ni après-demain », tonnait plus tôt Xavier Bertrand sur Franceinfo. Mais l'inquiétude augmente à mesure que se prolonge le mutisme de Ciotti. Lequel ne sera finalement brisé que dans le 13 Heures en direct sur TF 1.

« Le pays est en danger [...]. Il y a d'un côté l'alliance contre nature avec les Insoumis, qui portent des idées extrêmement dangereuses. Il y a de l'autre côté le bloc macroniste qui a mené le pays là où il est aujourd'hui. Et il y a un bloc des droites, un bloc national », liste Éric Ciotti. Faisant le constat que « LR est trop faible pour s'opposer » aux deux premiers, il s'agirait fatalement de s'allier le RN. « Je souhaite que tous les députés LR sortants qui souhaitent ne pas avoir d'adversaire du RN puissent ne pas en avoir », poursuit ainsi Ciotti, confirmant qu'à défaut d'en avoir discuté avec les siens, il a bel et bien échangé avec Marine Le Pen et Jordan Bardella. Comme il l'avait fait en mars dernier, selon nos informations, pour discuter de la motion de censure. « Je souhaite que nous ayons un groupe important dans la nouvelle majorité », poursuit Ciotti, actant d'ores et déjà une victoire frontiste aux scrutins législatifs des 30 juin et 7 juillet.

Le même Éric Ciotti qui affirmait lorgner depuis le début de son mandat les électeurs de droite macronistes. Ou qui déclarait en septembre dernier dans nos colonnes que « M. Mélenchon et M me Le Pen ont le même programme économique ». De Marine Le Pen, il confiait en privé il y a quelques années qu'il avait « un blocage sur sa personne, sur l'histoire dont elle est l'héritière » et pour laquelle il affirmait qu'il ne voterait « jamais ». Le RN, lui, applaudit des deux mains : « En répondant à cet appel au rassemblement, Éric Ciotti choisit l'intérêt des Français avant celui de nos partis », commente Bardella sur les réseaux, quand du côté macroniste on rivalise de superlatifs peu élogieux.

Et LR, dans tout ça ? « Ce que les électeurs veulent, c'est l'union des droites et c'est ce que nous devons faire car c'est aussi prendre en compte le résultat de ces dernières élections », défend Christelle D'Intorni, députée (LR) des Alpes-Maritimes et protégée de Ciotti. Lors de son interview sur TF 1, le président de LR a dit notamment être soutenu par les néoélus européens Céline Imart et Christophe Gomart, ainsi que par le président des Jeunes LR Guilhem Carayon. « Il y a aussi le président de la fédération LR de la Creuse qui est d'accord ! », précise très sérieusement Imart.

« On fera tout ce qui est nécessaire pour le virer »

Pour l'heure, peu de soutien, donc. Mais ils sont nombreux ces députés LR à dénoncer furibards l'embardée de leur patron, qu'ils attribuent à sa volonté de sauver sa circonscription de Nice, où le RN est arrivé largement aux européennes, comme à son envie de devenir un jour ministre. « Éric Ciotti n'engage que lui, il doit quitter la présidence de LR », claque Olivier Marleix. « On va demander massivement sa démission. Soit il lui reste un peu de dignité et il s'en va, soit on fera tout ce qui est nécessaire pour le virer ! Faut regarder les choses de près », martèle l'élue de Savoie Émilie Bonnivard. « Il prend une position qui n'a jamais été débattue par les instances. Il doit prendre sa carte au RN », lâche de son côté Patrick Hetzel, vice-président du groupe LR et de la commission nationale d'investiture. « Il démissionne ou on quitte le parti. Au moins les deux tiers du groupe sont sur cette ligne ! », assure l'élu de la Manche Philippe Gosselin. Habituellement plus rond, Larcher demande aussitôt sa démission.

Autre secousse de la journée pour LR : l'interview Ciotti est intervenue... quelques dizaines de minutes avant l'annonce de candidature de Laurent Wauquiez aux législatives, lequel officialisait là son retour dans l'arène en vue de 2027. Coup de poignard. Le Sudiste passe tout de même un coup de téléphone à celui dont il s'était fait le premier soutien pour la future présidentielle, juste avant le JT de 13 Heures : « Tu fais une grave erreur, tu es totalement isolé », lui affirme Wauquiez, déplorant qu'il « affaiblisse » les députés LR tout juste repartis en campagne.

Dans l'après-midi, une tribune est publiée dans le « Figaro », signée des plus haut gradés de LR (de Larcher à Wauquiez, en passant par Pécresse, même François Baroin, ami de Ciotti) pour se désolidariser officiellement d'une décision qui a consterné jusqu'à Nicolas Sarkozy. Dans la foulée, la direction du groupe LR à l'Assemblée envoie un communiqué à tous les députés dans lesquels ils s'engagent, par écrit, à ne faire aucune alliance avec le RN. Jordan Bardella, lui, revendique un « accord » pour « plusieurs dizaines » de circonscriptions.

Lâché par son cabinet et privé de ses mails

« J'ouvre un chemin, peut-être que les autres seront retardataires, mais ils y viendront », a affirmé Ciotti, prétendant agir en accord avec « les militants qui l'ont élu ». Tout en paraissant plus isolé que jamais, même au siège du parti la mutinerie gronde. « Personne n'accepte cela parmi les permanents. Tout le monde va s'affranchir de sa décision. Il ne sera en mesure de rien faire du tout », enrage un salarié du siège qui l'affirme : « Je refuse de répondre désormais à ses instructions. On va faire comme s'il n'existait pas. On va l'empêcher de travailler. »

Selon nos informations, une grande partie de son cabinet ainsi qu'Emmanuelle Mignon (vice-présidente en charge du projet LR) ont fait savoir à Éric Ciotti qu'il ne le suivait pas. Il n'a d'ailleurs plus la main sur sa boîte mail ni sur les réseaux sociaux. Mardi soir, le front anti-Ciotti réfléchissait à la façon de sortir de cette nouvelle crise, la plus grave qu'a jamais connue le parti gaulliste. Un bureau politique « sauvage » devrait avoir lieu ce mercredi, ailleurs qu'aux Républicains. Sans Ciotti.

Le Monde
Dissolution de l'Assemblée Dissolution de l’Assemblée, Wednesday, June 12, 2024 1084 mots, p. 3
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11 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Gabriel Attal, premier ministre porté disparu depuis la dissolution

Le chef du gouvernement, jusqu’ici omniprésent, sait que ses jours sont comptés

Nathalie Segaunes

Un premier ministre aux abonnés absents. Gabriel Attal n’est plus réapparu en public depuis le 9 juin. Aperçu pour la dernière fois dans son – bureau de vote d’une école de Vanves (Hauts-de-Seine), dimanche en fin de matinée, le chef du gouvernement, jusqu’ici omniprésent sur la scène politique et dans les médias, n’a plus fait parler de lui depuis. Les micros installés dans la cour de l’hôtel de Matignon en vue d’une déclaration, dimanche soir, ont été remisés sans avoir servi. Le cabinet du premier ministre n’a diffusé aucun détail sur son agenda de la semaine. La boucle WhatsApp informant les journalistes des activités du locataire de Matignon est désormais muette. Comme si toute vie s’était arrêtée Rue de Varenne depuis l’annonce de la dissolution.

Le chef de la majorité, qui devait réapparaître, mardi matin, à la réunion du groupe Renaissance à l’Assemblée nationale,a quelques raisons de se mettre en retrait. Tenu à l’écart des discussions qui ont conduit le chef de l’Etat à dissoudre l’Assemblée nationale le soir de la défaite aux élections européennes, il n’a été prévenu qu’à la dernière minute de cette décision. Contrairement au ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, qui était, lui, dans la confidence. « La dissolution, le président de la République n’en parle pas », se rassurait Gabriel Attal, fin mai, lorsqu’il tentait d’imaginer le lendemain des élections européennes.

Aussi le premier ministre est-il tombé des nues en apprenant le projet d’Emmanuel Macron. « Cela a été un choc pour tout le monde, y compris pour lui », en convient un proche du chef de l’Etat. Redoutant une victoire du Rassemblement national (RN), Gabriel Attal propose à Emmanuel Macron d’endosser la responsabilité de la défaite et de remettre sa démission, comme le révélait, lundi, BFM-TV. « Je suis le fusible, je veux bien sauter ce soir », fait-il valoir. « Tu ne démissionnes pas, j’ai besoin de toi pour conduire la bataille des législatives », le retient Emmanuel Macron.

Un exercice « périlleux »

Avant 20 heures, Emmanuel Macron réunit les ténors de son camp (Bruno Le Maire, Gérald Darmanin, Sébastien Lecornu, Rachida Dati, Stéphane Séjourné, Richard Ferrand ou le président des centristes de l’UDI, Hervé Marseille) et formule son idée. Le premier ministre, « pas très allant », selon un participant, se borne à confirmer qu’il conduira la campagne, en tant que chef de la majorité. Même s’il trouve l’exercice « périlleux », confie-t-il à un participant, en marge de la réunion.

Dimanche soir à 22 heures, après la brève allocution télévisée du chef de l’Etat, celui-ci réunit ses ministres à l’Elysée. Cette fois, le chef du gouvernement ne desserre pas les dents. Il n’est pas le seul, dans le camp présidentiel, à avoir des doutes sur la stratégie présidentielle. Yaël Braun-Pivet, la présidente de l’Assemblée nationale, se dit convaincue « qu’il y avait un autre chemin qui était le chemin d’une coalition, d’un pacte de gouvernement ».

La députée de Paris Astrid Panosyan-Bouvet (Renaissance) juge, elle aussi, « périlleuse » la décision du président de la République. Le spectre d’une victoire du RN le 7 juillet hante déjà une partie du camp présidentiel. Mais le premier ministre ne peut pas se permettre d’ouvrir une crise en démissionnant. « Je pense qu’ils sont dans d’intenses réflexions à Matignon, subodore un député Renaissance. Ils désavouent la décision du président, mais ne peuvent pas s’y opposer. »

Cela fait plusieurs semaines déjà que le premier ministre s’interroge sur la meilleure façon d’aborder sa relation avec le chef de l’Etat. « Gabriel souffre de cette dualité, il ne sait pas trop sur quel pied danser avec Macron, confie l’un de ceux qui ont déjeuné avec le premier ministre avant les élections européennes. Il commence à prendre conscience de la malédiction de la relation président-premier ministre. »

La campagne des européennes n’a pas permis au premier ministre − c’est un euphémisme − de décrypter le chef de l’Etat. Aussi ce dernier enjoint-il à son premier ministre de débattre avec Jordan Bardella. Le lendemain de la confrontation, pourtant jugé réussie côté majorité, Gabriel Attal a la surprise d’entendre le président de la République proposer un débat à Marine Le Pen. Comme si celui de la veille n’avait pas suffi…

Attal « n’a pas le goût du risque »

Les deux hommes ne sont pas faits, il est vrai, du même bois. Et n’ont pas le même rapport à l’engagement. Gabriel Attal «n’a pas le goût du risque, ce qu’il fait est toujours cadré, propre, maîtrisé », souligne un ancien ministre, alors qu’Emmanuel Macron est parfois confus dans ses initiatives, mais beaucoup plus audacieux.

Le gouvernement n’est pas tombé dimanche, il est censé fonctionner classiquement, et non se contenter d’expédier les affaires courantes. Pourtant, tous les événements qui devaient figurer à l’agenda du premier ministre cette semaine, notamment un déplacement à Mayotte, ont été annulés. Durant les trois semaines qui viennent, « le premier ministre va battre la campagne », a annoncé, lundi en fin de journée, son chef de cabinet, Maxime Cordier, au cours d’une réunion avec ses homologues. D’abord, sur sa propre terre d’élection, à Vanves, où il se représente. Il recevait, lundi après-midi, Hervé Marseille, pour notamment préparer les élections législatives dans les Hauts-de-Seine. Puis il se rendra dans toute la France, afin de soutenir les candidats de la majorité présidentielle.

Son chef de cabinet a donné, lundi, une leçon de loyauté aux chefs de cabinet du gouvernement. « Le président sait ce qu’il fait », a assuré M. Cordier dans la salle du Conseil, à Matignon, invitant les collaborateurs des ministres à ne pas présenter la dissolution comme « une décision inconsidérée ou un coup de poker, comme le fut la dissolution de 1997 ». Il les a aussi encouragés à démentir la thèse selon laquelle le chef de l’Etat aurait agi par « cynisme », « pour permettre au RN d’accéder au pouvoir et démontrer son incapacité à gouverner ».

Gabriel Attal sait cependant que ses jours sont comptés à Matignon. Il n’obtiendra une prolongation de son bail, au-delà du 7 juillet, que s’il parvient à reconstituer une majorité dans les urnes. Le plus jeune premier ministre de l’histoire pourrait aussi être le plus éphémère.

Aujourd'hui en France
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_Le Fait du jour, Wednesday, June 12, 2024 591 mots, p. AUJM10
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12 juin 2024 - Le Parisien

UNIONiCes électeurs de Glucksmann qui refusent l'alliance avec LFI

Depuis l'annonce d'une possible alliance entre les principaux partis de gauche pour les élections législatives anticipées, des électeurs socialistes refusent à l'avance de voter pour un candidat issu de la France insoumise. Celle-ci se voit reprocher, notamment, ses positions sur le conflit israélo-palestinien.

Nicolas Berrod

« La mort dans l'âme », Florence pourrait voter pour un candidat macroniste au premier tour des élections législatives. « Socialiste depuis toujours », cette quinquagénaire a donné sa voix à François Mitterrand, François Hollande, puis Raphaël Glucksmann aux dernières européennes. Mais la nouvelle union, annoncée le lendemain soir par les principaux de gauche, incluant la France insoumise (LFI), la « rebute » au plus haut point. Alors, si un candidat LFI est choisi pour représenter ce « nouveau front populaire » dans sa circonscription francilienne, Florence ne glissera pas de bulletin de gauche dans l'urne.

Elle est loin d'être la seule. « Social-démocrate assumé », Adrien a donné « sans hésiter » sa voix à la liste Glucksmann. « Je comptais voter pour un candidat de gauche aux législatives. Mais si c'est dans le cadre d'une alliance avec la France insoumise, ce sera sans moi », témoigne le trentenaire. « Je suis très déçue de Macron car il oublie complètement la partie gauche, mais je ne peux pas voter pour les extrêmes », abonde depuis la Manche Marie-Françoise, 78 ans.

« Des révolutionnaires à deux balles »

Plusieurs choses les insupportent chez les Insoumis. À commencer par « leur détestation d'Israël et de juifs », selon les termes de Florence. « Que l'on soit très en soutien de Gaza ne me gêne absolument pas. Mais l'alliance avec Rima Hassan, ce n'est pas possible », glisse-t-elle, faisant référence à la militante franco-palestinienne élue députée européenne sur la liste portée par Manon Aubry.

Ces dernières semaines, de nombreux élus et militants Insoumis ont multiplié les marques de soutien à la population gazaouie, victime de la guerre d'Israël contre le Hamas, tout en se défendant de tout antisémitisme. Pour Adrien, la scène du député Sébastien Delogu brandissant un drapeau palestinien dans l'hémicycle - ce qui lui a valu deux semaines d'exclusion - n'est toujours pas passée. « Ils ne respectent pas les institutions, et leur programme économique n'est pas du tout robuste ni crédible. Ce sont des révolutionnaires à deux balles », tacle-t-il.

Toujours sur la scène internationale, Pauline dénonce des « positions trop ambiguës sur l'Ukraine et la Russie, sans véritable soutien à Kiev ». Cette ingénieure parisienne de 31 ans, « désabusée par la situation politique actuelle », dénonce aussi « leur refus du nucléaire et leurs positionnements anti-sciences pendant la crise du Covid, comme le soutien à la réintégration des soignants non vaccinés ».

Quant à l'ancien leader de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, qui continue de s'exprimer frénétiquement sur les réseaux sociaux, il est « en dérive totale intellectuellement depuis son : La République, c'est moi », complète Florence. « Depuis le temps qu'il est là, il faut qu'il s'en aille ! », renchérit Marie-Françoise. N'en jetez plus !

Choisir « le moins pire »

Ce mardi, Raphaël Glucksmann a prévenu que « l'union ne peut pas se faire au prix du renoncement aux principes », dont « l'aide militaire à la résistance ukrainienne » et « le refus de la brutalisation du débat public ». En votant le 30 juin pour le candidat de la majorité présidentielle si celui de la gauche vient de la France insoumise, une partie de ses sympathisants assume de choisir « le moins pire ».

Emmanuel Macron pourrait alors finir par gagner son pari, en rassemblant derrière lui les « anti-extrêmes » de droite et de gauche. Et Florence de conclure : « Oui, peut-être que Macron en sortirait gagnant... Mais je préfère sa victoire qu'avoir le RN au pouvoir. »

Le Figaro, no. 24821
Le Figaro, Wednesday, June 12, 2024 1315 mots, p. 6

Politique

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11 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Programme, circonscriptions... après l'accord de principe à gauche, le plus dur commence

Répartition des circonscriptions, programme et choix de la personnalité pour prétendre au poste de premier ministre... Les négociations battent leur plein à gauche pour confirmer le rassemblement promis.

Lepelletier, Pierre

Croix de bois, croix de fer, les socialistes le promettaient : s'allier avec Jean-Luc Mélenchon, plus jamais ! C'est pourtant précisément ce que le PS et le reste de la gauche ont acté lundi soir en s'accordant sur le principe d'un « nouveau Front populaire ». Pour tenter d'éviter le pire début juillet, avec une potentielle victoire du RN aux élections législatives anticipées, les principaux partis ont fait en vingt-quatre heures table rase de mois et de mois de tensions. «Comme au lendemain de la présidentielle de 2022 je l'avais proposé, je le répète: il faut jeter la rancune à la rivière! Sinon quoi? La vendetta sans fin? Il faut chercher sans cesse le moyen d'avancer» , a écrit Jean-Luc Mélenchon sur son blog lundi. La veille, l'Insoumis ironisait encore sur ces «méchantes langues qui, tout d'un coup, se ravisent des horreurs qu'elles ont pu dire auparavant et qui se demandent comment faire». Voilà tout ce petit monde de retour autour d'une même table.

Une première fumée blanche s'est échappée lundi soir, depuis le siège des Écologistes où les principaux responsables de gauche s'étaient enfermés depuis des heures. Alors que la nuit venait de tomber sur Paris, tous sont allés annoncer la bonne nouvelle aux nombreux militants qui occupaient la rue des Petits-Hôtels (10e). «Nous l'avons fait. Nous sommes tombés d'accord sur le fait de travailler à des candidatures uniques dans toutes les circonscriptions» , annonçait Marine Tondelier, la secrétaire nationale des Écologistes. «Nous avions la volonté de partir ensemble dans cette bataille pour proposer une alternative à la politique d'Emmanuel Macron et combattre l'extrême droite raciste» , a ajouté Manuel Bompard, le coordinateur national de LFI.

Si un léger espoir renaît chez les électeurs de gauche, le plus dur reste malgré tout à faire. Les discussions se sont poursuivies toute la journée de mardi. Au coeur des débats : le projet commun, bien sûr, mais aussi l'épineuse répartition des circonscriptions ainsi que le choix de la personnalité pour porter la campagne. Les Insoumis n'ont pas eu le culot de ressortir du placard les affiches «Mélenchon premier ministre» de l'alliance de la Nupes. Dès dimanche soir, socialistes, écologistes et communistes avaient prévenu qu'ils ne «s'aligneraient» plus derrière le chef de LFI tant il serait, à leurs yeux, devenu le «pire» candidat pour représenter la gauche. Lancé par Raphaël Glucksmann au « 20 Heures » de France 2 lundi soir, le ballon d'essai pour propulser Laurent Berger a également été immédiatement dégonflé. L'ancien secrétaire général de la CFDT n'a même pas donné suite...

Mais l'essentiel est ailleurs. Au pied du mur, ces artisans du « nouveau Front populaire » vont surtout devoir regagner en crédibilité pour convaincre les Français. Comment expliquer qu'ils sont aujourd'hui d'accord sur quasiment tout après avoir conclu qu'ils ne l'étaient sur presque plus rien ? Ces derniers mois, à l'occasion de la campagne des élections européennes, les divergences ont été exposées au grand jour. Sur le volet international, les socialistes, les écologistes et les communistes n'ont par exemple cessé de reprocher aux Insoumis de ne pas avoir qualifié le Hamas d' «organisation terroriste» après l'attaque du 7 octobre en Israël. À l'inverse, Rima Hassan, nouvelle eurodéputée LFI, répétait que les socialistes appartenaient à une «gauche coloniale»pour ne pas utiliser le terme de «génocide» à l'encontre du peuple gazaoui.

Même sujet pour le retour à la retraite à 60 ans. Totem de LFI, avalé par le reste de la gauche en position de faiblesse lors de l'accord de la Nupes après le désastre de la présidentielle, la mesure n'a pas été soutenue par Raphaël Glucksmann lors des européennes. «Ce ne sera pas 60ans de façon universelle » , avait tranché la tête de liste des socialistes mi-mai sur France 3. Mais dès lundi matin, Olivier Faure semblait pourtant la recycler. «Je suis favorable à ce que l'âge légal soit de 60ans pour l'ensemble des Français», a assuré le premier secrétaire du PS, prévenant cependant que «la durée de cotisation» ne sera «pas la même pour tout le monde». Funambulesque. Les discussions devaient donc aboutir sur un compromis où aucun parti ne devait donner le sentiment... de se compromettre.

Se tenait en parallèle l'ardente négociation pour la répartition des circonscriptions. L'exercice, toujours périlleux, est généralement sans surprise : comme au poker, seuls les plus stratèges tirent leur épingle du jeu. Très vite, Jean-Luc Mélenchon et les siens se sont fixés comme mission de déjouer la tentation du reste de la gauche de les «cornériser».Avant même le scrutin européen, socialistes, écologistes, communistes et même quelques frondeurs LFI - François Ruffin en première ligne - planchaient déjà sur une nouvelle union, à distance du noyau dur mélenchoniste, dans la perspective de 2027.

Dès le début des négociations, la petite délégation Insoumise, proche du chef, a donc mis une proposition sur la table. L'idée : acter le nouveau rapport de force en faisant la somme des voix de chaque candidat de gauche à l'élection présidentielle de 2022 avec celles de chaque liste de gauche aux dernières européennes. Sur le papier, ce scénario permettrait aux Insoumis de conserver leur leadership (plus de dix millions de voix cumulées, quatre millions pour le PS, trois millions pour les Verts, un peu plus de 1 million pour le PCF). De quoi franchement agacer les négociateurs socialistes qui ne veulent pas s'abaisser à des «calculs d'apothicaire». «Nous demandons pour notre part une discussion sur la réalité territoriale des circonscriptions et des personnalités en présence capable de battre l'extrême droite», rapporte un cadre socialiste au coeur des négociations. Comprendre : mieux vaut une candidature PS que LFI dans les circonscriptions où le risque d'une victoire du RN est élevé.

Autre point en cours de discussion mardi : la protection, et donc la reconduction automatique, ou non, des quelque 151 députés de l'ex-intergroupe de la Nupes. Quelques situations tendues posent question. Par exemple, que faire du cas d'Adrien Quatennens, député LFI de la 1re circonscription du Nord, qui avait reconnu avoir donné une «gifle» à son ex-épouse, en septembre 2022 ? À l'époque, le reste de la gauche avait dénoncé la mauvaise gestion de l'affaire par les Insoumis qui n'avaient pas exclu leur ancien coordinateur national, très proche de Jean-Luc Mélenchon. «La question de son investiture se pose», prévenait dès dimanche soir la députée écologiste Sandrine Rousseau sur BFMTV. «Ça va être un sujet», confirmait un des négociateurs mardi en fin d'après-midi.

En parallèle des négociations, la direction socialiste devait gérer un autre front mardi soir. Le conseil national du parti se réunissait au siège, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), et un certain nombre d'opposants à Olivier Faure, hostiles à une alliance avec LFI, comptaient bien se faire entendre. En amont, ils déploraient que le premier secrétaire n'ait pas davantage profité de la dynamique enclenchée par Raphaël Glucksmann (13,83 %) pour constituer une nouvelle force-pivot à gauche. «C'était une chance pour la gauche, et donc pour la France...», regrette un élu socialiste.

Principal adversaire interne, Nicolas Mayer-Rossignol refusait, lui, une candidature unique de la gauche dans chaque circonscription, défendant plutôt des «accords techniques» là où le risque d'une victoire RN est fort. Le maire de Rouen souhaite par exemple que des candidats socialistes se présentent à Paris face aux députés sortants Insoumis, telles Sophia Chikirou, Danièle Obono ou Danielle Simonnet. Gage rassurant pour la direction : Carole Delga, une des principales opposantes d'Olivier Faure, a elle dit «oui» à un « « Front populaire » ouvert et le plus large possible» , bien qu'elle rappelle n'avoir «jamais cédé ni aux sirènes macronistes ni aux sirènes mélenchonistes». P.L.

Le Monde
Dissolution de l'Assemblée Dissolution de l’Assemblée, Wednesday, June 12, 2024 900 mots, p. 3
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11 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

A l’Assemblée, les députés sortants font leurs cartons

Les élus, sonnés, font face à une cascade de démarches administratives

Mariama Darame

Le jour d’après. La quiétude qui emplit le Palais-Bourbon, lundi 10 juin, est presque suspecte. Comme un trompe-l’œil au lendemain de l’annonce choc d’Emmanuel Macron : dissoudre l’Assemblée nationale, dans la foulée de la débâcle du camp macroniste aux européennes, face à l’extrême droite. En fin de matinée, salle des Quatre-Colonnes, où se croisent habituellement les journalistes et les parlementaires, seule une poignée de députés osent s’attarder devant les caméras et les micros des médias. Ils ne le savent pas encore, mais à partir de la publication du décret de dissolution paru lundi après-midi, ils n’auront plus le droit, en vertu du règlement de l’Assemblée, d’être interviewés à cet endroit par les journalistes, au même titre que les collaborateurs. « Je me sens dissous, comme une pastille effervescente dans l’eau » , ironise l’élu socialiste de l’Eure Philippe Brun, en évoquant le choix inopiné d’Emmanuel Macron de convoquer des élections anticipées à quelques semaines des Jeux olympiques et paralympiques.

Démis de leur mandat après la parution du décret de dissolution le 10 juin et celui pour la convocation des élections les 30 juin et 7 juillet, les anciens élus de la 16e législature se retrouvent pris dans une cascade de démarches administratives. Comme pour ses collègues, cette semaine s’annonce dense pour M. Brun : il doit notamment récupérer ses affaires et licencier ses quatre collaborateurs, dont les contrats prennent fin automatiquement vendredi.

Au même moment, une quarantaine de députés Renaissance sont réunis pour échanger sur la marche à suivre, tous pris au dépourvu par l’annonce subite de la dissolution. Certains s’émeuvent de devoir renoncer à leur permanence parlementaire,d’autres se demandent comment contracter un prêt pour financer leur campagne dans des délais aussi courts.

Le député Renaissance de l’Oise Eric Woerth décrit « une forme de sidération ce matin en réunion de groupe. Personne ne s’attendait à un départ aussi brutal pour une élection européenne. Mais on allait vers une impasse politique ». « Il n’y a plus de groupe. Tout le monde est en train de préparer sa campagne pour repartir », avancele président du groupe Renaissance, Sylvain Maillard. Une dizaine de députés devraient ne pas se représenter pour cause de « fatigue perso » et « non de positionnement politique », prend-il soin de préciser.

Car les oppositions s’en donnent à cœur joie pour attaquer le camp présidentiel, affaibli par une nouvelle défaite électorale. « C’est fini, Macron a perdu », juge Eric Coquerel, le président de la commission des finances. « Le macronisme disparaîtra totalement de l’Assemblée », abonde M. Brun. Chez Renaissance, le leitmotiv reste le même : «C’est évidemment une crainte que l’extrême droite arrive au pouvoir et c’est pour ça que tout le monde doit se mobiliser, que ce soit au sein de la majoritéou dans les autres partis », souligne Eléonore Caroit, députée Renaissance des Français établis hors de France.

Repartir de zéro

La campagne doit officiellement démarrer le 17 juin. D’ici là, la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, « assure les affaires courantes » tout comme les élus de la questure. « Il n’y a plus aucun texte, plus de questions au gouvernement, plus d’activité de l’Assemblée nationale », a-t-elle détaillé, lundi 10 juin, sur France 2. Les visites, les colloques, les voyages à l’étranger… Tous ces événements sont annulés, faute de députés pour les encadrer.

Les députés sortants doivent encore recevoir une note détaillée des services de l’Assemblée pour les éclairer sur les modalités de leur départ. La dernière dissolution remonte à 1997, sous la présidence de Jacques Chirac, et peu de souvenirs subsistent quant à ce moment politique si particulier.

Le calendrier parlementaire est lui aussi vidé – tous les débats qui ont eu lieu en commission spéciale et dans l’Hémicycle sont effacés : plus de texte sur la fin de vie, sur la simplification administrative, la réforme de l’audiovisuel, la loi de règlement des comptes… Ils devront être redéposés par le gouvernement. Et rien ne garantit qu’ils le soient par le gouvernement qui découleraitdes nouveaux équilibres à l’Assemblée après les législatives. Dès lors, tous les textes qui n’ont pas été adoptés en première lecture à l’Assembléeet transmis au Sénat sont condamnés à être débattus, s’ils sont représentés, en repartant de zéro.

Certains membres du bureau de l’Assemblée nationale conservent néanmoins leurs fonctions – et non pas leurs mandats – pour assurer la gestion de l’Assemblée comme Eric Woerth, en tant que questeur. « Par mes fonctions, je conserve mon bureau jusqu’au second tour des législatives, mais je vais aussi commencer à faire mes cartons comme j’ai un peu de temps », relate-t-il. Les anciens députés vont continuer à percevoir leurs frais de mandat pendant cinq jours et leur indemnité jusqu’à la fin du mois de juillet.

L’incertitude demeure sur le calendrier de la session extraordinaire. Les nouveaux députés élus le 7 juillet pourraient en théorie, selon les délais prévus par la Constitution à l’article 12, siéger jusqu’au 1er août, soit après le début des Jeux olympiques. D’ici là, des bennes bleues sont entreposées dans les couloirs pour permettre aux députés sortants de débarrasser leurs bureaux. Tout doit disparaître avant l’arrivée des nouveaux élus en juillet.

Le Monde
Dissolution de l'Assemblée Dissolution de l’Assemblée, Wednesday, June 12, 2024 865 mots, p. 4

Les Républicains, courtisés à la fois par l’extrême droite et la Macronie

Le parti cherche tant bien que mal à ne pas devenir une simple force d’appoint

Alexandre Pedro

Il ne manquait que l’accusé de réception. Lundi soir sur TF1, Marine Le Pen a envoyé une invitation claire aux députés Les Républicains (LR) prêts « à construire une majorité » lors des législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet. Le guichet du Rassemblement national (RN) est donc officiellement ouvert et la triple candidate à l’élection présidentielle affirme que sa formation est « bien sûr capable »de ne pas présenter de candidats face aux LR sortants. Elle ajoute une condition : qu’ils soient prêts à accepter une « charte » sur laquelle travaille le parti d’extrême droite.

Toute cette journée de lundi, les élus du RN ont envoyé des messages explicites aux 61 députés LR. « Il y aura probablement des candidats venus de LR », a avancé dans l’après-midi le député du Loiret et porte-parole du groupe RN à l’Assemblée, Thomas Ménagé, sans préciser s’il s’agissait d’élus sortants ou de cadres locaux. Mais, pour l’ancien très jeune militant sarkozyste, cette ouverture à droite doit « se faire sur notre projet, nos idées » et prouver que « le RN est un parti qui s’élargit avec des cadres venus d’horizons différents ».

Devant le siège de sa formation, le président du RN, Jordan Bardella, a déclaré aussi avoir « tendu la main » aux Républicains et évoqué des « discussions » avec certains de leurs « cadres ». Le terme reste vague et rien n’indique à l’heure actuelle l’existence de discussion entre des députés LR et le RN. La droite apparaît aujourd’hui comme une force d’appoint dans la perspective d’atteindre la majorité absolue.

Une ligne d’autonomie défendue

Qu’en pensent les principaux intéressés ? « L’union des droites, c’est non pour moi », prévient Yannick Neuder. Mais l’élu isérois ne veut pas non plus entendre parler de cette main tendue de la majorité depuis dimanche. « La leçon des européennes, c’est que la Macronie s’est effondrée, poursuit M. Neuder. Et je ne monte pas sur leTitanic . »Un sentiment partagé par son collègue des Alpes-Maritimes, Eric Pauget. « Dimanche soir, on avait le premier baiser de la mort de la majorité, aujourd’hui[lundi] celui du RN. J’ai envie de leur dire de s’occuper de leur campagne. Je serai candidat contre eux comme en 2017 et 2022. »

Cependant l’offre de service de la majorité s’adresse surtout aux députés dits « constructifs ». Transfuge de LR en 2022, Eric Woerth voit une ouverture possible chez certains de ses anciens camarades. « La structure du parti peut fermer la porte. Les individus regardent d’abord dans leur circonscription, mais aussi l’intérêt du pays, avance le député de l’Oise. On a beau taper sur la majorité présidentielle, elle a fait deux fois plus aux européennes que les LR qui crient victoire à 7,2 %. »

Face à tant de sollicitations, les députés de droite évitent de trop de répondre au téléphone, y compris aux journalistes. Surtout quand ils ont la réputation d’être présentés comme « macroncompatibles ». C’est le cas de Philippe Juvin, par exemple. L’élu des Hauts-de-Seine a pris ses distances lors d’une réunion à la mi-journée, dénonçant « les manières de marchands de tapis des macronistes », selon Le Figaro.

De son côté, Eric Ciotti plaide pour que la droite mène la bataille des législatives loin de « toute forme d’alliance ». A vrai dire, certains à droite ont douté des convictions du député des Alpes-Maritimes, décrit comme à l’écoute d’une offre de coalition de la majorité. « [Eric] Ciotti a été tenté, à un moment, par la possibilité de devenir ministre, mais il en est revenu», indiquait un député, la semaine dernière.

Toujours prompt à traquer les tentations de ralliement à la Macronie honnie, Aurélien Pradié (Lot) a exigé une « clarification sur la ligne politique ». Le chef de parti lui a répondu que le débat était clos dans une réunion où chacun a fait valoir sa position. Depuis l’annonce de la dissolution, « l’armée mexicaine des autoentrepreneurs » –comme avait qualifié les LR le député Renaissance Sylvain Maillard, lors la réforme des retraites en 2023 – n’existe plus, pourtant son esprit demeure.

Laurent Wauquiez défend aussi cette ligne d’autonomie et entend peut-être le faire savoir sur le terrain dans la 1re circonscription de la Haute-Loire. L’idée de se présenter a fait son chemin et le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, qui, depuis 2022, répète être le seul recours face à Marine Le Pen en 2027, devait arrêter sa décision mardi.

En réunion, les intervenants ont surtout évoqué leur circonscription et certains de s’inquiéter de la progression du RN chez eux lors des européennes. Le début d’une tentation ? Le « ni-ni » défendu par Eric Ciotti risque d’avoir la vie dure d’ici au premier tour le 30 juin. Même si Xavier Bertrand, le président LR de la région Hauts-de-France, a rappellé sa position mardi sur X : « Le FN, jamais. Ni aujourd’hui, ni demain, ni après-demain. » Le président du parti devait clarifier sa ligne mardi à un journal télévisé.

Le Monde
Dissolution de l'Assemblée, Wednesday, June 12, 2024 984 mots, p. 8
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10 juin 2024 - Le Monde (site web)

En Nouvelle-Calédonie, un climat très défavorable pour une campagne

Après un scrutin européen marqué par une abstention de 86,87 %, et alors que la crise persiste dans l’archipel, l’inquiétude domine

Nathalie Guibert

Nouméa - envoyée spéciale - Chez nous, c’est le pire des moments pour une campagne électorale », a réagi dès lundi 10 juin, à Nouméa, le député Renaissance Philippe Dunoyer, membre de Calédonie ensemble, le parti local de la droite non indépendantiste modérée. Au lendemain de l’annonce par le président de la République d’une convocation des élections législatives les 30 juin et 7 juillet, même analyse pour Nicolas Metzdorf, l’autre député du Caillou membre de la majorité présidentielle, mais adversaire politique de Dunoyer sur la scène néo-calédonienne. « Les campagnes participent toujours à exacerber les tensions. Le président Macron a regardé les législatives sous le prisme national en ne se souciant pas de la Nouvelle-Calédonie » , a déclaré l’élu loyaliste sur la chaîne Nouvelle-Calédonie La 1re.

« On finit par croire que la politique de l’urgence est la marque de fabrique d’Emmanuel Macron, mais ce n’est pas une bonne chose et, à la fin, c’est l’échec », a aussi dit Jean-Pierre Djaïwé, le responsable du Parti de libération kanak (Palika, composante modérée du Front de libération nationale kanak et socialiste), interrogé par Les Nouvelles Calédoniennes.

Après un scrutin européen marqué par une abstention de 86,87 %,et alors que la Nouvelle-Calédonie commence sa cinquième semaine de crise insurrectionnelle, l’inquiétude domine. « Les Calédoniens n’ont toujours pas retrouvé la sécurité et les libertés publiques, et la dissolution leur impose de se pencher sur un sujet qui n’est pas leur priorité », souligne M. Dunoyer. Les violences, persistantes même si elles sont circonscrites, et le couvre-feu, toujours en vigueur de 6 heures à 18 heures jusqu’au 17 juin, rendent difficile la tenue de réunions publiques. Décrédibilisés, de nombreux élus en place dans les institutions locales, qu’ils soient indépendantistes ou loyalistes, sont en outre menacés physiquement et craignent de se rendre sur le terrain.

Alors que 80 % de l’activité locale est à terre, « avec un gouvernement réduit aux affaires courantes à Paris, les mesures attendues, très urgentes pour l’économie et le système de protection sociale calédoniens, risquent d’être reportées », ajoute le député Dunoyer. Les dispositifs de soutien aux entreprises annoncées par Bruno Le Maire avaient déjà été qualifiées de « poudre aux yeux » par la Fédération des industries de Nouvelle-Calédonie. Un salarié sur quatre est en situation de perte d’emploi sur le territoire. Et les mines de nickel sont bloquées. Le chef du gouvernement local, Louis Mapou, a sollicité sans attendre plusieurs pays alliés du Pacifique, de l’Australie au Japon, pour soutenir financièrement l’archipel.

La dissolution de l’Assemblée nationale interdit de fait, avant le 1er juillet comme l’avait envisagé l’exécutif à Paris, l’adoption en Congrès du projet de loi constitutionnelle réformant le corps électoral qui a mis le feu aux poudres. Samedi 8 juin, Louis Mapou (membre du Palika), avait déjà conclu que « les événements ont signifié la fin de vie de cette loi ». Selon lui, « la situation est tendue à un point tel que les liens construits dans la population depuis les années 1980 se sont distendus et que les vieux démons du racisme sont réapparus. Il faut en sortir au plus vite pour ne pas verser dans un processus inéluctable d’affrontements au sein de notre population ».

« On repart de zéro »

Le responsable indépendantiste a appelé le chef de l’Etat à être « explicite, avec plus de clarté sur ses intentions, dès les prochains jours ». Emmanuel Macron avait, le 23 mai à Nouméa, donné un mois aux dirigeants loyalistes et indépendantistes pour trouver un accord politique sur l’avenir du « pays ». Les forces politiques traditionnelles demandaient du temps pour s’entendre, mais chaque jour qui passe joue désormais contre les voix raisonnables.

Lors d’un comité directeur crucial samedi, les élus de l’UC ont épousé le rapport de force instauré par les militants de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT). « Notre souveraineté ne pourra qu’être immédiate, pleine et entière et non négociable, a déclaré Daniel Goa, son président. Nous proposons le 24 septembre pour la déclarer, ce sera aussi le début d’une nouvelle mandature avec de nouvelles élections. La souveraineté sera alors partagée si la France l’accepte. Elle sera pleine et entière au terme de cette période de transition le 24 septembre 2029, à la date anniversaire des 176 ans de colonisation. » Les 13 et 14 juin, la CCAT doit se réunir, pour clarifier de fortes tensions internes entre des éléments durs et ses militants souhaitant maintenir une pression moins violente. Le 15 juin, un congrès du FLNKS décidera de la ligne. Il se prononcera aussi sur le choix de ses candidats pour les législatives nationales.

Le score des européennes a marqué à Nouméa les doutes d’une partie de l’électorat modéré quant au maintien d’une Nouvelle-Calédonie française. Valérie Hayer a limité la casse avec 28,6 %. Le score de Marion Maréchal, 16,01 % (5,47 % au niveau national), peut laisser penser que les loyalistes les plus durs ont envoyé un message sur ce thème à M. Macron, après que Marine Le Pen s’est rangée à l’idée d’un référendum d’autodétermination. Cette dernière agrège toutefois un fort vote anti-Macron, 21,71 %. Et la droite loyaliste républicaine locale échoue à envoyer un élu à Bruxelles.

La mission du dialogue, repartie le 5 juin vers Paris, doit proposer une option au président de la République. Le député Dunoyer, comme d’autres, attend que ce dernier prenne une « initiative forte » sur le dossier. « On repart de zéro. Il doit constater qu’en un mois rien ne s’est arrangé et que la situation s’enfonce vers l’effondrement. Il faut engager maintenant la discussion » , espère l’ancien parlementaire de la majorité présidentielle.

Libération
Wednesday, June 12, 2024 788 mots, p. 4,5

ÉVÉNEMENT

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11 juin 2024 - Libération (site web)

A Aix-en-Provence, les habitants entre «frissons» et approbation

STÉPHANIE HAROUNYAN Envoyée spéciale à Aix-en-Provence

Dans la ville historiquement à droite où le Rassemblement national est arrivé en tête dimanche, les conservateurs sont partagés sur une alliance entre LR et RN.

Anne-Laurence Petel a réuni ses troupes au café tôt mardi matin. Le coquet marché place Verdun, dans le centre-ville d'Aix-en-Provence, n'est pas le plus garni de la semaine, mais la députée Renaissance sortante des Bouches-du-Rhône n'a pas de temps à perdre. Dimanche soir, le Premier ministre l'a appelée dix minutes avant l'annonce présidentielle: elle repart en campagne. «On a fait une première réunion jusque tard dans la nuit et on est déjà sur le terrain, explique- t-elle. Il faut analyser très vite ce désamour.»

Claque. Un doux mot pour une claque inédite : dans son fief aixois, dimanche, le RN a largement devancé le parti présidentiel, avec 22,69% des voix contre 17,27%. Une première historique pour la voisine bourgeoise de Marseille qui, jusqu'alors, avait invariablement réservé ses votes à la droite traditionnelle 10

GARD

Aix-en-

BOUCHESDURHÔNE

Mer ou centriste, troquant tout juste LR, ces dernières années, pour sa version 2.0 macroniste aux élections nationales ou aux européennes de 2019. Jusqu'à dimanche : si LR, avec 8,53 % des voix, y garde un nombre d'électeurs à peu près stable par rapport au dernier scrutin, celui de Renaissance, en revanche, chute de près de 4 000 voix. Presque autant qu'en a récupéré le RN: dans certains quartiers huppés ou de classe moyenne, ses scores dépassent les 30% et montent même à 51 % dans une école des Milles, au sud-ouest de la ville.

ALPES DEHAUTE Provence

VAR

Marseille km «Le RN a voulu faire de cette élection un vote sanction envers Emmanuel Macron. Mais c'est plutôt un vote sanction global sur la classe politique. Ce qui ne nous empêche pas de nous poser des questions», analyse la députée sortante, qui empile depuis deux jours les hypothèses.

Insécurité - «c'est la ville où il y a le plus de cambriolages en France». Défiance envers les musulmans - «les gens voient la montée de l'islam radical notamment dans les écoles, ils nous en parlent, ils pensent peutêtre qu'on ne les protège pas assez» «C'est surtout par rapport au pouvoir d'achat», la corrige Sébastien, 34 ans, salarié dans un kiosque à sandwichs qu'elle interroge. «Les

Aixois sont en effet plutôt privilégiés et ils veulent conserver leur qualité de vie. Ils ont tout, mais pour rester riche, il faut savoir ne pas trop dépenser » Anne-Laurence Petel enregistre et continue sa tournée. Sébastien confesse qu'il n'a pas voté depuis longtemps, mais qu'il ira le 30 juin mettre un bulletin RN, «parce qu'il y a cette possibilité qu'ils gagnent: c'est le moment ou jamais». Finalement, Jacqueline n'a pas acheté les cerises un temps lorgnées. Les scores du RN sur la ville ont «désespéré» la presque octogénaire, notamment ses camarades de droite - «j'en connais plusieurs», souffle-t-elle- qui ont franchi le pas. La faute «aux crises qui se sont succédé» ou encore aux agences de notation qui ont critiqué la politique économique du gouvernement. Et à LR où «ils se bouffent tous le foie». La menace d'une extrême droite au pouvoir lui a fait changer son vote: «Je ne suis pas pour Macron, mais je voterai pour lui. S'il faut faire des blocs, ça ne peut être qu'au centre.»

«Hantise». Au même moment à la télé, Eric Ciotti choisit plutôt de faire bloc avec le RN en proposant une alliance au parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella. Marie- Claude, 84 ans, l'apprend dans la rue. «J'en ai des frissons sur tous les bras, confie-t-elle. Tout ça pour sauver sa place Je suis désespérée. Je vais changer mon vote. Ce n'est pas représentatif de ce que pensent les électeurs républicains!» Derrière son comptoir à fromages, Dominique, 70 ans, applaudit : «Au plus on est nombreux, au mieux ce sera. Il faut gagner !» martèle l'électeur RN. Pour lui, les Aixois ont «tout simplement ouvert les yeux»: «La raison principale, c'est l'insécurité. C'est vrai que c'est une ville relativement tranquille, mais maintenant, avec la télé et les réseaux, on est au courant de ce qui se passe partout. Et on n'a plus peur de dire ce que l'on pense.» L'insécurité, c'est aussi l'explication la plus plausible pour Joseph : «La hantise des gens d'ici, c'est l'importation des problèmes de Marseille. Ils ont l'idée qu'Aix doit en être protégée.» Le marché est terminé, les touristes chapeautés de panama prennent le dessus sur les pavés aixois. L'électeur de droite se fait rare, alors une jeune locale en pause déjeuner propose d'envoyer un message à l'un de ses amis LR, pour recueillir son sentiment postdéclaration de Ciotti. Réponse par SMS: «Je ne suis plus LR depuis 13 heures aujourd'hui.»

Le Figaro, no. 24821
Le Figaro, Wednesday, June 12, 2024 1157 mots, p. 4

Politique

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11 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Le camp Macron joue sa survie face à la recomposition en cours

Tandis que ses troupes observent les blocs se reconfigurer, le chef de l'État doit s'exprimer ce mercredi.

Boichot, Loris, Hausalter, Louis

Je reçois des messages me disant soit que le président est un génie, soit qu'il a fait une vraie connerie. » Ce grognard historique d'Emmanuel Macron jongle entre des réactions très contrastées depuis le choc de l'échec du camp présidentiel aux élections européennes et la dissolution de l'Assemblée nationale, dimanche. À l'image de troupes qui ont plongé dans le brouillard et observent, désormais, les plaques tectoniques bouger à sa gauche et à sa droite.

Comment riposter à l'alliance des gauches actée lundi soir ? Comment répondre à la proposition inédite d'accord entre Les Républicains (LR) et le Rassemblement national (RN) formulée par Éric Ciotti, qui a fait imploser son parti ? De nombreux macronistes ont la désagréable impression de ne plus avoir leur destin en main après ce saut dans le vide.

Preuve de cet attentisme, Emmanuel Macron a reporté d'un jour la conférence de presse au cours de laquelle il doit marquer le début de sa campagne pour les élections législatives des 30 juin et 7 juillet. « Il veut voir comment ça évolue. La situation bouge tout le temps » , justifiait un cadre de Renaissance. D'abord annoncée pour mardi, la prise de parole présidentielle aura finalement lieu ce mercredi à 11 heures au Pavillon Cambon Capucines, un espace de réception situé dans le cossu 1er arrondissement de Paris. Emmanuel Macron doit dévoiler, sinon un nouveau programme, une « orientation » , selon le terme de l'Élysée. Il prévoit un propos liminaire d'une vingtaine de minutes, selon son entourage, avant de répondre aux questions des journalistes pendant plus d'une heure.

À l'Élysée, transformé depuis dimanche en QG de campagne improvisé, on veut croire que la « clarification » du paysage politique peut être profitable. « L'alliance de la gauche avec LFI comme celle de Ciotti avec le RN vont sûrement faire bouger les lignes » , parie un expert ès élections de la majorité. « Le but, c'est d'avoir trois blocs, en radicalisant les deux autres » , glisse un proche d'Emmanuel Macron. Et de se présenter dès le premier tour comme le camp raisonnable et « républicain » , en dénonçant d'un côté la présence de La France insoumise dans l'union de la gauche, de l'autre le RN et ses nouveaux satellites.

Sauf que, selon la citation attribuée au chancelier Bismarck, dans un système à trois, il faut être l'un des deux. C'est là que des stratèges macronistes entendent réactiver la logique binaire de l'affrontement avec le RN, en misant sur les mésententes de la gauche. «Du point de vue de l'idéologie et de la gouvernance, le bloc central est identifié et celui d'extrême droite aussi, théorise l'un d'eux. Le bloc de gauche, lui, ne l'est pas: ils s'insultaient il y a encore trois jours! Et quelqu'un qui a voté pour Raphaël Glucksmann est aujourd'hui cocufié, puisqu'il se retrouve à permettre la réélection de Louis Boyard, Mathilde Panot ou Rachel Keke» , autant de députés mélenchonistes faisant figure de repoussoir pour la gauche sociale-démocrate.

Dans l'entourage présidentiel, on veut donc croire que d'anciens électeurs macronistes ayant fui vers la liste Glucksmann aux européennes reviendront à la maison. Permettant ainsi à des candidats de la majorité de passer l'étape du premier tour. Sorti mardi matin du mutisme qu'il observait depuis dimanche, Gabriel Attal a lui aussi, devant les députés Renaissance, particulièrement pris la gauche pour cible. Admettant une «décision soudaine»du président, le premier ministre a lancé : «Tous les partis parlent d'eux et de tambouille. Nous devons parler des Français.» Il a fustigé «l'accord indigne»conclu entre Insoumis, écologistes, communistes et socialistes, lesquels seraient «allés à la soupe».

La majorité compte aussi marteler l'enjeu crucial de ce deuxième scrutin en un mois, dont dépendra le choix du futur premier ministre et de son gouvernement. «Dimanche, le peuple s'est prononcé sur le niveau européen. Mais, maintenant, la question aux législatives, c'est: souhaitez-vous vraiment qu'un gouvernement RN mette en place sa politique au niveau national?» ,dramatise le patron des sénateurs macronistes, François Patriat.

Intenses négociations

Emmanuel Macron espère donc rester au centre du jeu. « J'y vais pour gagner! » , a-t-il affirmé au Figaro Magazine, en assumant d'avoir « créé une élection intermédiaire pour clarifier la situation » .Mais, exactement comme avant les européennes, ils sont très peu dans son camp à partager son optimisme. « C'est cata » , lâchait un député Renaissance en regardant les projections des sondages.

C'est que le vote sanction des européennes a fait éclater au grand jour l'affaissement du macronisme électoral. « Le centre s'est effondré. On est dans une situation où la gauche est contrôlée par Mélenchon, mais n'a pas d'espérance majoritaire, et une droite complètement contrôlée par LePen, observe le député MoDem sortant Jean-Louis Bourlanges. Mais on ne revient pas au clivage gauche-droite, on arrive au clivage extrême gauche-extrême droite. » Face à ces mouvements telluriques, les responsables du camp présidentiel préparent eux aussi leurs alliances. Avec les députés sortants qui, à gauche comme à droite, refusent de pactiser avec les Insoumis et le RN. Face à ceux qui « refusent » les « accords » avec « les extrêmes » , le camp Macron « réfléchit à ne pas présenter de candidat » , a rappelé mardi soir le chef de Renaissance, Stéphane Séjourné, lors du bureau exécutif de son parti.

Édouard Philippe, lui, se sent particulièrement bien positionné pour parler à la droite, dont il est issu. Mardi sur BFMTV, il a appelé à former une « nouvelle majorité » et fustigé le « calcul personnel » d'Éric Ciotti. « Après cette déflagration totale, cet effondrement des Républicains, Édouard Philippe a la capacité et la responsabilité d'accueillir ceux qui ne se reconnaissent plus dans cette folie de LR. On doit reconstruire la droite républicaine autour de lui » , juge le député sortant (Horizons) Alexandre Vincendet.

Dans l'état-major du parti « philippiste » , les stratèges estiment que plusieurs élus LR sortants « modérés » ne doivent pas se voir opposer de candidats macronistes, comme Virginie Duby-Muller (Haute-Savoie), Nicolas Forissier (Indre), Philippe Gosselin (Manche), Jean-Louis Thiériot (Seine-et-Marne) et Julien Dive (Aisne). Le ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, appelle lui aussi à « faire une place dans notre majorité à tous les élus et militants LR qui refusent la collaboration » , comme il l'a écrit sur X. Dans certains cas, des binômes titulaires-suppléants LR-Horizons sont envisagés. Mardi soir, Renaissance a réinvesti quelque 150 députés sortants sur 169, et les kits de campagne à destination des candidats doivent être rapidement fournis.

D'autres investitures sont attendues, mais elles font l'objet d'intenses négociations entre les alliés Stéphane Séjourné, François Bayrou et Édouard Philippe, qui se sont à nouveau retrouvés autour d'Emmanuel Macron et Gabriel Attal à l'Élysée, mardi midi. Lors de ces pourparlers, le Havrais s'est opposé à la reconduction d'une « bannière commune » de campagne, le système jusqu'alors en vigueur avec la coalition Ensemble. Avant d'enfoncer le clou sur BFMTV : « Ça ne suffira pas de reproduire ce périmètre et cette façon de faire. » Ses candidats seront étiquetés Horizons. Une campagne ensemble, mais séparément. L.B. ET L.H.

La Croix, no. 42942
Événement, Wednesday, June 12, 2024 673 mots, p. 2,3
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11 juin 2024 - La Croix (site web)

Les députés de la majorité entre résignation et combativité

Pierre Januel

Sonnés juste après l’annonce de la dissolution, souvent menacés par le Rassemblement national, les députés macronistes entrent en campagne.

Après le très mauvais score de la majorité aux élections européennes, le choix d’Emmanuel Macron de dissoudre l’Assemblée nationale, dimanche 9 juin, a surpris de nombreux élus du camp présidentiel. Un député reprenait la phrase de Patrick Devedjian sur la dissolution ratée de 1997 : « On était dans un appartement avec une fuite de gaz. Le président a craqué une allumette pour y voir clair. » Un conseiller soulignait l’effet de sidération : « Les députés sont un peu groggy. » Le choix de la dissolution est d’ailleurs contesté. Lundi matin, la présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, a estimé sur « Télématin » qu’il « y avait un autre chemin »que la dissolution, celui « de la coalition, d’un pacte de gouvernement ».

De nombreux députés de la majorité ont l’impression d’être contraints à un combat perdu d’avance, après deux ans de mandat déjà éprouvant. Certains parlementaires ont déjà annoncé leur retrait, comme le MoDem Jean-Louis Bourlanges (Hauts-de-Seine), très respecté président de la commission des affaires étrangères, ou Joël Giraud, député des Hautes-Alpes depuis 2002. Cette dissolution « qui est l’annonce d’un gouvernement de cohabitation entre le président et l’extrême droite alliée sans doute à une partie de la droite, compte tenu des forces en présence, ne fait pas partie de mon ADN politique », a expliqué ce dernier.

Pour un cadre de la majorité, « sur les 250 députés sortants, certains ne voudront pas repartir, surtout ceux qui envisageaient de passer la main en 2027. Dans les 300 autres circonscriptions, il faudra trouver des candidats. Est-ce que ceux qui ont été battus en 2022 voudront y revenir ? ». Hier, toutes les décisions n’étaient pas prises. « On ne connaît pas encore le décor de l’élection »,poursuivait la même source. « Chacun est en train de regarder sa situation pour voir ce qu’il va faire. »Yaël Braun-Pivet hésitait elle-même à se représenter. Le député Didier Paris (Renaissance, Côte-d’Or) l’assure : « J’ai compris les ressorts de la décision du président de la République. Il était impossible de ne pas prendre en compte un résultat aussi net. Mais à l’instar de beaucoup de collègues, j’ai été surpris. C’est un pari dangereux. »

Selon son collègue Guillaume Vuilletet (Renaissance, Vald’Oise), « le bruit d’une dissolution circulait, mais il circule depuis tellement longtemps qu’on y prêtait une attention mesurée. Reste qu’avec le score d’hier, on ne pouvait pas faire comme si de rien n’était. En responsabilité, il faut demander aux électeurs ce qu’ils veulent vraiment ».Pour la majorité, le combat électoral sera périlleux. En 2022, le RN ne s’était qualifié au second tour que dans 207 des 577 circonscriptions. Le score de Jordan Bardella dimanche soir montre que les candidats RN pourraient, cette fois, passer le premier tour presque partout. Les dernières élections ont également montré l’épuisement du « vote barrage » qui assurait de battre le RN au second tour.

Plusieurs députés ont donc fait le choix de se lancer rapidement dans cette campagne express. « J’étais groggy pendant une heure, je suis combatif pour les 28 jours qui arrivent », affirme Christophe Plassard (Horizons, Charente-Maritime). Il est rejoint par sa collègue Caroline Abadie (Renaissance, Isère) : « Quand on a des convictions fortes contre les extrêmes, il faut y aller. L’essentiel est de mener le combat. » Les députés vont tenter de s’appuyer sur leur bilan pour résister à la vague RN. Élu en 2022, Christophe Plassard veut mettre en avant son action locale et son travail sur les questions de défense ou de logement. Pour Didier Paris, « le vote des européennes n’est pas celui des législatives. Les électeurs savent qu’il y aura plus de conséquences. Nous sommes dans une situation dangereuse. Il faut que les républicains, quels que soient leurs candidats, se réunissent. On ne peut pas laisser l’extrême droite s’installer en France ».

Le Monde
Dissolution de l'Assemblée, Wednesday, June 12, 2024 831 mots, p. 8
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10 juin 2024 - Le Monde (site web)

Un risque sur les finances publiques

Budget 2025, possible cohabitation avec le RN… Si la réaction des marchés est restée mesurée, l’écart entre les taux allemands et français s’est creusé, signe d’une plus grande défiance

Elsa Conesa

La dégradation de la dette française par l’agence Standard & Poor’s, au soir du 31 mai, l’avait laissé de marbre. Mais ce lundi 10 juin, au lendemain de l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, cet investisseur basé à Paris a « tout vendu ». « Tout », ce sont les titres de dette française qu’il détenait dans le portefeuille qu’il gère pour le compte de ses clients.

L’argent a été transféré sur de la dette espagnole, jugée moins risquée, du moins à court terme. Ses clients – de grands assureurs qui gèrent des dizaines de milliards d’euros – ont réagi comme lui lundi matin. « Imaginez que vous êtes un investisseur américain, pourquoi rester investi en France avec un tel niveau d’incertitude ?, résume-t-il. Vous préférez tout vendre pour acheter du Nvidia [une société américaine liée à l’IA]. Et vous partez à la plage. »

La réaction des marchés est néanmoins restée mesurée lundi. L’écart entre les taux allemands, qui servent de référence, et français s’est légèrement creusé, signe d’une plus grande défiance envers Paris. Mais le gros de la dette française est entre les mains d’investisseurs de long terme peu susceptibles de vendre du jour au lendemain, ce qui atténue les variations quotidiennes. Et une forme d’attentisme prévalait encore lundi.

Pour autant, les investisseurs, qui font leurs propres scénarios, croient peu à l’hypothèse d’une victoire du camp présidentiel. Et savent que le programme du Rassemblement national (RN), tel qu’il a été présenté lors de la dernière élection présidentielle, est inapplicable et coûteux. L’Institut Montaigne l’avait chiffré à plus de 100 milliards d’euros pendant la campagne présidentielle de 2022. Comment financer un retour de la retraite à 60 ans ou des baisses de TVA alors que le déficit dépasse 5 % du PIB et la dette 110 % ?

Un calendrier périlleux

Dissoudre l’Assemblée comporte un risque politique évident, mais aussi un risque financier. Car quel que soit le vainqueur du scrutin en juillet, la feuille de route budgétaire des prochaines années est connue. L’ajustement attendu d’ici à 2027 est de l’ordre de trois points de PIB, soit près de 70 milliards d’euros d’économies à trouver, alors que les besoins d’investissement – défense, réchauffement climatique – sont colossaux. « On ne peut pas exclure qu’une des motivations d’Emmanuel Macron pour la dissolution soit de confier le difficile exercice de l’ajustement budgétaire à Marine Le Pen,commente Zsolt Darvas, économiste associé à l’institut Bruegel à Bruxelles.  En charge d’un tel chantier, elle perdrait certainement très rapidement en popularité. » Un cadeau empoisonné destiné à torpiller le parti d’extrême droite, avancent certains analystes.

Avec des comptes publics très dégradés, un scénario de cohabitation avec le RN comporte en outre de vrais risques pour les finances publiques du pays. « L’instabilité politique potentielle constitue un risque de crédit compte tenu de la situation budgétaire difficile dont héritera le prochain gouvernement », averti l’agence de notation Moody’s dans un communiqué lundi soir. En 1997, date de la dernière cohabitation, la dette s’élevait à 58 % du PIB, contre près du double aujourd’hui. Toute variation des taux d’intérêt peut se traduire très rapidement par une hausse de plusieurs milliards d’euros de la charge de la dette.

A cet environnement très défavorable s’ajoute un calendrier tout aussi périlleux : les élections législatives interviendront alors que les services de Bercy commencent juste à préparer le budget 2025, sans doute l’un des plus complexes du second mandat d’Emmanuel Macron, sans savoir quel gouvernement le portera.

La semaine dernière encore, le ministre délégué au budget, Thomas Cazenave, planchait avec la majorité sur les 20 milliards d’euros de coupes promises pour boucler le budget 2025, alors que les 20 milliards d’euros d’économies nécessaires cette année ne sont pas encore tous détaillés. Dans son bureau du cinquième étage, il avait commencé à recevoir ses collègues du gouvernement pour les appeler à la frugalité, et devait leur envoyer, en juillet, les fameuses « lettres plafond », établissant les crédits et effectifs disponibles l’année suivante pour chaque ministère.

Changement de programme : c’est sur le terrain à Bordeaux que le ministre, qui est aussi député, a dû démarrer la semaine pour faire campagne. Bruno Le Maire, le ministre de l’économie et des finances, pourrait être lui aussi mobilisé, alors qu’il n’est plus député et ne souhaite plus l’être. « Les cabinets et les services sont là et poursuivent le travail technique, assure-t-on au ministère. Tout le monde a intérêt à ce qu’il y ait un projet de budget prêt fin septembre. » Même s’il faut intégralement le refaire pendant l’été.

Libération
Wednesday, June 12, 2024 623 mots, p. 2,3

ÉVÉNEMENT

Eric Ciotti ressort sa carte d'identitaire

DOMINIQUE ALBERTINI

Mardi, le président LR a rompu avec une bonne partie de son appareil. Mais sa volonté d'alliance avec le RN s'inscrit dans une ligne xénophobe et démagogique qu'il défend de longue date.

La trace d'Eric Ciotti dans l'histoire de la droite est fixée: où que le mène, plus tard, sa fatidique annonce de mardi, il restera l'homme qui aura souhaité et organisé une al- liance nationale de son camp avec l'extrême droite. Au pas- sage, le Niçois de 58 ans va pro- bablement provoquer une scis- sion des Républicains, dont bien des cadres et des élus refusent l'entente avec le parti de Marine Le Pen. L'idée que ces sacrifices peuvent assurer la survie globale de LR est un pari téméraire, dont il sera le premier comptable. A moins qu'il ne soit rapidement poussé vers la sortie, comme le souhaitaient mardi de nombreu- ses figures de la droite. Député des Alpes-Maritimes de- puis 2007, Ciotti a pris la tête des Républicains le 11 décem- bre 2022. Il y succédait à Chris- tian Jacob, quelques mois après le désastreux résultat (4,8 %) de Valérie Pécresse à l'élection pré- sidentielle de 2022. Le doute n'était plus permis, depuis long- temps, sur les orientations radi- cales de l'ancien président du conseil départemental des Alpes-Maritimes, remarqué, par exemple, pour avoir affirmé au printemps 2021 dans Valeurs actuelles que «ce qui différencie Les Républicains du Rassemblement national, c'est notre capacité à gouverner».

Fulgurances. Quelques mois plus tard, candidat à l'investiture présidentielle de LR, il y défendait une ligne outrancière- ment identitaire, affirmant vouloir «abattre le politiquement correct», évoquant le «grand remplacement» de la population française et proposant d'instau- rer la «préférence nationale et européenne pour l'emploi, les logements sociaux et les allocations sociales». La ligne était ma- nifestement populaire auprès des encartés LR, qui lui ont accordé 25 % puis 39 % des voix aux deux tours de cette primaire. Ce fut, jusqu'à son arrivée à la tête du parti, le grand moment de l'ancien collaborateur de Christian Estrosi et Jean-Claude Gaudin, mal remis de n'être ja- mais entré au gouvernement sous le quinquennat de Sarkozy. Ces accents xénophobes et démagogiques ne suscitaient que de molles protestations, dans un parti acclimaté depuis longtemps à de telles fulguran- ces chez certains de ses cadres. Il est vrai que l'influence de Ciotti à LR, dont il a présidé plu- sieurs années la commission d'investiture, et à l'Assemblée, où il occupait jusqu'en janvier la position stratégique de questeur, pouvait dissuader les plus vertueux gaullistes de l'attaquer de front. En interne, certains dé- crivent le patron de LR comme nettement plus pragmatique que ne le laissent supposer ses décla- rations, et guidé surtout par un froid réalisme électoral. Le même trait lui a valu une solide réputation de truqueur de scru- tins internes.

Bête noire. Le casseur de bar- rage a justifié son rapproche- ment avec le RN, mardi, en évo- quant la «base qui me dit dans ma ville de Nice ou ailleurs : "mettez-vous d'accord"». Nice où Ciotti, non content de s'assurer l'absence de concurrent RN pour les législatives à venir, vient pro- bablement de le faire aussi pour les municipales de 2026. Se don- nant des chances supplémentai- res d'y succéder à son ancien mentor devenu bête noire, Christian Estrosi. Moins avanta- geux, c'est aussi dans les Alpes-Maritimes qu'il fait l'objet d'une enquête préliminaire pour dé- tournement de fonds publics, menée par le parquet de Nice. L'ancien président du départe- ment est soupçonné d'avoir uti- lisé des moyens de la collectivité dans le cadre de son mandat de député. Un sujet de discussion tout trouvé avec Marine Le Pen, qui doit être jugée en septembre pour des faits similaires dans le cadre de son ancien mandat d'eurodéputée.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, Wednesday, June 12, 2024 588 mots, p. AUJM7
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11 juin 2024 - Le Parisien (site web)
12 juin 2024 - Le Parisien

Édouard Philippe ferait bien campagne sans Macron

L'ancien Premier ministre a promis de s'engager autant que possible dans ces élections éclair. Il a tancé le président de la République et l'a invité à ne pas faire de même...

Ludwig Gallet

Qu'ont bien pu se dire Édouard Philippe et Emmanuel Macron lorsque le maire du Havre s'est rendu, ce mardi midi, à l'Élysée pour déjeuner ? Visiblement, ils ne se sont pas retrouvés sur tous les points. Ce qui est loin d'être une surprise, alors que leurs relations sont réputées fraîches. Emmanuel Macron l'écoute « rarement », a d'ailleurs affirmé quelques heures plus tard sur BFMTV l'ancien chef du gouvernement dans une boutade un brin révélatrice.

Auprès de nos confrères, le maire du Havre n'hésite pas à tacler le président et sa stratégie. « Redonner la parole aux Français n'est jamais une mauvaise idée », disait-il le matin même sur RTL. Le ton devient beaucoup plus sec à la télévision. La dissolution, explique-t-il, a provoqué « étonnement » et « colère » chez beaucoup de Français, lâche-t-il. Une sortie qui vient tout de même quelque peu contredire un sondage selon lequel l'idée de la dissolution serait saluée par les deux tiers des concernés.

Le chef de l'État doit rester « au-dessus de tout »

L'ancien hôte de Matignon l'assure, il va sillonner le terrain pour soutenir ses candidats. Il fera campagne trois semaines durant, jusqu'au bout. « On sent que Bayrou n'est plus du tout au centre du jeu. Ce n'est pas pareil chez Horizons, soutient une ministre issue des rangs de Renaissance. Eux sont renfrognés, ils vont aller se battre. » À commencer par le patron.

Édouard Philippe fera campagne mais ne tient pas vraiment à croiser Emmanuel Macron sur sa route. « Je ne suis pas sûr qu'il soit complètement sain que le président de la République fasse une campagne législative », dit-il, appelant le chef de l'État à rester « au-dessus de tout ». Nouvelle pique et nouveau désaccord marqué.

Car le président de la République a précisément promis le contraire, dans des propos rapportés par « le Figaro Magazine ». « J'y vais pour gagner ! », ose-t-il, ajoutant vouloir « s'engager à la place qui est la sienne ». Pour lui, « il en va de l'avenir de la République, des institutions, du pays, de l'Europe ». Le président veut tellement s'engager qu'il réitère sa proposition de débattre face à Marine Le Pen si cette dernière l'accepte. Emmanuel Macron se dit « prêt à porter [ses] couleurs et défendre [son] projet ». Une idée déjà formulée par le chef de l'État dans la dernière ligne droite des européennes et qualifiée à l'époque de « surprenante » par son ancien Premier ministre.

Voilà bien longtemps que les relations entre Édouard Philippe et Emmanuel Macron se sont crispées. La recomposition politique amorcée par la dissolution peut-elle pousser l'ancien Premier ministre à se distancier encore d'avantage du président ? Il promet désormais de « construire une nouvelle majorité » autour d'un « acte » ou d'un « contrat » de coalition allant des LR qui n'auront pas cédé aux sirènes marinistes jusqu'aux sociaux-démocrates.

Du macronisme après l'heure ? « Je ne crois plus du tout au front républicain », souffle une députée Renaissance, pas franchement emballée par les projets de l'ancien locataire de Matignon. « Il ne part pas vendre des cartes Horizons », assure l'un de ses proches. La méthode de formation de cette nouvelle majorité reste à affiner. « La solution n'est pas dans la reproduction de l'architecture de la majorité telle qu'elle a été conçue », précisait mardi soir Édouard Philippe. Commesi, à ce stade, le maire du Havre n'avait qu'une seule certitude : sa volonté de procéder différemment d'Emmanuel Macron.

l'Humanité
Wednesday, June 12, 2024 782 mots, p. 4

Le Front populaire travaille activement son programme

Aurélien Soucheyre avec Emilio Meslet

Les partis progressistes visent la conquête du pouvoir et négocient des mesures de rupture écologique et sociale qu'ils espèrent appliquer dès juillet, pour changer la vie des Français.

Elles veulent gouverner ensemble. Les formations de gauche, réunies sont le nom de « Front populaire », débattent actuellement d'un « programme de rupture à engager dans les cent premiers jours » de leur action, en cas de victoire lors des législatives des 30 juin et 7 juillet. « Nous souhaitons porter un programme de ruptures sociales et écologiques pour construire une alternative à Emmanuel Macron et combattre le projet raciste de l'extrême droite », insistent les partis de gauche. Dans ce cadre, chacun avance des propositions à même de changer la vie des Françaises et des Français. Beaucoup d'entre elles se recoupent. Ainsi les communistes invitent en tout premier lieu à agir sur « le pouvoir d'achat, l'augmentation des salaires et des pensions ». Hausse du Smic et des pensions de retraite, indexation des salaires sur l'inflation, augmentation du traitement des fonctionnaires sont en débat et ont d'emblée été proposées par le PCF, la FI et les Écologistes. Insoumis et communistes s'entendent aussi pour porter « le blocage des prix sur l'énergie et les produits de première nécessité ». Avec l'idée de soutenir dans l'urgence et dans le temps long le pouvoir de vivre des citoyens.

Si la gauche arrive au pouvoir en juillet, elle abrogera également la réforme des retraites d'Emmanuel Macron, qui a fait passer l'âge de départ légal à 64 ans et qui avait soulevé un immense mouvement de contestation dans le pays, début 2023. Mais les forces de progrès vont plus loin et souhaitent que plus jamais qu'une telle réforme ne puisse se faire sans l'assentiment populaire. La FI défend donc une « VIe République pour en finir avec la monarchie présidentielle ». Les Verts souhaitent « l'interdiction du 49.3 », et proposent, tout comme les communistes, la proportionnelle intégrale aux législatives ainsi que l'instauration d'un référendum d'initiative citoyenne. Si plusieurs aspects restent à trancher, l'idée est de résoudre, enfin, la crise démocratique.

Les Écologistes placent en tête de leurs « dix piliers pour changer la vie » un « plan climat visant la neutralité carbone en 2050 », objectif que partagent toutes les formations de gauche. Mais Verts et insoumis défendent la sortie du nucléaire, que les communistes jugent incompatible avec une réindustrialisation massive et décarbonée de la France. La question ne devrait cependant pas devenir un point de blocage et pourrait être soumise à référendum. « On parle, on discute et on travaille dans une ambiance constructive. Il y a des points de différence, mais un contrat de gouvernement c'est synonyme de compromis », mesure Christian Picquet, coordinateur du conseil national du PCF. « Tout le monde sent la responsabilité historique. Le travail collectif avance. Tout le monde est prêt à faire des concessions », ajoute Aurélie Trouvé, députée FI, qui affirme que la gauche a « un socle commun très fort ».

L'enjeu : réparer ce qui a été cassé par Emmanuel Macron

Si le programme du nouveau Front populaire n'était pas terminé au moment de boucler ces pages, la gauche avancerait bien, notamment sur les questions internationales, y compris au sujet de la guerre en Ukraine (que la gauche veut soutenir face à l'agression russe) et de la situation en Palestine (que la gauche veut reconnaître en tant qu'État). « Nous avons voulu commencer par les questions les plus difficiles dans le but de les dépasser sans les mettre sous le tapis », précise Corinne Narassiguin, secrétaire nationale à la coordination du PS.

Plusieurs mesures urgentes semblent faire consensus : la suppression de Parcoursup, l'abrogation de la réforme de l'assurance-chômage, le rétablissement de l'ISF et la taxation des superprofits. L'enjeu : réparer ce qui a été cassé par Emmanuel Macron, mettre un terme à l'austérité et se doter de moyens pour bâtir une République sociale et écologique. Un grand plan pour l'éducation et pour l'hôpital est ainsi en gestation dans les discussions, avec l'idée d'embaucher et de redonner les moyens nécessaires pour des services publics de qualité assurant à toutes et à tous le plus haut niveau d'enseignement et de soins, quelles que soient les ressources de chacun. Les communistes défendent notamment des remboursements à 100 % par la Sécurité sociale. La « réappropriation publique et sociale de la SNCF, La Poste et Orange », la création d'un grand pôle public de l'énergie et celle d'un autre pôle sur le front bancaire ont été proposées.

Lutte contre le racisme, contre les violences sexistes et sexuelles, protection de la biodiversité sont évidemment au coeur des échanges. Tout comme le rôle de l'UE dans toutes les grandes conquêtes à mener au service des peuples. La gauche s'active donc, déterminée à opposer un projet de société solide à Macron et au RN. 

Libération
Wednesday, June 12, 2024 1262 mots, p. 28

AUTRE

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11 juin 2024 - Libération (site web)

A la vie

Par Virginie Bloch-Lainé

Haïm Korsia Le grand rabbin de France, s'il s'inscrit dans l'orthodoxie, sait faire preuve d'entregent, d'habileté et d'ouverture. Le Portrait

D

Le ans son bureau du consistoire, assis dans un fauteuil rotatif grâce auquel il pivote à droite, à gauche, Haïm Korsia fredonne un air de Starmania. Son épaule droite est mal en point à cause d'un match de foot qu'il a joué le dimanche précédent avec le Variétés Club de France. Cette équipe de seniors rencontrait de jeunes séminaristes. Papillonnent autour de lui l'attachée de presse de l'un des deux livres qu'il sort ces jours-ci et la conseillère en communication du grand rabbin de France. Haïm Korsia ne semble pourtant pas avoir besoin d'aide en la matière. La conseillère a l'habitude d'assister aux entretiens avec les journalistes. Ce serait mieux qu'elle s'en aille, ce qui ne plaît pas à elle mais qui ne déplaît pas à lui. Il met les pieds dans le plat avec bonhomie: «En somme, vous voulez que tout le monde dégage?» La pièce se vide. Cependant, dans l'heure et demie qui suit, nous serons rarement tranquilles: la porte reste ouverte, des rabbins viennent demander ceci ou cela à «Haïm», quand ce n'est pas le photographe de Libération qui envisage d'installer son matériel, «sans déranger». Haïm Korsia est un aimant. Autour de lui, ça circule, ça respire, ça vit. D'ailleurs Haïm signifie «la vie» en hébreu. Ce que l'on récolte lors de ce face-àface est mince. Il est né à Lyon d'un père rabbin. Sur l'ambiance à la maison, aucun commentaire. Il a grandi en Seine-et-Marne, à Trilport, puis à Meaux. «Produit de l'école publique», il fait son service militaire «comme tout le monde», et dans l'armée de l'air : «J'ai adoré ça. C'est fait pour moi, l'armée : l'ordre, la hiérarchie et l'initiative, des principes qu'on peut améliorer en cas de besoin.» Après ses études, une fois rabbin de Reims, son «rabbin régional» lui propose de devenir aumônier des armées. Sur des étagères, dans le bureau, sont posées deux photos de Korsia cheveux au vent, descendant d'un Mirage et habillé comme Tom Cruise dans Top Gun. En2014, il est élu au second tour grand rabbin de France. En2021, il est réélu dès le premier tour. Des différences entre lui et à ses prédécesseurs, Korsia ne veut rien dire : «Je ne suis pas plus ou moins libéral qu'eux. Ce n'est pas une compétition. Vous connaissez cette devinette? Qui est le plus grand, le nain ou le géant?» Il pose un morceau de sucre sur le bouchon d'une bouteille d'eau : «Le nain se hisse sur les épaules du géant. Il a la chance devenir après lui.»

Portrait

Cette métaphore sur l'importance de la transmission est éculée. Haïm Korsia se dérobe et s'en amuse. Ça peut agacer, mais il est charmant; il le sait. Sa marque de fabrique par rapport aux autres grands rabbins tient notamment dans les cent déplace- ments annuels qu'il fait en province pour célébrer le shabbat ailleurs qu'à Paris: «Je ne peux pas connaître les juifs de France si je ne bouge pas.» Il n'est peut-être pas plus libéral que les grands rabbins qui l'ont précédé, mais il est sûrement plus moderne, plus détendu qu'eux. Il plaisante tout le temps. Il est joyeux, ça n'a pas de prix. Rien n'est pire qu'un être triste. La rabbine Delphine Horvilleur, qui a grandi près de Reims, le connaît depuis son enfance: «Il était proche de mes parents et il est désormais l'un de mes amis. Il a beaucoup compté dans ma volonté d'être rabbine, même si nous avons choisi deux sensibilités différentes du judaïsme : lui s'inscrit dans l'orthodoxie, moi dans une voie progressiste.» Au consistoire, ce matin, les rabbins sont des hommes. Dans un texte bref édité dans la collection «Tracts» (Gallimard), Haïm Korsia manifeste son opposition, prévisible de la part d'un responsable religieux, au projet de loi sur la fin de vie présenté à l'Assemblée nationale fin mai. Au rang des points communs entre eux deux, Horvilleur mentionne «un attachement fort à la République.» Lui, dont les parents étaient nés dans une Algérie française, évoque à plusieurs reprises son sentiment d'appartenance à la France. Son goût pour Starmania est une émanation de son patriotisme. En décembre, il a allumé une bougie pour Hanoukka à l'Elysée. Cette entorse à la laïcité a provoqué une levée de boucliers. Un geste de ce genre dessert les juifs de France, dont on dit qu'ils bénéficient toujours d'un traitement de faveur. Le rabbin se défend d'avoir commis une erreur : «L'Elysée est une école ? Non. C'est un lieu qui représente la République et qui garantit laïcité et la liberté religieuse.» Proche d'Emmanuel Macron comme il le fut de Jacques Chirac (fréquenter le pouvoir est aussi un moyen de protéger les juifs de France), Haïm Korsia est une bête politique. Dans

Comme l'espérance est violente, plaidoyer anachronique et lisse pour la concorde au moment où tout s'embrase, il rend hommage à «la vision parfois si juste de Hafiz Chems-Eddine, recteur de la Grande Mosquée de Paris». Ce dernier a reçu récemment Rima Hassan, Franco-Palestinienne et candidate LFI, et salué son «combat exemplaire» en faveur des réfugiés. Haïm Korsia veut maintenir, note la députée Renaissance Astrid Panosyan- Bouvet dont il est un ami, «le dialogue interreligieux». De Tsedek !, collectif juif décolonial favorable à «une Palestine libre de la mer au Jourdain», il dit que «si la Torah nous enseigne de ne pas faire "des clans et des clans", force est de constater que chacun a ses idiots utiles». Le rabbin est un diplomate. Quand on lui demande de prendre position sur le conflit au Proche- Orient, Haïm Korsia répond: «Quatre otages ont été récupérés samedi, la pression est forte sur les terroristes et il faut assurer pour Israël la possibilité de vivre serein après.» Il est l'heure de déjeuner. Haïm Korsia pose des questions au lieu de répondre à celles que je lui adresse. C'est le jour de mon anniversaire. Alors là, il sort le grand jeu : dans la voiture de fonction, avec des gardes du corps, nous roulons vers un café casher. Il appelle le restaurant et demande au patron, qu'il connaît : «As-tu de la crème de marrons aujourd'hui ?» Premier arrêt : un supermarché où le rabbin achète de la crème de marrons qu'il versera sur une part de cheesecake, et des Ferrero Rocher : «Je veux les offrir à une personne dont c'est l'anniversaire.» C'est moi. Une fois au café, celui que l'on dit mondain est à l'aise avec tout le monde, à la manière d'un élu chevronné dans un troquet. Une femme attablée avec son père le salue, ils échangent quelques mots, le père est aux anges. Nous passons un très bon moment. Delphine Horvilleur: «Il a beaucoup d'humour et des passions inattendues. Il parle couramment créole, par exemple.» Pour le dessert, nous partageons le cheesecake. Haïm Korsia m'a aussi commandé une tranche de brioche qui arrive avec une bougie allumée. Mon voisin de gauche me souhaite bon anniversaire, il ne manque plus que les confettis. Le déjeuner est un moment «off», mais j'essaie d'en savoir davantage sur la famille du rabbin. Impossible de lui faire dire quel métier exerce son épouse avec laquelle il a cinq enfants jeunes adultes. «Deux et demi» d'entre eux font déjà des études, «CAP de menuisier, et communication». Ils ne l'appellent «pas "papa" mais Haïm, parce que c'est la vie !». ?

27 septembre 1963 Naissance à Lyon. 2014 Elu grand rabbin de France.

2021Réélu grand rabbin de France. Mai-juin 2024 Comme l'espérance est violente (Flammarion) ; Aider à vivre. Pour des vies dignes d'être vécues jusqu'au bout, («Tracts», Gallimard).

Le Figaro, no. 24821
Le Figaro Économie, Wednesday, June 12, 2024 926 mots, p. 26

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11 juin 2024 - Le Figaro (site web)

JO, législatives, fusion... France Télévisions percuté par la dissolution

L'annonce surprise chamboule toute l'organisation du groupe et a tué dans l'oeuf la réforme de l'audiovisuel public.

Sallé, Caroline

Ce devait être un moment de réjouissances. Dans moins de 45 jours, Paris accueillera les Jeux olympiques. Et à cette occasion, France Télévisions, diffuseur exclusif de l'événement, avait convié mardi, au Musée de l'Homme, journalistes, éminents sportifs et animateurs vedettes à la présentation en grande pompe de son dispositif. Ces JO, les premiers dans la capitale depuis un siècle, représentent le point d'orgue de la saison du groupe audiovisuel public. Un moment, a souligné son directeur des antennes et des programmes Stéphane Sitbon Gomez, « dont nous avons tant rêvé et que nous préparons depuis des années». Oui mais voilà. Comme l'a glissé en ouverture de la conférence Delphine Ernotte, la présidente de France Télévisions, «la vie ne se passe jamais comme prévu».

Depuis dimanche soir et la décision du président de la République, Emmanuel Macron, de dissoudre l'Assemblée, c'est le branle-bas de combat. Le groupe audiovisuel se retrouve percuté de plein fouet par cette annonce. Alors qu'il était entièrement mobilisé par la diffusion des JO, France Télévisions se retrouve à devoir gérer en parallèle la couverture des élections législatives anticipées, dont le scrutin aura lieu les 30 juin et 7 juillet prochains.

Branle-bas de combat

«Effectivement, ce n'est pas du tout l'agenda que nous avions prévu, confirme Alexandre Kara, le directeur de l'information du groupe, en marge de la conférence. Ça ne va pas être simple, cela va représenter énormément de travail en plus, mais nous avons bien l'intention de couvrir ces législatives. Nous y travaillons déjà depuis dimanche soir ». Avant le premier tour, France 2 organisera, le jeudi 27 juin, un grand débat. Puis un second, le 4 juillet, durant l'entre-deux-tours. «Nous aurons également des interviews des têtes de liste et des leaders politiques dans l'émission « Télématin » et après les JT de 20heures», indique Alexandre Kara. La chaîne proposera par ailleurs deux grandes soirées électorales. Sur France 3, pas moins de 24 émissions de débats, sur les 24 antennes régionales, seront diffusées en prime time les mercredis 19 et 26 juin, ainsi que le 3 juillet. Les 30 juin et 7 juillet, 24 soirées électorales seront aussi organisées en région... Sans compter la mobilisation de Franceinfo.

Enrôlés cet été pour les JO, les présentateurs vedettes de France 2 et France 3 avaient anticipé en prenant leurs vacances au mois de juin et début juillet. Impossible à présent avec les élections. France Télévisions se retrouve donc à devoir gérer avec les assurances le remboursement des billets de train, d'avion, les nuits d'hôtel... Le groupe aura aussi fort à faire avec la gestion des temps de parole, compte tenu des délais très courts de la campagne. «Ces calculs risquent de s'apparenter à un supplice chinois», prévient Alexandre Kara.

Cette dissolution de l'Assemblée ne chamboule pas seulement l'organisation de France Télévisions. Elle vient de tuer dans l'oeuf la réforme de l'audiovisuel public qui prévoyait une fusion de ses différentes entités. Une mesure soutenue par Delphine Ernotte, qui militait pour un pôle public fort. «La réforme de la gouvernance joue décidément de malchance. Elle avait déjà avorté en 2020. Et là, personne n'a abandonné ce projet, il est toujours sur la table mais il n'y a plus de Parlement pour le voter. Donc, le sujet est un peu en suspension», a déploré la présidente de France Télévisions.

La dissolution intervient surtout à un moment où le financement de l'audiovisuel public se retrouve très exposé. Celui-ci est assuré jusqu'en fin d'année par une fraction de la TVA. Pour s'y substituer, un projet de loi porté par les députés Quentin Bataillon (Renaissance) et Jean-Jacques Gaultier (LR) envisageait un système pérenne de prélèvements sur recettes, calqué sur le modèle du financement des collectivités. Il devait être soumis au vote au Parlement avant la loi de finances à l'automne prochain. Un moyen d'éviter la budgétisation, qui soumettrait l'audiovisuel public aux aléas des révisions annuelles de ses subsides. Sans cette réforme, France Télévisions pourrait, dès le 1er janvier prochain, voir son financement basculer directement sur le budget de l'État. «C'est une vulnérabilité pour l'audiovisuel public», considère Stéphane Sitbon Gomez. «Je rappelle que constitutionnellement l'audiovisuel public est indépendant», a déclaré Delphine Ernotte. «Et une des conditions de son indépendance, cela a été rappelé par deux fois par le Conseil constitutionnel, est l'indépendance du financement et la garantie d'un financement suffisant», a-t-elle ajouté. Quant à un coup de rabot drastique sur les finances de France Télévisions, «je ne ferai pas de politique-fiction», a insisté la dirigeante.

La privatisation en question

La possible arrivée au pouvoir du Rassemblement national lui fait-elle craindre une privatisation de l'audiovisuel public ? En 2022, lors de la dernière élection présidentielle, la candidate du RN, Marine Le Pen, avait prévu la cession au secteur privé de France Télévisions, Radio France et France Médias Monde. Lundi, le député RN Sébastien Chenu a expliqué au micro de BFMTV que la privatisation de l'audiovisuel public pourrait «être mise en place rapidement» en cas de victoire aux législatives. Envisagée pour rétablir les finances publiques, cette mesure «rapportera 3milliards d'euros». Là encore, pas question pour Delphine Ernotte de tomber dans l'écueil de la politique-fiction. Si on veut être libre, il ne faut pas avoir peur. La seule chose qui m'importe au fond, c'est l'indépendance de l'audiovisuel public, la liberté d'expression, la liberté éditoriale. Cette liberté, j'ai bien l'intention de continuer à l'exercer comme je le fais depuis 9 ans et, avec moi, tout France Télévisions. C. S.

Le Monde
Idées, Wednesday, June 12, 2024 1099 mots, p. 29
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10 juin 2024 - Le Monde (site web)

Bruno Cautrès Dissoudre l’Assemblée issue du suffrage universel n’est pas anodin en démocratie

Au-delà de la perplexité que suscite légitimement la décision du président Macron de dissoudre l’Assemblée nationale, le politiste presse à se pencher sur le sentiment de pessimisme et de défiance qui s’est emparé de l’opinion depuis plusieurs années

Bruno Cautrès

L’annonce surprise de la dissolution de l’Assemblée nationale plonge le pays dans un mélange d’interrogations, de perplexité et même de sidération. Quelles analyses peuvent être faites de ce « pari fou », une expression en vogue depuis l’annonce ? Trois lectures se dessinent face à cette dissolution.

La première est celle d’une manœuvre tactique du chef de l’Etat pour reprendre la main et l’initiative d’une situation qui lui a échappé dès sa réélection, en 2022. Bien que missionnant Elisabeth Borne en début de mandat pour trouver des « majorités de projets » , le chef de l’Etat n’est jamais parvenu à résoudre l’équation presque impossible sous la Ve République d’un pouvoir privé de majorité parlementaire. L’arrivée de Gabriel Attal à Matignon n’a rien changé à cette donne. La tactique du chef de l’Etat consisterait dès lors à pousser les oppositions dans les retranchements de leurs contradictions pour sauver son mandat : contraindre Les Républicains à le soutenir, fragmenter la gauche en misant sur les tensions internes, mettre le Rassemblement national (RN) au pied du mur.

La seconde lecture est celle d’une manœuvre plus stratégique, qui se projette déjà vers 2027 et même au-delà : remettre en exergue le clivage fondateur et principiel entre les « progressistes » et les « conservateurs », le faire renaître de ses cendres sous la forme d’un nouveau combat entre les forces du bien (« l’arc républicain ») et celles du mal (« les nationalistes, les démagogues »). Cette stratégie miserait alors tout sur les tensions internes à la gauche et à la droite, ainsi que sur l’hypothèse que le macronisme a conservé sa force centripète pour attirer des particules de gauche et de droite vers le centre.

Conséquences nationales spectaculaires

La troisième lecture est moins favorable, voire clairement négative ou sombre, pour l’exécutif. Ni manœuvre tactique ou stratégique, la dissolution de l’Assemble nationale ne serait avant tout qu’un terrible aveu d’échec pour le pouvoir. Contraint par l’écrasante victoire du RN, le chef de l’Etat n’aurait alors pas eu d’autre choix que d’obtempérer à la demande de ce parti, qui avait clairement exprimé son souhait d’une dissolution en cas de victoire le 9 juin. Marine Le Pen avait d’ailleurs fait de la dissolution, voire d’une démission du chef de l’Etat en cas de victoire du RN, l’une des conditions d’un éventuel débat avec le chef de l’Etat pendant la campagne électorale.

Ce sont bien sûr les résultats du 30 juin et du 7 juillet qui trancheront entre ces trois grilles de lecture et nous diront quel sens, a posteriori, on peut donner à cette dissolution surprise. Car, en vérité, le sens politique de cette dissolution a bien du mal à être mis au jour au lendemain de son annonce.

Si la majorité a voulu souligner la part d’audace du pari présidentiel, évocatrice de la figure héroïque chez les macronistes d’un président courageux face aux situations de crise, force est de constater que la part d’incertitude et de contradictions soulevées par cette décision l’emporte. Contradiction en effet entre un chef de l’Etat qui dissout l’Assemblée au nom d’une « fièvre qui s’est emparée ces dernières années du débat public et parlementaire dans notre pays », mais qui expliquait, il y a seulement un an, que le gouvernement arrivait à faire « passer nombre de textes de loi qui étaient difficiles » (interview à TF1 le 15 mai 2023) et que jamais autant de textes n’avaient été adoptés en début de législature. Contradiction également entre un exécutif qui nous invitait à ne penser qu’à l’Europe lors des élections européennes, mais qui en tire le jour même du scrutin des conséquences nationales spectaculaires.

« Où allons-nous ? »

Au-delà de toutes ces interrogations et, il faut bien le dire, de la perplexité sur le sens du « pari fou » de la dissolution, il est un sujet qu’il convient plus que jamais de prendre au sérieux : le pays ne va pas bien et les sentiments d’angoisse, d’anxiété, de pessimisme et de défiance sont très prégnants dans l’opinion, comme le montre, vague après vague, le Baromètre de la confiance politique du Cevipof ou l’enquête électorale que nous réalisons avec nos partenaires (Le Monde, Fondation Jean-Jaurès, Institut Montaigne et Ipsos).

Dans la dernière vague de cette enquête, réalisée quelques jours avant les européennes, c’est l’inquiétude, l’incertitude et la fatigue qui s’expriment avant tout. Il n’est donc pas impossible que cette dissolution, qui se veut pourtant clarificatrice, soit avant tout perçue comme porteuse de confusion, rendant la situation encore plus floue et incertaine. Les questions prioritaires que le pays se pose ne sont pas les configurations de candidatures aux législatives ou les considérations tactiques sur le basculement de tel ou telle député vers la majorité.

Si les questions de justice sociale, de reconnaissance des efforts faits dans sa vie, de changement climatique, d’immigration ou de sécurité préoccupent beaucoup, le pays attend peut-être encore plus du politique qu’il réponde avec lisibilité à des questions simples que tout le monde se pose : Où allons-nous ? Quel est le résultat fondamental d’action publique que notre chef de l’Etat souhaite avoir atteint à la fin de son second mandat et au bout de dix ans d’exercice de la fonction suprême ? Est-ce la réduction des déficits ? La modernisation de l’Etat et des services publics ? Une justice plus proche et efficace ? Les injustices sociales réduites drastiquement ? Moins de violence dans la société ? etc. Et quelle est la hiérarchie de ces objectifs ? L’objectif numéro un ? Quelles marges de manœuvre dans un contexte international de plus en plus tendu, et un contexte budgétaire de plus en plus contraint ?

Ces questions sont capitales car dissoudre l’Assemblée issue du suffrage universel est tout sauf un acte anodin en démocratie. Les motivations de cet acte hautement symbolique tout comme le sens politique qu’il porte doivent être à la hauteur des attentes d’une France en plein malaise démocratique doublé d’une crise de sens profonde.

l'Humanité
Wednesday, June 12, 2024 543 mots, p. 5

Dans la rue, l'énergie collective

Margot Bonnéry et Tom Demars-Granja

Lundi soir, à Paris, comme dans plusieurs villes du pays, des milliers de personnes se sont rassemblées contre le risque de l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite.

Ils étaient prêts à tenir le siège de la place de la République tant que la gauche ne s'entendrait pas. Venue défendre la mise en place d'un Front populaire, la jeunesse de gauche se rassemble pour la deuxième soirée consécutive, ce lundi 10 juin, à Paris. Les drapeaux du Parti socialiste jusqu'à Révolution permanente, en passant par le Mouvement des jeunes communistes de France, se mêlent. L'ambiance est festive. « J'avais besoin de me revigorer grâce à l'énergie collective. Dans ces moments-là, il faut agir et récupérer notre force militante », confie Nina, étudiante en deuxième année de droit, venue avec ses amis. Derrière elle, des militants soulèvent des pancartes « Front populaire » et « Nous, on aime la soupe à l'union ». « À la suite de la prise de parole d'Emmanuel Macron, j'étais au plus mal. Entre la boule au ventre et l'envie de pleurer, se remémore l'étudiante de 23 ans. On a besoin de s'unir contre l'extrême droite. » D'autres souhaitent faire converger les luttes : des messages en soutien à la cause LGBT et contre la réforme des retraites sont brandis, tout comme des drapeaux palestiniens, sud-africains et algériens.

Un sentiment d'urgence

« Pas de quartier pour les fachos, pas de fachos dans nos quartiers » ou « Siamo tutti antifascisti » sont lancés et repris en choeur. Au son de ces « tubes » de manif, la foule enfle. Derrière la joie, le sentiment d'urgence règne. « On redoutait que l'extrême droite nous tombe dessus dans trois ans, cela va peut-être arriver dans trois semaines », enrage Marius, étudiant à Paris depuis moins d'un an. Lors de ce rassemblement, un message inscrit sur une pancarte résume cet état d'esprit : « Il fait noir au pays des Lumières. » « Quatre mois après la panthéonisation de Missak Manouchian, Emmanuel Macron envisage de placer les héritiers de ceux qui l'ont assassiné à Matignon ? Le président est un kamikaze », s'insurge Nina, l'étudiante en droit. Manon Aubry, tête de liste FI aux européennes, très applaudie, vient discuter pendant une vingtaine de minutes avec les militants. « On a des divergences avec elle, mais il faut éviter le pire et soutenir l'union », réagit un observateur de la scène. François Ruffin, député insoumis, lui emboîte le pas quelques minutes plus tard, sous un même accueil euphorique.

Perchés sur la statue de la République, des militants annoncent soudain à la criée que les représentants du Parti communiste français, du Parti socialiste et de la France insoumise sont arrivés au quartier général des Écologistes. Les téléphones vibrent. Sur les écrans, on scrute attentivement les négociations. Une partie du cortège se met en route vers le bâtiment situé près de la gare du Nord, dans le 10e arrondissement. Des badauds rejoignent progressivement cette délégation improvisée. « C'est comme s'ils se disaient : "Il y a une manif, il faut que je participe !" » se réjouit après coup Marius. Le suspens prend fin vers 22 h 30, lorsque Marine Tondelier, Fabien Roussel, Manuel Bompard et Olivier Faure en sortent ensemble. Un accord a été conclu. Ceux qui espéraient une réaction de la gauche ont été entendus. « Ne trahissez pas ! » exhortent certains. L'espoir est tel qu'il ne saurait être déçu. 

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Loisirs, Wednesday, June 12, 2024 831 mots, p. AUJM29
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12 juin 2024 - Le Parisien

Y a-t-il une vie après Meurice ?

France inter|Le chroniqueur du « Grand Dimanche soir » a été licencié après avoir réitéré sa blague polémique sur Netanyahou. Ni la direction ni la « Bande à Charline » n'ont tranché l'avenir de l'émission.

Benjamin Meffre,grégory Plouviezet Benoît Daragon

La « fin d'un faux suspense ». Ce mardi, Guillaume Meurice a annoncé à l'AFP être licencié « pour faute grave ». En cause, la répétition, en avril, sur France Inter de ses propos controversés d'octobre dernier sur Benyamin Netanyahou, comparé à « une sorte de nazi mais sans prépuce ». « Déloyauté répétée à l'égard de l'entreprise », a estimé la direction de Radio France, qui l'évince un peu plus d'un mois après l'avoir suspendu d'antenne. Ce départ forcé intervient aussi deux semaines avant la fin de la saison du « Grand Dimanche soir », l'émission satirique hebdomadaire de Charline Vanhoenacker, dont il était un pilier.

Pourquoi la décision tombe maintenant

Après le passage de Guillaume Meurice en commission de discipline, le 30 mai, son employeur avait du 4 au 16 juin pour lui signifier l'arrêt prématuré de son contrat de travail. Souhaitant éviter la période des européennes, l'état-major de la Maison ronde avait, selon nos informations, choisi d'envoyer son courrier de licenciement samedi dernier. Un moyen de s'assurer que son destinataire n'en prenne connaissance que lundi, soit après la tenue des élections, le 9 juin.

C'était sans compter la décision surprise d'Emmanuel Macron de dissoudre l'Assemblée nationale, dimanche soir. La sanction de la voix d'Inter tombe ainsi en pleine crise politique. « Si on voulait éviter les récupérations, c'est raté », peste un salarié en interne.

Alors que le Rassemblement national promet toujours de privatiser l'audiovisuel public, Guillaume Meurice a ironiquement félicité Marine Le Pen sur X ce mardi de la « victoire » que constitue son licenciement. De son côté, le député LFI François Ruffin assure que la « première mesure du Front populaire (la coalition des gauches qu'il veut créer pour les législatives) » sera la « réintégration » du comique.

Comment réagissent les autres humoristes

Quelques minutes seulement après l'officialisation de l'éviction de son collègue, Aymeric Lompret, autre pilier de « la Bande à Charline », a fait savoir qu'il démissionnait. Une décision dans la droite ligne de son refus depuis plusieurs semaines de participer au « Grand Dimanche soir » tant que son camarade n'était pas réintégré. « On ne peut pas défendre la liberté d'expression et licencier quelqu'un pour une blague, réagit auprès de notre journal Aymeric Lompret, qui n'est pas tombé de sa chaise en apprenant la nouvelle. Ce qui m'avait surpris, c'est la dernière mise à pied de Guillaume alors que sa blague n'avait pas été jugée illégale (le parquet de Nanterre avait décidé de classer sans suite, fin avril, l'enquête préliminaire ouverte pour "injure publique" et "provocation à la haine raciale"). C'était donc plus un acte politique que juridique. Après, plus rien ne pouvait vraiment être étonnant. »

Sur le réseau social X, deux autres membres de l'équipe ont aussi annoncé leur départ en signe de solidarité : la chroniqueuse Laélia Véron, ainsi que la chanteuse GiedRé.

Dans un mail à toute l'entreprise, ce mardi, la PDG Sibyle Veil a tenté de déminer le procès en censure que sa sanction génère chez certains. « Ni la liberté d'expression ni l'humour n'ont jamais été menacés à Radio France », assure-t-elle.

L'émission de dimanche en suspens

C'est la question sur toutes les lèvres. Le rendez-vous dominical aura-t-il lieu ? « Personne n'en sait rien », répond-on dans les couloirs de la Maison ronde. « Charline en aura-t-elle la force ou tout simplement les moyens humains ? », s'inquiète pour sa part une salariée. La productrice belge devrait en tout cas s'entretenir dans les prochaines heures avec la patronne de France Inter, Adèle Van Reeth, pour en décider. Contactée, elle ne nous a pas répondu.

S'il a lieu, le prochain numéro du « Grand Dimanche soir » devrait, une nouvelle fois, se faire en équipe (très) réduite. Refusant de remplacer ses camarades absents en signe de solidarité, Charline Vanhoenacker compose depuis plusieurs semaines avec une bande décimée. Après avoir bouché les trous en passant des disques, elle s'est résolue à réduire d'une heure son programme lors de la dernière émission.

Incertitude sur la saison prochaine

L'avenir du programme sera aussi au menu des discussions à venir. France Inter passant en grille d'été le 29 juin, il reste en théorie deux numéros à diffuser avant la fin de la saison. Et après ? Si on voit mal comment l'émission à succès pourrait survivre à cette première saison chaotique, l'état-major de la radio publique ne ferme officiellement pas la porte à sa reconduction. « Inter veut continuer avec Charline. La décision est dans ses mains », glisse un salarié.

En attendant, Adèle Van Reeth entend faire une séance de thérapie collective. Ce mercredi à 12 h 30, elle proposera à ses équipes de se réunir « tous ensemble ». Objectif : évoquer le licenciement de Guillaume Meurice. « Je sais que cela suscite beaucoup d'émotions et soulève de nombreuses questions », a-t-elle écrit dans un mail interne. « La Bande à Charline » en sera-t-elle ?

Le Monde
Idées, Wednesday, June 12, 2024 1088 mots, p. 29
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11 juin 2024 - Le Monde (site web)

Jean Garrigues Ce quitte ou double est un pari osé et dangereux

Le résultat des futures élections législatives dépendra de la recomposition de la gauche, et des choix effectués par les candidats des Républicains, vers la Macronie ou vers le Rassemblement national, analyse l’historien

Jean Garrigues

Tu commets une faute, Jacques, une lourde faute. Je devrais te mettre mon poing dans la gueule. » Ainsi parlait Pierre Mazeaud, député gaulliste historique, prenant au collet son ami Jacques Chirac, qui venait de lui annoncer sa décision de dissoudre l’Assemblée nationale, le 21 avril 1997. Juriste chevronné, M. Mazeaud estimait qu’il s’agissait d’une « dissolution de convenance » , incompatible avec l’esprit de l’article 12 de la Constitution. A ses yeux, elle était justifiée pour François Mitterrand après son élection en 1981 et sa réélection en 1988 car il était alors confronté à des majorités de droite, donc incapable de gouverner.

Mais tel n’était pas le cas en 1997, car le gouvernement d’Alain Juppé pouvait s’appuyer sur une confortable majorité de 484 sièges issue des élections de 1993. En organisant de nouvelles élections, Chirac voulait rendre cette majorité plus cohérente et disciplinée. Ce fut tout le contraire qui se produisit, car la « gauche plurielle », réunie sous la bannière de Lionel Jospin, remporta haut la main les élections de juin 1997, ce qui conduisit à la troisième cohabitation de la Ve République.

Quelles conclusions tirer de ce précédent historique pour analyser la dissolution surprise annoncée par Emmanuel Macron au soir de la défaite cuisante de son camp aux élections européennes ? A priori, on pourrait estimer, à l’instar de Pierre Mazeaud en 1997, qu’il s’agit d’une dissolution « de convenance », puisque le président dispose encore, à l’heure qu’il est, d’une majorité à l’Assemblée nationale, et que la France ne traverse pas une crise grave justifiant l’usage de l’article 12.

Incertitude à gauche

Mais ce serait négliger les énormes difficultés de la gouvernance, telles qu’elles se sont posées depuis 2022, dans une situation de majorité relative qui se heurte d’un côté aux ambiguïtés des Républicains et de l’autre à la stratégie de conflictualité paralysante déployée par La France insoumise au Palais-Bourbon. Dans ce contexte d’une France ingouvernable, et par ailleurs pour répondre à une demande sociale de « respiration démocratique » qui ne cesse de monter dans l’opinion, notamment depuis la crise des « gilets jaunes », on peut considérer qu’une dissolution peut largement se justifier. Mieux encore, elle correspond à la notion d’appel au peuple qui est dans le droit-fil de l’interprétation gaullienne des institutions de la Ve République.

Est-ce pour autant un bon calcul politique de la part d’Emmanuel Macron, au moment où une majorité de Français viennent d’exprimer un cinglant désaveu de sa politique, et peut-être plus encore de sa personnalité ? Une enquête réalisée fin 2023 par l’institut Ipsos indiquait que le Rassemblement national [RN] pourrait recueillir entre 243 et 305 sièges lors des élections législatives, donc au moins une majorité relative, et peut-être même une majorité absolue. Auquel cas il semblerait difficile à Emmanuel Macron de ne pas appeler à Matignon Jordan Bardella, candidat désigné par son parti pour assumer cette fonction. Ce serait la première fois qu’un responsable de l’extrême droite française se retrouverait en situation de gouverner la France, si l’on excepte les ultras de la Restauration ou les ministres de Vichy… dont certains venaient de la gauche.

Faut-il considérer un raz de marée du RN comme inéluctable ? Ce serait oublier les spécificités des élections législatives, organisées selon un mode de scrutin majoritaire de circonscription, et dont on sait qu’elles favorisent a priori les élus déjà en place, les partis notabilisés et, surtout, les candidats susceptibles de contracter des alliances de second tour.

Dans cette perspective, et en dépit de la normalisation électorale qui a permis au RN de recueillir 89 sièges en 2022, on peut se dire que le « cordon sanitaire » de « l’arc républicain » pourrait atténuer la dynamique de victoire du parti de Marine Le Pen. Par ailleurs, la perspective du précédent historique évoqué plus haut, plaçant l’électeur au pied du mur d’un gouvernement d’extrême droite, avec son cortège de réminiscences historiques et culturelles, pourrait aussi être un frein à cette dynamique de conquête. Subsidiairement, la polarisation induite par cette menace de l’extrême droite au pouvoir pourrait favoriser les candidats de la majorité présidentielle, en encourageant des alliances locales avec Les Républicains, voire avec les écolo-socialistes hostiles à la Nouvelle Union populaire écologique et sociale.

A cet égard, l’une des grandes incertitudes de la campagne concerne justement la pérennité de cette alliance des gauches, qui avait été très efficace en 2022, comme en 1997. N’est-elle pas aujourd’hui caduque sous sa forme originelle, tant les divergences sont profondes entre la gauche conflictuelle de Jean-Luc Mélenchon et le projet d’une gauche écolo-socialiste, européenne et apaisée que porte Raphaël Glucksmann ? Beaucoup de choses vont dépendre de cette recomposition de la gauche, comme d’ailleurs des choix effectués par les candidats des Républicains vers la Macronie ou vers le RN.

Reste enfin un dernier paramètre, que certains s’empressent d’assimiler à un calcul cynique d’Emmanuel Macron. S’il advenait que les résultats des élections amènent Jordan Bardella à Matignon dans une situation de cohabitation similaire à celle de 1997, on peut imaginer qu’il pourrait s’y brûler les ailes, comme ce fut le cas de tous ses prédécesseurs. Comment pourrait-il résoudre efficacement en trois ans de gouvernance les problèmes de fond qui se posent à la société française depuis des décennies ? Auquel cas, le RN verrait inévitablement s’affaiblir son capital de légitimité, ce qui pourrait nuire gravement à la candidature annoncée de Marine Le Pen à l’élection présidentielle de 2027 et faire le jeu de celui qui s’inscrirait dans l’héritage d’Emmanuel Macron. Ce dernier pourrait ainsi apparaître, aux yeux de l’histoire, comme celui qui a fait battre une troisième fois le RN.

C’est peut-être ce quitte ou double qui est une clé de lecture de la dissolution. Mais c’est un pari osé et dangereux, car une victoire de Marine Le Pen le conduirait inévitablement à être considéré comme celui qui aurait permis ce tournant de notre histoire. L’avenir nous le dira.

Le Monde
Dissolution de l'Assemblée Dissolution de l’Assemblée, Wednesday, June 12, 2024 871 mots, p. 7
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11 juin 2024 - Le Monde (site web)

Les Cévennes, territoire de gauche, n’ont pas résisté à l’extrême droite

Le RN a obtenu 40,42 % dans le Gard et réalisé de bon scores y compris dans l’arrière-pays, à la culture ouvrière très affirmée

Agathe Beaudouin

Nîmes - correspondante - Du mont Aigoual jusqu’au bord de la Méditerranée, cette fois, une seule étiquette domine : celle du Rassemblement national (RN). Dans le Gard, un département déjà largement acquis à l’extrême droite, le RN réalise, avec 40,42 %, une nouvelle percée et gagne 8 points de plus qu’en 2019, en élargissant sensiblement son périmètre d’influence jusqu’à l’arrière-pays. Et, sur les hauteurs cévenoles, dans la cinquième circonscription qui, aux dernières législatives, avait résisté, le bastion rouge s’est écroulé.

La liste de Jordan Bardella obtient des scores qui font pâlir les électeurs de gauche : 26 % à Saint-Jean-du-Gard, fief des camisards, 46,3 % à Sainte-Cécile-d’Andorge (550 habitants) ou encore 36,6 % à Saint-Sauveur-Camprieu, à deux pas de la station de ski gardoise Alti Aigoual. « Je suis triste, je suis déçue, je suis en colère » , commente Elsa, une trentenaire, enseignante dans une école élémentaire.

Car, ici, dans ce paysage dominé par l’industrie minière et celle du ver à soie, marqué par les guerres de religion et l’esprit de résistance, dans ces petits villages où se succèdent des paysages à couper le souffle, la culture ouvrière a longtemps réservé son vote aux partis de la gauche radicale. Un vote qui se transmettait presque dans les gènes de la famille, comme le syndicalisme.

Depuis quelque temps, la digue se fissure. D’une élection à l’autre, la domination de la gauche radicale n’est plus aussi nette, et l’extrême droite gagne du terrain. « On le sent à des petites choses », avoue Emmanuel Grieu, maire de Mandagout, l’une des seules communes du territoire à avoir hissé La France insoumise (LFI) en tête (24 %). « On ressent une scission entre les ruraux et les néo-Cévenols. »

« Dynamique négative »

Le secteur est aussi marqué par un pouvoir d’achat en berne et une ruralité en crise. Les agriculteurs y sont de moins en moins nombreux et les services publics disparaissent l’un après l’autre. « Il y a une grosse désillusion, et un esprit anti-européen assez clair, note Roland Fruytier, habitant à Saint-Jean-du-Gard. Et il y a un tel désaccord à gauche que plus personne ne s’y retrouve et les gens vont vers le chaos. Mais peut-être que la dissolution va mettre un grand coup de pied dans la fourmilière. L’espoir, c’est qu’il y ait une coalition à gauche. » Marielle, son épouse, ne comprend pas comment « le vote écolo a complètement disparu » dans une région qui subit de plein fouet le réchauffement climatique et est soumise à des épisodes cévenols de plus en plus fréquents.

Déçu de voir que, même dans son village, Saint-Félix-de-Pallières, 207 habitants, le RN (22,46 %) double LFI (21,01 %), le député sortant Michel Sala ne veut pas se laisser porter par un vent de panique. Pour exemple, Le Vigan a, pour le scrutin européen, choisi Jordan Bardella (23 %), comme en 2019 (20 %), alors qu’elle a massivement voté LFI aux législatives (45,6 % au premier tour). « En 2022, nous étions portés par la dynamique de la Nupes, que nous n’avons pas eue cette fois. »

Dans ces hauts cantons aux hivers rudes, le vote ne s’est jamais porté au centre, dont les formations politiques ont peu de relais sur place, mais a suivi un mouvement local, souvent celui des luttes, qui s’est progressivement disloqué, analyse Emmanuel Négrier, directeur du Centre d’études politiques et sociales à l’université de Montpellier. « Une dynamique négative perdure : la perte de l’esprit coopératif, du syndicalisme fort… La discussion politique n’a plus vraiment sa place. Et l’on assiste à une évolution des interactions politiques. Le vote RN, qui était honteux, est aujourd’hui assumé et avoué. Il est même passé dans une certaine sociabilité ordinaire. »

Hormis quelques îlots singuliers dans cette nouvelle donne électorale cévenole – La Grand-Combe est toujours fidèle à sa tradition communiste ; la verte Roquedur place les écologistes en tête (21,4 %) et rétrograde le RN à la cinquième place (8,4 %) –, les Cévennes ont cédé à l’appel de l’extrême droite, peut-être par esprit rebelle. « C’est un parti qui n’a jamais gouverné, observe M. Négrier. L’électorat se retrouve sur des thématiques générales, mais il ne va pas vérifier que leur programme est, dans le cas des Cévennes, par exemple, plutôt hostile à la ruralité. »

Michel Sala, lui, veut avancer et ne croit pas à l’établissement durable de ses adversaires politiques dans les Cévennes. « Depuis ce [lundi] matin, je sens une volonté de mobilisation très importante. » Menuisier dans un village de la vallée Borgne, Mathieu, un quadragénaire qui votait communiste ou LFI, fait partie de ceux qui s’est laissé convaincre. Un peu honteux, il dit : « Je cumule deux boulots pour arriver à peu près correctement aux fins de mois, et la gauche continue de se déchirer. Je ne vois pas comment leur union va se faire. Je revoterai sans doute RN. » Les Cévennes rouges peuvent encore se réveiller, mais la marge semble de plus en plus étroite.

Libération
Wednesday, June 12, 2024 1366 mots, p. 1,12,13

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11 juin 2024 - Libération (site web)

Radio Guillaume Meurice licencié de France Inter

Par ADRIEN FRANQUE

GUILLAUME MEURICE VIRÉ Au «Grand Dimanche soir», rire et sanctions

pages 12-13

L'humoriste a été notifié mardi de son licenciement pour faute grave de France Inter pour cause de «déloyauté répétée» après sa blague sur Nétanyahou. Une sentence qui choque en interne, notamment au sein de l'émission de Charline Vanhoenacker, dont l'avenir semble très incertain.

«F in du faux suspense.» Mardi matin, Guillaume Meurice nous envoie la sentence reçue quelques minutes plus tôt par mail. «Décision de rupture anticipée pour faute grave», lui écrit la direction des ressources humaines de Radio France. La faute grave ? Une «déloyauté répétée», selon les propos de la PDG de la radio publique Sibyle Veil dans un mail envoyé quelques minutes plus tard à ses salariés. C'est le verdict final, après plusieurs mois de turbulences, de la polémique autour de la blague du «nazi sans prépuce» visant Benyamin Nétanyahou, faite le 29 octobre dans l'émission de France Inter le Grand Dimanche soir.

Après un avertissement de Sibyle Veil à l'automne, une mise en garde de l'Arcom et une plainte pour «incitation à la haine» finalement classée sans suite, Guillaume Meurice s'était vu mettre à pied par Radio France le 2 mai pour avoir répété la même blague à l'antenne. Une suspension pour un entretien préalable avant un éventuel licenciement, horizon terminal que semblait sentir venir l'humoriste ces dernières semaines. La décision a été entérinée après une commission de discipline en présence de la direction de Radio France et des syndicats le 30 mai. «Bravo à Pascal Praud, Eric Zemmour, Marine

Le Pen, Eugénie Bastié, Elisabeth Lévy, Delphine Horvilleur etc... Cette victoire, c'est avant tout la vôtre !» a réagi publiquement Meurice sur X, visant les personnalités d'extrême droite mais aussi la rabbine et écrivaine qui s'étaient émues les premiers de la blague. L'humoriste avait déjà engagé des poursuites aux prud'hommes pour contester la procédure à son encontre, à l'origine concernant l'avertissement qui lui avait été adressé par Radio France. De nombreux auditeurs jugeant la blague antisémite avaient écrit à la station, tout comme des personnalités du monde politique et de la culture.

«IL NE NOUS A PAS LAISSÉ D'AUTRE CHOIX» Dans le mail envoyé à ses salariés, Sibyle Veil a explicité les raisons de cette décision. En revenant notamment sur la mise en garde de l'Arcom à l'encontre de la radio publique, et le fait que la répétition de la blague pouvait mettre en danger l'entreprise. «Après sa chronique qui avait créé beaucoup d'émoi chez nos auditeurs, j'avais demandé à Guillaume Meurice de faire preuve de responsabilité en formulant un mot d'apaisement, à sa façon, écrit la PDG de Radio France. Il a fait le choix inverse.

Au lieu d'apaiser, il a envenimé la polémique des mois durant. Dans son livre et dans ses interventions médiatiques, il a proféré des insinuations non seulement fausses mais gravement préjudiciables à France Inter et à Radio France, allant jusqu'à mettre en doute l'indépendance et l'impartialité de notre travail. [ ] Il ne nous a pas laissé d'autre choix que de tirer les conséquences de son obstination et de sa déloyauté répétée.» Réaction en chaîne : le licenciement de Guillaume Meurice a chamboulé l'équipe du Grand Dimanche soir. Plusieurs chroniqueurs ont annoncé mardi leur démission de France Inter, en soutien à leur collègue, comme Djamil le Shlag l'avait déjà fait début mai, en direct à l'antenne. C'est notamment le cas d'Aymeric Lompret, déjà absent des studios depuis plusieurs semaines. Il était pourtant l'un des quatre titulaires du Grand Dimanche soir, présent à chaque émission, avec Charline Vanhoenacker, Juliette Arnaud et donc, Guillaume Meurice. «Plus Guillaume =plus Aymeric. Merci pour tout France Inter», a publié Lompret sur les réseaux sociaux (lire cicontre). La chanteuse et humoriste GiedRé et la linguiste Laélia Véron, chroniqueuses régulières, ont elles aussi annoncé leur départ. «Toute cette procédure a été honteuse, mais faire traîner ce faux entre-deux pendant des semaines, ça a été vraiment de la maltraitance au travail», a notamment réagi Laélia Véron sur X.

La période depuis la suspension de Guillaume Meurice aura ainsi été particulièrement difficile à vivre pour l'équipe du Grand Dimanche soir, et notamment pour sa productrice en chef Charline Vanhoenacker. «Le dernier mois a été terrible, je ne sais pas comment elle fait, raconte une salariée de France Inter. Charline a fait son émission comme elle le pouvait et elle a vraiment été maltraitée, poussée à bout par la direction.» Le dernier numéro en date, le 2 juin, a dû être raccourci d'une heure en raison du manque d'effectifs. Celui du 19 mai, pour remédier aux absences de chroniqueurs habituels, accueillait plusieurs invités surprise dont des voix de l'antenne (Fabienne

Sintès, Mathieu Vidard). Un format qui aurait agacé la directrice de France Inter, Adèle Van Reeth, qui l'aurait fait savoir à Charline Vanhoenacker. «Disons que ça ne lui a pas plu de voir la solidarité entre les différentes émissions», appuie un proche la productrice. Du côté de la direction, on confirme que ce numéro était «problématique, loin de la promesse initiale de l'émission», voire «qu'elle s'était transformée en tribune» de la Société des producteurs d'Inter face aux changements qui menacent la grille à la rentrée prochaine. Aujourd'hui, quel avenir pour le Grand Dimanche soir, dont le retour en septembre était acté par la direction de France Inter, mais amputé d'un tiers de son budget? «On ne s'est pas encore réunis. Il nous reste deux émissions et on fonctionne vraiment au jour le jour», répond un des membres de l'équipe. Adèle Van Reeth a quant à elle prévu de s'exprimer demain midi devant ses équipes pour évoquer le licenciement de Meurice.

«PRÉPARER LE TERRAIN POUR UNE FORME D'AUTOCENSURE» Le sort réservé au Grand Dimanche soir par la direction de France Inter interroge en tout cas au sein de la chaîne. Une réunion entre la Société des «producteurices» (SDPI) et la Société des journalistes (SDJ) s'est tenue mardi midi après l'annonce du licenciement de Guillaume Meurice. Un communiqué intitulé «Fini de rire» et signé par les journalistes, producteurs, réalisateurs et personnel de production de la chaîne, a été envoyé quelques heures plus tard. Ceux-ci font part de leur «consternation et désaccord» avec la sentence de Radio France. «Cette décision vient déstabiliser encore davantage des équipes déjà fortement ébranlées, et ne fait que préparer le terrain pour une forme d'autocensure impensable sur une chaîne de service public dont la mission est d'informer et de divertir dans un esprit d'indépendance jusqu'ici affiché et assumé», écrivent les salariés de l'antenne leader des audiences. «On est tous sous le choc, on condamne tous cette décision, indique un salarié sous couvert d'anonymat. On a alerté Adèle Van Reeth à plusieurs reprises des conséquences de cette décision sur Radio France, sur son image à l'extérieur. Mais elle n'en tient pas compte. Au lendemain de la victoire de l'extrême droite et des menaces sur Radio France, ce n'est pas le moment de porter atteinte à la satire politique et à la liberté d'expression.» Plusieurs personnalités de France Inter étaient même allées à la rencontre de Sibyle Veil ces dernières semaines pour plaider la cause de l'humoriste. L'idée: essayer, notamment, de faire comprendre à la présidente que virer Meurice allait faire une mauvaise publicité inutile à Radio France. Sans succès.

Le licenciement n'a, en tout cas, pas tardé à s'inviter dans l'actualité politique intense des derniers jours. «Alors que l'extrême droite est aux portes du pouvoir [ ], votre décision fragilise considérablement l'ensemble de notre entreprise», a notamment écrit mardi le syndicat Sud Radio France dans un communiqué adressé à Sibyle Veil. A gauche, plusieurs personnalités politiques ont ainsi fait valoir leur soutien à l'humoriste. «Première mesure du Front populaire : la réintégration de Guillaume Meurice à France Inter», a assuré le député insoumis François Ruffin sur X - se voyant accusé en retour d'un potentiel interventionnisme futur sur l'audiovisuel public si le rassemblement de la gauche arrivait au pouvoir. Charline Vanhoenacker, qui n'a pas répondu aux sollicitations de Libération, avait, elle, publié dimanche un tweet révélateur de la fragilité de son émission: «L'Assemblée nationale est dissoute avant le Grand Dimanche soir, on est dégoûtés.» ?

Libération
Wednesday, June 12, 2024 319 mots, p. 2

ÉVÉNEMENT

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11 juin 2024 - Libération (site web)

Indigne

Par ALEXANDRA SCHWARTZBROD

ÉDITORIAL

Une date sombre dans l'histoire de la droite. En se déclarant favorable, mardi, à une alliance avec le Rassemblement national, Eric Ciotti, patron de LR, a clairement proposé de sortir sa formation, héritière de De Gaulle, Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy, de l'arc républicain. Son annonce restera dans l'histoire comme une claque au passé de ce parti qui a longtemps été un des plus puissants de France. Car si des brèches avaient parfois été entrouvertes, le chef de la droite a clairement fait sauter une digue. Que l'individu Eric Ciotti penche pour un rapprochement avec Marine Le Pen, au fond, n'est guère surprenant : il est le tenant, à droite, d'une ligne ouvertement identitaire aux accents facilement xénophobes, n'hésitant pas, par le passé, à évoquer «le grand remplacement» de la population française, vieux fantasme rance de l'extrême droite. Mais que le leader Eric Ciotti ose entraîner ses troupes dans cette fange est indigne. D'autant qu'il ne semble guidé là que par de simples calculs politiciens, terrorisé à l'idée de perdre son fauteuil de député et ses prébendes, voire un accès à la mairie de Nice en 2026, son idée fixe qui lui vaut une guerre ouverte avec Christian Estrosi, l'actuel édile de la ville. De cette décision qui semble avoir été prise sans consultation de ses troupes (mais qu'est-ce qu'ils ont tous en ce moment ?), peuvent naître deux espoirs. Le premier est devoir les ténors de LR se rebiffer pour sauver ce qui peut l'être de la droite républicaine. Ils ont été nombreux mardi après-midi à réclamer la démission d'Eric Ciotti. C'est heureux, même si certains d'entre eux ont accompagné sans trop broncher, voire encouragé, la dérive idéologique de leur camp. L'autre espoir est que la perspective d'une alliance LR-RN agisse comme un électrochoc sur les leaders de gauche et achève de les convaincre que, sans union, ils seront balayés par ce vent mauvais qui souffle depuis dimanche. ?

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, Wednesday, June 12, 2024 974 mots, p. AUJM4
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11 juin 2024 - Le Parisien (site web)
12 juin 2024 - Le Parisien

Éric Ciotti déboussole ses électeurs

À Neuilly (Hauts-de-Seine), où le RN est faible, comme à Mandelieu, dans son département des Alpes-Maritimes dominé par le parti lepéniste, les sympathisants LR oscillent entre colère et approbation.

Théo Uhartet Matthias Galante, Correspondant À Nice(alpes-Maritimes)

« C'est à se taper la tête contre le mur. » Voilà les premiers mots de Frédérique quand on lui apprend qu'Éric Ciotti a proposé, mardi à 13 heures sur TF 1, une « alliance » avec le Rassemblement national pour les élections législatives anticipées. « C'est choquant, il s'en fout de l'avenir du pays », embraie-t-elle. Alors, le 30 juin, pour cette électrice de droite depuis toujours, ce sera « abstention », lâche-t-elle du bout des lèvres, les yeux embués.

Annie et Dominique, la soixantaine passée, sont tout autant désemparés. La décision du patron des Républicains ne leur inspire « que de l'horreur ». « C'est un lâche, il veut juste sauver sa peau », cingle Annie. Le couple « regrette le temps de François Baroin ou de Jean-François Copé ». Ils ont glissé dans l'urne un bulletin François-Xavier Bellamy dimanche dernier comme 28 % des Neuilléens (Hauts-de-Seine), son meilleur score dans les villes de plus de 10 000 habitants.

« Faire barrage à la gauche »

Dans ce fief historique de Nicolas Sarkozy, le RN ne décolle pas. Jordan Bardella n'est arrivé que quatrième, avec 12 % des suffrages, loin des 25 % de Valérie Hayer et juste derrière Marion Maréchal et ses 16 %. Alors, à Neuilly, personne n'est tendre avec l'inédite proposition d'Éric Ciotti. « C'est un acte trop choquant, lâche Paule, qui travaille dans l'immobilier. Il a trahi le parti. » Elle appelle, comme Annie et Dominique, et à l'unisson de nombreux ténors de la droite à ce qu'il lâche la présidence des Républicains.

Quentin montre de son côté un message qu'il vient d'envoyer à un groupe d'amis où il injurie le député des Alpes-Maritimes. « Il va sauter », prédit le trentenaire. Lui se refusera à voter LR en cas d'alliance : « Les extrêmes, je n'y touche pas. » « Pas mécontent de Macron », il se tournera vers la majorité, comme plusieurs électeurs rencontrés dans les rues de cette ville de l'Ouest parisien. « Macron, ce n'est pas idéal, mais le RN, ça reste encore une limite », assure Charlotte.

D'autres ne voient pas de problème à tendre la main à Marine Le Pen. Béatrice, conseillère conjugale à la retraite, habitante de Neuilly depuis onze ans, « félicite » Éric Ciotti. « S'il ne s'allie pas, les Républicains sont morts, alors c'est courageux. Et puis je ne vois pas pourquoi ça ne dérange personne que Glucksmann s'allie avec LFI, et pourquoi on tape toujours sur le RN. » « Sans alliance, il n'y aura pas de majorité pour LR ou pour le RN, défend-elle encore. Avec l'union des droites, il y a un boulevard. »

« Ce n'est pas une mauvaise chose, appuie Karine, elle aussi prête à voter pour un candidat RN. Il faut faire barrage à la gauche. » Dans les rues de Neuilly-sur-Seine, ce front populaire annoncé par les formations de gauche inquiète. Julia et Charlotte, 23 ans, sont partagées sur la proposition de Ciotti, entre « une bonne idée mathématique » pour la première et une « petite trahison » pour la seconde. Pour autant, elles se rejoignent sur un point : « Plutôt le RN que LFI. »

« Il aurait dû prôner l'alliance avant »

À 1 000 km de là, à Mandelieu, sur le port la Napoule, des ouvriers s'activent à entretenir de rutilants bateaux sagement alignés. Cette commune des Alpes-Maritimes - dont Éric Ciotti fut le président du conseil départemental et l'un des députés -, qui compte le plus de militants les Républicains en France (entre 7 000 et 8 000), a vu le Rassemblement national recueillir 43,47 % des suffrages dimanche soir. Loin devant le LR François-Xavier Bellamy (12,23 %), lui-même devancé par la majorité (12,6 %). Ici, l'annonce du patron des Républicains ne laisse pas indifférent. « Ce n'est pas maintenant qu'il faut prôner l'alliance au vu des scores que les LR ont obtenus aux européennes. Sa décision ne me choque pas, Ciotti est quelqu'un que j'apprécie, mais il aurait dû le faire avant », confie Pascal, 55 ans, en plein nettoyage de la coque d'un splendide voilier. Cet homme, qui aurait aimé voir Fillon élu président de la République, n'a pas voté le week-end dernier, ni jamais donné de voix à Emmanuel Macron. Pour les législatives, il se déplacera. Et son choix est fait : « De voir tout le monde se mobiliser contre le RN, cela me donne envie de voter pour lui, même si j'ai un doute sur son programme économique. Une chose est sûre, ce ne sont pas des nazis comme le disent certains ! »

Suzanne et Jean-René, deux retraités, de droite, font une petite pause près de la plage, après avoir débarqué de leur bateau en provenance de la ville voisine de Cannes. « J'ai été encarté il y a quelques années, raconte Jean-René. Je suis très en colère. En plus, je suis copain avec Estrosi (maire de Nice et président délégué du conseil de Provence-Alpes-Côte d'Azure), donc je ne peux pas soutenir Ciotti. Je me suis éloigné de la ligne dure pour voter en faveur de la majorité présidentielle. »

À ses côtés, son amie opine de la tête. Elle se dit « enragée, très triste ». « Comment un homme seul peut-il entraîner les LR dans ça ? poursuit-elle. C'est une trahison et une très mauvaise idée. J'espère qu'il va perdre son poste de président. On ne joue plus maintenant, il ne faut plus rigoler et faire barrage au RN. » L'annonce de Ciotti ne bouleverse pas en revanche les électeurs du Rassemblement national, à l'image de Philippe, 55 ans : « Si Bardella et Marine jugent que c'est bon pour eux, alors pourquoi pas ? J'avoue que l'annonce de Ciotti n'a pas d'importance. »

Le Monde
International, Wednesday, June 12, 2024 1124 mots, p. 13
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11 juin 2024 - Le Monde (site web)

Europe : une nouvelle diaspora russe bien intégrée

Pour la première fois, une enquête d’ampleur s’intéresse aux Russes poussés à l’exil par la guerre en Ukraine

Benoît Vitkine

Combien sont-ils, ces Russes qui ont quitté leur pays dans les jours ou les mois suivant l’invasion de l’Ukraine, en février 2022 ? 700 000 ? Un million ? L’estimation est hasardeuse, et certains ont fini par rentrer au pays, après la fuite initiale. Reste que l’apparition d’une nouvelle diaspora russe, après plusieurs vagues successives au XXe siècle, est l’un des faits majeurs du conflit ukrainien, s’agissant du devenir de la Russie, mais aussi, dans une moindre mesure, de celui de l’Europe.

Pour la première fois, une enquête sociologique d’ampleur s’intéresse à cette autre Russie. Celle-ci a d’ailleurs le mérite de placer cette émigration dans le temps plus long, en comparant cette dernière vague à celles arrivées dans les années 2000, mais aussi après 2014, véritable début du conflit ukrainien.

Commandée par l’Institut français des relations internationales auCenter for Analysis and Strategies in Europe, le nouveau think tank créé par des chercheurs russes en exil, l’étude est basée sur un sondage conduit par l’université de Nicosie. Trois mille deux cent trente-sept personnes installées en Allemagne, en France, en Pologne et à Chypre ont été sondées, en ligne et en face à face. L’étude, dévoilée mardi 11 juin, est signée par deux économistes, Vladislav Inozemtsev et Dmitri Nekrasov, associés à l’ancien député de la Douma Dmitri Goudkov, tous aujourd’hui en exil.

Les « relokanty » de l’après-2022 (littéralement les « relocalisés », le néologisme qui s’est imposé en Russie pour qualifier ces exilés) représentent 44 % du panel étudié (contre 35 % pour ceux partis entre 2014 et 2022). Sans surprise, ils sont majoritairement jeunes, masculins, éduqués et occupaient (ou occupent) des emplois qualifiés.

Les auteurs mettent en garde sur l’attention excessive accordée ces dernières années aux opposants pourchassés par le régime de Vladimir Poutine, qui ne représentent qu’une poignée – quatre à cinq mille personnes seulement, selon leurs estimations. La masse des nouveaux exilés est plutôt constituée d’individus qui ne courent pas un danger immédiat (hormis pour ceux fuyant la menace d’une mobilisation dans l’armée), mais dont la vie, ou les perspectives d’avenir, ont été rendues impossibles dans une Russie tout entière livrée à l’autoritarisme et à sa confrontation avec l’Occident.

Parmi les derniers arrivés, 65 % citent tout de même le « conflit russo-ukrainien » comme raison de leur départ de Russie, 44 % évoquant « d’autres raisons politiques », 33 % des motivations économiques et 8 % leur orientation sexuelle (plusieurs réponses étaient possibles.)

Revenus élevés

Sur l’ensemble du panel, 56 % des répondants disent « soutenir davantage l’Ukraine » dans la guerre lancée par le Kremlin, 11 % « davantage la Russie », et 17 % évoquent une « situation complexe dans laquelle les deux parties sont à blâmer ». Plus généralement, seulement 12 % des sondés disent « approuver » ou « plutôt approuver » les politiques du président Vladimir Poutine, quand 64 % les «désapprouvent totalement ».

L’opposition au régime est inversement proportionnelle à l’ancienneté du départ. Autrement dit, les représentants des vagues d’émigrations antérieures à 2013 (21 % de l’échantillon total) sont plus enclins à soutenir le Kremlin. Toutes les générations d’exilés se retrouvent en revanche pour rejeter le concept de « responsabilité collective » des Russes dans les actions de leur pays.

L’un des constats les plus frappants est que cette immigration récente s’inscrit probablement dans la durée. Seulement 11 % des sondés disent avoir l’intention de rentrer en Russie ; 37 % pourraient rentrer « si la situation change » ; et 34 % n’ont pas ce désir. Soixante-quinze pour cent ont d’ailleurs la volonté d’obtenir la nationalité du pays d’accueil, quand 20 % l’ont d’ores et déjà. L’adhésion aux valeurs démocratiques et libérales est aussi plébiscitée.

L’intégration est également économique. Soixante-dix-neuf pour cent des sondés tirent leurs revenus de l’activité qu’ils exercent dans leur pays d’accueil. Et pour 62 % des sondés, ces revenus sont supérieurs à 3 000 euros mensuels. Le secteur des technologies de l’information domine largement, en employant 28,1 % du panel (chiffre qui tombe à 10,9 % en France).

Cette intégration n’empêche pas le maintien d’un lien fort avec le pays d’origine : une grande partie des sondés continuent à s’engager dans la vie politique russe, par le biais de discussions sur ces sujets avec leurs proches restés en Russie (44 %), par des publications sur les réseaux sociaux (23 %), en participant à des rassemblements et manifestations (21 %) ou en participant à des associations (7 %). Les auteurs évoquent ainsi une « dualité » dans les attitudes et les identités multiples des émigrés, qui, contrairement à ceux des vagues d’émigration du XXe siècle, « ne se sentent pas exclus de la Russie ».

Particularité française

Parmi ceux qui évoquent un possible retour, les « changements » attendus sont avant tout d’ordre politique : changement de régime en Russie (20 %), reprise des relations entre la Russie et les pays européens (20 %), fin des opérations militaires en Ukraine (18 %), absence de menace de persécutions politiques (13 %), absence de menace d’enrôlement dans l’armée (11 %)…

Ceux installés en France sont les moins enclins à rester, sur les quatre pays étudiés. Dix-neuf pour cent excluent l’idée d’un retour en Russie, contre 38 % en Allemagne. Cette donnée rejoint une autre particularité française : les exilés russes y sont un peu moins éduqués et à l’aise que l’ensemble de l’échantillon, et surtout un peu moins politisés et attachés aux valeurs démocratiques.

Le soutien affiché à l’Ukraine est de 46 % parmi les Russes installés en France contre 59 % en Allemagne ou 64 % à Chypre. Ces nuances se retrouvent également s’agissant de « l’approbation des politiques de Vladimir Poutine », légèrement plus élevée en France (18 %, contre 51 % de « désapprobation complète »).

Cette enquête sociologique inédite sert de point de départ aux auteurs pour plaider en faveur d’une ouverture plus grande des pays européens à ces exilés, dont la plupart résident actuellement hors de l’Union européenne, et qui font face à de nombreux obstacles, administratifs en particulier. « Les “relokanty” pourraient être utilisés à la fois comme une ressource économique et sociale importante pour les pays européens, écrivent-ils en conclusion, mais aussi comme un instrument efficace pour affaiblir une Russie agressive. »

En clair, la nouvelle diaspora russe, jeune, éduquée, professionnellement intégrée et qui partage les valeurs démocratiques des sociétés européennes ne présente pas un danger pour celles-ci. Son accueil plus massif constituerait au contraire une arme « aux effets comparables à ceux des sanctions prises contre Moscou » – politiquement mais surtout économiquement, à l’heure où le Kremlin lui-même reconnaît un déficit de main-d’œuvre qualifiée.p

Le Monde
Dissolution de l'Assemblée Dissolution de l’Assemblée, Wednesday, June 12, 2024 805 mots, p. 7
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11 juin 2024 - Le Monde (site web)

En Bretagne, tous les départements ont basculé

Dans cette région au vote historiquement europhile et modéré, l’extrême droites’est imposée à l’issue du scrutin européen du 9 juin, une première

Benjamin Keltz

Rennes - correspondant - Au téléphone, Loïg Chesnais-Girard, président (divers gauche) de la région Bretagne, se dit « sonné »,dimanche soir 9 juin .Les résultats des européennes ne laissent plus de doute. Le Rassemblement national (RN) s’impose largement dans tous les départements bretons avec 25,59 % des voix. Du jamais-vu dans cette région connue pour être la plus rétive aux idées d’extrême droite. « La Bretagne n’est pas étanche aux peurs ni à la fatigue démocratique à l’œuvre dans le pays. Nombre de nos concitoyens ont profité de cette élection qui leur semble lointaine pour exprimer leur ras-le-bol avec moins de retenue que lors d’un scrutin local »,souffle l’édile. Loïg Chesnais-Girard s’empresse de souligner la « singularité » du score du RN, six points en dessous de la moyenne nationale.

Il n’empêche, ce résultat est un coup de tonnerre. Un « séisme »,savoure Gilles Pennelle, directeur général du RN et élu eurodéputé. En 2013, il avait repris la fédération régionale du parti, dont personne ne voulait. Faisant oublier sa proximité passée avec l’extrême droite racialiste, cet ancien professeur d’histoire a su faire exister les idées du RN localement.

Longtemps honteux, le vote nationaliste est désormais assumé à la sortie des bureaux de vote. Dimanche, sur le parvis de la mairie d’Uzel (Côtes-d’Armor), commune rurale d’un millier d’habitants, José et Suzanne Diaz, deux retraités ayant fait carrière en région parisienne, encouragent à « essayer »le vote Bardella pour protester contre l’inflation. Maurice et Armelle Le Flohic, anciens employés dans l’agroalimentaire, opinent et veulent en finir avec le « manque d’autorité » de l’Etat, cette jeunesse « qui ne veut pas travailler », cette immigration à laquelle ils ne sont pas confrontés, mais qu’ils redoutent.

Tout autour, des commerçants, des cadres, des étudiants, des ouvriers agricoles abondent et évoquent un sentiment de délaissement dans cette Bretagne rurale où les services publics et les commerces ferment. Les réponses à la crise agricole du début d’année sont jugées insuffisantes . A Uzel comme dans nombre de territoires ruraux alentour, peu parlent d’Europe, mais beaucoup souhaitent une « déculottée » à Emmanuel Macron, symbole d’une classe politique honnie. Le vote RN ne résonne plus comme un avertissement, mais comme l’expression d’ « une profonde envie de changement ».

Préfectures et villes résistent

En 2019, la liste de Jordan Bardella avait réuni 17,31 % des suffrages, principalement dans les campagnes bretonnes. Lors de l’élection présidentielle de 2022, Marine Le Pen avait encore progressé avec 19,53 % des votants. Désormais, l’audience de l’extrême droite s’amplifie jusque dans les zones périurbaines, pourtant correctement desservies par les transports en commun et bien dotés en équipements publics. Seules les préfectures et des villes moyennes résistent à la vague RN.

A Rennes, Jordan Bardella ne dépasse pas la barre de 10 %. Quelque 2 500 personnes ont défilé contre l’extrême droite, lundi soir. Nathalie Appéré, maire (PS) de la capitale bretonne, salue le caractère « atypique »de sa ville, qui a plébiscité Raphaël Glucksmann. En Bretagne, le fondateur de Place publique termine en deuxième position, avec 18,44 % des voix. Il a rassemblé les sympathisants du Parti socialiste et capté une partie de l’électorat d’Europe Ecologie-Les Verts, qui chute de 16,22 % en 2019 à 7,28 %. A la sortie d’un bureau de vote à Saint-Brieuc, François et Nadia (qui ont souhaité rester anonymes), employés dans des collectivités territoriales locales, s’en excusent presque : « Dans un contexte international tendu, la question écologique passe au second plan. » Derrière eux, Elisa, une enseignante, explique avoir préféré le bulletin socialiste à celui du camp présidentiel, qu’elle soutient pourtant depuis 2017. « Déçue » par l’ambition écologique du chef de l’Etat, « circonspecte » sur certaines nominations ministérielles et « heurtée » par la loi sur l’immigration, la quinquagénaire a décidé de « revenir » à gauche. Le président de la République a perdu la confiance de cet électorat social-démocrate qui était jusqu’alors le socle de sa réussite bretonne. La liste de Valérie Hayer se contente de quelques victoires dans des bastions de droite et échoue à la troisième place du scrutin, avec 17,41 %, huit points moins qu’en 2019.

A trois semaines des nouvelles élections législatives, Renaissance a beaucoup à perdre dans la péninsule où le parti revendique dix-sept des vingt-sept circonscriptions. D’autant que le RN ne compte aucun parlementaire. Secrétaire d’Etat à la mer et député des Côtes-d’Armor, Hervé Berville commente : « Il faut reconnaître notre défaite, ainsi que celle des autres partis républicains. Nous allons nous battre pour incarner l’esprit du consensus afin que ce qui s’est produit, dimanche, ne se répète pas. »

La Croix, no. 42942
Événement, Wednesday, June 12, 2024 1232 mots, p. 2,3
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12 juin 2024 - La Croix (site web)

L’ombre d’un doute dans la tête des électeurs macronistes

Bernard Gorce

Des électeurs d’Emmanuel Macron disent combien la décision de la dissolution tombée dimanche 9 juin les a sidérés.

Trois semaines avant un nouveau vote, une partie de l’électorat a déjà renoncé à voter Renaissance aux élections européennes au profit de la gauche ou de la droite.

« J’ai été sidéré. »La sensation ressentie par cet électeur, le 9 juin à 21 heures, évoque celle d’un passager d’avion dans un trou d’air. « Maintenantje me dis que le président remet chacun face à ses responsabilités,poursuit Martin, 46 ans, chef d’entreprise en Touraine. Mais, sur le moment, j’ai vraiment été déconcerté. » À l’instar des députés Renaissance, les électeurs qui ont voté pour Emmanuel Macron en 2017 puis 2022 témoignent combien le coup de tonnerre de la dernière soirée électorale les a pris de court.

Il faut être une « marcheuse » de la première heure, à l’instar de Caroline Saudemont, ex-maire sans étiquette d’Arques (Pas-de-Calais) pour avoir vu venir le choc. « Je m’y attendais car ça ne pouvait plus durer comme cela, tout était bloqué. Je trouve que c’est un choix courageux »,philosophe la septuagénaire. Pierre, retraité qui vit à Vincennes (Val-de-Marne), y voit lui une forme d’inconscience. « Pourquoi tout précipiter si vite. C’est une réponse d’orgueil. Je suis très inquiet, et c’est aussi le sentiment que je vois autour de moi. »

Passé le trou d’air, c’est désormais une impression de flottement que décrivent nos interlocuteurs. Dans l’attente de connaître l’offre politique qui va se dessiner dans les heures qui viennent, ils échafaudent des scénarios et, le moins que l’on puisse écrire, c’est que rien n’est joué d’avance dans cet électorat qui était déjà en proie au doute. Au point d’avoir déjà un pied en dehors du macronisme.

Aux élections européennes, Martin, l’entrepreneur, a voté pour François-Xavier Bellamy et Pierre, le retraité, pour Raphaël Glucksmann. « La campagne de Renaissance et le choix de la tête de liste ne m’ont pas convaincu », explique le premier. Le second estime que c’est moins lui qui a changé que la majorité présidentielle. « La loi sur l’immigration, ce n’était pas dans le contrat de départ et sur l’écologie, il n’y a eu que des reculs. Macron a muté, il a mis la barre à droite. »

Le président, qui avait obtenu 28 % des voix au 1er tour de la présidentielle de 2022, a vu son socle électoral se réduire depuis deux ans. Une récente étude de la Fondation Jean-Jaurès analysait que, si le macronisme avait toujours été faible dans les milieux populaires, il restait important chez les cadres et dans une partie de la jeunesse. Mais à la veille des européennes, son attrait a considérablement reculé chez les actifs pour se replier sur la catégorie des retraités. Brice Teinturier, directeur opinion de l’institut Ipsos, observe en effet un transfert des voix du centre vers la gauche et vers la droite lors de ce scrutin. Il pointe notamment l’impact de la loi sur l’immigration, qui lui a fait perdre des électeurs sur les deux flancs. « Le transfert des voix à gauche s’explique par trois motivations principales : l’immigration, l’écologie et la politique sociale. Mais il a aussi perdu ceux qui trouvaient que la loi immigration n’allait pas assez loin. Cette réforme lui a fait perdre ses appuis. »

L’électrochoc de dimanche soir est-il susceptible de remobiliser l’électorat macroniste ? Brice Teinturier reste prudent. « Emmanuel Macron peut faire exploser LR, reprendre des voix à ceux qui ne voudront pas s’allier à LFI, mais s’il affaiblit les oppositions, rien ne laisse penser qu’il puisse créer une dynamique », analyse le spécialiste des sondages. Hésitants, perplexes, les électeurs d’Emmanuel Macron se retrouvent en tout cas dans la même crainte de voir, le 7 juillet prochain, l’extrême droite rafler la mise. Le cas de figure d’un duel entre un candidat de la majorité et un Rassemblement national (RN) ne soulève guère de difficulté. Martin trouve que son député sortant Daniel Labaronne (Renaissance, Indre-et-Loire) « a fait le job ». Son choix sera vite fait.

Mais les choses se compliquent avec la perspective d’un duel entre un candidat RN et un autre de l’alliance de gauche étiqueté LFI. Si l’hypothèse devait se présenter, Pierre ferait barrage à l’extrême droite : « Une majorité d’extrême droite serait catastrophique pour l’économie et qu’est-ce qui se passerait ? On ferait la chasse aux immigrés ? »,interroge ce catholique engagé dans la lutte contre le mal-logement. Le retraité ne prend, il est vrai, pas trop de risque car l’extrême droite n’a jamais percé dans cette ville bourgeoise de l’Est parisien (RN à 5 % et Reconquête à 6,5 % au premier tour des législatives de 2022).

Martin, pour sa part, ne franchira pas ce seuil-là. « Pas question de voter LFI,tranche-t-il. Je suis issu d’une famille gaulliste et je ne suis pas fermé aux idées de gauche. Mais si le choix, c’est LFI ou le RN, je m’abstiendrai. » Dans le Pas-de-Calais, Caroline Saudemont s’était précisément retrouvée, en 2022, avec un second tour entre un divers gauche, Bertrand Petit (Nupes) et un RN, Auguste Evrard. Le premier l’avait emporté. « Je ne vous dirai pas ce que je vais faire dans le cas d’une alternative entre un RN et un LFI mais je ne voterai ni pour l’un ni pour l’autre. » Au-delà de cette séquence et de l’enjeu du scrutin du 7 juillet, c’est plus largement la réflexion sur l’état du monde politique, après sept ans de pouvoir d’Emmanuel Macron, qui laisse nos interlocuteurs dans la plus grande circonspection, voire le désarroi. Martin se souvient avoir été séduit par la promesse macronienne d’un dépassement du clivage droite-gauche qui avait montré ses limites.

« Aujourd’hui, j’en viens à regretter le monde d’avant,confie le chef d’entreprise . Le paysage est devenu illisible, fragmenté, les gens ne comprennent plus. » Si au moins ce coup d’Emmanuel Macron pouvait participer à ramener de la clarté, ce serait selon lui positif. « Il est responsable de la situation mais les populistes aussi, notamment les Insoumis, qui ont passé leur temps à taper sur Macron. Le niveau du débat s’est dégradé. Le fait de se retrouver avec 38 listes aux européennes en est le symptôme. »

Caroline Saudemont est restée une « fidèle »d’Emmanuel Macron dont elle admire la capacité d’action et le courage. La septuagénaire s’est toutefois détachée du parti. « Ce n’est plus En marche ! du début. On n’est pas parvenu à créer quelque chose. » Elle doit bien reconnaître que la poussée du RN marque un « échec »du macronisme. Mais elle trouve à l’homme bien des excuses. « Les gilets jaunes, le Covid, la guerre en Ukraine… qui pourrait tenir ? » Conclusion provisoire en forme d’interrogation qui en dit long sur l’inquiétude d’un électorat chez qui toutes les études d’opinion décelaient depuis sept ans un parti pris d’espoir et de confiance qui semblait inébranlable.

Le Figaro, no. 24821
Le Figaro, Wednesday, June 12, 2024 591 mots, p. 3

Politique

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11 juin 2024 - Le Figaro (site web)

De la dissolution à l'implosion, à droite aussi

Tabard, Guillaume

Tout séisme a ses répliques. En décidant la dissolution de l'Assemblée nationale, Emmanuel Macron n'a pas uniquement déclenché une opération suicide dont ceux qui ont cru en lui seront dans moins d'un mois les premières victimes. Il a provoqué par ricochet l'explosion d'une droite partisane dont il espérait se faire une alliée face au Rassemblement national. La déflagration est venue du président des Républicains lui-même. Par son choix d'une alliance avec le parti lepéniste, Éric Ciotti a suscité la réprobation de la quasi-totalité des dirigeants de LR et la démission de plusieurs élus de son parti.

La fureur contre lui tient en partie à la manière avec laquelle le député de Nice a osé cette transgression. Il a pris une position personnelle alors qu'il exerce la plus haute fonction statutaire, sans informer préalablement qui que ce soit, ni réunir la moindre instance du parti. La volonté d'éviter d'être battu par le RN dans sa circonscription des Alpes-Maritimes est évidente, et le souci de jouer un rôle éventuel en cas d'accession de Jordan Bardella à Matignon implicite. Mais n'est-ce pas le cas de tous les ralliements, qualifiés de « courage » par ceux qui en bénéficient et de « trahison » par ceux qui en pâtissent ?

La transgression de Ciotti n'en renvoie pas moins LR à la question de son avenir. En partant d'un constat : jamais la droite n'a été à ce point majoritaire en France sur le terrain des idées, mais aussi faible sur celui de l'expression partisane : 4,78 % à la dernière présidentielle, 7,25 % à ces européennes et un groupe parlementaire représentant 10 % de l'Assemblée nationale. D'Édouard Philippe en 2017 à Rachida Dati en 2024, nombre de figures LR ont rejoint le camp macroniste. Dans le même temps, personne, jusqu'à Ciotti, n'a rejoint Marine Le Pen. Pourtant, de manière constante, une moitié environ de l'électorat RPR, UMP ou LR s'est toujours dit favorable à des alliances, au minimum locales, avec le FN puis le RN. Ce hiatus entre les décisions des dirigeants et les intentions des électeurs n'a jamais été regardé en face. Peut-être, cela a-t-il aussi permis l'émergence d'Éric Zemmour et la constitution d'un socle que LR n'a pas cherché à récupérer.

Le choix individuel de Ciotti, qui ne sera peut-être pas suivi et qui sera sans doute poussé à la démission de sa présidence du parti, renvoie LR à cette question jusqu'à présent érigée en tabou. La déflagration de la dissolution devrait autoriser l'examen de tous les scénarios, mais l'accélération des événements interdit qu'ils soient étudiés de manière collective et approfondie. Éric Ciotti apparaît donc isolé bien que son choix soit approuvé par une frange non négligeable d'électeurs LR. Beaucoup parmi eux ne comprendront pas que leur parti s'interdise toute alliance à droite au moment où des partis de gauche, que des sujets graves opposent (le regard sur Israël et la Palestine par exemple), n'ont aucune pudeur à sceller un accord électoral.

Le problème de LR est que chaque choix ne peut conduire qu'à l'amputer plus encore. Une alliance avec le RN ferait fuir ceux qui, invoquant les mânes de Chirac, refusent tout accord avec « l'extrême droite ». Une alliance avec la majorité sortante indignera ceux pour qui il y a urgence à tourner la page Macron. Enfin, le choix d'une totale indépendance - option la plus consensuelle parmi les dirigeants - enfermera LR dans un isolement de plus en plus marginal. La dissolution prive LR du temps qu'il lui aurait fallu pour réfléchir à l'après-Macron ; et le construire. G. T.

Le Monde
International, Wednesday, June 12, 2024 930 mots, p. 13
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11 juin 2024 - Le Monde (site web)

En Ukraine, démission d’un responsable de la reconstruction

Un haut responsable alerte l’opinion, alors qu’une conférence internationale sur le redressement à long terme du pays se tient à Berlin

Thomas d’Istria

Kiev - correspondant - L’annonce de la démission du chef de l’agence nationale chargée de la reconstruction du pays a provoqué une vive émotion au sein de la société civile réformatrice du pays. Dans une lettre publiée sur sa page Facebook, lundi 10 juin, Mustafa Nayyem accuse le gouvernement ukrainien de saper son travail au sein de l’institution chargée de coordonner les travaux de réparation des infrastructures détruites et endommagées par la guerre.

L’annonce de sa démission ne pouvait tomber plus mal pour Kiev, alors qu’une dizaine d’Etats alliés du pays, des chefs d’entreprise et des organisations internationales se retrouvent mardi et mercredi pour une conférence organisée à Berlin visant à lancer des projets pour financer le redressement à long terme de l’Ukraine. Une conférence qui intervient à la veille du sommet du G7, organisé de jeudi à samedi en Italie, au cours duquel devraient être annoncées de nouvelles aides à Kiev.

La conférence se déroule à un moment crucial pour Kiev alors que les autorités du pays déplorent la perte d’environ 50 % des capacités de production d’énergie du pays. Les centrales thermiques et les réseaux de distribution sont en effet la cible de frappes russes systématiques. « Face à la terreur aérienne de la Russie, les solutions urgentes pour le secteur de l’énergie seront notre priorité », a affirmé le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, lundi soir, à la veille du sommet auquel il devait participer avec d’autres membres de son gouvernement.

« Obstacles artificiels »

Outre la date du départ, ce sont les propos tenus par Mustafa Nayyem dans sa lettre publiée lundi qui ont choqué en Ukraine. Nommé à ce poste crucial et délicat en janvier 2023, l’homme déplore en effet une « opposition constante » au travail de l’agence. Sa démission semble avoir été motivée par la décision du premier ministre, Denys Chmyhal, que M. Nayyem ne participerait pas à la conférence de Berlin. Les raisons de son départ n’ont pas été commentées par des membres du gouvernement, mais des sources étatiques anonymes ont affirmé à plusieurs médias que l’annulation de sa participation à la conférence était due à une erreur d’agenda et que sa présence était nécessaire à Kiev mercredi.

Mustafa Nayyem avait été nommé à ce poste par l’ancien ministre des infrastructures du pays Oleksandr Kubrakov. Naguère proche de Volodymyr Zelensky, ce dernier a été brutalement limogé le 9 mai en raison de ce que les experts et journalistes présentent comme des affaires de rivalités politiques. Oleksandr Kubrakov disposait d’une excellente réputation auprès des interlocuteurs occidentaux de l’Ukraine et de la société civile du pays. Lui et Mustafa Nayyem travaillaient en étroite collaboration.

L’absence de représentants officiels chargés de la reconstruction du pays à la veille d’un tel sommet fait craindre que l’image du pays, déjà marquée par de récents scandales de corruption, en sorte encore plus affectée. Pour Martyna Boguslavets, directrice de l’organisation anticorruption Mezha, l’absence de tels responsables pourrait donner l’impression aux partenaires occidentaux que la reconstruction ne représente pas un « problème urgent pour l’Ukraine ».Cela pourrait aussi, affirme-t-elle dans une chronique publiée sur le site du média Ukraïnska Pravda, déclencher une « diminution des financements » du pays, totalement dépendant de l’aide internationale, et « miner la confiance » des partenaires occidentaux .

Le contenu de la lettre de Mustafa Nayyem, dont la démission doit encore être approuvée, est encore plus embarrassant pour le pouvoir. Il dresse un tableau très critique, sans toutefois attaquer directement le président. Il explique que l’agence a commencé à faire face à une « opposition constante, à une résistance et à la création d’obstacles artificiels » dans son travail à partir de novembre 2023.

S’il dit reconnaître l’enjeu des dépenses militaires pour l’effort de guerre de l’armée ukrainienne, il affirme que l’annulation de certains fonds pour la reconstruction affectera « inévitablement l’état des routes de défense et, par conséquent, toute la logistique militaire ».

Mustafa Nayyem déplore en outre que le gouvernement n’ait pas approuvé « le versement de près de 150 millions d’euros empruntés par l’Etat à la BEI[Banque européenne d’investissement] pour des projets essentiels », notamment l’approvisionnement en eau et la protection de l’énergie, depuis trois mois. Par ailleurs, il affirme que la majorité des salaires des employés ont été réduits, parfois jusqu’à « 68 % ». Cela a entraîné une perte de « 25 % »des effectifs de l’agence.

Mustafa Nayyem se félicite malgré tout de plusieurs succès. Notamment le lancement de travaux sur « 353 » sites de reconstruction à travers le pays, le rétablissement de 1 300 kilomètres de routes et la circulation sur 330 ponts dans les territoires précédemment occupés par l’armée russe, ainsi que la construction de canalisations dans la région de Dnipropetrovsk pour fournir de l’eau potable à 1,5 million de personnes privées d’eau après la destruction du barrage hydroélectrique de Kakhovka, un an plus tôt.

Les propos tenus dans la lettre et la démission de Mustafa Nayyem sont d’autant plus sensibles que l’homme bénéficie d’une réputation d’irréprochabilité auprès de la société civile du pays et des partenaires occidentaux. Connu pour son éthique, il avait encore prouvé ses valeurs en novembre lorsqu’il avait dénoncé les tentatives de la corrompre par le député ukrainien du parti présidentiel Serviteur du peuple Andriï Odarchenko.

Le Figaro, no. 24821
Le Figaro Économie, Wednesday, June 12, 2024 2813 mots, p. 21

Économie

Comment le « Petit Poucet » David Layani a réussi sa prise de contrôle d'Atos

Son offre pour le sauvetage du groupe informatique a été préférée à celle de Daniel Kretinsky. Une victoire pour cet entrepreneur qui s'est préparé depuis deux ans à avaler l'ex-fleuron au bord de la faillite.

Mediavilla, Lucas

David Layani s'en souvient-il ? C'était en 2009, il avait tout juste 27 ans. Déjà patron de l'entreprise de services du numérique Onepoint, qu'il avait fondée sept ans plus tôt, le jeune dirigeant écumait encore les plus prestigieuses tables de poker du Circuit européen. Lors d'une partie à Barcelone, à l'occasion d'une manche où sa paire d'as initiale lui assurait la meilleure main possible, le jeune entrepreneur s'était laissé piéger, après le tirage des trois autres cartes, par le bluff de l'Américain Phil Ivey, avec un brelan de 6. Lunettes noires sur le visage, David Layani avait perdu une partie de ses gains après ce « bad beat ».

L'entrepreneur a rangé ses cartes peu de temps après, mais la vie des affaires l'a ramené à la table. Dans la partie de poker menteur pour la reprise d'Atos, David Layani a longtemps été raillé pour la faiblesse de sa main. À l'automne, alors qu'il s'emparait de 10 % du capital d'Atos, aspirant à jouer un rôle central dans la destinée de l'entreprise alors accablée par 4,8 milliards d'euros de dette, un banquier parmi les plus influents de la place confiait au Figaro: «Il a l'air sympathique, mais il me fait penser à cette phrase de Cocteau: « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs »».

Une pique, qui ne sera pas la dernière, sur le chemin qui a finalement vu David Layani et son offre de reprise être sélectionnés par Atos, en consortium avec l'investisseur Walter Butler et le groupe Econocom. À l'issue d'un conseil d'administration décisif lundi soir, Atos a estimé que l'offre du président fondateur de Onepoint était la meilleure pour l'intérêt social de l'entreprise. «À la différence de l'offre d'EPEI(le holding de Daniel Kretinsky, NDLR) , nous avions l'assurance de garder un périmètre intégral pour les activités d'Atos, ce qui était important pour nos clients et nos employés», souligne Paul Saleh, le directeur général d'Atos.

Deuxième élément à faire pencher la balance, le soutien des créanciers pour l'offre de David Layani était «deux fois plus important que pour Daniel Kretinsky». Une minorité de blocage avait même décidé de mettre son veto au milliardaire tchèque, ce qui aurait rendu difficile le vote de la restructuration au tribunal de commerce. Enfin, Atos indique qu'il avait une «plus grande confiance» dans les niveaux de liquidités promis par Layani, alors que ceux promis par Kretinsky étaient soumis, selon l'entreprise, à plus de conditions suspensives. Atos, qui veut entrer dans une procédure de sauvegarde, espère obtenir rapidement la signature des créanciers et un accord dit de « lock up » autour de la mi-juillet. À 45 ans, David Layani va devenir actionnaire de référence d'Atos, avec 21 % du capital. À l'issue de la procédure de sauvegarde accélérée (qui s'étendra sur plusieurs mois), il deviendra le directeur général d'une entreprise phare du pays, qu'il convoite depuis plusieurs années.

Un passeport pour se faire un nom dans le monde du capitalisme français, et une revanche sur les sceptiques. Car du dédain, David Layani en a encore suscité ces dernières semaines dans le petit monde parisien des affaires. Avec ses 800 millions d'euros de fortune personnelle selon Challenges, d'aucuns ne donnaient pas cher de sa peau face au mastodonte Daniel Kretinsky et ses 9 milliards d'euros au compteur. Patron d'une belle entreprise de services du numérique (ESN), avec 500 millions d'euros de chiffre d'affaires, David Layani visait un groupe vingt fois plus gros que le sien, avec ses 10 milliards d'euros de revenus et ses 100 000 salariés.

«Il va se retrouver avec des miettes pour ses 10% de capital, une fois que la restructuration de la dette sera faite et les actionnaires rincés», pronostiquait un financier. Mais le patron de Onepoint est un opiniâtre. En octobre 2022, alors qu'il exprimait pour la première fois ses vues sur les activités digitales du groupe qu'il était prêt à racheter pour 4,2 milliards d'euros, il avait été traité avec mépris par Bertrand Meunier, alors président du conseil d'administration d'Atos. Celui-ci voyait en lui un Petit Poucet, pas un candidat sérieux. David Layani aurait pu passer à autre chose. Mais Atos est une obsession. «Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu'il est très ambitieux», note une figure de la place parisienne.

Ces deux dernières années, en bon stratège, il s'est surtout préparé. L'homme d'affaires a troqué les lumières blafardes des salles de poker pour le charme bourgeois de son duplex de 400 mètres carrés, avenue Georges-Mandel, dans le 16e arrondissement de Paris, ou des bureaux flambant neuf de Onepoint, avenue d'Eylau, où il reçoit abondamment. Pour Symphonie, nom de code donné à l'opération visant à devenir l'actionnaire de référence d'Atos, le chef d'orchestre s'est entouré de musiciens parmi les meilleurs.

Les banquiers d'affaires François Guichot-Perere et François Kayat (Lazard), ou encore David Haccoun (Osborne Clarke) ; les avocats Antoine Gosset-Grainville (BDGS), spécialiste des sujets de gouvernance et de concurrence, et Saam Golshani (White & Case), un expert des restructurations financières qui a conseillé Daniel Kretinsky dans sa prise de contrôle de Casino l'an passé ; les professionnels de la communication d'influence Stéphane Fouks et Michel Bettan (Havas), Julien Vaulpré (Taddeo) ou encore Marion Darrieutort (The Arcane). «Il a recruté tout ce que compte Paris d'avocats et d'agences d'influence», indique un banquier que Layani a essayé de démarcher. L'homme d'affaires est allé jusqu'à s'offrir les services de l'avocat et académicien François Sureau. Pour sa connaissance du droit public mais surtout son lobbying auprès du pouvoir.

Une armée de généraux pour un dirigeant qui a compris depuis longtemps l'importance de soigner ses connexions. «Quand vous discutez avec David Layani, il ne cesse de mettre en avant les gens qu'il connaît et avec qui il travaille», résume ce banquier d'affaires. Né à Belleville d'un père musicien et d'une mère travaillant dans l'événementiel, autodidacte sorti du système scolaire sans diplôme, c'est selon ses propres mots «sans réseau», « sans argent» , « avec l'amour de ses parents» et «la foi du néophyte» qu'il s'est lancé en 2002.

L'ascension sociale pour boussole, la révolution digitale comme moyen de l'assouvir. Parti de zéro, David Layani a imposé, en l'espace de vingt ans, Onepoint comme l'un des cabinets de conseil en transformation numérique en vogue de la place. Banque, finance, assurance, énergie, industrie, médias, télécoms, secteur public... le groupe, dont il détient 80 % du capital, revendique plusieurs centaines de clients. Ses effectifs sont passés de 1 à 3 500 salariés, avec l'ouverture de bureaux dans 18 pays et 5 continents. Il multiplie pour cela les acquisitions, une douzaine environ. «Il détonne dans le milieu de l'informatique ou du conseil car ce n'est pas un ingénieur. Onepoint est une belle ESN, qui bénéficie d'une bonne marque employeur face aux grands du secteur», dit de lui un concurrent.

Une trajectoire au galop pour cet ancien cavalier de polo. Elle lui a permis de s'offrir de nombreux biens immobiliers, en plus d'une écurie de pur-sang, deux attributs de la caste dominante. Mais cela ne lui suffit pas. L' establishmenttraite avec peu d'égards ceux qui n'ont pour guide que l'argent. Alors David Layani, qui se dépeint volontiers comme humaniste, veut redonner une partie de ce qu'il a reçu, selon la formule consacrée. L'entrepreneur multiplie les conférences et les rencontres sur l'égalité des chances, des sexes, l'entrepreneuriat, la méritocratie. Les concours aussi, où il officie comme membre du jury pour dénicher les talents de demain. Une fois par mois, encore aujourd'hui, il organise des rencontres dans les bureaux de Onepoint avec la jeunesse en devenir du pays. Son entreprise a ouvert une école et revendique plusieurs milliers de jeunes passés par ses formations. En 2018, il rend, avec le député Didier Paris, un rapport pour dynamiser les travaux d'intérêts généraux dans les peines de prison. Sa boîte de production, Place du marché, finance en 2019 le film Soeurs d'armes, de la journaliste et essayiste Caroline Fourest.

Une omniprésence et un flair pour sentir les causes justes, qui finissent par lui valoir les honneurs de la nation. Sa fierté et son émotion transpirent le 17 juin 2019 à l'hôtel Cassini, lorsqu'il se voit remettre l'insigne de chevalier de l'ordre national du Mérite par l'ancien président Nicolas Sarkozy et sous la recommandation de Gérald Darmanin, dont il est proche. Dans les jardins de cet hôtel particulier, les hommes politiques de droite comme de gauche (Anne Hidalgo, Malek Boutih, François Baroin) côtoient journalistes (Léa Salamé, Caroline Fourest), essayistes (Jacques Attali), sportifs (Jean-Marc Mormeck) ou encore des personnalités comme Tiphaine Auzière, la fille de Brigitte Macron. David Layani redouble lors de son discours d'envolées sur le «génie français» , et sa place singulière dans le monde. Alors que Nicolas Sarkozy se tient derrière lui, David Layani ne semble pas encore tout à fait à l'aise dans cet exercice. Cela viendra. À ceux qui en doutent, le dirigeant prévient d'ailleurs que cette décoration «n'est pas un aboutissement, mais bien une invitation à continuer».

La proximité avec le pouvoir lui a donné, elle lui a aussi coûté. Depuis maintenant trois ans, David Layani est l'un des protagonistes de l'affaire du financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy. La justice l'a mis en examen pour avoir participé indirectement à l'opération de rétractation de Ziad Takieddine de ses accusations contre Nicolas Sarkozy. Il aurait financé la communication de l'intermédiaire libanais commanditée par la sulfureuse Mimi Marchand. David Layani, lui, nie son implication dans l'affaire. Il estime également que la rétractation de Takieddine était intervenue avant sa présence sur le dossier. Selon Mediapart, Mimi Marchand a fait machine arrière et nie le rôle de David Layani sur le dossier. Une partie du monde des affaires lui reproche également son implication dans le psychodrame de l'héritage des casinos Barrière. Très proche d'Alexandre Barrière, l'héritier de l'empire, il aurait pesé pour évincer le père et alors PDG du groupe, Dominique Desseigne. D'aucuns assurent qu'il aurait réussi par là même à remporter plusieurs prestations informatiques, ce qu'il nie fermement.

Ces deux dossiers ont suffi à brosser le portrait d'un cow-boy. Cela lui a-t-il porté préjudice dans sa conquête d'Atos ? Malgré l'échec de son offre d'octobre 2022, Layani est toujours resté à l'affût. Attendant le bon moment pour passer à l'action. Celui-ci se matérialisera à l'été 2023. Projet de vente de TechFoundations à Kretinsky (business qu'il ne voulait pas initialement), fronde des actionnaires minoritaires contre son adversaire Bertrand Meunier... les planètes s'alignent pour celui qui s'imagine bien croquer le reste des activités d'Atos dans le cloud, le cyber, le big data (regroupés au sein de la branche Eviden). L'idée étant de les rapprocher de Onepoint. En coulisses, il se rapproche des minoritaires comme Sycomore ou l'Union des actionnaires constructifs d'Atos (Udaac) pour forcer le destin sur le départ du président d'Atos et proposer des candidats. Jusqu'ici dans l'ombre, c'est à la fin de l'automne que l'entrepreneur révèle ses cartes. Il profite de l'effondrement du cours de Bourse pour franchir les 10 % du capital et devenir l'actionnaire de référence d'Atos.

Un assaut qui lui a coûté 80 millions d'euros de deniers personnels, lesquels auraient bien été utiles dans la dernière ligne droite. D'autant que le rôle d'actionnaire, s'il lui a apporté de la visibilité, n'a pas été accueilli au début avec beaucoup d'enthousiasme par le duo à la tête d'Atos, composé du président Jean-Pierre Mustier mais surtout du directeur général, Paul Saleh. David Layani mettra d'ailleurs plusieurs mois supplémentaires à se voir accorder deux sièges au conseil d'administration. Il faut dire que du côté de Jean-Pierre Mustier, la priorité est à la négociation des conditions de la vente de TechFoundations à Daniel Kretinsky, mais aussi des activités big data et sécurité à l'avionneur Airbus pour désendetter le groupe. Pour des raisons différentes, les deux opérations échouent. Fin mars, Atos est plus acculé que jamais. Le mur de la dette se rapproche, le groupe entre en mandat ad hoc puis en conciliation. David Layani est maintenant en position de force. Il fait tapis dans les colonnes du Figaro. L'entrepreneur n'était venu chercher qu'une partie d'Atos, à savoir les activités d'Eviden, il veut désormais conserver le groupe intégré, et ambitionne ni plus ni moins que de créer «l' « Airbus » européen du cyber et du digital». Une stratégie et une direction, soufflent les syndicats, pour un groupe brinquebalé depuis trois ans au gré des valses managériales et des découpages à la portée plus financière qu'industrielle.

Le patron de Onepoint se pose également comme la solution, l'ancrage français vis-à-vis des craintes de l'État sur la souveraineté. Il emporte l'adhésion de la CFE-CGC, syndicat majoritaire chez Atos, autour de son projet de « OneAtos ». Un appel du pied évident à Bercy. Avec Julien Vaulpré, proche d'un Bruno Le Maire qui avait d'ailleurs inauguré le nouveau siège de Onepoint en 2019, David Layani croit pouvoir disposer d'appuis décisifs. Mais ce soutien ne se matérialisera jamais de façon explicite. Pire, en manifestant son intérêt pour reprendre dans son giron les activités sensibles d'Atos liées à la défense, Bercy rend le jeu encore plus lisible pour l'homme d'affaires tchèque Daniel Kretinsky, qui n'aurait guère pu acquérir ce type d'actif sans déclencher une énorme levée de boucliers dans la sphère politique. «Layani fait de l'influence, mais un peu à l'ancienne. Dans un dossier comme celui-ci, ce n'est pas déterminant» ,estime un observateur.

L'argent l'est beaucoup plus. Et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle Daniel Kretinsky a failli lui ravir le trône. Malgré l'effort considérable demandé par le Tchèque aux créanciers, sa brutalité dans la négociation et notamment pour convaincre les créanciers dans la dernière ligne droite, sa fâcherie avec le conseil d'Atos après avoir divulgué certaines informations confidentielles dans la presse, sa volonté de démanteler le groupe contre laquelle les porteurs de dette étaient opposés, l'homme d'affaires tchèque est resté très longtemps en lice.

Dans la dernière ligne droite, c'est finalement le front uni opposé par les obligataires et une partie des banques au projet de reprise de Daniel Kretinsky, lequel demandait 4 milliards d'euros d'effacement de dette, qui a fait la différence. Layani, qui ne demande que 2,9 milliards d'annulation, a pu compter jusqu'au bout sur les porteurs de « bonds » ainsi qu'une partie des banques. Si le choix du repreneur a été si long à se dessiner et notamment chez les banques, c'est aussi parce que David Layani, dans l'esprit des créanciers, n'était pas aussi solide financièrement que son adversaire.

Deux de ses concurrents confient que Onepoint est moins profitable que ses pairs dans l'industrie des ESN, et que sa génération de cash ne permettait pas à elle seule une telle acquisition. «Depuis vingtans, il réalise ses rachats en ayant recours à l'endettement et fait miroiter la croissance des revenus pour convaincre des investisseurs», souligne l'un d'entre eux. L'automne dernier, son groupe a d'ailleurs reçu un financement de 500 millions d'euros de Carlyle, poche dans laquelle il a dû tirer pour financer son plan de reprise.

Mais pour avoir les épaules plus larges, il a tenté de ratisser plus large encore. Au final, Layani a trouvé auprès de Walter Butler et Econocom deux partenaires pour le suivre. Les 175 millions d'euros finalement mis sur la table ne lui donneront pas les 35 % du capital initialement escomptés, mais seulement 21 %. Il devra composer à son capital avec des créanciers - bancaires et obligataires - dont les intérêts sont parfois antagonistes et plus court-termistes que sa visée industrielle. Ces derniers ont d'ailleurs obtenu une dissociation du poste de PDG, alors que Layani a un temps cru pouvoir emporter le morceau. Reste à savoir quel tandem sera intronisé, alors que le nom de Stéphane Richard, l'ex-PDG d'Orange, circule depuis plusieurs jours. «Les banques et les porteurs de dette n'ont pas une confiance absolue en lui», note un bon connaisseur de l'écosystème financier.

Sauf retournement de situation, David Layani, lui, va devenir directeur général du groupe. Un rôle d'opérationnel, crucial pour Atos, qui a connu cinq DG durant les quatre dernières années. «Passer de 3500 à 100000salariés, cela va être un énorme défi pour lui. A-t-il les épaules?» , s'interroge un concurrent. Paradoxalement, c'est au moment où l'homme d'affaires est en pleine lumière qu'il va devoir s'attaquer à un travail de l'ombre vertigineux. Après deux ans de tergiversations, d'errances managériales, de projets de scission avortés, le groupe de Bezons (95) a plus que jamais besoin de rassurer ses clients. « Dans nos industries du conseil et de l'informatique, il n'y a pas de patrons stars. Ce sont les clients qui brillent. Et ils aiment par-dessus tout la discrétion» , indique le patron d'une ESN rivale. David Layani le sait. La partie pour le sauvetage d'Atos est encore longue. S'il a remporté cette manche, elle ne lui permettra pas de flamber. L.M.

Libération
Wednesday, June 12, 2024 786 mots, p. 4,5

ÉVÉNEMENT

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11 juin 2024 - Libération (site web)

Depuis les années 80, la droite à l'épreuve de l'extrémisme

ALAIN AUFFRAY

De Jacques Chirac à Eric Ciotti, la question du rapport à l'extrême droite empoisonne de longue date le camp conservateur, qui s'est toujours officiellement refusé à toute alliance avec le Front national, malgré certaines compromissions au niveau local.

Jacques Chirac en avait fait son testament politique : «Ne composez jamais avec l'extrémisme, le racisme, l'antisémitisme ou le rejet de l'autre.» Au terme de son second mandat, le vieux président faisait ses adieux, un mois avant la présidentielle d'avril 2007. «Dans notre histoire, l'extrémisme a déjà failli nous conduire à l'abîme. C'est un poison. Il divise. Il pervertit, il détruit. Tout dans l'âme de la France dit non à l'extrémisme», avait poursuivi le fondateur d'un parti, le Rassemblement pour la République (RPR), qui prétendait rassembler les héritiers du Général de Gaulle. C'est au nom de la fidélité à ces racines gaullistes que les leaders du RPR ont longtemps assuré que toute compromission avec le Front national (FN) devait être exclue. On ne pactise pas avec un parti fondé par des pétainistes et des anciens de l'OAS, avec les héritiers de ceux qui tentèrent d'assassiner de Gaulle. Théorisé par l'état-major du parti, l'interdit a pourtant toujours été remis en cause sur le terrain.

«Perdre son âme». Il le sera dès 1983 à Dreux, quand les candidats RPR aux élections municipales font alliance avec l'extrême droite pour battre la maire PS sortante. Le baron gaulliste Jacques Chaban-Delmas et Simone Veil disent leur réprobation. Chirac, lui, minimise, considérant qu'il est bien plus grave de devoir supporter la présence de ministres communistes au gouvernement qu'une poignée de frontistes anonymes au conseil municipal de Dreux. Au début des années 80, le poids électoral du FN reste encore négligeable. Même Alain Juppé qui deviendra à la fin de la décennie l'un des plus solides partisans du cordon sanitaire soutient qu'il ne faut rien s'interdire pour faire obstacle à «la coalition socialo-communiste». Ce n'est qu'à la fin de la décennie, alors que Le Pen dépasse les 14 % à la présidentielle de 1988, que les responsables du RPR prennent la mesure du problème. «Il vaut mieux perdre une élection que perdre son âme», dira le ministre RPR Michel Noir. En 1997, l'application de ce précepte contribuera largement à la défaite de la majorité sortante de droite aux législatives, après la dissolution surprise décidée par Chirac. Qualifié au second tour dans une centaine de circonscriptions, le FN impose des triangulaires à 76 députés sortants de droite. La plupart seront battus. Ils en garderont une grande frustration. Dans le Figaro, Jean d'Ormesson se fait leur porte-parole au lendemain de la débâcle: n'est-il pas temps, écrit-il, de «lever tous les tabous»? Pourquoi s'interdire de faire alliance avec le FN, comme Mitterrand le fit avec le PCF? argumente l'éditorialiste. L'occasion se présente l'année suivante, lors des élections régionales de 1998, quand la droite perd sa majorité dans une dizaine de régions qui menacent de passer à gauche. Pour sauver leurs sièges, cinq présidents sortants (dont Jean-Pierre Soisson en Bourgogne et Charles Millon en Rhône-Alpes) acceptent de se faire réélire avec les voix des conseillers régionaux lepénistes, ravis de briser le «cordon sanitaire». Sanctionnés, les élus en question sont tous membres de l'UDF, alliée du RPR et héritière de la famille giscardienne, qui avait servi de refuge à plusieurs militants de la droite antigaulliste. L'un d'eux, Alain Madelin, donnera sa bénédiction à ces alliances durement condamnées par Philippe Seguin.

Stratégie du «ni-ni». Depuis, la question du rapport à l'extrême droite n'a jamais cessé

d'empoisonner la droite. A l'exception des années Sarkozy, seul candidat à avoir partiellement réussi dans la reconquête de l'électorat FN. La controverse reprendra de plus belle après la victoire de François Hollande. Pour empêcher toute velléité de désistements, le chef de l'UMP Jean-François Copé enterre le front républicain et prône le «ni-ni» : les électeurs de droite sont sommés de ne reporter leurs voix ni sur le FN ni sur le candidat de gauche. Refusant cette position acrobatique, plusieurs partisans de l'alliance ont préféré faire des offres de services à Marine Le Pen, à l'image de Thierry Mariani, ancien ministre de Sarkozy, ou de Franck Allisio, ex-militant Les Républicains devenu député Rassemblement national. Ce dernier a annoncé récemment la refondation du RPR, le «Rassemblement pour reconstruire». Pas peu fier de son entourloupe, il dit avoir repris «la vieille maison familiale à l'abandon» pour y accueillir ceux qui veulent «tourner la page du macronisme». Le toit idéal pour Eric Ciotti.

Au début des années 80, le poids électoral du Front national reste négligeable. Même Alain Juppé soutient qu'il ne faut rien s'interdire.

Le Figaro, no. 24821
Le Figaro, Wednesday, June 12, 2024 1168 mots, p. 16

Débats

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11 juin 2024 - Le Figaro (site web)

« Dans l'histoire, les « Fronts populaires » n'ont jamais très bien fini »

Pour le cofondateur de SOS-Racisme et ancien député socialiste, l'alliance nouée entre les différentes formations de gauche en vue des prochaines élections législatives est une faute politique et morale, compte tenu des prises de position et du programme de LFI.

Planchon, Ronan

LE FIGARO. - Les partis de gauche (Les Écologistes, les Insoumis, le Parti communiste et le PS, Place publique et Génération.s) se sont mis d'accord lundi soir sur le principe d'un«nouveau « Front populaire »»et des«candidatures uniques dès le premier tour»aux élections législatives anticipées du 30 juin et du 7 juillet. Quel regard portez-vous sur cette union ?

JULIEN DRAY. -La question, c'est moins celle de l'alignement de sigles de partis que celle du contenu de l'accord entre ces partis. Lundi soir, Raphaël Glucksmann a fixé des lignes rouges qui sont les bonnes et qui sont infranchissables. L'accord se fera-t-il autour de ces lignes rouges ou est-ce que cet accord sera encore une fois une capitulation sur la ligne de La France insoumise, et donc une trahison par rapport à la dernière campagne électorale ? Aucun accord n'est possible avec LFI, ce qui serait une concession à son programme politique.L'attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre, a marqué l'aboutissement d'une évolution politique de Jean-Luc Mélenchon. Le leader des Insoumis considère désormais que les prolétaires blancs sont acquis au Rassemblement national et s'est tourné donc vers ce qu'il appelle «la nouvelle France» , en essentialisant et en enfermant ainsi dans un ghetto les populations des quartiers populaires et en fermant les yeux sur la réalité de ce que sont le Hamas ou le Hezbollah par exemple. Je lui rappelle juste que c'était Lionel Jospin qui avait courageusement désigné le Hezbollah comme mouvement terroriste.Jean-Luc Mélenchon, qui était le spécialiste de la laïcité, est devenu le spécialiste des communautés. Il tourne ainsi le dos à ce qui était l'essence de ses combats passés : il prône désormais le droit à la différence et non le droit à la ressemblance. Ce qui conduirait à la fragmentation de la société française et la montée des tensions communautaires.

Que répondez-vous à ceux qui affirment qu'une alliance est la seule façon pour la gauche de faire obstacle à l'arrivée du Rassemblement national au pouvoir ?

D'abord, il faut arrêter les comparaisons historiques qui n'ont pas lieu d'être. La France n'est pas en 1933. Les Français qui ont voté pour le Rassemblement national ont voté pour l'extrême droite, c'est grave et cela suffit en soi de le dire. Ces gens-là traduisent une profonde colère qui s'est installée dans le pays et à laquelle, pour l'instant, personne n'a su répondre sérieusement. Il y a donc un immense ras-le-bol et une envie de renverser la table.

Cette colère, ce n'est pas simplement une colère sociale, c'est aussi une colère contre un État impuissant, tant en matière de lutte contre la montée des violences et du banditisme, menteur sur la maîtrise des flux migratoires, incapable de reconquérir les territoires perdus de la République. Dire cela, ce n'est pas trahir la gauche, mais au contraire la représenter. Car les premiers qui souffrent de ces situations-là sont d'abord ceux qui n'ont pas les moyens de se protéger. La gauche à laquelle je crois, c'est celle qui se bat pour le droit à la sécurité pour tous, partout, et qui ne crie pas bêtement : « La police tue ». La gauche à laquelle je crois, ce n'est pas celle qui considère que les frontières ouvertes à tout-va, c'est formidable. D'autant que cette libre circulation sert, surtout, à faire baisser le coût de la main-d'oeuvre des travailleurs.

Il s'est passé quelque chose autour de la candidature de Raphaël Glucksmann, et cela peut se prolonger dans les urnes dans les semaines à venir. Nous sommes entrés dans une phase d'accélération de l'histoire et tout est encore possible, à condition de respecter les engagements pris devant les électeurs.

Que pensez-vous de la référence au Front populaire, formé en vue des élections législatives de 1936 ?

Je n'aime pas l'appellation « Front populaire ». Dans l'histoire, les « Fronts populaires » n'ont jamais très bien fini. Ma référence, c'est celle du Conseil national de la résistance et de son programme. La bataille à mener, ce n'est pas de dire : « Halte au fascisme » , mais de rassembler tous les Français en leur redonnant espoir dans la République, ses valeurs et son contenu et surtout son action au service de tous.

Pour la gauche, la bataille à mener ne peut pas être qu'une bataille sociale, car dans le vote aux européennes, il y a aussi évidemment des questions de violence, d'insécurité, de maîtrise sérieuses des flux migratoires et de lutte contre la ghettoïsation. J'ajoute que la gauche doit aussi être capable de défendre la nation, les frontières, comme a su le faire Jaurès en son temps. Si la gauche se contente, comme d'habitude, de considérer qu'il suffit simplement de faire du social et d'oublier toutes ces questions régaliennes, elle ne pourra pas reconquérir l'électorat populaire, et par exemple les « gilets jaunes ».

Nous sommes entrés dans une phase où il faut tendre la main, par-delà les étiquettes politiques. Cette grande alliance ne doit pas s'articuler autour de formations politiques qui sont aujourd'hui discréditées, mais sur un programme concret. Ça ne doit pas être un catalogue de revendications qu'on se dépêchera d'oublier une fois arrivés au pouvoir. La gauche doit dire qu'elle veut remettre l'école sur pied, expliquer qu'il n'y aura plus de territoire perdu de la République, et faire que le système judiciaire prononce de réelles sanctions en cas de faute, et les applique. Il faut un « Conseil de la résistance » pour rétablir l'ordre juste dans la société française.

La gauche peut-elle reconquérir l'électorat parti au RN sans s'attaquer à la question de l'immigration ? Quels sont selon vous les principes auxquels la gauche ne peut renoncer, même en cas d'alliance ?

Il y a d'énormes réserves de voix lors de ces législatives, notamment chez les abstentionnistes et ceux qui vont hésiter face au RN. Mais on ne peut pas user que de ce ressort-là, comme l'a fait Emmanuel Macron lors de la dernière présidentielle. Il faut permettre aux Français de ne plus voter « contre » mais « pour ». Pour une école qui fonctionne, où le respect du professeur (re)devient une règle de base. Et pour la défense des services publics, comme les hôpitaux, en arrêtant de les étrangler budgétairement parlant. Il faut défendre une réforme fiscale qui rétablisse une véritable justice et ne pénalise pas, voire rackette, le travail et ceux qui vivent de leur travail et de leur création. Il faut en finir avec une administration tatillonne qui empoisonne la vie des plus modestes au quotidien.

Par ailleurs, la gauche doit être d'une clarté absolue sur trois points. Premièrement, la confiance dans la construction européenne. Deuxièmement, la défense de l'Ukraine face à l'agression de Poutine. Troisièmement, la création d'un État palestinien, mais qui passe aussi par la reconnaissance du droit à la sécurité pour l'État d'Israël. Ces éléments ne sont pas négociables.

Le Figaro, no. 24821
Le Figaro Économie, Wednesday, June 12, 2024 750 mots, p. 26

Médias & Publicité

Radio France solde « l'affaire Meurice » par un licenciement

La direction du groupe public estime que la « déloyauté répétée » de l'humoriste ne lui laissait pas d'autre choix.

Woitier, Chloé

Après plus d'un mois de suspension d'antenne, le sort de Guillaume Meurice au sein de Radio France est désormais tranché. Après un entretien face à la direction des ressources humaines puis un passage en commission de discipline, l'humoriste s'est fait notifier par courrier son licenciement de la Maison ronde pour «faute grave».

Guillaume Meurice « ne nous a pas laissé d'autre choix que de tirer les conséquences de son obstination et de sa déloyauté répétée», a expliqué la présidente de Radio France, Sibyle Veil, dans un courrier aux salariés, que Le Figaro a pu consulter. «La fin d'un faux suspense», a commenté l'humoriste auprès de l'Agence France Presse. Sur le réseau social X, Guillaume Meurice ajoute que «cette victoire, c'est avant tout la vôtre!»à l'adresse de Marine Le Pen, Éric Zemmour, Pascal Praud, Élisabeth Lévy et de la rabbin Delphine Horvilleur. «Il me reste maintenant à contrôler la finance, Hollywood et la franc-maçonnerie» , a répliqué cette dernière.

«L'affaire Meurice» agite la radio publique depuis le 29 octobre dernier. Sa sortie à l'antenne sur le chef de gouvernement israélien Benyamin Netanyahou, comparé à une «sorte de nazi mais sans prépuce», a valu à Radio France une vaste polémique et une mise en garde de l'Arcom. « J'avais demandé à Guillaume Meurice de faire preuve de responsabilité en formulant un mot d'apaisement, à sa façon» ,indique Sibyle Veil. «Il a fait le choix inverse. Au lieu d'apaiser, il a envenimé la polémique des mois durant. Dans son livre et dans ses interventions médiatiques, il a proféré des insinuations non seulement fausses mais gravement préjudiciables à France Inter et à Radio France, allant jusqu'à mettre en doute l'indépendance et l'impartialité de notre travail.»

Puis l'humoriste, pourtant averti par la direction de la Maison ronde, a répété sa blague le 28 avril durant l'émission Le Grand Dimanche Soir, dont il était l'un des piliers. Quelques jours plus tôt, des plaintes déposées contre Guillaume Meurice pour «provocation à la violence et à la haine antisémite» et «injures publiques à caractère antisémite» avaient été classées sans suite par le parquet de Nanterre car insuffisamment caractérisées. «Le procureur a expressément consenti aux plaignants le fait que « ces propos nourrissent la haine »», précise Sibyle Veil, qui rappelle que tous les salariés de Radio France sont «dépositaires de quelque chose de plus grand (qu'eux)» et qu'ils doivent «avoir le souci de ne pas abîmer davantage une société déjà traversée par bien des divisions et des fractures».

La suspension d'antenne qui s'est ensuivie avait provoqué une grève chez France Inter le 12 mai, et des appels des syndicats à ne pas licencier l'humoriste pour ne pas «créer un précédent grave» pour «la liberté d'expression». «Ni la liberté d'expression, ni l'humour, n'ont jamais été menacés à Radio France» ,réplique Sibyle Veil dans son courrier. «Plusieurs chroniqueurs ont librement exprimé sur nos antennes leur soutien à Guillaume Meurice. Il y a quelques jours, l'un d'entre eux me comparait à Donald Trump et imaginait que mes décisions me faisaient l'usage d'un vibromasseur. Quand on entend cela, on peut se dire que la liberté d'expression a peu à craindre.»

Cela fait en effet un mois que l'équipe de l'émission de Charline Vanhoenacker, Le Grand Dimanche Soir,multiplie les piques contre leur direction. Le 6 mai, l'humoriste Djamil Le Shlag avait même claqué la porte de France Inter en direct (« dans cette station, je ne me sens plus dans mon « safe space » »). Mardi, plusieurs chroniqueurs de l'émission dominicale, dont Aymeric Lompret, Laélia Véron et GiedRé, ont annoncé quitter la radio publique en signe de solidarité.

L'actualité politique est venue se mêler aux commentaires de la décision de Radio France. Le syndicat SUD, auquel Guillaume Meurice est encarté, dénonce une «faute grave de Sibyle Veil» alors que «l'extrême droite est aux portes du pouvoir» avec les législatives anticipées du 30 juin et 7 juillet. «Votre décision fragilise considérablement l'ensemble de notre entreprise», clame-t-il.

«Total soutien à Guillaume Meurice! Cette décision est injuste et brutale. L'extrême droite n'est pas au pouvoir mais la liberté d'expression est déjà mise en péril», a déclaré le maire écologiste de Grenoble, Éric Piolle. La France insoumise est aussi montée au créneau. «Première mesure du « Front populaire »: la réintégration de Guillaume Meurice à France Inter» , a assuré le député Insoumis François Ruffin en référence au projet de rapprochement des partis de gauche. C.W.

Le Figaro, no. 24821
Le Figaro, Wednesday, June 12, 2024 2325 mots, p. 3

Politique

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11 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Éric Ciotti assume un accord avec le RN, Les Républicains au bord du divorce

Le patron de LR a provoqué un séisme au sein de la droite en appelant, mardi, à rejoindre Marine Le Pen, sans parvenir à entraîner avec lui les ténors de son parti.

Conruyt, Claire, Conruyt, Claire, Galiero, Emmanuel, Galiero, Emmanuel

Implosion. Depuis dimanche soir, le chaos fermentait sous le vernis apparent de la droite qui jurait que, malgré tout, elle tiendrait sa ligne d'indépendance. Mais après la double déflagration de son score aux européennes (7,2 %) et de l'annonce présidentielle de la dissolution de l'Assemblée nationale, l'unité des Républicains n'a pas résisté. Sous la pression d'un scrutin législatif anticipé l'obligeant à s'organiser en toute hâte, le parti présidé par Éric Ciotti a révélé au grand jour ses divisions et provoqué une grave crise interne. Finalement, tandis que la gauche s'est félicitée d'avoir bâti un front populaire pour faire barrage à la vague Jordan Bardella, la droite s'est retrouvée confrontée à cette brûlante et lancinante question : faut-il envisager des accords avec le Rassemblement national ?

«Nous avons besoin d'une alliance avec le Rassemblement national», a subitement lâché Éric Ciotti au JT de 13 heures sur TF1, jugeant que «le pays n'a jamais été autant à droite». Quelques minutes avant, beaucoup chez LR redoutaient sa prise de parole. La veille, le président des Républicains avait lancé à ses députés : «J'en ai marre des contorsions idéologiques pour plaire à quelques-uns. Il faut mettre un terme au pouvoir macroniste. C'est le temps de la clarification.» Cette phrase avait fini par inquiéter plusieurs ténors. Mais visiblement, pour lui, le temps de la clarification était venu.

Après avoir observé l' «alliance contre-nature» de la gauche avec les Insoumis, le patron de la droite s'est finalement laissé convaincre de rejoindre le «bloc des droites», le «bloc national». Sa position rompt clairement avec la ligne du «ni-ni» (pour «ni Macron, ni LePen») tenue par son parti depuis 2017, et il le sait. «J'ai tenté de garder cet équilibre, mais malgré la magnifique campagne de François-Xavier Bellamy, nous n'avons pas réussi à percer le mur du son», a déploré Éric Ciotti. Selon lui, le constat est sans appel. Les Républicains sont en danger de mort, «trop faibles» pour faire face aux deux blocs «dangereux»entre lesquels son parti est emprisonné : celui du camp présidentiel et celui de la Nupes. «Il faut une alliance avec le RN, c'est le sens de la VeRépublique», a-t-il souligné, appelant ceux qui «se retrouvent avec les idées et les valeurs de droite» à le suivre sur cette voie. Et de citer quelques premiers soutiens de sa démarche : le président des Jeunes LR, Guilhem Carayon, ainsi que les numéros 2 et 3 de la liste LR aux européennes, Céline Imart et le général Gomart. Selon nos informations, le sénateur Stéphane Le Rudulier, aligné sur Ciotti, serait partant pour aller au combat dans les Bouches-du-Rhône. «Une force va se lever et doit se lever», veut croire le patron de la droite, assurant que «cet accord concernera tout le territoire national» et permettra de «préserver les députés sortants» en leur évitant d'être confrontés à des adversaires RN aux législatives. Sans compter une possible entrée au gouvernement en cas de victoire les 30 juin et 7 juillet prochains, et de la nomination du lepéniste Jordan Bardella à Matignon.

Au pied de la tour de TF1 et jusque devant le siège de son parti, le patron de la droite a été assailli de questions. Il s'est appliqué à défendre sa position : «Ce que je fais aujourd'hui, ça casse les codes, les tabous... ce ne sont pas des tabous pour les Français.» Quand on l'interroge sur la «digue» qu'il aurait brisée, Éric Ciotti fustige un «langage de la gauche» et refuse de croire qu'il y a «40% de Français infréquentables» dans le pays, se référant au score européen de Jordan Bardella et de Marion Maréchal. Selon lui, le sujet n'est pas le «cordon sanitaire» aux yeux des Français, mais plutôt, la France qui «est en danger».

Éric Ciotti prend le risque d'ouvrir une crise ouverte au sein de sa propre famille politique en jouant clairement la carte «militante». «Je suis LR, je le reste. Il n'est absolument pas question que je démissionne.» D'ailleurs, démettre Éric Ciotti de son mandat de président des Républicains, comme cela a été immédiatement exigé par plusieurs ténors du parti, n'est guère une opération facile. Le chef de la droite a prévenu lui-même qu'il tenait sa légitimité des «militants» et que si la question de son départ devait être posée, il s'en référerait à leur avis. Techniquement, on explique chez LR que «rien» dans les statuts du mouvement ne s'impose à la présidence actuelle. Pas plus un bureau politique qu'une réunion du conseil national, lequel n'a de toute façon plus de présidente depuis le départ de Rachida Dati devenue ministre de la Culture du gouvernement Attal.

Mardi après-midi, à l'initiative de Laurent Wauquiez, plusieurs élus étaient à la manoeuvre pour réclamer une convocation urgente du bureau politique et acter le départ de Ciotti. Pour sa part, Michèle Tabarot souhaitait organiser une commission d'investiture dès mercredi. Dans la tempête, Ciotti n'a pas donné le sentiment de vouloir céder aux pressions immédiatement. Et si mardi, nombre de ses collaborateurs étaient sur le point de faire leurs valises (comme le directeur des études du parti, Aurélien Caron), certains n'imaginaient pas son départ avant le dépôt de la liste des candidatures aux législatives. Mardi après-midi dès 15 h 30, à l'Assemblée, Éric Ciotti était en négociation avec Marine Le Pen. «Une fois acté son accord avec le RN, il est certain que sa situation à la tête du parti ne sera plus tenable longtemps. Les statuts prévoient que la secrétaire générale Annie Genevard assure l'intérim...», glisse-t-on au siège où, dans la tourmente, le nom de Michel Barnier était parfois évoqué pour assurer cette présidence.

L'annonce a en tout cas fait l'effet d'une bombe, provoquant un déluge d'indignations et d'appels à la démission d'Éric Ciotti, ainsi que des départs précipités. On a vu par exemple le président des Yvelines, Pierre Bédier, quitter la maison LR comme son homologue des Hauts-de-Seine, Georges Siffredi ou encore, le sénateur de Meurthe-et-Moselle, Jean-François Husson. À droite, certains pressent Laurent Wauquiez, le sommant de contenir coûte que coûte le feu allumé par Ciotti. Le même jour, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes confirmait sa candidature aux législatives dans la 1re circonscription de Haute-Loire. En profitant pour vivement dénoncer «tous ceux qui sont en train de s'agiter pour faire des coalitions, des alliances et des petites combinaisons»et refusant «l'impuissance» du macronisme comme «le saut dans l'inconnu du RN». Dans une tribune publiée parallèlement sur le site du Figaro, plusieurs ténors de la droite, parmi lesquels Laurent Wauquiez mais aussi, Gérard Larcher, François Baroin, Christian Jacob ou encore Bruno Retailleau, ont revendiqué la nécessaire «indépendance» des LR : «Aussi légitimes que soient les motifs de colère, donner un blanc-seing au Rassemblement national serait une profonde erreur qui ajouterait au désordre alimenté depuis des mois par l'extrême gauche et creuserait encore davantage les fractures au sein de notre nation. (...) La position exprimée par Éric Ciotti est une impasse.»

Lors d'une conférence de presse, Bruno Retailleau a insisté : «La girouette ne peut pas être un idéal politique.» Le patron des sénateurs LR a dénoncé les «petits calculs personnels» en reprochant publiquement à Éric Ciotti d'avoir dissimulé ses intentions lors d'une réunion organisée la veille au Sénat, où étaient notamment présents Gérard Larcher, Annie Genevard et François-Xavier Bellamy. Réunion au cours de laquelle Éric Ciotti est apparu très «mutique». La tête de liste LR aux européennes a fini par se désolidariser sans toutefois accabler le président de son parti : «Abandonner aujourd'hui nos couleurs serait un choix inutile pour le pays.»Cet autre cadre, découragé, renchérit : «Personne ne soutient Éric Ciotti, il met le feu. Je ne vois pas le risque qu'on avait à défendre notre ligne d'indépendance, au moins jusqu'au premier tour», s'étrangle un ténor.

Sur les réseaux sociaux, une partie de la droite lâche sa colère. «Une telle décision, si elle était véritablement envisagée, ne peut en aucun cas être prise de manière unilatérale par un seul homme», a fustigé Jean-François Copé. Michel Barnier a appelé les instances du parti à se réunir : «Éric Ciotti a perdu de lui-même la légitimité de parler au nom de notre parti.» Le patron des députés LR, Olivier Marleix, a quant à lui exigé : «Éric Ciotti n'engage que lui. Il doit quitter la présidence des Républicains.» Enfin, Valérie Pécresse a lancé ce tweet accusatoire : «Vendre son âme pour un plat de lentilles et draper cela dans l'intérêt du pays... c'est ce que j'ai toujours refusé.» Avant même la sortie de Ciotti, Xavier Bertrand prévenait sur Franceinfo : «Le FN, jamais. Ni aujourd'hui, ni demain, ni après-demain.» Renaud Muselier, pour sa part, a violemment qualifié Éric Ciotti de «cinquième colonne de l'extrême droite chez Les Républicains», en l'accusant d'avoir «tué» le parti. En même temps, le président de la région Sud-Paca a envoyé un signal aux opposants LR de Ciotti. Il a salué la «prise de position claire» de Laurent Wauquiez, Xavier Bertrand et Valérie Pécresse, en les félicitant d'être «l'honneur de leur famille politique». Si Nicolas Sarkozy reste silencieux pour le moment, son entourage ne fait pas mystère de sa «consternation globale». «Viendra le temps d'une expression de sa part, mais certainement pas dans ce brouhaha indigne vis-à-vis des Français», ajoute-t-on.

Au Sénat, certains élus pestaient dès mardi matin en coulisses contre le président du parti : «Hors de question de s'allier avec le RN. Pour nous, c'est lui qui doit partir parce que c'est lui qui trahit les principes de notre famille politique. Tous les sénateurs sont vent debout. Ça va être très chaud.» Gérard Larcher s'est exprimé devant les sénateurs LR pour lancer un appel au rassemblement sous les «couleurs» de la droite. «Nous devrons faire face à un Rassemblement national puissant qui va bénéficier d'une forte dynamique et qui risque d'être présent au second tour dans presque toutes les circonscriptions», a souligné le président du Sénat. Il a aussi pointé les pièges à «éviter» : «la perte de sang-froid» , «la précipitation» , l'ébranlement de ce qui «reste de stabilité institutionnelle» et la «dispersion» des forces LR. «Je ne pourrais accepter de livrer mon pays à un Rassemblement national majoritaire qui le mettrait en péril», a averti Gérard Larcher. Les parlementaires l'ont suivi, votant à l'unanimité contre toute alliance avec Emmanuel Macron ou Jordan Bardella, ce mardi.

Au sein du groupe des députés LR, vingt-quatre se sont désolidarisés de la position d'Éric Ciotti. Du côté du président de LR, on laisse entendre qu'une vingtaine de parlementaires seraient prêts à le suivre. Assumant la rupture, le chef de la droite défend son choix en se faisant l'écho d'une demande venue du terrain, selon lui, alors que dans son propre fief des Alpes-Maritimes, le RN de Marine Le Pen comme le parti Reconquête d'Éric Zemmour progressent régulièrement, élection après élection. Sur cinq circonscriptions détenues par la droite dans ce département, les deux les plus exposées seraient la 1re et la 5e, précisément celles des députés Éric Ciotti et Christelle d'Intorni. Dans ces territoires du Sud-Est, certains électeurs peinent parfois à comprendre pourquoi les LR ne tissent pas d'alliances avec le RN ou le parti d'Éric Zemmour, perçus comme plus «déterminés» que LR, notamment sur les questions de sécurité ou d'immigration. À l'issue des européennes, malgré la «belle campagne» conduite par François-Xavier Bellamy, il n'est pas rare d'entendre des élus dépités face à la faiblesse de la résonance des LR auprès des électeurs. «Plus personne ne nous entend», déplorent-ils.

Concernant le nombre de circonscriptions posées sur la table des négociations entre Éric Ciotti et Jordan Bardella, plusieurs chiffres circulaient mardi : de 70 (source parlementaire) à 160 (sources niçoises). «Son idée est de créer un groupe pivot à l'Assemblée, une sorte d'Horizons à gauche du RN», glisse-t-on au Sénat. Parallèlement, des tractations auraient également eu lieu entre la majorité et certains élus LR autour de plusieurs circonscriptions tendues pour la droite.

En observant la déflagration provoquée par Éric Ciotti, un proche du député maralpin se souvient de 2021. Cette année-là, Ciotti se qualifie en tête du premier tour de la primaire présidentielle à droite. Avant de s'effacer au second tour devant Valérie Pécresse. «Il était seul contre tous à l'époque quand on le traitait en coulisses de « petit facho » et ce qu'il fait aujourd'hui est assez courageux parce qu'il prend le risque de sortir les LR d'une position infernale. Et finalement, tous ceux qui le sous-estimaient se sont rendu compte qu'il était majoritaire dans les idées. Sa base n'est pas seulement géographique, elle est aussi politique.» Certains accusent Éric Ciotti de jouer une carte personnelle liée à l'instabilité de son siège de parlementaire dans les Alpes-Maritimes, mais d'autres soutiennent au contraire que l'affaiblissement des macronistes a écarté ce danger. Les défenseurs de Ciotti relatent également un sentiment fortement partagé dans la base militante. C'est la jurisprudence Nupes : beaucoup ne verraient pas au nom de quoi les «alliances séditieuses» avec La France insoumise seraient plus tolérables qu'un accord politique entre LR et le RN. Enfin, ceux qui encouragent Ciotti à tenir bon n'écartent pas une possible influence de sa ligne sur celle du «logiciel Marine LePen/Bardella».

Conscient de la crise politique qu'il a provoquée au sein de son propre parti mardi, en faisant un pas spectaculaire vers le Rassemblement national, Éric Ciotti ose un pari sur l'avenir. À ceux qui parlent de transgression et l'accusent d'avoir enclenché une «opération fatale de fusion-absorption», il se défend en se vantant de sortir son parti d'un «piège mortifère». «Je reste Républicain. Je ne me déjuge pas. Je propose une alliance avec les Français», a insisté le président des LR en sursis. Les 30 juin et 7 juillet prochains, les scrutins législatifs diront aux Républicains ce qu'en pensent les électeurs de droite. ET ET E.G. ET E.G.

Le Monde
Dissolution de l'Assemblée Dissolution de l’Assemblée, Wednesday, June 12, 2024 733 mots, p. 7

Les paradoxes d’une Corse autonomiste

Après la victoire du RN, le parti de la majorité territoriale appelle à l’union des nationalistes

Paul Ortoli

Ajaccio - correspondant - Il est resté mutique le soir du premier tour. Elu depuis 2015, le président de l’exécutif corse, Gilles Simeoni, réserve ses commentaires, laissant son parti, Femu a Corsica, se fendre d’un communiqué. Les deux pages du parti siméoniste, transmises aux médias, ne trouvent pas un mot pour s’élever contre la montée de l’extrême droite, dans une île où les listes cumulées du candidat du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella (40,8 %), et de la candidate de Reconquête !, Marion Maréchal (8,4 %), ont rassemblé la moitié des suffrages au terme d’un scrutin qui a mobilisé quatre électeurs sur dix.

Ce score dépasse encore de 12 points celui que le parti d’extrême droite avait réalisé dans l’île en 2019 et mène pour la première fois au Parlement européen une femme corse, l’élue RN Nathaly Antona. Aux abois, le parti de la majorité territoriale entend œuvrer pour l’union sacrée des nationalistes, lors des élections législatives anticipées, et sauver vaille que vaille le processus avec la Place Beauvau en vue de l’autonomie de l’île, aujourd’hui « suspendue, voire menacée ».

Le RN a été absent de ce processus, entendu çà et là, mais laissé à la porte du comité stratégique qui regroupait une vingtaine de personnalités conversant avec le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin. « Nous sommes pour la décentralisation, pas pour l’autonomie », recadre François Filoni, délégué régional et membre du bureau national du RN, qui se pose en « force d’alternance à l’Assemblée de Corse » et pour qui « ce vote est aussi le fruit de l’effritement de la majorité régionale ».

Cet Ajaccien, qui a parcouru le spectre politique du Parti communiste, en passant par le chevènementisme, à la droite de l’ancien maire d’Ajaccio Laurent Marcangeli, n’aurait « jamais rejoint le FN[Front national] de Jean-Marie Le Pen ». Ce dernier n’avait pu atterrir à Bastia, puis n’avait pas pu tenir un meeting à Ajaccio, en 1992, vilipendé par des nationalistes corses. « Mais avec Marine[Le Pen] , c’est différent, argumente M. Filoni. Elle a des idées pour la Corse, nous ne sommes pas jacobins, et puis, nous sommes sur le terrain, nous. »

« Nous ne sommes plus diabolisés, les gens sont aujourd’hui accueillants, leur regard a changé et puis ils en ont ras le bol de l’insécurité », raconte Lucie Leoni, une militante RN âgée de 37 ans. Le parti de Jordan Bardella a été le seul à se mobiliser lors de ces élections, où la majorité nationaliste n’avait pas donné de consigne de vote, comme lors de la dernière élection présidentielle de 2022.

« C’est un problème identitaire »

Le RN est largement en tête à Ajaccio (45 %), ancien fief municipal du député Laurent Marcangeli (Horizons) ou à Bastia (41,9 %), citadelle nationaliste du clan Simeoni. A Alata, à la périphérie d’Ajaccio, dont le maire, Etienne Ferrandi, est communiste, le bulletin Bardella a été glissé une fois sur deux.

« Mes administrés votent RN sur les élections nationales, et en local, ils choisissent l’homme, philosophe M. Ferrandi. Mais, aujourd’hui, l’extrême droite est décomplexée et c’est un vote préventif, pour envoyer un signal contre l’immigration même si on n’en a pas. » Avec, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques, la population la plus pauvre de France métropolitaine, avec 33 600 immigrés et une croissance démographique de 1 %, l’île cumule les thèmes de prédilection du RN. « C’est un vote sanction contre la majorité présidentielle, mais ces idées sont devenues majoritaires », résume François-Xavier Ceccoli, le patron des Républicains de Haute-Corse, sans s’expliquer ce « paradoxe ».

Il faut, selon le macroniste Jean-Charles Orsucci, 22e sur la liste Renaissance, un « vrai débat sur l’islam, plus que sur le pouvoir d’achat ». « Personne n’ose le dire (…) mais les discussions des gens tournent autour du “grand remplacement”, c’est un problème identitaire, il faut en parler ensemble », poursuit M. Orsucci. Que l’électeur vote nationaliste corse sur le plan local et RN sur le plan national ou européen ne constitue pas une antinomie : « Dans les deux cas, c’est un vote contre l’autre. Dans le premier cas, l’autre c’est le Français, dans le second, le Maghrébin. »

l'Humanité
Wednesday, June 12, 2024 263 mots, p. 12

Kamel Brahmi

Léa Petit Scalogna

Convoqué à la maison de justice et du droit de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le secrétaire départemental de la CGT a été entendu ce mardi 11 juin pour un délit d' « outrage ». Les faits qui lui sont reprochés remontent au 4 avril. Ce jour-là, Kamel Brahmi participe à un rassemblement pacifique avec plusieurs dizaines d'habitants de la Seine-Saint-Denis à l'occasion de l'inauguration par Emmanuel Macron du stade nautique de Saint-Denis, nouvel équipement phare des jeux Olympiques. L'objectif est alors de protester contre le manque de moyens dont souffre le département. Aux abords du Stade de France, le cortège est conduit sous escorte vers la station du RER B. Saisissant au vol des propos imputés au cégétiste, les policiers interpellent Kamel Brahmi et le placent en garde à vue pendant sept heures.

Lors d'un rassemblement de soutien, ce mardi, le représentant syndical a réaffirmé son innocence devant une assistance fournie aux couleurs de la CGT, de FO, de Solidaires et de la FSU. « Je n'ai jamais insulté un policier, je veux changer la société avec mes camarades syndicaux », assène le père de deux enfants, qui se dit « serein » et « combatif » quelques heures avant sa convocation devant le substitut du procureur. « Notre camarade est connu pour son flegme et son calme à toute épreuve », corrobore Stéphane Peu, député communiste de Seine-Saint-Denis qui parle d' « un dossier monté de toutes pièces par la police ». Pour la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, la convocation de Kamel Brahmi fait partie du « tour de France des commissariats » qu'elle parcourt depuis que la vague de répression antisyndicale déferle.

Le Figaro, no. 24821
Le Figaro, Wednesday, June 12, 2024 957 mots, p. 5

Société

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11 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Cette vague Bardella qui a déferlé sur la France des campagnes

de La Chesnais, Éric

Plus de 9 communes sur 10 ont placé le RN en tête des élections européennes dimanche. La vague Bardella a déferlé sur la France des campagnes. «Le pouvoir d'achat, l'immigration et le système de santé ont fait partie des sujets le plus importants mis en avant par les électeurs avant d'aller voter, rappelle Eddy Fougier, politologue spécialiste du monde rural. Il est par ailleurs difficile de ne pas lier la contestation agricole des derniers mois avec le vote RN de dimanche». Selon un sondage réalisé en avril par Réussir Agra et le Cevipof, 26 % des agriculteurs avaient l'intention de voter pour le RN lors de ce scrutin contre 14 % à Renaissance et autant pour LR. Une tendance qui s'est confirmée dans les urnes.

Exemple dans l'Aude, département touché par l'abandon des terres et la faiblesse des revenus agricoles - notamment viticoles. RN y a fait une percée de plus de 9 points et confirmé son ancrage avec 40,57 % des voix. «Le monde agricole a voté massivement RN, car il n'est pas satisfait des solutions retenues par le gouvernement pour mettre fin à la crise actuelle, affirme Jean-Philippe Rives, viticulteur et céréalier de 77 ans qui cherche un successeur. Ces réponses sont sous-dimensionnées. Il nous faut un plan Marshall, avec des solutions adaptées à la spécificité de nos territoires. Face à la rareté de l'eau, il faudrait nous aider à développer des cultures plus résilientes, tel l'olivier. Mais nos faibles revenus nous empêchent d'investir. Il faudrait aussi favoriser l'élevage ovin, cela débroussaillerait les pâtures abandonnées et réduirait les risques d'incendie», ajoute le syndicaliste de la Coordination rurale.

Ailleurs, le mécontentement des paysans a fait basculer certains départements historiquement à gauche. Ainsi, en Dordogne, le RN arrive en tête avec 34,74 %, très loin devant le PS (14,51 %). «Cette fois-ci, je n'ai pas hésité à voter RN contre Macron, car il a dégradé notre système de santé, ne s'occupe pas de la sécurité des Français et de la situation des agriculteurs, explique Didier (*), éleveur bovin retraité. C'est un beau parleur, mais les actes ne suivent pas. Par ailleurs, l'Europe a été un désastre pour l'agriculture avec des charges et des contraintes environnementales qui ont fortement augmenté et des revenus qui ont stagné à cause de la concurrence internationale».

Autre exemple, les Côtes-d'Armor, où la liste RN arrive en tête avec 28,21 % des voix, soit 9 points de plus qu'en 2019, devant le PS (17,62 %) et Renaissance (16,60 %). Du jamais-vu en Bretagne jusque-là plutôt hermétique au RN. «C'est un coup sur la tête. Je n'attendais pas à ce que le RN, une famille politique que j'exècre, arrive en tête avec un si grand écart. Dans mon village, l'écart est même de 11points. La gauche doit se remettre en question. Elle n'a pas entendu et compris les raisons de la grogne des agriculteurs au début de l'année, rapporte David (*), maraîcher et syndicaliste agricole de « la Conf ». Les paysans veulent vivre de leur travail, dans un contexte économique de plus en plus difficile, où les accords de libre-échange l'emportent sur le revenu des agriculteurs. Où l'on prône la voie de l'agroécologie alors que le versement des aides bio se fait attendre.»

Dans les Landes, autre terre traditionnellement socialiste, Jordan Bardella est arrivé largement en tête (30,56 %) devant le candidat PS (17,14 %). Certains, désabusés, ont préféré s'abstenir. «Pour la premièrefois de ma vie, je n'ai pas voté. De toute façon, cela n'aurait pas changé grand-chose. Le personnel politique traditionnel n'a plus mes suffrages. J'aurais voté Georges Renard-Kuzmanovic, souverainiste de gauche, confie Thierry Vignolles, éleveur de canards gras à Perquie. Dans ma commune qui vote d'habitude à gauche à 70%, Glucksmann (28,49%) n'a qu'une voix d'avance sur Bardella (27,91%). Pour les législatives, notre député PS sortant est contre l'agrovoltaïsme, alors que de nombreux paysans comptent dessus pour améliorer leurs revenus, et je ne vois pas de figure de proue qui puisse représenter le RN.»

À Saint-Étienne-de-Lugdarès en Ardèche, le RN a supplanté LR avec 39,15 % des voix. «Je suis surpris par l'ampleur du vote pour Jordan Bardella, car dans notre village c'était la droite sociale catholique qui arrivait toujours en tête, constate Olivier (*), dont l'ancienne ferme est aujourd'hui une résidence secondaire. Les jeunes sont venus gonfler le score de Bardella, car ils se sentent plus proches de lui. De leur côté, les personnes âgées ont le sentiment d'être totalement oubliées des métropoles. Pour se faire soigner, certains doivent faire une heure de voiture pour aller à l'hôpital. Pour les spécialistes, c'est encore plus loin, c'est à Saint-Étienne dans la Loire, à 1h50 par la route». Pour les législatives, ce sympathisant LR veut que son parti reste fidèle à ses engagements sans céder à la tentation d'une alliance avec le RN .

En Mayenne, un autre département de droite, la liste du RN atteint 31,5 % des suffrages devant la régionale de l'étape, Valérie Hayer de Renaissance (14,7 %). «Je voulais voter Jordan, mais Marion me plaît aussi. Pour qu'elle ait 5% et des élus, j'ai voté pour elle, commente Didier (*), éleveur laitier sur la commune nouvelle de Montsûrs, qui a voté à 34,22 % pour le RN et à 5,26 % pour Reconquête. Il n'y a pas que les agriculteurs qui ne se sentent pas considérés par le pouvoir actuel. L'usine Guisard située à Sablé, spécialisée dans la fabrication de cabines de tracteurs et engins de pulvérisation agricoles, vient d'être rachetée par un fonds de pension qui va délocaliser la production en Pologne. C'est tous les sous-traitants et leurs salariés qui vont trinquer. L'Europe libérale ne les a pas protégés.»

(*) Les prénoms ont été changés. É. D.

Le Monde
International, Wednesday, June 12, 2024 954 mots, p. 12
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11 juin 2024 - Le Monde (site web)

Au Brésil, l’autorité du président Lula défiée par la droite

Malgré de bons résultats économiques, le chef d’Etat peine à réunir une majorité au Congrès et enchaîne les déroutes parlementaires

Bruno Meyerfeld

Sao Paulo (Brésil) - correspondant - Le changement n’a échappé à personne à Brasilia : Luiz Inacio Lula da Silva a drastiquement diminué ses excursions à l’étranger. Depuis le début de l’année, le président brésilien n’a effectué que trois déplacements internationaux, pour l’essentiel en Amérique latine, contre six voyages sur trois continents pour la même période en 2023. Confronté à de fortes difficultés politiques à domicile, le leader de gauche s’est résigné à rester au Brésil pour tenter de raffermir son pouvoir ébranlé.

Officiellement, tout semble pourtant sourire au chef du Parti des travailleurs (PT), revenu aux responsabilités en janvier 2023. Le taux de chômage, tombé à 7,5 %, est au plus bas depuis dix ans. Le Brésil a enregistré au premier trimestre une croissance de 0,8 % de son produit intérieur brut, supérieure aux prévisions des économistes. La déforestation en Amazonie est en chuteet le pays a retrouvé sa place sur la scène internationale. Il préside actuellement le G20.

Mais l’opinion publique allemande ne semble pas tenir compte de ces bons résultats. Selon un sondage publié par l’institut PoderData le 29 mai, une majorité de Brésiliens désapprouvent désormais l’action du gouvernement Lula (47 % d’opinion défavorable contre 45 % favorable) : une première depuis le début du mandat. Et 41 % des électeurs jugent la politique de l’exécutif « pire »que celle de l’ex-président d’extrême droite Jair Bolsonaro (2019-2023), contre seulement 38 % qui l’estiment « meilleure ».

« Il y a une certaine déconnexion entre l’opinion et les performances du gouvernement, à l’image des Etats-Unis, où Joe Biden, malgré de solides résultats en économie, n’est par pour autant très populaire »,analyse Carlos Pereira, politiste à la Fondation Getulio Vargas. Un an et demi après son retour aux affaires, le président de gauche est toujours à la recherche d’une majorité solide.

« Lula a bâti une coalition “Frankenstein” formée par quatorze partis très hétérogènes et sans projet commun », poursuit M. Pereira. Celle-ci va des élus communistes jusqu’à la droite très conservatrice du Parti populaire (PP), la formation du président de la Chambre des députés, Arthur Lira, ancien allié de poids de M. Bolsonaro. « Pour les électeurs, il est très difficile de comprendre quelle est la ligne du pouvoir », conclut le chercheur.

Contraint et forcé, Lula a fait entrer en septembre 2023 deux ministres de droite dans son gouvernement, issus du PP et du parti Republicanos. Mais cela n’a pas suffi à lui garantir la large majorité tant espérée. Au Congrès, les députés issus des deux formations concernées mêlent régulièrement leurs voix à celle de l’opposition. Ces dernières semaines, leprésident a été mis en minorité à plusieurs reprises et a collectionné les déroutes parlementaires.

Le 28 mai, les élusont massivement révoqué un veto présidentiel et rétabli des restrictions portant sur les sorties temporaires pour les prisonniers ; avant, le lendemain, d’alléger les restrictions sur le port et la possession d’armes à feu, autorisant au passage l’installation de clubs de tir à moins d’un kilomètre des écoles. Le 5 juin, contre l’avis de l’exécutif, le Sénat a approuvé une taxe de 20 % sur les biens d’une valeur inférieure à 50 dollars (46,50 euros) achetés à l’étranger par Internet.

Un « amendement patriote »

Le Congrès va jusqu’à défendre l’héritage de l’extrême droite. Le 28 mai, les élus ont maintenu une norme adoptée sous Jair Bolsonaro en 2021, spécifiant que nul ne pouvait être condamné au Brésil pour diffusion de fake news. Par la suite, les parlementaires ont approuvé un « amendement patriote », porté par le député Eduardo Bolsonaro, fils de Jair Bolsonaro, interdisant à l’Etat de financer tout projet qui favoriserait l’ «invasion ou occupation de propriétés rurales privées »,ou qui inciterait les enfants et adolescents à changer de sexe ou « avoir des options sexuelles différentes de leur sexe biologique », et, de manière générale, toute action qui menacerait la « famille traditionnelle ».

Conscient du danger, Lula met désormais la pression sur ses ministres. Le 3 juin, le président a réuni les principaux responsables des relations entre l’exécutif et le législatif afin de définir une nouvelle feuille de route. « Rien de ce qui s’est passé au Congrès national n’a surpris les personnes chargées d’articuler la politique du gouvernement (…), nous n’avons pas été vaincus sur ce qui est essentiel », a tenté de relativiser, devant la presse, le ministre des relations institutionnelles, Alexandre Padilha, à l’issue de la rencontre.

En privé, M. Padilha est pourtant sévèrement critiqué par les piliers de la majorité, qui regrettent l’absence, au sein du palais présidentiel du Planalto, d’une figure « robuste »capable de détendre les relations avec le législatif. A défaut, Lula a décidé de se charger personnellement du dossier et annoncé son intention de rencontrer régulièrement les leaders du Congrès, dont Arthur Lira. Le 30 avril, 4,9 milliards de reais (850 millions d’euros) de subventions parlementaires ont été débloquées pour convaincre les élus récalcitrants : un record pour une seule journée.

Mais il n’est pas sûr que tout cela suffise pour renverser les rapports du pouvoir vis-à-vis du Congrès et de l’opinion. « Le Brésil demeure un pays extrêmement polarisé. Une partie de la société s’est radicalisée à l’extrême droite et ne se laissera pas convaincre par des arguments rationnels,estime la politiste Mayra Goulart, professeure à l’université fédérale de Rio de Janeiro . La gauche n’est pas armée pour répondre aux questions religieuses et morales qui traversent maintenant une bonne partie de la société. »

Le Figaro, no. 24820
Le Figaro, Tuesday, June 11, 2024 1368 mots, p. 6

Politique

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10 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Le RN active son « plan Matignon » et lance sa campagne

Investitures, programme législatif, « ralliement et élargissement » ... Marine Le Pen et Jordan Bardella peaufinent leur stratégie.

Laubacher, Paul

Marine Le Pen était persuadée d'une chose : que la dissolution n'arriverait pas avant septembre. Emmanuel Macron l'a surprise. L'annonce historique du chef de l'État de dissoudre l'Assemblée nationale dès dimanche soir, après les résultats des élections européennes, a précipité tout l'agenda de la candidate «naturelle»du Rassemblement national (RN) pour la présidentielle de 2027. En quelques heures, c'est tout l'appareil du parti nationaliste qui a dû changer de braquet et qui s'est mis en branle pour préparer la campagne éclair des législatives des 30 juin et 7 juillet.

Un plan qui était prêt depuis plusieurs mois, «l'opération Matignon», a été activé. Un proche de Jordan Bardella résume l'état d'esprit qui règne au sein de la formation lepéniste : «On y va pour gagner. Il faut que l'on gagne.» Louis Aliot, le maire RN de Perpignan monté à Paris pour l'occasion, annonce la couleur et prévient que le parti nationaliste «se battra pour avoir une majorité».

Jean-Philippe Tanguy, député RN de la Somme, proche de Marine Le Pen, a ressorti sa calculette, et a repris le fameux sondage secret commandé par Les Républicains (LR) qui donnait une potentielle majorité absolue au RN en cas de dissolution. L'enquête avait été commandée en décembre 2023, lors de l'examen de la loi immigration. Six mois plus tard, la situation politique est encore meilleure, estime Marine Le Pen. Le RN ne commence-t-il pas la campagne avec une victoire historique, une «révolution démocratique» ? L'objectif est en tout cas assumé : celui d'obtenir le 7 juillet prochain, au soir du second tour des législatives, une majorité absolue.

Une première réunion du bureau exécutif - élargi - du RN s'est tenue dimanche dès 22 heures. Elle s'est terminée dans les petites heures de la nuit, vers 1 heure du matin. Pour montrer que le parti nationaliste était prêt, Jordan Bardella et Marine Le Pen avaient invité BFMTV à filmer, sans le son, le début de la réunion. Très vite, une décision importante a été prise : c'est bien le jeune président nationaliste qui mènera la campagne des législatives. Marine Le Pen l'avait déjà dit il y a plusieurs mois. Il ne sera pas lui-même candidat dans une circonscription. «Il y a déjà eu des premiers ministres qui n'étaient pas députés», assure un lieutenant de Marine Le Pen.

«Jordan Bardella a été élu député européen, donc il a déjà l'onction populaire. Il mènera la campagne des 577candidats pour aller à Matignon (...) C'est notre candidat pour aller Matignon», affirmait sur RTL, ce lundi matin, Sébastien Chenu, bras droit de Marine Le Pen à l'Assemblée nationale. La chef naturelle du parti nationaliste, elle, estime que son poulain est capable de rempiler pour une dernière ligne droite, après avoir mené la longue campagne des européennes. Il s'était déclaré en septembre dernier.

Autour des deux figures nationalistes présidant la réunion stratégique de dimanche soir, les cadres essentiels du dispositif mariniste : Jean-Philippe Tanguy, Gilles Pennelle, directeur général du parti, Laure Lavalette, députée RN du Var, Catherine Griset, députée européenne proche de Marine Le Pen, Jean-Paul Garraud, député européen et « Monsieur Justice » du RN, Caroline Parmentier, députée du Pas-de-Calais, Kévin Pfeffer, député de Moselle et trésorier du parti. Il y avait aussi Alexandre Loubet, directeur de campagne des européennes ou encore Mathilde Androuët, proche de Jordan Bardella, députée européenne et chargée de l'organisation des meetings.

Lors de cette réunion d'urgence, les caciques du RN ont parlé de choses concrètes, comme l'organisation la plus rapide possible des commissions d'investitures pour choisir l'ensemble des candidats RN. Il faudra déposer les candidatures au plus tard dimanche à 18 heures. La campagne commencera officiellement lundi 17 juin « à zéro heure». Ils ont aussi évoqué la logistique qu'une telle campagne va imposer : l'impression des tracts, des affiches... «Les délais vont nous restreindre. On ne pourra pas personnaliser les documents de campagne», explique un élu RN. Un autre assure : «Il y a plein de questions. Par exemple: est-ce que l'on va faire des meetings?» Marine Le Pen, elle, pense que son parti est prêt à faire face.

Des questions stratégiques ont aussi été posées sur la table, et tranchées dès que possible. Marine Le Pen et Jordan Bardella préviennent qu'ils ne présenteront pas un «gouvernement RN» avant le second tour des législatives, et avant une éventuelle victoire mariniste dans les urnes. «On ne distribue pas les postes avant la victoire. Ce n'est pas ce que les Français attendent», prévient un proche de la candidature naturelle RN. Faut-il faire des alliances électorales avec d'autres partis pour ces élections législatives anticipées ? À 1 h 45 du matin, en sortant de la réunion, c'est une Marine Le Pen les traits tirés qui assure, au micro de LCI : «Il est nécessaire d'unir tous ceux qui souhaitent l'après-Macron (...) On va engager ces discussions dans les jours qui viennent».

Lundi matin, le parti à la flamme a organisé sa journée sur trois thèmes : le premier concerne la poursuite des investitures. C'est là que le « plan Matignon » prend toute sa place. Trois personnes ont travaillé dessus, depuis novembre 2022 : Edwige Diaz, vice-présidente du RN en charge de l'implantation locale, Sébastien Chenu, vice-président de l'Assemblée national, et Philippe Olivier, conseiller spécial de Marine Le Pen et député européen. Ils ont mis en place un fichier pour les 577 circonscriptions. Ils ont présélectionné 489 potentiels candidats et suppléants. «C'est une mine d'or ce qu'ils ont fait. On est déjà prêt à avoir des candidats partout», s'ébahit un cadre mariniste.

Le deuxième est tout aussi crucial. Plusieurs cadres et élus RN se sont mis à la rédaction du programme nationaliste pour les législatives. «Cela va être un mix entre ce que l'on proposait pour les européennes et pour la présidentielle. Il y a des mesures que l'on ne pourra pas porter, comme le référendum sur l'immigration, car elles ne peuvent être appliquées que par le chef de l'État», explique un lieutenant de Marine Le Pen. Thomas Ménagé, député RN du Loiret, a déjà annoncé que son parti allait défaire la réforme des retraites «injuste» votée en mars 2023, dans la douleur pour le camp macroniste.

Enfin, et c'est presque le sujet le plus important, Marine Le Pen et Jordan Bardella veulent-ils trouver des alliés ? Pensent-ils pouvoir obtenir une majorité à eux seuls ? Un ancien cadre RN analyse : «Si le RN veut avoir la majorité absolue pour les législatives, il faut qu'il triple le nombre de députés qu'il a fait élire en 2022. C'est énorme.»

C'est directement les deux grandes figures du RN qui sont à la manoeuvre, et rien ne filtre de leurs ambitions. Ils ont quand même défini une ligne : pas d'accords électoraux partisans, plutôt des «ralliements et un élargissement au cas par cas», explique une source. Au Figaro, Jordan Bardella déclare : «Après le score historique du RN aux européennes, je veux bâtir le rassemblement le plus large possible aux législatives. Le moment est historique.» Pour Marine Le Pen et Jordan Bardella, plus qu'une alliance électorale, il y a l'idée de laisser de la place à des «personnalités venants de la société civile», explique un stratège RN. Invitée du journal télévisé de 20h de TF1, Marine Le Pen a déclaré : « Il faut être capable de rassembler ». Elle a affirmé que le RN pourrait ne pas présenter de candidats face à des députés LR, qui pourrait envisager de participer à la coalition que cherche à construire Marine Le Pen.

Il y a déjà eu un premier rendez-vous important : lundi à 17 heures, une réunion a eu lieu, au siège du RN, avec Marion Maréchal, la tête de file de Reconquête aux européennes, en rupture avec son propre parti, Éric Zemmour et Sarah Knafo. Le but ? «Une simple discussion» pour évoquer les législatives. «L'avenir de Marion avec le RN, c'est la boîte noire» , commentait un cadre mariniste avant l'organisation de la rencontre. Comprendre : personne, au sein du RN ne sait ce que veut faire Marine Le Pen avec sa nièce. P. L.

Le Monde
élections européennes, mardi 11 juin 2024 1390 mots, p. 6
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10 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Récit

Le RN, de l’euphorie à la stupéfaction

L’annonce de la dissolution de l’Assemblée par Emmanuel Macron a pris par surprise les dirigeants d’extrême droite

Clément Guillou

La dissolution de l’Assemblée nationale, le Rassemblement national (RN) la réclamait comme un réflexe pavlovien, sans jamais compter dessus. Après chacune de ses victoires électorales, à chaque soubresaut de la vie politique française, Marine Le Pen appelait à ce « retour au peuple » et, dans le même souffle, exprimait le regret que le président de la République en place – que ce soit Nicolas Sarkozy, François Hollande ou Emmanuel Macron – n’ose pas le faire. Dimanche 9 juin, au soir des élections européennes, rompant l’ambiance guillerette qui flottait dans un pavillon du bois de Vincennes, où la formation lepéniste trinquait à un score historique (31, 5 % pour la liste menée par Jordan Bardella), la dissolution s’est invitée sans prévenir.

Jusqu’au bout, le conseiller spécial de Marine Le Pen, son beau-frère Philippe Olivier, n’y a pas cru. Le chef de l’Etat « n’a pas le courage », assurait-il au Mondevingt minutes plus tôt, quand couraient les premières rumeurs : « Il va rester dans le rôle du commentateur et agacer tout le monde. »Ses yeux fixent, sur l’écran géant, le visage d’Emmanuel Macron, un peu caché par les drapeaux tricolores et les caméras. Suspendu aux lèvres présidentielles, Philippe Olivier répète, pour lui-même et pour les quelques journalistes qui l’entourent : « Je vous donne ma parole que non. » Emmanuel Macron continue : « J’ai décidé de vous redonner le choix… »Les militants exultent : « Dissolution ! Dissolution ! »

Le conseiller et député européen est groggy. Il file retrouver Marine Le Pen et Jordan Bardella, qui suivent les résultats entourés de leur garde rapprochée dans un salon privé, et ont eu vent de la décision de M. Macron peu avant son allocution. Le discours préparé par Philippe Olivier pour Marine Le Pen ne prévoyait pas l’hypothèse d’une dissolution. On y apporte à la hâte quelques retouches.

Un quart d’heure plus tard, Marine Le Pen descend, flanquée de Jordan Bardella, passé au second plan, comme ses 31,5 % aux élections européennes, selon les dernières estimations du ministère de l’intérieur, lundi matin. Elle devait se projeter sur l’avenir, marteler que le RN se voyait désigné comme « force d’alternance »– la même expression qu’après sa victoire en 2019 – et assurer que le parti était « prêt ». Le fond du discours ne change pas ; l’échéance, oui. Alors que le RN se projetait à trois ans, le mur est finalement dans vingt jours. Vertigineux.

Bardella ne sera pas candidat

Est-ce la raison du sourire crispé qu’arbore Jordan Bardella, quelques pas en retrait de la députée du Pas-de-Calais ? Depuis neuf mois, Marine Le Pen tente d’installer l’idée qu’il a une bonne tête de premier ministre. Elle n’en dit pas un mot à la tribune mais dans son esprit, rien n’a changé, précise son entourage : en cas de victoire de son parti aux prochaines législatives, elle déclinera une éventuelle invitation du chef de l’Etat à former un gouvernement et réclamera que cette charge revienne à Jordan Bardella.

Dans la salle, l’ambiance a tourné. Le carton électoral de leur parti, le sort de Marion Maréchal, tête de liste de Reconquête !, ou des alliés européens n’intéressent soudain plus personne. Beaucoup ont posé les coupes de champagne. Un assistant parlementaire s’interroge : « Je me demande si c’est vraiment une bonne nouvelle pour nous. »« C’est ce qu’on voulait, mais bon… J’aurais jamais cru qu’il le ferait », souffle Nicolas Meizonnet, député RN du Gard, qui, plus tôt, égrainait les scores aux airs de plébiscite de la liste de Jordan Bardella dans sa circonscription. « Repartir en campagne n’est pas plaisant mais on attend depuis des décennies, donc il faut y aller ! »

Une députée doute, malgré les encouragements de son collaborateur : « On va avoir beaucoup plus de députés, mais est-ce que je serai dans le lot, c’est une autre histoire… »D’autres, moins inquiets pour leur avenir personnel, analysent déjà le coup de poker tenté par Emmanuel Macron : « C’est chaud, c’est très, très chaud, lâche un cadre du parti, aussi excité qu’inquiet. Il veut montrer qu’on ne peut pas gérer, pour nous couper les jambes avant 2027. »

Tout juste élu député européen, le directeur général du parti, Gilles Pennelle, a déjà filé au siège du RN, dans le 16e arrondissement de Paris, avec une partie de son équipe. Sa mission : ressusciter le « plan Matignon », soit la préparation de législatives anticipées, mise en branle il y a un an et demi. Ces législatives anticipées sont-elles un piège ? Le Breton esquive : « C’est en tout cas la preuve qu’il y a une crise politique. » A 22 h 30, il est rejoint au siège du parti par Marine Le Pen et Jordan Bardella, pour une réunion qui durera jusqu’à 3 heures du matin. Le RN laisse entrer les caméras de télévision qui filment, sans le son, un état-major au travail pendant que, sur les plateaux, les représentants de la gauche se regardent encore en chiens de faïence.

Autour de la table, on aborde les questions politiques et pratiques – le papier sera difficile à trouver et d’autant plus cher. De nombreuses investitures prévues dans le « plan Matignon » sont en suspens depuis que, ces dernières heures, des candidatures affluent, assure Renaud Labaye, le bras droit de Marine Le Pen à l’Assemblée nationale. Elles viendraient notamment des rangs du parti Les Républicains (LR) et de la société civile. Comme en 2022, Jordan Bardella ne sera pas candidat à ces législatives. Certains des nouveaux députés européens seront requis au combat législatif, mais plutôt dans des circonscriptions ingagnables. Le parti espère boucler d’ici à lundi soir ses 577 investitures, puis les professions de foi. Elles reprendront une ébauche de programme qui commençait à dater.

En tête dans toutes les régions

Une autre question n’est pas tranchée. Quel discours tenir aux députés LR tentés par une hypothétique future coalition ? Dimanche soir, Philippe Olivier s’est dit « prêt à des alliances car on veut changer la politique gouvernementale ». Mais le RN attend surtout de savoir si LR peut imploser sous l’effet de la tenaille imposée par la macronie et l’extrême droite, et pense pouvoir attirer une partie des députés de droite. « Ils ne peuvent pas rester en lévitation comme ça, entre les deux camps », insiste Renaud Labaye. Marine Le Pen espère en savoir plus sur les intentions de la droite lorsqu’elle s’exprimera lundi soir dans un journal de 20 heures.

La stratégie de cette campagne éclair se concevra à l’aune de résultats qui bouleversent tous les repères de la formation lepéniste. Des pans entiers de la population ont été prêts, pour la première fois, à glisser un bulletin RN dans l’urne. Au point que le parti à la flamme arrive en tête dans toutes les régions, y compris en Bretagne et en Ile-de-France, deux territoires historiquement hostiles à l’extrême droite. D’autres départements, notamment dans l’Ouest, la portent à des scores jusqu’alors réservés à la côte méditerranéenne et aux anciens bassins miniers.

De grandes villes ont également placé la liste de Jordan Bardella en tête avec quelque 30 % des suffrages exprimés, comme Marseille, Nice, Reims ou Le Havre – même si Paris résiste encore, à 8,5 % seulement. Mais, au-delà de son raz-de-marée attendu dans les communes rurales, ce sont des villes moyennes que le RN tire sa percée spectaculaire. De Meaux à Cholet, de Compiègne à Narbonne, de Lorient à Grasse, de très nombreuses sous-préfectures ont offert des victoires à Jordan Bardella, parfois dans des zones où le RN ne jouit d’aucune implantation locale.

En fin d’année dernière, les députés Jean-Philippe Tanguy et Sébastien Chenu, cadres du RN à l’Assemblée, avaient chacun fait leurs estimations pour des élections anticipées, en prenant pour base un sondage de l’IFOP : tous deux concluaient à une majorité absolue de députés RN. Une autre étude d’Ipsos, commandée au même moment par Les Républicains et révélée par Le Nouvel Obs , arrivait à une conclusion approchante. C’était dans l’hypothèse, très incertaine, d’une union de la gauche, et avant le double coup de tonnerre du 9 juin.

Le Figaro, no. 24820
Le Figaro, Tuesday, June 11, 2024 1569 mots, p. 9

Politique

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10 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Les Républicains penchent pour l'indépendance aux législatives

L'organisation précipitée du scrutin et la campagne éclair qui s'annonce suscitent des interrogations à droite.

Conruyt, Claire, Galiero, Emmanuel

On ne s'attendait pas à trois semaines de campagne dans la précipitation, c'est vraiment nous mettre dans une situation impossible!» peste une députée Les Républicains (LR), en sortant d'une réunion avec ses collègues parlementaires, lundi. « Le président a mis un sacré bazar » , grince un autre. Au lendemain du séisme de la dissolution, les élus LR de l'Assemblée se sont retrouvés autour de leur président de groupe, Olivier Marleix, en visioconférence avec le chef du parti, Éric Ciotti. Dans leurs échanges, le choc de l'annonce présidentielle surprise de dimanche est encore palpable. «L'heure est grave et Emmanuel Macron est fou», lâche Raphaël Schellenberger, député du Haut-Rhin. « La question n'est pas le recours à la démocratie mais les modalités. Elles sont folles: on regroupe le peuple quand la compétition est prête! » Les députés, obligés d'organiser très rapidement leur campagne législative, ont échangé dans une atmosphère «grave» , «concentrée», et même parfois «tendue » , rapportent plusieurs participants.

Pris de court par l'annonce du chef de l'État, les LR ont eu du mal à dissimuler leurs divergences sur la stratégie à adopter. Éric Ciotti le premier est apparu agacé par la situation, un brin lassé d'être contraint de sans cesse mettre tout le monde d'accord sans jamais échapper aux critiques. Car si la campagne de la tête de liste aux européennes, François-Xavier Bellamy, a été saluée, certains ont estimé que le parti ne lui avait guère facilité la tâche. «J'en ai marre des contorsions idéologiques pour plaire à quelques-uns. Il faut mettre un terme au pouvoir macroniste. C'est le temps de la clarification», a tonné le patron de la droite, à qui certains reprochent de ne pas être suffisamment clair sur la question délicate des accords locaux avec le RN.

Ainsi, quand Aurélien Pradié (Lot) a réclamé la redéfinition d'une «ligne politique», Éric Ciotti a estimé que le débat était clos et qu'il continuerait d'assurer ses responsabilités de président du parti. Malgré tout, certains se sont dits « surpris » en sortant de réunion. «Il y a une préoccupation assez partagée, chez nous: Éric Ciotti donne le sentiment qu'il est prêt à dealer avec le Rassemblement national dans sa circonscription.» Une stratégie « locale » décriée par ce député : «Quand on est président de parti, on ne peut pas faire un truc pareil. Chez LR, on ne veut pas de l'union des droites. On a besoin d'hommes d'État et pas de petits candidats!» Un autre renchérit : «Selon lui, les Français nous reprochaient de ne pas savoir où habitait LR: dans l'opposition ou en appui à Macron.» Le parlementaire persifle : «La réalité, c'est que LR a terminé 6e à Nice, aux européennes. Et qu'il est en train de passer un accord avec le RN pour être le candidat LR-RN-Reconquête contre Estrosi aux prochaines municipales.»

En attendant, d'autres élus rapportent que l'appel à l'unité restait le fil rouge de ces échanges. «L'idée de courir sous nos couleurs n'a pas été contestée», juge la numéro 2 du parti, Annie Genevard. Ce cadre confirme : «Disons qu'il y avait trois solutions: dealer avec le RN, dealer avec Emmanuel Macron ou rester dans notre couloir. C'est ce dernier choix qui a été fait, point.» Estimant par ailleurs que le score de LR aux européennes (7,2 %) avait au moins permis de résister au «raz de marée» Jordan Bardella. «Nous pressentions ce résultat, raconte un député, mais tout le monde est d'accord chez nous pour dire que le premier sanctionné est Emmanuel Macron, lequel fait prendre un risque énorme à la stabilité du pays.» Pour Patrick Hetzel (Bas-Rhin), la stratégie LR des législatives serait celle du « ni-ni » : pas d'accord national à envisager avec le camp Macron, et pas plus avec le parti de Marine Le Pen. Un autre élu poursuit : «Le degré de rejet de Macron est tel que de toute façon, le président est devenu très toxique. Même le député Philippe Juvin (Hauts-de-Seine), parfois suspecté d'être Macron-compatible, a dit qu'il ne fallait surtout pas entrer dans des discussions de marchands de tapis avec les macronistes. Il considère que les propos du ministre Stéphane Séjourné, promettant que la majorité ne présenterait pas de candidat contre les députés sortants issus du champ républicain, n'engageaient que lui» ,soutient le parlementaire qui ne voit pas comment le danger pourrait venir d'un parti aussi faible que Renaissance.

Chez les députés les plus déterminés à livrer bataille, l'on a apprécié les encouragements d'Olivier Marleix lundi matin. Le chef de groupe veut croire qu'au-delà des inquiétudes légitimes de certains, ces élections anticipées peuvent être une opportunité pour la droite parlementaire à l'Assemblée, au moment où le macronisme se délite. «Il s'est exprimé comme un manager, avec confiance, salue Alexandra Martin, élue des Alpes-Maritimes et proche du maire de Cannes, David Lisnard . Pour la majorité d'entre nous, il n'y aura aucune alliance. Macron, c'est une politique de terre brûlée, il a mis la France dans un état de chaos total. Chez nous, chacun se battra dans son propre sillon, sur son bilan et son projet.»

Quant au RN, face auquel les macronistes appellent à l'union et au barrage, les LR reconnaissent une «difficulté»mais identifient un «piège»contre lequel certains parlementaires de droite ont déjà prévu de dégainer leurs armes. L'un d'eux serre les dents et se dit prêt à ferrailler : «Il faudra démonter cet argument en renvoyant ceux qui l'utiliseront aux résultats et au machiavélisme de Macron, celui qui brandit ce danger comme motif de dissolution mais veut définir lui-même les modalités du combat.»

En tout état de cause, les chefs de la droite se sont réunis de façon informelle lundi après-midi pour tenter de trancher la stratégie du parti à l'approche des élections législatives anticipées. Le patron des LR, Éric Ciotti, le chef de file des sénateurs, Bruno Retailleau, ainsi que le président du Sénat, Gérard Larcher, devaient se retrouver au Palais du Luxembourg. Ce dernier entend d'ailleurs intervenir devant le groupe lors de la réunion prévue mardi, à 10 h 30. En attendant, glisse-t-on dans les couloirs de la Chambre haute, les sénateurs «ne sont pas du tout chauds pour un accord» avec Emmanuel Macron et «en veulent terriblement» au chef de l'État. À droite, d'autres perceptions fleurissent : «Il y a ceux qui pensent qu'il ne faut rien faire avant le premier tour, rester autonomes, et négocier les désistements après. Puis, ceux qui pensent au 3etour: faire campagne de manière autonome et jusqu'au bout, et voir s'il y a un intérêt à s'allier ensuite dans un exécutif avec la macronie... Ou avec Bardella.» Un observateur résume ainsi : «C'est la loi de la jungle. Ce qui comptera le plus, ce n'est pas le conseil stratégique de la droite mais l'instinct de survie des candidats LR soumis à la réalité électorale de leur circonscription.» Ce cadre renchérit : «Chacun affine sa stratégie selon l'endroit où il se trouve. On n'est pas tous égaux. Il y a des circonscriptions où les victoires ont été plus tendues pour certains que pour d'autres.»

Compte tenu de la brièveté de la campagne annoncée, certains députés réclament un message fort du parti ainsi qu'une implication prononcée des principaux ténors : Laurent Wauquiez, Xavier Bertrand, David Lisnard et François-Xavier Bellamy. Dès dimanche soir, le mouvement avait esquissé la possibilité d'une candidature de Laurent Wauquiez dans la 1re circonscription de Haute-Loire, son fief. L'entourage du président de la région Auvergne-Rhône-Alpes a reconnu que l'hypothèse était posée sur la table tout en expliquant que la dissolution accélérait de fait la fin de l'ère macroniste. D'où l'éventuel changement de calendrier pour Wauquiez qui attendait le passage des Jeux olympiques pour se lancer sérieusement dans la bataille présidentielle à venir. Apparemment, il lui faudra surveiller ses arrières. Car de son côté, David Lisnard a annoncé avoir les moyens de présenter des troupes aux législatives issues de son parti. «Maintenant et durablement, a-t-il souligné, Nouvelle Énergie est en mesure de présenter ses candidats sur le territoire national. Nous pouvons investir des profils forts et proposer une dynamique commune aux composantes d'une droite alors refondée et élargie, au service du redressement du pays.» Une sortie qui n'a pas tardé d'agacer certains députés de droite, surpris par le message. L'un d'eux siffle : «David Lisnard ne semble pas comprendre qu'aujourd'hui, il serait délétère d'ajouter de la division à la droite républicaine.»

Chez LR, on souffle néanmoins en faisant ce constat : la droite ne s'est pas effondrée aux européennes sous la barre redoutée des 5 % et la macronie sort «très affaiblie» de ce scrutin. En revanche, les eurodéputés décrochés par le parti zemmouriste, Reconquête, ne sont guère une bonne nouvelle, alors que certains à droite se disent préoccupés par l'implantation du vote Marion Maréchal. «Si le RN est ancré dans les quartiers populaires, on voit que Maréchal prend plutôt auprès d'un électorat bourgeois, dans les communes les plus à droite. C'est ce qui nous fait le plus de mal», analyse un sénateur, en grimaçant. La dissolution soulève de nombreuses questions à droite où d'autres trouvent cependant quelques raisons de se réjouir en voyant des réformes emportées par la dissolution. «Il y a au moins une bonne nouvelle: c'est la fin de vie pour la fin de vie!» , se console Patrick Hetzel. ET E.G.

Le Monde
élections européennes, mardi 11 juin 2024 837 mots, p. 7

A droite, la stratégie de la survie de Ciotti et Bellamy

LR maintient sa présence au Parlement européen, et repart en campagne pour des législatives risquées

Alexandre Pedro

Fallait-il y voir un signe ? Dimanche 9 juin, à 18 h 38, l’alarme incendie a retenti au siège du parti Les Républicains (LR), sans que la nouvelle maison du parti brûle pour autant. Vers 21 heures, une autre alerte surprend une cinquantaine de jeunes militants réunis dans une salle de presse exiguë. En direct de l’Elysée, Emmanuel Macron annonce la dissolution de l’Assemblée nationale.

Comme soulagée, la droite trinquait avec modération à sa survie. Avec un résultat de 7,2 % aux élections européennes pour la liste emmenée par François-Xavier Bellamy, selon les estimations du ministère de l’intérieur lundi matin, elle pensait alors avoir sauvé l’essentiel : les apparences et surtout un groupe au Parlement européen. Quelques minutes plus tôt, le candidat confirmait la bonne nouvelle au téléphone à Manfred Weber, président d’un groupe PPE (Parti populaire européen), inquiet de la situation de son allié.

Excitation et méfiance

En agrégé de philosophe, François-Xavier Bellamy s’attaque à un paradoxe par la rhétorique. Malgré un résultat inférieur à 2019 et ses 8,48 %, score alors perçu comme une catastrophe pour LR, le candidat voit dans « ces élections européennes le début d’un long chemin pour relever la droite ». Quand on vous prédit le pire, on se contente du passable. « On ne fanfaronne pas, mais on nous promettait de finir à moins de 5 % et d’être derrière Reconquête ! », résume Othman Nasrou, directeur de la campagne.

Si le chemin annoncé par M. Bellamy existe, sa formation politique va devoir prendre un détour inattendu et sinueux avec des élections législatives prévues les 30 juin et 7 juillet. Au soulagement de la soirée électorale pour un parti contraint à la modestie depuis les 4,78 % de Valérie Pécresse à la présidentielle de 2022, a très vite succédé l’inquiétude.

Vers 21 h 30, Eric Ciotti retrouve le siège de son parti après sa tournée des plateaux de télévision. « Il est hors de question d’entrer dans une forme d’alliance ou de coalition avec un pouvoir qui a mis la France dans cet état. Le pays a exprimé un vote d’opposition au président de la République », dit-il dans une brève allocution. Même si le président du Sénat, Gérard Larcher, avait mis M. Ciotti dans la confidence d’une dissolution possible, la nouvelle plonge LR et son patron en zone de turbulences. Le député connaît le risque pour son groupe à l’Assemblée, déjà réduit à 61 élus. Combien seront-ils au soir du 7 juillet ?

Les très rares députés présents au siège dimanche ont tenté d’afficher un optimisme de circonstance, à l’image d’Annie Genevard. « M. Macron aime surprendre, je reconnais bien là son côté disruptif, sourit la députée du Doubs. Nous allons prendre exemple sur la belle campagne réalisée par François-Xavier Bellamy pour aller vaillamment au combat. »Pour la secrétaire générale du parti, l’heure n’est pas non plus à une quelconque forme d’alliance avec la majorité et un président de la République « qui a pour politique de vouloir instaurer le RN comme seul interlocuteur politique ». Président du groupe LR à l’Assemblée, Olivier Marleix s’étonne, lui, de voir « M. Macron dissoudre au moment où le RN est le plus haut ».

Chez les députés LR, il règne un mélange d’excitation à mener campagne (« les tracts seront imprimés dès mercredi », annonce l’élu de la Loire Antoine Vermorel-Marques) et de méfiance face à ce qu’ils perçoivent comme une manœuvre de la part du président de la République. Quand le secrétaire général de Renaissance, Stéphane Séjourné, annonce que la majorité « ne présentera pas de candidat » contre des élus sortants « faisant partie du champ républicain », un député LR y voit « une façon indirecte de forcer la main » à la droite pour une alliance. Preuve que l’offre est embarrassante, Eric Ciotti a tourné les talons quand la question lui a été posée.

Prochains jours agités

Dans un monde idéal, la droite devait survivre aux européennes, puis laisser passer l’été avant de déposer à l’automne une motion de censure lors de l’examen du budget pour 2025 au Parlement. Tout était prévu, à commencer par cette commission d’enquête sur la dette confiée au député des Hauts-de-Seine Philippe Juvin, pour préparer le terrain.

Les prochains jours s’annoncent agités à droite. Certains « Macron-compatibles » vont-ils saisir la main tendue par M. Séjourné ? Dans des territoires où le RN est très fort, d’autres peuvent être tentés par un accord avec l’extrême droite. De son côté, Laurent Wauquiez pourrait accélérer sa course vers l’Elysée, selon Le Parisien. Dans un message publié à 20 h 02 sur X, le président d’Auvergne-Rhône-Alpes voyait dans les résultats « la fin du macronisme ». Une heure plus tard, le chef de l’Etat reprenait la main. Et LR de contempler de nouveau le vide avec un voile d’angoisse.

Le Figaro, no. 24820
Le Figaro, Tuesday, June 11, 2024 1778 mots, p. 8

Politique

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10 juin 2024 - Le Figaro (site web)

La gauche rêve d'un « Front populaire » sans « alignement » derrière Jean-Luc Mélenchon

Des discussions ont eu lieu toute la journée de lundi entre les forces de gauche pour tenter de parvenir à une alliance.

Lepelletier, Pierre, Flurin, Richard

Au lendemain de l'annonce choc de la dissolution, la gauche avançait toujours dans le brouillard lundi soir. Le même objectif était pourtant partagé par chaque état-major. Pour empêcher le Rassemblement national d'obtenir une majorité absolue, et donc de consolider un gouvernement début juillet, l'union des forces de gauche doit jaillir de nouveau. Telle est aussi l'unique condition si les quatre groupes veulent sauver leurs 151 députés à l'Assemblée nationale. La seule lumière au bout du tunnel. Évident sur le papier, le rassemblement ressemble pour l'instant à un long chemin sinueux. La campagne des européennes qui vient de s'achever à gauche a été d'une rare violence, marquée notamment par de lourdes divergences sur leur approche du conflit au Proche-Orient. Jusqu'au vote du 9 juin, des socialistes comme des Insoumis n'hésitaient plus à évoquer de nouveau l'idée de «deux gauches irréconciliables». Un point de non-retour semblait atteint. Et puis, il y a eu l'allocution d'Emmanuel Macron...

La mission en direction de cette nouvelle union pourrait être encore plus complexe que lors de la déjà délicate et fragile alliance de la Nupes scellée pour les élections législatives de juin 2022. À l'époque, Jean-Luc Mélenchon avait tellement dominé le match à gauche lors de la présidentielle que socialistes, écologistes et Insoumis n'avaient eu d'autre choix que de se soumettre. Tous avaient notamment dû avaler des promesses programmatiques - comme la retraite à 60 ans ou le principe de désobéissance à certains traités européens - qui n'étaient pas dans leur corpus idéologique. Désormais, les socialistes martèlent que le bon score de Raphaël Glucksmann (13,83 %) aux élections européennes modifie le rapport de force à gauche. «La France insoumise ne peut plus s'arroger le pouvoir. Ils ne sont plus les leaders de la gauche» , prévient Patrick Kanner, le président du groupe PS au Sénat.

Évidemment, Jean-Luc Mélenchon n'a, lui, pas l'intention de repartir d'une page blanche. Pour le chef de LFI, pas question de retoucher une virgule du contrat de gouvernement signé en 2022 par les quatre partis de gauche. «Vous voulez qu'on recommence les palabres sans fin et qu'on termine avec des phrases qui ne veulent rien dire? Vous pensez que les gens vont le croire? Vous prenez les gens pour des imbéciles?» , a-t-il sermonné dès dimanche soir, quelques instants après l'allocution d'Emmanuel Macron. «Malheur à nous si nous recommencions à dissimuler la moitié du programme pour ne pas faire peur, à faire une combine à la noix pour je ne sais quoi» , a tonné l'Insoumis, martelant qu'il «ne suffit pas de bêler en cadence « union, union, union, unité, ah j'ai peur, ah je pleure »» pour convaincre les Français . S'il donnait l'impression d'avoir envie de remonter sur son cheval, l'Insoumis s'est bien gardé d'indiquer s'il comptait, ou non, mener ces élections législatives en première ligne.

Dimanche soir, Jean-Luc Mélenchon affirmait par ailleurs, non sans malice, que «les téléphones commençaient à chauffer». «Il y a un certain retour au réel pour les méchantes langues qui, tout d'un coup, se ravisent des horreurs qu'elles ont pu dire auparavant et qui se demandent comment faire» , a-t-il nargué. Pourtant, dès les petites heures de lundi, une autre histoire semblait commencer à s'écrire. Olivier Faure, Marine Tondelier et Fabien Roussel, les trois dirigeants respectifs du PS, des Écologistes et du Parti communiste, se disaient en phase avec l'idée d'un «Front populaire» lancée la veille au soir par François Ruffin. «Il n'y a pas de fatalité, nous pouvons l'emporter» , avait asséné le frondeur Insoumis sur TF1, après avoir traité Emmanuel Macron de «taré».

Tout le monde aura compris à gauche que se cache derrière ce « Front populaire » la tentative d'un nouveau rassemblement qui ne serait plus sous la tutelle mélenchoniste. «Si nous devons gouverner demain, ce ne sera pas en étant les supplétifs de qui que ce soit» , a prévenu dès lundi matin Olivier Faure sur France Inter. «Je ne demande pas à qui que ce soit de s'aligner sur ce que je suis, mais je ne m'alignerai pas non plus derrière Jean-Luc Mélenchon» , a insisté le premier secrétaire du PS. «Il faudra faire différent de la Nupes qui, certes, nous avait permis de sauver les meubles, mais pas de gagner en 2022. Or, là, nous ne devons pas sauver les meubles, nous devons sauver la République» , souligne Stéphane Troussel, le président socialiste de la Seine-Saint-Denis. «Jean-Luc Mélenchon fera ce qu'il veut, ce n'est pas lui qui va décider comment doit se faire cette alliance. Il faut trouver un chemin. C'est un défi qui nous dépasse tous » , embraye Dieynaba Diop, porte-parole du Parti socialiste. «Jean-Luc Mélenchon doit plier le genou devant l'évidence, face à l'histoire» , insiste même un député PS.

Chez les écologistes, certains mettent néanmoins en garde contre toute tentative de règlement de comptes entre les socialistes et les troupes de l'ancien candidat de LFI à la présidentielle. « La situation nous oblige. Je comprends leur guerre pour savoir qui obtiendra le leadership, mais nous reprendrons ça le jour où nous aurons sauvé la démocratie» , réplique Sandra Regol, députée sortante écologiste. L'élue de Strasbourg souligne par ailleurs que si Jean-Luc Mélenchon peut, de fait, refuser cette nouvelle union, c'est bien l'Insoumis qui avait «débloqué» la situation en proposant la Nupes alors que le reste de la gauche était sorti en miettes de la présidentielle.

En réalité, ce projet de nouvelle union, à bonne distance du ténor Insoumis, était déjà dans les tuyaux. Des socialistes, des écologistes, des communistes et même quelques « frondeurs » LFI comptaient même en poser la première pierre dès le lendemain des européennes. Beaucoup craignaient malgré tout que François Ruffin, le plus populaire des Insoumis réfractaires, n'ose prendre son risque. En lançant l'idée d'un « Front populaire » dès dimanche soir, le député de la Somme les a rassurés. «Le match que ces législatives anticipées installent, ce n'est pas tant Mélenchon contre les autres partis de gauche, mais la guerre larvée au sein de LFI entre Mélenchon et les frondeurs. La question, c'est Mélenchon ou Ruffin, et le reste de la gauche fait office d'arbitre» , en conclut déjà un cadre écologiste. Dans une vidéo diffusée lundi soir sur ses réseaux sociaux, le Picard a encore annoncé le lancement d'un site de campagne qui héberge une pétition pour réclamer l'unité.

En attendant, voilà déjà ce collectif d'élus de gauche contraints de réadapter en seulement quelques jours, voire quelques heures, ce qu'ils comptaient déployer sur plusieurs mois, voire années. Sans compter que la situation mouvante et imprévue qu'impose une dissolution peut rebattre totalement les cartes. Toute la journée de lundi, des discussions confidentielles se sont ainsi tenues entre les différents protagonistes. Les informations fuitaient au compte-gouttes. Une réunion surprise a finalement eu lieu dans l'après-midi entre les Insoumis, proches de Jean-Luc Mélenchon, les écologistes et les communistes, au siège des Verts, dans le 10e arrondissement de Paris. Les socialistes les ont rejoints en début de soirée.

Avant de s'enfermer à l'intérieur, Manuel Bompard, le coordinateur national de LFI, a fait part à la presse de son souhait de «poser les bases d'un nouveau Front populaire, d'un accord politique» , reprenant l'expression de François Ruffin. Un peu plus tôt dans la journée, le même prévenait que l'union ne pourrait se reconstituer que sur la base du programme de la Nupes. Comme le début d'un long bras de fer.

Les débats devraient aussi être houleux au sein des formations, et notamment au PS, qui se réunit en conseil national extraordinaire ce mardi soir. Si toute la famille socialiste affirme qu'elle ne souhaite plus s'aligner derrière Jean-Luc Mélenchon, des voix se font entendre au sein des deux courants minoritaires pour également refuser toute alliance avec LFI. «François Ruffin propose un Front populaire. En réalité, il réinvente la Nupes, puisqu'il n'en sort personne de LFI. Or, sur certains territoires, les Insoumis sont totalement bannis. Donc, que fait-on?» , interroge Kamel Chibli, vice-président de la région Occitanie, proche de l'influente Carole Delga, opposante du premier jour à la Nupes.

Au PS, quelques responsables estiment que les socialistes, les écologistes et les communistes devaient avant tout se réunir autour de la ligne défendue par Raphaël Glucksmann lors des élections européennes. «C'est cette ligne qui a porté une alternative aux macronistes et au Rassemblement national dimanche» , rappelle un cadre socialiste. Certains, plus minoritaires, estiment par ailleurs que deux candidatures de gauche dans les circonscriptions - une de rassemblement et une de LFI - ne seraient pas si problématiques. Un parlementaire PS développe : «Ça ne me choque pas. Dans une élection législative, au premier tour, on choisit. Au second tour, on élimine.»

Dans cette combinaison, le risque est malgré tout de n'avoir aucune des deux candidatures de gauche qualifiée au second tour. « Les électeurs se tourneront nécessairement vers la candidature de gauche qui a le plus de chances de l'emporter» , tempère un autre. Sans aller aussi loin, l'ancien ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve, qui n'est plus encarté au PS, semblait se résoudre à cette hypothèse. «Dans les circonstances historiques graves où le pire est possible, il faut à la gauche la clarté des valeurs et des alliances. L'heure est venue du rassemblement de la gauche de gouvernement, et au-delà, de tous les républicains ardents pour conjurer le chaos» , a-t-il écrit sur X (ex-Twitter).

Les directions de chaque parti ne souhaitaient pas entendre parler de cette hypothèse lundi soir, persuadées qu'une large union était encore possible. Les discussions promettaient donc de se poursuivre jusqu'au bout de la nuit alors que la pression extérieure se veut de plus en plus forte. Fait rarissime, le syndicat de la CGT a même interpellé les forces de gauche en leur réclamant une «unité indispensable» pour «empêcher la catastrophe organisée par Emmanuel Macron et Marine LePen».

« Pour battre l'extrême droite, le monde du travail a besoin d'espoir et de perspectives en rupture avec la politique d'Emmanuel Macron. Il faut répondre à l'urgence sociale et environnementale, avec des propositions fortes pour augmenter les salaires et les pensions, défendre notre industrie et nos services publics et gagner le droit à la retraite à 60ans» , a demandé l'organisation dans un communiqué. Les huit principaux syndicats devaient par ailleurs se réunir lundi soir au siège de la CGT pour réfléchir, de leur côté, à une éventuelle mobilisation. P.L. ET R.F.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, Tuesday, June 11, 2024 997 mots, p. AUJM10,AUJM11,AUJM11,AUJM12
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10 juin 2024 - Le Parisien (site web)
11 juin 2024 - Le Parisien

Des négociations ardues à gauche

Après une campagne européenne fratricide, les principales composantes de la Nupes se sont lancées malgré tout dans des tractations pour tenter de former une alliance aux législatives.

Julien Duffé et Pierre Maurer

« C'était la nuit la plus dingo de ma vie politique », souffle au saut du lit, ce lundi matin, un routier du PS qui en a vu bien d'autres. C'est peu dire que l'annonce surprise de la dissolution de l'Assemblée a pris de court les partis de gauche, condamnés à s'entendre en quelques heures après la fin d'une campagne européenne des plus violentes. Le défi est immense. « Là où on pensait avoir deux ans pour trouver un chemin vers l'union avant 2027, on a deux jours, donc on ne va pas beaucoup dormir ces prochains jours », résumait, dimanche, une cadre PS.

De fait, après une longue nuit de messages et de coups de téléphone, les quatre ex-alliés de la Nupes - socialistes, écologistes, communistes et Insoumis - ont débuté ce lundi de grandes manoeuvres qui s'annoncent longues et délicates. Sortis très affaiblis du scrutin avec 5,5 % des voix, les Verts se sont montrés les plus allants pour mettre tout le monde autour de la table. Ils ont été les premiers à proposer un terrain pour la tenue des négociations. Ce lundi, à 16 heures, ils ont accueilli au siège parisien de leur parti une délégation d'Insoumis emmenée par leur coordinateur national Manuel Bompard, qui n'avait qu'une heure de sommeil à son actif.

La direction du PS a elle aussi accepté de participer à la négociation, mais elle n'est arrivée que trois heures plus tard, à 19 heures, faisant longuement attendre les écologistes, les insoumis et les communistes déjà réunis. C'est que le premier secrétaire du PS Olivier Faure, ragaillardi par des européennes où la liste de Raphaël Glucksmann a obtenu 13,8 % des voix sur une ligne hostile à Jean-Luc Mélenchon, se montre méfiant.

« La Nupes, c'est complètement dépassé »

S'il applaudit des deux mains l'idée d'un « front populaire » contre l'extrême droite lancé par le député LFI frondeur François Ruffin, il n'est pas question pour lui de se ranger derrière le tribun insoumis. « Je ne m'alignerai pas sur [lui] », a-t-il prévenu dès lundi matin sur Franceinfo. « Il y a la volonté d'associer plus largement le monde syndical et associatif, précise-t-il ce lundi en arrivant au siège des Écologistes. Nos seules forces ne pourront pas faire contrepoids. »

Peu avant de mettre un pied dans les négociations, le PS et Place publique publient un communiqué où ils fixent leurs conditions, dont la dernière est clairement adressée à Mélenchon. « Le rejet de la brutalisation du débat public et de la violence physique ou verbale », inscrivent-ils en « cap clair ».

D'autant qu'après avoir recueilli près de 10 % des voix, LFI a publié, dans la nuit de dimanche à lundi, un appel à rassembler la gauche autour du programme de la Nupes établi en 2022. Assorti de sept conditions programmatiques, le communiqué a refroidi le parti à la rose. « C'était un oukase », s'époumone un proche de Faure. « En faisant cela, ils savaient très bien que c'était inacceptable pour tout le monde », déplore la présidente PS d'Occitanie Carole Delga, pour qui « la Nupes, c'est complètement dépassé ».

Pourtant, du côté des Insoumis, on explique être ouverts à la négociation. Après une proposition de rencontre lancée dans la matinée, la direction du mouvement, rassemblée autour de Jean-Luc Mélenchon, apprend en début d'après-midi que les socialistes acceptent de négocier. « La stratégie de front populaire, ça nous va, c'est ce que proposait déjà Mélenchon en 2018 », explique au sortir de la réunion de la direction un cadre de LFI, du moment qu'elle implique « un programme sérieux en affinité avec le plus grand nombre, qui s'adresse aux jeunes et aux quartiers populaires ». Et de prévenir : « S'il n'y a pas d'accord entre nous, tout le monde crève ! »

Le même souligne que LFI est prête à des concessions : « On n'a pas de difficultés à discuter du nombre de circonscriptions » à allouer aux partis partenaires. Ce dirigeant insoumis explique enfin que la future campagne ne se fera pas derrière le mot d'ordre « Mélenchon Premier ministre » comme il y a deux ans et que le tribun n'entravera pas l'union. « Il ne veut donner aucun prétexte à certains pour interrompre les discussions. », sourit-il. Pas sûr que cela suffise pour déboucher sur un accord. « Il y a une réalité humaine : ça fait six mois qu'on se tape dessus, on ne peut pas redevenir potes en cinq minutes », soupire un cadre écologiste.

François Ruffin et son « rôle décisif »

Sans compter que le député LFI François Ruffin, qui prépare depuis des mois sa candidature à la présidentielle, est bien décidé à prendre le leadership du nouveau front commun de la gauche. « Il prend le capitanat », explique un de ses proches à « Libération », qui révèle qu'un site Internet baptisé « Front populaire 2024 » est en construction et qu'il appellera à l'union sans exclusive de toute la gauche sur la base d'une dizaine de propositions.

« Je pense que François joue un rôle décisif de trait d'union depuis dimanche soir, car la campagne a été d'une immense violence entre nous à gauche », estime la députée LFI Raquel Garrido au « Parisien ». « Son initiative, ce n'est pas du tout dans l'optique de diviser. C'est tout l'inverse. Mais il faudrait être naïfs pour croire que tout ça va se faire gentiment. Il y a beaucoup d'amertumes accumulées tous azimuts », prévient celle qui veut jouer le rôle de « sentinelle » de l'union de la gauche.

Entre eux, les « frondeurs » de LFI (Alexis Corbière, Clémentine Autain, François Ruffin et d'autres) s'organisent depuis plusieurs semaines et maintiennent le dialogue avec les ex-partenaires de la Nupes. Jean-Luc Mélenchon et ses proches accepteront-ils de se rallier à l'initiative ? Alors que la gauche a jusqu'à vendredi pour déposer ses listes de candidature, les prochaines heures s'annoncent cruciales.

Libération
Tuesday, June 11, 2024 824 mots, p. 6,7

ÉVÉNEMENT

L'Assemblée à l'arrêt, les députés repartent tracter

VICTOR BOITEAU

Conséquence de la dissolution, les travaux parlementaires ont été suspendus. Après deux ans de législature chaotique, les élus gèrent désormais les priorités logistiques pour les législatives.

Des gendarmes, des techniciens, des photographes A l'Assemblée nationale lundi, les couloirs grouillent de monde, sauf de députés. Salle des Quatre-Colonnes, où les élus se pressent habituellement pour répondre aux caméras, ils ne sont qu'une poignée. Après l'annonce surprise de la dissolution, le réveil est brutal. «Ambiance bizarre», souffle un fonctionnaire de l'institution. Jamais, sous la Ve République, un Président n'avait annoncé de dissolution après un revers dans les urnes. Dimanche, les macronistes ont essuyé une lourde défaite, arrivant (très) loin derrière le Rassemblement national. Avec 31,37% des voix, l'extrême droite perce un plafond historique.

Macron a déploré dimanche soir une «fièvre qui s'est emparée [ ] du débat public et parlementaire». Face au «désordre», il a annoncé la dissolution, une «décision grave, lourde». La sixième depuis 1958. La dernière remonte à 1997. «On n'est pas nombreux à avoir vécu une dissolution, remarque Eleonore Caroit, députée Renaissance des Français de l'étranger, élue en 2022. Quelques vétérans!» Début de semaine oblige, la plupart de ses collègues sont en circonscription.

Le groupe Renaissance a tout de même organisé une réunion en visio pour régler la logistique et appeler à la mobilisation pour les législatives, fixées aux 30 juin et 7 juillet.

Couperet. Parmi les priorités : licencier les collaborateurs parlementaires et clôturer les comptes servant à recevoir les avances de frais de mandat. Les services de l'Assemblée doivent transmettre aux élus un mémo sur la dissolution et ses effets. Le plus visible est l'arrêt immédiat des travaux. Les projets de loi en cours d'examen, comme celui sur l'aide à mourir, sont suspendus. Sur X, son rapporteur, Olivier Falorni (Modem), s'est dit «triste» de le voir «brutalement stoppé». Autre morceau passant à la trappe : le projet de loi sur l'audiovisuel, porté par la ministre de la Culture Rachida Dati. Ce sont aussi les auditions dans le cadre de commissions d'enquête, comme celle sur les violences dans le cinéma ou celle sur la dette, les travaux des missions d'information, ceux des commissions permanentes, etc. Conformément à la Constitution, seule l'Assemblée est dissoute. La coutume veut pour autant que les sénateurs cessent de siéger le temps de la campagne. Le couperet élyséen de la dissolution marque aussi la fin de la XVIe législature, ouverte le 28 juin 2022. L'élue des Yvelines Yaël Braun-Pivet accédait alors au Perchoir ; le RN inaugurait la première séance en évoquant l'Algérie française, sous les applaudissements de ses 89 élus - une première - ; et les macronistes, privés de majorité absolue, digéraient à peine leur claque. Suivait la chaotique répartition des postes clés : vice-présidents, présidents de commissions, questeurs, etc.

Esclandres. En à peine deux ans, des réformes majeures ont été adoptées, souvent avec l'appui de la droite, comme celle des retraites, l'assurance chômage ou l'immigration. Le gouvernement aura essuyé 34 motions de censure. Une seule, celle du groupe centriste Liot en mars 2023 après le passage en force du gouvernement sur les retraites, a failli renverser le gouvernement Borne, à 9 voix près.

L'hémicycle aura vécu au rythme du brouhaha ambiant, des esclandres, des incidents de séance et des sanctions à la pelle. Configuration inédite certes, mais fonctionnelle, n'a eu de cesse de répéter sa présidente. «Je suis une fervente partisane des accords, des compromis, des consensus ; c'est ce que j'ai essayé de faire pendant deux ans en tant que présidente de l'Assemblée nationale», a-t-elle défendu lundi sur France 2. Avant de critiquer la dissolution: «Il y avait un autre chemin, qui était [celui] de la coalition, d'un pacte de gouvernement.» Pour les députés, l'heure est désormais à la campagne. Ils ont trois semaines devant eux. Et jusqu'à dimanche pour enregistrer leur candidature. Activant l'article 12 de la Constitution, le chef de l'Etat a laissé le minimum de temps pour déclencher les élections, et donc faire campagne. Vu ce délai, les sortants auront un avantage considérable. Pour eux, les priorités sont d'abord logistiques: ouvrir un compte de campagne, rédiger leur profession de foi, imprimer des tracts Et labourer leur circonscription.

L'issue de ce coup de poker est incertaine. Si l'extrême droite décroche une majorité absolue, le Président sera contraint à une coalition. En majorité relative, le RN pourrait difficilement bâtir une coalition. Pas certain non plus qu'une majorité absolue n'émerge dans le camp présidentiel ou à gauche. «Il est hors de question de rentrer dans une forme d'alliance, de coalition, avec un pouvoir qui a mis la France dans cet état», a balayé dimanche Eric Ciotti, le président des LR. A gauche, l'heure est à la mobilisation. Une tentative d'alliance se joue autour d'un «front populaire», lancé par le député LFI François Ruffin. Et ce, alors que les insoumis tentent de ressusciter la Nupes. Autre hypothèse : un blocage total, faute de majorité et de coalitions trouvées. Un retour à la case départ.

VICTOR BOITEAU

Le Figaro, no. 24820
Le Figaro, Tuesday, June 11, 2024 834 mots, p. 4

Politique

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10 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Pour les candidats et les communes, le casse-tête d'une campagne express

Gentilhomme, Célestine

Le scrutin européen n'a qu'un jour et paraît déjà bien loin. Au lendemain de la victoire écrasante du Rassemblement national (32 %), une nouvelle bataille s'est imposée aux partis. Des législatives anticipées, annoncées plus vite que prévu, et prenant de court les forces politiques du pays, y compris la majorité présidentielle. En prononçant dimanche soir la dissolution surprise de l'Assemblée nationale, Emmanuel Macron ne laisse que vingt petits jours aux candidats pour mener une campagne éclair. Ce, en vertu de l'article 12 de la Constitution qui lui permet de convoquer un nouveau scrutin pour renouveler l'Hémicycle, sauf dans l'année qui suit ces mêmes élections. «C'est le principe même d'une dissolution: vous appuyez sur la gâchette et vous laissez le moins de temps possible à vos adversaires pour s'organiser» , décrypte Anne-Charlène Bezzina, constitutionnaliste et maître de conférences en droit public. Moins de trois semaines au bout desquelles les Français devront choisir leurs 577 députés, lors d'un premier tour le dimanche 30 juin.

Pour se qualifier au second tour, prévu le dimanche suivant, le 7 juillet, un candidat doit obtenir au moins 12,5 % des voix des électeurs inscrits. Certains pourraient être exemptés d'un second tour, s'ils parviennent dès le premier tour à recueillir plus de 50 % des suffrages et au moins 25 % du nombre des électeurs inscrits dans la circonscription. «C'est une organisation absolument dantesque dans la semaine qui s'ouvre. Les partis veulent être présents avec des candidats partout sur le territoire», analyse Anne-Charlène Bezzina.

Encore assommés par le couperet présidentiel, les députés sortants avancent pour l'instant dans le brouillard. «Il faut débarrasser les bureaux, rendre les ordinateurs, faire ses cartons et licencier ses collaborateurs... Tout repart à zéro» ,souffle Véronique Besse, parlementaire non-inscrite de Vendée. Tous ou presque ont déjà déserté les couloirs du Palais Bourbon, soucieux de retrouver au plus vite le terrain. Ces élus en sursis ont jusqu'à ce dimanche à 18 heures pour déposer officiellement leurs candidatures auprès des préfectures. «C'est le chaos total», s'étrangle un cadre du groupe Liot, qui a réuni ses troupes dans l'urgence.

Le temps presse d'autant plus qu'il leur faut affronter d'ici-là une montagne administrative. «Ça risque d'être compliqué, on doit encore régler pas mal de choses à Paris comme ouvrir un compte de campagne. Et en parallèle, se rendre sur le terrain», s'inquiète Éléonore Caroit, députée Renaissance des Français établis à l'étranger (Amérique latine et Caraïbes). Sa collègue macroniste du Jura, Danielle Brulebois, renchérit : «C'est très difficile, surtout dans des circonscriptions rurales. J'ai 190 communes dans la mienne. Cela va être compliqué en si peu de temps de gérer tout l'administratif tout en allant parler aux électeurs.»

Dans les états-majors des partis, on s'arrache surtout les cheveux pour financer les campagnes express des candidats. «Je vois mal les banques accorder des prêts, avec un paysage autant en mouvement. Il est fort probable que les partis doivent faire des avances», s'alarme le trésorier d'Horizons, François Goulard. Depuis dimanche soir, ses équipes enchaînent les coups de fil pour dénicher des imprimeurs. «Il est très problématique d'en trouver suffisamment pour les bulletins et les affiches», explique-t-il, désoeuvré. «Il peut y avoir des problèmes de pénurie de papier», met en garde Véronique Besse. Même casse-tête pour les tracts électoraux, envoyés en temps normal une semaine avant le scrutin. «Si je les expédie par La Poste, ils arriveront hors délais», raconte Paul Molac, député Liot.

Résultat, les candidats devront pour beaucoup se contenter de quelques tractages improvisés sur les marchés. «Ce sera une campagne a minima. On va faire une douzaine de réunions publiques, contre 135 lors du dernier scrutin», relate André Chassaigne, patron des députés communistes. Reste l'inconnue de l'abstention, qui s'était élevée à plus de 52 % lors des élections législatives de 2022. «On va tomber dans une période qui va frôler les vacances scolaires, propices à des cures, des anticipations de congés hors vacances scolaires... C'est la principale difficulté», met en garde un parlementaire de la majorité.

Le problème de la mobilisation se pose aussi pour les préfectures comme les communes, qui seront une fois de plus en première ligne du scrutin. Au lendemain des élections européennes, il leur faudra à nouveau garnir les panneaux électoraux d'affiches, si celles-ci arrivent à temps. Dans un communiqué publié ce lundi, l'Association des maires de France (AMF) a déjà alerté l'exécutif sur les «difficultés d'organisation»des élections, notamment pour trouver des assesseurs dans chaque bureau de vote. «Le calendrier choisi renforce cette difficulté au moment où les communes sont sollicitées par les activités touristiques estivales, l'organisation de nombreuses manifestations liées aux Jeux olympiques et paralympiques», a dénoncé la première force représentative d'élus locaux. La situation inquiète plus encore les petites communes, qui risquent elles aussi d'être confrontées à un manque de personnel. «Dans certains villages, il n'y a qu'une secrétaire de mairie. On ne peut pas remplir des papiers et des formulaires par procuration» , déplore Michel Fournier, patron de l'Association des maires ruraux de France (AMRF). C.G.

La Croix, no. 42941
Événement, mardi 11 juin 2024 847 mots, p. 6,7
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10 juin 2024 - La Croix (site web)

Le projet de loi sur la fin de vie stoppé net

Antoine d’Abbundo

Alors que les députés devaient reprendre ce lundi 10 juin l’examen du projet de loi ouvrant sur l’aide à mourir, la décision du président Macron d’appeler les Français aux urnes, les 30 juin et 7 juillet, remet le compteur législatif de la fin de vie à zéro. Sans l’enterrer définitivement.

La déflagration du résultat des européennes et de la dissolution de l’Assemblée nationale décidée dans la foulée par le président Macron a fait une victime collatérale : le projet de loi sur la fin de vie, dont l’examen devait reprendre ce lundi 10 juin dans l’hémicycle et qui est, par la force des choses, stoppé net. Un abandon diversement apprécié par les acteurs engagés depuis plus d’un an et demi dans le débat national, lancé par le chef de l’État en septembre 2022.

« Dimanche soir, à 20 heures, nous espérions encore que le texte serait adopté lors d’un vote solennel annoncé pour le 18 juin. Une heure plus tard, nous apprenions que tout le travail accompli jusqu’ici était jeté à la poubelle. S’il ne m’appartient pas de commenter une décision qui relève du jeu partisan, on comprendra que notre déception est immense devant ce gâchis », se désole Jonathan Denis, président de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), principale organisation militante en faveur de « l’aide à mourir », que le projet de loi devait inscrire dans le droit français.

Tout autant surprise par cette annonce présidentielle, Claire Fourcade, présidente de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP), se dit « partagée ». Ces derniers mois, elle n’a pas ménagé ses efforts pour s’opposer à un texte qui remet en cause, selon elle et nombre de médecins, la solidarité due aux malades et l’éthique du soin. « Mais il est difficile de se dire soulagée vu le contexte compliqué dans lequel se trouve le pays, même si la nouvelle situation desserre l’étau dans lequel nous nous trouvions, reconnaît-elle. D’une position plutôt défensive, nous allons pouvoir redevenir force de proposition. »

Oubliées en tout cas les trois semaines d’audition et d’examen du texte en commission spéciale. Passées par pertes et profits les deux semaines de débats intenses à l’Assemblée qui ont conduit les députés à voter les six premiers articles du texte, dont les articles 5 et 6, qui instaurent l’aide à mourir et fixent les conditions de son accès.

« Tout le travail parlementaire accompli jusqu’ici est considéré comme caduc au nom d’un principe simple et clair : tout texte législatif non adopté est réputé non examiné, précise Laurent Frémont, enseignant en droit constitutionnel à Sciences Po. Ce principe ne repose pas sur une règle explicitement formulée mais plutôt sur une coutume de la Ve République qui veut que les travaux accomplis sous une majorité n’engagent pas la suivante, ce qui est conforme au jeu démocratique. »

Concrètement, si le gouvernement formé à l’issue des législatives décide de reprendre à son compte le sujet, il devra également reprendre la procédure législative à son début, c’est-à-dire par la présentation d’un projet de loi en conseil des ministres.

Si le Rassemblement national remporte la majorité absolue, ce qui n’est pas à exclure, il paraît en revanche très improbable qu’il n’enterre pas le projet de loi. « Car si les élus RN sont divisés sur le sujet, ce sont surtout les opposants au texte qu’on a entendu jusque-là dans l’hémicycle, en particulier la frange de catholiques conservateurs pro-vie représentée par le député Christophe Bentz, et celle plus populaire et sociale qui s’inquiète des conséquences pour les vulnérables qu’illustre la députée Sandrine Dogor-Such. D’autant que Marine Le Pen s’est déclarée résolument contre », analyse un bon connaisseur du dossier.

Et même si Emmanuel Macron parvenait à limiter les dégâts, on voit mal comment il pourrait reprendre le texte en l’état sans se mettre à dos une partie de la droite qui est, elle aussi, majoritairement opposée à ce projet de loi. On l’a vu lors de l’examen public avec les prises de parole de députés influents comme Patrick Hetzel, Philippe Juvin, Thibault Bazin ou Marc Le Fur, sans compter l’hostilité déclarée du président du Sénat Gérard Larcher.

Passé l’effet de surprise, à l’ADMD comme à la SFAP, on tente d’imaginer la suite. « Nous allons interpeller les candidats et nous mobiliser pour remettre le sujet à l’agenda du politique. Il serait impensable de mépriser l’aspiration de nos concitoyens pour une loi de liberté. Il en va du respect de la démocratie », souligne Jonathan Denis.

« Notre congrès, qui se tiendra du 12 au 14 juin à Poitiers, va être l’occasion de recentrer le débat sur la vraie nécessité : développer des soins palliatifs de qualité pour tous, promet Claire Fourcade. Il ne faudrait pas que ce sujet, qui fait l’unanimité, soit le bébé jeté avec l’eau du bain. »

Libération
Tuesday, June 11, 2024 503 mots, p. 17

AUTRE

Fin de vie : avec le RN, «on peut oublier ce texte»

Nathalie Raulin

C'est la première victime collatérale de la dissolution. Discuté en séance publique depuis le 27 mai à l'Assemblée nationale, le projet de loi sur la fin de vie, porteur d'une dépénalisation de l'aide à mourir pour les malades incurables en grande souffrance, est repoussé sine die. «Ce qui aurait pu être la grande loi sociétale de la décennie est brutalement stoppé, et j'en suis très déçu», a déploré son rapporteur général, le député Modem Olivier Falorni, au lendemain de l'annonce surprise du chef de l'Etat. Mais la Constitution est claire : en cas de changement de législature, tous les textes en instance sont suspendus. Pour réenclencher la machine, le futur gouvernement devra redé- poser le projet de réforme devant la nouvelle Assemblée qui en reprendra alors l'examen depuis le début. En clair, après soixantedix heures de débats tendus mais globalement respectueux et alors que les discussions sur le projet de loi entraient dans leur troisième et dernière semaine, tout est à recommencer. «C'est un grand gâchis», soupire

Gérard Raymond, président de France Assos Santé qui fédère près 85 associations de malades et d'usagers du système de santé.

Car la suspension pourrait tourner à l'enterrement durable. «Très clairement, si le Rassemblement national obtient la majorité des sièges le 7 juillet, on peut oublier le texte sur la fin de vie», regrette Falorni, qui conserve en mémoire les sorties «dures, voire provocatrices» de plusieurs élus RN. C'est notamment vrai de la députée du Var Laure Lavalette, qui avait électrisé l'hémicycle en qualifiant le texte en discussion de «loi qui va tuer». Une saillie en ligne avec l'hostilité de l'écrasante majorité du groupe RN. Si les dérapages sont néanmoins restés l'exception, ce n'est pas un hasard : Marine Le Pen, ellemême opposée au projet, a exigé de ses troupes de la retenue, histoire de ne pas indisposer des sympathisants RN très favorables à l'évolution de la législation selon les enquêtes d'opinion. La prise de Matignon lèverait la prévention.

«Si dans un mois le gouvernement est dirigé par Jordan

Bardella, le projet de loi fin de vie sera renvoyé aux calendes grecques, pronostique Falorni. Cela veut dire qu'on ne créera pas de filière universitaire spécifique pour les soins palliatifs, qu'il n'y aura pas de plan personnalisé d'accompagnement des malades touché par une maladie incurable et pas non plus de création de maison d'accompagnement ouverte aux patients et à leurs aidants. Cela veut aussi dire qu'aucune porte de sortie ne pourra être proposée aux malades incurables en proie à des souffrances intolérables.» Président de l'association pour la recherche sur la sclérose latérale amyotrophique, dit maladie de Charcot, le professeur Claude Desnuelle soupire : «La perspective d'une légalisation de l'aide à mourir rassurait les malades diagnostiqués Charcot, que la dégradation inéluctable de leurs capacités angoisse profondément. On espérait pouvoir leur offrir ce réconfort. Et voilà que face à leurs souffrances, on va devoir continuer à leur dire : on ne vous abandonne pas mais on ne peut rien pour vous.» Nathalie Raulin

Le Monde
élections européennes, mardi 11 juin 2024 940 mots, p. 8
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10 juin 2024 - Le Monde (site web)

Arrivée quatrième, LFI trace déjà sa route pour les législatives

Alors que sa liste a été distancée par celle soutenue par le PS, Jean-Luc Mélenchon souhaite une union des gauches, mais derrière sa bannière

Julie Carriat

La campagne des élections européennes s’achève, celle des législatives commence. Le tout en quelques heures, dimanche 9 juin au soir. Au restaurant La Rotonde Stalingrad, situé face au canal de l’Ourcq, à Paris, les cadres et militants de La France insoumise (LFI) ont suivi le mouvement de cette soirée électorale particulière, au cours de laquelle les résultats ont vite été balayés par le cataclysme de l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron.

Premier acte à 20 heures : sourires et hourras, parfois un peu surjoués, à l’annonce des résultats du scrutin européen. L’espoir, aussi, que le score augmente encore, avec les remontées progressives des bureaux de vote, dans la soirée. Avec 9,8 % des voix, selon les dernières estimations du ministère de l’intérieur, lundi matin, la liste menée par Manon Aubry fait mieux que lors du précédent scrutin européen, en 2019. Déjà candidate il y a cinq ans, celle-ci améliore son score de près de quatre points par rapport aux décevants 6,31 % qui avaient été son lot à l’époque, et envoie entre 9 et 10 députés au Parlement européen.

L’annonce du score déclenche, parmi les cadres et militants, des : « Rima députée ! » La juriste franco-palestinienne Rima Hassan, candidate en septième position sur la liste LFI, est élue. La conclusion d’une campagne dans laquelle l’engagement pour la cause palestinienne aura joué à plein. Lors de sa prise de parole, Manon Aubry vise surtout le chef de l’Etat : « Le premier enseignement, c’est la défaite et la déroute du macronisme.» Contrairement à Jordan Bardella, candidat du Rassemblement national (RN), la tête de liste de LFI n’appelle pas à la dissolution.

Au fil de la soirée, les estimations remontent. Alors que celles d’Ipsos lui donnaient d’abord 7,8 % vers 20 heures, la liste de Manon Aubry frôle au final 10 %, en étant moins éloigné que prévu de la liste de Raphaël Glucksmann (Place publique-Parti socialiste).

Il n’y a qu’au moment de la prise de parole du chef de l’Etat, vers 21 heures, que tous restent scotchés, un moment. La dissolution de l’Assemblée est prononcée. Mais le choc est de courte durée.

Jean-Luc Mélenchon décide, très vite, d’avancer sa prise de parole (initialement prévue à 22 heures) pour s’exprimer dans la foulée du chef de l’Etat. La mine grave, la voix encore plus, il livre un discours de circonstance, décrivant un combat entre deux visions de la France, à l’heure où M. Bardella, tête de liste du RN, dépasse 30 %. Celle de l’extrême droite, « une France dont seraient éliminés ceux qui n’ont pas la bonne religion,(…) pas la bonne couleur de peau », et « la nouvelle France qui s’est constituée par l’effort, par l’émigration, le travail ». Ce « peuple des villes », de la jeunesse et des quartiers populaires que théorise M. Mélenchon et qu’il aura, encore une fois, particulièrement ciblé au cours de cette campagne.

Quant à l’annonce de la dissolution, si, au Parti socialiste, certains se désolent d’une décision « irresponsable » et que le député LFI de la Somme François Ruffin accuse M. Macron d’être un « pyromane de la République », M. Mélenchon, lui, juge que le chef de l’Etat « a eu raison de dissoudre ». « Il n’a plus aucune légitimité pour conduire la politique qui est la sienne », tranche-t-il.

Un nouveau « front populaire »

Pour espérer ne serait-ce que maintenir le groupe LFI à l’Assemblée, qui compte 75 membres, un accord à gauche semble incontournable. M. Mélenchon l’évoque pour le moment à peine. Il souligne, en revanche, « la responsabilité désastreuse de tous ceux qui nous ont empêchés d’entrer unis dans cette bataille ». « Nous gagnerons de nouveau si nous sommes capables de comprendre que la France n’attend pas des parlottes, des bavardages et des alliances qu’on trahit à la première occasion », dit-il, en ciblant notamment les socialistes, qui entendent ne plus rester sous la coupe des « insoumis ».

Deux heures plus tard, après une réunion express de la direction de LFI autour de son fondateur, à l’étage du QG de la soirée électorale, la campagne des « insoumis » pour les législatives, prévues le 30 juin et le 7 juillet, est lancée, ou presque. M. Mélenchon prend la parole dehors devant un parterre de jeunes militants. Alors que la numéro un des Verts, Marine Tondelier, demande à tous les partis de gauche une réunion dès lundi matin, dans l’optique de s’unir une nouvelle fois, que M. Ruffin appelle à constituer un nouveau « front populaire », le chef de file de LFI ironise : « Vous voulez qu’on recommence avec des palabres sans fin, vous prenez les gens pour des imbéciles… » La foule scande : « Union populaire ! » Il lui répond : « Voilà ! Ça va, je vois que vous avez tout compris. »

Avant de se moquer des textos reçus des uns et des autres pour préparer la suite. « Déjà, les téléphones commencent à chauffer, il y a un certain retour au réel, certains se demandent comment faire… », lance-t-il. Son discours se conclut par un appel à l’union populaire, cette union par la base plutôt que par les appareils. « Tous ceux qui veulent venir et s’associer à ce combat sont les bienvenus, mais pas une once de clarté ne sera jamais cédée » , prévient-il. Comprendre : une union de la gauche, pourquoi pas, à condition que cela soit derrière sa bannière.

Le Figaro, no. 24820
Le Figaro, Tuesday, June 11, 2024 614 mots, p. 6

Politique

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10 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Maréchal plaide pour un accord avec son ex-parti

Laubacher, Paul

Les tractations vont-elles se transformer en coalition ? Au lendemain de l'écrasante victoire du Rassemblement national aux européennes, qui a entraîné l'annonce surprise de la dissolution de l'Assemblée nationale par Emmanuel Macron, une réunion cruciale a eu lieu ce lundi après-midi, à 17 heures, au siège parisien du RN. Comme l'a révélé Le Figaro, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont décidé de recevoir Marion Maréchal, au lendemain de son élection en tant qu'eurodéputée sous les couleurs zemmouristes de Reconquête.

Objectif de la rencontre : préparer les législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet prochains. Au menu des discussions, le scénario d'une future alliance : soit à l'échelle des partis, entre le RN et Reconquête ; soit au niveau des personnes, avec Marion Maréchal. L'ancienne députée FN était venue à ce rendez-vous avec l'espoir de nouer un accord avec sa tante, son ancien parti, et son nouveau président.

À la sortie de cette rencontre, qui a duré plus d'une heure, Jordan Bardella s'est exprimé le premier mais il n'a fait aucune annonce. «Rien n'a été acté, pour l'instant ce sont des discussions», a-t-il précisé avant d'ajouter : «Marion Maréchal a fait preuve pendant la campagne d'une attitude constructive à l'égard du RN, contrairement à Éric Zemmour - ce que je déplore.»Quelques minutes plus tard, Marion Maréchal s'est présentée à son tour devant les micros et les caméras. À sa sortie du siège du RN, l'eurodéputée Reconquête a déclaré avoir le «souhait ardent que nous puissions trouver le moyen de nous rassembler».

En réalité, Marion Maréchal se trouve face à un dilemme. Marine Le Pen et Jordan Bardella ont expliqué à l'ancienne députée FN qu'ils ne souhaitaient pas travailler et s'allier avec des personnes en qui ils n'ont pas confiance. Comprendre : Éric Zemmour et Sarah Knafo. Ils ont en revanche confirmé qu'ils étaient prêts à passer un accord aux législatives avec des cadres et des élus issus de Reconquête, à condition que ces derniers acceptent d'appartenir à une « plateforme » autre que le parti zemmouriste. Le cas échéant, Marion Maréchal n'a pas exclu de briguer elle-même un siège de députée, quitte à renoncer à son mandat de parlementaire européenne.

Marine Le Pen et Jordan Bardella, eux, ont d'ores et déjà décidé qu'il n'y aurait aucune «alliance électorale»avec d'autres mouvements politiques, mais que le «rassemblement et l'élargissement se fera au cas par cas», selon plusieurs sources concordantes. Reste donc à savoir si Éric Zemmour est prêt à sacrifier son parti pour que ses idées soient représentées dans une éventuelle coalition avec le RN. Soit l'ancien candidat à la présidentielle accepte, soit il décide de présenter des candidats Reconquête dans toutes les circonscriptions, sans accord avec le Rassemblement national, comme cela avait été le cas en 2022.

«Après le score historique du RN aux européennes, je veux bâtir le rassemblement le plus large possible aux législatives. Le moment est historique», assurait Jordan Bardella auprès du Figaro juste avant la rencontre. L'eurodéputé de 28 ans, qui mènera la campagne de son camp aux législatives sans être lui-même candidat, s'est imposé comme le premier-ministrable naturel de son camp, fort des plus de 31 % des suffrages qu'il a recueillis aux européennes dimanche - un record historique. Quant à Marion Maréchal, qui a mené une campagne longue et difficile, elle a réussi à faire élire cinq eurodéputés à Reconquête, dont elle. La nièce de Marine Le Pen assume toutefois son conflit ouvert avec Éric Zemmour, président de Reconquête, et Sarah Knafo, sa conseillère, avec qui les divergences stratégiques ont éclaté au grand jour durant la campagne. Et à qui elle a imposé un bras de fer et un rapport de force. P. L.

Libération
Tuesday, June 11, 2024 1476 mots, p. 6,7

ÉVÉNEMENT

A gauche, l'union avance, François Ruffin se place

CHARLOTTE BELAÏCH et SACHA NELKEN

Le député LFI de la Somme a lancé lundi une plateforme de campagne où il appelle à un «front commun» face à l'extrême droite. Mettant au pied du mur le mouvement de Jean-Luc Mélenchon.

Alors que l'extrême droite est aux portes du pouvoir, François Ruffin lance un mouvement vers la construction d'un front commun à gauche. «Il prend le capitanat», prévient son entourage. Un site a été lancé, «Front populaire 2024», qui appellera à l'union sur la base d'une dizaine de propositions. Le député de la Somme discute avec tout le reste de la gauche, socialistes, écologistes, communistes et insoumis en rupture avec la direction du mouvement. Il leur propose une alliance sans exclusive. Un projet bien accueilli par le reste de la gauche: «Mélenchon Premier ministre, ce n'est plus entendable. Comme on ne pourra pas faire campagne sur "Glucksmann Premier ministre". Ruffin peut représenter une voix médiane», résume un cadre du PS. Parmi les premiers soutiens, qui seront porte-parole de l'initiative, les députés Sébastien Jumel (PCF), Marie- Charlotte Garin (Les Ecologistes), Sophie Taillé-Polian, Sébastien Peytavie (Génération·s) et Damien Maudet (LFI).

Ce «Front populaire» n'est pas pour autant une réédition de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), édifiée en 2022 alors que Jean-Luc Mélenchon était hégémonique à gauche. «On ne peut pas faire fi des résultats» des européennes, affirme un proche de Ruffin, qui imagine un accord qui préserverait tous les députés sortants de gauche et un rééquilibrage ailleurs, notamment au profit du Parti socialiste, arrivé en tête de la gauche le 9 juin. Mélenchon acceptera-t-il d'y participer? Le leader insoumis pourrait voir son mouvement exploser sur la question. «S'ils ne viennent pas, il y aura des dégâts mais à bord du Front populaire, on sera plus fort», affirme un ruffiniste.

«REALPOLITIK» De dimanche à lundi, la gauche n'a pas fermé l'oeil de la nuit. Elle doit reconstruire une alliance, sous peine d'être balayée du Parlement et de laisser la voie libre à l'extrême droite. C'est une affaire d'heures, alors que les listes doivent être déposées dimanche au plus tard. Le 9 juin au soir, les socialistes n'ont même pas eu le temps de fêter les 14 % de Raphaël Glucksmann. Sur le plateau de TF1, le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, apprend à Olivier Faure la dissolution imminente. Le premier secrétaire du PS fait passer le mot à ses troupes qui, invités sur d'autres plateaux, informent parfois des ministres encore ignorants. La direction socialiste préparait depuis des mois l'après 9 juin, en lien avec les écolos mais aussi des communistes et des insoumis, tous unionistes. Finalement, il faudra monter en quelques jours ce qu'ils comptaient faire en trois ans.

Très vite, dans la soirée, les appels à l'union fusent de tous les côtés. Mais c'est François Ruffin qui prend la main. «Une seule bannière : Front populaire, lance le député de la Somme sur tous les plateaux. Nous appelons Olivier Faure, Fabien Roussel, Marine Tondelier, Manuel Bompard à la porter, ensemble. Insoumis, communistes, socialistes, écologistes. Unis. Pour éviter le pire, pour gagner.» Le fondateur du journal Fakir se prépare depuis des mois à une candidature en 2027. Alors que beaucoup, au sein de la gauche, doutent de sa détermination et dépeignent un «velléitaire», ses proches promettent qu'il s'apprête à se lancer, même au prix d'une confrontation avec Mélenchon. De leur côté, les insoumis persistent : «l'union populaire», leur bannière, sinon rien. Dans un communiqué publié dans la nuit, ils appellent à un rassemblement tout en multipliant les conditions: souscription aux 600 mesures du programme partagé de la Nupes, clarification sur certains sujets, notamment le «génocide en cours à Gaza», alors que le terme fait débat. «Ils ajoutent des points de crispation pour empêcher l'union sans en porter la responsabilité», analyse un insoumis critique.

Pour l'ex-tête de liste du PS aux européennes Raphaël Glucksmann, qui a passé la campagne sous le feu de La France insoumise et revendique aujourd'hui un «nouvel espace politique», la coopération avec le noyau dur insoumis est inenvisageable. «Ce ne sera pas Jean-Luc Mélenchon, a-t-il asséné au 20 heures de France 2 mardi soir, livrant un autre nom pour Matignon, celui de Laurent Berger, l'ex-leader de la CFDT. «Je pense qu'il y a une figure de la société civile qui est capable d'apaiser. Qui est l'antithèse du président actuel, qui ne jouera pas avec les institutions, qui réconcilie les Français. Qui portera un projet de justice sociale et d'écologie», a souligné Glucksmann, avant de poser ses conditions à LFI sur une alliance: «Un soutien indéfectible à la construction européenne, à la résistance ukrainienne, un rejet de la réforme des retraites, de l'assurance chômage et de la loi immigration, une accélération de la transition écologique, et un rejet de la brutalisation de la vie politique.» «Si les conditions ne sont pas remplies, on ne fait pas» le Front Populaire, a-t-il insisté.

«Ce n'est pas possible de s'unir avec [Jean-Luc Mélenchon.], rien ne va chez lui, martelait un soutien de l'eurodéputé avant cette intervention. Un fossé s'est creusé et les 14% de Raphaël [aux européennes de dimanche] ne sont pas évaporés. On devrait construire un arc écolosocial.» La plupart, toutefois, ne voient plus les choses ainsi. Si les roses ont assumé la confrontation avec Mélenchon durant la campagne, une situation si dramatique n'exige-t-elle pas de se dédire un peu ? «Raphaël peut avoir une posture morale. C'est normal, vu les attaques qu'il a subies pendant des mois, qu'il ait du mal à digérer qu'on reparle avec les insoumis, estime un proche du premier secrétaire, Olivier Faure. Mais quand on a trente députés qui se demandent s'ils pourront être réélus, c'est très différent.» Conclusion, selon le même: «La realpolitik va l'emporter rapidement.» Les mêmes s'accordent toutefois à dire que la nouvelle union ne peut être une réédition de la Nupes. Les partisans d'une alliance, qui ont échangé tout au long de la nuit, plaident pour une dizaine de mesures phares. Peu à peu, un front commun se construit, qui met Mélenchon et ses lieutenants au pied du mur. «Je ne m'alignerai pas sur ce que dit Jean-Luc Mélenchon», prévient Olivier Faure sur France Inter lundi matin, sans pour autant exclure les insoumis. Assis à côté de François Ruffin, le chef du PS appelle lui aussi à «la constitution d'un front populaire contre l'extrême droite». «[Le communiste] Fabien Roussel y a répondu positivement, tout comme Marine Tondelier pour les Verts et Génération·s», complète Ruffin. «On n'a pas de réponse de Manuel Bompard [coordinateur de LFI, ndlr], mais que les choses soient claires : les insoumis sont les bienvenus dans ce Front populaire.»

«DES PROGRÈS MONSTRUEUX» Dans la matinée, les insoumis changent de ton et adressent une proposition de rencontre «aux formations politiques de la Nupes». «Ils ont un peu atterri [lundi] matin, juge un ancien proche de Mélenchon. Ils vont être obligés d'en rabattre.» Au sein du mouvement, où l'on a commencé à éplucher la carte électorale, certains admettent des résultats «assez inégaux» : «On a fait des progrès monstrueux dans certaines zones mais il y a aussi des endroits où on est très faibles.» Mais le reste de la gauche discute déjà. Réunis lundi matin, François Ruffin, Olivier Faure, Marine Tondelier et Fabien Roussel débattent ensemble de la suite. Pas question, comme à l'époque de la Nupes, de défiler les uns après les autres dans les locaux des insoumis. Mélenchon tient à ce genre de symbole : faire se déplacer l'interlocuteur, c'est avoir l'ascendant. Cette fois, socialistes, écolos et communistes se coordonnent.

Le leader insoumis, qui a appelé à l'union «urgente, forte, claire», va-t-il accepter de rejoindre ce Front populaire ? S'il refuse le front commun, François Ruffin, mais aussi Clémentine Autain, Alexis Corbière ou encore Raquel Garrido prendront sans doute un autre chemin. Qu'adviendra-t-il des députés du «marais» ? Ceux qui, jusqu'ici, ne sont jamais entrés dans la confrontation avec Mélenchon mais ne font pas partie du noyau dur et savent bien qu'ils ont été élus grâce à l'union de la gauche. «Si les négociations avec LFI capotent, PS, écolos et PCF pourraient être tentés de se mettre d'accord entre eux, avec l'appui des insoumis récalcitrants et de débaucher des députés LFI sortants, suppose le politologue Rémi Lefebvre. Les électeurs de gauche auraient donc le choix au premier tour entre des candidats LFI et une coalition "gauche plurielle"». Vers 19 heures, socialistes, insoumis, communistes et écolos étaient réunis au QG des derniers. C'était juste après la publication d'un communiqué du PS et de Place publique contenant plusieurs conditions nécessaires pour l'union. Avec certains points consensuels comme «l'augmentation du pouvoir d'achat». Et d'autres semblant viser les insoumis comme «le rejet de la brutalisation du débat public et de la violence physique et verbale». L'union est décidément un combat.

Le Figaro, no. 24820
Le Figaro, Tuesday, June 11, 2024 1972 mots, p. 2

Politique

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10 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Décidée en catimini, la dissolution de Macron suscite crainte et rancoeur dans son camp

Le chef de l'État tente de mettre ses troupes en ordre de bataille pour les législatives surprises du 30 juin et du 7 juillet, sur fond de crainte d'une victoire du RN.

Boichot, Loris, Hausalter, Louis

Je ne comprends pas comment j'ai pu donner sept ans de ma vie à quelqu'un d'aussi égotique... » A l'image de ce cadre du groupe Renaissance à l'Assemblée nationale, une sourde rancoeur a éclaté parmi les députés macronistes, sous le choc de la dissolution de l'Hémicycle annoncée par le chef de l'État. Au lendemain de sa soirée électorale cauchemardesque, qui a vu le Rassemblement national (RN) écraser la liste de la majorité aux européennes (31,37 % des voix, contre 14,60 %), le camp présidentiel se perdait en conjectures sur les raisons de la décision surprise du chef de l'État. « J'ai entendu votre message, vos préoccupations, et je ne les laisserai pas sans réponse» , a-t-il déclaré à la télévision, devant quelque 15 millions de téléspectateurs.

Lundi soir, il s'est réexpliqué devant les trois chefs des partis de son camp - Stéphane Séjourné, François Bayrou et Édouard Philippe -, qu'il a réunis à l'Élysée. Tel un joueur de poker faisant tapis, le président a mis dans la balance l'ensemble de son dispositif. À commencer par les députés de sa majorité, brusquement privés de mandat deux ans après leur élection en 2022. Et obligés de remettre leur siège en jeu lors de périlleuses élections législatives anticipées, les 30 juin et 7 juillet. « Il y avait un autre chemin » , celui de la « coalition » , a déploré sur France 2, lundi, la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, à la fois hostile à cet arbitrage et stupéfaite.

Il faut dire qu'en coulisses, Emmanuel Macron a mûri sa décision sans jamais associer ses troupes parlementaires. Le chef de l'État a en réalité mis à exécution un scénario testé, parmi d'autres, auprès de quelques interlocuteurs ces dernières semaines. En amont des élections européennes, le président est obsédé par une idée : sortir de la nasse de la majorité relative, qui perturbe un quinquennat devant durer encore trois ans. L'hiver dernier, il remet alors sur les rails son idée d'alliance avec une partie de la droite, déjà formulée peu après sa réélection, en 2022, mais avortée faute d'allant chez Les Républicains. Le 7 mars dernier, Emmanuel Macron dîne discrètement avec Gérard Larcher, qui ne l'a jamais épargné depuis 2017.

Auprès du président du Sénat, il évoque l'idée d'une coalition. La rumeur d'une nomination de Larcher à Matignon enfle dans les milieux politiques les semaines suivantes. Au point que plusieurs ténors des Républicains, dont Laurent Wauquiez, Éric Ciotti et Bruno Retailleau, font pression sur le président du Sénat pour qu'il démente cette hypothèse, en lui reprochant d'affaiblir la campagne de François-Xavier Bellamy.

« Macron n'a jamais rien proposé à Larcher, qui est tombé de sa chaise quand Macron l'a appelé dimanche pour l'informer de la dissolution » , assure cependant un proche du président du Sénat. Le refus par Gérard Larcher de tout rapprochement entre Les Républicains (LR) et le camp présidentiel, la semaine dernière, a conforté Emmanuel Macron dans son idée de rebattre les cartes en cas d'échec cinglant aux européennes.

« Ils ont fermé la porte, donc on passe à autre chose » , résume un interlocuteur régulier du président, qui ajoute toutefois : « Il a pris sa décision à la dernière minute. Parce que si Renaissance faisait 22% aux européennes, évidemment, il n'y avait pas de dissolution. Tout le monde y pensait plutôt pour septembre-octobre » , au moment de la discussion du prochain budget et alors que LR faisait planer la menace d'une motion de censure. Loin d'être un plan élaboré patiemment et collectivement depuis des mois, la dissolution est donc une décision personnelle prise dans l'urgence, et l'application de l'un des scénarios mâchonnés et remâchonnés à l'Élysée.

« Le mot est revenu dans le vocabulaire du président, alors qu'il n'en parlait plus » , glissait début mai un visiteur régulier du Château. Emmanuel Macron, qui n'aime rien tant que cloisonner, a testé l'idée en amont sur un certain nombre d'interlocuteurs. Comme son influent conseiller mémoire, Bruno Roger-Petit, chargé dans la foulée de scénariser à la fois la geste gaullienne du retour au peuple, et une démarche de rassemblement comparée à la fête de la Fédération de 1790, qui symbolisait un serment commun entre Louis XVI et les représentants des citoyens partisans de la Révolution. Comme l'ancien sénateur LR de Paris Pierre Charon, qui poussait cette solution pour mettre la droite au pied du mur. Comme le ministre des Affaires étrangères, Stéphane Séjourné, créateur et toujours patron du parti Renaissance, qui tenait prêt depuis l'aube de ce deuxième quinquennat un « plan dissolution » , permettant de lancer immédiatement une nouvelle campagne législative. Comme le compagnon de la première heure, Richard Ferrand, ex-président de l'Assemblée battu aux législatives de 2022 sur ses terres du Finistère, qui s'interroge sur l'opportunité de retrouver un siège de député. Ou comme le secrétaire général de l'Élysée, Alexis Kohler, raccord avec la décision présidentielle.

Même si, dans les cercles présidentiels, on ne se dispute pas la paternité de ce pari très risqué, alors que des mauvaises langues cherchent déjà à identifier « le Villepin de Macron » , en référence à la catastrophique dissolution de 1997 soufflée à Jacques Chirac par Dominique de Villepin, alors secrétaire général de l'Élysée. « C'est une décision présidentielle » , évacue un conseiller élyséen.

Il ne faut, de toute façon, jamais surestimer le poids des conseillers du prince. Il ne faut pas, à l'inverse, négliger celui des quidams, ces Français que le président croise au fil de ses pérégrinations. Du moins ceux qui font l'effort de patienter pour l'apercevoir. Quand la semaine dernière, Emmanuel Macron prend plusieurs bains de foule en marge des cérémonies des 80 ans du débarquement de Normandie, l'accueil est bon. Il y voit des citoyens en apparence paisibles et souriants, qui viennent chercher un selfie et non pas discuter politique. À mille lieues du chaudron électoral et de la violence du débat public.

« Il y a vraiment deux France, en déduit-on alors dans son sillage. Celle des excités à Paris et celle du pays profond, qui aspire à la quiétude et n'aime pas le désordre. » À l'Élysée, on estime que le simple fait de congédier cette Assemblée si prompte au bruit, à la fureur et aux noms d'oiseaux pourrait jouer en faveur du président.

Quand Emmanuel Macron reprend son agenda mémoriel aussitôt après les européennes, en rendant hommage, lundi, aux victimes d'exactions des SS à Tulle (Corrèze) et à Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne), il poursuit dans la même veine. À un homme qui le félicite pour la dissolution, il répond vouloir ne laisser place à aucune « ambiguïté ». « J'ai confiance dans le peuple » , ajoute celui qui a encore, dimanche, traité ses adversaires de « démagogues ».

Autre paramètre majeur dans le raisonnement présidentiel : l'échiquier politique européen. Lundi 17 juin, Emmanuel Macron retrouvera à Bruxelles ses homologues pour discuter de façon informelle de la future répartition des postes clés des instances de l'Union européenne. Le chef de l'État se présentera à eux lesté du cinglant désaveu infligé par les électeurs, lui qui comptait influer de manière décisive dans les tractations. Le voilà scruté et jugé dans les capitales.

Le premier ministre polonais de centre droit Donald Tusk, qu'Emmanuel Macron apprécie, n'a-t-il pas déclaré dimanche soir que « ceux qui sont au pouvoir en France ont des raisons d'être terriblement tristes » ? Lundi, la presse européenne comparait la décision du président français de provoquer des élections législatives aux déclarations du chancelier allemand Olaf Scholz excluant de faire de même, alors qu'il a lui aussi encaissé un sévère revers dans son pays.

Au sein du couple franco-allemand, où les sujets de désaccord se sont multipliés ces derniers temps, c'est un match de la crédibilité qui se joue, sous l'oeil des marchés et des chancelleries étrangères. Le CAC 40 a clôturé en baisse de 1,35 % lundi, tandis que le taux d'intérêt de la dette publique française grimpait. La dissolution a été commentée jusqu'au Kremlin, qui a déclaré suivre « avec attention » les évènements à venir.

Sans compter les inquiétudes autour de l'organisation des Jeux olympiques, dont le ministère de l'Intérieur doit assurer la sécurité, en même temps qu'il doit encadrer un scrutin prévu dans moins d'un mois. Cette compétition internationale, attendue du 26 juillet au 11 août, ne sera « pas perturbée » par cette crise politique, a indiqué lundi Thomas Bach, président du Comité international olympique. Pour sa part, la maire socialiste de Paris, Anne Hidalgo, a jugé « extrêmement troublant » de dissoudre l'Assemblée avant les Jeux, même si elle a garanti que « rien ne (viendrait) gâcher la fête ».

La suite s'écrit désormais au jour le jour et en pointillé. Alors qu'un décret d'Emmanuel Macron publié lundi au Journal officiel fixe le dépôt des candidatures aux législatives entre mercredi et dimanche, sa majorité est en plein doute. « On n'a pas le temps de gagner » , s'inquiète un député Renaissance influent, qui décrit un lien de confiance brisé avec le président : « Qu'il ne croie pas que ses députés le soutiendront comme avant. Il vient de créer une armée indépendante. »

Certains sortants ont déjà renoncé à se représenter, tel le député MoDem Jean-Louis Bourlanges dans les Hauts-de-Seine, comme il l'a annoncé au Figaro. D'anciens ministres d'Emmanuel Macron redevenus députés lors du remaniement de janvier, comme Olivier Véran et Olivier Dussopt, n'ont pas arrêté leur décision. Même si à la réunion hebdomadaire des cadres de la majorité autour d'Alexis Kohler, lundi à l'Élysée, le patron des députés Renaissance, Sylvain Maillard, a assuré que la plupart d'entre eux repartiraient en campagne. Mais une dizaine d'élus du groupe majoritaire, pas suffisamment jugés solides pour avoir des chances de victoire, ne devraient pas être réinvestis.

Les troupes présidentielles doivent agir à la hâte, afin de tenter d'éviter une sanction douloureuse dans les urnes. Lundi, Stéphane Séjourné, qui a annoncé la veille qu'il se chargerait de l'organisation de la campagne, a lancé un appel aux dons auprès des sympathisants Renaissance. « La campagne sera très courte, seulement 20jours, et nos candidats auront besoin de tout votre soutien » , écrit-il dans un courriel qui leur a été adressé.

Mais il a surpris ses alliés François Bayrou et Édouard Philippe, dimanche, en annonçant unilatéralement sa stratégie pour élargir la majorité : là où il ne dispose pas de députés macronistes sortants, le parti présidentiel est prêt à investir des députés d'opposition « du champ républicain » , à condition qu'ils soient « en accord avec le projet présenté ». Lors de ce scrutin, il s'agit de « décider de la ligne économique, politique, géopolitique » du pays, fait valoir Stéphane Séjourné.

Dans l'entourage présidentiel, on élabore différentes manoeuvres politiciennes, comme la création d'un « groupe d'accueil » à l'Assemblée nationale pour héberger des députés LR supposément désireux de franchir le pas. Les stratèges veulent s'adresser aux membres du parti de droite «inquiets par l'arrivée du RN au pouvoir». « Pour les LR, c'est l'heure du choix. Ils n'ont pas voulu choisir jusqu'à présent. Que vont-ils faire dans leurs circonscriptions, y aller tout seuls avec leurs drapeaux? C'est courageux... » , déclare le sénateur Hervé Marseille, patron de l'UDI et allié du camp Macron aux européennes.

Quant aux investitures, elles devaient faire l'objet de discussions entre alliés lundi soir, à l'Élysée. L'état-major du parti Renaissance imaginait lundi en dévoiler une première vague dès mardi soir, à l'issue d'un bureau exécutif. Horizons se montre gourmand et en réclame davantage que les 58 de 2022. Autre objet de crispations entre partenaires, l'ambition d'Emmanuel Macron de « recréer une UMP moderne » , selon l'expression d'un de ses proches, sous la forme d'une « fédération » associant les formations de son camp. Ce plan provoque la stupeur de la direction d'Horizons, désireuse de ne pas « se fondre » dans un vaste ensemble. L.B. ET L.H.

Aujourd'hui en France
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_Le Fait du jour, Tuesday, June 11, 2024 574 mots, p. AUJM8
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11 juin 2024 - Le Parisien

StratégieiLes Républicains cherchent (encore) leur ligne

Au lendemain de l'annonce de dissolution de l'Assemblée nationale par Emmanuel Macron, les LR ont redit leur volonté de ligne « indépendante ». Mais des flous subsistent.

Quentin Laurent

Les 61 députés LR se sont réveillés groggys, ce lundi. Parce que députés, ils ne l'étaient en réalité plus depuis la veille au soir et la dissolution surprise de l'Assemblée. Et que ce groupe qui se plaisait à se dépeindre comme une escouade de « survivants » en 2022, maintenus à bord du Palais-Bourbon alors que la droite était au plus mal, allait devoir à nouveau affronter des courants peu favorables. Ils se sont retrouvés en visioconférence dans la matinée, déjà pour être informés du « pratico-pratique » : à savoir qu'il faudrait par exemple vider leur bureau d'ici vendredi au plus tard. Mais aussi débriefer rapidement le résultat des européennes (7,2 %) et s'interroger collectivement sur la campagne qui venait déjà de commencer.

Le président du parti, Éric Ciotti, leur a redit sa « surprise » de voir tomber ce couperet présidentiel, si tôt. Redit aussi, comme il l'avait déjà martelé la veille, que les élections européennes avaient montré « l'ampleur du rejet » auquel faisaient face Emmanuel Macron et les siens. « Le bateau macroniste coule », a-t-il encore dit. Pas question, a priori, de saisir les mains tendues, comme celle du secrétaire général de Renaissance Stéphane Séjourné, dès dimanche soir. Plusieurs parlementaires prennent la parole, chahutant en creux le député de Nice, qui sème le trouble vers la fin de la réunion, finissant par lister les diverses options qui s'offrent à LR comme si aucune n'était réellement tranchée. « Soit on s'allie avec les macronistes, soit on fait l'union des droites, c'est une option sur la table. Soit on garde notre ligne d'indépendance », lâche alors Ciotti, lequel a déjà fait connaître sa préférence. « Je ne suis pas sûr d'avoir compris », lâche un député présent. La droite hésiterait-elle encore ?

« S'allier avec Macron serait une connerie »

« Le vote d'hier (dimanche) était un vote sanction. Ce serait impensable d'opter pour une stratégie autour de Macron », observe un taulier de la droite. « S'allier avec Macron serait une connerie. Beaucoup de gens ont voté pour le sanctionner », abonde un député, plutôt Macron-compatible. Un autre assure que certains de ses collègues sont fortement embêtés par la flambée du RN dans leurs circonscriptions. « Certains se disent, si j'ai un RN face à moi, je suis mort », poursuit le même élu. De là à pactiser avec le parti de Jordan Bardella ? « J'ai eu des discussions avec des cadres de LR », affirme le président du RN. Sans plus de précision. « Pendant sept ans, la question s'est posée, c'était : Est-ce qu'on fait un accord avec Macron ? Aujourd'hui, on va se demander, est-ce qu'un jour on le fera avec le RN ? » observe un LR.

En fin d'après-midi, Gérard Larcher réunissait, en plus d'Éric Ciotti, les présidents des groupes Bruno Retailleau et Olivier Marleix, pour tenter de mettre les choses au clair. « Tout le monde est sur la ligne d'indépendance », promet l'entourage d'un participant. « Ce qui fait consensus, c'est l'absence d'accord de premier tour », précise un autre. « Il y aura peut-être des accords circo par circo, mais ça va être chacun dans son coin, chacun pour sa gueule. Rien qu'Éric Ciotti ne puisse contrôler », juge un cadre. Optimiste, un expert de la carte électorale, à LR, confie que la droite, bien implantée localement, pourrait résister à ces législatives. Reste à savoir s'ils finiront tous dans le même groupe politique à la fin.

Aujourd'hui en France
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_Le Fait du jour, Tuesday, June 11, 2024 723 mots, p. AUJM4
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11 juin 2024 - Le Parisien

Matignoni Gabriel Attal en sursis

Sonné par une décision qu'il n'avait pas anticipée, Gabriel Attal a consulté lundi... sans s'exprimer publiquement. Il lui reste désormais trois semaines à Matignon.

O.B. et P.Th.

Dimanche soir, avant d'apprendre la dissolution de l'Assemblée nationale, Gabriel Attal pensait avoir tout anticipé. Un micro dans la cour de Matignon, pour tirer les leçons du scrutin devant les caméras, s'assurant de parler après la tête de liste Valérie Hayer. Enjambant le score élevé du RN, il avait déjà réfléchi aux fameux éléments de langage qui allaient être distillés ensuite à sa majorité : « Il faut reconnaître que c'est un échec », « c'est un mouvement qui traverse toute l'Europe », « il faut continuer de réformer le pays ».

Jusqu'à se projeter dans les jours suivants et phosphorer sur « une initiative politique », en recréant d'ici à la mi-juillet, selon un proche, « une dynamique sur des thèmes forts et constitutifs de la majorité : le travail, l'ordre et l'écologie ». Quitte à cliver, comme il l'a fait ces dernières semaines sur la violence des mineurs ou l'assurance chômage. Et puis patatras ! Le président de la République a balayé ses plans. Le voilà pour trois semaines encore à Matignon. Au-delà du 7 juillet et le second tour des élections législatives, c'est la grande inconnue.

«Sonné »

Peu après l'effet de sidération né de l'annonce, ceux qui ont croisé Gabriel Attal, ou échangé par téléphone avec lui, dimanche soir dépeignent un homme « un peu sonné », « surpris », qui « ne s'y attendait pas ». « Il s'est pris un 33 tonnes en pleine face. Il s'attendait à tout, sauf à ça », appuie un conseiller de l'exécutif. « Dans sa tête, il était probable qu'il sorte de Matignon, pas de retourner faire campagne dans les Hauts-de-Seine », précise un autre. Peu avant 19 heures, lors d'un tête-à-tête entre les deux hommes à l'Élysée, Emmanuel Macron l'a mandaté pour mener la campagne des législatives, tout en le remerciant devant témoins « pour son implication » dans les européennes.

A-t-il un moment présenté sa démission pour empêcher le scénario de la dissolution ? Une version racontant que le chef du gouvernement se serait proposé en « fusible » a opportunément circulé ce lundi, mais ces propos ne sont pas confirmés par l'Élysée. « Je ne vois pas le Premier ministre remettre sa démission, alors que le président vient de lui dire qu'il veut la dissolution », appuie l'entourage de Macron. Une chose est certaine, ce scénario, il n'en voulait pas.

« Mais il est où ? »

Ce lundi, en tout cas, le silence de Matignon était assourdissant. « Mais il est où ? » s'agaçait dans l'après-midi un ministre, étonné d'apprendre que les invités du soir dans les journaux télévisés de 20 heures étaient Marine Le Pen et Raphaël Glucksmann, « et lui nulle part » : « C'est hallucinant ! » Pas de son, pas d'image, non plus, de ses équipes. Toute la journée, le chef du gouvernement s'est claquemuré dans son bureau pour continuer d'écrémer les résultats des européennes sur l'ensemble du territoire. Il a déjeuné avec le patron du groupe UDI au Sénat, Hervé Marseille, puis rencontré celui du groupe Renaissance à l'Assemblée, Sylvain Maillard. Objectif : dessiner les rapports de force, anticiper des projections électorales en vue du prochain scrutin. En clair, avoir une vue d'ensemble sur les 577 circonscriptions où la majorité veut livrer bataille. Même si lui qui aime tant manoeuvrer en coulisses sait bien que, sur ce coup-là, il n'a pas vraiment la main.

« Il ne se défaussera pas, il va faire la campagne à fond. On est dans un moment historique, il en a pleinement conscience », insiste un député qui a ses entrées rue de Varenne (VII e). Signe de son implication, son chef de cabinet à Matignon, Maxime Cordier, s'installera dès ce mardi matin au siège du parti pour renforcer l'équipe. Même si d'autres épinglent quand même la méthode Attal en campagne. « Quand il est nommé en janvier, on était à 21 % dans les sondages. On finit à 15 % ! Force est de constater qu'on a été en décalage avec nos électeurs, en étant très durs sur le régalien et jusqu'au-boutiste sur l'assurance chômage », déplore un député issu de l'aile gauche.

Cet épisode constitue en tout cas un premier gros frein dans l'aventure politique du plus jeune Premier ministre de la V e République. Il y a quelques semaines, lui-même réfléchissait à haute voix sur l'hypothèse d'un départ précipité au début de l'été, fataliste : « J'aurais été Premier ministre à 35 ans, c'est déjà ça... »

Le Monde
Résultats par pays Résultats par PAys, mardi 11 juin 2024 212 mots, p. SPA2

Chypre

6 siègesmembre depuis 20040,92 million d’habitants

Représentation proportionnelle avec vote préférentiel : l’électeur peut modifier l’ordre des candidats sur la liste qu’il a choisie. Seuil de 1,8 %

Selon des résultats préliminaires, à Chypre, le Parti progressiste des travailleurs (AKEL, communiste), qui a toujours eu un poids considérable dans la vie politique locale, apparaît en net recul et perd un siège de député alors qu’il en avait deux dans la précédente législature. Comme ailleurs en Europe, l’extrême droite connaît une avancée, avec le relatif succès du parti ELAM, l’émanation chypriote du parti grec Aube dorée, qui fait son entrée au Parlement européen et remporte un siège de député. Séduite, la population lui a donné 11,2 % des voix contre 8,2 % en 2019. Pour le reste, le Rassemblement démocratique (DISY, conservateur) accuse un recul avec 24,7 % des voix contre 29 % en 2019, tout en conservant deux eurodéputés.

Fidias Autres (19,30 %). 1 siège

AKEL G. rad. (21,60 %). 1 siège

DIKO Soc.-dém. (9,70 %). 1 siège

DISY Conserv. (24,70 %). 2 sièges

ELAM Ext. dte-div. (11,20 %). 1 siège

Européennes 2019. -

AKEL,

27,49 %, 2 sièges ;

DIKO,

13,80 %, 1 siège ;

DISY,

29,02 %, 2 sièges ;

EDEK,

10,58 %, 1 siège.

Le Figaro, no. 24820
Le Figaro, Tuesday, June 11, 2024 1067 mots, p. 5

Politique

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10 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Contraint de revoir ses plans, Édouard Philippe espère sauver ses troupes

Boichot, Loris

Près de la promenade des Anglais, Édouard Philippe glisse une boutade, entre deux alertes contre une poussée du Rassemblement national (RN). Ce jeudi 6 juin, à Nice (Alpes-Maritimes), où il participe en plein air au dernier meeting de sa candidate, Valérie Hayer, il s'amuse à s'imaginer élu au Parlement européen. Puisqu'il est inscrit à la 76e place sur sa liste, il fait des calculs fous à haute voix : « Si nous obtenons un score d'environ 80-82%, je peux espérer siéger à Strasbourg. » Il l'admet aussitôt : « Ça me paraît peut-être un peu ambitieux. » Devant lui, Valérie Hayer, le maire (Horizons), Christian Estrosi, et la ministre de l'Éducation nationale, Nicole Belloubet, sourient.

Personne, au premier rang du public, n'imagine que les mauvais résultats, obtenus trois jours plus tard (14,60 % des voix contre 31,37 % pour le RN), pousseront Emmanuel Macron à provoquer des élections législatives anticipées les 30 juin et 7 juillet. Quand le chef de l'État annonce ses intentions dimanche soir, à 20 heures 58, afin de ne pas « faire comme si de rien n'était» ,les philippistes se disent stupéfaits sur leurs boucles de messagerie. Leur chef ne l'est pas moins. Retenu dans sa mairie du Havre (Seine-Maritime), il ne participe pas aux différents rendez-vous élyséens convoqués autour du chef de l'État, qu'il n'a rencontré que lundi soir au palais présidentiel.

Jusqu'à la matinale de RTL, ce mardi, Édouard Philippe n'avait pas prévu de dire un mot publiquement. Le temps de réfléchir. La décision du président de la République a étonné ses plus proches, qui estiment qu'il l'a mal expliquée et qu'elle expose le pays à une victoire du RN. Le Normand ne juge-t-il pas, depuis la défaite aux législatives de juin 2022, qu'il faut donner ses chances à une « coalition » avec Les Républicains (LR) et les sociodémocrates ?

Cette surprise percute aussi sa stratégie établie patiemment en vue de l'Élysée. Après la défaite attendue aux européennes, il avait un plan : s'avancer de plus en plus activement vers l'élection présidentielle. « Ce scrutin, c'est le point de bascule qui nous entraîne vers 2027 » , prédisait l'un de ses plus proches amis, dans le courant de mai.

Édouard Philippe se retrouve en fait embarqué dans une campagne législative qu'il n'a pas voulue. Plutôt que de conquête élyséenne, c'est de survie à l'Assemblée nationale dont il est question pour lui. « On consulte, on travaille, on réfléchit » , raconte l'un de ses proches. Avec les sièges de ses 31 députés remis en jeu (sur les 250 élus de la majorité parlementaire), c'est toute une partie de l'édifice qu'il a construit depuis la création de son parti, en octobre 2021, qui est menacée. Dès dimanche soir, il a convoqué l'état-major de sa formation en visioconférence, avant de réunir lundi soir plusieurs centaines de cadres locaux, puis un bureau politique élargi.

Les députés Horizons vivent durement ce scénario chamboule-tout, qu'ils jugent injuste. « On a été d'une loyauté remarquée ces deux dernières années, on a accepté un certain nombre de choses. Pour nous, ça a un goût amer » , explique l'un d'eux. Dès lundi soir, en visioconférence, les parlementaires ont confié leur choc à Édouard Philippe et à leur chef de file, Laurent Marcangeli. Parmi d'autres, le député Paul Christophe a exprimé son inquiétude : « Si je n'y vais pas, c'est la victoire du RN. Si j'y vais, je ne suis pas certain de gagner.» Il a finalement décidé de briguer sa succession, à l'image de la quasi-totalité de ses collègues.

Il leur faut repartir en campagne. Les discussions entre Édouard Philippe et ses homologues Stéphane Séjourné (Renaissance) et François Bayrou (MoDem) ont commencé. L'état-major d'Horizons veut pousser son avantage, avec la conviction que l'implantation des philippistes et la popularité d'Édouard Philippe peuvent aider le camp présidentiel à limiter les dégâts dans les urnes. Plusieurs rêvent tout haut d'obtenir plus de candidats sur la ligne de départ qu'il y a deux ans, quand ils n'avaient ravi que 58 investitures sur 577 sièges à briguer. « 2024 n'est pas 2022 » , insiste un stratège.

« La donne a évidemment changé. On ne peut pas repartir comme s'il ne s'était rien passé » , avance pour sa part le trésorier du parti, François Goulard. Il ajoute : « En 2022, la majorité aurait eu plus de députés s'il y avait eu plus de candidats Horizons. Dans les circonscriptions les plus à droite, nous sommes mieux placés pour capter des voix LR que des candidats Renaissance issus de la gauche. Ça doit nous amener à avoir plus de candidats Horizons qu'en 2022.»Dans les zones où un député sortant est candidat à sa succession, il est jugé prioritaire. Mais ailleurs, Horizons ne s'interdit pas de faire valoir ses représentants, au cas par cas.

Alors que les accrochages entre partenaires sont fréquents depuis trois ans, les pourparlers sont déjà ardus. Les cadres d'Horizons n'ont pas apprécié la proposition unilatérale de Stéphane Séjourné, dimanche soir, d'investir des députés d'opposition « du champ républicain » , à condition qu'ils soient « en accord avec le projet présenté».

«Édouard Philippe ne se sent lié par rien, tant qu'il n'a pas donné son accord à quoi que ce soit», explique-t-on autour de lui. Il en va de même pour le projet d'Emmanuel Macron de « recréer une UMP moderne » , selon l'expression d'un de ses proches, sous la forme d'une « fédération » associant les partis de son camp. « Nous, nous sommes Horizons, nous ne voulons pas être absorbés » , réplique-t-on au sommet du parti philippiste.

Il s'agit de se différencier d'Emmanuel Macron. Jusqu'au point de renoncer à l'alliance électorale Ensemble, qui a prévalu aux législatives de 2022 ? « S ans alliance électorale, c'est la bérézina, et en même temps, la distanciation est nécessaire. Il y a un jeu d'équilibre » , dit un haut gradé du parti. Un autre promet que « des différences seront marquées, mais elles ne confineront pas à des logiques de division, car la logique de rassemblement doit prévaloir ».

Édouard Philippe reste soucieux de ne pas diluer sa singularité. Ces dernières semaines, il a jugé «surprenante» la proposition d'Emmanuel Macron de débattre avec Marine Le Pen, tout comme il a pris ses distances avec la gestion du dossier calédonien. Le calendrier a changé, mais pas la stratégie. L'ancien premier ministre prévoit toujours de se distinguer de plus en plus du chef de l'État. Ses proches se sont forgé cette conviction, qui n'a pas varié d'un iota avec la dissolution : « En 2027, celui qui aura l'étiquette d'héritier perdra. » L.B.

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_Le Fait du jour, Tuesday, June 11, 2024 443 mots, p. AUJM4
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11 juin 2024 - Le Parisien

Au Palais-Bourbon, le blues des députés sortants

La dissolution a pris l'hémicycle de court. Les bureaux doivent être vidés d'ici à vendredi.

Robin Korda avec Q.L.

Des caméras en berne. Des journalistes assis sur un canapé rouge, le nez dans leur téléphone portable. Le silence. La salle des Quatre-Colonnes du Palais-Bourbon, à Paris, est habituée aux éclats de voix et aux passes d'armes des députés, qui rencontrent ici la presse. « Il en reste quelques-uns aujourd'hui. Demain, il n'y aura plus personne », prévient une petite main de l'institution, ce lundi.

Dimanche soir, Emmanuel Macron a annoncé la dissolution de l'Assemblée nationale. Une campagne aussi inattendue que rapide s'annonce. La plupart des parlementaires sont déjà retournés dans leur circonscription.

Les groupes se sont donné les consignes de la semaine dès le matin, en visioconférence. « On nous a annoncé qu'il fallait que nos bureaux soient vidés d'ici à vendredi », peste un désormais ex-député les Républicains. « Aujourd'hui, c'est la fermeture des permanences et le licenciement de nos collaborateurs... », soupire un autre.

Éric Woerth gravit les quelques marches qui viennent du jardin. L'ex-ministre de Nicolas Sarkozy conserve sa fonction de questeur, une place « un peu à part » qui le maintient dans « une sorte d'intérim » jusqu'au scrutin. Il assure n'avoir perçu chez ses collègues de la majorité présidentielle « ni amertume ni sentiment de trahison » vis-à-vis du chef de l'État mais « une sidération » : « Personne ne s'attendait à une telle annulation de son mandat. »

Le coup d'arrêt présidentiel a mis fin à l'intégralité des travaux parlementaires. Exit, le projet de loi sur la fin de vie, dont l'examen devait s'achever la semaine prochaine, ou encore l'examen dans l'hémicycle de la réforme de fusion de l'audiovisuel public. L'heure est maintenant aux grandes tractations. « Il n'y aura pas d'accord politicien, cela n'intéresse pas les Français », veut croire Thomas Ménagé, député du Loiret et porte-parole du RN. La nouvelle tombe dans la foulée : Marine Le Pen et Jordan Bardella accueillent Marion Maréchal au siège du parti...

« Alliance » et grandes manoeuvres

Le doute s'insinue partout. Face aux caméras, Aurélien Saintoul (LFI) assure vouloir se représenter dans les Hauts-de-Seine. « Il y a un pays à sauver », s'inquiète-t-il. Mais à gauche, plusieurs voix appellent à une « alliance » ou un « front populaire », sans que ne se dessinent les contours d'un tel accord.

Le clan Macron, lui, a fait savoir qu'il donnerait l'investiture aux députés sortants « faisant partie du champ républicain » et souhaitant « s'investir dans un projet clair » autour d'elle. Le temps presse. Les candidatures doivent être déposées avant dimanche soir. En file indienne, des visiteurs entrent dans la salle. « Ah, ce sont les nouveaux députés ! », se marre une figure de l'hémicycle. Un des seuls sourires du jour.

Le Figaro, no. 24820
Le Figaro, Tuesday, June 11, 2024 786 mots, p. 4

Politique

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10 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Le mutisme de Gabriel Attal n'empêche pas ses minis tres de repartir en campagne

Le chef du gouvernement reste discret depuis la défaite cinglante des macronistes aux élections européennes et la convocation de législatives anticipées après l'annonce surprise d'une dissolution.

Quinault-Maupoil, Tristan

Même s'il se maintenait à Matignon jusqu'au 7 juillet prochain, date du second tour des élections législatives anticipées, Gabriel Attal pourrait échapper de peu à une prestigieuse distinction habituellement dévolue aux premiers ministres. Pour être élevé grand-croix de l'ordre national du Mérite et accrocher une rosette bleue à son veston, il lui faudrait franchir le cap des six mois passés à la tête du gouvernement, le 9 juillet prochain. Une gageure depuis qu'Emmanuel Macron a sonné le glas de la XVIe législature de la Ve République. En cas de nouvel échec électoral, le meilleur espoir de la majorité ferait pire qu'Édith Cresson et rejoindrait Bernard Cazeneuve dans la catégorie des éphémères chefs de gouvernement. Des macronistes dressent le portrait d'un «premier ministre sonné» par l'annonce de la dissolution, qu'il aurait aimé contourner.

Depuis son vote dimanche à Vanves (Hauts-de-Seine), Matignon est mutique. Pas de son, pas d'image. Pas même pour annoncer son intention de briguer, ou non, sa succession dans son bastion. Ses conseillers aussi sont aux abonnés absents. Un micro avait bien été installé dans la cour de l'hôtel particulier de la rue de Varenne le soir des résultats, mais il a vite été remisé pour laisser place à l'allocution du président. Après s'être interrogés sur l'absence de signal venu de Matignon pendant 24 heures, les communicants des ministères ont finalement reçu lundi après-midi une invitation à une réunion en fin de journée à... l'Élysée. Et au journal télévisé de 20 heures sur TF1, c'est Gérald Darmanin qui s'est exprimé pour donner le tempo de la campagne avant la participation, mardi soir à huis clos, du premier ministre au bureau exécutif du parti présidentiel.

L'attentisme de Gabriel Attal tranche avec la multiplication des annonces de candidature au sein du gouvernement. Dès lundi matin, son ministre de l'Intérieur a publié une vidéo sur Facebook pour appeler ses électeurs du Nord à être «au rendez-vous de l'histoire»en le réélisant député. Il tiendra une conférence de presse mardi soir. Thomas Cazenave (Comptes publics) sera lui candidat dans sa circonscription de Bordeaux. Stanislas Guerini (Transformation et Fonction publiques) s'est lancé à Paris, comme Dominique Faure (Collectivités territoriales) en Haute-Garonne, Aurore Bergé (Égalité femmes-hommes) dans les Yvelines ou Franck Riester (Commerce extérieur) en Seine-et-Marne. Marc Fesneau (Agriculture) s'apprête lui à le faire dans le Centre-Val de Loire. Quant à sa ministre déléguée Agnès Pannier-Runacher, qui n'a jamais été candidate aux législatives, elle a « fait une offre de service au président de la République », fait savoir son entourage.

Tenter de sauver les meubles

Face à la mobilisation générale, d'autres ministres qui n'étaient pas députés avant leur nomination hésitent à sauter dans l'inconnu. Le chef du parti présidentiel, Stéphane Séjourné (Affaires étrangères) se cherche une circonscription après avoir quitté le Parlement européen. Bruno Le Maire (Économie et Finances) réexamine l'opportunité de repartir en campagne dans l'Eure. Un département où le RN enregistre désormais des scores massifs. Dès lors, les regards se sont tournés vers Sébastien Lecornu (Armées), l'ancien président du conseil départemental. Bien que sénateur, certains macronistes jugeaient qu'il aurait dû se dévouer pour tenter d'arracher un siège de député au RN. Mais le ministre n'a pas donné suite, préférant aider les candidats qui le solliciteront à travers le pays.

Même réflexion à Paris s'agissant de la ministre de la Culture, Rachida Dati, qui pourrait être poussée à briguer une circonscription plutôt que de vouloir conserver sa mairie du 7e arrondissement. L'interrogation est de mise quant au choix du garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, pourfendeur de longue date de l'extrême droite mais qui avait essuyé un échec cuisant aux régionales de 2021 dans le Nord. Il avait décidé de ne pas être candidat aux législatives de 2022 après avoir hésité. L'ancien avocat, désormais «piqué par la politique» selon une de ses collègues, pourrait réévaluer la question. Catherine Vautrin (Santé, Travail) est revenue à Reims lundi pour faire campagne mais ne se lancera pas elle-même dans la bataille, alors que toutes les circonscriptions de la Marne sont actuellement acquises à la majorité. Argument similaire pour Christophe Béchu (Transition écologique) puisque tous les parlementaires angevins sont aujourd'hui dans le giron macroniste. Mais le secrétaire général du parti Horizons se tient à disposition s'il y était poussé. La bataille sera âpre pour ceux qui avaient été élus de justesse il y a deux ans. À Marseille, Sabrina Agresti-Roubache (Citoyenneté) se prépare à affronter de nouveau le RN. Elle avait remporté son siège avec moins de 500 voix d'avance. T.Q.-M.

Aujourd'hui en France
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_Le Fait du jour, Tuesday, June 11, 2024 853 mots, p. AUJM6,AUJM7,AUJM7,AUJM8
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11 juin 2024 - Le Parisien

Le Rassemblement national se met en ordre de bataille

Depuis dimanche, c'est le branle-bas de combat. Marine Le Pen a assuré qu'il n'y aurait pas « d'accord d'appareil » et précisé que Jordan Bardella irait à Matignon en cas de victoire aux législatives.

Alexandre Sulzer avec Quentin Laurent

Dimanche soir, en sortant d'une salle de réunion au pavillon Chesnaie-du-Roy du parc Floral de Paris (XII e), où le parti organisait sa soirée électorale, une huile RN résume l'ambiance après l'annonce de la dissolution par Emmanuel Macron : « Il y a ceux chez nous qui sont euphoriques et ceux qui se ch... dessus. Parce que maintenant les choses sérieuses commencent. » Le teint blême et les traits tirés de Jordan Bardella, derrière Marine Le Pen lors de son allocution, dimanche soir, n'ont pas échappé aux dirigeants du parti. « C'est le fait d'être cramé par la campagne des européennes ou le fait de se préparer à l'après ? » s'interroge l'un d'eux.

Fort de ses 31,4 % des voix aux européennes, le RN est pour la première fois réellement confronté au vertige du potentiel exercice du pouvoir. Aussitôt, le parti s'est mis en branle-bas de combat pour être prêt. Après avoir convoqué dans la nuit de dimanche à lundi une réunion extraordinaire, que les caméras de télévision ont été opportunément autorisées à filmer, les commissions nationales d'investiture se sont enchaînées au siège. À 11 h 45, les 88 députés sortants étaient conviés à une visio, et un conseil national élargi convoqué à 19 heures.

Un grand nombre de candidats déjà préinvestis

Devant les députés, Marine Le Pen a assuré que sa formation était « prête à gouverner ». Pour rassurer les électeurs, elle a rappelé aux élus que le RN a démontré sa capacité à gérer les mairies et que le groupe à l'Assemblée nationale qu'elle présidait bénéficie d'une perception positive des Français. Elle a aussi indiqué qu'il n'y aurait pas d'accords d'appareils mais que « tous les patriotes, qu'ils soient issus de la gauche ou de la droite » étaient les bienvenus sous la bannière RN. Elle a aussi levé toute ambiguïté en précisant - ce qu'elle n'avait pas fait dimanche soir - que ce serait Jordan Bardella qui serait amené à aller à Matignon en cas de victoire aux législatives. Ce qu'elle a répété au 20 Heures de TF1 ce lundi soir.

« On peut très bien être Premier ministre sans avoir été député », a rappelé Jordan Bardella, citant les exemples de Jean Castex et... d'Édouard Philippe (qui a pourtant été député de 2012 à 2017). La réunion a aussi été l'occasion de répondre aux questions pratiques pour que chaque candidat ait, dans les temps impartis, réalisé les formalités administratives (avoir un mandataire financier, les documents administratifs pour la campagne...).

Depuis la motion de censure contre la loi retraite, le RN a mis en place un « plan Matignon » qui doit lui permettre « de ne pas se faire surprendre » en cas de législatives anticipées. Le RN avait donc déjà pré-investi un grand nombre de candidats. Un plan à revoir toutefois. « On a des candidatures qui arrivent de partout : des politiques de plusieurs partis et de la société civile », assure-t-on à la tête du RN. Sans que cela puisse toutefois être vérifié.

En plus des 88 circonscriptions où le parti a des députés sortants - ceux qui ne voulaient pas rempiler avaient jusqu'à ce lundi pour se signaler, mais personne ne l'a fait -, le RN avait priorisé une centaine de circonscriptions gagnables sur la base des résultats de 2022. « Mais il nous faut gagner 200 circonscriptions si l'on veut avoir la majorité absolue. On va étudier de près lesquelles sont gagnables en nous basant sur un mix des dernières législatives et des européennes », glisse un stratège.

« Il faut être capable de s'ouvrir, de rassembler »

« Vu les écarts de voix aux européennes, si le RN maintient ce niveau aux législatives, ils seront présents au second tour dans 85 % des circonscriptions », glisse un expert de la carte électorale d'un parti rival. « En Paca, ex-Languedoc-Roussillon, Grand-Est, Bourgogne - Franche-Comté, Hauts-de-France : ça va être une déferlante, poursuit le même, qui estime que le RN est aussi en mesure de « tout prendre, à quelques exceptions près » dans l'Aube, la Haute-Marne, les Ardennes, la Meuse, les Vosges, la Marne, l'Aisne, le Territoire de Belfort, le Doubs, le Jura », tout en renforçant ses positions « en Moselle, dans la Somme et le Pas-de-Calais ».

« On a une chance historique de permettre au camp national de remettre la France sur les rails », a assuré sur TF 1 Marine Le Pen. « Il faut être capable de s'ouvrir, de rassembler », a-t-elle ajouté. « J'ai rencontré un certain nombre de responsables », a-t-elle poursuivi, sans préciser de noms, à l'exception de celui de Marion Maréchal dont le rendez-vous a été largement médiatisé (lire ci-contre).

Sera-t-elle capable de ne pas présenter de candidats RN face à d'autres candidats avec lesquels le parti se serait accordé sur un certain nombre de points programmatiques ? « Bien sûr », a-t-elle répondu. Et de prévenir que son programme serait « contraint », consciente qu'à Matignon Jordan Bardella n'aurait pas pleine latitude pour appliquer son projet présidentiel. De quoi déjà anticiper d'éventuelles déceptions auprès de ses sympathisants.

Libération
Tuesday, June 11, 2024 933 mots, p. 20,21

IDÉES/

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11 juin 2024 - Libération (site web)

Chacun de nous doit se mettre en mouvement maintenant

Par CLÉMENTINE AUTAIN

La dissolution déclenchée par Emmanuel Macron met l'extrême droite aux portes du pouvoir. Face à ce choc, chacun doit puiser dans cette énergie pour se mobiliser et pousser les partis de gauche à une union élargie.

L'

extrême droite est aux portes du pouvoir. Une chose est de l'anti- ciper ; une autre est de le vivre, de le ressentir. C'est en puisant dans cette émotion que nous pouvons inverser le cours de l'histoire. De cette fibre sensible alliée à la raison peut naître le soulèvement populaire qui conditionne la victoire. Cette énergie doit permettre l'union des gauches et des écologistes, indispensable pour l'emporter dans trois semaines.

Comme tant d'entre vous, je suis abasourdie qu'Emmanuel Macron, humilié par la sanction des urnes, ait annoncé la dissolution de l'Assemblée nationale au moment où l'extrême droite atteint un score électoral vertigineux. Le Président aurait pu remettre son mandat en jeu, et le Premier ministre sa démission. Ils auraient pu changer de braquet, entendre la souffrance et la colère des Français, réorienter leurs choix politiques. Mais voilà qu'Emmanuel Macron, qui devait constituer un rempart à Marine Le Pen, se transforme en passerelle. L'urgence nous implore de sortir de la sidération. La résignation, le fatalisme, l'atonie ne sont pas de saison. En 2002, quand Jean-Marie Le Pen franchit la barre

Députée LFI de la Seine-Saint-Denis du second tour de l'élection présidentielle, nous sommes vent debout. La société tout entière redresse la barre et lui inflige une cinglante défaite au second tour. Puis nous nous sommes relâchés, habitués en quelque sorte. La banalisation de l'extrême droite est entrée dans les têtes et dans les urnes. Un mouvement de normalisation, que la macronie a encouragé sans vergogne, nous a anesthésiés.

EMPÊCHONS LE DÉSASTRE Il faut que chacune, chacun se réveille, se secoue, se mobilise. Pour que les pauvres et les migrants ne soient pas pourchassés en masse. Pour que l'assurance chômage soit préservée et la retraite retrouvée. Pour que le climatoscepticisme ne l'emporte pas. Que les droits des femmes ne régressent pas. Que le racisme, le rejet des minorités, la haine de l'autre ne gagnent pas. Que ne soit pas liquidé ce qu'il nous reste de libertés et de démocratie.

Des millions de personnes savent ce qui leur en coûterait, dans leur vie, dans leur chair, d'une accession de l'extrême droite au pouvoir. Pour elles, pour eux, pour nous, empêchons le désastre et ouvrons l'espoir.

Avant, on pouvait se raccrocher à l'idée qu'il existait malgré tout, à la fin, une solution, certes mauvaise, mais une forme de moindre mal, pour que l'extrême droite n'arrive pas au pouvoir. On pouvait dormir tranquille si j'ose dire, le pire serait évité. C'est terminé. Non seulement la macronie est un mal en soi bien plus profond qu'on ne l'imaginait mais le bloc central n'est même plus en capacité de déjouer la victoire du Rassemblement national.

Maintenant, c'est eux ou nous. Et cela se joue dans trois semaines.

Ce «nous» doit se mettre en mouvement. Ce nous, ce sont les défenseurs des droits et libertés, les syndicalistes, les activistes pour le climat, les mouvements féministes et LGBTQIA +, les collectifs de sans-papiers et de sans-abri, les militants antiracistes, les associations des quartiers populaires, les sauveteurs de migrants en mer, les artistes, les gilets jaunes, les fonctionnaires dont le statut est menacé, les familles monoparentales en colère, les maires qui savent ce qu'il en coûterait et ont bien conscience de ce que deviendrait le logement social, les sans-ascenseurs, les comités d'usagers Ce «nous», c'est chacune, chacun. Ensemble, nous pouvons donner de la voix, manifester, partager nos partis pris, nous mobiliser partout, dans les rues, à la machine à café, dans les cages d'escalier, aux dîners en famille Les organisations syndicales et le mouvement social ont des clés pour impulser ce déferlement.

L'histoire n'est jamais écrite. Après 1934, il y a 1936. Le mouvement de la société est de nature à bousculer la donne et entraver le scenario du pire. L'urgence est de transformer l'addition des scores des gauches et des écologistes - 32 % - en dynamique politique. Pour y parvenir, c'est toute la société qu'il faut embarquer. Les partis politiques n'y arriveront pas seuls. Ils ont la responsabilité de se rassembler et de proposer un chemin, en acceptant le pluralisme, en ayant conscience que personne ne gagnera en écrasant les autres, en se mettant d'accord sur des candidatures et des mesures communes.

UN CADRE COMMUN Les scores de dimanche ne permettent ni aux uns ni aux autres de dire «c'est ma ligne qui a gagné» à gauche. Adossée sur la cohérence d'un projet qui transforme en profondeur les conditions de vie, la diversité est une richesse. Elle permet de conquérir des majorités. Notre dynamisme et notre crédibilité passent par la capacité à faire vivre un cadre commun et des engagements individuels. Là se trouve la façon moderne, diverse, d'incarner le pouvoir politique, loin du bonapartisme présidentiel dont Macron est le sinistre modèle.

Les périodes d'accélération de l'histoire sont toujours celles de l'invention, de l'inédit, de la création. Le mouvement du nombre, du peuple, peut bousculer les routines. Sortir des rancoeurs pour se tourner vers nos tâches d'avenir, savoir ce qui nous rassemble quand on est face à la bête immonde : je suis sûre que nous en sommes capables. ?

Ensemble, nous pouvons donner de la voix, partager nos partis pris, nous mobiliser partout Les organisations syndicales et le mouvement social ont des clés pour impulser ce déferlement.

l'Humanité
Tuesday, June 11, 2024 578 mots, p. 9

Les voix évaporées de la Macronie

Cyprien Caddeo

Le camp présidentiel repart en campagne alors qu'il est plus affaibli que jamais. Les européennes ont démontré une érosion de son socle électoral y compris dans les secteurs qui étaient fidèles au chef de l'État : les cadres et retraités semblent se radicaliser vers la droite.

L es députés macronistes peuvent s'arracher les cheveux. Jetés brutalement dans une campagne législative à laquelle ils ne sont absolument pas préparés, ils ne se rassureront pas davantage en examinant les résultats des européennes. Avec 3,6 millions de voix, dimanche, Renaissance s'est effondrée dans les urnes : 6,2 millions de bulletins perdus par rapport au premier tour de la présidentielle de 2022 ; 2,2 millions par rapport au premier tour des dernières législatives. Des chiffres qui disent le profond échec de la stratégie d'Emmanuel Macron et de Gabriel Attal. Le jeune premier ministre, présenté comme une « arme anti-Bardella » (jusqu'à débattre face à lui, pensant naïvement « dégonfler » le RN), est comptable de ce score désastreux (14,6 %). Selon BFM, Gabriel Attal a proposé sa démission en alternative à la dissolution, ce qu'Emmanuel Macron a refusé, lui demandant de mener la campagne pour les législatives.

« La décision du président est périlleuse »

Où sont donc passées les voix de 2022 ? L'analyse sociologique du scrutin est sans appel. La Macronie perd énormément dans des secteurs qui lui étaient acquis il y a encore deux ans. Ainsi, Renaissance totalisait 34 % des voix des cadres à la présidentielle de 2022, contre seulement 15 % en 2024. Les cadres votent un peu plus à gauche (51 %, dont 20 % pour Raphaël Glucksmann) mais, surtout, ceux qui votent à droite votent de plus en plus RN (20 %), voire Reconquête (5 %). Idem, chez les retraités, coeur électoral du président (29 % pour le RN et 23 % pour Valérie Hayer, cette année - il y a deux ans, ils votaient à 37 % pour Macron).

Le bloc bourgeois aggloméré autour de la figure d'Emmanuel Macron a largement dérivé vers la droite, voire parfois le RN. En témoignent les résultats dans certaines villes riches emblématiques du vote Macron, y compris dans les Hauts-de-Seine, seul département métropolitain où Renaissance est arrivé en tête, dimanche. Exemple entre toutes : Neuilly-sur-Seine, 49 % des voix pour le président au 1er tour en 2022, a préféré revoter LR (28,3 %) plutôt que Valérie Hayer (25,4 %). À trop investir les thématiques, voire les propositions de la droite dure et du RN (« islamo-gauchisme », « ensauvagement », « décivilisation »), le camp macroniste a sans doute accompagné la radicalisation de l'électorat bourgeois, sans en récolter les fruits.

De nombreuses circonscriptions supposées acquises à la majorité aiguisent désormais les appétits. Notamment en Bretagne, région qui votait le plus Emmanuel Macron, où Renaissance se fait doubler sur sa gauche par Raphaël Glucksmann et sur sa droite par le RN, en tête pour la première fois dans ce territoire. Face à de tels signaux, quelques macronistes ont osé exprimer, à demi-mot, leur inquiétude. Parmi eux, la députée Astrid Panosyan-Bouvet : « La décision du président est périlleuse. Elle lui appartient. » Yaël Braun-Pivet, future ex-présidente de l'Assemblée nationale, prend plus nettement ses distances : « Il y avait un autre chemin qui était celui d'une coalition, d'un pacte du gouvernement. La faiblesse, c'est de ne pas avoir réussi à engager le pays sur cette voie de la coopération des différents partis. C'était l'essence même du dépassement imaginé en 2017. (...) Force est de constater qu'on n'a pas réussi cela. » Une macroniste qui admet l'échec : pas de doute, nous vivons un séisme politique.

l'Humanité
Tuesday, June 11, 2024 796 mots, p. 10

En progression partout, le parti d'extrême droite vise la majorité

Florent LE DU

Les détails du scrutin de dimanche révèlent l'ampleur de la progression du Rassemblement national, en tête dans 93 % des communes de France et dans toutes les catégories socio-professionnelles. De quoi craindre le pire, le 7 juillet, si aucun sursaut ne survient.

La France brune : 93 % des communes ont placé Jordan Bardella en tête des élections européennes. 91 départements, soit toute la France métropolitaine hors petite couronne (Paris, Seine-Saint-Denis, Hauts-de-Seine, Val-de-Marne). Hormis dans les grandes villes - où l'on observe tout de même une progression -, le Rassemblement national s'est installé sur l'ensemble des territoires. Y compris dans des régions historiquement rétives à l'extrême droite comme la Bretagne, le Massif central, le Sud-Ouest, qui l'ont placé en tête. Dans chaque département - hors région parisienne et outre-mer -, le vote RN réalise un bond de 8 points ou davantage par rapport à 2019. Sans compter les scores de Reconquête !, qui a réalisé 5,5 % au niveau national.

« une alliance des classes »

Le RN apparaît désormais comme le grand parti de l'ordre aux yeux des électeurs de droite, et grappille du côté de LR et de Reconquête !. Selon Ipsos, 43 % des électeurs d'Éric Zemmour au premier tour de la présidentielle de 2022 et 18 % de ceux de Valérie Pécresse ont opté pour la liste de Jordan Bardella, ce 9 juin. Celui-ci rogne même un peu l'électorat de Jean-Luc Mélenchon (8 %) et de Fabien Roussel (9 %), sur la base d'un vote contestataire. En définitive, ces élections semblent valider la stratégie du RN d'une « alliance des classes ». D'un côté, le RN a attrapé une partie significative du vote bourgeois, que le lepénisme n'effraie plus - à ce titre, Éric Zemmour, qui a réalisé des scores élevés en 2022 dans les milieux aisés, a pu servir de passerelle entre droite et extrême droite. De plus, le changement de discours économique de ces derniers mois, axé sur la réduction de la dette et une doctrine libérale, a pu rassurer les milieux aisés. De l'autre côté, le RN agrandit sa base populaire, déjà élargie en 2022, probablement sous l'effet de son discours, même mensonger, sur le social et le pouvoir d'achat. Ainsi, la liste d'extrême droite arrive en tête dans les cinq catégories socioprofessionnelles retenues par Ipsos : chez les retraités (29 %), les cadres (20 %, à égalité avec Raphaël Glucksmann), les professions intermédiaires (29 %), les employés (40 %) et les ouvriers (54 %).

Cette progression, dans tous les secteurs et tous les territoires, peut-elle permettre au RN d'obtenir la majorité à l'Assemblée nationale ? C'est la question qui agite tous les citoyens depuis l'annonce de la dissolution. Le parti lepéniste est en position de force. Mais, pour arracher la majorité, il lui faudra conquérir 201 sièges - en admettant qu'il conserve ses 88 sortants -, ce qui, dans une élection qui ne se joue pas à la proportionnelle, est loin d'être acquis.

Le politologue Luc Rouban reconnaît, dans Atlantico, site d'informations libéral et conservateur, que « le RN bénéficie d'une dynamique forte qui poussera ses électeurs du 9 juin à confirmer leur vote » mais tempère : « La logique des élections législatives n'est pas celle des européennes. Avec les législatives, on a 577 élections locales où la personnalité et l'ancrage territorial des candidats deviennent décisifs. Le RN va devoir trouver 577 bons candidats qui devront se mesurer à des notables locaux LR, UDI ou PS implantés depuis longtemps dans certaines circonscriptions. »

Par ailleurs, en cas de duels entre macroniste-RN ou gauche-RN, l'ampleur du front républicain est impossible à mesurer, entre inquiétude de voir l'extrême droite au pouvoir, ras-le-bol du vote barrage et détestation de la gauche par la droite (et vice et versa).

Zemmour pousse à l'union des droites

Hégémonique à la droite d'Emmanuel Macron, le Rassemblement national s'est dit ouvert aux alliances pour mettre toutes les chances de son côté. « Je pense qu'on peut y arriver seuls mais ce n'est pas l'enjeu parce qu'on a la capacité d'accueillir tous les patriotes », a avancé la députée du Var Laure Lavalette sur France Inter, lundi matin, avant de préciser : « Au cas par cas avec la droite, mais pourquoi pas avec des souverainistes de gauche comme Arnaud Montebourg. Ce qui compte, c'est l'amour de la souveraineté, l'amour de la nation. »

à la tête de Reconquête!, Éric Zemmour rêve, lui, d'union des droites. « Si l'on veut gagner, c'est la seule solution. C'est donc désormais au Rassemblement national, mais aussi aux dirigeants des "Républicains" de nous dire s'ils veulent le plus grand rassemblement pour gagner. »

Quant à Marion Maréchal et sa France fière, en froid avec le fondateur de Reconquête ! et son clan, elle a rencontré, lundi en fin de journée Jordan Bardella ainsi que sa tante Marine Le Pen. L'alliance des xénophobes, galvanisés par la soirée de dimanche, s'organise. En famille, de préférence.

Le Monde
Européennes 2024 Résultats France, mardi 11 juin 2024 700 mots, p. SPA7

70 || Haute-Saône Centre-Val de Loire

Bourgogne- Franche-Comté

Côte-d’Or|| Doubs|| Jura|| Nièvre|| Haute-Saône|| Saône-et-Loire|| Yonne|| Territoire de Belfort

Le Rassemblement national (RN) avait déjà terminé en tête dans les huit départements de Bourgogne-Franche-Comté lors de l’élection européenne de 2019, avec une moyenne de 26,2 % des voix. Cinq ans plus tard, la liste de Jordan Bardella confirme et renforce son ancrage avec des résultats en progression de plus de 10 points, obtenant 37,1 % pour la région. Dans le détail, le parti d’extrême droite recueille 33,4 % en Côte-d’Or, 33,6 % dans le Doubs, 34,8 % dans le Jura, 36,8 % dans le Territoire de Belfort, 37,7 % en Saône-et-Loire, 38,9 % dans la Nièvre, 41,4 % dans l’Yonne et jusqu’à 45,8 % en Haute-Saône. Les hausses les plus fortes concernent la Haute-Saône où le RN progresse de 13 points – le département a élu deux députés RN en 2022 – et la Saône-et-Loire (12 points de mieux) où vient d’être élue une députée européenne RN, Valérie Deloge.

Si la poussée est générale, celle-ci s’est moins fait sentir dans les grandes villes. A Dijon, chef-lieu de la Côte-d’Or et fief de l’ancien ministre socialiste François Rebsamen, président de la Fédération progressiste, Jordan Bardella a créé la surprise en obtenant le meilleur score (21,2 %) devant les listes de Raphaël Glucksmann (17,8 %) et de Valérie Hayer (15,8 %), mais il reste loin de sa moyenne nationale. A Besançon, préfecture du Doubs dont la maire, Anne Vignot, est une élue Europe Ecologie-Les Verts, la gauche a mieux résisté. Certes en tête, la liste du RN y a recueilli 19,5 % des suffrages exprimés, devançant d’un cheveu Raphaël Glucksmann (18,7 %), tandis que Manon Aubry (15,9 %) et Marie Toussaint (9,1 %) obtenaient des résultats honorables.

I. 1 997 463 - V. 1 115 580 - A. 44,15 % - E. 1 078 567 - B. 17 509

RN Jordan Bardella 400 013 (37,09 %).

Ren. Valérie Hayer 148 477 (13,77 %).

PS-PP Raphaël Glucksmann 131 631 (12,20 %).

LR François-Xavier Bellamy 80 833 (7,49 %).

LFI-UP Manon Aubry 75 577 (7,01 %).

Rec. Marion Maréchal 57 156 (5,30 %).

EELV Marie Toussaint 47 833 (4,43 %).

L'AR Jean Lassalle 31 019 (2,88 %).

PCF Léon Deffontaines 24 284 (2,25 %).

PA Hélène Thouy 23 933 (2,22 %).

ECe Jean Marc Governatori 13 200 (1,22 %).

UPR François Asselineau 11 059 (1,03 %).

LP Florian Philippot 10 671 (0,99 %).

LO Nathalie Arthaud 6 412 (0,59 %).

EPTe Yann Wehrling 4 122 (0,38 %).

Equ Marine Cholley 2 885 (0,27 %).

ETE Guillaume Lacroix 2 656 (0,25 %).

PaP Caroline Zorn 1 594 (0,15 %).

NPA-R Selma Labib 1 562 (0,14 %).

NLP Georges Renard-Kuzmanovic 481 (0,04 %).

UDMF Nagib Azergui 467 (0,04 %).

EDE Laure Patas D'Illiers 421 (0,04 %).

ND Pierre Larrouturou 286 (0,03 %).

PT Camille Adoue 254 (0,02 %).

PCE Audric Alexandre 239 (0,02 %).

FE Pierre-Marie Bonneau 235 (0,02 %).

PaD Michel Simonin 211 (0,02 %).

FL Francis Lalanne 193 (0,02 %).

DLE Gaël Coste-Meunier 187 (0,02 %).

NPNM Edouard Husson 146 (0,01 %).

ANCo Charles Hoareau 120 (0,01 %).

PAE Jean-Marc Fortané 118 (0,01 %).

LRC Lorys Elmayan 100 (0,01 %).

DNM Philippe Ponge 55 (0,01 %).

PRC Olivier Terrien 44 (0,00 %).

LDF Patrice Grudé 37 (0,00 %).

PHS Léopold-Edouard Deher-Lesaint 30 (0,00 %).

DR Hamada Traoré 26 (0,00 %).

Européennes 2019 :

I : 1 971 020 - V : 1 045 330 - A : 46,97 % - E : 992 431 - B : 27 219 -

RN,

26,25 % ;

LRM,

20,40 % ;

EELV,

11,62 % ;

LR,

9,67 % ;

LFI,

6,27 % ;

PS,

5,58 % ;

DLF,

4,28 % ;

GS,

2,93 % ;

UDI,

2,50 % ;

P. ani.,

2,41 % ;

PCF,

2,06 % ;

UE,

1,74 % ;

UPR,

1,15 % ;

LO,

0,90 % ;

LP,

0,86 % ;

AJ,

0,58 % ;

LOE,

0,27 % ;

Pirate,

0,09 % ;

ES,

0,09 % ;

MIC,

0,06 % ;

UDMF,

0,06 % ;

DE,

0,06 % ;

AVE,

0,03 % ;

ALE,

0,03 % ;

PFE,

0,02 % ;

AR,

0,02 % ;

DN,

0,02 % ;

PACE,

0,02 % ;

LLC,

0,01 % ;

DR,

0,01 % ;

EVC,

0,01 % ;

NA,

0,01 % ;

PRC,

0,01 % ;

UDLEF,

0,00 %.

Le Figaro, no. 24820
Le Figaro, Tuesday, June 11, 2024 860 mots, p. 11

Politique

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10 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Une suprématie territoriale totale et sans précédent dans l'histoire électorale française

La liste de Jordan Bardella est arrivée en tête dans 96 des 101 départements et dans la moitié des villes de plus de 100 000 habitants. Manon Aubry domine en Seine-Saint-Denis. Raphaël Glucksmann est en tête à Paris.

Tabard, Guillaume

Deux tiers, un tiers : c'était le rapport de force territorial il y a cinq ans entre le RN et Renaissance. Soixante-neuf départements avaient placé la liste de Jordan Bardella en tête et 32 celle de Nathalie Loiseau. Cette fois-ci, la suprématie lepéniste est presque totale. Le même Bardella l'a emporté dans 96 des 101 départements français. Pour la majorité, Valérie Hayer n'a décroché qu'un seul podium, dans les Hauts-de-Seine, tandis que Raphaël Glucksmann est arrivé en tête à Paris et l'Insoumise Manon Aubry en Seine-Saint-Denis, dans le Val-de-Marne et en Martinique.

Bardella au-dessus de 40 % dans 22 départements

C'est à Mayotte, frappé par la vague migratoire en provenance des Comores, que le RN a obtenu son meilleur score départemental (52,42 %), devant les zones de forces habituelles de Marine Le Pen dans le quart nord-est du pays : l'Aisne (50,64 %), le Pas-de-Calais (47,46 %), la Haute-Marne ou la Meuse. Il confirme également son hégémonie dans des terres de conquête plus récente, comme l'Eure (42,66 %). Au total, 22 départements ont accordé plus de 40 % à Bardella. Alors qu'il a progressé de huit points à l'échelle nationale, le RN a réalisé des percées d'une quinzaine de points dans des départements où il n'était pas le plus fort jusqu'à présent (la Haute-Loire de Laurent Wauquiez, les Yvelines, la Gironde, la Haute-Garonne, le Rhône...). Et c'est au coeur de l'Île-de-France qu'il est le plus faible, surtout à Paris, seul département où il est en deçà des 10 % (8,54 %).

Pour le RN, le clivage entre zones rurales et grandes villes tend à s'atténuer. Bardella l'a emporté dans la moitié des quarante plus grandes villes françaises à commencer par Marseille (30,19 %), ville choyée par Emmanuel Macron, Nice, chez Christian Estrosi (32,28 %), Le Havre, chez Édouard Philippe (27,67 %), Reims chez la ministre Catherine Vautrin (29,08 %). Il s'impose également à Tourcoing chez Gérald Darmanin (30,92 %) ou Dunkerque chez Patrice Vergriete (38,35 %). Plus inattendues, ses victoires à Dijon, Clermont-Ferrand, Annecy ou Ajaccio.

Hayer en tête dans les seuls Hauts-de-Seine

Le vote Renaissance reste concentré dans l'ouest de la France, dans l'Ouest parisien et en Alsace, mais n'a plus désormais la puissance suffisante pour décrocher une « pole position ». C'est dans son département de la Mayenne que Valérie Hayer réalise son meilleur score (23,95 %), mais même là, elle est devancée par Jordan Bardella. Il n'y a que dans les Hauts-de-Seine qu'elle arrive en tête (19,55 %). C'est aussi dans l'ancien fief de Nicolas Sarkozy qu'elle décroche son unique première place dans une ville de plus de 100 000 habitants : Boulogne-Billancourt (23,73 %).

Glucksmann regagne des terres de gauche

En doublant son score national par rapport à 2019, Raphaël Glucksmann a permis à la gauche sociale-démocrate de retrouver sa première place dans des terres historiques de la gauche comme le Finistère (20,31 %), la Haute-Garonne, l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-d'Armor, l'Ariège, les Landes ou la Haute-Vienne. Il reste très faible dans le quart nord-est de la France. Le PS est sous la barre des 10 % dans le Nord (9,97 %), son fief par excellence au XXe siècle.

La liste Glucksmann est en tête à Paris (22,86 %), Lyon (18,80 %), Toulouse (21,38 %), Nantes (23,82 %), Bordeaux (21,97 %), Rennes (24,93 %) ou encore Angers (21,01 %), la ville du ministre de la Transition énergétique Christophe Béchu.

Aubry fait un carton dans le 9-3 et outre-mer

La liste LFI de Manon Aubry obtient ses meilleurs résultats dans deux zones : l'Est francilien et l'outre-mer. Elle atteint un record de 37,13 % en Seine-Saint-Denis, 22,94 % dans le Val-d'Oise, 21,19 % dans le Val-de-Marne, 20,36 % à La Réunion ou 18,84 % en Martinique. Elle est la seule tête de liste à dépasser les 50 % dans une ville de plus de 100 000 habitants, à Saint-Denis (50,37 %). Manon Aubry est également en tête à Montpellier, Strasbourg, Lille, Grenoble ou Montreuil.

Record pour Bellamy dans le Cantal, pour Maréchal dans les Alpes-Maritimes

François-Xavier Bellamy a dépassé les 10 % dans cinq départements : le Cantal (12,63 %), les Hauts-de-Seine (12,36 %), avec une première place dans la seule commune de Neuilly (28,29 %), les Yvelines (11,55 %, décrochant la première place à Versailles (23,55 %)), la Haute-Loire et Paris (10,49 % grâce à une première place dans le 16e arrondissement), seul département où il devance la liste Bardella.

Ancienne députée du Vaucluse, Marion Maréchal a obtenu ses meilleurs scores sur le littoral méditerranéen : 9,14 % dans les Alpes-Maritimes, 8,82 % dans le Var, 8,62 % en Corse-du-Sud, 8,15 % en Haute-Corse et 7,67 % dans le Vaucluse. Elle a obtenu 15,92 % des voix à Neuilly.

Les Verts de Marie Toussaint ont franchi la barre des 10 % à Paris (avec une pointe à 15,75 % dans le 10e arrondissement), réalisant de bons scores dans les Alpes (10,18 % à Briançon) et dans le massif armoricain. G. T.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, Tuesday, June 11, 2024 1008 mots, p. AUJM2
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10 juin 2024 - Le Parisien (site web)
11 juin 2024 - Le Parisien

Après le choc, l'heure des grandes manoeuvres

Branle-bas de combat partout. Emmanuel Macron a mis toute la classe politique sous très haute tension. Dans vingt jours, tout est possible. Élection imprévisible.

Olivier Beaumont et Pauline Théveniaud

En répondant à la cuisante défaite de son camp face au RN de Jordan Bardella par une dissolution de l'Assemblée, Emmanuel Macron a placé le pays sous tension... extrême. Il devrait donner de nouvelles explications dans les prochaines heures. Peut-être même dès ce mardi après-midi, à l'occasion d'une conférence de presse en dehors de l'Élysée.

Échange polaire avec Hollande

Dans ce lourd contexte politique, la cérémonie d'hommage aux suppliciés de Tulle (Corrèze), 99 hommes pendus par la division nazie Das Reich, a pris un relief très particulier. Emmanuel Macron a bien tenté de faire comme si de rien n'était, mais la dissolution qu'il a décidée la veille pèse dans les coeurs et les esprits. Ironie grinçante, le président retrouve là son prédécesseur, François Hollande, celui dont le quinquennat empêché le hante. Échange polaire. Hollande - qui compte s'exprimer prochainement - juge la situation extrêmement préoccupante et grave, comme la décision de dissoudre, à laquelle il est défavorable. Il le lui dit, fermement. L'inquiétude revient aussi dans ses échanges avec les familles de victimes. Comme souvent avec lui, le président-historien et le chef de campagne ont cohabité...

Des troupes contraintes et sonnées

KO debout, ses troupes ont été mises devant le fait accompli. « C'est une défaite, il faut l'assumer. Je vous avais dit que si on perdait il y aurait des conséquences. Eh bien il y en a, personne ne peut s'asseoir sur le peuple. On ne peut pas faire la politique avec la moitié du peuple », a-t-il fait valoir à une heure de son intervention, dimanche, devant des poids lourds du gouvernement. « Clinique », selon des participants, faisant mine d'oublier qu'il avait dit que ce scrutin européen n'aurait pas de conséquences nationales. Plus tard dans la soirée, avec le gouvernement au complet, le président a balayé ses autres options. Un remaniement ? « Injuste, inefficace, inapproprié », tranche-t-il. Un référendum ? « Cela ne répond pas au problème politique qui est en face de nous. » Reste donc cette dissolution qui a plongé le pays « dans un autre monde » répètent plusieurs ministres. Mais face au chef de l'État, nul ne moufte. « Par-derrière, ça râlait. Mais devant lui, ils n'ont rien dit », se gausse un participant. Sauf Yaël Braun-Pivet, qui lui a fait savoir ce qu'elle en pensait (du mal), lors d'un tête-à-tête dimanche. « Il y avait un autre chemin », a-t-elle insisté sur France 2, lundi.

Branle-bas de combat électoral

En attendant de très probables règlements de comptes, une véritable course contre la montre s'est enclenchée. À la Mutualité, le président du groupe Renaissance, Sylvain Maillard, n'a pas attendu l'allocution présidentielle pour faire chauffer son téléphone et sonder ses ouailles : « Tu veux repartir ou pas ? » La question est répercutée par le petit commando informel chargé par Macron de cette revue (parfois expéditive) des troupes. « J'ai été appelée dimanche soir par le parti. J'ai dit oui. Puis ça a raccroché », témoigne une députée qui raconte un lundi « très logistique », se posant mille questions, des tracts à l'obtention d'un prêt bancaire. Autant d'aspects sur lesquels ont planché les équipes au QG de Renaissance, où un bureau exécutif est prévu ce mardi à 18 heures.

Les chefs de la majorité enfin conviés

Sauf que les Marcheurs ne sont pas seuls ! Les chefs des partis se sont retrouvés à dîner à l'Élysée ce lundi soir. Si François Bayrou s'est montré « assez favorable à l'option » de la dissolution, restait à connaître la position d'Édouard Philippe. Le maire du Havre, que beaucoup sentent plus réservé, doit s'exprimer ce mardi. Note d'humeur, toutefois : le scepticisme était prégnant dans les rangs des groupes MoDem et Horizons à l'Assemblée.

Des poids lourds sommés d'y aller

« Je demanderai à plusieurs d'entre vous d'y aller », a prévenu Emmanuel Macron, dimanche soir, devant les membres du gouvernement. D'où la déclaration de candidature matinale de Stéphane Séjourné, qui devrait hériter d'une circonscription en or à Boulogne (Hauts-de-Seine). Bruno Le Maire dira demain ce qu'il souhaite faire à l'occasion d'un déplacement dans son ancienne circonscription... Lui qui s'était engagé à ne pas faire plus de trois mandats consécutifs regarde toutes les possibilités. Tout en prenant soin de battre le rappel de ses troupes - il a réuni en visio une petite dizaine de députés fidèles dès ce lundi matin. Quant à Gérald Darmanin, après avoir conclu la soirée électorale à Beauvau avec sa garde rapprochée, il a foncé vers ses terres de Tourcoing. Où avant le milieu de la matinée, lundi, il avait déjà arpenté cinq cafés différents, serrant toutes les louches se présentant à lui. C'est un métier.

Le risque d'une nouvelle défaite

Il faut dire que la marche est haute : le parti de Marine Le Pen est sorti en tête dans 93 % des communes. Alors, même si sur les boucles les députés Renaissance se montrent plutôt « combatifs », témoigne l'un d'eux, une figure du groupe confesse : « On se projette avec le RN en majorité relative. » Outre le pari d'une explosion de la Nupes et de LR, la stratégie se dessine : un projet resserré « autour de quatre à cinq propositions », a dit Macron dimanche soir, en demandant à ses ministres des idées d'ici à sa prochaine prise de parole. Le chef de l'État devrait dès ce mardi soir donner ces « orientations » pendant la conférence de presse. « Encore une fois, on fait une campagne sans programme », redoute un familier du pouvoir.

Macron chef de campagne

Toujours ce même duel installé par le président, qui entend se placer au centre de la bataille. « Il a préféré le pari de la dissolution au blocage lent, avec l'idée que, confrontés au choix, les gens ne voudront pas donner le pouvoir au RN, résume un fidèle. Mais à l'Élysée, ils sous-estiment le rejet dont il fait l'objet et l'effritement du socle. » Comme un air de déjà-vu...

Le Monde
élections européennes, mardi 11 juin 2024 976 mots, p. 8
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10 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Le PS en pole position, la gauche déjà divisée

La liste menée par Raphaël Glucksmann a obtenu 13,8 %. Mais les législatives annoncées brouillent le jeu

Sandrine Cassini

Une forêt de drapeaux jaune et rouge, des militants chauffés à blanc et, surtout, le goût de la victoire. Au quartier général de Raphaël Glucksmann, à La Bellevilloise, à Paris, la soirée électorale avait bien commencé dimanche 9 juin. Il est 20 heures quand les écrans de télévision affichent les premières estimations de la tête de liste de Parti socialiste-Place publique (PS-PP). Le candidat a obtenu 13,8 % des voix, talonnant la candidate du camp présidentiel, Valérie Hayer, selon les dernières estimations du ministère de l’intérieur, lundi matin.

« Nous sommes à un niveau que personne n’attendait », se félicite le gagnant de la soirée, tout en déplorant les 40 % obtenus par l’extrême droite. « Nous vivons un moment de bascule », ajoute-t-il. Mais, pour l’essayiste, l’élection lui permet d’ouvrir un « nouvel espace politique », fondé sur le « refus des outrances » et des « calomnies ».Et donc aux antipodes de celui de Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France insoumise (LFI). « La ligne qu’on a définie, on doit la tenir : c’est une ligne sur le fond et la forme » , précise-t-il. Dans le public, les jeunes militants de Place Publique et du PS exultent.

Au PS, on ne boude pas son plaisir après la présidentielle catastrophique de 2022, quand Anne Hidalgo avait obtenu 1,75 % des voix. « Il y a une lueur, c’est une première étape qui montre qu’il y a une possibilité de bâtir, pas de conflictualiser », se réjouit le président du conseil départemental de Haute-Garonne, Sébastien Vincini. « Oui, ça tranche la ligne à gauche », ajoute l’eurodéputée Nora Mebarek, fraîchement réélue.

La joie est de courte durée. Quand Emmanuel Macron prend la parole pour annoncer la dissolution de l’Assemblée, le coup de tonnerre saisit la salle. Le maire de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol, tente une analyse à chaud. Il y voit « l’effroi de l’extrême droite » et la « gifle monumentale »que vient de recevoir Emmanuel Macron. « Ce soir, c’est la fin du macronisme », avance-t-il.

« Unité, unité, unité »

Le choc est d’autant plus dur que la gauche, qui pèse environ 30 % de l’électorat, se trouve en piteux état. Conclue lors des élections de législatives de 2022, la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) s’est fracassée sur les massacres perpétrés le 7 octobre 2023 en Israël et le refus de LFI de qualifier le Hamas de « terroriste ». Depuis, les noms d’oiseaux affluent entre LFI et le PS. A La Bellevilloise, les questions fusent sans que personne n’ait de réponse. Quelle alliance est-il possible de conclure ? Pour beaucoup, pas question de reconduire à l’identique l’accord de la Nupes, signée lorsque le PS était en situation d’extrême faiblesse. « Il vient d’y avoir une élection, elle donne un paysage. Le bruit et la fureur, cela ne fonctionne pas », martèle Nicolas Mayer-Rossignol. Dans la salle, les jeunes scandent « unité », « unité », « unité ».

La porte-parole du PS Dieynaba Diop perçoit le piège tendu par Emmanuel Macron. « Comme il a perdu tout crédit, il refile la responsabilité à la gauche en espérant qu’on se divise, pour ensuite apparaître comme le grand sauveur », se désole-t-elle. Raphaël Glucksmann est lui aussi pris de court. Que faut-il faire ? « La politique, c’est un cap clair. Il faut que ce cap clair perdure », assène-t-il aux journalistes, appelant au rassemblement ceux qui refusent « l’outrance » et la « violence ». « Il me semble que Jean-Luc Mélenchon n’a pas été exactement sur la ligne politique que nous avons portée pendant cette campagne », ajoute l’essayiste, qui refuse de dire s’il participera à la campagne des législatives. « C’est trop tôt », conclut-il avant de disparaître.

D’autres cadres du PS sont arrivés discrètement. L’heure est aux réunions de crise. Dans les étages, Raphaël Glucksmann rejoint Nora Mebarek, la maire de Nantes, Johanna Rolland, le numéro trois de la liste, fraîchement élu, Pierre Jouvet, et Nicolas Mayer-Rossignol. Dieynaba Diop semble avoir perçu chez Olivier Faure, le premier secrétaire du PS, et Nicolas Mayer-Rossignol la volonté, au minimum, de « reconduire les députés sortants ». Ce qui semble loin d’une évidence en interne. « Il va falloir tout revoir », conteste la présidente de la région Occitanie, Carole Delga.

Une offre de service de Ruffin

La soirée n’est pas terminée que, déjà, deux lignes s’affrontent. D’un côté, celle d’Olivier Faure, qui évoque un « rassemblement utile », de façon à ne pas fermer la porte à LFI. De l’autre, les opposants historiques de la Nupes, qui regroupent le courant de la maire de Vaulx-en-Velin, Hélène Geoffroy, derrière laquelle se sont placés les fidèles de François Hollande et une partie des partisans de Nicolas Mayer-Rossignol. Ces derniers avancent un argument pour refuser ce « rassemblement utile »: selon eux, un « insoumis » est incapable de gagner face à un candidat du RN.

Dans les conversations, une épineuse question. « Qui peut être candidat au poste de premier ministre et sur quel programme ? », résume l’ex-premier secrétaire Jean-Christophe Cambadélis, partisan de François Hollande. Pour beaucoup, pas question de se ranger derrière Jean-Luc Mélenchon. Au même moment, depuis le QG de LFI, ce dernier maintient la pression et propose de repartir en campagne autour du programme de la Nupes. Une autre figure « insoumise » fait une offre de service : en piste pour 2027, le député François Ruffin appelle les chefs de parti de gauche à s’unir pour porter la « bannière » du « front populaire ». « Ruffin indique qu’il pourrait être l’homme de la synthèse. Mais pourquoi ça ne serait pas un PS ? », s’interroge M. Cambadélis. Les socialistes se sont repliés au QG de campagne du PS à Paris, autour d’Olivier Faure et sans Raphaël Glucksmann. Les discussions se sont poursuivies tard dans la nuit.

Le Monde
élections européennes, mardi 11 juin 2024 1450 mots, p. 12
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10 juin 2024 - Le Monde (site web)

Scholz confronté au pire score de l’histoire du SPD

En tête avec 30 % des voix contre 14 % pour les sociaux-démocrates, la CDU-CSU exige des élections anticipées

Thomas Wieder

Berlin - correspondant - Comme en France, y aura-t-il des législatives anticipées en Allemagne ? Arrivés en tête des élections européennes avec 30,2 % des voix (+ 1,3 point par rapport à 2019), les conservateurs de la CDU-CSU n’ont pas attendu que le président français, Emmanuel Macron, annonce la dissolution de l’Assemblée nationale, dimanche 9 juin dans la soirée, pour évoquer le sujet. « Soit le gouvernement change de politique, soit il ouvre la voie à de nouvelles élections », a déclaré le secrétaire général de la CDU, Carsten Linnemann, dès la publication des premières estimations, peu après 18 heures.

Pour le chancelier social-démocrate, Olaf Scholz (SPD), ces élections sont une véritable débâcle. Son parti ne recueille que 14,1 % des voix (contre 15,8 % en 2019), soit le pire score de son histoire. Les deux autres partis de sa coalition sont également sanctionnés : avec 12 % des voix, les Verts reculent de plus de 8,5 points par rapport à 2019 ; quant aux libéraux du FDP, ils n’obtiennent que 5,1 % des suffrages exprimés, soit 0,3 point de moins qu’il y a cinq ans. Ensemble, les trois formations qui constituent la majorité de M. Scholz totalisent à peu près autant de voix que la CDU-CSU à elle seule.

Avec 15,9 %, le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) arrive en deuxième position, progressant de 4,9 points par rapport à 2019. Ce résultat est certes inférieur aux 22 %-23 % que les sondages lui prédisaient au début de l’année. Il n’en reste pas moins que l’AfD, dimanche, a obtenu son meilleur score à l’échelle nationale depuis sa création en 2013. Et ce, malgré une actualité dont on aurait pu croire qu’elle lui serait défavorable : révélation par le site d’investigation Correctiv d’un projet secret de « remigration »de millions d’Allemands d’origine étrangère vers l’Afrique du Nord, à l’origine de manifestations monstres aux quatre coins du pays ; ouverture de deux enquêtes contre Maximilian Krah, tête de liste de l’AfD, pour financement illégal de la part de sources russes et chinoises ; interview dans laquelle ce dernier a affirmé que tout ancien SS ne devait pas « être automatiquement considéré comme un criminel », à la suite de quoi l’AfD a été exclu du groupe Identité et démocratie où il siégeait au Parlement européen…

« Nous avons obtenu un super résultat », s’est félicité le coprésident de l’AfD, Tino Chrupalla, estimant que ce score est « un bon début pour l’année électorale » qui s’ouvre outre-Rhin. En septembre, des élections régionales auront lieu dans trois Länder d’ex-Allemagne de l’Est (Saxe, Thuringe, Brandebourg), partie du pays où l’AfD est arrivé en première position, dimanche, avec 27 % des voix, soit 7,5 points de plus qu’en 2019.

Une nouvelle formation

En Allemagne, ces élections européennes auront également vu l’apparition d’une nouvelle formation politique : l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW), du nom d’une ancienne dirigeante du parti de gauche Die Linke, qui a claqué la porte de celui-ci fin 2023 pour créer sa propre formation. Avec 6 % des voix, ce parti, qui se veut progressiste sur le plan social, conservateur sur les questions sociétales, partisan de la plus grande fermeté en matière migratoire et opposé à toute aide militaire à l’Ukraine, effectue une percée remarquable.

« Jamais nous n’avons vu une telle chose dans l’histoire de la République fédérale », s’est félicitée Mme Wagenknecht, qui est parvenue à devancer son ancien parti, Die Linke, lequel n’a recueilli que 2,8 % des voix. Soit la moitié du score qu’il avait obtenu en 2019, et ce alors qu’il avait cette fois comme tête de liste une figure très médiatique, Carola Rackete, ancienne capitaine du  Sea-Watch 3, navire humanitaire célèbre pour le secours qu’il a apporté aux migrants en Méditerranée.

Dimanche, M. Scholz n’a pas réagi à la défaite de son parti. Celle-ci est pourtant largement la sienne. Le chancelier s’est en effet fortement investi dans la campagne, choisissant notamment de figurer d’égal à égal avec la tête de liste du SPD, Katarina Barley, sur ses affiches électorales. Au vu des résultats, cet engagement a été contre-productif. Mais M. Scholz ne semble pas l’avoir compris. Dimanche soir, le chancelier allemand est apparu parfaitement décontracté, au siège berlinois du SPD, se livrant à des selfies en série comme si de rien n’était.

Pour M. Scholz, les prochains jours seront sans doute empreints d’une moindre insouciance. Après la débâcle historique essuyée par son parti, le chancelier devra dire s’il compte ou non poser la « question de confiance », comme l’ont réclamé plusieurs responsables de la CDU, dimanche soir. Selon l’article 68 de la Loi fondamentale, « si une motion de confiance demandée par le chancelier n’obtient pas l’approbation de la majorité des membres du Bundestag, le président fédéral peut (…) dissoudre[celui-ci] dans un délai de vingt et un jours ».

Dimanche soir, on n’en était pas encore là en Allemagne. Mais l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par le président français n’a pas échappé aux adversaires de M. Scholz. « Comme Macron qui appelle à de nouvelles élections, le chancelier doit faire de même », a déclaré le président de la CSU, Markus Söder, chef du gouvernement bavarois, dimanche soir.

Constitutionnellement, le chancelier, en Allemagne, ne peut procéder à une dissolution. Une telle décision revient en effet au chef de l’Etat. La dernière fois que cela s’est produit remonte à juillet 2005, quand Gerhard Schröder (SPD), alors chef du gouvernement, ayant posé la question de confiance s’était retrouvé en minorité, ouvrant la voie à une dissolution du Bundestag par le président fédéral, Horst Köhler. Quelques mois plus tard, après des élections anticipées, M. Schröder quittait la chancellerie pour la laisser entre les mains de la présidente de la CDU, Angela Merkel.

« Une analyse sans tabou »

Dans l’entourage de M. Scholz, on espère que la dissolution de l’Assemblée nationale par M. Macron incitera la CDU-CSU à faire preuve d’une certaine réserve afin de ne pas plonger l’Allemagne dans une crise politique au moment où la France se lance vers l’inconnu. La dissolution annoncée par M. Macron est « un pari risqué qui ouvre une période d’incertitude sur le rôle que la France pourra jouer en Europe, estime le député allemand Nils Schmid, porte-parole du groupe SPD du Bundestag pour la politique étrangère. La clarification voulue par le président de la République pourrait encore renforcer les forces antieuropéennes en France – que ce soit par une majorité pour le Rassemblement national ou par la nécessité de passer un accord de coalition avec le parti Les Républicains, qui a pris un virage nettement moins favorable à l’intégration européenne ».

Quoi qu’il arrive, le chancelier devra s’expliquer. « M. Scholz, ne devriez-vous pas faire comme M. Macron ? », demandait, dimanche soir, le site d’information allemand Focus Online, faisant écho à plusieurs responsables de la droite conservatrice, à quelques éditorialistes influents et même à certaines figures du SPD. « Quand on fait 14 %, on doit faire une analyse sans tabou de ce qui ne fonctionne pas. La population en a assez de ce gouvernement », a ainsi réagi l’ancien vice-chancelier Sigmar Gabriel, qui fut le ministre de l’économie et des affaires étrangères d’Angela Merkel et qui présida le SPD de 2009 à 2017.

A un peu plus d’un an des législatives, M. Scholz n’a en tout cas jamais été autant sous pression. Sommé de poser la « question de confiance » par l’opposition conservatrice, le chancelier allemand se retrouve à la tête d’une coalition plus brinquebalante que jamais, avec un SPD qui doute de plus en plus de son leadership, des Verts en pleine crise existentielle et un FDP qui lutte pour sa survie, son score de dimanche lui faisant craindre de ne plus être représenté en 2025 au Bundestag, où un parti doit obtenir 5 % des voix pour être représenté.

Pour ces différentes raisons, les élections de ce 9 juin, en Allemagne, auront des conséquences bien plus nationales qu’européennes. En confortant l’assise de la CDU-CSU au Parlement européen, les Allemands auront surtout mis sur une rampe de lancement le chef de file de la droite conservatrice, Friedrich Merz, dont la popularité n’est certes pas mirobolante mais dont le poids électoral, confirmé dimanche par les résultats de la CDU et de la CSU, en fait plus que jamais un chancelier en puissance.p

Le Monde
Européennes 2024 Résultats France, mardi 11 juin 2024 685 mots, p. SPA17

16 || Charente 17 || Charente-Maritime 19 || Corrèze 23 || Creuse 24 || Dordogne 33 || Gironde 40 || Landes 47 || Lot-et-Garonne 64 || Pyrénées-Atlantiques 79 || Deux-sèvres 86 || Vienne 87 || Haute-Vienne

Nouvelle-Aquitaine

Charente|| Charente-Maritime|| Corrèze|| Creuse|| Dordogne|| Gironde|| Landes|| Lot-et-Garonne|| Pyrénées-Atlantiques|| Deux-Sèvres|| Vienne|| Haute-Vienne

En Nouvelle-Aquitaine comme sur l’ensemble du territoire national, la liste menée par Jordan Bardella arrive en tête. Avec 30,9 % des suffrages, le Rassemblement national rallie plus de 250 000 voix supplémentaires par rapport au scrutin de 2019 et fait basculer plusieurs villes : Guéret, Périgueux, Mont-de-Marsan, Agen, Pau, et Limoges, acquises à la majorité présidentielle il y a cinq ans. La liste menée par le député socialiste européen Raphaël Glucksmann, qui avait perdu 10 points en 2019, arrive cette fois en deuxième position, avec 15,9 % des suffrages. La plus vaste région de France, présidée par le socialiste Alain Rousset, voit ainsi la liste socialiste arriver en tête à Bordeaux, où elle remporte 21,9 % des suffrages, ainsi qu’à La Rochelle, Niort, et Poitiers, où les macronistes dominaient en 2019. Les écologistes subissent en revanche le même effondrement que partout en France. Bordeaux, pourtant dirigée par l’écologiste Pierre Hurmic, ne fait pas exception. La liste de Marie Toussaint n’y remporte que 11 % des voix, contre 21,5 % en 2019, alors en deuxième position dans la capitale girondine. Les Verts atteignent difficilement la sixième position au niveau régional, avec 5,3 % des suffrages, contre 13,3 % pour Yannick Jadot en 2019. Au coude-à-coude avec Reconquête ! et sa tête de liste Marion Maréchal, qui remporte 5 % des voix dans la région. La France insoumise repasse légèrement devant la liste Les Républicains depuis les dernières élections européennes, avec respectivement 6,8 et 6,4 % des voix.

I. 4 515 123 - V. 2 511 704 - A. 44,37 % - E. 2 422 196 - B. 38 044

RN Jordan Bardella 749 891 (30,96 %).

PS-PP Raphaël Glucksmann 386 119 (15,94 %).

Ren. Valérie Hayer 357 275 (14,75 %).

LFI-UP Manon Aubry 164 557 (6,79 %).

LR François-Xavier Bellamy 157 034 (6,48 %).

EELV Marie Toussaint 128 368 (5,30 %).

Rec. Marion Maréchal 121 330 (5,01 %).

L'AR Jean Lassalle 112 697 (4,65 %).

PCF Léon Deffontaines 70 409 (2,91 %).

PA Hélène Thouy 47 147 (1,95 %).

ECe Jean Marc Governatori 30 400 (1,26 %).

UPR François Asselineau 24 902 (1,03 %).

LP Florian Philippot 22 303 (0,92 %).

LO Nathalie Arthaud 11 568 (0,48 %).

EPTe Yann Wehrling 10 469 (0,43 %).

Equ Marine Cholley 6 879 (0,28 %).

ETE Guillaume Lacroix 6 493 (0,27 %).

NPA-R Selma Labib 4 494 (0,19 %).

PaP Caroline Zorn 1 678 (0,07 %).

ND Pierre Larrouturou 1 531 (0,06 %).

EDE Laure Patas D'Illiers 1 003 (0,04 %).

FL Francis Lalanne 916 (0,04 %).

PCE Audric Alexandre 609 (0,03 %).

DLE Gaël Coste-Meunier 593 (0,02 %).

ANCo Charles Hoareau 531 (0,02 %).

LRC Lorys Elmayan 520 (0,02 %).

UDMF Nagib Azergui 429 (0,02 %).

PAE Jean-Marc Fortané 419 (0,02 %).

NLP Georges Renard-Kuzmanovic 400 (0,02 %).

PaD Michel Simonin 300 (0,01 %).

FE Pierre-Marie Bonneau 284 (0,01 %).

PT Camille Adoue 205 (0,01 %).

DNM Philippe Ponge 156 (0,01 %).

NPNM Edouard Husson 106 (0,00 %).

PRC Olivier Terrien 83 (0,00 %).

LDF Patrice Grudé 48 (0,00 %).

DR Hamada Traoré 39 (0,00 %).

PHS Léopold-Edouard Deher-Lesaint 11 (0,00 %).

Européennes 2019 :

I : 4 325 058 - V : 2 352 279 - A : 45,61 % - E : 2 223 033 - B : 63 530 -

RN,

22,33 % ;

LRM,

22,28 % ;

EELV,

13,29 % ;

PS,

7,76 % ;

LR,

7,49 % ;

LFI,

7,03 % ;

GS,

3,63 % ;

DLF,

3,27 % ;

PCF,

2,62 % ;

UDI,

2,29 % ;

P. ani.,

2,07 % ;

UE,

1,96 % ;

UPR,

1,07 % ;

LO,

0,88 % ;

AJ,

0,66 % ;

LP,

0,61 % ;

LOE,

0,30 % ;

ES,

0,11 % ;

Pirate,

0,10 % ;

DE,

0,04 % ;

PFE,

0,03 % ;

AVE,

0,03 % ;

ALE,

0,03 % ;

PACE,

0,03 % ;

MIC,

0,02 % ;

DN,

0,01 % ;

UDMF,

0,01 % ;

EVC,

0,01 % ;

AR,

0,01 % ;

DR,

0,01 % ;

NA,

0,01 % ;

LLC,

0,00 % ;

UDLEF,

0,00 % ;

PRC,

0,00 %.

Le Monde
élections européennes, mardi 11 juin 2024 869 mots, p. 6
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10 juin 2024 - Le Monde (site web)

La parti d’Eric Zemmour envoie des élus au Parlement européen

Les législatives anticipées, le 30 juin et le 7 juillet, ont repoussé à plus tard les règlements de comptes promis au sein de Reconquête !

Corentin Lesueur

Dans l’anonymat qui sied désormais à sa place sur l’échiquier politique, Reconquête ! a sans doute remporté, dimanche 9 juin, plus que 5 sièges au Parlement européen : un sursis. « On n’est pas morts », a résumé Stanislas Rigault, membre du bureau exécutif du parti d’extrême droite et malheureux sixième de liste, une fois assurée la fatidique barre des 5 %.

Retardée par l’attente de résultats consolidés, qui le conduisent à 5,5 % selon les estimations du ministère de l’intérieur, lundi matin, la célébration des premiers élus sous la bannière du parti d’Eric Zemmour, fondé fin 2021, a été définitivement éclipsée par la dissolution de l’Assemblée nationale, réclamée par le Rassemblement national (RN) et décidée par Emmanuel Macron. A l’image d’une campagne passée à l’ombre du favori du scrutin, Jordan Bardella.

Le séisme provoqué par l’annonce du chef de l’Etat et la perspective d’un nouveau scrutin dans trois semaines ont renvoyé à plus tard les règlements de comptes promis au sein de la direction de Reconquête !. Mais les têtes d’affiche furent incapables de singer l’unité le temps d’une soirée, même « victorieuse ». Les prises de parole du président de la formation radicale, Eric Zemmour, et de sa première de liste aux européennes, Marion Maréchal, ont suinté du différend tactique qui, après l’hiver, a viré à la guerre de tranchées.

Scrutin à haut risque

L’ancien journaliste du Figaro et ses proches ont reproché pendant des mois à la petite-fille de Jean-Marie Le Pen de ne pas attaquer frontalement Jordan Bardella. La nouvelle eurodéputée s’est alors targuée dans son discours d’avoir mieux que quiconque promu la « coalition des droites », clamant : « C’est pourquoi j’ai toujours distingué nos adversaires de nos concurrents, et ai refusé de concentrer nos attaques sur le RN. »

Pas question pour Marion Maréchal de virer de bord en vue des prochaines législatives. « Je suis prête à rencontrer, dans les jours qui viennent, Marine Le Pen, Jordan Bardella, Eric Ciotti et Nicolas Dupont-Aignan pour travailler ensemble à l’alternative que notre pays exige », a-t-elle invité sous la moue dubitative de son président de parti. Dans un communiqué, ce dernier a renvoyé la responsabilité de l’ « union » à ceux qu’il n’a jamais cessé, lui, de considérer comme des adversaires : « C’est donc aux dirigeants du RN et de LR[Les Républicains] de nous dire s’ils veulent le rassemblement pour gagner, ou le monopole pour que rien ne change. »

A la sortie d’une réunion étendue jusque dans la nuit, les dirigeants du RN n’ont pas semblé très sensibles aux appels de Reconquête !. « Pour l’instant, ce n’est pas du tout la question, a balayé le député (RN) de Moselle Laurent Jacobelli, porte-parole du parti de Marine Le Pen. L’heure n’est pas aux négociations ou aux combines, comme on peut le voir dans d’autres partis qui semblent fébriles. » Le mouvement dirigé par Jordan Bardella, qui rêvait de voir la liste de Marion Maréchal atterrir sous les 5 % et précipiter la chute des zemmouristes, pourrait d’autant moins être enclin à l’union qu’il caracole en tête dans les départements les plus favorables à l’essayiste, ainsi du Var (43,2 % pour le RN, contre 8,8 % pour Reconquête !) ou des Alpes-Maritimes (37,7 %, contre 9,1 %).

A peine sauvé de la débandade, Reconquête ! s’engage dans un nouveau scrutin à haut risque pour son avenir. Contrairement au RN, le parti d’Eric Zemmour n’a jamais fait mine de préparer de possibles législatives, convaincu qu’Emmanuel Macron ne dissoudrait pas l’Assemblée nationale. Le premier défi sera donc de trouver les volontaires aux investitures, dans un parti lesté par une structuration locale défaillante et un dynamisme militant déclinant.

Difficile, surtout, d’imaginer les cadres faire fi des divergences qui, depuis des mois, ont scindé la direction en deux clans n’échangeant plus que par presse interposée. Les accusations réciproques, de moins en moins sourdes à mesure que le scrutin du 9 juin approchait, promettaient un grand déballage au lendemain.

« L’heure n’est pas encore au bilan », déclinait Stanislas Rigault dimanche soir. Certains dans son camp avaient pourtant déjà pris date pour instruire le procès de Marion Maréchal, accusée d’allégeance à l’égard de son ancien parti (Front national, devenu RN) et de sa tante Marine Le Pen. Nouvelle échéance électorale oblige, la vindicte attendra l’été. Mais les trois prochaines semaines pourraient raviver les divisions tactiques d’une formation qui, sur le fond, reste rassemblée par les mêmes obsessions xénophobes, contre l’islam et l’immigration.

« Certains partis se satisfont de scores modestes parce que leur seul but est d’exister encore un peu, mais pas trop. Ce sont des partis de témoignage, des figurants dans le spectacle politique.(…) Nous ne sommes pas comme ça», a cinglé Eric Zemmour au soir des européennes. Un échec le 30 juin pourrait ne même plus lui offrir le rôle de « figurant ».

Libération
Transition Ecologique, Tuesday, June 11, 2024 467 mots, p. Transition_Ecologique_4

Transition écologique

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11 juin 2024 - Libération (site web)

Réindustrialiser La coordination au coeur des enjeux

Valérie Sarre

Le débat Quelles voies pour un développement soutenable ? Retour sur une des tables rondes organisées à l'Assemblée le 23 mai lors du colloque «A l'échelle des transitions».

«L a réindustrialisation est cruciale, mais comment et dans quelles conditions pour les territoires, l'environnement, la sobriété foncière, l'humain » Telle était la problématique de la première table du colloque «A l'échelle des transitions», à l'Assemblée nationale le 23 mai. Olivier Bouba-Olga, économiste et chef du service études et prospective de la région Nouvelle-

Aquitaine, a rappelé les enjeux de cette «réindustrialisation»: «Amener le bien-être dans le respect des exigences planétaires. Il y a de bonnes raisons pour réindustrialiser mais l'enjeu est de trouver le bon compromis.» Ces «bonnes raisons», c'est notamment Thomas Huriez, fondateur et président de 1083, entreprise qui fabrique et vend des jeans réalisés en France, dans la Drôme, qui les rappelle : «C'est une question de bon sens, pour retrouver notre liberté. Relocaliser c'est reprendre conscience des choses, de ce que nous achetons, consommons.» C'est aussi, comme l'a souligné Hélène Reignier, responsable du programme scientifique de Popsu Territoires, une source d'emplois très importante car le terme «industrie» recouvre en réalité des activités beaucoup plus larges soit près de 7 millions de personnes en France. Une source d'emplois donc plus que nécessaire avec, selon les spécialistes, plus de 1000 sites existants prêts à accueillir ces «nouvelles industries». Mais, comme le souligne Olivier Bouba-Olga, les conflits d'usages s'invitent dans le débat, comme celui de «la sobriété foncière». Tout est une question de compromis entre la création d'emploi et le respect des ressources. «Comment chacun peut-il contribuer en fonction de - son territoire ?» : telle est la question. Une des pistes avancée par Hélène Reignier serait la «densification de l'existant, en intégrant dès le départ les activités productives dans la fabrique d'une ville». Autre enjeu: la coordination. «Comment travailler ensemble, comment planifier ?» Et Stéphane Mazars, député de l'Aveyron, de citer l'exemple de ce qu'il appelle «la ruralité heureuse» dans un territoire qui mixte production agricole et activité industrielle. «On doit aller chercher les projets industriels, de petites industries notamment, qui peuvent attirer de nouvelles populations dans nos territoires.» La question du recrutement est en effet délicate. La réindustrialisation implique la revalorisation des métiers manuels, mais aussi la présence de services indispensables pour attirer les futurs salariés, comme la santé, l'éducation «C'est très complexe, souligne Stéphane Mazars. Réindustrialiser nécessite une bonne coopération des différents acteurs publics pour créer les bonnes conditions d'accueil dans les territoires.» Même si l'affaire est complexe, elle n'est pas impossible. L'exemple de 1083 de Thomas Huriez, installé à Romans-sur-Isère le prouve. «C'était un vrai pari de fabriquer des jeans en France! Cela nécessite une véritable ambition collective. N'attendons pas d'être à 0% de production pour relancer notre industrie. Il suffit d'y croire.»

Le Monde
élections européennes, mardi 11 juin 2024 1118 mots, p. 14
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10 juin 2024 - Le Monde (site web)

Dans les pays nordiques, l’extrême droite en recul

En Suède, en Finlande et au Danemark, les partis souverainistes et anti-immigration ont été mis en échec

Anne-Françoise Hivert

Malmö (Suède) - correspondante régionale - Ces dernières années, rien ne semblait arrêter les succès de l’extrême droite en Europe du Nord. En octobre 2022, les Démocrates de Suède, arrivés deuxièmes aux législatives un mois plus tôt, avec 20,5 % des voix, signaient un accord de coalition avec la droite libérale conservatrice. Huit mois plus tard, en juin 2023, les Vrais Finlandais entraient au gouvernement à Helsinki, tandis qu’au Danemark le Parti du peuple a réussi à imposer sa politique migratoire, adoptée jusque par les sociaux-démocrates.

Dimanche soir 9 juin, cet élan s’est interrompu. Alors qu’ailleurs en Europe les formations nationalistes triomphaient, elles ont été mises en échec dans les pays nordiques, balayées par la gauche, qui sort grande gagnante du scrutin en Suède, en Finlande et au Danemark. Un résultat salué par la tête de liste du Parti de gauche suédois, Jonas Sjöstedt, qui veut y voir « une lueur d’espoir » pour l’Europe, tandis que la dirigeante des sociaux-démocrates, Magdalena Andersson, dont le parti remporte l’élection, se réjouissait qu’un « vent de gauche souffle sur la Suède ».

Surenchère

La défaite est cuisante pour les Démocrates de Suède (SD), crédités depuis des mois de 18 % à 20 % des intentions de vote par les instituts de sondage. Le parti de Jimmie Akesson avait obtenu 15,3 % aux européennes en 2019. Depuis sa création, en 1988, la formation d’origine néonazie a progressé à chaque scrutin.

Avec 13,2 % des voix, dimanche, les SD conservent leurs trois sièges d’eurodéputés, mais ils n’arrivent qu’en quatrième position, derrière leur ennemi juré, le parti des Verts, qui réalise son meilleur score à un scrutin européen, avec 13,8 % des suffrages : un signal envoyé au gouvernement, qui n’a cessé d’affaiblir les engagements du pays dans la lutte contre le réchauffement climatique et la protection de l’environnement. « Les Suédois montrent qu’ils veulent une politique alignée sur ce que dit la science », a commenté Alice Bah Kuhnke, la cheffe de file des Verts.

Jimmie Akesson, de son côté, a estimé que son parti allait « devoir analyser le résultat et voir pourquoi[il] ne[progressait] pas ». Mais, déjà, il a accusé : « C’est la campagne électorale la plus étrange à laquelle j’aie participé », a-t-il déclaré, la mine sombre, affirmant que « le mois[de mai avait] été très difficile pour[son] parti ». Charlie Weimers, tête de liste des SD, voit un « effet “Kalla Fakta” », du nom de l’émission d’investigation de la chaîne TV4, qui a révélé, le 14 mai, que le service de communication du parti abritait une usine de trolls animant des comptes anonymes sur les réseaux sociaux.

Très critiqués, les Démocrates de Suède ont réagi en dénonçant une «une gigantesque opération d’influence intérieure menée par l’ensemble de l’establishment gaucho-libéral ». Au lieu de faire profil bas, Jimmie Akesson a annoncé qu’il ne renoncerait pas aux comptes anonymes et multiplié les attaques contre les médias, affirmant être victime d’une conspiration. Samedi, à la veille du scrutin, son parti a envoyé un SMS à tous les habitants de Stockholm, les appelant à « ne pas laisser TV4 remporter les élections européennes ». Il a aussi fait campagne en propageant la théorie complotiste du « grand remplacement ».

Cette surenchère tranche avec le vernis de respectabilité que le parti s’était efforcé d’endosser, et semble avoir refroidi les électeurs, d’autant plus que les SD n’excluent pas un « Swexit », malgré l’opposition de la très grande majorité de la population, et se sont dits prêts à coopérer au Parlement européen avec le groupe Identité et démocratie – auquel appartient notamment le Rassemblement national – en dépit de ses liens avec la Russie : une ligne rouge pour de nombreux électeurs du pays nordique.

Dimanche, la soirée électorale a été marquée par une énième polémique. Un député du parti, David Lang, a été enregistré par un journaliste, au QG des SD, alors qu’il scandait « Ausländer raus » (« les étrangers dehors », en allemand), sur la chanson L’Amour toujours, du DJ italien Gigi D’Agostino, devenue un hymne de l’extrême droite européenne.

A Strasbourg, les SD siègent dans le même groupe (Conservateurs et réformistes européens) que les Vrais Finlandais, membres de la coalition gouvernementale dirigée par le conservateur Petteri Orpo, depuis juin 2023. Eux aussi ont pris une gifle : créditée de 20,05 % des voix lors des dernières élections législatives, en avril 2023, et de 13,8 % des votes aux européennes de 2019, la formation nationaliste arrive en sixième position avec 7,6 % des voix, son plus mauvais score depuis son entrée au Parlement européen, en 2009.

Mesures d’austérité sévères

Ce résultat inattendu s’explique en partie par le fait que ses électeurs, eurosceptiques, sont moins nombreux à s’être déplacés, alors que le taux de participation n’a pas dépassé 40,4 %. Par ailleurs, le parti de Riikka Purra paie vraisemblablement sa participation au gouvernement et les mesures d’austérité sévères annoncées par la coalition, qui risquent de frapper une bonne partie de ses électeurs.

Sa défaite s’accompagne d’une victoire historique de l’Alliance de gauche, en deuxième position, avec 17,3 % des voix (contre 6,9 % en 2019), derrière les conservateurs (24,8 %), mais devant les sociaux-démocrates (14,9 %). Un score largement dû à la popularité de la cheffe de file du parti, Li Andersson, 37 ans, ministre de l’éducation dans le précédent gouvernement de la sociale-démocrate Sanna Marin, qui a battu tous les records, dimanche, en obtenant 247 604 votes personnels (soit 14 % des voix).

Au Danemark également, la gauche triomphe : le Parti populaire socialiste, dirigé par Pia Olsen Dyhr, arrive en tête, avec 17,4 % des voix (contre 13,2 % en 2019), devant les sociaux-démocrates de la première ministre Mette Frederiksen, qui ne remportent que 15,6 % des suffrages. Pour Pia Olsen Dyhr, son parti montre qu’il existe «une alternative au gouvernement », qui « privilégie l’Etat-providence et le climat »et est prêt « à le faire au Parlement européen ».

Le Parti du peuple danois (DF), eurosceptique et anti-immigration, qui avait remporté 26,6 % des voix en 2014 et 10,7 % en 2019, continue de baisser et n’obtient que 6,4 % des votes. Cette année, il était en concurrence avec une autre formation souverainiste, les Démocrates du Danemark, fondée en 2022 par l’ancienne ministre de l’immigration libérale, Inger Stojberg, rejointe depuis par de nombreux responsables de DF. Celle-ci espérait faire mieux qu’aux législatives de novembre 2022, quand son parti a remporté 8,12 % des suffrages. Elle n’obtient finalement que 7,4 % des voix.

Le Monde
Européennes 2024 Résultats France, mardi 11 juin 2024 661 mots, p. SPA19

44 || Loire-Atlantique 49 || Maine-et-Loire 53 || Mayenne 72 || Sarthe 85 || Vendée

Pays de la Loire

Loire-Atlantique|| Maine-et-Loire|| Mayenne|| Sarthe|| Vendée

En Pays de la Loire, le mur de l’Atlantique est tombé. Il y a cinq ans, le Rassemblement national (RN) y avait fait une percée notable mais échouait encore près de sept points derrière la représentante de la majorité présidentielle, Nathalie Loiseau. Cette fois, il est très largement devant celle qui a succédé à cette dernière, Valérie Hayer (Renaissance). Une première sur cette terre modérée, à l’exception du département de la Sarthe, qui a depuis longtemps donné la majorité au RN : Jordan Bardella y dépasse, cette fois, les 35 %.

Même en Loire-Atlantique, département bien ancré à gauche, le RN s’impose devant Raphaël Glucksmann (Parti socialiste-Place publique) et Valérie Hayer. Europe Ecologie, jadis si prospère, tombe sous la barre des 10 %. En Mayenne, dans son département – elle est native de Château-Gontier –, Valérie Hayer sauve la face avec 23,8 % des voix ; mais la candidate de la majorité présidentielle est tout de même devancée par le grand vainqueur de ce scrutin.

L’influence du ministre de la transition écologique et ex-maire d’Angers Christophe Béchu (Horizons) n’a pas suffi non plus à empêcher le RN de s’imposer en Maine-et-Loire devant la candidate macroniste, 7 points derrière. Il faut, par ailleurs, noter que La France insoumise fait élire un député européen venu d’Anjou, Arash Saeidi, transfuge de Génération.s. En Vendée, bastion de la droite conservatrice, le RN dépasse les 32 %, laissant loin le candidat des Républicains (François-Xavier Bellamy, 9 %).

I. 2 871 335 - V. 1 527 432 - A. 46,8 % - E. 1 475 372 - B. 26 132

RN Jordan Bardella 407 707 (27,63 %).

Ren. Valérie Hayer 264 342 (17,92 %).

PS-PP Raphaël Glucksmann 237 895 (16,12 %).

LR François-Xavier Bellamy 116 688 (7,91 %).

EELV Marie Toussaint 104 831 (7,11 %).

LFI-UP Manon Aubry 104 035 (7,05 %).

Rec. Marion Maréchal 69 524 (4,71 %).

PCF Léon Deffontaines 31 581 (2,14 %).

L'AR Jean Lassalle 30 442 (2,06 %).

PA Hélène Thouy 25 130 (1,70 %).

ECe Jean Marc Governatori 22 718 (1,54 %).

LP Florian Philippot 12 552 (0,85 %).

UPR François Asselineau 11 946 (0,81 %).

LO Nathalie Arthaud 8 626 (0,58 %).

EPTe Yann Wehrling 7 135 (0,48 %).

Equ Marine Cholley 5 273 (0,36 %).

ETE Guillaume Lacroix 4 485 (0,30 %).

NPA-R Selma Labib 2 665 (0,18 %).

PaP Caroline Zorn 2 213 (0,15 %).

ND Pierre Larrouturou 855 (0,06 %).

NLP Georges Renard-Kuzmanovic 781 (0,05 %).

EDE Laure Patas D'Illiers 703 (0,05 %).

DLE Gaël Coste-Meunier 383 (0,03 %).

UDMF Nagib Azergui 320 (0,02 %).

FE Pierre-Marie Bonneau 301 (0,02 %).

ANCo Charles Hoareau 300 (0,02 %).

FL Francis Lalanne 295 (0,02 %).

PaD Michel Simonin 248 (0,02 %).

LRC Lorys Elmayan 234 (0,02 %).

PAE Jean-Marc Fortané 203 (0,01 %).

PCE Audric Alexandre 183 (0,01 %).

PRC Olivier Terrien 159 (0,01 %).

PHS Léopold-Edouard Deher-Lesaint 156 (0,01 %).

PT Camille Adoue 124 (0,01 %).

DNM Philippe Ponge 110 (0,01 %).

NPNM Edouard Husson 96 (0,01 %).

DR Hamada Traoré 79 (0,01 %).

LDF Patrice Grudé 54 (0,00 %).

Européennes 2019 :

I : 2 723 038 - V : 1 424 705 - A : 47,68 % - E : 1 341 954 - B : 43 093 -

LRM,

25,14 % ;

RN,

18,81 % ;

EELV,

15,57 % ;

LR,

8,73 % ;

PS,

6,95 % ;

LFI,

5,32 % ;

DLF,

3,70 % ;

GS,

3,48 % ;

UDI,

3,23 % ;

UE,

1,93 % ;

PCF,

1,80 % ;

P. ani.,

1,67 % ;

LO,

0,94 % ;

UPR,

0,92 % ;

AJ,

0,53 % ;

LP,

0,36 % ;

LOE,

0,26 % ;

Pirate,

0,16 % ;

ES,

0,09 % ;

PFE,

0,06 % ;

DE,

0,06 % ;

ALE,

0,06 % ;

PACE,

0,04 % ;

AVE,

0,04 % ;

LLC,

0,03 % ;

UDMF,

0,03 % ;

MIC,

0,03 % ;

DN,

0,02 % ;

AR,

0,02 % ;

PRC,

0,01 % ;

DR,

0,01 % ;

EVC,

0,01 % ;

NA,

0,01 % ;

UDLEF,

0,01 %.

La Croix, no. 42941
Monde, mardi 11 juin 2024 504 mots, p. 18

élection présidentielle en Iran, l’enjeu clé de la participation

Camille Stineau

Six candidatures ont été validées pour l’élection présidentielle iranienne du 28 juin, convoquée à la suite de la mort du président Ebrahim Raïssi.

Parmi les 80 candidats en lice pour l’élection présidentielle iranienne, le Conseil des gardiens de la Constitution en a autorisé six, dont cinq qualifiés de conservateurs. Il s’agit du président du Parlement, Mohammad Ghalibaf, du maire de Téhéran, Alireza Zakani, de l’ancien négociateur ultraconservateur du dossier nucléaire, Saïd Jalili, du chef ultraconservateur de la Fondation des martyrs Amir-Hossein, Ghazizadeh Hashemi, et du religieux Mostafa Pourmohammadi, ancien ministre de l’intérieur. Le seul candidat catalogué réformateur est Massoud Pezeshkian, député et ancien ministre de la santé.

Alors que le régime perd peu à peu sa base sociale, les chiffres de la participation seront particulièrement scrutés. En 2021 déjà, Ebrahim Raïssi avait été élu à l’issue d’un scrutin marqué par une abstention record de 51 %, contre seulement 27 % en 2017. Une dynamique confirmée lors des élections législatives de cette année où, notamment à Téhéran, seulement 7 % des électeurs se sont déplacés pour voter lors du second tour.

Pour le pouvoir, « le principal enjeu est de retrouver une participation électorale», souligne Bernard Hourcade, spécialiste de l’Iran. Dans cette perspective, la disqualification de l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013) n’est pas une bonne stratégie pour le régime, compte tenu de la popularité de ce dernier. À l’époque, « il a mis en place la TVA et augmenté les taxes sur l’essence. Avec cet argent, il a créé un revenu universel équivalent à 50 dollars pour chaque Iranien majeur. Avec la dévaluation de la monnaie aujourd’hui, ça ne vaut plus rien. Mais ça l’a rendu populaire, c’est un populiste », précise le chercheur. « C’est la légitimité de la République islamique qui est en jeu aussi. En autorisant la candidature d’un réformateur, les dirigeants iraniens espèrent augmenter la participation », abonde Thierry Coville, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris). « Cependant, nuance-t-il, il ne faut pas surestimer la crise actuelle :depuis la révolution en 1979, les situations “normales” sont l’exception. L’Iran est un pays où il y a toujours des crises. Celle de 2022, causée par la mort de Mahsa Amini,était grave, mais le régime a réussi à la surmonter.»

Si le candidat réformateur Massoud Pezeshkian peut faire baisser l’abstention, il n’est pas le favori du régime. « L’ayatollah Khamenei a déclaré qu’il n’avait pas de candidat préféré,précise Thierry Coville . Toutefois, du côté des conservateurs, deux candidats se distinguent : Djalili, un dur de dur, et Ghalibaf, un peu plus pragmatique. Les deux sont les plus proches de la ligne du Guide suprême. »

Selon Bernard Hourcade, Mohammad Ghalibaf, ancien maire de Téhéran, n’est pas apprécié des mollahs, car ce n’est pas un religieux. En revanche, il a les faveurs des Gardiens de la révolution, l’armée idéologique du régime, dont il est issu.

Libération
Transition Ecologique, Tuesday, June 11, 2024 1335 mots, p. Transition_Ecologique_2,3

TRANSITION ÉCOLOGIQUE

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11 juin 2024 - Libération (site web)

Adaptation Villes et territoires à l'heure des solidarités

Par EVE SZEFTEL

La gestion des ressources ou la nécessité de développer une offre de transport décarbonée oblige les métropoles et territoires ruraux à coopérer. Une nouvelle donne que devra accompagner l'Etat.

E nfin une bonne nouvelle. En 2023, les émissions de gaz à effet de serre de la France ont diminué de 5,8%, plus du double du recul observé en 2022. «Cela prouve que notre politique fonctionne, qu'on obtient des résultats, que ça marche», s'est enthousiasmé le député européen Renaissance Pascal Canfin. Mais pour parvenir à la neutralité carbone d'ici à 2050, il va falloir accélérer la mise en oeuvre de la transition écologique dans les territoires, les «embarquer» sans attendre dans la copieuse feuille de route gouvernementale. Comment décliner, sur le terrain, le plan national d'adaptation au changement climatique (qui complète la stratégie nationale bas carbone) ? Cette question en amène une autre: dans cette bataille contre le réchauffement et l'épuisement des ressources, «quel rôle pour chacun des acteurs de la grande chaîne de l'action publique» s'est interrogée Dominique Faure, la ministre déléguée aux Collectivités territoriales et à la Ruralité, en ouverture du colloque Popsu (Plateforme d'observation des projets et stratégies urbaines, dont Libération est partenaire) organisé le 23 mai à l'Assemblée nationale. La question du «comment» était au coeur de l'intitulé même de l'événement : «A l'échelle des transitions, tisser des liens pour de nouveaux dialogues territoriaux». Quarante ans après la décentralisation, l'urgence écologique questionne la relation entre l'Etat et les collectivités dans les politiques d'aménagement du territoire; depuis les manières d'habiter jusqu'aux modes de déplacement, en passant par l'organisation de la production et de la consommation ou la gestion des ressources. Le tout en laissant chaque territoire inventer son propre chemin de transition.

«Interdépendance naturelle» Dominique Faure a relevé ce paradoxe: si l'action publique est entre les mains des élus locaux, les solutions ne se trouvent pas «au sein» de chaque territoire, mais «entre» les territoires. Chacun «dépend de mille manières des espaces proches ou lointains, pour l'eau qu'on y boit, l'énergie qu'on y consomme, le transport qu'on y emprunte, la nourriture qu'on y trouve, les déchets qu'on y génère, etc.», a illustré la ministre. Le sociologue Bruno Latour avait forgé une expression pour exprimer cette interdépendance: il rappelait que le territoire «où l'on vit» n'est pas celui «dont on vit». La métropole de Lille, par exemple, dépend largement pour son approvisionnement en eau d'une nappe située en Belgique. Et des chercheurs de Popsu ont calculé que les aliments font en moyenne 500 km avant d'arriver dans l'assiette d'un Lillois, bien que la métropole soit composée à 43 % de terres agricoles.

A cause de la crise climatique, qui met en tension les ressources, on est même en train d'assister à une inversion de la dépendance entre les métropoles et les territoires ruraux. «Et si le monde rural constituait désormais l'avant-poste de la résilience des métropoles?» avance Dominique Faure, ex-maire d'une commune de la périphérie toulousaine, appelant à multiplier les «contrats de réciprocité» entre la grande ville et son «hinterland». C'est déjà le cas, à en croire Mathieu Klein, le maire PS de Nancy, faisant le constat d'«une interdépendance naturelle entre les territoires». Nancy Métropole, qu'il préside, est composée de 20 communes, mais comme aucune d'elles n'est rurale, «nous sommes tenus de coopérer étroitement avec nos voisins, que ce soit dans les mobilités ou l'énergie». Illustration de cette interdépendance, le Grand Nancy consomme un tiers des énergies du territoire mais n'en produit que 8%. Au niveau alimentaire, seulement 1% de ce qui est consommé provient du territoire. A l'inverse, si elles ont davantage la cote depuis la crise sanitaire, les campagnes sont encore trop souvent regardées comme l'arrière-cour des métropoles, justes bonnes à fournir des ressources. «On est le château d'eau d'Aix-Marseille», a illustré Sandrine Cosserat, la maire de Volonne, un village des Alpes-de-Haute-Provence bordé par la Durance. «On est son poumon vert aussi, et, avec la loi d'accélération des énergies renouvelables, on sent une attente très forte. Or, pour l'instant, les contrats de réciprocité

n'existent pas au niveau interdépartemental.» L'aménagement des territoires doit gagner en souplesse, et se fonder sur la réciprocité et le dialogue, plutôt que d'entretenir la rivalité entre eux, ont convenu les participants. Et ce dialogue doit être à la fois «horizontal, entre les territoires et les acteurs, et vertical, en mobilisant tout l'appareil d'Etat», a suggéré la ministre des Collectivités locales. Un Etat dont le rôle est désormais plus celui d'un «accompagnateur» qu'un «prescripteur». Il s'agit de trouver «un nouvel équilibre, voire un nouvel ordre territorial qui ne soit plus pensé en termes de pouvoir économique mais de ressources», complète Julien Moulard, directeur général adjoint du GIP Epau (Groupement d'intérêt public de l'Europe des projets architecturaux et urbains).

«Osons l'autogestion» Présidente de l'Eurométropole de Strasbourg, Pia Imbs a créé une vice-présidence à l'équité territoriale, exprimant par là le souci que la métropole «offre des services» aux 33 communes qui la composent, au lieu de se contenter de vampiriser leurs ressources. «Le fait métropolitain s'est imposé mais on doit être à l'écoute, porter une attention particulière aux plus petites communes», a témoigné celle qui est aussi maire de Holtzheim, 3 000 habitants. Pour l'urbaniste Jean-Marc Offner, qui préside le Conseil stratégique de Popsu, l'Etat devrait s'interroger sur sa méthode. «Action coeur de ville», «Petites Villes de demain», et maintenant «Villages d'avenir» (issu du plan France ruralités) : les programmes s'empilent, dans une logique de guichet, et un fonctionnement en silo. «Les politiques publiques jouent trop souvent la carte de la catégorisation : un programme pour chaque strate, pour chaque interlocuteur institutionnel, relève Offner, or ces catégories n'aident pas à comprendre le système interterritorial, qui est multi-échelles». Le chercheur plaide au contraire pour des «coopérations à géométrie variable», en fonction des sujets et des échelons. Sortons des cadres formatés, «osons l'autogestion», a lancé ce disciple d'Henri Lefebvre, venu à l'urbanisme dans l'enthousiasme de Mai 68.

Mais avec quels moyens financiers, alors que la transition écologique nécessite des investissements colossaux (chiffré à 66 milliards par an à l'horizon 2030, soit 2,3 points de PIB, par le rapport Pisani-Ferry)? Car si la dotation globale de fonctionnement (DGF) est stable et les crédits d'investissement en hausse (voir le «fonds vert», doté de 2 milliards d'euros), les collectivités ont perdu des ressources propres avec la suppression de la taxe d'habitation et voient les droits de mutation à titre onéreux (DMTO, perçus lors de la vente d'un bien immobilier) fondre comme neige au soleil. «La DGF pour un habitant dans le rural est de 64 euros, moitié moins que pour un urbain, relève Sandrine Cosserat. Si on veut que nos ressources fonctionnent bien, il faudra mettre les moyens. On gère des kilomètres d'endiguement, mais en face, la taxe Genapi [pour la gestion des milieux aquatiques et la prévention des inondations, ndlr] est limitée.» Si l'élue salue «une volonté de rééquilibrage» avec la dotation pour la protection de la biodiversité et la valorisation des aménités rurales, portée à 100 millions d'euros, elle estime que le gouvernement «n'a pas encore pris la mesure des charges de ruralité, car ce sont de toutes petites sommes».

Qui doit payer ? Cécile Duflot, la présidente d'Oxfam France, ONG engagée pour la justice écologique, a pris un exemple concret : «Comment modéliser les décrochements de rochers en montagne ?» s'est interrogée l'ex-ministre du Logement, sachant qu'un sujet aussi complexe ne peut pas être laissé aux seules intercommunalités, mais nécessite de mobiliser les compétences de l'Etat. La même question se pose pour les littoraux, victimes du recul du trait de côte. Qui doit payer? L'Etat, les communes littorales enrichies par le tourisme ou les communes rétrolittorales, moins favorisées ? Mais la ville n'est pas moins concernée, alors que 100 % des écoles maternelles de Gironde, de Paris et de Seine-Saint-Denis seront exposées à des vagues de chaleur d'ici 2030 nécessitant de lourds aménagements, selon Cécile Duflot. Là encore, les villes peuvent-elles assumer seules cette lourde charge? Personne n'a encore la réponse, mais le colloque aura permis de se poser les bonnes questions. ?

Libération
Tuesday, June 11, 2024 876 mots, p. 8

ÉVÉNEMENT

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10 juin 2024 - Libération (site web)

Au RN, les cadres entre jubilation et opération séduction

NICOLAS MASSOL

Après l'annonce de la dissolution de l'Assemblée nationale, les dirigeants du parti affirment s'être vite organisés pour lancer leur campagne. Des premiers échanges avec Reconquête et Les Républicains, potentiels alliés, ont eu lieu lundi.

Ils s'en étaient moqués, des affiches de campagne de la Nupes invitant à élire «Mélenchon Premier ministre». C'était il y a deux ans. «Il a moins de chances d'être Premier ministre que moi de gagner au loto sans jouer !» raillait alors Marine Le Pen, persuadée que la «logique des institutions» conférerait à coup sûr une majorité absolue au président de la République nouvellement réélu. Pas mal d'eau a coulé sous les ponts et le RN inonde désormais ses réseaux sociaux d'un visuel représentant Jordan Bardella, sourire étincelant sur fond de Palais-Bourbon, et la mention «Premier ministre». Arrivé, dimanche soir, avec 31,37% des suffrages, plus de 15 points devant la liste de la majorité présidentielle, ramenée à 14,6%, le poulain de Le Pen, et l'ensemble du parti avec lui, se sentent pousser des ailes. «Je pense qu'on gagnera, croit dur comme fer l'eurodéputé Thierry Mariani. En trois semaines, vous n'inversez pas la tendance : Macron pourra faire tous les discours qu'il veut, je n'ai jamais vu une telle détestation dans le pays.» Selon une enquête Harris pour Challenges, ils pourraient rafler entre 235 et 265 sièges à l'Assemblée.

«PETIT EFFET DE SIDÉRATION» Depuis dimanche soir, les cadres frontistes décortiquent les résultats de leur coin. «C'est la folie, n'en revient pas le sénateur de Seine-et-Marne Aymeric Durox. Sur la 4e circonscription, Jordan fait plus de 46 %.» Deux ans plus tôt, le candidat RN du même territoire totalisait 31 % des voix au premier tour des législatives, avant de s'incliner face à l'élue présentée par LR. Durox envisage désormais de rafler au moins quatre nouvelles circonscriptions dans ce vaste bout d'Ile-de-France, à la fois rural et urbain.

Dimanche soir, la fête ne s'éternise pas au Parc floral, dans le XIIe arrondissement parisien, où cadres et militants s'étaient donné rendez-vous pour accueillir les résultats. Sitôt les mots «article 12» prononcés par le Président, les mines s'allongent et les principaux hiérarques ne tardent pas à filer au siège du parti, porte de Saint-Cloud, à l'autre bout de Paris. Là, le directeur général du RN et tout nouvellement élu député européen, Gilles Pennelle, convoque l'ensemble des délégués départementaux pour une réunion en visio. Elle commence autour de 23 h 30. A la centaine de cadres locaux du parti, le «DG» ordonne de relancer le «plan Matignon», nom de code désignant la procédure à suivre en cas de dissolution. Y croyait-on vraiment, au RN? «Joker», élude un élu frontiste, qui ajoute: «En politique, le talent c'est parfois de ne pas croire en quelque chose mais de s'y préparer quand même.»

«90 % DU BOULOT ÉTAIT PRÊT»

Depuis des années, Marine Le Pen ne cesse, presque tous les ans, d'appeler les chefs de l'Etat à dissoudre l'Assemblée. Il fallait bien s'y préparer. C'est fait. L'immense majorité des candidats sont déjà investis. «Les photos sont déjà toutes données, les documents envoyés, les mandataires financiers désignés, l'équipe de campagne est en place : on est plutôt tranquilles car on repart sur le même schéma que les législatives de 2022», se réjouit Jérôme Buisson. «90 % du boulot était prêt», confirme un autre cadre. «Pour les élections, on est prêts, ajoute un troisième. Ensuite, c'est le saut dans l'inconnu.» Pas tant que cela, veulent faire croire les premiers de cordées frontistes. Lundi matin, Sébastien Chenu assure sur RMC que son parti est prêt et planche sur une «plateforme» programmatique. A Matignon, le mouvement d'extrême droite ne pourra pas convoquer le référendum sur l'immigration, promis par Marine Le Pen pendant la présidentielle, qui devrait permettre de mettre en place la priorité nationale en modifiant la Constitution. En revanche, Chenu envisage pêle-mêle d'abroger les accords migratoires de 1968 entre la France et l'Algérie, de stopper la hausse réglementaire du prix du gaz, d'instaurer une taxe sur les superprofits ou de privatiser l'audiovisuel public. Sur les alliances, l'actuel vice-président de l'Assemblée ferme la porte à Eric Zemmour mais l'entrouvre à Marion Maréchal. Quelques heures plus tard, le Figaro annonce une rencontre organisée dans le dos de l'ex-polémiste entre la nièce de Marine Le Pen, sa tante et Bardella. «On est en train de se faire baiser sec», souffle un partisan de Zemmour. A 17 heures, la nouvelle eurodéputée de Reconquête débarque entourée d'une nuée de journalistes rue Michel-Ange. Une grosse heure plus tard, Bardella en ressort, félicite son ex-concurrente pour son «attitude constructive à l'égard du RN», ce qui «n'a pas été le cas d'Eric Zemmour», s'empresse-t-il d'ajouter. Et de préciser qu'il a également eu des discussions avec plusieurs cadres LR, auxquels il tend la main.

«Je pense qu'on a une chance historique de permettre au camp national de remettre la France sur les rails et pour cela, il faut être capable de rassembler et de s'ouvrir à tous les hommes et les femmes de bonne volonté et qui sont des patriotes [pour] construire une majorité stable», a confirmé Marine Le Pen, invitée au 20 heures de TF1, avant de dé- clarer être favorable à un accord avec certains LR, en ne présentant pas de candidat RN face à eux.

Le Monde
Européennes 2024 Résultats France, mardi 11 juin 2024 673 mots, p. SPA8

Bourgogne- Franche-Comté 70 || Haute-Saône

Centre-Val de Loire

Cher|| Eure-et-Loir|| Indre|| Indre-et-Loire|| Loir-et-Cher|| Loiret

Le Rassemblement national peut raisonnablement parler de « triomphe » en région Centre-Val de Loire car il atteint 34,9 % des suffrages avec 330 155 voix contre 25,4 % et 229 559 voix en 2019. Pour la première fois, il réalise même le grand chelem en arrivant en tête dans tous les départements. A Tours, c’est toutefois la liste Parti socialiste-Place publique de Raphaël Glucksmann qui arrive première (19,3 %), juste devant le RN (17,9 %). Dans une ville pourtant conquise par les écologistes en 2020, la liste EELV de Marie Toussaint finit cinquième. La commune voisine de Saint-Pierre-des-Corps, longtemps communiste et mère de toutes les luttes sociales, a choisi de placer La France insoumise au sommet (22,9 %), devant le RN.

A Châteauroux, le RN fait une poussée inédite avec un score de 10 points plus élevé qu’en 2019 mais son résultat reste mesuré (33,1 %) par rapport à l’ensemble du département où le RN dépasse 40 % des voix. A Blois, ville socialiste, le RN domine (22,6 %), devant la liste PS-PP (17,4 %), tandis qu’il terminait en deuxième position derrière LRM en 2019. A Chambord (Loir-et-Cher), le RN, Reconquête ! et le Parti animaliste montent sur le podium. Dans presque toute la Sologne, le RN dépasse allègrement les 40 %. L’ancien député Les Républicains du Loir-et-Cher, Guillaume Peltier, deuxième sur la liste Reconquête !, obtient son ticket pour le Parlement européen. Quant au Blésois Claude Gruffat, candidat à sa réélection, il devra abandonner son siège d’eurodéputé vert, après le score décevant de la liste EELV, où il ne figurait qu’en douzième position.

I. 1 847 937 - V. 978 079 - A. 47,07 % - E. 944 950 - B. 15 811

RN Jordan Bardella 330 155 (34,94 %).

Ren. Valérie Hayer 142 709 (15,10 %).

PS-PP Raphaël Glucksmann 118 445 (12,53 %).

LR François-Xavier Bellamy 70 715 (7,48 %).

LFI-UP Manon Aubry 70 137 (7,42 %).

Rec. Marion Maréchal 51 325 (5,43 %).

EELV Marie Toussaint 41 918 (4,44 %).

L'AR Jean Lassalle 24 511 (2,59 %).

PCF Léon Deffontaines 24 076 (2,55 %).

PA Hélène Thouy 21 303 (2,25 %).

ECe Jean Marc Governatori 12 581 (1,33 %).

UPR François Asselineau 8 763 (0,93 %).

LP Florian Philippot 8 756 (0,93 %).

LO Nathalie Arthaud 5 643 (0,60 %).

EPTe Yann Wehrling 3 852 (0,41 %).

Equ Marine Cholley 2 625 (0,28 %).

ETE Guillaume Lacroix 2 247 (0,24 %).

NPA-R Selma Labib 1 238 (0,13 %).

EDE Laure Patas D'Illiers 836 (0,09 %).

PaP Caroline Zorn 606 (0,06 %).

NLP Georges Renard-Kuzmanovic 425 (0,04 %).

PT Camille Adoue 374 (0,04 %).

FE Pierre-Marie Bonneau 247 (0,03 %).

UDMF Nagib Azergui 239 (0,03 %).

FL Francis Lalanne 145 (0,02 %).

DLE Gaël Coste-Meunier 138 (0,01 %).

PCE Audric Alexandre 135 (0,01 %).

PaD Michel Simonin 128 (0,01 %).

LRC Lorys Elmayan 120 (0,01 %).

ND Pierre Larrouturou 107 (0,01 %).

PAE Jean-Marc Fortané 98 (0,01 %).

PRC Olivier Terrien 70 (0,01 %).

LDF Patrice Grudé 64 (0,01 %).

ANCo Charles Hoareau 57 (0,01 %).

DNM Philippe Ponge 54 (0,01 %).

NPNM Edouard Husson 49 (0,01 %).

PHS Léopold-Edouard Deher-Lesaint 46 (0,00 %).

DR Hamada Traoré 13 (0,00 %).

Européennes 2019 :

I : 1 809 688 - V : 953 132 - A : 47,33 % - E : 902 448 - B : 26 263 -

RN,

25,42 % ;

LRM,

21,55 % ;

EELV,

11,47 % ;

LR,

9,14 % ;

PS,

5,76 % ;

LFI,

5,64 % ;

DLF,

4,44 % ;

UDI,

3,03 % ;

GS,

2,98 % ;

PCF,

2,39 % ;

P. ani.,

2,38 % ;

UE,

1,68 % ;

UPR,

1,10 % ;

LO,

0,79 % ;

LP,

0,75 % ;

AJ,

0,65 % ;

LOE,

0,22 % ;

UDMF,

0,13 % ;

ES,

0,10 % ;

Pirate,

0,09 % ;

DE,

0,04 % ;

ALE,

0,03 % ;

AVE,

0,03 % ;

AR,

0,03 % ;

MIC,

0,02 % ;

PACE,

0,02 % ;

DN,

0,02 % ;

PFE,

0,02 % ;

PRC,

0,01 % ;

DR,

0,01 % ;

EVC,

0,01 % ;

LLC,

0,01 % ;

UDLEF,

0,00 % ;

NA,

0,00 %.

Libération
Tuesday, June 11, 2024 1969 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT

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10 juin 2024 - Libération (site web)

Après la dissolution, la fronde populaire ?

Par LILIAN ALEMAGNA, DAMIEN DOLE, MARINE DUMEURGER (à Nantes), FRANTZ DURUPT, EVA FONTENEAU (à Bordeaux), MATHILDE FRÉNOIS (à Nice) et GUILLAUME TION

Au lendemain du score historique du RN aux européennes et de la dissolution de l'Assemblée nationale par Emmanuel Macron, citoyens, militants et associatifs poussent les partis de gauche à s'unir.

L'

appellation tourne depuis des années, employée à tort et à travers dans les manifestations, les réunions politiques, les discours et interventions des responsables des différentes familles de gauche sur les plateaux télés ou en meeting. Elle exprime la nostalgie d'un temps où les gauches savaient s'unir, malgré leurs profondes différences, pour empêcher que n'advienne en France ce qui était déjà une réalité en Italie et en Allemagne : l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite. Mais jamais depuis 1934 et la réaction politique et syndicale à la montée du fascisme - qui aboutira à la victoire d'une gauche unie en 1936 -, l'appel à un «front populaire» n'aura été aussi crédible qu'en ce mois de juin.

RESPONSABILITÉ «Une seule bannière : Front populaire», a lancé dès dimanche soir le député de la Somme François Ruffin, qui a lancé un site internet du même nom et se propose de rapprocher socialistes, communistes, écologistes et

insoumis pour les législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet. Cette fois-ci, avec des règles différentes de celles de feu la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) qui avait permis, il y a deux ans, d'envoyer plus de 150 députés de gauche à l'Assemblée

nationale. «Front populaire» : le mot d'ordre est repris par l'ex-candidat socialiste à la présidentielle Benoît Hamon et accepté par la grande majorité des chefs de partis à gauche. Même Jean-Luc Mélenchon, pourtant très véhément dimanche soir dans ses interventions et ne parlant, lui, que d'«unité populaire», n'a cessé de rappeler, lundi, qu'il avait par le passé - y compris dans Libération - lancé des appels à la constitution d'un «front populaire». Avec le même mot d'ordre, tribunes et appels à l'«unité» se multiplient ou sont en fin de gestation. Invité au 20 heures de France 2 et fort de ses 13,8 % obtenus dimanche, Raphaël Glucksmann, a, lui, proposé le nom de Laurent Berger, ex-chef de la CFDT, pour le poste de Premier ministre, en cas victoire de la gauche aux législatives.

Il est trop tôt pour connaître en détail la réaction du peuple de gauche à ce choc. Celui d'une extrême droite à plus de 30 %, parfois au-delà de 45 % dans des départements du nord et de l'est de la France (lire page 8), d'une France où 93 % des communes ont vu la liste «Bardella» arriver en tête. Dans les esprits, un scénario désormais crédible : voir le jeune président du Rassemblement national, Jordan Bardella, prendre le 7 juillet la place de Gabriel Attal à Matignon pour un peu moins de trois ans de cohabitation avec Emmanuel Macron.

L'extrême droite au pouvoir par la voie légale : la France n'a jamais connu pareille configuration. Une première projection réalisée par Harris Interactive pour Challenges fait état de 235 à 265 sièges, soit une majorité relative

pour le Rassemblement national. Avant la dissolution, Marine Le Pen comptait 88 députés (dont elle) dans son groupe.

Certes, à gauche, le temps n'est plus aux grandes manifestations «unitaires» comme celles du 12 février 1934, en réponse aux émeutes, six jours plus tôt, des ligues fascistes devant

l'Assemblée. Mais contrairement aux précédentes victoires de l'extrême droite et même si l'on est très (très) loin des rassemblements spontanés qui avaient accompagné un précédent séisme politique, celui du 21 avril 2002, les appels à «l'union», et surtout à la responsabilité des forces de gauche face au risque désormais réel d'un pouvoir d'extrême droite, prennent forment depuis dimanche soir sur les places des grandes villes.

«On est sous le choc, lance Victoire Faure, 30 ans, coprésidente du Planning 33 croisée au rassemblement organisé à Bordeaux lundi soir. On réfléchit à comment se mettre en lien avec d'autres organisations. C'est d'autant plus important pour le planning qu'on est régulièrement la cible de groupuscules d'extrême droite à Bordeaux. On ne veut pas imaginer un avenir avec l'extrême droite au pouvoir.» «C'est important de se mobiliser vite et fort», abonde Delphine Meaude, membre du Syndicat des avocats de France. La jeune femme de 36 ans dit avoir «une pensée pour tous les gens qui [l]'appellent pour [lui] dire : "Il me faut absolument la nationalité française car sinon je vais tout perdre."»

«ON EST VENER» Membre du petit parti d'extrême gauche Révolution permanente et étudiant en philo, Jahan Lutz, 23 ans, s'emballe : «Les gens sont en feu ! Il faut dès maintenant s'organiser pour lutter contre l'extrême droite et ça passera par la rue.» «On n'a pas le temps d'attendre

les législatives pour se mobiliser, insiste-t-il. Il faut investir les lieux d'études, de travail, partout où on le peut.» Un peu plus au nord, à Nantes, Doriane, 32 ans et Maïa, 38 ans, oscillent entre rires et rage. «On est vener», disent-elles au milieu des quelques milliers de personnes venues sur le cours des 50 Otages. Toutes les deux ont voté

à gauche sans se reconnaître dans un parti particulier. «On savait bien que l'extrême droite montait. On s'en doutait, mais quand ça tombe, c'est flippant. Flippant pour nos

projets, pour les différentes minorités», affirme Doriane. Elles ressentent aussi de la colère envers la gauche «trop divisée», alors que «les partis de gauche ont plein de choses en commun». Résultat : «On a l'impression d'être tout seul.» A quelques pas de là, une pancarte «Union des gauches» prend la pluie tandis qu'une foule sous parapluie tente, tant bien que mal, de se protéger du ciel humide. Parmi elle, Marie, 45 ans, et ses deux collègues, des habitués des manifestations, espèrent que la gauche parviendra à mettre Suite page 4

Suite de la page 3

ses «ego de côtés, pour parler d'une même voix». Pour le groupe, c'était une évidence de venir. «En 2002, nous étions déjà là pour nous opposer au FN. L'idée du rassemblement, c'est de montrer que le pays n'appartient pas à l'extrême droite.» Ces premiers rassemblements peuvent-ils aider au réveil de gauches qu'on croyait «irréconciliables» depuis le déclenchement de la guerre à Gaza, et encore davantage après une campagne tendue entre socialistes et insoumis (lire page 6) ? La plupart des manifestants

rencontrés par Libération dans les rassemblements lundi soir l'espèrent et font part de leur «peur» de voir l'extrême droite aux manettes dans trois semaines. C'est le cas de Rosenn, à Nice, venue sur la grande place Garibaldi. «Je me sens très désemparée, avoue cette étudiante de 21 ans. Maintenant, je me sens même vulnérable. Je me rends compte qu'autour de moi, les gens ont potentiellement tous voté extrême droite.» Dans les Alpes-Maritimes, seules trois communes n'ont pas placé Jordan Bardella en tête. «Ça me fait très peur, autant personnellement que professionnellement, poursuit celle qui compte convaincre les abstentionnistes de son entourage, notamment ses parents, d'aller voter le 30 juin. On va perdre

des droits.» A quelques mètres d'elle, Laurent raconte qu'il était, lui, en train de mettre des barres sur une feuille et de sortir les bulletins des enveloppes quand il a appris la dissolution dans son bureau de vote. «Déjà, je voyais tous ces bulletins Bardella, ça m'a mis un coup. Et maintenant, j'ai peur que notre société

recule.» Alors ce lundi soir, cet ingénieur de 38 ans impliqué dans la cause LGBT et le planning familial a un «souhait progressiste» et votera à gauche. «On espère une union», dit Manu, développeur et «déprimé» depuis

dimanche. Il revotera à gauche, enfin «Ça dépendra comment l'union se fera et qui sera à sa tête, développe-t-il. Il faut essayer d'aller au bout. Mais je n'ai plus trop d'espoir.» Au mégaphone, on milite aussi pour l'union «même si y a des gens qu'on n'aime pas». Rencontrée à Paris place de la République, Camille est, elle, plutôt pessimiste sur cette unité à gauche : «J'ai peur que la bataille d'ego ne permette pas une union véritable.» Son «j'ai peur» est un euphémisme. Elle vient surtout symboliquement, «pour ajouter une tête de plus» au nombre et montrer le mécontentement.

«Propositions fortes» Si le spectacle des divisions de la gauche de ces derniers mois semble avoir infusé chez ces sympathisants, la solidarité syndicale qu'on voyait se déliter depuis la défaite encaissée sur la réforme des retraites, est, en revanche, de retour. Lundi soir, les huit principales organisations de salariés françaises (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, FSU, Solidaires) se sont ainsi réunies à Montreuil, au siège de la CGT, pour une intersyndicale. La date figurait à leur agenda depuis longtemps, mais la question de la riposte à l'extrême droite s'est imposée à l'ordre du jour. Premier syndicat de France, la CFDT avait diffusé dans la journée un communiqué pour «déplore [r]» que le pré-

sident de la République ait annoncé la dissolution de l'Assemblée «de façon totalement précipitée et dangereuse» et assurer qu'elle «mobilisera [it] toutes ses forces pour que l'extrême droite n'accède pas au pouvoir», promettant d'«agir en responsabilité». Même tonalité chez l'Unsa, dont le secrétaire général, Laurent Escure, a appelé sur X (anciennement Twitter) «ses militantes et militants à se mobiliser dans les trois prochaines semaines».

Avant l'issue de l'intersyndicale, la CGT a, elle, fait savoir qu'elle acceptait ce terme de «front populaire» : «Pour empêcher la catastrophe organisée par Emmanuel Macron et Marine Le Pen d'advenir, l'unité de la gauche est indispensable», écrit le syndicat dans un communiqué, appelant de ses voeux «des propositions

fortes pour augmenter les salaires et les pensions, défendre notre industrie et nos services publics et gagner le droit à la retraite à 60 ans». Cette dernière mesure n'étant plus vraiment une priorité des socialistes et des écologistes. «On attend de l'intersyndicale des

modalités d'actions, qui aille jusqu'à la grève, a affirmé Olivier Mateu, chef de file de la CGT dans les Bouches-du-Rhône. On a besoin, pour éviter une longue période de ténèbres, de s'unir sur la base de propositions de rupture. La retraite a 60 ans, le smic a 2 000 euros Ceux qui ne voudront pas jouer le jeu se rendront complices. Il ne s'agit pas d'exclure qui que ce soit, mais la gauche par le passé a fait preuve de défaillance, notamment en votant les lois travail. Il s'agit donc pour les uns et les autres de venir modestement, et surtout de s'engager sur un programme.» «Légitimé» Dès dimanche soir, Solidaires était également sur la ligne de la CGT. «La percée de l'extrême droite est la conséquence de la politique menée par le gouvernement ces deux derniers quinquennats. [ ] Les gouvernements successifs et certains partis ont sans cesse, par les propos ou par les actes, légitimé les thèses racistes», estime le syndicat, avant d'appeler «solennellement les travailleuses et les travailleurs du pays à s'opposer de toutes leurs forces à l'extrême droite». Sauf que le monde du travail français de 2024 n'est plus celui de 1936. Selon une enquête d'Ipsos sur le vote de dimanche, le Rassemblement national arrive ainsi en tête chez les salariés du public (34 %) et du privé (37 %) qui votent, progresse dans tous les secteurs des entreprises, aussi bien chez les cadres (20 %) que chez les employés (40 %) et - c'est un record - chez les ouvriers (54 %). La gauche a trois semaines pour inverser cette tendance.?

«On savait bien que l'extrême droite montait. On s'en doutait, mais quand ça tombe, c'est flippant. Flippant pour nos projets, pour les différentes minorités.» «On a besoin, pour éviter une longue période de ténèbres, de s'unir sur la base de propositions de rupture.» Olivier Mateu chef de file de la CGT dans les Bouches-du-Rhône.

l'Humanité
Tuesday, June 11, 2024 711 mots, p. 16

En Europe, le PTB belge allume un contre-feu

Thomas Lemahieu

À l'occasion des élections qui, en Belgique, étaient à la fois européennes, nationales et régionales, le Parti du travail dirigé par le charismatique Raoul Hedebouw réalise une percée sans précédent en Flandre et à Bruxelles, tout en consolidant ses positions en Wallonie.

Scène classique de soirée électorale : des militants se massent pour scruter la diffusion des résultats au fur et à mesure. Mais, dimanche soir, à la Madeleine, une salle de concert bruxelloise où le Parti du travail de Belgique (PTB) organise son événement central pour des élections qui n'étaient, ici, pas qu'européennes mais aussi nationales et régionales, le dispositif connaît une petite variation dans le détail. Deux écrans sont côte à côte, l'un diffuse une chaîne flamande et l'autre, un canal francophone. Cette vibration linguistique n'a rien d'une coquetterie « belgicaine » - selon le terme assez péjoratif qui circule outre-Quiévrain -, elle est dans l'ADN du PTB.

La faute à l'exception que, seul à être encore unifié entre les communautés, ce parti d'une gauche bien à gauche, héritier éloigné désormais du maoïsme, constitue à l'échelle nationale. Les rives du royaume, elles, s'écartent toujours plus : en Flandre, les nationalistes divisés entre les plus xénophobes (Vlaams Belang) et les un poil moins (NVA) dépassent les 50 % et au Sud, en Wallonie et à Bruxelles, les libéraux, de plus en plus conquis par les accents de l'extrême droite, réussissent à supplanter la vieille maison socialiste (PS). « We zijn een, nous sommes un ! » scandent ceux qui peuvent commencer une phrase en néerlandais pour la finir en français.

Dans la salle, comme un sondage - très mal ficelé et même bidon, on l'apprendra plus tard - prophétise un PTB « premier parti de Wallonie », la température est montée déjà, la fièvre le disputant à la ferveur. Mais, en vérité, ce sont les bandeaux de la chaîne néerlandophone qui provoquent, à intervalles réguliers, des accès de bronca : à Genk, une ville ouvrière du Limbourg, le PTB flirte avec les 20 % ; à Anvers, la grande métropole du nord du pays, il talonne les nationalistes flamands de la NVA dans leur propre fief et écrase leurs cousins germains du Vlaams Belang ; à Vilvorde, en périphérie de Bruxelles, il arrive même loin devant tous les autres partis, etc. Signes d'une percée sans précédent en Flandre où, globalement, le PTB double son score, de 5 à 10 %, par rapport aux dernières élections en 2019. Dans la région de Bruxelles, à majorité francophone, le parti en est désormais, avec près de 21 %, à disputer leur hégémonie aux socialistes.

À ces deux percées remarquables vient s'ajouter celle des européennes proprement dites. Marc Botenga, rudement efficace lors du dernier mandat, ne sera plus le seul représentant du PTB au Parlement européen, il sera rejoint par Rudi Kennes, ouvrier et syndicaliste dans l'automobile. En Wallonie, terre des premières conquêtes du PTB depuis une dizaine d'années, les résultats sont en léger recul, de 14 à 12 %. « On avait réalisé un très bon score, il y a cinq ans, et il se consolide, estime Raoul Hedebouw, président du parti, une fois les résultats cristallisés, lundi après-midi. Mais c'est incontestable au niveau national, en Flandre et à Bruxelles, nous sommes parmi les vainqueurs de cette élection, nous faisons le meilleur score de notre histoire. »

« il faut un projet de société »

« Ce résultat n'est pas tombé du ciel, on engrange toutes les avancées réalisées, un pas après l'autre, sans se précipiter, depuis 2008 », insiste Peter Mertens, le secrétaire général du PTB qui témoigne des sollicitations venues de toute l'Europe. Car c'est l'autre variation dans le paysage, plus large : une gauche qui progresse notablement et qui commence à tailler des croupières à la droite ou l'extrême droite. « Il y a une avancée de la droite, des forces conservatrices et de l'extrême droite en Belgique, fait valoir auprès de l'Humanité Nabil Boukili, réélu député fédéral à Bruxelles.  On la voit à l'oeuvre, encore plus nettement, au niveau de l'Union européenne. C'est bien pour ça qu'on doit continuer notre lutte. Pour nous, on ne combat pas l'extrême droite en lui courant derrière. Si on veut la battre, il faut un projet de société, une alternative à gauche qui réponde aux besoins des gens, et c'est ce qui est en train de se passer chez nous. » 

Le Monde
élections européennes, mardi 11 juin 2024 629 mots, p. 5

Les leçons françaises d’un scrutin européen

L’extrême droite de Bardella arrive largement en tête, la participation progresse, la liste macroniste s’effondre

Nathalie Segaunes

Ce n’est pas une surprise, mais une confirmation : la percée du Rassemblement national (RN) aux élections européennes du dimanche 9 juin, annoncée depuis des semaines par les instituts de sondage, est bien réelle. La liste conduite par Jordan Bardella obtient 31,4 % des voix, selon les dernières estimations du ministère de l’intérieur, lundi matin. Soit une progression de 8 points par rapport au précédent scrutin européen, en 2019, lorsque le RN avait obtenu 23,3 %.

Jordan Bardella améliore d’autant le score de Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 2022 (23,1 %). L’extrême droite n’a jamais atteint un niveau aussi élevé sous la Ve République. Le président du RN s’est félicité dès 20 h 05 de ce « verdict sans appel ». Les Français ont exprimé, a-t-il dit, « une volonté de changement et un chemin pour l’avenir ». Avant de demander une dissolution de l’Assemblée nationale, en vue de l’organisation de nouvelles élections législatives.

Coup de poker

Une demande à laquelle le président de la République n’a pas tardé à répondre. Moins d’une heure plus tard, au cours d’une brève allocution télévisée, Emmanuel Macron a annoncé la dissolution de l’Assemblée nationale, après la victoire écrasante de l’extrême droite aux élections européennes. « Je signerai dans quelques instants le décret de convocation des élections législatives qui se tiendront le 30 juin pour le premier tour et le 7 juillet pour le second », a déclaré le chef de l’Etat, vingt-sept ans après la dissolution décidée par Jacques Chirac, en 1997.

La participation a progressé par rapport à 2019, à 51,8 % selon le ministère de l’intérieur, un record depuis 1994. Le résultat n’en est pas moins un énorme revers pour la majorité présidentielle, qui n’a pas réussi à mobiliser son électorat : la liste conduite par Valérie Hayer, soutenue par cinq partis (Renaissance, MoDem, Horizons, UDI et le Parti radical), n’obtient que 14,6 % des voix, soit 8 points de moins qu’en 2019 (22,4 %), et moitié moins que le Rassemblement national.

Considérablement affaibli par ce score, privé par ailleurs de majorité absolue à l’Assemblée nationale, Emmanuel Macron a choisi de jouer ce coup de poker dès dimanche soir, plutôt que de mourir à petit feu pendant trois ans, jusqu’en 2027.

La liste macroniste évite l’humiliation de se retrouver reléguée en troisième position. La liste conduite par Raphaël Glucksmann (Parti socialiste-Place publique) obtiendrait 14 %. Une progression spectaculaire par rapport aux 6,2 % obtenus par le même Glucksmann en 2019, ou par rapport au 1,7 % d’Anne Hidalgo au premier tour de la présidentielle de 2022.

Loin derrière, la liste de Manon Aubry (La France insoumise) obtiendrait 9,9 % des suffrages, en progression par rapport à 2019 (6,3 %). Mais loin derrière le score de Jean-Luc Mélenchon en avril 2022 (21,9 %).

La liste de François-Xavier Bellamy (Les Républicains) sauve les meubles : elle franchit le seuil des 5 %, mais régresse légèrement, avec 7,2 % des voix contre 8,5 % il y a cinq ans.

Quant à Marion Maréchal (Reconquête !) et Marie Toussaint (Europe Ecologie-Les Verts), les estimations de leur score sont si proches du seuil des 5 % (5,5 % pour chacune) qu’elles ne sont pas encore certaines, en revanche, d’être présentes à Bruxelles.

Le Parti communiste français (2,4 %), dont la liste était conduite par le candidat Léon Deffontaines, ne sera pas représenté cette fois encore au Parlement européen. Pas plus que l’Alliance rurale du chasseur Willy Schraen et de l’ancien député MoDem Jean Lassalle, qui obtiendrait 2,4 % des voix.

Le Monde
élections européennes, mardi 11 juin 2024 885 mots, p. 3

Chronique | par Solenn de Royer

Ce président qui jouait avec le feu…

par Solenn de Royer

Apprenti sorcier ? Joueur de poker ? Pompier pyromane ? Dimanche soir, sur les plateaux de télévision, les mêmes mots revenaient chez ceux qui étaient chargés de commenter la décision d’Emmanuel Macron de dissoudre l’Assemblée nationale, au soir d’une victoire historique du Rassemblement national (RN). Avant de l’annoncer sombrement aux Français, le président de la République a mis une poignée de responsables macronistes, reçus peu avant 20 heures à l’Elysée, devant le fait accompli. Très peu, autour de lui, ont participé aux discussions en amont, même si plusieurs poids lourds de la majorité lui conseillaient de « faire tapis » et de « mettre le pays devant ses responsabilités » , dont le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, et le président du MoDem, François Bayrou – il plaidait pour une dissolution en septembre –, ainsi que plusieurs conseillers de l’Elysée.

Le petit cercle d’initiés (« huit personnes seulement », selon un proche du chef de l’Etat), qui voyait M. Macron cheminer doucement vers cette solution radicale, a su garder le secret, ce dont on se félicite au palais, où la dissolution ratée de Jacques Chirac – elle avait fuité, en 1997 – a été érigée en contre-exemple.

Une chose est sûre, M. Macron cherchait les moyens de se sauver, au soir d’une humiliante défaite. Alors même qu’il s’était pleinement engagé dans la campagne, utilisant tous les leviers à sa disposition (commémorations du Débarquement, guerre en Ukraine, dramatisation des enjeux du scrutin…), il n’a pas su enrayer la glissade de la liste menée par Valérie Hayer. Ce scrutin vient affaiblir encore un pouvoir qui, privé de majorité absolue, était déjà contraint de naviguer à vue, entravé. Et qui a échoué dans le principal objectif qu’il s’était fixé, faire barrage au RN : de fait, le supposé « rempart » s’est effondré. « Le macronisme, c’est fini », commençaient, avant l’annonce surprise, à entonner les oppositions, à l’unisson, du député « insoumis » de la Somme François Ruffin au président du parti Les Républicains (LR), Eric Ciotti.

« Moi ou le chaos »

En répondant à un coup de tonnerre par un autre, M. Macron, qui refuse de se laisser effacer et ne se résout pas au désamour des Français, a voulu montrer qu’il restait maître du jeu, bravache. L’opération dissolution présente plusieurs avantages à ses yeux. Dans l’immédiat, elle masque son échec personnel et fait diversion.Elle l’exonère aussi de toute remise en question devant le score du RN, qui n’a jamais été aussi haut, sept ans après son arrivée à l’Elysée.

La dissolution présente d’autres avantages tactiques. Lui qui n’avait pas réussi à installer l’idée d’une coalition – avec LR, notamment – tente de la faire aux forceps, par les urnes, accélérant la recomposition politique. A l’Elysée, où l’on avance le besoin de « clarté », on table sur la désunion de la gauche et la faiblesse de la droite, elle aussi divisée entre ceux qui, pour sauver leur siège, seront tentés de s’allier avec la majorité présidentielle, et les irréductibles, qui refuseront à tout prix de monter dans le Titanic.

Dans le même temps, M. Macron met au pas sa majorité, s’évitant les règlements de comptes sanglants postélectoraux. Et tue dans l’œuf toute velléité d’indépendance, faisant passer ceux qui s’y risqueraient pour des déserteurs dans le « combat de valeurs » qui s’amorce contre l’extrême droite. Plus affaibli que jamais, M. Macron ressort donc sa pierre philosophale – celle qui lui a permis de conquérir le pouvoir et de le garder, mais qui s’est depuis démonétisée – en rejouant une nouvelle fois ce face-à-face mortifère entre populistes et progressistes, soit « moi ou le chaos ». Il fait le pari de transformer le « tous contre Macron » en un « tous contre le RN ».

L’opération est follement risquée. A court terme, Emmanuel Macron donne le point à Jordan Bardella, qui réclamait une dissolution, alors que lui-même expliquait qu’il ne tirerait aucune leçon nationale d’un scrutin européen. A moyen terme, il prend le risque d’un nouveau revers électoral, alors que l’antimacronisme fut l’un des puissants carburants de la campagne européenne. A l’Elysée, on espère crânement une victoire : « On part pour gagner », assure un conseiller, persuadé que les Français se déjugeront dans trois semaines. C’est osé. Le plus probable, c’est que M. Macron hérite d’une chambre encore plus éclatée et ingouvernable qu’aujourd’hui, avec une majorité introuvable. Une victoire du RN, en pleine ascension – et donc une cohabitation – ne peut pas être totalement exclue non plus.

Lui qui aime les postures gaulliennes table sur le sursaut des électeurs, las de la « chienlit » , à l’instar du général de Gaulle, en 1968, qui avait obtenu une écrasante majorité, juste après la crise de mai. Mais M. Macron court aussi le risque de se retrouver comme le général un an plus tard, contraint au départ, en 1969, après son référendum perdu. Car, en cas de nouvelle défaite de la majorité, aux législatives de juillet, les appels à la démission ne viendront pas seulement du RN… A force de jouer avec le feu, le chef de l’Etat pourrait finir par se brûler. En entraînant dans l’incendie le pays tout entier.

Libération
Transition Ecologique, Tuesday, June 11, 2024 491 mots, p. Transition_Ecologique_10

TRANSITION ÉCOLOGIQUE

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10 juin 2024 - Libération (site web)

Réconcilier L'interdépendance «comme une évidence»

VALÉRIE SARRE

Le débat L'équité territoriale, accélérateur de transition écologique, était au coeur des discussions d'une des tables rondes du colloque de l'assemblée nationale.

«L e discours sur la relation entre les métropoles et le monde rural a clairement changé, reconnaît Eric Charmes, géographe à l'ENTPE. Depuis 2014, puis la crise des gilets jaunes, on observe une prise de conscience d'être allé trop loin dans des politiques favorables aux métropoles. Tout l'enjeu aujourd'hui est de rééquilibrer ces relations entre les territoires», souligne-t-il. Car c'est bien là, la difficulté. On préfère parler aujourd'hui «d'interdépendance» des territoires. Et les grandes métropoles semblent en effet avoir compris qu'elles ont bien besoin du monde rural. Comme en témoigne Mathieu Klein, président de Nancy Métropole, autre invité du colloque sur la transition à l'Assemblée nationale le 23 mai: «Nancy coopère avec ses voisins via des contrats de réciprocité, par exemple. Moins de 1 % de ce qu'il y a dans nos assiettes provient de l'agriculture locale!», souligne-t-il. Cet intérêt accru des métropoles se fait d'ailleurs parfois sentir très fortement. «Nous sommes un territoire de forêt, d'eau et de montagnes, une terre vivrière dont les métropoles d'Aix et Marseille attendent beaucoup», témoigne Sandrine Cosserat, maire de Volonne, dans les Alpes-de-Haute-Provence. «Les territoires ruraux sont encore perçus comme des ressources nécessaires pour les métropoles», souligne la géographe Monique Poulot, qui pointe l'importance de ce vocabulaire pour comprendre la complexité de leurs relations.

Certaines comme l'Eurométropole de Strasbourg offre des exemples assez novateurs. «Nous avons signé des contrats de réciprocité avec les Vosges du Nord», explique sa présidente Pia Imbs - maire de Holtzheim (4 000 habitants) et vice-présidente à l'équité territoriale au sein de la métropole. «Cela exprime un vrai engagement de la métropole auprès de ses 33 communes et même au-delà.» Car, comme le rappelle Cécile Duflot, directrice d'Oxfam France, «la question des inégalités territoriales est aussi celle des inégalités sociales. D'autant que celles-ci sont renforcées par l'aggravation du changement climatique». Dans ce contexte de dérèglement climatique et la mise en place du

Plan national d'adaptation au changement climatique (Pnacc), les territoires ruraux se retrouvent souvent en première ligne. «Pour créer des kilomètres de digues afin de prévenir les risques d'inondation, les communes comme la nôtre bénéficient de moyens beaucoup plus faibles que ceux des métropoles, analyse Sandrine Cosserat. On n'a pas encore assez pris la mesure des charges qui pèsent sur les communes rurales.» En plus des besoins financiers, celles-ci expriment aussi un besoin accru «d'ingénierie» pour concevoir et réaliser ces projets. Autant d'outils qui leur font encore défaut.

Le constat qui se dégage est donc on ne peut plus clair: «La solidarité entre les territoires est une évidence, résume Jean-Claude Raux, député de Loire-Atlantique. Pour se nourrir, pour l'eau, pour l'air que nous respirons. Nous n'avons pas d'autres choix que de réconcilier villes et campagnes pour relever ensemble les défis qui nous attendent.» Il ne reste plus qu'à mettre en action cette évidence

Le Monde
élections européennes, mardi 11 juin 2024 907 mots, p. 5

Reportage

Dans les isoloirs, le sentiment d’un vote « important »

La participation, à 51,5 %, est supérieure aux précédents scrutins. Des votants déclarent s’être mobilisés par sens du « devoir électoral »

Benoît Floc’h (à Paris), Benjamin Keltz, Alexandre Lenoir et Gilles Rof

Marseille, Rebergue(Pas-de-Calais), Saint-Brieuc - correspondants - Les nombreux débats télévisés de ces semaines, le contexte international tragique et l’inquiétude des Français face aux difficultés du pays… Il y a probablement de tout cela dans la mobilisation des électeurs pour les élections européennes de dimanche 9 juin. Selon les estimations du ministère de l’intérieur lundi matin, la participation s’est établie à 51,5 % en France, un record depuis 1994, même si l’abstention reste très élevée, à 48,5 %.

Assis à l’entrée de la mairie d’Uzel(Côtes-d’Armor), commune d’un millier d’habitants au cœur de la Bretagne, François Le Tinnier ne cesse de vérifier cartes d’électeur et d’identité, ce dimanche. Premier adjoint de la commune, il s’étonne : « Je pensais vivre une matinée calme. Je n’en reviens pas de cette participation. Le devoir électoral reste très fort ici, notamment chez les anciens. »Sur le parvis de la mairie, beaucoup expliquent cette mobilisation par l’expression d’un « ras-le-bol qui enfle », celui d’une Bretagne rurale où le sentiment de déclassement progresse autant que le vote en faveur du Rassemblement national (RN). José et Suzanne Diaz, deux retraités octogénaires, habitués à soutenir l’extrême droite, s’agacent : « Le prix de l’électricité flambe. Pareil pour la nourriture et le carburant. L’immigration est un problème. On traverse une crise d’autorité. Tentons le RN. » Autour, personne ne contredit. Au contraire.

Dans le Pas-de-Calais, on retrouve le même « malaise ». Aux européennes de 2019, ce n’est pas dans le bassin minier que le RN avait réalisé ses meilleurs scores. Mais dans la campagne audomaroise et dans le Ternois, entre Arras et Bapaume. Rebergues, village audomarois de 450 habitants, est situé à mi-chemin entre Boulogne-sur-Mer et Saint-Omer. Ici, en 2019, la tête de liste du RN, Jordan Bardella, avait empoché 58,1 % des voix. « C’est beau, c’est calme, le village se rajeunit… mais il y a comme un malaise, résume Magali Taufour, conseillère municipale, les gens disent qu’ils en ont marre de travailler pour les autres, qu’il y a trop d’assistanat. »Au sortir du bureau de vote, Jacques et Cathy, jeunes retraités. « Déçus de la gauche », « plutôt écolos », ils ont voté cette fois pour le Parti animaliste : « Eux, on est sûrs de ce qu’ils défendent. » Comment expliquent-ils que leur village, fief de droite, choisisse désormais le RN ? « On monte la tête des personnes âgées avec des histoires de migrants qui violent les femmes. »

Venus de Paris pour un week-end à Marseille, Annie Sebire et Rémy Mignot, 68 ans, ont fait une procuration. « C’était un impératif. Ce vote est important pour lutter contre la montée de l’extrême droite », explique la première avant de gagner la plage des Catalans (7e arrondissement), pleine de monde malgré l’orage qui menace depuis le matin.

« On culpabilise un peu »

Dans le 15e arrondissement, Saci Azzoug l’affirme sans ambages, il est « de droite ».Mais ce dimanche, ce Marseillais de 55 ans a mis « pour la première fois » un bulletin La France insoumise (LFI) dans l’urne. Le moteur de son vote ? Comme bon nombre d’électeurs de ce quartier populaire du nord de la ville, les positions de Manon Aubry et des « insoumis » sur la Palestine. « Ils sont les seuls à dénoncer l’injustice faite à des gens qui sont déjà opprimés. Il faut arrêter ce massacre », assure Akim Azzoug, le neveu de Saci, 45 ans. Lui qui n’avait plus voté depuis quelques années s’est décidé à revenir aux urnes.

Quelques minutes plus tôt, le député LFI des Bouches-du-Rhône Sébastien Delogu a eu droit à un bel accueil au moment d’entrer dans ce bureau où il vote depuis toujours. « T’as fait fort », « Il est là, Sébastien ! », « Merci ! »… En brandissant un drapeau palestinien dans l’Hémicycle, le 28 mai – ce qui lui a valu une exclusion de quinze jours, soit la plus lourde sanction de l’institution –, le parlementaire a marqué les esprits. « Je ne vois que toi sur les réseaux », dit un ami. Faire de la Palestine un sujet central de la campagne européenne aura-t-il un effet sur la mobilisation ? Le parlementaire, qui finira la journée à Paris « pour fêter[son] bon score », veut y croire.

Beaucoup d’électeurs ne se sont pourtant pas déplacés. Romane et Clara, 21 et 22 ans, étudiantes à Paris, se sont installées au soleil, sur la pelouse du parc des Buttes-Chaumont. Inscrites sur les listes électorales de Toulouse, elles n’ont pas voté : « C’est vraiment trop compliqué pour la procuration, explique l’une . Avec ma coloc, je suis allée hier au commissariat et on nous a dit que c’était trop tard… On culpabilise un peu. »

Debout dans la jolie cour de l’école marseillaise Pharo-Catalans, où se trouvent quatre bureaux de vote, Louis tire sur sa cigarette électronique. Ce père et grand-père ne votera pas, lui non plus. Mais il a accompagné Bienvenue, sa femme, et Maëva, sa fille de 21 ans. « On nous dit que c’est un droit, mais nos voix ne sont pas respectées. Après l’élection, Macron a tout passé en force » , déplore-t-il, donnant pour exemple la réforme des retraites. S’il avait voté, Louis aurait apporté sa voix à Jordan Bardella et au RN, assure-t-il.

Le Monde
élections européennes, mardi 11 juin 2024 968 mots, p. 11
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10 juin 2024 - Le Monde (site web)

Les libéraux de Renew à la lutte pour conserver leur troisième place

Fragilisée par les mauvais résultats de Renaissance et talonnée par l’extrême droite, la formation cherche à attirer de nouveaux partis

Ph.J. et V. MA.

Bruxelles - bureau européen - Pour l’heure, ils ont sauvé leur place de troisième groupe au Parlement européen. Mais les libéraux de Renew savent qu’elle est menacée par l’extrême droite, aujourd’hui en pleine recomposition au sein de l’hémicycle strasbourgeois. Pour Emmanuel Macron, qui aime à vanter son influence en Europe et qui vient d’annoncer la tenue d’élections législatives anticipées, l’affaire est capitale. Car de la taille de ce groupe dépendra la capacité de Renew à peser dans la majorité parlementaire à laquelle participent les libéraux avec les conservateurs du Parti populaire européen (PPE) et les sociaux-démocrates (S&D).

Selon les dernières estimations, Renew devrait compter pour la prochaine législature 80 eurodéputés, contre 102 aujourd’hui. Une chute imputable au revers qu’a subi la majorité présidentielle en France, largement devancée par le RN : les élus macronistes sont désormais 13, contre 23. Dans le même temps, le groupe libéral a perdu ses six députés espagnols de Ciudadanos ou encore cinq de ses sept élus en Roumanie.

Recherche d’alliances

Sur le papier, Renew devance les deux groupes d’extrême droite, qu’il s’agisse des Conservateurs et réformistes européens (ECR, 73 députés) ou Identité et démocratie (ID, 58 députés). Mais, ces derniers disposent d’un vivier de plus d’une cinquantaine d’élus nationalistes et souverainistes, non affiliés, qui pourraient avoir intérêt à rejoindre l’un de ces groupes. Ainsi du Fidesz de Viktor Orban, qui compte 11 eurodéputés, et a dit sa volonté de rejoindre ECR après les élections. Ou de l’AfD allemande et ses 15 élus, dont le RN vient d’obtenir l’exclusion. Sans compter de multiples petites formations qui ont gagné un ou deux sièges, et qui cherchent à s’intégrer à un groupe.

Dans ce contexte, Renew a lancé la chasse à de nouveaux partis, qui entrent au Parlement européen. Le portugais Iniciativa Liberal a fait savoir que ses deux élus le rejoindraient. Le groupe espère ramener dans sa famille Volt Europa, un parti paneuropéen et libéral qui vient de faire élire jusqu’à quatre eurodéputés, aux Pays-Bas et en Allemagne, et dont le seul élu en 2019 avait rejoint les Verts. « On espère les conserver », glisse-t-on chez les écologistes.

Les libéraux regardent du côté de l’alliance libérale danoise, Radikale Venstre, et de ses quatre élus, convoités par le PPE. Renew ne néglige rien et essaie de ramener dans son giron ces indépendants a priori inclassables, à l’image du youtubeur chypriote Fidias Panayiotou, qui vient d’être élu. « A ce niveau, c’est de l’épicerie. On avance un député après l’autre », confie une source libérale.

Dans le même temps, Renew est menacé de voir une partie de ses troupes déserter vers d’autres horizons politiques. Ainsi, le parti tchèque ANO, d’Andrej Babis, qui a remporté sept sièges (contre quatre en 2019), a assuré étudier un départ du groupe. Mais les libéraux comptent le faire changer d’avis, quitte à oublier les relations difficiles qu’entretient M. Babis avec l’Etat de droit. Dans ce contexte, on imagine mal Renew relancer le débat sur le sort qui doit être fait aux quatre élus du VVD, le parti néerlandais de l’ancien premier ministre Mark Rutte, qui a accepté de gouverner en coalition avec la formation d’extrême droite de Geert Wilders.

Le 21 mai, Valérie Hayer, la présidente de Renew, avait estimé qu’un départ du VVD de Renew était sur la table : « Ma ligne rouge, elle est claire(…) . Le cordon sanitaire[contre l’extrême droite] , on l’a toujours respecté. Ça fait partie des valeurs absolues du groupe et je prendrai mes responsabilités au lendemain de l’élection pour que ces valeurs-là continuent d’être respectées », avait-elle assuré. Aujourd’hui, il n’en est plus question. « Pendant la campagne, les propos étaient durs. Désormais, on entre dans une nouvelle phase et il n’est plus question de s’occuper de ce qui se passe dans les pays », explique son entourage.

Un premier impair

Dimanche soir, lorsque M. Macron a annoncé la tenue d’élections législatives anticipées, au sein de l’administration de Renew, des Néerlandais et des Allemands se sont réjouis à l’idée que le président ait à cœur de « clarifier la situation dans son pays », confie une source. Avant d’ajouter : « Il va mieux comprendre la réalité de notre vie politique. » Les prochains jours de Mme Hayer s’annoncent compliqués. Malgré sa contre-performance aux élections européennes, la présidente de Renew, qui était la tête de la liste de la majorité présidentielle, souhaite conserver son poste, arguant que la délégation française reste la plus importante du groupe.

Mais ses partenaires ne l’entendent pas ainsi et font valoir qu’elle n’a pas la stature pour le poste. Entre la montée de l’extrême droite et ses divisions internes sur des sujets comme le Pacte vert ou l’immigration, la majorité construite autour du PPE, des S&D et de Renew sera moins évidente. Dans ce contexte, selon un proche de Renew, « le prochain président de Renew devra être très politique, très stratège. Il devra aller au charbon négocier des accords. Valérie Hayer n’a pas vraiment le profil ».

Dimanche soir, la Française a commis un premier impair. Alors que les chefs de file des autres groupes étaient présents au Parlement européen à Bruxelles, elle n’a pas jugé utile de faire le déplacement. « C’est pourtant un exercice où il faut se montrer » , commente un observateur de la vie parlementaire européenne. C’est aussi un moment pour discuter dans les couloirs avec les patrons des autres groupes.

La Croix, no. 42941
Événement, mardi 11 juin 2024 1858 mots, p. 2,3
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10 juin 2024 - La Croix (site web)

Les oppositions face au piège de la dissolution

Laurent de Boissieu et Paul de Coustin

Triomphal aux élections européennes, le Rassemblement national vise désormais l’obtention d’une majorité à l’Assemblée nationale, lors des législatives des 30 juin et 7 juillet.

À gauche comme à droite, petites négociations et grandes manœuvres sont lancées pour définir, en urgence, une stratégie de campagne.

Le RN a-t-il suffisamment élargi son électorat pour gagner les législatives ?

L’euphorie aura été de courte durée. Il a fallu, dès 21 heures ce dimanche 9 juin, se remettre au travail. Alors que le champagne coule à flots, au pavillon Chesnaie du Roy dans le bois de Vincennes à Paris, où le Rassemblement national fête sa large victoire aux élections européennes, le président de la République Emmanuel Macron vient d’annoncer sa décision de dissoudre l’Assemblée nationale. Dès l’annonce présidentielle, plusieurs cadres du parti sont partis rejoindre le siège du RN, dans le 16e arrondissement de Paris, pour un comité exécutif extraordinaire organisé en urgence.

Pour le parti d’extrême droite, il s’agit désormais de préparer une éventuelle arrivée au gouvernement, en cas de victoire les 30 juin et 7 juillet prochains, dates des nouvelles élections annoncées par Emmanuel Macron. Et de confirmer dans un scrutin national à deux tours l’écrasante victoire que le président du parti, Jordan Bardella, vient d’obtenir au scrutin européen. Sa liste l’a emporté avec 31,37 % des suffrages exprimés, près de 7,8 millions de voix, plus du double de la liste macroniste conduite par Valérie Hayer (14,60 % ; 3,6 millions de voix). C’est huit points de plus qu’en 2019, où il avait obtenu 23,34 %.

« Le vote RN s’étend parmi les suffrages exprimés. Le vote Bardella est devenu multi-classes, multi-territoires, multi-générations », indique Vincent Tiberj, sociologue et professeur à Sciences Po Bordeaux. Renforçant ses bases, les votes des ouvriers et des employés, le parti lepéniste est « en progression chez les cadres, les retraités, les catholiques et les électeurs de droite classique », soit « des catégories qui refusaient, moralement, et en termes de compétences, de voter pour ce parti ». Autres progressions notables, selon une analyse de l’institut Ipsos : la liste Bardella gagne neuf points chez les moins de 25 ans, passant de 15 % en 2019 à 26 % des voix en 2024, et dix points dans l’électorat féminin (de 20 % des voix en 2019 à 30 % aujourd’hui). Les scores inhabituellement élevés du RN dans certaines régions, comme la Bretagne, illustrent ces différentes percées.

Au regard de la carte électorale, presque entièrement brune lundi matin, l’entreprise de normalisation du parti lepéniste semble achevée. « La stigmatisation du vote RN n’existe plus », se réjouit Jérôme Sainte-Marie, ancien sondeur devenu rouage stratégique du RN. Pour lui, pas de doutes, « l’opinion est prête à l’alternance » en faveur du Rassemblement national. « Dans certains territoires, le vote RN est assumé, voire valorisé. Il est désormais considéré comme normal », confirme le sociologue Félicien Faury, auteur d’un livre sur les électeurs du RN (1). Il rappelle qu’en 2022, au second tour de l’élection présidentielle, plus de 13 millions de Français ont voté pour Marine Le Pen.

Le récit de son travail de terrain, mené dans le sud-est de la France entre 2016 et 2022, expose « un racisme ordinaire très important » chez les électeurs rencontrés. Ce racisme se greffe à des considérations économiques et sociales : les personnes perçues comme étrangères « sont jugées comme des concurrents illégitimes » dans l’accès à l’école, à l’emploi, aux logements. « Sur le terrain, la préférence nationale est comprise de façon racialisée », explique Félicien Faury, qui rappelle que « depuis les années 1980, le cœur du programme du Front national relie les thématiques sociales aux thématiques migratoires, dans un discours aux relents xénophobes et islamophobes ».

« Le vote RN est un vote anti-immigrés avant tout », selon Vincent Tiberj, auquel s’ajoutent à la fois « une demande de protection sociale, de pouvoir d’achat » et « le vote RN classique, libéral et autoritaire, qui réclame plus de sécurité ». Une chose est désormais certaine, le vote RN est « un vote d’adhésion ». « Le RN surfe aussi sur toute une série de phénomènes sociétaux, comme l’hyperviolence et son hypermédiatisation ou le pessimisme structurel des Français », ajoute Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l’extrême droite. « Il y a aujourd’hui un sentiment de déclassement permanent auquel l’extrême droite propose des réponses radicales : arrêt de l’immigration, sortie de la mondialisation, réforme en profondeur de l’Union européenne. » Des idées qui pourraient très prochainement être portées aux plus hautes fonctions de l’État.

« Nous sommes prêts à exercer le pouvoir si les Français nous font confiance lors de ces futures élections législatives », a clamé Marine Le Pen dimanche soir. Le parti d’extrême droite va pouvoir déployer son « plan Matignon », concocté depuis plusieurs mois en prévision d’une éventuelle dissolution. Fort de 88 députés élus en 2022, le RN assure avoir 577 candidats prêts à faire campagne pour tenter d’obtenir la majorité absolue de 289 sièges au Palais-Bourbon. Le parti lepéniste pourrait également s’adjoindre le soutien de Marion Maréchal, forte de ses 5,47 % à la tête de la liste Reconquête !, le parti d’Éric Zemmour. Elle devait rencontrer, lundi à 17 heures, Marine Le Pen et Jordan Bardella au siège du Rassemblement national pour des « discussions » en vue du 30 juin.

À trois jours du scrutin, et de la dissolution, le président du RN envisageait déjà auprès du Figarol’obtention d’une majorité à l’Assemblée. « J’appartiens à une génération qui demain sera amenée à gouverner. La question, c’est quand ? Le plus vite possible », affirmait-il.

La droite va-t-elle s’allier avec le centre ?

« Il est hors de question d’entrer dans une coalition avec ce pouvoir qui a tant abîmé la France. Le macronisme, c’est toujours plus d’impôts, d’immigration et d’insécurité. Fidèles à nos valeurs, nous allons mener cette campagne autour des valeurs de la droite ! » Par ces mots, le président des Républicains, Éric Ciotti, a fermé la porte à toute alliance avec les macronistes, malgré la menace lepéniste.

Dès l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale, Stéphane Séjourné, secrétaire général de Renaissance et ministre des affaires étrangères, a pourtant proposé aux députés sortants « du champ républicain » de bénéficier de l’investiture de la majorité présidentielle « s’ils sont en accord avec le projet présenté ». Cette dernière précision est importante : il ne s’agit donc pas d’une proposition de coalition mais de ralliement.

Si le parti a fermé la porte à tout rapprochement, une partie des 61 membres du groupe à l’Assemblée nationale pourrait être plus ouverts. Tout d’abord, parce qu’une minorité est depuis longtemps Macron-compatible. Le flux de départs de la droite vers le centre macroniste n’a d’ailleurs jamais cessé : ce fut par exemple le cas, en mars 2024, du député Alexandre Vincendet.

Ensuite, parce que la droite s’est encore effritée : 7,2 % pour la liste conduite par François-Xavier Bellamy, loin de celle de Valérie Hayer (14,6 %), et surtout des blocs de gauche (31,9 %) et d’extrême droite (36,9 %). Dans ce contexte, des LR sortants pourraient penser qu’une réélection vaut bien un ralliement, ou tout au moins une addition des forces. L’implantation locale de la droite constitue néanmoins un atout aux législatives par rapport aux listes nationales des élections européennes.

Qu’en est-il de l’électorat de droite ? L’institut de sondages Ipsos a mesuré que 36 % des électeurs de François-Xavier Bellamy « apprécient l’action d’Emmanuel Macron ». Inversement, 24 % ont voté LR « avant tout pour manifester leur opposition au président de la République et au gouvernement ». Autant de voix qui pourraient s’évaporer d’un côté ou de l’autre en cas de bipolarisation dure des législatives entre le centre et l’extrême droite.

Le coup de poker d’Emmanuel Macron avec la dissolution concerne non seulement le premier tour des élections législatives mais aussi le second tour puis la nouvelle Assemblée nationale. Avec le pari suivant : que l’extrême droite obtienne une majorité relative, obligeant, en face, le centre, la droite et la gauche modérées à former une coalition gouvernementale. Bref, la continuation dans un contexte nouveau de son dessein de 2017.

La gauche peut-elle s’unir ?

Personne à gauche ne prend même la peine de fermer la porte à une alliance avec les macronistes, tant cette option est d’emblée exclue. La préoccupation majeure est la question de l’union, publiquement réclamée par tous. « Maintenant l’union. Urgente, forte, claire », a tonné Jean-Luc Mélenchon pour La France insoumise. « Réunie, la gauche est la seule à pouvoir l’emporter le 30 juin et le 7 juillet », a renchéri Olivier Faure pour le PS.

Mais additionner le score des six listes de gauche (31,9 %) a-t-il un sens ? La campagne des élections européennes, de plus en plus tendue entre Manon Aubry (LFI) et Raphaël Glucksmann (Place publique-PS), a en effet confirmé l’existence de deux gauches irréconciliables. Sur la forme, une gauche modérée qui refuse « le bruit et la fureur » de Jean-Luc Mélenchon. Dans son intervention, Emmanuel Macron a d’ailleurs directement visé les Insoumis en dénonçant la « fièvre » et le « désordre » dans le débat politique.

Sur le fond, un centre gauche dont le projet est compatible avec les traités européens et dont les positions internationales sont sans ambiguïté sur le Hamas ou sur la Russie. Raphaël Glucksmann avait lui-même affirmé que les élections européennes allaient permettre de « trancher les lignes », se positionnant « en rupture totale » avec LFI. Encore une fois, Emmanuel Macron a appuyé, dans son intervention, sur cette opposition en exposant que « le principal enseignement est clair : ce n’est pas un bon résultat pour les partis qui défendent l’Europe ». Un partage qui exclut LFI au même titre que le RN, mais qui inclut aussi bien la majorité présidentielle que le PS. De fait, 26 % des électeurs de ce dernier « apprécient l’action d’Emmanuel Macron ».

Jean-Luc Mélenchon a déjà mis les pieds dans le plat. « L’unité, d’accord. Sur quelles bases ? Nous avons déjà un programme partagé », a-t-il avancé en faisant allusion à celui de la Nupes conclu aux législatives de 2022, idéologiquement dominé par LFI. Ce que la moitié du PS n’a jamais cautionné, en fidélité au tournant de la rigueur de François Mitterrand en 1983 et à l’héritage de François Hollande. Or, le score de Raphaël Glucksmann (13,8 %), juste derrière Valérie Hayer (14,6 %) mais devant Manon Aubry (9,9 %), ouvre la voie à un rééquilibrage du rapport de force idéologique et électoral à gauche.

Reste que le temps est compté, avec une première rencontre lundi en fin d’après-midi. Pour rédiger un nouveau programme commun, se partager les circonscriptions. Et pour adopter une position commune en cas de second tour entre lepénistes et macronistes.

(1) Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Seuil, 2024.

(2) Réalisé du 6 au 7 juin 2024 auprès d’un échantillon représentatif de 8 923 personnes.

La Croix, no. 42941
Culture, mardi 11 juin 2024 87 mots, p. 20,21,21
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10 juin 2024 - Radio France Internationale (français) (site web réf.)

Littérature La dépouille du Nobel Miguel Angel Asturias retourne au Guatemala

La dépouille de l’écrivain guatémaltèque Miguel Angel Asturias, Prix Nobel de littérature en 1967,

va être exhumée du cimetière

du Père Lachaise à Paris pour être rapatriée au Guatemala, a annoncé son fils dimanche 9 juin. Journaliste et député avant d’être expulsé du pays en 1954 après un coup d’État, Miguel Angel Asturias (1899-1974) a reçu le Nobel pour son œuvre « qui plonge ses racines dans la culture traditionnelle indienne d’Amérique Latine ».

Libération
Tuesday, June 11, 2024 901 mots, p. 10

Événement

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10 juin 2024 - Libération (site web)

Dans la majorité, une dissolution qui fait doute

Jean-Baptiste Daoulas et Laure Equy

Depuis dimanche soir, un vent d'incertitude souffle dans la macronie. Les consignes de l'Elysée et Matignon se font attendre pour les députés sortants, en vue des législatives.

Questeur de l'Assemblée nationale, chargé de tenir la maison en attendant l'élection des nouveaux députés les 30 juin et 7 juillet, Eric Woerth fut un jeune conseiller au cabinet d'Alain Juppé à Matignon, aux premières loges de la dissolution tentée par Jacques Chirac en 1997 : «A l'époque, le parti présidentiel s'était réjoui. On regardait Chirac et on hurlait de joie comme les soldats qui partaient en 14 la fleur au fusil.» Vingt-sept ans après ce funeste précédent, les macronistes foncent bon gré mal gré dans leur circonscription sans réfléchir, voulant croire au petit miracle d'une campagne Blitzkrieg pour échapper à la catastrophe. Les consignes des généraux se font attendre. Lundi après-midi, les députés sortants de la majorité n'avaient toujours pas reçu d'information claire sur le mode d'emploi de la campagne et les conditions de leur investiture.

Les regards se tournent vers Emmanuel Macron. Au lendemain de sa déclaration fracassante, le chef de l'Etat est allé honorer comme si de rien n'était les martyrs de la Seconde Guerre mondiale à Tulle et Oradour-sur-Glane lundi. «J'ai confiance en la capacité du peuple français à faire le choix le plus juste pour lui-même et pour les générations futures», s'est-il contenté de poster sur X (ex- Twitter). Il reprendra la parole ce mardi, à travers, selon BFMTV, une conférence de presse tenue dans l'après-midi, avant de partir jeudi pour le G7 en Italie.

Dégourdis. Recevant une trentaine de ministres à l'Elysée dimanche à 22 heures, le chef de l'Etat avait distillé trois mots-clés : «clarification», «audace» et «respect du corps électoral». Il les a informés que les investitures de la majorité seraient délivrées par Renaissance, le Modem et Horizons, en faisant une place aux centristes de l'UDI et, surtout, sous son autorité. S'ils en doutaient, les présents ont bien compris que c'était le Président et non Gabriel Attal, prévenu tardivement de la dissolution, qui était à la tête de la campagne. Dans les QG, les stratèges de cette campagne folle s'organisent. Edouard Philippe réunissait ses troupes lundi, avant d'aller dîner à l'Elysée avec Emmanuel Macron, François Bayrou (Modem) et Stéphane Séjourné (Renaissance). Peu avant, au Château, le conseiller en communication de Macron, Jonathan Guémas, briefait les communicants des ministres, tandis qu'à Matignon, les directeurs de cabinets tentaient de défricher le volet logistique et juridique des opérations. Chez Renaissance, les patrons des fédérations départementales étaient contactés pour passer la carte législative en revue, avant un bureau exécutif mardi. Au Modem, les députés ont fait le point.

En 2022, les investitures s'étaient âprement négociées. Dans l'urgence, Bayrou et Philippe pourraient se montrer gourmands. «On a des candidats mieux placés que ceux de Renaissance qui ont perdu en 2022. On a un réseau de maires», glisse un cadre Horizons. Sans attendre un feu vert officiel, les députés sortants et des candidats malheureux de 2022 ont commencé à compulser les résultats du scrutin européen par bureaux de vote et, pour les plus dégourdis, ont déjà nommé un mandataire financier, chargé d'ouvrir le compte de campagne, et réservé chez un imprimeur le papier pour les futures affiches, une denrée rare en période électorale. Malheur aux débutants. Dans ce sprint, les candidats seront livrés à eux-mêmes. «Le parti va surtout investir des anciens, il ne peut pas coacher 200 gusses», escompte un candidat sur le terrain. Si Gérald Darmanin, chaud partisan de l'option dissolution, lance sa campagne ce mardi dans sa circonscription du Nord -où LFI a performé dimanche-, d'autres ministres sont moins vaillants. En se retrouvant à l'Elysée à l'issue de la soirée électorale, certains, ancrés dans des territoires défavorables, n'ont pas caché

leur défaitisme. «J'y vais mais pour moi, c'est plié», a glissé l'un à ses collègues. Pour Franck Riester, Stanislas Guerini ou Marie Guévenoux, la réélection n'est pas assurée. Quelques figures ont jeté l'éponge, comme le président (Modem) de la commission des Affaires étrangères, Jean-Louis Bourlanges, ou Joël Giraud (Renaissance) qui annonce arrêter la politique, craignant une cohabitation avec l'extrême droite. Un responsable du groupe Renaissance mise sur une dizaine, maximum, de défections parmi les sortants. Refroidie par la décision présidentielle de convoquer des législatives anticipées, la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun- Pivet, confortablement réélue dans les Yvelines en 2022, se donnait la journée de lundi pour réfléchir, après avoir tenté dimanche soir de dissuader le Président de dissoudre. «Connerie». Derrière les tirades conquérantes de l'Elysée sur un «acte de confiance» envers les Français, le malaise affleure. «C'est une grosse connerie, grince le conseiller d'un ministre de poids. La prochaine étape, c'est le Président qui saute.» Si Macron et ses proches misent sur une gauche prise de court et incapable de faire bloc, d'autres observent avec inquiétude les réunions se multiplier entre les ex-partenaires de la Nupes. «Si la gauche est unie, ils vont faire un score de malade», tremble un conseiller de l'exécutif. «C'est objectivement chaud», souffle un député Renaissance, repartant au combat dans une circonscription de centre gauche. Sans oublier la crainte d'élus ruraux de se faire laminer par le RN. «On prend le risque de perdre pour avoir la chance de gagner», philosophe une ministre. La fleur au fusil, toujours.

Jean-Baptiste Daoulas et Laure Equy

Libération
Transition Ecologique, Tuesday, June 11, 2024 505 mots, p. Transition_Ecologique_6,7

TRANSITION ÉCOLOGIQUE

Aménager La montée en puissance du local est indispensable

CHRISTELLE GRANJA

Le débat Les crises écologiques rebattentelles les cartes de l'aménagement du territoire ? Compte rendu de la rencontre entre élus, agents de l'Etat et scientifiques qui s'est tenue à l'Assemblée nationale le 23 mai.

D epuis trente ans, les populations d'insectes s'effondrent. Ces dix dernières années, la mortalité des arbres des forêts françaises a augmenté de 80% du fait des maladies, des «bioagresseurs» et de la sécheresse, rappelle Marc-André Selosse. Le biologiste ponctue son propos de vues apocalyptiques («Les portes de l'enfer se sont entrouvertes, on commence à peine à sentir son souffle chaud») et de paradis terrestres perdus («Il y a 12 000 ans, avec 6 °C de moins, le Sahara était un territoire verdoyant»). Mais un espoir demeure.

En matière de biodiversité notamment, tout n'est pas encore joué : «Si on bouge, on peut changer les choses», exhorte le scientifique. Qui s'en charge, et comment? Après quarante ans de décentralisation, les clés du changement sont-elles entre les mains des élus locaux ?

«Un voeu pieux» Pour Philippe Mazenc, aux manettes de la direction ministérielle de l'aménagement, du logement et de la nature, la mission de l'Etat n'est plus d'«imposer, ni de décliner partout le même strict jardin à la française», mais bien d'accompagner les territoires. Exemple avec le «fonds vert», dispositif doté de 2 milliards d'euros en 2023 et reconduit pour 2024, visant à aider les collectivités locales à accélérer la transition écologique. «Un voeu pieux», nuance Elisabeth Jacques, présidente de la communauté de communes de lavallée de l'Ubaye-Serre-Ponçon (Alpes-de-Haute-Provence). «Il est faux de dire que les maires sont maîtres de leur PLU [plan local d'urbanisme, ndlr]. L'Etat garde la main», tempête l'élue, qui dénonce un «amoncellement de contraintes et d'interdictions». «Aujourd'hui il faut six ou sept ans pour modifier un plan local d'urbanisme, soit davantage que le temps d'un mandat municipal Alors je passe mon temps à essayer de faire rentrer des ronds dans des carrés. J'engage la transition en dérogeant à la règle, encore et encore. C'est un combat épuisant.» Cet horizon d'espérance est aussi ce que défend Fanny Lacroix, maire de Chatêl-en-Trièves (Isère) et viceprésidente de l'Association des maires ruraux de France. A ses yeux, les 35000 communes françaises, loin de constituer une erreur organisationnelle, offrent une échelle propice à un changement culturel.

Exemple avec le développement de cantines centrales, ouvertes à tous les habitants et non aux seuls écoliers ou agents municipaux, et alimentées par une agriculture locale.

«Faire village en ville» Face aux dérèglements climatiques en cours, les métropoles auraient beaucoup à gagner, gage l'élue, à s'inspirer du maillage et des interactions rurales, à «faire village en ville». Le député Dominique Potier abonde : «Une montée en puissance du local est indispensable.» La transition écologique appelle-t-elle une nouvelle étape de décentralisation? Allouer davantage de moyens aux collectivités, notamment en matière fiscale et de droit du sol, est nécessaire, défend l'élu. «Chacun de nos territoires doit intégrer les limites planétaires. Cette trajectoire peut être un enfer comme une épopée, à nous d'en décider.»

Le Figaro, no. 24820
Le Figaro, Tuesday, June 11, 2024 785 mots, p. 5

Politique

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10 juin 2024 - Le Figaro (site web) MSN (France) (site web réf.)

Fin de vie, audiovisuel : ces réformes qui tombent à l'eau

Boilait, Eugénie

Une décision qui a pris tout le monde de court. Et notamment les fervents défenseurs du projet de loi sur la fin de vie qui était en première lecture à l'Assemblée nationale depuis près de deux semaines. Et pour cause : la dissolution de la Chambre basse, prononcée par le président de la République après la défaite cuisante de sa liste aux élections européennes, entraîne la disparition pure et simple des travaux parlementaires en cours dans cet hémicycle.

« Tout ce qui était à l'Assemblée nationale est mort : les projets de loi, les propositions de loi, les commissions d'enquête, les missions d'information », explique ainsi le constitutionnaliste Benjamin Morel. « Ces derniers ne sont pas suspendus comme on peut le croire, mais ils disparaissent, insiste de son côté le professeur de droit public Guillaume Drago, puisque les députés ont perdu leur mandat. »

Et parmi les textes les plus emblématiques, le projet de loi sur la fin de vie voulu par le président lui-même. Les députés étaient pourtant arrivés à l'article 7 du projet de loi après des journées de vifs débats. Mais comme le texte n'a pas été adopté en première lecture, son examen est dorénavant considéré comme nul. « Je suis triste de voir la loi fin de vie brutalement stoppée », a ainsi déploré Olivier Falorni (Démocrates), député et rapporteur du texte. Quand la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, s'est désolée sur France 2 : « Le texte sur la fin de vie, tout ce que l'on avait jusqu'à présent comme chemin parlementaire est anéanti. »Cette dernière a ainsi regretté « tous les débats qui ont eu lieu en commission spéciale et dans l'Hémicycle (et qui) n'existent plus ». Nombre d'acteurs des soins palliatifs et de soignants opposés au suicide assisté et à l'euthanasie y ont au contraire vu une occasion inattendue d'enterrer cette loi.

Si le nouveau gouvernement, nommé à l'issue des législatives, souhaite ainsi engager un nouveau travail sur la fin de vie, « il faudra reprendre le processus depuis le début » ,précise le constitutionnaliste Guillaume Drago. C'est-à-dire : élaboration du projet de loi, consultation du Conseil d'État, adoption en Conseil des ministres puis jeu de la navette parlementaire entre les deux Assemblées avant adoption et promulgation.

Ces élections anticipées enterrent également la proposition de loi relative à la réforme de l'audiovisuel public qui devait être examinée en séance publique - après report - entre le 24 et 26 juin. Parmi les amendements du gouvernement, le regroupement de France Télévisions, Radio France, France Médias monde et l'INA dans un holding en 2025 devait être débattu. Cette loi, vivement défendue par Rachida Dati avait provoqué une grève du secteur en mai dernier.

Les textes qui ont en revanche été adoptés en première lecture à l'Assemblée avant la dissolution ont un destin différent. « Si un texte a été déposé sur le bureau du Sénat, les discussions à son propos pourront reprendre une fois la nouvelle Chambre basse élue. L'usage veut en effet que le Sénat attende que les députés siègent », détaille le constitutionnaliste Didier Maus. Mais cela peut se discuter, nuance Guillaume Drago. « En termes de logique des institutions, on peut aussi penser que ce qui est au placard doit rester au placard. Car la législature des députés qui ont voté le texte est terminée, et ce dernier a donc été voté par une Assemblée nationale qui n'existe plus », argumente encore le spécialiste. Reste à savoir quelles options seront choisies.

La réforme de l'assurance-chômage pas concernée

Il existe finalement des cas de figure plus particuliers, comme celui du projet de loi constitutionnelle sur le dégel du corps électoral de Nouvelle-Calédonie. Ce texte a été adopté par l'Assemblée nationale dans la nuit du 14 au 15 mai, dans les mêmes termes qu'au Sénat, ouvrant ainsi la voie à son adoption définitive en Congrès à Versailles. « Le texte existe, il a été formalisé, il peut donc tout à fait être voté en Congrès », soutient Didier Maus, même si les députés de cette Assemblée exceptionnelle ne sont pas ceux qui ont voté le texte initialement.

Le projet constitutionnel devait toutefois entrer en vigueur avant le 1er juillet (d'après l'article 2), date à laquelle le texte aurait donc dû être déjà voté par les deux Chambres réunies en Congrès. « Comme les deux Chambres ne peuvent évidemment pas être réunies dans ces délais, est-ce que le projet de loi ne devient pas caduc ? », s'interroge encore le constitutionnaliste Guillaume Drago. Pour l'heure, impossible de savoir ce que deviendra donc ce texte.

La réforme de l'assurance-chômage, qui doit entrer en vigueur le 1er décembre, n'est pour sa part pas concernée. Elle fait en effet l'objet d'un projet de décret, ce qui ne nécessite pas l'intervention de l'Assemblée nationale.

Le Monde
France, lundi 10 juin 2024 1368 mots, p. 9
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8 juin 2024 - Le Monde (site web)
9 juin 2024 - La Matinale du Monde

Les conditions d’accès à l’aide à mourir votées

Les députés ont notamment réintroduit l’idée que le « pronostic vital » du patient devra être engagé

Mariama Darame et Béatrice Jérôme

Un grand chambardement. L’« équilibre » , vanté par le gouvernement, du projet de loi relatif à l’accompagnement des malades et de la fin de vie a été sérieusement ébranlé à l’occasion du vote de l’article 6 du texte, adopté ce 7 juin, par 51 voix contre 24, en première lecture à l’Assemblée nationale. Cœur du réacteur du texte gouvernemental, cet article énonce les cinq conditions cumulatives pour l’accès à une « aide à mourir ». Les députés ont réécrit deux d’entre elles et fortement contesté une troisième, considérant qu’elles aboutissaient à exclure des malades qui devraient pouvoir y prétendre.

Pressée par Emmanuel Macron de défendre au maximum la version initiale du texte, Catherine Vautrin n’y est pas parvenue. La ministre de la santé a dû faire des concessions à une partie du camp présidentiel favorable à une ouverture plus large à l’aide à mourir. L’offensive, menée avec le renfort des rangs de la gauche, a également pu compter sur le rapporteur général du texte, Olivier Falorni, député (Démocrate, Charente-Maritime).

Parmi les cinq conditions cumulatives de l’accès à l’« aide à mourir », les deux premières ont été maintenues, malgré des tentatives de les remettre en cause. Celle qui impose d’être « âgé d’au moins 18 ans »a suscité un bref essai de quelques députés Renaissance et de gauche d’abaisser la barrière d’âge à 16 ans. « Etre de nationalité française ou résider de façon stable et régulière en France »a été maintenu, malgré des récriminations sur l’exclusion des étrangers.

TIrs de barrage

Les tirs de barrage se sont concentrés sur la troisième condition. Peut demander une « aide à mourir » une personne « atteinte d’une affection grave et incurable en phase avancée ou terminale ». En commission spéciale, en amont de l’examen en séance, les députés avaient exclu de cet alinéa de l’article 6 l’obligation, inscrite dans le texte de l’exécutif, faite au médecin d’établir « un pronostic vital à court ou moyen terme ».

Une majorité de députés a rappelé que les médecins sont quasi unanimes à dire qu’il est impossible de prédire le reste à vivre d’un malade incurable, sauf s’il est au seuil de la mort. La présidente de la commission spéciale, Agnès Firmin Le Bodo (Horizons, Seine-Maritime), et Mme Vautrin s’y étaient opposées. Rapporteur général du texte, Olivier Falorni avait soutenu cette réécriture.

Jeudi, dans l’Hémicycle, Mme Vautrin a tenté de rétablir le « pronostic à court ou moyen terme » (six à douze mois) dans le texte. L’amendement qu’elle a déposé a été rejeté par 76 voix contre 24. Seuls onze députés Renaissance ont voté pour, 24 contre. Se sont retrouvées sur la ligne de Mme Vautrin, deux co-rapporteures du texte, Laurence Cristol (Renaissance, Hérault) et Caroline Fiat (La France insoumise [LFI], Meurthe-et-Moselle). Les deux autres co-rapporteurs, Didier Martin (Renaissance, Côte-d’Or) et Laurence Maillart-Méhaignerie (Renaissance, Ille-et-Vilaine), ont rallié la position de M. Falorni, « totalement défavorable à l’inscription dans la loi de l’expression “à court ou moyen terme” ». « Ce ne serait pas seulement une erreur, ce serait une faute »,a tonné le député de Charente-Maritme.

La bataille interne au camp présidentiel nécessitait un cessez-le-feu. Il a été trouvé avec l’adoption de l’amendement de Géraldine Bannier (MoDem, Mayenne) : il prévoit que la personne doit être « atteinte d’une affection grave et incurable qui engage son pronostic vital, en phase avancée ou terminale ». Sur l’amendement adopté à mains levées, Mme Vautrin a pris une position de « sagesse ». Attachée à ne pas donner le sentiment d’avoir été forcée de se rallier à ce compromis, elle s’est empressée de se féliciter que « le pronostic vital engagé » ait « été rétabli ».

« Personne d’entre nous ne sait ce que recouvre au juste le pronostic à moyen terme, ni ce qu’est la phase avancée ou terminale. Nous légiférons à l’aveugle » , se désolait, en marge des débats, Jérôme Guedj (Parti socialiste, Essonne). Le gouvernement aurait dû demander plus en amont un avis de la Haute Autorité de santé. »Mme Vautrin a confirmé qu’elle attendait un avis final au deuxième trimestre 2025. Opposés à l’« aide à mourir », Les Républicains (LR) ont voté contre l’amendement de Mme Vautrin. Le Rassemblement national (RN) s’est abstenu. LR et RN ont voté contre l’amendement Bannier.

La tension est allée crescendo

Les députés ont aussi modifié la quatrième condition, afin de permettre à une personne en proie à « des souffrances psychologiques » de demander une « aide à mourir ». En commission spéciale, Mme Firmin le Bodo avait fait préciser que seules les souffrances psychologiques liées à des douleurs physiques pourraient permettre un accès. En séance, des amendements Renaissance, écologistes et communistes ont rétabli la possibilité de faire état de souffrances psychologiques indépendamment du physique. « On ouvre le champ à des maladies purement psychiatriques, dont la schizophrénie »,s’est alarmé Philippe Juvin (LR, Hauts-de-Seine).

Enfin les députes se sont attaqués à la cinquième condition de l’article 6 : « Etre apte à manifester sa volonté de manière libre et éclairée. » Cette capacité de discernement exigée de la personne jusqu’au jour de l’administration de l’acte létal suscite, depuis le début de l’examen du texte de loi, une objection récurrente de la part des députés favorables à l’« aide à mourir » : quid d’une personne qui aurait obtenu l’accord d’un médecin et qui le jour du passage à l’acte ne pourrait plus réitérer sa volonté de mourir du fait d’un accident ou de l’aggravation de sa maladie ? Seule solution, selon de nombreux orateurs en séance : autoriser à consigner le souhait des circonstances précises d’une « aide à mourir » dans des directives anticipées (des écrits rédigés par un individu sur ses volontés pour sa fin de vie). Cette indication écrite ferait foi si une personne perd son discernement ou sa conscience, comme en « cas d’accident brutal »,estiment les auteurs des amendements Renaissance et LFI, mais aussi LR.

« Notre dispositif ne doit pas créer d’injustice entre des pathologies aussi graves, aussi incurables et qui seraient traitées différemment selon qu’il y en a une, qui, en plus, entraîne une perte de discernement »,a plaidé Gilles Le Gendre (Renaissance, Paris). Toutefois, aucun amendement n’a été adopté. La droite et l’extrême droite, mais aussi de rares députés Renaissance ou de gauche, se sont érigés contre l’extension des directives anticipées « à autre chose que des soins », en faisant de ce point « une ligne rouge », selon Patrick Hetzel (LR, Bas-Rhin).

Bien que fermement attachée à la ligne rouge de « la volonté libre et éclairée », garde-fous « anti-dérive », Mme Vautrin a compris qu’il lui fallait transiger. « Je mesure parfaitement l’incapacité ou la difficulté au moment où nous parlons, de trouver une réponse »,a-t-elle déclaré avant de reporter cette discussion épineuse à l’article 11 du projet de loi.

Mme Maillart-Méhaignerie a promis de réunir un groupe de travail pour réfléchir « à une exception de directives anticipées »durant la navette parlementaire. Ces gages, ainsi que les propos de Mme Vautrin, ont dissuadé une partie des députés de voter les amendements qui auraient bouleversé la cinquième condition.

Tout au long des discussions sur l’article 6, la tension est alléecrescendo. Jusqu’à l’approche du vote final. L’un des rares à gauche à s’être affiché ouvertement contre l’« aide à mourir », Pierre Dharréville (Parti communiste, Bouches-du-Rhône) a soudain annoncé préférer quitter la séance avant le scrutin . Dans les rangs macronistes, Annie Vidal (Seine-Maritime) s’est dite « vraiment désespérée de voir ce que nous sommes en train de construire ». Ce texte « n’est plus du tout » celui « sur lequel il y avait une volonté d’encadrer strictement l’aide à mourir », a déploré la députée. En écho, Geneviève Darrieussecq a répondu qu’ « on ne pourra juger qu’à la fin de l’équilibre de ce texte ». « Ne soyons pas désespérés, mais soyons très, très vigilants », a prévenu la députée MoDem des Landes. Quelque 1 500 amendements restent à examiner.

Le Figaro, no. 24819
Le Figaro, lundi 10 juin 2024 592 mots, p. 6

Politique

Marion Maréchal et Reconquête plongés dans l'incertitude

Gentilhomme, Célestine

Marion Maréchal ne peut pas encore souffler. À 20 heures, selon les estimations de l'Ifop, qui donne un score de 5,1 % à la liste de Reconquête, il est impossible de savoir si le parti d'Éric Zemmour a réussi à passer officiellement cette barre fatidique et à faire élire des députés européens. Le scénario d'une disparition de l'échiquier politique qui hante les troupes d'Éric Zemmour et celles de l'ancienne frontiste est toujours d'actualité.

La tête de liste de Reconquête va-t-elle finalement sauver les meubles in extremis ? Une telle issue lui permettrait d'envoyer au moins 4 eurodéputés nationalistes, dont elle, à Strasbourg. Parmi ces élus qui pourraient former l'une des plus petites délégations tricolores : l'ex-numéro deux de LR, Guillaume Peltier, la conseillère et compagne d'Éric Zemmour, Sarah Knafo, l'ancien mariniste Nicolas Bay.

Dans le flou, Reconquête ne tient pas encore sa revanche des élections législatives de 2022, lors desquelles la jeune formation n'avait fait élire aucun député. Si elle échoue, Marion Maréchal n'aura pas non plus réussi à fidéliser les 7 % d'électeurs de la présidentielle, qui avaient permis à l'ancien polémiste de doubler la droite. Dans ce scénario catastrophe, le mouvement fondé en 2021 plongerait alors dans un tourbillon politique et interne. Un mauvais score freinerait sérieusement les ambitions d'Éric Zemmour, qui rêve toujours d'un destin politique.

Même en cas de victoire sur le fil, l'embellie pourrait très vite se transformer en mirage. Car cette courte bouffée d'oxygène ne suffira pas à éteindre l'incendie à Reconquête, tant les proches de l'ancien polémiste et ceux de l'ex-députée Front national se sont déchirés sur la stratégie à mener. L'entourage de l'ex-candidat à la présidentielle avait un plan de campagne : décrocher des voix chez Jordan Bardella, et assumer de s'en prendre frontalement au Rassemblement national (RN). Un moyen, pensaient-ils, de retenir une partie de l'électorat de 2022, sensible au discours du patron du RN. Marion Maréchal ne voulait pas surjouer le duel avec son concurrent mariniste, mal à l'aise à l'idée d'attaquer sa famille d'origine frontiste. «Je suis une LePen, ce serait ridicule de le nier...», concédait-elle début mai à Valeurs Actuelles. Le clan marioniste préférait ménager le parti à la flamme, en qui il voyait un potentiel allié sur la scène européenne. Tout juste la tête de liste dénonçait-elle les «renoncements» du RN sur l'assistanat, l'économie ou encore l'islam. Quitte à donner du carburant au rival de Reconquête. Certains cadres frontistes ont pris un malin plaisir à alimenter la rumeur de son retour au bercail lepéniste, avant d'y couper court.

Dissensions stratégiques

Pendant la campagne, Marion Maréchal a tenté en vain d'imposer un autre message : concentrer les flèches sur Les Républicains, et mettre à terre François-Xavier Bellamy. Manière de prendre la place de la droite traditionnelle, déjà ébranlée par la défaite cinglante de la présidentielle. Car derrière les dissensions stratégiques, il y a surtout une conception différente du rôle que doit endosser le mouvement dans le paysage politique. Autour d'Éric Zemmour, on reste convaincu que Marine Le Pen ne pourra pas gagner en 2027, même auréolée par une victoire écrasante aux européennes. Le candidat nationaliste avait tout de même appelé ses électeurs à voter pour elle au soir du premier tour de 2022. Marion Maréchal juge à l'inverse que sa tante ne pourra l'emporter... seule. Avant cela, il leur faudra passer l'épreuve des municipales de 2026 : au RN, certains évoquent déjà l'idée d'une alliance entre les deux formations dans plusieurs territoires. D'ici-là, le tandem Maréchal-Zemmour devra encore maintenir le bateau à flot. C.G.

l'Humanité
lundi 10 juin 2024 682 mots, p. 8

[Fabien Roussel...]

Propos recueillis par Scarlett Bain, Alban Chrétien et Pierre-Henri Lab

Fabien Roussel

Secrétaire national du PCF

« La gauche est dans l'ensemble à 30 %. Ensemble, nous devons construire un pacte pour la France autour de dix, quinze propositions. (...) La Nupes n'existe plus. Le rassemblement doit aller au-delà de la Nupes, il faut un rassemblement des forces politiques, sociales, impliquer largement les hommes et les femmes de progrès. Sur les retraites, nous avons travaillé avec le groupe Liot ; la clarté va se faire sur l e programme. J'appelle à un pacte pour la France ; il faut donner un nouvel espoir à gauche. Je lance un appel à l'ensemble de la gauche pour qu'elle s'unisse pour les législatives. »

Raphaël Glucksmann

Tête de liste PS-Place publique

« Emmanuel Macron a obtempéré aux exigences de Jordan Bardella. C'est le RN qui fixe le tempo. Rien ne l'y oblige. Ce jeu est extrêmement dangereux pour la vie politique et les institutions. On a réveillé un espace formidable. L'arrivée au pouvoir du RN n'est pas inexorable. Nous devons avoir un projet puissant face au nationalisme autoritaire. Nous tendons la main à tous mais sur une ligne sociale, écologique, démocratique et pro-européenne attachée à la qualité du débat public sans outrage ni violence. »

Léon Deffontaines

Tête de liste de la Gauche unie pour le monde du travail

« Je continuerai la lutte acharnée contre l'extrême droite. À ceux qui ont voté Jordan Bardella par colère, je vais continuer à m'adresser à vous pour vous convaincre et vous démontrer que le RN est un faussaire de la question sociale. Nous devons nous rassembler, nous les forces sociales du pays. Nous allons oeuvrer à un rassemblement qui remet le travail au coeur de son projet. Je tiens à remercier les colistiers, l'ensemble des partenaires de la Gauche unie pour le monde du travail. Cette gauche unie n'était pas qu'un slogan et nous tâcherons de perpétuer le combat pour la République sociale et laïque. »

Manon Aubry

Tête de liste de la France insoumise.

«  Le premier enseignement de cette élection c'est d'abord la défaite et la déroute cinglante du macronisme. leur score historiquement faible sanctionne une politique injuste et autoritaire. Emmanuel Macron n'a plus sa légitimité pour poursuivre sa politique de racket social qu'il avait prévu. Il doit renoncer à la réforme de l'assurance chômage et aux coupes budgétaire dans les services publics. Il doit reconnaître l'État de Palestine. Au vu de leur score il est désormais évident que le pays veut tourner la page de l'ère Macron. Mais celle-ci ne doit pas se tourner avec le Rassemblement national et l'extrême droite. Le seul succès du macronisme est d'avoir installé le RN comme opposition favorite du pouvoir en place. L'addition des voix de l'extrême droite et la progression de ces idées prouvent que des pans entiers de notre système politique, médiatique et économique s'apprêtent à dire plutôt Hitler que le front populaire. »

Marie Toussaint

Tête de liste d'Europe Écologie.

« Je marchais en première ligne et je n'ai pas su convaincre au-delà de notre socle, je n'ai pas su ressusciter la mobilisation que nous avions fait naître il y a cinq ans, je m'en excuse. Face à la guerre menée à l'écologie, nous avons tenu bon, mais nous reculons nettement. Nous avons sous-estimé la force des lobbies et la bataille culturelle qui est menée en permanence contre nous et contre le vivant. Ce soir l'extrême droite sourit. »

Raquel Garrido

Députée France insoumise de Seine-Saint-Denis

« La solution démocratique aurait été la révocation d'Emmanuel Macron, responsable du grand mouvement de rejet dont il est la cible. C'est lui qui a fait monter l'extrême droite et l'hypothèse d'une victoire du RN aux législatives ne l'inquiète visiblement pas, ce qui en dit long sur son manque de considération pour le peuple. La Nupes a obtenu 150 sièges en juin 2022. Il faut que tous les sortants repartent au combat dès ce soir. Macron, à son corps défendant, réussira à nous unir. Je suis prête ».

François Ruffin

Député FI de la Somme

« Une seule bannière : front populaire. Nous appelons Olivier Faure, Fabien Roussel, Marine Tondelier, Manuel Bompard à la porter, ensemble. Insoumis, communistes, socialistes, écologistes. Unis. Pour éviter le pire, pour gagner. »

Le Figaro, no. 24819
Le Figaro, lundi 10 juin 2024 640 mots, p. 6

Politique

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9 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Marion Maréchal sauve les meubles et offre ses premiers élus à Reconquête

Gentilhomme, Célestine

Le supplice aura duré jusqu'au bout de la soirée. Au moment des premiers résultats à 20 heures, rien n'était encore figé à Reconquête, mesuré juste au-dessus de la barre fatidique des 5 %. Marion Maréchal a finalement sauvé les meubles in extremis, en recueillant 5,3 % des voix - ce qui lui permet d'envoyer quatre à cinq eurodéputés, dont elle, à Strasbourg.

L'heure ne semblait pourtant pas à la fête au QG du parti, dans le 8e arrondissement de la capitale. Ce n'est qu'en fin de soirée qu'Éric Zemmour, puis Marion Maréchal se sont exprimés devant leurs militants. « La reconquête a relevé la tête (...) J'ai toujours distingué dans cette élection les adversaires des concurrents, et refuser de concentrer les attaques contre le Rassemblement national » , a déclaré la tête de liste.

Preuve que le plus dur reste à venir pour la jeune formation, fondée en 2021. L'embellie pourrait très vite se transformer en mirage. Car cette courte bouffée d'oxygène ne suffira pas à éteindre l'incendie à Reconquête, tant les proches de l'ancien polémiste et ceux de l'ex-députée Front national se sont déchirés sur la stratégie à mener. L'entourage de l'ex-candidat à la présidentielle avait un plan de campagne : décrocher des voix chez Jordan Bardella, et assumer de s'en prendre frontalement au Rassemblement national (RN). Un moyen, pensaient-ils, de retenir une partie de l'électorat de 2022, sensible au discours du patron du RN. L'opération séduction n'a pas freiné l'envol de l'homme fort du RN, qui est arrivé largement en tête du scrutin (32 %).

Quant à elle, Marion Maréchal ne voulait pas surjouer le duel avec son concurrent mariniste, mal à l'aise à l'idée d'attaquer sa famille d'origine frontiste. Je suis une LePen, ce serait ridicule de le nier... , concédait-elle début mai à Valeurs Actuelles. Le clan marioniste préférait ménager le parti à la flamme, en qui il voyait un potentiel allié sur la scène européenne.

Dissensions stratégiques

Tout juste la tête de liste dénonçait-elle les «renoncements du RN sur l'assistanat, l'économie ou encore l'islam. Quitte à donner du carburant au rival de Reconquête. Certains cadres frontistes ont pris un malin plaisir à alimenter la rumeur de son retour au bercail lepéniste, avant d'y couper court.

Pendant la campagne, Marion Maréchal a tenté en vain d'imposer un autre message : concentrer les flèches sur Les Républicains, et mettre à terre François-Xavier Bellamy. Manière de prendre la place de la droite traditionnelle, déjà ébranlée par la déconfiture de la dernière présidentielle. Car derrière les dissensions stratégiques, il y a surtout une conception différente du rôle que doit endosser le mouvement dans le paysage politique. Autour d'Éric Zemmour, on reste convaincu que Marine Le Pen ne pourra pas gagner en 2027, même auréolée par une victoire écrasante aux européennes. L'ancien journaliste, toujours candidat naturel de son parti, avait tout de même appelé ses électeurs à voter pour elle au soir du premier tour de 2022. Marion Maréchal juge à l'inverse que sa tante ne pourra l'emporter... seule.

Avant cela, il leur faudra passer une épreuve cruciale, plus tôt que prévue : celle des élections législatives anticipées, dont le premier tour se tiendra le 30 juin prochain. Le défi est d'autant plus important que Reconquête n'avait réussi à faire élire aucun député, au lendemain de la présidentielle de 2022. Le parti avait demandé jusqu'au bout une alliance avec le RN, ce que Jordan Bardella et Marine Le Pen avaient refusé catégoriquement. Résultat : Éric Zemmour s'était incliné dès le premier tour dans le Var, battu par un candidat mariniste. À la tribune dimanche soir, Marion Maréchal s'est déjà dit « prête » à rencontrer le tandem frontiste, le président de LR, Éric Ciotti ainsi que le patron de Debout la France, Nicolas Dupont-Aignan pour travailler à une « coalition des droites » d'ici les élections législatives. C.G.

Le Monde
France, lundi 10 juin 2024 1835 mots, p. 6
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8 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Une campagne européenne très française

Le camp présidentiel n’a pas réussi à imposer ses thèmes, quand le RN s’est focalisé sur la critique de Macron

Sandrine Cassini, Robin D’Angelo, Corentin Lesueur et Alexandre Pedro

Dans le camp présidentiel, l’événement a été vendu pendant des jours comme « le point de bascule » de la campagne des élections européennes. Ce jeudi 25 avril, Emmanuel Macron est de retour à la Sorbonne, sept ans après y avoir prononcé l’un des discours fondateurs de son premier quinquennat sur l’avenir de l’Union européenne. Sous les dorures du grand amphithéâtre, un parterre de ministres et de cadres de la majorité attend de le voir réenchanter l’idéal pro-européen et enfin allumer l’étincelle qui permettra à cette campagne de démarrer. La tête de liste de la majorité, Valérie Hayer, désignée par défaut deux mois plus tôt, souffre d’un cruel manque de notoriété, et seul le chef de l’Etat semble en mesure de donner du souffle à cette campagne des européennes.

Mais en cette veille de pont du 1er-Mai, les Français se passionnent pour un autre sujet : la vraie-fausse tentative de suicide du chanteur Kendji Girac. Sur BFM-TV, le visage du vainqueur de l’émission « The Voice » occupe l’un des recoins de l’écran pendant que le chef de l’Etat disserte sur « l’Europe mortelle » ou « la réindustrialisation verte ». Avant que, dans les journaux du soir, la conférence de presse du procureur de Mont-de-Marsan sur les circonstances du drame éclipse en partie la prestation du chef de l’Etat.

L’irruption de ce fait divers ne serait qu’un exemple parmi d’autres de « faits d’actualité » ayant « entravé » cette campagne des européennes qui « n’a jamais pu réellement commencer », aux dires des dirigeants de la majorité présidentielle. Le prétexte semble surtout servir à cacher l’écueil auquel a fait face le camp présidentiel pendant ces trois longs mois de campagne : l’usure d’un chef d’Etat au pouvoir depuis plus de sept ans, sans majorité à l’Assemblée nationale et qui subit les événements. « Nous abordons ces élections avec beaucoup d’humilité », prévenait, dès le mois de février, l’Elysée, comme pour anticiper une déconvenue.

Tout l’inverse de Jordan Bardella. Sûre de sa dynamique, la tête de liste du Rassemblement national (RN) se permet même de snober les premiers débats entre les candidats. Dès les prémices de la campagne, au Salon de l’agriculture, le 25 février, il met en scène sa popularité, à grands coups de selfies et de poignées de main, pendant que, la veille, le chef de l’Etat était accueilli sous les huées, avant d’être exfiltré en marge d’une violente bousculade entre forces de l’ordre et syndicalistes de la Coordination rurale. « Bardella, l’opposant universel qui ne dit rien et qui est le réceptacle de la colère », décrit le ministre chargé de l’Europe, Jean-Noël Barrot.

L’engagement tous azimuts du premier ministre, Gabriel Attal, semble n’avoir aucune prise sur la dynamique du dirigeant d’extrême droite ; qu’importe que le locataire de Matignon débusque les contradictions de Jordan Bardella en prime time sur France 2, à l’occasion d’un débat télévisé, le 23 mai, constituant le point d’orgue de la campagne.

Le dauphin de Marine Le Pen n’a jamais dévié de sa ligne : nationaliser un scrutin présenté à chaque intervention comme un « référendum anti-Macron » ou une « élection de mi-mandat »afin de recueillir les fruits de l’impopularité du président de la République. Même quand le candidat du RN s’en prend au pacte vert ou qu’il promet de renforcer les moyens de l’agence de gardes-côtes Frontex, le chef de l’Etat ne quitte jamais son viseur. « M. Macron et Mme von der Leyen[la présidente de la Commission européenne] sont les deux faces d’une même pièce : le “vonderleyisme” est la maison mère dont le macronisme est la succursale régionale », pose l’eurodéputé dès la présentation de son programme.

Le spectre de la guerre civile qui ressurgit en Nouvelle-Calédonie, le 13 mai, souligne les erreurs commises par les derniers ministres chargés du dossier, dans un gouvernement déjà sous pression après l’assassinat de deux agents pénitentiaires par un commando lors de l’évasion d’un détenu, le même jour, à Incarville (Eure). Deux jours après le drame, Jordan Bardella tient une conférence de presse pour réclamer l’abaissement de la majorité pénale à 16 ans ou des fouilles systématiques au parloir. « Même si elles contreviennent aux jurisprudences européennes », glisse le président du RN, sa seule allusion aux élections du 9 juin.

Incarner le débat

Dans sa roue, Marion Maréchal révise son agenda pour se faire filmer devant des portes de prison pendant qu’Eric Zemmour propose « la remigration pour les criminels d’origine étrangère ». Même la tête de liste écologiste, Marie Toussaint, tente de s’emparer du drame pour nationaliser sa campagne en demandant à « ouvrir le débat de l’expérimentation de la légalisation du cannabis en France » afin de « taper les narcotrafiquants au porte-monnaie ». Comme le symptôme de son impuissance à imposer le sujet de l’écologie dans l’agenda de ces européennes.

Le candidat des Républicains (LR), François-Xavier Bellamy, reprochait en début de campagne à Jordan Bardella « de nationaliser le débat », lui opposant son bilan de député européen. Mais, inaudible, il se convertit début mai au coup d’éclat et s’en va défier le député « insoumis » du Val-de-Marne Louis Boyard et des étudiants propalestiniens de Sciences Po lors d’une journée de blocage de leur école. Dans la dernière ligne droite, il s’emporte contre France Télévisions, à ses yeux coupable d’avoir organisé un débat entre le premier ministre, Gabriel Attal, et Jordan Bardella. Avec un enjeu pour le catholique conservateur : préserver une délégation à Bruxelles, notamment face à la concurrence de Reconquête !.

Les dirigeants de la majorité retournent le problème dans tous les sens pour trouver le moyen de « parler d’Europe » : faut-il ou non envoyer leur tête de liste, Valérie Hayer, à « Touche pas à mon poste ! », l’émission de Cyril Hanouna ? Nostalgique du « plombier polonais », qui avait permis d’enflammer la campagne du référendum sur le traité constitutionnel européen en 2005, le ministre de la transformation et de la fonction publiques, Stanislas Guerini, cherche l’« objet » capable d’incarner le débat aux yeux des Français. La voiture électrique, peut-être ? En vain…

« L’objectif est de convaincre l’électorat pro-européen de ne pas sanctionner la France et l’Union européenne par ressentiment contre Macron », se persuade un ministre. Mais la stratégie tourne à la gageure quand Gabriel Attal annonce, en pleine campagne, un durcissement des conditions d’accès à l’assurance-chômage. Le premier ministre suscite la colère de l’ensemble des syndicats et des oppositions, mais aussi d’une partie de ses propres troupes, qui lui reprochent de « plomber »la liste Renaissance en s’aliénant l’électorat de centre gauche.

Une ambiance de présidentielle

Au même moment, Raphaël Glucksmann, la tête de liste de Place publique et du Parti socialiste, est convaincu, lui, d’avoir réussi à « parler d’Europe ». « On joue sur du velours, se félicite l’ex-eurodéputée Sylvie Guillaume. Etre dans l’opposition nous permet d’être critiques sur le plan intérieur tout en ayant l’espace pour être entendus sur les thématiques européennes. »

Soucieux de démontrer que l’Europe n’est pas cet objet désincarné et bureaucratique, Raphaël Glucksmann, casque de chantier sur la tête et lunettes de protection ajustées, sillonne les usines françaises, stylo à la main, consignant doléances ou recettes gagnantes. Avec un message, le salut de l’Europe viendra de la « réindustrialisation ». Et une préoccupation, celle de donner des gages d’un engagement social, alors que la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon en tête, voit en lui le fantôme de François Hollande.

Pas question pour le leader « insoumis », déjà tourné vers 2027, de laisser l’encombrant rival le distancer. Pendant des semaines, le triple candidat à la présidentielle a distillé les attaques à son égard, ravivant le récit des gauches irréconciliables. La cause palestinienne lui en offre le prétexte. La numéro sept de la liste, la Franco-Palestinienne Rima Hassan, devenue la star des quartiers populaires et des facultés, fait pleuvoir sur X les coups contre le candidat social-démocrate, l’accusant de complaisance vis-à-vis du premier ministre israélien Nétanyahou, comme s’il ne demandait pas, lui aussi, le « cessez-le-feu ». Tant pis si les combats portés par la tête de liste de La France insoumise (LFI), Manon Aubry, contre les traités de libre-échange ou le marché de l’électricité sont passés au second plan.

La stratégie du mouvement « insoumis » a sa logique, celle de frapper les esprits, de consolider les affects. Et de bétonner un socle. « Il y a une ambiance de présidentielle. Les gens me disent “on sera là avec la famille”. On va rentrer plus fort dans la prochaine séquence », se félicite le député LFI du Val-d’Oise Paul Vannier. Sur le marché d’Argenteuil, l’élu se fait alpaguer par une femme demandant à voter « pour le député au drapeau ». Une référence à l’élu de Marseille Sébastien Delogu, qui a brandi dans l’Hémicycle le pavillon palestinien.

Dans la dernière ligne droite de la campagne, c’est un autre drapeau qui flotte dans l’enceinte du Palais-Bourbon : celui de l’Ukraine. Ce vendredi 7 juin, dernier jour de campagne, le président Volodymyr Zelensky délivre un discours à l’Assemblée nationale. La veille, il était en compagnie du président américain, Joe Biden, et d’Emmanuel Macron à Omaha Beach (Calvados) pour les célébrations du 80e anniversaire du Débarquement.

A trois jours du scrutin, l’événement écrase la campagne. Et au moment où les candidats tiennent leur dernier meeting, le chef de l’Etat s’invite au « 20 heures » de TF1 et France 2. L’occasion d’alerter une nouvelle fois sur les dangers du vote Rassemblement national. « Si, demain, l’extrême droite a une minorité de blocage en Europe, vous n’aurez pas une Europe des vaccins, assure-t-il . Ce sont des gens qui vous donneront la chloroquine ou le vaccin Spoutnik. »

Mais ce soir-là, le chef de l’Etat est surtout venu parler de la situation en Ukraine, annonçant la cession d’avions de combat et l’envoi de formateurs militaires dans le pays. Comme un écho aux premiers jours de la campagne, lorsqu’il avait défendu l’envoi de « troupes au sol », invoquant une « ambiguïté stratégique » et braquant les oppositions.

L’occasion, aussi, de réaffirmer la question qui doit prédominer dans cette élection, selon le camp présidentiel : pour ou contre le soutien à l’Ukraine ? Sera-t-elle suffisante pour mobiliser face au Rassemblement national, qui s’est toujours opposé aux sanctions contre le régime de Vladimir Poutine au Parlement européen, après une décennie de complaisance avec l’autocrate russe ? A moins qu’elle ne favorise l’autre candidat qui a fait campagne sur le soutien à l’Ukraine, Raphaël Glucksmann ? De cette réponse pourraient dépendre en partie la fin du second quinquennat de M. Macron et le futur proche de l’Union européenne.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 10 juin 2024 538 mots, p. AUJM7

ReconquêteiPour « la plus vaste union des droites »

En dépassant la barre des 5 %, le parti d'extrême droite créé il y a deux ans par Éric Zemmour et représenté par Marion Maréchal entre au Parlement européen. Et réfléchit à une alliance en vue des prochaines législatives.

Éric Bureau

Gros poissons ou petite friture, rue Goujon ? Au QG de Reconquête, à deux pas des Champs-Élysées (VIII e), c'est plutôt la boîte de sardines tellement le petit hôtel particulier est bondé et surchauffé. « C'est pas un QG, c'est une cave », ironise un journaliste. Les premiers résultats à 20 heures soulève des « ouais » et des applaudissements parmi les 200 militants présents. Avec une estimation de 5,3 % des votes, le parti d'extrême droite créé il y a deux ans par Éric Zemmour entre au Parlement européen avec au moins quatre députés. « Marion députée, Marion députée », scandent les fans de Marion Maréchal, sa tête de liste.

« On pensait nous enterrer, on a semé une graine, sourit Jean Messiha, le médiatique sympathisant du parti. Ce n'est pas notre fin, c'est le début. On va avoir un socle électoral sur lequel bâtir l'alternance de demain, dès 2027. » Mais les militants ne sont pas pour autant rassurés, à l'image de Chantal, une ancienne candidate aux législatives dans les Hauts-de-Seine. « Je suis même déçue par ce score par rapport aux retours du terrain. On a fait une grosse campagne mais Bardella plagiait tout le temps ce qu'on faisait... »

L'annonce de la dissolution applaudie

La prise de parole inattendue du président de la République est d'abord huée puis applaudie lorsqu'il annonce la dissolution de l'Assemblée. Un militant parisien de 21 ans exulte : « On va repartir en campagne ! » « T'as encore de l'alcool ? » lui demande son ami. Ils rient lorsque Sarah Knafo, troisième sur la liste et compagne d'Éric Zemmour, tance Rachida Dati sur le plateau de France 2 et acquiescent lorsqu'elle dit « nous ne sommes pas d'extrême droite » tout en proposant au RN de s'allier pour les élections législatives. Mais à 22 heures, tout le monde s'impatiente et s'étonne qu'aucun de leurs deux leaders ne se soit exprimé. Éric Zemmour, arrivé sous les applaudissements à 19 h 30, est encore enfermé dans son bureau. Et Marion Maréchal n'est toujours pas là.

Des tensions en interne

Plus la soirée avance et plus on sent les tensions entre les deux leaders de Reconquête et leurs équipes. « Mais qu'est-ce qu'elle attend ? » s'agace un proche de Zemmour. « Elle est dans sa voiture, elle attend un bon créneau pour passer à la télé », nous assure un de ses proches. Elle arrive enfin à 22 h 27, chaleureusement applaudie. Mais c'est Éric Zemmour qui parle le premier. Il fait d'abord applaudir Marion Maréchal.

« Nous voilà entrés de plain-pied dans la grande politique européenne, martèle-t-il. Une vague s'est levée ce soir dans toute l'Europe. Mais nous voulons encore mieux. Nous voulons sauver notre pays, nous serons présents à toutes les échéances, et dès demain aux législatives. Nous souhaitons la plus vaste union des droites, c'est la seule manière de gagner. Au Rassemblement national et aux Républicains de nous dire ce qu'ils veulent. »

Libération
lundi 10 juin 2024 727 mots, p. 5

Autre

Aussi paru dans
9 juin 2024 - Libération (site web)

Le Parti socialiste revoit la vie en rose

Charlotte Belaïch

Après un score décevant en 2019, Raphaël Glucksmann obtient 14 % des suffrages, à un point de la liste macroniste, selon les premières estimations. A trois ans de la présidentielle, le PS reprend des couleurs dans la reconstruction qui s'annonce à gauche.

L'

avantage, après avoir connu de lourdes défaites, c'est qu'on savoure les victoires, même relatives. Avec 14% des voix, selon les premières estimations de l'institut Ipsos pour France Télévisions et Radio France, Raphaël Glucksmann, la tête de liste Parti socialiste-Place publique, arrive en tête de la gauche, mais reste derrière Valérie Hayer, la candidate de la majorité (15,2%). Le croisement des courbes tant espéré n'aura pas eu lieu, mais le résultat de l'eurodéputé, qui pourrait s'accompagner d'une douzaine de sièges au Parlement, redonne de la force au PS à trois ans la prochaine présidentielle. «Je suis fier de ce que nous avons fait ensemble, mais je n'ai pas l'âme à la fête. Aujourd'hui l'extrême droite représente 40% en France. Nous vivons un moment de bascule», a réagi Raphaël Glucksmann depuis la Bellevilloise, à Paris, avant de promettre de «tenir tête» en France et en Europe. «Nous sommes à un niveau qui nous oblige face à l'histoire, a-t-il poursuivi. Nous nous préparerons à la suite, nous allons ensemble travailler pour faire émerger une alternative au repli nationaliste, un nouvel espace politique fondé sur l'attachement viscéral à la démocratie, à la liberté, à l'écologie, à la solidarité.» «Une force s'est réveillée qui a montré qu'il existait une autre voie, a de son côté affirmé Olivier Faure sur le plateau de TF1. Aujourd'hui, il n'y a plus que la gauche pour battre l'extrême droite. Il y a une nécessité pour la gauche de se retrouver.» Recomposition. Avec 14% des voix, Raphaël Glucksmann fait plus de deux fois son score de 2019. A l'époque, le choix d'Olivier Faure de lui confier la tête de la liste PS avait été décrié par son opposition interne, qui criait au risque d'effacement du parti. Pendant la campagne, les relations s'étaient parfois tendues entre les socialistes et l'entourage de l'essayiste, qui avaient du mal à se comprendre. Les sondages, cette fois, ont aidé à l'entente. Le candidat, lui aussi, a changé. Celui qui se disait «tétanisé» par son nouveau rôle de politique a appris à dépasser son syndrome de l'imposteur après cinq ans au Parlement européen.

«La force de Raphaël, c'est aussi la faiblesse des autres», admettait par ailleurs un député socialiste. Aidé par la droitisation de Macron, la stratégie brutale de Mélenchon et la difficulté à émerger de Marie Toussaint,

Glucksmann a pu amorcer une recomposition de l'électorat social-démocrate. «C'est quand même un vote de retraités et de CSP +, on ne peut pas reconstruire le PS là-dessus», relativise un député socialiste.

Unitaire. En tête dans les sondages, il a vite été ciblé par les insoumis qui «ont franchi toutes les lignes et avec les pires méthodes», selon un proche. Après des semaines d'attaques, le fondateur de Place publique a fini par assumer une confrontation. «Notre gauche ne sera jamais celle des insultes, des analogies dangereuses, de la démagogie la plus crasse, de l'instrumentalisation cynique des passions les plus basses ou des clins d'oeil les plus répugnants...» lançait-il sur la scène du Zénith en fin de campagne.

Au PS, même les plus grands partisans de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale affirment aujourd'hui qu'il sera difficile de faire avec Mélenchon. «Ils ont rendu l'alliance impossible, juge un député PS. Il faudra faire un examen de conscience au lendemain des européennes, sans être dans le socialisme triomphant.» Déjà, des débats internes se profilent chez les socialistes, qui doivent se réunir lors d'un Conseil national mardi. D'un côté, ceux qui voient dans le score de Glucksmann la preuve que le temps de l'hégémonie socialiste est revenu. En face, l'actuelle direction, qui tente de construire une suite unitaire avec des écolos, des communistes et des insoumis en rupture avec Mélenchon. Glucksmann, lui, a toujours nié une quel- conque ambition présidentielle, mais il a plusieurs fois répété qu'il serait le «garant» de la ligne qu'il a portée pendant la campagne. «Sa voix va porter, affirme Olivier Faure. Il devra participer à sa mesure à une offre politique qui permette d'éviter le pire. Ce ne sera pas un petit tour et puis s'en va.»

Le Figaro, no. 24819
Le Figaro, lundi 10 juin 2024 1312 mots, p. 6

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9 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Victorieux, le RN se dit « prêt » à gouverner

Jordan Bardella, président du RN, qui récolte un score historique de 32 %, avait réclamé une dissolution de l'Assemblée.

Laubacher, Paul

Marine Le Pen et Jordan Bardella l'avaient réclamée. Ce dimanche soir, ils l'ont eue : Emmanuel Macron a annoncé vers 21 heures, dans une allocution télévisée, la dissolution de l'Assemblée nationale, après le score historique du Rassemblement national (RN) de 32 % aux élections européennes, selon les dernières estimations de l'Ifop-Fiducial, à 21 h 30.

C'était la victoire européenne qu'espérait tant le président du RN et la candidature « naturelle » nationaliste pour 2027. « Le président de la République doit s'en remettre à l'esprit des institutions (...) Nous lui demandons d'organiser de nouvelles élections législatives », avait d'ailleurs déclaré Jordan Bardella à 20 h 05, juste après l'annonce des premières estimations, mais avant l'annonce historique du chef de l'État. « Mais finalement, c'est arrivé plus vite que prévu ! » , s'étonne un fidèle de Marine Le Pen.

C'est d'ailleurs cette dernière qui a pris la parole, quelques minutes après l'allocution présidentielle de son meilleur ennemi, qui l'a battue deux fois dans les urnes. « Nous sommes prêts à exercer le pouvoir si les Français nous font confiance lors de ces futures élections législatives. Nous sommes prêts à redresser le pays, prêts à défendre les intérêts des Français, prêts à mettre fin à cette immigration de masse, prêts à faire du pouvoir d'achat des Français une priorité, prêts à entamer la réindustrialisation du pays », a martelé Marine Le Pen devant ses troupes, avant de poursuivre : « J'appelle les Français à venir nous rejoindre pour former, autour du Rassemblement national, une majorité au service de la seule cause qui guide nos pas : la France. »

Marine Le Pen avait à ses côtés, Jordan Bardella, l'homme qu'elle avait prévu déjà d'envoyer à Matignon, si jamais elle était élue à la présidentielle de 2027. Comme un signe évident que celui qui vient d'être réélu député européen sera celui qui doit devenir premier ministre si jamais le RN obtenait une majorité lors de ces législatives anticipées, dont le premier tour doit avoir lieu le 30 juin, et le second le 7 juillet.

Dans la suite de cette soirée rocambolesque, le RN a décidé d'organiser un bureau exécutif au siège du parti, rue Michel-Ange, dans le 16e arrondissement de Paris. Le but ? S'organiser au plus vite pour mener cette campagne qui s'annonce éclair. Avec des questions très pratiques comme : Jordan Bardella doit-il être candidat aux législatives ?

Le RN est-il réellement prêt à gouverner ? Dès son élection à la présidence du parti, en novembre 2022, Jordan Bardella avait annoncé qu'il avait mis en branle le « plan Matignon ». À cette date, et alors qu'Élisabeth Borne était une première ministre sans majorité absolue, Marine Le Pen avait déjà en tête qu'une dissolution pouvait arriver à n'importe quel moment, à l'issue d'une motion de censure ou d'une vague de manifestations.

Plus qu'un véritable plan de campagne, le « plan Matignon » de Jordan Bardella était surtout une distribution d'investitures dans les circonscriptions sans député RN. Les 88 parlementaires déjà élus étaient déjà pratiquement certains de devoir rempiler. « Mais comme n'importe quel plan, celui-ci ne va pas survivre à la guerre », prophétise un proche de Marine Le Pen.

Une semaine avant le scrutin européen, Jordan Bardella répondait à l'interrogation qui traversait l'ensemble de la classe politique : espère-t-il arriver au pouvoir le plus tôt ou le plus tard possible ? « Le plus tôt ! On ne refuse jamais le pouvoir », confiait-il au Figaro. Dans son entretien publié dans nos éditions du 6 juin, le président du RN envisageait d'ailleurs l'obtention d'une majorité en cas de dissolution. « Au regard du paysage politique, s'il devait y avoir demain une dissolution sur un point purement statistique, le RN pourrait obtenir une majorité », expliquait-il. « J'appartiens à une génération qui demain sera amenée à gouverner. La question, c'est quand ? Le plus vite possible », affirmait-il.

Le résultat des élections européennes peut-il préfigurer la prochaine composition de l'Assemblée nationale ? Comme un rouleau compresseur, le vote RN a tout balayé ce dimanche : le risque d'abstention et de démobilisation qui frappe particulièrement le parti lepéniste en dehors de l'élection présidentielle, l'absence de réelles nouveautés programmatiques, le flou de certaines mesures, les faiblesses de son champion, mais aussi toutes les attaques qui ont été portées contre lui par ses adversaires, qu'elles soient venues de la majorité présidentielle, de la gauche ou de la droite.

Jordan Bardella a rempli les deux objectifs - simples - qu'il s'était fixés : amener le score du parti nationaliste au plus haut, et emmener la plus grande délégation française au Parlement européen. D'autres cadres, et surtout Marine Le Pen, en avaient donné d'autres : mettre le plus de distance possible avec la liste de la majorité présidentielle. «Il y a un signal très clair qu'il faut lancer à Emmanuel Macron. Il faut qu'il subisse la pire défaite possible pour le ramener sur terre », avait lâché la triple candidate nationaliste sur Europe 1 et CNews, mi-mai, tout en appelant à la dissolution de l'Assemblée nationale en cas de victoire mariniste, comme Jordan Bardella.

Ce dimanche, ce sont des records historiques qui ont été battus par le parti nationaliste et populiste, malgré l'appel d'Emmanuel Macron le 6 juin lors de son interview télévisée. « Il n'y a qu'un tour. Ne pas aller voter, c'est laisser l'avenir de notre continent à d'autres. (...) On voit monter partout en Europe l'extrême droite », avait-il déclaré. Ou encore celui du premier ministre Gabriel Attal, qui avait lancé : «L'Europe est née grâce à la France, elle ne doit pas mourir à cause de la France.»

Le président du RN améliore son score de 2019, où il avait récolté 23,34 % des suffrages, de près de 10 points. Jamais le parti à la flamme n'avait bénéficié d'une telle vague. En privé, bien avant ce scrutin, Marine Le Pen avait analysé que ces élections pouvaient être la première réelle victoire politique de son camp. Jordan Bardella, lui, assurait qu'il sentait monter « une vague »et que la liste de son parti allait « faire un carton ». «La grande différence avec les dernières élections, en 2019, est sans doute que les attentes à l'égard du RN ne sont plus les mêmes (...) Derrière le vote RN, il y a désormais l'ambition du changement et d'une rupture », expliquait le jeune patron du RN dans son interview au Figaro. Les stratèges du RN avaient largement analysé qu'il fallait jouer à fond sur l'anti-macronisme ambiant, l'impression de fin de règne autour d'Emmanuel Macron, qui ne peut plus se représenter à la prochaine élection présidentielle. L'idée de faire de ce scrutin européen «une élection de mi-mandat»pour mieux « sanctionner Macron » était venue de là.

Chez Jordan Bardella, il y avait aussi des ambitions plus secrètes : finaliser son hold-up sur toute la droite française. Le patron du RN, pendant toute cette campagne, a tout fait pour dévitaliser Les Républicains (LR), menés par François-Xavier Bellamy, et la tête de liste de Reconquête, le parti d'Éric Zemmour, Marion Maréchal. Le président du RN a joué à tout bout de champ, et jusqu'à la dernière heure, la carte du « vote utile » pour attirer à lui les « orphelins de la droite » ,qu'ils soient encore chez LR ou chez Zemmour .Opération réussie ? Pas vraiment. Selon les estimations de l'Ifop, la liste LR récolte 7 % et sauve les meubles, quand celle de Reconquête n'obtient que 5,3 % des suffrages.

Tout dans ces élections européennes et dans cette campagne nationaliste a été un avant-goût de ce que le RN espère reproduire pour les législatives qui arrivent. Dès l'annonce des résultats de ce dimanche, les plus proches lieutenants de Marine Le Pen ont étudié en détail la structure du vote RN, espérant voir se concrétiser l'émergence d'un « nouvel électorat » RN. La pénétration nationaliste dans des segments électoraux clés, comme les retraités ou les cadres supérieurs, est particulièrement scrutée. Ces Français-là seront-ils la clé d'une victoire nationaliste aux législatives ? La question vaut aussi pour 2027. P. L.

Le Figaro, no. 24819
Le Figaro, lundi 10 juin 2024 2043 mots, p. 4

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9 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Défait, le camp Macron saute dans l'inconnu

Avec sa dissolution surprise, le président tente d'élargir sa majorité mais fait prendre un risque à ses troupes, sidérées.

Boichot, Loris, Hausalter, Louis

Il était premier ministre en arrivant dimanche soir à l'Élysée pour prendre connaissance des piteux résultats de son camp aux élections européennes. Il en est ressorti sans la certitude de passer l'été à Matignon. Cinq mois après sa nomination à Matignon, voilà Gabriel Attal projeté par Emmanuel Macron sur le terrain ardent de législatives anticipées. Que beaucoup dans la majorité qualifient de « suicidaires ». Le choc des européennes était attendu par une majorité mal en point, mais la décision d'Emmanuel Macron de revenir aux urnes le 30 juin et le 7 juillet pour recomposer l'Assemblée nationale a pris de court ses troupes.

La prise de parole à laquelle Gabriel Attal réfléchissait ces derniers jours pour proposer « une initiative politique » programmatique est devenue obsolète. Tout autant que la démission qu'il imaginait pour être reconduit et réassuré de poursuivre son action avec un nouveau gouvernement. Le président lui a coupé l'herbe sous le pied en annonçant à ses principaux ministres son arbitrage, peu après 19 heures, lors d'une réunion à l'Élysée avec des ministres et la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, hostile à ce couperet.

Les remontées des instituts de sondages ont convaincu le chef de l'État de prendre cette décision, avant même que le vainqueur du scrutin, Jordan Bardella (Rassemblement national, RN, 32 % des voix selon les estimations) réclame des élections législatives anticipées. Ce score « n'est pas un bon résultat pour les partis qui défendent l'Europe » , déclarera Emmanuel Macron à la télévision, en avançant que « la montée des nationalistes et des démagogues est un danger pour notre nation ». Avec 14,9 % des voix selon les estimations Ifop-Fiducial pour TF1, LCI et Le Figaro, sa majorité accuse un fort reflux de 7,5 points par rapport à 2019. Il enregistre son plus mauvais score à un vote national depuis la création d'En marche, en 2016 et se rapproche des 13,98 % recueillis par les socialistes au scrutin de 2014, le pire score réalisé par un parti présidentiel à des élections européennes.

« C'est une dissolution de clarification plutôt qu'une dissolution de confort pour refermer l'abîme entre la majorité et le peuple français » , a ensuite observé Bruno Le Maire, face au « séisme électoral » des européennes. Une « prise de risque » pour « sortir le pays du marasme » , a insisté sur France 2 le premier allié d'Emmanuel Macron, François Bayrou, peu après avoir appelé à une « refondation » de la vie politique. L'officialisation de la dissolution lors d'une allocution présidentielle inédite a provoqué la sidération des macronistes sur leurs boucles de discussion des messageries sécurisées, même si des fuites de la réunion élyséenne ont circulé dès 19 heures 20.

Au QG de Valérie Hayer, à la Maison de la Mutualité, à Paris, les rares députés présents dans la foule ont disparu après l'annonce de la dissolution. Ils n'ont pas entendu la candidate lancer, deux heures après l'intervention présidentielle : « À la place qui est la mienne, je m'engagerai pour donner une majorité claire à la France et aux Français ». En descendant les marches du bâtiment, les militants, encore sous le choc, pensent déjà à la suite. « Je ne m'y attendais absolument pas » , explique Gwenaëlle, 22 ans. Elle ne cache pas son inquiétude devant la possibilité d'une cohabitation avec le RN.

« C'est un tremblement de terre » , s'alarme un cadre du groupe Renaissance à l'Assemblée nationale, jugeant cette décision excessive. « Les Français sont en terrasse, ils disent qu'il n'y a pas de surprise. Le seul surpris par les résultats, c'est le président ». Beaucoup de députés craignent pour leur sort. Le précédent de 1997, quand Jacques Chirac a provoqué des élections législatives anticipées perdues par son camp, leur fait redouter une sévère contreperformance. Nombreux sont ceux qui se raccrochent à l'espoir d'une large coalition avec la droite et la gauche dites « républicaines ».

« L'initiative après les européennes, c'est un élargissement, il n'y a pas grand-chose d'autre à faire. Avec des LR et ou des socialistes, confiait ces derniers jours le chef de file des députés Renaissance, Sylvain Maillard, sans se douter que cet objectif passerait par une très hasardeuse dissolution. (...) Tout ça est jouable, parce que les socialistes et encore plus les LR en ont marre de rester dans l'opposition, ils ne sont plus perçus comme un parti gouvernemental ».

Gérald Darmanin, qui plaidait de longue date pour la dissolution, préfère louer sur TF1 une « décision gaulliste, humble, courageuse ». Lui qui est ancré dans un territoire, le Nord, qui offre de hauts scores au RN, imagine pouvoir s'en tirer. Mais ce n'est pas le sentiment qui domine chez ses collègues contraints de remettre en jeu leur siège. « C'est le coup de massue » , rapporte une conseillère de l'exécutif. « De nouvelles législatives, ça ne fait pas une majorité » , s'inquiète un ministre. Mais les présidentiables savent qu'ils ne peuvent pas faire l'impasse sur ce rendez-vous politique. Bruno Le Maire, qui avait fait le choix de ne pas briguer un 4e mandat de député de l'Eure en 2017, réfléchit à se lancer dans la bataille.

Tout le gouvernement a été reçu à l'Élysée en fin de soirée pour tenter de se projeter, en compagnie de l'ancien président de l'Assemblée nationale, Richard Ferrand, qui s'interroge lui aussi sur une éventuelle candidature. Autour du président, on prévient qu'Emmanuel Macron sera la tête de proue du scrutin législatif, façon de reléguer le premier ministre qui devra, sauf choix contraire de sa part, tenter de reconquérir son siège dans les Hauts-de-Seine. La Fête de la musique qu'il préparait dans les Jardins de Matignon avec Slimane et Patrick Bruel en invités surprise paraît dorénavant bien décalée...

L'élan du jeune prodige de la macronie, que ses amis voyaient déjà destiné à succéder à Emmanuel Macron en 2027, est coupé net. Et les cartes sont rebattues à tous les étages de la majorité, du MoDem à Horizons, où l'on espérait enclencher bientôt de grandes manoeuvres pour s'émanciper du président... Les législatives anticipées incitent à serrer les rangs et les stratèges du président s'y emploient. Édouard Philippe, partisan d'une coalition allant des sociaux-démocrates jusqu'à LR, depuis l'échec aux élections législatives de juin 2022, réfléchit. Il a consulté des amis dimanche soir, depuis sa mairie du Havre (Seine-Maritime), et doit réunir ce lundi un bureau politique de son parti, Horizons, avant de prendre la parole peut-être mardi.

Alors que la présidente de l'Assemblée, Yaël Braun-Pivet, a dit à Emmanuel Macron craindre une perte de la majorité relative, le président espère au contraire agrandir son assise parlementaire. Son rêve : « élargir et faire une UMP moderne » , avance l'un de ses proches. Ainsi Stéphane Séjourné, le secrétaire général du parti présidentiel Renaissance, qui a annoncé dans une lettre aux adhérents « prendre en charge l'organisation de la campagne » , a lancé un appel « à toutes les forces républicaines ». « Les députés sortants du champ républicain pourront ainsi bénéficier de notre investiture s'ils sont en accord avec le projet présenté » , a-t-il annoncé dans une déclaration à l'Agence France-Presse (AFP). Sans attendre, le président de LR, Éric Ciotti, a indiqué sur TF1 qu'il est « hors de question de rentrer dans une forme d'alliance ou de coalition avec un pouvoir qui a mis la France dans cet état ».

Pourtant, au siège de Renaissance, les équipes s'activent en vue du premier tour. Des recrues doivent arriver des ministères. Les circonscriptions sont étudiées, tout comme le financement de cette campagne éclair. « Nous avons vingt jours. Vingt jours pour convaincre. 20 jours pour défendre nos valeurs (...). 20 jours pour gagner ! » , a écrit Stéphane Séjourné à ses militants. Si certains députés, comme Paul Midy (Essonne), ont déjà prévenu qu'ils se lanceraient dans des porte-à-porte dès lundi matin auprès de leurs électeurs, le député Joël Giraud (Hautes-Alpes), ancien ministre de la Cohésion des Territoires, a annoncé à BFM DICI arrêter sa carrière politique. Il se dit opposé à cette dissolution, « annonce d'un gouvernement de cohabitation entre le président et l'extrême droite, alliée sans doute à une partie de la droite ».

Un projet législatif sera présenté dans le courant de la semaine. Charge aux députés d'opposition de s'y rallier ou non, selon le plan du pouvoir. « Nos conditions : voter les trois prochains budgets et s'apparenter à un groupe de la majorité » , précise un ministre. L'onde de choc dans les oppositions sera scrutée. « Le Front populaire va-t-il remplacer la Nupes ? Que vont faire les LR ? Est-ce que la guerre des droites va accoucher d'un leadership de Bardella ? » , s'interroge un proche d'Emmanuel Macron. Le « troisième homme » des élections européennes, Raphaël Glucksmann (Parti socialiste-Place Publique, 14,2 %), a fustigé le choix de cette dissolution « exigée par Jordan Bardella » , ce qui « restera une tache » sur la présidence Macron, à ses yeux.

Les macronistes prennent le risque de se faire hara-kiri pour sauver ce qu'il reste. Un coup de poker qui ressemble à celui de Pedro Sanchez, ce premier ministre socialiste désavoué dans les urnes en mai 2023 lors de municipales catastrophiques. Sa dissolution inattendue du Parlement suivie d'une campagne contre l'alliance de la droite et de l'extrême droite a abouti à une improbable victoire... sur le fil.

La bataille des législatives a déjà commencé. Face au RN, sur les plateaux, ministres et cadres du camp Macron répliquent, faisant entendre leurs futurs arguments. « C'est qui le ministre de l'Intérieur demain du Rassemblement national ? C'est qui le ministre de l'Économie et des Finances demain du Rassemblement national ? » , a demandé dimanche soir sur CNews la ministre déléguée chargée de l'Égalité entre les Femmes et les Hommes, Aurore Bergé.

La déconvenue enregistrée dimanche signe pourtant l'essoufflement d'une logique binaire, usée jusqu'à la corde par Emmanuel Macron et ses troupes : le camp des proeuropéens contre « les extrêmes » , la raison ou le chaos. La recette avait fonctionné aux élections présidentielles de 2017 et 2022. Elle avait permis de limiter les dégâts aux européennes de 2019, lors desquelles le chef de l'État avait joué la carte du « parti de l'ordre » alors que la France était ébranlée par le mouvement des « gilets jaunes ». Cette fois-ci, elle a échoué.

Il a pourtant multiplié les déclarations dans la dernière ligne droite de la campagne, mettant à profit les grandes cérémonies des 80 ans du D-Day en Normandie. En dressant une comparaison entre les combats de l'époque et la guerre en Ukraine, l'un des enjeux que le camp présidentiel a tenté d'ancrer dans les thématiques de campagne, sans grand succès. Et en dramatisant, dans une interview polémique à la télévision jeudi, le risque d'une « Europe bloquée » en cas de forte poussée nationaliste.

Las. Pendant toute la campagne, Emmanuel Macron aura donné l'impression de ne pas tellement savoir comment soutenir une tête de liste, Valérie Hayer, qui n'était pas son plan A. Le président a proposé à des personnalités plus identifiées et expérimentées que Valérie Hayer, comme Bruno Le Maire ou Jean-Yves Le Drian, de mener son camp, essuyant des refus. Comme si toute une partie de la macronie a pressenti depuis le début que ce scrutin serait difficile.

Cette atmosphère défaitiste a gagné de l'ampleur au fil des semaines dans la majorité, alors que les intentions de vote pour Valérie Hayer n'ont jamais décollé dans les sondages. La candidate, qui connaît sur le bout des doigts ses complexes dossiers du Parlement européen, se retrouve prise entre les filets d'une campagne très française et marquée par plusieurs crises sécuritaires, comme les violences en Nouvelle-Calédonie et l'attaque meurtrière d'un fourgon pénitentiaire dans l'Eure, dont les auteurs n'ont toujours pas été arrêtés.

Sur le terrain, où ils peinent à intéresser les citoyens aux véritables enjeux de l'élection des députés européens, les troupes du président constatent aussi les marques de l'usure du pouvoir et, parfois, de la détestation suscitée par le chef de l'État. Des élus ayant participé aux opérations de tractage restent marqués par ces passants déchirant devant eux le prospectus à l'effigie d'Emmanuel Macron, posant à côté de Valérie Hayer.

Dans les mouvements de plaques tectoniques qui s'engagent, l'enjeu pour le camp présidentiel est désormais de montrer qu'il n'était pas une simple parenthèse d'une décennie. Autrement dit, de survivre. Un ministre confesse, fataliste : « Je reconnais volontiers qu'on entre en terre inconnue. » L.B. ET L.H.

Le Monde
France, lundi 10 juin 2024 1346 mots, p. 7
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8 juin 2024 - Le Monde (site web)

A Paris, Zelensky demande davantage d’aide

Le président ukrainien s’est exprimé à l’Assemblée nationale, vendredi matin, avant de se rendre à l’Elysée

Mariama Darame, Philippe Ricard et Élise Vincent

Faire plus » : Volodymyr Zelensky a profité de sa visite à Paris, vendredi 7 juin, pour implorer ses alliés, dont la France, de muscler encore et toujours leur soutien à son pays, tandis que la Russie grignote des portions du territoire ukrainien. Le chef de l’Etat ne veut pas se contenter des applaudissements nourris et des multiples encouragements dont il a fait l’objet, la veille, lors des célébrations des 80 ans du Débarquement sur la côte normande, ni de l’ovation reçue de la part des parlementaires français, aux premières heures de sa journée parisienne.

« Cette guerre peut s’étendre, tout comme il y a quatre-vingts ans.(…) Dans les années 1930, Hitler a franchi ligne après ligne. Poutine fait de même » , a assuré M. Zelensky aux députés. S’il a remercié les élus et dirigeants français de leur soutien, c’est pour mieux les convaincre de le prolonger autant que nécessaire, voire de l’amplifier encore.

Dans la foulée, l’exécutif français a donc cherché à concrétiser ces promesses d’appui, militaires ou diplomatiques. Volodymyr Zelensky a été reçu à l’Elysée en fin d’après-midi, pour un entretien et un dîner en tête-à-tête avec Emmanuel Macron. Les annonces les plus spectaculaires avaient été faites la veille, à la télévision, par le locataire de l’Elysée, en particulier la cession de Mirage 2000-5 à Kiev.

Compter les alliés diplomatiques

Vendredi, le président de la République n’a pas voulu préciser le nombre d’aéronefs fournis, ni les délais de livraison, tout en assurant que la formation des pilotes ukrainiens commencerait en France « dans les prochains jours ». En complément des F-16 promis par d’autres alliés, dont la Belgique et les Pays-Bas, l’idée est de contester au plus vite l’avantage des Russes dans le ciel ukrainien.

A défaut d’une annonce en bonne et due forme, Emmanuel Macron a confirmé son intention de « finaliser » une coalition de pays volontaires, afin d’envoyer des instructeurs occidentaux en Ukraine, en dépit des réserves que suscite ce projet chez des alliés, à commencer par les Etats-Unis, et des menaces de la Russie contre ces personnels. « Je sais d’ores et déjà que nous ne sommes pas seuls et donc, nous allons utiliser les jours à venir pour finaliser une coalition la plus large possible qui aura vocation à accéder à la demande de l’Ukraine », a-t-il affirmé, sans donner plus de détails, tandis que Volodymyr Zelensky s’est dit, à ses côtés, « reconnaissant pour l’initiative » prise par son homologue.

Sur le plan diplomatique, le chef de l’Etat français a confirmé qu’il se rendrait au sommet pour la paix organisé près de Lucerne (Suisse) les 15 et 16 juin, afin de compter les soutiens de Kiev face à Moscou. La conférence sera boudée par la Russie, la Chine et une bonne partie des pays du Sud global. Le passage de M. Macron à cette réunion devrait cependant être rapide, le 15 juin, sur le retour du sommet du G7 de Bari (du 13 au 15 juin), en Italie. A un mois du sommet de l’OTAN, à Washington, du 9 au 11 juillet, le président a aussi redit son « attachement à ce que l’Ukraine se rapproche de façon irréversible de l’alliance atlantique ». Une pomme de discorde avec les Etats-Unis et l’Allemagne, qui ne souhaitent pas précipiter l’intégration atlantique de Kiev, de peur d’une escalade avec la Russie.

Les trois précédentes visites de M. Zelensky en France avaient été improvisées et menées au pas de charge. La quatrième, entre les 80 ans du Débarquement, jeudi, et les rendez-vous parisiens, vendredi, a semblé plus aboutie. Au fil de la journée, différents accords ont été finalisés, dont la création d’un fonds de 200 millions d’euros pour soutenir les investissements de groupes français dans les projets d’infrastructures, dans un pays en guerre dont la reconstruction s’annonce longue. L’envoi d’ « experts techniques » de l’Agence française de développement, qui a ouvert depuis peu une antenne à Kiev, a aussi été confirmé. L’agence bénéficie d’une ligne de crédit de 400 millions d’euros de prêt et 50 millions d’euros de dons pour la période 2024-2027.

Aux côtés de M. Zelensky, en fin de matinée, le ministre des armées, Sébastien Lecornu, a lui indiqué que les 4 500 soldats ukrainiens que la France envisageait de former d’ici à 2025 pour constituer une nouvelle brigade seraient entraînés soit en France, soit en Pologne dans le cadre de l’opération « Gerfaut », mais pas en Ukraine. Un projet qui s’inscrit dans l’ambition de l’ensemble des Occidentaux de former « 15 à 20 brigades » de la même taille, a-t-il ajouté.

Deux lettres d’intention ont été signées entre KNDS – un conglomérat spécialisé dans l’armement terrestre qui réunit l’allemand Krauss-Maffei Wegmann et le français Nexter – et une société ukrainienne, Enmek, qui fabrique des boîtes de vitesses, des moteurs électriques pour grue et des pièces pour du matériel agricole. La première lettre concerne la mise en place, avec cette société, d’un centre de maintenance pour les canons Caesar, la seconde vise un partenariat pour l’impression 3D de pièces de rechange. Le seul contrat qui a été officiellement signé, vendredi, porte sur le transfert de la fabrication d’obus de 155 mm et associe KNDS à une autre société ukrainienne, dénommée KZVV, spécialisée dans la fabrication de machines-outils.

« La France et son Assemblée nationale sont à vos côtés », avait assuré la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, au président ukrainien dans la matinée. Dans l’Hémicycle, les rangs étaient pourtant restés clairsemés : 200 députés avaient fait le déplacement – sur 577 – pour assister à la déclaration d’un président en guerre depuis plus de deux ans.

« Propos problématiques »

Certains étaient retenus en circonscription, d’autres ont refusé l’invitation tardive, à quelques heures de la fin de la campagne des européennes. Plusieurs présidents de groupes parlementaires manquaient à l’appel, à l’instar de l’élu Les Républicains Olivier Marleix, de l’« insoumise » Mathilde Panot, du communiste André Chassaigne ou du député Horizons Laurent Marcangeli. A l’avant-veille du scrutin européen du 9 juin, les propos de M. Zelensky, mais plus encore le positionnement de M. Macron, n’échappent pas aux débats.

Le premier « a eu des propos problématiques quand il a fait valoir sa préférence politique en France. Il n’a pas à décider de la politique intérieure de ses alliés », a commenté Bastien Lachaud, député « insoumis » de Seine-Saint-Denis : « Ça ne fait que conforter l’impression de mise en scène de la part du pouvoir macroniste au lendemain de l’intervention du président de la République. » La cheffe de file du Rassemblement national à l’Assemblée, Marine Le Pen, a accusé le chef de l’Etat, sur RTL, d’avoir « envie d’une guerre »et « d’aggraver la pression qui pourrait entraîner demain une escalade », tout en dénonçant « la légèreté avec laquelle Emmanuel Macron évoque la perte potentielle de soldats français ».

A gauche, les parlementaires réclament un débat et un vote contraignant sur l’investissement militaire croissant de la France dans le conflit russo-ukrainien. « Je suis très inquiet des propos tenus par le président Zelensky, qui fait une comparaison malheureuse entre la seconde guerre mondiale et le conflit, aujourd’hui, qui existe en Europe.(…) Il appelle à une troisième guerre mondiale,avance Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste. Qui est prêt à prendre ce risque que la France entre en guerre contre la Russie ? »

Si M. Zelensky n’a pas osé répliquer, le chef de l’Etat ne s’est pas privé de le faire en fin de journée. « On connaît ce camp des pacifistes, c’est celui des capitulards, c’est l’esprit de défaite » , a-t-il taclé pour justifier son action, tout en répétant une nouvelle fois son intention de se rendre en Ukraine. A une date non encore définie.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 10 juin 2024 621 mots, p. AUJM10

La fRANCE iNSOUMISEiMélenchon met la pression sur ses ex-partenaires

Les Insoumis n'ont pas sombré aux Européennes, en obtenant un score (10,1 %) en progression par rapport à 2019, mais ils se sont fait distancer par le candidat socialiste, Raphaël Glucksmann. Ils ont aussi été surpris par l'annonce surprise de la dissolution, qui ouvre une période d'incertitude à gauche quant à la conclusion d'un accord entre les ex-partenaires de la Nupes.

Pierre Maurer

Matthias Tavel garde un oeil sur l'écran installé dans la grande salle de la rotonde de Stalingrad (Paris, XVIII e), sans grand intérêt. « Il va parler pour parler », prédit au « Parisien » le député Insoumis de Loire-Atlantique, directeur de la campagne de Manon Aubry. Soudain, son visage se fige. Il dégaine son téléphone et file en coulisses rejoindre Jean-Luc Mélenchon. Emmanuel Macron vient d'annoncer la dissolution de l'Assemblée. Quelques minutes avant, les Insoumis fêtaient encore le score de Manon Aubry, qui a obtenu 10,1 % des voix aux européennes. Un score en progression par rapport à 2019 (6,3 %), mais qui les laisse loin derrière le candidat socialiste, Raphaël Glucksmann (14 %).

Dans la foulée des résultats, Manon Aubry a préféré jouer le duel avec l'extrême droite, sans se focaliser sur l'essayiste. « Il est évident que le pays veut tourner la page de l'ère Macron », a-t-elle réagi, ajoutant que « cette page ne doit pas se tourner avec le Rassemblement national ». Tout en pointant, sans encore être informée de la dissolution, « l'immense responsabilité » de « ceux qui ont refusé » une liste commune Nupes de gauche.

« Il ne suffit plus de bêler union union union »

Une fois l'information connue, Jean-Luc Mélenchon a développé un discours dans la même veine, mettant ses ex-partenaires de la Nupes « face à leurs responsabilités », analyse un insoumis. « Évidemment je ne peux manquer de souligner la responsabilité désastreuse de tous ceux qui nous ont empêchés de mener cette bataille unie », a souligné le tribun, refusant le jeu des « combinaisons » pour l'avenir. « Il ne suffit plus de bêler en cadence union union union. Vous voulez qu'on recommence les palabres sans fin ? Haha. » Et de lancer : « Quand on est Insoumis et Insoumises, on ne craint pas le peuple. »

Dès lors, comment les Insoumis vont se présenter aux électeurs ? Avec ou sans leurs ex-partenaires de la Nupes ? La majorité présidentielle « donnera l'investiture » aux députés sortants « faisant partie du champ républicain » et « qui souhaitent s'investir sur un projet clair pour le pays », a déjà annoncé Stéphane Séjourné, le ministre des Affaires étrangères. Manière de dire qu'il ne présentera pas de candidat face à des socialistes... « C'est pour faire péter la possibilité d'une nouvelle Nupes », réagit un Insoumis. « C'est une stratégie du nous ou le chaos, ils viennent de se prendre une branlée et ils choisissent de défendre leur ego », tance-t-il.

« La condition du rassemblement, la clarté »

Et le même de prendre des précautions sur la suite des événements, alors que les écolos et les communistes ont appelé à ce que la gauche entre en « discussions », quand les socialistes ont appelé au « rassemblement utile ». « Pour le moment, on est convaincus que les partenaires feront le choix de la Nupes car ils sont lucides, on ne peut pas croire une seconde qu'ils jouent la stratégie du gouvernement », veut croire cet Insoumis.

« Olivier Faure doit répondre à la question posée par Séjourné pour que l'on sache si le Parti socialiste a l'intention de rejoindre le bloc populaire, tranche le député Paul Vannier, chargé de la stratégie électorale à LFI. Car Raphaël Glucksmann a tenu des propos très inquiétants jusqu'ici. Ils doivent expliquer où ils se situent. Nous notre proposition est toujours sur la table : l'union autour d'un programme de rupture. » Et de prévenir : « On ne fuira pas notre responsabilité. Nous, la condition du rassemblement, c'est la clarté. »

Le Figaro, no. 24819
Le Figaro, lundi 10 juin 2024 1931 mots, p. 4

Politique

Défait, le camp Macron en proie au doute

Le sévère revers encaissé par la liste de Valérie Hayer handicape le président, le poussant à prendre la parole.

Boichot, Loris, Hausalter, Louis

Le problème, c'est qu'autour de Macron, ils n'ont pas appris à perdre... » Cette phrase d'un conseiller de l'exécutif qui a fait ses classes au Parti socialiste décrit la fébrilité qui s'emparait dimanche soir du camp présidentiel, confronté à un sévère revers. Avec 15,2 % des voix selon les estimations Ifop-Fiducial pour TF1, LCI et Le Figaro à 20 heures, la majorité accuse un fort reflux par rapport à 2019 (22,42 % à l'époque). Il enregistre son plus mauvais score à un vote national depuis la création d'En marche!, en 2016 et se rapproche des 13,98 % recueillis par les socialistes au scrutin de 2014, le pire score réalisé par un parti présidentiel à des élections européennes.

Dimanche soir, trois quarts d'heure avant la proclamation publique des premières estimations, qui tombaient déjà sur les téléphones du Tout-Paris politique, Emmanuel Macron a convoqué une réunion en petit format à l'Élysée avec Gabriel Attal, le ministre des Affaires étrangères et patron du parti Renaissance Stéphane Séjourné, les ministres Gérald Darmanin (Intérieur), Bruno Le Maire (Économie), Sébastien Lecornu (Armées) ou encore la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet.

Que faire ?, se sont-ils interrogés autour du chef de l'État. Avant même que le vainqueur du scrutin, Jordan Bardella (Rassemblement national, RN, 32,4 % des voix selon les estimations) appelle à des élections législatives anticipées, cette piste s'est imposée dans les discussions élyséennes. Un scénario poussé par Gérald Darmanin, désireux de tenir compte d'un électrochoc électoral, face à la présidente de l'Assemblée Yaël Braun-Pivet, qui l'a alerté sur le risque : des troupes présidentielles affaiblies et des élus lepénistes renforcés au Palais Bourbon. À distance, le premier allié du président de la République, François Bayrou, a appelé à une « refondation ». Peu avant 20 heures, Emmanuel Macron a tranché : il prendra la parole devant les Français, un fait rare dans la foulée d'un scrutin.

Jusqu'à ces conciliabules au sommet de l'État, il n'était pas question pour Emmanuel Macron de bousculer son agenda. Ce lundi matin, le chef de l'État devait se rendre à Tulle (Corrèze), pour un hommage aux 99 pendus victimes des SS le 9 juin 1944, en présence de François Hollande. L'après-midi, c'est le massacre d'Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne) qu'il avait prévu de commémorer. La poursuite comme si de rien n'était de son intense parcours mémoriel pour les 80 ans de la libération du pays. Quelques jours avant le dimanche électoral et sa prise de parole télévisée, l'Élysée faisait pourtant savoir qu'il ne s'exprimerait pas devant la presse lundi.

Il a, à l'inverse, multiplié les déclarations dans la dernière ligne droite de la campagne, mettant à profit les grandes cérémonies des 80 ans du D-Day en Normandie. En dressant une comparaison entre les combats de l'époque et la guerre en Ukraine, l'un des enjeux que le camp présidentiel a tenté d'ancrer dans les thématiques de campagne, sans grand succès. Et en dramatisant, dans une interview polémique à la télévision jeudi, le risque d'une « Europe bloquée » en cas de forte poussée nationaliste.

Las. Pendant toute la campagne, Emmanuel Macron aura donné l'impression de ne pas tellement savoir comment soutenir une tête de liste qui n'était pas son plan A. Le président a proposé à des personnalités plus identifiées et expérimentées que Valérie Hayer, comme Bruno Le Maire ou Jean-Yves Le Drian, de mener son camp, essuyant des refus. Comme si toute une partie de la macronie a pressenti depuis le début que ce scrutin serait difficile. « On va prendre la plus grosse raclée de notre histoire » , prédisait sans ambages un député et cadre de Renaissance dès le début de février, alors que Valérie Hayer n'est même pas encore désignée.

Cette atmosphère défaitiste a gagné de l'ampleur au fil des semaines dans la majorité, alors que les intentions de vote pour Valérie Hayer n'ont jamais décollé dans les sondages. Au contraire, Jordan Bardella a pris le large, tandis que le feuilleton d'un possible croisement des courbes entre la liste de la majorité et celle de Raphaël Glucksmann (Parti socialiste-Place publique) a pollué la campagne macroniste.

La stratégie élaborée à l'Élysée et au QG de campagne de Renaissance est, dès le départ, périlleuse. Il s'agit de tenter de placer la guerre entre la Russie et l'Ukraine et l'avenir de l'Union européenne au coeur du débat public. En février, Emmanuel Macron évoque l'envoi de troupes au sol en Ukraine, à rebours de la plupart des alliés de la France. En mars, lors de son premier meeting national, Valérie Hayer compare le RN et ses alliés nationalistes européens aux signataires des accords de Munich. Le touffu discours prononcé par Emmanuel Macron à la Sorbonne sur « l'Europe puissance » , fin avril, doit servir de corpus programmatique à la campagne, ainsi que de point de départ de l'implication présidentielle.

Mais Valérie Hayer, qui connaît sur le bout des doigts ses complexes dossiers du Parlement européen, se retrouve prise entre les filets d'une campagne très française et marquée par plusieurs crises sécuritaires, comme les violences en Nouvelle-Calédonie et l'attaque meurtrière d'un fourgon pénitentiaire dans l'Eure, dont les auteurs n'ont toujours pas été arrêtés. Les sondages montrent depuis longtemps que la guerre en Ukraine et l'avenir de l'Europe ne figurent pas parmi les préoccupations prioritaires des Français, dominées par le pouvoir d'achat et la sécurité. Même si le coeur de l'électorat macroniste, plutôt âgé et aisé, est plus sensible à ces thématiques internationales.

Sur le terrain, où ils peinent à intéresser les citoyens aux véritables enjeux de l'élection des députés européens, les troupes du président constatent aussi les marques de l'usure du pouvoir et, parfois, de la détestation suscitée par le chef de l'État. Des élus ayant participé aux opérations de tractage restent marqués par ces passants déchirant devant eux le prospectus à l'effigie d'Emmanuel Macron, posant à côté de Valérie Hayer.

« C'est un référendum anti-Macron, constate amèrement le patron des sénateurs macronistes, François Patriat, deux jours avant l'élection. Les gens ne nous disent pas qu'ils vont voter pour le Parlement européen, ils disent qu'ils vont nous sanctionner. C'est un scrutin totalement irrationnel, dans lequel ce sont l'humeur et la rancune qui guident le vote. Aucun élément de raison ne marche, il n'y a pas de prise. » « Nos électeurs se disent qu'on a déjà perdu, on n'arrive pas à les mobiliser, regrette un colistier de Valérie Hayer, de retour de tractage. Plein de gens qui votent d'habitude Macron n'iront pas. Ils sont déçus, lassés, fatigués.»

La déconvenue enregistrée dimanche signe aussi l'essoufflement d'une logique binaire, usée jusqu'à la corde par Emmanuel Macron et ses troupes : le camp des pro-européens contre « les extrêmes » , la raison ou le chaos. La recette avait fonctionné aux élections présidentielles de 2017 et 2022. Elle avait permis de limiter les dégâts aux européennes de 2019, lors desquelles le chef de l'État avait joué la carte du « parti de l'ordre » alors que la France était ébranlée par le mouvement des « gilets jaunes ».

Pendant cette campagne, « on a longtemps espéré faire autour du score de 2019 » , confiait il y a quelques jours Sylvain Maillard, le patron du groupe Renaissance à l'Assemblée nationale. Cette fois, ce n'est pas « un échec » mais « ça n'a pas marché » , pourrait euphémiser Emmanuel Macron. « C'était une erreur tactique de polariser sur le RN, grimace un ministre. Les gens ont envie de sortir de cette nasse Macron-Le Pen. On peut avoir une réémergence de la bipolarisation entre le PS et LR. »

En attendant, l'urgence immédiate pour Emmanuel Macron et Gabriel Attal est d'empêcher que la gueule de bois électorale vire au règlement de comptes en place publique entre les différentes composantes de la majorité, alors que leurs fidèles redoutent que les prétendants à la présidentielle de 2027 accélèrent leur émancipation. Dès le scrutin passé, « chez nous aussi, la course de petits chevaux va commencer » , prédisait Valérie Hayer quelques jours avant sa défaite.

Édouard Philippe a déjà émaillé la campagne de critiques visant directement le président, notamment en se montrant sévère sur la gestion de la situation en Nouvelle-Calédonie ou en jugeant que le projet de débat proposé par Emmanuel Macron à Marine Le Pen n'était peut-être pas « une bonne idée ». L'ex-premier ministre a aussi esquissé de futurs départs de députés Renaissance vers son parti Horizons. Le président du MoDem, François Bayrou, a pour sa part estimé la semaine dernière dans Le Figaro qu'il y aurait « des réflexions à conduire » après le scrutin.

Terrifié à l'idée qu'on pourrait lui intenter un procès en déloyauté au président, Gabriel Attal, lui, s'est apprêté ces derniers jours à jouer les pompiers de service. Le premier ministre envisage de convier les ministres de plein exercice à dîner lundi pour faire le point, selon La Tribune dimanche. Et il a invité les parlementaires de la majorité à un cocktail dînatoire à Matignon le lendemain soir.

Au-delà du débriefing du scrutin et de la séance de thérapie collective, l'objectif est aussi de garder au maximum les troupes en rangs et de couper le pied à des initiatives qui pourraient fleurir dans la majorité. Aurore Bergé, la ministre déléguée chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, avait convié mardi les parlementaires, avant de décaler ce pot au 26 juin. Certains lui prêtent des vues sur le congrès du parti Renaissance, prévu à l'automne, et qui pourrait servir d'étape cruciale de l'après-Macron. Même si à l'Élysée, on ne l'entend évidemment pas de cette oreille.

Sauf qu'Emmanuel Macron, qui n'a encaissé de cinglantes défaites que dans des scrutins locaux, paraît cette fois acculé par ce coup de sang des urnes. « C'est une équation assez impossible. Je ne vois pas ce qu'il peut faire dans l'immédiat, soupesait un ministre expérimenté dans les derniers jours de campagne. Une dissolution avant les Jeux olympiques, c'est compliqué, et a priori, ça ne fait pas une majorité. Un changement de premier ministre six mois après la nomination d'Attal, alors qu'on l'a vendu comme une arme électorale, ce serait un aveu d'échec et ça ne change rien à l'enjeu de l'automne, qui est la discussion du budget. » Alors qu'en l'absence de majorité absolue, le gouvernement s'apprête à dégainer l'article 49.3 pour la troisième année consécutive, les députés Les Républicains (LR) font planer la menace d'une motion de censure, en prenant argument des comptes publics dégradés.

Si Emmanuel Macron aime bien laisser « digérer » après un scrutin, selon l'expression qu'il employait auprès de ses conseillers en 2022, les réactions internes à son camp ont pu le pousser à réagir. Un député Renaissance prévenait fin mai : « Les ambitions des uns et des autres vont obliger le président à bouger. S'il ne prend pas la main, cette fois, les gens ne l'attendront pas. » Un grognard du chef de l'État préfère relativiser : « Quelques énergumènes vont quitter le navire, mais je pense que ce sera plutôt le statu quo. Le problème, c'est que le président n'a pas d'issue. » Avant de s'interroger : « Ce qui nous intéresse, c'est surtout ce qui va se passer chez les autres. À gauche, que va faire la Nupes? À droite, est-ce que les LR vont se diviser en deux? Que va faire le RN de sa victoire? »

Dans les mouvements de plaques tectoniques qui s'engagent, l'enjeu pour le camp présidentiel sera de montrer qu'il n'était pas une simple parenthèse d'une décennie. Autrement dit, de survivre. Un ministre confesse, fataliste : « Je reconnais volontiers qu'on entre en terre inconnue. » L.B. ET L.H.

l'Humanité
lundi 10 juin 2024 741 mots, p. 13

A69, les opposants ne baissent pas les bras

Antoine Portoles et Olivier Chartrain

Environnement Près de 7 000 personnes se sont rassemblées samedi dans le Tarn, malgré l'interdiction, pour réclamer l'abandon du projet d'autoroute entre Toulouse et Castres. Une manifestation festive entachée par des affrontements qui ont fait plusieurs blessés.

Puylaurens (Tarn), correspondance particulière.

Lors des précédentes mobilisations contre le projet d'autoroute A69, d'aucuns avaient eu tort de prédire le chaos. Mais, cette fois-ci, le scénario catastrophe redouté a bien eu lieu. Pourtant, ce samedi 8 juin, aux abords de Puylaurens (Tarn), la manifestation avait bien commencé, rassemblant près de 7 000 personnes, selon les organisateurs (2 000, selon la préfecture). À l'arrivée sur le site, des milliers de tentes occupent la plaine. Au-dessus flottent drapeaux palestiniens, queer ou de Kanaky - Nouvelle-Calédonie. En contrebas, les manifestants déambulent dans l'immense campement ou se massent sous les chapiteaux pour écouter prises de parole et conseils d'organisation. La chaleur écrase les corps mais pas la détermination : « On a la rage de vaincre ! » s'écrie un membre d'Extinction Rebellion dans son discours.

D'ici ou d'ailleurs, tous ont le même objectif : mettre un terme à un projet d'autoroute qu'ils jugent à la fois inutile et néfaste pour le vivant. Parmi ceux venus du coin, des paysans posent fièrement devant leur tracteur. C'est qu'ils veulent peser dans cette lutte, dont certains partisans répètent à l'envi qu'elle est majoritairement soutenue dans le département. Emmenés par la Confédération paysanne, ils avaient pratiqué dans la matinée des « semis paysans » là où l'autoroute doit passer.

« les autorités ont sorti le grand jeu »

L'ambiance est festive sur le camp. Certains sont venus en famille, avec leurs enfants. D'autres promènent leur chien. Un autre encore, son âne. Sous le soleil ardent, casquettes, keffiehs et autres couvre-chefs sont de sortie. Un stand distribue des masques en papier à l'effigie de Michel Vilbois. Le préfet du Tarn est régulièrement vilipendé en raison des actions controversées des forces de police pour déloger les « écureuils », ces militants nichés dans les arbres, tête de proue de l'opposition à l'A69. « Pour ce week-end d'élections, les autorités ont sorti le grand jeu », ironise Thomas Brail, le fondateur du GNSA (Groupe national de surveillance des arbres). Environ 1 600 gendarmes et policiers sont mobilisés pour l'occasion : « Ils réussissent à dégoûter les gens, mais si nous cédons à la peur, nous n'arriverons à rien. » Nous croisons la route de Véronique. Cette Tarnaise était déjà présente en mars sur la ZAD de la Crem'arbre pour soutenir les écureuils. Malgré l'inquiétude, elle a tenu à être présente à nouveau : « La stratégie de diabolisation du gouvernement est dégueulasse. Il fait tout pour faire peur aux gens et, malheureusement, ça marche. »

Prédisant un rassemblement « extrêmement violent », le ministre de l'Intérieur, Gérald Damanin, avait annoncé, mardi, l'interdiction de ce nouveau week-end de mobilisation à l'appel des Soulèvements de la Terre, d'Extinction Rebellion, du GNSA et du collectif La voie est libre. Le recours déposé par les organisations avait été rejeté, vendredi soir, par le tribunal administratif de Toulouse. Parmi les rares élus présents, Christine Arrighi, députée écologiste de Haute-Garonne et rapporteuse de la commission d'enquête sur le montage juridique et financier de l'A69, tient à « dénoncer toutes les violences quelles qu'elles soient et d'où qu'elles viennent ». Pour elle, « la question n'est pas de s'opposer à tous les projets autoroutiers, mais de les questionner à l'aune du changement climatique ».

les esprits s'échauffent

Pour organiser au mieux la manifestation, les organisateurs ont imaginé quatre cortèges : un bleu, un jaune, un vert et un rose. Ils s'élancent séparément pour tenter de rejoindre le tracé de la future A69. Les roses s'enfoncent dans la forêt, suivis des bleus. À l'avant, des DJ campés dans des camionnettes font résonner la musique techno. Plus loin, fanfares et tambours galvanisent les foules. Une dizaine de participants se relaient pour porter une chauve-souris géante. À quelques mètres, un autre arbore un bob entouré d'une pancarte : « Est-ce bien moi, le terroriste ? »

Trente minutes à peine après le départ, les esprits s'échauffent. Arrivés sur une route, les opposants font face à une colonne fournie de forces de police. Ils rebroussent chemin et se séparent dans les champs. Très vite, les gaz lacrymogènes enveloppent la scène, tandis qu'explosent les grenades de désencerclement. Quelques jeunes répliquent à coups de feu d'artifice. Quelques parcelles de blé s'enflamment. La préfecture annoncera trois blessés légers au sein des forces de police, les Soulèvements de la Terre comptant une vingtaine de blessés, dont trois graves, parmi les manifestants.

Le Figaro, no. 24819
Le Figaro, lundi 10 juin 2024 756 mots, p. 13

International

Aussi paru dans
9 juin 2024 - Le Figaro (site web)

En Allemagne, la coalition au pouvoir sanctionnée, l'extrême droite récompensée

Les sociaux-démocrates du chancelier Olaf Scholz sont en recul, comme les Verts. Dans l'opposition, la CDU (droite) arrive en tête, mais l'AfD, plus extrême, s'impose en deuxième position.

Avril, Pierre

En Allemagne comme en France, le gouvernement aux manettes a fait, dimanche, l'objet d'un vote sanction au profit de l'extrême droite, qui confirme aussi sa poussée sur la rive gauche du Rhin. Avec sa tête de file Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, la CDU/CSU a obtenu une victoire en trompe-l'oeil en obtenant la majorité des voix lors des élections européennes. Selon les sondages des deux chaînes publiques ZDF et ARD, l'Union chrétienne-démocrate de l'ex-chancelière Angela Merkel, actuellement dans l'opposition au niveau fédéral, a remporté près de 30 %, un score légèrement supérieur à celui de 2014. Et confirme ainsi sa domination sur le groupe conservateur au Parlement européen (PPE).

À l'inverse, les trois partis membres de la coalition au pouvoir font l'objet d'un vote sanction et affichent tous des résultats en recul par rapport au précédent scrutin de 2014. Avec 12 % des suffrages, soit huit points de moins qu'il y a cinq ans, les Verts enregistrent leur plus gros revers, alors que leur liste était conduite par une figure des Grünen à Bruxelles, Terry Reintke. Ces derniers payent notamment leurs réformes énergétiques controversées et leurs réformes pro-climat.

Pour sa part, le parti social-démocrate du chancelier Olaf Scholz poursuit sa dégringolade au fil des législatures - cette année en pente douce. «Je suis déçue» a répété par deux fois sa tête de liste, Katarina Barley. Pour le chef du gouvernement, qui s'est affiché en personne lors de la campagne électorale, donnant au scrutin une allure de référendum, il s'agit d'un échec personnel qui risque de fragiliser encore davantage sa coalition (seuls les libéraux qui gouvernement avec Scholz maintiennent leur score de 5 %).

Plus grave encore, le SPD est désormais distancé par l'AfD qui prend la deuxième place derrière la CDU même si les intentions de vote en sa faveur avaient plongé ces derniers mois. L'Alternative pour l'Allemagne, qui avait contraint au silence sa tête de liste, Maximilian Krah, coupable de débordements néonazis, recueille 16,5 % des suffrages (+ 5 %) malgré les polémiques et la mobilisation de la société civile à son encontre. Dimanche soir, sur les plateaux de télévision, seule l'AfD triomphait. «Il s'agit d'un super résultat», s'est félicité son coprésident, Tino Chrupalla, qui intervient cinq mois avant des élections régionales clés dans trois Länder de l'ex RDA.

Ces résultats ont clôturé une campagne électorale, atone sur le fond, mais marquée par plusieurs actes de violences à l'égard des candidats. Il y a dix jours, l'attaque au couteau perpétrée à Mannheim par un jeune réfugié afghan contre un militant anti-migrants avait placé le sujet de l'immigration au sommet de l'agenda politique. Un policier y avait été tué. Tout en proposant de renvoyer dans leurs pays d'origine les ressortissants étrangers coupables de crimes, le chancelier Olaf Scholz avait été sévèrement critiquée par l'AfD, lui reprochant son «idéologie des frontières ouvertes».

« Créer l'insécurité et la division »

Samedi encore, plusieurs manifestations hostiles au parti d'extrême droite, rassemblant des dizaines de milliers de personnes avaient eu lieu dans plusieurs villes, dont Berlin, Francfort ou Dresde. À Leipzig, l'actrice vedette Sandra Hüller, césarisée pour son rôle dans Anatomie d'une chute, a dénoncé la «violence du langage de l'extrême droite». Son «ton rugueux, son imprécision n'ont qu'un seul but: créer l'insécurité et la division» , avait déclaré la comédienne.

Dimanche, au moment même où les Allemands se rendaient aux urnes, le directeur parlementaire de la Fraction écologiste au Bundestag, Till Steffen, affirmait disposer de «suffisamment d'éléments» juridiques pour «interdire l'AfD». En l'espace de quelques heures, cette procédure paraît désormais lointaine. En plus de fragiliser l'équilibre parlementaire national, les résultats du scrutin allemand devraient rebattre les cartes aux marges de l'hémicycle strasbourgeois. À l'extrême gauche, le parti Die Linke (2,8 %) qui siège avec La France insoumise disparaît quasiment du paysage politique. Et avec plus de 5 % des voix, le nouveau parti dissident BSW (Sahra Wagenknecht, ex-députée Die Linke), qui s'affiche social populiste et anti-migrants, exclut de siéger aux côtés de son ennemi dans le groupe de gauche GUE (avec notamment l'espagnol Podemos).

À l'extrême droite, enfin, la percée de l'AfD ne profitera pas au groupe européen Identité et démocratie, avec qui le Rassemblement national a décidé de couper les ponts il y a un mois. Les deux vainqueurs respectifs des scrutins franco-allemands devront se chercher de nouveaux alliés. P. A.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 10 juin 2024 910 mots, p. AUJM4
Aussi paru dans
9 juin 2024 - Le Parisien (site web)

DissolutioniLes coulisses d'un pari

Le chef de l'État a pris tout le monde de court, en annonçant une dissolution de l'Assemblée. Un pari mûri en fin de journée, dimanche. Et qui a laissé une partie de ses ministres perplexes.

Olivier Beaumont et Pauline Théveniaud

« Le choix d'écrire l'histoire plutôt que de la subir. C'est maintenant », conclut Emmanuel Macron, ton grave, peu après 21 heures, dans une allocution qui a pris tout le monde de court... y compris dans son propre camp. « Mais non ! Il ne va quand même pas faire ça ? », s'alarmait une ministre, un peu plus tôt, alors que la rumeur avait déjà circulé à tous les étages du gouvernement.

Cette décision, rarissime dans l'histoire de la V e République, le président l'a mûrement réfléchie quelques jours plus tôt, alors que des premiers sondages sortis des urnes ne faisaient que confirmer la tendance des dernières semaines : une extrême droite au plus haut et une majorité présidentielle balayée loin derrière. En déroute.

« Ce n'est pas un bon résultat pour les partis qui défendent l'Europe [...] Je ne saurais donc faire comme si de rien n'était », dit-il depuis son bureau. Et ce couperet : « Après avoir procédé aux consultations prévues à l'article 12 de notre Constitution, j'ai décidé de vous redonner le choix de notre avenir parlementaire par le vote. Je dissous donc ce soir l'Assemblée nationale. »

Sidération générale

Deux heures auparavant, c'est au palais présidentiel qu'Emmanuel Macron avait convié sa garde rapprochée, ainsi que quelques poids lourds du gouvernement triés sur le volet, le Premier ministre Gabriel Attal, Gérald Darmanin (Intérieur), Sébastien Lecornu (Armées), Bruno Le Maire (Économie), Stéphane Séjourné (Affaires étrangères) et la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet. Pas pour les sonder, ni pour débattre. Sa décision est déjà prise. Il a aussi pris soin d'appeler le président du Sénat Gérard Larcher un peu avant 21 heures pour l'en informer.

Mais jusqu'en cet instant, nul ne pensait qu'il renverserait la table. « Il faudrait tout changer du sol au plafond. Changer de Premier ministre, car le gouvernement Attal est mort. Mais aussi repenser la ligne et savoir vraiment ce qu'on a envie de dire aux Français. Mais il ne le fera jamais », se lamentait même un important ministre en fin d'après-midi. Sans jamais se douter que son patron irait jusque-là. Ce dimanche soir, autour du président, ils sont donc tous sidérés. « À un moment, il faut que ça saisisse le système », assume un supporteur de Macron.

« Une défaite, une déception »

Pendant ce temps-là, de l'autre côté de la Seine, à la Mutualité (V e), c'est une autre réunion qui se tient autour de la tête de liste Valérie Hayer. À huis clos, avec une trentaine de cadres de la campagne et des ministres, dont Catherine Vautrin, Amélie Oudéa-Castéra, Stanislas Guerini, etc. Mais pour dire quoi quand tout se joue en fait au même moment à l'Élysée et qu'ils ne savent rien du tremblement de terre à venir ? « On n'a pas réussi à empêcher le détournement du scrutin par les extrêmes », analyse sur place l'ex-Première ministre, Élisabeth Borne. « C'est une défaite, il faut le dire », martèle Aurore Bergé, quand Nathalie Loiseau insiste : « Oui, il faut dire défaite, déception. Au moins, on nous reconnaîtra de l'humilité. » Un participant en est bien conscient après coup : « En fait, la réalité se jouait ailleurs »...

Un coup de poker. Ce dimanche soir, le chef de l'État a fait tapis. « Il n'avait pas mille options. L'autre, c'était d'attendre la motion de censure cet automne et de dissoudre. Il préfère maîtriser le calendrier et imposer ses thèmes », justifie-t-on au Palais, pour expliquer ce choix accueilli avec stupeur et scepticisme dans les rangs. « Cette décision que vient de prendre le président de la République n'a pourtant rien de surprenant. Ça correspond même tout à fait à ce qu'est le macronisme. C'est-à-dire un mouvement qui naît en 2016 en allant vers les gens », poursuit un autre conseiller.

« Boucherie » annoncée

Sauf que cette fois, les Français viennent de parler. Et leur message est aussi clair que sévère : le RN réalise plus du double du score du camp présidentiel. Alors, ces prochaines législatives, des parlementaires de Renaissance les imaginent déjà comme « une boucherie ». « Ça va être un enterrement de première classe », y va une députée sortante. L'Élysée ne les voit pas comme ça : « On y va pour gagner. Notre volonté, c'est d'aller chercher une majorité pour agir plus fort », appuie-t-on. Voire...

À La Mutualité, les lumières s'éteignent. Mais la soirée se poursuit au Palais. Après 22 heures, le président convoque une nouvelle « réunion de mobilisation du gouvernement » au salon des Ambassadeurs. Cette fois, tous les ministres étaient conviés. Dans les rangs, c'est la soupe à la grimace. « C'est une connerie ! tempête un stratège de la majorité. Le RN demande la dissolution et il dit oui. C'est un énorme pari. Est-ce que quelqu'un aura une majorité absolue ? Pas sûr. Et puis qui aujourd'hui va aller faire campagne pour lui ? Qu'est-ce qui va rester comme troupes ? »

Dans l'espoir d'élargir son spectre au-delà de son actuelle majorité ultra-relative, le camp présidentiel entend donner l'investiture à tous les candidats « faisant partie du champ républicain » a annoncé le patron de Renaissance, Stéphane Séjourné. Comprendre : essentiellement des élus du PS ou de LR qui diraient se reconnaître dans le projet présenté par Macron. Pour le détailler, le président doit à nouveau s'exprimer dans « les prochains jours ». En première ligne, encore une fois, en dépit de la bérézina. Seul, au bord d'un précipice plus vertigineux que jamais. Qui le suivra ?

Le Figaro, no. 24819
Le Figaro, lundi 10 juin 2024 1122 mots, p. 9

Politique

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9 juin 2024 - Le Figaro (site web)

La droite évite le pire et se prépare au combat

Après un score de 7 % aux européennes, les LR se sont mis aussitôt en ordre de marche en vue des prochaines législatives.

Conruyt, Claire, Galiero, Emmanuel

Ce n'est pas une fin, c'est un début. » Après avoir évité la catastrophe dimanche, en recueillant 7 % des voix au scrutin européen, François-Xavier Bellamy confie au Figaro: «Ce n'est pas une fin, c'est un début. Le point de départ, c'était notre score à la présidentielle (4,78 %) et un RN en pleine dynamique. C'est donc le signal d'un nouveau départ. Évidemment, ce n'est pas le point d'arrivée que l'on se donne pour objectif, mais aujourd'hui, c'est le dernier jour du macronisme.»

Après que le Rassemblement national a plus que doublé le score du camp macroniste (32 % versus 14,9 %), la droite persiste et signe ce qu'elle martèle depuis des mois : la fin du « en même temps ». « Emmanuel Macron a joué avec le feu en installant un duo avec le RN, et s'est brûlé, déclare Éric Ciotti. Après le séisme de la présidentielle, LR a engagé son redressement. » La numéro 2 du parti, Annie Genevard, fait état d'une « très violente défaite pour les macronistes ». « La France est abîmée et les Français l'ont dit avec violence. » Au moment même où les résultats du scrutin commencent à sortir, les bruits d'une dissolution de l'Assemblée nationale courent. Dans les rangs de la droite, un immense scepticisme règne. « Ce serait un suicide et le chef de l'État donnerait le pays au Rassemblement national. Je n'arrive pas à y croire » , confie un parlementaire LR. Finalement, l'annonce est lâchée par le chef de l'État : « J'ai décidé de vous redonner le choix de notre avenir parlementaire par le vote. Je dissous donc ce soir l'Assemblée nationale. »

« La chute de la maison Macron »

Après une première vague de stupeur, la droite prend acte de la décision d'Emmanuel Macron, que certains à droite jugeaient inévitable depuis longtemps. « Quand la question de la légitimité démocratique de l'exécutif se pose, la seule réponse pertinente est le retour aux urnes » , avait notamment déclaré le patron de la droite, Éric Ciotti, dans nos colonnes, en mars dernier. Sur X (ex-Twitter), ce dernier a prévenu, ce 9 juin : « Plus que jamais, nous sommes dans l'opposition à un pouvoir qui a abîmé le pays. Nous offrirons une alternative aux Français. » Le patron de la droite sénatoriale, Bruno Retailleau, prolonge la même idée : « Cette dissolution, je l'avais demandée. C'est une nécessité car la France est totalement bloquée. Sans majorité absolue, l'Assemblée nationale et le gouvernement ne peuvent pas faire passer les vraies réformes dont le pays a besoin. »

Dès dimanche soir, comme un écho à la dissolution, un autre bruit a vite fait de circuler dans les couloirs des Républicains : Laurent Wauquiez, président LR de la région Auvergne-Rhône-Alpes est prêt à partir aux législatives dans la première circonscription de Haute-Loire. Contacté par Le Figaro, son entourage ne dément pas. « C'est une hypothèse. On constate une sorte d'affolement du pouvoir. On ne sait pas trop où cela mène mais côté LR, il n'y a pas de risque de recul aux législatives. Ce que nous vivons ce soir est un tournant de la chute de la maison Macron, le début de l'après. » Clairement, les équipes de Wauquiez estiment que cette dissolution annonce l'ouverture d'un nouveau scénario consacré à la succession du macronisme. Ce serait ainsi une sorte d'accélération du calendrier pour le président de région qui avait initialement calé son agenda au-delà de la fin des Jeux olympiques d'été. « Les Républicains ont la possibilité de retrouver de l'oxygène » , précise-t-on dans l'entourage de Laurent Wauquiez, le « candidat naturel de la droite » pour 2027, selon Éric Ciotti.

À l'Assemblée, Olivier Marleix reconnaît avoir été étonné par l'annonce d'une dissolution et davantage encore par son « timing ». « Ce qui est incohérent, ce n'est pas de vouloir consulter les Français mais de choisir de le faire au moment où le RN est au plus haut. » Pour le chef des députés LR, Emmanuel Macron est coupable d'avoir créé lui-même « la dynamique » du parti de Marine Le Pen en « jouant le vote Bardella aux européennes ». « C'est ce qui est le plus incohérent » , insiste le parlementaire d'Eure-et-Loir. « Une fois de plus, il veut jouer ''moi ou le chaos'' mais nous serons candidats sous nos couleurs et dans une opposition résolue au macronisme. »

« Creuser notre sillon »

Depuis 2017, Les Républicains ont toujours pensé que les « coups de boutoir » réguliers du macronisme ne visaient qu'un objectif : les faire disparaître. Et pour les parlementaires qui avaient réussi à survivre jusqu'aux dernières législatives tout en perdant des sièges de parlementaires, cette dissolution est perçue comme une nouvelle attaque. Si le risque est grand, LR veut donc croire que ces élections européennes sont marquées par la fin du macronisme et que la reconstruction politique du pays devra se faire désormais autour de la droite. « Les Français veulent des choix très clairs, notamment en matière de lutte contre l'immigration ou de politique pénale. Et si notre pays est au bord de la faillite, chacun est conscient de la nécessité d'avoir des gens sérieux aux manettes pour redresser le pays, y compris financièrement » , confie un élu LR.

Dans ce contexte brûlant, les macronistes envisagent un alignement derrière lui des formations issues du « champ républicain ». Mais Olivier Marleix juge les macronistes beaucoup trop faibles pour envisager « quoi que ce soit » avec eux. Interrogé à ce sujet, Bellamy dénonce sur BFM les « petites combines d'appareil du gouvernement ». « Nous ne nous rangerons pas derrière, martèle Olivier Marleix. Depuis deux législatives, j'ai été élu dans l'opposition à Emmanuel Macron et l'histoire me donne raison sur le fait qu'il n'avait pas les solutions pour le pays. Nous serons donc candidats sous nos propres couleurs malgré sa tentation de réduire, une fois de plus, la vie politique à cette équation : lui ou le RN. » En attendant, il faudra bientôt repartir en campagne. Et convaincre les quelques « Macron-compatibles » toujours présents chez LR. Annie Genevard, elle, est prête à livrer bataille. « Ce combat, nous allons le mener » , assure la numéro 2 du parti. Étant donné les résultats des dernières élections législatives, au cours desquelles LR a perdu son statut de première force d'opposition, la bataille risque d'être rude. « Quand la droite est solide sur ses appuis, elle est le meilleur rempart contre le macronisme et la politique du RN qui, socialement et économiquement, est proche de l'extrême gauche. Il faut qu'on continue de creuser notre sillon », souligne la députée Annie Genevard. Avant même le résultat européen, Bellamy avait imaginé cette élection comme une occasion de « tourner une page ». « Pour écrire l'avenir d'une droite renouvelée, sérieuse, cohérente. » Les Républicains décident de prendre au bond la balle de la dissolution en rêvant d'un sursaut de la droite.

Le Figaro, no. 24819
Le Figaro, lundi 10 juin 2024 1413 mots, p. 6

Politique

Jordan Bardella porte le RN au plus haut

Le président du Rassemblement national, qui récolte un score historique de 32,4 %, a réclamé une dissolution de l'Assemblée.

Laubacher, Paul

Avec un tel score, il était certain que Jordan Bardella réclamerait à nouveau une dissolution de l'Assemblée nationale. Avec 32,4 % des suffrages, selon les estimations de l'Ifop-Fiducial à 20 heures ce dimanche, Jordan Bardella, 28 ans, peut maintenant se réjouir. Le président du Rassemblement national (RN), et tête de liste de son parti pour la deuxième fois consécutive, a eu la victoire que les sondages lui prédisaient depuis de long mois. «Le président de la République doit s'en remettre à l'esprit des institutions. Nous lui demandons d'organiser de nouvelles élections législatives» , a déclaré Jordan Bardella.

Comme un rouleau compresseur, le vote RN a tout balayé : le risque d'abstention et de démobilisation qui frappe particulièrement le parti lepéniste en dehors de l'élection présidentielle, l'absence de réelles nouveautés programmatiques, le flou de certaines mesures, les faiblesses de son champion, mais aussi toutes les attaques qui ont été portées contre lui par ses adversaires, qu'elles soient venues de la majorité présidentielle, de la gauche ou de la droite.

Jordan Bardella a rempli les deux objectifs - simples - qu'il s'était fixés : amener le score du parti nationaliste au plus haut, et emmener la plus grande délégation française au Parlement européen. D'autres cadres, et surtout Marine Le Pen, en avaient donné d'autres : mettre le plus de distance possible avec la liste de la majorité présidentielle. «Il y a un signal très clair qu'il faut lancer à Emmanuel Macron. Il faut qu'il subisse la pire défaite possible pour le ramener sur terre», avait lâché la triple candidate nationaliste sur Europe 1 et CNews, mi-mai, tout en appelant à la dissolution de l'Assemblée nationale en cas de victoire mariniste, comme Jordan Bardella.

Ce dimanche, ce sont des records historiques qui ont été battus par le parti nationaliste et populiste, malgré l'appel d'Emmanuel Macron le 6 juin lors de son interview télévisée. «Il n'y a qu'un tour. Ne pas aller voter, c'est laisser l'avenir de notre continent à d'autres. (...) On voit monter partout en Europe l'extrême droite», avait-il déclaré. Ou encore celui du premier ministre Gabriel Attal, qui avait lancé : «L'Europe est née grâce à la France, elle ne doit pas mourir à cause de la France.»

Le président du RN améliore son score de 2019, où il avait récolté 23,34 % des suffrages, de près de 10 points. Jamais le parti à la flamme n'avait bénéficié d'une telle vague. En privé, bien avant ce scrutin, Marine Le Pen avait analysé que ces élections pouvaient être la première réelle victoire politique de son camp. Ce dimanche soir, la triple candidate à la présidentielle voudra clamer que le RN, après être devenu le premier parti d'opposition à la suite de l'élection de 88 députés marinistes aux législatives de 2022, la première force politique d' «alternance» en vue de la présidentielle de 2027.

Jordan Bardella, lui, assurait qu'il sentait monter «une vague»et que la liste de son parti allait «faire un carton». «La grande différence avec les dernières élections, en 2019, est sans doute que les attentes à l'égard du RN ne sont plus les mêmes (...) Derrière le vote RN, il y a désormais l'ambition du changement et d'une rupture», expliquait le jeune patron du RN dans une interview au Figaroil y a quelques jours. Les stratèges du RN avaient largement analysé qu'il fallait jouer à fond sur l'antimacronisme ambiant, l'impression de fin de règne autour d'Emmanuel Macron, qui ne peut plus se représenter à la prochaine élection présidentielle. L'idée de faire de ce scrutin européen «une élection de mi-mandat»pour mieux «sanctionner Macron» était venue de là.

Chez Jordan Bardella, il y avait aussi des ambitions plus secrètes : finaliser son hold-up sur toute la droite française. Le patron du RN, pendant toute cette campagne, a tout fait pour dévitaliser Les Républicains (LR), menés par François-Xavier Bellamy, et la tête de liste de Reconquête, le parti d'Éric Zemmour, Marion Maréchal. Le président du RN a joué à tout bout de champ, et jusqu'à la dernière heure, la carte du «vote utile» pour attirer à lui les «orphelins de la droite» ,qu'ils soient encore chez LR ou chez Zemmour .Résultat : selon les estimations de l'Ifop, la liste LR récolte 7 % et sauve les meubles, quand celle de Reconquête n'obtient que 5,1 % des suffrages et voit son avenir en suspens en attendant les résultats officiels.

Avec lui, Jordan Bardella emmènera donc au moins 31 députés européens, selon les estimations. Là aussi, un record, après les 24 parlementaires en 2019. Le président du RN avait fait de ces élections la preuve que le parti à la flamme était capable de se désenclaver, en captant à la fois des figures extérieures au mouvement et des nouveaux électeurs. Est-ce que la tête de liste nationaliste a réussi son pari de ce côté-là ?

Pendant toute la campagne, il a présenté au compte-gouttes les personnalités qui avaient décidé de rallier le RN, comme pour mieux feuilletonner l'attraction que provoquerait son parti. Cette liste, gardée secrète le plus longtemps possible, au grand dam de beaucoup de cadres marinistes, devait démontrer que le parti nationaliste avait la capacité de former un gouvernement. Plus belle recrue, selon plusieurs cadres, Fabrice Leggeri, propulsé numéro trois sur la liste, ex-patron de l'agence européenne Frontex, normalien et énarque. Est-ce vraiment un ralliement ? L'homme, lorsqu'il a rencontré Marine Le Pen pour la première fois, avait fait part de son envie de participer à la campagne des européennes, sur sa liste. Il avait déjà voté pour la candidate RN à la présidentielle de 2022. Dernier grand ralliement annoncé, l'ancien policier Matthieu Valet, ex-porte-parole du Syndicat indépendant des commissaires de police. L'homme avait ses alliés au sein du RN, qui voient en lui une étoile montante et un futur candidat aux municipales dans les Hauts-de-France. La numéro deux de la liste, Malika Sorel, essayiste, proche de François Fillon lors de la présidentielle de 2017, a suscité en revanche des interrogations au sein du RN sur sa capacité à respecter la discipline du parti.

Pour le reste, Jordan Bardella a fait monter des militants « méritants » et a placé ses proches, comme la députée européenne sortante Mathilde Androuët, le patron du RNJ Pierre-Romain Thionnet ou encore le secrétaire général du RN, Gilles Pennelle. Il avait décidé de garder Thierry Mariani, la prise de guerre de Marine Le Pen en 2019, malgré son tropisme prorusse. Philippe Olivier, conseiller spécial de l'ancien candidate à la présidentielle du RN, y figure en bonne place.

Dès ce lundi 10 juin, Jordan Bardella, mais plus encore Marine Le Pen, cherchera à créer le fameux « super-groupe » nationaliste au Parlement européen. La candidate « naturelle » du RN a demandé à ses proches de laisser vide son agenda dans les jours à venir pour mieux s'adapter à l'agenda européen et être apte à négocier de nouvelles alliances. Parviendra-t-elle à s'entendre avec la chef de file des nationalistes italiens, la première ministre, Giorgia Meloni ? Rien n'est moins sûr, même si elle avait appelé son alter ego transalpin à l'unité pour créer le « deuxième groupe » à Strasbourg. Une chose reste certaine : depuis la rupture avec le parti allemand d'extrême droite AFD le 21 mai dernier, le groupe européen dans lequel siège le RN va être en réalité plus fragile qu'avant.

Tout dans ces élections européennes et dans cette campagne nationaliste devait être un avant-goût de ce que le RN et sa future candidate, pour l'instant « naturelle » , vont proposer pour la présidentielle de 2027. Dès l'annonce des résultats, les plus proches lieutenants de Marine Le Pen ont étudié en détail la structure du vote RN, espérant voir se concrétiser l'émergence d'un « nouvel électorat » RN. La pénétration nationaliste dans des segments électoraux clés, comme les retraités ou les cadres supérieurs, est particulièrement scrutée. Sans eux, une victoire à la prochaine présidentielle serait seulement hypothétique, estiment-ils. C'est tout le but du « ticket » voulu par Marine Le Pen : elle à l'Élysée, Jordan Bardella à Matignon. Le président du RN a tout fait pour séduire ces électeurs-là. «Même lorsque vous avez un bon salaire et que vous vivez bien - ce qui malheureusement est en train de devenir une exception -, vous êtes confronté à l'insécurité, à la violence et à l'effondrement des services publics, comme l'école ou l'hôpital. Ces Français-là sont de moins en moins insouciants», affirmait Jordan Bardella au Figaro. Ces Français-là ont-ils décidé d'entendre les sirènes nationalistes ? P. L.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 10 juin 2024 581 mots, p. AUJM6

HorizonsiÉdouard Philippe en embuscade

L'ex Premier ministre est resté silencieux après la défaite de son camp. Il réunit ses proches ce lundi pour réfléchir à la suite.

O.B. et P.Th.

Pas de son, ni la moindre image. Reclus toute la soirée dans son bureau, au premier étage de l'hôtel de ville du Havre (Seine-Maritime), Édouard Philippe s'est bien gardé d'envoyer le moindre signe alors que la majorité présidentielle a encaissé ce dimanche soir sa plus lourde défaite électorale depuis sept ans. « Ce n'est pas le genre d'Édouard, de réagir à chaud. Il veut prendre son temps pour analyser les résultats et savoir comment on va se projeter en vue des législatives », explique un proche.

Silencieux, mais pas inactif pour autant. Alors que ces derniers jours courait la rumeur d'une initiative politique au lendemain des européennes, le probable candidat à la présidentielle de 2027 pourrait envoyer des signes dès ce lundi soir, à l'issue d'un bureau politique de son mouvement, Horizons. Mais lequel ?

« Il consulte ses amis », soufflait dans la soirée un cadre du parti, conscient que la dissolution de l'Assemblée nationale pourrait rebattre les cartes de façon inattendue dans un mois, à l'issue du scrutin. Déjà, en coulisses, les esprits s'échauffent autour de l'ancien Premier ministre pour lui conseiller d'imposer un rapport de force dans cette campagne à venir.

« Bayrou va forcément tenter de pousser son avantage pour que le MoDem ait plus d'investitures qu'Horizons. Mais on ne se laissera pas faire. Car ces derniers mois ont surtout montré que la seule dynamique partisane qui existait vraiment au sein de la majorité présidentielle, c'est celle d'Horizons. On a plus de députés qu'au début de la mandature, et des LR pourraient nous rejoindre », assure un député philippiste qui, déjà ce dimanche soir, s'affairait à recruter un mandataire financier pour sa campagne.

Question de survie pour la majorité

Dans la ligne de mire, la prochaine présidentielle : « Ces législatives doivent nous permettre de créer une rampe de lancement pour Édouard, avec une base de députés solide. Sinon, en 2027, c'est vraiment Le Pen qui peut passer », tranche un de ses soutiens. Un autre dit les choses plus crûment : « Compte tenu des résultats obtenus par l'extrême droite ce dimanche, ce serait même criminel de ne pas commencer à penser aux prochaines échéances nationales... » Question de survie pour la majorité sortante, donc.

Mais ceux qui s'attendent ce lundi soir, à l'issue du bureau politique d'Horizons, à des annonces fracassantes, en seront peut-être pour leurs frais. D'une prudence de sioux, le maire du Havre veut rester fidèle à sa méthode : celle du temps long.

« Ceux qui pensent qu'il va accélérer pied au plancher se méprennent. Édouard est engagé depuis le début dans une longue marche. Il ne faut pas brûler les étapes », poursuit un proche. D'autant qu'Horizons a déjà une autre date de cochée sur son calendrier : le 1 er décembre prochain, et le congrès du parti. « C'est là qu'on va voir si on y va tout seuls ou pas en 2027 », tranche un parlementaire.

C'est bien là le piège qui menace aussi les composantes de la majorité présidentielle à l'aune de ces élections législatives imprévues : « Ce soir, les Français nous ont envoyé un message fort, une claque même, poursuit un de ses soldats. Le pire danger, ce serait de tomber d'abord dans des querelles de chiffonniers pour savoir qui reprendra l'héritage d'Emmanuel Macron. Édouard a bien ça en tête. D'abord, on gagne les législatives. Et après on voit... »

Libération
lundi 10 juin 2024 447 mots, p. 17

Autre

Chlordécone : l'audience de l'espoir pour les parties civiles

Anaïs Moran

La chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris examine ce lundi le recours, si important aux Antilles, contre le non-lieu incompris prononcé dans le dossier pénal de la pollution au chlordécone. Utilisé dans les bananeraies de la Guadeloupe et de la Martinique jusqu'au début des années 90 pour lutter contre un insecte ravageur, ce pesticide ultratoxique a contaminé des milliers d'hectares et se retrouve encore aujourd'hui dans le sang de plus de 90 % des habitants. Le 2 janvier 2023, tout en reconnaissant dans leur décision un «scandale sanitaire», les deux juges d'instruction chargées de cette affaire avaient prononcé la clôture de l'enquête sans poursuites judiciaires. Faute, selon elles, de «charges suffisantes pour caracte´riser une infraction pe´nale». Au grand dépit des associations ultramarines qui avaient déposé plainte en 2006 pour, entre autres, «empoisonnement» et «mise en danger d'autrui». Affligées de ce dénouement après dix-sept années de procédure, les parties civiles ont décidé de faire appel de cette ordonnance de nonlieu. Elles sont historiquement une quinzaine, en majorité des associations. Mais, ces derniers mois, plus de 600 personnes se sont manifestées pour intégrer la procédure en cours. «Nous ne lâcherons rien, jamais, proclame Raphaël Constant, l'avocat de l'association requérante Pour une écologie urbaine. La moindre des choses serait que la justice approfondisse avec le plus grand des sérieux les causes, les conséquences et surtout la réalité de ce qu'il s'est passé.» La France a attendu 1990 pour bannir l'usage de l'insecticide, pourtant proscrit définitivement aux Etats- Unis dès 1977 et classé cancérogène possible par l'OMS en 1979. Et même 1993 pour l'interdire de manière formelle aux Antilles, où il avait continué à être autorisé pour les producteurs de bananes par dérogations ministérielles. Perturbateur endocrinien reconnu reprotoxique (qui altère la fertilité) et neurotoxique, le chlordécone est aussi soupçonné d'augmenter le risque de cancer de la prostate. «L'ordonnance de non-lieu évoque la difficulté de récolter des preuves. Or les juges d'instruction n'ont jamais mis les pieds ni en Guadeloupe ni en Martinique, tacle Raphaël Constant. Ne pas interroger les victimes, ne pas vérifier les dégâts sur place, j'appelle ça du travail bâclé.» La ténacité des associations de victimes a poussé les députés à adopter en première lecture, le 29 février, une proposition de loi reconnaissant symboliquement la «responsabilité» de l'Etat dans l'affaire du chlordécone. Défendu par le député de la Guadeloupe Elie Califer (apparenté socialiste), le texte acte sans ambages le rôle de la «République française» dans les «préjudices sanitaires, moraux, écologiques et économiques subis par les territoires de Guadeloupe et de Martinique et par leurs populations». Il prévoit des objectifs de dépollution de l'environnement et «d'indemnisation des victimes».

Le Monde
International, lundi 10 juin 2024 957 mots, p. 3
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7 juin 2024 - Le Monde (site web)

Législatives au Royaume-Uni : Rishi Sunak enchaîne les bévues

Le premier ministre s’est éclipsé des commémorations du D-Day

Cécile Ducourtieux

Londres - correspondante - La campagne de Rishi Sunak a commencé sous de mauvais auspices le 22 mai, quand le premier ministre britannique a annoncé des élections législatives anticipées au 4 juillet, malgré les 20 points de retard de son Parti conservateur sur les travaillistes. Il avait piteuse allure ce jour-là, trempé par une pluie diluvienne sur les marches du 10, Downing Street, la voix en partie couverte par la chanson « Things Can Only Get Better », l’hymne de la campagne victorieuse du travailliste Tony Blair en 1997, diffusée à plein volume par des militants anti-Brexit. Depuis cette entrée en matière malheureuse, le dirigeant sortant de 44 ans n’en finit plus d’enchaîner les revers et les gaffes. Vendredi 7 juin, il a dû prendre la plume sur le réseau social X pour s’excuser d’avoir écourté sa présence aux commémorations des 80 ans du Débarquement en Normandie.

Jeudi, il a assisté à la cérémonie au mémorial britannique en présence d’Emmanuel Macron, du roi Charles III et de la reine, mais il est retourné au Royaume-Uni juste après, pour enregistrer une interview politique sur ITV, manquant la séquence cruciale au mémorial américain avec Joe Biden et le président ukrainien, Volodymyr Zelensky. « A la réflexion, c’était une erreur de ne pas rester plus longtemps en France, et je m’en excuse », a reconnu Rishi Sunak dans un rare mouvement de contrition.

Son erreur politique est évidente : sur les photographies officielles, c’est l’ex-premier ministre David Cameron, aujourd’hui son ministre des affaires étrangères, qui s’est tenu aux côtés des autres dirigeants pour une séquence diplomatique hautement symbolique. Pire : il a donné une occasion en or à son grand rival Keir Starmer, le chef de file du Labour, d’être photographié en train d’échanger avec le roi Charles III et Volodymyr Zelensky – lui permettant d’endosser avant l’heure un costume de chef de gouvernement. Même Nigel Farage, le chef du parti d’extrême droite Reform UK et candidat aux législatives, est arrivé en Normandie dès le 5 juin au soir pour peaufiner son image de patriote.

Manque de « dignité »

Ce manque de respect affiché pour un anniversaire d’une importance historique majeure pour l’Europe et le Royaume-Uni (qui servit de base arrière à la préparation du D-Day et envoya plus de 60 000 soldats débarquer en Normandie) a suscité une volée de critiques dévastatrices. « J’ai pris la seule décision qu’il fallait prendre, je suis resté, par respect pour les vétérans, pour leur dire merci au nom du pays(…) et de mes enfants qui ne vivraient pas dans ce monde de paix sans eux », a cinglé Keir Starmer. Ed Davey, le chef de file des libéraux-démocrates, a souligné qu’un « des plus grands privilèges de la fonction de premier ministre est d’honorer ceux qui servent[le pays] , mais Rishi Sunak les a abandonnés sur les plages de Normandie ».

Le chef du gouvernement n’en est pas à sa première erreur de jugement. Fin mai, il a invité face caméra des électeurs gallois à « regarder l’Euro 2024 de foot », alors que le Pays de Galles n’est pas qualifié. Alors que son ministre le plus expérimenté, Michael Gove, annonce qu’il renonce à briguer un siège de député et se retire de la campagne, Rishi Sunak a aussi la mauvaise idée de s’afficher face au Musée du Titanic, à Belfast, où les journalistes lui demandent évidemment quand le bateau conservateur va couler.

Il ne fait bizarrement rien pour accélérer l’examen du seul projet de loi qui semblait lui tenir à cœur (l’interdiction de fumer à partir de 15 ans, d’ici à quelques années), avant que le Parlement ne soit dissous. Il propose le retour d’un service national pour les jeunes adultes, aussitôt dénoncé par Steve Baker, son secrétaire d’Etat à l’Irlande du Nord et ex-ingénieur de la Royal Air Force. Lors du premier débat télévisé de la campagne, il accuse le Labour de vouloir augmenter de « 2 000 livres sterling » les impôts des ménages britanniques, citant les calculs des fonctionnaires du Trésor qui crient à la manipulation et contestent le chiffre. Et l’un des clips de campagne des tories, sur les réseaux sociaux, affiche un drapeau britannique à l’envers (un signal de détresse)…

Son retour anticipé des cérémonies normandes réduit encore plus l’espoir d’une remontée dans les sondages pour les conservateurs, au vu du respect que les Britanniques portent à leur armée et la révérence qu’ils affichent pour la génération de la guerre, qui a résisté aux assauts de l’Allemagne nazie. Rishi Sunak « a laissé tomber le pays », a réagi un vétéran de 98 ans, Ken Hay, sur la chaîne Sky News, vendredi. « Je suis sidéré »par la décision du premier ministre, a aussi avoué Tim Montgomerie, unconservateur très influent, soulignant à la BBC son manque de « dignité ».

« Qu’est-ce qu’ont encore prévu les géniaux conseillers de M. Sunak pour aggraver[la position des tories] dans les sondages ? Pousser David Attenborough (le célèbre documentariste, 98 ans) dans les escaliers ? Interdire les fish and chips ? Expédier l’ours Paddington au Rwanda ? », se demande sur X Patrick Kidd, chroniqueur politique au Times. L’avance des travaillistes dans les sondages n’ayant pas fléchi depuis le début de la campagne, l’entrée de Keir Starmer à Downing Street en juillet fait de moins en moins de doutes. Pire pour les tories : un sondage YouGov pour Sky News publié le 6 juin place le parti d’extrême droite Reform UK à 17 % des intentions de vote, deux points seulement derrière les conservateurs (19 %).

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 10 juin 2024 776 mots, p. AUJM8,AUJM9,AUJM9,AUJM10
Aussi paru dans
9 juin 2024 - Le Parisien (site web)

PS-PLACE PUBLIQUEiLe camp Glucksmann prêt au « combat »

Malgré un bon score à 14%, soit plus du double qu'il y a cinq ans, l'heure n'était pas totalement à la fête au QG de Raphaël Glucksmann à Paris. Les militants socialistes estiment que, en « partant unie » aux législatives, la gauche peut « faire barrage » au RN.

Julien Duffé

« On a la banane mais c'est une banane amère. » Arrivé parmi les premiers à la Bellevilloise (Paris, XX e), où le camp de Raphaël Glucksmann organisait sa soirée électorale, le député socialiste Arthur Delaporte résumait dans une pirouette l'état d'esprit général. Et le parlementaire était encore loin d'imaginer l'annonce de la dissolution par Emmanuel Macron accueillie dans la stupeur générale par les militants dans la salle parisienne transformée en étuve.

Dès le début de la soirée donc, on ne s'est pas trop réjoui du résultat. Certes, la tête de liste PS-Place publique, en obtenant 14 %, fait plus que doubler son score de 2019 et double également le nombre de ses députés européens. Certes, il talonne la candidate macroniste et impose la famille socialiste comme première force de gauche, tenant à bonne distance les Insoumis et les écologistes. « Il y a un an on aurait signé des deux mains pour un tel scénario », reconnaissent plusieurs socialistes.

« Avec nous, il n'y aura pas de tergiversation »

Oui mais voilà, avec une extrême droite au plus haut, l'essayiste ne peut se réjouir. À 20 h 15, lorsqu'il grimpe sur la petite estrade, son poing est serré mais il ne le brandit pas. « Je suis fier de ce qu'on a réalisé ensemble mais je n'ai pas l'âme à la fête », reconnaît-il, évoquant « un moment de bascule, un moment historique ». Et de promettre qu'il allait s'employer à combattre le RN et ses alliés.

« Nous leur tiendrons tête, nous leur tiendrons tête en Europe et nous leur tiendrons tête en France. Avec nous, il n'y aura pas de tergiversation, de courbettes » ajoute-t-il, dans une pique aux macronistes. Soulignant « la responsabilité immense » de son camp, le nouvel homme fort de la gauche a appelé à l'émergence d'un « nouvel espace politique » et d'« une nouvelle manière de faire de la politique fondée sur la clarté et la sincérité, sur le refus des outrances, le refus des calomnies, le refus de la violence ».

Cette fois-ci le candidat vise clairement la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Dans la foule, Yvain, 26 ans, membre des Jeunes Socialistes, estime que ce 9 juin les Français ont tranché une ligne à gauche. « Ils ont compris que l'on peut être une alternative, que l'on porte un projet de société. Maintenant, on ne pourra pas faire barrage à l'extrême droite si la gauche ne part pas unie. Si on se réunit tous, on est devant l'extrême droite. » Mais lui aussi estime que l'union ne pourra plus se faire derrière les Insoumis proches du triple candidat à la présidentielle. « Leurs injonctions et leurs dérives après le 7 octobre ont montré qu'ils ne peuvent pas porter une alliance complète. »

Numéro 2 de la liste Glucksmann, l'eurodéputée socialiste Nora Mebarek va plus loin et explique que la campagne « a cassé quelque chose » ces dernières semaines entre socialistes et Insoumis. « La campagne a été d'une violence extrême que je n'ai jamais connue », souligne la parlementaire. Mais sa phrase à peine achevée, la nouvelle de la dissolution tombe, prenant de court les responsables socialistes et plongeant la salle dans l'effarement. Secrétaire national du PS, Sébastien Vincini semble effondré. « Cet homme (Macron) est un tremplin pour l'extrême droite. Je crains le pire. On va devoir se retrousser les manches et bâtir une alternative ».

L'annonce du président risque de tout bouleverser

On annonçait pour les prochains mois une recomposition de la gauche avec moult débats sur la ligne tranchée par l'élection, le rééquilibrage du rapport de force. Des discussions sans fin sur l'union et son périmètre, avec ou sans Mélenchon. L'annonce présidentielle va sans doute précipiter les choses et bouleverser le jeu. À peine avait-il quitté la scène que Glucksmann a dû réagir à l'annonce présidentielle. En duplex, il a accusé le président « de jouer avec les institutions » de façon « extrêmement dangereuse ».

Pour l'essayiste, « cette dissolution exigée par Jordan Bardella restera une tâche sur le quinquennat d'Emmanuel Macron. Une de plus ». Glucksmann a néanmoins promis de prendre ses responsabilités : « Nous prenons acte de cette décision et nous mènerons le combat. » À quelle place ? Ces derniers jours, tout en assurant qu'il ne quitterait pas la scène politique nationale sitôt l'élection passée, son entourage répétait qu'il n'avait aucune vocation à être candidat à la présidentielle de 2027 et que son avenir était européen. Les législatives à venir pourraient le retenir un peu plus longtemps en France.

l'Humanité
lundi 10 juin 2024 1800 mots, p. 4

« L'extrême droite mène une violente propagande contre les immigrés »

Émilien Urbach, Luis Reygada, Naïm Sakhi et Thomas Lemahieu

De Madrid à Bruxelles, de Montargis à Vintimille, les électeurs se sont rendus aux urnes dans une atmosphère délétère, dominée, quarante-cinq ans après la première élection du Parlement européen au suffrage universel, par les replis nationalistes.

Vintimille (Italie), Madrid (Espagne), Montargis (France), Anderlecht (Belgique), envoyés spéciaux.

Partout en Europe, l'extrême droite et les droites nationalistes cultivent une rhétorique anti-immigrés et des obsessions sécuritaires propres à entretenir les peurs. Les digues cèdent ; dans l'opposition comme aux responsabilités, la gauche peine à faire valoir ses ambitions sociales. Au terme de campagnes plombées par ce climat, les électeurs se sont rendus aux urnes sans ferveur.

En Italie, la gauche mobilisée mais inaudible

À quelques kilomètres de la frontière franco-italienne, à Latte, dans la commune de Vintimille, Enzo Barnabà est revenu devant le bureau de vote où il a voté samedi 8 juin. Ici, en Italie, le scrutin se déroule traditionnellement sur deux jours. « Mais il y a eu un changement majeur, explique cet historien autodidacte, militant acharné de la solidarité avec les immigrés.  Avant, nous votions le dimanche et le lundi. Pour la première fois, c'est samedi et dimanche. » Un changement d'habitude qui aura sans doute perdu quelques électeurs. En tout cas, le taux d'abstention est alarmant. « Seulement 5 % des inscrits se sont présentés hier », expliquait dimanche matin Sylvie, assesseure du bureau de vote de Latte dont vient de sortir Mario, chapeau de paille enfoncé sur le crâne. « Le débat national ne m'intéresse pas, élude le sexagénaire. Ma crainte est que la gauche fasse un score trop important. Regardez leurs positions sur ce qui se passe en Ukraine ou sur l'immigration. Il faut une Italie et une Europe plus fortes. » Le ton est donné.

En route pour d'autres bureaux de vote, Enzo tente quelques pronostics : « L'extrême droite est traditionnellement majoritaire dans le Nord-Ouest. Mais jusque-là, c'était au profit de la Ligue de Matteo Salvini. Cette fois, le parti de Giorgia Meloni, Fratelli d'Italia, devrait faire le meilleur score. » Mille et une nuances de néofascisme qui ne changent pas grand-chose, dans la région, à l'irrésistible ascension des idées de repli. Lorsque Enzo arrive, vers midi, dans le quartier populaire de Roverino, plus au centre de Vintimille, Mariana et sa fille, Mathilde, viennent de ressortir du bureau de vote qui affiche un taux de participation inférieur de 12 %. « Pour nous, les enjeux principaux sont l'école, la santé et le droit à l'IVG, confie la seconde, une parmi les rares jeunes mobilisés ce matin.  Mais on ne se sait pas pour qui voter. »

Peu après leur départ sans avoir déposé de bulletin dans l'urne, un petit groupe de militants de gauche se retrouve dans un local à proximité. « Nous restons optimistes, affirme Francesco Minazzo, du Parti démocrate (PD). On peut compter sur la mobilisation des antifascistes. » Michele Palmero, un responsable associatif engagé, lui aussi, au PD, se veut plus réaliste. « Dans cette zone frontalière, l'extrême droite mène, depuis plusieurs années, une violente propagande sur la question migratoire, analyse-t-il.  Cela fonctionne très bien auprès des classes populaires, en majorité issues de l'immigration venue du sud de l'Italie. Parmi elles, près de 50 % des actifs sont des travailleurs frontaliers, exploités à Monaco, à qui on a expliqué que les immigrés étaient la raison de leurs difficultés. » Sur le chemin du retour vers Grimaldi, son village, Enzo, lui, veut croire que ses combats culturels finiront par contribuer au réveil des consciences.

En Espagne, un test pour le gouvernement Sánchez

Dans le quartier de Delicias (district d'Arganzuela), majoritairement à gauche lors des dernières élections générales de juillet 2023, Gonzalo B. n'est pas très confiant. Sympathisant d'Izquierda Unida, l'une des douze formations qui composent Sumar, il vient de déposer dans l'urne son bulletin en faveur de la coalition progressiste portée par la ministre du Travail et deuxième vice-présidente du gouvernement espagnol, Yolanda Díaz, figure de proue de l'aile gauche de la majorité dirigée par le Parti socialiste (PSOE). « Les sondages nous donnent moins de 6 % d'intentions de vote, alors que c'est nous qui tirons le gouvernement vers la gauche », se plaint-il, en vilipendant un « agenda médiatique » totalement accaparé par des sujets qui auraient invisibilisé les « réussites sociales » de son camp.

Avec la polémique entourant la loi d'amnistie pour les séparatistes catalans et le contexte de « guerre totale » que la droite livre au chef du gouvernement Pedro Sánchez (PSOE) - qui est allé jusqu'à menacer de démissionner à la suite des attaques contre son épouse -, le Parti populaire (PP) aurait, selon lui, réussi à transformer les élections européennes en plébiscite pour ou contre Sánchez.

Aux abords du 70, rue Ferraz, le quartier général du PSOE, la militante socialiste Josefa Galbán veut croire que la récente montée de son parti dans les sondages (l'écart s'est réduit à seulement 3 points face à un PP donné en tête avec 33 % des voix) finira par le porter en tête du scrutin. « La droite est tellement violente que ce serait une énorme leçon de démocratie de la voir sanctionnée », espère-t-elle, en rappelant que 150 permanences du PSOE ont été attaquées depuis novembre 2023. « Ils étaient encore là hier soir, des dizaines d'ultracatholiques... Ça commence en prières et ça se termine en insultes contre Sánchez », dit-elle en pointant du doigt le croisement avec la rue Marqués de Urquijo. Si elle regrette le manque de débat de fond sur les programmes des partis dans une Europe « antisociale » en ébullition, sa plus grande crainte est de voir confirmée la prédiction des enquêtes d'opinion : l'arrivée du parti d'extrême droite Vox en troisième position, plus haut que son score de 2019 (6 %). « Ni l'Espagne ni l'UE n'ont besoin de ça ! »

En France, le Rassemblement national s'enracine

Dans la Venise du Gâtinais, les stigmates des violentes émeutes de l'été 2023, après la mort du jeune Nahel tué à Nanterre lors d'un contrôle policier, sont toujours visibles. Place Mirabeau, à Montargis (Loiret), la pharmacie n'est plus. D'autres commerces, rue du Général-Leclerc, n'ont toujours pas rouvert leurs portes. « J'ai été horrifiée par cet épisode. C'est à se demander ce que font les parents », se plaint Jeanine. Cette retraitée, habitante du quartier populaire des Closiers, s'est comme à son habitude rendue aux urnes. « J'ai d'abord voté pour l'éducation nationale et la sécurité », explique-t-elle. Sans vouloir indiquer son vote, la Montargoise glisse un indice : « Jordan Bardella parle de nous à la télé. »

À Montargis, l'extrême droite devrait confirmer son implantation, après sa victoire à l'élection législative de 2022 dans l'une des circonscriptions les plus à droite de l'Hexagone. Il faut dire que le député RN Thomas Ménagé sait surfer sur les peurs en cultivant le souvenir des émeutes. Dans cette sous-préfecture, 70 commerces avaient été détruits, vandalisés ou pillés. « Jordan Bardella est le seul à être venu ! » tance le parlementaire sur son tract de campagne.

« À midi, dans les bureaux de vote du centre-ville, la participation est importante. Le maire LR est inquiet. La bascule des électeurs de droite est frappante », évalue Bruno Nottin (PCF), leader de l'opposition de gauche. À Montargis, les taux de participation au scrutin européen laissent entrevoir les fractures sociales. Dans la même école Jean-Moulin, le bureau de vote numéro 4 affichait déjà 31 % de participation à 13 heures, contre 22 % pour le numéro 3, celui du quartier populaire Les Closiers.

La gauche a pourtant des arguments à faire valoir. Bruno Nottin avait échoué au second tour de l'élection législative, en réalisant sur la ville 49 % sous les couleurs de la Nupes (le candidat RN avait obtenu 63,3 % dans l'ensemble de la circonscription). À l'élection présidentielle, en 2022, Jean-Luc Mélenchon (22,5 %) avait devancé Marine Le Pen (21,6 %), quand Fabien Roussel dépassait les 4 % (Ian Brossat avait dépassé les 5 % au scrutin européen de 2019).

Tee-shirt Bricorama sur le dos, Oliver, un électeur de gauche, s'est rendu aux urnes à la fin de sa matinée de travail. « J'ai d'abord voté pour que la France retrouve sa souveraineté politique et énergétique. Il n'est plus possible de payer si cher notre électricité parce que les prix sont alignés sur ceux des Allemands », fait-il valoir. À l'heure du vote, cette campagne lui a laissé une certaine amertume : « Encore une fois, les préoccupations des gens sont passées au second plan. »

En Belgique, trois scrutins à fronts renversés

À Anderlecht, on votait trois fois ce dimanche, comme dans le reste du pays : pour les européennes, mais aussi, voire, surtout, pour l'Assemblée nationale et le Parlement régional. Dans cette grande commune populaire en lisière de Bruxelles, à la différence de la Flandre - à quelques kilomètres - où tous les regards étaient tournés vers l'extrême droite, c'est plutôt la gauche radicale, incarnée par le Parti du travail de Belgique (PTB), qui concentre l'attention : en 2019, la formation avait déjà recueilli près de 20 % des voix et, cette fois, comme dans toute la région de la capitale belge, elle paraissait en passe de devenir le premier parti. Signe de panique, peut-être : quelques jours avant le scrutin, un cador du Mouvement réformateur (MR), allié avec les macronistes à l'échelle européenne, a agressé Nabil Boukili, chef de file du PTB pour l'Assemblée fédérale, l'invitant à « quitter la Belgique si les règles ne lui convenaient pas ».

Dans cette ville melting-pot où les boucheries halal et les kebabs côtoient les épiceries polonaises, les cafés espagnols et mille autres spécialités, la saillie paraît s'être retournée contre la droite. À l'Athénée Joseph-Bracops, dans la queue pour le bureau 36, beaucoup se scrutent à cette aune. Au beau milieu, Lou, étudiante en école de commerce, ne se pose pas ces questions pour son premier vote. Pour elle, « la priorité, c'est le climat », de quoi la pousser à voter écolo. Alexandre, son père, a choisi de voter PTB, précisément pour sanctionner les écologistes, coupables d'avoir rendu la circulation impossible dans la ville. « C'est un retour de bâton, la protestation, elle est de ce côté-là, chez nous », se félicite-t-il. Un autre électeur qui a tendu l'oreille abonde : « On rend les déplacements très pénibles dans les villes populaires et, pendant ce temps, on ne touche à rien chez les plus riches. »

Un peu plus tard, sur une terrasse proche de Saint-Guidon, un couple - elle, artiste, lui enseignant -, tous deux électeurs réguliers du PTB, recherchent sur le Web les mentions d'une liste propalestinienne. « Parfois, on vient nous dire que la gauche vraiment de gauche récupère les colères, mais ce qu'on a vu, notamment ces dernières semaines, c'est comment les socialistes jouent un jeu clientéliste en se présentant, par exemple, comme les défenseurs du halal, ou la droite flamande qui vient parler de Gaza. Même si c'est vrai que, sur la Palestine, on n'a pas les reculs de solidarité auxquels on a assisté en France ! Ici, ça demeure dans l'ADN du PTB, et c'est bien possible, on croise les doigts, que ça se voie dans les résultats. » 

l'Humanité
lundi 10 juin 2024 1182 mots, p. 2

Une nouvelle campagne démarre

Aurélien Soucheyre

élections Le président de la République a décidé de dissoudre l'Assemblée nationale après la gifle électorale reçue par son camp lors des européennes. Marine Le Pen, dont le parti est arrivé largement en tête dimanche soir, se dit déjà prête à « exercer le pouvoir » après les législatives du 30 juin et du 7 juillet. À gauche, un sursaut pour renverser la table et écarter les dangers s'impose plus que jamais.

Deux coups de tonnerre ont déchiré le ciel politique français dimanche soir. D'abord le résultat sans précédent de l'extrême droite dans notre pays, qui cumule près de 40 % des suffrages exprimés lors des élections européennes. Et puis, dans la foulée de cette première secousse sismique, une autre : Emmanuel Macron a décidé de dissoudre l'Assemblée nationale. Estimant ne pouvoir « faire comme si rien ne s'était passé », le président de la République convoque des élections législatives, dont le premier tour aura lieu le 30 juin et le second le 7 juillet prochains. « Cette décision est grave, lourde, mais c'est avant tout un acte de confiance en vous, mes chers compatriotes, et de confiance en notre démocratie », argumente-t-il. Le chef de l'État exécute ainsi exactement la requête que venait de lui formuler Jordan Bardella quelques minutes plus tôt. « Nous lui demandons solennellement d'en revenir au peuple et d'organiser de nouvelles élections législatives », avait déclaré la tête de liste du Rassemblement national, qui a rassemblé 32 % des voix aux européennes, alors que la liste Reconquête menée par Marion Maréchal a totalisé 5,3 % des suffrages, l'extrême droite obtenant son plus haut résultat électoral dans l'histoire de notre pays. Et c'est ce moment qu'Emmanuel Macron, qui n'écoute jamais les mouvements populaires contre ses réformes, dont celle des retraites, a choisi pour renvoyer les Français devant les urnes, au risque d'envoyer directement le RN à Matignon et de se voir imposer une cohabitation avec l'extrême droite pour la suite de son mandat.

S'il était évident que 2027 se préparait déjà à travers ces élections européennes, il apparaît désormais que c'est 2024 qui se joue, puisqu'une toute nouvelle majorité et un nouveau gouvernement seront potentiellement au pouvoir d'ici quelques semaines. Emmanuel Macron tente donc de reprendre la main après la gifle que les électeurs lui ont infligée dimanche soir. Car la tête de liste Renaissance, Valérie Hayer, n'a obtenu que 14,9 % des voix, alors que la Macronie était encore à 22,42 % en 2019. Un échec personnel pour le président, qui s'était investi dans la campagne jusqu'à violer son devoir de réserve dans les derniers jours. Un échec également pour son premier ministre Gabriel Attal, présenté comme « l'arme anti-Bardella », qui n'aura eu de cesse de légitimer le RN en débattant en tête à tête avec son candidat, enfermant la campagne dans un faux duel entre la Macronie et le RN, et écartant la gauche des débats. Mais c'est désormais une toute nouvelle campagne qui s'ouvre, dans laquelle la gauche, battue dimanche, est condamnée au sursaut si elle veut éviter le pire pour le pays.

à gauche, vers « un pacte pour la France »

« Emmanuel Macron a obtempéré aux exigences de Jordan Bardella. C'est le RN qui fixe désormais le tempo de la vie politique française. Rien ne l'y obligeait. C'est un jeu extrêmement dangereux avec la démocratie et les institutions », a réagi Raphaël Glucksmann. La tête de liste du Parti socialiste et de Place publique, qui a récolté 14,2 % des voix et termine en troisième position des européennes, ajoute : « Nous allons nous battre contre l'extrême droite. Nous tendons la main à tous les démocrates de combat sur une ligne sociale-écologique, démocratique et pro-européenne, sans outrance ni violence ». La gauche, de fait, se met déjà en ordre de bataille. « Nous allons marcher fièrement une fois de plus », a lancé l'insoumis Jean-Luc Mélenchon, dont la formation est arrivée en deuxième position à gauche, la tête de liste Manon Aubry rassemblant 9,1 % des suffrages. « Macron a bien fait de dissoudre. Il n'a plus aucune légitimité », a ajouté l'ancien candidat à la présidentielle, qui se dit prêt à affronter cette échéance : « Quand on est insoumis, on ne craint pas le peuple, on a confiance en lui. » Reste à savoir si la gauche, au sein de laquelle les relations sont plus que tendues, partira divisée ou non dans cette nouvelle compétition électorale, qui rebat l'ensemble des cartes. « Nous avions prévu de nous voir demain, indépendamment de l'annonce de ce soir. Travaillons ensemble à un pacte pour la France, un pacte sur les salaires, la répartition des richesses et les services publics », a annoncé le communiste Fabien Roussel, dont le candidat aux européennes, Léon Deffontaines, a obtenu 2,4 % des voix, échouant à faire élire des eurodéputés mais parvenant, dans la dernière ligne droite de la campagne, à déstabiliser Jordan Bardella lors des débats, en pointant toute l'imposture sociale du RN.

Si Fabien Roussel estime que « la Nupes n'existe plus », le secrétaire national du PCF appelle à dépasser le socle de la coalition de 2022. « Il y a une situation nouvelle avec cette dissolution et une colère forte dans ce pays, à laquelle il faut apporter des réponses. La République aujourd'hui est menacée. Le rassemblement doit aller au-delà de la Nupes. Il faut un rassemblement des forces politiques, sociales, impliquer largement les hommes et femmes de progrès, insiste-t-il. La clarté va se faire sur le programme. J'appelle à ce que nous fassions un pacte pour la France autour de 10 ou 15 propositions. Nous avons déjà défendu beaucoup de choses ensemble. Je pense que, lorsque nous avons affaire à une menace aussi grave pour notre République et notre démocratie, il est important que l'on se rassemble très largement. »

Macron va sans doute tenter une coalition avec la droite

Les Écologistes appellent eux aussi à un « pacte pour la France » à gauche. Leur tête de liste aux européennes, Marie Toussaint, a obtenu 5,4 % des voix. « Emmanuel Macron fait la courte échelle à l'extrême droite dans ses politiques depuis trois ans. Pendant toute la campagne des européennes, il s'est mis en scène face à Marine Le Pen. Et maintenant quoi, il la veut comme première ministre ? Nous ne nous résignons pas », a également annoncé Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes. « Il faut un sursaut républicain, un sursaut de l'ensemble du peuple de gauche. Il faut bâtir une alternative, un front social républicain », ajoute aussi le député PS Arthur Delaporte. La gauche a fort à faire pour renverser la table : durant cette campagne des européennes, rien ne sera venu enrayer le succès annoncé du RN. Sur les 106 enquêtes d'opinion réalisées en cent cinquante-huit jours depuis le 1er janvier 2024, toutes ont donné Jordan Bardella en tête des intentions de vote. Mais c'est une nouvelle campagne qui commence.

Emmanuel Macron, de son côté, va sans doute tenter de bâtir une coalition avec la droite. La majorité présidentielle « ne présentera pas de candidats » contre des députés sortants « faisant partie du champ républicain », a assuré le ministre de l'Europe et des Affaires étrangères Stéphane Séjourné. Reste à savoir ce qu'il entend par « champ républicain » et s'il y inclut tous les députés de gauche...

Libération
lundi 10 juin 2024 85 mots, p. 17

Autre

Dérives des influenceurs : un an après l'entrée en vigueur de la loi, un «très bon premier pas»

LIBÉ.

FR

Si la loi du 9 juin 2023 a obligé les créateurs de contenu à clarifier leurs partenariats commerciaux, certains acteurs du secteur observent que les effets d'un tel texte demeurent encore limités. Pour le député socialiste du Calvados Arthur Delaporte, qui a porté le projet de loi, le texte a contribué «à faire passer le message que la règle de l'impunité était terminé». Photo S. Puech

Le Figaro, no. 24819
Le Figaro, lundi 10 juin 2024 1072 mots, p. 3

Politique

Européennes : le RN s'impose largement, Emma nuel Macron au pied du mur

Le président du Rassemblement national a plus que doublé le score de la majorité présidentielle, obligeant le chef de l'État à s'adresser aux Français.

Quinault-Maupoil, Tristan

Progression fulgurante du Rassemblement national, déconfiture de la majorité présidentielle, rebond du Parti socialiste, effondrement des Écologistes, résistance de La France insoumise et tassement de la droite... Les résultats des élections européennes ont avant tout sonné, dimanche, comme un coup de tonnerre sur l'Élysée. Obligeant le chef de l'État à prendre la parole. Tandis que le grand vainqueur du scrutin, Jordan Bardella, a souligné «le désaveu cinglant» pour le pouvoir, «une volonté de changement et un chemin pour l'avenir».

Vainqueur comme en 2019, le président du Rassemblement national progresse surtout de près de dix points. Avec 32,4 %, selon les dernières estimations diffusées dimanche par l'Ifop, il arrive à convaincre des catégories d'électeurs plus aisés et âgés que par le passé. Coeur de cible habituel de la droite et de la majorité. Fait inédit, Jordan Bardella fait plus du double du score des macronistes. L'eurodéputé de 28 ans a aussi su transformer les « like » qu'il amasse sur le réseau social chinois TikTok en bulletins. Après une campagne où les selfies réalisés à la pelle dans les foires du pays ont pris plus d'importance que les réunions publiques, il tire davantage son épingle du jeu que tous ses autres concurrents. Dans une vie politique en pleine mutation, même le débat télévisé que lui a proposé le premier ministre a semblé l'aider malgré l'argumentaire imprécis qu'il a exposé au public. La multiplication de faits divers qui choquent l'opinion entremêlés d'un rejet accru de l'immigration ont agi comme un puissant « carburant » électoral, selon l'expression de Jérôme Fourquet. D'autant que le ralentissement de l'inflation n'a pas tari les inquiétudes des catégories populaires, confrontées à la baisse de leur pouvoir d'achat. Appuyé par Marine Le Pen, le président du Rassemblement national veut maintenant transposer son exploit à l'Assemblée nationale avec les législatives anticipées qu'il a exigées.

Malgré une campagne électorale qui a essentiellement pris les contours d'un référendum national de mi-mandat pour Emmanuel Macron, le contexte géopolitique dégradé aux portes du continent a pesé sur le scrutin. Débats sur l'intensification de l'aide militaire à envoyer à Kiev et sur l'envoi de troupes françaises sur place, controverses sur les réponses à apporter face à la résurgence du conflit israélo-palestinien, opérations de manipulation de l'opinion dans les rues de Paris attribuées à la Russie... L'international s'est invité dans les urnes, comme ce fut déjà le cas deux ans auparavant lors de l'élection présidentielle. Mais le camp présidentiel, qui espérait de nouveau capitaliser sur cette thématique, en a été empêché par l'usure du pouvoir et le flou qui entoure le deuxième quinquennat d'Emmanuel Macron. Avec 15,2 % des suffrages obtenus par l'alliance de Renaissance, du MoDem, d'Horizons, du Parti radical et de l'UDI, ce résultat prend l'allure d'un sévère vote sanction. Quand bien même l'Europe est au coeur de la doctrine macroniste depuis la fondation du parti « En marche ». La nomination de Gabriel Attal à Matignon en janvier dernier n'a pas changé la donne malgré la popularité du trentenaire. Valérie Hayer, candidate inconnue du grand public avant d'être désignée chef de file des macronistes, n'a jamais réussi à crever l'écran pour rééditer la remontada que sa famille politique avait connue en 2019. Elle fait sept points de moins qu'il y a cinq ans, au risque de fragiliser considérablement les trois dernières années d'Emmanuel Macron à l'Élysée.

Mais l'élection a aussi été marquée par l'évolution des rapports de force au sein de la gauche. Le score de Raphaël Glucksmann (14,3 %) offre au Parti socialiste un rebond qu'il n'avait pas connu depuis 2012. Essorée par le quinquennat de François Hollande, la social-démocratie s'offre de nouveaux habits à la faveur de la déconfiture des macronistes et des divisions de la Nupes. Après cinq années passées au Parlement européen à préempter les sujets internationaux, Raphaël Glucksmann est venu contredire le camp présidentiel qui revendiquait être la seule offre politique pro-européenne. Son succès fait aussi les malheurs des Écologistes. Avec à peine plus de 5 %, la liste emmenée par l'eurodéputée Marie Toussaint fait oublier le succès de Yannick Jadot en 2019 (- 8 points). Malgré des sujets très concrets et clivants pour les Européens autour de la transition écologique, comme la fin de la vente de moteurs thermique d'ici 2035, les Verts n'ont pas su s'imposer dans les débats. Peut-être subissent-ils aussi le procès en écologie punitive, déjà observé lors de récents scrutins européens. Et dont la crise agricole du début d'année fut le symbole. L'autre déconvenue se trouve à droite où François-Xavier Bellamy n'a pas réussi à transformer l'essai après une campagne remarquée. Avec 7 %, il ne tire pas profit de l'essoufflement du macronisme. La concurrence Marion Maréchal (Reconquête) fait de l'ombre à la droite traditionnelle malgré un score en deçà des espérances du parti d'Éric Zemmour (5,1 %). Elle caresse l'espoir, au regard des derniers sondages, d'intégrer le Parlement européen, en dépassant le seuil minimal exigé pour obtenir des élus. Faisant oublier l'échec des législatives.

La campagne mono-thématique menée par les Insoumis contre Israël a trouvé un écho dans l'opinion (8,3 %). Bien qu'éclipsée par la figure de l'activiste propalestinienne Rima Hassan, Manon Aubry voit sa liste progresser de deux points par rapport à 2019. L'indignation provoquée par les prises de position de LFI sur Gaza - y compris au sein de ses anciens partenaires de la Nupes - n'a pas dissuadé des électeurs essentiellement urbains. Fidèles à leur stratégie de la controverse, les Insoumis ont remis en cause dimanche l'organisation du scrutin en pointant du doigt des radiations sur les listes électorales. À l'instar du député Aurélien Taché (Val-d'Oise) qui s'est insurgé de ne plus être inscrit à Cergy, obligeant la mairie à préciser que l'élu a été rattaché à une autre commune. De réelles difficultés pour voter sont apparues en Nouvelle-Calédonie, où des bureaux de vote ont été bloqués par des indépendantistes en pleine crise institutionnelle sur ce territoire du Pacifique. Mais à l'échelle nationale, la participation (52.5 %) a été marquée par une nette progression. Jamais depuis 1994 elle n'avait été si importante, alors que cette échéance peine habituellement à mobiliser. Pas moins de 49,5 millions de Français étaient appelés aux urnes dimanche, parmi les 360 millions d'électeurs européens appelés à voter sur l'ensemble du continent. T.Q.-M.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 10 juin 2024 630 mots, p. AUJM6
Aussi paru dans
9 juin 2024 - Le Parisien (site web)

RenaissanceiPour les Marcheurs, un double coup de massue

À la Mutualité, où étaient réunis les macronistes, la tête de liste Valérie Hayer n'a pas caché sa déception.

Olivier Beaumont Et pauline Théveniaud

Des applaudissements mécaniques et des têtes d'enterrement. À la Mutualité (Paris V e), quand à 20 heures les télévisions annoncent la déroute du camp présidentiel face au Rassemblement national (RN) de Jordan Bardella, l'ambiance est celle des plus mauvais soirs pour les Marcheurs. Il y a la défaite, déjà, si lourde. « La chronique d'un échec annoncé, dit Maurine, une militante parisienne. Manifestement, nous sommes arrivés à la fin d'un chemin. »

« Et voir le RN à ce niveau... Le message que ça envoie, c'est que 32 % des Français veulent Marine Le Pen ou Jordan Bardella président, encaisse difficilement Gwennaelle, 22 ans. 2027 va arriver, c'est stressant, flippant. » Elle n'aura pas à attendre jusque-là... Peu avant 21 heures, c'est un second coup de massue : dans son allocution, le président annonce que, à la bérézina de son camp, il répond par une dissolution de l'Assemblée nationale.

« C'est une catastrophe ! »

Salle mythique de la vie politique française, la Mutualité en a vu d'autres. Mais tout de même... Des « non » horrifiés fusent très brièvement, puis à nouveau des applaudissements. Pavloviens ? « C'est une catastrophe ! » s'exclame Geneviève. Une dissolution ? « Macron ne le fera jamais. Il va quand même pas nous envoyer à l'abattoir ! » pariait Maurine, un peu plus tôt. Un militant s'était joint à la conversation : « Il est joueur, mais de là à jouer les pompiers pyromanes... »

Eh bien, la dissolution, il l'a prononcée quand même. Et Fayçal salue « la décision la plus claire, la plus courageuse », prêt à reprendre son bâton de pèlerin. À sa suite, des députés louent devant micros et caméras le mérite qu'il y a « à revenir devant les Français »... Les doigts d'une main suffisent pour les compter. Les huiles, retranchées à l'étage supérieur où s'est tenu un ultime comité de campagne, ont déserté les lieux.

Dans l'assistance clairsemée, la stupeur le dispute à l'angoisse. « Avec ce résultat-là, ça ne s'appelle pas une dissolution, ça s'appelle un suicide. Il est dingue », s'étouffe un député Renaissance. « C'est assez choquant, je ne vois pas à quel moment ça va avantager notre camp », ressasse Gwendal, dont le copain Loïc oscille : « c'est historique » et « ça va être horrible ».

Adriano pose un nombre sur la crainte, « 250 députés RN à l'Assemblée », et imagine un scénario noir, « une cohabitation ». Alors, il a beau trouver « très courageux de revenir vers le peuple »... Son camarade Timo juge « la prise de risque inconsidérée ». Peu avant, leur petite bande appelait Emmanuel Macron à avoir « un peu d'humilité, car l'hyperprésidentialisation, ça ne marche pas ». « En plus, Valérie Hayer n'a pas encore parlé ! » lui reproche Timo. Pas de quoi faire regretter à ce cadre du parti ses mots sur « la campagne la plus sexiste de l'histoire de la macronie ».

« La violence inouïe » des fins de campagne

Il n'y a plus grand monde quand Valérie Hayer monte sur scène, mais les militants se massent pour l'acclamer chaleureusement. Ses principaux colistiers brillent par leur absence. L'un de ses proches avait tenu à la préparer à « la violence inouïe » des fins de campagne : « À 20 h 1, plus personne ne va te parler. »

« Pas un seul responsable politique qui aime la France et qui aime l'Europe ne peut se réjouir », lance-t-elle à la tribune, les yeux rougis. « À la place qui est la mienne, je m'engagerai pour donner une majorité claire à la France », promet pour conclure la tête de liste, qui n'était pas de la réunion élyséenne où le président a annoncé qu'il faisait tapis. Il est 22 heures, la salle se vide.

Le Figaro, no. 24819
Le Figaro, lundi 10 juin 2024 556 mots, p. 8

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9 juin 2024 - Le Figaro (site web)

LFI n'exclut pas des discussions avec l'ex-Nupes

Lepelletier, Pierre

Jean-Luc Mélenchon en rêvait, Emmanuel Macron l'a fait. Depuis les élections législatives perdues de 2022, où il avait proposé aux Français de l' « élire premier ministre » ,l'Insoumis en chef espérait une dissolution de l'Assemblée nationale pour prendre sa revanche. Et il y a fort à parier, à entendre sa réaction quelques instants après l'allocution du chef de l'État, que l'ancien troisième homme de la présidentielle a très envie de redescendre sur le ring pour ces nouvelles législatives surprises des 30 juin et 7 juillet prochains. « Emmanuel Macron a eu raison de dissoudre car il n'a plus aucune légitimité pour poursuivre la politique qui est la sienne », a-t-il martelé. « C'est à nous, maintenant, de rappeler que, quoi qu'il arrive, il n'existe à notre disposition aucun autre moyen sérieux et immédiat de tout changer que d'utiliser les bulletins de vote » , a-t-il rappelé.

La machine électorale de LFI va donc se remettre en marche, et espérer faire mieux que ces élections européennes qui semblaient certes bien secondaires dimanche soir au sein du mouvement mélenchoniste. Les Insoumis auraient pourtant tort de ne pas en tirer des enseignements. En obtenant à peine plus de 8 % des voix, les Insoumis font un poil mieux que leurs 6,31 % décevants de 2019. Jusqu'aux dernières heures de la campagne, tous se disaient pourtant confiants d'obtenir, au bout du compte, un résultat à deux chiffres. Leur stratégie d'axer l'essentiel de leur campagne sur la cause palestinienne n'a pas provoqué une surmobilisation, comme espéré, des quartiers populaires.

Alors que le conflit s'enlise au Proche-Orient, La France insoumise poursuivra-t-elle sa stratégie axée sur Gaza pour les législatives ? Impossible à dire pour l'heure. « Le pays veut tourner la page de l'ère Macron, cette page ne doit pas se tourner avec le RN, qui a été installé comme opposition favorite par le pouvoir en place », a répondu Manon Aubry, la tête de liste qui retrouvera, de son côté, le chemin du Parlement européen.

Polémiques et divergences

À gauche, la plus grande question de la soirée était de se demander si les Insoumis renoueront, ou non, avec le reste de la gauche pour mener ces nouvelles élections législatives. La coalition de la Nupes, scellée en juin 2022 avait permis de sauver les meubles, mais elle a largement explosé depuis sur fond de polémiques et de lourdes divergences, notamment sur le conflit au Proche-Orient.

Dans son intervention dimanche soir, Jean-Luc Mélenchon semblait ne pas fermer la porte à des discussions. « Nous pouvons gagner à nouveau si nous sommes capables de comprendre que la France n'attend pas des embrouilles, des parlottes, des bavardages et des alliances qu'on trahit à la première occasion » ,a-t-il martelé.

Alors que certains responsables Insoumis et socialistes ne se sont pas adressé un mot depuis des mois, et que le niveau de violence entre LFI et le reste de la gauche est encore monté d'un cran lors des européennes, difficile d'imaginer ces protagonistes se rasseoir, demain, autour de la même table. Quelques minutes avant l'allocution d'Emmanuel Macron, le député LFI François Ruffin, électron libre de la maison mélenchoniste, lançait sur TF1 : « L'union est possible avec tout le monde. Je dis à Marine Tondelier, Fabien Roussel, Olivier Faure, Jean-Luc Mélenchon : est-ce qu'on veut gagner ensemble ou perdre séparés ? » Il lui reste moins d'un mois pour être entendu. P. L.

Le Figaro, no. 24819
Le Figaro, lundi 10 juin 2024 1954 mots, p. 4

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9 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Défait, le camp Macron saute dans l'inconnu

Avec sa dissolution surprise, le président tente d'élargir sa majorité mais fait prendre un risque à ses troupes.

Boichot, Loris, Hausalter, Louis, Quinault-Maupoil, Tristan

Il était premier ministre en arrivant dimanche soir à l'Élysée pour prendre connaissance des piteux résultats de son camp aux élections européennes. Il en est ressorti sans la certitude de passer l'été à Matignon. Cinq mois après sa nomination à Matignon, voilà Gabriel Attal projeté par Emmanuel Macron sur le terrain ardent de législatives anticipées. Que beaucoup dans la majorité qualifient de « suicidaires ». Le choc des européennes était attendu par une majorité mal en point, mais la décision d'Emmanuel Macron de revenir aux urnes à la fin du mois pour recomposer le Palais Bourbon a pris de court son camp.

La prise de parole à laquelle Gabriel Attal réfléchissait ces derniers jours pour proposer « une initiative politique » programmatique est devenue obsolète. Tout autant que la démission qu'il imaginait pour être reconduit et réassuré de poursuivre son action avec un nouveau gouvernement. Le président lui a coupé l'herbe sous le pied en annonçant à ses principaux ministres sa décision, peu après 19 heures lors d'une réunion à l'Élysée.

Les remontées des instituts de sondages ont convaincu le chef de l'État de prendre cette décision, avant même que le vainqueur du scrutin, Jordan Bardella (Rassemblement national, RN, 32 % des voix selon les estimations) réclame des élections législatives anticipées. Ce score « n'est pas un bon résultat pour les partis qui défendent l'Europe » , déclarera Emmanuel Macron à la télévision, en avançant que « la montée des nationalistes et des démagogues est un danger pour notre nation ». Avec 14,9 % des voix selon les estimations Ifop-Fiducial pour TF1, LCI et Le Figaro, sa majorité accuse un fort reflux de 7,5 points par rapport à 2019. Il enregistre son plus mauvais score à un vote national depuis la création d'En marche, en 2016 et se rapproche des 13,98 % recueillis par les socialistes au scrutin de 2014, le pire score réalisé par un parti présidentiel à des élections européennes.

« C'est une dissolution de clarification plutôt qu'une dissolution de confort pour refermer l'abîme entre la majorité et le peuple français » , a ensuite observé Bruno Le Maire, face au « séisme électoral » des européennes. Une « prise de risque » pour « sortir le pays du marasme » , a insisté sur France 2 le premier allié d'Emmanuel Macron, François Bayrou, peu après avoir appelé à une « refondation » de la vie politique. L'officialisation de la dissolution lors d'une allocution présidentielle inédite a provoqué la sidération des macronistes sur leurs boucles de discussion des messageries sécurisées, même si des fuites de la réunion élyséenne ont circulé dès 19 heures 20.

Au QG de Valérie Hayer, à la Maison de la Mutualité, à Paris, les rares députés présents dans la foule ont disparu après l'annonce de la dissolution. Ils n'ont pas entendu la candidate lancer, deux heures après l'intervention présidentielle : « À la place qui est la mienne, je m'engagerai pour donner une majorité claire à la France et aux Français ». En descendant les marches du bâtiment, les militants, encore sous le choc, pensent déjà à la suite. « Je ne m'y attendais absolument pas » , explique Gwenaëlle, 22 ans. La jeune macroniste ne cache pas son inquiétude devant la possibilité d'une cohabitation avec le RN. « C'est un tremblement de terre » , s'alarme un cadre du groupe Renaissance à l'Assemblée nationale, jugeant cette décision excessive. « Les Français sont en terrasse, ils disent qu'il n'y a pas de surprise. Le seul surpris par les résultats, c'est le président ». Beaucoup de députés craignent pour leur sort. Le précédent de 1997, quand Jacques Chirac a provoqué des élections législatives anticipées perdues par son camp, leur fait redouter une sévère contreperformance. Nombreux sont ceux qui se raccrochent à l'espoir d'une large coalition avec la droite et la gauche dites « républicaines ».

« L'initiative après les européennes, c'est un élargissement, il n'y a pas grand-chose d'autre à faire. Avec des LR et ou des socialistes, confiait ces derniers jours le chef de file des députés Renaissance, Sylvain Maillard, sans se douter que cet objectif passerait par une très hasardeuse dissolution. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que ça ne sert à rien de chercher une majorité absolue. Il nous faut idéalement 20 à 25 députés de plus. Cela fait un delta vraiment plus large pour nous. Tout ça est jouable parce que les socialistes et encore plus les LR en ont marre de rester dans l'opposition, ils ne sont plus perçus comme un parti gouvernemental ».

Gérald Darmanin, qui plaidait de longue date pour la dissolution, préfère louer sur TF1 une « décision gaulliste, humble, courageuse ». Lui qui est ancré dans un territoire qui porte régulièrement le RN lors des scrutins nationaux imagine pouvoir s'en tirer. Mais ce n'est pas le sentiment qui domine chez ses collègues contraints de remettre en jeu leur siège. « C'est le coup de massue » , rapporte une conseillère de l'exécutif. « De nouvelles législatives, ça ne fait pas une majorité » , s'inquiète un ministre. Mais les présidentiables savent qu'ils ne peuvent pas faire l'impasse sur ce rendez-vous politique. Bruno Le Maire, qui avait fait le choix de ne pas briguer un 4e mandat de député de l'Eure en 2017, réfléchit à se lancer dans la bataille.

Tout le gouvernement a été reçu à l'Élysée en fin de soirée pour tenter de se projeter, en compagnie de l'ancien président de l'Assemblée nationale, Richard Ferrand, qui s'interroge lui aussi sur une éventuelle candidature. Autour du président, on prévient qu'Emmanuel Macron sera la tête de proue du scrutin législatif, façon de reléguer le premier ministre qui devra, sauf choix contraire de sa part, tenter de reconquérir son siège dans les Hauts-de-Seine. La Fête de la musique qu'il préparait dans les Jardins de Matignon avec Slimane et Patrick Bruel en invités surprise paraît dorénavant bien décalée...

L'élan du jeune prodige de la macronie, que ses amis voyaient déjà destiné à succéder à Emmanuel Macron en 2027, est coupé net. Et les cartes sont rebattues à tous les étages de la majorité, du MoDem à Horizons où l'on espérait enclencher bientôt de grandes manoeuvres pour s'émanciper du président... Les législatives anticipées incitent à serrer les rangs et les stratèges du président s'y emploient.

Alors que la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, craint une perte de la majorité relative, Emmanuel Macron espère au contraire agrandir son assise parlementaire. Son rêve : « élargir et faire une UMP moderne » , avance l'un de ses proches. Ainsi Stéphane Séjourné, le secrétaire général du parti présidentiel Renaissance, pressenti pour devenir directeur de la campagne, a lancé un appel « à toutes les forces républicaines ». « Les députés sortants du champ républicain pourront ainsi bénéficier de notre investiture s'ils sont en accord avec le projet présenté » , a-t-il annoncé dans une déclaration à l'Agence France-Presse (AFP).

Un projet législatif sera présenté dans le courant de la semaine. Charge aux députés d'opposition de s'y rallier ou non, selon le plan du pouvoir. « Nos conditions : voter les trois prochains budgets et s'apparenter à un groupe de la majorité » , précise un ministre. L'onde de choc dans les oppositions sera scrutée. « Le Front populaire va-t-il remplacer la Nupes ? Que vont faire les LR ? Est-ce que la guerre des droites va accoucher d'un leadership de Bardella ? » , s'interroge un proche d'Emmanuel Macron.

Les macronistes prennent le risque de se faire hara-kiri pour sauver ce qu'il reste. Un coup de poker qui ressemble à celui de Pedro Sanchez, ce premier ministre socialiste désavoué dans les urnes en mai 2023 lors de municipales catastrophiques. Sa dissolution inattendue du Parlement suivie d'une campagne contre l'alliance de la droite et de l'extrême droite a abouti à une improbable victoire... sur le fil.

Alors que plusieurs ambitieux du camp présidentiel - Édouard Philippe, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin ou encore François Bayrou - s'attendaient à ce que ce scrutin marque le début d'une campagne en coulisses en vue de la présidentielle 2027, Emmanuel Macron les oblige à changer leurs plans. Édouard Philippe, partisan d'une coalition allant des sociaux-démocrates jusqu'aux Républicains, depuis l'échec aux élections législatives de juin 2022, réfléchit. Il a consulté des amis dimanche soir, depuis sa mairie du Havre (Seine-Maritime), et doit réunir ce lundi un bureau politique de son parti, Horizons, avant de prendre la parole peut-être mardi.

En attendant, la bataille des législatives a déjà commencé. Face au RN, sur les plateaux, ministres et cadres du camp Macron répliquent, faisant entendre leurs futurs arguments. « C'est qui le ministre de l'Intérieur demain du Rassemblement national ? C'est qui le ministre de l'Économie et des Finances demain du Rassemblement national ? » , a demandé dimanche soir sur CNews la ministre déléguée chargée de l'Égalité entre les Femmes et les Hommes, Aurore Bergé.

La déconvenue enregistrée dimanche signe pourtant l'essoufflement d'une logique binaire, usée jusqu'à la corde par Emmanuel Macron et ses troupes : le camp des proeuropéens contre « les extrêmes » , la raison ou le chaos. La recette avait fonctionné aux élections présidentielles de 2017 et 2022. Elle avait permis de limiter les dégâts aux européennes de 2019, lors desquelles le chef de l'État avait joué la carte du « parti de l'ordre » alors que la France était ébranlée par le mouvement des « gilets jaunes ». Cette fois-ci, elle a échoué.

Il a pourtant multiplié les déclarations dans la dernière ligne droite de la campagne, mettant à profit les grandes cérémonies des 80 ans du D-Day en Normandie. En dressant une comparaison entre les combats de l'époque et la guerre en Ukraine, l'un des enjeux que le camp présidentiel a tenté d'ancrer dans les thématiques de campagne, sans grand succès. Et en dramatisant, dans une interview polémique à la télévision jeudi, le risque d'une « Europe bloquée » en cas de forte poussée nationaliste.

Las. Pendant toute la campagne, Emmanuel Macron aura donné l'impression de ne pas tellement savoir comment soutenir une tête de liste, Valérie Hayer, qui n'était pas son plan A. Le président a proposé à des personnalités plus identifiées et expérimentées que Valérie Hayer, comme Bruno Le Maire ou Jean-Yves Le Drian, de mener son camp, essuyant des refus. Comme si toute une partie de la macronie a pressenti depuis le début que ce scrutin serait difficile.

Cette atmosphère défaitiste a gagné de l'ampleur au fil des semaines dans la majorité, alors que les intentions de vote pour Valérie Hayer n'ont jamais décollé dans les sondages. La candidate, qui connaît sur le bout des doigts ses complexes dossiers du Parlement européen, se retrouve prise entre les filets d'une campagne très française et marquée par plusieurs crises sécuritaires, comme les violences en Nouvelle-Calédonie et l'attaque meurtrière d'un fourgon pénitentiaire dans l'Eure, dont les auteurs n'ont toujours pas été arrêtés.

Les sondages montrent depuis longtemps que la guerre en Ukraine et l'avenir de l'Europe ne figurent pas parmi les préoccupations prioritaires des Français, dominées par le pouvoir d'achat et la sécurité. Même si le coeur de l'électorat macroniste, plutôt âgé et aisé, est plus sensible à ces thématiques internationales.

Sur le terrain, où ils peinent à intéresser les citoyens aux véritables enjeux de l'élection des députés européens, les troupes du président constatent aussi les marques de l'usure du pouvoir et, parfois, de la détestation suscitée par le chef de l'État. Des élus ayant participé aux opérations de tractage restent marqués par ces passants déchirant devant eux le prospectus à l'effigie d'Emmanuel Macron, posant à côté de Valérie Hayer.

Dans les mouvements de plaques tectoniques qui s'engagent, l'enjeu pour le camp présidentiel est désormais de montrer qu'il n'était pas une simple parenthèse d'une décennie. Autrement dit, de survivre. Un ministre confesse, fataliste : « Je reconnais volontiers qu'on entre en terre inconnue. » L.B. ET L.H.

Le Figaro, no. 24819
Le Figaro, lundi 10 juin 2024 1141 mots, p. 9

Politique

La droite évite le pire et se prépare au combat

Après un score de 7 % aux européennes, les LR se sont mis aussitôt en ordre de marche en vue des prochaines législatives.

Conruyt, Claire, Galiero, Emmanuel

Ce n'est pas une fin, c'est un début. » Après avoir évité la catastrophe dimanche, en recueillant 7 % des voix au scrutin européen, François-Xavier Bellamy confie au Figaro: «Ce n'est pas une fin, c'est un début. Le point de départ, c'était notre score à la présidentielle (4,78 %) et un RN en pleine dynamique. C'est donc le signal d'un nouveau départ. Évidemment, ce n'est pas le point d'arrivée que l'on se donne pour objectif, mais aujourd'hui, c'est le dernier jour du macronisme.»

Après que le Rassemblement national a plus que doublé le score du camp macroniste (32 % versus 14,9 %), la droite persiste et signe ce qu'elle martèle depuis des mois : la fin du « en même temps ». « Emmanuel Macron a joué avec le feu en installant un duo avec le RN, et s'est brûlé, déclare Éric Ciotti. Après le séisme de la présidentielle, LR a engagé son redressement. » La numéro deux du parti, Annie Genevard, fait état d'une « très violente défaite pour les macronistes ». « La France est abîmée et les Français l'ont dit avec violence. » Au moment même où les résultats du scrutin commencent à sortir, les bruits d'une dissolution de l'Assemblée nationale courent. Dans les rangs de la droite, un immense scepticisme règne. « Ce serait un suicide et le chef de l'État donnerait le pays au Rassemblement national. Je n'arrive pas à y croire » , confie un parlementaire LR. Finalement, l'annonce est lâchée par le chef de l'État : « J'ai décidé de vous redonner le choix de notre avenir parlementaire par le vote. Je dissous donc ce soir l'Assemblée nationale. »

« La chute de la maison Macron »

Après une première vague de stupeur, la droite prend acte de la décision d'Emmanuel Macron, que certains à droite jugeaient inévitable depuis longtemps. « Quand la question de la légitimité démocratique de l'exécutif se pose, la seule réponse pertinente est le retour aux urnes » , avait notamment déclaré le patron de la droite, Éric Ciotti, dans nos colonnes, en mars dernier. Sur X (ex-Twitter), ce dernier a prévenu, ce 9 juin : « Plus que jamais, nous sommes dans l'opposition à un pouvoir qui a abîmé le pays. Nous offrirons une alternative aux Français. » Le patron de la droite sénatoriale, Bruno Retailleau, prolonge la même idée : « Cette dissolution, je l'avais demandée. C'est une nécessité car la France est totalement bloquée. Sans majorité absolue, l'Assemblée nationale et le gouvernement ne peuvent pas faire passer les vraies réformes dont le pays a besoin. »

Dès dimanche soir, comme un écho à la dissolution, un autre bruit a vite fait de circuler dans les couloirs des Républicains : Laurent Wauquiez, président LR de la région Auvergne-Rhône-Alpes est prêt à partir aux législatives dans la première circonscription de Haute-Loire. Contacté par Le Figaro, son entourage ne dément pas. « C'est une hypothèse. On constate une sorte d'affolement du pouvoir. On ne sait pas trop où cela mène mais côté LR, il n'y a pas de risque de recul aux législatives. Ce que nous vivons ce soir est un tournant de la chute de la maison Macron, le début de l'après. » Clairement, les équipes de Wauquiez estiment que cette dissolution annonce l'ouverture d'un nouveau scénario consacré à la succession du macronisme. Ce serait ainsi une sorte d'accélération du calendrier pour le président de région qui avait initialement calé son agenda au-delà de la fin des Jeux olympiques d'été. « Les Républicains ont la possibilité de retrouver de l'oxygène » , précise-t-on dans l'entourage de Laurent Wauquiez, le « candidat naturel de la droite » pour 2027, selon Éric Ciotti.

À l'Assemblée, Olivier Marleix reconnaît avoir été étonné par l'annonce d'une dissolution et davantage encore par son « timing ». « Ce qui est incohérent, ce n'est pas de vouloir consulter les Français mais de choisir de le faire au moment où le RN est au plus haut. » Pour le chef des députés LR, Emmanuel Macron est coupable d'avoir créé lui-même « la dynamique » du parti de Marine Le Pen en « jouant le vote Bardella aux européennes ». « C'est ce qui est le plus incohérent » , insiste le parlementaire d'Eure-et-Loir. « Une fois de plus, il veut jouer « moi ou le chaos » mais nous serons candidats sous nos couleurs et dans une opposition résolue au macronisme. »

Depuis 2017, Les Républicains ont toujours pensé que les « coups de boutoir » réguliers du macronisme ne visaient qu'un objectif : les faire disparaître. Et pour les parlementaires qui avaient réussi à survivre jusqu'aux dernières législatives, cette dissolution est perçue comme une nouvelle attaque. Si le risque est grand, LR veut donc croire que ces élections européennes sont marquées par la fin du macronisme et que la reconstruction politique du pays devra se faire désormais autour de la droite. « Les Français veulent des choix très clairs, notamment en matière de lutte contre l'immigration ou de politique pénale. Et si notre pays est au bord de la faillite, chacun est conscient de la nécessité d'avoir des gens sérieux aux manettes pour redresser le pays, y compris financièrement » , confie un élu LR.

Dans ce contexte brûlant, les macronistes envisagent un alignement derrière eux des formations issues du « champ républicain ». Mais Olivier Marleix juge les macronistes beaucoup trop faibles pour envisager « quoi que ce soit » avec eux. Interrogé à ce sujet, Bellamy dénonce sur BFM les « petites combines d'appareil du gouvernement ». « Nous ne nous rangerons pas derrière, martèle Olivier Marleix. J'ai été élu deux fois dans l'opposition à Emmanuel Macron et l'histoire me donne raison sur le fait qu'il n'avait pas les solutions pour le pays. Nous serons donc candidats sous nos propres couleurs malgré sa tentation de réduire, une fois de plus, la vie politique à cette équation : lui ou le RN. » En attendant, il faudra bientôt repartir en campagne. Et convaincre les quelques « Macron-compatibles » toujours présents chez LR. Nicolas Forissier, qui se définit en élu « indépendant et constructif » , ne voit pas d'autre issue qu'un « pacte de stabilité » au nom de l'intérêt du pays. « Il faut être indépendant et réaliste » , plaide le député. Il pense qu'Emmanuel Macron est sur le point de proposer un « accord de majorité » et qu'un tiers des députés de son groupe vont y réfléchir. « Le président met les Français au pied du mur et pose un pistolet sur la tempe de la droite. Il va nous dire « c'est moi ou les populistes » et chacun devra faire son choix. » En sortant d'une vaste réunion politique à l'Élysée dimanche soir, le président de l'UDI et sénateur Hervé Marseille, met en garde les parlementaires LR qui refuseraient toute alliance de ce type : « La cavalerie polonaise a fait ça en 39... Et on a vu le résultat. » En attendant, les LR étaient plutôt décidés à prendre au bond la balle de la dissolution en rêvant d'un sursaut pour une droite indépendante.

l'Humanité
lundi 10 juin 2024 806 mots, p. 7

Chez Raphaël Glucksmann, l'heure est à « l'effroi » et à la suite

Anthony Cortes

La liste du Parti socialiste et de Place publique a atteint la barre des 14,2 %, se hissant en troisième position du scrutin. Un score éclipsé par le défi qui attend la gauche : se rassembler face à l'extrême droite.

Tout était en place pour que la fête soit belle. Une salle branchée du 20e arrondissement de Paris, une terrasse ensoleillée, des petits-fours, et un DJ mobilisé pour saturer l'espace de basses. À la Bellevilloise, ce dimanche 9 juin, militants du Parti socialiste et du mouvement Place publique espéraient fêter leur victoire commune. Celle d'une social-démocratie sur le retour, prête - selon eux - à ramener la gauche sur le devant de la scène politique. Face aux deux écrans disposés autour de la scène où doit s'exprimer leur candidat, les drapeaux s'agitent, les slogans s'enchaînent, et les poings se lèvent. Mais le coeur y est-il vraiment ? « Je n'ai pas l'âme à la fête », reconnaît leur candidat, Raphaël Glucksmann.

Bien que classé en troisième position, recueillant 14,2 % des suffrages (estimation à 22 heures), soit plus du double du score réalisé en 2019, son camp ne peut que reconnaître qu'il s'agit aujourd'hui d'un triste jour pour la gauche dans son ensemble. Elle qui voit son bloc s'effriter un peu plus par rapport à 2019 (- 1,44 %). Manon Aubry, pour la France insoumise, obtenant seulement 9,1 %, loin des hauteurs constatées lors de la présidentielle 2022. Tandis que Marie Toussaint, 5,4 %, frôle de peu la catastrophe industrielle. Derrière, Léon Deffontaines, pour le PCF, reste sous la barre des 3 %. Un peloton qui ne peut donc rien face à l'avancée de l'extrême droite.

Éviter tout excès de confiance

« Aujourd'hui, l'extrême droite représente 40 % en France, se désole l'eurodéputé, la mine grave.  Partout en Europe, nous assistons à une vague qui ébranle profondément nos démocraties. Nous vivons un moment de bascule, un moment historique. » Une soupe à la grimace qui passe mal également pour Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste. Bien que sa formation ne se soit pas classée en tête de la gauche depuis les législatives de 2017. « On a un score inédit pour l'extrême droite. Il faut saisir l'alerte donnée au pays, avertit-il.  Notre responsabilité : regrouper l'ensemble de la gauche. Pour battre l'extrême droite, il n'y a plus que la gauche. » « Le premier mot qui me vient, c'est l'effroi, déclare Nicolas Mayer-Rossignol, maire PS de Rouen.  Le score de l'extrême droite doit désormais guider l'attitude de la gauche dans son ensemble. Et cela dans un esprit de responsabilité et de rassemblement. »

Car, pour combattre l'extrême droite, il faut que la gauche réfléchisse à sa recomposition. Un objectif ce soir présent sur toutes les lèvres. « L'événement politique, c'est le score du RN, qui continue sa marche vers le pouvoir, relève Jérôme Guedj, député PS de l'Essonne. Il oblige tous ceux qui veulent empêcher cela. » Comment ? En évitant « toute lecture simpliste », poursuit-il, et tout excès de confiance malgré cette nouvelle position de leader à gauche. « Il n'y a pas d'évidence à construire quelque chose autour des seuls socialistes, il ne faut pas remplacer une hégémonie à gauche par une autre, précise-t-il.  Il faut mener une démarche démocratique et collective de rassemblement. Et je ne crois pas que ce mouvement doive se cantonner aux partis. Il faut aussi rassembler la gauche mouvementiste et syndicale. »

L'union sacrée est encore loin

Une volonté affichée par Raphaël Glucksmann dès sa première prise de parole, un petit quart d'heure après l'annonce des résultats du scrutin européen. « Nous leur tiendrons tête, promet-il à ses partisans.  Avec nous, il n'y aura pas de tergiversations, il n'y aura pas de courbettes, pas de loi immigration votée avec le Rassemblement national. Cette soirée nous oblige face à l'Histoire et nous condamne à un combat inlassable. Nous allons ensemble travailler, travailler et travailler. Nous avons tracé un début de chemin et nous devons maintenant appeler tous les citoyens amoureux de démocratie, conscients de l'impératif écologique, et viscéralement attachés à la construction européenne, nous devons les appeler à nous rejoindre et à travailler ensemble. Considérez ce jour comme une étape dans un combat qui doit nous transcender. »

Reste que la conclusion d'une union sacrée est encore loin, tant cette campagne a laissé des traces à gauche, en particulier entre socialistes et insoumis. « Construire des convergences ne peut se faire avec l'imprévisibilité d'un partenaire », note Jérôme Guedj, visant sans les nommer Jean-Luc Mélenchon et sa formation. Son discours terminé, Raphaël Glucksmann s'avance vers les militants massés en face de lui, sans micro : « Il faut se faire une promesse : la ligne qu'on a tenue, on doit la tenir. Notre ligne sur le fond, mais aussi sur la forme. Il ne faut rien céder à ceux qui veulent diviser. » Alors que de nouvelles législatives s'annoncent, la réconciliation n'est pourtant pas gagnée.

l'Humanité
lundi 10 juin 2024 537 mots, p. 10

Léon Deffontaines a redonné sa voix au monde du travail

Diego Chauvet

Avec 2,4 %, selon les estimations à 22 heures, le PCF n'est pas parvenu à faire élire des députés. Mais sa tête de liste a su imposer ses thèmes tout au long de la campagne. Le candidat communiste prend date pour la suite, au sein de la recomposition de la gauche et dans le combat face à l'extrême droite.

A vec un score de 2,4 %, selon les estimations à 22 heures, la liste conduite par Léon Deffontaines ne parvient pas à atteindre l'objectif qu'elle s'était fixé en début de campagne : envoyer cinq députés au Parlement européen, où les communistes français ne siègent plus depuis 2019. Le score de la « gauche unie pour le monde du travail » reste comparable à celui réalisé il y a cinq ans par Ian Brossat.

Dans les dernières semaines de sa campagne, Léon Deffontaines a martelé aux électeurs qu'envoyer cinq députés de sa liste à Strasbourg équivalait à en enlever cinq à la droite et à l'extrême droite. Si cela n'a pas été obtenu, le jeune communiste a tout de même marqué des points et atteint d'autres objectifs qui justifiaient sa candidature.

Inconnu sur le plan national y a quelques mois, Léon Deffontaines a réalisé des prestations médiatiques remarquées. Parmi les raisons d'être de sa liste figurait l'ambition de mettre en avant le monde du travail et ses revendications. C'est un des messages qu'il a réussi à faire passer, non seulement sur les plateaux de télévision, mais lors de ses nombreux déplacements sur le terrain. En meeting, les syndicalistes, dont l'enseignante Sigrid Gérardin, en deuxième position sur la liste, ont largement pris la parole.

La réindustrialisation, le « productivisme vert », le développement du nucléaire ont été des thèmes phares de sa campagne. Léon Deffontaines, à rebours des écologistes et des insoumis, a défendu les investissements dans la filière nucléaire de façon à répondre aux besoins en matière de relocalisation des productions industrielles. Il a fait entendre sa voix sur le développement du ferroviaire, pour augmenter la mobilité des classes populaires, mais aussi retirer les camions des routes au profit du transport de fret.

Léon Deffontaines s'est également affronté au candidat du RN, Jordan Bardella. « C'est mon adversaire principal », a-t-il affirmé dans l'Humanité. À plusieurs reprises, dans les débats en direct comme dans ses meetings, le candidat communiste a mis l'eurodéputé d'extrême droite face à ses contradictions, pour « déconstruire le mythe d'un RN défenseur des travailleurs français » en mettant la lumière sur la réalité des votes de la formation d'extrême droite.

Le candidat s'est aussi fait remarquer pour ses prises de position contre l'escalade guerrière, refusant à 28 ans de faire partie d'une « génération sacrifiée ». S'il estime nécessaire de soutenir l'Ukraine, il a condamné tout envoi de troupes françaises sur le front.

Enfin, à travers ses multiples déplacements dans le pays, avec la composition de sa liste - qui comprend des membres des radicaux de gauche, du MRC, de l'Engagement, fondé par Arnaud Montebourg, ou du député de la Gauche républicaine et socialiste Emmanuel Maurel -, il a commencé à ouvrir un « nouvel espoir » pour une gauche qu'il juge pour l'instant coincée entre les « outrances » de Jean-Luc Mélenchon et le libéralisme de Raphaël Glucksmann.

Aujourd'hui en France
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_Le Fait du jour, lundi 10 juin 2024 1002 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4
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9 juin 2024 - Le Parisien (site web)

Quitte ou double

Après le choc de la victoire écrasante du Rassemblement national, dirigé par Jordan Bardella, avec un score de plus du double de celui de la candidate Renaissance, Valérie Hayer, le chef de l'État a créé la surprise en annonçant dans la foulée la dissolution de l'Assemblée nationale.

Henri Vernet

La soirée électorale de ce dimanche 9 juin restera comme celle d'un double choc historique. Même si l'extrême droite se renforce partout en Europe à l'issue de ce scrutin, c'est en France que son succès provoque le plus grand séisme. C'est d'abord le choc, certes annoncé sondage après sondage, d'une victoire écrasante du Rassemblement national (RN). Avec 31,5 % des voix (selon les estimations Ipsos), la liste RN menée par Jordan Bardella réalise un score plus de deux fois supérieur à la liste Renaissance de Valérie Hayer (14,5 %). Une claque pour le pouvoir en place, qui avait limité la casse aux précédentes européennes de 2019, en arrivant deuxième mais à touche-touche avec le RN, déjà premier.

Le désaveu pour le camp présidentiel est d'autant plus flagrant qu'il se retrouve au coude à coude avec l'opposition de gauche, le candidat PS-Place publique, Raphaël Glucksmann, se hissant à 14 %, un demi-point derrière. Et cet écart ne cessait de se resserrer au fil de la soirée et des derniers dépouillements dans les grandes villes.

Deuxième choc, sans conteste le plus spectaculaire : à 21 heures, dans une prise de parole inattendue à la télévision, Emmanuel Macron annonce la dissolution de l'Assemblée nationale. « Après avoir procédé aux consultations prévues à l'article 12 de notre Constitution, j'ai décidé de vous redonner le choix de notre avenir parlementaire par le vote, déclare, le timbre grave, le chef de l'État. Je dissous donc ce soir l'Assemblée nationale. » Les Français, annonce-t-il, seront appelés aux urnes le 30 juin et le 7 juillet pour le 1 er et le 2 nd tour des élections législatives. Décision inattendue, parce que la macronie et le président lui-même n'avaient de cesse de marteler qu'il n'y avait pas de conséquence directe à attendre d'un scrutin européen - par essence externe - sur la situation politique. Surtout, il paraissait alors exclu de céder à l'injonction de Bardella qui avait fait de son exigence de dissolution un mantra de sa campagne.

« Un jeu extrêmement dangereux »

Et décision spectaculaire, parce qu'il faut remonter à 1997 et à la présidence de Jacques Chirac pour un tel recours à « l'arme atomique » de la V e République. Le socialiste Lionel Jospin, qui l'emporta, railla alors une « expérimentation hasardeuse ». Vingt-sept ans plus tard, l'ex-candidate LR à la présidentielle, Valérie Pécresse, est sur la même ligne, déplorant une façon de « jouer à la roulette russe avec le destin du pays ». Un « jeu extrêmement dangereux », a renchéri Raphaël Glucksmann, fustigeant « cette dissolution exigée par Jordan Bardella [qui] restera une tache sur le quinquennat d'Emmanuel Macron ». Proche du président, le chef centriste François Bayrou concède une « prise de risque », mais nécessaire pour « sortir le pays du marasme ».

Le camp RN, lui, se frotte les mains. « Nous sommes prêts à exercer le pouvoir si les Français nous font confiance », a aussitôt déclaré la cheffe historique du RN, Marine Le Pen (même si la présidence du parti est exercée par Jordan Bardella). Alors que le parti présidentiel a annoncé qu'il ne présenterait pas de candidat face à des députés sortants - y compris d'opposition - faisant partie du champ républicain (en clair, tous les partis sauf l'extrême droite et l'extrême gauche), le député RN Sébastien Chenu a appelé à se « réunir au-delà des partis [...] autour des candidats du Rassemblement national ». Avec un argument : c'est « le seul parti capable de remplacer le parti d'Emmanuel Macron ».

Comme en écho, Éric Zemmour, leader de Reconquête (5,3 % pour la liste menée par Marion Maréchal), appelle à « la plus vaste union des droites ». Vers la réconciliation des frères - et des tantes et nièces - ennemies ?

Objectif martelé par Louis Aliot, vice-président RN : envoyer Jordan Bardella à Matignon. Ce n'est bien sûr pas encore fait : les législatives, rappelait ce dimanche soir l'entourage du chef de l'État, « ce sont 577 élections différentes, 577 campagnes ». En clair, le RN aura-t-il le temps et les moyens de trouver autant de candidats solides dans un délai aussi court, trois semaines d'ici au 30 juin ? Dans son « coup de poker », Macron mise en bonne part, à l'évidence, sur cette rapidité d'exécution qui pourrait déstabiliser les oppositions. Ou pas...

Les oppositions se disent « prêtes » à l'unisson

Car du côté des oppositions, du LR Éric Ciotti au chef des Insoumis, Jean-Luc Mélenchon, on se déclarait prêt pour ces législatives anticipées. Ciotti annonçant d'emblée que les Républicains iraient seuls sous leurs couleurs, la candidate verte aux européennes, Marie Toussaint (5,5 %), annonçant des discussions « très certainement dans les heures qui viennent » avec les autres forces de gauche, Mélenchon clamant que « quand on est Insoumis et Insoumise, on ne craint pas le peuple, c'est le contraire ». Ironiquement, c'est aussi l'argument qui aurait motivé la décision d'Emmanuel Macron en faveur de cette « clarification », selon les confidences d'un de ses proches : « En admirateur de Pierre Mendès France, il est convaincu qu'il ne faut jamais avoir peur du peuple français. »

Et maintenant ? Le pays entre dans une phase d'incertitude, tout va forcément passer au ralenti, du plus grave (la guerre en Ukraine ou à Gaza, même si cela relève du domaine réservé du président de la République) au plus festif, à commencer par les ultimes préparatifs aux JO de Paris. La campagne éclair, avec ses inévitables excès et polémiques qui vont s'ajouter à un climat déjà des plus électriques, va écraser le reste. Sans même parler, évidemment, d'un résultat des urnes qui pourrait mener, en tout cas sur le papier, à une cohabitation au sommet du pouvoir avec l'extrême droite, dans une configuration totalement inédite sous la V e République.

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_Le Fait du jour, dimanche 9 juin 2024 830 mots, p. AUJM6
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8 juin 2024 - Le Parisien (site web)
9 juin 2024 - Le Parisien

À gauche, ça bouillonne déjà

Recomposition|Les scores du PS et de LFI devraient ouvrir la voie à de nouvelles tentatives d'union. Avec une interrogation : quelle suite donner aux résultats de dimanche soir ?

Julien Duffé et Pierre Maurer

« Il va falloir digérer, réfléchir puis enclencher. Personne ne comprendrait qu'il ne se passe rien avant le 14 juillet », souffle un cadre socialiste. À gauche, la photo finale de l'élection n'est pas encore développée que déjà tout le monde tente d'imaginer le paysage de l'après-9 juin. Tout au long de la campagne, la recomposition à venir en vue de l'élection présidentielle de 2027 est apparue en filigrane mais n'a cessé de tourmenter les ex-alliés de la Nupes, moribonde depuis huit mois.

L'alliance de gauche était née après les 22 % de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle. Le scrutin de ce dimanche pourrait dessiner un nouveau rapport de force. Alors, au lendemain d'un score probablement historique de l'extrême droite, tout le monde à gauche s'attend à « de grandes manoeuvres » sans être capable de les prédire.

Tout dépendra évidemment du score final. « Ce n'est pas la même chose si LFI est à 6 % ou à 9 % dimanche et si Glucksmann est à 12 % ou à 16 % », confiait vendredi soir à Lille (Nord) le sénateur PS Patrick Kanner, en marge du dernier meeting. Idem si l'essayiste coiffe Hayer sur le poteau. Ces derniers jours, la tête de liste soutenue par le PS n'a cessé de répéter qu'il souhaitait « l'émergence d'un espace politique nouveau » ouvert aux « démocrates sincères », qu'il voit sans Jean-Luc Mélenchon.

À la recherche du candidat unique

D'ores et déjà, les opposants internes au premier secrétaire Olivier Faure annoncent que leur ligne anti-LFI a gagné. « Glucksmann apporte tout ce qu'il manque au PS : fraîcheur, sincérité, clarté », claironne l'un d'eux. Sauf qu'un proche de la tête de liste l'assure : si Glucksmann entend jouer « un rôle intellectuel et idéologique » à l'avenir, « il ne sera pas candidat » en 2027.

Faute de candidat naturel, certains voient déjà François Hollande proposer ses services. « Chacun a compris qu'il cherchait à revenir. Mais, à part sur l'hostilité à Mélenchon, je ne vois pas sur quelles positions il est aligné avec Glucksmann », s'agace un cadre PS. Les expressions du leader Insoumis seront également très scrutées dans les jours qui viennent même s'il a démenti les rumeurs d'une déclaration de candidature dans la foulée du scrutin.

Le triple candidat à l'Élysée n'a-t-il pas présenté le scrutin européen comme « le premier tour de l'élection présidentielle de 2027 » au début d'une campagne où on l'aura beaucoup vu et entendu ? Sauf que ces derniers mois ont scellé une rupture nette avec ses anciens alliés de la Nupes. « Aujourd'hui, la discussion avec lui n'est plus possible. Il a décidé de faire prendre au débat une forme navrante », fait valoir Pierre Jouvet, secrétaire général du PS et numéro 3 sur la liste Glucksmann.

Au sein de LFI, les « frondeurs », en désaccord avec la stratégie de Mélenchon et de son noyau dur, devraient aussi reprendre du service. L'un d'eux annonce une « offensive organisée » pour défendre une « candidature unique de la gauche ». Le député de la Somme François Ruffin, qui interviendra en duplex dès dimanche soir, se prépare déjà en coulisses. Idem pour sa collègue Clémentine Autain qui sera l'invitée d'une grande matinale radio dans le courant de la semaine. « On pourrait construire une alternative à gauche avec eux mais il faut qu'ils bougent », s'impatiente déjà un cadre PS.

« Ça va être un bordel absolu »

Dans ce maelstrom, les initiatives du premier secrétaire du PS Olivier Faure sont aussi attendues. Depuis des mois, le socialiste discute avec tout ce que la gauche compte d'unionistes. Les gauches irréconciliables, très peu pour lui. Il assure ne « pas vouloir faire l'impasse sur la victoire en 2027 » et examiner « toutes les possibilités pour aboutir à une candidature commune » avec pour ligne un « réformisme radical ». Mais certains socialistes pourraient lui contester son leadership lors du prochain congrès du PS début 2025. Ces derniers jours, il se murmure que le président du groupe PS à l'Assemblée, Boris Vallaud, lorgnerait son poste.

L'union à gauche sera aussi au menu des Écologistes. Mais quelle sera la position de la secrétaire nationale Marine Tondelier, si sa tête de liste réalise un score catastrophique ? Deux courants minoritaires du parti les Écologistes réclament déjà la tenue d'un congrès anticipé pour demander des comptes. Quid également des communistes, qui restent pour l'heure sur une ligne très autonomiste portée par Fabien Roussel, lequel se verrait bien de nouveau concourir à la présidentielle ?

« Beaucoup de leurs élus sont tentés par l'idée de recréer un espace où l'on peut se retrouver les uns et les autres », assure un dirigeant PS. Un proche de Glucksmann s'attend « à une année où cela va bouillonner dans tous les partis de gauche. Ça va être un bordel absolu ». Pour dissiper le flou et accélérer les choses, l'économiste Julia Cagé s'apprête à publier une tribune afin de demander à la gauche de s'entendre et de s'unir. Le chemin semble encore long.

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_Le Fait du jour, dimanche 9 juin 2024 837 mots, p. AUJM4,AUJM5,AUJM5,AUJM6
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9 juin 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

« Ce vote pèsera sur la suite »

Brice Teinturier, le directeur général délégué d'Ipsos, estime que les européennes sont une élection « atypique », pas toujours perçue en France comme déterminante. Mais cette fois, elles pourraient rebattre les cartes à gauche et à droite, et influer sur 2027.

Propos recueillis parmarcelo Wesfreid

Alors que les électeurs sont appelés aux urnes ce dimanche, le directeur général délégué d'Ipsos, Brice Teinturier, revient sur les enjeux de cette élection à un tour qui favorise le vote d'humeur et esquisse les nouveaux rapports de force qui pourraient se dessiner. Avec des conséquences importantes sur la présidentielle de 2027.

Les résultats des européennes auront-ils des répercussions à court terme ?

BRICE TEINTURIER. À très court terme, c'est peu probable, car on voit mal le président de la République prendre des décisions fondamentales sur la base de ces élections et avant les JO. En revanche, ces résultats vont imprégner l'esprit des responsables politiques, peser sur leur stratégie présidentielle et créer un climat. Par exemple, s'ils confirment les enquêtes d'opinion, le président en sortira affaibli. À gauche, le rapport entre Manon Aubry et Raphaël Glucksmann va aussi déterminer un nouveau rapport de force. À droite, on va regarder à la loupe le résultat de François-Xavier Bellamy et celui de Marion Maréchal, qui détermineront leur pérennité. Les écologistes devraient à nouveau s'interroger sur l'intérêt d'une présence à la présidentielle s'ils font un mauvais score. Jordan Bardella enfin, et pas seulement le Rassemblement national, sera renforcé.

Majorité et RN sont-ils les camps qui jouent le plus gros ?

Oui, mais pas au même niveau. Pour la majorité, le niveau de l'écart avec le RN sera déterminant mais si elle se retrouve, en plus, prise en tenaille avec un PS en hausse, qui la talonnerait ou pire encore, qui la dépasserait, la difficulté serait extrême. Ce n'était pas le cas en 2019, les LR et le PS étant tous les deux marginalisés. Pour le RN, il s'agit plus simplement de confirmer une dynamique et une avance. Même si c'est moins que ce que les enquêtes indiquent, ce sera quand même totalement différent et en sa faveur par rapport à 2019.

Une nouvelle hiérarchie peut-elle se dessiner à gauche ?

C'est un des enjeux forts de ce dimanche soir et la réponse est oui. À l'issue de la présidentielle et des législatives, la France insoumise était ultra-dominante dans l'espace des gauches. Cette hégémonie pourrait être contestée si la liste de Raphaël Glucksmann double son score par rapport à 2019 et dépasse celle de Manon Aubry. La présidentielle fonctionne selon d'autres codes et nécessite une incarnation forte, ce n'est donc pas le scrutin de ce soir qui va déterminer l'offre de 2027 mais il pèsera sur la suite, le PS aura sans doute plus d'arguments.

Certains partis jouent-ils leur survie ?

Oui. Reconquête, car la présidentielle a été un échec et les législatives plus encore, puisque même Éric Zemmour n'est pas parvenu à se faire élire député. Si Marion Maréchal faisait moins de 5 %, cela serait un nouvel échec qui signifierait probablement la fin ou la marginalisation de ce mouvement. Pour LR et les écologistes, plus installés dans le paysage, disposant d'exécutifs et d'élus locaux, faire moins de 5 % ne signifierait pas la disparition totale et immédiate, mais malgré tout la marginalisation.

Par le passé, les résultats des européennes se sont-ils confirmés à la présidentielle suivante ?

Les européennes sont des élections atypiques et qui ont peu à voir avec la présidentielle. C'est un scrutin proportionnaliste à un tour, que les Français perçoivent comme sans enjeu de pouvoir immédiat - contrairement aux municipales ou à la présidentielle -, qui ouvre l'accordéon électoral avec la possibilité d'un très grand nombre de listes, favorise le vote d'humeur et permet facilement de sanctionner le pouvoir en place. C'est pourquoi vous avez eu, lors des neuf dernières européennes, des flux et des reflux parfois très importants pour les formations politiques traditionnelles ainsi que l'émergence brutale de nouvelles formations qui ensuite s'effacent ou retombent.

Dès qu'on revient à la présidentielle, c'est une autre affaire : l'enjeu est plus important, l'incarnation dans un leader de plus en plus fondamentale, le vote utile pour qualifier celui que l'on veut ou éviter celui que l'on redoute un élément à part entière, etc. C'est pourquoi il ne faut pas plaquer les résultats des européennes sur la prochaine présidentielle. En 1999 par exemple, la liste menée par Jean-Marie Le Pen fait 5,7 %, mais le 21 avril 2002, il se qualifie pour le second tour de la présidentielle ! En 2004, le PS fait un score historique de 28,9 % et, en 2007, c'est Nicolas Sarkozy qui l'emporte largement. Ce que l'on peut malgré tout noter, c'est qu'en 2014 comme en 2019, le RN est arrivé en tête avec un très bon score. S'il renouvelle ou dépasse cette performance, il sera bien positionné pour 2027. Cela ne veut pas dire sûr de l'emporter mais incontestablement bien positionné.

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9 juin 2024 - Le Parisien

FéBRILITéiLes Républicains jouent leur survie politique

Donné aux alentours des 7 % d'intentions de vote, le parti de droite espère sauver les meubles dimanche, en comptant sur les mésaventures potentielles de ses concurrents directs.

Quentin Laurent avec A.S.

Depuis 2017, le parti les Républicains (LR) a pris une fâcheuse habitude : celle de réussir à diviser par deux son score d'une élection nationale à l'autre. Même s'il ne devrait a priori pas réitérer cet exploit dimanche, il n'empêche : la droite avance vers ce scrutin des européennes avec un fort contingent de gouttes de sueur sur le front.

La liste menée par l'eurodéputé sortant François-Xavier Bellamy est restée de manière stable aux alentours des 7 % d'intentions de vote durant toute la campagne. Mais la barre fatidique des 5 % reste très proche, et le scénario de la dégringolade dans les urnes a déjà été éprouvé. Pour LR, cela serait catastrophique : après une relégation sur la scène nationale, la disparition du terrain européen. « Si on fait moins de 5 %, c'est fini. On ne pourra plus reconstruire, encore, à partir de rien », prédit un cadre du parti.

L'espoir de tutoyer la barre des 10 %

Ces derniers jours, pourtant, les ténors de LR avaient une furieuse envie d'être optimistes. « Nous avons un avenir ! La liste de Macron est autour de 14-16 %, et elle est soutenue par quatre partis ! Qui peut dire que le jeu n'est pas ouvert ? » a glissé le président du parti Éric Ciotti, jeudi à Cannes. Lui croit que la méforme de la liste macroniste, qui a, selon lui, multiplié les clins d'oeil à sa gauche, doit permettre aux LR de récupérer des déçus de droite. Ainsi, Ciotti croit possible d'aller tutoyer la barre des 10 %. Ce que tout le monde à droite élèverait au rang de surperformance.

Des leçons à tirer

« Le même score qu'en 2019 (8,48 %) ne serait pas satisfaisant, mais on éviterait la disparition qui nous était prédite », voulait de son côté croire François-Xavier Bellamy cette semaine, reconnaissant que, « le nez » fourré dans la campagne, il lui était difficile de sentir dans quel sens pourrait souffler le vent dimanche. Même si, assurait-il, « on voit des électeurs revenir vers nous ». Et de penser à voix haute : « On a été surpris en mal (en 2019), on sera peut-être surpris en bien. »

Quel que soit le résultat dimanche, il y aura une bataille de récits sur les leçons à tirer du verdict des urnes. « Que LR soit à 5,5 %, 6,5 % ou 7,5 % dimanche soir, c'est game over dans tous les cas », veut croire un taulier de la droite, qui ne détesterait pas voir Éric Ciotti chanceler. « La référence, c'est le score de Valérie Pécresse à la présidentielle (4,78 %) », confiait le député niçois en privé pendant la campagne. Manière de se protéger d'un résultat médiocre, voire de se féliciter de ce qui serait alors lu comme une performance ! Et ainsi, s'autoconforter à la tête du parti.

Assez d'élan pour se tourner vers 2027 ?

L'intéressé aurait de toute façon confié très tôt en interne qu'il ne comptait pas lâcher la présidence du parti. Même sous la barre des 5 % ? Rien qui ne permette, quoi qu'il arrive, de s'élancer vers la présidentielle de 2027 avec du vent dans les voiles.

La lecture des résultats de ce dimanche soir ne sera pas non plus la même selon le score de Reconquête (devant LR ? sous la barre des 5 % ?) et de Renaissance (à quelle distance ?). « Maîtriser notre destin » : tel était le slogan de campagne de LR, qui n'a jamais paru aussi peu maîtriser le sien.

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_Le Fait du jour, dimanche 9 juin 2024 722 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4
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9 juin 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

PrésidentiLe premier jour du reste du quinquennat

Ce dimanche 9 juin au soir, Emmanuel Macron joue gros. Si le RN devance largement la liste de la majorité, le président devra trouver une réponse pour ne pas être affaibli sur la scène nationale.

Olivier Beaumont Et pauline Théveniaud

« Emmanuel Macron était encore le seul à croire en nos chances de faire un score élevé au soir du 9 juin. Mais ces derniers jours, je sens dans son attitude qu'il s'est lui aussi fait une raison. Ça va être très compliqué pour la suite », trahit un visiteur du palais. Comme si le sommet de l'État avait fini par céder lui aussi aux cassandres sondagières, des nouveaux éléments de langage sont apparus en cette fin de semaine à l'Élysée : « Après sept ans au pouvoir sans discontinuer, être encore à 16 ou 17 % dans une élection, c'est quand même honorable », y va un conseiller, laissant présager le score que pourrait obtenir la liste de Valérie Hayer... et deviner par la même occasion les arguments qui seront défendus par les cadres de la majorité ce dimanche soir sur les plateaux télé. « Mis à part Nicolas Sarkozy en 2009, tous les présidents ont connu des élections européennes difficiles. On pourra raconter l'histoire du C'est dur d'être au pouvoir », poursuit un autre.

Tous scruteront de près l'écart avec la liste de Jordan Bardella (RN), avec l'espoir de limiter la casse. « J'ai le souvenir qu'en 2019 les premières tendances de sortie des urnes à 18 heures nous étaient très défavorables, puis à 20 heures c'était mieux, et à 23 heures on a terminé largement au-dessus des prévisions. Donc, rendez-vous dimanche ! » veut encore croire un communicant de l'exécutif. Au contraire, une importante ministre n'y va pas par quatre chemins : « Je pense qu'on va se prendre une vraie veste. »

« Il va vouloir mettre le couvercle sur la marmite »

Comme à chaque élection, Emmanuel Macron passera sa journée au Touquet (Pas-de-Calais) avec son épouse, Brigitte, pour aller voter. Puis il rejoindra l'Élysée en fin de journée pour accueillir les résultats et commencer à phosphorer sur la suite. Quels enseignements en tirera-t-il ? « Les conséquences visibles et immédiates, il n'y en aura pas, assure un ancien ministre. Il va vouloir mettre le couvercle sur la marmite, c'est normal. Tout ce qui est au-dessus de la surface, il le minimisera. Mais sous le couvercle, ça va s'agiter. Il sait bien qu'il faudra des initiatives et de la fermeté pour tenir la maison ensemble. » Mais lesquelles ? Personne n'envisage une cohabitation, encore moins une dissolution. En revanche, jouer la montre et attendre cet automne au moment d'une motion de censure qui pourrait tomber pendant l'examen du budget...

« Trois ans, c'est long, surtout s'il est empêché »

« On va se retrouver avec un président qui temporise. Avec notre aile gauche qui dira : Raphaël Glucksmann est haut, c'est la preuve qu'on est trop à droite, puis notre aile droite qui dira : Le score du RN, c'est la preuve qu'on n'est pas allé assez loin. Et pendant ce temps, les membres du gouvernement paniqueront », anticipe un député Renaissance pour qui « la priorité des priorités, c'est de stabiliser l'hémicycle » : « On devrait être obsédés par ça, obsédés à l'idée d'éviter une motion de censure à l'automne. Pour ça, il n'y a pas d'autre solution qu'un accord avec LR. Et un accord avec LR, ça se prépare pas à la légère ! Tout en veillant à retenir l'aile gauche. » Facile ni sur le papier ni dans la pratique...

Il y a pourtant urgence. Emmanuel Macron - qui compte tenu de son engagement dans cette campagne sera forcément tenu comptable du résultat - n'est même pas encore à la moitié de son quinquennat. « Trois ans, c'est long, surtout s'il est empêché, qu'il n'a plus de capacité d'action », s'inquiète un poids lourd de l'exécutif. « Il y a une forme d'usure, c'est plus dur de se régénérer », rebondit un de ses confidents, inquiet de l'image que les Français ont de lui.

Pendant cette campagne, le président s'est parfois vu reprocher d'en faire trop, à l'image de sa double interview, jeudi soir, sur TF 1 et France 2. « Je suis persuadé que c'est l'inverse de ce qu'il faut faire, le président a plutôt besoin d'être dans la rareté de la parole que dans l'intervention permanente, rebondit un parlementaire. Surtout qu'avec Attal ça double, ça fait ton sur ton. » À méditer ?

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_ActuD, dimanche 9 juin 2024 667 mots, p. AUJM22
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Le Parisien Fin de vie Le projet

Le Parisien

Fin de vie

Le projet de loi fragilisé

Le projet de loi sur la fin de vie fera l'objet d'un vote solennel à l'Assemblée le 18 juin. « Or, les députés qui l'examinent en ce moment sont les plus opposés ou les plus favorables à une évolution pour des raisons personnelles ou familiales, décrit un député Renaissance en vue. Les autres, l'immense majorité des modérés, ne viennent pas dans l'hémicycle. Ces élus vont se réveiller tardivement, le 18 juin, en découvrant un texte très loin de l'équilibre initial voulu par le gouvernement. » Ce qui fait craindre aux cadres de la majorité que le projet soit finalement rejeté.

Retards de paiement

Les PME se méfient du public

Plus de la moitié des entreprises (55 %) refusent de répondre à des appels d'offres émis par le secteur public, de peur de ne pas être payées ou de subir des retards. C'est l'un des enseignements d'une étude Ifop pour le cabinet de recouvrement Arc, qui sera dévoilée mardi. De quoi faire écho au classement que nous avions publié en avril sur les communes qui tardent le plus à payer leurs factures. Celles d'Île-de-France y trustent les premières places.

Audiovisuel public

Dati court contre la montre

L'examen de la proposition de loi sur l'audiovisuel public, visant à créer une holding entre France Télévisions et Radio France au 1 er janvier 2025, a été reporté à la fin juin. En coulisses, la ministre de la Culture Rachida Dati, qu'Emmanuel Macron a chargée de mener cette réforme structurelle, a bataillé contre ce report. Car le nouveau calendrier n'est pas sans répercussions. Une seconde lecture au Sénat peut avoir lieu avant l'été, avant un ultime retour à l'Assemblée à la rentrée. « Je ne vois pas comment on pourrait désigner un patron pour cette holding dans les temps, glisse un acteur au coeur des discussions. Les candidatures, les auditions de l'Arcom (ex-CSA) et la décision finale... Ce ne sera jamais fini avant le 1 er janvier. »

Police

Commissaires en guerre contre les Finances

Le Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN), très majoritaire, dénonce dans un tract le mépris de Bercy et de son ministre Bruno Le Maire. Ils leur reprochent de bloquer depuis

cinq mois l'avancement de 200 commissaires promouvables au rang supérieur au titre de l'année 2023, marquée par les violences urbaines. Et ce, à quelques semaines des JO. Le SCPN exige une réponse dans les prochains jours.

Évolution professionnelle

Les efforts payants de Clariane

Confronté à la pénurie de main-d'oeuvre, le groupe Clariane (Ehpad Korian, services à domicile Petits-fils, colocations pour seniors Âges et Vie...) mène un gros effort de promotion interne. Presque 12 % de ses salariés ont suivi une formation diplômante l'an dernier. Certains, non qualifiés au départ, peuvent devenir aides-soignants, puis au fil des ans infirmiers, cadres, voire directeurs d'établissement. Résultat : l'ancienneté moyenne des collaborateurs est passée de 6,7 à 7,5 ans entre 2019 et 2023.

Série

Booder va revenir en nounou

En devenant baby-sitter auprès d'un couple de papas pour remplacer sa propre mère, le gentil Samir, campé par Booder (ci-dessus), a créé la surprise le 26 février sur TF 1. Le téléfilm « le Nounou » a réuni 6,2 millions de téléspectateurs et réalisé 30 % de part d'audience, replay compris. Un succès qui donnera lieu à une suite. Le comédien et humoriste tournera cet été deux épisodes avec le réalisateur Thomas Sorriaux et son comparse à l'écran Issa Doumbia.

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L'observatoire de Picard

Le roi du surgelé lancera le 20 juin son « Observatoire pour le Mieux Manger Demain », à travers une étude décryptée par un nutritionniste. Reconduit tous les deux ans, il permettra de mieux cerner les attentes des Français (comment choisissent-ils leurs produits ? Quels freins à une alimentation équilibrée ?) afin de leur proposer une offre daptée.

Le Monde
France, samedi 8 juin 2024 1213 mots, p. 10
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6 juin 2024 - Le Monde (site web)
7 juin 2024 - La Matinale du Monde

L’« aide à mourir » adoptée par les députés après de profonds débats

L’article 5, au cœur du projet de loi sur la fin de vie, a été voté, jeudi

Mariama Darame et Béatrice Jérôme

Il aura fallu quatre jours et des passes d’armes souvent répétitives pour que l’article 5 du projet de loi relatif à l’accompagnement des malades et de la fin de vie soit adopté par l’Assemblée nationale, jeudi 6 juin. L’article voté par 88 voix contre 50 introduit, pour la première fois dans la loi, la possibilité de demander une « aide à mourir », qui« consiste à autoriser et à accompagner une personne qui en a exprimé la demande à recourir à une substance létale. »

L’article ainsi adopté dispose que « la personne s’administre une substance létale ou, lorsqu’elle n’est pas en mesure physiquement d’y procéder,se la fasse administrer par un médecin ou un infirmier ». Les députés ont adopté l’article en le modifiant cependant : ils ont exclu la possibilité, prévue dans le texte initial, qu’une « personne volontaire » autre qu’un soignant puisse accomplir le geste létal, et ce contre l’avis du gouvernement.

Quelque 240 amendements ont été déposés pour cet article, qualifié par les députés de « central », « majeur », « crucial », qui constitue le « cœur du sujet »du texte examiné en première lecture à l’Assemblée nationale, depuis le 27 mai. Les élus Les Républicains (LR) et ceux du Rassemblement national (RN) l’ont âprement combattu. A l’inverse, ses principaux zélateurs ont été les députés « insoumis », socialistes et écologistes, soutenus par l’aile gauche de la Macronie. Ce qui n’a pas empêché que des élus de tout bord adoptent des positions dissidentes par rapport à la ligne dominante au sein de leur groupe.

Pour ses opposants, le principe de l’aide à mourir défini à cet article 5 est une « rupture anthropologique »avec le « principe d’inviolabilité de la vie humaine », selon Thibault Bazin, député (LR, Meurthe-et-Moselle). A contrario, les députés en soutien de l’article ont défendu l’aide à mourir commele moyen d’éviter aux personnes malades de « souffrir le martyre et l’enfer », selon René Pilato, député (« insoumis », Charente), ou comme la « liberté de choisir la fin à laquelle chacune et chacun aspire selon ses convictions et selon ses souffrances », a énoncé Marie-Noëlle Battistel, députée (socialiste, Isère).

Le gouvernement a dû défendre, pied à pied, chaque alinéa de l’article. Et d’abord l’introduction de cette « aide à mourir » dans le code de la santé publique. Cela revient à « considérer que l’acte létal pourrait être un soin, ce que nous refusons », a plaidé Patrick Hetzel, député (LR, Bas-Rhin). D’autres, tel que Cyrille Isaac-Sibille, député (MoDem, Rhône), auraient préféré inscrire cette autorisation dans le code civil, pour signifier sa dimension sociétale, en vain. Corapporteuse du texte, Laurence Maillart-Méhaignerie, députée (Renaissance, Ille-et-Vilaine), a répondu vouloir se conformer à une demande du Conseil d’Etat pour « faciliter l’accessibilité et l’intelligibilité des règles de droit ».

Les macronistes divisés

Mais c’est surtout sur les modalités de cette « aide à mourir » que les débats ont été les plus longs et les plus virulents. Ils ont conduit à une modification importante par rapport à la version initiale de l’article : les députés, par la voie d’un amendement des Républicains, ont exclu la possibilité pour une « personne volontaire », autre qu’un soignant, de pratiquer le geste létal sur une personne ayant obtenu l’accès à une aide à mourir. Ce changement a été voté contre l’avis de Catherine Vautrin et contre celui du rapporteur général du texte, Olivier Falorni, député (Démocrate, Charente-Maritime).

Le sujet a fortement divisé les députés macronistes. Dans les rangs de Renaissance, le député de Paris Gilles Le Gendre, Stéphanie Rist, rapporteuse du budget de la Sécurité sociale, ou Astrid Panosyan-Bouvet ont voté pour la suppression du recours à une « personne volontaire ». « Ces tierces personnes, qui ne sont pas des professionnels, accompliraient, sans doute, leur tâche avec les meilleures intentions du monde, mais à quel point seront-elles affectées, à long terme, en survivant à la personne aimée qu’elles ont accompagnée dans la mort ? », a fait valoir Mme Panosyan-Bouvet.

La corapporteuse Laurence Maillart-Méhaignerie a expliqué que le gouvernement avait introduit cette possibilité pour des motifs surtout juridiques : « Il s’agit de protéger pénalement le tiers volontaire, qui aide la personne malade dans ses derniers instants, y compris lorsque du personnel médical est, à titre d’exception, présent pour l’assister. »« Dans ces moments-là, si intimes, on ne peut pas exclure qu’un proche, une personne aimante ou un ami d’enfance sera présent,a-t-elle poursuivi. Qui sommes-nous pour décider à la place des malades ? »Ses explications n’ont pas eu raison d’une coalition contre la disposition.

En revanche, d’autres tentatives de réécrire l’article 5 ont fait long feu. La députée du Val-d’Oise Cécile Rilhac (Renaissance) et des députés du Parti socialiste, dont Christine Pirès Beaune (Puy-de-Dôme), ont défendu la liberté pour le malade, même physiquement capable de réaliser le geste létal, de choisir qu’il soit accompli par autrui. « En faisant de l’auto-administration la règle, ce qui n’existe d’ailleurs dans aucun autre pays, vous punissez le patient qui appelle à l’aide et qui, peut-être par peur tout simplement de rater son geste, préfère que son médecin traitant l’accompagne jusqu’au bout », s’est émue Mme Pirès Beaune.

Les mêmes arguments ont été déployés sur les bancs de La France insoumise, notamment par Danielle Simonnet. La députée de Paris a défendu, à son tour, un amendement visant à permettre à un malade d’accéder à l’aide à mourir dès lors qu’il en a exprimé le souhait par écrit dans ses directives anticipées – ces déclarations écrites par lesquelles toute personne indique ses volontés pour sa fin de vie. Celles-ci devraient faire foi, selon elle, même si le malade n’a plus, au moment de l’acte létal, le discernement suffisant pour réitérer son souhait de mourir.

Amendement rejeté. Mais la discussion, récurrente sur ce sujet depuis le début des débats sur le texte, devrait de nouveau diviser l’Hémicycle au sujet de l’article 6, qui porte sur les critères d’accès à l’aide à mourir, dont l’examen a débuté jeudi après-midi.

Si le gouvernement compte bien préserver les grandes lignes de son texte, il entend aussi composer avec la volonté des députés de s’exprimer sur le sujet. Une volonté source de la lenteur des débats, à tel point qu’il a dû concéder l’ouverture d’une troisième semaine d’examen sur le texte. Le vote solennel est désormais prévu le 18 juin, et non plus le 11.

En outre, l’exécutif, en quête d’une majorité large sur son projet de loi, s’inquiète du peu de mobilisation du camp présidentiel pour le défendre. Lors du conseil des ministres, vendredi 31 mai, Emmanuel Macron s’est agacé du nombre limité de députés du camp présidentiel présents dans l’Assemblée nationale, dansles premiers jours de cette première lecture, sur un projet de loi qui a vocation, selon lui, à définir le « modèle français de la fin de vie ». Alors quebeaucoup de parlementaires de son camp, a-t-il remarqué, l’ont pressé de légiférer.

Le Figaro, no. 24818
Le Figaro, samedi 8 juin 2024 889 mots, p. 13

Société

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7 juin 2024 - Le Figaro (site web)

L'aide à mourir adoptée par les députés

En quête d'un difficile équilibre, ils ont voté l'article 5 ouvrant la possibilité d'un suicide assisté et d'une exception d'euthanasie.

Leclair, Agnès

L'aide à mourir adoptée... sans intervention des proches

Après d'intenses débats, les députés ont voté, à 88 voix contre 50, l'article 5 du projet de loi sur la fin de vie qui consacre l'ouverture d'une possibilité d'accès à l'aide à mourir pour les malades. Rupture anthropologique ou message d'abandon pour les uns. Loi de liberté pour les autres. C'est une première en France. L'aide à mourir consiste, sous certaines conditions, à «autoriser et à accompagner une personne qui en a exprimé la demande à recourir à une substance létale afin qu'elle se l'administre». Autrement dit, le texte ouvre la possibilité d'un suicide assisté. Une exception d'euthanasie est aussi inscrite dans la loi, quand le patient «n'est pas en mesure d'y procéder».Le geste létal peut alors être effectué par «un médecin ou un infirmier».Seule différence de taille avec le texte initial, les élus ont retiré la possibilité pour une «personne volontaire» d'administrer la substance. Pour Stéphane Delautrette (PS), permettre à un proche de réaliser ce geste aurait pu être «une manière de faire le deuil». La députée Renaissance Laurence Cristol s'est à l'inverse élevée contre «une très mauvaise idée». Il s'en est fallu d'une voix. Un amendement LR pour supprimer ce recours à un proche a été adopté, contre l'avis du gouvernement, à 43 voix contre 42.

Un compromis sur le critère du « pronostic vital engagé »

Au coeur du texte, ce « verrou » a été âprement discuté car il change à lui seul l'application de la loi, ouvrant l'accès à l'aide à mourir à un nombre plus ou moins important de patients. Le gouvernement, attaché au critère de «pronostic vital engagé à court ou à moyen terme» ,a échoué à revenir à la version initiale du texte. En commission spéciale, il avait été remplacé par l'expression moins restrictive de «phase avancée ou terminale»de la maladie. Dans l'Hémicycle, les députés ont opté pour un compromis. Attaquée de tous bords, la notion de «court ou moyen terme» n'a pas réussi à s'imposer. Le «pronostic vital», par contre, a fait son retour dans le texte. Ce dernier prévoit désormais que le patient devrait donc être atteint «d'une affection grave et incurable, qui engage son pronostic vital, en phase avancée ou terminale» pour accéder à l'aide à mourir. Échec ou semi-victoire pour le gouvernement ? Le ministère de la Santé se «félicite» de cette réintroduction, «essentielle pour clarifier les conditions d'accès à la fin de vie». Cette rédaction hybride n'est pas perçue de tous comme un retour à l'équilibre. «Pronostic vital, c'est une précision qui n'en est pas une. Il est engagé dès la naissance...» , a ironisé Pierre Dharréville (PCF). Vendredi après-midi, l'élu communiste, bouleversé par l'orientation que prenait le texte, s'est retiré des débats. «Nous sommes dans la pente et, en ce qui me concerne, j'arrête la glisse, a-t-il expliqué. C'est pour moi une loi brutale et un terrible message de renoncement et d'abandon.» «On légifère un peu à l'aveugle. Je suis content qu'on ait une navette parlementaire», a commenté Jérôme Guedj (PS). «Ce nouveau critère ouvre la mort provoquée à un nombre incalculable de pathologies: le diabète, l'insuffisance cardiaque ou rénale, certains cancers à évolution lente», a pointé vendredi le collectif d'organisations de soignants opposés au texte, dont la Société française d'accompagnement et de soins palliatifs. Sans «horizon temporel», l'ajout du terme «pronostic vital engagé» a «très peu de signification médicale» : «De nombreuses affections engagent le pronostic vital sur des années. La brèche ouverte en commission reste donc ouverte et éloigne ce texte de son objet initial: la réponse à des situations de fin de vie».

Pas d'aide à mourir pour les mineurs

C'était une des principales craintes d'une partie des opposants au texte. Mais aussi un chiffon rouge, selon Olivier Falorni (Démocrate), rapporteur principal du texte. De facto, aucun amendement proposant d'ouvrir l'aide à mourir aux mineurs n'a été adopté. «Pourquoi un jeune de 16ans n'aurait pas les mêmes droits qu'un autre de 18ans?» , a notamment interrogé Bruno Fuchs (Démocrate), rappelant que la Belgique avait ouvert ce droit aux mineurs. Plusieurs voix se sont élevées avec force contre cette possibilité. Comme celle du député (Liot) Charles de Courson qui a alerté sur le risque de «régression civilisationnelle».

Les souffrances psychologiques prises en compte

Endurer une souffrance physique ou psychologique insupportable et réfractaire était l'une des conditions d'accès au suicide assisté prévue dans le projet de loi du gouvernement. En commission, ce critère a été réécrit, stipulant que la souffrance physique pouvait être «accompagnée éventuellement d'une souffrance psychologique» en lien avec la maladie. L'Association pour le droit de mourir dans la dignité craignait que les patients atteints de souffrances psychologiques «immenses» soient exclus. «Nous ne devons pas hiérarchiser les souffrances exprimées», plaide son président, Jonathan Denis. Les députés ont voté pour rétablir la version initiale du texte. «Une souffrance psychologique préexistante au diagnostic de la maladie ne serait pas suffisante pour bénéficier de l'aide à mourir», a rassuré Catherine Vautrin. A. L.

Le Figaro, no. 24818
Le Figaro, samedi 8 juin 2024 1570 mots, p. 4

Politique

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7 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Hayer, une proeuropéenne prise dans les filets d'un scrutin national

L'eurodéputée propulsée par le camp Macron a mené une campagne parfois poussive avec l'espoir d'éviter un échec.

Boichot, Loris

Les bords du lac du Parc des expositions sont animés, ce 7 octobre 2023, sous un soleil de plomb. À Bordeaux, où il tient la rentrée de son parti Renaissance, Stéphane Séjourné inaugure la précampagne des élections européennes. Mais, en privé, il teste les hypothèses. Et s'il n'était pas candidat, contrairement à ce que beaucoup imaginent dans son camp ? Il s'en ouvre en aparté à son porte-parole, l'ancien journaliste de CNews Loïc Signor. «Valérie pourrait l'être», lui glisse ce dernier. «C'est pas bête», répond Stéphane Séjourné.

Presque personne ne voit alors Valérie Hayer, une députée européenne de 37 ans inconnue du grand public, prendre la tête de la campagne du camp Macron. Elle non plus, même si elle esquisse une stratégie. À ceux qui l'interrogent sur le profil idéal, elle répond : «Il faut une figure qui ne mobilise pas les oppositions contre elle, qui fasse autorité dans la majorité et qui soit en capacité d'aller tacler Bardella.» Elle ignore encore que Stéphane Séjourné sera nommé ministre des Affaires étrangères et que deux figures de son parti, Bruno Le Maire et Jean-Yves Le Drian, refuseront de mener la bataille déclarée face au Rassemblement national (RN).

Huit mois plus tard, cette charge lui revient. Dimanche, c'est à elle, projetée subitement en première ligne, que s'en remettent Emmanuel Macron et son camp, dans l'espoir d'éviter une sévère contre-performance. Elle fait tout pour, se dit «confiante». Jeudi après-midi, à Nice (Alpes-Maritimes), il fallait la voir enchaîner les visites aux commerçants, entourée d'Édouard Philippe et du maire (Horizons) Christian Estrosi. Jusqu'à la promenade des Anglais, elle a remonté avec eux l'avenue Jean-Médecin. Une artère anciennement nommée « avenue de la Victoire », a relevé l'ancien premier ministre. Il s'en est amusé : «Ce n'est pas rien quand on est en campagne.»

Cette victoire, peu y croient, pourtant, dans la majorité présidentielle. Au terme d'une campagne sans ratage mais sans éclat, les 15 % d'intentions de vote qui lui sont crédités dans les sondages, en forte baisse par rapport à 2019, ont miné le moral d'une partie de ses troupes. Tout comme la percée de Raphaël Glucksmann (Parti socialiste-Place publique) dans les enquêtes d'opinion. «C'est une campagne difficile, on a eu du mal à susciter l'intérêt sur le sujet principal: l'Europe, regrette le député européen (Horizons) Gilles Boyer. Valérie a été interrogée sur énormément de sujets qui n'avaient rien à voir avec l'Europe. On a l'impression que c'est un test national, des « midterms » à la française.»

Appliquée, l'intéressée préférerait aussi s'en tenir à sa feuille de route : sa défense d'une ligne proeuropéenne et ses 48 mesures «pour que l'Europe ne meure pas». Cette Marcheuse historique, issue du centre droit, n'occupe-t-elle pas depuis janvier l'un des postes clés du Parlement européen, à la tête du groupe centriste Renew ? Pendant trois mois, elle a quitté Bruxelles pour se livrer à une cinquantaine de déplacements.

À Kiev, où elle s'affiche avec le président Volodymyr Zelensky, auprès duquel elle promeut une « Europe de la Défense ». À La Réunion, auprès de pêcheurs et de salariés d'une centrale électrique, qu'elle visite un casque bleu sur la tête et un gilet jaune sur le dos. Sans compter les innombrables conférences devant des fédérations professionnelles et les débats radiotélévisés, au cours desquels elle vante le «Besoin d'Europe» - son slogan. Elle fait un pari : l'opinion publique se ralliera au bilan européen d'Emmanuel Macron - plan de relance économique post-Covid, stratégie vaccinale... - et se convaincra de l' «influence» de ses troupes au Parlement européen.

Mais elle sent que quelque chose la dépasse. L'avenir du quinquennat et l'après-Emmanuel Macron, peut-être. Dans la coalition macroniste, les plus ambitieux - Édouard Philippe, Gabriel Attal, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin ou encore François Bayrou - guettent le score final, afin d'adapter leur stratégie en vue de l'élection présidentielle de 2027. Son opposant du RN, Jordan Bardella, appelle les Français à transformer le scrutin en «référendum anti-Macron» pour «stopper» le chef de l'État.

«Je regrette qu'on n'ait pas assez parlé d'Europe pendant cette campagne», confie Valérie Hayer, en évoquant «des drames et des événements nationaux» qui l'ont «parasitée», comme les violences en Nouvelle-Calédonie, l'attaque sanglante d'agents pénitentiaires dans l'Eure ou encore le dérapage du déficit public. Mais aussi, pointe-t-elle, des «polémiques stériles».

Pendant trois mois, l'ombre portée sur elle par Emmanuel Macron et Gabriel Attal a été pointée par les oppositions, et même regrettée par une partie de ses soutiens. Le chef de l'État a été critiqué pour s'être dit «prêt à débattre» avec Marine Le Pen, avant de se voir accusé d'instrumentaliser le 80e anniversaire du débarquement en Normandie, à l'avant-veille du vote. Depuis Caen (Calvados), jeudi soir, sur TF1 et France 2, il ne s'est pas gêné pour lancer un ultime appel à la mobilisation électorale, en insistant sur le risque que l'Union européenne «se retrouve bloquée» si «la France envoie une très grande délégation d'extrême droite».

Sauf qu'aucune de ses interventions, jusqu'à présent, n'a permis à Valérie Hayer de redresser la barre dans les sondages. Ni la deuxième édition de son discours de la Sorbonne, fin avril, dans lequel il a formulé de nouvelles propositions pour les Vingt-Sept. Ni sa flopée d'interviews à destination de différents publics, des élites européennes visées par son très long entretien à TheEconomist, début mai, aux jeunes connectés qu'il a tenté de mobiliser en s'adressant au média en ligne Le Crayon, mardi. En déroulant toujours la même rhétorique binaire : lui ou «les extrêmes», son camp ou celui des «brexiters cachés».

Son premier ministre, lui, participe à une série de meetings. Mais, en acceptant de débattre avec Jordan Bardella, il donne l'impression, à son tour, de laisser sa candidate à l'arrière-plan. Lundi, la scène de Gabriel Attal faisant irruption dans l'auditorium de Radio France en pleine prise de parole de Valérie Hayer, a alimenté le procès d'un couple exécutif désireux de prendre la lumière.

«Vous nous laissez l'interroger, quand même?», a demandé la journaliste au premier ministre. «Ils ne se rendent pas compte de l'image qu'ils renvoient», s'alarme un cadre du groupe Renaissance à l'Assemblée nationale. L'intéressée dément être «effacée» ou «remplacée». Ses proches rappellent qu'elle est restée aux avant-postes jusqu'à début mai, avant que ses colistiers ne soient désignés. «Moi aussi, j'ai eu mon débat avec Bardella», insiste-t-elle.

Pour son dernier déplacement, c'est encore avec Gabriel Attal qu'elle était, vendredi, dans son village de Saint-Denis-d'Anjou (Mayenne). Près de la ferme où elle a grandi, élevée par des parents producteurs de lait - ses grands-parents et son frère sont aussi agriculteurs. Dans le département où elle a commencé en politique, aux côtés de l'ancien ministre Jean Arthuis, dont elle a été la collaboratrice au Parlement européen.

Valérie Hayer, «c'est des racines et des ailes», a fait valoir le premier ministre. Dès que son nom commence à circuler pour mener la liste, en janvier, ses soutiens louent «l'enracinement» de cette élue locale, symbole du renouvellement des visages et réputée influente dans les instances européennes. Quelques-uns savent que Gabriel Attal lui a proposé le ministère de l'Agriculture en janvier, avant qu'il y maintienne le centriste Marc Fesneau, sous la pression de François Bayrou.

Mais certains s'inquiètent alors d'un manque de savoir-faire médiatique. Il faut dire que sa campagne débute le 29 février par une phrase polémique, glissée dans sa déclaration de candidature au Figaro : «Avec Raphaël Glucksmann, on vote à 90% de la même façon au Parlement européen. Il devrait être avec nous, et il le sait.» Autour d'elle, plusieurs se disent qu'elle pousse des électeurs macronistes de gauche dans les bras de son concurrent. Le soir, propulsée sur le plateau du « 20 Heures » de TF1, elle commence par un lapsus devant Gilles Bouleau. «Bonsoir, Gilles Boyer», lui lance-t-elle, stressée, en citant le nom de son collègue du groupe Renew. Son nom, « Hayer », sera aussi sans cesse malmené, jusqu'à sa dernière réunion publique à Nice, quand une organisatrice l'a appelée au micro en écorchant son patronyme.

À l'épreuve du terrain, «elle a beaucoup progressé, observe l'eurodéputée Nathalie Loiseau, à sa place en 2019. Elle a pris de l'assurance sans être agressive, elle a gagné en aisance». En sortant du studio de RTL où elle était invitée, mardi, l'humoriste Philippe Caverivière lui a confié l'avoir trouvée «transformée».

À Lille (Nord) pour son premier meeting national, le 9 mars, elle se tient droite à la tribune, comme corsetée par sa lecture du prompteur. À Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le 1er juin, elle déambule sur la scène, ses notes en main. «Je suis toujours un peu impressionnée, je dois le reconnaître,lance-t-elle à ses quelque 2 000 sympathisants présents. Mais je prends beaucoup de plaisir à être là devant vous. Et je dois même vous avouer que tout ça, au final, ça va me manquer.» Même si, dit-elle trois jours plus tard sur France 2, «les punchlines, c'est pas (son) truc».

Dès lundi, au lendemain du vote, une fois quittées les lumières des plateaux de télévision, elle prévoit de rejoindre Bruxelles. À la tête du groupe Renew, qui pourrait perdre du poids au Parlement européen, «je souhaite continuer», dit-elle. Ce sera sa deuxième campagne, «beaucoup moins visible mais toute aussi essentielle». Dans le huis clos des discussions de l'hémicycle européen, son terrain de jeu favori. L.B.