L'écrivain Gabriel Matzneff, le philosophe Jean-François Revel, le patron de presse Claude Imbert, l'avocat François Gibault «Libération» révèle le témoignage à l'origine d'une enquête vertigineuse sur des intellectuels en vue des années 70 et 80, accusés d'avoir formé un groupe pédocriminel faisant subir les pires sévices sexuels à des enfants au coeur de Paris.
Par Willy Le Devin Photos Cyril Zannettacci VU
«D
epuis ma naissance, je n'ai connu que des emmerdes.» Qui oserait décrire ainsi les monstruosités dont Inès Chatin a été victime, et qu'elle n'a trouvé la force de révéler qu'aujourd'hui, quarante ans plus tard ? Longtemps, seule sa peau s'exprimait, étalant sur ses avant-bras l'éventail de maladies matérialisant les troubles invisibles. Puis, les mots ont jailli, à mesure que le pouvoir de ceux qu'elle présente comme ses bourreaux s'amenuisait, et qu'elle s'éloignait du 97, rue du Bac, adresse maudite du VIIe arrondissement parisien.
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avec Inès Chatin, 50 ans, ainsi qu'avec ceux qui lui ont permis de rassembler les fragments de son passé. Un récit terrifiant en surgit, enrichi par une masse d'archives inédites documentant l'univers pédo criminel d'un noyau de l'intelligentsia parisienne des années 70-80. A l'heure où
s'étire la procédure judiciaire née de la publication en 2020 du livre le Consentement de Vanessa Springora, dans lequel elle décrivait la relation d'emprise qu'exerçait sur elle l'écrivain Gabriel Matzneff lors de son adolescence, une autre débute, cette fois pour Inès Chatin.
«Visages masqués». A l'automne, cette
dernière avait sollicité une audition auprès du parquet de Paris, afin de dénoncer une litanie de sévices sexuels imposés durant son enfance, notamment par Gabriel Matzneff. Lors d'une brève médiatisation, RMC avait alors révélé une lettre adressée à la justice par ses avocats, Marie Grimaud et Rodolphe Costantino, figeant le caractère vertigineux de ses révélations. Inès Chatin y était cependant restée anonyme, simplement désireuse d'obtenir des investigations à l'instar de celles engagées dans le cadre de l'affaire Springora. Et ce malgré la prescription qui s'applique. L'initiative a fonctionné, puisque le parquet de Paris a réagi dès le 23 octobre, avec l'ouverture d'une enquête préliminaire, offrant ainsi aux policiers de l'Office des mineurs (Ofmin) un nouveau cadre de recherche d'autres victimes. Car en réalité, la liste des personnes accusées excède largement l'écrivain aux penchants pédophiles revendiqués. En effet, Inès Chatin témoigne de viols et d'abus commis, de ses 4 à ses 13 ans, par un groupe d'hommes gravitant autour de son père adoptif, Jean- François Lemaire, médecin magouilleur auprès des assurances, fasciné par les cercles de pouvoir et les sociétés secrètes. Perpétrées dans plusieurs lieux, dont l'épicentre était le domicile familial du 97, rue du Bac, les violences ont débuté non loin, rue de Varenne, dans un appartement mis à disposition par des amis de Jean-François Lemaire. Des «jeux» sexuels sordides - selon les mots qu'elle utilise devant l'Ofmin - y ont été réalisés sur des enfants, auxquels ont participé de façon certaine, selon Inès Chatin, le fondateur et directeur historique du Point, Claude Imbert, l'écrivain et académicien Jean-François Revel, l'avocat François Gibault, 92 ans aujourd'hui, défenseur en leurs temps de Bokassa et Kadhafi, Gabriel Matzneff et Jean-François Lemaire, son père adoptif. Lors de ces séances, où ces hommes n'étaient pas forcément tous présents en même temps, plusieurs enfants étaient rassemblés et devaient endurer tour à tour des pénétrations réalisées avec des objets métalliques. Ordre était donné de ne jamais exprimer sa douleur : «Si quiconque pleurait ou manifestait une résistance, c'est sur lui que les hommes se concentraient, insistaient», raconte Inès Chatin, le corps encore secoué de spasmes. Durant ces pratiques sadiques, les hommes «avaient le visage masqué», et portaient «sur eux une sorte de cape ou de
manteau». De prime abord, on résiste au récit d'Inès Chatin. Comment concevoir qu'une telle violence et une telle folie aient pu exister, initiées par le propre père adoptif de la victime ? C'est une des clés de la mécanique du silence dans laquelle elle s'est longtemps murée. Qui pourrait la croire ? Pourtant, son récit s'adosse aux nombreux documents qu'elle a livrés aux enquêteurs. En effet, les policiers de l'Ofmin décortiquent des semainiers détaillés de Jean- François Lemaire, des livres d'or de dîners mondains organisés rue du Bac, des correspondances inédites entre ces hommes, ainsi que des dédicaces de livres originaux. Ces éléments viennent signer l'extrême proximité de ce groupe d'intellectuels puissants que le
«docteur Lemaire» désignait sous le terme «la bande», lors de déplacements communs en Asie du Sud-Est, notamment à Bangkok. «Ces hommes étaient à l'intérieur de ma vie, explique Inès Chatin. C'est comme si je leur appartenais autant à eux qu'à Gaston [elle utilise ce prénom, son véritable état-civil, comme une digue mentale pour désigner son père adoptif, ndlr]. Je leur devais le même respect contraint, j'étais forcée à la même intimité. Ils avaient les mêmes droits sur moi.» Ne résistant d'ailleurs à aucune indécence, «Gaston» a convié les tourmenteurs de sa fille jusqu'à ses noces, en 1997, avec Geoffroy Ader. Ce descendant d'une autre grande famille, expert en horlogerie, partage depuis sa vie, ses maux, et son combat pour la vérité : «Tous ceux qui s'en prendront à ma femme trouveront un couple sur leur chemin. Notre force, c'est le nous.»
«Pleurer à l'intérieur».
Il existe au moins une autre victime identifiée de ces hommes : le grand frère d'Inès Chatin, lui aussi adopté via l'organisme la Famille adoptive française (FAF). De deux ans son aîné, Adrien [le prénom a été changé, ndlr] ne souhaite pas parti-
ciper pour le moment à la démarche judiciaire entreprise par sa soeur, ni voir son histoire intime racontée dans la presse. Il a toutefois tenu à authentifier le témoignage d'Inès, en paraphant chacune des trois pages du texte dans lequel elle détaille les crimes endurés. Au pied, il a apposé les mots suivants : «Je, soussigné Adrien, m'associe au récit de ma
soeur Inès Ader [son nom d'épouse], mais ne souhaite pas être davantage mêlé à son action pour ne pas replonger dans ce passé douloureux.» Les enquêteurs de l'Ofmin disposent de cet écrit, ainsi que du nom de deux autres enfants, victimes selon Inès Chatin des mêmes violences à l'époque.
Dans cet univers où les hommes régnaient en maîtres incontestés, une autre personne a été la cible de brimades et de soumission : Lucienne Chatin, la mère adoptive d'Inès, descendante d'une grande famille d'industriels lyonnais. «Maman, c'est le plus beau souvenir de mon enfance», confie sa fille, la voix étranglée au moment d'évoquer celle qui n'a pas pu les sauver, elle et Adrien. Dans une mécanique bien huilée de la terreur, Jean-François Lemaire humiliait et battait sa compagne en cas de comportements jugés inappropriés des enfants, parmi lesquels poser des questions. «Quand on était petits, la conséquence de la parole, c'était les coups, pas sur nous mais sur elle. Si on faisait quelque chose de travers, quoi que ce soit, une mauvaise note à l'école, il y avait des coups sur elle», explique Inès Chatin. Cette dernière s'est donc entraînée à se taire et à rester impassible en toutes circonstances.
Pour cela, elle a même inventé une expression : «Pleurer à l'intérieur.» Aujourd'hui encore, elle dit ne jamais trouver les larmes, même lorsqu'elle est contrainte de se remémorer ce qu'il y a de plus noir.
Réseau tentaculaire. Après des années passées près de Genève, où elle a fondé une famille avec Geoffroy Ader et travaillé comme journaliste et rédactrice dans la com, Inès Chatin regagne Paris en 2016. Le somptueux appartement de la rue du Bac est désormais équipé d'un lit médicalisé pour sa mère mais la dépendance devient trop forte. Les époux Lemaire intègrent l'Ehpad Le Corbusier de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) courant octobre 2020. Inès exige alors que sa mère soit placée dans une autre chambre que celle occupée par Jean-François Lemaire. Pour la première fois, la voilà libérée de son joug. Mieux, la soeur de Lucienne, avec qui elle était très liée, est installée dans la chambre voisine, si bien que «ses journées sont enfin douces». En hommage à sa mère, Inès a supprimé le nom Lemaire de son état civil le 5 août 2022, pour lui substituer celui de Chatin, grâce aux dispositions de la loi Vignal.
Ne plus porter le nom de Lemaire «était aussi une façon de dénier à Gaston le droit d'être un père», cingle-t-elle.
Aujourd'hui, l'une des questions essentielles à ses yeux est justement de savoir si elle a été adoptée à dessein par «Gaston», et si oui, sur quels critères. Le fait qu'Inès Chatin soit métisse n'a jamais été neutre dans les sévices sexuels qu'elle a subis. Lors des viols, Gabriel Matzneff semblait même se repaître de cette caractéristique physique, puisqu'il la surnommait «ma petite chose exotique». Via son réseau tentaculaire, le docteur Lemaire a-t-il pu s'arroger des enfants, dont la destinée était de subir des crimes sexuels ? Les premières recherches entre prises par une enquêtrice privée permettent de constater la présence du nom de François Gibault, qu'elle met en cause comme agresseur, sur une copie de son jugement d'adoption, datée du 2 mars 2000. L'avocat, qui était aussi le conseil personnel de son père adoptif, est-il la preuve vivante, l'impensable trait d'union entre les drames de sa vie ? Contacté par Libération, François Gibault a répondu via une lettre envoyée par son conseil, Jérémie Assous. Il y assure «n'avoir jamais assisté au moindre acte criminel, et n'aurait pas manqué, si cela avait été le cas, d'y mettre un terme et de les dénoncer immédiatement aux autorités». Il conteste donc «avec vigueur les allégations d'Inès Chatin», dont il estime le récit «inexact». Sur la présence de son nom sur une copie du jugement d'adoption d'Inès Chatin, François Gibault demeure mutique. Joint également, Gabriel Matzneff n'a pas donné suite. La famille Imbert a réagi, elle, par la voix du fils de Claude, l'avocat Jean-Luc Imbert : «Cela me paraît étrange de la part d'Inès Chatin [ils se connaissent de longue date, ndlr] de jeter le discrédit sur son père adoptif. Pour autant que je le sache, Jean- François Lemaire et son épouse se sont magnifiquement occupés d'elle. Quant à mon père, il aimait les femmes, mais pas les petites filles. On est dans l'époque #MeToo, c'est notre maccarthysme.» Après publication de notre enquête sur Internet, Jean-Luc Imbert précise : «Il va de soi que je ne puis qu'ajouter que si les faits rapportés sont exacts, ce dont je persiste à vouloir douter, j'en suis accablé et évidemment profondément désolé pour Inès, ne me doutant pas une seconde de l'éventualité que
mon père, comme ceux que je connaissais parmi les personnes citées, puissent s'égarer dans de tels comportements aussi abjects qu'inadmissibles.» Enfin, les enfants de Jean-François Revel, Eve et Matthieu Ricard, ainsi que Nicolas Revel, nous ont fait parvenir la déclaration suivante : le récit d'Inès Chatin «faisant état de la participation présumée de notre père, Jean-François Revel, à des actes d'agression sexuelle sur mineur constitue pour nous un choc immense. Face à la gravité des accusations portées, nous souhaitons que la justice qui a été saisie puisse établir ce qui s'est réellement passé, quand bien même ces faits remonteraient à plus de quarante ans et impliqueraient de nombreuses personnes pour beaucoup disparues. C'est l'attente de la victime qui a déposé plainte et dont nous ne doutons d'aucune manière de la sincérité et de la douleur. C'est aussi notre attente car ces accusations nous plongent dans une incrédulité d'autant plus profonde, qu'elles concernent un homme, notre père, dont tout ce que nous savons de sa personnalité comme de son comportement tout au long de sa vie, se situe aux antipodes des actes monstrueux qui lui sont prêtés».
Etre un «grain de sable». A l'égard de ses agresseurs, Inès Chatin n'exprime aucun désir de vengeance. Elle sait de toute façon que Claude Imbert, Jean-François Revel et «Gaston», morts il y a quelques années, se sont déjà échappés. Pour les vivants, elle dit : «Aller en prison n'aurait plus aucun sens. Je veux que la justice les confronte à la gravité de leurs actes. S'en prendre à des enfants est inqualifiable.» Surtout, elle souhaite agir «pour interrompre la reproduction» des comporte-
ments pédocriminels, «être un grain de sable», comme a pu l'être Camille Kouchner avec la Familia Grande. Ce livre, au topsie de l'inceste commis sur son frère par son beau-père Olivier Duhamel, a bouleversé Inès Chatin, et l'a convaincue de poursuivre sa quête : «Parler, c'est vivre en paix.»
L'adoption Une procédure nébuleuse et une «entremetteuse»
L'
histoire d'Inès Chatin est aussi celle d'une longue quête de ses origines. Elevée dans un univers pédocriminel du Paris germanopratin, elle ne put jamais questionner ses parents sur leur choix d'adopter leurs deux enfants, elle et son grand frère Adrien, via l'organisme principal de l'époque, la Famille adoptive française (FAF). Chez elle, le carcan du silence ne permettait aucune transgression, et les rares fois où elle s'est hasardée à sonder son père adoptif, Jean-François Lemaire, il coupait court à toute discussion. Ce huis-clos étouffant explique aussi qu'Inès Chatin n'ait jamais pu lever le voile sur les sévices sexuels qu'elle a subis de ses 4 à ses 13 ans.
Pour que sa parole se libère, il a fallu attendre que les époux Lemaire soient placés en Ehpad. Peu à peu, Inès Chatin va faire de nombreuses découvertes en vidant l'appartement dans lequel elle a grandi. Outre des écrits étayant les liens entre ses tourmenteurs, celle qui approche alors des 50 ans met la main sur des reçus de dons effectués à la FAF. Fondée en 1946 par Dominique Crétin, un ingénieur de la SNCF, l'association avait pour vocation première d'aider les enfants de cheminots déportés ou morts dans la Résistance à trouver «des familles de substitution». Ainsi, ils sont près de 400 à avoir été adoptés dès 1948, avec le concours de la Croix-Rouge française et de l'Assistance publique. Sachant sa mère à l'Ehpad dans une chambre distincte de ce père honni, Inès Chatin va faire de ces reçus le point de départ de la plongée vers ses origines.
Afin de recomposer les différentes strates de son dossier administratif, elle décide de recourir aux services d'une en- Suite page IV
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quêtrice privée. Ensemble, elles vont se procurer auprès de diverses institutions (judiciaire, archives nationales) des documents troublants, interrogeant les conditions comme la régularité de son adoption. Compte tenu de la gravité de son vécu, Inès Chatin suspecte directement «Gaston» d'avoir recouru à un trafic d'enfants, orchestré par son réseau amical et politique. Si la FAF ne dispose plus de l'agrément des autorités, l'organisme, dont le siège est basé à Boulogne-Billancourt, est toujours tenu d'ouvrir ses archives lorsque des demandes valides lui sont adressées. Depuis ses premiers contacts avec la structure, en décembre 2021, Inès Chatin a obtenu quatre entretiens à la FAF, réalisés avec l'actuelle directrice, Christine Delettre, ou la psychologue de l'association, Alice Lévy. Coopératives sur certains points, les deux interlocutrices vont l'être nettement moins sur d'autres, manifestement embarrassées par la foultitude d'anomalies que recèle
le dossier d'adoption. «Tout est étrange», ne cessera d'ailleurs de répéter Alice Lévy, en feuilletant les pages. Contactée par Libération, la FAF jure, au contraire, «avoir transmis à Mme Chatin, conformément à sa demande, tous les éléments présents dans son dossier au 20 décembre 2021». Sur ce point, l'enquête préliminaire ouverte le 23 octobre par le parquet de Paris permettra peut-être d'en savoir davantage, puisque le processus d'adoption fait partie intégrante de la plainte déposée par Inès Chatin à l'Ofmin.
C'est lors du premier entretien avec la psychologue Alice Lévy qu'Inès Chatin va découvrir sa véritable identité. Son acte de naissance originel lui est présenté : «Le 9 septembre 1973, à 9 h 30, est née à Montpellier Bérénice Duhamel, de Martine Duhamel», alors âgée de 19 ans. Détail qui a son importance : la majorité était à l'époque fixée à 21 ans.
Une longue série d'«étrangetés». Partie sans laisser de traces en 1973, Martine Duhamel [le prénom a été changé, ndlr] est toujours vivante. Inès Chatin l'a retrouvée, et les deux femmes se sont rencontrées à plusieurs reprises, dans un café de la place de la Comédie, à Montpellier. Si le choc émotionnel fut intense pour Inès Chatin, il le fut tout autant pour cette femme qui voyait soudain resurgir l'enfant qu'elle a abandonnée quelques jours
après sa naissance. Désireuse de ne s'impliquer qu'a minima dans la quête de sa fille, et très éprouvée par les informations sur les sévices sexuels qu'Inès Chatin lui a livrées pour expliquer sa réapparition quarante-neuf ans plus tard, Martine Duhamel ne s'exprimera pas ici. Tout juste a-t-elle permis à Inès d'en savoir plus sur les conditions de sa naissance, «le point de départ de cette existence jalonnée d'emmerdes», comme elle le dit si souvent. En 1973, Martine Duhamel vit dans un foyer pour «mères adolescentes» du nord de Montpellier, l'Abri languedocien. Bien qu'âgée de 19 ans seulement, elle y élève déjà un petit garçon. Voilà cinq ans, elle avait été placée une première fois dans une structure spécialisée, nichée dans une propriété des Rothschild, le château de Laversine, après que ses parents avaient perdu tout droit sur elle. Selon l'expression consacrée, elle est donc «une enfant de la Ddass» - l'ancien nom de l'Aide sociale à l'enfance. Mais Martine Duhamel sera renvoyée de Laversine lors de sa première
grossesse. La jeune mère arrive alors à l'Abri languedocien, un établissement plus adapté, dirigé par Louise Baert, une travailleuse sociale qui oeuvrait dans les lieux de prostitution et les foyers de mères adolescentes du sud de la France. C'est dans ce cadre, en proie à une très grande précarité, qu'elle va croiser le père biologique d'Inès Chatin, un étudiant en pharmacie. De son propre aveu, leur histoire, bornée à «un ou deux rendez-
», n'avait rien à voir «avec l'amour». Lors des entrevues avec sa fille, Martine Duhamel en dit d'ailleurs le moins possible sur cet homme. Inès Chatin va insister pour que sa mère biologique se soumette à un test ADN. Le résultat confirme à 99,9 % que la quasi-septuagénaire est sa génitrice. Mais soucieuse d'en apprendre davantage, Inès Chatin va en-
suite publier son propre ADN en ligne, sur la base de données MyHeritage. Des semaines plus tard, son génome va «matcher» à 22,9 % - ce qui est élevé - avec un dénommé Serge Roux, présenté par le site comme un «potentiel oncle ou demi-frère». Miracle, la trouvaille se révèle juste. Serge Roux n'est autre que le frère d'Hubert Roux, un pharmacien qui se trouvait dans le Languedoc-Roussillon en 1973, en raison de l'affectation à Nîmes de
son père militaire. Tout s'explique enfin, jusqu'au métissage d'Inès Chatin, Hubert Roux étant d'origine ivoirienne. Avant son décès, le 30 novembre 2023, il aura le temps de dire à sa fille biologique au téléphone qu'il désirait la garder et l'emmener en Côte-d'Ivoire, où il a vécu une grande partie de sa vie. Il confiera aussi qu'on l'en a dissuadé.
Les jours qui suivent la naissance de «Bérénice» se révèlent nébuleux. Avant sa mort, Hubert Roux a avoué à Inès Chatin que Martine Duhamel l'avait non seulement avisé de sa grossesse, mais lui avait présenté un enfant «blond». Surtout, elle lui aurait sur le moment
affirmé, l'air grave, que le bébé était atteint de la mucoviscidose. Une maladie rare et souvent mortelle. «Mon père biologique a trouvé tout cela bizarre, rapporte aujourd'hui Inès Chatin. Comme si on avait voulu l'évincer.» Cette anecdote est la première d'une longue série d'«étrangetés», pour reprendre le propre terme de la psychologue de la FAF.
Bains de moutarde. Martine Duhamel mettra seize jours à déclarer la naissance de
son enfant. Une éternité pour celle qui désirait, semble-t-il, accoucher sous X, et dont la parole n'a pas été respectée. A Inès Chatin, elle a même révélé s'être immergée dans des bains de moutarde, avec l'espoir que cela provoque des contractions et un avortement naturel. Soit le terrible quotidien des femmes avant 1975 et la loi Veil légalisant l'IVG. C'est d'ailleurs dans cette perspective qu'il faut replacer la suite, un instantané échappé des années 70, difficile à concevoir de nos jours. Afin d'abandonner officiellement sa fille, Martine Duhamel signe un acte chez un novous
taire montpelliérain, maître Fernand Aldorf. Mais la jeune femme est mineure : il aurait fallu, pour que le document ait une quelconque valeur juridique, qu'il soit signé par son tuteur légal, resté au château de Laversine. Une faille qui aurait déjà dû stopper le processus d'adoption. Par la suite, la jeune mère confie «Bérénice» à une femme au parcours hors du commun, qui occupe alors un appartement de la résidence «les Cyclamens», dans le Montpellier où se bousculent les rapatriés des colonies. Ex-enseignante en Algérie, Henriette Dauchez-Malle - qu'Inès Chatin nomme «l'entremetteuse» - a ce point commun avec Jean-François Lemaire d'avoir une vie remplie d'activités obscures. Selon plusieurs témoignages, son logement a servi à recueillir plusieurs bébés, en dehors de toute procédure légale.
Cette histoire, c'est la fille d'Henriette Dauchez-Malle qui la raconte. Inès Chatin l'a retrouvée à force de tâtonnements et de confrontations des versions parcellaires de son abandon livrées par Martine Duhamel et la FAF. Lorsqu'elles se contactent pour la première fois, Véronique Dauchez-Malle a d'emblée ces mots : «Cela fait cinquante ans que j'attends cet appel.» Comme si l'heure était enfin venue d'exorciser un lourd secret de famille. Fin avril, Véronique Dauchez-Malle reçoit Libération dans son appartement du quartier Estanove, situé non loin des Cyclamens. Sur le balcon, des tortues achèvent paisiblement leurs feuilles de salade. Cette femme de 68 ans est un témoin direct du passage éphémère des enfants chez sa mère. Elle avait entre 16 et 17 ans, et Henriette Dauchez- Malle la réquisitionnait pour s'occuper des bébés qu'elle récupérait auprès des filles-mères, à Montpellier, Marseille ou Nice : «Les enfants étaient amenés directement à la maison, ou bien ma mère allait les chercher dans un couffin en osier. Moi, je m'occupais d'eux. Je les changeais, les couchais, leur donnais les biberons. Je dirais qu'entre 20 et 25 bébés sont passés chez nous. Parfois, les enfants et leurs mères étaient pris en photo. Pour qui ? Je ne sais pas. Mais j'ai gardé des souvenirs de beaucoup d'entre eux, dont Bérénice [elle appelle toujours Inès Chatin ainsi].» «Une captation d'enfant, un rapt». Au
terme d'une période allant de quelques jours à plusieurs semaines, les bébés faisaient ensuite l'objet d'une adoption qui avait tout d'un habillage factice. Plusieurs traces du passage des nourrissons existent, notamment un cahier à spirales que Véronique Dauchez-Malle dit avoir gardé, dans lequel sont inscrits les noms de ceux passés par les Cyclamens. Certains étaient handicapés, deux autres sont arrivés de Corée. Véronique Dauchez-Malle a en outre correspondu avec certains des enfants dont elle s'est occupée, immortalisant par écrit ce capharnaüm de trajectoires intimes. Enfin, une ex-dirigeante de la FAF lui avait aussi envoyé des mots de remerciements pour son investissement auprès des bébés Si l'association demeure aussi embarrassée, c'est parce qu'Henriette Dauchez-Malle a été membre de son conseil d'administration, entre 1975 et 1976. D'ailleurs, la directrice de la FAF, Christine Delettre, a d'abord dissimulé son existence à Inès Chatin. Plus tard, elle finira par reconnaître son statut, et le caractère trouble de ses activités. Or dans sa réponse officielle à Libération, la FAF s'attache à prendre ses distances avec le personnage : «Les actions de recueil ayant été conduites par Mme Dauchez-Malle à cette époque ne sont pas connues de notre équipe et, au vu des éléments d'archives dont nous disposons, ne relevaient pas de ses fonctions au sein de l'association.» Et de compléter : «Elle a été la représentante de l'antenne locale de l'association à Mont- pellier à partir de début 1973, où son rôle se ré-
sumait à deux actions. Prendre contact avec les candidats de la région qui avaient fait une demande auprès de la FAF à Paris, afin de leur donner les premiers renseignements. Et faire connaître l'existence de la FAF et de son fonctionnement aux jeunes femmes qui désiraient confier leur enfant à l'adoption.» Toujours est-il que l'activité illicite d'Henriette Dauchez-Malle semble bien avoir été découverte en 1976, puisque d'autres institutions avec lesquelles elle travaillait l'ont radiée, notamment le Planning familial. A la FAF, on dit seulement qu'elle a «démissionné», façon pour l'organisme de s'éviter à l'époque des accusations de trafic. C'est d'ailleurs le mot qu'emploie Véronique Dauchez-Malle en se remémorant cette période douloureuse : «Ma mère était une femme dure, secrète. En rentrant d'Algérie, elle a d'abord vendu des appartements.
Puis elle a été enquêtrice sociale pour le tribunal de Montpellier, et s'est investie dans des associations comme SOS Amitié. Elle portait de vrais engagements, comme aider les mères en difficulté. Je l'entendais par exemple dire : "Bon, je vais m'occuper de vous, on va faire partir l'enfant à l'association." Mais oui, c'était du
trafic. En tout cas moi, j'ai envie de le dire comme ça.» Henriette Dauchez-Malle, qui a eu deux enfants biologiques, en a également recueilli un en tutelle, et a adopté Véronique. Discuter aujourd'hui de la quête d'identité d'Inès Chatin ébranle cette dernière, meurtrie par le même déracinement.
Comment Inès Chatin est-elle ensuite arrivée aux mains des époux Lemaire, au 97, rue du Bac ? Nul ne le sait. Martine Duhamel a raconté qu'après l'étape chez Henriette Dauchez-Malle, elle avait convoyé elle-même sa fille vers Bordeaux. Pour la remettre à qui, dans quel cadre ? Les archives de la FAF disent, elles, que «Bérénice» est passée temporairement par «Maison Blanche», une pouponnière de l'association, située à Bourcefranc-le-Chapus, en Charente-Maritime. Mais ce séjour n'a laissé aucune trace dans son dossier administratif, à l'exception d'un bon de transport, daté du 14 novembre 1973, autorisant le déplacement par des bénévoles. Plus grave encore, Martine Duhamel n'aurait jamais dû participer elle-même au transport de l'enfant qu'elle venait d'abandonner. Quant à la requête en adoption d'Inès Chatin, elle n'a été déposée que le 3 octobre 1974. Or le bébé a été confié aux Lemaire sept mois plus tôt, le 7 mars 1974 Gênée aux entournures, la directrice de la FAF, Christine Delettre, avait livré à Inès Chatin des explications bien plus circonstanciées que la réponse officielle qui a été transmise à Libération. Lors du quatrième entretien, elle avait notamment reconnu que son association avait pu être «un maillon de l'histoire, nécessaire pour valider quelque chose d'une autre ampleur». «C'est une espèce de captation d'enfant, un rapt», avait-elle ajouté, suspectant finalement elle aussi le caractère commandité de l'adoption. Des propos sur lesquels la FAF est restée silencieuse lors de l'échange contradictoire avec Libération.
Il se trouve que l'hypothèse confessée par Christine Delettre n'a rien d'impossible : de façon troublante, on retrouve de nombreuses
personnalités liées à l'adoption d'Inès Chatin dans les agendas de Jean-François Lemaire. Ainsi, avait-il rendez-vous le 28 août 1967 avec Fernand Aldorf, le notaire qui, six ans plus tard, établira l'acte d'abandon de Martine Duhamel. Et que penser du rendez-vous du 22 août 1964 avec le fondateur de la FAF, Dominique Crétin ? Ou de celui du 12 juillet 1961 avec François Delmas, notaire, illustre maire de Montpellier, dont les liens supputés avec Henriette Dauchez-Malle interrogent ? Et puis, il y a cet autre notaire, qui a réalisé les actes d'achat du 97, rue du Bac : maître Dauchez. Etait-il de la famille de «l'entremetteuse» ? Il y a cette étrange confidence, faite par Jean-François Lemaire à la fin de sa vie, lorsqu'il décrit à sa fille adoptive le regard de Martine Duhamel, qu'il n'est pas censé connaître : «Ta mère avait des yeux bleus, d'un bleu profond.» Il y a surtout, sur une copie du jugement d'adoption, datée de mars 2000, le nom de celui qu'Inès Chatin désigne comme l'un de ses agresseurs : l'avocat François Gibault, qui demeure muet sur ce point.
Les sévices Dix ans de violences sexuelles et des décennies de silence
C
hez Inès Chatin, la plupart des émotions sont enfouies. Rester impassible, ne rien laisser deviner de la douleur endurée, c'est précisément ce que lui demandaient ses agresseurs en la violant avec des objets. Subir en silence, c'est aussi ce qu'elle s'est efforcée de faire pour protéger sa mère, Lucienne. Car pour attiser la culpabilité de ses deux enfants et les asservir, leur père adoptif, le médecin Jean-François Lemaire, s'acharnait sur son épouse. «Si on posait une question, c'est maman qui prenait», en cauchemarde encore Inès Chatin. Elle reste hantée par le soir où Lemaire l'a projetée dans le grand escalier de leur domicile. Emmurée dans ce mécanisme, elle n'a pu interroger ses origines et verbaliser son passé qu'après le décès de Lucienne, en mai 2021 : «Il a fallu que maman meure pour qu'elle soit enfin en sécurité. Sans cela, je me serais sûrement tue», murmure-t-elle. A cela, il faut ajouter qu'en ayant été la victime directe des amis les plus intimes de son père, qu'elle a continué
de côtoyer à l'âge adulte - certains étaient même invités à son mariage en 1997 -, elle leur est restée psychologiquement assujettie. Plus de trente-cinq ans après, Inès Chatin accepte à grand-peine de décrire les scènes les plus crues de son enfance. Libération a pu l'éprouver lors des soixante heures d'entretien réalisées à ses côtés, dans les locaux de ses avocats, Marie Grimaud et Rodolphe Costantino. Si certains traumatismes de son enfance et de son adolescence semblent aujourd'hui apprivoisés, il suffit parfois d'évoquer un nom, un lieu, un objet, pour en voir certains se réactiver violemment. Elle se recroqueville, son élocution ralentit, allant parfois jusqu'à fixer le sol, silencieuse. En un instant, Inès Chatin redevient à 50 ans la petite fille qu'elle était rue du Bac.
Le psychologue Jean-Luc Viaux, qui l'a longuement expertisée à la demande de ses avocats, constate qu'Inès Chatin souffre d'un «trouble de stress post-traumatique complexe», dont les manifestations oscillent entre «plaques sur la peau, angoisse se traduisant par des crises respiratoires, claustrophobie, peur persistante et honte». Si elle a pu se construire une vie familiale et sociale «normale» - elle est mariée et a deux enfants -, c'est, selon Jean-Luc Viaux, «au prix d'une dissociation d'avec la souffrance psychique venue de son enfance». Pour autant, l'expert estime qu'«elle n'a pas souffert d'une Suite page VI
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amnésie traumatique» et que son incapacité à donner des dates précises - comme de nombreuses autres victimes d'actes du même type - «ne doit pas pour autant invalider les souvenirs qu'elle a de ces agressions». Il en conclut : «Le traumatisme complexe, les éléments dissociatifs, anxio-phobiques et la souffrance vécue (réminiscences, difficultés mnésiques) n'altèrent pas son rapport à la réalité, ou sa capacité à gérer les relations sociales. Il s'agit de troubles qui la font davantage souffrir dans son rapport à ellemême. Sa vie de femme, de mère, et ses activités professionnelles témoignent d'une résilience partielle, malgré une souffrance
psychique qu'elle a supportée faute de pouvoir parler.» Lors du dépôt de plainte qu'elle a effectué le 14 décembre 2023 à l'Ofmin, long de plus de sept heures, elle a d'ailleurs pavé son récit de détails extrêmement précis, qui ont retenu l'attention des policiers. Depuis quelques semaines, les enquêteurs dissèquent également, dans le cadre d'une enquête préliminaire ouverte par le parquet de Paris, les milliers de pages de documents qu'elle a versés à l'appui de ses déclarations, tous certifiés par huissier. Pour Inès Chatin, ce premier témoignage marathon devant la justice fut un Everest : «Jusqu'au dernier moment, j'ai pensé ne pas y arriver. Puis, en arrivant, j'ai vu les gardes qui surveillent le bâtiment avec des pistolets-mitrailleurs. Là, je me suis dit : "C'est bon, je suis en sécurité, je peux enfin raconter."» «Boisson blanchâtre». Eu égard à l'extrême violence des scènes racontées par Inès Chatin, il a été convenu, avec elle et ses avocats, de ne pas en rapporter certaines à la première personne du singulier. Libération s'appuiera donc sur les déclarations figurant sur le procès-verbal de dépôt de plainte. Pour comprendre les faits qu'elle dénonce, il faut distinguer deux types d'événements : ceux commis par un groupe d'hommes sur plusieurs enfants simultanément, qui sont les plus anciens. Et les viols commis sur la seule personne d'Inès Chatin par Claude Imbert et Gabriel Matzneff, à un âge plus avancé. Nourrie par deux années d'échanges avec ses conseils et des membres de sa famille, et après une plongée minutieuse dans les archives exhumées du 97, rue du Bac, sa plainte fait état de crimes qui pourraient s'étirer de 1977 à 1987.
Selon Inès Chatin, la première séquence des violences débute à une période où elle n'habite pas encore au 97, rue du Bac. En 1974, lorsqu'elle est adoptée par le couple Lemaire, ses parents n'occupent pas encore le mirifique appartement du premier étage, mais logent dans l'un des entresols de l'immeuble, pour cause de travaux. Les enfants, eux, sont hébergés «à quelques minutes à pied», rue de Varenne, avec leur nurse. Surnommée «Zazelle» (contraction de mademoiselle), cette dernière est aujourd'hui décédée. La mère ne venait jamais dans cet appartement. A cette époque, Lucienne ne voyait ses enfants que
la journée dans des parcs, surtout celui du musée Rodin dont Inès Chatin garde des souvenirs très précis. Le soir venu, Lucienne partait dormir chez sa soeur, comme cette dernière le confiera plus tard à sa nièce. Pourquoi ce mode de vie séparé ? Selon François Gibault, cet arrangement tenait à la nature de l'union des époux Lemaire : un «mariage blanc», destiné à masquer l'homosexualité du docteur aux yeux d'un microcosme catholique et ultraconservateur. L'avocat a fait cette confidence à Inès Chatin en 2022, chez lui, dans son hôtel particulier de la rue Monsieur (VIIe arrondissement), peu après les aveux de son père adoptif, qu'elle avait longuement interrogé à l'Ehpad. Toutefois, il n'était pas question d'homosexualité dans la bouche de
Jean-François Lemaire, mais de pédocriminalité, dont il justifiait, avec un détachement glaçant, le bien-fondé, sans s'excuser une seule seconde.
C'est dans ce contexte que les premiers crimes ont débuté en 1977. En fin de journée, parfois après l'école - elle se rappelle précisément y être allée avec un cartable -, Inès Chatin était emmenée dans un troisième lieu, un appartement, situé au 33 ou 35, rue de Varenne : «Cet appartement n'était pas meublé comme un lieu de vie. Il y avait de l'espace. Certaines fois, on nous emmenait après l'école. Il y avait un
avant l'arrivée des hommes. D'autres fois, les hommes étaient déjà là. Zazelle nous emmenait là-bas, elle nous laissait», expliquet-elle aux enquêteurs. Débutait alors ce qu'elle nomme «des jeux» : un enchaînement d'atteintes sexuelles sordides sur des enfants. Dans son souvenir, les enfants étaient à peu près aussi nombreux que les hommes présents, environ cinq ou six. Il y avait plus de garçons que de filles. Les premiers étaient blancs de peau, alors que les secondes étaient «toutes métissées ou d'autres origines» d'après Inès Chatin. Avant le début de ces «jeux», elle devait ingur-
giter une «boisson blanchâtre» (probablement un décontractant musculaire), qui «donnait une impression d'ivresse, comme si on flottait. Mais surtout, ça faisait mal au coeur». Inès Chatin précise encore que les enfants devaient se déshabiller, «mais pas totalement, que le bas». Quant aux hommes, «ils avaient le visage masqué avec sur eux une sorte de cape ou de manteau». Des apparats dont elle ne peut donner la signification.
Les participants - qu'elle ne peut tous identifier, et qui n'étaient pas forcément les mêmes d'une séance à l'autre - arrivaient munis de divers objets métalliques. Avec, ils réalisaient des actes de pénétrations sur les enfants, en les encerclant, chacun leur tour, mais sans contact physique : «Ils apportaient des objets comme s'il y avait une soirée à thème. [...] Ils les utilisaient pour tester la résistance à la douleur de nos endroits intimes», rapporte Inès Chatin. Parmi eux, des pièces d'argenterie, ainsi qu'un exemplaire très particulier de coupe-papier de la marque Christofle, créé par le sculpteur Jean Filhos. Sur son bas-relief (les pénétrations étaient effectuées avec ce manche), des femmes dénudées sont représentées dans une scène orgiaque, inspirée de ce passage des Métamorphoses d'Ovide, que le groupe d'hommes proches de Jean-François Lemaire appelait «le roman des romans» : «C'était l'époque de la traditionnelle célébration triennale des mystères de Dionysos par les jeunes femmes de Sithonie, la nuit est la confidente des mystères.» Cet objet incarne la quintessence de la soumission pour Inès Chatin. Selon elle, ceux qui en détenaient un exemplaire - elle cite Claude Imbert et François Gibault (ce dernier dément en avoir possédé un) - le laissaient sciemment en majesté sur leurs bureaux, notamment son père adoptif et Claude Imbert. «Quand cet obtemps
LIBÉ.
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Qui étaient les hommes de la rue du Bac ?
n Retrouvez sur notre site, la version intégrale des différents épisodes de notre enquête sur les hommes de la rue du Bac, mais aussi les portraits des principales personnalités accusées d'appartenir à ce groupe pédocriminel : n Claude Imbert, un patron de presse entre influence et opacité Mort en 2016, le fondateur du Point était une figure des cénacles parisiens. Ses références grécoromaines et son goût pour le secret apparaissent aujourd'hui sous un nouveau jour.
n Jean-François Revel, un pamphlétaire emblématique devenu académicien Figure de la droite intellectuelle dans les années 80, Jean-François Revel est
un intime de Claude Imbert, qu'il rejoindra au Point après avoir dirigé l'Express. Elu à l'Académie française, le philosophe et essayiste sera aussi jusqu'à sa mort en 2006, un polémiste et éditorialiste médiatique collectionnant les récompenses littéraires.
n François Gibault, l'avocat qui avait «l'ascendant sur les autres» Occupant une place privilégiée dans le Paris des lettres et le monde judiciaire, proche de certains milieux d'extrême droite, l'avocat aujourd'hui nonagénaire, qui fut le conseil de Jean-François Lemaire et l'exécuteur testamentaire de Céline, est, avec Gabriel Matzneff, l'un des seuls protagonistes de l'affaire encore vivants à ce jour.
jet est dans la pièce, je suis incapable de dire un mot», admet-elle encore aujourd'hui. L'exemplaire que possédait Jean-François Lemaire, retrouvé rue du Bac après son placement à l'Ehpad, a été récupéré par ses avocats (il est stocké au cabinet), qui en ont fait des photographies transmises à l'Ofmin. «En révélant l'existence de cet objet à l'autorité judiciaire, notre cliente se libère de son avilissement et désarme symboliquement ses agresseurs», observe son avocate Marie Grimaud. Dans son expertise, le psychologue Jean-Luc Viaux souligne lui aussi la très forte notion «d'appartenance» à ces hommes développée par Inès Chatin, en raison de ce sinistre processus
d'objetisation. «Les dîners du lundi». S'il lui est impossible de donner avec certitude une notion de fréquence de ces «jeux», Inès Chatin implique en revanche plusieurs participants : le fondateur du Point, Claude Imbert, son père adoptif, Jean-François Lemaire, l'ex-patron de l'Express Jean-François Revel, l'écrivain Gabriel Matzneff et l'avocat François Gibault. «Ces gens-là sont dans mon enfance tout le temps, pas seulement rue de Varenne, détaillet-elle. Ils s'invitaient perpétuellement à la maison ensuite, rue du Bac.» Pour eux, l'identification se fait donc sur le timbre de voix, le
regard, la démarche, la corpulence, mais aussi les odeurs.
Quasiment borgne de l'oeil gauche depuis un vieil accident de la route, son père adoptif est ainsi aisément reconnaissable, même sous un masque. Idem pour Claude Imbert, intime de Jean-François Lemaire depuis le lycée Carnot, et qui passerait presque pour un oncle. «Gibault, Matzneff, Revel, c'est les récurrents, ajoute-t-elle en audition à l'Ofmin. C'est ceux-là les plus faciles à reconnaître. Matzneff,
il a un côté lisse et féminin. Revel, lui, est très lourd, sent mauvais, transpire beaucoup [elle le surnomme «l'Ogre»]. Ils pourraient mettre 40 capes et masques que je les reconnaîtrais.» Sur Gibault enfin, elle ne donne pas de caractéristiques physiques aux enquêteurs, mais assure à Libération l'avoir identifié en raison de son physique «malingre», presque «chétif». «Il était plus petit que tous les autres», ajoutet-elle. Si Gabriel Matzneff n'a pas donné suite à nos sollicitations, François Gibault nie en revanche toute implication dans des faits de nature sexuelle, et juge «inexact» le récit d'Inès Chatin. Sans pouvoir les mêler formellement aux mêmes agissements, la plaignante dispose de souvenirs sensoriels de l'ex-directeur de la banque Worms Claude Janssen et de «la voix rauque» de l'architecte italien Ricardo Gaggia. Les deux sont décédés. «Eux, je sais qu'ils étaient parfois là, explique-t-elle. Mais je n'ai aucune image d'eux me faisant directement du mal.» A compter de 1980, ces «jeux» vont s'interrompre. Les travaux du 97, rue du Bac achevés, les Lemaire et leurs enfants vont enfin
s'installer au premier étage, dans les magnifiques salons littéraires qui étaient occupés au XIXe siècle par la princesse de Salm. D'autres pratiques vont naître, comme les étranges «présentations» en clôture des «dîners du lundi». Ces gueuletons resserrés vont essentiellement concerner les plus intimes de Jean-François Lemaire, dont ceux qu'Inès Chatin désigne comme ses agresseurs. La petite fille était alors invitée à patienter dans le salon, le temps que le repas soit fini. Ensuite, elle devait monter, parfois avec son frère, en pyjama et robe de chambre, se présenter aux invités dans une pièce très particulière qu'elle nomme «la cabine de bateau». Ovale et asphyxiante, elle reproduit l'intérieur d'une cabine de navire, avec hublots et carte marine
accrochée au mur. «Voir à travers nous». C'est d'ailleurs sous cette carte, qu'elle trouvera plus tard, entre autres, les livres dédicacés de Matzneff à son père adoptif, ainsi qu'un exemplaire du livre de dialogues entre Jean-François Revel et l'un de ses fils, le moine bouddhiste Matthieu Ricard, le Moine et le Philosophe. Une fois devant les hommes, qui la regardaient intensément - «ils nous scrutaient, comme s'ils voulaient voir à travers nous» -, Inès Chatin devait répondre à des questions d'apparence banale, comme «qu'aimes-tu à l'école ?», «qu'as-tu fait aujourd'hui ?» Puis, après quelques minutes, les hommes quittaient la pièce ensemble par une porte dérobée, qui débouchait directement sur le grand escalier de l'immeuble. Inès Chatin se dit incapable d'expliquer le sens de ce cérémonial. Etait-ce une présentation de l'enfant dans le but d'une «rencontre» ultérieure ? Ou ces hommes venaient-ils simplement chercher une certaine excitation sexuelle ? Et puis, jusqu'en 1987, Inès Chatin décrit les viols perpétrés individuellement par Claude Imbert et Gabriel Matzneff, de manière plus ou moins régulière. Avec l'écrivain, qui s'invitait régulièrement à déjeuner, les viols avaient lieu à l'hôtel Pont Royal, situé rue de Montalembert, à deux pas de son prestigieux éditeur, Gallimard, et «dans l'entre-deux-portes liant l'entrée et la salle à manger» du 97, rue du Bac. Matzneff se saisissait alors des cheveux crépus de la petite fille, et l'appelait «ma petite chose exotique». Là encore, son père adoptif, dont la profession lui permettait de faire des ordonnances à foison, lui faisait boire le fameux liquide blanchâtre, «qui donnait un effet planant». Ces scènes plaisaient à Jean-François Lemaire, qui arrivait généralement avant la fin, pour les observer en arrière-plan. D'ailleurs, ce dernier veillait à ce qu'elle n'aille pas chez le coiffeur, afin de «stimuler l'appétit sexuel» de Matzneff, comme le dit aujourd'hui Inès Chatin. Depuis, elle entretient un rapport pathologique à ses cheveux, toujours coupés à ras, quand elle ne porte pas un bandana ou un chapeau. En parallèle, Inès Chatin dit aussi avoir été victime de viols réguliers de Claude Imbert, perpétrés tant au 97, rue du Bac qu'au domicile parisien du fondateur du Point, ainsi que dans sa maison de campagne, située dans
la ville suisse de Perroy, sur les bords du lac Léman. Sans qu'elle ne puisse l'expliquer, elle se souvient qu'Imbert et Matzneff l'avait rebaptisée «Agnès». Enfin, il y eut, rue du Bac, des prises de vue pédopornographiques. Dans les Passions schismatiques, Gabriel Matzneff évoque le rapport des pédocriminels aux images d'enfants en ces termes : «Aimer les très jeunes, c'est kidnapper l'instant, vivre l'instant. Si les pédérastes sont souvent des fanatiques de la photo, c'est parce que celle-ci donne l'illusion de fixer le temps, d'opérer l'alchimie qui transmute le fugitif en éternité.» Une séance, qui l'a particulièrement choquée, s'est déroulée
dans la cuisine de l'appartement, en présence de Jean-François Lemaire et de plusieurs autres hommes. Vêtue d'une simple chemise de nuit où il était écrit «Bonne journée» devant et «Bonne nuit» derrière, la petite Inès a dû se plier à des poses suggestives et dénudées. L'un des rares clichés de cette séance où elle pose habillée finira en une de l'édition du 11 février 1982 d'Impact médecin, un magazine médical dont Jean-François Lemaire assure alors la rédaction en chef. A l'intérieur, un écrivain est mis à l'honneur : Gabriel Matzneff. Sa chronique commence par ces mots : «Dans l'avion Paris-Bombay-Bangkok-Manille, je suis envahi une nouvelle fois par cet exquis sentiment d'invulnérabilité qui m'habite dès lors que je pars en voyage. Sensation absurde peut-être, mais toute-puissante, d'être hors d'atteinte. Les ennuis riment avec Paris.» Il faut attendre la période 1986-1987, et les 13 ans d'Inès Chatin, pour que cessent définitivement les crimes sexuels. C'est aussi la date à laquelle Gabriel Matzneff va entamer sa relation d'emprise avec Vanessa Springora, l'autrice du Consentement. Interrogé par sa fille à l'Ehpad, Jean-François Lemaire lui en expliquera la raison de vive voix : à partir de 12-13 ans, les corps des garçons et des filles se différencient, et perdent l'apparence glabre qui sied tant aux pédocriminels. Délivrée mais brisée, Inès Chatin tente d'attirer l'attention des professeures de son collège, en se scarifiant les jambes avec des fléchettes d'un jeu offert par son parrain. «J'avais en tête l'idée - que j'ai depuis toute petite - que l'une d'elles pourrait me prendre avec elle, pour m'offrir une nouvelle famille», confie-t-elle. Le soir même, en représailles, Jean-François
Lemaire jettera son épouse dans l'escalier.
La «bande» Les influentes amitiés de Jean-François Lemaire
I
nès Chatin dit de son enfance qu'elle «fut baignée de masculin». Elle était une petite fille silencieuse, déambulant tel un fantôme dans de grands salons peuplés d'hommes, qui n'avaient aucune attention pour elle, sauf lorsqu'il s'agissait de disposer de son corps pour lui imposer d'innommables sévices. Elle a grandi dans le faste du Paris littéraire, élitiste et cérémonieux. Son père adoptif était fasciné par les écrivains et les intellectuels, surtout ceux qui défrayaient la chronique, comme Gabriel Matzneff. «De tous ses amis huppés», Matzneff, aux penchants pédophiles revendiqués, «semblait être celui qui le fascinait le plus», raconte Inès Chatin : «Lorsqu'il entrait dans une pièce, il captait l'attention, avec ses manières très sophistiquées d'être en société.» Comme lui, Jean- François Lemaire est un descendant de Russes blancs, ces tenants de l'ancien régime tsariste ayant émigré pour fuir les bolcheviks et la Révolution de 1917.
Pour comprendre la façon dont le silence a longtemps recouvert les sévices sexuels subis par Inès Chatin, il faut se figurer cette société de la rive gauche, ses usages, ses rituels et son goût immodéré du secret. Il faut aussi appréhender les faits dénoncés comme étant l'oeuvre d'une bande soudée, qui a traversé les décennies sans trop se désunir. C'est d'ail- leurs par ce terme, «la bande», que Jean-François Lemaire désigne, dans ses agendas, ses camarades les plus fidèles, avec lesquels il réalise des voyages réguliers à l'étranger, notamment en Asie du Sud-Est. Dans ce monde, les amitiés sincères sont toujours concurrencées par l'envie d'en être, les intrigues de palais, les réussites jalousées, les brouilles politiques. Mais au 97, rue du Bac, au coeur de cet appartement monumental, Suite page VIII
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propriété auparavant de la famille d'Or messon, une constante ne pouvait être démentie : les hommes régnaient en maîtres.
Aux origines de la bande, il y a le lycée Carnot, situé sur le très rupin boulevard Malesherbes (XVIIe arrondissement). Jean-François Lemaire y rencontre le futur fondateur du Point, Claude Imbert, et celui qui deviendra directeur de la banque Worms, Claude Janssen. Si
Inès Chatin identifie sans le moindre doute le premier comme auteur de plusieurs viols et sévices, elle dispose de souvenirs plus fragmentaires du second, qu'elle situe néanmoins dans la «même communauté de pensée». Car c'est au lycée Carnot qu'est née la fascination du trio pour les Grecs et les Romains. Ce culte de l'histoire antique et de la philosophie hellénistique est l'un des ferments les plus profonds des tourmenteurs d'Inès Chatin. Durant leurs carrières, beaucoup d'entre eux ont accumulé les références à l'Antiquité, égrenées d'interviews en chroniques de journaux, et jusque dans leurs propres livres. Dans leurs nécrologies respectives, Revel est comparé à Socrate dans le Monde, Imbert à Trajan dans le Point.
Leur profession de foi la plus crue, c'est peutêtre Gabriel Matzneff, qui la livre dans les Passions schismatiques, essai paru en 1977 : «Je crois à la fonction socratique de l'adulte. Les anciens Grecs appelaient l'intelligence hegemonikon, qui signifie le guide. [ ] Aux mères qui agitent hystériquement contre moi l'épouvantail de la police et de la prison, je rétorque toujours, sans me démonter, que pour avoir initié leur progéniture à une sphère infiniment supérieure au marécage familial, et cela dans tous les ordres, on devrait non me punir, mais me décorer.» Dans un texte de juillet 1982, qui est toujours accessible sur le site du Monde, le même Matzneff expose : «J'ai tenté de montrer, dans les Moins de seize ans [autre essai, paru en 1974, ndlr], que le goût de l'extrême jeunesse n'est pas de l'homosexualité. Un homme peut très bien avoir le désir des femmes, se marier, être l'amant d'innombrables jeunes filles et, dans le même temps, ne pas être insensible au charme, à la grâce, à la vénusté de certains jeunes garçons imberbes.» Une allusion parfaitement claire à la pédérastie, dont la permissivité était ardemment défendue par certains membres du groupe.
A la lumière du témoignage d'Inès Chatin, Libération a relu la majorité des livres de Gabriel Matzneff. Au fil des pages, principalement dans ses fameux journaux intimes, on croise les personnages du 97, rue du Bac. Dans Mes Amours décomposés, par exemple, couvrant la période 1983-1984 durant laquelle Inès Chatin dénonce des viols de sa part, il n'est pas rare de croiser l'auteur, «sortant d'un déjeuner chez son ami Jean-François Lemaire
». Matzneff lui envoie aussi des cartes postales éloquentes de ses lointains voyages, où il loue, en 1986, «les jeunes demoiselles philippines si jolies et si peu farouches». L'écrivain a d'ailleurs une formule bien à lui pour qualifier leurs penchants pédocriminels : «L'amant de l'extrême jeunesse.» Electron libre, Matzneff semble être celui qui s'affranchit le plus des cénacles parisiens pour assouvir ses crimes. Dans les Passions schismatiques toujours, il raille d'ailleurs le microcosme germanopratin, qu'il vénère autant qu'il le méprise : «Mes amis pédophiles peuvent témoigner que ce n'est qu'exceptionnellement que j'utilise les réseaux de notre secte [parle-t-il ici des hommes de la rue du Bac ? Matzneff n'a pas répondu à Libération, ndlr], où l'on se refile les gosses, et où l'unique séduction est celle du portefeuille (qui joue, de façon ou d'autre, un rôle d'importance dans les relations sexuelles entre adultes et enfants, où la frontière qui sépare l'amour de la vénalité n'est jamais clairement tracée).»
Si on ignore comment Matzneff et Lemaire se sont rencontrés, les agendas de ce dernier, ainsi que les livres d'or du 97, rue du Bac - tous désormais aux mains des policiers de l'Ofmin, qui enquêtent depuis huit mois - indiquent que des liens existent depuis 1961. S'il manque plusieurs millésimes (non retrouvés), ces ouvrages agissent comme une mémoire figée de nombreuses interactions entre les membres du groupe. Ils documentent en tout cas les rendez-vous ou les dîners mondains suffisamment importants pour être notés, sur une période allant de 1959 à 1985, ce qui inclut la période des faits dénoncés par Inès Chatin. Claude Imbert y apparaît le plus (133 fois), puis viennent Claude Janssen (86 fois), François Gibault (72 fois), Gabriel Matzneff (21 fois) et Jean-François Revel, qui était moins in - féodé à la vie du groupe (2 fois). «Ces agendas sont comme des repères, mais ils ne sont qu'un infime échantillon des liens qui unissaient ce groupe, assure Inès Chatin. On allait aussi déjeuner ou dîner chez la plupart de ces hommes, chez qui il faudrait disséquer en retour toutes les traces archivées. Pour les plus intimes - Imbert, Janssen, Gibault, notamment -, il n'y avait pas besoin d'invitation ou d'occasion pour qu'ils passent à la maison. Souvent, ils sonnaient et montaient à l'improviste. J'ai dû partager une intimité égale avec eux tous.» Dans les carnets, apparaissent aussi les nombreux voyages de Jean-François Lemaire,
en 1963 à Bangkok avec «la bande», où l'accompagne le banquier Claude Janssen. En 1964 en Egypte, avec Christian Giudicelli, l'éditeur de Matzneff chez Gallimard. Mort en mai 2022, il avait été éclaboussé par des propos de l'écrivain, qui l'avait décrit en touriste sexuel à Manille (Philippines), en quête de jeunes garçons. En 1966, Lemaire retourne à Bangkok avec Janssen - des codes sont inscrits sur les pages, étaient-ce des numéros de chambre ? En 1977 et 1978, il est à Tunis avec Matzneff. Les deux acolytes seront également pris en photo ensemble, semble-t-il à Marrakech. Enfin, en 1977 toujours, un agenda mentionne «Gibault Chine». Souvent adossés à des conférences, des congrès ou des rencontres littéraires, ces voyages, dans des destinations connues pour être aussi des lieux de prostitution de mineurs, revêtaient-ils des intentions moins avouables ?
Le «Cyclope». Avant de mener la grande vie, Jean-François Lemaire avait été médecin militaire en Algérie. D'où tirait-il la fortune qui lui a permis d'acquérir son somptueux appartement, dont les plafonds, de style Empire, sont classés ? L'hypothèse d'Inès Chatin est qu'il a surtout puisé dans la fortune de Lucienne, son épouse, descendante d'une grande famille d'industriels lyonnais. Car une fois rentré d'Algérie, où il obtint comme beaucoup d'autres son lot de décorations, sa vie fut marquée par quelques scandales. Médecin agréé auprès des assurances, Lemaire a d'abord été impliqué dans un curieux accident de voiture, à Rognac (Bouches-du-Rhône) en 1972. Son véhicule, qui a effectué un impressionnant vol plané selon la presse locale de l'époque, s'est ensuite échoué en contrebas de l'autoroute A7, pour finalement prendre feu. Lemaire s'en tire en réussissant à s'extraire in extremis de la carcasse. Mais il perd quasiment son oeil gauche, qu'il ne pourra plus ouvrir pour le restant de sa vie. D'où le surnom de «Cyclope», que lui accolera Inès Chatin, et qui le confondra lors des sévices sexuels. Quant à la passagère de la voiture, elle meurt calcinée, mais son identité demeure floue, puisqu'elle changera dans les différents procès-verbaux de la procédure. Enfin, un autre passager mystérieux se serait enfui. Le 7 juillet 1981, Jean-François Lemaire est cette fois condamné dans une affaire au retentissement national. Durant quelques mois,
il a en effet été président-directeur général de Coeur Assistance, un service médical d'urgence cardiaque reposant sur un abonnement payant, fondé en 1974 par Bernard Tapie et Maurice Mésségué. Le dispositif ne résiste que trois ans, torpillé par une plainte de l'Ordre des médecins qui aboutit à un procès. Lemaire y est formellement condamné pour «publicité mensongère», mais n'écopera que d'une amende symbolique de 3 000 francs. Faut-il voir dans cette clémence le résultat de l'action de son réseau, qui s'est activé en amont du procès pour lui éviter l'opprobre ? Dans le fatras de l'appartement de la rue du Bac, qu'elle a vidé avec ses proches quand ses
parents ont rejoint un Ehpad en 2020, Inès Chatin a remis la main sur des correspondances décomplexées. Dès juin 1980, soit un an avant le procès, Claude Imbert, déjà patron de l'hebdomadaire le Point, écrit une lettre à Paul-André Sadon, procureur général près la cour d'appel de Paris.
Effacer le casier judiciaire. Si la missive initiale n'a pas été retrouvée, la réponse du magistrat, datée du 5 février 1981, est édifiante. Sadon écrit : «Vous m'avez fait part de votre émoi en apprenant que l'un de vos amis de jeunesse, le docteur Jean-François Lemaire, se trouvait impliqué dans une procédure de
publicité mensongère [ ]. Je comprends le désarroi de M. Lemaire, dont vous avez tenu à souligner à mon intention le désintéressement et l'honnêteté, et qui supporte les conséquences liées à son inculpation [ ]. Sans préjuger de la décision qui sera rendue par le tribunal, j'ai le sentiment que l'on peut très raisonnablement escompter, en ce qui le concerne, une peine extrêmement modérée, voire de principe [ ]. En tout état de cause, soyez assuré, cher monsieur, que j'ai pris bonne note des excellents renseignements que vous m'avez communiqués sur le docteur Lemaire, et qu'il en sera fait le meilleur usage.» Même si elle s'avère effectivement symbolique, la condamnation de Jean-François Lemaire est une tache - pire, un déshonneur - pour Saint-Germain-des-Prés. Son puissant réseau va alors oeuvrer pour le réhabiliter, faisant émerger, à travers de nombreuses missives, une histoire des coulisses de la Ve République. Dès le 15 septembre 1981, l'Ordre des médecins - alors même que Jean-François
Lemaire a été condamné au pénal - va lui faire savoir qu'il retire l'action disciplinaire intentée contre lui. Puis c'est une succession de missives de ses amis Claude Imbert et Georges Bérard-Quélin, président du puissant Club du siècle (regroupant de nombreux patrons de presse), qui vont déferler sur les plus hautes huiles de l'Etat. Le but ? Faire effacer le casier judiciaire du docteur en vertu de la loi d'amnistie promulguée dès son arrivée au pouvoir par François Mitterrand, et ce pour que Lemaire soit proposé au grade de chevalier dans l'Ordre national de la Légion d'honneur. Dès 1970, son grand ami Valéry Giscard d'Estaing, alors ministre de l'Economie et des Finances de Georges Pompidou, avait déjà pris un décret le consacrant chevalier dans l'Ordre national du Mérite.
La famille Giscard d'Estaing. La famille de l'ancien président est en effet très présente au 97, rue du Bac. De nombreuses lettres, signatures de registres, talons d'entretiens téléphoniques en attestent. Et pour cause. En juin 1965, Jean-François Lemaire fait partie des membres fondateurs de l'association Perspectives et Réalités, dont les comités seront les fantassins de l'accession de Giscard à la présidence de la République en 1974. L'exmaire de Chamalières (Puy-de-Dôme), qui déjeune parfois en trio avec Lemaire et Imbert, ne l'oubliera jamais. Sous sa mandature, le docteur sera bardé d'autres décorations, notamment chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres, honneur octroyé par le secrétaire d'Etat à la Culture de Giscard, Michel Guy, autre signataire régulier des livres d'or de la rue du Bac. Au gré des pages, on retrouve aussi Olivier Giscard d'Estaing, frère du président et lui-même député. Lemaire voyage d'ail - leurs avec lui au Liban en 1964. Y figurent enfin un ministre de Pompidou, André Bettencourt, son Premier ministre, Pierre Messmer, l'entrepreneur Guy Taittinger ou encore l'écrivain Jean d'Ormesson, qui revenait au domicile de son enfance.
Durant toutes ces années, Jean-François Lemaire a pu compter sur François Gibault pour veiller au mieux sur ses intérêts. L'avocat, qui a été son conseil personnel, était aussi celui des hautes affaires de la République. En 1987, il a notamment défendu le dictateur centrafricain Jean-Bedel Bokassa. Quelques années plus tard, il représente le colonel Kadhafi,
dont le régime libyen est accusé de l'attentat à la bombe commis en septembre 1989 contre le DC-10 d'UTA - le crash fit 170 morts. Mondain à souhait, hôte lui aussi de dîners mirifiques, Gibault suscite tous les fantasmes. On le dit stratège, correspondant du Sdece (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, ancêtre de la DGSE), et doté lui aussi d'un réseau tentaculaire, notammentionnant
ment à l'ordre des avocats de Paris. Aujourd'hui âgé de 92 ans, il était encore sur le devant de la scène il y a peu, lorsque des manuscrits inédits de Louis-Ferdinand Céline, dont il est l'exécuteur testamentaire, ont ressurgi de l'ombre. De lui, Inès Chatin dit : «Gibault est parmi les intimes depuis toujours, il est dans une proximité permanente avec mon semblant de famille depuis aussi loin que mes souvenirs existent. Lui, c'est le chef de la troupe. Un homme petit et sans envergure physique, il pourrait passer inaperçu en réalité. Pourtant, il est autrement plus puissant que les autres. Je dirais que c'est une puissance intellectuelle. Dans mon enfance, Gibault, c'est le haut de la pyramide hiérarchique, le chef de "la bande". La notion d'appartenance est d'autant plus prégnante avec lui, parce qu'il est en quelque sorte supérieur à mon père adoptif.» Lorsque l'avocat rédige le tome I de ses mémoires, publiés en 2014 chez Gallimard, et intitulés Libera Me, il en adresse un exemplaire à Inès Chatin, avec la dédicace suivante : «A Inès Ader [son nom d'épouse], que j'ai connue au berceau.» De façon troublante, le nom de Gibault se trouve sur une copie du dossier d'adoption d'Inès Chatin, qu'il a demandé aux greffes du tribunal en 2000. Pourquoi ? Il ne s'est pas expliqué sur ce point auprès de Libération, pas plus que sur d'éventuelles attestations de moralité qu'il aurait rédigées en faveur de Jean-François Lemaire, afin de faciliter la procédure.
Combien de services se sont-ils rendus, les hommes de la rue du Bac, depuis les coulisses feutrées des cercles où ils adoraient se montrer, parmi lesquels le Siècle, l'Automobile Club de France ou la célèbre brasserie Lipp ? Le plus important de ces cénacles était peutêtre le Club des cent, ce who's who interdit aux femmes qui organisait des ripailles chez Maxim's. Parmi ses membres éminents, Jean- François Lemaire, Claude Imbert et Jean- François Revel, à qui le New York Times consacre un long article en 1977, intitulé
«The Bête noire of France's left». Soudés par leur proximité avec le pouvoir giscardien, ces hommes sont aussi devenus ensuite les mégaphones d'une droite farouchement anticommuniste, réactionnaire et empreinte de catholicisme. Et quoi de mieux pour causer politique jusqu'à pas d'heure que la bonne chère et les grands crus ?
Les «Janus bifrons». Chez Jean-François Lemaire, les dîners étaient très ritualisés, jusqu'à laisser à l'hôte la charge de goûter les plats en premier. «Apicius ressuscité rue du Bac», s'extasie d'ailleurs Gabriel Matzneff sur le livre d'or le 19 juin 1985, faisant ici référence à ce millionnaire de la Rome antique, amateur de plaisirs et contempteur des moralistes austères. «Apicius», Inès Chatin se souvient l'avoir moult fois entendu, notamment à propos de Jean-François Revel, à la descente remarquée, et de Claude Imbert. «Gaston [le vrai prénom de Jean-François Lemaire] parlait souvent de l'Apicius de Revel et Imbert, sans que je ne comprenne ce qu'il voulait dire
à l'époque», se remémore-t-elle. Pour compenser les ripail les, certains membres du groupe s'adonnent aux jeûnes et aux bains de glace, entretenant un véritable culte du corps. Existe-t-il un lien entre le rapport de ces hommes à la gastronomie et les sévices sexuels de la rue de Varenne, perpétrés, pour majeure partie, avec des pièces d'argenterie ? Si beaucoup de ces agapes avaient lieu le week-end, d'autres, plus resserrées autour des agresseurs que désigne Inès Chatin, avaient lieu les lundis. Un majordome, Peter, et du personnel s'affairaient alors pour servir les hommes, fascinés également par Napoléon Bonaparte. Esthètes à table, ils s'autodésignent, summum de leur cynisme, les «Janus bifrons», référence au dieu romain aux deux visages, incarnation des commencements et des fins. Dans la nécrologie officielle que l'Académie des sciences morales et politiques consacre à Jean-François Lemaire en 2021, il est écrit : «Janus bifrons, Jean-François Lemaire était à la fois docteur en médecine et docteur en histoire, Esculape et Clio [deux figures de la mythologie grecque qui incarnent respectivement ces disciplines].» La référence est encore plus explicite dans cet autre passage des Passions schismatiques de Gabriel Matzneff : «Tant qu'une improbable explosion (sociétale) n'aura pas révélé que tout
le monde est pédéraste, l'amant de l'extrême jeunesse devra, pour survivre, s'avancer masqué, et sera condamné à être un Janus bifrons, homme à double visage, et à double vie. Jadis, je croyais être seul de mon espèce, ou quasi. Mon amour de ce troisième sexe que forment les moins de 16 ans était une singularité qu'autour de moi personne ne semblait partager. A présent, je sais que nous sommes nombreux, très nombreux. Seulement, nous sommes une société secrète, la dernière des sociétés secrètes, et nous n'avons pas fini de l'être.» Des Janus bifrons qui passent du fromage au dessert, c'est cela qu'observait, silencieuse, Inès Chatin, dans ce grand appartement dépourvu du moindre jouet. Attendant qu'ensuite, ils viennent la chercher.
Les aveux «Le responsable, c'est le gosse au départ»
T
rente-cinq ans après le supplice de la rue du Bac, Inès Chatin fait face à Jean-François Lemaire dans unechambre de l'Ehpad Le Corbusier, de Boulogne-Billancourt. A 91 ans, affaibli physiquement, mais parfaitement alerte, il accepte enfin le dialogue. Timide les premiers jours, il se fera plus disert à mesure que les conversations avec sa fille adoptive vont se multiplier.
Inès Chatin veut désormais comprendre «comment et pourquoi» de tels actes pédocriminels lui ont été imposés. Le déclic fut fulgurant. Longtemps silencieuse sur son passé, elle y sera confrontée brutalement en vidant le vaste appartement de son enfance, en octobre 2020, au moment du départ de ses parents en maison de retraite. Par ci, sous les coussins d'un canapé, par là, sous une carte marine accrochée au mur, elle découvre des noms, des dédicaces, des cartes postales, des lettres aux significations vertigineuses.
Surtout, elle va trouver, scotchée à l'intérieur du secrétaire personnel de sa mère, Lucienne, battue par son mari toute sa vie, une mystérieuse enveloppe contenant les pages déchirées d'un magazine pornographique sadomasochiste. Sur les images figurent uniquement des hommes, masqués de noir, dans des positions obscènes et suggestives. Inès Chatin y
voit une volonté de sa mère de laisser derrière elle une trace de l'indicible, ce Suite page X
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qui va déclencher chez elle une légitimité nouvelle à poser toutes les questions, y compris les pires.
Si Inès Chatin est désormais prête à affronter Jean-François Lemaire, c'est aussi parce qu'elle s'est enfin affranchie du carcan de ses agresseurs. En 1997, à 24 ans, elle s'est mariée avec Geoffroy Ader, un expert en horlogerie, fils de commissaires-priseurs et fin connaisseur des arcanes de l'hôtel Drouot. Ils se connaissent alors depuis 1992, car Geoffroy est un ami d'Adrien, le grand frère d'Inès. En cela, Geoffroy Ader est un témoin essentiel de l'atmosphère délétère qui régnait chez les Lemaire : «Quand j'y allais les premières fois, je me souviens d'un malaise difficile à définir. Puis, plus j'ai connu Gaston [comme Inès Chatin, il utilise le véritable état civil du docteur Lemaire, même si ce dernier se faisait toujours appeler Jean-François, contraction de ses deuxième et quatrième prénoms], plus j'ai découvert un homme détestable. Il hurlait sans arrêt "Lucienne apporte-moi ceci", "Lucienne, va faire ça". Plus tard, aux repas de famille, Lucienne nous mettait des coups de pied sous la table pour changer de sujet quand elle sentait affleurer une discussion qui n'allait pas lui plaire.» «Gaston» avait aussi cette manie de faire valdinguer les plats en tirant violemment sur la nappe lorsque la cuisine n'était pas à son goût.
«L'antre du malin». Inès Chatin dit de son mari qu'il l'a «sauvée». Car avant leur union, son père adoptif et ses puissants amis semblaient vouloir garder le contrôle de sa destinée. En 1991, lorsqu'elle est en terminale au lycée privé de la Tour, dans le XVIe arrondissement, Jean-François Lemaire l'envoie en stage au cabinet de François Gibault. Le faceà-face d'une semaine la fera frémir. Puis, Gas- ton demande à son ami Claude Imbert de prendre sa fille au Point, où elle fera un pas-
sage, pendant la période des attentats de 1995. «Ils n'ont reculé devant aucune monstruosité», s'emporte Geoffroy Ader, presque plus en colère que sa compagne. Le summum de l'indécence est atteint en 1997, pour leurs noces. Toujours très soucieux des usages et d'afficher sa richesse, Jean-François Lemaire veut organiser le cocktail dans ses somptueux salons. Le 30 septembre, Inès Chatin est donc contrainte de célébrer son mariage en compagnie
de la majorité de ses tourmenteurs. Puis, le couple part s'installer de longues années en Haute-Savoie, près de Genève. Ils auront deux enfants, et ne reviendront vivre à Paris qu'en 2016.
Geoffroy Ader n'a compris que récemment ce qui était arrivé à sa femme entre 1977 et 1987. Longtemps, il a pensé que les coups sur sa mère avaient généré ce malaise lancinant, remarquant toutefois un mal-être physique particulièrement marqué. Le jour où tout est devenu clair, au moment de la liquidation de «l'antre du malin» comme il l'appelle, il lui a promis de l'accompagner dans sa quête de vérité, jusqu'à faire paratonnerre de son nom, lui qui est issu d'une grande famille parisienne : «Ce que nous vivons, ce n'est pas le combat d'Inès. C'est notre combat. Et pour le mener, je lui offre aussi mon nom de famille, Ader. Dans notre milieu social, ça compte.» En 2020, c'est
donc un tout autre rapport de force qui s'engage lorsque commencent les entretiens avec Jean-François Lemaire.
Afin de garder une trace de leurs échanges, Inès Chatin décide d'enregistrer les entretiens, qui vont se dérouler de novembre 2020 à avril 2021. Pour cela, elle pose son téléphone à la vue de Jean-François Lemaire, sur son lit, sans que cela ne l'incommode. Les propos qui vont suivre sont donc pour la très grande majorité enregistrés, et ont été retranscrits ensuite mot à mot. Les scripts, ainsi que les bandes audio, ont été certifiés conformes par huissier, et ont été transmis à l'Ofmin. «Peut-être naïvement», dit-elle, Inès Chatin attendait des excuses de son père adoptif à l'heure de sa fin de vie. Mais elles ne sont jamais venues. Au contraire, le ton froid, détaché, il assume ses actes, et mouille certains de ses amis à des degrés différents, surtout Gabriel Matzneff, qui revendique déjà ses actes dans ses livres, et Claude Imbert, mort en 2016. A propos de son ami et avocat François Gibault, Lemaire va se montrer plus évasif. Il va d'abord refuser «intellectuellement» de l'impliquer «dans cette voie». Mais ne l'écartera finalement pas, lorsque la question lui sera reposée ultérieurement. Est-ce parce qu'il le craignait, comme l'a toujours affirmé Inès Chatin ? Afin de lancer le sujet des violences sexuelles, à partir de janvier 2021, Inès Chatin suggère à son père adoptif de lire d'abord la Familia Grande, le livre dans lequel Camille Kouchner
dissèque la mécanique de l'inceste commis sur son frère par son beau-père, Olivier Duhamel. A 47 ans, Inès Chatin se sent encore incapable d'interroger directement l'un de ses agresseurs sur son cas personnel, et va donc genrer la plupart des passages de la discussion au masculin : «Tu as lu le livre que je t'ai apporté ? ? Oui en partie. [ ] J'adore picorer avant de
lire, alors j'ai picoré certains passages. C'est bien C'est bien écrit, ce qui n'était pas évident pour un Kouchner, et le thème choisi est intéressant. Donc je pense à la fin de la semaine l'avoir lu, et si tu si nous nous rencontrons le week-end, nous pourrons en parler. ? Ah oui.
? Mais c'est un très bon choix de texte à offrir [ ].
? Non, c'est le thème moi qui m'avais ? Oui, il est excellent, et rare et bien traité. Tout est là [ ].
? C'était le thème du viol en fait. ? Mais exactement, [ ] or ce n'est pas courant un livre consacré au viol du fils par son père. ? Non, mais c'est quelque chose qui arrive souvent.
? Bah ça arrive plus souvent qu'on ne le pense, et en tout cas plus souvent qu'on ne le dit. ? Ça, c'est sûr oui. Dans des familles très bien.
? Dans les familles de haute bourgeoisie, où on ne plaisante pas avec la morale.
? Mais ça, la morale, toi, ce n'est pas totalement ton ton rayon.
? Non [ ]. ? Par exemple Matzneff, il était bien avec des enfants ? ? Ah, il n'était même qu'avec des enfants, pratiquement. ? Et tu trouvais ça bizarre ? ? Bah, on le classait parmi les pédérastes au sens euh ? pédophile quoi. ? grec du terme.» Dans un enregistrement suivant, Jean-François Lemaire relativise la pédocriminalité, la comparant à une addiction classique, comme le tabagisme. Inès Chatin l'interroge : «Mais tu penses qu'on peut témoigner à son enfant son affection de cette manière-là ? ? Oui, oui. De même qu'il y a des gens qui fument visiblement un peu trop.
? Oui. ? Quand ils ont le goût du tabac. C'est pour te prendre un exemple qui marque que j'ai pris le tabac.
? Oui. ? Il y a l'alcool, bon, qui mène l'alcoolique par le bout du nez. Bah, c'est exactement la même chose. Quand ils ont 2 ans, les gosses n'y pensent pas, puis quand ils en ont 4, en fonction des lectures du père et des gestes du père, ils y viennent progressivement [ ].
? Oui Ben, c'est-à-dire que quand c'est dans
l'enceinte familiale, ce qui est pratique, c'est que du coup ça ne se voit pas de l'extérieur ? Non.
? Donc ça permet une certaine intimité, disons ? Oui.
? C'est ça. Mais après l'enfant, il ne peut plus avoir il est marqué un peu quand même. ? Le responsable, c'est le gosse au départ, mais sans arrière-pensée, c'est ça qui bon, puis ensuite, entre 15 et 20 ans ça pivote, le responsable devient l'homme mûr qui sait ce qu'il
fait. Et c'est d'autant plus critiquable que c'est à lui plutôt de donner des leçons de morale.» Dans les quatrième et cinquième enregistrements, Jean-François Lemaire est interrogé par Inès Chatin sur la connaissance que sa mère, Lucienne, avait des violences qu'elle a subies. Il explique : «Il y a certainement dans la littérature et la vie courante beaucoup plus de cas qu'on ne le pense d'amour paternofilliaux, sous l'oeil non pas indulgent, mais sous l'oeil de la mère qui faisait son tricot. Et qui n'en coucherait pas moins le soir avec le père. [ ] La sexualité atteint des profondeurs que l'on ne soupçonne pas. Le père et le fils cachés derrière le journal - parce que ça, il y avait des mètres carrés là qui vous dissimulent bien - pendant que la mère coud à la fenêtre, attendant qu'ils aient fini leurs ébats pour passer à la cuisine.
? Oui, mais ça ne marche qu'avec des enfants suffisamment petits, parce qu'après, quand ils sont adolescents, ils n'acceptent plus [ ]. ? Une fois que l'affaire est lancée ? Ah oui, ça continue ? ? Je crois qu'il peut y avoir un certain goût pour ? De l'enfant ? ? Oui. Parce que l'homme mûr est le sachant. Alors ? C'est comme un apprentissage tu veux dire ? ? Oui, si l'adolescent sait qu'il se soumet à des règles condamnées par la société, mais finalement qui apportent une certaine jouissance, euh pourquoi pas ? ? Oui, mais alors comment est-ce qu'après il peut arriver à retomber sur ses pieds et à sortir de cette relation ? ? Mal. Généralement mal. ? C'est ça. Oui. [ ] Bah, ça laisse des traces ? Oui.» Dans le sixième audio, Inès Chatin aborde ce qu'elle a toujours nommé les «jeux» sexuels, à savoir les sévices commis avec des objets métalliques, de 1977 à 1980, dans un appartement de la rue de Varenne. A l'époque, elle y était emmenée par celle qu'elle appelle «Zazelle», sa «nurse». «Les jeux sexuels, ça ne peut être que pour les petits, en dessous de 10 ans, commence Inès Chatin.
? Oh oui. ? C'est ça ? Mais par exemple s'il y a une nounou dans la maison, la nounou elle le voit bien ? ? Bien sûr.
? Et elle ne dit rien ? ? Cela dépend des nounous [ ]. ? Elle avait des yeux quand même. [ ] Du coup, ce n'est pas dérangeant pour elle ? Elle s'en fout ? ? Elle admettait que c'était la société [ ] ? Mais ce qu'il y a, c'est qu'à partir du moment où l'enfant, il est assez grand pour parler, il
peut raconter aussi, alors du coup c'est c'est embêtant ? ? Oui. ? Comment fait-on pour l'empêcher de raconter ? ? On change de sujet. ? Ah oui. Et s'il insiste ? ? L'enfant, quand même, a vis-à-vis de son père la notion du respect. Et si le père [ ] ne dit pas "c'est pas vrai", mais "nous parlerons davantage de la pluie parce que ce jour-là il a plu des cordes, et que c'est quand même intéressant", et tous les enfants vont dire "mais oui papa, bien sûr qu'on parle de la grande pluie d'avant-hier" [ ].
? Mais est-ce que tu dirais que c'est une forme d'amour ? demande Inès Chatin.
? Entre ? ? Le père et le fils ? ? Ah si elle va jusqu'aux actes répétés, il n'y a aucun problème, c'est une preuve d'amour. ? Oui ? Mais encore faut-il ? Mais après, si plus tard le père et le fils ne s'entendent plus, alors ça veut dire ? Eh bien ils divorcent, comme d'autres, seulement ils n'ont pas leur tribunal et leurs avocats et le procureur [ ].
? Mais il a quand même plus ou moins violé son fils, c'est gênant ? C'est de bonne guerre. ? Ah oui, tu penses ? ? Ah oui.
? Bah, ça ne se fait pas trop, quand même ? C'est-à-dire que ça n'apparaît pas trop mais ça se fait couramment.» Dans le huitième enregistrement, Jean-François Lemaire justifie à nouveau la pédocriminalité, l'associant à une pseudo-permissivité inspirée des civilisations grecque et romaine. Inès Chatin : «Je te faisais parler des liens avec les enfants [ ].
? Ah oui. Oui, oui. ? C'était plutôt ça qui m'intriguait. Je me di-
sais qu'avec de genre de personnes comme Gibault et comme Matzneff, il y avait quand
même beaucoup de choses qui se passaient avec les enfants, et que je trouvais ça un peu ? [ ] Janssen [il parle ici de l'ex-directeur de la banque Worms, Claude Janssen, aujourd'hui décédé, ami de Lemaire depuis le lycée Carnot, qu'Inès Chatin n'implique pas formellement dans les crimes, mais à propos duquel elle dispose de souvenirs fragmentaires], il fallait qu'il soit le premier, [ ] il a donc avalé toute la littérature grecque, où Dieu sait que l'enfant est mis en valeur, comme il a avalé le reste.
? Non, mais ce n'est pas ça, les liens avec les enfants, je voulais dire les gens qui touchent aux enfants.
? Oui, mais ça l'un menait à l'autre [ ]. ? L'un mène à l'autre tu penses ? ? Si tu lis la littérature grecque de l'Antiquité, ce n'est qu'un éloge de l'enfant. Ce n'est qu'après qu'on verra apparaître l'éloge de l'homme mûr. ? Ah, tu veux dire qu'on incitait à être avec des enfants ? ? [ ] Le milieu était favorable à l'enfant. Et l'enfant était, par zèle au départ, peut-être pas par goût, mais le résultat est le même, l'objet des attentions de ses aînés.
? Oui mais des attentions [ ]. ? sexuelles.» Le neuvième audio aborde les lettres découvertes subrepticement par Inès Chatin en vidant l'appartement familial du 97, rue du Bac. «Pourquoi tu as gardé toutes les lettres qui parlent de ça ? interroge Inès Chatin. ? [ ] Tu sais où elles sont ? ? Oui. Elles sont chez moi.» Il rit et enchaîne : «Mais il y en a quoi ? Il y en a cinq, il y en a six ? ? Non, non, non. Alors, il y a les dossiers que t'as faits, qui sont hallucinants, où tu mets les noms des personnes, et puis tu as toutes les lettres, tu as gardé toutes les lettres. Et après, il y a tout ce que t'as planqué dans des endroits étranges, comme par exemple sous le canapé de l'arrière-bibliothèque Les lettres de Matzneff [Inès Chatin a retrouvé une lettre dans laquelle Gabriel Matzneff demande au docteur Lemaire de récupérer le dossier médical de Vanessa Springora. En effet, comme l'autrice l'explique dans le Consentement, elle a été hospitalisée pour un streptocoque au moment où elle vivait une relation d'emprise avec l'écrivain. On ne sait toutefois pas si Lemaire a pris le dossier ou non.]
? Ah ça, cela m'ennuie davantage.
? [ ] Vanessa Springora qui avait donc 14 ans quand Matzneff couchait avec elle, ce genre de chose tu vois. C'est embêtant ça. ? Bof, c'est un peu la vie d'adolescent. ? Ah oui, enfin, pas tous les adolescents heureusement, parce qu'il y en aurait beaucoup qui se seraient foutus en l'air ou seraient partis chez des psys à vie.
? Là, je crois que tu exagères [ ]. ? Tu caches les lettres [comportant des écrits pédocriminels] sous le canapé, c'est quand même particulier ? Ce ne sont pas des lettres à laisser traîner. Mais d'un autre côté, cela ne compromet que celui qui les a écrites.» Dans le dixième audio, le fondateur du Point, Claude Imbert, est évoqué nommément. Jean-François Lemaire va faire de lourdes confidences à son sujet, en laissant entendre à sa fille adoptive qu'il recourait aussi à des réseaux de prostitution : «Où est-ce qu'il trouvait les enfants ? ? Ça, c'était Il était assis sur la réserve bulgare.
? Ah oui. Mais qui arrivait à les faire venir jusqu'à Paris ? ? Oh, sans la moindre difficulté. [ ] Claude Imbert a monté de véritables réseaux de prostitution. ? Mais de pédo, pédo-prostitution ? ? Non, pas forcément, mais si cela pouvait l'aider, ce n'était pas un obstacle.» Au cours du douzième enregistrement, enfin, Inès Chatin interroge son père adoptif pour savoir comment il réagirait si elle décidait, un jour, de révéler la vérité : «Est-ce que tu penses qu'il faut que je parle ? Parce que tu la connais, moi, ma morale personnelle. Elle est comme elle est, mais tu la connais.
? Elle est oui, oui, oui, elle est très respectable. ? Donc tu me conseillerais plutôt de parler alors ? ? Oui, dans un contexte Non dans un fait divers un peu canaille, mais dans un contexte plus général traitant de l'ensemble de l'article. ? Oui.
? Mais est-ce que ces gens ont fait du mal ? ? Bah oui, aux enfants, répond Inès Chatin. ? En leur ouvrant la voie ? ? Bah en bousillant leur vie. En leur faisant des choses que les adultes ne doivent pas faire aux enfants. Tu ne crois pas ? ? Oui, oui, je t'écoute. On peut penser ça.»
Jean-François Lemaire meurt le 3 septembre 2021. Lucienne Chatin est morte quelques mois plus tôt, en mai 2021. Le jour des obsèques de sa mère, le prêtre de Suite page XII
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l'Ehpad, mobilisé aussi par Inès Chatin dans l'espoir d'obtenir des excuses de son père adoptif, lui dit : «Madame, n'espérez plus.» «Pour moi, ces mots ont été une profonde violence, retrace-t-elle. Ils représentent la fin d'une espérance. Un échec aussi, parce que j'ai cru bêtement que je pourrais lui faire réaliser à quel point tout ça n'était que de la souffrance.» Quatre mois plus tard, personne n'est invité à la cérémonie de Jean- François Lemaire. Seuls Inès, son frère Adrien et son mari Geoffroy Ader se rendent au crématorium. Ils feront paraître une annonce minimaliste dans le carnet funéraire du Figaro,
sans aucune mention des multiples décorations glanées par le docteur Lemaire. Inès Chatin assure qu'en la découvrant, François Gibault l'a appelé, furibard, pour s'offusquer de ce crime de lèse-majesté. Le même François Gibault, chez qui elle s'est rendue à deux reprises en 2022 pour lui poser également un bon nombre de questions. Très craintive, elle ne l'accusera pas directement des agissements qu'elle dénonce aujourd'hui à la justice le concernant. Gibault, lui, niera être au courant de quoi que ce soit, comme l'a martelé son conseil auprès de Libération. En fouillant les archives du 97, rue du Bac, Inès Chatin avait aussi mis la main sur un curieux télex, présentant laconiquement ses condoléances à Lucienne Chatin, comme si son mari venait de décéder brutalement : «Très émus par le décès prématuré du docteur Jean-François Lemaire, les membres de l'association des médecins conseils de société d'assurances Côte d'Azur Corse vous adressent leurs bien vives condoléances.» A quoi a-t-il servi exactement ? Inès Chatin l'ignore. Mais ce qui semble certain, c'est que son père adoptif s'est fait passer pour mort auprès de certaines personnes. Interrogé par Inès Chatin à l'Ehpad, Jean-François Lemaire a répondu, énigmatique (et hors bande audio) : «Ça peut être utile de disparaître.»
Les avocats Un long parcours «sur le chemin de la parole»
C'
est un rituel qui s'est imposé au fil du temps. Dans le grand bureau éclairé de son avocate Marie Grimaud, Inès Chatin s'installe dans le coin droit du canapé. Son conseil lui fait face, de l'autre côté de la petite table en verre où, mille fois, elles ont étalé les archives qui charpentent ce dossier aux multiples fantômes. «Cette pièce est pour notre cliente un lieu de sécurité. Tout s'est fait ici, ou presque, depuis deux ans, raconte Marie Grimaud. Des centaines d'heures d'entretien, autant de lecture, d'analyse des documents et ouvrages exhumés par Inès qui, confrontés à son récit, sont entrés en cohérence les uns avec les autres. Nous avons également fait des recherches auprès de divers organismes et institutions. Cela a été un
travail minutieux et rigoureux, au cours duquel l'émotion a pu aussi trouver sa place, une confiance est née. Ce qui était indispensable pour parcourir un tel chemin.» Approche «clinique». Si Inès Chatin a poussé la porte de ce cabinet, posé non loin de la place de la République, à Paris, c'est parce qu'elle recherchait des avocats expérimentés et spécialisés dans la protection de l'enfance. Marie Grimaud et Rodolphe Costantino, son associé et mari dans la vie, y consacrent leurs carrières, depuis 2011 pour la première, 1993 pour le second. Leur salle d'attente campe d'ailleurs le décor, des Playmobil à portée d'enfants à la petite tortue d'eau qui enchaîne les apnées. «Avec Rodolphe, on se dit parfois que si la relation a pu s'établir ainsi
avec Inès Chatin, comme avec d'autres de nos clients adultes ou enfants, c'est parce que nous finissons par représenter symboliquement des parents judiciaires», poursuit Me Grimaud. Comme deux repères orthogonaux pour cette femme qui décrit encore les horreurs qu'elle a vécues avec des mots d'enfant.
Pour appréhender le dossier, et s'équilibrer mutuellement, ils ont rodé une méthode inchangée depuis la rencontre initiale de février 2022. Marie Grimaud est celle qui tient la relation parfois éprouvante avec Inès Chatin. Noctambules, les deux femmes échangent à des heures improbables, lorsqu'un détail revient en mémoire. Leur règle : «On écrit tout ce qui nous vient, l'autre répond quand elle peut, mais au moins, c'est posé quelque part.» Mais même à 2 h 30 du matin, les réponses fusent. «En deux ans, il n'y a pas un jour où je n'ai pas échangé avec notre cliente. Son dossier est une affaire à tiroirs, une histoire dans l'Histoire», livre Marie Grimaud. Rodolphe Costantino, lui, ne s'est jamais immergé dans le dédale des documents et des
entretiens avec Inès Chatin, pour garantir une forme d'approche «clinique et contextualisée» du dossier, au fur et à mesure des avancées. «J'ai tenu à rester le premier juge de ce dossier. Dans les documents, il y a tellement de pistes à explorer, de recoupement à effectuer, qu'il était possible de s'y perdre. Mon rôle a consisté à savoir dire stop à certains moments, pour rendre intelligibles, précis et caractérisables les éléments en notre possession», murmuret-il, avec un certain stoïcisme. A ses yeux, l'histoire d'Inès Chatin n'aurait pu être audible
sans la libération de la parole qui a découlé du mouvement #MeToo, et qui a eu pour effet «une désacralisation d'une certaine élite politique, littéraire, artistique et peutêtre même judiciaire». Sans cette fracturation, permise par toutes celles qui ont ouvert la voie, dont les autrices Christine Angot et Camille Kouchner (la Familia Grande) sur l'inceste, Vanessa Springora (sur Matzneff, avec le Consentement), Hélène Devynck (l'affaire PPDA) et plus récemment l'actrice Judith Godrèche (qui dénonce l'emprise de cinéastes adulés, notamment Benoît Jacquot et Jacques Doillon, sur des actrices adolescentes), la réception de la parole d'Inès Chatin aurait certainement recueilli une forte réprobation. «Il y a peu de temps encore, ce type de violences paraissait impensable dans les milieux dits "très favorisés". Les résistances sont encore puissantes, et nous n'en sommes qu'à entrevoir la partie émergée de l'iceberg», observe Rodolphe Costantino.
Afin de bâtir pas à pas la procédure, et structurer la volumineuse quantité de pièces apportées aux enquêteurs, Inès Chatin et ses avocats ont opéré un classement des documents en fonction de leur teneur, les ont ordonnés chronologiquement, avant de les faire numériser. Un labeur qui a nécessité un temps et une énergie considérables, mais qui a nettement accru leur connaissance des arcanes du dossier. Un huissier est venu ensuite certifier conforme la masse d'archives, ainsi
que les aveux enregistrés de son père adoptif, Jean-François Lemaire, depuis l'Ehpad, si bien que l'intégralité des pièces a été remise à l'Office des mineurs en mai.
Lors des deux années écoulées, Inès Chatin a mûri sa décision de prendre la parole publiquement. Si le cheminement s'est fait mois après mois, notamment via la lecture de la Familia Grande de Camille Kouchner, un article paru dans le journal le Monde a été un tournant décisif. Le 5 novembre 2022, M le magazine consacrait un portrait à François Gibault, organisateur à plus de 90 ans de dîners encore très sélects, sur le modèle des mondanités qui se déroulaient rue du Bac. Dans l'article, l'écrivain et journaliste Nicolas d'Estienne d'Orves, lié d'amitié avec François Gibault, déclare : «C'est une sorte de parrain, une figure paternelle sans ambiguïté, attentionné et attentif.» Des propos «insupportables» pour Inès Chatin, qui s'est alors sentie
l'obligation de révéler les souvenirs qu'elle a du personnage.
De son choix d'apparaître à visage découvert, Inès Chatin dit aussi : «Révéler une telle histoire revient à dire "bas les masques". Ce n'est pas un plaisir d'étaler ce passé publiquement, de devoir révéler cette part de sa vie, c'est même si violent. Je sais à quel point ça abîme ou expose, tant mon entourage que les familles de ceux que je mets en cause, jusqu'à ceux qui ont croisé la route de Gaston sans savoir qui il était.» Elle espère aussi que son récit ne sera pas vain, qu'il inspirera potentiellement de nouveaux garde-fous juridiques, mais sans volonté d'entrer dans l'arène publique : «J'ai bien conscience que, parmi ceux qui auront porté un intérêt à mon histoire, il se trouvera des voix pour réinterroger les délais de prescription, les processus d'accession à la parentalité via les organismes d'adoption ou encore la GPA. Je n'aspire pas à être la figure d'une cause. Mais j'ai un rêve : ne jamais revoir celle que j'étais dans le regard d'une petite fille.» Promesse. Depuis quelques mois, Inès Chatin parcourt aussi les forums d'enfants adoptés ou ceux des foyers fréquentés durant sa jeunesse par sa mère biologique afin de trouver d'éventuelles histoires similaires à la sienne. Pour cela, elle a créé un compte Facebook à son nom originel : Bérénice Duhamel. Elle pense ainsi chaque matin à Virginie Warluzel, avec qui elle a conversé des heures en ligne. C'est l'enquêtrice privée qu'avait mandatée Inès Chatin pour l'aider à remettre la main sur son dossier d'adoption qui lui avait signalé les recherches similaires de cette femme, victime aussi de violences sexuelles, et adoptée en 1972 par un relais perpignanais de la Famille adoptive française. Mais Virginie Warluzel, qui se battait également pour recomposer son passé, est morte des suites d'un malaise en mai 2022. Inès Chatin lui avait promis de continuer : «Aujourd'hui, c'est moi qui arpente le chemin de la parole. J'espère juste que beaucoup d'autres l'emprunteront à leur tour.»?
«Quand on était petits, la conséquence de la parole, c'était les coups, pas sur nous mais sur [notre mère].» Inès Chatin Le fait qu'Inès Chatin soit métisse n'a jamais été neutre dans les sévices sexuels qu'elle a subis. Lors des viols, Gabriel Matzneff la surnommait «ma petite chose exotique». Afin d'abandonner officiellement sa fille, la mère d'Inès signe un acte chez un notaire montpelliérain. Mais la jeune femme est mineure. «Je dirais qu'entre 20 et 25 bébés sont passés chez nous. Parfois, les enfants et leurs mères étaient pris en photo. Pour qui ? Je ne sais pas.» Véronique Dauchez-Malle fille d'Henriette Dauchez-Malle qui recueillait des enfants (dont Inès Chatin) en dehors de toute procédure légale «Ils apportaient des objets comme s'il y avait une soirée à thème. [...] Ils les utilisaient pour tester la résistance à la douleur de nos endroits intimes.» Inès Chatin Pour compenser leurs ripail les, certains membres du groupe s'adonnent au jeûne et aux bains de glace, entretenant un véritable culte du corps. «[Gibault], c'est le chef de la troupe. Un homme petit et sans envergure physique [ ]. Pourtant, il est autrement plus puissant que les autres.» Inès Chatin «Quand ils ont 2 ans, les gosses n'y pensent pas, puis quand ils en ont 4 [ ], ils y viennent progressivement.» Jean-François Lemaire questionné par Inès Chatin «Où est-ce que Claude Imbert trouvait les enfants? ? Ça c'était Il était assis sur la réserve bulgare.» Dialogue entre Inès Chatin et son père adoptif, Jean-François Lemaire, en 2021 «Il y a peu de temps encore, ce type de violences paraissait impensable dans les milieux dits "très favorisés". [ ] Nous n'en sommes qu'à entrevoir la partie émergée de l'iceberg.» Rodolphe Costantino avocat d'Inès Chatin «Je n'aspire pas à être la figure d'une cause. Mais j'ai un rêve : ne jamais revoir celle que j'étais dans le regard d'une petite fille.» Inès Chatin